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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 00:15

Après avoir passé la nuit à Agropoli, nous descendons vers Velia en suivant la côte par la petite route tout en virages qui permet d’avoir des vues magnifiques.

 

 

Les Phocéens (en Asie Mineure, sur la côte ouest de Turquie) étaient de riches commerçants et navigateurs. Quand, en 545 avant Jésus-Christ, les Perses envahissent la région, ils risquent de devenir esclaves lorsque Phocée sera prise, aussi embarquent-ils femmes et enfants avec tout ce qui peut s’emporter et laissent-ils une ville vide et déserte aux envahisseurs. Ils se rendent d’abord chez leurs compatriotes qui ont déjà fondé une colonie sur la côte nord-est de la Corse, l’actuelle Aléria. Mais ce sont de trop bons navigateurs, cela inquiète Étrusques et Carthaginois qui n’en veulent pas dans la région et les attaquent avec une flotte de 120 navires. Nos Phocéens, qui n’en ont que 60, parviennent cependant à l’emporter sur leurs puissants ennemis, mais au prix de très lourdes pertes, tant humaines que matérielles, ce qui décide les survivants à repartir vers Reggio (en Calabre, face à la Sicile), où se trouve une colonie de Grecs alliés. Là, l’ambassadeur de la ville de Poséidonia (future Pæstum, vue jeudi dernier 24 juin) leur conseille d’acquérir auprès des Énotriens, proches voisins de Poséidonia, un territoire près d’une source du nom de Yélé.

 

552a1 Velia, sanctuaire de l'eau

 

552a2 Velia, sanctuaire de l'eau

 

Telle est l’origine de la ville d’Elea (Élée en français), que les Romains appelleront Velia. Tout cela est raconté par le "père de l’histoire", Hérodote, qui conclut : "Voici quel fut le sort de ces Phocéens : ceux d’entre eux qui avaient fui à Reggio s’installèrent dans une ville sur la terre des Énotriens, la ville qui aujourd’hui s’appelle Élée". Les photos ci-dessus montrent un bâtiment qui n’a pas encore été complètement fouillé, mais il semble qu’on puisse avancer qu’il s’agit d’un sanctuaire où l’eau, la source, joue un rôle important.

 

 

Le sixième siècle s’achève ainsi, puis le cinquième. Le régime politique est celui de la tyrannie. Ce mot n’a pas à l’époque la signification négative qu’il a prise aujourd’hui, en grec le mot tyrannos signifie roi, avec tous pouvoirs. Il y en a de justes, il y en a de bons, il y en a aussi de sanguinaires, ce n’est pas le mot qui fait la différence. Mais il est vrai que la nature humaine étant ce qu’elle est, bien des hommes, disposant du pouvoir, n’hésitent pas à en abuser.

 

552b1 Velia, Parménide

 

552b2 Velia, Parménide

 

En ce cinquième siècle vivent à Élée deux grands philosophes, Parménide et Zénon, qui sont à l’origine de l’école philosophique d’Élée. Parménide (né vers 515 – mort sans doute peu après 450) est un philosophe généralement considéré comme pythagoricien. Pour lui, dont on voit la représentation ci-dessus, il y a identité de l’être et de la pensée, ce qui induit que l’on ne peut penser ce qui n’est pas : "Il faut dire et penser que l’être est, car l’être est et le rien n’est pas".

 

 

Zénon (vers 490 - vers 420) fut l’élève de Parménide. Aristote le considère comme l’inventeur de la dialectique. Il a quarante ans et Parménide soixante-cinq quand ils se rendent tous deux vers 450 à Athènes où ils rencontrent Socrate, "encore un tout jeune homme", dit Diogène Laërce (Socrate étant né en 470, toutes les autres dates reposent sur ce mot de Diogène Laërce). Ils sont des opposants naturels au régime. Parménide rédige ce que l’on a appelé les "bonnes lois", fondées sur l’ordre et sur l’égalité de tous les citoyens. Plus tard, Zénon, leader de l’opposition et à l’origine d’un complot contre le tyran, est emprisonné et torturé. Diogène Laërce raconte que lors de son interrogatoire par le tyran Néarque il se jeta sur lui, le saisit à l’oreille avec ses dents et ne lâcha plus ; il avait presque arraché l’oreille de Néarque quand on le blessa mortellement pour libérer le tyran. Grâce à ces deux grands philosophes, la cité ajoute sa renommée culturelle à sa puissance marchande et maritime. Elle est devenue une florissante démocratie.

