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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 10:30

Mon blog, c’est avant tout le récit de ce que nous voyons dans notre grand, notre interminable voyage, et mes réflexions à ce sujet. Pas d’adresses de restaurants ou d’hôtels, pas de critiques de livres non plus. Ce n’est pas parce que j’ai fait des études littéraires et que j’ai, autrefois, enseigné les Lettres en lycée que je dois nécessairement tenir une chronique littéraire. Mais il y a un livre qui m’est tombé entre les mains, et qui est si proche de mes préoccupations que je ne peux manquer d’en parler, et même de lui consacrer un bref article. 

 

Ce livre s’intitule Voyage à Florence (éditions Pimientos, 2014). Ce n’est pas un guide, ce n’est pas non plus le carnet de voyage d’un journaliste ou d’un “voyageur au long cours” comme je me définis sur ma carte de visite, mais un recueil des impressions, à Florence, de quatre grands de la littérature du dix-neuvième siècle, Stendhal, Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Taine. Et c’est publié dans une collection qui comporte déjà de nombreux titres composés selon le même principe, presque tous concernant des régions de France, mais il existe aussi un Voyage en Andalousie et un Voyage à Jérusalem. Et maintenant à Florence. 


C’est à Rome, dans une librairie française près de San Luigi dei Francesi, que j’avais acheté le Rome, Naples et Florence de Stendhal. Je ne l’ai donc pas cité à Florence, que nous avions visitée précédemment. Mais citer les grands auteurs, c’est tout à fait dans mes méthodes, je l’ai fait abondamment à Rome avec Stendhal, et récemment à Istanbul avec Théophile Gautier. Je ne pouvais donc qu’être séduit par ce livre qui vient de paraître. 

 

À vrai dire, dès la troisième ligne de la préface, mon sang s’est échauffé. Je lis “Véritable foyer de ce bouillonnement de culture qui augura la fin de la longue et obscure période que fut le Moyen-Âge…” Je sais bien que l’on a longtemps enseigné en France que le Moyen-Âge avait été une époque barbare, inculte, et que nos rois à partir de François Premier nous avaient sortis de cet obscurantisme. Foin de saint Louis et de ses croisades, de Philippe le Bel et des Templiers. Puis, à partir de la Révolution, les rois sont devenus pour les écoliers d’infâmes tyrans que le peuple était parvenu à éliminer. Les historiens, quant à eux, ont su reconnaître que les églises romanes puis gothiques étaient des œuvres d’art, que les statues qui les ornent sont (parfois, ou souvent) merveilleuses, que les mosaïques de Ravenne sont d’une beauté incomparable, et qu’un peuple non dégrossi ne peut créer cela. D’ailleurs, Stendhal lui-même écrit, à propos de la cathédrale Santa Maria del Fiore, commencée en 1296: “Cette architecture du Moyen-Âge s’est emparée de toute mon âme; je croyais vivre avec le Dante” (1265-1321). Mais ce n’est que la préface, qui n’occupe que deux pages et demie. La suite est un régal. 

 

Commençons par Stendhal, puisque c’est lui que l’on rencontre en premier lieu. Il a effectué ce voyage en 1817. C’est un lieu commun que de dire qu’il se rattache au courant romantique. “En descendant l’Apennin pour arriver à Florence, mon cœur battait avec force”. “J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence”. Stendhal, on le sait, est un fondu de musique et un grand admirateur du sculpteur Canova. On ne s’étonne donc pas qu’il donne, dans sa description de la ville de Florence, une grande place aux théâtres où il va écouter des opéras, et à la sculpture moderne autant que Renaissance.

