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13 août 2014 3 13 /08 /août /2014 09:00

915a1 Vue de Recanati (Italie, Marches)

 

915a2 Vista di Recanati (Italia, Marche)

 

Recanati n’est qu’à quelques kilomètres de Loreto (Lorette) dont j’ai parlé dans mes articles précédents, et c’était le siège de l’évêché dont dépendait la “Santa Casa”. C’était en outre la patrie du poète Leopardi et du ténor Gigli qui feront l’objet de deux articles séparés. Voilà assez de raisons d’aller y voir de plus près.

 

915a3 Vista di Recanati (Italia, Marche)

 

À peine arrive-t-on aux portes de la ville que l’on est accueilli de façon extrêmement sympathique. En effet, à environ une centaine de mètres de l’entrée, il y a une “sosta camper”, c’est-à-dire un espace aménagé pour camping-cars. Le stationnement y est gratuit, mais en outre les services sont offerts gracieusement, vidange des eaux usées, vidange du WC chimique, plein d’eau propre, et connexion électrique 240 volts. Avant d’oser me connecter, je suis allé poser la question au commissariat de police. Là, une charmante policière (una bella donna italiana) m’a confirmé que je n’avais qu’à me connecter et que tout était gratuit. Sympa, non? Je relève les coordonnées du milieu de ce parking:

N43°24’09,5”  E13°33’27,00”

Laissons  là le camping-car et allons à pied visiter cette belle petite ville parfaitement conservée dans son état des siècles passés (mais bien entretenue, bien peignée et brossée), du moins pour la partie qui se trouve intra-muros. Parce que bien sûr s’est développée à l’extérieur une urbanisation moderne, mais bien contrôlée pour ne pas défigurer le site.

 

915a4 Entrée de Recanati

 

915a5 Recanati, Italia (Marche)

 

915a6 Porte de ville de Recanati (détail)

 

Pénétrons dans la ville, et pour ce faire franchissons-en la porte.  Cette porte qui reste aujourd’hui ouverte toute la nuit, mais dont on a conservé les battants ornés de cette tête de lion. Le lion –et pas seulement sa tête– est l’emblème de Recanati. À Venise, où les reliques de saint Marc l’évangéliste ont été apportées en 828 après avoir été volées à Bucoles, près d’Alexandrie, sur ordre du doge, le lion du blason s’explique puisqu’il est le symbole de cet évangéliste. En revanche à Recanati, il y a sûrement aussi une raison mais j’ignore laquelle.

 

915b1 Recanati, place Leopardi et palais communal

 

915b2 Recanati, place Leopardi et palais communal

 

Cette belle place est la piazza Leopardi, avec au fond le palais communal et au centre la statue de Leopardi. Mais je ne veux pas en dire plus, ni en montrer plus aujourd’hui au sujet de ce grand homme.

 

915b3 Recanati, Torre Civica

 

915b4 Recanati, lion emblème de la ville

 

Cette tour est la Torre Civica , avec le lion de son blason plaqué sur l’une de ses faces. Elle dresse, sur un carré de neuf mètres de côté, ses trente-six mètres de haut jusqu’au sommet de ses créneaux gibelins en encorbellement. Gibelins car, construite vers 1160, elle a vu sa partie supérieure restaurée après le terrible incendie qui avait quasiment détruit le Palais des Prieurs auquel elle était accolée et qui l’avait endommagée. Or cette restauration intervient en 1322, alors que les Gibelins se sont emparés de la ville, et que la population ne parviendra à les en chasser qu’en 1355. Le nouveau palais des Prieurs, de 1467, l’a laissée indépendante, mais c’est surtout la construction du Palazzo Comunale” et la rénovation de la place Leopardi à la fin du dix-neuvième siècle qui l’ont ainsi totalement isolée et mise en valeur.

 

915c1 en ville à Recanati, la porte San Filippo

 

915c2 en ville à Recanati

 

915c3 en ville à Recanati

 

Juste quelques images choisies parmi toutes celles que j’ai prises de cette ville si pleine de son charme ancien. Ici, on passe par la Porta di San Filippo. On voit comment Recanati a été bien conservée. Jusqu’aux anneaux dans les murs pour attacher son cheval. Malgré tout ce qu’il y a à voir ici, nous n’avions pas vraiment besoin de trois jours pour en faire le tour, mais nous sommes restés pour le plaisir de déambuler dans ces ruelles moyenâgeuses.

