Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 09:00

Nous visitons aujourd’hui une grande maison antique, dont les plus anciens éléments remontent à l’époque de la République romaine et qui a, sous l’Empire, dans la première moitié du troisième siècle de notre ère, été habitée par un chirurgien. La piazza Ferrari est juste sur le côté de l’église San Francesco Saverio que j’ai montrée dans mon article Rimini, promenades en ville (l’arbre de ma photo est sur la place Ferrari). Or en 1989, on a voulu remodeler cette place et, à environ deux mètres cinquante sous le sol, on est tombé sur des mosaïques. Arrêt des travaux, place aux archéologues pour des fouilles soignées. C’est ainsi que l’on a mis au jour cette fameuse Domus del Chirurgo, la Maison du Chirurgien.

 

923a1 Rimini sur Google Earth

 

923a2 tombe 6e-7e s. et mosaïque 1er s. avant JC

 

Les recherches se sont poursuivies au-dessous, et c’est ainsi que l’on a vu que des structures du premier siècle avant Jésus-Christ avaient existé. Depuis cette époque, le rivage de la mer a beaucoup reculé, car la maison était à l’extrémité nord de la ville, tout près de la côte. Au nord? En regardant la carte actuelle, on peut être étonné, parce que la plage de Rimini est orientée nord-ouest-sud-est, mais il y a au nord de la ville, à l’estuaire du fleuve Marecchia, un décrochement qui forme une baie orientée ouest-est, et c’est cette baie bordant la maison du chirurgien qui a reculé avec les alluvions apportées par le fleuve. Ma copie d’écran de Google Earth permet d’éclairer les explications. La tombe ci-dessus est beaucoup plus tardive (j’en parlerai plus loin), mais elle a été creusée dans la mosaïque de sol de cette maison d’époque républicaine.

 

923b1 ce qu'a pu être la maison du chirurgien à Rimini

 

923b2 Rimini, Domus del Chirurgo, l'entrée

 

Dans la seconde moitié du deuxième siècle après Jésus-Christ, on n’a pas abattu la vieille maison, mais on l’a complètement remodelée et modifiée, ce qui explique que l’on ne puisse pas en voir grand-chose, et en dehors de la mosaïque brisée pour creuser la tombe, seuls les archéologues peuvent discerner qu’elle a existé. Au Museo della Città , dont je parlerai dans mon prochain article, il est bien sûr largement question de cette maison, et le musée en propose une intéressante maquette en éclaté. Au milieu du troisième siècle, un violent incendie a détruit la maison. On suppose que, puisque c’est l’époque des grandes invasions barbares, notamment des Juthunges (en 259-260, en provenance de l’actuelle Bavière) qui ont tout saccagé, brûlé, pillé, c’est le sort qu’elle a subi, d’autant plus que bien d’autres bâtiments d’Ariminum-Rimini ont également brûlé, que cette maison n’a pas été reconstruite et que le secteur a été déserté. Par ailleurs, la datation correspond très précisément, car on a retrouvé un pécule de quatre-vingt-neuf pièces de monnaie dont les plus récentes sont de 257-258. La végétation s’est développée sur les ruines, et c’est ce qui a permis à ces restes de traverser les siècles jusqu’à nous. Entrons donc dans les lieux. Après avoir franchi le vestibulum, c’est-à-dire l’entrée, on arrive dans la pièce dont on voit ci-dessus la mosaïque de sol. Cette pièce est comme une seconde entrée, qui donne accès aux diverses parties de la demeure.

 

923c1 jardin de la maison du chirurgien, Rimini

 

923c2 jardin de la maison du chirurgien, Rimini

 

923c3 Rimini, canalisation, maison du chirurgien

 

Sur la droite de cette pièce d’entrée, on accédait au jardin. Ce n’est pas un plan traditionnel de maison de type romain, qui s’organise autour d’une cour centrale bordée d’un péristyle. Du jardin, il ne reste quasiment rien, sauf un puits et un petit bout de canalisation.

 

923d1 corridor de la maison du chirurgien, Rimini

 

Sur le côté gauche et longeant l’entrée, un couloir dessert plusieurs pièces. Sur cette photo, on comprend qu’au premier plan, devant le couloir, c’est le mur du jardin, et que sur l’autre flanc du couloir des portes donnent accès à des pièces, ici ce sont à gauche la chambre à coucher et à droite le cabinet de consultation. Nous allons y revenir. À un bout du couloir, les archéologues ont trouvé les restes d’un meuble sur lequel reposaient trois mortiers de pierre, et un quatrième mortier sur le sol. À l’autre bout, sur un meuble de bois, il y avait des bibelots de bronze, parmi lesquels un Amour ailé.

