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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 13:00

735 Ierapetra

 

Nous avons fait route résolument vers l’est, suivant la côte de la Mer de Libye, et après une journée passée à Ierapetra (la plus grande plage de Crète, photo ci-dessus) nous sommes allés pour la nuit sous les murs du monastère de Kyria (Notre-Dame) Akrotiriani, appelé généralement Toplou.

 

735b1 environnement de Toplou

 

C’est dans ce paysage austère et sauvage que s’est construit le monastère. L’histoire de ses origines avant la conquête de la Crète par les Vénitiens s’est perdue et l’on ignore ce qu’il y avait là auparavant.

 

735b2 monastère de Toplou, en Crète

 

735b3 monastère de Toplou, en Crète

 

735b4 coucher de soleil sur le monastère de Toplou

 

Ce qui est sûr, c’est que l’architecte a dû prévoir une sorte de forteresse, d’une part parce que les raids de pirates étaient fréquents et terribles, d’autre part parce que les Vénitiens savaient que les Turcs avaient des vues sur la Crète et ils pensaient que ce genre de monastère forteresse était un bon rempart. Église, cellules, réfectoire, presque tout est à l’intérieur de l’enceinte gardée par deux fortes portes, un trou au-dessus de la seconde permettant de verser sur l’assaillant éventuel huile bouillante et plomb fondu.

 

735c1 monastère de Toplou, en Crète

 

Les murs atteignent par endroits plusieurs mètres d’épaisseur. Et malgré cela, des documents nous informent qu’en 1498 un raid de pirates a pillé le monastère et plusieurs villages alentour. Dans ce monastère brillant au quinzième siècle, tellement que c’est à lui que bien des icônes précieuses ont été confiées, on peut supposer qu’il y avait beaucoup de vaisselle de culte en or et en argent, ciboires, patènes, ostensoirs, etc., ainsi que des Crucifix. Or aujourd’hui, on n’y trouve pas un seul objet de valeur qui soit antérieur à cette date, à l’exception des icônes que les pirates auraient eu plus de mal à monnayer que des métaux précieux fondus. En 1530, ce sont les Chevaliers de Malte qui débarquent et pillent le monastère. Normal, dans ce monastère ils osent être orthodoxes. En 1612, Akrotiriani est très fortement endommagé par un violent tremblement de terre mais, la menace turque se faisant de plus en plus pressante, c’est la catholique Venise qui alloue deux cents ducats pour la reconstruction.

 

735c2 monastère de Toplou, en Crète

 

735c3 monastère de Toplou, en Crète

 

Ci-dessus, devant un vaste espace, de petits objets sont proposés aux visiteurs. On est encore à l’extérieur du monastère proprement dit, les bâtiments abritent les communs. La deuxième photo est prise de la terrasse d’un bâtiment, avant la double porte. Mais revenons à l’histoire. Les Turcs parviennent à s’emparer de la Crète, ils sont à Akrotiriani en 1646. Certes, ils ne seront pas toujours tendres avec les Crétois, avec les moines orthodoxes particulièrement, mais le monastère est autorisé à poursuivre son existence et même, eu égard aux très sérieux risques d’incursions de pirates, il est autorisé à posséder un canon. En turc, un canon se dit top. D’où le nom de Toplou qui, dans le langage courant, remplace le nom plus chrétien de Notre-Dame Akrotiriani.

 

735c4 monastère de Toplou, en Crète

 

735c5 monastère de Toplou, en Crète

 

