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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 03:08

Nous sommes installés à Pæstum depuis lundi soir. Diverses nécessités matérielles nous ont pris du temps, mais surtout nous avons consacré de nombreuses heures à la lecture de documents et à récapituler ces derniers jours à Padula. Aujourd’hui, nous reprenons nos activités extérieures.

 

546a Bufflonnes de Campanie pour la mozzarella

 

La Campanie a une spécialité célèbre, le fromage appelé mozzarella. Et la meilleure mozzarella n’est pas produite à partir de lait de vache, mais de lait de bufflonne. C’est la mozzarella di bufala. Or depuis que nous sillonnons la Campanie, Naples, les Champs Phlégréens, Pompéi, Sorrento, la côte Amalfitaine, Padula, nous n’avons pas vu la corne d’un buffle ni la queue d’une bufflonne. Pas de vaches non plus, d’ailleurs. Il a fallu une invitation à assister à la fabrication de la ricotta pour entr’apercevoir des brebis. Les animaux semblent cachés… Je ne peux donc manquer de montrer ici les seules bufflonnes que j’aie vues de tout ce voyage.

 

546b Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata 

 

Par ailleurs, lorsque je disais que Pæstum n’était que l’ensemble de ruines de la cité antique, mis à part les campings et les quelques commerces qui les accompagnent, c’était inexact. En effet, le site archéologique, à un ou deux kilomètres de la plage et des campings, est accompagné de quelques rares maisons, d’une église, d’un musée et de quelques commerces. Pas grand chose mais quelque chose quand même. Et ce quelque chose n’est pas inintéressant. Outre le musée qui est extrêmement riche et dont je parlerai tout à l’heure, il y a cette basilique paléochrétienne qui date du début du cinquième siècle en "basilique ouverte" et de la fin cinquième, début sixième comme "basilique fermée".

 

À partir du seizième siècle, chaque évêque, au moment de prendre en charge son diocèse, dressait un état des lieux. Et tous se désolent de la pauvreté des lieux. C’est la paroisse qui verse le plus faible montant pour sa participation aux frais de gestion de l’évêché. Dans les rapports, on relève les mots "L’endroit lui-même est très âpre" (1644), "absolument désastreux" (1720), "une apparence d’écurie […] ou repaire de voleurs" (1724), etc. Ajoutons à cela, justement, le brigandage et l’on aura l’image peu flatteuse que donne cette basilique à l’abandon. Mais depuis la seconde moitié du vingtième siècle une restauration a rendu à cette église consacrée à la Santissima Annunziata toute sa fierté.

 

546c Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546d Paestum, basilique de l'Annunziata, chapiteau antique

 

Notamment, dans la nef, on peut admirer les colonnes qu’une ancienne restauration avait recouvertes de stucs et qui datent de l’origine, au cinquième siècle. Les chapiteaux corinthiens sont très beaux.

 

546e Paestum, basilique de l'Annunziata, le sol

 

Le carrelage du sol, lui, est clairement moderne ; en effet, on a dû le refaire parce que lors de la restauration on a remis le sol à son niveau d’origine, soit près de deux mètres plus bas qu’avant la restauration. Et désormais, on accède à l’intérieur en descendant des marches.

 

546f Paestum, basilique de l'Annunziata, Chemin de Croix

 

Le Chemin de Croix, en pierre dont la taille est irrégulière et usée donne un apparence d’ancien, mais le graphisme de la sculpture est moderne. En l’absence d’explication ou de commentaire, je reste donc dans le doute. Mais j’en montre ici une station parce que je le trouve très beau.

 

546g1 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546g2 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546g3 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

Dans le bas de l’église, cette pietà très réaliste est impressionnante. Dans la cape noire de vrai tissu, cette Vierge se tient droite au-dessus d’un Christ gisant de taille réelle. Ce style n’est pas vraiment de mon goût mais c’est assez typique de l’art religieux du sud de l’Europe, Espagne et Italie.

