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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 14:28
798a0 Golfe Saronique et golfe d'Argolide
 
Nous voilà partis pour une rapide visite des îles du golfe Saronique et du golfe d’Argolide. Le premier s’enfonce entre l’Attique (où se trouve Athènes) et l’Argolide (province du Péloponnèse, où se trouve Épidaure), et le second tient son nom de cette Argolide, et se développe à l’ouest de cette péninsule, le "pouce" de ce Péloponnèse qui a un peu la forme d’une main à laquelle manque l’auriculaire. Nous commencerons par Spetses, objet du présent article, nous passerons seulement quelques heures à Hydra, au bout de l’Argolide, entre les deux golfes, puis nous nous rendrons à Poros et finirons ce petit voyage par Égine. C’est grâce à Google Earth que j’ai pu dresser la carte ci-dessus.
 
798a1 Le Flyingcat I du Pirée à Spetses
 
798a2 Le Flyingcat I du Pirée à Spetses
 
Pas de panique ce matin. Le bateau partant à 9 heures, nous quittons le camping à 7h30 pour prévoir les embouteillages du matin aux abords du port, pour chercher l’embarcadère n°8 au Pirée avec nos bagages qui n’ont pas su être assez raisonnables (mais des ordinateurs 17 pouces c’est, de toute façon, lourd et encombrant), et pour ne pas stresser en regardant nos montres. Ce voyage, nous le faisons sans camping-car. Et cela pour deux raisons. D’une part, lors des séjours courts, le prix du transport excède de beaucoup le prix des hôtels, qui est raisonnable en Grèce. D’autre part, pour ce voyage-ci précisément, il y a un argument de poids, les voitures sont toutes totalement interdites à Hydra et très limitées à Poros, réservées aux résidents munis d’un permis spécial, de sorte que les transports qui admettent des passagers sont des bateaux rapides et non des ferries. Impossibilité absolue, donc, d’emporter un véhicule. Inconvénient de ces bateaux, pour des raisons de sécurité il est interdit de voyager sur le pont, on est donc confiné dans le salon fermé, et l’écume soulevée couvre les vitres d’embruns ce qui empêche de profiter du paysage. Or on est si près des côtes et les îles sont si nombreuses qu’il y a toujours quelque chose à voir. Nous embarquons sur le Flyingcat I, un catamaran dont les Grecs transcrivent le nom phonétiquement dans leur alphabet, ce qui donne quelque chose comme Phlaïnkat. Le bateau a beau être rapide, il y a une bonne distance à parcourir et il fait plusieurs escales, de sorte que nous sommes à Spetses à midi.
 
798b1 Sotirios Anargyros, bienfaiteur de Spetses
 
L’île est petite, mais elle a ses célébrités. Par exemple ce Sotirios Anargyros né en 1849 et parti à 18 ans vers les États-Unis parce que le déclin des chantiers navals de l’île laissait beaucoup de jeunes au chômage. Revenu au bercail les poches bourrées de dollars, il s’est construit en 1904 une luxueuse maison dans le style égyptien, mais a aussi –surtout– été un bienfaiteur de son île natale et de la Grèce. Sur place, il a construit la route qui fait le tour de l’île, il a bâti l’hôtel Poséidon, un établissement de grande classe destiné à attirer les riches Athéniens car il comptait sur le tourisme pour donner vie et aisance à Spetses. De plus, il a acheté la moitié de l’île et y a planté plus de cent mille pins pour attirer les chasseurs. Au plan national, il a aussi pensé à sa patrie en achetant pour le Gouvernement des avions au moment des guerres balkaniques. Il est resté à Spetses et y a vécu jusqu’à sa mort en 1928. Voilà ce qui justifie la reconnaissance des habitants d’aujourd’hui et sa statue sur une place qui porte son nom face à sa maison. Pendant l’Occupation allemande de la Seconde Guerre Mondiale, sa maison a été utilisée comme hôtel de ville et les Allemands y ont aussi établi un lieu d’incarcération et une chambre de torture.
 
798b2 L'île de Spetses est toute proche du Péloponnèse (
 
Sur la vue satellite de Google Earth, on peut se rendre compte que le continent n’est pas loin. C’est la côte d’Argolide que l’on voit en face de cette plage.
 
798b3 Vue de l'île de Spetses
 
La population de Spetses s’est accrue et des constructions nouvelles se sont ajoutées aux anciennes, mais les paysages n’ont jamais été défigurés. Le développement a été modéré et bien intégré.
 
798b4 Vue de l'île de Spetses
 
C’est entre le port principal et le vieux port où se trouvaient les chantiers navals aujourd’hui restreints à de petits ateliers de réparation sans bassin de radoub, que se sont construites au début du vingtième siècle les plus riches villas.
 
798b5 Grand hôtel de Spetses
 
Le grand hôtel construit par Anargyros, le Poséidon, le voilà, en front de mer. Il faut reconnaître qu’il a fière allure. Par curiosité, je l’ai cherché sur Internet. Une chambre double n’est pas loin des 500 Euros la nuit, mais des sites discount proposent des chambres doubles pour un peu moins de 150 Euros. Et les photos de l’intérieur ne sont pas mal… De toute façon, ce n’est pas là que nous sommes descendus.
 
