Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 10:28

Vergina, l’antique Aigai, première capitale de la Macédoine. En 1856 Léon Heuzey, archéologue français au temps de Napoléon III, découvre le site et, en moins d’un mois et demi, il découvre une tombe macédonienne et une partie du palais. Il repart en rapportant quelques pierres pour le Louvre. Le temps passe. Après les Guerres Balkaniques et le Première Guerre Mondiale, en 1922 a lieu le terrible “échange de populations”, Turcs devant quitter le territoire grec, et vagues de réfugiés grecs contraints de regagner une patrie qu’ils ne connaissent pas, un peu comme les Pieds Noirs d’Algérie en 1962. Du Caucase et de la Mer Noire bulgare, d’Asie Mineure aussi, nombre de Grecs expulsés du territoire turc viennent ici trouver de l’espace et des pierres (antiques) pour construire leurs maisons. Le Bey de Palatitsa possédait les deux petits villages de Koutlès et de Barbès avec 25 familles grecques serves, puisque le servage existait encore légalement en Turquie. Le Bey est contraint au départ, abandonnant terres, villages et serfs qui trouvent du fait même la liberté. Les terres sont partagées également entre ces 25 familles grecques autochtones et 121 familles grecques venant de terres turques. Les deux villages fusionnent. Le métropolite de Véria propose que cette nouvelle entité prenne le nom d’une reine légendaire de l’antique Véria qui, lors de l’arrivée des Turcs au quatorzième siècle, se serait jetée dans le fleuve Haliacmon. Cette héroïne s’appelait Vergina. Aujourd’hui, la petite ville de Vergina qui résulte de la fusion de Koutlès et Barbès compte environ 1250 habitants.

 

819a Vergina, tombe macédonienne de Rhomaios

 

Depuis Heuzé, on avait posé l’hypothèse, comme lui, que les éléments découverts pouvaient peut-être provenir de la ville antique de Ballas. En 1937, le professeur Rhomaios de l’université Aristote de Thessalonique emmène ses étudiants s’entraîner ici à la fouille archéologique, et ce groupe découvre une autre tombe à laquelle on donne son nom, “tombe de Rhomaios” (photo ci-dessus). On en reste à l’hypothèse que ce peut être Ballas. Mais parmi ses étudiants se trouvait un certain Manolis Andronicos, qui par la suite s’est révélé un brillant archéologue, chargé de 1952 à 1963 de mener la fouille systématique des tumuli de Vergina.

 

819b Vergina, tumulus de la tombe de Philippe II

 

En 1968, un historien anglais, Nicholas Hammond, étudie soigneusement la topographie, et en conclut que ce peut être plutôt Aigai, le première capitale des Macédoniens. Puis en 1977 Andronicos découvre des tombes royales non pillées et raconte le moment le plus émouvant, le 8 novembre 1977. Il ouvre le sarcophage. “Et alors nous vîmes quelque chose que je n’aurais jamais pu imaginer […], un coffre en or massif avec une impressionnante étoile en relief sur son couvercle. Nous le sortîmes du sarcophage , le déposâmes sur le sol et l’ouvrîmes. C’est à peine si nos yeux ne nous sortaient pas des orbites et nous retenions notre souffle […]. Tout indiquait que nous avions découvert une tombe royale et si la datation que nous avions assignée aux objets était correcte, comme cela semblait être le cas, alors… je n’osais même pas y penser. Pour la première fois, je sentis un frisson courir sur ma colonne vertébrale, comme si j’avais reçu un choc électrique. Si la datation… et si c’étaient des restes royaux… alors… avais-je tenu les ossements de Philippe dans mes mains ? J’étais sidéré, trop pour le concevoir […]”. Or on sait que Philippe a été enterré à Aigai.

