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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 18:49

"J’aimerais tant voir Syracuse

  L’île de Pâques et Kairouan…

 

 Avant que ma jeunesse (???) s'use 

Et que mes printemps soient partis

J'aimerais tant voir Syracuse

Pour m'en souvenir à Paris"

 

Ce que je vais dire est sans doute iconoclaste, mais de retour à Paris je préférerai me souvenir de l’île de Pâques, de Florence, de Sienne, de Rome, de Naples, de Palerme, d’Agrigente, de Raguse, de Noto et de bien d’autres que de Syracuse. Oui, Syracuse est belle, l’île d’Ortygie principalement, mais je n’ai pas eu le souffle coupé comme dans d’autres villes d’Italie ou de Sicile.

 

603a1 Syracuse, murs grecs

 

C’est en 1977-1978 que, creusant le sol pour faire un raccordement au réseau d’égouts, on a mis au jour ces murs de fortifications grecques datant de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ ou du début du quatrième. Ce sont ici les uniques témoins des murailles construites par le tyran Denys l’Ancien pour protéger sa ville contre les risques carthaginois. Difficile, dans ce que l’on voit dans ces quelques pierres au milieu de la chaussée, de reconnaître ce que les archéologues y ont vu, à savoir des murs épais, deux tours carrées de 8,35m de côté, et entre les tours une porte à deux entrées (piétons et véhicules) ouvrant sur une rue qui longeait ensuite le flanc sud du temple d’Apollon.

 

603a2 Syracuse, temple d'Apollon 

Temple d’Apollon que voici. C’est idiot, je ne m’oriente pas très bien, je crois que ces colonnes regardent vers l’ouest, le flanc sud serait donc perpendiculaire au fond, le long de la façade blanche que l’on voit sur ma photo… mais peut-être après tout ces colonnes sont-elles au sud… De toute façon, cette partie de la rue dont je parlais précédemment n’existe plus, ou alors elle est encore à découvrir dans le sol. L’édifice est le plus vieux temple de style dorique de Sicile, il date du sixième siècle avant notre ère. Une inscription devrait ne laisser aucun doute sur son attribution à Apollon, mais Cicéron, passé là alors que le temple remplissait encore son office religieux païen, le dit attribué à Artémis. Mais il est vrai qu’Apollon et Artémis étant jumeaux et très liés l’un à l’autre, il n’est pas à exclure que le temple leur ait été dédié à tous deux, quoique ce ne soit pas l’usage. Ou, ce qui se produisait parfois, le temple a changé de consécration entre sa fondation et, cinq siècles plus tard, le témoignage de Cicéron. C’est en tous cas ce qui lui est arrivé à coup sûr quand les Byzantins en ont fait une église chrétienne. L’arche ouverte dans le mur, et que l’on aperçoit très vaguement sur ma photo, date de cette époque. Et puis les Arabes sont arrivés, ils ont conquis la Sicile avec Syracuse, et ils ont utilisé le monument comme mosquée. Et quand les Normands de Roger d’Hauteville leur ont repris l’île, ils ne les ont pas chassés, ils leur ont permis de continuer à pratiquer leur culte islamique, mais ils leur ont quand même repris le temple pour le réutiliser comme église. Et aujourd’hui, on n’y célèbre plus ni Apollon, ni Artémis, ni Jésus, ni Allah, l’édifice est effondré et il n’en reste que ces quelques vestiges.

 

 

603b Syracuse, église San Cristoforo (14e siècle) 

En nous promenant ici et là dans la ville (j’adore le mot italien "girovagando"), j’ai photographié quelques sculptures que je trouve intéressantes. Ce Christ bénissant se trouve au-dessus du portail de l’église San Cristoforo (Saint Christophe), édifice du quatorzième siècle.

 

603c Syracuse 

 

Je regroupe ici quatre sculptures trouvées sur des bâtiments civils, ce que l’on appelle en français un hôtel particulier, en italien un palazzo. En fait, ce même mot palazzo va de l’hôtel particulier (palazzo Beneventano de Scicli, vu le 30 août, à comparer à l’Hôtel Carnavalet à Paris) au palais (palazzo dei Normanni à Palerme, vu le 9 juillet). Ces sculptures, presque toutes sur des bâtiments baroques, sont pour la plupart des grotesques ou des animaux. En haut, ces deux enfants sont de minuscules télamons (ou atlantes, au choix, voir mon article du 26 août). En bas à gauche, cette énorme gueule béante au-dessus d’un petit enfant qui vole sous le linteau et dont la tête émerge, prête à être engloutie par le monstre, cette tête est en fait mi-homme, mi-fauve, la frontière entre les deux semble ici ténue. Tandis qu’à droite, sur un angle de mur, la bouche ouverte est beaucoup trop petite pour dévorer l’être qui, mains dans le dos, peut-être liées, visage renversé, regarde qui le surplombe et peut-être le menace. Cet être est féminin, on lui voit de la poitrine, un joli modelé de ventre de femme, pas la bedaine d’un buveur de bière, mais soudainement le bas de son corps se transforme en quelque chose qui ressemble à de la plume ou à de la végétation. À moins que ce ne soit une vraie femme qui émerge de la terre au milieu de plantes. Amusantes ou intéressantes mais toujours belles, j’aime ces sculptures.

