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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 22:49

348a Rome, St-Pierre-aux-Liens

 

Dernier jour de l’année. Près du métro Cavour, par une rue en escaliers, on accède au flanc nord de St-Pierre-aux-Liens, ou San Pietro in Vincoli. Cette très vieille église (433-440) a bénéficié par la suite d’un porche Renaissance et de plusieurs restaurations.

 

348b Rome, St-Pierre-aux-Liens

 

L’église reste vouée au culte malgré sa célébrité auprès des touristes et des pèlerins, mais pour plus de commodité pour ses visiteurs, peut-être aussi pour des raisons d’esthétique, elle est dépourvue de sièges, ce qui dégage une vaste vue.

 

348c Rome, Moïse de Michel-Ange

 

Je parlais de touristes et de pèlerins. Commençons par les touristes. C’est dans cette église que se trouve l’autel décoré de l’hyper célèbre Moïse de Michel-Ange. Le cardinal Della Rovere devenu le pape Jules II en 1503 fut un grand mécène amateur d’art. En 1505, concevant l’idée de manifester sa grandeur à la face des siècles futurs en se faisant ensevelir dans un tombeau d’une taille et d’une beauté sans pareilles, orné de 40 statues énormes, situé au centre de la basilique Saint Pierre du Vatican, il fit venir à Rome Michel-Ange (âgé de 30 ans), qui à l’époque résidait à Florence. Acceptant ce projet, Michel-Ange alla passer huit mois à Carrare pour choisir lui-même le gigantesque bloc de marbre blanc dans lequel il allait sculpter en une seule pièce ce tombeau somptueux. Quand il arriva à Rome pour la réalisation, Jules II l’avait oublié au profit de Bramante et de ses travaux dans la basilique Saint Pierre du Vatican. Vexé, furieux, Michel-Ange regagna Florence. Il accepta cependant de revenir en 1508 quand Jules II lui demanda de peindre la chapelle Sixtine.

 

348d Rome, Moïse de Michel-Ange

 

Puis en 1513 Jules II mourut, et l’on n’envisagea plus pour lui une telle splendeur ni un tel emplacement. Les quelques éléments que Michel-Ange réalisa sont dans des musées (Paris, Florence). Le pape Paul III voulait voir achever la chapelle Sixtine (le Jugement Dernier), aussi se rendit-il chez Michel-Ange pour en parler. Là, quelqu’un de la suite du pape tomba en arrêt devant une statue magnifique –c’était ce fameux Moïse–, qui fut alors transportée dans cette église.

 

348e Rome, Moïse de Michel-Ange

 

Il est vrai que cette statue est impressionnante, la bouche autoritaire, le regard impérieux qui vous transperce, et puis la majesté de l’attitude. Quant aux cornes, elles ont fait l’objet de multiples hypothèses sans qu’aucune ait prévalu définitivement. Évidemment, ma passion pour la philologie me fait pencher pour la confusion linguistique entre les deux mots hébreux keren (les rayons) et karan (les cornes), étant entendu qu’en langue sémitique seules sont notées les consonnes.

 

348f Rome, liens de saint Pierre

 

Voilà pour les touristes et les amateurs d’art. Passons aux pèlerins. Eudoxie, la femme de l’empereur Valentinien III, reçut de sa mère les chaînes qui avaient retenu saint Pierre dans sa prison de Jérusalem, et en 442 elle les donna à Léon le Grand qui les approcha des chaînes de saint Pierre à la prison Mamertine (au bout du forum, à Rome), et aussitôt les deux chaînes se soudèrent spontanément l’une à l’autre.

 

348g Rome, liens de saint Pierre

 

Au pied du maître autel, en contrebas, on trouve un autel portant bien haut une châsse de verre. Dans cette châsse, des chaînes. Ce sont les chaînes ainsi soudées. De là le nom de l’église, Saint-Pierre-aux-Liens, en italien San Pietro in Vincoli. Si ce sont effectivement les chaînes authentiques qui lièrent et blessèrent saint Pierre, on comprend qu’elles soient l’objet d’une vénération toute particulière de la part des croyants et puissent être le but d’un pèlerinage. Mais je crois que pour quiconque, même sans le miracle de la soudure, elles sont un témoignage émouvant, au moins au même titre que, par exemple, les boulets de forçats pendus aux murs de l’église romane d’Orcival dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne.

