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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 11:09

Je vais aujourd’hui résumer l’histoire de Prespa et parler des constructions humaines, après avoir dans mon précédent article parlé de la nature, des paysages et des animaux. Car Prespa a une longue et tumultueuse histoire. Au néolithique déjà, entre 5000 et 3300 avant Jésus-Christ, la région a probablement été habitée, quoique les restes archéologiques les plus anciens ne datent que de l’âge du bronze et de l’âge du fer. Puis, au sixième siècle avant notre ère, on trouve dans le secteur des groupes nomades et des tribus illyriennes. Du cinquième au deuxième siècle, la région est intégrée à l’empire macédonien, et sa destinée est la même que celle des autres régions administrées par Philippe II, par Alexandre le Grand et par leurs successeurs lorsque l’empire est divisé entre les généraux d’Alexandre. Puis c’est l’époque de la conquête romaine et de la romanisation. Au Bas Empire, ici comme ailleurs le christianisme pénètre, et l’on trouve des tombes paléochrétiennes. Lorsque s’établit l’Empire Byzantin, Prespa fait partie de la province d’Illyrie.

 

826a1 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 826a2 basilique Agios Achilleios, à Prespa  

826a3 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Le changement intervient à la fin du neuvième siècle quand Prespa, avec une grande partie de la Macédoine, est conquise et intégrée au royaume bulgare du tsar Siméon Cometopoulos. Un siècle plus tard, en 971, l’empire bulgare est dissous, mais l’ouest reste entre les mains des Cometopoulos. Quand meurt le tsar Nicolas, il laisse deux fils. L’aîné, David, est assassiné sur la route de Prespa à Kastoria. Le second, Samuel, va s’attacher à reconstruire l’empire de son ancêtre Siméon et fait de Prespa sa première capitale mais par la suite, sa capitale sera transférée à Ochrid, en FYROM actuelle (Former Yougoslav Republic Of Macedonia). En effet, nous avons vu dans mon précédent article, sur la vue satellite, que cette région est entourée de hautes montagnes qui la protègent, seules trois passes en autorisant l’accès. C’est donc pour lui une excellente base pour attaquer l’Empire Byzantin. En 980, il passe en Grèce, s’empare de Larissa. Il y prend les reliques de saint Achille (Agios Achilleios) qu’il rapporte à Prespa. Il ramène aussi des populations pour peupler Prespa. Il construit dans cette petite île de Mikri Prespa un palais et une grande basilique. En 983, il y dépose les ossements de saint Achille et la basilique (mes photos ci-dessus et ci-dessous) prend le nom de ce saint patron, et l’île tout entière aussi reçoit le nom d’Agios Achilleios.

 

826a4 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a5 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a6 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Cette basilique a été édifiée de 983 à 988 par des architectes et artisans amenés de Larissa. Elle est exceptionnellement grande et haute, mais son toit devait être de bois. C’est une église à trois nefs séparées par des colonnades et à narthex. Selon l’usage qui s’est maintenu dans l’Église orthodoxe jusqu’à nos jours, le sanctuaire –c’est-à-dire l’espace, dans le chœur, où le prêtre officie– était séparé de la nef par une iconostase de marbre.

 

826a7 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a8 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Au milieu de la nef, on peut encore voir le siège de l’évêque, où se situait son trône. Samuel meurt en 1014, peut-être à Prespa. Des fouilles menées en 1965 ont mis au jour sa tombe, dans la basilique. En 1018, l’empereur de Byzance Basile II parvient à vaincre les successeurs de Samuel et récupère ses territoires, dont Prespa, puis crée l’archidiocèse d’Ochrid dont dépend Prespa. On sait qu’il vint ici, qu’il visita la basilique et le palais, mais aucun bâtiment autre que ce que nous voyons ici n’a été retrouvé. On ignore même jusqu’à leur emplacement. En 1072, des Alamans et des Francs entrent à Prespa et pillent l’église d’Agios Achilleios.

