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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 22:22

Le 28 février, nous étions allés à Palestrina et nous nous étions promis d’y revenir. Voilà, c’est fait. Et même, puisqu’il y a au pied de la ville, près d’un escalator qui permet d’accéder intra muros sans s’user les semelles, un parking avec équipement (rudimentaire) pour camping-cars, nous sommes arrivés hier 24 au soir et passons une seconde nuit pour avoir le temps, en deux jours, de faire le tour de la ville. Comme je vais être, une fois de plus, trop bavard, je vais entrecouper mon laïus d’images qui ne seront pas toujours en rapport. Tant pis.

 

456a1 Palestrina, Porta del Sole

 

Ci-dessus, la Porta del Sole, qui porte le même nom que la Puerta del Sol à Madrid, mais qui ici désigne une vraie porte de ville, et n’a pas la même ampleur.

 

Palestrina, l’ancienne Prænesta, Préneste, avec sa position dominante, a été un lieu habité depuis fort longtemps, ce qui a permis de lui donner des origines mythiques. Ce serait Télégonos, le fils d’Ulysse et de la magicienne Circé, qui l’aurait créée. La guerre de Troie datant du treizième siècle avant Jésus-Christ, c’est effectivement lointain. Et il est vrai que l’on trouve des traces d’habitats de la seconde moitié du second millénaire, ce qui correspond à la légende. Et puis il y a à Préneste de claires influences asiatiques du monde grec oriental, suivies de marques étrusques, osques, ombriennes.

 

Mais la création de Préneste en tant que cité organisée date du neuvième siècle, et son apogée se situe aux huitième et septième siècles. Grâce à cette position dominante que j’ai évoquée, perchée sur son acropole, la ville contrôle les routes de communication tyrrhéniennes. Et puis est venue Rome, qui l’a concurrencée. Préneste s’est alors engagée dans la Ligue Latine pour lutter contre l’influence grandissante de Rome, mais au terme de la guerre menée par Rome contre la Ligue Latine en 340-338, c’est Rome qui a gagné et qui a annexé les vaincus.

 

456a2 Palestrina

 

Tant pis si cette image montre la Palestrina médiévale alors que j’en suis encore à l’Antiquité. Cela coupe mon pavé de texte.

 

Marius, consul en 107, a été vainqueur en 105 du roi numide Jugurtha (la Numidie est en gros l’Algérie actuelle). Sylla, consul en 88, a été cette année-là vainqueur des "alliés" rebelles. Voilà présentés mes deux protagonistes. Marius, alors, fomente une émeute contre Sylla qui est chassé de Rome, mais qui revient vers la ville avec ses légions et proscrit Marius. Chassé-croisé.

 

Mais en 87, Sylla part pour l’Orient reconquérir la Grèce et l’Asie Mineure occupées par Mithridate, roi du Pont (nord de la Turquie d’Asie). Notre ami Marius, qui représente le parti populaire, en profite pour rentrer dare-dare à Rome et pour proscrire à son tour ce Sylla représentant le parti aristocratique, c’est-à-dire le parti du Sénat, incluant ses partisans dans cette proscription. Justice immanente, Marius meurt en 86. Entre temps, Sylla reconquiert la Grèce en 86, soumet Mithridate en 85, rentre à Rome enfin en 82, où il se proclame dictateur à vie. Ah, les dictateurs, ces charmantes personnes ! Il s’empresse de massacrer ses adversaires. Préneste, qui en 90 avait obtenu la dignité de "Municipium cum suffragio", avait pris le parti de Marius, et après la mort de celui-ci son fils fait de la ville son point d’appui principal. Quand, vaincu, Marius le Jeune se suicide, Sylla entre en vainqueur dans Préneste, la ville est rasée et ses habitants massacrés, et les vétérans du dictateur s’installent dans la ville basse. Le dictateur augmente le pouvoir du sénat et réduit celui des tribuns de la plèbe. Heureusement, la justice immanente va frapper une seconde fois, il meurt en 79. Fin de l’épisode (pour Préneste). La ville va reprendre des couleurs quand les empereurs Tibère (14-37 après Jésus-Christ) puis Hadrien (117-138) décident d’y résider.

 

456a3 Palestrina, tempio della Fortuna Primigenia

 

Ce qui est le plus marquant dans la Préneste antique, c’est son gigantesque temple dédié à la Fortuna Primigenia. Quand je dis "gigantesque", je pèse mon mot. C’est sans conteste l’un des plus grands temples païens. Après les injures du temps et les bombes de la Seconde Guerre Mondiale (hé oui), il est difficile de se faire une idée de ce que fut ce temple dont les ruines occupent la totalité de la ville installée sur l’acropole et sur ses pentes. Seule la ville moderne de Palestrina, construite au-delà des pieds de la colline, échappe à l’emprise du temple. Par exemple, sur cette photo, nous sommes juste au pied de la colline, et nous voyons les boutiques installées dans le niveau inférieur du sanctuaire.

 

456a4 Palestrina, tempio della Fortuna Primigenia

 

Ici, nous sommes dans un niveau intermédiaire, mais on se rend compte que malheureusement le monument a beaucoup souffert.

 

456a5 Palestrina, tempio della Fortuna Primigenia

 

Autre vue de l’un des niveaux intermédiaires.

 

456a6 Palestrina, Fortuna Primigenia

 

Et tout en haut, dans sa niche, la statue de la déesse Fortune.

 

456b1 Palestrina, palazzo Colonna Barberini

 

On l’aperçoit cette statue, toute petite sur ma photo, intégrée dans ce palazzo. On voit aussi comment le dernier niveau du temple avec ses murs en arches (comme en bas où se sont installées les boutiques) a été adapté pour faire partie de l’escalier d’accès au palazzo. Après l’Antiquité, nous voici arrivés à une autre époque de la vie de la cité, qui n’est désormais plus Préneste, mais Palestrina.

 

En 1400, Nicolas Colonna prend Rome. Le pape Boniface IX (1389-1404) se réfugie au château Saint-Ange. Mais l’hostilité populaire oblige Colonna à rentrer chez lui à Palestrina. Le pape l’excommunie. Au bénéfice d’un traité de paix (avec le pape, en général on dit plutôt maintenant un concordat), Colonna est réhabilité. Mais il n’a pas oublié ses ambitions et en 1405, fort d’une alliance avec le roi de Naples, il réoccupe Rome et le pape Innocent VII (1404-1406) se réfugie à Viterbo. Par crainte religieuse ou par calcul politique en sentant le vent tourner, le roi de Naples revient sur son alliance et se tourne vers le pape. Colonna se retire de Rome.

 

Comme une préfiguration de nos incessantes alternances politiques en France dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, le roi de Naples, en 1414, occupe une grande partie du Latium et Colonna est bien obligé de lui jurer fidélité. Et puis en 1417 Oddon Colonna est élu pape sous le nom de Martin V. Fin des luttes. Quand il meurt, en 1431, est élu à sa place Eugène IV (1431-1447), un allié des Orsini, les ennemis jurés des Colonna. Stendhal : "Les guerres acharnées des Colonna contre les Orsini avaient chassé les agriculteurs de la campagne de Rome, déjà dépeuplée par les barbares, lors de la chute de l’Empire d’Occident. Voilà l’origine de cette solitude des environs de Rome, qui contribue tant à sa beauté, et fait l’étonnement des voyageurs. Non seulement les soldats des Orsini tuaient les hommes et les animaux qu’ils trouvaient sur les terres des Colonna, mais encore ils arrachaient les vignes et brûlaient les oliviers. L’année suivante, les Colonna usaient de représailles sur les terres des Orsini". Charmante époque. Quoi ? Comment ? Les tranchées de 14-18 ont retourné prés, champs et forêts de l’est de la France ? Et les bombes ont détruit Palestrina le 22 janvier 1944, puis Pompéi et beaucoup de ses antiquités, puis Montecassino et son monastère ? Bon, bon, d’accord, je mets le pluriel à "charmantes époques" et je passe à la suite des événements. Évidemment Eugène IV, à peine élu, exige la restitution de tous les acquis des Colonna de ces dernières années de papauté.

 

456b2 Palestrina, palazzo Colonna Barberini

 

Furax, Étienne Colonna fait en 1433 avec son armée une incursion à Rome, qu’il occupe. Le cardinal Vitelleschi avec ses troupes reconquiert la place, et Laurent Colonna se retire en exil à Terracina, une ville sur la côte à 100 ou 120 kilomètres au sud de Rome. Vitelleschi fait raser Palestrina. Fin du deuxième épisode. Beaucoup plus tard, deux siècles, en 1630 François Colonna, ruiné, vend pour 775000 écus Palestrina à Charles Barberini, le frère d’Urbain VIII. Et voilà l’explication de ce blason qui orne la façade du palais, avec les abeilles des Barberini à gauche, et la colonne des Colonna à droite.

