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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 09:00

J’ai dit, dans mon précédent article sur le très beau complexe de Bayezid II que je parlerais à part du musée médical qu’il abrite. Je trouve en effet que ce musée mérite que l’on s’y arrête (nous y sommes venus deux fois), pour ce qu’il montre, pour la façon dont il le montre, et pour les informations qui sont données sur les méthodes médicales qui étaient appliquées dans cet hôpital révolutionnaire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a obtenu le prix du musée du Conseil de l’Europe 2004.

  862a1 papyrus égyptien, soin des maux de tête (1200 avt J

 

Il y a d’abord une histoire de la médecine. Ce papyrus égyptien datant de 1200 avant Jésus-Christ décrit le traitement des maux de tête. Les médecins connaissaient la médecine babylonienne par les plantes, la médecine égyptienne, et la tradition des grands savants de la tradition arabe, Rhazès (865-925), Al-Farabi (872-950), Avicenne (980-1037).

 

862a2 chirurgie selon Galien en 1550 

Cette gravure de 1550 représente une salle d’opération dans une clinique où l’on opère suivant les principes chirurgicaux de Galien.

 

862a3 Dioscoride, dans une boutique d'apothicaire

 

862a4 médicaments modernes

 

La médecine est inséparable de la pharmacie. Et Dioscoride (vers 40-vers 90), ce grand médecin et pharmacologue grec auteur de traités de botanique médicinale a été durant tout le Moyen-Âge et encore à la Renaissance une source très suivie par les médecins. La miniature ci-dessus est intitulée Dioscoride dans une boutique d’apothicaire. Les vitrines du musée présentent d’une part de nombreuses fioles contenant des herbes et produits utilisés du temps de la création de l’hôpital et dans les siècles suivants, et d’autre part des boîtes de médicaments modernes dont beaucoup utilisent des extraits d’éléments naturels, comme une continuation des médecines anciennes.

 

862a5 expérience de Sabuncuoğlu, la vipère et le coq

 

Molière se moque amplement des médecins de son temps, dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Sans aucun doute, nombre d’entre eux étaient prétentieux pour cacher beaucoup d’ignorance, mais la médecine s’efforçait cependant de se fonder sur des principes scientifiques. Au seizième siècle, Léonard de Vinci autopsiait des cadavres pour étudier l’anatomie, et Rabelais avait lu Hippocrate et Galien. En 1632, quand Rembrandt peint la Leçon d’anatomie du docteur Tulp, il se fonde sur une expérience vécue. Néanmoins il est vrai que les Arabes d’une part, les Ottomans d’autre part (et à partir du seizième siècle, leurs destinées seront liées puisque les Turcs vont occuper l’Égypte, la Libye et tout le Maghreb), étaient plus avancés dans le domaine médical que les Occidentaux. Concernant la méthode expérimentale, essentielle dans la science moderne, voici un exemple décrit par Sabuncuoğlu şerefeddin (1386-1470), éminent chirurgien de l’époque de Mehmet le Conquérant, qui parle de lui-même à le troisième personne (comme le faisait Jules César) : “Un jour, un éleveur de serpents vient voir Sabuncuoğlu et lui dit qu’il a une vipère. Sabuncuoğlu apporte la vipère et lui fait mordre un coq, dont les plumes de la cuisse sont pincées par trois fois. Il administre au coq le remède qu’il a lui-même préparé, et le met dans sa cage. Il examine le coq et constate qu’il est complètement remis le lendemain. Par conséquent, il note l’expérience dans son ouvrage Mücerreb-Name car il est sûr de l’effet du remède qu’il a préparé”. C’est cette expérience que représente la miniature ci-dessus.

 

862b1 école de médecine Bayezid II à Edirne

 

Cet hôpital, qui compte parmi les plus importantes institutions sociales et de santé de l’Empire Ottoman, était aussi une école de médecine nationale. Aujourd’hui, on dirait que c’est un CHU. Un panneau du musée dit que cette école de médecine a été créée par Soliman le Magnifique en 1557 dans l’hôpital préexistant, et que les bâtiments complémentaires sont dus à Mimar Sinan.  L’école accueillait dès sa création dix-huit étudiants qui y vivaient en internat. Le musée a reconstitué ci-dessus une chambre attribuée à deux étudiants. On voit que l’un travaille tandis que l’autre est en train de dormir sous sa couverture.

 

Il est inutile, je pense, de présenter Evliya Çelebi (1611-1682), ce voyageur turc qui a décrit toutes les régions qu’il a visitées dans un livre qui, s’il est plein d’erreurs et d’exagérations, apporte cependant un témoignage précieux dans bien des domaines. En 1650, d’autres sources disent en 1652, mais de toute façon environ un siècle après la création de l’école de médecine, il a séjourné à Edirne, et il écrit : “Il y a une école de médecine dans le complexe et les étudiants séjournant dans les chambres sont des médecins matures qui discutent toujours des savants tels que Platon, Socrate, Filbos, Aristote, Galien, Pythagore. Chacun d'entre eux, orienté dans un domaine scientifique spécifique et suivant la littérature médicale adaptée, essaie de trouver le meilleur remède pour l'humanité”.

 

862b2 école de médecine Bayezid II à Edirne


 

862b3 traitement d'une hernie discale, école de médecine,

 

Après les avoir vus dans leur chambre, nous voyons les étudiants observant une pratique orthopédique. Les archives donnent des informations précises sur le personnel de l’école et les rémunérations. Il y a un professeur qui reçoit soixante pièces d’argent par jour, ce qui est considérable, surtout si on le compare aux sept pièces d’argent attribuées par jour au professeur-adjoint. Il y a aussi un bibliothécaire (deux pièces), deux domestiques (deux pièces également), et chacun des dix-huit étudiants reçoit aussi deux pièces d’argent par jour pour ses frais personnels, car les frais d’études et d’hébergement sont couverts par l’école. Par ailleurs, les comptes de 1560 nous permettent de savoir que les cuisines ont reçu un budget annuel de quarante-six mille pièces pour la nourriture des étudiants (si je divise cette somme par 365 jours et par 18 étudiants, je trouve un coût moyen de sept pièces par jour et par personne).

 

862b4 traitement de hernie discale


 

862b5 divers traitements orthopédiques


 

862b6 divers traitements orthopédiques

 

La première de ces images, qui revient en gros plan sur l’étirement d’un patient souffrant d’une hernie discale, que nous avons vu précédemment avec les étudiants en situation d’observation, me sert de transition entre l’école et l’hôpital proprement dit. Les deux miniatures présentent également des traitements orthopédiques démontrant une parfaite connaissance des os, des articulations, des muscles.

 

Au début, l’hôpital fonctionnait avec un médecin-chef, deux autres médecins, deux chirurgiens, deux ophtalmologistes et un pharmacien et traitait toutes les maladies, y compris psychiatriques (je vais y revenir), mais ensuite, à partir de 1849, il s’est limité à la psychiatrie. Il a ainsi fonctionné de 1488 à 1877, soit près de 400 ans. Lors de la guerre russo-turque (1877-1878), l’hôpital a été fermé, ses patients envoyés à Istanbul. Il a été rouvert par intermittence ensuite, jusqu’en 1916, mais seulement pour internement et isolation des malades mentaux plutôt que pour leur appliquer des traitements, comme auparavant. Le traitement était entièrement gratuit pour les patients hospitalisés, et les consultations étaient également gratuites deux jours par semaine pour les patients d’Edirne non hospitalisés. Cela grâce à la fondation créée par le sultan Bayezid II.

 

862c1a opération d'hydrocéphalie


 

862c1b opération d'hydrocéphalie

 

L’une des opérations pratiquées avec succès concerne les enfants hydrocéphales. “Cette maladie, écrit Sabuncuoğlu şerefeddin, touche surtout les enfants. Le liquide emplit l’espace sous la peau du crâne ou entre la peau et l’os. Parfois, le fluide peut se développer sous l’os. Si le liquide est sur l’os et sous la peau, la poche doit être incisée. L’incision est pratiquée horizontalement sur la tête. L’ouverture doit mesurer la longueur de deux phalanges d’un doigt. Si la quantité de liquide est excessive, il convient de pratiquer l’incision en deux endroits différents. Il faut laisser un peu d’espace entre les deux incisions. Si le liquide est sous l’os, on peut le sentir en appuyant avec le doigt. Dans ce cas-là, on fait trois trépanations au milieu du crâne. Ensuite, on bande la tête et on la désinfecte avec du vin et de l’huile d’olive. Une fois le bandage ôté, on pose un cathéter et on applique une pommade. Le cordon du cathéter doit être relâché. On doit prendre garde à ne pas couper l’artère au cours de l’opération. Sinon, le patient meurt par hémorragie”.

 

862c2a jeune garçon amené au médecin par sa mère


 

862c2b traitement urologique sur des garçons

 

Encore quelques images concernant les cas traités. D’une part, il y a ces amusantes miniatures du livre de Sabuncuoğlu şerefeddin, et d’autre part les mannequins mis en situation par le musée. Ici, une mère a amené son jeune garçon au médecin, et on voit par ailleurs des opérations d’urologie. Il y a aussi des traitements ophtalmologiques, etc., mais je ne peux tout montrer.