 

L’âge d’or de Prespa, sa grande prospérité du dixième siècle et du début du onzième, cela est terminé car jusqu’au milieu du quatorzième siècle va suivre une longue période où la région est alternativement envahie par les Petchenègues, les Bulgares, les Normands, les Alamans, les Francs, les Serbes, les Byzantins. On se souvient qu’en 1204 les Francs de la Quatrième Croisade dévoyée ont pris Byzance et l’ont mise à sac, mais ils tardent à occuper Prespa, région très reculée. Privé de sa capitale et de la plus grande partie de ses possessions, l’Empire Byzantin s’est déplacé sur Nicée, en Asie Mineure (Iznik actuelle). En septembre 1259, l’empereur Michel VIII Paléologue affronte le despotat d’Épire, la Sicile normande, la principauté franque d’Achaïe à la bataille de Pélagonia (vraisemblablement près de Kastoria) et parvient à reprendre Constantinople. Il reconquiert Prespa où il est représenté par le sébastocrator Jean Paléologue (en grec, sebomai signifie je respecte, je vénère, et sebastos d’où dérive le prénom Sébastien veut dire vénéré, auguste) et il continue sa marche sur la Grèce.

 

826b1 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa) 

826b2 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa)

 

Tout cela est bien long, et nous sommes encore loin de l’époque contemporaine. Faisons donc une petite pause dans le récit historique pour visiter le village d’Agios Germanos. Venant des lacs nous passons Laimos avec son centre d’information et sa SPP (voir mon article précédent) et trouvons à l’entrée d’Agios Germanos une petite église très modeste, c’est Agios Athanasios, qui date de la fin du dix-huitième siècle. On voit une iconostase assez joliment décorée d’icônes, ici la Vierge et le Christ.

 

826b3 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa)

 

Sur les murs, les fresques sont assez bien conservées. Ici, saint Christophe. Nommé “le réprouvé”, un géant redoutable et monstrueux qu’un récit gnostique affuble d’une tête de chien, avait décidé de se mettre au service du plus puissant. Le diable lui parut être son homme, mais quand il le vit s’enfuir en présence d’une croix, notre géant chercha ailleurs. Passeur près d’une rivière, il prit un jour sur ses épaules un petit enfant mais au cours de la traversée l’enfant devint de plus en plus pesant et le courant de la rivière de plus en plus violent. Enfin arrivé sur la rive opposée, l’enfant lui dit “Tu dis que j’étais lourd comme si tu avais porté le monde sur tes épaules, mais en réalité c’est celui qui l’a créé que tu as fait passer. Le Réprouvé se fit alors chrétien et prit le nom de Porte-Christ, en grec Christo-Phoros, Christophe (plus près de l’étymologie, les anglophones disent Christopher). Par la suite, il convertit de nombreux païens et finit supplicié et décapité. Dans les églises catholiques, saint Christophe est généralement représenté come un géant s’appuyant sur un bâton, portant un enfant et les mollets dans l’eau, mais l’iconographie orthodoxe reste généralement attachée au souvenir du récit qui lui attribue une tête de chien. Représentant le passage du paganisme au christianisme, le franchissement du fleuve qui sépare le monde matériel du royaume de Dieu auquel on accède après la mort, on n’est pas loin de Cerbère, le chien des Enfers dans la mythologie grecque, qui avec Charon fait passer aux morts le fleuve infernal. Chez les Égyptiens, c’est également le dieu Anubis, avec sa tête de chien et en relation avec le Nil, qui veille sur les morts.

 

826c1 Prespa, église Agios Germanos

 

Mais continuons notre chemin plus loin dans le village. Nous arrivons à l’église qui a donné son nom au village, Agios Germanos. Il existe bon nombre de Germain qui ont été canonisés, et ce saint Germain-là, qui n’a rien à voir avec celui de Paris, est le patron de Constantinople. Il est né à la fin du septième siècle et est mort en 733. Quand son père, pour raisons politiques, est exécuté, Germain a 20 ans. On en fait un eunuque en le châtrant, et on le fait entrer, de force, dans le clergé de l’église Sainte Sophie de Constantinople. Brillant religieux, il devient patriarche. Lorsque l’empereur Léon l’Isaurien décide de l’iconoclasme (interdiction du culte des icônes et statues) et de la destruction de toutes les représentations religieuses, il prend résolument parti contre les iconoclastes. On le contraint à démissionner de ses fonctions et il meurt en exil. Le deuxième concile de Nicée, en 787, rétablira officiellement l’usage des représentations des saints comme intermédiaires de leur culte et, considérant Germain comme un martyr de la cause des opposants à l’iconoclasme, le déclare saint en le canonisant. C’est depuis cette époque qu’il est protecteur de la capitale de l’Empire Byzantin. Or l’église où nous nous trouvons, l’une des plus anciennes de la région, a été bâtie au cours des vingt premières années du onzième siècle, c’est-à-dire peu après Agios Achilleios dont nous avons vu les ruines, et aux alentours de la mort du tsar bulgare Samuel et de la reprise des lieux par l’empereur byzantin Basile II. Quoiqu’aucune de mes lectures ne fasse état de cette interprétation, je propose de voir dans cette dédicace de l’église la célébration du retour à Byzance.

 

826c2a Prespa, église Agios Germanos

 

826c2b Prespa, église Agios Germanos

 

La porte de l’église n’est pas fermée. Il suffit de la pousser pour subir l’éblouissement de parois intégralement recouvertes de fresques. Même dans le sanctuaire, derrière l’iconostase, il n’y a pas un seul centimètre carré de paroi qui ne soit décoré. C’est prodigieux. De plus, l’état de conservation de ces fresques est remarquable. Ma seconde photo est prise verticalement, du sol vers le dôme.

 

826c3 Prespa, église Agios Germanos

 

Certes, ces fresques sont loin de dater de la construction de l’église. Une inscription contemporaine de leur réalisation les date de 1743, soit plus de sept siècles plus jeunes que le bâtiment. Mais elles s’efforcent de reprendre style et thèmes du début du onzième siècle tout en étant influencées par les quatorzième et seizième siècles, et je les trouve si admirables que je ne peux résister à la tentation d’en montrer beaucoup ci-dessous.

 

826c4 Prespa, église Agios Germanos

 

826c5 église Saint-Germain, à Prespa

 

826c6 église Saint-Germain, à Prespa

 

Les sujets sont très variés, mais reprennent les thèmes traditionnels. On retrouve, par exemple, le Christ vêtu des ornements des empereurs byzantins, on retrouve la Dormition de la Vierge qui constitue l’une des divergences de l’orthodoxie et du catholicisme qui représente son Assomption, on retrouve aussi de nombreuses scènes de martyre, comme ici un décapité, un écorché vif pendu par les pieds, ou encore un martyr à qui l’on enfonce à coups de masse de gros clous dans la poitrine.

 

826c7 église Saint-Germain, à Prespa

 

826c8 église Saint-Germain, à Prespa

 

On retrouve, enfin, les scènes de la vie de Jésus, comme la Présentation au temple, Syméon portant l’Enfant Jésus, derrière lui la prophétesse Anne qui fait très jeune malgré ses 84 ans,  Joseph apportant le couple de tourterelles rituelles, et Marie attentive à la présentation de son enfant. L’autre photo montre l’entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur un petit âne. Ici, plutôt que les rameaux catholiques célébrant son entrée, on représente des enfants étalant leur manteau sous les pas de l’âne. Il y a aussi les noces de Cana, la résurrection de Lazare, la Transfiguration, la Cène, etc. Impossible de montrer tout cela, je garderai égoïstement mes images pour moi.

 

826c9a église Saint-Germain, à Prespa

 

826c9b Prespa, église Agios Germanos

 

826c9c Prespa, église Agios Germanos

 

Encore une scène, toutefois, que je montre entière, puis deux détails en gros plan. C’est le moment du baiser de Judas, de sa trahison, quand il embrasse Jésus pour le désigner aux soldats qui vont s’emparer de lui au matin du Vendredi Saint. Sur le premier gros plan, les épées sont brandies quand Judas s’approche de Jésus. Les expressions des deux hommes, leurs regards, sont remarquables d’expressivité de leurs sentiments respectifs. L’autre détail se rapporte au récit de l’évangile. Saint Jean écrit “ Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, le tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l'oreille droite. Ce serviteur avait nom Malchus”.