 

547a1a Paestum dans le Voyage de Saint-Non

 

547a1 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Mais venons-en au site archéologique. Là vivaient des populations indigènes dont on ne sait pratiquement rien mais qui semblent avoir eu en ce lieu une nécropole. Quelques poteries montrent que ces gens jouissaient d’une autonomie culturelle, quoiqu’ils aient été fortement influencés par les Étrusques de la ville de Pontecagnano. Puis, vers la fin du septième siècle avant Jésus-Christ sont arrivés des Grecs de Sybaris pour fonder une colonie. Aucune source littéraire ne dit clairement ce qui s’est passé, et jusqu’à ce jour l’archéologie n’a rien révélé non plus, mais il semble que la population indigène ait disparu de façon violente, parce que soudain il n’en est plus question. La première image ci-dessus reproduit une gravure provenant du Voyage de Saint-Non que nous avons pu consulter chez notre ami Alfonso, de Padula. C’est la vision d’ensemble que ce voyageur a eue en arrivant sur le site. Le temple de ma photo marque la limite entre le territoire occupé par les Grecs et l’espace conservé par les Étrusques. Les archéologues qui l’ont redécouvert au dix-huitième siècle l’ont identifié comme la basilique (tribunal), et ce nom lui est resté, mais en fait c’est un temple de la déesse Héra.

 

547a2 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Les Grecs, en fondant la ville, la consacrèrent au dieu Poséidon, le dieu des océans qui avait protégé leur traversée. C’est Poséidonia. Tout au long du sixième siècle, Poséidonia se développe, prend de l’importance politiquement et économiquement, elle bat monnaie, elle construit les grands sanctuaires que l’on visite actuellement. Mais à la fin du cinquième siècle elle tombe aux mains des Lucaniens, puis en 273 à celles des Romains, lesquels déforment son nom de Poséidonia en celui de Pæstum. Je disais qu’il n’y avait presque rien de moderne à Pæstum. La ville antique avec les quelques établissements qui l’environnent se trouve à quelque distance du bourg de Capaccio, sur la commune duquel elle est située.

 

547a3 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

547a4 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Encore quelques vues du temple de Héra construit de 550 à 540 avant Jésus-Christ. Cette déesse est l’épouse jalouse de Zeus. Et jalouse, il y a de quoi parce que son mari est un chaud lapin. Quoique la cité soit consacrée à Poséidon, Héra en est la principale protectrice. Les proportions du temple sont parfaites, neuf colonnes sur le petit côté, dix-huit dans la longueur. La salle du temple est séparée en deux par une rangée de colonnes longitudinale, et au fond une petite pièce, l’adyton ("où l’on n’entre pas") est interdit d’accès aux fidèles. On y garde le trésor de la déesse. Le faîtage du toit, dans l’Antiquité, était décoré de figures de lions en terre cuite peinte.

 

547a5 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Les descriptions et explications parlent, pour les chapiteaux, de feuillages. On voit en effet des feuilles à la base des chapiteaux. Mais en observant très attentivement, j’ai découvert sur l’un d’eux une sculpture très effacée mais néanmoins discernable d’animal, sans doute un lion.

 

547a6 Paestum, autel près du temple de Héra 

 

Nous terminerons notre petite visite de ce temple avec cet autel pour les sacrifices situé à faible distance.

 

547b1 Paestum, temple de Neptune

 

547b2 Paestum, temple de Neptune 

 

547b3 Paestum, temple de Neptune

 

Ce temple est appelé temple de Neptune parce qu’au dix-huitième siècle on a cru qu’il était voué à Poséidon, dieu éponyme de la cité, et que l’on avait coutume d’assimiler complètement dieux grecs et latins comme si c’étaient exactement les mêmes, parce que les Romains eux-mêmes, repérant des similitudes dans leurs attributions, voire dans les légendes qui leur étaient associées, avaient tendance à les confondre. Les archéologues du dix-huitième siècle ont donc donné au temple le nom du dieu latin de la mer, Neptune. En réalité, ce n’est ni Neptune, ni Poséidon, c’est Apollon en sa qualité de dieu médecin.

