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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 00:31

Nous avons bien risqué de ne pas voir de près les temples d’Agrigente ! C’est ubuesque. La zone archéologique de cette grande ville antique est répartie sur trois sites, et le billet donne accès à deux d’entre eux, le troisième n’étant pas (provisoirement ou pour une longue période, voire définitivement, je l’ignore) ouvert au public. Quand nous arrivons sur place, il y a déjà des touristes qui sortent d’un site et introduisent leur ticket dans la machine de l’autre pour pousser le tourniquet. Mais au guichet, la jeune femme nous dit que non, ce n’est pas là que nous devons acheter notre billet, et elle explique qu’on doit s’adresser en face. Nous traversons la route, mais devant l’autre entrée il n’y a pas de guichet de vente, seulement un marchand de souvenirs, qui nous dit que c’est en face, là d’où nous venons. Nous lui disons que nous en venons… alors il va nous falloir faire le tour et aller vers l’autre accès. Un kilomètre sous le soleil, sur une route à forte circulation sans trottoir ni bas-côté. La moutarde, Amora et toutes celles de Dijon et d’ailleurs, me montent au nez. Nous retournons voir la jeune femme du début. Je lui dis dans mon italien approximatif que c’est ici et pas ailleurs que je veux mes billets, et je tends mon passeport pour montrer mon âge qui me vaut l’entrée gratuite, et un billet de banque pour l’entrée de Natacha. Alors elle prend l’argent et, sans un mot, sort le ticket gratuit pour moi et le ticket payant pour Natacha. Elle ne discutait avec personne, elle ne lisait pas, ne mangeait pas, ne faisait rien, alors pourquoi la première fois a-t-elle refusé de vendre des billets, je ne parviens pas à le comprendre.

 

Mais enfin voilà, nous entrons sur le site de cette ville sur laquelle a régné le tyran Théron, cet homme qui a assumé ses fonctions en 488 avant Jésus-Christ, s’est allié à Géla et à Syracuse, a pris Himère à ses compatriotes grecs mais s’y est fait assiéger par leurs alliés carthaginois, puis s’est trouvé libéré par la grande victoire remportée sur les Carthaginois par son allié Gélon, tyran de Géla, en 480. "Théron, le juste dominateur des cités, le digne soutien d'Agrigente, l'illustre rejeton de tant de nobles aïeux qui, par de longs et courageux efforts, établirent leur siège auguste sur les bords sacrés du fleuve, d'où l'œil de leur sagesse éclaira la Sicile entière", écrit Pindare dans sa deuxième Olympique pour chanter sa victoire à la course de quadrige aux jeux Olympiques, compétition dont on récompensait les vainqueurs non d’une médaille d’or, mais avec de l’huile d’olive.

 

593a1 Agrigente, Manzù, Thèbes assise, Tebe seduta

 

Nous entrons donc. En chemin, une autre jeune femme nous arrête pour nous proposer d’aller voir pour la somme presque symbolique de deux Euros une exposition d’art contemporain dans les jardins d’une villa qui donne à l’intérieur du parc archéologique. Et le billet offre, en outre, l’accès à l’intérieur du temple de la Concorde. Dans ce joli jardin méditerranéen, nous voyons quelques sculptures originales d’artistes divers. Nous sommes en Sicile, je préfère montrer ici des œuvres d’artistes nationaux. Cette Thèbes assise est de Giacomo Manzù, né dans le nord de l’Italie, à Bergame, en 1908. De 1934 à 1939, il traite surtout des sujets religieux, comme une série de cardinaux dont les lignes s’épurent jusqu’à en devenir géométriques. Premier prix de sculpture à la biennale de Venise en 1948, il exécute la Porte de l’Amour pour la cathédrale de Salzburg (1958), la Porte de la Mort pour la basilique Saint-Pierre de Rome (1964), la sculpture offerte par l’Italie aux Nations Unies (1988), qui se trouve place de l’ONU à New-York. Il meurt à Rome en 1991. Le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg lui consacre une salle permanente. C’est donc d’un grand artiste qu’il s’agit là.

