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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 00:47
722a1 Osios Loukas, saint Luc à l'entrée
 
722a2 Ossios Loukas, saint Luc dans le Catholicon
 
Non loin de Delphes, au bout d’une route qui ne mène qu’à lui, se trouve le monastère d'Osios Loukas. Le S grec se prononçant toujours S et non comme en français Z lorsqu’il est situé entre deux voyelles, on transcrit souvent ce S grec entre voyelles par un double SS en français pour sauvegarder la prononciation, (Ossios Loukas), comme on le fait également pour la ville de Laris[s]a ou, d’ailleurs, en russe aussi pour spas[s]ibo (=merci). Je préfère garder l’orthographe grecque, puisqu’après cette mise au point on ne risque plus de commettre la faute de prononciation.
 
Reste le sens de ces deux mots. Loukas, c’est Luc. Ne comprenant pas pourquoi mon dictionnaire traduit tout simplement "Osios" par "Saint", sur place j’ai demandé à un moine pourquoi on dit Agios Nikolaos, Agios Iôannis, Agia Aikaterina, mais Osios Loukas. Il m’a répondu que les deux mots agios et osios étaient synonymes et tous deux signifiaient "saint", que l’on disait d’ailleurs agios pour saint Luc l’évangéliste, mais parce que ce Luc d’ici est moine l’appellation est osios. Mon informateur est grec, ce n’est pas moi qui vais lui donner des leçons sur sa langue, mais je ne suis pas très convaincu par son explication. Toutefois, à défaut de mieux, il me faut bien l’accepter.
 
La famille de Loukas, originaire d’Égine, s’est établie à Delphes pour échapper aux pillages des Turcs. Loukas, né le 29 juillet 896, est le troisième de sept enfants. Son enfance, pauvre, est très dure. Orphelin de père, à 14 ans il part en cachette de sa mère avec deux moines venus de Rome et se réfugie au monastère de Monastiraki (quartier d’Athènes). Revenu chez sa mère, il obtient d’elle son accord et devient moine, de 910 à 917 au pied de l’Hélicon (séjour des Muses dans l’Antiquité), de son nom moderne Joannitza. Fuyant une invasion bulgare, il ne revient à Joannitza que dix ans plus tard mais, en 839, une nouvelle invasion, turque celle-là, l’oblige de nouveau à partir. Il ne reviendra à Joannitza qu’en 945, il y fondera une petite église dédiée à sainte Barbara (qui est le nom latin, puis adopté tel quel en anglo-américain, de la même sainte que sainte Barbe, forme française, ou agia Varvára en grec), et y mourra en 953. En 955, quelques uns de ses disciples, après avoir terminé la construction de la petite église, transforment sa cellule, où il est enterré, en oratoire et fondent une communauté monastique. En 1460, les Turcs entrent en Béotie (région de Thèbes), des moines emportent précipitamment les reliques dans l’île de Leucade, où les Turcs arrivent très rapidement, obligeant à porter la dépouille en Bosnie. Trois ans plus tard, les Turcs sont en Bosnie, des moines franciscains transfèrent les reliques à Venise.
 
722a3 Châsse d'Ossios Loukas
 
Comme la légende courait que ce sont les Croisés qui au treizième siècle, bien avant la venue des Turcs, les avaient données au Vatican, les Vénitiens croyaient qu’il s’agissait des ossements de saint Luc l’évangéliste qui avait été enterré à Thèbes et donc dans le même secteur géographique. En 1464, après de longues discussions, il fut prouvé que le saint Luc transporté à Venise était un moine de l’Église d’Orient, mais il a fallu 522 ans de tractations et de démarches avant que, le 11 octobre 1986, le métropolite de Thèbes accompagné de l’higoumène et de l’archimandrite du monastère ainsi que d’une foule d’élus de Béotie puissent entrer en possession des restes du patron du monastère et les rapatrier dans la châsse située dans le catholicon (église principale du monastère) le 13 décembre de la même année.
 