 

547b4a Paestum, temple de Neptune

 

547b4c Paestum, temple de Neptune dans le Voyage de Saint-N

 

547b4b Paestum, temple de Neptune

 

Ce temple, construit au milieu du cinquième siècle, est le mieux conservé des monuments de Pæstum. La construction, au premier siècle avant Jésus-Christ, d’un nouvel autel de sacrifices près de ce temple tend à prouver qu’à cette époque romanisée le temple est encore en usage et que le culte du dieu y est actif. On peut comparer ce que l’on voit sur ma photo avec la gravure représentant la même façade. L’autre photo est prise de l’autre côté.

 

547b5 Paestum, temple de Neptune

 

547b6 Paestum, temple de Neptune 

 

547b7 Paestum, temple de Neptune 

 

Le plan intérieur, complexe, était divisé en trois pièces, la pièce du milieu étant elle-même constituée de trois nefs. C’est dans la nef centrale de cette pièce du centre (la cella) que se trouvait la statue du dieu. Tout cela forme une impressionnante forêt de colonnes doriques.

 

547c Paesgtum, le forum

 

Nous sommes ici sur le forum. La place publique, chez les Grecs, c’était l’agora, lieu de rencontres et de discussions, lieu d’expression de la politique. Trop petite pour les Romains, qui y traitent les affaires, qui l’entourent de boutiques et du marché, qui la bordent de la basilique (le tribunal). L’ancienne agora grecque a donc disparu, des immeubles de rapport ayant été construits à son emplacement. Plus loin, les Romains, arrivés en 273, ont construit dès le troisième siècle ce forum qui l’a remplacée. Il était bordé de portiques qui ont disparu, seuls en restent quelques troncs de colonnes.

 

547d1 Paestum, le gymnase 

 

547d2 Paestum, le gymnase 

 

À proximité immédiate du forum, se trouve le gymnase. Il est intéressant de voir l’organisation de son sous-sol, qui est assez bien conservé.

 

547e1 Paestum, le comitium

 

547e2 Paestum, le comitium

 

Ceci est un monument romain, le comitium. Là se réunissaient les comices curiates, cette assemblée qui élit les magistrats locaux. On utilisait aussi ce comitium pour des réunions publiques. Mais on l’a vite considéré comme insuffisamment spacieux et la vie politique s’est déplacée vers le forum. Dès lors, on n’a pas hésité à l’amputer d’une aile pour y édifier le petit temple dédié à la Mens Bona. En latin, mens c’est l’esprit (cf. "mens sana in corpore sano", un esprit sain dans un corps sain). On peut interpréter cette Mens bona comme ce que garde l’esprit, et donc la mémoire. Cette "mémoire positive", c’est le souvenir que gardent les anciens esclaves du maître qui les a affranchis, et par conséquent il faut y voir aussi la relation entretenue par cette Pæstum romaine mais dotée d’une grande autonomie à l’égard de Rome, son ancienne patronne.

 

547f1 Paestum, amphithéâtre

 

547f2 Paestum, amphithéâtre

 

547f3 Paestum, amphithéâtre 

 

L’amphithéâtre a été construit à l’époque de Jules César, soit vers l’an 50 avant Jésus-Christ. On ne peut en voir que ce côté, parce que l’autre a été détruit lorsqu’a été construite la route qui longe l’enclos des fouilles archéologiques. Mais même de ce côté il en reste très peu, les rangs de gradins (la cavea) étaient nombreux pour accueillir beaucoup de public, friand de jeux. Le parapet entre la cavea et l’arène est censé éviter l’intrusion des fauves dans le public.

 

547f4 Paestum, amphithéâtre

 

Ce n’est qu’au premier siècle de notre ère qu’a été construit cet anneau extérieur qui a reçu des rangs supplémentaires de gradins.

