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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 23:55
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Ainsi donc, nous voici de retour à Athènes. Nous avons l’intention d’y passer l’hiver, aussi devons-nous rechercher un appartement à louer. En attendant d’avoir trouvé, nous nous réinstallons au camping d’Athènes, que nous connaissons bien, où nous avons nos habitudes, et dont la patronne, Éléni, est devenue une amie, tout comme son mari Panagiotis et leurs filles Angéliki et Eva.

 

En France, quand les villes sont divisées en arrondissements, chacun a un numéro. À Athènes, ils ont des noms. Ainsi, Athènes est à la fois l’ensemble de la ville et l’arrondissement du centre historique, un secteur très restreint autour de l’Acropole. Le camping, lui, est dans la municipalité de Péristéri, ce qui veut dire Colombe. Sans doute parce que les colombes y abondent, comme celle de ma photo, qui aime autant les olives tombées à terre autour de notre camping-car que le pain dur que je lui coupe en petits morceaux à la mesure de son gosier. En banlieue parisienne, nous aussi nous avons Colombes, mais au pluriel. En grec, comme en latin, le neutre pluriel (car ce nom d’oiseau est neutre) se forme par adjonction d’un A (péristéria). Pour satisfaire la curiosité de qui a fait du latin, j’ajoute que le S final de beaucoup de villes de France s’explique par le fait qu’en latin il y avait, bien sûr, des villes qui avaient un nom, comme Rome, Lyon, Autun (Roma, Lugdunum, Augustodunum), mais la plupart étaient nommées par leurs habitants (les Vénètes = Vannes, les Namnètes = Nantes, etc.), à l’accusatif pluriel en –OS ou en –ES.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Et puis nous avons trouvé dans le district de Néa Smyrni un petit appartement extrêmement agréable. D’abord, parce que la rue n’est pas bordée de platanes ou de marronniers, mais d’orangers. Au début de notre séjour, tous ces fruits étaient très décoratifs, mais le plus merveilleux a été fin mars, début avril, quand les orangers ont été en fleurs, embaumant toute la rue et les rues avoisinantes.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Situé au dernier étage d’un petit immeuble bâti sur une colline, et donnant sur une ruelle sur le côté, l’appartement est ceint sur trois côtés par un balcon d’où l’on a une vue merveilleuse sur le centre d’Athènes. On voit en effet la colline du Lycabette, et l’Acropole avec le Parthénon, toujours aussi admirable de jour que de nuit. Ces photos ont été prises depuis le balcon.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Le 25 mars, jour de la Fête Nationale grecque, nous étions aux premières loges pour voir passer les hélicoptères et les avions. Pas le défilé militaire –on ne peut pas tout avoir!– parce que nous étions trop loin. L’immeuble est sur une colline, on descend une rue et l’on arrive à l’arrêt du tram qui mène en plein centre-ville, place Syntagma (place de la Constitution), face au sénat, ex-palais royal.

 

Les propriétaires, Maria et Aggelos, sont des gens adorables. Sachant que nos familles sont au loin, ils nous ont invités, et pour Noël, et pour le Nouvel An, qu’ils fêtaient en famille. Nous avons ainsi pu faire la connaissance de leur fils, Odysséas, et de leur fille Christina, tout aussi sympathiques que leurs parents. De vrais amis, avec qui nous avons partagé bien des moments durant tout notre séjour.

 

Veuve et âgée, la maman de Maria a dû quitter son appartement où Maria a passé son enfance et son adolescence jusqu’à son mariage, et c’est cet appartement qui est loué. Il est donc meublé et décoré de façon confortable, et non pas à la va-vite et à l’économie pour des touristes de passage. Il est aussi, et pour les mêmes raisons, équipé d’un lave-linge et d’un lave-vaisselle, d’une vraie cuisinière, d’une salle de bain avec baignoire, bref c’est un séjour exceptionnel.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

