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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 09:00

Encore un peu plus loin de la mer, au sud-ouest de Saint-Marin –mais pas très loin quand même, à une trentaine de kilomètres de Rimini–, nous nous rendons à San Leo. Cette petite ville, depuis l’unification de l’Italie, était rattachée à la région des Marches, mais depuis un référendum de 2011 elle a obtenu d’aller plutôt se lover dans le giron de la région d’Émilie-Romagne, à l’extrême sud de la Romagne traditionnelle.

 

927a1 le roc de San Leo

 

927a2 arrivée à San Leo

 

927a3 Le site de San Leo

 

San Leo, c’est un véritable nid d’aigle perché au sommet d’un roc abrupt. Sur ma première photo, prise de la route d’accès, juste en-dessous, on aperçoit un bout de toit à la verticale. La route continue à monter, et on arrive en vue de la porte d’entrée (deuxième photo). Quant à ma troisième photo, elle est prise de là-haut, pour montrer le paysage fortement vallonné, avec des rocs qui émergent, comme à Saint-Marin, comme ici à San Leo.

 

927a4 porte de San Leo

 

927a5 porte de San Leo

 

Étant donné la situation de la ville, elle ne comporte qu’un seul accès par la porte que je montre ci-dessus, de l’extérieur puis de l’intérieur.

 

927b les armoiries de San Leo

 

Porte qui est surmontée des armoiries de la ville. Comme saint Marin que certains disent être son frère (voir mon article consacré à la petite république de San Marino), saint Léon (san Leo) est un tailleur de pierre dalmate né en 270 dans l’île de Rab (en face de la côte de l’actuelle Croatie, entre Lukovo et Jablanac), venu travailler aux alentours de l’an 300 à l’aménagement du port de Rimini, et qui a été ordonné prêtre par l’évêque de la ville, saint Gaudence dit-on; mais ce Gaudence né à Éphèse vers 280, et mort en martyr bastonné et lapidé en 360 pour s’être opposé à l’arianisme était bien jeune au moment où saint Léon était à Rimini. Quoi qu’il en soit, Léon, comme Marin, est allé se réfugier sur un rocher de la région quand la situation des chrétiens lui est apparue fort risquée. Là se trouvait un temple dédié à Jupiter Feretrius. Ce Jupiter Férétrien était invoqué pour garantir les serments solennels et les mariages. En raison de la présence de ce temple, le roc était appelé Mons Feretrius, et de l’accusatif Montem Feretrium est dérivé le nom italien de Monte Feltro. Lorsqu’est intervenue la liberté de culte, Léon a lui aussi établi une communauté chrétienne, et il a beaucoup œuvré à l’évangélisation de la région. Utilisant son savoir-faire de tailleur de pierre, il a construit de ses mains une première chapelle consacrée à la Vierge de l’Assomption. Après sa mort, on a gardé le nom local d’origine, Mons Feretrius. À l’époque, il n’y avait pas de diocèse dans cette région, donc pas d’évêque, mais quand, au neuvième siècle, en 826, a été créé le diocèse de Montefeltro (lors du concile de Rome sous le pape Eugène II, en 826, Agatho se définit “Episcopus Montis Feretri”) et que Leo a été canonisé, on l’a adopté comme saint patron de la ville et on l’a considéré comme le premier évêque de Montefeltro cinq cents ans avant le vrai premier évêque. Puis au dixième siècle la petite communauté qui était depuis longtemps devenue une ville a pris le nom de son saint fondateur, San Leo, tandis que le diocèse conservait le nom de Montefeltro. C’est bien entendu saint Léon qui est représenté sur les armoiries de la ville.

 

Et puis un mot de Berengaro (Bérenger II) grâce à qui San Leo a connu des heures de gloire nationale. Bérenger Ier est fils d’Evrard, marquis de Frioul (la région à l’est de Trieste), et de Gisèle, fille de Louis le Pieux, donc petite-fille de Charlemagne. La fille de Bérenger Ier, prénommée Gisèle comme sa grand-mère, épouse Adalbert Ier d’Ivrée, et donne naissance à notre Bérenger II vers l’an 900. Nous sommes en pleine période de troubles, les prétendants au trône d’Italie sont légion, ils sont renversés par des concurrents, les vainquent et reviennent sur le trône, surviennent d’autres candidats, et ainsi de suite. Bérenger II deviendra roi d’Italie en 950, sera destitué, reviendra. Mais quand Othon le Grand, roi de Germanie, début 962, est sacré empereur par le pape Jean XII après avoir battu Bérenger II, ce dernier se réfugie ici à San Leo avec sa femme la reine Willa (fille de Boson d’Arles, comte d’Avignon, et de Willa de Haute-Bourgogne), avec sa cour, avec son armée, la ville devenant de fait capitale du royaume d’Italie de 962 à 964 avant qu’Othon le fasse prisonnier avec sa femme et les enferme à Bamberg, en Bavière, où il meurt en 966. Après sa mort, la reine Willa se fera religieuse. San Leo, capitale d’Italie…

 

Othon rend alors la ville à l’Église. En 1155, Frédéric Barberousse fait don de la ville et des terres de Montefeltro à Antoine Carpegna, fidèle Gibelin (favorable à l’empereur), qui s’installe dans le château et prend le titre de comte de Montefeltro. Avec l’aide de Frédéric Barberousse, il parviendra à élargir son domaine avec Urbino, Pesaro, Rimini. De là le célèbre Frédéric de Montefeltro qui a lutté contre Sigismond Malatesta de Rimini au quatorzième siècle.

