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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 02:20
695a Le site de Némée
 
Après notre visite de l’Acrocorinthe hier, nous sommes allés passer la nuit sur le parking du site de Némée pour aller le visiter suffisamment tôt parce que, en fait, il est réparti en deux endroits différents, la ville antique dans l’enceinte de laquelle est situé le musée et à quelque distance le stade. Nous voici donc sur le site principal où, comme on peut le constater, il reste peu de chose des bâtiments. Pourtant la ville avait été une cité importante, organisant des jeux panhelléniques, et c’était près d’elle que se situait une légende célèbre, l’un des douze travaux d’Héraklès, le lion de Némée. J’ai bien souvent évoqué cette légende, le 7 juillet dernier à Palerme je l’ai même racontée, mais sans ses origines. Ici, dans cette ville, le moment est propice pour y revenir. Héra, à qui décidément la mythologie prête un bien sale caractère (mais Zeus, son mari, lui est si souvent infidèle… on peut comprendre qu’elle soit aigrie), avait placé un lion monstrueux, frère du sphinx de Thèbes dont je parlais dans mon dernier article, aux portes de Némée. Ce lion, invincible par le fer d’une lame ou par la pointe d’une flèche, ravageait le pays et dévorait tout ce qu’il trouvait, troupeaux ou habitants. Eurysthée, le cousin d’Héraklès au service duquel ce dernier avait dû se mettre après consultation de l’oracle de Delphes, pour expier le meurtre (involontaire) des enfants qu’il avait eus de Mégara, lui ordonna de débarrasser la ville de ce lion. Héraklès se rendit à Némée, et fut hébergé par un pauvre paysan du nom de Molorchos, qui ne possédait rien d’autre qu’un bélier et dont le fils avait été dévoré par le lion. Ému du courage de son hôte, et pour honorer celui qui se proposait d’affronter le monstre et ainsi de venger la mort de son fils, Molorchos voulut sacrifier son bélier. Héraklès arrêta son bras, lui demandant d’attendre trente jours avant le sacrifice. Si, au bout de trente jours, il n’était pas de retour, c’est qu’il était mort et il faudrait sacrifier le bélier à sa mémoire. Si, en revanche, il revenait vainqueur, il faudrait sacrifier le bélier à Zeus Sôtêr (Sauveur). Et il partit. Or le fauve habitait une caverne à double issue. Ayant essayé ses flèches sans succès, Héraklès boucha l’une des issues de la caverne, puis y pénétra de l’autre côté et, lorsque le lion sauta sur lui, il le saisit à bras le corps et le serra contre sa poitrine dans ses bras puissants, si fort qu’il parvint à l’étouffer. De sa tête, il se fit un casque. Mais quand il voulut écorcher le corps pour se revêtir de sa peau, il ne trouva pas de lame qui pût l’entamer. C’est alors qu’il eut l’idée d’utiliser les propres griffes de l’animal. Désormais, dans les représentations, nous reconnaissons le héros à la dépouille du lion dont il se revêt. Mais le temps avait passé, les trente jours étaient écoulés et dans sa pauvre maison Molorchos prit son bélier et, pensant Héraklès mangé par le lion, décida de lui sacrifier l’animal. Il prit son couteau, et avant de frapper la victime, il leva les yeux. Héraklès était en train d’arriver, revêtu de la peau du lion. Alors il sacrifia le bélier à Zeus Sôtêr. Héraklès, lui, sur le lieu même où Molorchos avait sacrifié son bélier, fonda les Jeux Néméens. Puisque c’était la demeure d’un paysan, elle était hors les murs de la ville, et voilà pourquoi le stade est à quelque distance du site archéologique.
 
