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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 14:11

845a1 Le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas

 

Après le site antique et le musée archéologique de Thasos, et avant le site antique et le musée archéologique d’Abdera, offrons-nous une petite dose de nature. Nous sommes en Thrace et c’est, autour de la ville de Xanthi, à l’ouest le fleuve Nestos qui se fraie un lit dans des gorges profondes puis s’achève par un delta, au sud-est le grand lac Vistonida qui communique avec la mer dans le golfe du même nom, et en peu plus loin vers l’est le petit lac Ismarida, un chapelet de marais s’égrenant entre ces deux lacs. Tout cela constitue une zone humide d’intérêt international, où l’on peut observer de nombreux types d’oiseaux. Sur la vue satellite ci-dessus, capture d’écran prise dans Google Earth, j’ai repassé en bleu le cours du Nestos et j’ai indiqué les sites que nous avons visités.

 

Quoique, au cours de ces jours, nous ayons parcouru tous ces sites dans le désordre, au gré des rendez-vous avec des guides, je vais essayer de suivre un ordre plus logique. Et pour commencer, j’aborderai le Nestos par ses gorges. Hésiode nous dit son origine “Téthys donna à l’Océan des Fleuves au cours sinueux, le Nil, l'Alphée, l'Éridan aux gouffres profonds, […] l'Achéloos aux flots argentés, le Nestos […]”. Prenant sa source en Bulgarie à 2240 mètres d’altitude, il court 126 kilomètres dans ce pays avant d’entrer en Grèce et de se jeter dans la mer un peu plus de 100 kilomètres plus tard. De l’entrée en Grèce jusqu’à la mer, il sert de frontière naturelle entre les régions historiques de Macédoine et de Thrace. Aujourd’hui, administrativement, il existe une région regroupant la Macédoine orientale et la Thrace.

 

845a2 le train de Toxotes à Paranesti

 

845a3 La voie ferrée dans les gorges du Nestos

 

La voie ferrée de la ligne qui joint Athènes à la frontière turque en passant par Thessalonique longe les gorges. Nous avons pensé en conséquence qu’il serait bien de voir la rivière de près en prenant le train de Toxotes à Paranesti (bien au-delà de ma photo satellite, sur la gauche). De plus, le billet est très bon marché. Mais lorsque, de loin en loin, on émerge des tunnels, un rideau d’arbres sépare la voie de la rivière, de sorte que l’on ne peut profiter du paysage. Bah, tant pis, il est toujours intéressant de prendre le train dans un pays étranger, cela en dit beaucoup sur les habitants. J’ajoute au passage que cette ligne a été construite en 1893 par une entreprise française.

 

845b1 Natacha dans les gorges du Nestos

 

845b2 Vidage de l'eau dans les gorges du Nestos

 

845b3 Dans les gorges du Nestos, halte sur la rive droite

 

Beaucoup plus adapté à la découverte des gorges, c’est le système dont nous a parlé notre guide pour les lacs (je vais y venir tout à l’heure, et je reparlerai de cette guide sympathique). Ilias, un guide très expérimenté et très sympathique lui aussi (pas étonnant, c’est son frère) a monté une petite entreprise, Riverland, qui propose de descendre le Nestos en canoë. Il propose aussi du rafting, des balades à vélo et bien d’autres choses, mais ce n’est pas mon sujet. Il mène le canoë de tête, on le suit par canoë de deux personnes, et une collègue à lui ferme la marche. Ce jour-là, outre nous deux, il y avait un couple italien et trois Bulgares. C’est sans danger, puisque par endroits il y a si peu d’eau que l’on s’ensable et qu’il faut se remettre à flot à la main. Il faut  prévoir un short qui ne craint pas l’eau, de même pour les chaussures, parce que l’on est très loin d’être au sec (sur ma seconde photo, lors d’une halte, Natacha vide les litres d’eau embarqués). On nous fournit des bidons étanches pour ce que l’on veut emporter, et des boîtes étanches spéciales pour les appareils photo. Évidemment, pendant la navigation, mieux vaut être prudent en prenant des photos, sans compter que cela signifie laisser le partenaire ramer seul pendant ce temps-là. Voilà pourquoi je montre peu d’images, mais je les garde toutes sur mes rétines. C’est ce que l’on appelle la permanence des images rétiniennes (bon, j’exagère peut-être un peu la durée de cette permanence…). Bref, cela vaut le coup, et je le recommande fortement à qui aime se bouger un peu physiquement en admirant la nature. Ilias parle grec et anglais. Le site en grec, anglais, allemand (pour voir de quoi il s’agit, les diverses propositions, et pour prendre rendez-vous) : www.riverland.gr/