Malgré les remparts, malgré le canon, le monastère a continué de subir des pillages, mais aussi d’odieux chantages. Par exemple, nous apprend un document de 1812, un aga (titre honorifique donné à des officiers supérieurs turcs) du nom de Kasapis avait pris l’habitude de se rendre au monastère pour rançonner les moines. À la fin, excédés, ne pouvant plus supporter sa cruauté ni ses exigences, les moines ont décidé de payer un Turc pour le tuer. Comme chacun sait, le cinquième commandement de Dieu dit "Tu ne tueras pas, sauf ceux qui t’embêtent". C’est ainsi qu’une nuit où Kasapis était venu au monastère pour exercer un chantage, le tueur turc l’a fait basculer dans l’escalier, où l’aga s’est fracassé la tête sur les marches de pierre et le sol de la cour. Puis on a mis le corps en travers du dos de son cheval, qui est parti vers son domicile. Les chevaux, c’est certain, savent très bien rentrer seuls chez eux. Du temps où, dans ma jeunesse, je m’essayais à l’équitation, je me rappelle qu’un jour, tout au début, j’avais eu un mal fou à empêcher mon paresseux cheval de regagner son écurie avant la fin de la promenade. L’histoire se serait terminée là si les cordes fixant le corps ne s’étaient pas relâchées, laissant tomber le cadavre de l’aga à quelques centaines de mètres à peine du monastère, sans que les moines s’en rendent compte. Comme, on a pu le constater sur mes photos, l’endroit est désert, il est clair que les Turcs, en trouvant le corps le lendemain matin, comprirent qu’il s’agissait d’un assassinat perpétré par les moines ou à leur instigation, et firent durement ressentir leur vengeance au monastère. En 1821, lors de la grande révolution grecque contre l’occupation ottomane, les Turcs ont tué 14 moines et ont pillé le monastère. Pendant la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation nazie, le monastère a installé un radio émetteur travaillant pour le compte des Alliés.

 

735d mannequin et photographe à Toplou

 

Le monastère de Toplou est important quoique resserré entre ses murs fortifiés. Et pour cette raison, sa cour est beaucoup plus petite qu’il ne conviendrait à un établissement d’autant de moines qu’il en a compté dans le passé (aujourd’hui, au contraire, la cour est trop grande pour les deux seuls moines résidents). Mais la visite n’est pas bien longue parce que l’on n’a accès qu’au musée et à l’église. Et encore, dans ces deux bâtiments la photo est interdite et des garde-chiourme laïcs veillent de près. Dommage, car dans l’église, il y a beaucoup d’icônes belles et intéressantes, et une en particulier, composée de quatre sujets principaux au centre et de 57 petits sujets sur le pourtour, œuvre réalisée en 1770 par Ioannis Kornaros, alors âgé de 25 ans. Mais je ne peux commenter ce que j’ai vu sans m’appuyer sur les images. Un groupe nombreux de Russes occupant les lieux, avec une guide qui explique à voix haute ce que personne n’écoute, chacun étant trop occupé à embrasser les icônes et à allumer des cierges, je ressors dans la petite cour. Là, un jeune couple russe impie s’adonne à une séance photo, lui se prenant pour un grand photographe, elle pour une top model. La séance vaut le coup d’œil. Au fait, avec le mot turc que je viens d'apprendre aujourd'hui, “top model”... ça veut dire “être canon”?

 

735e1 Toplou, Crète

 

735e2 Toplou, Crète

 

735e3 Toplou, Crète

 

Nulle part je n’ai trouvé quelqu’un pour me parler de cette chapelle que n’évoque aucun des trois livres dont je dispose au sujet du monastère et de son environnement. Elle est juste de l’autre côté de la route et c’est au pied de ce muret qui l’entoure que se situe le parking réservé aux visiteurs du monastère de Toplou, sur lequel nous avons passé la nuit avant notre visite. Même si je ne suis pas en mesure d’en raconter l’histoire, je la montre quand même parce que je la trouve belle dans sa simplicité.

 

735f1 palmeraie de Vaï, est de la Crète

 

735f2 palmeraie de Vaï, Crète de l'est

 

Toplou est à l’extrémité nord-est de la Crète, mais encore plus au nord, encore plus à l’est, tout au bout du bout de l’île, on arrive à une grande palmeraie naturelle, la seule et unique en Europe, qui s’étend jusqu’au bord de la plage de Vaï et compte 5000 arbres sur 25 hectares. Depuis 1973 elle est classée, protégée, enfermée derrière une clôture, mais la route la longe et on peut en admirer l’étendue en montant sur les promontoires rocheux qui bordent la plage. Forêt esthétique, Écotope de priorité, tels sont quelques uns des nombreux classements dont cette forêt bénéficie. Elle a aussi été incluse dans le réseau écologique européen Nature 2000.