695b1 Némée, mur et puits
 
695b2 Némée
 
695b3 Némée
 
Il est plaisant, il est intéressant aussi, de parcourir le site, mais comme je le montrais sur ma photo générale, il ne reste pas grand-chose de la ville. Ci-dessus on discerne un puits devant un mur, mais rien ne me dit sur ma seconde photo ce qu’est cette colonne au milieu d’une salle, ni sur la troisième photo ce que pouvait être cette construction circulaire dont il ne reste que la base, arasée au niveau du sol. Aucun petit panonceau explicatif. Pourtant, les archéologues, en découvrant des objets, statues, etc., peuvent émettre des hypothèses, mais ces objets une fois transférés dans le musée local ou au musée archéologique national d’Athènes sont intéressants pour eux-mêmes mais ne parlent plus pour expliquer le site. Ce que je sais c’est que les cités avaient chacune un bâtiment pour loger leurs pèlerins, leurs marchands, leurs ambassadeurs, mais surtout, au moment des jeux, leurs délégations. C’est l’équivalent du village olympique de nos jours. Peut-être la deuxième photo représente-t-elle l’un de ces logements.
 
695c1 Le temple de Zeus à Némée
 
695c2 Le temple de Zeus à Némée
 
695c3 Le temple de Zeus à Némée
 
Mais il y a un très beau monument, c’est le temple de Zeus, construit au quatrième siècle avant Jésus-Christ en style dorique. Alors que nous étions là, un groupe de grands élèves anglophones a débarqué avec le professeur, ils sont allés droit à ce temple, le professeur a longuement parlé à son auditoire très attentif, puis tout le monde est reparti sans un coup d’œil à autre chose que le temple.
 
695c4 Némée, le temple de Zeus par Lear (1812-1888)
 
695c5 Le temple de Zeus à Némée
 
695c6 Le temple de Zeus à Némée
 
Mon guide Michelin date de janvier 2004. Il dit que seules trois colonnes de ce temple qui en a compté 6x12, sont encore debout. Et c’est ce que l’on voit sur ce dessin de l’humoriste anglais Lear (1812-1888) qui se définissait lui-même comme "peintre de topographie poétique". En effet, il préférait peindre des paysages, de sorte que ce temple de Némée est l’un des rares exemples de représentations de ruines antiques. À partir d’avril 1848, il a passé cinq ans en Grèce, seulement interrompus par quelques voyages. Il a produit une multitude de dessins et d’aquarelles, travaillant à une vitesse prodigieuse. Ainsi, ce temple de Zeus à Némée est daté du 31 mars 1849 à sept heures du matin et l’après-midi du même jour il travaillait à Mycènes. Trois colonnes, donc, en 1849, et toujours trois en, disons, 2003 lors de la rédaction du guide. Et moi j’en compte neuf. Sur le dessin de Lear, le sol est jonché de tambours de colonnes en désordre alors que je n’ai vu que quelques tambours rangés dans un coin (à droite sur la première de ces deux photos). Ces dernières années, donc, six colonnes ont été remontées, et parce que juste derrière il y a des grues et des baraques de chantier, parce que d’autre part, personne n’oserait construire là un immeuble, une ou deux autres colonnes se dresseront probablement bientôt ici.
 
695d Némée, bassins aux thermes
 
Il est un autre endroit de la ville qui a été assez bien conservé, ce sont les thermes. Les fouilles, qui ne sont pas achevées, sont protégées sous un grand hangar qui n’est guère esthétique mais qui, ne consistant qu’en un toit de tôle sur des piliers métalliques, ne gêne nullement pour la visite, et il faut bien admettre qu’il est nécessaire. Ces thermes comportent des salles de sport. Ici, nous sommes du côté des vestiaires, ces bassins étaient remplis d’eau fraîche et les athlètes s’en aspergeaient mutuellement la tête. Une autre salle identique se trouve un peu plus loin, et entre les deux un bassin servait de piscine pour se rafraîchir le corps.
 