 

845c1 Les gorges du Nestos

 

845c2 Les gorges du Nestos

 

845c3 Le Nestos à la sortie des gorges

 

Avec le camping-car, de Toxotes on se dirige vers la gare (STATHMOS) et on longe la voie vers la droite. On franchit le passage à niveau et on continue jusqu’au bout. Là il y a un grand parking, très calme, bien plat, où nous avons passé plusieurs nuits. De plus, il y a des fontaines avec des robinets. De là, un sentier longe le fleuve, et l’on peut faire une longue balade. Pas aussi longue qu’avec le canoë, parce que les 22 kilomètres, il faudrait ensuite les faire au retour. Dur-dur. Mais on peut quand même en voir pas mal. Ci-dessus, les deux premières photos sont prises du même endroit mais, pour suivre le cours du fleuve, je suis tourné vers l’amont pour la première, vers l’aval pour la seconde. La troisième est prise au sortir des gorges, près de notre parking de Toxotes.

 

N’ayez pas peur de suivre ce chemin, mes chers lecteurs. Nous sommes sur la rive gauche. Si je donne cette précision, c’est parce que, selon Hérodote, “il y a dans ce pays beaucoup de lions […]. Les lions habitent la région délimitée d’un côté par le fleuve Nestos qui traverse le territoire d’Abdère, et de l’autre par l’Achéloos qui coule en Acarnanie. On n’en trouve nulle part ailleurs en Europe, ni au-delà du Nestos du côté du levant, ni sur le reste du continent à l’ouest de l’Achéloos”. D’ailleurs, même sur la rive droite, on ne risque apparemment rien, car “les lions descendaient la nuit de leurs tanières dans les montagnes, mais ils ne touchaient jamais aux bêtes de somme ni aux hommes, ils ne s’en prenaient qu’aux chameaux. Je me demande quelle raison les poussait à épargner les autres créatures pour se jeter sur les chameaux, des bêtes qu’ils n’avaient jamais vues et dont ils n’avaient jamais tâté”. J’utilise la traduction d’Andrée Barguet en collection Folio, dans laquelle une note dit que “la raison semble bien être que les chameaux marchaient dans les derniers rangs, leur odeur épouvantant les chevaux, et que les lions attaquaient à la nuit les traînards isolés en queue de colonne”. Raison logique, en effet, mais qui n’explique pas pourquoi les lions ne s’en prenaient pas aux hommes qui accompagnaient ces chameaux, lesquels, à coup sûr, ne divaguaient pas seuls, sans conducteurs. Qu’importe que les hommes soient armés de lances, un soldat attaqué par surprise, de nuit et par derrière, ne peut se défendre d’un lion.

 

845c4 La rivière Nestos

 

845c5 la rivière Nestos

 

Plus loin sur son cours, le Nestos croise la grande route qui double l’antique via Egnatia ouest-est. Ayant franchi le pont, nous avons eu envie de voir de plus près et nous nous sommes garés un peu plus loin. Ici encore, nous avons pu suivre un chemin. Au franchissement de la route, le lit du fleuve est extrêmement large et ensablé, puis il se rétrécit un peu (première photo) et enfin devient étroit et rapide (deuxième photo), apparemment canalisé. Si l'on se reporte à la vue satellite de tout à l'heure, nous sommes ici dans la partie en aval de Toxotes, mais en amont du delta. 