 

915d1 Palazzo Antici à Recanati (16e s.)

 

915d2 Scuderie (écuries) Antici, à Recanati

 

Dans la même petite rue se trouve d’un côté le Palazzo Antici (première photo) et, en face, les Scuderie Antici (les écuries, seconde photo). Il paraît que l’intérieur de ce palais du seizième siècle est beau, mais il faut bien avouer que sa façade est bien banale. Je l’avais prise de jour, et en repassant un soir j’ai pensé que les ombres lui donnaient un peu plus de cachet. Au-dessus du portail d’entrée, est gravé le nom RAPHAEL ANTIQUUS de part et d’autre du blason. À l’intérieur se trouve une chapelle privée où a été célébré le mariage d’Adelaide Antici (je ne mets pas d’accent sur le E ni de tréma sur le I parce que c’est en italien) avec Monaldo Leopardi, le père du poète.

 

C’est le cardinal Tommaso Antici qui a décidé en 1870 de la restructuration du palais et en même temps de la construction des écuries. Je lis que dans les niches de la façade se trouvent des statues romaines représentant des femmes dans des vêtements drapés, l’une du premier siècle après Jésus-Christ, et l’autre du deuxième siècle. Femmes drapées, à l’évidence il ne peut s’agir des petits bustes en haut sur les côtés. Ces statues ont donc été ôtées des grandes niches qui encadrent le portail. Définitivement, pour les mettre dans un musée? Temporairement, pour les rénover? Ou bien ont-elles été volées? Je l’ignore.

 

915d3 Recanati. Ici s'est arrêté Garibaldi en décembre 1

 

Si le palais Antici a été le cadre de vie d’une famille illustre au cours de plusieurs siècles, cet immeuble n’a connu que de très brefs moments de gloire. La plaque, sur la façade, informe qu’en décembre 1848, Giuseppe Garibaldi s’est arrêté là une petite heure dans sa course vers Rome.

 

915e1 Recanati, le lycée Leopardi (palazzo Venieri)

 

915e2 lycée Leopardi (palazzo Venieri) à Recanati

 

Autre beau palais, le Palazzo Venieri. C’est en effet le cardinal Giacomo Venieri qui l’a voulu, en 1473. Et puis le comte Roberto Carradori, qui en avait fait l’acquisition, l’a fait radicalement transformer en 1729. La Commune de Recanati a subventionné les travaux à hauteur de 1500 écus, en échange de quoi elle se réservait le droit d’utiliser les loggias du rez-de-chaussée les jours de fête. Selon un plan typiquement toscan –nous sommes dans les Marches mais l’architecte Giuliano da Majanoétait toscan–  les bâtiments s’ordonnent autour d’une cour centrale à portiques. Disposition idéale pour l’usage d’aujourd’hui: c’est la cour de récréation du lycée Leopardi, avec ses graffiti amoureux et ses cœurs transpercés de flèches sur ses colonnes.

 

915f1 Maria Bonacci Brunamonti, poétesse, a vécu ici

 

Par sa superficie, la ville est petite, mais n’oublions pas que c’était un évêché, que la proximité de Lorette y attirait beaucoup de monde, que plusieurs cardinaux en sont issus. Il ne faut donc pas s’étonner d’y trouver nombre de célébrités. Ainsi sur l’immeuble blanc de cette photo, une plaque informe que la poétesse Maria Alinda Bonacci-Brunamonti (1841-1903) a étudié et composé ici de 1860 à 1868. Son père Gratiliano Bonacci était natif de Recanati, mais enseignant de rhétorique à Pérouse, aussi est-ce là qu’elle est née. Quand les événements politiques ont contraint la famille de quitter Pérouse, on retrouve Maria ici. Son père lui avait donné une éducation classique, comme on peut s’en douter, et ses premiers vers avaient été très inspirés du catholicisme inculqué par sa mère. Mais voilà que surviennent les événements du Risorgimento et de l’unité italienne. Maria, alors, insiste tellement qu’elle obtient le droit de participer au referendum, seule et unique femme à pouvoir prendre part au vote, et ses vers deviennent fortement patriotiques et anti-pontificaux. Lorsqu’elle épouse, en 1868, Pietro Brunamonti, professeur de philosophie du droit à l’université de Pérouse, elle quitte Recanati pour suivre son mari. Pour illustrer ce que je viens de dire, je citerai deux de ses recueils, l’un de 1854 intitulé Canti alla Madonna della fanciulla Maria Alinda Bonacci et l’autre de 1860, Canti nazionali.

