Comme prévu, nous nous sommes rendus ce matin d’Itanos, où nous avons passé la nuit, à Siteia dont nous désirions visiter le
musée archéologique. Je dis tout de suite que ce musée comporte des collections remarquables, avec des pièces que l’on ne voit pas partout, mais sur le plan de la muséographie il laisse à
désirer. Et notamment le visiteur se doit d’être un archéologue averti pour identifier l’époque à laquelle a été réalisé tel ou tel objet, et même le plus expert ne pourra deviner si l’objet
vient du palais de Zakros, de l’habitat d’Itanos, d’une nécropole ou d’ailleurs. C’est bien dommage, car du même coup l’intérêt de la visite en est restreint. Pour les tablettes d’argile que je
montre ci-dessus, il est dit simplement "Inscriptions hiéroglyphiques et linéaire A".
Pour cette autre série de tablettes, au contraire, non seulement il y a une étiquette globale "Tablettes en linéaire A du
palais de Zakros", mais comme on le voit chacune est accompagnée de sa transcription, que j’ai ici accolée à ma photo. Cela, c’est excellent. Et comme le linéaire A n’est pas déchiffré, il
serait injuste de reprocher qu’il n’y ait ni traduction, ni même indication du sujet traité.
Les peintures de ces sarcophages sont remarquables, surtout sur celui de ma seconde photo. Sans doute est-il postérieur au
premier, mais ni l’un ni l’autre ne bénéficie d’une étiquette informative. C’est clairement minoen, mais du début du prépalatial à la fin du néopalatial il y a 600 ans. Et on peut en ajouter
300 avec la période postpalatiale, où sont arrivés les Grecs, mais où l’art minoen et bien des coutumes minoennes subsistent.
Ces petits objets en terre cuite ont été trouvés à Siteia. Ils proviennent d’un dépôt de sanctuaire d’époque géométrique ou
archaïque, où ils étaient en grand nombre. Dans les vitrines, les séries de ces plaques, de ces têtes, de ces figurines, s’alignent sur plusieurs longues rangées. J’ai préféré cadrer sur un
petit nombre pour qu’ils soient plus visibles dans la présentation de ce blog de dimensions réduites (sauf pour qui dispose d’un écran géant de 30 pouces !)
Ces deux vases ne sont manifestement pas contemporains l’un de l’autre. Mais si pour le second l’étiquette dit qu’il provient
de la ville hellénistique d’Itanos, en revanche le premier, qu’à vue de nez je dirais minoen, n’a pas l’honneur de bénéficier de la moindre information.
Cet ensemble a été retrouvé à Zakros, mis à part le fait que… ce n’est pas un ensemble. En effet, il a été reconstitué à
partir d’éléments séparés trouvés ici ou là dans le palais minoen, cela se voit par exemple à des nuances différentes de couleur de la terre cuite. Mais il est conforme à la composition d’un
ensemble authentique de l’époque, servant à presser le raisin pour en faire du vin.
Sur cette image, j’ai fait figurer deux photos. En haut, on voit une très longue lame. Dans un premier temps, j’avais coupé la
photo de façon à ne faire apparaître que la lame mais, ainsi isolée, on ne pouvait en apprécier l’échelle et elle avait l’air d’une simple lame de couteau. Je l’ai donc reprise pour la tailler
un peu plus haut. Il est inesthétique de voir une passoire, un bout de pot, un morceau de trépied, mais au moins on se rend compte que la lame est fort longue. La partie inférieure de l’image
montre une photo en gros plan du bord de cette lame, qui permet de se rendre compte qu’elle est dentelée. C’est une scie de bûcheron, qui a été découverte dans le palais minoen de
Zakros.
Cet objet se trouve dans une vitrine avec de nombreux autres objets très divers, et tout ce que le musée me dit à leur sujet
est "trouvailles de provenances diverses". Merci, me voilà bien renseigné. Mais ce que je peux en dire c’est qu’il s’agit d’une double hache (hache à double tranchant) et que cet outil avait
une valeur religieuse dans la religion minoenne. C’est généralement dans les sanctuaires qu’on les trouve, de taille d’usage ou en format miniature, ou encore gravées dans la pierre.
Cette empreinte de sceau provient de la ville hellénistique de Trypitos, à tout juste trois kilomètres à l’est de la moderne
Siteia (comme il n’en reste presque rien, nous n’en avons pas prévu la visite dans notre programme). Le musée a eu la bonne idée de reconstituer le sceau d’origine au contact de
l’empreinte.
