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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 00:05

Oui, deux jours pour cet article. Plusieurs des lieux intéressants, château, cathédrale, église byzantine, nous les avons vus deux fois, sur chacun de ces deux jours. Il serait donc arbitraire de parler des uns pour lundi et des autres pour mardi, et il serait absurde de parler de telle sculpture de la cathédrale pour lundi et de telle autre pour mardi. Mieux vaut donc un article unique, plus long, avec plus de photos, mais regroupant nos visites. 

 

623a1 Otrante

 

623a2 Otranto 

623a3 Otrante 

623a4 Otrante dans le Voyage de Saint-Non

 

Nous sommes donc venus passer la nuit à Otrante, mais sans en voir quoi que ce soit, le parking équipé pour camping-cars étant situé sur une route à proximité immédiate de la ville, mais en dehors. Avant de pénétrer dans la ville par un temps très agréable, soleil et nuages sans pluie, nous longeons le port aux eaux claires. Un port où la légende fait arriver Énée, le héros de l’Énéide –l’épopée de Virgile– lorsque, sa ville de Troie ayant été prise et détruite par les Grecs, il fuit se réfugier en Italie où sa race donnera naissance aux jumeaux Romulus et Rémus. La légende donne ainsi des racines très antiques à la ville de Rome que Romulus fonde en 753 avant Jésus-Christ. En fait, ce sont des Crétois qui fonderont la ville sous le nom de Hydros. Hydros mènera des guerres fréquentes contre sa voisine et rivale Tarente, mais elle finira par s’allier à elle contre Rome. Funeste idée, car Rome va les conquérir toutes deux. Otrante devient alors un municipium sous le nom d’Hydruntum. C’est ce nom, latinisation du nom grec, qui donnera en italien le nom d’Otranto. Ci-dessus, la vue sur la ville lorsque l’on en approche. Je joins une gravure tirée de l’ouvrage de Saint-Non publié en cinq volumes au cours des années 1780, le Voyage pittoresque, ou Description des royaumes de Naples et de Sicile.

 

 

 Nous ne sommes qu’à 72 kilomètres d’un cap de la côte d’Albanie, à moins de 100 kilomètres de la côte nord de Corfou, île grecque dont la moitié nord est en face de l’Albanie et la moitié sud en face de sa métropole, la Grèce continentale. Otrante est la ville la plus orientale d’Italie, en contacts permanents avec l’Orient depuis l’Antiquité. Dès 192 avant Jésus-Christ, c’est le port d’embarquement normal vers toutes les villes d’orient. Au premier siècle après Jésus-Christ, c’est saint Paul qui, venant d’Antioche, y débarque et baptise "les premiers esclaves de l’Occident". Au début du deuxième siècle, l’empereur Trajan crée pour la via Appia un nouveau tracé qui la fait déboucher non plus à Tarente mais à Brindisi, sur la même côte qu’Otrante, à moins de quatre-vingts kilomètres, mais cela n’empêche pas Otrante de rester un port essentiel avec, au quatrième siècle, des bureaux pour le commerce vers la Grèce, Durazzo (Durrës, en Albanie), Constantinople et… la Pologne. À la chute de Rome, Otrante tombe sous la coupe de Constantinople et devient byzantine, agent principal de transfert de la culture de Byzance vers le monde occidental. L’énergie de sa résistance aux invasions lombardes lui a permis de n’être occupée qu’un an en 748. En 1070, Robert Guiscard, notre Normand bien connu, conquiert la ville, et désormais le courant passant par Otrante s’inverse, la ville devenant la principale tête de pont de la culture occidentale vers le monde oriental. Et nous voici au temps du Souabe Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Sicile ; l’historien Rohrbacher (1789-1856), prêtre, professeur d’histoire de l’Église au séminaire ecclésiastique de Nancy, commente : "Le mois d’août 1227 approche, date à laquelle, selon le traité de Saint-Germain, l’empereur Frédéric II devait partir en Terre Sainte sous peine d’encourir ipso facto l’excommunication. Ses précédentes tergiversations et ses interminables atermoiements avaient tiédi le zèle de nombreux croisés (ils étaient environ quarante mille). Ceux de France et d’Allemagne, obligés d’attendre à Otrante et à Brindisi et peu habitués à la chaleur excessive de cette région d’Italie, se virent exposés à des maladies épidémiques. Plusieurs personnages illustres, parmi lesquels les évêques d’Augusta et d’Angers, en furent victimes. Le duc Louis de Thuringe, Landgrave de Hesse, mari de sainte Élisabeth de Hongrie et chef principal de la Croisade, fut frappé d’une fièvre froide et mourut à Otrante le 11 septembre".