 

603d1 Syracuse, église du collège des Jésuites (17e siè 

603d2 Syracuse, église du collège des Jésuites (17e siè 

Nous passons ici devant l’église du collège des Jésuites, qui a été construite au dix-septième siècle. Là encore, les sculptures au-dessus du grand portail sont très élaborées, même s’il ne peut, en cette circonstance, s’agir de grotesques ni de monstres. On peut apprécier la remarquable finesse du travail de la pierre pour la couronne ou pour la robe des anges, tout autant que pour les chapiteaux corinthiens des colonnes.

 

603e1 Siracusa, chiesa dello Spirito Santo (secolo XVII) 

603e2 Syracuse, église du Saint Esprit (17e siècle) 

Sur ce quai, encastrée entre de vieilles maisons, se dresse l’église du Saint-Esprit (la chiesa dello Spirito Santo), du dix-septième siècle. Trônant sur le fronton loin au-dessus du portail, cet aigle est très beau mais très surprenant car on représente généralement l’Esprit Saint sous la forme d’une colombe, et l’aigle et les autres oiseaux de proie sont ses prédateurs naturels. La Fontaine, dans Les Deux pigeons, écrit (je cite de mémoire cette fable que j’aime) :

 

"Quelque plume y périt, mais le pis du destin

 

Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé

        Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier quand, des nues,

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs,

S’envola, s’abattit auprès d’une masure…"

 

Je comprends bien qu’il s’agit de l’emblème impérial plutôt que d’un symbole religieux, il n’empêche que cet aigle me fait souvenir qu’un siècle plus tôt, en 1527, les troupes de l’empereur Charles Quint avaient mis Rome à sac. Alors si la colombe du Saint-Esprit plane en permanence au-dessus de la tête du Saint Père pour lui inspirer son infaillibilité, cette année-là l’aigle l’avait bien emportée dans sa serre cruelle, la blanche colombe.

 603e3 Syracuse, église de l'Esprit Saint (17e siècle) 

 

603e4 Syracuse 

 En regardant bien, on se rend compte que ce n’est pas une colombe, mais un pigeon noir qui, effrayé par l’aigle de Charles Quint, s’est réfugié sur le clocher, tout là-haut. Et l’aigle a beau tendre le cou, tout en bas de ma photo, il ne l’aperçoit pas. L’autre photo, qui fait se rencontrer à l’angle, la rue des Sirènes avec le Saint Esprit… Il est des impies qui préfèrent écouter la voix des sirènes… Rude concurrence !

 

603f1 Syracuse, fontaine de Diane, Moschetti 1906 

603f2 Syracuse, fontaine de Diane, Moschetti 1906 

  Cette Fontaine de Diane, œuvre de Moschetti de 1906, est, je trouve, assez élégante et décorative. Certains détails, comme celui-ci, sont amusants. Il s’agit d’une sirène –on voit que sa jambe est remplacée par une forme serpentine, mais ce n’est pas un serpent parce que ce membre se termine en queue de poisson, c’est donc un genre de murène. Elle chevauche un monstre marin et montre à l’enfant (lui aussi à jambes de murène) comment se servir d’un harpon. Le geste est à la fois maternel et didactique, elle a un demi-sourire sur les lèvres et l’air amusé de la maman qui tente de corriger les maladresses de son enfant.

 

603g Siracusa 

  Encore une photo de sculpture à la porte d’un palazzo. Le fauve semble être un lion, mais sa crinière est bien courte. Elle existe pourtant, ce n’est donc pas une lionne. Quant à la proie, je ne saurais non plus définir sa race. Je sais bien que l’artiste n’avait certainement pas d’intentions zoologiques scientifiques, mais cette sculpture ne me donne pas l’impression de vouloir formuler une interprétation artistique des formes. Le cubisme, par exemple, réinterprète le réel, je doute que ce soit là l’intention.

