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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 01:04

 

599a1 la côte de Sicile près de Scicli 

599a2 Notre installation sur la côte de Scicli

 

Lundi, venant de Raguse, nous avions l’adresse d’un camping et l’adresse d’une "sosta camper", ces parkings d’accueil, souvent avec connexion électrique, parfois avec douche et autres sanitaires. Mais l’un et l’autre étaient fermés. Nous avons un peu erré puis nous avons trouvé ce petit parking en bord de mer, sur la côte de Scicli. Aux alentours, une seule maison, fermée. Nous avons donc pu mettre en marche notre générateur sans déranger personne, et nous avons passé la journée. Mais aujourd’hui mardi, nous sommes allés visiter Scicli.

 

599b1 Scicli

 

599b2 Scicli 

Scicli est l’une de ces huit villes complètement rasées par le terrible tremblement de terre du 11 janvier 1693. Ce jour-là, à 13h30, une secousse de l’exceptionnelle amplitude de 11 sur l’échelle de Richter a détruit 25 villes et villages sur 5600 kilomètres carrés, a provoqué un raz de marée, a tué plus de trente neuf mille personnes (environ trois mille à Scicli), et a été suivie de très nombreuses répliques pendant deux longues années. Les huit villes principales se sont entendues pour toutes se reconstruire dans le même style. Si le baroque a surtout fleuri au seizième siècle, avec la Contre-Réforme en réaction à l’austérité prônée par le protestantisme, c’est peut-être pour contrebalancer l’horreur des événements que ce style exubérant a été choisi pour la reconstruction. Situées au centre du bassin méditerranéen, soumises à de multiples influences culturelles, les cités concernées ont développé en cette toute fin de dix-septième siècle et au dix-huitième siècle un baroque tardif original. Architectes et ingénieurs ont mis au point et inauguré de toutes nouvelles techniques antisismiques et un urbanisme moderne. Par la suite ces villes ont si bien su conserver leur unité architecturale qu’elles sont classées au Patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO.

 

599c Scicli 

Cette église désaffectée, San Matteo (saint Matthieu), que l’on aperçoit juchée au sommet de la colline sur ma photo précédente, est certes en piteux état, mais sur sa façade on peut encore apprécier la richesse de la décoration. Et puis la masse de son architecture générale est noble et imposante. Elle occupe le site où s’élevait une ancienne basilique datant du haut Moyen-Âge et a été reconstruite au dix-huitième siècle. Elle était la "chiesa Madre", l’église Mère de la ville jusqu’en 1874, date à laquelle ce titre a été transféré à Sant’Ignazio dont je vais parler tout à l’heure, entraînant son abandon. Il semble qu’à cette date sa construction n’ait pas été achevée, peut-être avait-elle été stoppée depuis de nombreuses années, en prévision d’un transfert.

 

599d Scicli 

Et puis, de là-haut, on a une vue sur toute la ville, et en particulier sur cette majestueuse église Santa Maria la Nova avec ses curieuses coupoles sur ses chapelles latérales. Ses structures datent du quinzième et du dix-septième siècle, et sa reconstruction sur les mêmes structures n’a été menée qu’au dix-neuvième siècle et achevée en 1816. Elle s’intègre bien dans l’ensemble de la ville, mais marque le passage du baroque tardif au néoclassique.

 

599e1 Scicli, Chiesa Madre Sant'Ignazio 

599e2 Scicli, Chiesa Madre Sant'Ignazio 

La voici, cette nouvelle chiesa Madre dédiée à Sant’Ignazio. Comme on le voit par cette inscription au-dessus du portail, elle date de 1751 et n’était donc plus tout à fait neuve quand elle a hérité de ce transfert en provenance de San Matteo. Deux fois nous sommes passés devant, à plusieurs heures d’intervalle, et les deux fois elle était fermée. J’ai dû demander à plusieurs personnes à quelle heure on pouvait la visiter, avant d’avoir la réponse précise mais bien décevante à ma question, ce n’est pas une question d’heure mais de mois parce que cette église est fermée pour de lourds travaux de restauration. Or je tenais beaucoup à la visiter, car elle possède une curieuse statue de la Vierge, la Madonna delle Milizie, représentée… à cheval. Cette statue de bois évoque la légende selon laquelle en 1071, lorsque Roger Premier combattait les Sarrasins, la Vierge chevauchait à ses côtés et comme lui guerroyait, et grâce à elle le christianisme des Normands a remporté la victoire sur l’Islam des Arabes. Voilà pourquoi j’aurais tant aimé voir cette statue si originale. Ce sera pour un prochain voyage… dans dix ans si celui-ci s’éternise partout autant qu’en Italie !