En outre, c’est Athènes. Ce n’est pas le pôle nord. Comme on le voit sur ce panneau lumineux sur la place principale de Néa Smyrni, en ce 30 décembre 2013 à presque 23 heures, il fait encore 11°.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Néa Smyrni, il n’est pas besoin d’être un grand linguiste pour le deviner, cela veut dire la Nouvelle Smyrne. Smyrne, c’était une ville grecque d’Asie Mineure, sur la côte de la Mer Égée. Il faut un mot d’histoire pour comprendre ce qui s’est passé. L’Asie Mineure et les îles de la Mer Égée, comme la Grèce, avaient été conquises par les Ottomans. À partir de 1821, un soulèvement des Grecs a abouti à l’indépendance d’une partie du territoire grec continental puis, peu à peu, à d’autres territoires, la Thessalie, la Crète… Après les événements de la Première Guerre Mondiale, le traité de Sèvres a ôté à l’Empire Ottoman les derniers territoires historiquement grecs en Asie Mineure, dont Smyrne. En 1919 les troupes grecques en prennent possession. Mustapha Kemal, futur Atatürk, considère ce traité comme une trahison du sultan envers sa patrie et son peuple et, contre son avis, reprend la guerre. Un peu comme le général De Gaulle refusant les compromis du Maréchal Pétain avec le Troisième Reich nazi. De tout le secteur, les Grecs courent se réfugier à Smyrne. En 1922, ils sont plus de deux cent mille dans la ville au moment où, vaincues, les dernières troupes grecques se rembarquent. Pendant cinq jours, les soldats turcs de Mustapha Kemal pillent la ville, massacrent les Grecs et les Arméniens qui leur tombent sous la main. Le pillage et les exactions ne s’arrêtent que pour fuir devant le terrible incendie qui s’est déclaré. Panique. Nombreux sont les morts, asphyxiés ou coincés par le feu. Beaucoup se jettent à la mer, tentent de gagner l’un des navires des flottes occidentales. Ordre est donné de rester neutre, donc de ne pas secourir les Grecs ni les Arméniens. Il y a là des navires français, britanniques, américains, qui regardent sans rien faire les fuyards se noyer. Ils jouent de la musique, pour ne pas entendre leurs cris désespérés.

 

En 1923, c’est le Traité de Lausanne. Toute l’Asie Mineure sera turque. Mustapha Kemal y instaure une république, ne reconnaissant plus le pouvoir du sultan. Ce n’est plus l’Empire Ottoman, c’est la Turquie. Aux termes du traité, il y a échange de populations. Pour ne pas avoir à trier les gens selon leurs chromosomes (la science n’en est pas encore là à cette époque), on appelle Grecs les ex-ottomans orthodoxes, et Turcs les ex-citoyens grecs de confession musulmane. Tous les Grecs de Turquie doivent quitter le territoire turc, sauf ceux de Constantinople (future Istanbul), tous les Turcs de Grèce doivent quitter le territoire grec, sauf ceux de la province de Thrace (frontalière de la Turquie d’Europe). Trois cent quatre-vingt-cinq mille Turcs contre un million trois cent mille Grecs. Où aller? Beaucoup de ces Grecs se dirigent vers la capitale, et Athènes met à leur disposition un vaste terrain vague sur la route du port du Pirée. Les nouveaux arrivants, pleins de courage, se mettent à bâtir des maisons. Beaucoup d’entre eux, quand ils en ont les moyens, reproduisent à l’identique leur maison et leur jardin de Smyrne. C’est tout naturellement que le quartier prend alors le nom de Nouvelle Smyrne, Néa Smyrni. Et puis Smyrne, là-bas, en Anatolie turque, l’Ancienne Smyrne, donne un aspect turc à son nom, aujourd’hui c’est Izmir.

 

Sur mes photos ci-dessus, on voit une statue qui représente une allégorie de la ville de Smyrne, et au fond de la place ce grand bâtiment porte de nom de Foyer de Néa Smyrni. Il s’y trouve une bibliothèque et un musée –j’y reviendrai dans un article spécifique, plus tard, …une vingtaine d’articles plus tard–, une administration, des salles de réunion ou de spectacle.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

La mémoire de Smyrne, elle est aussi inscrite dans cette tour clocher. En effet, elle est la reproduction exacte de celle qui marquait le cœur du quartier grec de la Smyrne d’Anatolie, et qui a été détruite dans l’incendie de la ville.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Séparée de la tour clocher mais juste voisine, on trouve l’église de Néa Smyrni, une grande église élevée au rang de cathédrale depuis que le diocèse a été créé. L’intérieur est très classique pour une église orthodoxe. Notons cependant le remarquable travail du bois de l’iconostase, admirablement sculpté. Cette église est dédiée à Agia Foteini, Sainte-Photine, que l’on peut traduire par Sainte-Claire. Mais cette Claire-là n’est pas la sainte d’Assise, disciple de saint François. Selon l’Église orthodoxe, ce serait le nom de la Samaritaine, dont parle saint Jean au chapitre 4 de son évangile:

 

“Jésus, fatigué du voyage, était assis au bord du puits. C’était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vint puiser de l’eau. Jésus lui dit: Donne-moi à boire. Car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. La femme samaritaine lui dit: Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine? Les Juifs, en effet, n’ont pas de relations avec les Samaritains. Jésus lui répondit: Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire, tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t’aurait donné de l’eau vive. […] Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es prophète. […] Je sais que le Messie doit venir (celui qu’on appelle Christ); quand il sera venu, il nous annoncera toutes choses. Jésus lui dit: Je le suis, moi qui te parle. Là-dessus arrivèrent ses disciples, qui furent étonnés de ce qu’il parlait avec une femme. Toutefois aucun ne dit Que demandes-tu? Ou De quoi parles-tu avec elle? Alors la femme, ayant laissé sa cruche, s’en alla dans la ville, et dit aux gens: Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait; ne serait-ce point le Christ?”

 

Ainsi convertie, la Samaritaine serait partie convertir d’autres Juifs ou des païens. Arrivée à Carthage (l’actuelle Tunis), elle y a subi le martyre. L’évangile ne donne pas le nom de cette femme, et le lien entre elle et la martyre de Carthage ne tient qu’à une tradition orale. Selon une autre tradition, orale elle aussi, cette Samaritaine aurait eu un fils, officier de l’armée romaine, chargé de poursuivre et de persécuter les chrétiens mais, secrètement converti, il aurait au contraire fait du prosélytisme, en convertissant beaucoup. Découvert, il aurait été martyrisé avec sa mère.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Je parlais des Grecs qui avaient dû quitter leur Smyrne natale, la Smyrne de leurs ancêtres, et qui s’étaient construit une maison ici, sur le sol grec, dans un quartier périphérique d’Athènes, à Néa Smyrni. 1922 ou 1923, aujourd’hui 2013, il y a quatre-vingt-dix ans de cela. Depuis, les promoteurs immobiliers sont passés. Lorsque des Grecs partaient pour l’étranger, les États-Unis, l’Australie, la France ou autre, ils vendaient leur maison, et les promoteurs se précipitaient pour l’acquérir. De même, les enfants grandis qui vivaient plus près du centre et qui ont mis en vente la maison de leurs parents décédés. Les promoteurs alors abattaient la construction, petite maison individuelle, pour bâtir un grand immeuble, infiniment plus rentable. C’était insuffisant, ils ont fait miroiter aux habitants un bénéfice énorme s’ils vendaient leur maison et son terrain, en échange de deux ou trois appartements dans l’immeuble qui allait être construit: un pour eux, en remplacement de leur maison, et l’autre, ou les deux autres, qu’ils pourraient louer afin de s’assurer un revenu supplémentaire. Nombreux sont ceux qui ont cédé au chant des sirènes. Et puis, comme les irréductibles Gaulois d’Astérix, il y a eu quelques irréductibles qui ont refusé toutes les offres, aussi alléchantes soient-elles. Ici ou là, on trouve encore quelques villas individuelles, avec un immeuble à droite, un immeuble à gauche, un immeuble derrière, et une ligne d’immeubles de l’autre côté de la rue.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Ici, dans la ville dont le centre, joli, sympathique, s’étend au pied de la colline de Sainte-Photine, on est orthodoxe et l’on regarde d’un mauvais œil le paganisme et son impudeur. La Municipalité de Néa Smyrni avait eu l’idée, sur ce socle de béton dans le bassin qui orne la place principale, de placer une statue d’Aphrodite vêtue, comme il convient à cette déesse, de sa peau pour tout vêtement. Beaucoup de gens, horrifiés de cette nudité qui offensait leurs pieux regards, ont exigé que la statue soit ôtée de ce lieu. Ne reste plus qu’un carré de béton… Tartufe s'était écrié:

"Couvrez ce sein que je ne saurais voir.

Par de pareils objets, les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées."

Alors pensez! Ici, c'étaient deux seins, deux fesses, un ventre, et tout, et tout! Quelle horreur!