 

915f2 Biagio Biagetti et Cesare Lombroso ont vécu ici

 

Ici, sur la plaque je lis “Biagio Biagetti (1877-1948), peintre, critique et historien de l’art sacré, fondateur du laboratoire de restauration des œuvres d’art au Vatican [suivent tous ses titres], a vécu ici, laissant de lui-même et de ses œuvres un souvenir vivant”. Sur la même façade, juste au-dessus, il y a une autre plaque que l’on ne distingue pas sur ma photo parce qu’elle est blanche sur le mur blanc. Elle dit que Cesare Lombroso, le père de l’anthropologie criminelle, est venu à Recanati en septembre 1904 en tant qu’admirateur de Leopardi pour connaître la terre de ce génie, et on a voulu l’accueillir comme un autre grand Italien. J’ajoute que, si Lombroso (1835-1909) est sans conteste un grand savant, il était dans ses théories un peu trop raciste à mon goût.

 

915f3 Le compositeur Giuseppe Persiani est né ici

 

Encore une grande figure de l’art à Recanati. La plaque dit sobrement “Maison natale de Giuseppe Persiani, compositeur de musique. 1799-1869”. C’est surtout un auteur d’opéras, et cela dès avant son mariage avec une soprano dont, désormais, il fera tout pour favoriser la carrière. À noter que le théâtre de Recanati, dont je parlerai dans un prochain article à propos du ténor Gigli, a reçu le nom de Théâtre Persiani.

 

915g1a chiesa di Sant'Anna, Recanati

 

915g1b dans l'église Ste Anne, à Recanati

 

915g1c copie de la statue de la Vierge de la Santa Casa

 

Laissons là les célébrités de la ville et voyons quelques églises. Une bulle de 1249 du pape Innocent IV recense, dans l’évêché de Recanati, l’église Sant’Angelo. Parce que les femmes (?), les vieillards, les invalides ne pouvaient se rendre à Lorette, au début du quatorzième siècle on a dédié un autel à la Vierge de Lorette, et en 1613 cet autel a été enserré dans un revêtement de marbre rappelant celui de la Santa Casa. Ci-dessus, on voit ce revêtement de marbre, dont j’ai agrandi l’Annonciation en deux parties (si, dans les dimensions imposées par le blog, j’avais conservé ce qui sépare ces parties, l’image n’aurait été lisible que sur un grand écran), et la statue de la Vierge qui est une exacte copie de celle de la Santa Casa de Lorette. À Lorette la photo en est interdite, pas ici, je peux donc montrer aujourd’hui cette copie.

 

En 1575 était née une confraternité de Sainte-Anne  qui avait la charge de cette église et d’un hôpital qui lui était lié. C’est ainsi qu’au dix-septième siècle l’église a changé de nom et a été vouée à sainte Anne. Si, dans la frise au-dessus de l’Annonciation, il y a entre autres les blasons des évêques Pietro Leopardi et Tommaso Antici, deux familles que nous connaissons bien, c’est parce que c’est eux qui, au dix-neuvième siècle, ont fait remodeler la façade. Mais voilà que le 2 décembre 1864, la voûte de la chapelle consacrée à Notre-Dame de Lorette s’effondre, brisant statues, candélabres, dorures, l’autel, mais causant des dommages à toute l’église, rendant nécessaire une restauration complète menée en 1865-1866.

 

915g2a Recanati, chiesa di San Domenico

 

915g2b Recanati, église San Domenico

 

L’église Saint-Dominique (San Domenico) est, comme son nom le laisse supposer, une église des Dominicains. Elle remonte à la fin du treizième siècle ou au début du quatorzième mais son portail monumental date de la Renaissance et de grandes transformations ont eu lieu aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. J’ai un sympathique correspondant prénommé Denis qui est un grand spécialiste des lions stylophores (qui portent des colonnes) italiens, je me devais donc, en clin d’œil, de publier cette église-ci. Le grand peintre Lorenzo Lotto avait décoré le maître-autel, mais son œuvre a été transférée au musée.