 

599f1 Scicli, San Giovanni Evangelista

 

599f2 Scicli, San Giovanni Evangelista

 

Cette église San Giovanni est dédiée à saint Jean l’Évangéliste. Elle faisait autrefois partie d’un monastère de Bénédictines. Mais on sait que dans les années 1860 le jeune état italien a dispersé les congrégations et a nationalisé leurs biens. Au tout début du vingtième siècle le monastère a été abattu et, de 1902 à 1906, un nouvel hôtel de ville a été construit à sa place. L’église, elle, remonte au troisième quart du dix-huitième siècle, sa construction ayant commencé entre 1760 et 1765. On n’a pas de certitude absolue quant à l’identité de l’architecte, mais il est plus que probable qu’il s’agit d’un Carmélite résidant à Scicli, Frère Alberto Maria di San Giovanni Battista. Bien que, par sa situation dans un espace dégagé, avec ce bel escalier courbe, et par la couleur de sa pierre, elle soit bien différente, elle me rappelle beaucoup San Carlo alle Quattro Fontane, à Rome, œuvre de mon cher Borromini, avec sa façade faite de courbes et de contre courbes, alternant le convexe avec le concave. Au deuxième niveau, l’architecte a placé une grille en fer battu devant des ouvertures, pour créer une harmonie avec les balcons des palais environnants.

 

599g1 Scicli, San Michele Arcangelo 

Cette église San Michele Arcangelo était l’une des plus vieilles de Scicli, mais elle aussi s’est écroulée en 1693 et sa reconstruction a été achevée en 1859 sur une concession des Frères de Saint Michel Archange aux Sœurs Augustiniennes. C’est un architecte syracusain qui a initié les travaux, et c’est le palermitain Fama qui les a achevés. La différence de style est claire, les deux premiers niveaux de la façade sont baroques, le niveau supérieur est néoclassique, avec son tympan triangulaire et ses pilastres plats. Or la construction ne s’est pas étalée sur une longue période, mais seulement sur une petite dizaine d’années. Malgré tout, une unité d’apparence a été obtenue avec l’utilisation de chapiteaux corinthiens sur les trois niveaux.

 

599g2 Scicli, San Michele Arcangelo

 

599g3 Scicli, San Michele Arcangelo 

À l’intérieur, la décoration est plutôt chargée, de style baroque ; stucs et peintures ont été réalisés pendant la construction, en 1851. Un peu partout, comme on le voit sur la première de ces deux photos, sont représentés des instruments de musique. Ailleurs, des panneaux portent des stucs peints et dorés. L’ensemble de l’église donne ainsi une impression de grande richesse.

 

599g4 Scicli, San Michele Arcangelo 

Je suis également tombé en arrêt devant ce grand Christ du quinzième siècle, réalisé en bois. J’en ignore l’origine, mais quelques auteurs, dont Stendhal, disent que le type napolitain comporte un visage fin et un nez un peu fort et, au quinzième siècle, les Deux Siciles, Naples et Palerme, étant unies au sein d’un même royaume, je me demande si telle n’est pas l’origine de ce Christ dont le visage répond à cette description.

 

599h Scicli, San Bartolomeo 

Encore une église parmi les dizaines que compte cette petite ville, avant de passer à l’architecture civile. Je voudrais montrer le visage de cette chiesa San Bartolomeo. Difficile à comprendre : de toutes les églises de Scicli, une seule a résisté au tremblement de terre de 1693. Une seule et unique. C’est San Bartolomeo, édifiée dans les premières années du quinzième siècle. Merveilleux. Miraculeux. Eh bien, au dix-neuvième siècle, on a jugé bon de remplacer la façade d’origine par celle que l’on voit sur ma photo. Cela dit, cette façade est élégante, avec ses trois niveaux ornés de colonnes. Mais, comme presque toutes les autres églises de Scicli que nous avons vues, sa grille est close et cadenassée. Celle-là non plus, avec son intérieur conservé du quinzième siècle, nous ne la visiterons pas.

