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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 12:52

Hier, nous sommes repartis d’une quarantaine de kilomètres vers l’est, là où, un peu au sud d’une sortie d’autoroute, se situe la ville antique de Ségeste. Comme il est impossible de passer la nuit à proximité, je demande conseil à un policier qui me dit que dans la localité de Calatafimi, à sept kilomètres, un petit parking accueille les camping-cars, avec alimentation en eau et écoulement des eaux usées. C’est en effet tout petit, il n’y a place que pour quatre camping-cars, mais nous sommes seuls, sous un haut mur, et assez isolés des maisons pour pouvoir mettre en marche notre groupe électrogène. Nous ne demandions pas mieux.

 

585a Calatafimi, ordures

 

Le téléphone passe mal. Or je voulais appeler Jérôme, mon petit frère. Je vais donc me balader, téléphone en main, loin de la protection de ce mur. Après mon appel, je retourne me munir de mon appareil photo, parce que j’ai vu un système de collecte des ordures qui n’est pas commun. Sur notre parking, il y a des containers pour le tri sélectif, plastique, papier et carton, verre, mais pas pour les ordures non recyclables. Dans la plupart des autres villes, grandes ou petites, Rome, Naples, Palerme, aussi bien que Pompéi ou Cefalù, la collecte des ordures ne se fait que lorsque les containers débordent. C’est inesthétique et nauséabond. De plus, sous le soleil écrasant ou sous la pluie battante, on doit aller jusqu’au bout de la rue déposer dans le container son sac plastique. Ici, idée géniale, on suspend ses ordures à un crochet sans se déplacer, on les descend par la fenêtre, et les éboueurs prennent le sac au passage. Pas d’accumulation, c’est propre. Mais les cambrioleurs peuvent repérer immédiatement l’absence des propriétaires si le crochet pend sans rien au bout. Il est vrai que c’est un village tranquille et que, je pense, les cambriolages doivent y être rares.

 

Et ma promenade m’a aussi permis de repérer des affiches. L’une d’elles informe d’une représentation de l’Électre d’Euripide au théâtre antique de Ségeste jeudi prochain 19 août. Trois jours. Je pense que ça doit valoir la peine. Et quand j’en informe Natacha, elle est aussi enthousiaste que moi. Nous ne pouvons pas manquer ça.

 

585b Ségeste, le temple vu de la route

 

Voici le temple de Ségeste tel qu’il apparaît de la route, avant que l’on pénètre dans la zone archéologique. Enfin presque, parce que j’ai quand même mis un bon coup de zoom (200mm).

 

585c Ségeste, le temple

 

Nous y voilà. Il ne manque pas de noblesse, ce temple. Il est même fascinant. Nous mettons longtemps à en faire le tour, à nous éloigner, à nous rapprocher.

 

585d1 Segesta, il tempio

 

585d2 Segesta, il tempio

 

Lorsque nous nous sommes rendus au théâtre, situé bien plus haut, nous avons eu l’occasion de revoir le temple sous un autre angle, de dessus. J’intercale donc ici ces photos. On peut voir aussi comment il est isolé dans une nature sauvage et grandiose.

 

585e Segesta, il tempio

 

Et encore sous un autre angle, d’un peu loin. Décidément, nous ne nous lassons pas de le contempler. Ses proportions sont parfaites, et sur sa colline il s’intègre merveilleusement au paysage. Le style architectural est typique des temples grecs de Sicile, il paraît que c’est le même qu’à Sélinonte, et nous aurons très bientôt l’occasion de le vérifier parce que le billet d’entrée sur le site de Ségeste est également valable, dans les trois jours, pour Sélinonte, située droit au sud près de la côte sud de Sicile alors qu’ici à Ségeste nous ne sommes pas bien loin de la mer de la côte nord. Les chapiteaux, les corniches, la courbe des lignes horizontales se retrouvent pareils un peu partout en Sicile dans les temples de la même époque.

 

585f1 Ségeste, le temple

 

585f2 Ségeste, le temple

 

Quelques photos de détail. On voit que le fronton, noble, n’était cependant pas sculpté. Peut-être était-il prévu d’y plaquer plus tard des frises réalisées à part. J’aime aussi la pierre dans laquelle est réalisée cette construction, avec sa teinte rose sous le soleil.

 

585g Ségeste, roche couleur du temple

 

Il n’y a pas à chercher bien loin pour comprendre comment il s’harmonise tellement bien avec son environnement. En redescendant du théâtre, nous avons été frappés par la couleur nettement rose de la roche érodée sur le bord du chemin. Pas de doute, la pierre du temple provient d’une carrière proche.

 

585h1 Ségeste, le temple

 

585h2 Ségeste, le temple

 

Une belle enfilade de quatorze colonnes doriques sur six de large donne à ce temple son remarquable équilibre. Les lignes sont pures, nettes, sans fioritures, ce n’est pas joli, c’est beau et grandiose.

 

585h3 Ségeste, le temple

 

Mais jusqu’à présent j’ai tourné autour du temple, et je n’en ai pas parlé. Je voulais d’abord le montrer, avant d’évoquer les problèmes archéologiques qu’il pose. Ségeste est à l’origine, comme toute la Sicile, Punique. La ville a été habitée par les Élymes, le même peuple dont j’ai parlé la semaine dernière (le 7 août) à propos d’Erice. Puis les Grecs s’y sont installés, même schéma. Tout au long du cinquième siècle avant Jésus-Christ, Ségeste et Sélinonte rivalisent, deux grandes cités. En 415, Ségeste demande l’aide des Athéniens, et Sélinonte s’allie à Syracuse. Défaite des Athéniens avec Ségeste. Alors en 409 Ségeste se tourne vers les Carthaginois, qui arrivent, et badaboum, ils détruisent Sélinonte. Bien fait pour elle. Et aussi Himère (entre Cefalù et Palerme), qui n’y est pour rien, mais qu’ils avaient dû quitter autrefois. Tant pis pour elle. Et puis, comme ils sont vainqueurs, ils occupent Ségeste. Normal. Un siècle plus tard, en 310, le terrible, le cruel tyran de Syracuse Agathoclès va essayer, mais sans succès, de chasser les Carthaginois d’Himère. Alors il se venge en allant en 307 à Ségeste, qu’il ravage. C’en est fini de Ségeste. Mais pas définitivement, parce que, tel le phénix, elle va revivre de ses cendres avec les Romains au deuxième siècle. C’est plus tard, avec les Vandales, qu’elle sera complètement rasée, pour ne plus renaître, sauf pour accueillir du côté du théâtre un château fort et une petite chapelle au Moyen-Âge, et aujourd’hui pour les touristes qui la visitent.

 

Dans le temple comme aux alentours, on n’a rien retrouvé qui puisse identifier la divinité à laquelle il était dédié. D’ordinaire on trouve des statuettes, des objets votifs, des ex-voto, des inscriptions. Ici, rien. Et puis la pièce réservée à la statue du dieu, où l’on dépose son trésor, que l’on appelle la cella, est généralement construite en premier lieu et le temple s’élève autour, mais ici pas de cella. Ce qui a amené des archéologues à supposer qu’il s’agissait d’un lieu public couvert, ayant l’apparence extérieure d’un grand temple pour des raisons esthétiques, mais qui n’était consacré à personne, sinon aux promeneurs en mal de rencontres conviviales. Mon guide Michelin acheté il y a quelques mois à Naples et daté 2008 balance encore entre la promenade publique et le temple mystérieux. Et puis, très récemment, des fouilles ont découvert une ébauche de fondations pour la cella, dont rien n’est apparent en surface. Et du coup on comprend d’autres choses. Le temple ayant été construit vers la fin du cinquième siècle, sans aucun doute on l’a abandonné inachevé en 409 lorsque les Carthaginois sont revenus s’installer dans la ville. Pas encore de cella, pas encore de statue de divinité, pas encore de culte, et par conséquent aucun objet en relation avec le dieu qui devait s’installer et ne s’est jamais installé. De plus, ce que l’on voit sur ma photo ci-dessus confirme l’inachèvement et apporte des informations intéressantes sur les techniques de construction. En effet, pour faciliter le transport et la mise en place des blocs de pierre très grands et très pesants, difficiles à prendre par dessous, on y laissait des excroissances de chaque côté, qui permettaient de maintenir les cordes utilisées pour les traîner, et sous lesquelles on pouvait placer horizontalement des madriers afin que des hommes nombreux les soulèvent. Et puis, quand le bâtiment était achevé, temple ou autre, en quelques coups de ciseau on supprimait ces formes inélégantes et on lissait la pierre pour obtenir une surface bien plane. Voilà comment la connaissance de l’Histoire liée aux découvertes des fouilles et à l’observation méticuleuse des archéologues a permis de lever le mystère de ce temple. Lors des très récentes recherches qui ont permis de découvrir des traces de cella, on a également mis en évidence des restes d’un petit édifice antérieur, ce qui laisse supposer que le dieu ou la déesse qui devait s’implanter là était l’objet d’un culte antique.

 

585i1 Ségeste, le théâtre antique

 

Passons maintenant au théâtre. Il est beaucoup plus haut, à deux kilomètres, sur l’autre versant d’une colline, ce qui fait que du temple on ne le voit pas, ni le temple quand on est au théâtre. La jeune femme qui nous a vendu les billets d’entrée sur le site a été fort étonnée que je ne prenne pas également un ticket pour la navette qui fait le lien entre les deux monuments. Je pense qu’elle m’a cru bien avare pour ne pas vouloir débourser 1,50 Euro par personne pour l’aller et retour. Son étonnement était peut-être aussi lié à mon âge. Comment un vieillard de soixante-six ans va-t-il pouvoir effectuer une ascension de deux kilomètres et puis redescendre sous le soleil sicilien du mois d’août sans rendre l’âme en cours de route, voilà ce qui n’est pas envisageable. Et pourtant, ce soir, je suis encore en vie. Et en prime, au lieu de faire le trajet debout dans un autobus bondé, nous avons pu nous arrêter en chemin à regarder le temple de la route qui s’élève, et faire des photos dont quelques unes sont ci-dessus. Sans compter que le paysage est somptueux. Par ailleurs au retour, avec un éclairage différent, ce n’est plus le même décor, et nous sommes redescendus en empruntant un chemin hors de la route suivie par la navette, l’ancienne route tracée par les Grecs. Il n’en reste que quelques pierres mais il est émouvant de suivre le chemin utilisé il y a deux mille cinq cents ans.

 

585i2 Ségeste, le théâtre antique

 

585i3 Segesta, il teatro antico

 

Le théâtre date de la seconde moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ, époque à laquelle Ségeste complètement romanisée voit s’élever la plupart des monuments situés sur cette acropole. Le demi-cercle de construction comportant les sièges –que l’on appelle la cavea– pouvait, paraît-il, accueillir dans ses soixante-quatre mètres de diamètre quatre mille spectateurs. C’est beaucoup plus que ce que je peux estimer en comptant le nombre de personnes que l’on peut asseoir, serrées, sur le premier rang, le nombre du dernier rang, en faisant la moyenne des deux et en multipliant par le nombre de rangées. Mais bon nombre de rangées supérieures de la cavea ont disparu, les recherches les plus récentes montrant qu’elles se situaient là où l’on a mis au jour une nécropole musulmane et des restes de maisons médiévales. Au Moyen-Âge on a construit également quelques maisons sur la scène, on a utilisé des pierres, si bien qu’au début du quatorzième siècle les rangs les plus bas de cette cavea n’existaient plus et à leur place ainsi que sur la scène s’accumulaient terre, pierrailles, ruines de maisons. C’est alors que le duc de Serradifalco entreprit de grands travaux de déblayage et de restauration. L’état actuel est le résultat d’un projet scientifique mené de 1993 à 2001.

 

585i4 Ségeste, le théâtre antique

 

Même si ce théâtre évoque les théâtres grecs adossés à une pente et l’utilisant pour que la colline serve d’architecture, celui-ci a été construit par les Romains et cela se voit notamment dans ce grand mur de soutènement sur le côté. Nous sommes bien sur la pente de la colline de l’acropole, mais elle n’a pas été creusée pour suivre le contour semi-circulaire de la cavea, de sorte que les côté sont construits dans le vide. Intégrés à ce mur mais non visibles actuellement pour les visiteurs, on a dégagé un puits et un réservoir d’eau destinés à abreuver les acteurs mais aussi, sans doute vu le volume d’eau, les spectateurs.

 

585j1 Ségeste, la ville antique

 

585j2 Ségeste, la ville antique

 

Hormis ce théâtre, il ne reste que des ruines en très mauvais état sur cette acropole. Néanmoins, l’École Normale Supérieure de Pise a minutieusement étudié les lieux et a pu reconstituer leur usage ainsi que, plus ou moins, leur apparence. C’est ainsi que ce petit édifice circulaire dans une cour bordée de portiques était vraisemblablement un marché. Ma seconde photo montre la route monumentale qui montait vers cette ville juchée sur l’acropole. Je suis tourné vers la vallée, dos à la direction du théâtre. Elle se poursuivait par un cryptoportique, c’est-à-dire par un passage couvert, et continuait son chemin jusqu’à desservir le théâtre, de l’autre côté de l’acropole. Mais on remarque aussi, sur la gauche, au-delà d’un étroit espace en terre, d’autres dalles plus polies et de forme plus régulière. C’était un petit forum triangulaire situé le long de la route. Un panneau explicatif dit que ce forum est traversé de part en part par une inscription monumentale en latin évoquant deux hommes impliqués dans sa construction, dont cet Onasus cité à témoin par Cicéron dans son Contre Verrès. Quoique j’aie, il y a bien des années, traduit ce plaidoyer qui a eu d’énormes conséquences, je confesse que le nom d’Onasus n’est pas resté gravé dans ma mémoire. Néanmoins j’aurais beaucoup aimé lire cette inscription. Elle a une signification particulière pour moi. Hélas, j’ai eu beau me pencher autant que j’ai pu contre les barrières de protection, prendre des photos dans tous les sens et les scruter sur mon écran en les agrandissant au maximum, je n’ai pas trouvé la trace de cette inscription. Voilà pourquoi je ne la montre pas ici.

 

585j3a Ségeste, mur du château médiéval

 

585j3b Ségeste, mur du château médiéval

 

Les archéologues déterminent quatre phases dans la vie de Ségeste. La période archaïque, s’achevant au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, est celle des restes d’un édifice de culte ancien là où a été construit le grand temple que nous avons vu. Puis vient la phase hellénistique ancienne et moyenne, qui s’articule aux quatrième et troisième siècles, après la construction et l’abandon du grand temple. La troisième phase de construction, hellénistique récente, se situe à la fin du deuxième siècle, et voit s’élever nombre de monuments sur l’acropole. Pour la dernière phase, il faut faire un grand bond jusqu’au Moyen-Âge, fin du douzième siècle, treizième siècle. Dans cette phase médiévale, les constructions antiques sont déjà écroulées, en ruines, et l’on en réutilise les matériaux pour édifier un château, une chapelle dédiée à saint Léon, et des maisons d’habitation. Le château, comme toute l’acropole, a été déserté au milieu du treizième siècle. Ce n’est qu’en 1989 que l’on commença à déblayer la terre et la végétation qui recouvraient les ruines de ce château et les cachaient complètement à la vue. Pourtant, il avait dû s’élever à une hauteur de huit ou dix mètres. Aujourd’hui, on peut le visiter, mais il n’en reste qu’un rez-de-chaussée dont les murs écroulés ne délimitent les pièces sans sol (des planches ont été disposées pour la circulation des touristes) que sur une hauteur d’un à trois mètres. Je trouve cela sans grand intérêt, et je n’en montre donc pas de photos. En revanche, voici deux photos de ces murs, où l’on voit comment, dans cet appareil très irrégulier, a pu être utilisé un tronçon de colonnette antique, et comment les interstices sont comblés avec des cailloux mais aussi avec des tessons de poteries trouvées également sur le site et datant de l’époque romaine.

 

585k Ségeste, escargots

 

À Paestum déjà nous avions été frappés par l’amour que les escargots semblaient porter aux lieux de fouilles de villes antiques. Car ce n’est pas le seul fait de cette ville de Campanie, puisque c’est la même chose ici en Sicile. En redescendant de l’acropole, je me suis amusé à prendre quelques photos de leur accumulation. Ils ne sont pas des milliers, ils sont des millions. Chaque tige, chaque herbe, les lampadaires, les bornes, sont assaillis par les escargots. Leur densité est telle qu’il serait légitime de ne pas me croire sur parole. Telle est la justification de ces trois photos. Mais, plus astucieux que les hérissons (qui, selon Giraudoux, dans Intermezzo je crois mais je n’ai évidemment pas le livre sous la main, trouvent toujours plus séduisante la femelle qui est de l’autre côté de la route), à moins que ce ne soit parce qu’ils sont hermaphrodites, je n’en ai pas vu un seul sur l’asphalte de la route fréquentée par les autobus de la navette.

 

Après ces belles réflexions sur les mœurs sexuelles comparées des escargots et des hérissons, je crois que je peux mettre le point final pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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