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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 23:16

 425a Rome, Nostra Signora del Sacro Cuore di Gesù

 

Aujourd’hui nous nous promenons dans Rome. Pensant aller donner un coup d’œil à l’ancienne université de la Sapienza, nous nous arrêtons en face pour savoir à quoi ressemble Nostra Signora del Sacro Cuore di Gesù. Un oratoire avait été établi au dixième siècle par des moines bénédictins sur les ruines du cirque de Domitien (284-305), aujourd’hui piazza Navona. De 1450 à 1458, s’est formée une sorte d’enclave espagnole dans ce secteur, avec logements pour les pèlerins, hospice, hôpital, et l’oratoire a été agrandi et transformé en église. Quand, au dix-huitième siècle, diminue l’influence des Espagnols, l’église est abandonnée. Les œuvres d’art qui ne sont pas expédiées en Espagne sont volées, et en 1829 on utilise le bâtiment comme dépôt de bois. En 1870, Rome est prise et les biens du clergé sont nationalisés. En 1878 le bâtiment, qui n’est plus une église, est vendu aux enchères. Le pape Léon XIII (1878-1903) prête au fondateur des Missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus une somme d’argent et exige qu’il se porte acquéreur. Cela dit, je n’en dirai guère plus, parce que je n’ai pas été enthousiasmé par cette église.

 

425b Rome, relève devant le sénat

 

Un instant nous nous arrêtons parce que l’on procède à la relève de la garde au Palazzo Madama, le sénat. À vrai dire, ce n’est pas extrêmement pittoresque. J’attends plus de la relève à Athènes.

 

425c Rome, relève devant le sénat

 

Mais il est amusant d’observer comment certains, affectant un air martial, prennent leur rôle au sérieux, alors que d’autres, tout en restant tout à fait corrects, regardent qui les photographie.

 

425d1 Rome, Sapienza

 

Lorsque nous étions venus ici la dernière fois, il faisait nuit. Nous voici donc revenus de jour dans cette ancienne université de la Sapienza. Mussolini en a construit une autre, pour la remplacer, non loin de la gare centrale Termini. Et maintenant il s’en est ajouté une seconde de l’autre côté du Grande Raccordo Anulare, le “GRA”, autoroute périphérique de Rome. Ici, ce sont maintenant des archives. L’église, au fond, avec sa façade concave enchâssée entre les bâtiments, est une œuvre typique de Borromini. C’est Sant’Ivo alla Sapienza.

 

425d2 Rome, Sapienza

 

Et cela, n’est-ce pas typique de l’art de Borromini ? Le dôme s’achève par une élégante tour lanterne qui s’enroule en spirale. Comme il n’y a pas trois niveaux à cette spirale et que ce n’est pas une basilique, sans doute n’est-ce pas voulu, mais pour moi cela évoque la tiare des papes.

 

425d3 Rome, Sapienza

 

Comme on le voit, tout est en courbes et en contre courbes. Je trouve cela merveilleusement harmonieux. J’ai eu l’occasion de dire combien cela a été détesté par ses contemporains, j’ai déjà cité les violentes critiques soulevées, je ne recommence pas.

 

425d4 Rome, Sapienza

 

Avant de partir, un coup d’œil à la cour. Nous aurions voulu visiter l’intérieur de l’église, en forme d’abeille paraît-il, pour honorer la famille Barberini et les trois abeilles de son blason, mais elle n’est ouverte que le dimanche matin le temps de la messe, et par conséquent il n’est pas possible d’en effectuer une visite. Dommage.

 

425e1 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Passant devant San Luigi dei Francesi, nous constatons que la façade n’en est plus cachée par des palissades de travaux. Jusqu’à ce jour, nous n’avions pu la voir que de l’intérieur (ce qui n’est pas si mal, avec ses deux merveilleux Caravage).

 

425e2 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Sur la façade, on peut voir cette statue de notre saint roi national, Louis IX.

 

425e3 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Et à l’intérieur, on peut voir cette représentation du roi au fond d’une chapelle latérale. Je ne suis pas en admiration devant ce tableau, mais il représente celui à qui l’église est consacrée, alors il me faut bien le montrer…

 

425e4 Rome, San Luigi dei Francesi

 

De même, cette toile de Nicolas Pinson (les Nicolas peintres sont-ils tous des oiseaux ? Nicolas Pinson, Nicolas Poussin…). C’est Catherine de Médicis présentant à saint Louis le plan de l’église. Je ne tombe pas en pâmoison devant ce tableau.

 

425e5 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Je préfère m’arrêter quelques instants, dans la rue suivante –qui s’appelle rue Jeanne d’Arc–, devant ces fleurs de lys royales accompagnant un texte qui dit que c’est le bâtiment d’une église et d’un hôpital de Louis des Français.

 

426a Rome, Ara Pacis Augustae

 

Mais le clou de notre journée, c’est l’Autel de la Paix d’Auguste, Ara Pacis Augustæ. Quand, après vingt années de guerre civile, enfin Octave prend en seul maître les rênes du pouvoir et devient l’empereur Auguste (de 27 avant Jésus-Christ à 14 après) il établit une paix durable, en l’honneur de quoi le sénat fait construire, en l’an 9 avant Jésus-Christ, un gigantesque autel à la paix à peu près là où se trouve l’église San Lorenzo in Lucina, près du Corso. Oublié, pillé, détruit, morceau par morceau cet autel sera retrouvé entre le seizième siècle et le dix-neuvième siècle, les pièces du puzzle seront dispersées entre collections privées et musées ; et puis il sera reconstitué près du Tibre en 1970 pour fêter les 100 ans de l’unité italienne.

 

426b Rome, Ara Pacis Augustae

 

Ce très beau bâtiment a été conçu par Richard Meier, l’architecte du célèbre musée d’art moderne de Barcelone. L’autel, ainsi exposé à la lumière du jour entre ces flancs de vitres, est particulièrement en valeur. De plus les passants, sans systématiquement prendre un billet d’entrée et visiter tout le monument, peuvent jouir du spectacle de cette œuvre d’art de l’Antiquité enchâssée dans une œuvre d’art contemporaine.

 

426c Rome, Ara Pacis Augustae

 

Non seulement les décorations de l’autel sont très belles, mais de plus elles sont instructives parce qu’elles reproduisent la vie à Rome dans les années qui avoisinent le changement d’ère. Ici, on voit les préparatifs du sacrifice d’une brebis. L’homme qui l’amène tient à la main un couperet. Voyant dans la main de celui qui suit un oiseau, je suppose qu’il s’agit d’un haruspice qui va en interpréter les entrailles.

 

426d1

 

Une frise représente la cérémonie de dédicace de l’autel. On y voit tout plein de gens dont beaucoup peuvent être identifiés et l’on peut ainsi comprendre dans quel ordre avançaient les divers personnages dans ce type de procession. Je suis resté longtemps à détailler toute la frise. J’aurais envie de tout montrer mais il me faut être raisonnable, je me limiterai donc à trois photos (et encore, trois photos, c’est peut-être déjà déraisonnable).

 

Ici, six personnages apparaissent au premier plan, trois hommes, un enfant, une femme, un homme. Le premier est le flamen dialis, le prêtre de Jupiter. En français, on transcrit flamine. Allons-y pour ma marotte, l’analyse du mot. Le F latin vient généralement d’un B aspiré indo-européen. Par ailleurs, le R roulé est très proche du L, comme on peut le constater par le rapprochement du français BLANC avec le portugais BRANCO. Le sanscrit, la langue sacrée de l’Inde, est également une langue indo-européenne, dans laquelle les consonnes sont bien conservées, mais où les voyelles ont évolué vers le son A. Et voilà, ces flamines qui sont les prêtres de la religion romaine, leur nom est le même que celui des brahmanes de l’Inde… Quant à l’adjectif dialis, il serait trop long et trop technique de démontrer que les mots dies (le jour), dieu, Zeus, Jove (en anglais, "by Jove"), Jupiter, et dia (le génitif de Zeus, en langue grecque ancienne), reposent tous sur la même racine indo-européenne *dyew-. Par conséquent, “dialis” signifie “de Jupiter”.

 

Les licteurs sont des genres de gardes mobiles. Le second personnage est un flaminius lictor, soit le garde du corps du flamine.

 

Vient ensuite Agrippa. Ce monsieur est l’amiral de la flotte du futur Auguste, à l’époque encore Octave, qui en 36 avant Jésus-Christ a été vainqueur, à Nauloque, de la flotte de Sextus Pompée qui avait pris Sicile et Sardaigne. Il a donc grandement contribué à la victoire finale d’Octave sur ses concurrents.

 

L’enfant qui tient un pan de la toge d’Agrippa, c’est Caius César. Je ne dirai pas une fois de plus comment et pourquoi le C de ce prénom se prononce G ! Cet arrière-petit-fils du grand Jules était né en 20 avant Jésus-Christ et mourra en 4 de notre ère. Au moment de cette cérémonie, en l’an 9, il a donc 11 ans. Je trouve qu’il fait bien jeune pour son âge, je lui donnerais environ 7 ans, pas plus.

 

Derrière lui vient Livia, la femme de l’empereur. Auguste est né en 63, Livia en 57. Sur la "photo" elle a donc 48 ans. De son premier mariage, elle avait un fils, Tibère, et les historiens savent qu’elle a cherché à intriguer pour que l’héritage d’Auguste, son second mari, passe à Tibère. Par ailleurs Ovide, le poète auteur de l’Art d’aimer, a été exilé à Tomes (Constantza, sur la Mer Noire, dans l’actuelle Roumanie), officiellement pour la licence de son livre, en fait pour des raisons inconnues, et l’on a supposé que par sa femme il aurait appris les intrigues de l’impératrice, et ne se serait pas montré très discret. D'où cette punition si sévère de la relégation jusqu'à sa mort.

 

Enfin, le personnage à droite est identifié (avec un point d’interrogation) comme Tibère, né en 42 de ce premier mariage de Livia, et qui sera le successeur d’Auguste. Il régnera de 14 à 37 après Jésus-Christ. C’est donc lui qui était empereur lors de la vie adulte de Jésus et de sa Passion.

 

426d2 Rome, Ara Pacis Augustae

 

Germanicus, né en 15 avant Jésus-Christ, au centre, est entre ses parents, Antonia Minor (36 avant-38 après) à gauche et Drusus Maior (38 avant-9 avant) à droite. Cette Antonia est une arrière-petite-fille de Jules César, et Drusus est un frère de Tibère. Ce mariage n’aurait donc rien de consanguin puisqu’officiellement ils ne sont de lointains "cousins" que par les deux mariages de Livie. Mais dans la réalité, il se pourrait bien qu’avant son divorce elle ait déjà eu des relations avec Octave, son futur second mari, et que Drusus soit le fils d’Octave qui était lui-même un petit-fils de Jules César. Drusus serait alors un arrière-petit-fils, au même titre que son épouse Antonia. Oh là là, que c’est compliqué, ces histoires de famille !

 

Germanicus a un cousin germain, le fils de Tibère qui est le frère de son père Drusus. Ce neveu de Drusus (Maior) s’appelle lui aussi Drusus (Minor). Germanicus et Drusus Minor (qui mourra empoisonné en 23) s’illustreront en 14 après Jésus-Christ, l’année de la mort d’Auguste, en mâtant les révoltes de légions en Germanie (Pays-Bas et ouest de l’Allemagne) et en Pannonie (ouest de la Hongrie et nord de la Croatie).

 

Sur cette représentation, Germanicus aurait 6 ans. Or je ne peux lui donner plus de trois ou quatre ans.

 

426d3 Rome, Ara Pacis Augustae

 

Le bébé représenté ici est donné pour Lucius Cæsar, né en 17 avant Jésus-Christ, avec un gros point d’interrogation. Octave Auguste s’est marié trois fois. Cette Livia dont nous avons parlé était sa troisième femme. De la première, Claudia, il n’a pas eu d’enfant. De la seconde, Scribonia, il a eu une fille, Julia, qui a été mère de cinq enfants, dont le premier était ce Caius César de ma première image, le troisième était ce petit Lucius César, et la quatrième était Agrippine (Maior), qui a épousé Germanicus. Cette fois-ci, la consanguinité a dû produire ses effets, parce qu’ils ont engendré Caligula, qui deviendra fou et, empereur, finira assassiné à 29 ans, et Agrippine (Minor), monstrueuse débauchée et criminelle, qui empoisonnera l’empereur Claude pour mettre à sa place son fils de 17 ans, Néron, charmant garçon qui, à son tour, fera assassiner sa mère en 59 après avoir empoisonné Britannicus pour premier acte d’empereur en 54.

 

Le Lucius César de notre image est donc l’oncle d’Agrippine l’empoisonneuse et le grand-oncle de l’empereur Néron. Toutes ces scènes, sur l’autel de la paix d’Auguste, sont censées en représenter la procession d’inauguration en l’an 9 avant Jésus-Christ. Mais en voyant Caius César je placerais cette sculpture vers 13, en voyant Germanicus vers 11 ou 12, et parce que Lucius César ne porte pas plus de deux ans avec ses fesses à l’air, ce serait vers 15. La frise a été sculptée, à l’évidence, avant la cérémonie d’inauguration, et par conséquent les représentations sont théoriques. Mais, parce que je reconnais le visage de Tibère tel que je l’ai vu sur des bustes, je suppose que l’artiste a quand même représenté les personnages tels qu’il les voyait.

 

426d4 Rome, Ara Pacis Augustae

 

Sur ma première photo de l’intérieur, montrant l’autel dans son ensemble, on pouvait voir la très belle décoration de volutes végétales de la façade. J’avais envie d’en montrer ici un détail. Les botanistes en ont identifié chacune des espèces, qui sont innombrables. Ces sculptures ont donc été exécutées d’après modèles avec une extrême finesse et une extrême précision. Elles constituent une authentique œuvre d’art.

 

426e Rome, Ara Pacis Augustae

 

Le bâtiment construit par Richard Meier comporte également des salles d’exposition. Entre autres sont exposés des objets retrouvés sur le site de l’autel lors des fouilles systématiques entreprises en 1937-1938 pour mettre au jour les fragments qui n’avaient pas été déjà récupérés au cours des siècles. Ces objets sont indépendants de l’autel, n’ont rien à voir avec lui, et lui sont donc postérieurs. Ici, le groupe de Pan, Silène et un singe a été retrouvé dans la terre qui recouvrait l’escalier d’accès à l’Autel de la Paix. C’est très vraisemblablement un sujet de décoration de jardin (comme les nains de jardin actuels) datant de la fin du deuxième siècle de notre ère, mais inspiré d’un sujet de style hellénistique tardif, soit du deuxième siècle avant notre ère.

 

427 Rome, dans la rue

 

En sortant, nous avons vu de l’autre côté de la rue, tout au long de la grille du site du mausolée d’Auguste, de petits sujets humoristiques constituant un "musée en plein air". L’auteur, qui avait laissé là ses œuvres, suggérait qu’on lui laisse une pièce sur le sol. Ici, il a posé un Kleenex sur la trompe d’un éléphant, qui est enrhumé. Ailleurs, quelques coups de crayon dans le style de Picasso étaient légendés "Picasso à moitié prix". Et c’est donc sur cette touche d’humour que nous avons terminé notre journée.

 

Je suis très en retard, de presque un mois, pour publier cet article. Et en le relisant longtemps après l'avoir rédigé, je me dis que si, d'après mes explications, on cherche à s'y retrouver les relations de famille entre Auguste, Livie, Germanicus, Drusus, Agrippine et les autres, on doit attraper un sacré mal de tête et ne pas être plus avancé après qu'avant. Ma seule consolation est que sans doute pas un seul de mes lecteurs n'aura essayé de comprendre.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

foutel 17/06/2016 10:21

A vrai dire si, j'avais essayé :).
Concernant le lanternon de S. Ivo en forme de glace à l'italienne (ça c'est mon idée:) ) le but de Borromini était de donner de l'intérieur l'illusion de la couronne d'épines du Christ. Mais il faut de bonnes jumelles !

P. 06/10/2013 16:41

À propos de l'Ara, vous écrivez "puis il sera reconstitué près du Tibre en 1970 pour fêter les 100 ans de l’unité italienne". Non, le centenaire de l'unité italienne était en 1961 ! Le premier
bâtiment d'accueil de l'Ara (réalisé par Ballio Morpurgo) sera inauguré en 1938 par Mussolini pour le bimillénaire de la naissance d’Auguste (propagande fasciste). La reconstruction de ce premier
bâtiment a été confiée à Richard Meier dans les années 90/2000 et le musée actuel a été inauguré en 2006.

"pillé, détruit…" hum. Je ne sais pas. Les portes en bronze sont manquantes c'est vrai. Il faut rappeler que le Tévere a enseveli par son limon toute cette zone du champs de mars, et l'Ara avec,
dès le IIe siècle.

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