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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 01:57

Ici et là dans mes articles sur la Macédoine ou sur Thessalonique, j’ai déjà éparpillé des informations. Rassemblons d’abord tout cela. Dans cette position exceptionnelle de débouché sur la Méditerranée pour tous les Balkans et l’Europe Centrale, la petite ville de Thermè a été choisie par Cassandre, l’un des généraux d’Alexandre le Grand qui, après sa mort en 323, assume à partir de 315 le règne sur la Macédoine et la Grèce, pour créer une ville nouvelle. Sa femme est une demi-sœur d’Alexandre. En effet, en 357 Philippe avait épousé en quatrièmes noces (une femme chaque année 360, 359, 358, 357) Olympias et avec elle avait eu en 356 Alexandre et en 355 Cléopâtre. Cette fois-ci il attend cinq ans, de 357 à 352, avant de se marier pour la cinquième fois et épouse Nicésipolis, une Thessalienne de Phères. Ce mariage est aussi politique, parce qu’il vient de s’emparer de la Thessalie, a fait jeter à la mer ses 3000 prisonniers, a investi, précisément, la ville de Phères et prend la tête de la Ligue Thessalienne. En grec, la victoire se dit Nikè, aussi quand lui naît une fille en 351 l’appelle-t-il, très diplomatiquement, Thessalo-nikè. Cassandre offre la grande ville nouvelle à sa femme et lui donne son nom.

 

En 168 avant Jésus-Christ, c’est la conquête romaine. Les siècles passent, la république romaine devient l’empire, l’empire devient immense et il est attaqué de toutes parts par les Barbares et par des révoltes intérieures. En 385 après Jésus-Christ, l’empereur Dioclétien cherche les causes de la décadence de la grandeur de Rome. Il pense que cet espace géographique est trop vaste pour être contrôlé par un seul homme, d’autant plus qu’il veut renforcer le pouvoir absolu de l’empereur. Tout le faste des génuflexions et des prosternations devant le monarque, les règles rigides de l’étiquette, c’est lui qui les a introduits, il renforce le contrôle économique, etc. Et, tout en restant le maître absolu, il s’adjoint un égal, Maximien. Il y a donc deux “augustes”. Mais il pense que l’on s’use dans le pouvoir, et que l’empereur a le devoir d’abdiquer au bout de vingt ans. Le système de cette diarchie (deux chefs) fonctionnant bien, il le renforce en 393 en plaçant des adjoints auprès des augustes. Ils sont empereurs aussi, mais avec le titre de Césars. Après vingt ans, soit en 305, les augustes démissionneront et seront automatiquement remplacés par leurs césars, lesquels se choisiront de nouveaux césars pour les seconder. Ce choix est très encadré, pas de liens de parenté directe pour éviter les dynasties, longue expérience militaire et administrative, etc. En 305 Dioclétien se retire comme prévu mais Maximien rechigne et ne partira que sous la pression de son collègue, il y a des luttes pour la succession des césars, finalement ce système de la tétrarchie (quatre empereurs) échoue et Constantin reprend le tout à lui seul à la force du poignet. Mais je sors de mon sujet.

 

Car pour ce qui concerne le présent article, c’est que les deux augustes délimitent leur zone de responsabilité. Dioclétien règne sur l’orient, il a son siège à Nicomédie (aujourd’hui Izmit, dans le nord de l’Asie Mineure, à environ 150 kilomètres à l’est d’Istanbul) et Maximien règne sur l’occident, avec son siège à Milan. En effet, pour assurer l’égalité, aucun des empereurs ne peut siéger dans la capitale historique, Rome. Le césar de Maximien, Constance-Chlore, siège à Trèves. L’Illyrien Dioclétien se choisit un César illyrien comme lui, Galère (né vers 250, césar en 293, auguste en 305, mort en 311) qu’il installe à Sirmium (c’est-à-dire aujourd’hui Mitrovica au nord-ouest de la Serbie, à environ 75 kilomètres à l’ouest de Belgrade). Mais nous allons voir tout à l’heure que Galère aime Thessalonique, qu’il y réside souvent et qu’il s’y fait construire un palais.

 

833a1 à Thessalonique, forum romain

 

833a2 à Thessalonique, forum romain

 

833a3 à Thessalonique, forum romain

 

Mais d’abord, un rapide coup d’œil au cœur de la vie romaine, le forum. Sur leur agora, les Grecs avaient des boutiques. D’ailleurs, en grec moderne, le terme agora veut dire marché. Le forum romain est beaucoup plus vaste et tout autour s’organisent les édifices publics, administrations, temples, salles d’assemblées, toilettes publiques. En prenant la place de l’agora grecque, le forum romain a dû abattre des boutiques pour pouvoir s’étendre. Le petit odéon que l’on voit ici a accueilli des combats de gladiateurs.

 

833a4 Las Incantadas à Thessalonique, milieu 18e siècle

 

Cette gravure représente un monument qui n’est plus en place. Les Juifs sépharades de Thessalonique, dans leur langage qui restait basé sur l’espagnol de leur pays d’origine, lui avaient donné au dix-septième siècle le nom de Las Incantadas, les Enchantées, en vertu d’une légende selon laquelle ce portique aurait séparé les appartements d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine et ceux de la femme du roi de Thrace, que son mari soupçonnait d’être amants. Aussi avait-il fait jeter un sort sur le portique, pour que quiconque le franchirait soit transformé en pierre. La population turque musulmane, elle, l’appelait suret maleh (statues d’anges), et pour les Grecs c’était Les Idoles. Chaque pilier porte une sculpture sur chaque face. On trouve une Nikè ailée (Victoire) avec une Bacchante, Ariane sœur de Phèdre et épouse de Dionysos avec l’un des Dioscures, Castor ou Pollux, Dionysos et sa panthère avec Aura, la Brise de mer, et enfin Léda et le cygne dont Zeus a pris l’apparence avec Ganymède et l’aigle Zeus qui l’a enlevé. La gravure que représente ma photo a été réalisée vers le milieu du dix-neuvième siècle et elle est extraite de The Antiquities of Athens, Londres 1762-1794, par J. Stuart et N. Revett (je l’ai photographiée le 10 novembre 2011 au musée Benaki d’Athènes). Or en 1865, l’historien français Emmanuel Miller a remarqué ce portique, enclavé dans un bâtiment appartenant à un Juif et il a tout de suite voulu l’obtenir. Négociation, prix élevé, nouveau prix fixé par les autorités turques, obtention des autorisations, et les Incantadas se sont retrouvées au Louvre. Certains écrivent que le monument a été volé. Ce n’est pas vrai, puisqu’il a été payé et que la Macédoine dépendait encore de l’Empire Ottoman qui a ratifié l’achat et l’exportation. Il se trouve que pour les célébrations, en janvier prochain, du centenaire du rattachement de la Macédoine à la Grèce indépendante, le musée du Louvre va faire mouler les statues et offrir à la Municipalité de Thessalonique moulages et moules.

 

833b1 à Thessalonique, villa romaine

 

833b2 Thessalonique, culte impérial, temple ionique archa

 

Dans mon premier article sur Thessalonique, j’ai montré comment les excavations pour la construction du métro étaient menées au pinceau par des archéologues. Dans mon article sur le musée byzantin de Thessalonique, j’ai parlé de la récupération d’antiquités lors de la construction d’un immeuble. La ville moderne étant construite sur la ville antique dont le tissu urbain était dense, il est évident que le sous-sol est truffé de vestiges d’époque hellénistique ou romaine. En voici deux exemples. La première photo montre une villa romaine, la seconde un temple dédié au culte impérial. En effet, depuis le début de l’empire, les empereurs sont divinisés, d’abord après leur mort, et à l’époque de Dioclétien de leur vivant déjà.

 

833c1 Thessalonique, palais de Galère

 

833c2 Thessalonique, palais de Galère, basilique

 

Mais venons-en au palais de Galère, qui est l’un des monuments antiques de Thessalonique les plus impressionnants. La construction du palais commence au début du quatrième siècle, destiné aux séjours temporaires de l’empereur. C’est un complexe immense, dont de vastes portions ont été mises au jour en au moins trois endroits de la Thessalonique moderne. Ici, c’est la basilique, un bâtiment qui sert de salle d’audiences. Elle mesure 24 mètres sur 67 à l’intérieur, et environ 30 mètres de haut (à titre de comparaison, Notre-Dame de Paris fait 43 mètres sous voûte et le Panthéon de Rome 43,30 mètres).