 

845d1 arbres dans le delta du Nestos

 

845d2 timide reboisement du delta du Nestos

 

Car nous arrivons au delta. Un delta qui n’en est plus vraiment un, car il a été profondément modifié. Entre les branches canalisées du fleuve et les zones complètement défrichées, il a perdu sa physionomie. Dans les années 1950, après la Guerre Civile, on a donné des terres pour sédentariser des nomades considérés comme activistes, on a déplacé d’autres paysans, et ces populations ont cultivé les sols riches du delta après déboisement. Mais la richesse des sols étant due en grande partie aux conditions écologiques, une fois l’écologie bouleversée on a dû partir ailleurs. Aujourd’hui, on tente de reboiser, avec ces jeunes arbres sagement alignés, tandis qu’à l’arrière-plan de ma deuxième photo, tout au fond, on distingue les maigres restes d’une forêt ancienne, l’une des très rares forêts primitives d’Europe.

 

845d3 Le Nestos canalisé dans son delta

 

845d4 dans le delta du Nestos

 

845d5 dans le delta du Nestos

 

L’Union Européenne a mis la main à la poche pour aider au reboisement, mais la nature ne redeviendra jamais comme avant, et le cours du Nestos dans son delta alterne les branches canalisées entre des rives défrichées (paysages néanmoins magnifiques), et les branches restées à demi sauvages, libres et ensablées.

 

845d6 dans le delta du Nestos

 

845d7 dans le delta du Nestos

 

Enfin, on approche de l’embouchure. Comme le montre ma première photo, les terres défrichées pour être livrées à l’agriculture sont désertées. Mais (seconde photo) il existe des espaces inondés, marécageux, où la vie sauvage peut se développer.

 

845e1 Le delta du Nestos

 

845e2 Le delta du Nestos

 

845e3 Le Nestos s'est jeté dans la mer

 

Nous arrivons à la mer (troisième photo). Là, le fleuve a été laissé libre, parce que les sables apportés par son cours ont rendu les sols totalement impropres à l’agriculture. Par ailleurs, quoique les marées en Méditerranée soient d’une amplitude négligeable, les eaux sont légèrement saumâtres.

 

845f1 le 4x4 pour visiter les lacs Vistonidas et Ismarida

 

845f2 Notre guide 'Sasa' et Natacha près du lac Vistonidas

 

Vers l’est à partir du delta, toute la côte est marécageuse, les petits étangs côtiers se succèdent, ponctués par le grand lac Vistonida, et jusqu’au petit lac Ismarida. En grec on met un S à la fin de ces deux noms, parce que ce sont des génitifs (compléments de noms), lac “de” Vistonida. Et quelquefois en français on trouve ces noms orthographiés avec leur S. C’est lors de cette longue visite de toute la zone humide que nous avons fait connaissance avec notre guide Anastasia, dite Sasa (à gauche sur la photo, tandis que Natacha a l’œil collé à son viseur). Sa connaissance du milieu, des oiseaux, sa passion pour la nature et pour sa région, sa culture, en font un guide excellent et passionnant. Et comme en plus elle est chaleureuse, sympathique, elle est devenue une amie. Je compte d’ailleurs consacrer un prochain article aux amis sincères que nous nous sommes faits lors de ces journées, inutile donc d’en dire plus aujourd’hui.

 

Nous rendant au centre d’information de Porto Lagos, installé sur la grand-route, nous avons pris rendez-vous pour une découverte en 4x4. C’est dans ce petit Suzuki que nous avons parcouru la région de 9h à 17h, observant les oiseaux, admirant la nature, profitant de toutes les explications de Sasa.

 

845f3 bords du lac Vistonidas

 

845f4 le lac Vistonidas

 

845f5 Salicornes sur le lac Vistonidas

 

Tout le tour du lac Vistonida est aujourd’hui couvert de roseaux. On cultive le coton, mais il y a aussi beaucoup de salicorne qui, en cette saison, commence à devenir rouge sombre. Je ne sais s’il existe plusieurs espèces de salicorne, comestibles et non comestibles, mais lorsque Sasa nous a dit le nom de cette plante que, je l’avoue, je n’avais pas identifiée, je lui ai demandé si, dans cette zone protégée, les gens étaient autorisés à en cueillir lorsque les pousses sont tendres, elle n’a pas compris ce que les gens pourraient bien en faire. Explications culinaires données, elle ignorait que l’on puisse manger cette plante. Crue en salade, sautée à la poêle, cuite dans la soupe, confite au vinaigre, etc., jamais personne de sa connaissance n’a eu la curieuse idée d’essayer. Voilà pourquoi je me demande si cette salicorne est la même que celle que je connais. Mais quand elle prend cette couleur, c’est très décoratif.