 

348h Rome, liens de saint Pierre

 

Dans le bas de l’église, ce bas-relief en marbre évoque un autre épisode miraculeux. Dans sa prison de Rome, saint Pierre aurait reçu la visite d’un ange qui l’aurait libéré de ses chaînes. Saint Pierre aurait alors quitté sa prison et serait parti, fuyant Rome par la via Appia. Là, se serait produit un autre événement que je raconterai lorsque nous visiterons cette via Appia, et saint Pierre serait retourné à Rome, où il aurait été mis à mort. Ici, nous le voyons en compagnie de Nicolas de Cues (1401-1464), ce cardinal philosophe et théologien qui influença Descartes, pour la tombe de qui a été réalisée cette sculpture. Saint Pierre porte ses clés et ses épîtres dans la main droite.

 

348i Rome- liens de st Pierre

 

Dans la main gauche il porte ses chaînes, également tenues par l’ange qui l’a libéré. À vrai dire, je ne trouve pas magnifique cette œuvre qui à mon avis manque gravement d’expressivité. Mais revenons au chœur de l’église et aux fresques qui l’ornent.

 

348j Rome, liens de saint Pierre

 

Ici au contraire, je suis touché par la beauté de cette représentation. Saint Pierre est un vieillard accablé par la situation, il a les paupières et la bouche tombantes, ses cheveux et sa barbe grisonnante sont hirsutes, sa position est à la fois douloureuse physiquement et accablée moralement, et les couleurs pastel, passées, de la scène contrastent avec le noir des chaînes et de ces épais barreaux de fer, avec l’armure du garde au premier plan. Et puis, en général, je ne suis pas fanatique de ces anges trop beaux, mais ici ces grandes ailes aux couleurs chatoyantes, le geste montrant que le prisonnier va pouvoir partir, le garde endormi à l’intérieur de la cellule, tout cela me parle. Je trouve qu’il n’y a pas grand-chose de commun entre le bas-relief de marbre et la fresque du chœur.

 

Après plusieurs allers et retours entre la châsse des chaînes, les fresques, le Moïse de Michel-Ange, nous quittons cette église avec beaucoup de mal, mais il faut bien se décider. Parce qu’en ce 31 décembre il doit y avoir un spectacle ou un concert, je ne sais pas, au Colisée, toutes les rues avoisinantes sont interdites, non seulement à la circulation automobile, mais même aux piétons, peut-être pour éviter la pose d’une bombe terroriste, peut-être pour éviter que des fraudeurs n’attendent gratuitement le début du spectacle. Toujours est-il que nous devons errer à la recherche du chemin qui nous conduira vers le Capitole, puis nous frayer un chemin dans la foule de la via dei Fori Imperiali, fermée aux voitures mais envahie de vendeurs forains et de public.

 

349a Rome, chiesa del Gesù

 

Les pétards et l’ambiance plus excitée que joyeuse ne nous incitent pas à rester, et nous continuons sans nous attarder vers l’église du Gesù. Il s’agit d’une église construite en 1580, seulement quelques décennies après la fondation de l’ordre des Jésuites, qui leur est destinée en tant que siège, et où réside leur "général". On distingue, au centre juste au-dessus du portail, l’énorme écusson de l’ordre et, de chaque côté, une statue.

 

349b Rome, chiesa del Gesù

 

Je rapproche ici ces deux statues de saint Ignace de Loyola, le fondateur de l’ordre des Jésuites, qui écrase le mal. En effet, les Jésuites se sont fixé pour mission de lutter contre la Réforme qui représentait le mal absolu, et d’envoyer des missionnaires pour évangéliser les peuples nouvellement découverts par notre civilisation européenne. Leurs méthodes autoritaires, leur hostilité aux protestants et la répression sous toutes ses formes exercée à l’encontre de ceux qui ne pensaient pas comme eux leur ont attiré des inimitiés, et même une franche hostilité de la part de beaucoup, notamment de leurs rivaux les Dominicains. Et comme, au pied du mont Capitole qui est assez élevé, les rues créent un courant d’air qui provoque assez souvent un vent violent, on raconte qu’un jour le diable et le vent se promenant ensemble passèrent devant l’église du Gesù ; le diable dit au vent qu’il avait à faire dans cette église et lui demanda de l’attendre devant. Depuis ce temps, le diable n’est toujours pas ressorti…

 

349c Rome, chiesa del Gesù

 

On pénètre, et on est frappé par la richesse de la décoration. Il s’agissait de montrer aux Protestants que l’on n’avait rien à faire de leurs exigences de simplicité et de dépouillement. Pour Hippolyte Taine, on dirait une magnifique salle de banquet décoré de toute l’argenterie, les cristaux, le linge damassé, les rideaux ornés de dentelle, pour recevoir un souverain ou faire honneur à la cité. La Compagnie de Jésus (les Jésuites) voulait des églises à nef unique, large, et des bras de transept courts, de façon à permettre aux fidèles de voir de partout le déroulement des célébrations, et pour rendre plus facile et plus efficace la prédication.