798b6 Une boutique (sans concurrence) à Spetses
 
Je trouve amusant de placer juste après les images de cet hôtel et des luxueuses villas cette photo d’une boutique qui ne fait pas dans le luxe, en conservant ses vieux stores en loques et sa marquise et ses enseignes de fer rongées par la rouille. Les enseignes, justement. Au milieu, c’est un nom. À gauche, KATASTÊMA signifie boutique. À droite, on voit ASYNAGÔNISTON, et le mot vaut qu’on en fasse l’analyse. AGÔNAS désigne la lutte, le combat (cf. protagoniste, par exemple). SYN veut dire avec. La première lettre, le A est privatif, c’est-à-dire qu’il exprime une valeur négative (comme dans apatride, asymétrique, atypique). La terminaison du mot en fait un adjectif. Ce mot veut donc dire que c’est une boutique avec laquelle on ne peut lutter, qui défie toute concurrence. Et en voyant le peu d’investissements dans l’apparence, je suis tout prêt à le croire !
 
798b7 Le sol de la promenade, île de Spetses
 
Toute la promenade de front de mer est pavée de ces petits galets assemblés de façon à représenter des sujets marins à la manière des mosaïques. L’accès en étant fermé aux voitures, même taxis, le voyageur débarquant au port et se rendant au grand hôtel n’a pas d’autre choix que de faire tressauter les roulettes de sa valise sur ce sol très joli mais très inégal. Cela doit te rappeler des souvenirs de Bruges, Vanessa, toi dont mes impitoyables enfants, ayant emporté des sacs à dos, riaient du boucan que faisait ta valise sur les pavés.
 
798c1 Souvenir de la guerre d'indépendance contre les Otto
 
798c2 Statue de la Bouboulina à Spetses
 
Partout, sur le front de mer, on voit des canons abandonnés (mais bien entretenus par la Municipalité). Ils rappellent la Guerre d’Indépendance menée contre l’Empire Ottoman, ainsi que la part qu’y a prise la célèbre Bouboulina qui a ici sa statue. Entre autres, le 8 septembre 1822, avec leurs bricks et leurs brûlots, les habitants de l’île ont réussi, grâce à leur courage et à leur détermination, à repousser une flotte ottomane bien plus nombreuse et mieux armée. Cette victoire glorieuse est célébrée chaque année ce jour-là par une régate.
 
798c3 La maison musée de Laskarina Bouboulina
 
798c4 La Bouboulina devant sa maison
 
D’ailleurs, si nous sommes venus jusqu’à cette petite île, certes jolie et agréable, c’était surtout parce que je désirais y venir sur les traces de cette femme exceptionnelle, voir sa maison et le musée qui l’évoque. J’ai longuement parlé d’elle dans mon article daté 21 et 28 mai 2011. Il convient de se reporter à cet article pour avoir plus de détails à son sujet, je ne rappellerai ici que les grandes lignes. Laskarina Pinotzis est née en 1771, dans une prison de Constantinople où ses parents avaient été enfermés par les Ottomans pour avoir pris le parti des Russes contre les Turcs. Après l’exécution de son père, Laskarina et sa mère se réfugient à Spetses. Mariée deux fois et deux fois veuve d’hommes tués par des pirates, Laskarina hérite d’une grande fortune et porte le nom de son second mari, Bouboulis, ce qui lui vaudra d’être surnommée la Bouboulina. Elle investit l’argent hérité dans quatre navires, armés comme pour le commerce mais en réalité équipés pour la guerre. Le plus grand s’appelle l’Agamemnon. En 1920, elle engage et finance des équipages, des troupes, des armes, elle commande elle-même ses hommes. Elle participe au siège de Monemvasia qui a duré quatre mois, première possession turque à être libérée. Elle participe au blocus de Nauplie, à la prise de Pylos. Au lieu de reconnaître tout ce qu’elle a fait, payant de sa personne, investissant tous ses biens, certains l’accusent d’avoir revendu à son profit quelques canons pris aux Ottomans. Elle se retire alors à Spetses. Il est à noter que ce n’est pas le feu de l’adolescence qui a mû cette femme, car elle avait largement passé la cinquantaine au moment des faits. Puis, son fils ayant –vrai ou faux– enlevé une jeune fille de Spetses, un assassin qui n’a jamais été identifié, mais participant à la vendetta familiale, lui placera en 1825 une balle en plein front. Le crâne de Laskarina est d’ailleurs visible à Spetses dans la maison du premier archonte de Spetses, Hadzi-Yannis Mexis, mais nous n’avons pas souhaité aller constater le macabre trou dans le front.
 