 

456b3 Palestrina, palazzo Colonna Barberini

 

Le palais abrite un musée. Avant l’entrée, dans un sous-sol, on peut voir quelques objets intéressants, comme ce fragment de mosaïque. En soi il est petit, incomplet et pas d’une beauté extrême, mais il vaut le coup d’œil parce qu’en bas à gauche un vieillard à cheveux blancs montre du doigt une femme nue, et tout comme dans une moderne bande dessinée il dit dans une bulle "Qu’elle est belle, par Zeus olympien !". "Dia ton olympion", j’ai parlé le 2 mars de l’étymologie du nom de Zeus. Le voilà, Dia, à l’accusatif (un lapsus, l’autre jour, m’a fait dire génitif. C’est idiot mais cela ne change rien pour le radical *di-).

 

Dans le musée, extrêmement riche mais où toute photo est interdite, deux pièces sont particulièrement marquantes. L’une d’entre elles est une sculpture représentant la triade capitoline, Jupiter au centre entouré de Minerve et de Junon, assis sur un banc et accompagné chacun de son attribut, l’aigle, la chouette, le paon. C’est le seul exemplaire qui nous soit parvenu presque entier. Or il a été découvert par des fouilleurs clandestins, arrêtés in extremis près de la frontière suisse par les carabiniers de la section spécialisée sur les biens culturels. La sculpture allait être vendue pour 50 milliards de lires à un collectionneur américain.

 

L’autre pièce admirable est la mosaïque du Nil. Cette mosaïque de très grandes dimensions (5,85 mètres sur 4,31 mètres) qui ornait le temple de la Fortuna Primigenia et date de 80 avant Jésus-Christ a été endommagée et restaurée plusieurs fois lors de transferts vers Rome, et retour, mais on peut l’observer à loisir et commodément parce qu’elle est maintenant disposée à la verticale sur un mur. Elle représente une crue du Nil, depuis son origine tout en haut jusqu’à son embouchure en bas. Personnages, animaux, bateaux, constructions, accompagnés parfois de légendes sont à la fois remarquablement instructifs sur la vie en Égypte au premier siècle avant Jésus-Christ, très décoratifs et extrêmement amusants. On peut rester des heures à admirer chaque détail.

 

457a1 Palestrina, Sant'Agapito

 

Revenons en ville. J’ai décrit, lors de notre première visite, la cathédrale Sant’Agapito. Cette fois-ci, je vais en montrer un détail du portail qui représente la décollation du jeune martyr qui a résisté à l’asphyxie.

 

457a2 Palestrina, Sant'Agapito

 

Saint Thomas met son doigt dans le côté de Jésus pour être sûr que c’est bien lui qui a ressuscité et apparaît dans le temple. Je n’aime pas trop l’expression que le peintre a donnée aux protagonistes de cette scène.

 

457a3 Palestrina, Sant'Agapito

 

Comme on peut s’y attendre dans cette ville qui a appartenu depuis le dix-septième siècle à la famille Barberini, le blason familial aux abeilles est en bonne place dans la cathédrale.

 

457b1 Palestrina, Sant'Antonio

 

Un peu plus haut s’élève l’église Sant’Antonio, prise depuis le site archéologique.

 

457b2 Palestrina, Sant'Antonio

 

Cette petite église nous change de la grandeur et de la splendeur des églises de Rome.

 

457b3 Palestrina, Sant'Antonio

 

J’ignore si cette Vierge est ancienne ou non, mais je la trouve bien banale.

 

457b4 Palestrina, Sant'Antonio

 

En revanche, au-dessus de l’autel (on l’aperçoit vaguement sur ma photo de la nef) il y a cette icône que j’aime bien. Là, pas de doute, elle est ancienne. Le style, les planches de bois qui se disjoignent légèrement, tout le montre. Ce n’est pas la raison pour laquelle je l’apprécie, je l’aime parce que j’aime le visage de la Vierge, la position de Jésus, sa main sous le menton de sa mère, et puis pour une fois je ne trouve pas ridicules les anges qui tiennent l’auréole de Marie.

 

457c1 Palestrina Santa Rosalia

 

Nous voici maintenant tout en haut, au même niveau et dans la même rue que le palazzo Colonna Barberini, à quelques dizaines de mètres de là. C’est l’église Sainte Rosalie que nous ne visiterons pas parce qu’elle est fermée. En 1656 et 1657 une terrible peste a ravagé tout le Latium, la plupart des villes ont été décimées à commencer par Rome, mais Palestrina a été épargnée. Sainte Rosalie avait été invoquée, aussi le prince Taddeo Barberini (qui fut aussi préfet de Rome) construisit-il cette église à elle dédiée en action de grâce et qui fut inaugurée en 1660. Il y a été enterré et sur sa tombe a été placée la "Pietà de Palestrina" de Michel-Ange, sculptée entre 1547 à 1559 (soit un siècle avant la mort du prince, survenue en 1647), mais nous ne perdons rien à ce que l’église soit fermée parce que cette pietà a été transférée en 1938 à Florence, à la Galerie de l’Académie.