 

Stendhal n’occupe que 18 pages dans ce livre. Ce n’est rien en comparaison de Dumas qui lui fait suite avec 69 pages. Et encore, on nous avertit dans la préface que de longs développements correspondant aux recherches historiques poussées qu’il a menées sur place ont été coupés. Mais Dumas a d’abord visité Florence en 1835, puis il y a passé trois années pleines de 1840 à 1843. Il est donc évident que sa vision de la ville est toute différente. Non seulement parce que plus approfondie, mais parce qu’elle dépasse celle d’un touriste qui court d’un monument à l’autre, même si ces visites sont ponctuées de soirées de concerts. On va voir, au fil des pages, se dérouler des fêtes, la ville se remplir d’étrangers en hiver et se vider en été, le comportement du grand-duc avec les citoyens. Mais évidemment cela ne l’empêche pas de parler aussi des monuments, la cathédrale, le Palazzo Vecchio, et avec sa verve habituelle. C’est ainsi, par exemple, qu’il raconte l’éblouissement de Michel-Ange devant la coupole du Duomo, la façon inattendue dont Lorenzo Ghiberti a été désigné pour exécuter la porte du baptistère, ou les mésaventures politiques de Côme l’Ancien. Il va aussi nous conter l’exil de Dante, l’histoire des idées et des lettres en Europe occidentale, la rocambolesque biographie du pape Jean XXIII, etc. et, dans le second volume, celui qui suit le second séjour, il nous fait assister aux fêtes de la Saint-Jean à Florence. Est-il besoin de préciser que cet Alexandre Dumas est le père, l’auteur des Trois Mousquetaires, et non le fils, auteur de La Dame aux camélias. Il traite le sujet en romancier. Ce que ne fait pas réellement Stendhal, dont pourtant je place les œuvres romanesques sur la première marche du podium mondial, ex-æquo avec Dostoïevski.

 

Viennent ensuite les 34 pages de Théophile Gautier qui a visité Florence en 1840, donc à la même époque qu’Alexandre Dumas. Il commence par nous gratifier d’une assez longue description de l’arrivée à Florence, son échange de place dans la diligence pour voir le paysage depuis l’impériale et le froid glacial qui le transperce, les formalités d’entrée dans le Grand-Duché. Stendhal, déjà, avait noté –juste en passant– “J’ai déserté la voiture aussitôt après la cérémonie du passeport”. Gautier, lui, est plus explicite: “À cet endroit, on sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane, autre visite de douane: un inconvénient de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques”. Car ce n’est qu’en 1861, grâce à l’action conjuguée de Cavour et du roi de Piémont-Sardaigne Vittorio Emmanuele II, de Garibaldi et de Mazzini, que l’unité de l’Italie va se réaliser, à l’exception de la Vénétie et du Trentin, ainsi que du Latium, les États Pontificaux ayant déjà été copieusement entamés. Que l’on se reporte à une carte de l’Italie jusqu’en 1848, et l’on verra que de France on traverse la Savoie, le Piémont-Lombardie, le duché de Parme, le duché de Modène et un petit bout de la Romagne pontificale. On est loin de Schengen! Comme nous l’apprend Gautier, franchir une de ces frontières, ce n’est pas une simple formalité administrative, les malles sont fouillées. Taine, lui, voyagera en 1864. De Paris à Florence, il n’a eu à franchir que la frontière italienne.

 

Gautier est un critique d’art. Il lui arrive de dire, devant un paysage ou un personnage de caractère, que ce serait un excellent sujet pour tel peintre ou tel graveur. Et c’est avec cet œil aiguisé qu’il voit Florence. Par exemple, il s’intéresse tout particulièrement à la place du Grand-Duc, à l’équilibre de ses proportions, à son rôle dans la vie florentine. Il commente en détail les sculptures de Bandinelli, de Michel-Ange, de Vincenzo de Rossi, de Jean de Bologne, d’Orgagna, de Cellini, de Donatello… Cela pour ne pas parler des tableaux et des fresques. Et à cela Gautier sait ajouter les détails pittoresques, comme lorsqu’il parle du voyage et de la douane, comme lorsqu’il décrit son hôtel et la façon dont les Anglais ont semé dans le monde entier des hôtels à la mode anglaise, servant à table les spécialités de leur pays d’origine, ou lorsqu’il parle de la façon dont, avec des connaissances parisiennes rencontrées fortuitement, il devise longuement.