 

833c3 Thessalonique, palais de Galère, basilique

 

833c4 Thessalonique, palais de Galère

 

Les murs de cette salle immense étaient revêtus de marbre et les sols de mosaïque. Les deux photos ci-dessus montrent cette mosaïque. Si l’on observe attentivement les deux images, on comprend que la première représente la bordure avec sa ligne de cœurs, et la seconde le décor de l’ensemble du sol.

 

833c5 Thessalonique, palais de Galère

 

833c6 Thessalonique, palais de Galère

 

Ces deux photos, prises de l’autre côté du site, montrent l’ampleur de ce complexe, dont pourtant seule une partie émerge ici. J’ignore si nous aurons un jour l’occasion de visiter le site de l’antique Sirmium en Serbie, j’ignore si le palais impérial y a été mis au jour, mais quand on sait que ce que j’ai là sous les yeux n’est qu’une partie d’une résidence secondaire d’un empereur-adjoint, il est difficile d’imaginer le palais principal…

 

833d1 Thessalonique, arc de Galère

 

833d2 Thessalonique, arc de Galère

 

833d3 Thessalonique, arc de Galère

 

833d4 Thessalonique, arc de Galère

 

J’ai dit que le système de la tétrarchie avait été mis en place par Dioclétien, entre autres raisons pour améliorer la sécurisation des frontières et la défense de l’empire contre les incursions des Barbares. En 298, Galère attaque les Perses en Arménie, occupe le pays, franchit le Tigre, poursuit ses conquêtes. Dioclétien, qui est son auguste, signe la paix et célèbre les succès de son césar. À Thessalonique, un superbe arc de triomphe de marbre est élevé à sa gloire. C’est lui que nous voyons ici sur la première photo. Les sculptures évoquent ses campagnes victorieuses, couleur locale incluse puisque l’on voit des caravanes de dromadaires sur la quatrième photo. La deuxième représente Galère affrontant Narsès, le roi des Perses, alors que dans la réalité il semble qu’ils n’aient jamais eu l’occasion de se battre personnellement face à face. Sur la troisième photo, on voit les quatre tétrarques en train de sacrifier sur un autel, car il convient de montrer l’unité et l’entente entre eux. Trois d’entre eux sont en toge romaine, le quatrième, celui qui sacrifie, est en tenue militaire. Bien entendu, celui-là c’est Galère. Dans mon article sur Florina, le 13 juillet dernier, j’ai décrit la via Egnatia, prolongement, de l’autre côté de l’Adriatique, de la via Appia Rome-Brundisium (Brindisi) sur l’itinéraire de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à Constantinople. Cette voie essentielle passait par Thessalonique. Aujourd’hui encore, sur son ancien tracé, Egnatia odos (la rue Egnatia) traverse la ville d’ouest en est, et elle était majestueusement enjambée par l’arche principale de l’arc de Galère qui lui est perpendiculaire, mais seules subsistent trois arches latérales sur les huit qu’il comportait au total. Il semble que, même si le siège du césar d’Orient reste à Sirmium, Galère se soit durablement installé à Thessalonique à partir de 299, pour en faire sa base d’opérations contre les Sarmates, Scythes nomades des steppes d’Ukraine, de Russie méridionale, de Hongrie.

 

833e1 Thessalonique, Rotonda

 

 833e2 Thessalonique, Rotonda

 

Et puis il y a la célèbre Rotonda, inscrite au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. C’est Galère qui l’a construite en 306 dans le prolongement de son palais et de son arc de triomphe. Peut-être était-ce le temple d’un dieu, certains avancent le nom de Zeus, peut-être plutôt Galère envisageait-il d’en faire son mausolée, mais lorsqu’il est mort en 311 il a été enterré en Serbie. Constantin, le premier empereur chrétien, fait de la Rotonda une église chrétienne. En 379, le général espagnol Théodose, âgé de 34 ans, est proclamé empereur d’Orient. En 380, il est baptisé à Thessalonique dans cette église. Puis en 381 il fait fermer tous les temples païens, en interdit l’accès sous peine de mort et, proclamant le christianisme religion officielle de l’Empire, il interdit les autres cultes. Le violent Galère avait poussé Dioclétien à signer les édits de persécution des chrétiens (en 303), moins d’un siècle plus tard Théodose le chrétien ne se montre pas plus tolérant envers les païens. La Rotonda devient la cathédrale de Thessalonique et le restera pendant plus d’un millénaire.