 

923d2 triclinium, Domus del Chirurgo, Rimini

 

Si l’on suit ce couloir vers la gauche, on arrive dans une pièce dont je montre ici un détail de la mosaïque de sol. Cette panthère, qui a sa sœur à l’opposé, orne la mosaïque d’une pièce trapézoïdale identifiée comme le triclinium, autrement dit la salle à manger. Au centre, ce grand canthare, vase à verser le vin, symbolise l’usage de la salle. Par ailleurs, sur trois côtés, il y a une large bande de mosaïque blanche. En effet, les lits de banquet étant placés le long des murs, il était inutile de décorer le sol sous eux. Avec tous ces éléments, aucun doute: c’est bien le triclinium.

 

923d3 musée de Rimini, pinax oriental

 

Ce petit tableau en pâte de verre représentant une dorade, un maquereau, un dauphin (je lis dans un petit livre très sérieux, en italien, qu’il représente trois poissons. Hé non, le dauphin est un mammifère…) était fixé au mur du triclinium, près de la porte, en face de la fenêtre. Je lis que ce genre d’objet provient soit d’Alexandrie, soit d’Athènes, soit de Corinthe. Or à cette époque, dans le monde romain, les médecins ne sont plus, comme à l’époque classique, des esclaves ou des affranchis. Ce sont des hommes libres, généralement formés à Alexandrie, à Athènes ou à Corinthe. D’où l’hypothèse que ce médecin a apporté cet objet avec lui et que, dans sa salle à manger personnelle, il constitue un souvenir de sa ville d’origine ou de la ville où il a été étudiant.

 

923d4 Chambre du patient du chirurgien de Rimini

 

923d5 Chambre du patient du chirurgien de Rimini

 

La salle que nous avons aperçue sur la droite derrière une porte de ma photo du couloir est une chambre dans son état actuel et telle que les éléments retrouvés permettent au musée de la recomposer. Il s’y trouvait un lit et, du fait de sa position dans le cabinet médical avec une autre porte donnant sur la salle voisine, il est clair que ce n’était pas une chambre à coucher, mais une salle de repos ou une salle d’intervention chirurgicale. On a retrouvé là des restes du lit de bois qui était placé le long d’un mur et des fragments des sangles qui servaient de sommier, raison pour laquelle ici aussi la mosaïque du sol sous ce mur ne comporte aucun dessin. Sur le mur de cette pièce a été trouvé un très important graffito. Je mets entre crochets ce que les épigraphistes ont restitué, mais n’est pas lisible: [Eut]YCH[es] [ho]MO BONUS [hic h]ABITAT [hic su]NT MISERI, c’est-à-dire “Eutychès, homme bon, habite ici. Ici il y a de pauvres gens”. C’est donc un patient qui, placé ici en récupération après une intervention, exprime sa satisfaction. Et nous apprenons ainsi le nom de ce médecin, qui a une consonance grecque et qui signifie “Bonheur”.

 

923d6 la pièce d'Orphée (Rimini)

 

923d7 mosaïque d'Orphée, domus del Chirurgo, Rimini

 

923d8 Rimini, reconstitution du cabinet du médecin

 

De là, nous passons dans la pièce contiguë, dite Salle d’Orphée, en référence à sa mosaïque de sol, carré dans lequel est inscrit un cercle au centre duquel Orphée est représenté avec sa lyre, entouré de six animaux dans des hexagones, un perroquet, un aigle, un lion, un faisan, une perdrix, un daim, quatre autres animaux –dont cette panthère noire– décorant les angles du carré. On y a retrouvé tant de matériel médical et pharmaceutique que la profession de son dernier propriétaire ne peut faire aucun doute. C’est la plus riche collection d’accessoires médicaux au monde pour ces siècles-là. Un médecin, à cette époque, étant aussi apothicaire, on a trouvé sur le sol cinq mortiers de tailles différentes, nombre de fioles de verre et de vases en céramique, des mesures, des balances, et les restes de placards de bois et d’étagères de marbre. Quant au matériel d’examen et d’opération, il était soigneusement rangé dans des boîtes en feuille de bronze, qui ont été retrouvées le long du mur en face de la porte, ce qui signifie qu’elles étaient placées dans un meuble qui a brûlé. Cette salle est donc le cabinet du médecin proprement dit, sa salle de consultation et son laboratoire.

 

Le laboratoire pharmaceutique, soit. Mais il est à noter que d’ordinaire, et selon tous les textes de l’époque qui nous sont connus, l’usage était que le médecin se rende au domicile des patients, même quand ils pouvaient se déplacer, même pour les opérations chirurgicales. Ce médecin disposant de son cabinet de consultation et de sa salle d’opération et de repos, c’est quelque chose d’exceptionnel.