 

Ce que l’on appelle la Grande Toumba (ci-dessus), d’un diamètre de 100 mètres et d’une hauteur de 13 mètres, renfermait des tombes royales. Mais en 274-273 avant Jésus-Christ, avec des mercenaires gaulois, Pyrrhus Premier, roi d’Épire, attaque et vainc le roi de Macédoine Antigone II Gonatas qui, lui-même, employait des mercenaires gaulois. Vainqueur, Pyrrhus investit le trône de Macédoine. Selon Plutarque, “après la victoire sur le terrain, il fit sécuriser les villes et y procéda lui-même à Aigai. En plus d’autres épreuves supportées par le peuple, il laissa dans la ville une garnison de Gaulois, certains de ceux de sa propre armée qui, ayant un insatiable désir de richesse, ont immédiatement déterré les tombes des rois qui étaient enterrés là et ils ont emporté les richesses et insolemment dispersé leurs os”. Ce Pyrrhus est celui de la “victoire à la Pyrrhus” contre Rome et qui, ayant accepté en 272 d’intervenir dans une querelle intestine à Argos et guerroyant dans les rues étroites de la ville, reçut sur la tête la tuile que, de son toit, lui lança une vieille femme. À terre, il fut décapité par un soldat argien. Et Antigone II Gonatas retrouva son trône.

 

Après le pillage, et pour protéger ce qui reste, on édifie une colline artificielle. C’est la Grande Toumba. En fait, seules trois tombes n’avaient pas été pillées, ce sont les trois qu’Andronicos a mises au jour, dont celle de Philippe. Mais les fouilles d’Andronicos, en cette campagne de 1976-1977, ont provoqué une grande excavation. En 1992 a été placée une coque artificielle pour reproduire à l’identique l’aspect extérieur du tumulus antique. Dessous, on peut voir la tombe de Philippe II et celle, dans l’antichambre, de sa dernière femme Cléopâtre (épousée en 337, un an avant sa mort, à ne pas confondre avec sa fille Cléopâtre née en 355, d’un an cadette d’Alexandre le Grand ni, bien évidemment, avec Cléopâtre reine d’Égypte plus jeune de trois siècles), ainsi que deux autres tombes qui n’avaient pas été pillées. Sous ce tumulus on peut aussi voir un fabuleux musée où, hélas, la photo est interdite.

 

819c Vergina, tombe macédonienne près du tumulus

 

Autour du tumulus, des stèles funéraires et des sépultures de diverses époques ont été trouvées (photo ci-dessus). Il y a également la tombe de Rhomaios dont j’ai parlé, une tombe dite d’Eurydice en raison d’une splendide fresque qui la décore. Mais il paraît que seulement un pour cent de la surface des cimetières a été fouillée, et 0,2 pour cent de la ville… De fait, un peu partout dans la campagne environnante on voit que les archéologues ont fait des recherches et ont mis au jour quelques pierres. Reste à dégager plus profond et à interpréter les trouvailles pour comprendre face à quoi l’on se trouve. Notamment, des travaux très importants sont en cours au palais royal. Un grand panneau explique que pour cette raison il est fermé à la visite. Nous sommes contraints de repartir bredouilles.

 

819d théâtre d'Aigai à Vergina

 

Bredouilles, pas tout à fait quand même, parce que nous pouvons apercevoir, de loin et à travers le grillage, le théâtre d’Aigai. Il faut avouer qu’il en reste bien peu, mais c’est lui, ci-dessus, qu’Andronicos a découvert en 1982. Or ce théâtre a une place dans l’histoire. C’est Diodore de Sicile qui raconte que “sans attendre, [Philippe] accomplit des sacrifices grandioses en l’honneur des dieux et célébra en même temps le mariage de sa fille Cléopâtre née de son union avec Olympias […]. Ainsi donc, des foules venues de tous les pays se mirent en route et prirent ensemble le large, pour atteindre les festivités et les jeux, et le mariage fut célébré à Aigai, en Macédoine […]. Tous les gradins du théâtre étaient occupés quand Philippe se présenta vêtu d’un himation blanc. Se pliant à ses directives, ses gardes du corps se tenaient en arrière et le suivaient à distance, parce que le roi voulait montrer à tous que la bienveillance de son peuple le protégeait et qu’il n’avait nul besoin de sa garde armée. Ainsi il était au faîte de sa gloire, mais tandis que les louanges et les ovations fusaient de toutes parts, le complot contre le roi fut révélé quand celui-ci fut blessé à mort. [… Pausanias] posta ses chevaux aux portes de la cité et s’avança vers l’entrée du théâtre, un poignard celtique caché sous son manteau. Quand Philippe intima à ses amis qui l’escortaient l’ordre de le précéder dans le théâtre, il vit que le roi était seul, puisque ses gardes se tenaient toujours à distance. Il se précipita sur lui et plongea son arme dans ses côtes, le laissant raide mort. Puis il courut vers les portes de la ville et ses chevaux qu’il avait sellés pour pouvoir prendre la fuite. Aussitôt, une partie des gardes du corps se précipita sur le cadavre du roi, tandis que les autres, parmi lesquels Léonnatos, Perdiccas et Attale, se lançaient à la poursuite de l’assassin. Ayant une bonne longueur d’avance, Pausanias aurait pu réussir à enfourcher sa monture avant d’être rejoint par les autres s’il n’avait buté sur un pied de vigne et n’avait perdu l’équilibre. Au moment où il se relevait, Perdiccas et les autres le rattrapèrent et le tuèrent à coups de javelots”.