 

593a2 Agrigente, Greco, Grande figure assise, Grande figura

 

C’est à contempler une autre jeune femme nue dans la nature que nous convie maintenant Emilio Greco. La Grande figure assise n°2 qui date de 1969 est l’œuvre d’un Sicilien pur jus puisque Greco est né à Catane en 1913. À son palmarès, il a en 1956 le monument à Pinocchio, le célèbre petit personnage créé par Carlo Collodi, en 1964 les portes de la cathédrale d’Orvieto et le monument à Jean XXIII à Saint-Pierre de Rome. Titulaire de la chaire de sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Rome, il enseigne aussi en Bavière et à Salzburg. Lui aussi Grand Prix de sculpture à la biennale de Venise, il se retrouve dans les plus grands musées du monde, comme l’Ermitage de Saint-Pétersbourg ou le musée Pouchkine de Moscou, et le musée de plein air de Hakone au Japon lui a consacré un espace permanent appelé "Greco Garden". Il meurt à Rome en 1995. Lui aussi est donc un grand parmi les grands.

 

593a3 Agrigente, Francesco Messina, Bianca

 

Je quitte un instant la villa (je vais y revenir), pour apercevoir, de l’extérieur du temple de la Concorde, cette Bianca, comme l’intitule son auteur, Francesco Messina. Ce Sicilien est né en 1900 à Linguaglossa, dans la province de Catane. Profondément marqué par la statuaire grecque antique (avec autour de soi, quand on est enfant, Catane, Syracuse, Taormina, Agrigente, pour ne parler que des plus proches, comment ne le serait-on pas ?), il sait en marier la fermeté plastique avec un dynamisme expressif. Il n’a que 22 ans lorsqu’il est invité pour la première fois à la biennale de Venise, et il le sera ensuite régulièrement jusqu’aux années quarante. En 1949, c’est la Troisième Internationale de Sculpture de Philadelphie qui l’invite. Ses thématiques récurrentes sont le cheval et le nu féminin. C’est ainsi que l’on peut remarquer particulièrement le Cheval mourant (1966), pour le palais de la RAI, Sainte Catherine sur le quai du Tibre au Castel Sant’Angelo, le Chemin de Croix monumental en marbre de Carrare pour l’église San Giovanni Rotondo, le monument à Pie XII à Saint-Pierre de Rome (ce pape n’étant pourtant ni une femme nue, ni un cheval). Il meurt à Milan en 1995.

 

593b1 Agrigente, sépultures antiques

 

593b2 Agrigente, sépultures antiques

 

Voilà donc les trois œuvres que je voulais montrer, parce qu’elles sont d’Italiens, deux d’entre elles plus précisément de Siciliens, et parce qu’elles me plaisent bien. Mais revenons à la villa. En deux endroits, le sol du jardin est creusé pour faire apparaître des sépultures appartenant à une nécropole antique, d’époque hellénistique et romaine. Normalement, les morts et les dieux païens ne voisinent pas, mais cette villa, pour être située dans l’enceinte archéologique, n’en est pas moins près de l’entrée, à bonne distance du premier temple.

 

593c1 Agrigente, sépultures byzantines

 

593c2 Agrigente, sépultures byzantines

 

593c3 Agrigente, sépultures byzantines

 

Plus loin, entre le temple de la Concorde et le temple de Junon, le chemin longe des restes d’une autre nécropole, d’époque byzantine celle-là. Les sépultures sont soit superposées, soit sous forme de petites chambres hypogées. Longtemps on s’est demandé s’il s’agissait d’une nécropole grecque ou romaine, mais toujours avec le point d’interrogation dû à cette présence étrange de morts dans un environnement de temples. Ce n’est qu’à l’époque contemporaine que, comparant ces tombes à d’autres en Sicile, les archéologues ont compris qu’il s’agissait de sépultures paléochrétiennes. Les plus anciennes datent de la fin du quatrième siècle (après Jésus-Christ, puisqu’il s’agit de sépultures chrétiennes), les plus récentes du septième siècle. Il semble que le christianisme soit entré en Sicile par Syracuse, puis les villes de la côte est, face à l’Italie continentale, dès le milieu du troisième siècle, mais il faudra attendre le cinquième siècle pour que, suivant les grandes routes, il pénètre profondément de Catane à Gela, de Syracuse à Agrigente. Selon une source hagiographique tardive, Libertinus, qui fut le premier évêque d’Agrigente, aurait subi le martyre au temps des persécutions de l’empereur Valérien (253-260), soit très tôt, mais même si l’information est exacte cela ne signifie pas que le christianisme était répandu à Agrigente dès le troisième siècle, la communauté chrétienne pouvant ne compter qu’un pourcentage infime de la population.