 

Les 22 pages consacrées au texte d’Hippolyte Taine terminent ce petit livre. Comme à son habitude, Taine commence par une synthèse, une vision globale de la cité et de la vie de ses habitants. On représente souvent Taine comme un historien. C’est faux. C’est un philosophe qui réfléchit sur l’histoire. Sa première vision de Florence est diachronique: “Sans doute l’ancienne cité du quinzième siècle subsiste toujours et fait le corps de la ville; mais elle n’est pas moisie comme à Sienne, reléguée dans un coin comme à Pise, salie comme à Rome, enveloppée des toiles d’araignée du moyen âge ou recouverte par la vie moderne comme une incrustation parasite”. C’est probablement très injuste à l’égard de Pise ou de Rome, encore plus de Sienne, mais cela a le mérite de considérer que les villes célèbres (et les autres) ne sont pas seulement constituées des monuments que l’on visite ou des lieux à la mode. Quand il aborde l’architecture, il la décrit à grands traits avant de revenir aux détails quelques pages plus loin, quand il parle de théâtre il en envisage la sociologie avant de citer les pièces jouées. Venant d’un pays où règne un empereur dont l’autoritarisme n’a que très légèrement faibli, il constate la liberté de la presse, la liberté d’expression, mais accuse aussi l’ignorance du public français pour expliquer le bas niveau de notre presse. C’est également en philosophe de la société et de l’histoire qu’il visite la ville: “Plus on regarde les œuvres de l’architecture, plus on les trouve propres à exprimer l’esprit général d’une époque”, dit-il en introduction à ses descriptions.

 

Les quatre auteurs sélectionnés jettent donc sur Florence un regard très personnel. Il est particulièrement intéressant de comparer ce qu’ils disent sur un même sujet. Non pas tant sur l’architecture, la sculpture ou la peinture, car il n’est pas possible à un homme de goût de décrier Michel-Ange ou Brunelleschi, que sur les Florentins et la vie à Florence. Dumas comme Gautier sont surpris par les Frères  de la Miséricorde qui secourent les malades, les accidentés, qui accompagnent les défunts, sous un habit noir de pénitent qui dissimule leur identité, confrérie à laquelle le grand-duc lui-même appartient. Mais alors que Dumas est frappé par le fait que le plus haut aristocrate agisse coude à coude avec le plus modeste ouvrier sous l’anonymat du vêtement, Gautier, lui, réfléchit plutôt au sens de la mort dans la culture nationale florentine, diamétralement opposée à la conception anglaise.

 

Tous les quatre, bien évidemment, abordent le caractère des habitants. Stendhal passe de longues heures assis hors de la ville. Il admire la beauté du regard des paysannes, mais “ces yeux si vifs et si perçants ont l’air plus disposé à vous juger qu’à vous aimer”. En ville, ses relations lui font connaître des bourgeois, des aristocrates. “L’urbanité et le savoir-vivre brillaient plus dans les discours que le naturel ou la vivacité”. La France a connu la Révolution, l’Empire, la Restauration et, le livre ayant été revu en 1826, on peut déjà sentir la proche venue des Trois Glorieuses qui engendreront la Monarchie de Juillet; aussi Stendhal peut-il être frappé par la distance que le Florentin, à l’inverse du Français, prend avec la politique, et d’ailleurs il estime que dans cette ville toute passion est un malheur.

 

Dumas confirme tout à fait le point de vue de Stendhal. Il parle d’apathie, de facilité de vivre, et constate qu’en conséquence l’industrie et le commerce sont à peu près nuls. À tel point que le grand-duc, qui souhaite que son duché progresse, est contraint de faire appel à des étrangers. Il parle aussi (et il est le seul des quatre auteurs à le faire) de la totale absence des maris auprès de leurs femmes et de l’institution du cavalier servant.

 

La physionomie est le guide de Gautier pour parler du caractère des Florentins. Leur visage trahit l’effet des invasions, des influences extérieures, qui ont fait qu’ils ne soient pas les héritiers ni les descendants des Romains de l’Antiquité. Hommes comme femmes sont marqués par une pensée plus profonde, et pour lui les Florentines “sont plus intéressantes [que les Vénitiennes ou les Romaines] et parlent davantage à l’idée; elles plairont surtout à l’écrivain psychologue”. Tel est le fruit de ses observations dans la rue, au théâtre, à l’église.

 

On ne s’étonnera pas que Taine se livre à une comparaison historique. Comme dans l’Athènes antique, l’intelligence primait le caractère, et comme à l’époque de Démosthène les Florentins en sont venus à faire “tout languissamment, avec mollesse et sans ordre”, paresseusement, cette remarque l’amenant à expliquer l’art florentin de la Renaissance par cette évolution du comportement.

 

Les classes supérieures de la société se font une règle d’aller quotidiennement se promener aux Cascine (Dumas écrit Cachines, précisant qu’il adapte son orthographe à la prononciation du mot, tandis que Gautier écrit Caschines sans se justifier, mais il explique que le mot signifie “Laiteries”, Taine quant à lui n’abordant pas le sujet). Ce qui, essentiellement, retient l’attention de Stendhal, c’est que le lieu est envahi par les Anglais et les Russes. Et comme il compare leur emplacement par rapport au centre de la ville avec celui des Champs-Élysées par rapport à Paris, le lecteur du vingt-et-unième siècle ne peut manquer de penser à l’infime proportion de Français sur les Champs-Élysées, colonisés par les Américains, les Japonais, les Italiens, les Koweitiens, les Allemands, les Chinois, les Espagnols, les… je pourrais indéfiniment allonger la liste des touristes étrangers attirés par cette avenue, croyant découvrir Paris alors qu’ils n’en voient qu’un côté cosmopolite, certes très intéressant par son métissage, mais qui n’a plus rien de typiquement français. “Florence n’est qu’un musée plein d’étrangers”, écrit Stendhal.

 

Gautier, lui aussi, note le grand nombre d’étrangers, mais pas d’un point de vue critique comme Stendhal. Il explique les raisons très diverses de leur présence ici, ce qui aide à comprendre leur comportement. Il s’amuse des ragots qui y font l’objet des conversations plus qu’il ne s’offusque de leur médisance, voire des comportements qui les provoquent et en sont le sujet.

 

Mais c’est Dumas qui en donne la description la plus complète car son séjour de plusieurs années lui a permis de voir toutes les saisons et de participer réellement à la vie de la cité. Promenade d’été, promenade d’hiver. Il décrit aussi les promeneurs, et notamment le grand-duc et chacune des personnes de sa famille, leur aspect, leur comportement, et cela est extrêmement intéressant, à la fois sur le plan sociologique et parce qu’il est amusant de se représenter la scène. Ce que ne disent pas les autres auteurs, c’est qu’il y a une suite. Quand le pernicieux brouillard envahit les Cascine, on se replie sur la porte del Prato. Mais je ne vais pas raconter tout ce que Dumas dit infiniment mieux que moi, la Pergola et le reste.

 

En conclusion, si contrairement à mes habitudes je consacre l’un de mes articles à ce livre, rompant de surcroît le rythme de mes publications sur Istanbul, c’est parce que j’ai pris un vif plaisir à sa lecture et que je voulais en faire part à mes fidèles lecteurs qui, je suppose, y trouveront le même plaisir que moi. Et puis j’ai intégré dans mon commentaire quelques “courtes citations justifiées par le caractère critique” de mon article, mais je ne voudrais pas en dire plus et ainsi enfreindre le droit d’auteur, non des quatre écrivains morts depuis plus de soixante-dix ans, mais de l’éditeur et de Mathieu Béchac qui signe la préface, la demi-page (intelligente et utile) d’introduction de chaque écrivain et qui est responsable du choix des textes publiés.

 

Tout à fait hors sujet, mais très important pour moi, je lis à la dernière page du livre: “Tiré sur papier [...] provenant de la gestion durable des forêts […]. Imprimé sur les presses de la Source d’Or, à Clermont-Ferrand, référencées Imprim’vert, à l’aide d’encres végétales et à proximité de la centrale de diffusion des livres afin de limiter au maximum le recours au transport routier”. Bravo!  

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 16/05/2014 18:56

Excellente initiative de faire partager vos lectures. mes collègues m'ont offert le Rome Florence de Stendhal dans une très belle édition

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