 

Assez pour l’instant. Reprenons notre récit historique. Au quatorzième siècle, Prespa est incorporé au royaume serbe de Stephen Dušan. Quand il meurt, en 1351, la région dépend de différents petits princes (kral. Je suis loin de parler russe, mais je sais qu'un roi se dit korol. Je suppose que, dans ces deux langues slaves, il s'agit de la même étymologie). Vers 1371 ou 1375 a lieu une incursion de Serves Albanais. Finalement, ce sont les Ottomans qui, arrivant en 1386 dans les régions situées à l’ouest de Veroia, vont assurer la stabilité politique de Prespa qui, sous leur domination, parce qu’il s’agit d’une province reculée et isolée, va connaître une période assez tranquille. En fait, elle n’est pas annexée à l’Empire Ottoman mais devient sa vassale. La région reste sous l’autorité du kral Marko, roi de Serbie dépossédé par différents princes et ne régnant que sur l’ouest de la Macédoine, lequel mourra au combat contre les Valaques, en 1395 à la bataille de Rovine, aux côtés du sultan ottoman Bayezid (Bajazet) I. Beaucoup de chrétiens viennent s’établir à Prespa, les moines fuient les grandes villes occupées par les Turcs, ils trouvent ici refuge et se multiplient les églises, les chapelles, les monastères, les cellules d’ermites.

 

826d1 Peinture rupestre religieuse, Grand lac Prespa

 

826d2 Cellule d'ermite, Prespa, Megali Limni

 

J’ai parlé, dans mon précédent article, du tour en bateau effectué sur le grand lac Prespa sous la conduite de Vasilis qui a su nous montrer les oiseaux, mais aussi des ermitages et monastères créés ici par des Orthodoxes cherchant, au sein de l’Empire Ottoman, à mettre toute la distance possible avec les Turcs et qui ont trouvé refuge ici. Le moment est donc venu pour moi d’insérer dans mon récit des images de ce mouvement. Indépendamment de toute construction, de toute caverne même, on peut voir comme sur ma première photo des représentations religieuses peintes à même la roche de la falaise. Il y a aussi (deuxième photo) maintes toutes petites constructions dont l’accès était bien protégé par la nature des lieux.

 

826e1 Ermitage de Mikri Analipsi

 

826e2 Ermitage de Mikri Analipsi

 

Vasilis a également abordé pour nous donner la possibilité d’accéder à des ermitages particulièrement intéressants, comme celui de Mikri Analipsi (“Petite Adoption”). Son église construite dans une anfractuosité de la falaise à vingt mètres au-dessus de la surface du lac date, selon le panneau placé par l’Éphorat des Monuments Byzantins, du quinzième siècle, comme ses fresques. Un site culturel qui semble sérieux remonte jusqu’à la fin du quatorzième siècle. L’édifice, en grande partie creusé dans la roche et très partiellement construit en maçonnerie était encore en très bon état lorsqu’en 1994 on en a entrepris la restauration, qui a été très limitée, mais a comporté l’installation d’un escalier métallique pour en rendre l’accès moins difficile. La fresque de ma première photo dont la seconde photo montre un détail représente la Panagia Vlachernitissa, dont le visage est typiquement byzantin.

 

826f1 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f2 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f3 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Nous avons pu aussi nous rendre à l’ermitage de la Panagia Eleousa ( la Vierge de Pitié, cf. la prière Kyrie eleison, Seigneur prends pitié). Ici, le seul accès possible est par bateau, et ensuite la chapelle est construite quarante mètres au-dessus de la surface du lac. On commence par monter des marches tantôt maçonnées, tantôt taillées dans la roche, puis on termine par un escalier de bois en très mauvais état. À Kastoria, nous avons vu des églises byzantines où les briques du mur formaient des motifs ornementaux, mais ici la même impression est procurée par de la peinture couleur brique sur une couche de plâtre. Ici, pas d’hésitation pour la date, une inscription nous dit que les moines Savvas, Jacobus et Varlaam ont financé la construction et la décoration en 1409-1410.

 

826f4 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Et pour cette décoration, une autre inscription donne le nom du hiéromoine Ioannikios (un hiéromoine est un moine ordonné prêtre à la suite de la proposition de l’higoumène). Les spécialistes décèlent deux “mains”, d’une part un artiste se référant à la tradition de la peinture macédonienne du quatorzième siècle des Paléologue, et d’autre part un artiste qui crée des compositions expressionnistes et naïves conformes aux tendances nouvelles des artisans locaux en ce quinzième siècle, et comme il n’y a qu’un nom ils supposent que le maître auteur des cartons, plus âgé et plus traditionnel, était secondé par un jeune élève.