 

547g1 Paestum, petit temple souterrain

 

547g2 Paestum, petit temple souterrain

 

547g3 Paestum, petit temple souterrain

 

Ici se trouvait, avant l’arrivée des Romains, l’agora des Grecs. Je disais qu’elle était trop petite pour les Romains, elle faisait quand même 10 hectares environ, ce qui n’est déjà pas si mal. Elle a été recouverte de constructions, sauf ici. En l’honneur du héros fondateur de la ville, un petit temple (dit "Heroon") avait été construit vers 520-510 sur l’agora. Ayant pris possession des lieux au troisième siècle, les Romains n’appréciaient guère ce témoignage des premiers occupants qui leur rappelait qu’ils n’étaient que des usurpateurs, mais un temple est un temple et le détruire aurait pu attirer sur eux les foudres des mânes du héros, aussi résolurent-ils de l’enterrer et d’entourer cet espace d’un mur de protection.

 

547h1 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h2 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h3 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

En arrivant au bout de la ville, sur un lieu plus élevé (mais le terrain est insuffisamment accidenté pour que l’on puisse parler d’acropole), se dresse ce temple. Comme pour les deux autres, les archéologues du dix-huitième siècle se sont trompés en l’attribuant à Cérès, déesse des moissons. Des statuettes votives retrouvées près de son autel, qui était le vrai lieu de culte servant pour les sacrifices, les prières, les offrandes, le désignent sans doute possible comme un temple d’Athéna, et même on peut voir que le culte a continué à l’époque romaine à destination de la déesse Minerve, que les Romains considéraient comme une autre forme de la déesse grecque Athéna.

 

547h4 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h5 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

Ce temple est, lui aussi, très ancien puisqu’il a été construit à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. La statue de la déesse était érigée au centre de la salle, à un niveau plus élevé que le péristyle. Hors du temple, se dresse une colonne dorique, toute seule sur un piédestal de trois marches, non loin de l’autel. Cette colonne ayant été trouvée abattue et remise sur pied à l’époque moderne, rien ne peut être sûr concernant son emplacement ni sa fonction. On ne peut qu’émettre l’hypothèse qu’il s’agit d’une colonne votive, comme on en trouve parfois dans certains temples. Ma dernière photo montre l’autel et la colonne.

 

Il semble qu’à l’époque de l’Antiquité tardive, le temple de Minerve ait été transformé en église chrétienne. Ce qui renforce cette hypothèse, c’est que dans sa proximité immédiate ont été construits à la même époque des bâtiments d’habitation et ont été établies des sépultures. Mais on ne peut aujourd’hui utiliser que les études faites dans le passé, car habitations et sépultures ont été détruites dans les années 1920-1930.

 

547h6 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

Lors de notre visite, un groupe de jeunes avec un professeur travaillait devant des chevalets. Un coup d’œil indiscret (toutes mes excuses) m’a permis devoir qu’il ne s’agissait pas de dessins artistiques mais architecturaux. J’ai trouvé amusante cette image. Mais c’est sans importance. Passons.

 

547i Paestum, via Sacra 

 

Pour en finir avec ce site archéologique, je voudrais montrer cette rue. C’est la via Sacra. Celle qui part du forum de Rome et sur laquelle se baladait le poète Horace quand il a été abordé par un casse-pieds ("Ibam forte via Sacra sicut meus est mos […]"), comme je le racontais dans mon article du 13 novembre dernier

.

 

Ressortant du site, nous dirigeons nos pas vers le musée archéologique. Natacha et moi tournons chacun de notre côté. Et je tourne, tourne, revenant voir ce qui me plaît le plus, sans ordre de type d’objet ou d’époque. Pour mon blog, comment classer mes photos ? Par genre, sculptures, poteries, fresques… Non, je choisis le classement chronologique parce que j’ai un objet préhistorique et que pour la plupart, qui vont du cinquième au troisième siècle, il est intéressant de traquer les évolutions.

 

548a Paestum, pyxide 4e-3e millénaire avt J.-C 

Commençons donc par cette pyxide, cette boîte à onguents en terre cuite. Elle est datée, avec beaucoup d’imprécision, entre le milieu du quatrième millénaire et le milieu du troisième millénaire avant notre ère. Ce qui veut dire qu’elle a entre 4500 et 5500 ans, ce qui n’est pas rien quand on observe la qualité du travail.

 

548b1 Paestum, tombe du plongeur

 

548b2 Paestum, tombe du plongeur

 

Nous voici en 480-470 avant Jésus-Christ. Cette fresque ornait un sarcophage grec. Ce type de cercueil peint est un usage étrusque en vigueur jusqu’à la fin du septième siècle, mais ceci est l’unique exemple grec de ce genre de sépulture peinte. Ce plongeur orne la face interne du couvercle. Il s’élance vers l’eau, en volant par-dessus ce qu’il ne faut pas prendre pour un plongeoir. C’est une construction faite de blocs de pierre, ces fameuses colonnes situées au bout du monde, et qui séparent le monde des vivants du monde des morts. Les hommes ne peuvent avoir accès à la connaissance de ce qui est dans l’océan de la mort, on ne revient généralement pas des enfers (tout le monde n’est pas Orphée, lui-même incapable de sauver son Eurydice, ou Héraklès ramenant Alceste qui est morte à la place de son mari Admète dans cette merveilleuse tragédie d’Euripide). Ce jeune homme franchit donc les portes de la mort et plonge dans l’océan de la connaissance.

 

548b3 Paestum, tombe du plongeur

 

Les parois intérieures du sarcophage sont également peintes, elles représentent des scènes de banquets, parce que le citoyen grec, l’homme de qualité, peut approcher quelque peu de la connaissance lorsqu’il s’abandonne à la musique, au chant, au vin, à l’amour. Cette tombe n’est donc pas seulement belle, elle n’est pas seulement surprenante, elle est aussi passionnante parce qu’elle exprime une philosophie. En cela, elle est grecque, mais c’est celle d’un Grec qui est sorti de sa communauté, qui a adopté une autre manière de vivre et d’autres coutumes, parce que chez les Grecs l’usage est de séparer la représentation de la vie et celle de la mort, on ne peut faire reposer un homme entre une scène de banquet et le plongeon de la mort. Et, comme on l’a vu, le seul usage de peindre l’intérieur du sarcophage n’est déjà pas grec en lui-même. Le 13 avril, à Tarquinia, j’étais triste de n’avoir pas vu le plongeur représenté sur le mur d’une tombe, parce qu’il était caché derrière une cloison à laquelle nous n’avions pas accès, mais cette peinture exceptionnelle, ici à Paestum, m’en console largement.

 

548c1a Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Autre pièce remarquable de ce musée, c’est le grand cratère représentant le rapt d’Europe par Zeus qui a pris la forme d’un taureau. Trouvé dans le Samnium près de Bénévent, il avait par la suite disparu. Toutefois, de temps à autre il réapparaissait sur le marché de l’art, notamment aux États-Unis, sorti d’Italie en contrebande. En 1970, il a été échangé contre un million de lires (qui représenteraient aujourd’hui, merci au convertisseur www.xe.com, 666 US dollars) plus un cochonnet au profit d’un collectionneur privé en Suisse, qui l’a revendu pour 380000 dollars au Getty Museum de Malibu (Los Angeles) ce qui, en exceptant le prix du porcelet, multiplie la mise par 570. Une bonne affaire, non ? Alors les carabiniers de la Brigade de Défense du Patrimoine Artistique se sont mis sur l’affaire et ont obtenu que 67 pièces archéologiques, dont ce cratère, qui avaient été exportées clandestinement, soient rapatriées de musées américains vers des musées italiens. Et quoique ce vase ait été trouvé dans une autre région, il semblait souhaitable de le montrer dans la ville où il a été créé.

 

548c1b Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

C’est une œuvre d’Asteas (que l’on a l’habitude d’orthographier avec un seul S en français mais qui s’écrit Assteas en grec), un céramiste grec très célèbre et estimé qui a été actif à Poséidonia dans le second quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ce vase est signé en bas du dessin, comme on le voit sur cette photo.