 

Un objet se rapportait au culte de Jupiter Dolichène, dieu qui a son origine en Asie Mineure, à Gaziantep (actuelle Turquie, non loin de la Syrie occidentale), dans un dieu hittite, et un autre objet se raportait au culte de Diane, ces deux cultes étant en vogue chez les militaires. Or on a également retrouvé dans cette pièce des armes de fer. Ces armes sont-elles tombées d’un trophée, notre homme ayant été précédemment médecin militaire? À moins qu’elles n’aient appartenu aux Barbares venus incendier et piller la demeure.

 

923e élèves italiens attentifs à leur prof

 

Ancien professeur, ancien proviseur, je n’ai pas manqué d’être frappé par ces visiteurs. Un groupe d’élèves italiens d’âge lycée effectuait la visite. Le professeur, une jeune femme très élégante et raffinée, parlant avec des effets théâtraux et faisant de grands gestes sans se ménager, expliquait tout dans les moindres détails avec une passion, un feu, admirables. Et les jeunes, tous ces jeunes sauf peut-être un seul tout au bout à droite, buvaient ses paroles et lui prêtaient une attention que j’ai rarement vue en France. Je ne sais si cela tenait à leur fascination pour cette femme belle et enthousiaste ou à l’intérêt qu’ils portent à leur culture nationale, à leur histoire, à leur patrimoine, mais je ne pouvais pas me dispenser de montrer cette image et de la commenter.

 

923f1 poignées d'outils médicaux antiques

 

923f2 outils chirurgicaux antiques (Rimini)

 

923f3 Bistouris chirurgicaux, musée de Rimini

 

923f4 musée de Rimini, instruments chirurgicaux

 

Ci-dessus, quelques-uns des objets retrouvés dans cette salle du cabinet médical. D’abord, une série de poignées dont je ne sais pas à quoi elles s’adaptaient. Ensuite, cette vitrine permet de se rendre compte quelle est la richesse de la collection d’outils médicaux et chirurgicaux retrouvés ici. Ma troisième photo montre une série de bistouris. Quant aux deux pinces, il n’est pas dit à quoi elles servaient… Mais ce médecin possédait un matériel très varié et très spécialisé, ce qui démontre un haut degré de connaissance scientifique et technique.

 

923g1 chez le chirurgien, salle de séjour ou d'accueil

 

Dans le coin en haut à gauche, on voit le bout du couloir, la salle d’Orphée et la porte entre cette salle qui sert aux consultations et la pièce où il y a un lit. La pièce au sol de mosaïque au bout du couloir, au milieu de la photo, est soit une salle de séjour, soit salle d’accueil des visiteurs et des patients. J’ignore ce qu’est cet énorme puits qui lui est contigu.

 

Les murs de cette maison sont de pierre sur un mètre de hauteur environ, c’est la partie que nous en voyons, mais au-dessus c’était un torchis d’argile et de paille sur une armature de bois, matériaux périssables et évidemment sensibles au feu. Ce que je ne peux par conséquent montrer, parce que cela s’est écroulé lors de l’incendie, c’est le premier étage. En effet, cette maison comportait deux niveaux comme le prouvent, tombés sur le sol du rez-de-chaussée, les petits fragments de murs décorés de peintures et les restes de mosaïques de sol qui n’ont rien à voir avec ceux des pièces sur lesquelles ils sont tombés. Parce que, dans le triclinium, sont tombés des amphores, de la vaisselle en céramique, des crochets de bronze, on suppose que là se trouvait la réserve de la maison et sans doute dans les pièces voisines la cuisine et autres pièces de service. Mais on en est réduit à des hypothèses.

 

923g2 Rimini, maison du chirurgien, hypocauste

 

923g3 maison du chirurgien (Rimini), latrine

 

Sur le côté de la salle d’accueil on trouve les sanitaires. Mes photos ci-dessus montrent l’hypocauste du bain privé, et la toute simple mosaïque de sol des latrines.

 

Nous savons donc que ce médecin s’appelle Eutychès, qu’il est grec, probablement d’Athènes ou de Corinthe, que c’est un brave homme et un bon professionnel, qu’il a sans doute travaillé dans l’armée. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas tout. Car dans le jardin a été retrouvé un bout de pied de statue qui a pu être identifiée comme étant celle du philosophe Ermarque, un disciple d’Épicure. Eutychès appréciait donc sans doute l’épicurisme…

 

923g4 Rimini, Domus del Chirurgo

 

Ni les livres que j’ai lus, ni les sites Internet que j’ai visités n’expliquent ce que peut être cette grille, mais ce n’est pas une raison pour que je garde ma photo pour moi, au contraire. Parce que, peut-être, en me lisant quelqu’un pourra me donner l’explication, et j’en ferai alors profiter mes lecteurs.

 

Passons la moitié du troisième siècle. La maison d’Eutychès s’est effondrée, elle gît sous les décombres et la végétation se développe par-dessus. N’en parlons plus, tout cela va rester protégé sous le sol jusqu’à la fin du vingtième siècle. Ici ou là on y construira peut-être une habitation légère qui disparaîtra sans laisser de traces, on enlèvera des mauvaises herbes pour cultiver quelques légumes, rien de plus. À l’époque moderne, le hasard fera de cet endroit une grande place avec un jardin public sans se douter de ce qu’il y a en-dessous puisque cela ne réclame pas de fondations.

 

923h1 Rimini, palais du haut Moyen-âge

 

923h2 Rimini, palais du haut Moyen-Âge

 

Un siècle et demi s’écoule après le sac d’Ariminum. Nous sommes à l’orée du cinquième siècle. Or voilà que, pour des raisons de facilité de protection et pour disposer d’un port, en 404 l’empereur Honorius décide de transférer la capitale de l’Empire Romain d’Occident de Milan à Ravenne. Rimini n’en est éloignée que d’un peu plus de cinquante kilomètres, et comme elle dispose d’installations que le temps n’a pas détruits, un port abrité, des routes d’accès, des rues pavées, bien des fonctionnaires, dont certains de haut niveau, choisissent de s’y établir. Et dans cette ville presque désertée, ils se mettent à bâtir de belles résidences, ce que précédemment on aurait appelé une villa ou une domus porte maintenant le nom de palais. Juste à côté de là où s’était dressée la maison du chirurgien, se construit un palais sur deux niveaux, une première partie en ce début de cinquième siècle, une seconde phase à la fin du même siècle du temps de Théodoric. La définition des pièces est ici beaucoup moins aisée et moins claire. Il semble que l’édifice se soit organisé autour d’une grande pièce (la mosaïque qui apparaît dans le haut de chacune de ces deux photos), avec un couloir en L donnant accès aux autres pièces (première photo, en bas), dont la mosaïque se divise en plusieurs rectangles successifs pour donner l’impression de tapis juxtaposés.

 

Sur l’autre côté de la grande pièce, c’est la demi-mosaïque de ma seconde photo. Elle ornait une pièce en forme de croix grecque qui servait pour la représentation, office nécessaire dans ces palais.

 

923h3 foyer domestique, haut Moyen-Âge (Rimini)

 

Et puis un peu à l’écart de ces pièces, ces pierres récupérées de l’époque républicaine ont été utilisées pour construire un foyer où, lors des fouilles, il restait même encore quelques cendres.

 

En 476, Romulus Augustule a abdiqué. C’en est fini de l’Empire Romain d’Occident, et l’Empire Romain d’Orient devient l’Empire Byzantin. Dans les années qui suivent se situe, comme je le disais il y a un instant, la seconde phase de construction de ce palais. Mais voilà qu’en 535 l’empereur de Byzance Justinien décide d’aller en Italie reconquérir les terres prises par les Goths. De 535 à 553, la dénommée Guerre des Goths provoque de grands troubles dans la vie du pays (en 538, Ariminum est assiégée par Vitigès, roi des Wisigoths, mais Bélisaire parvient à la libérer), et si ce palais continue d’être partiellement habité, une grande partie tombe en ruines par faute d’entretien  et d’intérêt, on en utilise les pierres pour d’autres constructions. Puis c’est l’ensemble qui se trouve abandonné. Puisque plus rien ne vit dans ce secteur, alors ce sera le domaine des morts. Désormais, avec le christianisme, l’interdit d’enterrer dans l’enceinte des villes n’a plus cours, et plutôt que d’aller mettre les morts hors les murs le long des routes on leur donne pour dernière demeure le premier emplacement libre que l’on trouve. Les restes de ce château se prêtent à cet usage. Il suffit de creuser un peu, éventuellement de casser une vieille mosaïque à laquelle on n’attache aucun prix, et c’est un nouveau cimetière. Celui-ci sera en usage dans la seconde moitié du sixième siècle et les premières décennies du septième, probablement pour le monastère voisin des Saints André et Thomas, avec une vingtaine de tombes. Ensuite, on retrouve de temps à autre de légères habitations sur des fondations minimales, avec des murs d’argile soutenus par des armatures de bois et des sols en terre battue, et après le huitième siècle plus rien. Domus del Chirurgo et palazzo, à partir de là, connaissent le même destin. Ils attendaient notre visite.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche