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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 19:07

359a Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Il y a, sur une place qui donne sur le Corso, une église que nous avons vue rapidement de l’extérieur il y a quelques jours, et dont les descriptions que nous avons lues laissent penser qu’il serait intéressant de la visiter. C’est San Lorenzo in Lucina, construite au douzième siècle sur le domaine d’une dame romaine nommée Lucina et qui vivait au quatrième siècle. Son porche que l’on voit ici est d’origine, comme l’est aussi son clocher.

 

359b Rome, San Lorenzo in Lucina

 

À l’intérieur, la structure générale d’origine a été conservée mais, comme on peut le voir, la décoration a été profondément remaniée au cours des siècles. L’église est consacrée à ce Laurent né en Aragon (Espagne) aux alentours de l’an 230, et donc bien avant Constantin et l’acceptation du christianisme libre dans l’empire romain. C’est encore le temps des persécutions. Il se rendit à Rome auprès du pape Sixte II, et devint diacre. Quand le pape fut pris et condamné au supplice, il recommanda à Laurent de prendre tous les biens de l’Église et de les distribuer aux pauvres, et fut exécuté le 6 août 258.

 

359c1 Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Mais dès le 10 août, l’empereur Valérien fait arrêter Laurent et le condamne lui aussi au supplice. Il mourra brûlé à petit feu sur un gril. La représentation ci-dessus –le supplice de saint Laurent–, située dans une chapelle latérale, est de Giuseppe Creti (dix-neuvième siècle).

 

359c2 Rome, San Lorenzo in Lucina, grille du supplice

 

Il paraît que les chaînes dans lesquelles il a été jeté en prison, ainsi que le gril de son martyre, sont conservés dans cette église, ici dans ce reliquaire, mais comme le montre la photo il est difficile de voir à l’intérieur, et s’il est aisé d’imaginer les chaînes dans cette châsse je ne comprends pas, en revanche, comment on a pu y placer la grille sur laquelle saint Laurent aurait été étendu. À moins qu’elle n’ait été débitée en morceaux. Et à l’intérieur, ni prêtre, ni bedeau, ni marchand de cartes postales à qui je puisse poser la question. Les restes du saint, quant à eux, conservés ici autrefois, ont été transférés à Saint-Laurent-hors-les-Murs, une église très ancienne elle aussi, située près de l’université La Sapienza.

 

359d1 Rome, San Lorenzo in Lucina, tentation st François

 

De l’autre côté, une autre chapelle est décorée de nombreuses fresques. Celle-ci, datant de 1623-1624, est de Simon Vouet, et représente la Tentation de saint François. Le Bernin, que l’on retrouve partout à Rome, est présent ici à travers un buste de Gabriel Fonseca. Ce buste ne me plaît pas du tout. Je l’ai photographié bêtement, seulement parce que j’ai vu qui en était l’auteur, et en regardant ma photo sur mon ordinateur, j’ai regretté de l’avoir prise. Non, décidément je n’ai pas envie de l’afficher ici.

 

359d2 Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Je préfère montrer cette plaque placée sur le mur du fond par les condisciples de ce jeune Français mort à 23 ans à Rome. Élève de l’Académie de France, probablement musicien si j’en crois la lyre gravée au bas de la plaque, il a précédé l’élève Berlioz de quelques années. J’ignore s’il est mort accidentellement ou de maladie (la malaria sévissait à Rome, mais aussi la tuberculose atteignait bien des gens), mais la France a peut-être perdu en lui un grand talent.

 

359e Rome, Poussin à San Lorenzo

 

Beaucoup plus intéressant que le buste de Fonseca et plus célèbre que ce jeune Androt est le monument au peintre français (cocorico) Nicolas Poussin mort en 1665 (et, s’agissant d’un poussin, le "cocorico" sonne comme "Papa". Non, celle-là est trop facile. C’est nul, mais tant pis, j’assume), parce qu’il a une histoire.

 

359f Rome, Poussin à San Lorenzo

 

En effet, en 1828, Chateaubriand était ambassadeur de France à Rome, à ce titre il obtint les autorisations nécessaires et il écrit à Madame Récamier : "Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome. C’est fait : le tombeau de Poussin restera". Ci-dessous un plus gros plan sur la sculpture qui décore ce monument.

 

359g Rome, Poussin à San Lorenzo

 

Datant de la même année, nous avons le témoignage de Stendhal, de passage à San Lorenzo in Lucina : "Là furent déposés les restes du Poussin. M. le vicomte de Chateaubriand va lui faire élever un tombeau. Nous avons été chassés de cette église par une mauvaise odeur bien prononcée". Notons au passage un italianisme, l’utilisation de l’article avant le nom de l’artiste. Il ne dit pas "de Poussin", mais "du Poussin" comme on dit Le Bernin, Le Caravage ou La Callas.

 

360a Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Pas la moindre mauvaise odeur lors de notre visite, et nous ne sommes donc ressortis que lorsque nous avons fini notre tour de l’église. Nous nous sommes arrêtés sous le porche pour fixer sur la pellicule ces deux lions qui encadrent le portail. Je sais seulement qu’ils datent de la fondation de l’église au douzième siècle, mais j’ignore ce qu’ils représentent, l’un avec un enfant agrippé aux poils de son poitrail, l’autre avec un petit animal de forme allongée, genre hermine, qui se love entre ses pattes. En comparant les deux sculptures, on voit que celle de droite a une crinière plus longue que l’espèce de collerette de celle de gauche. Je suppose donc qu’il s’agit à droite d’un lion et à gauche d’une lionne. Je ne sais où trouver l’explication de ces sculptures, mais je les trouve à la fois belles et amusantes. Et puis à cause de mes difficultés pour me connecter à Internet et publier mon blog, je peux reprendre cet article pour un ajout, suite à notre visite à Saint-Laurent-hors-les-Murs du 17 janvier. Là aussi, il y a deux lions assez similaires (même s’ils ne se ressemblent pas), et aucune explication non plus. Je les présenterai et je parlerai du seul commentaire dont je dispose dans l’article correspondant.

 

Nous étions tous deux occupés à nos photos, quand un couple âgé est sorti de l’église, et le monsieur s’est amusé, auprès de Natacha, à faire "miaou", comme si le lion était un gros chat. Façon d’engager la conversation. Il nous a entrepris sur les avantages de la photo argentique par rapport à la photo numérique. Natacha s’est esquivée, me laissant "converser" (si l’on peut dire, étant donné mon niveau d’expression en italien") avec lui, et prenant pour se distraire des photos de nous en grande discussion. Lui n’a pas comme nous un flash intégré, mais un gros flash à part, et il calcule le diaphragme en fonction de la distance, 16-11-8… et a été très étonné que je connaisse la suite de la séquence 5,6-4-2,8-2-1,4… Parce que selon lui nos appareils numériques ont une ouverture fixe. Je lui ai dit que non, et je lui ai montré sur l’écran LCD, en mode manuel, comment je fais varier à volonté le diaphragme et la vitesse. Mais de toute façon, nos objectifs ne peuvent pas être bons. C’est du plastique. Je lui ai montré, sur des égratignures, que le corps est en métal. Bon, mais les lentilles sont en plastique. No, vetro, vetro ! Du verre ! Mais j’ai eu beau démonter mon objectif, le lui mettre dans la main pour qu’il en apprécie le poids, de toute façon seuls valent les objectifs Zeiss. Lui, a payé son appareil 8000 Euros. Et puis on ne peut pas faire de bonnes photos en faisant clic-clic-clic sur un ordinateur. J’étais ravi de tout cela, très amusant, parce qu’il était si convaincu qu’il ne cherchait pas à être désagréable mais seulement à dire ses certitudes. Au bout de près de 20 minutes, sa femme qui s’était assise sur le rebord du porche l’a appelé, elle commençait à en avoir ras le bol de l’attendre. Je suppose que ce n’était pas la première fois qu’il alpaguait quelqu’un avec son dada.

 

360b Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Après le départ de ce monsieur, j’ai continué à examiner le mur de façade. De nombreuses pierres gravées y sont scellées. Je ne suis pas parvenu à déchiffrer toute celle-ci, mais j’en comprends le début "Anno D[omi]ni millesimo centesimo XII" = "En l’an du Seigneur 1112" puis "in dictione VNN" que je ne comprends pas, "KL Feb dedicatu[m] est hoc altare p[er] manus Leonis Hostiensis epi[scopi]" = "le premier février a été dédié cet autel des mains de Léon d’Ostie, évêque", puis sans que je saisisse tout le détail je vois que les reliques de martyrs ont été cachées, ou enterrées, dans ce vénérable lieu, et suit une longue liste de saints, Corneille, Stéphane, Denis, l’archevêque Épiphane, etc., etc.

 

360c Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Encore une plaque sous le porche. C’est le pape Barberini (voir les abeilles) Urbain VIII qui, en l’année du jubilé 1625, rend grâces en la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs à la fin de la grande peste.

 

360d Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Beaucoup plus récent est ce bas-relief puisqu’il a été sculpté en 1825 par Pietro Tenerani pour le monument funéraire de Clelia Severini, morte toute jeune. Cette œuvre inspirera, dans l’hiver 1834-1835, un poème à Leopardi : "Où vas-tu ? Qui t’appelle loin de ceux qui te sont chers, très belle demoiselle ? Seule, en pérégrinant, le toit paternel tu l’as quitté pour un temps ? À ce seuil reviendras-tu ? Rendras-tu heureux un jour ceux qui aujourd’hui pleurent sur toi ? Sec est ton cil et courageuse tu es dans l’action, mais aussi tu es triste. Que la route soit agréable ou qu’elle soit déplaisante, triste le refuge où tu vas ou joyeux, dans ton apparence grave on a du mal à le deviner. […] La Mort t'appelle ; au début du jour c’est le dernier instant. Au nid d’où tu pars, tu ne reviendras pas. La vue de tes doux parents tu la quittes pour toujours. L’endroit où tu vas est sous la terre […]"

 

361a Rome, fontaine

 

Lorsque nous quittons l’église San Lorenzo in Lucina, nous nous dirigeons vers le Tibre. Là, devant le pont Umberto I, se trouve le Musée Napoléonien. Peut-être le visiterons-nous un jour avant de partir, mais pour aujourd’hui ce n’est pas au programme. Nous désirons seulement nous balader. Dans ce contrebas du quai commence la Via dell’Orso, la rue de l’Ours. Aussi est-il naturel que la fontaine implantée dans le mur en face crache l’eau à travers la gueule d’un ours. Dans l’Antiquité, à l’époque impériale, Rome était alimentée en eau par 17 aqueducs. Les magnifiques thermes de Caracalla, de Dioclétien, et tous les autres plus modestes, cessèrent de fonctionner quand les Goths, les Vandales et autres peuples barbares détruisirent les aqueducs. Heureusement, l’un d’entre eux, un seul, n’employait pas la voie des airs sur ces belles constructions dont aujourd’hui on admire les ruines, mais il était entièrement enterré, ce qui l’a protégé de la destruction. Chaque aqueduc portait un nom, la plupart du temps le nom du consul ou de l’empereur qui l’avait construit. Cette conduite enterrée, elle, parce que l’eau qu’elle amenait à Rome sur 22 kilomètres était d’une pureté remarquable, était appelée "Aqua Virgo". Comme d’habitude, c’est l’accusatif qui est passé en langue romane, donc ensuite en français, en italien, en espagnol, etc., et "aquam virginem" est devenu "Acqua Vergine" (dès l’époque de Cicéron, le M final ne se prononçait plus, les fautes d’orthographe dans les graffiti le prouvent). Ce qui est remarquable, c’est que jusqu’à ce jour cette conduite fonctionne, et elle alimente la très célèbre fontaine de Trevi, et quelques autres moins ou pas célèbres, comme celle-ci avec son ours.