 

Au sixième siècle, un saint Grégoire à ne pas confondre avec Grégoire le Grand qui est devenu pape, est né à Pretoria, non, non, non, pas en Afrique du Sud, mais une ville mal identifiée voisine d’Agrigente. À 18 ans il s’embarque pour Jérusalem, où il se fait moine. Puis il revient à Rome, au monastère de Sainte Saba. Il n’a que 31 ans quand il est fait évêque d’Agrigente. Mais il est objet de calomnies de la part des membres du clergé d’Agrigente, jaloux de le voir nommé à cette charge si jeune alors qu’eux piétinent, il est emmené à Rome, il croupit deux ans en prison, puis doit se disculper devant le pape à Rome et l’empereur à Constantinople. Finalement il est disculpé, complètement blanchi, réintégré dans ses fonctions. La ville romaine puis byzantine d’Agrigente s’était développée dans le troisième secteur archéologique, celui que l’on ne peut visiter, à bonne distance des temples. À son retour, Grégoire décide de transporter la cathédrale, l’évêché et le monastère dans la zone des temples, et il transforme le temple de la Concorde en cathédrale d’Agrigente.

 

593d1 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

593d2 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

De la nécropole paléochrétienne et du christianisme agrigentin à ce temple dit de la Concorde, ma petite histoire de saint Grégoire fait, avouez-le, une parfaite transition. J’ai écrit "dit de la Concorde", parce qu’en fait il n’a jamais été consacré à une déesse de la concorde. Mais à faible distance du temple, a été trouvée une inscription dédiée par les habitants d’Agrigentum à la Concordia. Du coup, on a lié l’inscription au temple, alors qu’elle n’avait rien à voir avec lui. Peut-être le temple était-il dédié, à l’origine, à Castor et Pollux, les Dioscures, mais ce sont les démons païens Eber et Raps que l’évêque Grégoire a chassés pour consacrer sa cathédrale aux saints Pierre et Paul. Grâce à cet usage chrétien, le temple a été entretenu et c’est ainsi qu’aujourd’hui on le trouve en si bon état. Ce n’est qu’en 1788 que le prince Torremuzza fit enlever les structures chrétiennes pour récupérer le bien culturel archéologique. On admire un temple dorique, de 13 colonnes sur 6 (étant entendu que, selon l’usage, les colonnes d’angle sont comptées deux fois, puisqu’elles sont visibles aussi bien sur le grand côté que sur le petit). Suivant les découvertes grecques de cette époque concernant les lois de la perspective, le fût des colonnes va en s’amincissant pour accentuer l’effet d’élévation, et les colonnes ne sont pas parfaitement parallèles pour contrer l’effet de perspective qui donne l’impression qu’elles sont inclinées. Du grand art.

 

593d3 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

593d4 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

Nous avons pu pénétrer dans ce temple, avec notre billet de visite des œuvres d’art contemporaines. Le mur intérieur que l’on voit est celui de la cella, ou plutôt du naos (le temple étant grec, bâti vers 430 avant Jésus-Christ, et non romain), la pièce contenant la statue divine. Les douze ouvertures en arcades qui y sont creusées ont été faites du temps de saint Grégoire, puisque dans les célébrations chrétiennes les fidèles peuvent –doivent– assister aux gestes du prêtre et participer "en direct" aux prières. De même, c’est à l’époque byzantine que des tombes ont été creusées dans le sol du temple. Depuis déjà un ou deux siècles on avait établi une nécropole chrétienne aux abords du temple, mais c’est alors qu’elle s’est développée et amplifiée.

 

593e1 Agrigente, temple de Junon

 

593e2 Agrigento, tempio di Giunone

 

En continuant le chemin jusqu’au bord de l’acropole, on trouve le temple dit de Junon. Là encore, l’appellation est à moitié impropre. En effet, lors de son édification au milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il n’était pas question des Romains en Sicile, et le temple a été consacré à Héra, l’épouse du maître des dieux, Zeus, en tant que déesse du mariage et protectrice de l’accouchement. Je préfère donc l’appeler temple de Héra. En 406, quand les Carthaginois ont pris la ville, ils ont mis le feu à ce temple. On ne peut aujourd’hui y pénétrer, mais il paraît qu’en certains endroits des traces de l’incendie sont visibles sur les murs.