722b1 monastère d'Ossios Loukas
 
722b2 Monastère d'Osios Loukas
 
Mais assez parlé de tout cela, passons à la visite. Du parking situé au bout de la route, on descend vers le monastère en contrebas et on se trouve à l’extérieur, sur un vaste espace ombragé et là on peut trouver une boutique vendant des livres sur le monastère, des cartes postales, des icônes, etc. On peut aussi siroter un petit café. Vu du dehors, avec ses hauts murs, le monastère ressemble presque plus à une forteresse, dissimulée entre trois pans de l’Hélicon, cette montagne élevée et imposante. En effet, il fallait à la fois s’isoler pour trouver le nécessaire recueillement et se protéger d’une hypothétique agression. Puis on franchit l’entrée et on arrive dans la cour sur laquelle ouvrent deux églises accolées, le catholicon d’abord, cette grande église consacrée à saint Luc, à droite sur ma photo, et au bout et peu visible parce qu’en retrait, l’église de la Vierge. Sur la gauche, l’un des bâtiments des cellules anciennes.
 
722c1 Katholikon du monastère d'Osios Loukas
 
722c2 Katholikon du monastère d'Osios Loukas
 
722c3 Catholicon du monastère d'Ossios Loukas
 
Le catholicon est une vaste église qui date des premières années du onzième siècle. Les mosaïques que l’on y voit datent de l’origine, ce sont donc des œuvres très anciennes remarquablement conservées. Seules celles de la coupole ont été détruites avant 1593 et remplacées, vraisemblablement un siècle plus tard, vers la fin du dix-septième siècle, par des fresques qui imitent au mieux des mosaïques.
 
722d1 St andré, st Pierre, st Paul, narthex du catholicon
 
722d2 Vierge, à la voûte centrale du narthex du catholico
 
722d3 Lavement des pieds, narthex du catholicon d'Osios Lou
 
Partout il y a des mosaïques magnifiques par l’expressivité du dessin, la finesse de la réalisation, l’or et le brillant des couleurs. Il faudrait tout montrer. Je me contenterai de trois exemples choisis dans des styles différents, tous trois situés dans le narthex. D’abord j’ai regroupé sur une seule image trois photos de saints, André, Pierre et Paul, pris dans toute une série. Puis sur la voûte centrale cette merveilleuse Vierge très byzantine d’aspect. Enfin une scène, celle du Lavement des pieds, pleine de réalisme naïf.
 
722e1 Monastère d'Ossios Loukas, entrée de l'église de l
 
Sur le flanc gauche du catholicon Saint Luc l’église de la Vierge est en retrait, et derrière l’accès que montre cette photo elle présente sa belle façade. Mais on peut également passer d’une église à l’autre par l’intérieur.
 
722e2 Monastère d'Osios Loukas, église de la Vierge
 
722e3 Monastère d'Osios Loukas, église de la Vierge
 
722e4 Monastère d'Osios Loukas, église de la Vierge
 
Beaucoup plus petite que le catholicon, elle est aussi plus ancienne puisqu’elle remonte aux origines de la communauté, à la seconde moitié du dixième siècle. Inspirée de modèles de Constantinople, l’architecture est inédite pour la Grèce. On traverse d’abord un exonarthex (narthex extérieur), puis un narthex supporté par deux colonnes, avant de pénétrer dans l’église elle-même, presque carrée avec ses 9,45 mètres sur 9,75 et reposant sur quatre colonnes de granit aux beaux chapiteaux. Derrière l’iconostase, le sanctuaire développe trois absides. Au sol, la très belle mosaïque de marbre me rappelle le travail des Cosmates que nous avons admiré dans tant d’églises de Rome. Mais Jacopo di Lorenzo et son fils Cosma qui sont à l’origine de cette famille de marbriers ont vécu au douzième siècle. Livres et guides disent généralement qu’ils ont inventé ce travail des pierres multicolores disposées en mosaïques selon des dessins variés, or on voit qu’il n’en est rien, cet art existait avant eux. Malgré mes recherches, je n’ai pu trouver si ces artisans romains avaient eu l’occasion de voyager en Béotie et s’ils avaient pu y trouver l’inspiration pour transposer à Rome, en le retravaillant, cet art qui est devenu le célèbre pavement cosmatesque.
 
