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16 novembre 2009 1 16 /11 /novembre /2009 21:18

 


Il y a quelques jours, nous nous étions rendus de nuit au Colisée (Colosseo, en italien) parce que nous souhaitions en avoir une vue aux lumières. Aujourd’hui, nous y sommes retournés de jour afin de le voir à la lumière du jour et de pouvoir y pénétrer. De notre banlieue, par bus et métro, nous étions à pied d’œuvre à 9h30, par un beau soleil, un ciel pur, une température printanière. Nous avons été accueillis sur le parvis par des Romains, gladiateurs ou centurions, casqués, armés de terribles glaives en plastique, fumant (des Gauloises ?) et ayant revêtu des collants noirs par crainte d’un petit matin frisquet, qui nous proposaient moyennant finances (pas en sesterces, ils sont déjà passés à l’Euro) une photo en leur compagnie. Nous avons décliné leur offre et nous sommes agrégés à la queue pour prendre nos tickets groupant le Colisée, une exposition temporaire sur les trois empereurs flaviens, le mont Palatin et le forum. Un ticket à 12 Euros pour la jeune, un ticket gratuit pour le vieux.

 


 

 

C’est vrai qu’il est impressionnant, ce colosse. Gigantesque. Même en cette saison, il y a beaucoup de touristes. Ça fait curieux, sur les photos de ce bâtiment de l’Antiquité, une touriste en pantalon, son anorak rouge sur le bras, ce type en short bariolé, cet autre en T-shirt. Je propose que pour le prix du ticket d’entrée on fournisse à chaque touriste, selon le temps, une tunique, une toge ou un pallium avec obligation de le revêtir, ainsi les photos feraient plus couleur locale.

 

 

 


Il est émouvant aussi de penser à ce qui s’y est passé. Même si les sacrifiés n’avaient été que des animaux, que de sang versé ! Mais quand on imagine les humains… Des gladiateurs, dont beaucoup étaient des esclaves ou des prisonniers et n’avaient pas le choix de se battre ou non, ou des hommes libres qui y trouvaient gloire et argent, volontaires ou non, près de 50% des combattants périssaient là pour la plus grande joie des spectateurs. Pour se rasséréner, certains se disent –ou on leur dit– que la mort n’avait pas chez les Anciens la même signification que pour nous dans notre civilisation. Soit. Il n’empêche que si l’on condamnait à mort les criminels ou ceux qui étaient jugés comme tels, c’est bien que la mort n’était pas considérée comme une récompense ni comme une joie. Quant aux hommes et aux femmes livrés aux fauves, qui se faisaient déchiqueter et dévorer, leurs souffrances étaient atroces, et les spectateurs s’en repaissaient. Les dessins ci-dessus sont des graffiti gravés par des spectateurs pendant les combats. Les murs où ils se trouvent sont protégés du public qui, n’en doutons pas, ajouterait ses propres tags, "Chiara te amo" par exemple, ce ne sont donc ici, hélas, que des photos les reproduisant.

 

 

Les archéologues ont retrouvé des ossements variés, dont les deux ci-dessus, présentés dans l’exposition temporaire sur les trois empereurs flaviens, puisque c’est le premier, Vespasien, qui décida en 72, trois ans après son accession au pouvoir, de la construction du Colisée, et Titus, son successeur, qui l'inaugura en 80 par des jeux qui durèrent 100 jours, au cours desquels 5000 animaux périrent. À gauche, il s’agit d’une mâchoire inférieure de sanglier, et à droite d’un crâne d’ours. On voit donc quelle variété était offerte en spectacle, parfois c’était le combat de deux animaux d’espèces différentes, parfois le combat d’un homme contre un animal, parfois aussi un condamné livré sans défense, ou avec un minimum permettant de faire durer le supplice, à une bête sauvage.


Les gladiateurs professionnels jouissaient d’un grand prestige auprès des femmes. Ou de certaines femmes. Je me rappelle une satire de Juvénal qui était au programme de ma licence. Malheureusement, je ne la sais pas par cœur, mais j’en ai retrouvé sur Internet la traduction (par Henri Clouard) :