 

603h1 Siracusa 

Du parvis de la cathédrale, au haut des quelques marches, on a cette vue sur le palazzo Beneventano del Bosco et sur sa belle façade baroque, son portail entouré de colonnes, ses balcons en courbes et contre-courbes, ses sculptures.

 

 

603h2 Syracuse, le château de Frédéric II 

 Syracuse se termine au sud par l’île d’Ortygie, reliée par un pont au reste de la ville. Le temple d’Apollon, la cathédrale, l’entrelacement de petites rues bordées de palazzi, tout cela se trouve à Ortygie, tout comme le château souabe de Frédéric II, ci-dessus, tout à la pointe extrême de l’île. Et aussi les murs de Denys l’Ancien que nous avons vus au début de cet article. Mais il ne faut pas en conclure que la ville grecque ancienne est confinée dans Ortygie et que la ville moderne s’étale au-delà. Ce n’est qu’à moitié vrai, car le théâtre antique et la zone archéologique sont à quinze ou vingt minutes à pied vers le nord, au milieu de quartiers modernes il est vrai. Au fait, je parle depuis des mois de Frédéric II de Souabe sans dire où se trouve cette région, parce que pour moi qui ai vécu deux ans en voisin c’est évident ; mais qui n’est pas familier des rives du Rhin peut fort bien l’ignorer. Or ici, j’ai vu un dépliant touristique qui traduit "svevo" par "suédois", ce qui est totalement faux. Frédéric II est allemand, il n’a rien à voir avec la Suède. La Souabe est une région historique mais pas administrative d’Allemagne, au contact de l’Alsace et de la Suisse. C’est grosso modo le sud-ouest du pays. Voilà pourquoi, quand j’étais à Guebwiller, il me suffisait de franchir le Rhin pour me retrouver en Souabe chez Frédéric II. Il est amusant de me retrouver à présent en Sicile, trente ans plus tard, chez lui également.

 

603h3a Siracusa, Elio Vittorini 

603h3b Sircusa, Elio Vittorini

 

 

Cet immeuble porte la plaque ci-dessus. Elio Vittorini, né ici en 1908 et mort à Milan en 1966, romancier, journaliste, éditeur, traducteur de Faulkner et de Steinbeck ("protagonista della letteratura italiana"), a énergiquement lutté contre le fascisme par ses actes et par ses écrits ("assertore di libertà").

 

603h4 Syracuse, fascistes 

Et maintenant, quelques graffiti. J’aime bien lire sur les murs, dans d’autres articles j’ai déjà mis quelques photos qui expriment la vie. La plupart du temps, ce sont des déclarations d’amour, parfois très poétiques, très recherchées, assez jolies. D’autres fois, ce sont des mots durs contre un garçon volage, contre une fille infidèle. Ou de l’humour. Je ne dis pas que cela n’existe pas en France, mais chez nous ce qui domine, ce sont les tags. Il arrive aussi que des idées politiques soient exprimées, comme ici. Le 25 avril évoqué ici, c’est le soulèvement populaire antifasciste en 1945. "La canaglia nazifascista è travolta dall’impeto dell’insurrezione popolare : bisogna annientarla" titre le journal communiste L’Unità le 25 avril 1945, soit "La canaille nazifasciste est mise en déroute par l’élan de l’insurrection populaire : il faut l’anéantir !". "L’Italia è libera, l’Italia risorgerà" titre de son côté Il Popolo, journal démocrate chrétien : "L’Italie est libre, l’Italie renaîtra". Celui qui, sur ce mur, traite de charognes ceux qui célèbrent cette date sont donc des fascistes. Mais alors qu’en Allemagne (ou en France) les néonazis sont reconnaissables, blouson de cuir, crâne rasé, croix gammée, en Italie beaucoup de gens sont nostalgiques de Mussolini, qu’ils soient assez âgés pour avoir connu ce temps-là ou qu’ils fassent référence à des faits sociaux ou historiques. "Vous savez, c’est lui qui a donné le Vatican au pape. Sans lui, notre pauvre Église n’aurait pas eu de siège". "Regardez où nous en sommes, tout le monde est menacé par le chômage. Avec lui, même à l’époque de la grande crise économique, c’était le plein emploi". "Tout le sud du pays était en friche, le sud de Rome était envahi de marais malsains, il a mis en valeur les campagnes, il a assaini les marais, il a construit des villes". Évidemment, tout cela est vrai, mais aussi il a déporté des opposants, il a emprisonné ses adversaires, il a confisqué la liberté des citoyens, il a pactisé avec le diable hitlérien, la contrepartie a été bien lourde. Il n’empêche, ce genre de graffiti fasciste n’est pas forcément le fait d’asociaux violents, et ce n’en est peut-être que plus inquiétant.

 

 

603h5 Syracuse, propos racistes 

 

Après le fascisme, le racisme. Il est vrai que l’un va rarement sans l’autre. Pour comprendre ces photos, il faut savoir que cette espèce de W est en réalité deux V accolés, signifiant VIVA. Et quand le signe est inversé tête en bas, il veut dire À BAS. En haut et en bas, ce sont des jugements orduriers contre les Arabes. Le premier associe son pays aux pays hyper développés et capitalistes, le Japon et l’Amérique, et cela de façon absurde en opposition à aucun pays en particulier, mais à une "race", à une ethnie. L’autre, celui du graffiti du bas, est encore plus ignoble. L’insulte pure, gratuite. C’est si stupide, si haineux, si violent, que cela se passe de commentaires. Entre les deux, un Marocain exprime en français quelque chose qui tient sans doute aussi du racisme, mais qui, au moins, se passe de vulgarité et d’agressivité contre "l’autre". À droite, nous ne sommes plus sur la palissade métallique, mais sur le fût d’un lampadaire. L’auteur célèbre les Noirs. Alors que le Marocain se réfère à une nationalité, à une religion, celui-ci se réfère à une couleur de peau, à un groupe ethnique. Mais enfin, comment la découverte génétique que la race humaine est unique, que 100% des gènes sont identiques chez les Blancs, les Noirs, les Jaunes, découverte qui n’est plus désormais si récente, n’est-elle pas plus diffusée ? Ou bien ceux qui parlent ainsi sont-ils négationnistes, non pas comme ceux qui prétendent que les chambres à gaz n’ont pas existé et donc que des documents ont été falsifiés, mais comme ceux qui ne croient pas aux découvertes scientifiques, qui pensent que les savants s’illusionnent et que les siècles futurs reviendront sur leurs conclusions. Après tout c’est le droit de chacun de croire ou de ne pas croire en la science, mais lorsque les conséquences sont au détriment d’autres hommes cela devient plus grave.

 

603h6 Syracuse, baignade interdite 

 

J’ai déjà dit qu’en Italie ce qui n’est pas interdit est permis et que ce qui est interdit est toléré (sauf en ce qui concerne les photos dans certains musées). C’est pourquoi, devant ce panneau interdisant la baignade dans la zone portuaire, on peut voir deux personnes à l’eau, un peu loin ce point noir est la tête d’une femme qui a fait des allers et retours à la brasse pendant un long moment, et au premier plan à droite c’est la silhouette d’un homme faisant trempette, nageant un peu sous l’eau, reprenant pied. Et avant que je ne pense que la photo, juste sous ce panneau, pourrait être intéressante, il y avait aussi deux enfants de 10 ou 12 ans qui se baignaient. Mais le mieux, le plus savoureux, c’est qu’un peu plus à gauche, impossible à cadrer en même temps que les baigneurs et le panneau (en grand angle mon zoom est limité à 18mm), deux policiers en exercice, un homme et une femme, étaient très occupés à discuter avec force gestes et à fumer leur cigarette en regardant vers la mer. Il est impossible qu’ils n’aient pas vu, mais ils sont repartis faire tranquillement leur ronde sans être intervenus. Or il ne s’agit pas là d’être répressif ou non, mais de mettre des personnes hors de danger, sans qu’il soit nécessaire pour autant de verbaliser. Mais les défenses n’étant qu’indicatives…

 

603i1 Syracuse politique 

603i2 Syracuse camion de Fribourg 

 Dans une rue, stationne ce camion de pompiers de style ancien, qui a été acheté à la ville suisse de Fribourg, si j’en crois cette inscription sur la portière ainsi que ce blason que je reconnais. Je lis "Fribourg. 1965. Service du feu". Cette voiture est à usage de propagande politique. Le nom du parti n’est pas cité, je lis seulement, en cercle autour d’une photo d’homme barbu, chevelu "Un visage propre. Liste Franco Greco". J’ai consulté son site, il est candidat à la mairie de Syracuse, sans étiquette de parti. Sur le flanc du camion, le grand titre est "Il est temps d’urgence morale!!!". Et puis je lis, au hasard "Oui à l’égalité de tous face aux besoins, à une cité ouverte, hospitalière, cultivée, responsable, solidaire", "Oui à la vraie croissance culturelle, afin que l’unique pouvoir fort soit le savoir", "Loin des intrigues, près des gens".

 

603j Syracuse, installation électrique 

 Qui sait me lire comprend que je ne me fais pas critique du haut de ma grandeur. Les différences m’intéressent, m’amusent, m’instruisent. J’ai envie de montrer ici un remarquable désordre électrique que l’on retrouve dans le hall de la plupart des immeubles anciens, et cela ne veut pas dire que je trouve ces Siciliens incapables de tout. Je me contente de constater qu’ils n’attachent pas la même importance aux mêmes choses que moi et que la plupart des Français. Et peut-être ont-il raison de consacrer leur temps à d’autres choses qui ont certainement plus d’importance, si ces installations, dans cet état, leur permettent de s’éclairer, de se climatiser, de se chauffer, d’allumer leurs ordinateurs et, en tout premier lieu parce que c’est l’essentiel, de recharger la batterie de leur "telefonino", leur portable. Ce qui ne signifie pas que, rentré en France, j’en ferai autant, parce que ma culture cartésienne est différente, parce que mon œil est habitué à plus de rigueur et d’ordre, etc. Et je ne supporte pas que, constatant une différence culturelle, on se croie obligé de l’évaluer en termes de supériorité et d’infériorité.

 

603k1 Syracuse, lessive

 

OK, OK, je me calme et je passe à autre chose. Dans toute l’Italie, et de plus en plus en allant vers le sud où le soleil est plus chaud et brille plus de jours par an, donc tout particulièrement en Sicile, les fenêtres et les balcons sont équipés de fils pour étendre le linge. Ici, je trouve comique cette rangée de slips et cela me rappelle une anecdote. Dans l’un de mes postes d’adjoint, mon proviseur était une dame charmante que j’aimais beaucoup. N’occupant pas son logement de fonction parce qu’elle disposait d’un appartement à elle à faible distance, elle avait logé gratuitement dans une pièce au rez-de-chaussée la jeune assistante britannique. Les assistants étrangers sont des étudiants qui, au milieu de leur cursus ou à la fin, viennent passer une année en France où ils sont chargés de faire de la conversation avec les élèves, ils ont un service de douze heures par semaine seulement, mais reçoivent un salaire extrêmement modeste et ni leur voyage, ni leur hébergement ne leur sont offerts par l’État. Cette année-là, notre assistante était une très jolie fille, très soignée. Devant l’immeuble des logements de fonction, une allée, une étroite pelouse plantée d’une ligne de quelques arbres, et puis la grille le long du trottoir. Ingénument, notre assistante avait tendu une corde entre deux arbres et elle y avait aligné une délicieuse collection de minuscules culottes de couleurs délicates, ornées de fleurettes, de dentelles ou de broderies, qu’elle avait lavées à la main dans sa chambre et qu’elle souhaitait laisser sécher au vent parfumé de l’automne. Descendant le matin pour aller au bureau, j’ai trouvé cette exposition entre rue et immeuble absolument désopilante, mais quand le proviseur, qui n’avait pourtant rien de la vieille fille confite dans son jus, qui était mariée et mère d’un brillant ingénieur, a su ce que son lycée exhibait à la vue des passants, elle a bondi au plafond et s’est précipitée pour faire tout enlever dare-dare à la pauvre fille qui ne comprenait pas en quoi son innocente lessive pouvait offusquer des regards. Cela dit, les slips de ma photo ont infiniment moins de charme.

 

603k2 Syracuse, vitrine éducative 

 Puisque je parlais lycée, voici une image concernant l’éducation des jeunes, même s’il ne s’agit pas précisément de programmes officiels. Il était déjà assez tard et nous rentrions vers le camping-car, la rue était pratiquement déserte. Entre ces quatre jeunes garçons et nous, les ruines des murs grecs que je montre sur ma toute première photo d’aujourd’hui. Ils étaient si occupés à regarder et à commenter entre eux la devanture qu’ils ne se sont pas retournés et ne nous ont pas vus de l’autre côté de la rue et de l’enclos des ruines. Si peut-être, en classe, ils ne sont pas toujours attentifs, voilà une leçon d’anatomie dont ils n’ont pas perdu une miette.

 

603k3 Siracusa, Viva santa Lucia 

 Mais à quelques pas de là, santa Lucia veillait, et je suis sûr que du Ciel elle faisait en sorte que les pensées de ces quatre enfants soient entièrement tournées vers le désir de connaissance et d’éducation (scientifique). Car avec la paire d’yeux qu’elle porte sur un plateau, c’est une patronne vigilante. Viva santa Lucia !

 

Voilà. J’ai montré quelques images de Syracuse, de la vie en ville. Pendant ces deux jours en compagnie d’Angelo, Sicilien pure souche qui connaît bien la ville, nous n’avons quand même pas vu que des insultes racistes, des slips en train de sécher et des gamins devant des boutiques olé-olé. Je voudrais à présent parler de deux monuments incontournables de l’île d’Ortygie.

 

604a Syracuse, duomo 

604b1 Syracuse, duomo, soubassement temple d'Athéna 

 Le premier, c’est le duomo. Situé sur une grande place bien dégagée, il dresse sa blanche façade avec une grande élégance. Cette façade date du dix-huitième siècle car la précédente s’était effondrée sous l’effet de la secousse sismique de 1693, mais l’église en elle-même est infiniment plus ancienne, comme en témoigne son soubassement antique.

 

604b2 Syracuse, duomo, colonnes du temple d'Athéna 

Ici s’élevait au sixième siècle avant Jésus-Christ un temple dont le dieu dédicataire n’est pas connu. Lorsque, en 410, la coalition grecque l’emporta sur les Carthaginois lors de la glorieuse bataille d’Himère, le butin prélevé sur l’ennemi fut colossal, aussi l’employa-t-on en grande partie pour élever, sur les bases du temple précédent, un grand sanctuaire à la déesse guerrière Athéna. L’édifice a traversé l’époque romaine, puis la cité s’est christianisée et au septième siècle de notre ère, à l’époque byzantine, au lieu de l’abattre et de reconstruire une église, on a monté des murs entre les colonnes pour en faire un espace fermé, et le temple d’Athéna est devenu une église chrétienne. L’histoire montre que, lorsque la religion change, on adapte ou on remplace. Je dis cela en pensant à l’Espagne où, à Córdoba, la mosquée a été récupérée en cathédrale, et à Séville où, à l’exception du minaret devenu campanile (la Giralda), on a rasé la mosquée pour construire "une église si grande que ceux qui la verront nous prendront pour des fous". À Syracuse, les civilisations qui se sont succédé ont toutes respecté l’édifice, devenu mosquée à l’arrivée des Arabes, consacré de nouveau au christianisme lors de la conquête normande. Sur ma photo du flanc gauche du duomo, on voit que les colonnes du temple d’Athéna ont été conservées, et le mur qui les relie est le très vieux mur du septième siècle.

 

604b3 Syracuse, duomo, colonnes du temple d'Athéna

 

604b4 Syracuse, duomo, colonnes du temple d'Athéna

 

À l’intérieur aussi, ces mêmes colonnes sont visibles, car leur diamètre dépasse largement l’épaisseur du mur. Leur forme cannelée, fuselée et pourtant massive, donne beaucoup de noblesse au bâtiment. Intelligemment, les architectes ont utilisé la même pierre à douze siècles d’intervalle pour que l’ensemble soit uniformément de ce blanc éclatant légèrement doré.

 

604c1 Siracusa, duomo 

604c2 Syracuse, duomo 

Mais, après cet historique architectural, reprenons notre visite. Nous avons gravi les quelques marches qui nous ont amené au porche. Ses arcades sont fermées par de belles grilles ouvragées qui donnent sur la place et, heureusement, cachent un peu les toiles des restaurants étalant leurs terrasses.

 

De l’autre côté, c’est le portail d’entrée qui s’ouvre entre ces deux colonnes torses sculptées de pampres et de grappes de raisin. En relation avec les paroles dans le rituel de la messe, "Toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail des hommes", ce vin qui, consacré, chez les protestants symbolise, chez les catholiques devient, le sang de Jésus répandu pour racheter les péchés du monde.

 

604d Syracuse, duomo 

La nef centrale n’est pas séparée des bas-côtés, comme d’habitude, par une rangée de colonnes soutenant la voûte, mais par un mur percé d’arcades. Au centre du temple grec d’Athéna se trouvait le naos, cette pièce fermée qui contenait la statue de la déesse et à laquelle seuls avaient accès les initiés. Lorsque les Byzantins ont fait de ce naos la nef principale, ils ont mis les bas-côtés –constitués de l’espace entre le naos et les murs extérieurs élevés par eux entre les colonnes– en communication en ouvrant ces grandes arcades. Par conséquent, ce que l’on voit à droite et à gauche de cette photo, c’est le très vieux mur du naos antique élevé voilà deux mille six cents ans et percé d’arcades il y a mille trois cents ans.

 

604e Syracuse, duomo

 

Dans le bas de la nef, je remarque cet amusant bénitier très décoratif, et qui malgré sa masse paraît léger parce que sa vasque n’est soutenue que par les fins bras de ces enfants.

 

604f Syracuse, duomo 

Les chapelles latérales ouvrant dans le bas-côté droit sont plus récentes. Elles sont fermées par des grilles ouvragées comme celle que nous avons vue sous le porche extérieur.

 

604g1 Syracuse, duomo, Madonna col Bambino 

604g2 Syracuse, duomo, ste Catherine d'Alexandrie

 

604g3 Syracuse, duomo, santa Lucia

 

Sur la photo qui montre l’alignement des colonnes antiques à l’intérieur du duomo, on entr’aperçoit des statues le long des panneaux. J’en choisis ici trois, qui sont des œuvres de la famille Gagini. La première est une Vierge à l’Enfant de Domenico Gagini. Pour les deux autres, si fines, je préfère cadrer sur des détails. Elle émanent toutes deux de l’atelier Gagini. En effet Antonello, l’un des deux fils de Domenico, a transformé l’atelier paternel en véritable industrie, il a absorbé l’atelier d’un Lombard, nombre de sculpteurs travaillent pour lui, dont ses cinq fils, il possède près de la cathédrale de Palerme un grand atelier et sur le port un autre local qui lui sert de salle d’exposition des œuvres achevées en attente d’embarquement.

 

Ma seconde photo est un fragment de la statue de sainte Catherine d’Alexandrie. Le 3 août dernier, devant une peinture la représentant, j’ai raconté son histoire et comment, mise par l’empereur en présence de cinquante philosophes païens chargés de contrer ses arguments, elle avait si brillamment défendu la cause du christianisme que les cinquante philosophes se sont convertis, ce qui leur a valu le martyre de la part de l’empereur. Je pense qu’il ne faut pas voir ici, sous son pied, une tête de philosophe (ils sont des chrétiens qui ont reçu le baptême du sang. Et puis, pourquoi seulement la tête ?), mais bien plutôt une allégorie de la philosophie antique païenne vaincue par les arguments de sainte Catherine. Mais cette tête aux pommettes saillantes, aux yeux clos, à la bouche légèrement entrouverte, à la moustache et à la longue barbe ondulées, terrassée sous la sandale victorieuse de la sainte, je la trouve absolument superbe. C’est l’œuvre d’un Gagini, mais en l’absence de tout panonceau explicatif je ne saurais être trop définitivement affirmatif, quoique ce style, cette "patte" me semble être celle d’Antonello.

 

Et la dernière photo cadre sur le visage de sainte Lucie. Nous l’avons vue tout à l’heure, en petit, dans une niche, dans la rue. Ici, c’est une grande statue d’Antonello Gagini. Cette santa Lucia est la patronne de Syracuse, mais son culte est répandu un peu partout et particulièrement en Scandinavie, surtout en Suède. Parce que son nom est en relation avec le nom de la lumière, parce que son martyre touche à ses yeux, sa célébration –le 13 décembre– y a remplacé une ancienne fête païenne célébrée en hiver, où les nuits se prolongent une grande partie de la journée –voire toute la journée au-delà du cercle polaire–, fête qui voulait éloigner l’obscurité et les mauvais esprits qu’elle recouvre. Ce jour-là, dans chaque famille suédoise, les jeunes filles portent une longue robe blanche ceinturée de rouge, et la plus jeune se ceint la tête d’une couronne de bougies blanches allumées. Puis, à la famille réunie, la sainte est censée apporter sur un plateau du café et des brioches au safran. Mais nous sommes en Sicile, revenons-y donc, avec l’histoire de la sainte. Lucie, une noble Syracusaine, convainc sa mère Eutykhia, hémorroïse inguérissable depuis quatre ans, d’aller prier sainte Agathe, protectrice de Catane, sur son tombeau. Là, Lucie tombe endormie et voit en songe Agathe qui lui dit : "Ma sœur Lucie, mieux que moi, c’est ta foi qui guérit ta mère, et tu seras pour Syracuse ce que moi je suis pour Catane". Quand elle se réveilla, Lucie trouva sa mère guérie et désormais chaque jour les deux femmes distribuaient aux pauvres leurs richesses. Or Lucie était fiancée à un soldat romain païen, mais elle décida de ne pas donner suite, de rester vierge et de consacrer sa vie à Dieu. Le fiancé, apprenant cette décision ainsi que la distribution de ce qu’il attendait en dot, dénonça sa fiancée au préfet, comme sectataire d’un culte interdit. En effet, nous sommes au tournant du troisième et du quatrième siècles, la plupart des auteurs disent en 303 ou 304 après Jésus-Christ sous l’empereur Dioclétien, quelques uns disent en 310, c’est-à-dire au temps de Maxime. Traduite devant le préfet elle a refusé de sacrifier aux idoles, ajoutant que de toute façon elle garderait son corps pur, le Saint Esprit habitant les chastes. Alors le préfet l’a menacée de la jeter en pâture à la prostitution, mais elle a répondu que son corps ne serait pas souillé si son cœur le refusait et restait pur. Quand le préfet a appelé des hommes pour la violer afin, pensait-il, de chasser cet esprit qu’elle disait saint, ils se sont retrouvés impuissants. Quand il a attaché ses jambes à deux bœufs pour l’écarteler, ces animaux n’ont pu avancer. Quand il l’a aspergée d’huile bouillante et de poix et l’a fait jeter dans un brasier, les flammes se sont écartées d’elle. Alors, pour en finir et pour châtier cette gorge qui proférait des paroles hostiles au paganisme, il lui fit arracher les yeux et transpercer la gorge d’un coup de poignard. Lucie est habituellement représentée portant une paire d’yeux sur un plateau.

 

604h Syracuse, fontaine Aréthuse 

604i Siracusa, fonte Aretusa 

Quittons maintenant le duomo. L’autre célèbre monument d’Ortygie est la fontaine Aréthuse. En Grèce, dans le Péloponnèse, coule le fleuve Alphée, du sud-est au nord-ouest et passe à Olympie avant de se jeter dans la mer Ionienne. Or Alphée, dieu du fleuve, était tombé amoureux d’Artémis, la vierge chasseresse, qui l’avait fui jusqu’en Sicile, à Syracuse. Parmi les naïades suivantes d’Artémis, l’une d’entre elles nommée Aréthuse suscita elle aussi l’amour d’Alphée (un chaud lapin, ce fleuve). Pour lui permettre d’échapper à ce dieu trop entreprenant, Artémis la changea en source, mais Alphée alors vint mêler amoureusement ses eaux à celles d’Aréthuse. Cette légende explique qu’une source d’eau douce surgisse dans cette île d’Ortygie, à quelques mètres à peine de la mer. Il existe aussi une version plus récente de la légende, imaginée par les poètes d’époque alexandrine et un peu différente. La naïade Aréthuse, chasseresse comme Artémis dont elle était l’une des suivantes, après une journée de chasse épuisante, se baignait nue dans le fleuve Alphée car elle se croyait seule. Elle nageait ingénument quand Alphée fut pris d’un ardent désir d’elle. Terrorisée, elle s’enfuit, poursuivie par le dieu. Essoufflée, à bout de forces après une longue poursuite, elle implora l’aide d’Artémis, qui l’enveloppa d’un nuage pour la cacher aux yeux d’Alphée. Mais le dieu fleuve, qui avait vu où elle avait disparu, attendit patiemment à cet endroit qu’elle réapparaisse. De peur, elle se transforma en source. De nouveau visible, elle aurait risqué que le fleuve mêle ses eaux aux siennes, alors la terre s’entrouvrit, et la source Aréthuse se mit à couler sous la terre, sous la mer, loin, très loin, jusqu’à l’île d’Ortygie, à Syracuse.

 

604j Syracuse, fontaine Aréthuse 

Dans l’eau douce de la source Aréthuse, croissent et se développent magnifiquement ces plantes. Les papyrus d’Aréthuse sont très célèbres, je ne risque donc pas de me tromper en disant que ma photo représente des papyrus, mais quand je vois la finesse de la tige de cette plante, je trouve incroyable qu’elle puisse servir de support à l’écriture. En fait, je crois qu’on en faisait des lanières en la coupant dans son épaisseur, et que l’on entrelaçait ces lanières perpendiculairement. Puis on humidifiait cette sorte de toile et on la pressait fortement pour en faire ces feuilles de papyrus sur lesquelles écrivaient les Égyptiens après en avoir enduit de colle l’une des faces. C’est ce que tient étalé sur ses genoux le célèbre Scribe accroupi du Louvre.

 

604k Syracuse, fontaine Aréthuse 

J’en finirai avec la fontaine Aréthuse en montrant cette œuvre évidemment moderne qui a été placée sur le bord. En l’absence de toute indication, je ne peux donner le nom de l’artiste. L’emplacement près de la source aidant, je n’ai en revanche aucun doute sur le sujet représenté, c’est visiblement Alphée poursuivant Aréthuse. Et je trouve que cette représentation d’un dieu fleuve et d’une naïade donne très bien, en effet, une impression de liquide courant. Ils ne reposent pas sur le sol, mais ne donnent nullement l’impression de voler. Les formes sont fluides, souples. C’est donc sur cette vue qui m’est agréable que je conclurai l’article du jour.

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Published by Thierry Jamard
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