 

593e3 Agrigente, temple de Junon

 

593e4 Agrigento, tempio di Giunone

 

Non seulement ce temple de Héra a été incendié et n’a pas été rendu au culte lorsque la ville a repris vie, mais à la différence de son voisin il n’a pas été utilisé à l’époque chrétienne, où on l’a laissé se dégrader. Malgré la distance, ses pierres ont été utilisées pour des constructions de la ville hellénistique et romaine. Il garde une belle allure, mais son état de conservation n’est pas très bon.

 

593f1 Agrigente, temple d'Hercule

 

593f2 Agrigente, temple d'Héraklès

 

Quant au temple d’Hercule, il n’en reste que les colonnes. C’est dans cet état que les préromantiques du dix-huitième siècle aimaient construire de fausses ruines antiques, et il faut avouer que cela ne manque pas de charme, même en ce vingt-et-unième siècle très positif. Et c’est d’ailleurs notre époque qui a remis sur pied ces colonnes, qui gisaient au sol. Il s’agit du temple le plus ancien d’Agrigente.

 

593f3 Agrigente, temple de Zeus

 

Le temple de Zeus Olympien, immense, l’un des plus grands de l’Antiquité, a été érigé –sur les ruines d’un précédent sanctuaire– en l’honneur de Zeus à qui, pensait-on, les alliés agrigentins, géliens et syracusains devaient leur victoire, en 480, sur la coalition des Carthaginois et des Étrusques qu’ils avaient écrasés à Himère. Nous Français sommes un peu concernés du côté de la défaite, parce que les Carthaginois comptaient dans leurs rangs de nombreux mercenaires venus d’Espagne, de Sardaigne et… de Corse ainsi que de la région de Narbonne. Mais certains, récemment, ont émis l’hypothèse, en comparant ce temple à ceux qui ont été construits en 480 à Syracuse en l’honneur d’Athéna et à Himère que celui-ci leur serait antérieur, datant sans doute du début de la tyrannie de Théron en 488 et n’aurait donc rien à voir avec la victoire d’Himère. Au Moyen-Âge les ruines de ce temple, sous le nom de "Carrière des géants", ont fourni des pierres toutes taillées pour construire, entre autres, au treizième siècle l’église San Nicola (que je vais montrer tout à l’heure) et, de 1749 à 1763, le môle de Porto Empedocle. Une carrière de pierre où les blocs bien parallélépipédiques, tout prêts, n’ont plus qu’à être transportés, l’idéal.

 

593f4 Agrigente, temple de Zeus, Télamon

 

593f5 Agrigente, temple de Zeus, Télamon ou Atlante

 

