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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 15:05

Aujourd’hui, nous franchissons le Tibre, parce que nous avons à voir au Trastevere le lieu de naissance d’Apollinaire et l’église à laquelle Stendhal a emprunté son nom pour l’une de ses "Chroniques italiennes", San Francesco a Ripa. Nous irons ensuite nous promener par les rues de Rome, nous nous arrêterons un long moment devant le théâtre Argentina et devant l’Area Sacra, mais je n’en parlerai pas ici parce que je l’ai déjà fait longuement le 29 décembre, avec description des temples de la seconde et avec l’aventure de Rossini dans le premier.

 

468a1 Rome, Piazza Mastai, Apollinaire

 

Nous sommes piazza Mastai. Angelica de Kostrowitzky est une jeune fille polonaise noble, fille de l’ancien camérier du pape Pie IX. Elle a 22 ans et tout le monde sait qu’elle est la maîtresse d’un ancien capitaine d’état-major du roi des Deux Siciles, Ferdinand II, du nom de Francesco Flugi d’Aspremont. Lui a 43 ans. Elle habite via Milano, près du Viminale et de la via Nazionale, mais va accoucher au 17 piazza Mastai, le 26 août 1880 à 5h du matin, d’un enfant de sexe masculin qu’elle ne va pas reconnaître et dont, bien sûr, elle ne révélera jamais qui est le père. À la demande de la mère qui veut garder l’anonymat, on donne à l’enfant le nom de Guillaume Albert Dulcigny. Lorsque, le 29 septembre, on va baptiser le bébé en l’église Santi Vito e Modesto, elle dira qu’elle en est la mère mais tardera jusqu’au 2 novembre avant de se décider à le reconnaître officiellement devant notaire en lui donnant les noms de Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare. Devenu écrivain et poète, il signera de son premier prénom francisé qui était son prénom initial, et de son dernier prénom, francisé aussi, en guise de nom de famille. Évoquant son enfance romaine, Apollinaire dit qu’il avait toutes sortes de jouets en bois et qu’il faisait tellement de bruit que sa mère se bouchait les oreilles et criait. Il avait un frère de deux ans son cadet et comme lui de père inconnu.

 

La plaque ci-dessus le dit créateur de formes poétiques nouvelles, ce qui est bien vrai, et cite quatre vers :

            "Jeunesse adieu jasmin du temps

            J’ai respiré ton frais parfum

            À Rome sur les chars fleuris

            Chargés de masque set de guirlandes

            Et de grelots du carnaval".

 

468a2 Rome, Piazza Mastai

 

La piazza Mastai a été profondément remaniée. C’est un endroit élégant, mais le bâtiment où Guillaume Apollinaire a vu le jour n’existe plus, il a été remplacé par la Manufacture Nationale des Tabacs.

 

468b Rome, San Francesco a Ripa 

 

Une rue plus loin, au fond d’une petite place, on trouve San Francesco a Ripa. Par elle-même cette église fin dix-septième siècle (1682) ne présente pas un intérêt exceptionnel, mais elle donne son nom, comme je l’ai dit tout à l’heure, à une nouvelle de Stendhal. L’action se passe au temps de Benoît XIII (1724-1730) qui est un Orsini. Il a deux nièces, la comtesse Orsini et la princesse Campobasso, toutes deux très belles. L’Orsini était moins jolie mais plus brillante et accumulait les amants, la Campobasso était plus belle, tendre, pieuse, amoureuse du seul chevalier de Sénecé, neveu de l’ambassadeur de Louis XV auprès du souverain pontife, "mais, lui avait-elle dit, je me méfie de vous, vous êtes Français". Elle était écartelée entre sa piété et son amour. "Je lui sacrifie mon bonheur éternel, se disait-elle ; lui qui est un hérétique, un Français, ne peut rien me sacrifier de pareil".