 

927c1 San Leo, la grand-place (piazza Dante)

 

927c2 San Leo, la grand-place (piazza Dante)

 

San Leo est une toute petite ville de moins de trois mille habitants et, quoiqu’elle soit appréciée des touristes et qu’elle soit réputée en particulier pour sa forteresse où a été détenu et où est mort Cagliostro, elle n’est pas envahie comme Saint-Marin par les visiteurs, et elle a gardé toute sa personnalité. Nous y sommes arrivés un soir, nous y sommes revenus pour une vraie visite le lendemain. Ci-dessus, le centre de la ville, piazza Dante.

 

Pourquoi Dante? Simplement parce que c’est un grand homme italien et qu’il faut bien donner des noms aux rues et aux places? Eh bien non, et plutôt que de m’expliquer, je laisse la parole à une plaque sur un mur de la place: “À Dante Alighieri qui, dans un exil angoissé et divinatoire, voit cette très antique cité, son fier rocher merveilleux, et l’a rendue éternelle avec son poème éternel”. Car on lit dans la Divine Comédie, Purgatoire, chant IV, vers 25-27 et 31-34: “À San-Leo l'on va, on descend à Noli, on monte à la cime de Bismontova avec les pieds; mais il faut qu'ici un homme vole […]. Nous gravîmes par la fente du rocher, et de chaque côté le bord nous resserrait, et le sol exigeait l'usage des pieds et des mains”.

 

927c3 Hôtel de ville de San Leo

 

927c4 Les sanctions de la SdN en 1935 contre l'Italie

 

Sur cette piazza Dante, se trouve l’hôtel de ville installé dans le Palazzo della Rovere. Une grande plaque m’a intrigué. Elle dit “18 novembre 1935. En mémoire du blocus, afin que reste mentionnée pour les siècles l’énorme injustice contre l'Italie, à laquelle doit beaucoup la civilisation de tous les continents”. Je suis resté un moment à me demander ce qui avait bien pu arriver à San Leo ce jour-là. Le mot italien signifie “blocus” ou “siège”. Et puis je me suis dit que puisque le nom de San Leo n’apparaissait pas, cela devait concerner toute l’Italie au moment de la campagne d’Éthiopie, et j’ai trouvé que c’est en effet le 18 novembre 1935 qu’entrent en vigueur les sanctions économiques que la Société des Nations a votées contre l’Italie fasciste de Mussolini. Les pays qui adhèrent à la SdN n’ont plus le droit d’acheter à l’Italie, ne peuvent plus accorder de crédits à l’État italien, ne peuvent plus lui vendre de moyens de transport, ni de caoutchouc, de pétrole, de fer, d’acier, de coke. Cette plaque a été laissée en place. J’estime qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas effacer l’histoire, quelle qu’elle ait été, mais on peut aussi porter un jugement positif ou négatif sur elle. Mussolini, c’est prouvé, se préparait depuis longtemps à envahir l’Éthiopie. Les troupes italiennes se déplaçaient de nuit, on les embarquait sur des navires marchands d’apparence innocente. Puis soudain éclatent des incidents frontaliers et, comme par hasard, les troupes sont là pour attaquer. Cette agression ne laisse de doutes à personne. On a donc certes le droit d’être fidèle à la mémoire de Mussolini si l’on adhère à ses idées sulfureuses, mais on ne peut parler d’injustice lorsque la communauté internationale décide de timides mesures d’embargo sur le matériel militaire et sur les matières premières nécessaires à son industrialisation.

 