"La femme d'un sénateur, Eppia, a suivi une troupe de gladiateurs jusqu'à Pharos, jusqu'au Nil, jusqu'aux murailles de la trop fameuse Alexandrie ; les mœurs monstrueuses de Rome ont été scandaliser Canope. Sa maison, son mari, sa sœur, Eppia a tout oublié, elle ne se soucie plus de sa patrie ; elle a laissé ses enfants dans les pleurs, et je vais t'étonner plus encore, elle a renoncé aux Jeux et à Pâris. Elle avait pourtant grandi dans l'opulence familiale, dormi dans la plume d'un berceau passementé d'or ; elle n'en brava pas moins la mer ; elle avait déjà bravé l'honneur, qui est facile à balancer pour ces petites maîtresses. Les flots tyrrhéniens, les eaux ioniennes qu'on entend de loin retentir, toutes ces mers successives, elle les affronta intrépide. S'il faut courir un péril pour une juste cause, les femmes sont glacées de peur, leurs jambes tremblent et fléchissent : elles ne montrent une âme forte, elles n'ont de l'audace que pour se déshonorer. Pour obéir à son époux, une femme trouve dur de s'embarquer, elle ne supporte pas l'odeur de la sentine, elle voit tout tourner : mais une femme qui suit son amant a le cœur solide. Celle-là vomit sur son mari, celle-ci dîne avec les matelots, va et vient sur la poupe, s'amuse à tripoter les rudes cordages. Or quelle est la beauté qui fait brûler Eppia ? quelle jeunesse ? Qu'a-t-elle eu à contempler pour pouvoir endurer son surnom de gladiatrice ? Eh bien, c'est Sergiolus qui déjà se rasait le menton, qui avait le bras cassé, qui en était à l'espoir de la retraite ; en outre, sa figure ne manquait pas de défauts, grosse bosse en plein nez, meurtrissures du casque, œil chassieux. Mais c'était un gladiateur ; les gladiateurs sont des Hyacinthes ; ils passent avant enfants et patrie, avant une sœur et un mari. Le fer, voilà ce qu'elles aiment. Ce même Sergius, s'il avait reçu son congé, n'aurait plus été pour Eppia qu'un Veienton".

 


Cette exposition est très intéressante. Elle ne se limite pas à montrer des ossements d’animaux. Elle présente, à travers des statues, des maquettes, des dessins et des textes, les trois empereurs flaviens et la vie à leur époque. Et c’est plus particulièrement Vespasien qui est à l’honneur (ci-contre). Il faut dire que sa personnalité est intéressante. Il est issu du peuple mais son intelligence et son courage l’ont mené jusqu’au commandement suprême de l’armée au Moyen Orient, et c’est ainsi qu’à la suite de la période troublée qui a suivi Néron et son suicide, lors de "l’année des trois empereurs", 68-69, où en quelques mois se sont succédé Galba, Othon et Vitellius, il a été proclamé imperator. Ce travailleur infatigable, toujours resté fidèle à ses origines et toujours pensant à la condition des plus modestes, a été un empereur populaire. Je me rappelle que, dans ses Vies des douze César, Suétone raconte qu’il aimait toujours plaisanter, même quand il traitait des sujets sérieux. C’est ainsi que, cherchant à alimenter les finances de l’État, il institua une taxe sur les toilettes publiques. À un conseiller qui lui faisait remarquer qu’il était sans doute choquant de tirer des bénéfices d’endroits malodorants, il répondit pour trancher le débat mais avec humour : "L’argent n’a pas d’odeur". Après leur mort, les empereurs étaient divinisés, des temples leur étaient dédiés et un culte leur était rendu ; aussi Vespasien quand il sentit sa fin approcher, malade, alité, déclinant, eut-il ce mot fort spirituel pour dire qu’il se sentait mal : "Je sens que je suis en train de devenir un dieu…"

 

Je me limite ici à mes (vieux) souvenirs de lecture. Nous ne nous sommes pas attardés à lire les nombreux panneaux de l’exposition, nous les avons photographiés afin de pouvoir les lire au calme plus tard. Tant pis si je prive les lecteurs de mon blog de détails intéressants.

 

Mais avant de quitter le Colisée et les empereurs Vespasien et Titus qui l’ont bâti et inauguré, j’ajoute un autre souvenir littéraire. Il s’agit de vers de Lamartine :

 

Un jour, seul dans le Colisée,

Ruine de l’orgueil romain,

Sur l’herbe de sang arrosée

Je m’assis, Tacite à la main.


Je lisais les crimes de Rome,

Et l’empire à l’encan vendu,

Et, pour élever un seul homme,

L’univers si bas descendu. […]


Sur la muraille qui l’incruste,

Je recomposais lentement

Les lettres du nom de l’Auguste

Qui dédia le monument.


J’en épelais le premier signe

Mais, déconcertant mes regards,

Un lézard dormait sur la ligne

Où brillait le nom des Césars.


Seul héritier des sept collines,

Seul habitant de ces débris,

Il remplaçait sous ces ruines

Le grand flot des peuples taris. […]


Consul, César, maître du monde,

Pontife, Auguste, égal aux dieux,

L’ombre de ce reptile immonde

Éclipsait ta gloire à mes yeux !


La nature a son ironie.

Le livre échappa de ma main.

Ô Tacite, tout ton génie

Raille moins fort l’orgueil humain !

 

Eh bien, soit. Après avoir vu le Colisée, je ne prendrai plus Tacite en main (du moins tant que nous serons en camping-car, privé de ma bibliothèque et de mes Guillaume Budé). Mais ce matin je n’aurais pu dire, comme Lamartine "Un jour, seul dans le Colisée". Seul, mais avec un bon millier de touristes de toutes nationalités. Je préfère ne pas penser aux mois d’été.

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Published by Thierry Jamard
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Franco 24/01/2011 18:56


Vendredi a été inauguré la restauration du Colisée
Franco
www.adagiotours.net


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