 

599i1 Scicli, palazzo Beneventano (18e siècle) 

599i2 Scicli, palazzo Beneventano (18e siècle) 

599i3 Scicli, palazzo Beneventano (18e siècle) 

Plusieurs palais sont ornés de sculptures, souvent des grotesques. Ce palazzo Beneventano, du dix-huitième siècle, fait partie des monuments cités dans le descriptif qui justifie le classement dans l’héritage de l’humanité de l’UNESCO. La première de ces trois photos représente la sculpture d’angle, au confluent de deux rues, les deux autres photos montrent des visages grotesques situés au-dessus de fenêtres.

 

599j1 Scicli, palazzo Fava (18e siècle) 

599j2 Scicli, palazzo Fava (18e siècle) 

Du dix-huitième siècle également date le palazzo Fava. Quoique ses sculptures et ornementations soient dans le même style baroque sicilien tardif que celles du palazzo Beneventano et qu’elles soient elles aussi intéressantes, il ne fait pas partie des monuments ayant justifié le classement par l’UNESCO. Pourtant, chacun des balcons de ce vaste bâtiment est supporté par des figures pleines de fantaisie et d’imagination.

 

599k Scicli, habitations rupestres (troglodytes) 

Dès le troisième millénaire et jusqu’au quinzième siècle avant Jésus-Christ, des civilisations néolithiques de l’âge du cuivre et de l’âge du bronze ont laissé à Scicli des traces de leur présence et notamment la découverte d’une fosse contenant de très nombreux objets en bronze datant du seizième siècle avant notre ère a permis de constater le haut degré de civilisation atteint ici dès cette époque reculée. Ces gens occupaient des habitations rupestres et la tradition s’en est longtemps perpétuée puisqu’aujourd’hui encore on peut voir ces maisons troglodytes, même si bien entendu leur installation et leur équipement sont plus modernes. Mais, n’ayant pas eu l’occasion d’en visiter, je dois faire confiance à mes informateurs.

 

600a1 Modica, Santa Maria dell'Annunziata 

À présent, nous nous rendons à Modica, autre ville victime du séisme de 1693, autre ville reconstruite en baroque tardif, autre ville classée par l’UNESCO. Cette église Santa Maria dell’Annunziata édifiée au quinzième siècle a été reconstruite au dix-huitième.

 

600a2 Modica, Santa Maria dell'Annunziata 

Dans une vitrine à l’entrée on peut admirer cette Madone de bois peint et doré. Le sujet de la Vierge allaitant est assez courant, mais celle-ci est bien particulière parce qu’elle découvre sa poitrine sans que l’Enfant Jésus manifeste la moindre envie de se mettre à téter. Par ailleurs, sa mère le tient en équilibre sur une main d’une façon qui n’est ni maternelle, ni réaliste, elle est bien droite et regarde devant elle. Jésus, au contraire, est un bébé joufflu qui tourne un peu la tête de côté pour nous regarder. Tout cela en fait une statue bien curieuse.

 

600a3 Modica, Santa Maria dell'Annunziata 

Dans cette église, j’ai aussi remarqué ce bénitier original qui me plaît bien. Mais malgré la présence de plusieurs statues et peintures qui ne sont pas inintéressantes, nous poursuivons notre chemin.

 

600b Modica, 

Derrière son imposant escalier, entouré des statues des douze apôtres, l’église San Pietro est le duomo de Modica. L’église est attestée dès 1396 dans un document établi par l’évêque de Syracuse. Les années ainsi que les fréquentes secousses telluriques ont, au cours des siècles, nécessité plusieurs fois des travaux de rénovation, jusqu’à ce que le grand séisme de 1693 oblige à une reconstruction. La façade à deux étages séparés par une épaisse corniche en balcon est un peu lourde mais élégante grâce au tympan qui surmonte chacun des portails et particulièrement le portail central, grâce aussi, et surtout, aux grandes volutes rococo qui encadrent le niveau supérieur.

 

600c1 Modica, vers San Giorgio 

600c2 Modica, San Giorgio 

Le duomo San Pietro est l’église mère (la chiesa Madre), mais San Giorgio est la cathédrale. L’escalier qui relie la ville basse à la ville haute en montant vers la cathédrale est très célèbre. Il se sépare en deux volées qui se rejoignent pour monter de façon monumentale vers l’église. En 1643, le vice-roi vient en visite à Modica. À cette époque, la ville est concédée à la famille Henriquez-Cabrera, et Don Giovanni Alfonso Henriquez-Cabrera, en recevant le vice-roi, décide de reconstruire de façon plus somptueuse l’église alors consacrée à la Sainte Croix. Le chantier s’ouvre, et l’église sera désormais consacrée à saint Georges car elle doit accueillir la cassette d’argent du quatorzième siècle contenant les reliques de ce saint. Les travaux sont bien avancés quand, en 1693, le séisme jette à terre la plus grande partie de la nouvelle construction. On se remet courageusement à l’ouvrage, on garde la structure de l’église précédente mais on adapte le style à celui qui est défini pour toute la ville, ce qui donne l’église que l’on peut voir aujourd’hui, dont la façade n’a été achevée qu’en 1818.

