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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 23:10

Venant de Mégare, une ville toute proche d’Athènes, des Grecs se sont installés sur la côte est de la Sicile, à une petite vingtaine de kilomètres au nord de Syracuse (mais avant la fondation de Syracuse), constituant l’une des plus anciennes colonies grecques en Sicile. Et puis avec leur esprit aventureux de colons et leur besoin d’expansion (comme quoi la recherche de "l’espace vital" n’est pas née avec Hitler et le nazisme), ils sont allés créer plus loin une autre colonie. Ils se sont ainsi établis sur la côte sud de Sicile, très loin vers l’ouest, à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau de l’extrême pointe ouest du triangle formé par l’île, là où est la ville de Marsala, alors habitée par des Carthaginois. Nous sommes au septième siècle avant Jésus-Christ, en 651 si l’on en croit Diodore de Sicile, chroniqueur du premier siècle avant Jésus-Christ, contemporain de Jules César et d’Auguste, en 628 selon Thucydide, historien grec né vers 460 et mort vers 395. Je n’ai aucun élément pour choisir entre ces deux dates, mais j’accorde beaucoup plus de confiance à Thucydide, pas seulement parce que sa prose est très belle quoique difficile, mais surtout parce qu’il a effectué un vrai travail d’historien, avec recherches approfondies, voyages, qui ont fait de lui, en compagnie de son contemporain un peu plus âgé Hérodote, le père de l’Histoire en tant que science.

 

Et en ce lieu, ils fondent une ville, Sélinonte. Ce sont les ruines de cette ville que nous sommes venus visiter aujourd’hui. Les Grecs de Sélinonte prospérèrent parce qu’ils se sont bien entendus avec les populations puniques voisines. Je ne sais pas s’il est nécessaire que je définisse les termes que j’emploie, d’ailleurs un peu à tort et à travers. Des populations sémites, les Phéniciens, ont élu domicile dans la partie ouest de la Méditerranée. Lorsque l’on parle de la civilisation punique, on se réfère aux descendants de ces navigateurs qui ont colonisé entre autres l’actuelle Tunisie et la Sicile. La cité mère, sur la côte tunisienne, en gros là où est Tunis aujourd’hui, est Carthage. Les Carthaginois sont donc des Puniques. Et les fameuses Guerres Puniques contre Rome, avec Hannibal, sont des guerres de Carthaginois. Bonne entente, donc, entre Sélinonte et les Puniques voisins. La ville se développe, on trace de larges voies dallées, on cadastre des lots rectangulaires tous de même taille desservis par des rues, on bâtit de grands temples. En l’an 409, subitement, sans doute alléchés par la richesse et l’éclat de leur voisine mais inquiets et jaloux de son essor, les Carthaginois menés par un certain Hannibal (pas celui de la deuxième Guerre Punique, qui ne naîtra qu’en 247) assiègent Sélinonte, prennent la ville, la détruisent, en massacrent seize mille habitants, en font cinq mille prisonniers, en chassent les survivants qu’ils n’ont pas faits prisonniers parce qu’ils sont inutilisables comme esclaves. Quelque temps après cependant les Grecs furent autorisés à revenir, mais sous domination carthaginoise. Les occupants puniques ont reconstruit des fortifications, restauré des habitations, la vie reprend. Il a quand même fallu attendre jusqu’en 338 pour que la situation se soit stabilisée et que les maîtres puniques de la cité et les Grecs revenus vivent en paix côte à côte. Accalmie de courte durée parce qu’en 250 arrivent les troupes romaines. Grecs comme Carthaginois désertent la ville, ils doivent se réfugier à Lilybée, aujourd’hui Marsala. Sélinonte est morte. Sans rien réutiliser de la Sélinonte grecque ou punique, un semblant de vie est revenu sur le site à l’époque byzantine, puis les Arabes ont reconstruit quelques fortifications, et enfin à l’époque souabe (Frédéric II) le site a définitivement été déserté avant de devenir un lieu de fouilles archéologiques et de visites de touristes.

 

587a1 Sélinonte, temple de Héra

 

587a2 Sélinonte, temple de Héra

 

C’est à bonne distance de l’Acropole, de son agora, de ses rues et de ses habitations que l’on trouve un ensemble de trois grands temples. Avant identification, on leur a donné le nom de temples E, F et G. Dans le temple G, une inscription dresse la liste des divinités honorées dans les divers sanctuaires de Sélinonte, mais sans préciser qui est où. La visite du site commence par le temple E, situé non loin de l’entrée de la zone archéologique. Lors de fouilles, on y a retrouvé la tête de la statue de la divinité. C’est Héra, la jalouse et vindicative épouse de Zeus, comme l’ont révélé les métopes, conservées au musée de Palerme.