 

623a5a Otranto

 

623a5b Otrante 

En 1480, le sultan Mehmet II, qui occupe tout l’est de l’Europe, veut faire la jonction avec l’Espagne musulmane. Il envoie sur Otrante dix-huit mille soldats. Otrante résiste, mais elle est quand même prise. Toutefois, même occupée, elle continue la résistance de l’intérieur, ce qui donne le temps à l’Occident de s’organiser. Furieux, les Musulmans prennent huit cents hommes de la population d’Otrante et les mettent devant le choix entre renier le Christ ou être décapités. À quoi ils répondent unanimement : "Plutôt mourir mille fois de n’importe quelle mort que de renier le Christ". Et les huit cents, dont l’évêque et les prêtres, sont décapités et jetés sans sépulture. Le monument ci-dessus, datant de 2002, a été dressé à la mémoire de ces martyrs.

 

623a6 Otrante, fortifications aragonaises 

Treize mois plus tard, en 1481, la ville est reprise par les troupes d’Alphonse d’Aragon. On recueille alors ce que l’on peut des corps décapités et en putréfaction et on les enterre dans la cathédrale, qui est restaurée après avoir été transformée en mosquée et dont on agrandit l’abside latérale droite pour accueillir les corps des martyrs. Puis, la même année, on entreprend de construire les fortifications aragonaises que l’on voit encore aujourd’hui pour éviter que de tels drames se reproduisent. Au seizième siècle, Charles Quint restructurera le château aragonais et construira les Tours Côtières pour protéger la ville contre les incursions de pirates. De 1808 à1815, Napoléon maintiendra à Otrante une garnison de douze mille soldats par sécurité pour s’opposer à l’Empire de la Sublime Porte, et il fera duc d’Otrante le terrible Fouché, le boucher de Lyon.

 

623b1 Otrante, ruines de l'Immacolata 

623b2 Otrante, ruines de l'Immacolata 

La porte que nous franchissons pour pénétrer dans la ville est la Porta a Mare. Autour de cette porte se trouvait autrefois une église, l’Immacolata, que l’on peut reconnaître dans ces ruines où il reste un autel de chaque côté de la porte. Au-delà même des outrages du temps, ces autels avaient été l’objet d’actes de vandalisme, et c’est grâce au mécénat d’un café de la ville qu’ils ont été restaurés courant 2009. Mais l’abandon de cette ancienne église est antérieur à la construction de la cathédrale, qui a repris la consécration à l’Immaculée.

 

623c1 Otrante 

623c2 Otrante 

Cette ville, comme tant et tant d’autres en Italie, a conservé son centre ancien inchangé depuis des siècles avec ses vieilles petites rues étroites et zigzaguantes sur le pavage irrégulier. Nous nous sommes un peu baladés au hasard, pour le plaisir.

 

623d1 Otranto, castello aragonese 

623d2 Otrante, château aragonais 

Nous voici à présent au château que les rois d’Aragon ont construit pour défendre la ville et auquel Charles Quint a ajouté la marque de sa patte. Déjà dans l’Antiquité, les Grecs puis les Romains parlent du château d’Otrante, mais on n’en a plus aucune trace. Robert Guiscard s’étant rendu maître de la ville en 1070 y construit un château, probablement à l’emplacement d’un édifice antérieur mais le grand tremblement de terre de 1088 qui a secoué toute la région des Pouilles a abattu beaucoup de maisons et les murs du château. Ce n’est qu’en 1228 que le Souabe Frédéric II le restaure comme attesté par une bulle du pape Alexandre IV du 5 septembre 1256. Mais après avoir conquis la ville en 1480, les Turcs procèdent à de grands changements. Ils abattent murailles et château et transforment la cathédrale en mosquée. Tout était donc à refaire quand le roi de Naples Ferdinand Premier (généralement appelé Ferrante d’Aragon) chasse les Turcs et leur reprend Otrante. Entre autres travaux, il reconsacre la cathédrale, élève des murs, construit un petit château.