 

349d Rome, chiesa del Gesù

 

Sous cette belle coupole, l’impression de luxe est intense. Henry James, assistant à un office, était assis auprès d’une "religieuse d’apparence opulente, –peut-être une abbesse ou une prieure de noble lignage". Et il se pose une question : "Une sainte femme dotée d’un tel teint peut-elle écouter un bon baryton d’opéra dans un temple somptueux et ne recevoir que des impressions ascétiques ?" Quant au Père Teilhard de Chardin, au contraire, il trouve qu’en dépit de son orgie de marbres et de sculptures, on ressent dans cette église la sécurité d’une foi qui ne déviera pas.

 

349e Rome, chiesa del Gesù, st Ignace de Loyola

 

Mais le bras gauche du court transept est consacré à saint Ignace de Loyola. La grande statue, toute d’argent, qui décorait cet autel a été fondue pour payer l’énorme tribut imposé par le général Bonaparte lors du traité de Tolentino en 1797. Ce que l’on voit aujourd’hui est une copie en marbre et en argent. L’impression de richesse, la profusion de clinquant, le paroxysme du baroque, frappent violemment l’œil. Montesquieu (lors de son séjour, en 1729, c’était l’original mais l’apparence n’a pas changé), matérialiste, se dit que cela a coûté des sommes énormes.

 

349f-Rome--chiesa-del-Gesu--st-Ignace.jpg


 Stendhal, enfin, qui emploie à deux reprises l’adjectif "magnifique" pour qualifier l’église, est plus que réservé quant à l’autel de saint Ignace. "On remarque surtout l’autel à gauche, sous lequel repose, dans un tombeau de bronze doré, orné de pierreries, le corps de saint Ignace. Cet aventurier espagnol, rempli d’exaltation et un peu fou, mourut en 1556 et fut canonisé en 1622. […] Ce sont deux Français qui sont coupables des exécrables sculptures que l’on voit auprès du tombeau de saint Ignace, MM. Legros et Théodon".

 

349g Rome, chiesa del Gesù, Foi triomphant de l'idolâtrie

 

Les sculptures en question sont, à mon avis, moins horribles que la statue d’argent du saint réalisée par Andrea Pozzo, un jésuite. Lui, je le trouve grotesque. Ci-dessus, c’est La Foi triomphant de l’Idolâtrie, groupe situé à la gauche de l’autel. L’angelot suspendu à la robe de la Foi me donne l’impression de vouloir la retenir plutôt que de s’y associer, ce qui est paradoxal et prouve que ma perception de l’œuvre est mauvaise. Quant à l’idolâtrie, cet homme à la tête couronnée, cette femme à la poitrine dégringolante et aux traits virils, c’est sûr qu’ils ne sont pas attirants.

 

349h Rome, chiesa del Gesù, religion écrasant l'hérésie

 

À la droite de l’autel, c’est La Religion écrasant l’Hérésie. Pour le pasteur presbytérien écossais Joseph Forsyth qui est venu là en 1803, il voit "deux démons horribles, énigmatiques, qui pour le public passent pour Luther et son épouse, sous le souffle d’une jolie jeune femme, nommée Religion". Là encore, cette femme aux cheveux longs a plutôt une tête d’homme et puis, tombant à la renverse, elle ne peut être précédée par ses cheveux que sous l’effet d’un souffle, comme le dit notre révérend (blasted by a fine young woman), mais la "jolie jeune femme" a les lèvres bien closes.

 

349i Rome, chiesa del Gesù, religion écrasant l'hérésie

 

Cela dit, quand on regarde non pas le groupe entier, que je trouve moi aussi assez ridicule, mais le détail des personnages, comme le visage de la Religion, ou (ci-dessus) l’Hérésie, le regard méchant, le visage dur et crispé, le mouvement de la chevelure, les plis au-dessus du sein qui s’affaisse, les muscles, les tendons, la peau sur le bras, tout cela relève d’un travail qui n’est sans doute pas celui d’un grand créateur, mais d’un observateur appliqué et d’un habile sculpteur.

 

349j Rome, chiesa del Gesù

 

Pour finir, je choisis de me rendre dans une chapelle au bout de la nef de gauche, où l’on peut voir ou plutôt, selon mon goût personnel –qui coïncide avec celui de Natacha– on peut admirer cette icône. Je n’en connais ni la date, ni la provenance, mais elle me plaît…

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Published by Thierry Jamard
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pierredechalon 15/01/2010 08:43


J'attends la description de vos découvertes, photos à l'appui, avec un réel grand plaisir. La qualité de votre reportage concernant un pays que j'aime beaucoup et que je connais un peu, me donne
envie de lire et voir la suite. Bravo! et merci!


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