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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 22:19

617a1 Arrivée sur Stilo

 

Nous longeons la côte est de Calabre mais arrivés à un certain point un détour s’impose, nous ne pouvons manquer de tourner vers la petite ville de Stilo, située à environ quinze kilomètres dans les terres car une visite essentielle nous y attend. Mais cette route secondaire nous permet de voir une nature très belle. Quant à ce que nous voyons là, ce n’est pas une autoroute en construction, mais le lit d’une rivière à sec. D’ailleurs, on peut comparer sa largeur avec celle de la route qui la coupe sur un pont et où nous sommes passés précédemment.

 

617a2 Stilo 

617a3 Stilo 

Comme on le voit, Stilo est plus qu’un village, c’est un gros bourg situé sur une colline déjà un peu élevée, environ quatre cents mètres, au pied d’une montagne qui le domine nettement. Retiré, loin de tout, Stilo a su se préserver des ravages de l’urbanisme désordonné et anarchique qui défigure les sites anciens.

 

617b Stilo

 

Aux portes de la ville, on peut voir ce bâtiment à la curieuse toiture en dôme un peu conique qui n’a rien d’une église ou d’une chapelle. Mais il est bien beau dans ce paysage montagneux.

 

617c1 Stilo, La Cattolica 

617c2 Stilo, La Cattolica 

Mais ce n’est pas pour cela que nous sommes ici. Un peu plus haut dans la montagne, bien cachée hors de la vue de la ville, se trouve une merveilleuse petite église byzantine du dixième siècle, peut-être même du neuvième, nommée La Cattolica. Elle apparaît soudain au détour de la petite route qui monte vers elle. On monte encore, on tourne encore, et enfin on se gare pour approcher à pied dans l’allée. Dommage, des échafaudages gâchent un peu la vue sur la façade, surtout du fait que les travaux sont agrémentés de voyants filets de plastique rouge.

 

L’Hégire de Mahomet a lieu en 622. Dès les années 632-640, l’Islam se répand en Syrie, en Égypte, où fleurissaient de très nombreuses communautés monastiques, moines ou anachorètes. Des monastères sont rasés, moines et moniales sont massacrés. Cela provoque des vagues de départs, de fuites, notamment vers la Sicile. Puis des empereurs byzantins, se référant à une interdiction de représenter Dieu énoncée dans la Bible, ordonnent la destruction des représentations religieuses, peintures et statues, ce sont les iconoclastes. Le premier iconoclasme est de 730, le second de 813. Là encore, cela provoque des fuites de moines avec leurs statues, vers l’Italie du sud ou la Sicile. Mais les Arabes sont en Tunisie depuis le septième siècle, ils multiplient les razzias dans la proche Sicile, et en 827 ils entreprennent la conquête de l’île. Des moines anachorètes qui avaient fui les iconoclastes et, déjà, les Arabes, ont de nouveau pris la fuite, ont quitté la Sicile et sont venus s’installer sur cette côte est de Calabre.

 

617d1 Stilo, La Cattolica 

617d2 Stilo, La Cattolica 

On peut, à pied bien sûr, grimper au-dessus, passer sous un pylône de ligne à haute tension et découvrir l’église côté toits avec ces quatre curieuses coupoles à tambours percées de fenêtres simples et la cinquième, centrale, plus haute, dont les fenêtres sont géminées. De là, on distingue les pentes du toit qui, à angle droit, semblent témoigner d’un plan en croix grecque alors qu’au sol c’est un simple carré, flanqué de trois absides. Ce nom de Cattolica n’était attribué qu’aux églises pourvues d’un baptistère, et cette église qui apparaît comme si petite était pourtant la chiesa madre, l’église mère des cinq paroisses de la région. Elle était régie par un protopape (archiprêtre) à l’époque byzantine, devenu vicaire perpétuel par la suite, et qui avait le privilège d’être enterré à l’intérieur. Ainsi, on a retrouvé dans une sépulture de marbre des restes humains portant au doigt une bague de valeur. De rite grec à sa création, elle est passée au rite romain en 1577.