 

862c3 jeune femme amenée à l'hôpital par son mari


 

862c4a traitement de problèmes gynécologiques


 

862c4b traitement de problèmes gynécologique

 

Maintenant, c’est un mari qui a amené sa jeune femme pour une consultation. Étendue, elle va sans doute mal, il ne s’agit pas d’un simple contrôle. Et les miniatures de notre ami Sabuncuoğlu, celle de la première image, celle du haut sur la seconde image, représentent le traitement de problèmes gynécologiques. On se rend compte que le médecin est une femme, aucun mari musulman ne pouvant autoriser un homme, fût-il médecin, à toucher sa femme. Mais ce qui est surprenant, c’est que c’est également une femme médecin qui apparaît sur l’image du bas, où le patient est un homme traité pour des difficultés sexuelles.

 

862c5 salle d'attente des visiteurs

 

Une maman, nous l’avons vu, a accompagné son fils. Un mari a amené sa femme. Pendant les examens et les opérations, seuls seront avec le patient les médecins et, peut-être, les étudiants. Il faut donc prévoir une salle d’attente. C’est cette salle d’attente que représente la photo ci-dessus.

 

862d1 cautérisation (problème vertébral)

 

Sabuncuoğlu nous explique : “Si une vertèbre de la colonne vertébrale est plus haute que les autres, c’est-à-dire si elle se démet anormalement, le patient souffre d’essoufflement lorsqu’il se tient debout ou lorsqu’il bouge. Pour traiter cela, on applique une cautérisation autour de l’entorse avec un cautère circulaire ou, avec un cautère ponctuel, sur deux ou trois lignes des quatre côtés. Les points doivent être proches les uns des autres. En procédant à la cautérisation, on ne devra pas toucher les nerfs”.

 

862d2 psychotique hospitalisé

 

Mais la spécificité de cet hôpital, c’est qu’il traitait les maladies mentales. On a vu, même, qu’après 1849 il se consacrait exclusivement à la psychiatrie. L’auteur de la notice éprouve un grand plaisir à comparer les méthodes de cet hôpital avec celles de l’Occident. Mais en disant “Occident”, il pense bien sûr “christianisme”, car il note –ce qui est tout à fait exact– qu’en Occident les fous étaient considérés comme possédés du diable, et que pour cette raison ils subissaient toutes sortes de tortures pour tenter de faire fuir le démon, quand on ne les vouait pas directement au bûcher. Ici, les problèmes psychiatriques, comme chez le psychotique de ma photo, sont traités par des méthodes douces. Ce n’est qu’après l’interruption due à la guerre russo-turque que, lorsque de façon intermittente l’hôpital accueillera de nouveau des malades mentaux, l’on préférera les enfermer, les enchaîner, plutôt que de les traiter.

 

862d3 patient dépressif avec l'infirmier


 

862d4 un mélancolique (à gauche) et un lunatique

 

Ces malades, dépressif en haut et, sur la seconde photo, mélancolique à gauche et lunatique à droite (la psychiatrie d’aujourd’hui parle de maniaco-dépressifs), parce qu’ils ne sont pas violents, n’étaient pas traités du tout en Occident. Ici, que ce soient des “fous” ou que ce soient des dépressifs, on cherche des moyens d’améliorer leur situation.

 

Revenons ici à Evliya Çelebi : “Cet hôpital soigneusement et minutieusement construit héberge de nombreux riches et pauvres, jeunes et vieux, qui souffrent de diverses maladies. Quand les amoureux tombés dans la mer d'amour d'Edirne sont de plus en plus nombreux en certains lieux pendant le printemps de folie, on les amène à cette maison de fous sur l'ordre du médecin, on les enchaîne à leur lit avec des chaînes d'argent et d’or et ils reposent sur leurs lits tout comme des lions rugissants. Certains d'entre eux grognent tout en regardant la piscine et la fontaine, d'autres écoutent d’innombrables chants d'oiseaux dans la roseraie, dans le vignoble et dans le champ de melon autour de ce dôme et se mettent à hurler de la voix discordante des fous. Au printemps, on donne aux patients des fleurs diverses, jasmin, œillet, tulipe et jacinthe, et grâce à leur parfum les patients guérissent. Cependant, quand on donne ces fleurs aux fous, ils les mangent ou les piétinent. Certains d'entre eux observent les arbres fruitiers et l'herbe en poussant des cris vides de sens comme ah daha hel hope pe pohe peko”.

 

862d5 traitement par ergothérapie

 

Observation de fleurs, respiration de leur parfum, bruits d’eau, sont utilisés. Ici nous voyons un atelier d’ergothérapie, l’un de ces hommes fait de la vannerie, et l’autre tient dans ses mains un vêtement, je ne sais s’il fait de la couture, mais il est également occupé manuellement. Ces méthodes, utilisées au seizième siècle dans cet hôpital, sont extrêmement révolutionnaires, puisqu’elles sont encore en usage aujourd’hui chez nous.

 

862e1 la musique comme moyen thérapeutique


 

862e2 la musique, méthode thérapeutique

 

Sachant que darüşşifas est le nom donné aux établissements hospitaliers dans le monde turc et islamique, c’est encore Evliya Çelebi qui nous renseigne ici : “Le médecin-chef de darüşşifas qui avait une connaissance et une expérience suffisantes sur l'effet positif de la musique sur l'esprit humain a d'abord fait écouter à ses patients différents airs de musique, il a observé si leur rythme cardiaque s’accélérait ou ralentissait, il a déterminé la mélodie appropriée qui leur était bénéfique, il a collecté les symptômes et les troubles de même nature et a fait jouer au groupe de musique de darüşşifas des concerts certains jours de la semaine”. En fait, le groupe musical de dix personnes venait trois fois par semaine, et on lui soumettait des patients souffrant de maladies physiques aussi bien que mentales.

 

“Dans son Livre des Règlements, feu le béni Bayezid Veli a nommé à l’hôpital dix chanteurs et instrumentistes. Trois d'entre eux sont des chanteurs, un est flûtiste, un violoniste, un joueur de flageolet, un joueur de tympanon, un harpiste et un joueur de luth. Ils viennent trois fois par semaine et donnent de courts concerts aux lunatiques et aux patients. Ceux-ci sont détendus et charmés par les sons de l'orchestre sur l'ordre de Dieu. En fait, des types de musique tels que neva, rast, dügah, segah, çargah, suzinak, leur sont adaptés. Également, les types zengüle et buselik rafraîchissent les patients et tous les types nourrissent leur esprit”.

 

Si je compte bien, la liste des chanteurs et musiciens qu’il donne est limitée à neuf et non dix, mais c’est un oubli de Çelebi, car non seulement tous les textes et tous les comptes en dénombrent dix, mais de plus la fonction de chacun d’entre eux est bien définie, comme on le voit sur ma seconde photo (à gauche, “Hasta” veut dire “le patient”).

 

şuuri Hasan Efendi (mort en 1639) précise les attributions des modes musicaux, neva pour les problèmes gynécologiques, rast pour l’éclampsie et la paralysie. Il ne parle pas de dügah, de segah, de çargah ni de suzinak, mais il est plus précis que Çelebi pour zengüle qu’il définit pour les problèmes cardiaques et buselik pour les douleurs d’épaule et de lumbago. Par ailleurs, il ajoute bien d’autres musiques, iraqi pour la tachycardie et les palpitations, isfahan clarifie l’esprit, accroît l’intelligence et rafraîchit les souvenirs, zirefgent est utilisé contre les douleurs dorsales, articulaires, d’épaules, rehavi pour les maux de tête, buzurk combat les fièvres, clarifie l’esprit, supprime la peur, hicaz bon en cas de problèmes urinaires et stimulant du désir sexuel, ussak pour le cœur, le foie, la malaria et les problèmes d’estomac.

 

Revenons à Çelebi qui attribue des actions différentes à certaines musiques, “la mélodie isfahan est bonne pour ouvrir l'esprit et renforcer la mémoire et les souvenirs, la mélodie rehavi pour calmer les patients hyperactifs et excités et la mélodie kuci pour les patients complexés, pessimistes, atones et déprimés”.

 

Ces thérapies par la musique, appliquées scientifiquement par les médecins turcs spécialistes des maladies mentales et qui obtenaient des résultats tout à fait satisfaisants, sont admises comme une innovation remarquable par la psychiatrie moderne, et elles sont l’objet d’études. À la boutique du musée, des CD de chacune de ces musiques sont en vente, pour qui souhaite en tester l’effet chez soi.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Richard JEAN 29/03/2017 19:09

Bonjour,
Bravo pour la description de ce musée d'histoire de la médecine que je ne connaissais pas.
Avez-vous des renseignements sur le papyrus médical égyptien qui y est exposé (n° d'inventaire, traduction, bibliographie .....) cela m'intéresse énormément.
Merci à vous,
Richard

miriam 02/04/2014 07:57

justement ,je me suis intéressée à Evleya Celebi sans trouver les référence du livre peut être pouvez vous m'aider?

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