 

826f5 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f6 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f7 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f8 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Voilà, ci-dessus, quelques unes de ces fresques. Le baptême de Jésus nous montre un saint Jean Baptiste sans sa traditionnelle peau de chameau, et la colombe du Saint Esprit, pas très blanche, plane les ailes largement étendues. La deuxième scène est la résurrection de Lazare qui déjà se redresse dans son cercueil, tandis que l’homme barbu qui suit Jésus est conforme à l’image conventionnelle de saint Pierre. La troisième scène, une mise au tombeau, montre Marie éplorée embrassant son fils mort, tandis que le jeune saint Jean prend avec affection la main du Christ contre sa joue. Derrière, les saintes femmes sont dans l’attitude de deuil des pleureuses orientales. Quant à la quatrième scène, elle fait écho à la mise au tombeau, elle se situe le matin de Pâques quand un ange apparaît aux saintes femmes qui découvrent les bandelettes bien rangées dans un cercueil vide.  

 

826g1 Plati (Prespa), église Agios Nikolaos (Metamorphosis

 

Nous nous rendons dans le petit village de Plati. À un kilomètre en suivant un petit chemin, nous trouvons l’église toute simple, toute modeste, dédiée à saint Nicolas. Mais beaucoup de gens l’appelant l’église de la Transfiguration, elle porte en fait deux noms, Agios Nikolaos et Metamorfosis. Ici, nous avons fait un bond de près de deux siècles, puisqu’elle a été construite en 1591. Nous savons qu’elle recèle des fresques, mais la porte est close. Nous repartons. Et puis, un autre jour, nous revenons et demandons à des hommes assis à la terrasse du bar du village s’il serait possible de visiter l’église. Communication un peu difficile parce qu’ils ne parlent que grec et que nous, notre grec est limité, mais ils disent quelque chose à un adolescent qui se lève en abandonnant son Coca-Cola et revient quelques minutes après en nous tendant une clé. On nous fait confiance, c’est sympathique. Et nous découvrons, en effet, un intérieur qui mérite le coup d’œil.

 

826g2 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

826g3 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Non pas tant du côté de l’iconostase, qui n’a rien d’exceptionnel, mais en contemplant les fresques qui datent de l’époque de la construction. À commencer par cette Annonciation, qui encadre une ouverture.

 

826g4 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Il y a aussi la sélection de scènes de la vie du Christ, dont le choix relève plus d’une tradition quasiment obligatoire que de la liberté de l’artiste ou de la sensibilité du commanditaire. Je ne parle pas, bien sûr, des scènes de la Passion du Christ puisqu’elles sont fondatrices du christianisme, mais par exemple de la résurrection de Lazare, ci-dessus, plutôt que la guérison de l’aveugle ou la tentation au désert. Cela dit, Il est intéressant, d’une église à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’une tradition catholique à une tradition orthodoxe, de voir toujours les mêmes scènes et de pouvoir comparer le traitement par l’artiste de l’Annonciation ou de la résurrection de Lazare. Comme de la Passion, que je montre ci-dessous.

 

826g5 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

826g6 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Voilà donc la scène du baiser de Judas, et en bas à droite sans aucun souci de perspective, saint Pierre en train de couper l’oreille du serviteur du grand prêtre, puisqu’ils sont représentés en tout petit alors qu’ils sont au premier plan. Il est une tradition qui vient de l’Antiquité, où les dieux sont représentés beaucoup plus grands que les simples humains, et que souvent le christianisme a adoptée, Jésus étant plus grand que ses disciples. Mais ici Judas et les soldats sont proportionnés à Jésus, ce n’est donc pas ce qui explique la taille de Pierre et de sa victime.

 

Par ailleurs, Judas a trahi pour le prix de trente talents. Le talent est une monnaie grecque –et non romaine– en argent, dont le poids est celui d’un pied cube d’eau. Le problème est de savoir la dimension du pied utilisée à Jérusalem en 33 de notre ère, car elle est variable selon les cités. Disons que trente talents doivent représenter pas loin de 780 kilogrammes d’argent, une somme considérable. Si j’essaie de calculer, je convertis ce poids en onces troy, l’actuelle unité de mesure des métaux précieux. Cela en fait 25000. Selon la cotation de l’argent, on arrive à six cent soixante mille Euros. C’est beaucoup. Dans son évangile, saint Mathieu écrit "Judas jeta les pièces d'argent dans le temple, se retira, et alla se pendre." Telle est la scène représentée ici, et qui n’est pas fréquente. Peut-être parce que, selon les Actes des apôtres, la mort de Judas est différente. "Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s'est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues". Cette différence peut expliquer que l’on s’abstienne pour éviter d’avoir à faire le choix entre les versions. Mais il est une chose qui m’étonne. Mathieu est contemporain de Jésus et de Judas, l’un étant son maître, l’autre son condisciple. Il ne peut ignorer la monnaie de son temps. Il l’ignore d’autant moins qu’avant de suivre Jésus il exerçait les fonctions de publicain, autrement dit fonctionnaire chargé de la perception des impôts. Or je suis sûr du poids du talent d’argent, et pour lever tout doute je viens de le vérifier dans mon Guide grec antique (Paul Faure et Marie-Jeanne Gaignerot, éditions Hachette 1991, page 129) ainsi que sur divers sites Internet. C’est plus de trois quarts de tonne que Judas a jetés dans le temple. Il faudrait l’imaginer faisant plusieurs tours avec sa brouette (car si la plus ancienne représentation de brouette date du treizième siècle de notre ère, des inventaires grecs de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ semblent bien faire allusion à ce genre de véhicule), ou bien venant déverser son tombereau tiré par des bœufs. On est bien loin des représentations de la Renaissance où, lors de la Cène, Judas est attablé, tenant dans sa main, cachée sous la table, une petite bourse gonflée. Cela ressemblerait davantage à un camion blindé de transport de fonds estampillé Brink’s, garé discrètement le long du trottoir d’une petite rue adjacente.

 

826g7 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Suivant la chronologie de Jésus, je trouve, tout en haut de part et d’autre de la poutre, le calvaire avec Jésus en croix, mais les croix des deux larrons sont absentes de la représentation, et à droite la descente de croix. On note que sur ces deux images, sont représentés la lune et le soleil.

 

826g8 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Cette fresque est en assez mauvais état, ce qui au premier moment rend difficile son interprétation, mais en y regardant de plus près, on distingue que la main de l’homme en vêtement sombre et le regard tourné vers nous est posée sur le flanc du personnage central qui ne peut être que Jésus, lequel abaisse le manteau de son épaule gauche, découvrant son épaule, son bras, son flanc. C’est donc, après la résurrection de Jésus, le moment où Thomas incrédule met sa main dans la plaie de Jésus pour le reconnaître. Et puis, levant tout doute, on s’aperçoit qu’en haut l’inscription dit “ê psêlaphês tou Thôma”, autrement dit “la palpation de Thomas”. Selon l’évangile de saint Jean, “Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : ‘Nous avons vu le Seigneur.’ Mais il leur dit : ‘Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.’ Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, se présenta au milieu d’eux, et dit : ‘La paix soit avec vous.’ Puis il dit à Thomas : ‘Avance ici ton doigt, et regarde mes mains, avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais crois.’ Thomas lui répondit : ‘Mon Seigneur et mon Dieu !’ Jésus lui dit : ‘Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru’.”

 

826g9 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

 

Terminons cette visite d’Agios Nikolaos (Metamorfosis) de Plati avec cette vue de tout le panneau de fond, derrière la poutre, avec la représentation de la Dormition de la Panagia, sujet partout répété et qui montre la très grande dévotion à la Vierge Marie. Après cette visite, nous avons soigneusement refermé la porte et sommes retournés vers le village où les mêmes messieurs étaient toujours assis derrière les mêmes tables, et avons restitué la clé en leur disant evkharisto parapoly.

 

Dans cette église, je le disais, nous étions en 1591. Avançons de seulement 29 ans. En 1620, dans la région ont proliféré les contrefaçons de monnaies d’or et d’argent. Le gouverneur de Roumélie envoie des inspecteurs. Dès l'année suivante, en 1621, Prespa est le théâtre d’actions de klephtes. Intégré à l’Empire Ottoman Prespa n’est plus enclavée dans des frontières administratives, et une grande part de la population émigre. Les personnes qui restent sur place conservent leur attachement à l’orthodoxie, mais pour survivre on met ses principes religieux dans sa poche avec son mouchoir par-dessus, et on pratique le brigandage. À partir de 1715, le kazade (la province) de Prespa est chargé de sécuriser les routes, infestées de bandits de grands chemins.

 

Puis viennent, au dix-neuvième siècle, en même temps que dans toute la Grèce, des mouvements de libération, mais l’économie doit être assez prospère si l’on en croit la qualité des églises et des maisons, ces dernières appartenant à des représentants de la Turquie, ou à des propriétaires qui s’inspirent du style des maisons urbaines, par exemple celles de Bitola (actuel FYROM). Dans la seconde moitié du siècle, alors que la plus grande partie de la Grèce est libérée, le territoire reste sous tutelle ottomane, mais Prespa est revendiquée auprès des Ottomans par les Bulgares d’un côté, par les Grecs de l’autre. Finalement, après des répressions qui ont provoqué l’émigration de beaucoup vers la Roumanie, les USA, le Canada, Prespa est rattaché à la Grèce, et la frontière est fixée en 1913 par le traité de Bucarest. Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, on a parlé ici principalement le turc (les Turco-Albanais), puis viennent le slavo-macédonien, l’Albanais, le Valaque. En dernière place vient le grec…

 

Pendant la Première Guerre Mondiale, ce sont des troupes françaises qui sont chargées de garder la frontière contre les Bulgaro-Germains. Lors du dramatique échange de populations, 88 familles de réfugiés grecs venant des rives de la Mer Noire (ici on parle du Pont Euxin, et en grec on se limite au premier mot, que l’on prononce Ponn’doss) s’installent à Prespa dans un premier temps, mais bientôt ces familles repartent vers l’Amérique ou vers l’Autriche, entraînant avec elles des locaux. Toutefois, on a laissé à Prespa des membres de la famille, un terrain, son cœur… Aussi, s’enrichissant à l’étranger –les Grecs de la diaspora sont pour la plupart très actifs, très entreprenants, tandis que beaucoup de Grecs de Grèce sont, quoique fidèles au christianisme, profondément marqués par le fatalisme musulman–, les expatriés envoient des fonds qui permettent d’accélérer la reconstruction. Puis viennent la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation italienne, et de 1946 à 1949 c’est la terrible guerre civile. Sous la domination des Partisans communistes (dénommés “Armée grecque démocratique”) ont lieu de nombreuses déportations vers des pays du Pacte de Varsovie qu’il s’agit de repeupler.  L’époque est proche, elle est dans les mémoires. L’une des personnes que nous avons rencontrées nous a raconté que sa grand-mère, en compagnie de plusieurs de ses enfants (dont le père de notre interlocutrice, alors tout petit) ont ainsi été enlevés et envoyés en Pologne, tandis que son grand-père, qui était absent, ainsi que la fille aînée, ont échappé à la rafle, mais sont restés longtemps sans savoir ce qui était advenu du reste de la famille. Par ailleurs, nous sommes entrés dans une épicerie pour acheter des haricots de Prespa et du soda bien frais. Quand, à l’habituelle question “d’où venez-vous ?”, nous avons répondu “de France”, le patron, un homme d’âge mûr, a prononcé le nom de Maria Skłodowska Curie, dans sa forme polonaise, alors qu’en général les gens évoquent François Hollande ou le PSG. Devant notre étonnement, il nous a dit avoir été enlevé tout petit garçon et envoyé en Pologne, seul, sans famille. Quoiqu’il ait durement souffert de cette situation (il ne peut en être autrement), il était heureux, ensuite, de s’entretenir en polonais avec Natacha. Je ne saurais dire de quoi, je ne comprends pas un mot de cette langue. Seulement 1400 habitants à Prespa, nous n’en avons bien sûr rencontré qu’une infime partie, et sur ce nombre deux familles touchées par ces déportations. C’est dire l’ampleur de ces actions, ici tout particulièrement. Parce que les troubles ont été encore plus violents qu’ailleurs, la région de Prespa est restée sous contrôle militaire direct depuis la fin de la guerre civile et jusqu’à la chute du régime des Colonels en 1974.