 

617d3 Stilo, La Cattolica (scan) 

Quoique l’entrée soit libre, un homme est installé juste derrière la porte, pour surveiller que l’on ne vole pas le patrimoine italien sur nos cartes mémoire. La photo est interdite et bien surveillée par deux yeux dans un espace de 7,50 mètres sur 7,50 mètres. Le petit livret en vente à la buvette, sur le parking, est très sommaire et ne montre qu’une seule photo des fresques intérieures, et encore cette photo est en noir et blanc et si horrible qu’on ne voit rien. J’ai donc scanné une carte postale, elle non plus pas bien belle, et avec le scanner bas de gamme que nous avons dans le camping-car. Ce n’est guère significatif de la merveille que nous avons admirée.

 

Ce petit espace est soutenu par quatre colonnes de marbre dont le diamètre, la hauteur et la forme sont différents parce qu’elles ont été récupérées sur des monuments antérieurs, tout comme l’ont été aussi les colonnettes des fenêtres géminées sur la coupole centrale. Et puis je parlais des merveilleuses fresques. À la fondation de l’église, fin neuvième siècle ou début dixième, on a peint des saints guerriers authentiquement byzantins. Puis, datant du onzième siècle lors de la conquête normande, dans l’abside centrale figure un saint Jean Chrysostome. À l’époque souabe, un crépi coloré est ajouté, représentant une Annonciation. Saint Jean Baptiste et divers autres saints figurent sur une couche de crépi du quatorzième siècle. Cinquième couche, cinquième (et enfin dernière) période, c’est l’époque angevine, le quinzième siècle. Dans le style gothique (pour moi, je ne vois que le style gothique, mais il paraît qu’il faut y voir le style gothique valencien…), il y a une représentation de la Dormition de la Vierge, intitulée Le Sommeil éternel de la Vierge. Le manteau de Marie est brodé de lys, ce qui n’est pas étonnant puisque ce sont les lys de France, le premier Anjou à régner sur le sud de l’Italie en 1282 (Charles Premier) étant le plus jeune frère de saint Louis. Sur le côté de la Dormition, on peut voir un hérétique qui tente de profaner le corps de la Madone, et un ange lui tranche les mains de son épée.

 

617e Stilo, complexe San Francesco, tour de garde 

Mais la petite ville de Stilo est elle-même intéressante. Faisant partie du complexe du monastère et de l’église de San Francesco, cette tour est à la fois affectée à la garde et au rôle de campanile. Elle date du quatorzième siècle.

 

617f1 Stilo, San Francesco 

617f2 Stilo, San Francesco 

L’église San Francesco a été bâtie au quatorzième siècle mais un tremblement de terre, en 1783, a contraint à la reconstruire partiellement. Dans mon article sur le volcan Stromboli, mardi dernier 22 septembre, je montrais que c’était la Calabre qui était à l’avant-garde de la plaque européenne sous laquelle s’enfonçait la plaque africaine. Il n’est donc pas étonnant que les tremblements de terre soient aussi fréquents et aussi dévastateurs que ceux dont on a eu l’occasion de parler en Sicile ces derniers mois.

 

617f3a Stilo, San Francesco 

617f3b Stilo, San Francesco 

Les murs ont relativement nus, à part ces quelques petites fresques dans leurs cadres de stuc. Elles sont pleines de vie et de naturel, mais malheureusement elles sont en assez mauvais état.

 

617g Stilo, église St François, statue de st Michel 

Quant aux statues, assez nombreuses, elles ne dénotent pas un sens artistique de très haut niveau, mais je vais en montrer plusieurs parce que je trouve amusantes, ou intéressantes, ces représentations. Ici, le visage de saint Michel est digne de celui d’un mannequin de plâtre dans la vitrine d’une boutique de vêtements pour homme, tandis que son costume guerrier ne donne pas dans la sobriété. En outre, il a vaincu le dragon de la domination des Bourbons en faveur de l’unité de l’Italie, parce qu’il porte sur son casque trois immenses plumes, verte, blanche et rouge, aux couleurs du drapeau italien.