 

457c2 Palestrina Santa Rosalia

 

Bien sûr, on ne peut manquer de trouver des abeilles sur le mur extérieur de l’église. Il y en a quatre, que l’on distingue vaguement sur ma photo de la façade.

 

458a Palestrina, Pierluigi

 

Venons-en maintenant à l’enfant illustre de Palestrina, à Pierluigi, le Prince de la Musique. Nous avons pu visiter sa maison et ce qui y a été placé, que l’on pourrait appeler un petit musée Pierluigi, avec une bibliothèque, une médiathèque, des souvenirs. La visite est guidée, mais le guide n’a rien d’un gardien de musée. C’est le responsable des lieux et comme les visiteurs ne sont pas légion il abandonne son bureau pour des visites individuelles. Si l’on ajoute à cela que c’est un homme courtois, sympathique, ouvert, cultivé et passionné, cela fait un cocktail rendant la visite aussi agréable qu’instructive.

 

458b1 Palestrina, maison de Pierluigi

 

L’autre fois, j’avais montré une photo d’une façade de sa maison. La voici telle qu’on peut la voir aujourd’hui de la rue.

 

458b2 Palestrina, maison de Pierluigi

 

Sur cette gravure ancienne on reconnaît le corps de bâtiment élevé de plan carré, à gauche sur la photo et à droite sur la gravure.

 

458b3 Palestrina, maison de Pierluigi

 

Dans l’étroite cour intérieure, le puits utilisé à l’époque a été conservé. C’était un privilège d’avoir son puits personnel, car on est en hauteur et la nappe phréatique n’est pas facile à atteindre. Mais le père de Pierluigi était marchand de biens, et assez aisé.

 

Giovanni est né en l’année sainte 1525. En 1527, lors du sac de Rome par Charles Quint, sa grand-mère juge bon de rédiger son testament, dans lequel elle n’oublie pas le petit Giovanni. Enfant, il chante dans le chœur de la cathédrale de Palestrina, dont l’évêque est le cardinal Del Monte (un nom à retenir) qui le remarque, apprécie ses dons et le nomme maître de chapelle en 1544 alors qu’il n’a encore que 19 ans. Il se marie en 1547. Et en 1550, coup de théâtre. Le cardinal Del Monte (hé oui, j’avais recommandé de retenir ce nom) est élu pape et devient Jules III, le deux cent vingt-et-unième chef de l’Église.

 

458c Palestrina, Pierluigi

 

Il appelle Pierluigi comme maître de chapelle au Vatican, à la Sixtine. Splendide promotion. Sauf que Jules III meurt en 1555 et que Paul IV (1555-1559) le déloge de là parce qu’il est marié et que le nouveau pape ne trouve pas correct qu’un homme marié ait accès à la Sixtine. Curieuse idée, mais c’est ainsi. Ci-dessus, gravure représentant une cérémonie à la chapelle Sixtine. Il sera maître de chapelle à Saint Jean de Latran. Et en 1557 Marcantonio Colonna met à sac Palestrina.

 

458d1 Palestrina, Pierluigi

 

En 1580, la femme de Pierluigi meurt. Il va se faire prêtre, il reçoit la tonsure. Mais l’amour, ah l’amour, il renonce à se faire ordonner et dès 1581, consolé de la perte de sa femme l’année précédente, il se remarie et Virginie remplace Lucrèce à ses côtés. Il meurt dans les honneurs en 1594. Exit Giovanni Pierluigi, mais ses œuvres resteront.

 

458d2 Palestrina, Pierluigi

 

Je terminerai sur Pierluigi et sur nos deux jours à Palestrina avec cette photo d’un manuscrit du Maître. On lit très bien, sur la première ligne, "Joannes Petrus Aloysius Prenestinus in Basilica Vaticana Musicæ prefectus". Il se nomme lui-même Jean Pierre Louis de Préneste, parce que j’ai oublié de dire que c’est à partir de lui que le prénom double, Pierluigi, soit Pierre Louis, est devenu nom de famille. J’ajoute la dernière phrase, qui me plaît : "Ut re mi fa sol la ascendunt, sic pervia cœlos transcendit volitans nomen ad astra tuum ", soit "Ut, ré, mi, fa, sol, la montent [sur la portée], de même à travers les cieux ton nom, en voletant, se dirige en montant vers les astres". Cette formule a plus de gueule qu’un "Veuillez agréer, Monseigneur, je vous prie, l’expression…" et cela me permet de terminer cet article en beauté.

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Published by Thierry Jamard
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