695e Musée de Némée, figurines du 15e s. avant J.-C
 
Depuis le départ du groupe anglophone, nous sommes seuls sur le site. Le musée nous attend, portes grandes ouvertes. Je dis tout de suite qu’une vingtaine de minutes après y être entrés, nous nous sommes fait flanquer à la porte. Difficile de deviner ce qui n’est inscrit nulle part, ce qui ne nous a été dit par personne. Sur la grille à l’entrée, il est dit, sans distinguer le musée du site, que c’est ouvert tous les jours, même le lundi (jour de fermeture de bien des sites et musées en Grèce, comme le mardi en France). Nous avons pris et payé nos billets au tarif normal, sans remise spéciale parce que c’est lundi. Or, nous a dit d’un air peu amène et d’un ton rogue l’homme qui nous a éjectés, le lundi est le jour de nettoyage du musée, et lorsque j’ai allégué que les portes étaient grandes ouvertes, il a répliqué d’un air d’évidence qu’il fallait bien que les employés circulent. Heureusement, nous avions eu le temps de voir l’essentiel et de faire les photos correspondantes. Par exemple ces figurines de terre cuite du quinzième siècle avant Jésus-Christ. Certes, nous en avions vu des masses au musée Cycladique à Athènes, ainsi qu’ici ou là dans d’autres musées, mais nous avons ici, à gauche, une kourotrophos, une femme qui allaite un bébé, ce qui est loin d’être courant. Celle de droite aussi, les deux mains sur la poitrine, est originale.
 
695f1 Musée de Némée, bijoux 15e siècle avant JC
 
Ces petits bijoux en feuille d’or façonnée en relief datent du quinzième siècle avant Jésus-Christ. On voit ce bijou en forme de fleur de papyrus stylisée, au milieu une feuille à trois lobes et, à droite, une autre fleur de papyrus de plus grandes dimensions. Afin que l’on voie mieux le dessin, même en plaçant trois images dans la largeur réduite de ce blog, j’ai à chaque fois isolé un seul bijou, mais le musée en présente plusieurs de chacun de ces types. Quoiqu’aucune explication supplémentaire ne soit donnée, je suppose qu’il ne s’agit ni de pendentifs, ni de boucles d’oreilles, mais plutôt d’ornements cousus sur des vêtements.
 
695f2 Musée de Némée, bagues vers 1500 avant J.-C
 
En revanche, il s’agit ici clairement de bagues. Toutes trois datent des alentours de 1500 avant Jésus-Christ. Je trouve magnifique, en haut, ce cheval attelé à un char. Le trait est nerveux, le mouvement est vivant, la composition est bien posée, donnant la priorité au cheval sur l’attelage. Sur la deuxième bague, deux femmes portent à la main une fleur à longue tige et elles s’avancent en procession. Là non plus il n’y a aucune explication mais on peut penser qu’elles célèbrent une divinité de la végétation et de la fécondité, sans doute pas encore Déméter qui est arrivée avec les dieux de l’Olympe vers le huitième siècle avant Jésus-Christ, mais une divinité chthonienne, peut-être Gê (Gaia), la Terre. De chaque côté de la troisième bague, on distingue un immeuble sur deux niveaux, et sur leurs toits il semble que ce soient des cornes de consécration. Les trois femmes devant ces immeubles sont dans des postures qui évoquent des rites religieux, comme aussi les cornes sur les bâtiments. Quels que soient les dessins, je trouve ces trois bagues superbes et les gravures remarquablement décoratives. Ces objets proviennent d’un cimetière mycénien proche de Némée, et certains d’entre eux avaient été volés au cours des fouilles des années soixante-dix. Personne n’a jamais mis en doute l’honnêteté des archéologues, mais sans doute des voleurs s’étaient-ils introduits sur le site pendant la nuit et avaient-ils fouillé en cachette pour leur compte. Quand, en avril 1993, des bagues et autres bijoux mycéniens dont le dessin et la facture évoquaient sans doute possible d’autres bijoux trouvés dans ce cimetière et exposés depuis 1984 au musée de Némée, ont été annoncés pour une vente aux enchères à New-York, le Gouvernement grec en a été averti et en mai 1993 il a déposé devant les tribunaux américains une requête en annulation de la vente. La justice américaine a annulé la vente et a ordonné que ces objets soient remis à une fondation américaine de Washington pour la préservation de l’héritage grec, laquelle association a organisé des expositions de ces objets à Dallas et à Washington avant de les rendre à la Grèce en janvier 1996. Ils ont ensuite fait l’objet d’une exposition au musée national d’Athènes et ont enfin intégré le musée de Némée auprès de leurs frères. L’histoire ne dit pas si les vendeurs qui avaient soumis ces objets au commissaire-priseur croyaient avoir acquis des pièces de collection honnêtes, ni si les voleurs ont été identifiés et arrêtés.
 