 

548c2 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Le mieux est peut-être que je cite Apollodore (j’avoue ne pas me rappeler le texte de mémoire, mais je l’ai trouvé et je le traduis). "Nous parlerons de la race d’Agénor. Agénor se rend en Phénicie, épouse Téléphassa et a une fille, Europe, et trois fils, Cadmos, Phoenix et Cilix. Certains disent qu’Europe n’est pas la fille d’Agénor, mais de Phoenix. Zeus tomba amoureux d’elle, il prit l’apparence d’un aimable taureau qui répandait un parfum de rose, il la fit monter sur sa croupe et la transporta à travers la mer jusqu’en Crète. Là, il s’unit à elle et engendra Minos, Sarpédon et Rhadamante". Cette légende est extrêmement célèbre et le dessin ne laisse aucun doute, mais pour d’autres personnages on est aidé par le fait que l’artiste ait rajouté, après cuisson du vase, les noms des diverses figures représentées. Ainsi, l’être à queue de poisson qui apparaît derrière le taureau est Triton.

 

548c3 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Celle, au contraire, qui précède le taureau est Scylla, ce monstre marin du détroit de Messine, entre la Sicile et le continent, qui tient dans les replis de sa queue de poisson six chiens furieux qui dévorent tout ce qui passe à leur portée. C’est ainsi que lors du passage d’Ulysse, les six chiens ont dévoré six de ses compagnons. L’Odyssée est formelle sur le nombre, même si pour des raisons graphiques l’artiste n’en représente que deux. Nous qui comptons nous rendre bientôt en Sicile, nous devrons rester enfermés dans la cabine, au lieu de faire nos malins sur le pont du ferry.

 

548c4 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Dans le coin supérieur droit, ces deux personnages sont Adonis et Aphrodite. Myrrha est la fille du roi de Syrie Théias. Aphrodite, en colère contre elle et la haïssant pour une raison que j’ignore, lui inspira un amour incestueux pour son père. Et Myrrha parvint, en rusant et à la faveur de l’obscurité, à se glisser dans le lit de son père sans être reconnue. Le scénario se répéta douze fois, mais la douzième fois Théias se rendit compte de la supercherie et, fou de douleur, de rage, d’horreur, il voulut tuer Myrrha et la poursuivit armé de son couteau. Aphrodite, voyant que sa farce allait trop loin, eut pitié de Myrrha et la transforma en arbre, l’arbre à myrrhe, que le couteau du père était impuissant à tuer. De cette coupable relation, Myrrha fut enceinte. Quand vint le terme, l’écorce de l’arbre se déchira et sortit du tronc Adonis. Ne pouvant, ne voulant l’élever, Aphrodite le confia à Perséphone, déesse des Enfers, épouse d’Hadès. Perséphone donna à Adonis toute sa tendresse, l’éleva comme son fils et s’attacha fort à lui. Quand Aphrodite voulut le récupérer, Perséphone refusa et les deux déesses se chamaillèrent. Il fallut l’intervention de Zeus en personne pour trancher. Adonis passerait chaque année quatre mois avec l’une, quatre mois avec l’autre et les quatre derniers mois où il voudrait. Et Adonis, cet ingrat, passa chaque année quatre mois avec Perséphone et huit mois avec Aphrodite. On n’est donc pas étonné de le voir en compagnie de la déesse de la beauté et de l’amour qui regarde la scène d’Europe et du taureau.

 

548c5 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Sur l’autre face est figuré Dionysos avec son cortège. Ici, une Ménade dansante. Mais j’ai déjà été beaucoup trop long, et il y aurait encore bien des choses à dire sur ce merveilleux cratère d’un mètre quarante de haut sur soixante centimètres de diamètre. Il est temps que je passe à la suite.

 

548d Paestum, hydrie (ou kalpis) par Asteas, 350 avt J.-C

 

Cet autre vase est également une œuvre de l’atelier d’Asteas, que l’on date des environs de 350 avant Jésus-Christ. C’est ce qu’on appelle une hydrie (ou kalpis), soit un cratère à deux anses pour le transporter, plus une troisième, plus haut sur le col, pour verser. Ici l’Amour avec ses ailes n’est pas représenté comme un enfant décochant ses flèches, je serais donc tenté de dire qu’il est avec Psyché, mais ce n’est pas le cas puisqu’il ne la rencontrait que dans l’obscurité et qu’il lui avait interdit de le regarder, voulant garder l’anonymat. Plus probablement Éros est-il en compagnie de sa mère, Aphrodite. Quel que soit le sujet, on est ébloui par la beauté des ailes déployées, par le geste, par les attitudes, par les expressions.