 

845f6 Monastère Saint Nicolas sur lac Vistonida

 

845f7 église Panagias Pantanassis, monastère St-Nicolas

 

Sur ce lac se trouve un monastère dédié à saint Nicolas, auquel on accède par une passerelle, et de là une autre longue passerelle mène à une église Panagias Pantanassis, la Vierge Tout-Puissante, lieu de pèlerinage très vénéré. Ce monastère est propriété d’un grand monastère du Mont Athos, le monastère Vatopédi, et a été l’objet d’une grande affaire judiciaire. Dans la nuit du 23 au 24 décembre 2011, un dispositif policier sans précédent a isolé le monastère du Mont Athos sur terre et sur mer pour en arrêter l’higoumène (le supérieur), le Père Ephrem. En l’an 1371 le lac Vistonida a été donné au monastère du mont Athos par le roi serbe, qui y a construit le monastère Saint-Nicolas. Au dix-neuvième siècle, lors de l’insurrection grecque, les Turcs ont procédé à la saisie du lac pour venger la révolte, mais sans en exproprier les moines du monastère , et en leur laissant l’usage du vivier qu’ils y possédaient. Lors des guerres balkaniques, en 1913, les Bulgares ayant pris possession de toute la région ont, eux, expulsé les moines et ont déclaré le lac et le monastère biens nationaux. Quand les Bulgares sont partis et que cette partie de la Thrace a été rattachée à la Grèce, les moines sont revenus. Là en est restée la situation juridique. Or en 2005 l’higoumène a fait valoir que son monastère du Mont Athos était propriétaire légal du lac, les expropriations des dix-neuvième et vingtième siècles étant caduques, et l’État a accepté l’échange du lac, dont il devenait propriétaire, contre des terrains dont il se dessaisissait, terrains dont la valeur était, paraît-il, bien supérieure, que l’higoumène a revendus avec un confortable bénéfice, le compte du monastère du Mont Athos étant créditeur de cent millions d’Euros. Le nouveau Gouvernement, déclarant hautement son désir de lutter contre la corruption, même venant de l’Église Orthodoxe (qui, ici, est religion d’État), considère qu’il n’y a pas eu de restitution légale, que l’État restait propriétaire du lac, qu’il ne pouvait donc être échangé contre un autre bien appartenant au même propriétaire, en conséquence de quoi toute l’opération est malhonnête, et si les trois ministres impliqués bénéficient de la prescription, en revanche pas l’higoumène. Comme on peut s’y attendre, les athées crient haro sur l’Église, et les Orthodoxes crient au scandale médiatique sur un jugement inique. Et, à mon avis, le problème n’est pas là, il n’est pas religieux. Le problème est plutôt de savoir si la spoliation par les Ottomans puis par les Bulgares a été légalement avalisée par l’État grec ou non. Il serait, je trouve, intéressant de savoir ce qui s’est passé pour des maisons privées ou des usines confisquées par les Bulgares quand ils ont quitté le pays et que les Grecs en ont pris possession. Si les anciens propriétaires les ont récupérés, alors l’higoumène est dans son droit. Sinon, il mérite la prison.

 

Par ailleurs, on m'a raconté l'événement suivant. Dans ce monastère du lac Vistonida, la Vierge est l'objet d'un culte très fervent. En août 2005, une petite fille de neuf ans, souffrant d'un cancer, s'est éteinte et a été enterrée à Chypre. Or ce même jour de l'enterrement, un pèlerin de Kavala qui ne connaissait pas l'enfant et n'en avait même jamais entendu parler, revenait de l'église, marchant sur la passerelle de ma seconde photo, quand il croisa une religieuse donnant la main à une enfant. Échange de quelques mots, la religieuse disant qu'elle emmenait l'enfant. Et elles continuent leur route vers l'église. Lui s'arrête, se demande si l'on veut faire entrer au couvent une petite fille aussi jeune, attend un peu pour poser la question, puis ne voyant personne ressortir il retourne dans l'église. Et là, il a eu beau chercher partout, derrière l'autel, dans les moindre recoins, il n'y avait plus personne. Or l'église est sur un îlot et la seule issue est par cette passerelle. Effrayé, notre pèlerin ressort en courant, va poser des questions. Un prêtre lui montre une photo de la petite fille morte, enterrée le matin même à 1500 kilomètres de là, et l'homme est formel, c'est elle, avec les mêmes vêtements. Tous les fidèles ont la conviction que c'est un miracle et que la religieuse était la Panagia Pantanassa en personne emmenant l'enfant au Ciel. De quoi faire redoubler la ferveur et multiplier les pèlerinages.

 

845f8 la zone humide autour du Vistonidas

 

845f9 le lac Vistonidas au coucher du soleil

 

Encore un petit coup d’œil sur le Vistonida, et nous allons voir plus loin. Je montre quand même ce coucher de soleil, pris lors d’un autre passage par là, car lors de la fin de notre visite guidée, il faisait encore grand jour.

 

845g1 le golfe de Vistonidas

 

Ici, nous sommes face à la mer. Ce n’est plus le lac, c’est le golfe de Vistonida. Nous allons maintenant longer la côte et voir ces lagunes qui recèlent des milliers d’oiseaux.

 

845g2 le lac Ismaridas

 

J’ai beaucoup multiplié les photos, je ne vais pas continuer, car je suis conscient que c’est sans doute répétitif. Pour moi, dans ma mémoire, chaque lieu correspond à un ressenti particulier, à une émotion esthétique, ou à un moment de chasse photographique (je vais en venir à mes photos d’oiseaux), mais pour qui est devant son écran, c’est fastidieux. Donc, une seule photo de ce lac Ismarida.

 

845g3 roseaux sur le lac Ismarida

 

Trois petits torrents de la montagne du Rhodope ont été réunis, de main d’homme, pour former une seule rivière, la Vosvozis, qui se jette dans le lac Ismarida et l’alimente. Mais elle y apporte tellement d’alluvions, jointes à l’écoulement des engrais répandus dans les champs cultivés en amont sur ses rives, que la végétation de roseaux qui couvre ses bords a crû de façon excessive. Cela favorise, d’une certaine façon, les batraciens et autres reptiles, mais les protège trop bien des oiseaux dont la population a diminué. Aussi, un programme scientifique étudie et contrôle, à l’aide d’une simulation mathématique de modèles, les nutriments divers qui pénètrent dans le lac. Mais en contrepartie ces plantes absorbent l’azote et les phosphates produits par les activités humaines, et cela a créé les conditions favorables pour que se développe spontanément un bosquet naturel (cela a commencé vers 1975) de bouleaux et de peupliers, qui a pour effet de stopper la croissance de la végétation basse. Par ailleurs, l’abondance des sédiments arrachés à la montagne comble peu à peu le lac, qui en bien des endroits ne dépasse plus un mètre de profondeur. Et comme, avec ses 3,4 kilomètres carrés, il n’est pas bien grand, il risque d’être vite comblé, Or c’est le seul réservoir d’eau douce de Thrace. Un chenal fait de main d’homme ouvre le lac vers la mer. On voit à quel point l'écosystème est bouleversé.

 

Laissons les berges. Au printemps, la surface du lac lui-même se couvre, jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent parfois, paraît-il, de nymphéas (cf. Claude Monet) et autres plantes du plus bel effet. En effet, ce doit être surprenant, mais en ce début de septembre il n’y a plus rien. D’un autre côté c’est tant mieux parce que sous cette épaisse végétation les poissons se cachent trop bien, et les oiseaux qui se nourrissent de poisson n’ont plus rien à manger. Mais la variété des roseaux et de la végétation basse, du lac d’eau douce, des étangs saumâtres ou salés, des prairies humides, de l’embouchure de la Vosvozis, du bosquet, créent des conditions idéales pour le développement d’une multitude d’oiseaux.

 

845h1 cormoran mort dans un filet tendu par les pêcheurs

 

Ces oiseaux ne sont pas du goût de tout le monde. Les pêcheurs, par exemple, considèrent les cormorans comme des concurrents. On ne peut nier que les poissons qu’ils mangent, en moyenne 500 grammes par cormoran et par jour, n’iront pas dans les filets des pêcheurs, mais en diminuant la biodiversité on déséquilibre l’écosystème. Je me rappelle ce qui s’est passé sur la côte, infestée de moustiques, entre Narbonne et Port Leucate. Pour la mettre en valeur et la lotir, on a pulvérisé par avion des insecticides. Les moustiques une fois éliminés, les grenouilles ont disparu, n’ayant plus de nourriture. Puis les flamants mangeurs de grenouilles (n’en déplaise aux Anglais, les Français ne sont pas les seuls frog-eaters) sont partis à leur tour. Pour en revenir à nos cormorans, je sais aussi qu’en France, où il y a quelques décennies on craignait leur disparition, on en a fait une espèce tellement protégée qu’ils pullulent et dépeuplent les fermes marines et mettent en danger de disparition certaines espèces de poissons de rivière. Cela dit, même si je comprends le problème, je ne peux admettre la cruauté de ces filets tendus au-dessus des étangs, non pour empêcher les cormorans d’approcher, ce qui serait légitime, mais destinés à les prendre au piège et à les laisser mourir à petit feu, de faim, de soif, d’épuisement.

 

845h2 crabe bleu qui s'attaque aux poissons

 

845h3 poisson blessé par un crabe bleu

 

Autre problème écologique, les crabes bleus dont l’espèce n’est pas native d’ici, qui sont arrivés on ne sait comment, sans doute passagers clandestins d’un bateau, et qui prolifèrent. Eux, rien n’interdit de les pêcher, il paraît en outre que leur chair est délicate et délicieuse, mais personne ne semble s’y intéresser. Or ils détruisent les poissons, les profondes blessures de celui que j’ai pris en photo montrent ce que les pinces de ces crabes peuvent faire. Les crabes, à ma connaissance, n’ont pas de cortex, et donc ne ressentent pas la souffrance, j’ai moins pitié.

 

845i1 vol de pélicans dalmates

 

Les oiseaux, maintenant. Car c’est eux, les vedettes de cette promenade. Ci-dessus, un vol de pélicans dalmates. Chacun sait qu’il stocke le poisson pêché dans la poche jaune sous son bec, et que c’est une légende lorsque l’on dit qu’en cas de mauvaise pêche il s’ouvre la poitrine de son bec pour nourrir ses petits. Mais peut-être ne sait-on pas que cette poche contient 13 litres, ou 4 kilogrammes de poissons, et que si mâle et femelle disposent de la même poche, seule la femelle s’en sert pour rapporter à manger à ses petits, lesquels, prenant leur envol après environ soixante-dix jours, ont chacun absorbé environ soixante-dix kilos de poissons rapportés par leur mère. C’est un migrateur qui passe ici la plus grande partie de l’année, et repart d’avril à août.

 

845i2 grande aigrette blanche

 

845i3 grande aigrette blanche

 

845i4 grande aigrette blanche

 

La grande aigrette blanche est aussi un migrateur mais, moins frileuse, elle s’en va d’avril à octobre. Profitons-en pour parler de migrations. Difficile de dire où l’on en trouve la mention la plus ancienne. En Asie, c’est chez les Chinois avec Confucius (551-479 avant Jésus-Christ), mais l’Europe a devancé l’Asie car on lit dans le Livre de Job, dans la Bible “Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu'il déploie ses ailes vers le sud ?” mais reste à dater cela, et les spécialistes ne sont pas du tout d’accord. Pour les uns, parce que la langue utilisée comporte une sorte de mélange d’hébreu et d’arabe, cela date d’un temps très ancien où les langues sémitiques commençaient seulement à se différencier, et ils en attribuent la rédaction à Moïse, mort en 1272 avant Jésus-Christ. Pour les autres, la réflexion philosophique sur l’analyse du comportement de Dieu, que l’on trouve dans le Livre de Job, ne peut que dater de l’époque de Salomon, roi cultivé entouré d’une cour de penseurs et d’érudits, et l’on descend alors à 970-931 avant Jésus-Christ. Dans tous les cas, c’est l’allusion la plus ancienne à la migration des oiseaux. Quoi qu’il en soit, il reste un détail curieux. Il est question de migration du faucon, or le faucon ne migre pas. Peut-être est-ce un problème de traduction, car le faucon et l’épervier sont proches l’un de l’autre, or les éperviers du nord de l’Europe (Scandinavie, nord de l’Allemagne) passent l’hiver en Provence, en Italie, parfois ils s’aventurent de l’autre côté de la Méditerranée dans le Maghreb. Fort rarement en Israël. Il est vrai cependant que les habitudes migratoires évoluent en fonction des conditions climatiques et qu’à l’époque du Livre de Job (que ce soit Moïse ou Salomon) les climats étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