Ce genre de plaque qui évoque des faits peu glorieux me rappelle des souvenirs professionnels personnels. J’étais à l’époque le proviseur, à Saint-Amand-Montrond, dans le Cher, d’un lycée qui portait le nom d’un grand Résistant, Jean Moulin. Mais une plaque de marbre, dans le hall, disait qu’il avait été inauguré par Joseph Fontanet, ministre de l’Éducation Nationale, et Maurice Papon, député-maire. Au moment du baptême du lycée, le passé de ce dernier pendant la Seconde Guerre Mondiale n’avait pas encore été révélé par le Canard Enchaîné, mais son procès à Bordeaux s’est déroulé alors que je dirigeais le lycée. De nombreux membres de la communauté, professeurs, parents d’élèves, agents de service, voulaient enlever la plaque. En conseil d’administration, j’ai soumis la proposition suivante, qui a été adoptée à la majorité: on ne doit pas occulter l’histoire, or Maurice Papon a effectivement inauguré ce lycée; mais on a le droit, voire le devoir, de juger l’histoire. On peut donc ajouter une autre plaque, gravée dans une autre matière (en cuivre), disant sa condamnation par la Cour d’Assises de Bordeaux pour complicité de crime contre l’Humanité. À Saint-Amand, il y avait encore beaucoup de gens restés fidèles à Papon pour sa gestion de leur ville, et des plaintes ont abouti au Rectorat. Les lycées sont autonomes, mais les recteurs n’aiment pas les vagues et certains, parfois, ferment les yeux sur cette gênante autonomie. Contre mon avis, les deux plaques ont un jour été démontées. Je dois, pour être honnête, préciser qu’au cours de ma longue carrière, j’ai connu aussi des recteurs pour qui leurs idées étaient plus fortes que leurs ambitions politiques, et qui savaient respecter l’autonomie des établissements. Revenons à nos moutons, et j’espère que mes lecteurs me pardonneront cette longue digression.

 

927d1 la tour ciuvique de San Leo

 

927d2 la Torre Civica di San Leo (1173)

 

L’un des bâtiments originaux de San Leo est sa Torre Civica. Ces tours, habituellement, sont en centre-ville et on ne s’explique pas bien pourquoi celle-ci est isolée, à quelques dizaines de mètres de la cathédrale, à part le fait qu’elle se situe au point le plus élevé du roc où a été bâti le centre-ville, mais au pied de celui où se trouve la forteresse. On se pose d’autant plus de questions que, si elle apparaît de plan carré, elle renferme à l’intérieur une tour ronde qui monte jusqu’au niveau du campanile. Une hypothèse ferait de la tour intérieure le campanile de la cathédrale du haut Moyen-Âge contemporaine de la Pieve des neuvième à onzième siècles (dans mon prochain article, concernant les églises de San Leo, je parlerai de cette Pieve). Ce qui est certain, c’est qu’elle faisait partie de l’ensemble constituant l’ancienne résidence des évêques du Montefeltro, dont tous les autres bâtiments ont été détruits par Malatesta au milieu du quatorzième siècle.

 

927e le puits de Cagliostro à San Leo

 

J’ai évoqué tout à l’heure la mort de Cagliostro. J’y reviendrai dans l’article que je consacrerai à la forteresse où il a été détenu. Le puits ci-dessus est appelé “puits de Cagliostro” parce que, après sa mort, descendant son corps de la forteresse, on l’a déposé sur ce puits avant de poursuivre.

 

927f1 palazzo où a séjourné st François d'Assise

 

927f2 orme de St François d'Assise à San Leo

 

Sur le palazzo des comtes Nardini de ma première photo, une plaque dit: “Ici, saint François d’Assise, le 8 mai 1213, a prêché. Hébergé dans cette maison, il a reçu en don, de la part du Comte Orlando Catani di Chiusi, le Monte della Verna”. Sur cette colline, saint François a pu fonder un monastère. On sait qu’il a été marqué des stigmates, mais il est intéressant pour nous de préciser que c’est dans ce monastère de La Verna près de San Leo qu’il les a reçus en 1224. Et on montre (ma seconde photo) l’orme sous lequel il a prêché. Ou plutôt le successeur planté en 1936 de cet orme qui avait été coupé, exactement au même endroit, en 1662.

 

927g vieille horloge de gare française à San Leo

 

Juste parce que mon regard est passé sur cette horloge: elle a été récupérée, visiblement, sur un quai de gare français. Mais sur ce trottoir de San Leo, aucun train ne partira. Puisqu’elle était censée annoncer l’heure de départ du prochain train, elle ne disposait pas de mécanisme, on tournait ses aiguilles à la main, et son but ici n’est que décoratif, ses propriétaires ne l’ayant pas transformée en vraie horloge puisqu’elle indique 15 heures et que j’ai pris ma photo à 19h50.

 

927h1 San Leone (gravure non datée)

 

927h2 ''Vue de la ville et du fort de San Leo'' (Pietro Tav

 

Avant de conclure cet article sur San Leo en général, en voilà deux représentations vues dans le musée de la forteresse. La gravure de la première photo porte le titre “San Leo”, mais ni nom d’auteur, ni date. Le tableau de ma seconde photo est intitulé Vue de la ville et du fort de San Leo, elle est de Pietro Tavilla et elle date de 1880.

 

927h3 San Leo, piazza Dante, 1939 (photo G. Marchini)

 

Et enfin cette photo signée G. Marchiani et datée de 1939 qui montre la piazza Dante sous la neige. En effet, si dans l’esprit d’un Français “Italie” signifie automatiquement “soleil et chaleur”, c’est une image fausse. En août à Naples on peut évidemment avoir très chaud, mais San Leo est bien plus au nord, et l’Italie est un pays montagneux.

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Published by Thierry Jamard
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