L’entablement du temple était extrêmement élevé et, en guise de colonnes, il était supporté par de gigantesques statues humaines de huit mètres de haut que les Romains appelaient des télamons, ou peut-être les télamons et les colonnes alternaient-ils. À l’origine de tout, il y avait la Terre, Gaia, qui donna spontanément naissance au Ciel, Ouranos, et à la mer, Pontos. Ce n’étaient pas à proprement parler ses enfants, ils étaient nés d’elle, comme dans la Genèse biblique Ève avait été tirée d’Adam. Par la suite, Gaia s’unit de façon plus conventionnelle à Ouranos, d’où naquirent six Titans mâles et six Titanides féminines, et aussi bien d’autres enfants mais là n’est pas mon sujet. Ouranos haïssait ses enfants et les maintenait dans les entrailles de la Terre, leur mère, éloignés de la lumière. Alors Gaia demanda à ses enfants de faire quelque chose pour se libérer et pour la venger mais tous refusèrent, à l’exception du plus jeune des Titans, Cronos, le Temps. Gaia lui confia une faucille. Quand vint la nuit, Ouranos s’étendit sur Gaia, l’enveloppant de toutes parts. Alors Cronos, d’un coup de sa faucille bien aiguisée, trancha les testicules de son père et, les saisissant, les projeta dans son dos. Mais le sang s’en répandit sur la Terre qui en engendra les Érinyes (celles qui poursuivront Oreste, le matricide, dont j’ai parlé au sujet de l’Électre d’Euripide, le 19 août) et les Géants. Ces Géants, d’une force incroyable, défièrent les dieux du ciel, brandissant contre eux des arbres enflammés et leur lançant d’énormes rochers. Tous les dieux entrèrent alors en guerre contre les Géants, c’est le sujet de ces Gigantomachies qui ornent souvent le fronton des temples. Diodore de Sicile, qui a vu ce temple, dit que l’un des frontons représentait un épisode de la guerre de Troie, et le fronton de l’autre côté une gigantomachie. L’un d’entre les Géants, Atlas, ne fut pas tué dans la lutte, et Zeus le condamna à soutenir le monde pour l’éternité. C’est pourquoi on appelle un atlas un livre qui représente le monde. Mais aussi, en architecture, quand une colonne est remplacée par une figure humaine supportant l’entablement sur ses épaules, les bras levés, cela s’appelle un atlante. Ces télamons, ou –donc– ces atlantes, symbolisent, disent les tenants de la construction en 480, les Carthaginois vaincus à Himère et condamnés à porter le temple de Zeus Olympien, mais évidemment si la construction date des années 488-485 les atlantes ne sont pas des Carthaginois. Celui que l’on voit ici au sol a été reconstitué mais il paraît qu’il y en a un au musée archéologique. Nous nous y rendrons bientôt, demain sans doute.

 

593g1 Agrigente, temple des Dioscures

 

593g2 Agrigente, temple des Dioscures

 

593g3 Agrigente, temple des Dioscures

 

Beaucoup plus loin se dressent les ruines du temple des Dioscures. Castor et Pollux. Zeus avait été séduit par la beauté de la brune Léda, mais elle était fidèle à son mari, alors Zeus avait pris l’apparence d’un beau cygne à la blancheur éclatante et était allé à elle alors que, nue, elle était à la toilette. Admirative, elle l’avait serré contre elle et en avait été enceinte. Mais également enceinte des œuvres de son mari Tyndare, lorsqu’elle parvint au terme de sa grossesse elle donna naissance à deux couples de jumeaux, en pondant deux œufs puisqu’elle avait eu des relations avec un oiseau, et dans un œuf les jumeaux humains fils du mari et dans l’autre les jumeaux demi-dieux fils de Zeus. Ainsi Pollux et Hélène étaient les enfants de Zeus et Castor et Clytemnestre les enfants de Tyndare. Castor et Pollux, appelés les "fils de Zeus", en grec "Dios kouroi", les Dioscures, invités au mariage de leurs cousins enlevèrent les deux fiancées. D’où bagarre. Castor et l’un des cousins y furent tués et Pollux y fut blessé. Zeus enleva alors son fils Pollux pour le faire résider sur l’Olympe parmi les Immortels, mais celui-ci refusa de laisser son jumeau. Zeus alors leur permit de passer ensemble un jour sur deux avec les dieux, l’autre jour étant aux enfers comme il est normal pour tous les morts. Leur temple, qui avait été construit vers 480-460 avant Jésus-Christ, était à terre quand, en 1836, la Commission des Antiquités de Sicile décida de remettre sur pied ce qui pouvait l’être, mais les responsables ont commis de graves erreurs chronologiques, mettant ensemble des éléments qui n’avaient jamais coexisté dans l’Antiquité. Et entre autres, sur mes photos, on distingue, ou on devine plus que l’on ne distingue, une gargouille en forme de lion, qui date de l’époque hellénistique et que l’on a placée sur une architrave du cinquième siècle.

 

593h1 Agrigente, temple des divinités chtoniennes

 

593h2 Agrigente, temple de Déméter et Korè

 

593h3 Agrigente, temple des divinités chtoniennes

 

