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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 16:27
Octave, celui qui deviendra l’empereur Auguste, veut se débarrasser de son rival Marc Antoine, un homme qui a combattu aux côtés de César, qui était présent lors de la reddition de Vercingétorix à Alesia, qui a pris part à la bataille victorieuse de la Pharsale contre Pompée, qui a été nommé consul en même temps que César début 44 (les consuls, à la tête de l’État, ont toujours été deux), qui accompagnait César au sénat le 15 mars 44 lorsqu’il a été assassiné, qui a lu son éloge funèbre le 20 mars. Malgré des aléas qui sont hors de mon sujet, Marc Antoine participe avec Octave et Lépide à un triumvirat et fait assassiner Cicéron (43) qui avait eu l’impudence, dans ses Philippiques, de vouloir le faire proscrire. Puis les triumvirs se partagent l’Empire, Octave reçoit l’Occident, Antoine la Grèce et l’Asie, Lépide l’Afrique. On se débarrasse de Lépide, accusé de ne pas avoir aidé Octave contre Sextus Pompée : il ne sera plus que Pontifex Maximus. Mais le partage de l’Afrique crée alors un différend entre Octave et Marc Antoine. Désirant faire la guerre aux Parthes, ce dernier convoque les rois de divers royaumes. Cléopâtre, reine d’Égypte âgée de 29 ans et, si l’on en croit Blaise Pascal, dotée d’un nez adorable ("Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé"), arrive sur un luxueux bateau dont l’équipage est travesti en muses et offre à bord un somptueux banquet à son hôte qui, séduit, lui tombe dans les bras.
 
À Alexandrie Cléopâtre accouche de jumeaux, puis d’un troisième enfant mais Marc Antoine est marié à Octavie, la sœur d’Octave qui, en 35, va le rejoindre. Lui ne veut pas s’encombrer de son épouse alors qu’il a une jolie maîtresse, il la renvoie. Il offre symboliquement le trône de ses conquêtes asiatiques à ces trois enfants qu’il a eus avec Cléopâtre. C’est pour Octave l’occasion de venger l’honneur de sa sœur bafouée et de se débarrasser d’un rival politique en se présentant comme le défenseur de Rome. Pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’une guerre civile, il pousse le sénat à déclarer la guerre à la seule Cléopâtre, sachant bien que c’est en même temps attaquer Marc Antoine. En 31 avant Jésus-Christ, il déploie près d’Actium une armée nombreuse. Venu d’Alexandrie et passé par Athènes et Corfou, Marc Antoine prend position. Quand il veut contourner le camp d’Octave pour le prendre à revers, bon nombre de ses généraux croient qu’effrayé par le nombre de ses ennemis il se replie, et s’enfuient. Puis l’engagement a lieu sur mer le 2 septembre 31. Cléopâtre prend la fuite. Marc Antoine, dont le bateau est agrippé par un grappin ennemi, réussit à sauter sur un autre bateau et s’enfuit à son tour. Octave remporte ainsi sur Cléopâtre et Antoine la victoire décisive. Dans les mois qui suivent, à Alexandrie, les deux amants banquettent et s’amollissent dans le luxe. Octave avance sans rencontrer de vraie résistance. Quand il débarque à Alexandrie en 30, Marc Antoine se jette sur son épée et Cléopâtre se fait mordre par un serpent venimeux. La voie est désormais ouverte pour Octave qui se proclamera empereur en 27 avant Jésus-Christ et régnera jusqu’en 14 après Jésus-Christ.
 
Par conséquent hier, après notre visite du musée archéologique de Leucade nous nous sommes rendus à Aktio, nom actuel d’Actium. Mais là s’est installée une base aérienne militaire, accès strictement interdit, et même sur la route des panneaux interdisent l’arrêt et la photo, et des caméras surveillent non seulement les clôtures mais aussi le bitume et les bas-côtés. Je n’ai pas eu peur de me faire tirer dessus, de me faire jeter en prison ou de me faire infliger une forte amende, je ne pense pas que la situation politique et militaire du pays soit de nature à faire encourir ce genre de risques, mais plutôt de me faire confisquer ma carte mémoire avec toutes mes photos, voire mon appareil photo. Tant pis, nous avons respecté la loi, avons passé notre chemin et avons poursuivi notre route jusqu’au port de Preveza où nous avons passé la nuit.
 
676a1 Nikopolis
 
676a2Nikopolis
 
676a3 Nikopolis
 
Aujourd’hui, nous sommes à Nikopolis, étymologiquement la Ville de la Victoire. Parce qu’elle a été créée ex nihilo sur décision d’Octave, dès 31, pour célébrer sa victoire. Le but était aussi d’avoir une base militaire solide sur cette côte, aussi l’a-t-il peuplée en y offrant des terrains et des maisons à des soldats de son armée et à des vétérans, auxquels se sont rapidement jointes des populations des environs, heureuses de se mettre à l’abri, derrière ces remparts, des pillages de pirates ou de voisins turbulents.
 
676b1 Nikopolis
 
676b2 Nikopolis, Natacha sur le mur
 
676b3 Nikopolis
 
La ville a continué à vivre et à croître dans les siècles suivants. Ces autres murs datent des premiers temps de l’installation du christianisme dans la région, c’est l’empereur Justinien qui les a construits au sixième siècle de notre ère. Lorsque nous sommes arrivés et que je me suis garé devant l’entrée du site, trois chiens sympathiques sont venus attendre devant ma portière que je descende de voiture et que je leur dispense force caresses. Puis ils nous ont suivis partout, jouant à se poursuivre et à se battre amicalement. Ils nous ont perdus de vue un instant lorsque nous avons commencé à monter sur le rempart et, apparemment peu doués de flair, ils tournaient la tête en tous sens pour nous rechercher, nous les voyions d’en haut. On se rend compte, sur les photos ci-dessus, de la hauteur et de l’épaisseur de ces murs en se référant à l’échelle donnée par Natacha.
 
676c1 Nikopolis
 
Les murs de la ville sont encore imposants, mais des autres constructions il ne reste pas grand chose. En quelques endroits, on peut suivre un tracé de voie romaine avec son trottoir, mais il semble qu’elle ait été peu fréquentée parce qu’à la différence de ce que l’on peut voir ailleurs les roues des chars n’y ont pas creusé leur sillon. C’est au dixième siècle que les incessantes incursions de Bulgares ont poussé les derniers habitants à déserter Nikopolis et à aller s’installer dans la proche Preveza, comme nous-mêmes l’avons fait la nuit dernière.
 
676c2 site de Nikopolis
 
Comme on peut l’apprécier sur cette photo, le site de la nouvelle ville était fort bien choisi, suffisamment élevé pour offrir une vue qui assurait la sécurité, et un accès direct à la mer. Il paraît qu’Octave n’était pas un très bon stratège, mais qu’il avait d’excellents généraux comme conseillers militaires. Gageons que c’est un général qui lui a suggéré le choix de ce site.
 
676d1 Nikopolis, basilique paléochrétienne
 
Cette porte marque l’entrée d’une basilique. Il faut se méfier de ce mot, il peut recouvrir trois réalités différentes. Dans l’antiquité romaine, la basilique est un bâtiment qui regroupe le siège du tribunal et des activités d’échanges commerciaux. Puis, lorsque le christianisme a été autorisé par Constantin au quatrième siècle, des églises ont été construites, qui reprenaient le plan en trois nefs séparées par des rangées de colonnes qui était traditionnellement celui des basiliques de la justice, et on leur a tout naturellement donné le nom de basiliques. Et enfin de nos jours, parce que le mot grec basileus qui est à l’origine de basilique qui, morphologiquement, est un adjectif, signifie le roi, on appelle [église] basilique un édifice qui dépend directement du pape, le chef de l’Église catholique, le ‘roi’, sans aucun intermédiaire. Les autres églises et chapelles appartiennent à un monastère et dépendent de l’Ordre, ou ce sont des églises paroissiales qui dépendent de l’évêque du diocèse, lequel a son siège (sa cathèdre) dans l’[église] cathédrale. Ici, pour cette basilique, il s’agit d’une église paléochrétienne.
 
676d2 Nikopolis, l'odéon
 
La ville, importante, comportait des bains, un stade, un théâtre et, ici, un odéon. Mais l’accès en est fermé. J’ignore si c’est dû à la saison, si c’est dû aux fouilles car je sais que l’ensemble du site est encore l’objet de recherches, ou si c’est permanent pour des raisons de sécurité ou de conservation. Néanmoins, on voit que le bâtiment a souffert de l’agression du temps.
 
676e Nikopolis
 
Les fouilles ont permis de mettre au jour quatre basiliques paléochrétiennes. Celle que nous avons vue précédemment était hors les murs, celle-ci est intérieure. Elle a été édifiée du milieu à la fin du sixième siècle par deux évêques successifs portant tous deux le même nom de Doumetios, et elle a été consacrée à saint Dimitrios.
 
676f1 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f2 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f3 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
Certaines parties de cette basilique comportent des mosaïques de sol remarquables, comme cet oiseau, ou cette scène de pêche où un homme attrape un poisson à la main. Les mosaïques, comme on a pu l’observer sur l’arrière-plan de ma photo précédente représentant des ruines dont les murs ne font que quelques centimètres de haut, sont seulement protégées par un toit et l’accès n’y est interdit que par une corde. Les chiens, ne respectant nullement cette corde, sont allés s’amuser à se battre. Je frémissais pour cette pauvre vieille mosaïque bien fragile sous les pattes de jeunes chiens fous. Enfin ils se sont calmés, et celui-ci s’est seulement couché pour se reposer. Ouf, j’ai pu prendre mes photos sans redouter de catastrophe.
 
676g Arta
 
Arta est, à l’origine, une colonie de Corinthe, comme Corfou. Elle a été créée en 625 avant Jésus-Christ sous le nom d’Ambrakia, a été capitale du despotat d’Épire après la prise de Constantinople par les Francs de la quatrième croisade en 1204, est devenue ottomane en 1448 et vénitienne en 1717, puis après avoir été prise par les armées révolutionnaires françaises elle redevient ottomane jusqu’à ce qu’en 1881 elle entre dans le giron de la Grèce indépendante. Aujourd’hui, comme dans bien des endroits, il y a la ville moderne sans grand intérêt, et la ville ancienne qui, elle, recèle des églises byzantines avec des fresques, des musées. Nous tournons pendant près d’une heure sans pouvoir stationner. Excédés, sur un coup de tête, nous décidons de laisser tomber et de poursuivre notre route. Mais non sans retourner un peu à l’écart pour voir le fameux pont d’Arta.
 
Non loin du centre, ce vieux pont enjambe la rivière Arachthos. Ses piliers, construits en très gros blocs de pierre, datent de l’époque hellénistique que, je le rappelle, la convention fait commencer à la mort d’Alexandre le Grand en 323 et finir avec la mort de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ. Le pont a subi plusieurs reconstructions et réfections, mais toujours sur ces mêmes bases. Notamment à l’époque byzantine, au début du despotat d’Épire c’est-à-dire au début du treizième siècle. Une terrible légende raconte que cette construction posait problème parce que chaque nuit ce qui avait été construit le jour s’effondrait dans la rivière malgré le soin et les efforts des très nombreux ouvriers employés à cette tâche. Puis, un jour, un oiseau mystérieux informa le chef du chantier que le pont ne tiendrait que si sa femme y était emmurée vivante, sacrifice auquel il consentit et, depuis, les restes de cette pauvre femme sont toujours là, enfermés dans l’une des piles qui a été son tombeau. Puis une réfection de 1612 a donné au pont son aspect actuel. En 1881, quand Arta a été rattachée à la Grèce alors que le reste de l’Épire devait encore être ottoman jusqu’à ce que la Grèce le conquière en 1913 lors de la Première Guerre Balkanique, un poste frontière gréco-turc est installé dans un édifice néoclassique que l’on peut encore voir sur la rive ouest, tandis qu’un "arbre d’Ali Pacha" est planté sur la rive est.
 
676h Arta
 
Près du pont, je remarque ce pavage de la rue. Mis à part le fait que je le trouve esthétique, je m’interroge sur sa signification. Cet oiseau à deux têtes n’évoque ni le drapeau turc actuel, ni celui de l’Empire Ottoman. Il n’est pas non plus dans les armes de la Grèce, ni ancienne ni moderne. Un temps, parce que nombre de Grecs orthodoxes vivent en Épire du nord qui appartient actuellement à l’Albanie, et parce que nombre d’Albanais musulmans ou parfois orthodoxes vivent dans la partie de l’Épire qui appartient à la Grèce, un état Épirote indépendant a été envisagé. Je me dis que cet oiseau pourrait bien représenter l’aigle à deux têtes qui figure sur le fond rouge du drapeau albanais. Cet aigle a les plumes des ailes plus ébouriffées, certes, mais il est difficile avec des pierres plus grosses que les petits cubes d’une mosaïque de représenter de tels détails. Quoi qu’il en soit, allons ce soir dormir à Missolonghi, sur le bord de la lagune.

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Published by Thierry Jamard
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Ponzo Jean-Marie 27/04/2011 23:13


Très heureux d'avoir retrouvé votre blog après une longue attente ( ! )
Bravo, continuez;


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