 

Et en effet, la princesse apprit qu’il allait quotidiennement chez l’Orsini. "Si tu l’aimes, vas-y tous les jours, soit ; mais ne reviens plus ici […]. Ce sera l’arrêt de ma mort et de la vôtre". Monsignor Ferraterra, son confident, qui "voyait la princesse se jetant aux genoux de son oncle pour lui faire donner le chapeau" [de cardinal], entreprit de la faire revenir à la religion : "Pieux, sincère et abhorrant les Français, comme est Sa Sainteté, elle aura une reconnaissance éternelle pour l’agent qui aura fait finir une intrigue aussi contrariante pour lui". Et il parvint à faire promettre à la Campobasso de ne plus revoir le chevalier. Elle voulut se venger et, un soir que Sénecé rentrait chez lui à pied parce que son cocher avait disparu et que son laquais avait été enivré, il se rendit compte en arrivant vers le Corso qu’il était suivi de quatre ou cinq hommes. Son poignard en main, il hâta le pas et parcourut plusieurs rues puis arriva devant "une petite église desservie par des moines de l’ordre de saint François, dont les vitraux jetaient un éclat singulier. Il se précipita vers la porte, et frappa très fort avec le manche de son poignard".

 

468c Rome, San Francesco a Ripa

 

"Un moine ouvrit la porte ; Sénecé se jeta dans l’église ; le moine referma la barre de fer de la porte. Au même moment, les assassins donnèrent des coups de pied à la porte. […] Cette église était éclairée par un millier de cierges au moins […]. Tout le parvis étroit de la petite église de San Francesco a Ripa était occupé par un mausolée magnifique. On chantait l’office des morts. […] Il y avait une inscription […] : ‘Haut et puissant seigneur Jean Norbert de Sénecé, chevalier, mort à Rome". Intrigué, amusé, mais méfiant, il se fit mener à l’extérieur par une porte de l’autre côté. Au moment où il arrivait chez lui, "huit coups de tromblon partant à la fois d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, étendirent Sénecé mort[…]. Deux ans après, la princesse Campobasso était vénérée à Rome comme le modèle de la plus haute piété, et depuis longtemps monsignor Ferraterra était cardinal".

 

468d Rome, San Francesco a Ripa

 

Je n’ai pas la légende de ce tableau, mais je pense que l’interprétation n’en est pas douteuse. En effet, on peut supposer que saint François accomplit des miracles. Au premier plan à gauche, un homme, ses deux béquilles à la main et basculées sur son épaule, montre sa jambe à une femme, se tenant en équilibre sans difficulté. C’est donc un miraculé. Et pendant ce temps, au premier plan et au milieu de la scène, une femme aux vêtements brillants dans la lumière, est ce qui accroche le regard en premier lieu. Elle tend vers le saint un bébé mort ou mourant, nu, immobile, rigide, tandis que derrière elle attend son tour un vieillard poussé par une femme sur un siège bas, sa peau est grise, ses jambes sont décharnées, il n’a plus la force de tenir sa tête droite. Derrière la jambe du paralytique guéri, comme dans beaucoup de ces scènes, le peintre a placé un petit chien. Je trouve cette composition intéressante.

 

468e Rome, San Francesco a Ripa

 

L’œuvre d’art la plus célèbre de cette église est sans conteste cette sculpture du Bernin (1598-1680) réalisée à la fin de sa vie, en 1674, l’agonie de la bienheureuse Ludovica Albertoni. Née en 1473 dans une famille noble de Rome, à 21 ans elle est mariée contre son gré à Giacomo Della Cetera, un aristocrate du Trastevere à qui elle donne trois enfants. Il est brutal, elle n’est pas heureuse, elle fréquente assidûment sa paroisse San Francesco a Ripa. Après douze ans de vie commune, son mari meurt en 1506. Son beau-frère, qui est chargé de la succession, la spolie et après une longue procédure en justice elle n’obtient rien. Elle partage alors tout ce qu’elle possède entre ses enfants, elle embrasse la règle du Tiers-Ordre de Saint François et passe le reste de sa vie à s’occuper des malheureux. Au moment du sac de Rome en 1527, elle est surnommée "la mère des pauvres". Après une longue maladie, elle s’éteint saintement dans la soirée du 31 janvier 1533 et, selon son vœu, elle est enterrée dans la chapelle de sainte Anne, en l’église San Francesco a Ripa. En 1606, le sénat romain décrète que "chaque année, au jour de sa fête, il offrira un calice et quatre torches à l’église San Francesco du Trastevere". Puis, par décision de 1625, elle est reconnue co-patronne de la ville de Rome. Elle est également patronne de l’ordre franciscain séculier romain.