Ceci n’est pas un objet produit par la civilisation minoenne ou grecque. Je le montre ici comme curiosité. Il s’agit d’une
dent fossilisée, vieille de 60000 à 38000 ans. La fourchette est large, mais dans tous les cas cela ne date pas d’hier. Et cette dent, cette molaire, a appartenu à un éléphant pygmée qui
faisait partie de la faune crétoise en ces temps reculés. En zoologie, il est appelé elephas creticus.
Et puis… et puis… le clou de ce musée, bien en valeur dans une vitrine au milieu, c’est le fameux kouros de
Palaikastro, la ville minoenne que nous avons visitée hier. Cette ville portuaire a brûlé au début ou au milieu du quinzième siècle avant Jésus-Christ. Le feu ne se propage pas de la même façon
et n’atteint pas des températures identiques selon qu’il s’agit d’un incendie volontaire ou accidentel. Dans ce cas précis, les pompiers et autres spécialistes sont formels, le feu a été allumé
volontairement. Une construction appelée Bâtiment 5 présentait un profil particulier. Tous les accès de trois pièces de façade avaient été murés vers les dix-huit autre pièces et, par
ailleurs, l’entrée sur la place publique ainsi que le passage de la première à la seconde pièce avaient été élargis. En outre, sur les pierres du mur, cinq doubles haches ont été gravées,
attestant de l’usage rituel du local. Aucun doute, il s’agissait donc d’un lieu de culte, une cinquantaine de personnes rassemblées sur la place pouvant suivre la cérémonie qui se déroulait à
l’intérieur. Précisons qu’après l’incendie, ces trois pièces ont été rebâties, les dix-huit autres ont été abandonnées.
Les poutres de bois renforçant les murs des constructions voisines ainsi que celles du plafond ont été les premières à brûler
et à tomber en cendres sur le sol de la place. Fouillant cette épaisse couche de cendres noires en 1987 on y a retrouvé, reposant directement sur le sol de pierre, quelques premiers fragments
de notre kouros, le torse d’ivoire, le bras droit et des dizaines de petits fragments de feuille d’or. Un peu plus près de la porte du bâtiment 5 on a ensuite retrouvé le bras droit, un pied en
ivoire et le sommet de la tête soigneusement sculpté dans de la serpentine sombre. On a alors orienté les fouilles vers une recherche systématique d’autres fragments. À l’intérieur du bâtiment,
sur les cendres de bois une épaisse couche de gravats et de décombres divers s’est superposée. Lorsque les pièces ont été reconstruites, on a déblayé presque tout sauf la dernière couche de
cendres avant de placer un nouveau sol par-dessus. Une chance, parce que c’est à l’intérieur de la seconde pièce, dans les cendres, qu’en 1990 on a mis au jour les jambes en ivoire, avec des
sandales attachées par des lanières. Les lieux de ces deux découvertes sont éloignés d’une dizaine de mètres, ce qui est trop pour que l’on attribue à la chute au sol la responsabilité de cette
dispersion des fragments. Si, tout à l’heure, j’ai insisté sur l’incendie volontaire, c’est parce qu’il intervient dans l’explication proposée par les archéologues. Il y a eu agression, il y a
eu violence. Les agresseurs ont dû entrer, tout casser, se saisir de la statuette de culte du sanctuaire par les jambes, la fracasser sur le seuil, où l’on a donc retrouvé la partie supérieure,
et jeter violemment le reste au bout de la pièce avant de mettre le feu au bâtiment et de s’enfuir en emportant ce qui avait de la valeur à leurs yeux : À part notre kouros, on n’a retrouvé
dans ce sanctuaire qu’une amphore, une tasse et un bloc de serpentine verte, dont on suppose, en le voyant tout poli par d’innombrables mains, que c’est un fragment de météorite considéré comme
céleste puisque tombé du ciel. Dans les années qui ont suivi, on a soigneusement et très finement tamisé tout ce qui recouvrait le sol, soit six tonnes de cendre et de débris, et en 1994 il a
été clair que l’on ne retrouverait plus aucun fragment.