 

Toutes les sciences sont nées de la philosophie, c’est-à-dire d’une réflexion théorique qui justifie l’étude des causes et celle des conséquences, les classifications, etc. C’est ainsi que le philosophe grec Théophraste (372-288 avant Jésus-Christ) est le premier botaniste. Et c’est lui qui, le premier, a décrit scientifiquement cette espèce de palmier endémique de la Méditerranée orientale. Aussi l’appelle-t-on palmier crétois ou palmier de Théophraste. Cet arbre poussait déjà en Crète à l’époque minoenne, comme le prouvent les bijoux qu’il décore. Dans l’île de Délos, c’est sous un palmier que Léto a donné naissance à Apollon, et cet arbre est devenu l’arbre sacré du dieu, qui en a donné un à sa jumelle Artémis. Vers 265 ou 260 avant Jésus-Christ, Ptolémée II Philadelphe, pharaon d’Égypte, installe à Itanos, ville très voisine, une garnison pour la soutenir contre ses ennemis, et de là on a conclu que les soldats égyptiens avaient dû venir avec des provisions de dattes de leur pays et qu’ils en avaient craché les noyaux le long de la route de Vaï, où ils avaient débarqué, à Itanos, où ils se rendaient. D’autres attribuent les noyaux qui ont donné naissance à cette palmeraie aux pirates du seizième siècle. Les deux explications sont fausses, puisque la palmeraie existait depuis de très nombreux siècles. Au Dimanche des Rameaux, l’usage est de tresser avec des feuilles de palmier des crucifix que l’on distribue à l’église durant la cérémonie.

 

735f3 plage de Vaï et palmeraie, en Crète

 

Dans la langue locale, un palmier se dit vayies, et la branche de palmier se dit vaï. C’est de là que la plage tient son nom car, comme on le voit sur ma photo, la palmeraie rejoint la plage. Le sol idéal pour le palmier de Théophraste est un sol sablonneux, près de la mer, et arrosé par des précipitations épisodiques. C’est pourquoi à Vaï il a trouvé des conditions idéales pour se développer. La mer, le sable fin, des pluies qui choisissent d’autres saisons que l’été pour tomber, ce sont ces mêmes conditions qui satisfont les vacanciers. On le voit, la densité des touristes sur la plage vaut bien celle des palmiers de Théophraste en arrière-plan. Mais au moins, le classement du lieu l’a protégé de toute construction en dur qui le défigurerait. Cette photo est prise, on s’en doute, de la grosse roche qui clôt la plage à droite (au sud).

 

735f4 plage près de Vaï, en Crète

 

De l’autre côté de ce promontoire, une autre plage tout aussi belle, tout aussi agréable, est déserte ou presque. C’est qu’aucune route, aucun chemin n’y mène par en bas. Il faut se garer au parking de Vaï, gagner la grande plage à pied, escalader le haut promontoire et redescendre de l’autre côté. D’abord, c’est fatigant. Ensuite, beaucoup aiment la foule. Et enfin il n’y a pas de buvette ni de parasols.

 

735f5 Itanos

 

À propos des guerriers égyptiens qui avaient débarqué ici au troisième siècle avant Jésus-Christ, j’ai dit tout à l’heure qu’ils se rendaient en garnison à Itanos, toute proche. Ces cercles de pierres témoignent d’une occupation très ancienne, au Néolithique, du site d’Itanos. Cependant il ne s’agissait que d’un habitat diffus, et la ville a été fondée par les Minoens, par un certain Itanos fils de Phoenix, selon la légende.

 

735g1 Itanos, Crète

 

735g2 Itanos, Crète

 

735g3 Itanos, Crète

 