722f1 Monastère d'Ossios Loukas
 
722f2 Monastère d'Osios Loukas
 
Les moines suivaient une règle austère et consacraient beaucoup de leur temps à la méditation et à la prière, mais ils devaient aussi effectuer tous les travaux manuels nécessaires à leur subsistance. Notamment, dès l’origine, le monastère a possédé de vastes espaces agricoles qu’il s’agissait de mettre en valeur, et parmi les produits de la terre l’olive tenait une place essentielle. Dans l’enceinte du monastère, on peut donc voir toutes sortes de bâtiments annexes destinés aux travaux spécialisés, boulangerie, atelier de couture, tonnellerie, etc. Ici nous sommes dans la fabrique d’huile d’olive, avec ses pressoirs en pierre et ses jarres de terre cuite. L’huile est en effet essentielle pour bien des usages. Tout d’abord la nourriture des moines, des pèlerins, des voyageurs. Par ailleurs, elle constituait l’unique moyen d’éclairage, sans compter les innombrables petites lampes du culte. Et puis, en onction, on lui connaît des vertus curatrices que la science moderne ne nie pas. Enfin, dans les résidus de la presse, les noyaux d’olives étaient récupérés comme combustible dans les cuisines et dans les quelques pièces chauffées.
 
722g1 Sts Constantin, Hélène, Barbara, Catherine, Philipp
 
722g2 Saint Pierre, musée du monastère d'Osios Loukas
 
Dans ce local sur deux niveaux sont regroupés des panneaux portant de très intéressants textes explicatifs sur l’origine, l’histoire et la vie du monastère, et d’autre part des fresques ou des fragments de fresques qui ont pu être sauvés en les prélevant sur des panneaux d’où elles se seraient détachées. Sur la première de ces photos on voit, de gauche à droite, saint Constantin (l’empereur romain Constantin qui, au quatrième siècle, a mis fin aux persécutions des chrétiens et a instauré la liberté de croyance et de culte dans l’Empire, est considéré comme saint par l’Église orthodoxe), sa mère sainte Hélène, sainte Barbara, sainte Catherine, saint Philippe et saint Nicolas. Ma seconde photo représente saint Pierre.
 
722g3 St Siméon le Stylite (détail), musée d'Ossios Louk
 
Siméon, qui a vécu au cinquième siècle, était le fils d’un berger syrien. Après une vie monastique, il décida de se retirer au sommet d’une colonne haute de 15 mètres, sur laquelle une petite plate-forme qui ne devait pas faire plus d’un mètre de côté ne lui permettait pas de s’étendre, seules les positions assise, agenouillée et debout étant possibles. Il y vécut trente neuf ans avant d’y mourir en 459. On lui hissait la nourriture dans un panier avec une corde. Là-haut, il écrivait des lettres, et notamment il correspondait avec sainte Geneviève de Paris (423-512). Il avait des disciples, et l’empereur Théodose II et sa femme Eudoxie lui étaient fidèles. À une trentaine de kilomètres d’Alep, en Syrie, on montre au visiteur des ruines présentées comme "la Maison de Siméon", un ensemble de quatre basiliques catholiques et, au milieu, une base de colonne qui serait celle de Saint Siméon. À la fin de sa vie, le saint souffrait d’un ulcère à la jambe, et c’est ce que veut représenter la fresque dont je montre le détail sur ma photo. En grec, le mot stylos désigne une colonne (un péristyle est une colonnade entourant un bâtiment, un stylobate est un support de colonne), aussi ce saint est-il appelé saint Siméon le stylite.
 
722h1 Monastère d'Osios Loukas, la crypte
 
Après avoir tourné dans le monastère, nous trouvons l’entrée de la crypte au-dessus de laquelle a été construit le catholicon Saint Luc. Au fond, nous apercevons sur ma photo le tombeau de saint Luc, situé juste au-dessous de l’endroit où se trouve sa châsse. Cette crypte serait la transformation de la chapelle dédiée à sainte Barbara par osios Loukas lors de son retour définitif en ces lieux, et de la cellule où il a vécu et où ses compagnons l’avaient enterré, transformant la cellule en oratoire.
 