Au total, on avait 27 fragments d’ivoire, 60 fragments d’or en feuille ou en fil, cinq morceaux de serpentine et de cristal de
roche (pour les yeux). Les parties tombées dans la rue ont reçu des cendres chaudes, peut-être de petits fragments incandescents. C’est infiniment moins que les 600 à 800 degrés auxquels ont
été soumis les morceaux qui étaient à l’intérieur du brasier. Or l’ivoire est un matériau fragile qui a tendance à éclater à la chaleur, et lors des passages de l’humidité à la sécheresse. Or
le kouros a passé 3500 alternances de saisons froides et humides et de saisons chaudes et sèches. De plus, il y a eu infiltration de calcaire apporté par l’eau et qui a séché et s’est incrusté
à l’intérieur de l’ivoire. Pour l’en déloger, on a dû désassembler 190 fragments d’ivoire. Cet ivoire est dense, il ne provient pas de défenses d’éléphant, mais d’incisives inférieures
d’hippopotame. L’artiste a utilisé huit pièces d’ivoire différentes, et, comme je l’ai déjà dit, de la serpentine grise pour le crâne (le sombre des cheveux), et du cristal de roche pour les
yeux. Quant aux jonctions, elles étaient assurées par de la glu, renforcée de petites chevilles de bois passant dans des trous, et en particulier la taille était faite d’une pièce de bois
couverte d’une feuille d’or figurant le pagne. Il est évident que ce bois a brûlé et a disparu en cendres.
Le travail de l’artiste est impressionnant de qualité. Les proportions du corps humain sont respectées, la reproduction des
os, des muscles, des veines (le réseau des veines sur le dos de la main est bien marqué) sont d’une précision remarquable. Un éminent anatomiste de l’Université de Bristol pense que certains
détails comme les muscles pectoraux, les deltoïdes, les tendons de l’avant-bras donnent à supposer qu’il y a eu observation à partir d’une dissection, alors que jusqu’à présent on considérait
que les premières dissections humaines remontaient à l’époque alexandrine, soit quelque 1200 ans plus tard. Par ailleurs, le style, les matériaux employés et les outils utilisés (d’après les
traces laissées sur les pièces de la statuette) témoignent de contacts étroits avec l’Égypte. Décidément, ces Minoens n’ont pas fini de m’étonner. Mais assez disserté sur le kouros, il faut le
regarder, l’admirer.
On se plante devant le kouros de Palaikastro, on admire, on admire, et puis on se fait jeter parce que le musée va fermer.
Alors on prend la route en direction de l’ouest et d’Agios Nikolaos. En chemin, la route vient longer la mer et nous nous arrêtons un instant pour contempler le paysage.
Un panneau, au bord de la route, indique que sur le côté on accède au site de Gournia. Nous tournons, mais il est plus de 18
heures et, bien évidemment, le site est fermé. Il s’agit d’un habitat néopalatial bien conservé et fouillé très complètement par les Américains. Selon Bibendum, on la surnomme la Pompéi
grecque. Nous nous interrogeons quelques instants : passerons-nous la nuit à proximité pour visiter le site demain matin, ou ferons-nous une croix sur cette ville minoenne ? Malgré le bien
qu’en dit le Guide Michelin, et compte tenu de ce que nous en avons lu par ailleurs, nous décidons de sacrifier Gournia et de poursuivre vers Agios Nikolaos.
Mais quand nous arrivons à Agios Nikolaos, les jours ont beau raccourcir depuis près d’un mois et demi en ce début d’août, il
fait encore jour tard, et avant de considérer notre journée comme terminée nous allons, à une petite dizaine de kilomètres vers la montagne, jusqu’au village de Kritsa. Dès l’entrée, nous
voyons l’église de la Panagia Kora (la Vierge) qui date du treizième siècle et dont l’intérieur est paraît-il décoré de fresques intéressantes. Elle est fermée, mais même en se limitant à
l’extérieur son architecture vaut le coup d’œil.
Le village de Kritsa est pittoresque. Nous nous promenons assez longuement dans ses ruelles. C’est là que Jules Dassin a
tourné, en 1956, Celui qui doit mourir, un film tiré du roman Le Christ recrucifié, de Nikos Kazantzakis, interprété, entre autres, par Pierre Vaneck et Mélina
Mercouri.
Avant de quitter Kritsa, je me suis arrêté quelques instants à traduire le texte placé sous ce buste, intrigué de voir cette
représentation d’une jeune fille, la société conservant, malgré des progrès, un vieux fond de machisme qui fait exposer une pléiade d’hommes un peu partout tandis que les femmes, s’activant
devant leurs fourneaux, n’ont pas vraiment de raison de figurer en effigies sur les places publiques. Depuis toujours l’homme s’illustre en chassant le mammouth tandis que la femme entretient
la flamme au fond de la caverne. Eh bien non, il y a des femmes qui méritent ces honneurs, et cela même dans le passé. Encore faut-il que les hommes le reconnaissent et acceptent de les mettre
en valeur. Après cette sortie enflammée, je me contenterai de traduire la plaque, qui constituera la conclusion de cet article.
"Rhodanthi (Kritsotopoula), fille de l’archiprêtre de Kritsa, est tombée, héroïque, en combattant contre les Turcs dans le
combat que Kritsa a soutenu deux jours en janvier 1823".