 

Dans la représentation de cette statue, la bienheureuse Ludovica Albertoni est censée exprimer toute sa foi et sa dévotion au moment de son agonie. Une main sur le ventre, de l’autre s’étreignant le sein, la tête renversée, les yeux révulsés, la bouche ouverte, je trouve qu’elle évoque tout autre chose. Exactement comme l’Extase de sainte Thérèse d’Avila du même Bernin, dont Gorki disait que "la statue, exposée à tous les croyants, se contorsionne dans une concupiscence que l’Église considère comme pécheresse". Ce n’est pas que je veuille faire du mauvais esprit, je trouve cette statue formellement très belle, mais pour moi elle n’évoque pas la fin dévote, confiante, de quelqu’un qui s’éteint doucement.

 

468f Rome, San Francesco a Ripa

 

Ce tableau de Simon Vouet daté de 1614 représente la Naissance de la Madone. Malgré l’éclairage qui brûle le côté gauche du tableau, je trouve intéressante cette composition qui prend douceur, intimité et chaleur dans l’omniprésence de tissus dans le cadre. Les vêtements volumineux et bouffants de toutes ces femmes, les linges que l’on passe à celle qui s’occupe de Marie, et jusqu’au lourd rideau rouge à gauche, tout cache l’environnement de murs et de meubles. Même le lit sur lequel repose sainte Anne, au fond à droite, est caché. Ne reste de dur que la grande bassine de terre, en plein milieu, dans laquelle vient d’être trempé le nouveau-né, la petite Marie qu’à présent l’on va envelopper dans des serviettes.

 

468g Rome, San Francesco a Ripa

 

Beaucoup plus curieuse est cette Assomption du seizième siècle signée d’un certain Della Cornia. D’un côté, Dieu le Père, chevelure blanche dégarnie, grosse barbe blanche cotonneuse, grand manteau violet flottant au-dessus des nuages, avec sur la tête en guise d’auréole le triangle de la Trinité. De l’autre côté Jésus plus classique, mais alors qu’il est éternel il a beaucoup vieilli entre sa propre mort et l’Assomption de sa mère, ses cheveux généralement représentés en châtain tirant sur le roux sont devenus blancs et sa barbe aussi. Tenant à eux deux une auréole transparente comme une assiette de cristal, ils s’apprêtent à la poser sur la tête de Marie qui n’est pas la femme triomphant de la mort que l’on peint généralement, mais une femme âgée et bien morte, tête inclinée, yeux fermés. Seule sa robe rouge est symbole de vie et de résurrection. Et puis il y a ces angelots totalement étrangers à la scène, qui jouent à cache-cache dans les nuages. Autant dire que je n’admire pas cette œuvre.

 

468h Rome, San Francesco a Ripa

 

Tout aussi curieuse est cette Nativité peinte en 1560 par M. De Vas. Dieu le Père vole à l’horizontale, les bras en avant, sa cape flottant dans son dos, quand je le vois ainsi il évoque irrésistiblement Superman. Ce n’est pas sérieux. En dessous de lui, les ailes grandes ouvertes pour aller plus vite, la blanche colombe du Saint-Esprit ne parvient pas à rivaliser en rapidité et arrive un peu à la traîne. Et puis à la limite de ce cercle lumineux qui représente le ciel et aux bords duquel se pressent, tout blancs, les prophètes et les âmes des morts, deux angelots indiquent la frontière, la banderole qu’ils tendent disant "Æternitas", l’Éternité. Mais la partie inférieure me plaît beaucoup plus. Je trouve intéressant de faire se rencontrer ainsi Adam et Ève, le premier homme et la première femme représentant l’humanité tout entière, et Jésus venant au monde pour racheter leur faute, le péché originel. De l’autre côté, dans l’ombre, c’est un squelette qui tient un papier, c’est la mort dont le Christ est triomphant. Non seulement ce symbolisme fait sortir la Nativité de la crèche rabâchée de façon trop conventionnelle, mais en outre il n’y a pas de complaisance dans la représentation dramatisée des hommes qui se relèvent de leur tombe sous les pieds de la Vierge. La composition est simple, ordonnée, Adam et Ève font une tache claire à droite qui contraste avec la mort, sombre, à gauche, et puis Jésus, qui est le sujet principal du tableau, est situé à l’épicentre.

 

468i Rome, San Francesco a Ripa

 

Un petit coup d’œil vers les prophètes, ici Isaïe, qui sont bien à mon goût.

 

468j Rome, San Francesco a Ripa

 

La lunette de l’une des chapelles est décorée de cette Nativité de la Vierge. Autre interprétation, très différente de celle de Vouet que nous avons vue précédemment. Ici il y a moins d’intention symbolique, et plus de souci du détail réaliste. Ainsi les femmes sont plus attentives au bébé, l’une d’entre elles, une cruche à la main, tâte la température de l’eau, prête à la corriger ; une autre, qui transporte quelque chose de volumineux, je ne sais pas quoi, sur lequel il y a du linge, se penche par-dessus son épaule et regarde ce qu’elle fait ; derrière, trois femmes s’activent autour de sainte Anne, récente accouchée, qui trempe ses doigts dans une cuvette tout en étant tournée de l’autre côté pour s’adresser à l’une d’entre elles. Tout cela se passe dans le décor d’une maison simple, rustique, en bois, au plafond bas au-dessus du lit d’Anne. Jésus est né dans une étable, pas Marie, mais qu’importe, à une époque où les églises sont décorées et entretenues par la noblesse et les cardinaux, où le pouvoir temporel est exercé avec une extrême rigueur par les dignitaires spirituels, mais où le peuple fait preuve d’une grande ferveur, je pense que l’artiste a voulu ainsi exprimer qu’il n’était pas nécessaire d’appartenir à une grande famille pour appartenir à cette du Christ. Et sans doute est-ce l’immense erreur commise par le dix-neuvième siècle d’avoir trop marqué l’Église du sceau de la bourgeoisie, surtout dans les villes, le peuple s’en sentant exclu. Mais là n’est pas mon sujet.

 

468k Rome, via di San Francesco a Ripa

 

Puisque j’ai dévié sur un autre sujet, il est temps de ressortir de cette église et de rentrer jusqu’au métro Repubblica en passant par la piazza Torre Argentina, comme je l’ai dit au début, avec son théâtre et son Area Sacra. En partant, une image de cette rue San Francesco a Ripa qui tombe sur la place où se dresse l’église. C’est une vue typique de Rome. Deux motos, un mur ocre assez dégradé mais chaleureux, une porte ancienne, l’ambiance d’une trattoria… Voilà la Rome que j’aime, celle qui me parle, plus que celle du Colisée envahi de touristes et short et en T-shirt, de faux centurions et de faux gladiateurs qui vous demandent quelques Euros pour figurer sur vos photos, de vendeurs de souvenirs de pacotille, de pauvres diables immigrés sans papiers qui vous plantent sous le nez une rose qui sera flétrie dans une heure, de roulottes de marchands de paninis, sachets de chips et canettes de Coca-Cola. Même si dans ce blog je parle abondamment des lieux visités par les touristes, c’est pour la Rome que nous voyons aujourd’hui que nous nous sommes tant et tant attardés dans cette ville que nous envisageons de quitter –enfin– bientôt avec infiniment de tristesse.

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Published by Thierry Jamard
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