 

Une anecdote. Il y a quelques mois, soudain, l’eau s’est interrompue. Du fait de l’attrait touristique de la fontaine de Trevi, on s’est empressé de mettre l’eau en circuit fermé. Pas question de laisser la fontaine à sec, ni de se brancher sur une autre alimentation, tradition oblige. Puis on a recherché la cause, avec des caméras glissées dans la conduite. Diagnostic : un mur en béton construit en travers. Des patrons de super marché avaient obtenu de la municipalité et des services archéologiques l’autorisation de construire un mur de parking souterrain jusqu’à une profondeur de 4 mètres. Les ouvriers ont construit jusqu’à 20 mètres, sans se rendre compte –prétendent-ils– qu’ils creusaient dans cette conduite. Il a fallu plus d’un mois pour réparer les dégâts. Mais l’eau qui coule de cette gueule d’ours aujourd’hui, sur ma photo, est bien issue de l’aqueduc Acqua Vergine. Ouf !

 

361b Rome, via del'Orso 

 

Moins explicable et moins logique en revanche ce lion de marbre dévorant sa proie. Il y a dans les parages un vicolo del Leonetto, mais à 150 ou 200 mètres. Peu importe, je trouve très belle cette sculpture moderne (1978), qui est placée dans l’angle du premier immeuble de la rue, sur la droite.

 

361c Rome, hosteria del'Orso

 

Faisant à gauche l’angle avec une autre rue, on trouve un hôtel qui affiche "Hosteria dell’Orso". Il est très ancien –autrefois, c’était la Locanda dell’Orso–, même si sur ma photo, arborant des guirlandes lumineuses pour fêter Noël et le Nouvel An, cette débauche d’électricité n’évoque pas le quinzième siècle qui l’a vu construire. C’était un hôtel pour les pèlerins de la basilique Saint-Pierre, mais il ne leur était pas réservé, puisqu’au seizième siècle deux Français illustres y ont séjourné sans intention de pèlerinage.

 

C’est d’abord Rabelais. Embauché comme médecin par le cardinal Du Bellay pour l’accompagner dans sa mission à Rome, il quitte ses fonctions à l’Hôtel-Dieu de Lyon (ce qui lui vaudra, lors d’une récidive, d’être renvoyé) et séjourne à la Locanda dell’Orso de janvier à fin mars 1534. Rien à voir avec cela, mais puisque je parle de Rabelais et du cardinal Du Bellay (pas le poète Joachim), une anecdote à leur sujet. Cela se passe beaucoup plus tard, en 1553, à Paris. L’état de santé de Rabelais était inquiétant, aussi le cardinal envoya-t-il prendre de ses nouvelles. Rabelais dit au page : "Dis à Monseigneur l’état où tu me vois. Je m’en vais chercher un grand peut-être". Ami d’un cardinal et croyant peu convaincu.

 

En 1580, le 30 novembre, c’est Montaigne qui évoque son arrivée dans la Ville Éternelle après avoir parcouru trente milles pour sa dernière étape : "Rome, trente milles. On nous y fit des difficultés, comme ailleurs, pour la peste de Gênes. Nous vînmes loger à l’Ours, où nous arrêtâmes encore lendemain, et le deuxième jour de décembre prîmes des chambres de louage chez un Espagnol, vis-à-vis de Santa Lucia della Tinta". S’il fait allusion à Gênes, c’est parce qu’il venait de Rossiglione, à une quarantaine de kilomètres au nord de cette ville qu’il avait donc dû traverser et qui était touchée par la peste. Signalons pour terminer que Goethe passa une nuit dans cette auberge, le 29 octobre 1786.

 

Et voilà pour nos activités de cette journée. Nous rentrons, comme d’habitude, à pied jusqu’au métro Spagna.

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Published by Thierry Jamard
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