Le site a été continuellement occupé de l’époque minoenne à l’occupation romaine, puis a continué à vivre à l’époque byzantine. Des tablettes en linéaire B (donc du temps des Mycéniens) portent le nom d’u-ta-no. C’était, à l’époque historique, une puissante cité, concurrente de Iérapitna et de Presos, les deux autres grandes villes de l’est de la Crète, pour l’hégémonie sur la région. Au titre de ses relations commerciales avec l’Égypte, elle a demandé l’appui du pharaon pour la protéger de sa rivale Presos, d’où la garnison envoyée par Ptolémée I, maintenue par Ptolémée II et qui, finalement, restera en place pendant un siècle et demi. C’est à la fin du huitième ou au début du neuvième siècle de notre ère que la ville a été détruite. Certains attribuent cette destruction aux pirates sarrasins en 824, d’autres à un tremblement de terre en 795. Mais elle a alors cessé d’exister. Désertée, elle a été oubliée, à tel point que jusqu’au siècle dernier on pensait que l’ancienne Itanos se trouvait beaucoup plus au sud, et le village qui s’est créé à proximité a pris le nom de "Ville déserte", Érêmoupoli. C’est le même italien Halbherr du Code des Lois de Gortyne qui a initié les fouilles ici en 1900. L’École Française d’Archéologie a découvert en 1950 un secteur hellénistique, et depuis 1995 un programme de fouilles de ce secteur hellénistique est mené conjointement par l’École Française d’Archéologie et l’Institut d’Études Méditerranéennes, et a mis au jour des objets de l’époque géométrique au septième siècle avant Jésus-Christ. Aujourd’hui, on retrouve pêle-mêle des traces de toutes les époques, mais les ruines les plus anciennes ne sont que des réutilisations ultérieures, les constructions les plus nombreuses à subsister sont des maisons byzantines. Le site, très vaste, est totalement ouvert, des chemins menant aux plages passent le long de maisons ruinées, de murs écroulés, de pierres éparses. Une partie de la ville, dont son port, est sous l’eau du fait de la variation des niveaux.

 

Hérodote raconte comment, après sept années de sécheresse, Thera (la célèbre île de Santorin) a envoyé nombre de ses habitants fonder des colonies. Un groupe de colons, à qui la Pythie avait dit de se rendre à Kyrini en Libye, ne savait comment s’y rendre, et s’est adressé à Itanos pour obtenir de l’aide. Des marins pêcheurs de la ville se chargèrent de les conduire à destination.

 

735h1 basilique paléochrétienne d'Itanos, Crète

 

735h2 basilique paléochrétienne d'Itanos, Crète

 

735h3 basilique paléochrétienne d'Itanos, Crète

 

Mais les époques protobyzantine et byzantine ont laissé plusieurs basiliques paléochrétiennes, comme celle-ci. On distingue encore nettement les trois nefs, les absides, au milieu des colonnes abattues.

 

735i bananeraie en Crète (Itanos)

 

En repartant, nous nous sommes arrêtés sur le bord de la route devant un étal de fruits car nous devions nous réapprovisionner et les supermarchés, même très petits, vendent essentiellement des fruits importés dans ce pays où les fruits pourrissent sur place, invendus. Alors, à notre modeste niveau, pour combattre la crise économique grecque due à un endettement phénoménal en raison (entre autres) du déséquilibre de la balance commerciale, nous préférons les produits locaux. De plus, cueillis le jour même ou la veille, les fruits et légumes achetés ainsi sont plus frais que ceux qui ont subi un voyage. Parfois, pour ne pas payer leurs taxes, ces agriculteurs ne font pas le "ticket de caisse" légalement obligatoire. Peut-être ne suis-je pas sympa, mais je le réclame, car cela aussi coule le pays. Cela dit, notre homme était tout à fait honnête, en plus d’être sympa et de nous initier à quelques légumes que nous ne connaissions pas. Par ailleurs, nous lui avons acheté des bananes de sa production, aussi bonnes et plus fraîches que celles qui sont importée d’Équateur ou du Costa Rica. Ne crois pas, Vanessa (si tu me lis) que je critique les merveilleuses bananes de ton pays, mais après avoir été cueillies vertes pour supporter le voyage, après avoir survolé l’Équateur, le Brésil, l’océan Atlantique dans une atmosphère protégée, après un transfert en camion vers le supermarché, elles n’ont pas la saveur d’une banane fraîchement cueillie à maturité. Et ce monsieur nous a engagés à nous rendre à deux cents mètres, sur une petite route, pour aller voir sa bananeraie (ma photo).

 

Après cet arrêt, nous nous rendons directement à Kato Zakros, bien plus au sud sur la côte est, et nous passons la nuit au bord de la plage.

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Published by Thierry Jamard
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