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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 20:37

394a Rome, Madama Lucrezia, statue parlante

 

Descendus du bus piazza Venezia, nous allons rendre visite, sur la piazza San Marco qui n’en est qu’une excroissance, à Madama Lucrezia puisque tel est le nom donné à cette statue parlante, au même titre que Pasquino. Mais son interlocuteur préféré est l’Abate Luigi de Sant’Andrea della Valle. Cette statue antique vient d’un temple d’Isis, cette déesse égyptienne, la sœur d’Osiris, et aussi sa femme puisque, prenant modèle sur ce panthéon égyptien, mais aussi lui prêtant leurs mœurs, les pharaons, on le sait, avaient coutume d’épouser leur sœur. À ce sujet, lors de la mort d’Alexandre le Grand, l’immense empire qu’il avait conquis fut partagé entre ses généraux. C’est à un certain Ptolémée, dont le nom signifie Le Guerrier (en grec, la guerre se dit polémos ou ptolémos) qu’échut l’Égypte. Et pour se conformer à l’usage, sans doute aussi pour se faire reconnaître à l’égal des pharaons du passé, il a épousé sa sœur, ce qui l’a fait surnommer Philadelphe, "Qui aime sa sœur". C’est de cette lignée que sortira Cléopâtre, dont le nez…, etc. Bref, Madame Lucrezia a orné le temple d’Isis établi dans les parages au premier siècle après Jésus-Christ, lorsque le panthéon romain s’est enrichi de cultes étrangers. Le dernier des Flaviens, l’empereur Domitien, avait pour Isis une dévotion particulière.

 

394b Rome, San Marco

 

394c Rome, San Marco

 

Après avoir salué respectueusement Madame Lucrezia, nous avons jeté un coup d’œil sur l’église San Marco qui lui est voisine sur cette même piazza. Cette église, assez discrète, est incluse dans le palazzo Venezia. Ce n’est que grâce à ses grandes arcades blanches qu’elle se détache du mur rouge du palazzo.

 

394d Rome, San Marco

 

Sous le porche, outre des plaques antiques fixées sur les murs, on peut remarquer cette margelle de puits, antique elle aussi portant des inscriptions que je n’ai pu déchiffrer.

 

394e Rome, San Marco

 

À l’intérieur, la nef est couverte d’un classique plafond plat à caissons, et elle est bordée de très belles colonnes de marbre. Au fond, on remarque l’abside décorée.

 

394f Rome, San Marco

 

Comme dans nombre de vieilles églises romaines, l’abside porte une mosaïque. On voit le Christ entouré de saints, et en-dessous douze agneaux venant de droite et de gauche en encadrent un treizième qui porte une auréole. Le symbolisme en est très évident, c’est Jésus entouré de ses apôtres.

 

394g Rome, San Marco

 

Sur ma photo de la nef, on peut distinguer qu’au-dessus du chapiteau des colonnes il y a des bas-reliefs. Ces sculptures représentent des scènes de l’Évangile. Reste à les identifier. Ici, peut-être Jésus est-il en train de chasser les marchands du temple.

 

394h Rome, San Marco

 

Sur celui-ci, je n’ai non plus aucune certitude. Cette femme qui supplie Jésus est-elle l’hémorroïse, considérée comme impure par la religion juive, qui sollicite sa guérison, ou la femme adultère qui implore le pardon ?

 

394i Rome, San Marco

 

Sur le côté, on peut descendre dans un souterrain, ou hypogée, sous le chœur, en forme de couloir. Là, une plaque posée du temps de Pie XII signale que sous l’autel, auprès des reliques de saint Marc, ont été placés en 1474 les corps des saints martyrs perses Abdon et Sennen ainsi que ceux de plusieurs de leurs compagnons exhumés de cimetières romains suburbains par le pape Grégoire IV. Situons-nous dans le temps, Grégoire IV a régné de 827 à 844, et en 1474 nous étions sous le pontificat de Sixte IV (1471-1484).

 

Abdon et Sennen sont deux Perses qui ont vécu au troisième siècle et se sont convertis au christianisme. L’empereur Decius, Dèce en français (249-251) ayant décidé de la persécution des chrétiens dans cette région de son empire, ils furent enchaînés et emmenés ainsi, reliés l’un à l’autre, à Rome. Là, ils furent bastonnés puis exécutés au Colisée, à l’épée.