 

826h1 Maison abandonnée (île d'Agios Achilleios, Prespa)

 

826h2 Maison abandonnée sur l'île d'Agios Achilleios

 

Suite à toutes ces dramatiques années de guerre, étrangère ou civile, des villages entiers sont en cendres ou abattus sous les bombes. Beaucoup d’habitants fuient à l’étranger. Dans les années 1950, les lieux sont presque déserts. L’État, alors, tente de repeupler Prespa en y sédentarisant 300 à 350 familles de paysans valaques nomades d’Épire et de Thessalie.

 

826i1 Vieille maison de brique crue (Prespa)

 

826i2a Prespa, vieux moulin à eau

 

826i2b Prespa, vieux moulin à eau

 

Aujourd’hui, Prespa est reconstruit, mais garde nombre de vestiges de son passé. Ci-dessus, nous voyons une vieille maison de brique crue, dont la technique n’est pas très éloignée de celle des Minoens en Crète ou des autochtones du néolithique. La deuxième photo montre un moulin à eau ancien, où il m’a été possible de pénétrer par l’ouverture en plein cintre que l’on voit. À l’intérieur, il reste cette roue à aubes métallique, et un bras de la rivière court toujours entre les pierres de la ruine.

 

826j Bois bien rangé à Prespa

 

De bonnes routes ont été ouvertes, le pays est complètement désenclavé, le passage de touristes apporte le monde extérieur, et la diffusion partout de la télévision, du téléphone portable, d’Internet, ont fait entrer la modernité à Prespa. Si l’on s’attend à voir un peuple de nomades récemment sédentarisés et vivant à l’ancienne, campés dans des ruines comme précédemment sous leurs tentes, on sera bien étonné. Au contraire, tout est moderne et bien ordonné comme en témoigne ce bois parfaitement rangé.

 

826k1 Prespa, Mikri Limni, pont flottant vers Agios Achille

 

Pour terminer ce trop long article, je me propose d’emmener de nouveau mes lecteurs dans l’île d’Agios Achilleios, sur Mikri Limni (le Petit Lac), en empruntant cette passerelle flottante d’environ 850 mètres de long (mesurée en comptant patiemment mes pas, ce qui risque de donner un chiffre quelque peu inexact). Nous y avons déjà vu cette superbe basilique du tsar Samuel. Les maisons abandonnées que j’ai montrées un peu plus haut en viennent aussi.

 

826k2 église Agios Georgios, île d'Agios Achilleios, Pres

 

826k3 église des Saints Apôtres, île d'Agios Achilleios,

 

Je voudrais seulement ajouter que Prespa, et plus particulièrement l’île d’Agios Achilleios, ont vu pousser comme des champignons dans un sous-bois à l’automne les églises et les monastères. Et cela tout au long des siècles. À l’entrée de cette toute petite île, un mât portant une moisson de flèches, comme à Paris pendant l’occupation allemande, indique la direction à prendre pour voir des églises. Qui, il faut bien l’avouer, sont d’inégal intérêt. Nous voyons par exemple (première photo) Agios Georgios, où nous n’avons pu pénétrer pour y voir des fresques du quinzième siècle, et dont le cimetière est encore utilisé de nos jours. Ou Agioi Apostoloi (seconde photo), les Saints Apôtres, que seul le panneau brun signalant un lieu d’intérêt culturel m’a permis d’identifier parce que, reconnaissons-le, il est difficile de reconnaître dans cet unique pan de mur une basilique byzantine des onzième et douzième siècles. Il paraît qu’une pierre provenant de cette basilique et conservée au musée de Florina porterait le nom d’un certain Iulios Krispos, bienfaiteur de la cité-état de Lyka. Cette cité se situait quelque part au sud-ouest de l’île et, selon les historiens, elle aurait prospéré pendant cinq siècles, d’environ 200 avant Jésus-Christ jusqu’à une date assez avancée dans le Bas-Empire, mais n’aurait pas disparu ensuite, puisque ce Krispos en est le bienfaiteur de nombreux siècles plus tard.

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Published by Thierry Jamard
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miriam 30/01/2013 10:25

cette histoire balkanique est passionnante surtout pour moi qui rentre de Bulgarie (juillet quand même. les fresques sont également très belles . j'ai bien aimé le Judas pendu, as-tu remarqué les
ailes noires des démons figurées en bas de la robe?

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