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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 01:49

574a1 Palerme, Villa Igiea

 

 

Nous avons retrouvé notre ami palermitain Angelo, qui nous emmène, encore aujourd’hui, dans sa belle Fiat Cinque Cento de collection. Nous allons vers le sommet du Monte Pellegrino qui surplombe nos jours et nos nuits de Palerme en dressant son imposante silhouette juste au-dessus de notre emplacement, mais sur les flancs du mont Angelo s’arrête pour nous montrer l’hôtel Hilton qui occupe la villa construite pour qu’Igiea Florio y soigne sa tuberculose, d’où le nom de Villa Igiea.

 

574a2 Palermo, Villa Igiea

 

Il tient à nous montrer cette villa parce que –formation universitaire en arts oblige, ainsi que professionnel d’un musée, et artiste peintre– c’est un excellent exemple de style Liberty et que Palerme a largement développé une architecture de ce style à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, notamment avec le grand Ernesto Basile (1857-1932) qui, après avoir longuement étudié et analysé les styles arabo-normand et Renaissance, est l’auteur de réalisations très personnelles et très intéressantes.

 

574a3 Palerme, Villa Igiea

 

Ces trois photos donnent une idée de l’architecture extérieure de cette villa et de la façon dont Basile a adapté aux canons de ce Liberty moderne les formes de l’architecture palermitaine des siècles passés.

 

574b1 Palermo, Villa Igiea

 

Bien sûr nous ne sommes pas entrés ainsi d’autorité dans cet hôtel, mais Angelo a demandé pour nous la permission d’aller faire quelques photos, et cela nous a été accordé aisément et aimablement. Nous avons pu voir, par exemple, comment a été dessinée cette rampe faite de courbes et de contre-courbes. Au hasard des couloirs, nous avons vu des photos de bien des personnages illustres, têtes couronnées des dynasties européennes, qui ont fréquenté cet hôtel.

 

574b2 Palerme, Villa Igiea

 

574b3 Palerme, Villa Igiea

 

Mais le plus spectaculaire est sans doute la salle à laquelle on a donné le nom de l’architecte, salle Basile, depuis qu’elle n’est plus la salle à manger de la villa privée. Pour la décoration, c’est un autre artiste Liberty célèbre, Ettore Bergler, qui en est l’auteur, boiseries du plafond et rampe d’éclairage (ci-dessus), mais aussi mobilier.

 

574b4 Palerme, Villa Igiea

 

De plus, il est l’auteur des peintures qui revêtent les trois murs que l’on ne voit pas sur ma première photo de cette salle. C’est d’une délicatesse de graphisme et de tons absolument remarquable.

 

574c Palerme, chemin Monte Pellegrino

 

Nous repartons et la voiture d’Angelo, grande comme un jouet d’enfant, entreprend courageusement l’ascension du mont. La route est bonne, mais monte dur et multiplie les épingles à cheveux. De temps à autre, elle croise le chemin ancien, ci-dessus, celui que les pèlerins gravissent pieds nus pour l’anniversaire de la mort de santa Rosalia chaque 4 septembre.

 

574d Palerme, Monte Pellegrino, sanctuaire de santa Rosalia

 

En haut, se trouve l’entrée de la grotte où Rosalie a vécu pendant des années (sur ma photo c’est l’ouverture en plein cintre, en haut à droite), ainsi qu’un orphelinat (bâtiment qui prolonge l’entrée vers la droite). Mais évidemment, la place aménagée juste en-dessous est envahie par les "marchands du temple", T-shirts, statuettes, cartes postales de couchers de soleil ou de mer bleue sous un ciel d’azur, bijoux de pacotille, livres sur la Sicile, sur Palerme, sur le Monte Pellegrino, en italien, anglais, allemand, espagnol, français, polonais, russe, tchèque, japonais, coréen, chinois, et puis des bars… Mais je ne dois pas trop critiquer, car nous-mêmes nous y sommes désaltérés, assis à l’ombre, avant de repartir.

 

574e Palerme, Monte Pellegrino, autel punique

 

Bien avant Rosalie et l’époque des Normands, avant les Arabes, avant les Romains, avant les Grecs, du temps des Carthaginois ce lieu était fréquenté. En effet, on peut voir à l’entrée de la grotte cet autel punique. Dommage qu’il soit encombré de panonceaux le signalant de façon peu discrète ou donnant des indications pour allumer des cierges sans mettre le feu. On peut néanmoins voir ce monument archéologique taillé à même la pierre de la paroi.

 

574f1 Palerme, Monte Pellegrino, sanctuaire de santa Rosali

 

574f2 Palerme, Monte Pellegrino, sanctuaire de santa Rosali

 

Mais nous sommes ici parce que, il y a deux semaines et demie, le 15 juillet, nous avons suivi les cérémonies en l’honneur de santa Rosalia, et je racontais alors comment, après avoir été à dix-huit ans demoiselle d’honneur de la reine à la cour de Palerme, elle s’était retirée en une vie de pénitence, d’isolement et de prière, vivant en ermite dans cette grotte et y mourant à l’âge de trente-sept ans. Cette grotte est profonde, elle est coupée en deux parties par une grille. Dans la première partie la sainte nous accueille avec sa couronne de roses et tenant en main son crâne qui a permis son identification, en brandissant le Crucifix auquel elle a consacré sa vie et auquel elle nous appelle. Là les gens déposent, au pied de la statue, qui un ex-voto (une jambe en celluloïd, un doigt en bois), qui un objet implorant guérison ou protection (un bavoir, une petite peluche), qui un billet que je n’aurai pas l’indiscrétion de déplier pour le lire. Le socle tout autour de la statue est ainsi constellé d’objets et d’innombrables petits papiers, témoins de la dévotion des Palermitains à la patronne de leur ville. Car à Lourdes on vient du monde entier, mais santa Rosalia n’est la patronne que de la ville de Palerme.

 

574f3 Palerme, Monte Pellegrino, sanctuaire de santa Rosali

 

574f4 Palerme, Monte Pellegrino, sanctuaire de santa Rosali

 

574f5 Palerme, Monte Pellegrino, sanctuaire de santa Rosali

 

La seconde partie de la grotte, vers le fond, a été aménagée en chapelle. Un système compliqué de gouttières, au plafond, recueille l’eau qui tombe de la voûte pour la concentrer en un seul point, cette eau que buvait Rosalia. Et il y a deux autels. Sur la première de ces photos, on voit au bout celui sur lequel sont célébrées les messes, et aussi sur le côté gauche on aperçoit un autre autel, celui de ma seconde photo, qui surmonte une châsse où santa Rosalia, en une statue grandeur nature, est dans la position où elle a été trouvée morte d’épuisement dans son sommeil le quatre septembre 1165, la tête surélevée posée sur un rocher, la joue dans une main, l’autre main sur sa poitrine. Nul doute que l’ange était là lui aussi, mais il était déjà reparti quand on a trouvé le corps inanimé de Rosalie, il a donc été purement imaginé par l’artiste.

 

574g Palerme, Monte Pellegrino, saint Benoît le Maure

 

En ressortant, sur le côté, un oratoire est consacré à saint Benoît le Maure. Sur la photo de sa statue, on voit qu’il est bien bronzé, sa peau est de la même couleur chocolat que sa robe de bure. Ses parents étaient des esclaves d’Éthiopie qui vivaient à San Fratello, dans la province de Messine, et qui l’ont mis au monde en 1524. Agriculteur, pasteur, il passe sa jeunesse à la campagne. Mais à 21 ans il entend l’appel à la vie érémitique et, avec Girolamo Lanza, il sera un ermite vagabond, à travers la Sicile. Quand le vice-roi d’Espagne en Sicile, Giovanni Lacerda, construit une chapelle pour les ermites près de la grotte de santa Rosalia, il s’établit sur le Monte Pellegrino et poursuit sa vie d’ermite.

 

Depuis qu’il a choisi cette vie à l’âge de 21 ans, dix-sept ans passent, il a maintenant 38 ans. Le 10 mars 1562, le pape Pie IV impose à tous les ermites d’entrer dans un ordre religieux approuvé par l’Église. Benoît choisit les Frères Mineurs et est accueilli par le monastère de Santa Maria di Gesù à Palerme. On trouva sa sagesse si grande que, lui qui était analphabète, fut régulièrement consulté par des théologiens, par des évêques, par le vice-roi. Il est mort en 1589 dans ce même monastère où il repose aujourd’hui. C’est Pie VII qui le canonisa le 25 mai 1807. Pour les années qu’il passa sur le Monte Pellegrino, on a construit cet oratoire en sa mémoire.