Tout près se trouve un autre temple dont il ne reste pas grand-chose mais qui est particulièrement intéressant parce que curieux. C’est celui que l’on appelle le temple des divinités chtoniennes. En grec, khthôn, c’est la terre, dans sa profondeur (un autochtone est celui qui vit sur sa propre terre). Ces divinités sont Déméter et sa fille Perséphone, laquelle a été enlevée par Hadès, le dieu des enfers, c’est-à-dire le dieu du séjour souterrain. Déméter était si triste d’avoir perdu sa fille que Zeus permit à Perséphone de passer six mois sur terre, les six autres mois étant sous la terre avec son infernal époux, symbole de la végétation en sommeil sous la terre qui réapparaît chaque année à la surface. La Sicile produisant en abondance des fruits honorait tout particulièrement Perséphone, dont le culte était si répandu et si intense en Sicile que la Sicile était considérée comme le cadeau de noces fait à Perséphone par Zeus. Les vestiges archéologiques ainsi que les objets récupérés ont permis de reconstituer le rituel du culte de ces déesses de la fécondité qui, en tant que telles, étaient surtout honorées par des femmes. Ce culte est clairement attesté depuis la fondation de la colonie au septième siècle avant Jésus-Christ et jusqu’au deuxième siècle, soit sur plus de quatre cents ans. Adossés aux murs, se tenaient des ateliers de céramistes, qui proposaient aux fidèles, avant leur entrée, des ex-voto et des statuettes en terre cuite. Aujourd’hui, ils sont remplacés par les vendeurs de plaquettes sur Agrigente rédigées en six langues, de cartes postales et de bibelots made in China. Puis, dans l’enceinte sacrée, très étendue, sur la terrasse où s’élevaient de nombreux tout petits temples, on passait de l’un à l’autre en remettant offrandes et ex-voto. Parmi les petits temples il y avait des autels où étaient pratiqués les sacrifices d’animaux tout en chantant et en brûlant de l’encens. Une fois terminé le rituel du sacrifice, la chair des animaux était cuisinée et consommée sur place par l’ensemble des fidèles. Ensuite, on se rendait sur une autre terrasse où ne se trouvaient que les statues des deux déesses et, dans des trous pratiqués dans le sol et seulement recouverts de pierres, on déposait des dons que l’on avait apportés, en général de petits objets comme des vases, des lampes, des statuettes en terre cuite, cela accompagné de chants et de danses. C’est là, dans l’une de ces cavités, que l’on a retrouvé le témoignage le plus ancien du culte voué aux divinités chtoniennes, une petite tête de terre cuite datant du septième siècle. Après cette dernière phase du rituel, on regagnait la sortie.

 

593i1 Agrigente, agora supérieure

 

593i2 Agrigente, agora supérieure

 

Ceci est ce qui reste des structures de l’agora supérieure. Supérieure, parce que la ville s’étendant sur deux niveaux, il y a également une agora dans la ville inférieure. Mais ces images ne sont pas très parlantes, parce que s’il est intéressant de voir un soubassement cela ne représente pas ce que voyaient les Grecs qui se rencontraient en cet endroit, et parce qu’il reste si peu de la surface plane qui était celle où l’on marchait qu’elle ne nous a servi qu’à nous asseoir quelques minutes en dégustant les pâtes de fruits que nous avions emportées.

 

593i3 Agrigente, fontaine du gymnase

 

593i4 Agrigente, fontaine du gymnase

 

593i5 Agrigente, fontaine du gymnase

 

Près de l’agora supérieure, un fléchage indique la direction du gymnase. En route ! Mais nous avons beaucoup marché, il a fait chaud toute la journée, ce n’est pas au bout du monde mais c’est quand même à plusieurs centaines de mètres, à mi-chemin Natacha déclare forfait. Je l’abandonne sur un petit pont à l’ombre d’un figuier et je continue seul. Au bout du chemin je découvre un champ de ruines difficiles à interpréter. D’ailleurs, les fouilles ne sont pas achevées. Mais je ne suis quand même pas déçu d’être allé jusque là parce que le site s’ouvre par ce beau monument qui orne un bassin. Et au pied de ce monument, devant le banc de pierre qui y est intégré, un reste de mosaïque est encore bien visible. Mais laissé en plein air sous les pieds des visiteurs, à vrai dire fort peu nombreux, je crains qu’elle ne résiste pas longtemps.

 

Et voilà donc pour notre visite de la ville grecque. Beaucoup de belles choses, qui justifient les mots de Pindare dans la douzième Pythique : "Ô nymphe, amie de la gloire ! ô toi dont la présence embellit les riches édifices de la ville populeuse d'Agrigente, cité depuis longtemps renommée par les troupeaux de son fertile territoire, la plus belle que la main des hommes eût jamais construite, le trône et la demeure de Proserpine !"