 

617h1 Stilo, église San Francesco

 

617h2 Stilo, église San Francesco 

Les représentations de la Vierge abondent dans cette église, et elles ne sont pas, elles non plus, très artistiques. Sur son petit nuage peuplé d’angelots, Marie est toute en mouvement, la main sur la poitrine, mais son visage est joli et le petit Jésus est un bébé adorable. L’autre représentation n’a rien à voir. Tenant un mouchoir sur le bas-ventre de Jésus parce qu’il faut être correct dans une église, elle se penche avec attention vers les deux personnages agenouillés devant elle. Nous sommes dans l’église de saint François, je m’attendrais donc à voir saint François d’Assise et sa disciple sainte Claire (santa Chiara), mais Franciscains comme Clarisses, à ma connaissance, sont vêtus de brun, et je vois plutôt dans ce vêtement celui des Dominicains. Je suppose donc que ce sont saint Dominique et sainte Catherine de Sienne.

 

617h3 Stilo, église San Francesco 

617h4 Stilo, église San Francesco 

Ces deux représentations sont complètement fantaisistes. Certes, la robe bleue pour Marie n’est pas une obligation, et si l’artiste a voulu représenter les épousailles de la Vierge, il l’a habillée en mariée, non pas du temps de Jésus, mais en mariée contemporaine. Mais jamais, ni en tableau, ni en statue, je n’ai vu Marie se marier en l’absence de Joseph. Cette représentation n’a de sens que dans le cas d’un groupe. Même si la plupart du temps l’Annonciation est un groupe de la Vierge et de Gabriel, on peut représenter ce que les Italiens appellent l’Annunziata, la Vierge recevant ou ayant reçu l’annonce, soit parce que l’archange peut être supposé faire l’annonce dans son esprit sans se matérialiser, soit parce que la réaction de Marie mérite d’être interprétée en elle-même, alors qu’ici elle n’exprime rien du tout. D’ailleurs, cette robe ressemble plus à une robe de communiante des années cinquante qu’à une robe de mariés.

 

Toute différente est l’autre statue. Même si la robe et la cape de Marie sont plus classiques, mère et fils sont coiffés d’un chapeau campagnard traditionnel. Ils sont entourés de moutons, l’un d’entre eux lèche le pied de Marie qui tient en main quelques épis qu’elle vient de glaner tandis que Jésus, comme font les enfants, a cueilli un petit bouquet de fleurs des champs dont il serre la tige dans son petit poing. C’est une scène de genre assez jolie, sympathique, que j’aime bien. On aperçoit, sur le flanc du socle en forme de roche, une inscription. Elle signale que cette sculpture, œuvre d’un certain Capaldo réalisée en 1908, est propriété du prêtre Vincenzo Papaleo. Faisant l’impasse sur les autres statues de la Vierge et préférant rester sur la vision plaisante et sociologiquement intéressante de celle-ci, je ressors de cette église.

 

617i1 Tommaso Campanella (Stilo) 

Sur la place devant l’église se dresse une grande statue de Tommaso Campanella. Ce grand homme, ce philosophe, est en effet natif de cette petite ville de Calabre perdue dans la montagne.

 

617i2 Tommaso Campanella (Stilo)

 

617i3 Tommaso Campanella (Stilo) 

Sur le socle est gravée cette inscription : "Io nacqui a debellar tre mali estremi, tirannide, sofismi, ipocrisia". Je suis né pour combattre trois maux extrêmes, la tyrannie, les sophismes, l’hypocrisie. Concernant sa philosophie, c’est éloquent. Et puis ce panneau indicateur dirige le visiteur vers sa maison natale. Il dit : "Maison natale de Tommaso Campanella (1568-1639). Quand il naît dans cette maison en 1568, personne ne pouvait présager que Jean-Dominique Campanella, fils d’un pauvre cordonnier illettré, était destiné à devenir le plus grand philosophe du début du dix-septième siècle et mourrait à la cour de France, comblé d’honneurs par Richelieu et Louis XIII, en 1639.

 

Pourquoi appelle-t-on Tommaso celui qui a été baptisé Giovan Domenico ? C’est parce qu’il est entré dans les ordres, comme Dominicain, et il a choisi saint Thomas d’Aquin comme patron pour son nom religieux. Ses théories fondées sur la sensation et l’amour de Dieu ne sont guère goûtées pat l’Église catholique, aussi sera-t-il arrêté à Naples et condamné pour hérésie en 1590, mais on le libère à la condition qu’il aille s’enfermer dans son couvent de Calabre. Mais il considère que si on le libère, il est libre. Et il parcourt l’Italie, diffusant ses théories. À Padoue, il rencontre Galilée et se lie à lui. C’est sulfureux, à cette époque. Finalement, après plusieurs années, il rentre en Calabre, mais il veut imposer ses idées à la fois politiques et religieuses, ce qui lui vaut un transfert à Naples, la torture pour lui faire avouer et abjurer ses convictions, puis la prison. Vingt-sept ans de prison, de 1599 à 1626. Il se rend alors à Rome. Rome, la gueule du loup. Il est bien sûr arrêté de nouveau, subit trois ans de prison avant d’être relâché en liberté surveillée. Il trompe alors cette surveillance en partant pour la France. C’est, comme le dit le panneau indicateur, l’époque de Richelieu. Quoique le cardinal soit connu entre autres pour son siège de La Rochelle contre les Protestants (1628, un an avant la libération de Campanella), la France de cette époque est éclairée. Un siècle plus tôt, François Premier y recueillait le dernier soupir de Léonard de Vinci. Richelieu crée l’Académie Française en 1635 et Descartes publiera le Discours de la Méthode en 1637. C’est dans ce cadre que Campanella finit sa vie, à Paris, le 22 mai 1639.

 

617i4 Tommaso Campanella (Stilo) 

617i5 Tommaso Campanella (Stilo) 

Voilà donc un résumé de sa vie. Nous descendons la petite ruelle fléchée et nous trouvons devant cette modeste maison. Comme on le voit avec ce linge qui sèche sous le porche, elle est habitée, il n’en a pas été fait un musée. De plus, il est clair que ce balcon de briques n’est pas d’époque. Mais le corps de bâtiment est authentique et il est émouvant de se trouver sur l’humble lieu de naissance de cet homme à la vie si intense, si dense et si mouvementée. J’avoue ne connaître de sa philosophie que ce que je viens d’en lire sur Internet, c’est pourquoi je ne fais que l’évoquer, le lecteur intéressé pouvant s’informer de même que moi d’un clic de souris. Toutefois, cette existence dans laquelle, sur 71 ans, il en a passé plus de 30 en prison, dans laquelle il a été poursuivi, torturé, justifie pleinement ses mots sur la tyrannie et sur l’hypocrisie.

 

617j1 Stilo, vin artisanal 

617j2 Stilo, vin artisanal, le moût 

617j3 Stilo, vin artisanal 

In vino veritas, dit le proverbe latin. La vérité est dans le vin. En nous promenant en ville nous voyons, par la porte ouverte d’une cave, deux hommes occupés à faire leur vin artisanal. Natacha veut prendre une photo, ils nous invitent à entrer. Le pressoir, le moût, le vin –ou plutôt le jus– qui s’écoule. Ils sont sympa, ils nous invitent à goûter un verre de leur vin jeune d’une semaine. Il n’a pas encore le goût du vin, même du vin nouveau, mais ce n’est certes plus du jus de raisin. Et c’est bien loin d’être de l’eau, cette eau où les sages veulent plutôt voir la vérité. Je cite Arsène Houssaye : "Mademoiselle Guimard venait de rouvrir son théâtre de ville ; on devait donner La Vérité dans le vin. L’archevêque de Paris obtint que cette pièce ne serait pas représentée. ‘Il paraît, dit la danseuse, que Monseigneur ne veut pas que la vérité sorte du tonneau plus que du puits’". Néanmoins, après un seul verre, je peux reprendre le volant. Environ soixante-dix kilomètres plus loin, au Lido di Catanzaro, nous trouvons un camping qui nous accueille pour la nuit.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

REYNAL 27/11/2010 13:43


Bravo Thierry, j'attends la suite, sur le continent, avec impatience!


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