 

574h Palerme, Monte Pellegrino, Goethe à santa Rosalia

 

Du 2 avril au 14 mai 1787, Goethe est en Sicile et, comme le dit cette plaque, le 6 avril il est sur le Monte Pellegrino. "Sa beauté est au-delà de toute description", dit-il. Et à propos de la grotte, ce que la plaque traduit par le fait qu’en cette date Wolfgang Goethe s’arrêtait à contempler la simplicité primitive du sanctuaire, c’est "Peut-être la chrétienté tout entière qui, depuis dix-huit siècles, fonde son empire, sa pompe, ses fêtes solennelles, ses divertissements sur l’humilité et la misère de ses premiers fondateurs et de ses plus ardents confesseurs ne saurait montrer aucun endroit décoré et vénéré de façon plus ingénue et plus émouvante. […] La grotte elle-même a été transformée en chœur, sans avoir rien perdu du caractère sauvage de sa forme naturelle […]. Un religieux s’est approché de moi pour me demander si je n’étais pas, par hasard, Genevois et si je voulais faire dire quelques messes. Je lui ai répondu que j’étais venu à Palerme avec un Genevois, lequel sortirait le lendemain pour la fête ; que, l’un de nous devant toujours rester à la maison, j’étais sorti la veille pour satisfaire ma curiosité. À cela il a ajouté que je pouvais en toute liberté observer et accomplir mes dévotions. En outre, il m’a indiqué un autel, à gauche dans la grotte, comme étant un sanctuaire particulier, et puis il m’a laissé. […] À la lumière d’une petite lampe, j’ai vu une très belle femme. Elle était étendue, comme en extase, les yeux mi-clos, la tête abandonnée sur sa main droite, qui était ornée de beaucoup de bagues. Je ne me lassais pas de contempler ce visage qui me paraissait avoir un attrait tout particulier. […] Ce n’est que très difficilement que je pus m’arracher à ce lieu et je rentrai à Palerme alors qu’il faisait déjà nuit". Je ne comprends pas l’allemand, je suis incapable de lire Goethe dans le texte. Mon petit livre est une traduction en italien des cent et quelques pages du journal de Goethe en Italie. Mais je ne parle pas non plus couramment l’italien, et ma traduction n’est pas celle d’un bilingue, tant s’en faut. Et en particulier, il y a un point que mon tout petit dictionnaire n’éclaire pas, le mot ne s’y trouvant pas : "Un genovese", est-ce un Génois ou un Genevois ? Dans le doute, j’ai opté pour la seconde solution car même si les Genevois parlent français il est plus facile, je pense, de prendre un Allemand pour un Suisse que pour un Italien, même si le dialecte génois et le dialecte sicilien sont très différents. À l’accent, à la prononciation, il est difficile de confondre un germanophone avec un locuteur de langue latine, quelle qu’elle soit. Mais ma traduction fera peut-être bondir un italianisant… D’avance toutes mes excuses.

 

574i Palerme, Monte Pellegrino, l'archevêque

 

Ce prêtre en soutane qui marche très difficilement, accompagné d’un autre prêtre qui se contente du col de clergyman est, me dit Angelo, le cardinal de Palerme. Tout de noir vêtu, comment l’identifierais-je ? Car aujourd’hui, c’est Angelo qui est en rouge de la chemise aux chaussettes, et il n’a rien d’un cardinal. Cela me rappelle mon étonnement, il y a juste quinze jours, le 15 juillet, lorsque j’ai vu en violet celui que je croyais être le cardinal, et je me disais, alors, que l’archevêque de Palerme ne devait pas avoir été élevé à la dignité de cardinal. Aujourd’hui, je comprends que cet homme âgé, qui a tant de peine à marcher, ne peut physiquement présider une procession sur tant de kilomètres. Et puisque je parle de lui, j’ajoute que lorsqu’il est passé près de nous, il nous a dit bonjour avec une simplicité peu courante chez les personnages de cette dignité et de ce rang. Et, n’étant pas (encore) informé de sa qualité, je lui ai répondu un bonjour léger et à l’évidence trop familier. Je ne savais pas…

 

574j1 Palerme, vue du Monte Pellegrino

 

574j2 Palerme, vue du Monte Pellegrino

 

574j3 Palerme, vue du Monte Pellegrino

 

Ne quittons pas le Monte Pellegrino sans jeter un coup d’œil, depuis la route, sur le paysage qui s’étend à nos pieds. On se rend compte que Palerme est entourée de montagnes, et l’on peut admirer le port, encore beaucoup plus beau vu d’en haut que d’en bas et de près. Nous partons pour Monreale dans la courageuse petite Fiat d’Angelo. Pas l’ombre d’un carabinier ni d’un soldat sur la route, ce qui signifie que les temps ont bien changé depuis le voyage de Maupassant : "Donc une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une petite ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale ; et c'est aux environs de cette cité haut perchée qu'opéraient les derniers malfaiteurs de l'île. On a conservé l'usage de placer des sentinelles tout le long de la route qui y conduit. Veut-on par là rassurer ou effrayer les voyageurs ? Je l'ignore".

 

 

575a1 Monreale, le Duomo

 

1146. Rosalia, pas encore sainte, a dix-huit ans. La reine Margherita, épouse de Guillaume I, l’introduit à la cour comme demoiselle d’honneur. Cela est sans rapport avec mon sujet actuel de Monreale mais comme les personnages sont contemporains, je trouve intéressant de faire le lien et de situer l’époque. Donc, vingt ans plus tard, en 1166, alors que Rosalie vient de mourir quelques mois auparavant, en septembre 1165, dans sa grotte de Monte Pellegrino, la reine Margherita, veuve, devient la régente de son fils Guillaume II âgé de huit ans. Les intrigues de cour auxquelles elle est en butte réjouissent le pape, qui nomme archevêque de Palerme Gualtiero Offamilio, un vif opposant à la reine régente, ce qui à cette époque et dans ces circonstances est un grave problème pour elle. Mais quand, dès 1171, le jeune Guillaume II assume personnellement le pouvoir royal, il érige la petite ville voisine de Monreale en diocèse et y entreprend dès 1172 la construction du duomo que nous allons visiter. Je sors une nouvelle fois de mon sujet en ajoutant pour la petite histoire que, comprenant que Monreale est fait pour se soustraire à son pouvoir, et voyant la montée en puissance de ce nouveau roi qui, en 1177, s’est joint au pape pour soutenir la ligue lombarde qui vainc Frédéric Barberousse, ce roi qui se trouve allié d’une autre grande puissance en épousant la fille du roi d’Angleterre, Gualtiero Offamilio entreprend lui aussi la construction d’une nouvelle cathédrale à Palerme pour essayer de redorer son blason.

 

575a2 Monreale, le Duomo

 

Parmi les sources dans lesquelles j’ai puisé l’origine du duomo de Monreale telle que je viens de l’expliquer, il y a de grands panneaux historiques placés dans la cathédrale de Palerme et qui ont l’imprimatur des autorités ecclésiastiques. Mais il y a une autre version, très différente, et qui fait intervenir le surnaturel. C’est la version la plus répandue dans le public, la seule que j’aie entendue de mes oreilles, alors que l’autre je ne l’ai trouvée qu’imprimée. Guillaume Premier avait à Monreale, comme Louis XIII à Versailles, un pavillon de chasse. Louis XIV l’a agrandi en palais, Guillaume II l’a amélioré et y a adjoint une cathédrale, le duomo, dans les circonstances que voici. Fatigué par une longue partie de chasse, il s’était étendu sous un caroubier et s’y était assoupi. Or voilà que dans son sommeil lui apparaît la Vierge. Il était profondément chrétien et vouait une particulière dévotion à la Madone, même s’il se montrait tolérant à l’égard des Arabes musulmans, et même si, voulant de quelque manière donner l’impression d’une continuité dans la domination sur la Sicile, il a pris le titre arabe de calife sous le nom de Al Musta’izz billah, c’est-à-dire Celui qui cherche son exaltation en Dieu. Bref, la Vierge lui dit que là précisément où il était couché, se trouvait enterré le plus grand trésor du monde, amassé par son père et ses aïeux et caché en ce lieu sans qu’aucun vivant ne le sache ni ne le soupçonne. Elle ajouta qu’il devait le déterrer et l’utiliser pour construire une église en son honneur. C’était de l’argent du trésor public que son père Guillaume "le Mauvais" avait détourné. Aussitôt éveillé, Guillaume II "le Bon" fit arracher le caroubier et creuser la terre en-dessous. Apparut alors un immense trésor en pièces d’or qu’il consacra à édifier cette cathédrale. Fin de l’histoire. Mais je dois alors préciser que, pour grande qu’ait été la malhonnêteté de Guillaume I et pour grand qu’ait été le trésor, il était insuffisant, parce que le montant des impôts qu’a dû prélever le roi pour cette construction a littéralement explosé, et la population était très mitigée, entre la fierté d’avoir cette splendide construction, la satisfaction d’ainsi s’assurer la protection de la Vierge Marie et la fureur d’être aussi pressurée. Quoi qu’il en soit, la cathédrale a été mise en chantier en 1172, achevée en 1176, et la statue ci-dessus, située sous le porche latéral (par où se fait l’entrée) représente Roger II offrant son église à Notre-Dame. C’est le duomo Santa Maria Nuova, pour lequel il a fait appel à des artistes arabes spécialistes des mosaïques. Nous allons les découvrir, dans le Christ Pantocrator et dans les décorations sur toutes les parois.

 

575b1 Monreale, le Duomo

 

575b2 Monreale, le Duomo

 

Sur cette photo de la nef, on se rend compte à la fois des dimensions imposantes de l’édifice et de la merveilleuse décoration de mosaïques. On voit le Christ et tout le chœur, et les murs extérieurs comme ceux de la nef principale au-dessus des colonnes.

 

575b3 Monreale, le Duomo

 

Avant de contempler quelques unes de ces nombreuses mosaïques, voici un plafond. Dans les diverses parties de l’église, ils sont tous différents, mais tous aussi riches et originaux.

 

575c1 Monreale, il Duomo, Cristo Pantocratore

 

575c2 Monreale, le Duomo, Christ Pantocrator

 

Le voici, ce splendide Christ Pantocrator. Impressionnant, son regard. Il y a une chose surprenante pour moi, quelque chose que je ne comprends pas. Ces artistes sont arabes. Le régime les autorise à conserver leur religion, leurs coutumes et leur langue, aussi sont-ils tous ou presque musulmans. Ils ne sont nullement esclaves ni contraints de travailler pour cette cathédrale. Or la Bible, sur laquelle repose également l’Islam, dit que Dieu créa l’homme à son image. Et Dieu ne pouvant être représenté, la religion musulmane interdit également la représentation humaine, d’où dans leur art ces merveilleux dessins qui ont pris le nom d’arabesques. Je ne m’explique pas, dans ces conditions, comment ces hommes ont pu, librement, créer ces œuvres admirables. Pour eux Jésus (Issa ou Îsâ) est un prophète, le dernier avant Mahomet, on ne peut pas plus le représenter que l’on ne peut représenter Mahomet. Et voilà le résultat, ce Christ Pantocrator.

 

575c3 Monreale, Duomo

 

Juste en-dessous, comme on peut le distinguer sur la photo de la nef, cette autre grande mosaïque représente la Vierge et l’Enfant Jésus entre les archanges Michel et Gabriel. Aux extrémités, ce sont saint Pierre et saint Paul. Et puis il y a les murs, tous les murs. Évidemment Maupassant ne s’était pas contenté de suivre la route. "Ces mosaïques, écrit-il, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs sur une surface de six mille quatre cents mètres. Qu'on se figure ces immenses et superbes décorations mettant, en toute cette église, l'histoire fabuleuse de l'Ancien Testament, du Messie et des Apôtres".

 

575d1 Monreale, Duomo, Genèse, Création

 

Tout autour, il y a en effet tant de représentations de l’Ancien et du Nouveau Testaments que je dois faire un choix très sévère. Il est vrai aussi que c’est si sombre (l’éclairage à sous ne fonctionne pas), avec de plus l’éblouissement dû aux fenêtres lorsque ce sont des mosaïques des murs extérieurs, que mes photos sont horribles et que, n’osant en publier aucune, je résoudrais le problème du choix. Le cerveau corrige automatiquement les images que l’œil lui envoie, il a un pouvoir de compensation que ne possède aucun appareil photo, même le plus sophistiqué. Mais, toute honte bue, je montre quand même quelques images. Deux par deux, comme cela elles sont toutes petites, on ne voit rien et c’est tant mieux. Il faut aller en personne à Monreale pour rester bouche bée devant ces merveilles. Ici, deux images illustrant la Genèse. Sur la première, Dieu crée les animaux du ciel et de la mer. On voit toutes sortes d’oiseaux, colombe, héron, paon, perroquet, chouette, et toutes sortes de poissons que je ne suis pas capable d’identifier mais qui apparaissent dans la transparence de l’eau. Sur l’autre, Adam et Ève ont commis la faute et quand Dieu vient à eux, ils se rendent compte qu’ils sont nus.

 

 

575d2 Monreale, Duomo. Adam, Ève, Caïn, Abel

 

Les deux photos suivantes illustrent d’autres épisodes. En les chassant du Paradis Terrestre, Dieu a dit à Adam qu’il devrait gagner son pain à la sueur de son front. Nous voyons ici le premier couple ayant revêtu des peaux de bêtes pour cacher leur nudité, et Adam peine à travailler la terre. Ève, elle, médite sur sa condition, ou sur sa faute, je ne sais, elle a une quenouille à la main. Et elle ne travaille guère… Puis Caïn a tué Abel, et Dieu vient à lui et lui demande où est son frère. Caïn répond en mentant qu’il ne sait pas, et pendant ce temps l’âme ensanglantée d’Abel passe dans le fond de la scène sous forme d’un petit homme tout rouge, bras tendus vers le ciel.