 

593j Agrigente, ruines hellénistico-romaines

 

Je disais tout à l’heure que lors de notre visite, le site de la ville hellénistique et romaine était fermé au public. Mais nous nous sommes quand même rendus dans cette direction, et voici ce que j’ai pu en voir à travers le grillage. Je suppose qu’il y a quand même des endroits en meilleur état et qui présentent plus d’intérêt. Mais après avoir vu Pompéi ou Herculanum, il est difficile de ressentir la même émotion devant des ruines de villes.

 

593k1 Agrigente, San Nicola

 

593k2 Agrigente, San Nicola

 

593k3 Agrigente, San Nicola

 

Juste en face, de l’autre côté de la route, sur une éminence, a été bâtie au treizième siècle l’église San Nicola. Je l’évoquais tout à l’heure à propos du temple de Zeus utilisé comme "Carrière des géants", d’où ont été tirées les pierres utilisées pour sa construction. C’est en 1219 que l’évêque Urso donne le monastère San Nicola di Girgenti, un bâtiment d’époque normande évoqué dans un document de 1181, à une communauté cistercienne, qui commença immédiatement l’édification de l’église. Les cisterciens n’ont pas coutume d’orienter leurs églises ouest-est, ce qui est le cas de celle-ci, d’où la supposition qu’ils l’ont édifiée sur les ruines d’un bâtiment antérieur. Le monastère se met sous la dépendance de Casamari, que nous avons visité le 21 avril dernier, mais on ne sait trop si c’est au titre de simple prieuré ou en tant qu’abbaye fille. En 1322 les Bénédictins reprennent le monastère, et en 1426 c’est le tour des Franciscains. Contre l’avis de la majorité de leurs collègues, quelques spécialistes que je serais bien triste de devoir croire supposent que l’église a été reconstruite au seizième siècle en faux style roman. Je veux croire que ce que j’en vois est authentique.

 

593k4 Agrigente, San Nicola

 

593k5 Agrigente, San Nicola 

 Sur ma photo du portail, on distingue de petits inserts de marbre dans la façade. C’est sur le côté droit saint Michel et sur le côté gauche, un homme l’épée sur l’épaule et un autre une grande clé sur le cœur, pas de doute ce sont saint Paul et saint Pierre.

 

593k6 Agrigente, San Nicola, portail

 

593k7 Agrigente, San Nicola

 

Y a-t-il eu ici un mariage ou une autre cérémonie, je n’en sais rien. Ou peut-être prépare-t-on quelque chose. Mais deux hommes vont et viennent à l’intérieur de l’église, la porte est ouverte, on peut voir l’intérieur, mais on n’entre pas. Ils ont tendu une corde pour barrer l’entrée. En regardant la nef, on est frappé par ce curieux jubé qui monte jusqu’au plafond, et sépare le chœur avec son abside plate. En ces temps médiévaux, l’influence du rite grec est forte dans la région, aussi certains voient-ils dans ce jubé une sorte d’iconostase. Mais la plupart, considérant que le jubé est très rare par ici, y voient plutôt une influence française, avec fonction de séparation, soit de la population laïque d’avec les religieux, soit des convers d’avec les moines. À l’éclairage, à la présence de grilles, on devine qu’il y a sur la droite une nef latérale. Elle est composée de quatre travées perpendiculaires, selon le modèle bourguignon de Fontenay. Une autre nef latérale, à gauche, a-t-elle été projetée et non réalisée, ou bien a-t-elle été construite, s’est-elle écroulée, et les Bénédictins ont-ils jugé inutile de la reconstruire, cela fait débat entre les spécialistes. J’ai lu les arguments des uns et des autres. Il Negri, l’Enlart, la Fraccaro (avec l’article devant leur nom, bien sûr, puisque je lis tout cela en italien) se bouffent le nez sur tout, l’orientation, le jubé, la nef gauche. Et j’ai beau lire leurs analyses, le néophyte que je suis en architecture et en histoire de l’architecture est totalement incapable de prendre parti.