 

600c3 Modica, San Giorgio

 

600c4 Modica, San Giorgio 

L’intérieur, d’une grande majesté, s’ordonne en cinq nefs, évoquées sur la façade partagée, au niveau inférieur, en cinq parties par des colonnes. Dans le chœur, le maître-autel est en argent repoussé. Un mariage va être célébré, ce qui explique le tapis rouge dans la nef et les fleurs devant l’autel.

 

600c5 Modica, San Giorgio 

600c6 Modica, San Giorgio 

Rapidement, quelques autres images. Ici, dans le transept, un autel d’une extraordinaire profusion. Le baroque sicilien fait grand usage de ces angelots amusants, les "putti", qui volettent, s’amusent, font des bêtises. J’adore. Ici, cela ne manque pas, il y en a de part et d’autre de l’autel.

 

600c7 Modica, San Giorgio 

Quoique je ne sache pas qui est cette sainte et malgré le désordre d’objets brisés jetés au hasard dans son dos, je tiens à montrer cette statue, extrêmement riche dans sa parure de bois doré, parce que je la trouve très expressive.

 

600c8 Modica, San Giorgio, Tommaso Campailla 

Dans le bas de l’église se trouve cette pierre à Thomas Campailla, l’une des deux célébrités de la ville. Ce poète philosophe a vécu à cheval sur de dix-septième et le dix-huitième siècles. Je trouve intéressante et originale cette représentation d’un ange tristement appuyé contre l’urne contenant les cendres de l’illustre disparu. Sa tombe, elle, se trouve sous le maître autel de cette même cathédrale San Giorgio.

 

600d1 Modica, maison de Tommaso Campailla 

600d2 Modica, maison de Tommaso Campailla

 

Lorsque nous ressortons de la cathédrale San Giorgio, nous nous promenons un peu en ville. À quelque distance, nous trouvons la maison où est né en 1668, où a vécu, où est mort en 1740 ce Campailla dont nous venons de voir la pierre. Curieusement, enfant, ce futur grand homme était plutôt attardé, "presque idiot" dira l’un de ses premiers biographes. Il allait étudier le droit à Catane quand la mort de son père, qui lui laissait un petit capital, l’a fait revenir à Modica, où il s’est entièrement consacré à l’astronomie, à la littérature, à la philosophie. Il a en autodidacte étudié Aristote et les classiques, est devenu un spécialiste de Descartes dont il a diffusé les théories à travers la Sicile. Il était à Modica en janvier 1693 lors du séisme. Cet homme complet, savant, écrivain, poète, philosophe, est mort d’apoplexie dans sa maison de Modica.

 

600e1 Modica, maison de Salvatore Quasimodo

 

600e2 Modica, maison de Salvatore Quasimodo

 

Ailleurs, c’est la maison où est né en 1901 et où a passé son enfance Salvatore Quasimodo. Ce poète, chef de file de l'hermétisme, poésie "pure" définie comme "revanche de la parole sur l'action", après des études d’ingénieur à Messine, quitte son île natale. Son emploi au génie civil l’entraîne à Reggio de Calabre, à Gênes puis à Milan à partir de 1934. En 1938, il abandonne le génie civil pour se consacrer entièrement à la littérature et à la poésie, mais reste à Milan, ce qui fait que la plaque, qui le dit exilé involontaire, n’est pas très honnête, la littérature ne l’ayant jamais empêché de revenir à Modica. En 1959 il obtient le prestigieux prix Nobel. Quand, en 1968, une attaque le terrasse, il se trouve à Amalfi, près de Naples, mais il sera enterré à Milan, où il résidait encore.

 

 

Nous avons vu pas mal de choses aujourd’hui, mais le programme de demain –si nous parvenons à le tenir– est encore beaucoup plus chargé.

 

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Published by Thierry Jamard
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