 

575d3 Monreale, Duomo, histoire de Noé

 

Ces deux scènes concernent Noé. Sur la première, il envoie une colombe pour tester si la terre apparaît. Elle reviendra une semaine plus tard avec un rameau d’olivier, signifiant que les eaux se retirent. L’autre scène, je l’ai choisie également à la chapelle palatine des Normands à Palerme le 9 juillet. Noé s’est enivré et en s’endormant il est découvert de façon impudique, Cham le trouve, se moque de sa nudité et le montre à ses frères, mais les deux frères, Sem et Japhet, vont le recouvrir sans le regarder.

 

575d4 Monreale, Duomo. Histoire d'Abraham

 

Puis viennent des épisodes de la vie d’Abraham. Il a rencontré des anges et il les invite à un festin chez lui. On le voit, courbé et respectueux, qui apporte du pain aux trois anges attablés. Son fils étant promis à Rébecca, celle-ci part à sa recherche. Ici, elle est en chemin, elle abreuve ses chameaux. Quoique très petites et très mauvaises, mes photos permettent de deviner, je pense, le raffinement des représentations, comment la vie est exprimée dans les attitudes, comment les artistes jouent avec la composition et les couleurs. Je le répète, il faut le voir de ses yeux. Et peut-être l’éclairage payant fonctionnera-t-il ce jour-là.

 

575e Monreale, Duomo

 

Au bout du bas-côté gauche, on peut accéder à la chapelle du Crucifix, toute couverte de marbres en marqueterie et en sculptures. Une première partie est gardée par quatre grandes statues de prophètes, Jérémie (ci-dessus), Daniel, Isaïe, Ézéchiel.

 

575f1 Monreale, Duomo

 

Puis l’autel est surmonté d’un grand Crucifix qui lui donne son nom. Le Christ y apparaît sur un foisonnement de marbres.

 

575f2 Monreale, Duomo

 

Quant à l’autel lui-même, on du mal à imaginer comment les artistes ont pu travailler si finement une pierre comme le marbre pour y représenter, sans user de colorants ni de peintures, des scènes aussi minutieuses et délicates. Ce gros plan représente la partie centrale inférieure du devant d’autel. Il semble que la scène représente la Visitation.

 

575g1 Monreale, Duomo

 

575g2 Monreale, Duomo

 

Une salle latérale présente le trésor, des chasubles brodées et divers autres objets. Il y a aussi un grand meuble, un buffet, dont la façade est décorée de six scènes sculptées dans le bois, sans compter tout l’encadrement, comme on peut l’apprécier sur la photo. Je montre le détail d’une mise au tombeau.

 

576a1 Monreale, cloître

 

576a2 Monreale, cloître

 

Après la visite de la cathédrale, nous sommes allés voir le cloître. Et nous y retrouvons Guy de Maupassant. "Comment peut-on ne pas adorer les cloîtres, ces lieux tranquilles, fermés et frais, inventés, semble-t-il, pour faire naître la pensée qui coule des lèvres, profonde et claire, pendant qu'on va à pas lents sous les longues arcades mélancoliques ? […] Mais les cloîtres de nos pays ont parfois une sévérité un peu trop monacale, un peu trop triste, même les plus jolis, comme celui de Saint-Wandrille, en Normandie. Ils serrent le cœur et assombrissent l'âme. Le merveilleux cloître de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit une telle sensation de grâce qu'on y voudrait rester presque indéfiniment. Il est très grand, tout à fait carré, d'une élégance délicate et jolie ; et qui ne l'a point vu ne peut pas deviner ce qu'est l'harmonie d'une colonnade. L'exquise proportion, l'incroyable sveltesse de toutes ces légères colonnes, allant deux par deux, côte à côte, toutes différentes, les unes vêtues de mosaïques, les autres nues ; celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable, celles-là ornées d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en s'enroulant comme grimpe une plante, étonnent le regard, puis le charment, l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses d'un goût absolu font entrer dans l'âme par les yeux". Je n’ai rien à ajouter…

 

576a3 Monreale, cloître

 

Cette description du cloître est confirmée par la fontaine arabe située dans l’un des angles (c’est de là que j’ai pris ma première photo), un carré délimité par de fines colonnades empiétant sur le jardin, et au centre une fontaine légère et élégante. Pendant que nous y étions, des pigeons s’y baignaient, s’y abreuvaient.

 

576b Monreale, cloître

 

Un peu de technique architecturale. Pour assurer une liaison en souplesse et que la pierre de la colonne n’érode pas la pierre de sa base, un disque de plomb est systématiquement fondu entre les deux, et tenu en place par une forme en pain de sucre au centre qui pénètre dans un évidemment de la base de la colonne. C’est invisible. Et c’est pour cela que je profite de ce pied de colonne légèrement brisé pour montrer ce qui se trouve ainsi révélé.

 

576c Monreale, cloître

 

Les colonnes sont géminées ce qui fait deux chapiteaux par arche soit six côtés visibles et ornés, et sur le pourtour de ce vaste cloître j’ai renoncé à compter les colonnes mais le nombre de chapiteaux, tous plus beaux, plus évocateurs, plus amusants parfois les uns que les autres, est réellement impressionnant. Nous avons eu la chance de profiter du cloître presque désert. Seules quatre jeunes filles sont entrées, ont jeté un coup d’œil, se sont photographiées mutuellement dans le décor du cloître, puis sont ressorties. Nous sommes restés longtemps, jusqu’à la fermeture, nous avons tout vu mais… trop vite. D’autant plus que certaines colonnes (celles de la fontaine arabe) sont sculptées sur leur fût, comme celle-ci avec Adam et Ève prenant conscience de leur nudité après leur faute. Les mains sur le bas-ventre, ils se regardent. La moue d’Adam est désopilante.

 

576d Monreale, cloître

 

Dans l’Ancien Testament, les sacrifices d’animaux à Dieu étaient en usage. Abraham a sacrifié un bélier en lieu et place de son fils. Mais il me semble que ce sacrificateur en tunique, et dans cette position, à demi sur le taureau qu’il sacrifie en lui enfonçant un couteau dans la gorge, est plutôt la représentation du dieu Mithra. C’est curieux parce que tout autour du cloître je n’ai pas vu d’autres scènes mythologiques, mais sinon je ne vois pas bien ce que représenterait ce chapiteau.

 

576e Monreale, cloître

 

Là, je n’ai aucune explication à donner. Mais la position de ce gymnaste est si curieuse, si amusante, que je ne résiste pas à l’envie de le montrer.

 

576f Monreale, cloître

 

Qui est cet homme entre deux lions qui semblent lui lécher le visage plutôt que de le dévorer, je ne saurais le dire avec certitude, mais je suppose qu’il s’agit du prophète Daniel. Le récit, dans la Bible, est long, aussi dois-je l’amputer sérieusement, mais je crois que mes suppressions ne changent rien au sens. "Darius trouva bon d'établir sur le royaume cent vingt satrapes […]. Il mit à leur tête trois chefs, au nombre desquels était Daniel […] et le roi pensait à l'établir sur tout le royaume. Alors les chefs et les satrapes cherchèrent une occasion d'accuser Daniel […]. Puis ces chefs et ces satrapes se rendirent tumultueusement auprès du roi, et lui parlèrent ainsi : Roi Darius, vis éternellement ! Tous […] sont d'avis qu'il soit publié un édit royal, avec une défense sévère, portant que quiconque, dans l'espace de trente jours, adressera des prières à quelque dieu ou à quelque homme, excepté à toi, ô roi, sera jeté dans la fosse aux lions. […] Là-dessus le roi Darius écrivit le décret et la défense. Lorsque Daniel sut que le décret était écrit, il se retira dans sa maison, où les fenêtres de la chambre supérieure étaient ouvertes dans la direction de Jérusalem ; et trois fois le jour il se mettait à genoux, il priait, et il louait son Dieu. […] Le roi donna l'ordre qu'on amenât Daniel, et qu'on le jetât dans la fosse aux lions. Le roi prit la parole et dit à Daniel : Puisse ton Dieu, que tu sers avec persévérance, te délivrer ! […] Le roi se leva au point du jour, avec l'aurore, et il alla précipitamment à la fosse aux lions. En s'approchant de la fosse, il appela Daniel d'une voix triste. Et Daniel dit au roi : Roi, vis éternellement ! Mon Dieu a envoyé son ange et fermé la gueule des lions, qui ne m'ont fait aucun mal. […] Alors le roi fut très joyeux, et il ordonna qu'on fît sortir Daniel de la fosse. Daniel fut retiré de la fosse, et on ne trouva sur lui aucune blessure, parce qu'il avait eu confiance en son Dieu. Le roi ordonna que ces hommes qui avaient accusé Daniel fussent amenés et jetés dans la fosse aux lions, eux, leurs enfants et leurs femmes ; et avant qu'ils fussent parvenus au fond de la fosse, les lions les saisirent et brisèrent tous leur os".