 

Au treizième siècle, on construisait en gothique, mais cette église est romane. Évidemment, mes spécialistes ne sont pas d’accord sur l’interprétation de ce fait. L’un d’entre eux pense que les moines n’ont pas jugé le gothique adapté à une zone soumise à de fréquents mouvements telluriques, tandis que les autres y voient le choix d'une architecture bourguignonne archaïque appliquée à un édifice du treizième siècle, mais influencée par des éléments artistiques locaux.

 

593k8 Agrigente, Ekklesiasterion et oratoire de Phalaris

 

593k9 Agrigente, Ekklesiasterion

 

593k10 Agrigente, Ekklesiasterion

 

Tout près de l’église San Nicola se trouvent les restes de l’Ekklesiasterion grec. Le mot grec ekklesia, que les Latins ont repris tel quel en ecclesia (puisque l’alphabet grec n’est pas le même que l’alphabet latin, la transcription du kappa grec par un K en français n’est qu’une convention. Les Romains l’ont transcrit par un C) signifie "assemblée". De là viennent le mot français église, le mot espagnol iglesia et, même s’il a davantage subi d’évolution à travers le temps, le mot italien chiesa. Le titre de la comédie d’Aristophane Ekklesiazousai, participe féminin pluriel, est généralement traduit en français par L’Assemblée des femmes. L’ekklesiasterion est donc le lieu où se réunit l’assemblée du peuple. Il a été construit tout à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, peut-être tout au début du troisième siècle. Les Romains, avec leur manie du gigantisme, l’ont agrandi jusqu’à ce qu’il puisse accueillir 3000 personnes. Et puis, au début du premier siècle avant Jésus-Christ, il a été abandonné. On peut encore voir au sol un fragment de mosaïque.

 

593k11 Agrigente, oratoire de Phalaris

 

Lorsque cet amphithéâtre d’assemblée du peuple qui, sous les Romains, s’appelait un comitium en langue latine, cessa d’être utilisé pour des réunions politiques, on en fit une esplanade à l’extrémité de laquelle on construisit ce petit temple sur un soubassement auquel on accédait par quelques marches. Il était à l’origine intégralement recouvert de stucs, dont il ne reste plus aujourd’hui que des traces blanches sur les murs. Au Moyen-Âge on en a fait un oratoire chrétien. On parle de ce petit bâtiment sous le nom d’oratoire de Phalaris. Même à présent qu’il a repris son statut de vestige de l’Antiquité, on continue de l’appeler oratoire, soit. Mais pourquoi Phalaris, ce terrible tyran d’Agrigente mort vers 554 avant Jésus-Christ, alors que ce petit édifice ne verra le jour que quatre siècles et demi plus tard, je ne me l’explique pas.

 

Mais c’est l’occasion, avant de conclure mon article d’aujourd’hui, de dire deux mots de ce charmant monsieur. J’ai écrit ici un jour que le terme grec tyrannos désignait l’exercice du pouvoir absolu et ne signifiait pas a priori exercice avec cruauté. Mais je nuançais tout de suite après en disant que la nature humaine étant ce qu’elle est, dès lors qu’un homme disposait du pouvoir absolu il était bien rare qu’il n’en fasse qu’un bon usage. Et Phalaris était d’une rare cruauté. Il fallait sans cesse inventer pour lui de nouveaux supplices à appliquer à ses ennemis, ou même à des personnes qui n’étaient pas ses ennemis lorsqu’il avait envie de victimes. Un jour, un artisan d’Agrigente lui présenta un taureau d’airain dans lequel on pouvait enfermer quelqu’un, et avec une ouverture en face de la bouche. Si l’on allumait le feu dessous, les hurlements du supplicié à l’intérieur donneraient l’impression que c’était le taureau qui poussait de furieux beuglements. Phalaris trouva l’idée excellente, et décida d’en faire profiter, pour étrenner le taureau, son génial inventeur. Et après avoir ainsi fait périr cet artisan et s’en être bien amusé, il utilisa le taureau d’airain pour d’autres victimes. Excédée de tant de cruauté et d’horreur, la foule se saisit de lui, lui coupa la langue et le fit périr brûlé dans son taureau d’airain.

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Published by Thierry Jamard
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x 28/10/2010 17:03


Merci beaucoup, j'ai eu grand plaisir à regarder votre blog, mon grand père était de Scicli, mais je n'ai pas eu la chance de la connaitre ni de voir la Sicile.
J'espère un jour....
Beaucoup d'émotions, encore merci


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