798d1 Maison musée de Laskarina Bouboulina à Spetses
 
798d2 Maison musée de Laskarina Bouboulina à Spetses
 
Comme je l’espérais, un musée est installé dans la maison de la Bouboulina. La visite se fait avec une dame qui sert de guide, qui est très bien renseignée sur chaque pièce, chaque meuble, chaque objet, chaque tableau, et qui (heureusement) parle anglais. Nous étions seuls pour cette visite et, parce que j’ai manifesté un grand intérêt et une grande admiration pour la Bouboulina, la guide est allée chercher, en fin de visite, un monsieur qui s’est présenté à nous sous le nom de Bouboulis. C’est en effet un descendant en ligne directe de l’héroïne, et c’était un grand honneur pour nous de lui être présentés.
 
798d3 Maison musée de Laskarina Bouboulina à Spetses
 
La visite permet de voir le cadre de vie dans lequel a vécu la Bouboulina, comme ce salon, et de comprendre les circuits officiels et les circuits privés et dérobés à l’intérieur de la maison, de voir les caches qui avaient permis de dissimuler les enfants en cas d’incursions de pirates et qui, plus tard, ont servi de caches d’armes.
 
798e1 Le coffre de la Bouboulina
 
798e2 Une malle italienne de Bouboulina
 
798e3 écritoire de Bouboulina
 
Il nous a été montré où se trouvaient plusieurs serrures dissimulées de ce coffre fort à l'épais blindage. Nous avons pu voir cette malle au beau cloutage extérieur fabriquée à Venise par Giovanni Visentini et intérieurement toute tapissée de représentations de Venise. Original et amusant est aussi cet objet contenant une plume dans son manche et comportant un petit encrier. Je ne peux tout montrer, mais cette visite regorge de souvenirs.
 
798f1 Laskarina Bouboulina
 
798f2 Gravure russe de Bouboulina
 
Sur ma photo du salon, on a pu voir qu’il y avait des cadres au mur. Il y en a dans toutes les pièces, et chacun est intéressant. Je me limiterai à deux images, un portrait de Laskarina et une gravure russe la représentant en pantalon bouffant et chapeau turcs, montée en amazone sur un cheval à la tête d’une nombreuse armée de cavaliers et de fantassins. En langue russe et en caractères cyrilliques, la légende dit "Bobelina héroïne de la Grèce". C’est très peu réaliste. D’abord, Bouboulina a surtout commandé des combats navals. Ensuite, sur les représentations grecques, c’est-à-dire par des artistes qui ont pu travailler d’après nature, elle ne s’habillait pas à la turque. Et enfin parce que monter à cheval en amazone ne signifie pas s’asseoir simplement en travers de la selle. Au galop, ou lors d’un écart du cheval, on aurait tôt fait d’être désarçonné. On est assis sur une selle spéciale, où la jambe droite passe derrière un support, et cette position ne se justifie que pour une cavalière en robe, pas avec les larges pantalons de la gravure. Mais l’intérêt de cette gravure, outre ses qualités esthétiques, réside dans le fait qu’elle montre la réputation de la Bouboulina en Russie.
 
798g1 Signature du sultan pour armement d'un navire
 
798g2 Description de navire à gréer
 
798g3 coût d'accastillage et équipement d'un navire
 
Nous avons aussi pu voir un document accréditant un navire, théoriquement pour le commerce, revêtu de la signature du sultan. Puis le dessin de ce bateau. Et cette liste détaillant le montant des diverses dépenses d’équipement. Je ne suis hélas pas capable de comprendre s’il s’agit de provisions pour l’entretien de l’équipage, d’articles d’accastillage, d’autres équipements…
 
798g4 Signature de Laskarina Bouboulina
 
Mais je ne peux manquer de montrer ici une lettre signée de sa main. Plutôt que de cadrer sur la page entière, qui serait illisible dans le format de ce blog, je préfère un gros plan sur quelques mots de l’écriture dans le texte et sur la signature, Laskarina D. Boubouli.
 
Arrivés mercredi à midi, repartis jeudi à 13h05, nous n’avons passé que 25 heures à Spetses. C’est peu, mais suffisant pour avoir un peu sillonné la ville, nous être promenés le long de la mer et avoir visité la maison musée de Laskarina Bouboulina. Nous reprenons le Flyingcat I pour nous rendre à Hydra.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 21/06/2012 09:07

je suis en train de rédiger un article sur la Bouboulina et je mets un lien vers cet article de votre blog!

rebecca 14/05/2012 21:21

Bonjour Thierry,
tout d'abord merci pour ce blog que je trouve passionnant. Je suis particulièrement intéressée par la Bouboulina, et pour cause j'ai un projet de bande dessinée consacrée à sa vie, sur son île,
dans sa demeure, son entourage proche, sa famille, ses ennemis ... et tout ce qui a pu la mener à posséder ce charisme et ce caractère de révolutionnaire (avec l'architecture comme fil d'ariane).
En bref elle me passionne, et par les temps qui courent, en Grèce et ailleurs, le sujet est tellement d'actualité. Merci pour cette mines d'informations, car hormis wikipédia je n'ai pas trouvé un
site dédié à notre Bouboulina suffisamment riches pour m'aider dans mes recherches et donc à mon livre de bande dessinée, excepté le votre. A bientôt
ps : êtes vous installés actuellement en Grèce?
Rebecca

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