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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 13:15
767a1 Athènes, hôtel particulier de Schliemann
 
767a2 Athènes, hôtel particulier de Schliemann
 
767a3 Athènes, hôtel particulier de Schliemann
 
Nous nous sommes rendus ce soir à l’hôtel particulier que Schliemann, le découvreur du site de Troie puis de celui de Mycènes, s’est fait construire par Ziller en 1878. Le néogrec Kaftanzoglu en a traité le style Renaissance de "lèpre incurable". Jugement sévère pour un bâtiment raffiné. Quant au sol, sa mosaïque répète à l’infini la svastika. J’ai déjà dit ailleurs quelle signification avait ce signe dans de nombreuses civilisations qui ne se connaissaient même pas, je me suis déjà lamenté sur le fait que l’infâme idéologie nazie se la soit appropriée au point qu’aujourd’hui on n’oserait pas l’arborer de peur de se voir taxé de l’idéologie hitlérienne. Quant à Schliemann, son hôtel particulier est évidemment bien antérieur au nazisme et l’intention de cette décoration n’avait aucune signification politique. Mais si nous sommes ici, ce n’est pas pour admirer le bâtiment ni pour en commenter le sol, mais parce qu’il abrite le musée numismatique national, nourri à la base par la magnifique collection amassée par Schliemann lui-même, puis constamment enrichi ensuite. Il rassemble aujourd’hui une incroyable collection de 30 000 pièces. La majorité d’entre elles proviennent de quelque trois cents "réserves" (tirelires, cachettes dans des murs, dans des planchers, dans le sol), version antique du bas de laine, trésors dissimulés pour échapper à des envahisseurs lors de guerres, lors de razzias, ou simplement lors de cambriolages. La visite est fabuleuse, mais en photo dans l’espace restreint d’un blog je crains que montrer, non pas la totalité bien sûr, mais une vingtaine de photos ne soit fastidieux. Aussi ai-je regroupé par thèmes plusieurs pièces sur chaque image, de façon à me limiter à sept images au total.
 
767b Athènes, musée numismatique, effigies de rois
 
Voici, pour commencer, quelques pièces représentant les rois qui les ont émises. En haut, deux pièces en argent de Philippe II de Macédoine, en dessous trois pièces en or de son fils Alexandre le Grand (Alexandre III, comme le tsar qui a donné son nom à un pont de Paris). En bas à gauche, une pièce de Philétairos (343-263 avant Jésus-Christ) de Mysie, région du nord-ouest de l’Asie Mineure. Il s’agit de l’un des généraux d’Alexandre le Grand qui, après la mort de ce dernier, a pris part à la lutte de sa succession contre d'autres prétendants. Puis sont représentés deux rois du Pont, Mithridate V Euergétès (vers 150-vers 120 avant Jésus-Christ) qui a combattu aux côtés de Rome et a fini assassiné, sans doute par sa femme. En bas à droite, c’est son fils Mithridate VI Eupator (132-63 avant Jésus-Christ). Ce Mithridate VI craignait beaucoup, et à juste titre parce que cela était fort courant, d’être empoisonné par l’un de ses ennemis ou concurrents et, pour s’immuniser, il absorbait quotidiennement des doses de poison, infimes au début puis en quantités croissantes (au fond, c’est un peu l’idée de Pasteur avec les vaccins, mais vingt siècles plus tôt), à tel point que lorsqu’il voulut se suicider pour ne pas devoir se rendre à ses ennemis il dut se faire trucider par un mercenaire malgré les quantités considérables de poison qu’il avait ingérées sans résultat définitif. D’où en français l’expression "se mithridatiser" pour exprimer que l’on s’accoutume à quelque chose de négatif, de dangereux, de désagréable et que l’on s’immunise ainsi à la longue.
 
767c Athènes, musée numismatique, animaux
 
Fréquents aussi sont les animaux frappés sur les pièces antiques. Sur la première ligne, de gauche à droite, un bélier de la ville sainte de Delphes, un bouquetin d’Aegae (le musée ne donne rien d’autre que le nom de la cité, or j’en connais plusieurs de ce nom, dont la moderne Vergina ancienne capitale de Macédoine où a été trouvée la tombe de Philippe II, mais je crois que cette pièce a plutôt été frappée par une Aegae du nord du Péloponnèse. Sous toutes réserves), une colombe de Thespies (ville de Béotie, non loin de Thèbes), et enfin une chimère, ou lion ailé, de Sicyone, ville du nord du Péloponnèse). La deuxième ligne commence par deux tortues toutes deux frappées par l’île d’Égine dans le golfe Saronique entre l’Attique et le Péloponnèse, mais alors que la première est une tortue de mer (en anglais turtle), la seconde est une tortue de terre (anglais tortoise). La ligne s’achève par une abeille d’Éphèse et un lièvre sur une tétradrachme de Messine, en Sicile, pièce d’une valeur de quatre drachmes, équivalent à un statère. Il est hélas exceptionnel que le musée indique la valeur des pièces, comme pour le statère ci-dessus, de même que les époques où elles ont été frappées. Lorsque, plus haut, il s’agissait de pièces frappées sous le règne du roi représenté, la datation était aisée, mais pour ces animaux… Quant à indiquer le pouvoir d’achat d’une pièce donnée, il variait selon la cité qui l’avait émise (le poids de métal précieux n’étant pas le même partout. Dans mon article du premier octobre 2010 je signalais que la drachme pesait 6,16 grammes à Égine, 4,36 grammes à Athènes, et 2,90 grammes à Corinthe), mais aussi de façon considérable selon les époques, de sorte que je ne peux dire ce que l’on pouvait acheter avec cette monnaie sicilienne. Sur la troisième ligne, ce char victorieux (c’est en effet une Victoire, ou Nikè, cette femme ailée qui vole au-dessus du cheval) est également une tétradrachme de la même Messine sicilienne. À côté, nous restons en Sicile avec ce rapace qui provient de la cité d’Akragas (Agrigente) ainsi que son voisin le crabe. Nous terminons cette série d’animaux avec la chouette athénienne, symbole de la déesse Athéna patronne de la cité.
 
767d Athènes, musée numismatique, chouettes athéniennes
 
Je me plaignais, il y a un instant, que les dates des monnaies ne soient pas indiquées. Il suffit de voir ces quelques chouettes, toutes athéniennes, pour se rendre compte qu’elles ne sont pas toutes du même modèle. Pourtant le musée indique pour la première "tétradrachme" et, pour les deux autres, "tétradrachme new style". Il y a donc bel et bien une différence de date, non de valeur.
 
767e Athènes, musée numismatique, mythes
 
Venons-en aux mythes. Ce Pégase, le cheval ailé, est sur une pièce de Corinthe. Il n’est pas besoin de préciser que sur les deux autres monnaies de la première ligne, ce taureau à tête d’homme est le Minotaure. Ce sont deux pièces d’un statère provenant non de Crète mais de Grande Grèce, la première de Naples (Néapolis), l’autre de Géla en Sicile, la ville où est mort le poète tragique Eschyle, victime selon la légende de son crâne chauve qu’un aigle a pris pour une pierre et sur lequel il a laissé tomber de très haut une tortue dont il voulait ainsi briser la carapace. Sur la deuxième ligne, ce statère représentant un dauphin chevauché par un homme provient de Tarente. On se rappelle la légende de ce Crétois dénommé Taras, fils du dieu Poséidon et, par sa mère, petit-fils de Minos et donc arrière-petit-fils de Zeus, qui fit naufrage en mer Ionienne et que son père, maître des mers, sauva de la noyade en lui envoyant un dauphin qui le mena à l’emplacement où il fonda une ville à laquelle il donna son nom, Taras, devenue aujourd’hui Taranto, ou Tarente en français. En bas au milieu, le robot géant Talos, réalisé en bronze par Héphaïstos, qui protégeait la ville crétoise de Dikta (voir mon article du 3 août 2011), a été frappé par la ville crétoise de Phaistos sur ce didrachme. En bas à droite on voit Athéna et Marsyas, reproduction d’une sculpture monumentale du sculpteur athénien Myron (vers 485-vers 420 avant Jésus-Christ), le célèbre auteur du Discobole, statue perdue mais connue par des copies romaines. Athéna avait inventé la flûte double (aulos, en grec) mais un jour qu’elle en jouait elle se vit, les joues gonflées, et elle ne put souffrir d’être ainsi enlaidie. Elle jeta au loin son aulos. Marsyas, un satyre originaire de Phrygie, la ramassa et devin un remarquable musicien. Mais il devint si fier de lui-même, si vaniteux, qu’il osa défier le dieu Apollon. Mais il perdit la compétition et, pour le châtier d’avoir cru pouvoir se mesurer à un dieu, il fut condamné à être écorché vif.
 
767f Athènes, musée numismatique, monnaies diverses
 
Il reste quelques monnaies que j’ai envie de montrer mais que je ne sais pas comment classer. Alors en voilà un premier lot de neuf. La première, en haut à gauche, vient d’Éphèse. Je l’ai choisie parce que je trouve intéressant de voir une représentation d’un char de voyage antique. Mais de quand, cela n’est pas dit. Il ressemble à des chars romains de l’époque de Cicéron, c’est-à-dire ici de la fin de l’époque hellénistique, mais je ne suis pas sûr du tout que de tels chars n’aient pas existé en Asie Mineure auparavant, ni que leur modèle ait évolué dans les siècles suivants. À côté, on a comme tout à l’heure un char survolé par une Victoire, sur une tétradrachme sicilienne comme l’autre Victoire, mais cette fois-ci non pas de Messine mais de cette Géla que j’évoquais en parlant de la mort d’Eschyle. À droite, cet homme mollement étendu sur un drap froissé a été frappé par Tarente, ce qui me fait penser que, peut-être, ce que je prends pour les plis du drap pourrait en réalité être les vagues de la mer sur lesquelles Taras flotterait assis, bizarrement. Sur la seconde ligne, au milieu, on trouve une tétradrachme de Ténédos, en Éolie (Asie Mineure). De part et d’autre, ainsi que sur la dernière ligne, ce sont des constructions. Sur la rangée du milieu à gauche, un arc de Triomphe sur cette monnaie de Corinthe, tandis qu’à droite il s’agit d’une monnaie d’Alexandrie, où ce monument ne peut manquer d’être le fameux phare, l’une des sept merveilles du monde. Sur la rangée du bas à gauche, non ce n’est pas la Porte de Brandebourg, mais de nouveau un monument d’Alexandrie, apparemment un temple. La monnaie du milieu a été frappée par Aphrodisias, une ville d’Asie Mineure à 200 ou 250 kilomètres d’Izmir (Smyrne) qui fait partie de l’itinéraire que j’ai projeté pour la Turquie. Ce monument me rappelle à l’évidence les photos que j’ai vues du Tetrapylon de cette ville, une porte monumentale. Et enfin à droite ce temple figure sur une monnaie de l’île de Corfou.
 
767g Athènes, musée numismatique, visages
 
Les pièces représentant des visages ne sont pas toujours à l’effigie du souverain. Du temps où en France nous utilisions des Francs, la Marianne de l’avers ne représentait évidemment pas la présidente de la République, elle ne ressemblait ni à De Gaulle, ni à Mitterrand, elle symbolisait la République. Il en allait parfois de même dans l’Antiquité. Et les artistes qui les dessinaient choisissaient de préférence des modèles avenants, tout comme en France, pour les bustes de Marianne dans les mairies, les sculpteurs ont pris modèle sur Brigitte Bardot, Catherine Deneuve ou Lætitia Casta. Les deux pièces de la première ligne proviennent respectivement d’Athènes et de Corinthe, et sur la deuxième ligne on trouve à gauche une tétradrachme commune aux cités adhérant à la ligue d’Eubée, au milieu une pièce de Smyrne et à droite un statère de Naples. Je voudrais ajouter, au sujet de la monnaie du milieu, quelque chose que ne dit pas la légende du musée. Cette tête est couronnée d’une muraille de ville, et cela me fait penser qu’il s’agit certainement d’une Tykhè (ou Tychè). J’ai parlé assez en détail de cette divinité dans mon article daté 8 au 10 avril 2011. Il s’agit, en fait, d’une abstraction philosophique exprimant ce qu’apporte le hasard, en bien ou en mal, et en ce sens elle a souvent été prise, après l’époque classique qui a apporté une réflexion philosophique à son sujet, comme divinité propitiatoire pour des villes. Ainsi donc, la cité de Smyrne espère que sa Tykhè choisira de ne lui filtrer que les événements favorables.
 
767h Athènes, musée numismatique, Méduse
 
Ma sélection va s’achever avec ces deux visages grimaçants. Celui de gauche est une tétradrachme d’Athènes, celui de droite orne une monnaie de Smyrne. Pour ce dernier, le musée le classe dans une vitrine consacrée à Méduse et à ses sœurs Gorgones. Je suppose que le premier, classé avec les tétradrachmes d’Athènes, figure aussi Méduse, dont Athéna a placé la tête au centre de sa cuirasse. Mais je ne saurais exclure définitivement qu’il puisse s’agir d’un masque de théâtre, quoique je n’y croie guère.
 
J’achève là ma petite présentation des monnaies de ce si riche musée. Mais puisque je viens de parler de pièces (même en me limitant, même en les regroupant à plusieurs sur une même image, il y en a quand même 45), je voudrais ajouter un mot d’histoire et trois petites anecdotes. Pour parler histoire, je dirai que déjà dans l’Antiquité grecque le pile ou face existait (ostrakinda), mais sans pièces de monnaie. On utilisait un fragment de poterie, et l’alternative était qu’il tombe sur le côté peint ou sur l’autre face.
 
Ma première anecdote est qu’en 1936 un match de tennis de table s’éternisait depuis plus de sept heures et demie sans que l’un ou l’autre des joueurs creuse l’écart lorsque l’on décida de tirer le vainqueur au pile ou face et la victoire a ainsi été attribuée à Goldberger sans pourtant qu’il ait été meilleur que son rival.
 
Mon lecteur est peut-être, en ce moment, en train de lire cet article sur un ordinateur HP (ou Hewlett-Packard). Il aurait pu s’appeler PH. En effet, les deux fondateurs de la firme, Bill Hewlett et Dave Packard, ont joué l’ordre des deux noms à pile ou face et Hewlett a gagné.
 
Dernière anecdote, deux parents américains divorcés voulaient chacun avoir leur enfant avec eux pour fêter Noël. Le juge ne sachant à qui donner raison a tiré à pile ou face. Pour avoir choisi une telle procédure, il a été destitué. C’était en 2007. Du temps de Salomon, ce jeu n’existait pas, sinon qui sait si, au lieu de dégainer son épée pour départager les deux mères potentielles il n’aurait pas saisi une pièce de monnaie. L’avantage c’est qu’étant le roi il n’avait personne au-dessus de lui pour le destituer, que Dieu.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Clovis Simard 14/08/2012 15:59

Blog(fermaton.over-blog.com),No.23- THÉORÈME STANDARD.- Dieu tire à pile ou face ?

Clovis Simard 14/08/2012 15:58

Blog(fermaton.over-blog.com),No.23- THÉORÈME STANDARD.- Dieu tire à pile ou face ?

ceci72 25/07/2012 11:33

boujour j'ai 12 ans et j'ai trouvé une piece et je ne sais pas de quand elle date et d'ou elle provient j'aimerais pouvoir vous la montre car j'espererais plus d'informations concernant cette pièce
merci d'avance .

érika 30/06/2012 16:46

les 3 derniers paragraphes !!!

sinon l'article me donne envie d'aller au musée, je n'arrive pas à trouver le prix de l'entrée, pourriez-vous le préciser ??

Arnaud 15/06/2012 09:38

Merci pour ce superbe article et les photos de ces monnaies qui font rêver!

Thierry Jamard 22/06/2012 21:37



Un commentaire sympa, ça fait toujours plaisir... Merci!!!



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