 

623d3 Otrante, torre Alfonsina 

Cette tour est la Tour Alphonsine, du nom du roi Alphonse d’Aragon, père de Ferrante qu’il a eu non pas de sa femme Anne de Savoie, petite-fille de Charles VII de France, mais de sa maîtresse bien-aimée la Valencienne Giraldona Carlino, considérée à la cour de Naples comme la reine. Et c’est derrière cette tour et s’appuyant sur elle qu’est construit le château aragonais. Mais nous avons vu tout à l’heure que Charles Quint l’a remanié, amplifié, lui a donné en 1537 l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui, même s’il a souffert du passage des troupes napoléoniennes puis de son utilisation comme prison, comme école, comme ensemble d’habitations.

 

623d4 Otrante, château aragonais

 

623d5 Otrante, château aragonais 

Une grande restauration générale a été entreprise en 1986. Elle a été l’occasion de découvrir des choses très intéressantes, notamment un pilier de soutien du pont qui permet de mieux comprendre la technique de construction, diverses structures sous les détritus qui encombraient les fossés, une tombe, etc. Ces éléments sont actuellement encore à l’étude. Mais comme on le voit sur ces photos la cour du château est aujourd’hui parfaitement en état. Il s’y trouve même des boulets prêts à être placés dans la gueule des canons. Hélas les personnes chargées de l’aménagement n’avaient visiblement pas de dons militaires, les canons étant dirigés contre leurs propres murs et les munitions étant d’un calibre manifestement inadapté…

 

623d6 Otranto, castello aragonese 

623e1 Otranto, castello aragonese 

La visite du château n’est pas d’une grande richesse, beaucoup de pièces sont vides même si par leur forme elles ne sont pas sans originalité comme cette salle circulaire, mais elle comporte cependant trois points forts. Le premier est constitué par ces pièces du rez-de-chaussée où subsistent des fresques jolies et intéressantes.

 

623e2 Otrante, musée du château 

623e3 Otrante, musée du château 

623e4 Otrante, musée du château 

623e5 Otrante, musée du château 

Le deuxième point fort est une salle contenant des objets et qui constitue un petit musée. Ainsi, on peut y voir cette reproduction d’une vieille photo représentant la façade d’une maison, la Casa Carozzini, aujourd’hui détruite. Or son balcon était en pierre sculptée, posé sur une avancée de la construction. Sur la photo ci-dessus qui suit la reproduction, on reconnaît clairement le côté du balcon. On peut deviner sur la reproduction que sur la longueur du balcon des sculptures sont délimitées par des cercles, il s’agit de têtes d’hommes dont je montre un exemplaire. Et puis on ne peut évidemment voir l’autre petit côté du balcon, mais il paraît qu’il était constitué de la pierre représentée sur ma dernière photo.

 

623e6 Otrante, château, expo temporaire

 

Le troisième point fort était une exposition temporaire Picasso qui est terminée, mais il y a encore deux ou trois œuvres cubistes contemporaines. J’ignore si elles coexistaient avec l’exposition Picasso en tant que témoins de la survie du cubisme ou si elles ont été placées là pour la remplacer et lui faire suite, mais je ne suis pas en admiration. La technique cubiste est appliquée ici de façon assez peu convaincante, le montage des panneaux n’apporte rien à la perspective, et si la nudité tout à fait naturelle n’a rien de choquant dans l’art elle donne ici l’impression d’être volontairement agressive. Sans doute est-ce moi qui suis d’une autre époque et qui ne comprends pas cette œuvre, mais elle ne me plaît pas.

 

623f1 Cathédrale d'Otrante 

623f2 Cathédrale d'Otrante 

Nous voici devant la cathédrale. La façade de cette église d’époque normande a été dotée au seizième siècle de ce portail et de cette rosace Renaissance. Ils sont splendides. La rosace est un peu endommagée, mais on peut encore voir la finesse de sa dentelle de pierre dont on comprend la fragilité.