722h2 Sainte Barbara (ou Barbe, ou Varvara), crypte d'Ossio
 
Cette icône représente sainte Barbara. Née au troisième siècle à Héliopolis, l’actuelle Baalbek du Liban, dans une riche famille d’origine perse, la jeune fille a été très tôt enfermée par son père païen dans une tour censée protéger sa virginité, mais aussi et surtout pour lui éviter tout contact avec les adeptes de cette religion du Christ qui se répandait dans toute la région et qui, prosélytes, convertissaient beaucoup de jeunes. Mais, se faisant passer pour médecin, un chrétien est parvenu à l’approcher et à la baptiser. La tour comportait deux fenêtres, Barbara en perça une troisième et révéla à son père qu’elle s’était faite chrétienne et que les trois fenêtres représentaient la lumière apportée par la Sainte Trinité. Nous sommes avant l’époque de Constantin et cette conversion constitue un crime de lèse-majesté contre l’empereur qui est un dieu. De fureur, peut-être aussi pour protéger sa position politique en ville, le père mit le feu à la tour où sa fille était retenue prisonnière, mais celle-ci parvint néanmoins à s’échapper saine et sauve et à aller se cacher à la campagne. Un paysan qui connaissait sa cachette alla la dénoncer au père, qui s’y rendit aussitôt, empoigna sa fille et l’amena au gouverneur romain, lequel la somma d’abjurer sa foi et de sacrifier aux dieux païens, ce qu’elle refusa malgré les tortures infligées, seins arrachés, brûlures au fer rouge sur tout le corps. Alors le gouverneur ordonna au père de trancher lui-même la tête de sa fille, ce qu’il fit. Puis les chrétiens vinrent pour recueillir son corps et l’ensevelir, mais la jeune martyre avait, en se faisant baptiser, renoncé à son nom perse et ses camarades ne voulurent pas la réclamer sous le nom qu’elle avait choisi d’abandonner. Comme, par ailleurs, ils craignaient de se présenter comme chrétiens en la demandant sous son nom de baptême, ce qui de plus n’aurait pu qu’indisposer le gouverneur puisqu’il l’avait fait exécuter à cause de ce baptême, ils se contentèrent de solliciter la remise du corps de "la jeune barbare", d’où ce nom de Barbara qui lui est resté.
 
722h3 St Eustathe, voûte d'arêtes de la crypte, monastèr
 
La crypte est couverte de onze voûtes d’arêtes sur colonnes, toutes décorées de fresques. Chaque voûte à quatre arêtes représente quatre figures. Ce personnage-ci est saint Eustathe.
 
722h4 L'entrée à Jérusalem, monastère d'Ossios Loukas,
 
722h5 Descente de Croix, monastère d'Ossios Loukas, crypte
 
Le plan de cette crypte est complexe mais représente grosso modo une croix. Les chapelles déterminées par les colonnes dans les angles de la croix sont extrêmement sombres, au point que je ne voyais que peu distinctement les fresques qui les décorent, et au moment de prendre mes photos le viseur ne me révélait absolument que du noir. En y ajoutant les risques de bougé lors de poses longues, ces fresques m’ont causé bien des soucis. Mais elles sont si belles malgré leur état de détérioration que je tiens à en montrer deux, l’Entrée à Jérusalem (les Rameaux) et la Descente de Croix. Toutes les scènes mènent à la passion et à la mort du Christ ou à la Dormition de la Vierge, la décoration de la crypte est donc nettement funéraire.
 
En conclusion de cette découverte du monastère, je peux dire qu’on en ressort ébloui par la splendeur des mosaïques et des fresques. C’est réellement un but de visite trois étoiles à ne pas manquer, surtout si l’on considère qu’il n’est pas très loin d’Athènes, que sur la route de Delphes à Athènes, empruntée par quasiment tous les touristes, il ne constitue qu’un détour de quelques kilomètres, et qu’après la fermeture du site et du musée de Delphes on a encore le temps de s’y rendre parce que sa visite reste possible tout l’après-midi. Et puis la Grèce, c’est vrai, est couverte de passionnantes et magnifiques antiquités du néolithique à l’Empire Romain en passant par l’époque mycénienne, l’époque archaïque, l’époque classique, l’époque hellénistique, mais le pays ne s’est pas éteint ensuite pour n’être plus que la Grèce de Papandréou et de la crise économique. La Grèce a également constitué un haut lieu de l’Empire Byzantin porteur d’un art spécifique et son histoire religieuse est passionnante et très riche, comme son histoire événementielle, franque, vénitienne, turque, avec aussi sa Guerre d’Indépendance. La Grèce c’est tout cela, un pays fort qui a su préserver sa langue face au latin (ce que n’a pas fait l’Occident), aux invasions bulgares et autres Slaves, franque, italienne, turque. Le grec moderne est une évolution du grec ancien, ce n’est pas une autre langue. Mais j’arrête là, car je suis complètement hors de mon sujet.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

=^= 26/04/2016 14:47

Vraiment très bonne représentation bonne continuation

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