695g1 Stade de Némée, salle de préparation
 
Chassés du musée, nous pensons avoir le temps de refaire un tour du site, d’aller admirer encore un peu le temple de Zeus, avant de reprendre notre véhicule pour nous rendre au stade. Lieu important, puisqu’avec les jeux olympiques, les jeux pythiques (à Delphes), les jeux isthmiques (à Corinthe), les jeux néméens font partie de ces quatre moments panhelléniques essentiels pendant lesquels, quelle que soit la situation politique, quelles que soient les tensions voire les guerres entre les cités perpétuellement en rivalité, une trêve est respectée par tous et la seule lutte est sportive. Lieu également important dans la mythologie puisque là vivait le paysan Molorchos qui a hébergé Héraklès, puisque là Héraklès a institué les jeux à l’emplacement du sacrifice du bélier à Zeus qui était honoré dans le temple de la ville. Tout de suite après l’entrée du site du stade, on peut voir cette salle à colonnes. Il ne s’agit pas d’un temple, mais de la salle où les athlètes se préparent et où se trouve leur vestiaire.
 
695g2a Stade de Némée, couloir d'accès
 
695g2b Stade de Némée, couloir d'accès
 
Au fond de la salle à colonnes, se trouve l’entrée d’un tunnel qui conduit directement sur le stade. Soit pour des raisons de sécurité, soit parce qu’il est en travaux, ce tunnel est fermé au public. Je publie donc une photo des archéologues qui l’ont découvert. Long de 36 mètres, il est voûté en plein cintre, ce qui constitue l’un des premiers exemples de voûtes dans l’architecture de la Grèce car il est, à coup sûr paraît-il, antérieur à 320 avant Jésus-Christ. Pour revenir en France, on sait que l’amphithéâtre de Nîmes est romain parce que ses couloirs sont voûtés tandis que celui d’Arles est grec parce que les plafonds de ses couloirs sont plats. Une jeune femme archéologue, une intellectuelle en jeans serrés dans les années soixante-dix du vingtième siècle, les deux scientifiques avec un bob sur la tête, personne ne peut douter un seul instant que ce sont des Américains. Et en effet, les fouilles de Némée ont été menées –sont menées depuis 1973– avec brio par l’université californienne de Berkeley et la rue qui mène au site archéologique porte le nom de l’université.
 
695g3 Stade de Némée
 
Ici, nous sommes sur le stade et l’on voit le débouché du tunnel par lequel arrivaient les athlètes et les juges. Puis les athlètes prenaient place sur le stade et les juges se répartissaient aux différents emplacements, ligne de départ, ligne d’arrivée, ou mesure des distances pour les lancers, tandis que d’autres s’installaient dans les tribunes, un peu à part des quarante mille spectateurs que pouvaient accueillir les gradins.
 
695g4 Stade de Némée
 
Et enfin voici le stade, long de 177 mètres et large de 22. On distingue très bien, près de nous juste derrière les arbres du premier plan (pour prendre cette photo du stade entier en le surplombant un peu, je suis monté dans le bois qui se trouve derrière), une ligne de pierre sur le sol, parfaitement conservée. C’est la ligne de départ pour la course. C’est peut-être aussi la ligne pour le lancer du disque, du javelot…
 
695g5 Stade de Némée
 
Avant de terminer notre visite de Némée, une dernière image et un dernier commentaire. À quelque distance coule une source. Son eau était amenée au stade par des canalisations de terre cuite et coulait dans ces rigoles de pierre tout le long du stade. De loin en loin le caniveau laissait l’eau franchir une petite cuvette où elle se décantait. Ainsi était assurée de façon permanente l’alimentation en eau fraîche et pure.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Leïla 31/12/2015 16:30

J'ai actuellement un exposé à faire sur Némée et je suis tombée sur votre site, c'est fort intéressant et vous savez comment captiver par l'écrit ! Très bel article et photo de si bonne qualité qu'on voudrait y être !

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