 

623f3 Otranto, la cattedrale 

Ce qui fait la réputation de cette cathédrale, c’est en particulier la mosaïque qui recouvre tout son sol, quoique le plafond à caissons de 1693 en bois doré de style mauresque vaille le coup d’œil. À une petite distance du centre ville, se trouvent les ruines d’un célèbre monastère, San Nicola di Casole, qui a rayonné de la culture gréco-byzantine dans tout le bassin méditerranéen du onzième siècle à 1480, qui a donné le choc initial du déclin. Il comportait une université gratuite (enseignement, vivre et couvert) ouverte à toute personne qui le souhaitait. Et c’est dans cette ambiance qu’un moine artiste, le Père Pantaleone, se rendait chaque matin du monastère San Nicola à la cathédrale et ne rentrait que le soir pour réaliser, de 1163 à 1165, les huit cents mètres carrés de la mosaïque commandée par l’évêque et composée de plus de six cent mille fragments de couleur. Il avait effectué tous les dessins et dirigeait de très près les travaux, n’hésitant pas à mettre la main à la pâte. Mais on voit sur ma photo de la nef que le sol est intégralement habillé de plastique. Je ne sais qui est autorisé à fouler le tapis qui y trace une allée, mais des cordons interdisent de s’avancer sur ce plastique pour essayer de distinguer quelque chose au travers. Idem dans le bas-côté gauche. Il paraît qu’on restaure la mosaïque.

 

623g1 Otrante, la cathédrale

 

623g2 Cathédrale d'Otrante 

623g3 Otranto, la cattedrale 

Seul est accessible le bas-côté droit. Il y a bien des machines et des outils dans l’autre bas-côté, mais nous avons passé plusieurs heures dans l’église, sur deux journées de semaine et non pas en week-end ou en jour férié, et à aucun moment un ouvrier n’est apparu. Peut-être devrons-nous revenir dans dix ou douze ans pour que les travaux soient terminés et les bâches de plastique enlevées… Pourtant les représentations sont passionnantes, tout au long d’un arbre de vie se succèdent des scènes de la Genèse et autres livres de l’Ancien Testament, des scènes mythologiques, des scènes en relation avec le cycle des chevaliers de la Table Ronde, le zodiaque, le travail de l’homme au fil des saisons, les monstres de l’Apocalypse, des scènes du Paradis et de l’Enfer. Certaines des représentations sont pré-dantesques, comme si Dante avait pu connaître la mosaïque d’Otrante et s’en inspirer. Nous avons pu trouver à acheter un petit livre titré Suggestioni e analogie tra il mosaico di Otranto e la Divina Commedia. Je suppose qu’il n’est pas besoin que je traduise ce titre (sauf peut-être TRA qui signifie ENTRE). Tant dans ce livre que dans un autre qui décrit la cathédrale, il y a de nombreuses illustrations avec leur explication, mais malheureusement une seule porte sur ma troisième photo, c’est paraît-il une harpie. Pour les autres, il me reste à tenter de comprendre par moi-même. Dur, dur. Sans doute sur la première cet être au corps de taureau et à tête d’homme est-il le Minotaure, quoique dans mes livres il y ait un Minotaure qui n’est pas celui-ci. Quant à la deuxième photo, ce loup qui dévore une chèvre, je reste sec, à moins qu’il s’agisse de montrer que le mal existe encore dans le monde. Mais cela ne m’empêche pas d’admirer ces dessins naïfs, pleins de vie et de mouvement. Et quand on pense que c’est un homme seul qui a réalisé tout cela, c’est encore plus admirable.

 

623g4 Cathédrale d'Otrante, Vierge à l'Enfant 

Derrière l’autel de l’abside latérale, le mur est tapissé d’ossements humains derrière une vitre. Ce n’est pas comme dans le local près de l’église des Capucins, à Rome, le désir de montrer la vanité de la vie sur terre et le peu de valeur du corps, qui est poussière et qui retournera en poussière, ce sont les ossements des huit cents martyrs d’Otrante, victimes des Turcs en 1480. Et devant ce mur macabre on peut admirer cette splendide Vierge à l’Enfant, en bois, du quatorzième siècle.

 

 

623g5 Cathédrale d'Otrante 

 "Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil", écrivait Victor Hugo à propos de l’île de Chio. Il aurait aussi bien pu le dire d’Otrante en 1480, bien sûr. Les murs de la cathédrale étaient intégralement couverts de fresques. Mais d’une part l’Islam interdit la représentation humaine, et d’autre part le christianisme et l’Islam divergent à partir du Nouveau Testament puisque pour un Musulman Jésus est le dernier prophète avant Mahomet alors qu’il est Dieu pour un chrétien, et donc la plupart des fresques représentaient des personnages non reconnus par l’Islam. Les Turcs ont méthodiquement supprimé toutes les fresques. Toutes, sauf une. En effet, leur religion donne un rôle important à Marie, ils la respectent, et grâce à cela ils ont épargné sa représentation.