 

833e3 Thessalonique, minaret de la Rotonda

 

833f1 Thessalonique, devant la Rotonda

 

Puis vient la conquête ottomane de 1430. Les Turcs ne vont transformer cette grande et belle église en mosquée qu’en 1590 en lui adjoignant un minaret dont seule la pointe a été abattue aujourd’hui, mais ma photo en contre-plongée ne permet pas de s’en apercevoir. Désormais, on a appelé la Rotonda Mosquée de Soliman (en effet, Soliman le Magnifique était mort peu auparavant, en 1566). Dans la cour, ils ont aussi construit cette fontaine aux multiples écoulements afin de permettre les ablutions rituelles avant d’entrer dans la mosquée.

 

833f2 Thessalonique, Rotonda, sarcophage antique

 

833f3 Thessalonique, Rotonda, cimetière musulman

 

833f4 Thessalonique, Rotonda, cimetière musulman

 

833f5 Thessalonique, Rotonda, pierre de tombe juive (1903-1

 

Au pied de la Rotonda se trouvait un cimetière. On y trouve aussi bien quelques sarcophages chrétiens que des tombes turques musulmanes, que des stèles juives. Ailleurs, j’ai eu l’occasion de dire que la religion hébraïque n’autorisait en aucun cas d’exhumer les morts, de sorte qu’il ne peut normalement pas exister d’ossuaire juif, et que les tombes se superposent pendant des siècles. Aussi, je suppose que ces stèles brisées et en désordre sont le fait des profanations nazies du début de l’année 1943. Car lisant l’année 5664, j’ai interrogé Internet pour avoir la correspondance dans le calendrier grégorien, c’est 1902 ou 1903 selon le mois. Le temps ne peut justifier que cette pierre épaisse soit brisée.

 

833g1 Thessalonique, Rotonda

 

833g2 Thessalonique, sol de la Rotonda

 

833g3 Rotonda de Thessalonique, coupole

 

Les siècles ont passé, les Ottomans ont rendu Thessalonique à la Grèce en 1912, et la mosquée Soliman est redevenue une église orthodoxe, qui a été consacrée à saint Georges. La plupart du temps elle est ouverte à la visite comme un musée gratuit, mais en certaines occasions elle est utilisée comme lieu de culte pour des célébrations. À l’intérieur, des échafaudages partout… Malgré cela, elle est impressionnante. Le dôme mesure 24,50 mètres de diamètre, et à l’extérieur il culmine à 30 mètres. Les murs font plus de six mètres d’épaisseur, ce qui leur confère une résistance à toute épreuve. Ils ont permis au monument de survivre aux nombreux tremblements de terre, dont certains violents, qui ont secoué Thessalonique au cours des siècles, et font de la Rotonda la plus ancienne église chrétienne de Grèce, et peut-être du monde.

 

833g4 Thessalonique, Rotonda

 

833g5 Thessalonique, Rotonda

 

Face à l’entrée, une chapelle vient se greffer sur cet énorme bâtiment cylindrique. Avec son autel et son grand crucifix, elle témoigne que l’on est bien dans un lieu de culte. Mais, en l’absence d’iconostase et devant cet autel en pleine vue au milieu de cette chapelle, on se croirait plutôt dans une église catholique qu’orthodoxe. La voûte est délicatement peinte d’une Ascension.

 

833h1 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

833h2 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Mais le plus admirable, ce sont les mosaïques de la coupole. Certes, elles ont souffert du temps, et de plus ce qui représentait des visages a été impitoyablement détruit ou, ce qui est un moindre mal, caché sous une couche de plâtre.

 

833h3 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

833h4 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Mais ce qui en reste est absolument magnifique. Nous sommes restés un long moment à les contempler, béats d’admiration. Nous y sommes revenus deux fois. Et la plupart des touristes qui entraient dans la Rotonda étaient comme nous subjugués. Les couleurs, la finesse du dessin, l’harmonie de l’ensemble…

 

833h5 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Encore une image de ces mosaïques de la Rotonda avant de clore l’article concernant la Thessalonique antique, et plus particulièrement celle de Galère. Ce militant du paganisme avait du goût... Même si l'ange chrétien que nous voyons ne peut remonter jusqu'à son époque.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 06/02/2013 17:56

une lecture : Pour seul cortège de laurent Gaudé

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