 

Ce théâtre était récent, on le date comme le palais de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. C’est le premier théâtre en pierre du monde grec, mais seule la première rangée de sièges est en pierre, tous les autres gradins devaient être en bois. Pour éviter la construction de murs de soutènement, pour plus de solidité et pour une meilleure acoustique, les théâtres grecs sont généralement adossés à des collines. À Aigai, seul le côté est de la cavea s’y appuie, avec des sièges directement taillés dans le rocher. Côté ouest, au contraire, les sièges sont maçonnés. En effet, il s’agissait que le théâtre ne fasse qu’un avec le palais, situé sur la terrasse juste au-dessus, et le terrain ne se prêtait pas au creusement d’un hémicycle complet à cet endroit.

 

819e Vergina, sanctuaire d'Eukleia

 

Montant de la Grande Toumba vers le palais et le théâtre, notre attention a d’abord été attirée par un tumulus et c’est là que nous avons découvert une tombe macédonienne derrière ses échafaudages. Aucun panneau sur la route ne la signale, et rien ne dit, sur le grillage, qu’il s’agit de la tombe de Rhomaios, que je n’ai identifiée qu’en observant, par la suite, des plans archéologiques de la zone et en comparant mes photos avec celles de publications. Ensuite, à peu près à mi-distance de cette tombe de Rhomaios et du théâtre, sur la gauche, en pleine nature, on aperçoit les ruines de ma photo ci-dessus. C’est le sanctuaire de la déesse Eukleia. Ce n’est pas une divinité très connue. Dans la tradition orphique elle est fille d’Héphaïstos, et fille d’Héraklès chez Plutarque. Mais son nom, “Bonne Réputation”, est clair. On y associe la renommée et la gloire. Elle a eu droit à un petit sanctuaire sur l’Acropole d’Athènes après la victoire de Miltiade à Marathon, et ici à Aigai nous sommes informés par la découverte d’une inscription selon laquelle Eurydice, femme du roi Amyntas III et mère de Philippe II, et par là grand-mère d’Alexandre le Grand, consacre des statues de marbre à la déesse Eukleia. Comme, par ailleurs, nous sommes sur un espace plat à l’intérieur des murs de la ville, que le palais domine juste cet endroit et que près de ce temple des restes de bâtiments publics ont été identifiés, on en conclut que là devait se trouver l’agora.

 

En général, les livres et les articles commencent par l’histoire des sites. Moi je vais terminer par là, et sans photos. La ville a été habitée depuis les environs de l’an 1000 avant Jésus-Christ. Des tribus illyriennes occupaient la région quand, au milieu du septième siècle, arrive Perdiccas I, premier roi de la dynastie macédonienne. C’est Hérodote qui en raconte les circonstances. “D’Argos, trois descendants de Téménos, trois frères, Gauanès, Aéropos et Perdiccas, s’enfuirent en Illyrie, puis ils passèrent les montagnes, entrèrent en Haute Macédoine et gagnèrent la ville de Lébaia. Là, ils louèrent leurs services au roi du pays, et l’un gardait les chevaux, l’autre les bœufs et le plus jeune, Perdiccas, le petit bétail. La femme du roi préparait elle-même leur nourriture (car en ces temps-là les souverains eux-mêmes ne connaissaient pas l’opulence, pas plus que leurs sujets). Or, lorsqu’elle faisait le pain, la miche destinée au garçon, leur domestique, doublait régulièrement de volume. Comme c’était chaque fois la même chose, la reine en informa son mari. Averti, le roi eut aussitôt l’idée qu’il y avait là quelque prodige et l’annonce de choses graves. Il fit venir ses trois serviteurs et leur intima l’ordre de quitter le pays. Les autres réclamèrent leurs gages, en protestant qu’il était juste qu’ils fussent payés avant de s’en aller. Alors (un rayon de soleil pénétrait justement dans la maison par le trou ménagé dans le toit pour la fumée) le roi, en entendant parler de salaire, s’exclama, égaré sans doute par un dieu : ‘Votre salaire ? Je vais, moi, vous donner celui que vous méritez. Tenez !’ et, ce disant, il leur montrait la tache de soleil. Gauanès et Aéropos, les aînés, en restèrent tout interdits, mais le garçon, qui avait un couteau sur lui, répliqua : ‘Nous acceptons, Seigneur, ce que tu nous donnes’ et, de son couteau, il traça sur le sol les contours de la tache de soleil, après quoi il fit à trois reprises le geste de puiser du soleil et de le verser dans le pli de sa tunique, puis il s’en alla, et ses frères avec lui […]. Les trois hommes gagnèrent une autre région de la Macédoine où ils s’installèrent, près des jardins qui sont, dit-on, ceux de Midas, fils de Gordias. Là poussent des roses sauvages qui ont soixante pétales, et un parfum plus suave que toutes les autres roses”. Perdiccas se rend à Delphes, où l’oracle lui dit de fonder sa capitale au Lieu des Chèvres. Or le mot chèvre, en grec, est formé sur la racine AIG-. Il choisit donc Aigai et de là, au sixième siècle, le royaume s’étend partout alentour.

 

À la fin du cinquième siècle, Archélaos (413-399) transfère sa capitale d’Aigai à Pella où naîtront, au quatrième siècle, Philippe II et 382 et Alexandre le Grand en 356. Mais à Aigai subsiste la nécropole royale et l’usage des cérémonies officielles du royaume, comme le mariage de Cléopâtre qui a vu l’assassinat de Philippe.

 

Justin, historien du troisième siècle de notre ère, nous parle du roi Amyntas III. “Son épouse Eurydice lui donna trois fils, Alexandre, Perdiccas et Philippe, père d’Alexandre le Grand, avec une fille nommée Euryone. Il eut aussi de Gygée Archélaos, Arrhidée et Ménélas. Il fit une guerre sanglante aux Illyriens et aux Olynthiens. Sa femme Eurydice forma le projet de l’assassiner et de donner à son gendre sa main et la couronne. Le roi eût été victime de cette trahison si sa fille ne lui eût révélé les dérèglements et les complots de sa mère”. Ailleurs, Justin parle de la suite des événements. “Un ancien oracle avait prédit que le règne d’un des fils d’Amyntas serait une époque de gloire pour la Macédoine. [Philippe] restait, par les crimes de sa mère, l’unique objet de cette prédiction. Le meurtre de ses frères, indignement égorgés, la crainte de périr comme eux, le nombre de ses ennemis, la faiblesse d’un empire épuisé par une longue suite de guerres, troublèrent les premières années de son règne et tourmentèrent sa jeunesse”.

 

Voilà donc ce qui concerne Philippe II, mort et enterré à Aigai / Vergina. La suite de l’histoire de Macédoine concerne plutôt la nouvelle capitale, Pella, que nous comptons visiter dans quelque temps. La ville d’Aigai a continué d’être florissante jusqu’à la conquête romaine. En 148 avant Jésus-Christ, Andriskos tente une révolution et échoue. Ce sera le début du lent déclin de la ville, jusqu’à ce qu’elle soit complètement désertée à la fin du premier siècle de notre ère.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Alain ROBA 29/10/2013 19:42

Je suis intéressé par votre connaissance des fouilles de ce fameux Palais.
Avez vous des informations relatives à la découverte d 'une mosaïque représentant le mythe de l ' Enlèvement d 'Europe. Europe enlevée par Zeus, métamorphosé en taureau. ?
Je vous remercie de votre réponse.

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche