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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 03:22

Le Théâtre San Carlo de Naples est illustre. C’est en 1737 que le roi Charles de Bourbon, qui habitait le palais que nous avons visité hier, a souhaité disposer d’un théâtre où il pourrait se rendre directement par des couloirs, mais pas un théâtre intime réservé au strict usage de la Cour, un théâtre pouvant accueillir du public. Ainsi est né le tout premier théâtre lyrique d’Europe.

 

En 1816, un incendie le ravage, il faut le reconstruire. De cette reconstruction date la façade actuelle. Mais il a suffi de six mois de travail acharné pour que la première représentation ait lieu dans la nouvelle salle. Stendhal raconte la première… à laquelle il n’a pas assisté. Elle a eu lieu à la mi-janvier 1837, il est arrivé à Naples le 28 janvier. Qu’à cela ne tienne, il date artificiellement la réouverture du 12 février. "Voici enfin le grand jour de l’ouverture de Saint-Charles : folies, torrent de peuple, salle éblouissante. Il faut donner et recevoir quelques coups de poing et de rudes poussées. Je me suis juré de ne pas me fâcher, et j’y ai réussi, mais j’ai perdu les deux basques de mon habit".

 

508a Naples, théâtre San Carlo, la Veuve Joyeuse

 

Quant à nous, nous arrivons près de deux siècles plus tard, alors tricher d’un mois d’accord, mais de 193 ans c’est plus difficile. Et donc, sans prétendre assister à la réouverture, nous avons acheté deux places pour la représentation de La Veuve joyeuse, de Franz Lehàr, pour aujourd’hui parce que la représentation est assez tôt pour que nous ne manquions pas le dernier train vers Pompéi et nos pénates.

 

508b Naples, théâtre San Carlo, arrivée du public

 

Nous sommes suffisamment tôt pour voir arriver le public et jeter un coup d’œil au hall, aux couloirs, au fumoir, au bar. Les quelques touristes étrangers (très peu nombreux) se remarquent à leurs jeans alors que les Napolitains sont tous tirés à quatre épingles. Du fait de la nature de notre voyage, nous avons pu emporter dans la penderie toutes sortes de vêtements, comme pour les voyages d’autrefois quand les gens partaient pour une semaine avec trois malles et deux valises. Je dispose ainsi de plusieurs costumes, de chemises, de cravates. Et Natacha, cela va sans dire, a également pu choisir la robe adéquate. Chose curieuse, même si la représentation n’est pas à 21 heures, beaucoup de gens pourraient être libres en cette fin d’après-midi, un vendredi de surplus. Or il n’y a pratiquement pas de jeunes spectateurs. Une grande fillette avec ses parents, deux jeunes gens… Certes d’autres ont pu m’échapper, mais fort peu. Quant aux adultes, leur moyenne d’âge se situe assez haut, car les moins de 50 ans sont rares, et les plus de 70 sont majoritaires. Le public napolitain boude-t-il ce genre d’opérette ?

 

508c Naples, théâtre San Carlo

 

508d Napoli, teatro San Carlo

 

Stendhal : "Même impression de respect et de joie en entrant. Il n’y a rien en Europe, je ne dirai pas d’approchant, mais qui puisse même de loin donner une idée de ceci. Cette salle, reconstruite en trois cents jours, est un coup d’État : elle attache le peuple au roi plus que cette constitution donnée à la Sicile, et que l’on voudrait avoir à Naples, qui vaut bien la Sicile. Tout Naples est ivre de bonheur. […] La salle est or et argent, et les loges bleu de ciel foncé. Les ornement de la cloison, qui sert de parapet aux loges, sont en saillie : de là la magnificence. Ce sont des torches d’or groupées, et entremêlées de grosses fleurs de lys […]. Les loges n’ont pas de rideaux et sont fort grandes. Je vois partout cinq ou six personnes sur le devant".

 

508e Napoli, teatro San Carlo

 

"[…] Rien de plus majestueux et de plus magnifique que la grande loge du roi, au-dessus de la porte du milieu : elle repose sur deux palmiers d’or de grandeur naturelle ; la draperie est en feuilles de métal d’un rouge pâle ; la couronne, ornement suranné, n’est pas trop ridicule". Puisque Stendhal décrit tout par le menu, j’ai préféré lui laisser la parole pour commenter ce que l’on voit. À part ce qu’il dit de la draperie en feuilles de métal, car (du moins d’après mon guide) ces draperies de la loge royale sont en papier mâché pour les alléger.

 

508f Napoli, teatro San Carlo

 

Pour prendre cette photo, je me suis rendu dans la loge royale pendant l’entracte, alors qu’elle avait été désertée par ses occupants. De là on peut voir que la salle va en s’évasant en fer à cheval, ce qui n’est pas idéal pour la vue depuis les loges. En effet, dans notre loge située sur le côté gauche relativement près de la scène, nous étions tournés légèrement vers le fond de la salle, et la loge située à notre gauche nous cachait l’extrémité gauche de la scène. Mais l’acoustique de la salle est excellente.

 

508g Napoli, teatro San Carlo, La Vedova Allegra

 

508h Naples, théâtre San Carlo, La Veuve joyeuse

 

Quant au spectacle, sur cette très vaste scène qui a permis tous les types de ballets, il était bien joué et bien interprété. Les rôles principaux, notamment, étaient tenus par d’excellents chanteurs, voix agréablement timbrées, et leur jeu plein d’humour rendait bien l’esprit de l’opérette. Du moins après un moment d’échauffement, le début étant un peu lent.

 

Lors du spectacle de Romacavalli, à Rome, le 9 avril, nous avions été frappés par le peu d’ardeur du public pour applaudir et manifester sa satisfaction. Et ici, avec ce public différent puisque napolitain, je fais la même remarque. C’était amusant, enlevé, bien chanté, et les applaudissements ont été corrects pour remercier les interprètes, mais pas enthousiastes, loin de là. D’ailleurs les acteurs étaient encore en train de saluer que la moitié de la salle était déjà debout en train de sortir. Il est vrai que cela tenait peut-être en partie à l’âge du public. Je dis "en partie" seulement, parce que je ne suis plus adolescent depuis déjà… quelque temps, et la paume de mes mains me brûlait à force d’applaudir, et cette nuit, après plusieurs heures, je la ressens encore.

 

508i Naples, théâtre San Carlo, La Veuve joyeuse

 

Quand elle vient à son tour saluer, tout de rouge vêtue jusqu’aux longues mitaines, on voit combien elle est allegra, la vedova ! Puisque nous nous parlons dans un sabir que nous appelons de l’anglais, Natacha et moi, cela me frappe de constater que l’anglais widow est plus proche de l’italien vedova que du français veuve alors que généralement les mots d'origine latine en anglais ont été introduits par le français, langue officielle pendant des siècles. Et j’ajoute un merci pour le prof d’anglais qui, il y a cinquante ans, m’a fait apprendre par cœur ce poème de Shelley qu’à l’époque je trouvais parfaitement grotesque "A widow bird sat mourning for her love Upon a wintry bough ", sans quoi je ne saurais pas aujourd’hui comment dire "une veuve" en anglais. Ce serait une lacune impardonnable.

 

508j Naples, théâtre San Carlo, sortie du public

 

Il ne nous reste plus qu’à regarder sortir les derniers spectateurs, et à rentrer. À rentrer ? Non, car Pierre et Donatine, les amis sympathiques que nous nous sommes faits grâce à ce blog, nous ont conseillé la cafétéria Gambrinus, à deux pas du théâtre. C’est l’occasion d’aller y goûter le café et les gâteaux. Et il est vrai que l’adresse est excellente, nous confirmons tous deux. Nous y retournerons.

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Published by Thierry Jamard
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