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

J’ai vécu près de soixante-dix ans sans m’être rendu compte d’un fait qui, aujourd’hui, me frappe. Avec mes parents d’abord, puis pour raisons professionnelles, j’ai souvent déménagé. Changeant de ville ou de quartier, on s’habitue en quelques semaines à un nouvel environnement, à de nouveaux visages. Retraité, me voilà embarqué avec Natacha à bord du camping-car, et depuis maintenant plusieurs années nous nous déplaçons de ville en ville. Il m’aura fallu cette expérience d’itinérance pour me rendre compte, en me fixant pour plusieurs mois à Néa Smyrni, combien il est important de rester quelque temps au même endroit. Ici, nous avons notre boucher, qui enveloppe la viande dans cet amusant papier (“Viandes et volailles grecques”, “Meilleure qualité, prix doux”), et qui, après m’avoir vendu paleron, basse-côte et autres morceaux qui m’avaient servi à préparer un bourguignon pour faire goûter une spécialité française à des amis grecs, m’a demandé si mon plat avait été apprécié. Nous avons notre boulangère, qui chaque jour m’accueille avec un grand sourire en lançant “Ti kanete;” (“Comment allez-vous?”) et n’attend pas que je demande mon pain, elle sait ce que j’achète habituellement. Au supermarché notre caissière habituelle, saisissant le paquet de lessive, ne le passe pas devant le scanner: “Vous n’avez pas vu? Cette même lessive, dans un autre package, vous offre un second paquet gratuit” et, se levant en abandonnant sa caisse, elle court nous chercher elle-même la lessive en promotion. Et ainsi de suite. Peut-être, après tout, suis-je le seul à ne pas avoir été conscient auparavant à quel point il est appauvrissant d’être un anonyme pour cent pour cent des personnes côtoyées pendant quatre ans.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Je disais que nous avions été invités par nos nouveaux amis pour le 25 décembre. Le 24 au soir, vers 21h, nous étions à la cuisine, sur le point de préparer notre réveillon à deux, quand nous entendons des chants dans la rue. Natacha va voir au balcon. Une procession! Nous laissons là nos préparations culinaires, nous saisissons de nos appareils photo et courons voir ce qui se passe. Alors que nous avons pris plusieurs photos et petits films en écoutant les chants, un homme nous met entre les mains un petit livret polycopié avec les paroles des cantiques. Et me voilà fredonnant les cantiques en grec. L’un d’eux est L’Enfant au tambour, que nous connaissons en français chanté par Nana Mouskouri. Du coup, nous voilà non plus à côté mais à l’intérieur de la procession, chantant à tue-tête. Me voilà Orthodoxe! Qui le croirait? Pendant trois heures, jusqu’à ce que nous revenions sur la place près d’Agia Foteini pour minuit, nous avons pris part à la procession à travers toutes les rues de Néa Smyrni. Pas de prêtres dans cette procession religieuse, ils attendaient près de l’église pour une brève oraison à minuit, rien que des laïcs. Que l’on se rappelle chez Alphonse Daudet, dans les Trois messes basses, Dom Balaguère supplicié par la tentation du démon Garrigou. Les prêtres de cette paroisse, se rappelant les paroles du Notre Père, “ne nous soumets pas à la tentation”, ont dû rester à humer les fumets du réveillon que cuisent leurs pieuses épouses.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Laissons là Néa Smyrni. Allons voir vers le centre d’Athènes. La presse française ne parle que de manifestations et de violences à Athènes. De queues devant les distributeurs de billets. De magasins sans rien à acheter. Légendes! Les magasins regorgent de marchandises de toutes sortes, s’il arrive que je fasse la queue devant un distributeur de billets c’est derrière une seule personne, les restaurants affichent complet. Certes la crise économique est bien là, il y a de plus en plus de pauvres dans la rue, d’autres qui ont encore un toit mais se serrent la ceinture, encore un peu au-dessus il y a ceux qui, peu raisonnables, tentent de maintenir leur niveau de vie en vendant leurs bijoux, il y a les jeunes couples qui reviennent vivre chez leurs parents et louent leur appartement. Mais pour qui, comme moi, reçoit chaque mois sa retraite payée par la France, la vie est tout à fait normale, les manifestations ne sont pas quotidiennes, loin de là, et s’il y a des violences, vitrines brisées, dégradations des façades, les excès sont malheureusement le fait de quelques individus incontrôlables, comme dans les manifestations à Paris ou ailleurs. Certes, il vaut mieux se tenir un peu à l’écart quand elles ont lieu sur la place Syntagma ou dans les environs immédiats. Partout ailleurs, on se sent parfaitement en sécurité. À quoi bon décourager les touristes? On les prive de vacances plaisantes, on prive la Grèce de son principal revenu, et par contrecoup on aggrave l’aide que les contribuables européens fournissent au pays.