 

587a3 Sélinonte, temple de Héra

 

587a4 Sélinonte, temple de Héra

 

Ce temple ancien, qui date du cinquième siècle, a été précédé –comme l’ont révélé des recherches menées entre la construction et ses fondations– par un sanctuaire édifié au même endroit à l’époque archaïque, qui semble avoir été doté d’une riche décoration architectonique. Il forme un grand rectangle de 67,75m. sur 25,31m., soit 15 colonnes dans la longueur et 6 dans la largeur. Les normes sont celles de l’ordre dorique comme définies dans le temple de Zeus à Olympie.

 

587b Sélinonte, temples d'Athéna et, derrière, de Héra

 

Derrière le temple de Héra, se trouve (enfin, se trouvait…) le temple F dédié à Athéna. Ce sont les ruines blanches du premier plan sur ma photo, et pas les colonnes qui se dressent derrière, qui appartiennent, elles, au temple de Héra que l’on vient de visiter. Lui aussi, d’ailleurs, était à terre, il a été rebâti en 1959 parce que l’on disposait de suffisamment de pierres d’origine et parce que l’on pouvait déterminer précisément leur emplacement. Il ne s’agissait pas de construire ex nihilo un faux temple comme pour le parc Astérix, mais de remettre debout l’ancien. Or il suffit de regarder les restes du temple F pour comprendre que ce travail est ici impossible. Architectes et archéologues ont déterminé que ce temple de la fin de l’époque archaïque mesurait 61,88m. sur 24,37m. (14 colonnes sur 6).

 

587c1 Sélinonte, temple de Zeus

 

Le temple G, parallèle aux deux précédents et tout proche d’eux, était gigantesque, l’un des plus grands du monde grec, 109,12m. sur 49,97m. soit 8 colonnes sur 17. Il voulait rivaliser avec les plus grands temples ioniques d’Asie Mineure. Je recopie ici ce que je lis dans une description : "Son plan caractéristique ressemble de manière flagrante à celui de l’Apollonion de Didyme : le naos n’était pas couvert d’un toit […]. La somptueuse colonnade du pronaos rappelle l’analogue dispositif de Didyme". L’évolution des formes et notamment des chapiteaux montre que la construction de ce temple s’est étalée sur des dizaines d’années, au moins trois générations.

 

587c2 Sélinonte, temple de Zeus

 

587c3 Sélinonte, temple de Zeus

 

587c4 Sélinonte, temple de Zeus

 

On l’a vu sur ma photo, ce temple n’est aujourd’hui qu’un monumental empilement de ruines. Il n’a visiblement pas été achevé, comme on peut s’en rendre compte en considérant que beaucoup des colonnes ne sont pas cannelées. En effet, afin de ne pas détériorer les cannelures, les chapiteaux et autres sculptures, les colonnes étaient apportées brutes de la carrière, montées, et travaillées une fois en place. La construction a donc été stoppée alors que toutes les colonnes n’avaient pas encore été cannelées. Il semblerait toutefois que, bien qu’inachevé, le temple ait été en fonction à partir du milieu du cinquième siècle. Dans une carrière voisine, que nous avons bien l’intention de visiter bientôt, les cave di Cusa (cava, pluriel cave = carrière), dont l’activité s’est brusquement interrompue avec des extractions presque complètement découpées mais laissées sur place, on dénombre 60 tambours de colonnes dont les archéologues sont convaincus qu’ils étaient destinés à ce temple mais sans être capables d’en déterminer l’architecture d’utilisation. Constatant que l’exploitation de la carrière et les travaux de construction du temple G se sont interrompus brutalement et simultanément vers la fin du cinquième siècle, il est aisé d’en déduire que c’est la prise de Sélinonte par les Carthaginois qui en est la cause. D’ailleurs, Hannibal a détruit la ville mais il avait négocié le respect des temples en échange d’un tribut très élevé. Les survivants ont payé, Hannibal a empoché (pour lui, pas pour sa cité), puis il a consciencieusement pillé les temples. Cet amas de ruines en est le témoin.

 

587d1 Sélinonte, Acropole

 

À bonne distance de là, se trouve l’Acropole. En chemin, il n’y a pas de vue particulièrement belle ou intéressante, par conséquent nous préférons la solution du transport en véhicule électrique, quoique ce ne soit pas très satisfaisant. En effet, non seulement ce n’est pas bon marché, mais on doit se plier aux règles, à savoir un arrêt de 20 minutes pour les temples E, F et G (que nous avons déjà vus), puis un arrêt de 20 minutes seulement pour l’acropole. La solution de petits véhicules électriques à deux ou quatre places seulement que l’on conduirait soi-même serait infiniment plus satisfaisante parce qu’elle permettrait plus de liberté. Au plan humain, on ne mettrait pas au chômage les quelques employés qui actuellement sont conducteurs, d’une part parce qu’il faudrait maintenir quelques transports collectifs pour les groupes, et d’autre part parce qu’il faudrait gérer la location, l’entretien, l’aide. Bref, nous prenons place, nous voyons de nouveau les trois premiers temples, et nous repartons vers l’acropole.