 

576g Monreale, cloître

 

Sur les chapiteaux géminés de Daniel (ou de quelque martyr que je n’ai pas identifié), ne figurent que trois hommes et deux lions en position verticale. Ici, il y a neuf personnages et deux chevaux, cela remplit l’espace. À gauche, Marie tient l’Enfant Jésus dans ses bras et derrière eux il y a saint Joseph. Devant, je vois deux hommes qui s’approchent en portant des paniers d’offrandes et ils ploient le genou, tandis que la tête d’une femme apparaît en arrière plan d’un panier. Sur la droite, bien que l’on ne voie que deux chevaux, il est clair que les trois hommes qui arrivent sont trois cavaliers dont les deux du premier plan cachent la monture du troisième. Ce sont les Rois Mages qui viennent offrir l’or, l’encens et la myrrhe à la suite des cadeaux ruraux des bergers. Ils font un geste du bras pour montrer que c’est dans cette direction, tandis qu’au-dessus d’une petite maison qui figure la crèche une étoile brillante est arrêtée. Il y a tout, dans cette scène, rien n’est oublié ou négligé, et même, parce qu’il faut respecter une stricte symétrie pour l’équilibre de la représentation, une grosse fleur fait, à droite, pendant à l’étoile qui est à gauche.

 

576h1 Monreale, Duomo

 

Assez. Je cesse (avec regret) de montrer ces chapiteaux. Nous ressortons du cloître, et allons nous promener derrière la cathédrale, ce qui nous donne l’occasion d’admirer le travail réalisé sur l’abside, jouant sur les couleurs et les formes, qui sont fortement marquées par l’influence arabe. Non pas dans l’architecture elle-même, mais je veux parler des formes de la décoration, merveilleux mariage du roman normand et des découpes arabes. Plus loin, c’était le palais épiscopal puisque, construisant cette église, Guillaume II l’a érigée en siège d’un nouveau diocèse.

 

576h2 rue de Monreale

 

Du côté de l’abside, les petites rues ont conservé leurs dalles de pierre polie par l’usage, elles ont gardé leur style moyenâgeux, et les riverains les décorent de plantes en pots. Dans ce pays où la circulation automobile est autorisée presque partout et où la règle n’est pas respectée là où l’accès est théoriquement interdit aux véhicules, ces ruelles trop étroites pour les voitures sont merveilleusement calmes, seul un scooter vient de temps à autre rappeler que l’on n’est pas reporté quelques siècles en arrière.

 

576i Monreale, majolique

 

Dans une autre rue, devant cette immense œuvre en carreaux de faïence, un panonceau indique que cette majolique du Très Saint Crucifix réalisée au dix-septième siècle est le plus grand panneau d’Italie. Car on ne doit pas parler de faïence, mais de majolique, pour cette technique typiquement italienne qui a fleuri au seizième siècle. Allez, j’enfourche mon dada. C’est vers le douzième siècle que les potiers de Faenza, voyant des céramiques espagnoles aux reflets métalliques, s’initient à leur technique, elle-même transmise à l’Espagne par les Arabes. Et voilà, à partir du nom de la ville, l’origine du mot faïence. Et comme les faïences espagnoles, majoritairement de Valence, arrivaient en Italie par la mer avec escale à Majorque, vers le quinzième siècle elles ont pris le nom de majoliques. Fin des étymologies. Celle-ci, adossée à un mur anonyme, est en effet immense et très belle.

 

576j de Monreale, vue sur Palerme, Salina, Lipari

 

Avant de nous ramener à notre camping-car, Angelo nous montre encore, d’une corniche de la colline sur laquelle est construite Monreale, le panorama vers Palerme et la mer. Le soleil commence à décliner nettement, il est près de 20 heures. Dans la sorte de brume du soir qui nimbe les lointains, il nous semble soudain apercevoir comme une très vague forme sur la mer à l’horizon. Mais nous ne sommes pas sûrs du tout qu’il y ait quelque chose parce qu’à cette distance la mer et le ciel sont du même gris et tout se confond. À tout hasard je prends une photo, parce que de toute façon le point de vue est splendide. Rentré à la "maison", utilisant cet outil merveilleux qu’est Photoshop (un généreux cadeau), je sélectionne le seul ciel et je travaille le contraste. Et, ô miracle, non pas une, mais deux îles apparaissent. Mais les couleurs du ciel n’ont plus rien de réaliste. Accentuer le regard d’aigle de l’observateur est une chose, mais truquer les couleurs du ciel pour les rendre de nouveau naturelles en est une autre à laquelle je me refuse par déontologie. La solution, mettre la photo en noir et blanc. Je peux ainsi montrer la vue sur Palerme, la mer, et les îles Éoliennes Salina et Lipari, avant de redescendre et d’attendre demain pour de nouvelles visites.

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Published by Thierry Jamard
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Boizard Evelyne 14/07/2016 16:27

merci pour vos commentaire sur votre séjour en Sicile. Je me suis régaler de votre prose et surtout des commentaires historiques.
A bientôt pour une autre destination

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