 

Mais c’est à cette époque que Poséidonia tombe aux mains des Lucaniens, qui s’installent aussi dans les montagnes de l’arrière-pays d’Élée. Aux troisième et deuxième siècles avant notre ère, Élée est avec Naples la plus illustre colonie grecque de tout l’occident méditerranéen. Ses citoyens sont "hôtes de l’État" à Delphes, un négociant Éléate signe un contrat commercial en Somalie. Rome se fournit en navires des chantiers navals Éléates. En 88, Rome en fait un municipe romain sous le nom de Velia, accorde à tous la citoyenneté romaine, mais en laissant à la cité l’autonomie politique et économique, avec le droit de battre monnaie et de parler la langue grecque. Au premier siècle avant Jésus-Christ, son port fluvial sera la base navale de Brutus, puis d’Octave. C’est un lieu de villégiature des riches Romains, parmi lesquels Cicéron et Horace.

 

552c1 Velia, thermes

 

552c2 Velia, thermes

 

Comme dans toutes les villes romaines, les thermes sont un lieu essentiel. Ceux-ci datent de l’époque impériale. Il n’en subsiste que peu de chose, à part cette belle mosaïque en bien piteux état.

 

552d1 Velia, porte de ville

 

Mais la côte commence à s’ensabler à l’époque de Zénon. En effet, la ville antique était à une centaine de mètres de la mer, mais de puissants accidents climatiques interviennent qui, en une centaine d’années, des alentours de 450 aux alentours de 350 avant Jésus-Christ, provoquent un ensablement qui élève la côte de 3 à 4 mètres. La photo ci-dessus montre une porte de la ville, construite après la hausse du niveau ; les fouilles ayant partiellement dégagé la partie inférieure, montrent ainsi la hausse de niveau de 2,80 mètres en cet endroit. Cette porte, de 2,50 mètres de large, permettait le passage des chars. Une plus petite ouverture sur le côté est réservée aux piétons. Des marais envahissent ce qui était la ville basse, les habitations sont reconstruites plus loin dans la plaine tandis que le promontoire de la ville haute devient une Acropole réservée à des monuments sacrés.

 

552d2 Velia, rue principale

 

552d3 Velia, rue principale

 

552d4 Velia, rue principale

 

Ceci est la rue principale, qui va de la porte de ville, face à la ville ancienne, vers la ville nouvelle, plus loin et un peu plus haut, tandis que l’Acropole est desservie par une rue perpendiculaire, sur la gauche. Cette voie, large de 5 mètres, est faite de pavés calcaires, avec en un endroit une pente à 18%, ce qui est considérable. Aussi, pour éviter que les pavés ne se déplacent, de loin en loin est placée une pierre longue occupant toute la largeur et bloquant l’assemblage. Tout du long court un caniveau qui recueille les eaux pluviales. Étant donné sa fonction de liaison entre la porte basse et la ville reconstruite au quatrième siècle, elle témoigne du haut savoir-faire technique en cette fin du quatrième siècle, début du troisième.

 

552d5 Velia, reconstitution de rue

 

De part et d’autre de cette artère principale, tout un réseau de rues secondaires se coupant à angle droit déterminaient autant d’unités d’habitation. Ainsi, dans l’un de ces quadrilatères, pouvait se trouver aussi bien une villa individuelle qu’un immeuble de rapport. De même, les thermes occupent un de ces pâtés. Un dessin, sur le site, permet d’imaginer comment pouvait se présenter le quartier (photo ci-dessus).

 

552e1 Velia, temple d'Asclépios

 

552e2 Velia, temple d'Asclépios

 

En suivant la rue principale, on longe quelques restes en ruines qui ont été identifiés avec un temple d’Asclépios, le dieu médecin, grâce à la découverte sur le site d’une statue le représentant. C’est un vaste espace de 30 mètres sur 17, qui avait été bordé sur trois de ses côtés par un portique. Au fond se trouvait une fontaine monumentale qui recueillait les eaux de la source Yélé, celle qui avait été à l’origine de la fondation de la ville et qui lui avait donné son nom. Un système complexe de canalisations permettait de pratiquer, dans le sanctuaire, l’hydrothérapie, une spécialité en laquelle la cité était réputée.

 

552f1 Velia, théâtre

 

552f2 Velia, théâtre

 

Le théâtre est traditionnellement construit près des temples, d’une part parce que les représentations ont une valeur religieuse, et d’autre part parce que pour l’architecte il était commode d’adosser les gradins au flanc de l’Acropole. Celui-ci, d’une capacité de 2000 places, a été construit vers 300 avant Jésus-Christ, et restructuré à l’époque romaine au premier siècle avant notre ère. Il restera en fonction jusqu’au cinquième siècle.

 

Les événements climatiques, ajoutés au fait que les Romains construisent des routes et privilégient le transport par terre plutôt que par mer, sonnent le déclin de la cité. Toutefois, en 562 après Jésus-Christ, c’est encore une ville suffisamment importante pour être le siège d’un évêché. Les habitations se multiplient sur l’acropole, ainsi que les fortifications qui en font une citadelle.

 

552g1 Velia, château

 

552g2 Velia, château

 

Résineux, chênes, myrtes, vigne, oliviers constituaient, de façon classique, la végétation de cette région méditerranéenne. Les Grecs y ont en outre importé le grenadier (avec Héra dont la grenade est l’un des symboles) et, d’Asie Mineure intérieure selon Pline, le châtaignier. C’est dans ce décor qu’aux dixième et onzième siècles s’édifie le premier château et le lieu prend le nom de Castellammare. La tour qui se dresse sur ces photos est d’époque angevine (1266-1461), c’est-à-dire postérieure au château initial. En effet, le château va subir, au cours des siècles, bien des modifications, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus âme qui vive à Velia, au dix-huitième siècle.

 

552g3 Velia, la chapelle palatine

 

La chapelle du dixième siècle était située dans la cour du château. Ce seraient des moines venus d’Orient pour s’établir dans toute la région qui l’auraient alors construite, avec de nombreux matériaux de réemploi, blocs de grès et briques, provenant des anciens monuments du sanctuaire païen. Les archéologues, en sondant sous le dallage, ont retrouvé la rue qui menait à l’acropole. Puis un document de 1144 dit qu’un certain Alfano, seigneur de Castellammare, donne à l’abbé Falcone une église consacrée à san Quirico et située dans ses dépendances, et c’est sans aucun doute cette chapelle palatine qui, des moines, passe à devenir église séculière.

 

552h1 Velia, musée de la chapelle, tête de cheval 6e siè

 

Cette chapelle contient aujourd’hui un petit musée. C’est là par exemple que l’on peut voir le buste de Parménide que j’ai montré un peu plus haut. Ceci est une toute petite tête de cheval, très fine, datant de la fin du sixième siècle ou du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire des premiers temps de l’installation des Grecs à Élée.

 

552h2 Velia, musée de la chapelle, Thésée et le Minotaur

 

Cette coupe à figure noire date des dernières décennies du sixième siècle, comme le cheval ci-dessus. Elle représente Thésée vainqueur du Minotaure. On se souvient d’Europe enlevée par Zeus sous l’apparence d’un taureau, transportée jusqu’en Crète où de ses amours avec le Dieu était né, entre autres, Minos. J’ai raconté cela le 24 juin, à Pæstum. Dans la famille, on n’en a pas fini avec les taureaux, car voilà que Pasiphaé, la femme de Minos, s’éprend d’un taureau envoyé par Poséidon pour être sacrifié, et que Minos a épargné. Très en colère, Poséidon rend le taureau furieux et inspire cette passion contre nature à Pasiphaé. Restait à convaincre le taureau de s’unir à cette femme. Elle demande à Dédale, le fameux ingénieur, de trouver un moyen de satisfaire sa passion adultère et zoophile. Il construit alors une génisse dans laquelle se glisse Pasiphaé et le taureau, abusé, s’unit à elle. De cette union naîtra un être monstrueux, le Minotaure, au corps d’homme et à la tête de taureau, qui vivra enfermé dans le Labyrinthe et dévorera les êtres qui passent à sa portée. Minos et Pasiphaé avaient eu plusieurs enfants, parmi lesquels Ariane et Androgée. Ce dernier, ayant participé en vainqueur à des jeux à Athènes, y avait finalement trouvé la mort. Une famine et une peste s’étant abattues sur la ville, l’oracle dit aux Athéniens qu’ils seraient débarrassés de ce fléau s’ils se soumettaient à la demande de Minos, père éploré par la mort de son fils. Celui-ci exigea d’Athènes, pour se venger de la mort de son fils Androgée, sept jeunes gens et sept jeunes filles sans armes, tous les neuf ans, qu’il jetait en pâture au Minotaure. Au bout de deux de ces sacrifices, les Athéniens se révoltèrent, et Thésée se proposa pour aller lui-même dans la délégation de victimes. En le voyant, Ariane s’éprit de lui et lui confia une pelote de fil qu’il déviderait dans le Labyrinthe pour retrouver son chemin, lui faisant promettre qu’il l’épouserait s’il revenait vivant. Notre héros promit, assomma le Minotaure d’un violent coup de poing sur sa sale tête de vilain taureau, retrouva son chemin grâce au fil d’Ariane, et l’épousa comme il l’avait promis. Ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants, comme dans les contes de Perrault.

 

552i Velia

 

D’autres bâtiments sont encore en cours de fouilles, ils ne sont pas complètement dégagés, et n’ont pas fait l’objet d’une interprétation. Cette ville de Velia serait à visiter de nouveau dans dix ou vingt ans, lorsque tout aura été mis au jour et que les archéologues auront identifié l’ensemble des bâtiments et leur organisation…

 

552j Velia

 

Mille ans après le premier ensablement, le même phénomène se répétera pendant 150 à 200 ans, et la côte s’élèvera de 4 à 6 mètres de plus. Du coup la ville, désertée, se retrouve aujourd’hui à 750 mètres de la mer. Cette photo (sur laquelle on discerne notre maison ambulante garée devant l’entrée du site) est prise à mi-pente de l’Acropole.

 

552k1 côte de Calabre

 

552k2 côte de Calabre

 

552k3 côte de Calabre

 

Et nous reprenons la route du sud. Cette côte de Calabre est splendide, et au moment du coucher de soleil nous trouvons un endroit où mettre en sécurité le camping-car tandis que nous admirons ce somptueux spectacle. Ma dernière photo est l’occasion de citer Jacques Brel :

 

          "Et quand vient le soir, pour qu’un ciel flamboie,

          Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas ?"

 

Puis nous roulons encore, parce que partout les campings nous refusent, faute de place disent-ils. Il est vrai que nous longeons la mer, et que passé le dernier week-end de juin les vacanciers de juillet occupent le terrain. C’est un parking de Falerne qui va nous accueillir pour la nuit, en bordure de mer, et suffisamment loin des maisons pour que nous puissions mettre en route notre générateur, moins bruyant que les vagues. Avec nos réserves d’eau, notre douche, notre équipement, nous jouissons donc de l’indépendance donnée par le camping-car.

 

N.B.: Cette Falerne-là (Falerna) de Calabre n’a rien à voir avec le Falerne (Falernum) de Campanie, qui dans l’Antiquité produisait ce vin si célèbre et apprécié dont le vignoble a disparu au début du sixième siècle de notre ère.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Paul-M. RENARD 18/08/2010 20:39


Bravo pour ces remarques sur VELIA. Belge, j'ai travaillé à Salerno de 1991 à 1993. J'étais domicilié à Agropoli, et j'ai appris l'existence de ce site remarquable tout à fait par hasard d'un ami
italien amoureux de sa ville de Agropoli. Je m'y suis rendu un dimanche ... pour vérifier ce qui m'avait été "raconté" avec tant de passion. Ce fût une découverte où je devais ensuite me rendre
régulièrement. J'ai d'aileurs été étonné que les touristes l'ignorent préférant s'arrêter à Paestum ... tout comme une grande majorité d'italiens ... qui en ont entendu parler, mais ne s'y sont
jamais rendus ! C'est à l'image de l'Italie ... Bien cordialement, Paul-M. Renard (10-0818)


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