 

587d2 Sélinonte, Acropole

 

Là était la partie la plus grande et la plus importante de la ville de Sélinonte, son agora et ses habitations. Ainsi que le grand temple C avec les 14 colonnes qui en ont été remises en place en 1925. Mais en réalité, avec un habitat plus diffus, elle s’étalait sur 110 hectares. En carré, cela ferait plus d’un kilomètre de côté.

 

587e Sélinonte, Acropole, murs de la cité

 

Les puissants murs d’enceinte n’englobaient que l’acropole, soit la superficie restreinte que l’on a vue ci-dessus. Lors de la prise de la ville en 409, les Carthaginois ont rasé systématiquement et complètement tout ce qui se trouvait hors les murs, c’est pourquoi, entre les murs de l’acropole et les ruines des trois grands temples d’en bas il ne reste strictement rien. Et les temples ont été détruits, mais plus tard, après paiement de la rançon, ce qui permet d’en voir les pierres au sol. Même le temple de Héra a été reconstruit au vingtième siècle, il y a cinquante ans. Revenons à notre acropole ; des fouilles sont en cours, il reste bien des choses à découvrir et peut-être ici ou là des pierres à remettre l’une sur l’autre, car la ville a été pillée, endommagée, mais la vie y a repris.

 

587f Sélinonte, Acropole

 

En 1787, Goethe a vu Ségeste, il a séjourné à Agrigente, mais il a évité Sélinonte. Maupassant, en 1885, n’y a pas trouvé grand intérêt : "Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte, immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos. Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe, emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où sont échouées quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser, d'ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes les traces du passé". Pourtant, dès 1823, des Anglais avaient trouvé les belles métopes qui sont aujourd’hui à Palerme, et les fouilles avaient été entreprises. Depuis quelques années, des équipes italiennes et étrangères se sont mises à étudier l’ensemble du site.

 

587g Sélinonte, Acropole, stèle dans le petit musée

 

Sur le site de l’acropole, un tout petit musée présente quelques pièces intéressantes, comme cette stèle, qui a été trouvée en 1968 entre des blocs de pierre des murs de l’acropole. Sculptée dans un atelier de Sélinonte dans le premier quart du sixième siècle, elle a donc servi de matériau de construction à la fin du cinquième siècle, soit après la conquête de la ville par Hannibal, quand les Carthaginois ont remonté les murs de fortification. N’ayant pas les mêmes dieux que les Grecs, ils ne respectaient ni leurs sanctuaires, ni leurs représentations divines. Sur cette stèle, on voit un quadrige, c’est-à-dire un char attelé de quatre chevaux, dont deux sont en position que je qualifierai de normale, tandis que ceux des extrémités droite et gauche sont dressés sur leurs jambes postérieures, les antérieures posées sur l’encolure de leurs collègues du centre. Cette disposition révèle une influence orientale, car c’est le seul exemple en occident de chevaux attelés dressés ainsi et affrontés. Sur le char, on voit deux figures féminines. Ce sont Déméter et sa fille Korè (Perséphone). On se rappelle qu’Hadès, le dieu des enfers, avec qui aucune déesse ne voulait aller vivre sous la terre, avait trouvé la solution pour se marier, il lui avait suffi d’enlever Perséphone, fille de son frère Zeus et de Déméter, alors qu’elle était sur les bords du lac de Pergusa, dans le centre de la Sicile, en train de cueillir des fleurs en compagnie de nymphes, et de lui faire manger une graine de grenade pour l’attacher définitivement au monde souterrain. Déméter a cherché sa fille partout, et Perséphone a été triste d’être séparée de sa mère. Zeus, qui avait été complice de l’enlèvement, a finalement eu pitié et a autorisé Perséphone à remonter à la surface de la terre six mois par an (symbole de la végétation). Cette stèle représente la mère et la fille se rendant en char sur l’Olympe auprès de Zeus pour lui rendre grâces d’avoir accordé cette libération temporaire.

 

Pas le temps de s’attarder, le véhicule électrique nous attend. Retour au lieu de rendez-vous, descente, départ vers la sortie puis le camping-car.

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Published by Thierry Jamard
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Arnaud David 04/10/2010 00:12


Encore un article passionnant, bravo. Bonne continuation à vous deux.


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