 

Et après cette allusion, peu précise, plus rien jusqu’à Homère, avec l’Iliade, où l’on peut lire

       Τρῶες μὲν κλαγγῇ τ᾽ ἐνοπῇ τ᾽ ἴσαν ὄρνιθες ὣς

       ἠΰτε περ κλαγγὴ γεράνων πέλει οὐρανόθι πρό·

       αἵ τ᾽ ἐπεὶ οὖν χειμῶνα φύγον καὶ ἀθέσφατον ὄμβρον

       κλαγγῇ ταί γε πέτονται ἐπ᾽ ὠκεανοῖο ῥοάων.

C’est-à-dire, dans la traduction de Leconte de Lisle “Les Troyens s'avancèrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air quand, fuyant l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots d'Océan”.

 

845i5 grande aigrette blanche

 

845i6 grande aigrette blanche

 

Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos aigrettes, qui ne sont pas des grues. Parce que je trouve cet oiseau très élégant, j’ai essayé de le traquer dans diverses situations, mais il faut quand même que je me limite.

 

845i7 héron cendré

 

845i8 héron

 

D’ailleurs, ce héron cendré est un oiseau assez proche de l’aigrette blanche, à la couleur près, évidemment, et en plus grand. Et puis lui, il reste ici toute l’année. Son comportement est très particulier, il peut rester des heures immobile dans l’eau peu profonde, planté sur une seule patte, le cou dressé, ou au contraire se percher quelque part et rentrer la tête dans les épaules. En vol, ses longues pattes étendues sous le ventre dépassent de sa queue. Sur ma première photo, je l’ai saisi au décollage.

 

845j1 cigogne

 

845j2 cigogne

 

Encore un échassier, avec cette cigogne blanche, qui passe ici les beaux jours, de mars à octobre. À un mois près, c’est juste le contraire de l’aigrette blanche. Cette région de Xanthi que choisit l’aigrette blanche pour passer les frimas, la cigogne blanche plus frileuse la préfère comme résidence d’été et va passer l’hiver en Afrique. Quand Sasa a vu que celle-ci était baguée, elle a brûlé d’envie de lire la bague. Elle a essayé avec ses jumelles, Natacha et moi avons pris des photos avec le téléobjectif, mais il nous a été, hélas, impossible de lire l’inscription. Le début semble dire qu’elle n’a pas été répertoriée en Grèce. Soit elle l’a été à son habitat d’hiver, soit elle n’est que de passage, en voie de migration venant d’un pays plus froid qu’elle quitte plus tôt que les cigognes grecques.

 

845j3 échasse blanche

 

Celle-ci, c’est une échasse blanche, migrateur qui fréquente cette région de mai à octobre pour y nidifier. Après 25 jours d’incubation par les deux parents, les oisillons sortent de l’œuf prêts à se débrouiller seuls pour quitter le nid et se lover quelque part dans la végétation. Mais il leur faudra patienter quatre semaines avant d’effectuer leurs premiers vols, et encore trois semaines de plus à recevoir la becquée avant d’être assez grands pour attraper seuls leur nourriture, à savoir des invertébrés pris dans la vase, vers, têtards, mollusques, insectes.