 

395a Rome, casa dell'Ara Coeli

 

395b Rome, casa dell'Ara Coeli

 

Sortis de l’église San Marco, nous nous dirigeons vers l’Autel de la Patrie, de l’autre côté de la place, puis vers le Capitole. La construction de l’Autel de la Patrie et du Vittoriano ont entraîné la destruction de bâtiments très anciens, comme la Casa dell’Ara Cœli (la Maison de l’Autel du Ciel), dont l’église Santa Maria voisine a pris le nom, parce que bâtie sur le terrain de cette propriété et de cette chapelle primitive.

 

396a1 Rome, musées du Capitole, Constantin

 

Nous sommes déjà venus visiter les musées du Capitole. Ignorant qu’ils étaient aussi riches, nous nous y sommes rendus assez tard le 20 novembre et n’avons pu en voir qu’une partie. Aussi, l’autre jour à la Centrale Montemartini Natacha a-t-elle pris un billet groupé valide sept jours (pour moi, l’entrée étant gratuite aussi bien à Montemartini qu’au Capitole, le problème ne se pose pas), et nous voilà de nouveau, après pas loin de trois mois, dans ce musée. Dans la cour, nous sommes accueillis par la gigantesque statue de l’empereur Constantin. Il était représenté assis, et dans cette position il mesurait dix mètres de haut. Pour ces statues colossales, le vêtement était une parure de bronze sur une ossature en bois ou en plâtre, et seules les parties du corps qui étaient nues, tête, mains, pieds, étaient en pierre. Voilà pourquoi nous ne voyons ici que ces parties du corps, séparées les unes des autres, le reste ayant disparu.

 

Le geste du visiteur, qui lève le bras pour pousser la porte de verre, semble répondre au doigt de Constantin. Quand je l’ai vu arriver, j’ai attendu qu’il soit dans le champ pour donner l’échelle de la statue, mais lorsque, dans mon viseur, j’ai vu qu’il faisait ce geste, je me suis hâté de déclencher, d’autant qu’il a eu la bonne idée de se retourner vers la cour au même moment.

 

396a2 musées du Capitole, Dace

 

Les Daces sont les Roumains d’aujourd’hui (d’où le nom de cette marque de voitures roumaines rachetée par Renault lors des dénationalisations du post communisme, Dacia). Cette statue avait été sculptée pour orner le forum de Trajan, puis elle a été transférée à la Villa Borghese. En 1733, le pape Clément XII l’a récupérée pour ce musée. Elle est faite de deux marbres, l’un bien blanc pour les parties du corps découvertes, l’autre veiné de violet pour le vêtement. Elle représente un prisonnier Dace, et j’aime particulièrement la façon dont l’artiste a su montrer sur l’expression de ce visage la tristesse et l’humiliation, ainsi que, parallèlement, la fierté de celui qui ne veut pas se montrer abattu et soumis. Si un jour nous quittons Rome, nous irons chez les Daces leur manifester notre respect.

 

396b Rome, musées du Capitole, louve

 

Voici la traditionnelle louve romaine. L’authentique, la première. Je préfère montrer un gros plan de sa tête, qui est magnifique, d’autant plus que les jumeaux Romulus et Rémus qui la tètent, œuvre de Pollaiolo, ont été ajoutés lors des travaux effectués dans le palais par Michel-Ange. En effet, ce symbole de Rome n’a pas été créé à l’origine pour cela. C’est une œuvre étrusque, ou peut-être grecque de Grande Grèce (le sud de l’Italie et la Sicile), datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Et d’ailleurs, la louve romaine… La légende des jumeaux allaités par une louve, ce qui est peu crédible, est peut-être née d’un jeu de mots. C’est mon hypothèse, il ne faut pas y adhérer automatiquement, mais moi je m’y accroche. En latin, lupa désigne en effet la femelle du loup, mais c’est aussi le terme qui désigne couramment une prostituée. Or nous sommes dans les environs d’Albe, qui est déjà une ville constituée au moment de la naissance de Rome, sur les bords du Tibre qui charrie des bateaux et qui, à cet endroit, permet d’accoster facilement. Ici sera d’ailleurs plus tard le port de Rome. La rive est boisée et l’on sait que sous le couvert des buissons des prostituées exerçaient leur métier pour les marins qui abordaient là. Telles sont les données, avérées. Voilà pourquoi j’avance la théorie que la "lupa" qui a allaité les jumeaux abandonnés est sans doute une prostituée à laquelle ses activités ont donné un enfant à cette époque qui ignorait la pilule et le préservatif (il existait des préservatifs en cuir cousu dont l’efficacité était évidemment aléatoire, et qui de toute façon n’étaient pas courants), et si cet enfant était mort-né elle a pu allaiter des enfants trouvés. Et puis est arrivée cette splendide sculpture, et l’on en a fait la mère de la Ville.

 

396c Rome, musées du Capitole, Urbain VIII

 

À chacun de nos pas dans Rome, nous voyons un blason avec des abeilles. C’est celui de la famille Barberini. Ce blason marque des édifices ou des fontaines, des monuments, commandés par le pape Urbain VIII (1623-1644) ou par un cardinal membre de sa famille. Cette statue de marbre créée par le Bernin entre 1635 et 1640 le représente dans des habits de cérémonie extrêmement recherchés, mais le mouvement de sa cape, son geste large, sa tête très légèrement tournée ont voulu exprimer une certaine cordialité, une certaine chaleur, derrière l’officialité et la grandeur de sa fonction. Par ces détails, cette statue de marbre se distingue d’un original en bronze réalisé de 1628 à 1631 en vue de le placer sur son (futur) monument funéraire à Saint-Pierre du Vatican.

 

396d Rome, musées du Capitole, Innocent X

 

Autre pape célèbre, Innocent X qui a succédé à Urbain VIII (1644-1655). Lui, c’est un Pamphili. Je l’ai choisi pour mon blog parce que j’ai aimé son portrait par Velasquez et aussi parce que je trouve splendide ce bronze d’Alessandro Algardi. Il avait été commandé par les Conservateurs (depuis 1363, la ville est administrée par un Sénateur assisté de trois magistrats électifs appelés les Conservateurs), pour être placé dans leur palais à l’occasion de l’Année Sainte 1650. La fusion du bronze fut imparfaite, et les Conservateurs la refusèrent. Il fallut recommencer, mais le temps pressait, et la seconde fusion fut placée à la hâte et inaugurée le 9 mars 1650, juste à temps pour les célébrations. Algardi n’avait pas eu le temps de parfaire à froid, comme on le fait d’habitude, le poli du bronze et de rectifier les imperfections du moulage. Pour mon œil qui n’est pas expert, ces petites imperfections donnent au contraire une force extraordinaire à cette statue dont un poli trop parfait aurait peut-être brisé le naturel et la vie. Lui aussi, comme Urbain, est représenté dans le mouvement, tête tournée, geste large.

 

396e Rome, musées du Capitole, Charles Ier d'Anjou

 

Cette statue représente Charles Premier d’Anjou (cocorico), frère du roi de France Louis IX (saint Louis). L’empereur germanique Frédéric II était également roi de Sicile, ce qui lui donnait pouvoir sur tout le sud de l’Italie, et souvent il se trouva en rivalité avec le pape, qui l’excommunia. Charles d’Anjou, après avoir défait son fils Manfredi en 1266, s’empare du royaume de Sicile, et rend les états du sud de la péninsule à la suzeraineté du pape. Déjà, en 1265, il avait accepté la charge de sénateur de Rome (je viens de dire que le magistrat suprême de l’administration municipale de Rome était le sénateur), et en 1266, quelques jours avant de défaire Manfredi, le pape Clément IV (un pape français, comme par hasard, un Languedocien nommé Foucauld, qui a régné de 1264 à 1271) l’avait couronné Roi de Sicile en la basilique Saint Jean de Latran. Il était né en 1226, il restera sénateur de Rome jusqu’en 1284 et roi de Sicile jusqu’à sa mort en 1285. Voilà donc qui est ce digne Monsieur que nous voyons ici assis sur le Lion d’Anjou sans craindre de se faire mordre les fesses.

 

396f Rome, musées du Capitole, Horace et Curiace

 

Une grande fresque. Elle représente le combat des Horaces et des Curiaces et a donné son nom à la salle. C’est cette salle qui est décorée, à chacune de ses extrémités, par les papes Urbain VIII et Innocent X. Cette œuvre est du Chevalier d’Arpin (1568-1640) qui s’est inspiré de Tite-Live pour réaliser ses peintures. Je montre ici un détail, beaucoup plus significatif que la fresque entière, qui recouvre tout un mur et que l’on regarde en se déplaçant, mais qui en photo, sur une étroite page de ce blog, ne signifie plus rien. Le troisième Horace, celui qui a fait semblant de s’enfuir après la mort de ses deux frères, se retourne pour tuer le troisième Curiace, celui qui, blessé à la jambe, l’a rejoint le dernier. La scène est très fouillée, pleine de détails montrant la vie et la mort.

 

396g Rome, musées du Capitole, enlèvement Sabines

 

L’enlèvement des Sabines est de Pierre de Cortone (1596-1669). Ici, ce n’est plus une fresque, mais un tableau sur toile. La peinture en est clairement baroque. Là aussi, même si la taille du tableau est moindre que celle de la fresque des Horaces et des Curiaces, je préfère mettre l’accent sur un détail que je trouve intéressant. J’aime l’expression de cette jeune femme venue à une invitation pour une fête, qui est élégante, qui a paré sa coiffure d’une couronne de fleurs, et qui se fait enlever par un grand méchant Romain. Elle a un air effrayé, mais la représentation est maniérée.

 

396h Rome, musées du Capitole, tigre et veau

 

Junius Bassus, consul en 317 après Jésus-Christ, s’était fait construire sur l’Esquilin (la colline où est Sainte-Marie-Majeure) un bâtiment dont l’une des salles était décorée de splendides panneaux de marbre. Cette technique de l’opus sectile utilise des morceaux de pierre découpés selon les formes souhaitées, se distinguant de la mosaïque en ceci, que cette dernière n’utilise que de très petits morceaux de forme carrée ou même irrégulière, et ce n’est que par leur arrangement que les contours du dessin apparaissent. Cette tigresse attaquant un veau est l’une des rares œuvres en opus sectile que nous ayons conservées.

 

396i Rome, musées du Capitole, Caravage 

Il se trouve qu’en art, Natacha et moi avons souvent les mêmes goûts. Le Caravage en particulier est l’un de nos peintres préférés. Aussi, à la pinacothèque, sommes-nous allés lui rendre visite.

 

Aux seizième et dix-septième siècles, la riche et puissante famille Mattei se construit cinq palais dans le centre de Rome. Pour orner l’un d’eux, ils commandent au Caravage un Saint Jean-Baptiste (1602). Ce tableau est tout à fait révolutionnaire. D’habitude, saint Jean est un bébé en compagnie de l’Enfant Jésus et de leurs mères, ou bien c’est l’adulte en peau de chameau, qu’il soit ou non représenté près du Jourdain. Mais jamais on ne l’avait représenté en adolescent nu qui nous regarde en embrassant un bélier. Même la position relâchée sur un lit défait, une peau de bête sous le derrière pour plus de douceur, est absolument originale, et le clair-obscur qui fait briller la peau blanche détache ce corps du fond du décor que l’on ne distingue pas dans la pénombre.

 

Ce tableau est entré à la pinacothèque du Capitole en 1750, sans qu’on n’en identifie ni l’auteur, ni le sujet. Ce n’est qu’en 1953 que les experts ont assuré qu’il n’y avait aucun doute sur l’auteur, qui ne pouvait être que le Caravage. Quant au sujet, il est en l’honneur du protecteur du peintre, Cyriaque Mattei, dont le fils se prénommait Jean-Baptiste. Mais malgré cet anonymat, il avait été trouvé si magnifique qu’il avait été acheté et exposé.

 

396j Rome, musées du Capitole, Caravage

 

Quant à ce tableau, la Bonne Aventure (1595), il est, sinon une œuvre de jeunesse (le Caravage était né en 1560, il avait donc 35 ans et une certaine expérience), du moins l’une des premières réalisées à Rome, étant venu en 1592 de sa Lombardie natale et de Milan où il avait étudié la peinture. Son intérêt pour les scènes de rue se manifeste dans cette Bohémienne lisant les lignes de la main de ce jeune homme. Sa façon de supprimer tout le décor d’arrière-plan, ne laissant même pas deviner une profondeur de champ, est une nouveauté dans l’histoire de la peinture. J’adore ce tableau. Avec son demi-sourire et son regard fixé sur le visage de son client beaucoup plus que sur sa main, on comprend qu’elle compte plus sur sa psychologie que sur sa connaissance de la chiromancie, mais de plus elle est en train, très discrètement, de lui subtiliser son anneau et en le regardant elle surveille s’il s’aperçoit de quelque chose. Et lui, je ne sais s’il croit aux prévisions que la "zingara" peut lui annoncer, mais il la regarde avec un œil plus intéressé par la jolie fille que par ses révélations, par le sourire enjôleur qu’elle lui adresse que par ce qu’elle est en train de faire à ses dépens. Et tout cela dans deux attitudes, dans deux regards…

 

Et voilà. Nous avons vu mille choses, j’ai pris des tas de photos, mais j’ai piqué ici ou là dans ma collection ce qui avait eu le plus d’impact sur moi.

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Published by Thierry Jamard
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