 

623g6 Cathédrale d'Otrante 

 Cette photo prise du bas-côté droit montre l’abside latérale, celle qui comporte les trois vitrines d’ossements ainsi que la Vierge en bois doré. Je publie cette image pour plusieurs raisons. D’abord, elle permet de se situer, de replacer les martyrs d’Otrante par rapport à la cathédrale. Ensuite, elle permet d’apprécier la décoration de la cathédrale qui, vue de la nef centrale, ne donnait pas une vraie idée de l’ambiance, sauf peut-être par son plafond. Entre autres, il y a ce portail baroque et cette grille de 1711. Et puis, sur le côté, il y a cet orgue du dix-huitième siècle. Et enfin, en haut, entre l’orgue et l’entrée de la chapelle absidiale, on remarque le petit balcon de l’évêque. Très émouvante est, derrière l’autel, une pierre que je ne montre pas parce qu’en photo on ne voit rien qu’une dalle de pierre, mais il s’agit de la dalle sur laquelle ont été décapités les huit cents martyrs.

 

623g7 Cathédrale d'Otrante 

623g8 Cathédrale d'Otrante 

 Descendons vers la crypte. En haut de l’escalier qui y mène, on peut voir ces quatre colonnes sculptées en 1524 par un artiste du nom de Riccardi. Ce même artiste a sculpté dans cette cathédrale les colonnes de l’autel des martyrs, un bénitier qui se trouve maintenant au musée diocésain, etc.

 

623h1 crypte de la cathédrale d'Otrante 

623h2 crypte de la cathédrale d'Otrante 

 

La crypte du onzième siècle, dès que l’on y pénètre, frappe par sa forêt de quarante-deux colonnes sur cinq nefs qui donne un peu l’impression (en tout petit) de la mosquée cathédrale de Cordoue, en Espagne. Toutes les colonnes sont différentes. Il y en a en granit, d’autres en marbre. Il y en a des lisses et des cannelées. Il y a des chapiteaux ioniques, corinthiens, byzantins, islamiques, asiatiques, égyptiens, syriens, persans… Et pourtant on n’a nullement l’impression de désordre ou d’hétérogénéité, seulement de richesse et de diversité.

 

623h3 dans la crypte de la cathédrale d'Otrante 

J’étais en train de descendre les marches vers cette extraordinaire crypte, quand le curé de la paroisse m’a demandé de dare una mano, de donner un coup de main. Oui, pourquoi pas. Avec trois autres hommes, nous le suivons à la sacristie. Il s’agit de descendre cette statue de la Vierge dans la crypte. Eh bien, je vous jure que le bois n’est pas léger, d’autant plus que j’étais du côté du pied et que mon collègue ne se donnait pas grand mal… Mais voilà, c’est un peu grâce à ma participation si l’on peut voir cette Madone ici. Ce n’est sans doute pas la plus belle de celles que nous avons vues dans toutes les églises visitées, sa silhouette est un peu lourde (au figuré cette fois-ci), mais le petit Jésus est un bébé adorable. 

 

623h4 crypte de la cathédrale d'Otrante 

623h5 crypte de la cathédrale d'Otrante 

623h6 crypte de la cathédrale d'Otrante 

Heureusement, les Turcs n’ont pas détruit les fresques de la crypte. Notamment, dans l’abside centrale, cette Vierge à l’Enfant –que je préfère cadrer en gros plan sur son visage– qui date de l’origine. En effet, si la construction de la cathédrale, en commençant par sa crypte, a démarré vers 1080, soit une dizaine d’années après la prise de possession d’Otrante par Robert Guiscard, cette Vierge a été peinte tout à la fin du onzième siècle ou au tout début du douzième.

 

Peut-être un peu plus récentes sont ces fresques représentant saint François d’Assise, reconnaissable d’une part à sa robe de Franciscain, et d’autre part, bien sûr, à ses stigmates. Sur sa représentation en pied, la marque du clou apparaît clairement sur sa main droite qui tient le pied du crucifix, et sur l’autre représentation on voit Jésus sur sa croix, dans le ciel, curieusement muni d’ailes, et de chacune de ses cinq plaies part un trait de sang qui va imprimer sa marque sur saint François d’Assise.