 

845j4 cormoran et sterne

 

845j5 sterne sur le lac Vistonidas (Thrace)

 

Passons à des oiseaux plus courts sur pattes, comme ce cormoran et cette sterne. À propos de l’oiseau desséché pris dans un filet, j’ai déjà parlé du cormoran. Il y a dans la région des sternes pierregarin, qui viennent pour nidifier, de mai à octobre, et des sternes caugek, résidentes toute l’année. Il me semble bien que celle-ci, en la comparant aux dessins et photos dont je dispose, est de la seconde espèce, plus grande, mais la sterne pierregarin a le bec rouge, et je ne suis pas sûr que ce ne soit pas le cas de la mienne…

 

845k1 tarier des prés

 

Ce petit oiseau qui nous tourne le dos est un tarier des prés. Ce joli petit oiseau migre mais il n’est ici que de passage en étapes longues, on peut le voir dans cette région qu’il traverse pendant une période de trois mois au printemps, et au retour au cours de deux mois en automne. Ce n’est donc pas ici qu’il construit son nid, installé dans des touffes d’herbe au sol, et qui risque fort d’être détruit lors des moissons. Hors de la période d’incubation, il aime se percher sur des tiges, comme sur ma photo, et ne descend au sol que pour prendre les araignées et autres insectes dont il se nourrit.

 

845k2 près du lac Vistonidas

 

Celui-là… je ne le reconnais sur aucune des photos de mon livre qui répertorie 271 oiseaux de la province de Xanthi. Si nous repassons un jour dans la région je pourrai interroger Sasa, mais en attendant peut-être un lecteur ornithologue pourra m’aider à l’identifier… Il ressemble un peu à une petite mouette à longues pattes.

 

845k3 pie-grièche écorcheur

 

845k4 pie-grièche écorcheur

 

Ce tout petit oiseau, dont je lis qu’il mesure 17 ou 18 centimètres de long, 24 à 27 centimètres d’envergure, de 22 à 47 grammes, est une pie-grièche. Et, parmi les diverses pies-grièches, celle-ci est dite écorcheur. En effet, si en hiver elle mange graines et petits fruits, en été elle se nourrit d’insectes, parfois un peu gros (scarabées, hannetons et autres coléoptères), mais aussi de lézards et même de petits oiseaux. Alors lorsque sa prise est un peu dure à dépecer, elle l’empale sur une grosse épine naturelle  ou sur une épine de fil de fer barbelé, et peut mieux ainsi s’y attaquer. De même, si sa proie est trop grosse pour un seul repas, elle la retrouvera ainsi embrochée. Elle vient ici de mai à octobre pour nidifier, et du fait de ses habitudes alimentaires elle aime bien, lorsque c’est possible, construire son nid dans des buissons épineux.

 

Il y a encore bien d’autres oiseaux à observer mais d’une part il serait fastidieux de multiplier les photos commentées et d’autre part je n’ai pas toujours réussi à les photographier d’assez près avec mon zoom limité à 200 millimètres de focale, ou même à les photographier tout court. Pour qui viendrait faire dans cette région la même découverte que nous, je conseille :

– un livre, Birds of Xanthi, édité par la Préfecture de Xanthi en 2005. Très utile, mais en anglais, ce qui pour ma part m’a obligé à recourir à des traducteurs sur Internet, Reverso, Google, Systran, qui ne connaissent pas toujours ces noms d’oiseaux. Or il n’est pas évident pour qui n’est pas ornithologue de savoir que le red-backed shrike est une pie-grièche écorcheur, que le whinchat est un tarier des prés, ou que l’oiseau caractérisé par la noirceur de ses ailes en anglais, black-winged stilt, est appelé échasse blanche en français.

– un site Internet, www.oiseaux.net, excellent, offrant de nombreuses photos pour chaque oiseau, et donnant tous les détails nécessaires sur les habitudes, le régime alimentaire, la nidification, la couvaison, etc.

– enfin il faut savoir que le livre en anglais dont je parle donne le nom savant latin à côté du nom anglais et du nom en grec moderne. Or le moteur de recherche du site ci-dessus fonctionne aussi bien avec le nom latin qu’avec le nom français. Si, donc, on a repéré l’oiseau de la photo dans le livre, le site est un excellent traducteur.

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Published by Thierry Jamard
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