 

915g3a chiesa di Sant'Agostino, Recanati

 

915g3b église Sant'Agostino, Recanati

 

915g4a Couvent Sant'Agostino, Recanati

 

915g4b Couvent Sant'Agostino, Recanati

 

L’église et le couvent di Sant’Agostino (Saint-Augustin) ont été construits vers 1270. Le splendide portail que nous voyons ici, avec ses sphinx stylophores (désolé, cher Denis, ce ne sont pas des lions…), date de 1484. Comme celui de San Domenico, il est dû au crayon du Toscan Giuliano da Majano, celui-là dont nous avons vu tout à l’heure le Palazzo Venieri (lycée Leopardi). C’est le Flamand Jean de Flandre qui l’a sculpté, tandis que celui de San Domenico est dû au ciseau d’un autre Flamand, Jacobus Johannes.

 

Côté couvent, sa disposition a complètement changé lors d’une restructuration au quatorzième siècle. Le poste de carabiniers mitoyen (que je n’ai pas photographie parce qu’il manque d’intérêt) faisait partie du complexe, qui s’ordonne essentiellement autour du vaste cloître central que l’on voit ici. C’est sur le côté ouest que l’on peut observer des voûtes légèrement ogivales: là se trouve la partie la plus ancienne, qui était recouverte de fresques de la seconde moitié du quinzième siècle dont il ne reste presque plus de traces visibles.

 

Quant au campanile du quatorzième siècle, sa toiture était conique jusqu’à une réfection du dix-neuvième siècle. Leopardi y fait allusion dans son poème lyrique Il Passero Solitario:

D'in su la vetta della torre antica,

 Passero solitario, alla campagna

 Cantando vai finchè non more il giorno;

 Ed erra l'armonia per questa valle”.

 

Je n’ai pas sous la main de traduction de ces vers, alors malgré mon niveau d’italien au ras des pâquerettes je vais m’y essayer pour qui en sait encore moins que moi: “Du plus haut de l’antique tour, moineau solitaire, par les champs tu vas gazouiller tant que le jour n’est pas mort; et l’harmonie erre dans cette vallée”.

 

915g5a Santa Maria di Montemorello, Recanati

 

915g5b Santa Maria di Montemorello, Recanati

 

À présent, nous voyons l’église Santa Maria di Montemorello , qui date du seizième siècle. Elle se trouve en plein centre de la ville, juste entre le palais de la famille Leopardi et la maison de celle que dans ses vers il appelle Silvia, en réalité Teresa Fattorini, la fille du cocher des Leopardi, que la tuberculose a emportée toute jeune en 1818 (elle avait une vingtaine d’années):

 D’in su i veroni del paterno ostello

 porgea gli orecchi al suon della tua voce,

 ed alla man veloce

 che percorrea la faticosa tela”.

 

Risquons-nous de nouveau à une traduction: “Depuis les balcons de l’hôtel paternel je prêtais l’oreille au son de ta voix, et à la main rapide qui courait sur la fatigante toile”.

 

C’est dans cette église, paroisse naturelle de la famille, que Giacomo Leopardi a été baptisé en 1798.

 

915g6 Recanati, cathédrale San Flaviano

 

Recanati étant un évêché, je ne peux pas manquer de m’arrêter un instant devant la cathédrale San Flaviano (Saint-Flavien). Recanati est née des cendres de la ville antique de Helvia Recina au sixième siècle, et un Flaviano di Ricinaen a été le premier évêque. C’est donc très probablement lui qui est le saint patron de cette église, quoique la tradition veuille que ce soit plutôt le saint Flavien patriarche de Constantinople qui a subi le martyre en 449. Il ne reste presque rien d’une église primitive construite avant l’an mil, l’actuelle remontant au début du treizième siècle, avant d’être restructurée entre 1389 et 1412 et de subir bien des embellissements au dix-septième siècle. Le palais épiscopal qui lui est mitoyen a été transformé en musée diocésain.

 

915h Recanati, une plaque humoristique

 

Avant de parler dans mes trois prochains articles de la pinacothèque du Museo Civico, du théâtre Persiani avec le souvenir de Gigli, de Leopardi avec sa maison natale et les caves de sa famille, je laisse une petite place à l’humour italien de cette plaque sur le portillon d’un jardin devant une villa. “Attention au chien… et à son maître”.

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Published by Thierry Jamard
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