 

623i1 Otranto, chiesa Bizantina San Pietro 

623i2 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623i3 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623i4 Otranto, chiesa Bizantina San Pietro 

La cathédrale d’Otrante, comme toute la ville, a longtemps été de rite grec. Lorsque les Normands décidèrent de la construire, c’est parce que l’ancienne église byzantine était devenue beaucoup trop petite. Et cette église byzantine, San Pietro, existe encore. Mais elle est fermée. Toutefois, parce que nous pleurions à chaudes larmes de ne pouvoir la visiter et que le flux lacrymal risquait de noyer la mosaïque de la cathédrale sous sa bâche en plastique, la personne qui, à la sacristie, tient la librairie, en a pris la clé et nous y a accompagnés. Quel bonheur ! Du coup, nous avons pleuré de joie, mais nos larmes, cette fois-ci, se sont écoulées en torrents tumultueux dans le caniveau. Cette petite église en croix grecque à trois absides, construite à la fin du neuvième siècle ou au début du dixième par des Grecs byzantins de rite grec a été décorée de fresques réalisées du dixième au treizième siècle.

 

623j1 Otranto, chiesa Bizantina San Pietro 

Certes, on peut voir que les fresques qui en recouvraient intégralement les murs ont souffert au cours du temps, mais il en reste encore beaucoup, et de splendides. Nous avons pu tout photographier mais je vais être raisonnable et me limiter.

 

623j2 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623j3 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623j4 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

Ceci est la voûte de l’abside gauche. Il s’agit de la partie la plus ancienne, peinte au dixième siècle, tout de suite après la construction. Sur la moitié gauche de la voûte, on voit le Lavement des Pieds, et sur le côté droit la Cène. Le dessin, les couleurs, les attitudes des différents personnages, les expressions, tout est admirable.

 

623j5 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

La fresque de cette Vierge est un peu plus récente, mais son joli visage, la douceur de ses traits, la tendresse de son regard, retiennent l’attention. C’est une Descente de Croix, et ce regard s’adresse à son fils mort (sur le détail que je montre ici, on voit la main de Jésus en bas à droite). Et derrière elle, les Saintes Femmes sont également très belles. L’artiste n’a pas joué le réalisme, car Marie ne peut tenir le corps de Jésus dans cette position sans effort apparent, et d’autre part si elle a enfanté à quinze ou seize ans, si le Christ a été crucifié à trente-trois ans, elle devrait avoir environ quarante huit ans mais elle en porte tout juste la moitié. L’intention de l’artiste était donc d’exprimer l’émotion et il y est parvenu de façon esthétiquement remarquable.

 

623j6 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

 Je terminerai par cette Annonciation qui décore l’arc de l’abside centrale. Je la trouve très byzantine dans le dessin, dans les couleurs, dans la composition. Et puis parce que le sujet est traditionnel et extrêmement courant, j’aime bien pouvoir comparer la façon dont il est interprété. Voilà pourquoi par cette fresque je termine notre visite de la basilique Saint Pierre et je conclus nos deux jours passés à Otrante.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Clément 15/05/2013 14:13

Une petite visite guidée dans mon fauteuil, ça n'a pas de prix. Un grand merci pour ce récit et cette visite exceptionnelle d'une ville qui donne envie de sillonner.

Serait-il possible de recevoir l'ensemble de vos photos, ou alors les partager via PicasaWeb, si ce n'est pas déjà fait ? Encore merci.

Clément.

carré jacqueline 26/05/2012 20:54

Je suis tombée par hasard sur votre blog, cherchant des renseignements sur otranteque j'ai vue bien rapidement. Très précis, très intéressant, et il y a l'épaisseur agréable du vécu! Merci

Thierry Jamard 29/05/2012 12:57



Un grand merci pour ce commentaire sympathique. Hé oui, le temps dont j'ai la chance de pouvoir disposer pour mes visites culturelles ainsi que la merveilleuse richesse de
l'Italie, et entre autres des Pouilles encore trop peu connues, me permettent des tas de découvertes qui font rêver. Je vous souhaite tout plein de beaux voyages.


Thierry.



REYNAL 05/12/2010 10:47


Merci Thierry de nous enchanter avec photos et commentaires à l'appui. Bonne continuation


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