 

548e1 Paestum, chasse au lion, 375-350 avt J.-C

 

548e2 Paestum, Nikè sur quadrige, 350-340 avt J.-C

 

548e3 Paestum, exposition défunte sur lit funèbre (prothe

 

Nous sommes à la même époque que le céramiste Asteas, mais nous revenons aux peintures funéraires. Non pas à la manière étrusque ancienne à l’intérieur d’un sarcophage, mais sur les parois de la tombe.

 

Le première (vers 375-350 avant Jésus-Christ) représente une chasse au lion. Je trouve que cette peinture pourrait aussi bien avoir été réalisée au quinzième siècle et représenter un chevalier affrontant un lion dans sa traversée du désert en route vers Jérusalem. On n’a rien inventé de nouveau.

 

J’ai choisi la seconde parce que j’ai été séduit par la dynamique de ce quadrige qui emmène la Victoire, ou Nikè, sur son char (vers 350-340). Rarement, dans l’Antiquité, on s’est attaché à peindre les chevaux avec autant de réalisme, la plupart du temps les chevaux des quadriges sont superposés de sorte qu’ils sont presque fondus en un seul corps d’où émergent seize jambes.

 

Et puis la dernière peinture est à la fois émouvante et instructive quant aux mœurs de son époque (350-330). La défunte est placée sur son lit, des femmes de sa famille ou des amies l’ont disposée et parée, elles se lamentent. Ceux qui l’ont connue viennent ainsi exprimer leur douleur devant la dépouille de la personne décédée. Cette cérémonie de l’exposition du mort, appelée prothesis, est rituelle.

 

548f Paestum, naissance de Vénus

 

Nous sommes à une époque légèrement postérieure à Asteas (vers 340-330avant Jésus-Christ). Sur cette amphore à col est représentée, dit-on, la naissance de Vénus. Je dirais plutôt d’Aphrodite, la déesse grecque, puisque les Romains ne sont arrivés qu’en 273. Son auteur, d’ailleurs, est connu sous le nom de "peintre d’Aphrodite". Le dessin est foisonnant, le décor est joli, mais on ne sent pas le souffle artistique d’un Asteas. La posture d’Aphrodite est élégante mais apprêtée, les Amours qui l’entourent manquent d’expression, et le décor est gratuit. Ce qui ne veut pas dire que si on me donne cette amphore, je refuse le cadeau. Avis à Monsieur le Conservateur du musée.

 

548g1 Paestum, Héra Kourotrophos 4e s. avt J.-C

 

Cette statuette porte un bébé dans les bras (kouros), et elle lui tend son sein (trephô, je nourris). Elle est donc du type que l’on appelle kourotrophos. Malgré l’envie qui m’en démange, j’épargnerai à qui me fait l’honneur de me lire mon discours sur la théorie d’Émile Benveniste concernant la racine trilittère des mots indo-européens, avec voyelle alternante E, O ou zéro entre deux consonnes, pour expliquer le passage du E de trephô au O de trophos. Bien. C’est une kourotrophos, et basta. Il semble que l’on puisse, ou que l’on doive, l’identifier avec la déesse Héra.

 

548g2 Paestum, statuette féminine en chapeau, fin 4e s. av

 

Quant à cette statuette représentant une jeune femme, j’ai choisi de la montrer ici parce que je la trouve extrêmement amusante avec son chapeau. Nous sommes à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, et l’on n’a pas l’habitude, à cette époque, de voir des femmes en chapeau. Surtout un chapeau de cette forme, que j’imagine bien coiffé par une élégante pour un mariage samedi après-midi.

 

548g3 Paestum, Héra en multiples exemplaires

 

En début de visite du site archéologique, nous avons vu le temple de la déesse Héra. Nous avons dit qu’elle figurait parmi les premières divinités protectrices de la cité. Tout au long du quatrième siècle, des gens ont souhaité acquérir une statuette à son effigie, soit pour la lui remettre en cadeau, soit pour l’honorer à la maison. Les ateliers de céramique ont parfois fabriqué des statuettes de qualité, modelées à la main, œuvres de créateurs. Mais la plupart des gens, pour des raisons de coût, se rabattaient sur de simples moulages faits en grand nombre. Ce sont les "made in China" d’aujourd’hui… Des milliers et des milliers de cette Héra, coupe de sacrifice dans une main et grenade dans l’autre, ont été produits au cours du siècle dans les ateliers de Poséidonia.

 

548h Paestum, hameçons

 

Élément de la vie quotidienne, petit objet sans valeur intrinsèque et qui, depuis plus de deux millénaires, n’a pas changé (pourquoi, d’ailleurs, changerait-il ?), l’hameçon des pêcheurs.

 

548i Paestum, terres cuites, fin 4e-début 3e s. avt J.-C 

 

Deux corps reposaient dans cette tombe, qui date des derniers temps de la ville grecque, toute fin du quatrième siècle ou peut-être plutôt début du troisième siècle avant Jésus-Christ. Des sépultures d’époque républicaine ont été mises au jour au niveau supérieur. Aux murs il y avait de nombreux objets en fer, mais on a aussi retrouvé ces statuettes de femmes. J’aime bien le drapé de leur vêtement, leur coiffure, l’une un voile sur la tête et l’autre en chignon savamment monté, leurs expressions pleines de vie.

 

548j Paestum, Hermès, fin 1er siècle avant Jésus-Christ

 

Je voudrais terminer me visite du musée archéologique de Pæstum par cette tête d’Hermès. Elle date du premier siècle avant notre ère, c’est le plus récent des objets du musée que je présenterai. La sculpture est très belle, mais ce n’est pas pour cette raison que je l’ai choisie, ou pas uniquement. J’ai été extrêmement frappé par ce visage de Christ. Si l’on remplace ce turban sur la tête par la couronne d’épines, personne ne s’étonnera de voir cette sculpture dans une église. Cela m’amène à réfléchir sur les représentations du Christ. Car enfin les sculpteurs, du Moyen-Âge à l’époque contemporaine, n’ont jamais rencontré Jésus en chair et en os. Et Noël au solstice d’hiver, quand les jours vont rallonger, ou la célébration de Pâques liée à la lune de printemps, sont bien des adaptations chrétiennes de croyances antiques, pour n’en citer que deux. Or Hermès est certes un dieu voleur, mais pas seulement. Naissant mais particulièrement précoce, il se défait des bandelettes dans lesquelles il était serré selon la coutume dans l’Antiquité, traverse la Grèce, vole une partie des troupeaux gardés par Apollon, rentre chez lui et réintègre ses bandelettes et ses langes comme si de rien n’était. Du coup, on le représente en dieu pasteur, avec une brebis sur les épaules, c’est l’image d’Hermès Criophore. Et Jésus était le Bon Pasteur. Il est aussi Hermès Psychopompe, le conducteur d’âmes, c’est lui qui les accompagne vers les Enfers. Et lors du Jugement Dernier, Jésus sera assis à la droite de Dieu le Père et accueillera les âmes des justes au Paradis. Enfin, Hermès est le héraut divin, le messager des dieux, leur envoyé. C’est lui qui les représente et annonce les nouvelles. Et Jésus représente son Père parmi les hommes, il est le porteur de la Bonne Nouvelle, l’Évangile. Voilà tout de même de nombreuses coïncidences. Je ne prétends pas que les artistes sculpteurs du Moyen-Âge aient consciemment pris modèle sur cette tête d’Hermès, que d’ailleurs ils ne pouvaient connaître parce qu’elle n’avait pas encore été mise au jour, mais je me demande si les traits de ce visage n’expriment pas quelque chose qui se retrouve, et dans la personnalité d’Hermès, et dans celle du Christ. Peut-être faut-il croire en la physiognomonie. Peut-être aussi ce que je dis là est-il absurde et complètement fou, alors mieux vaut que je pose le point final pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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