 

Ici, passe rue Stadiou une manifestation pacifique. Sur le calicot, il est dit “NON aux licenciements”. Les manifestants, stoïques sous la pluie de ce dix octobre, se dirigent en bon ordre vers la place Syntagma.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Le sénat, je l’ai dit, occupe l’ancien palais royal. La princesse d’Oldenbourg (1818-1875) est devenue la reine Amalia de Grèce par son mariage avec le roi Othon Premier en 1836, le premier souverain de la Grèce libérée du joug ottoman. Elle s’est attachée à créer au flanc du palais royal un vaste jardin qui est aujourd’hui un agréable parc public, le Jardin National, aussi appelé Parc Amalia. Dans un enclos du parc on peut voir des animaux divers, dans un bassin des tortues, dans un autre des poissons, au gré de la promenade dans les allées on peut admirer de superbes arbres exotiques dotés de l’étiquette qui indique leur origine et leur nom en grec et en latin.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Mais dans ce pays il n’est pas possible de creuser un tunnel de métro, des fondations de maison, une tranchée pour passer une ligne téléphonique ou une canalisation d’eau sans tomber sur quelques objets vieux de deux ou trois millénaires, voire sur les ruines de thermes ou de maisons antiques. Dans certaines parties du jardin on a retrouvé des tombes de 1100 à 900 avant Jésus-Christ, d’autres des périodes classique, hellénistique, romaine. On a aussi mis au jour des fragments de l’aqueduc qui amenait l’eau à Athènes. C’était ici un quartier périphérique de la ville, situé au-delà des murs de Thémistocle. Dans cette partie nord-ouest du jardin, a été découverte une luxueuse demeure des quatrième et cinquième siècles après Jésus-Christ dont les murs avaient été peints de fresques et dont les sols étaient revêtus de mosaïques. Les fouilles avaient été menées de 1840 à 1850, et la reine Amalia les avait fait couvrir d’un toit pour offrir des banquets dans ce qu’elle appelait “le salon de jardin”.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

De la place Syntagma partent deux avenues (leoforos, en grec) qui longent le Jardin National, toutes deux nommées en l’honneur d’une reine (vasilissa, en grec), leoforos Vasilissis Sofias à l’ouest et leoforos Vasilissis Amalias au sud. Le long de la clôture du jardin, dans cette seconde avenue, on voit trois statues, des bustes représentant des hommes à l’aspect tout à fait antique. Ce sont les trois poètes tragiques grecs classiques, de gauche à droite Eschyle, Sophocle et Euripide.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Un regard sur le métro d’Athènes que, en fait, j’ai déjà montré par ailleurs. Mais mes deux premières photos ci-dessus montrent une station nouvellement ouverte sur la prolongation d’une ligne, c’est la station Anthoupoli. À noter deux choses, à la fois la propreté impeccable (pour répondre à ceux qui disent qu’à Athènes le métro est répugnant) alors que nous sommes en plein après-midi, et l’aménagement moderne et lumineux.

 

Sur la troisième photo, c’est la station Stathmos Larisis, Gare de Larissa. Qui m’amuse toujours avec ses sièges en forme d’hommes assis, et entre les rangées de sièges des représentations d’hommes en foule attendant debout le passage de la prochaine rame.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Dans nombre de stations de métro, au mur un écran donne le saint du jour et le bulletin météo du jour ainsi que les prévisions pour les jours suivants, et aussi des publicités. Publicité pour le métro et les autres transports en commun, ou surtout film de publicité pour le tourisme en Grèce. Jamais de produits industriels, voitures Toyota ou dentifrice Colgate. Et ces petits films touristiques mettent surtout l’accent sur le ciel bleu, sur le soleil et sur la mer. C’est vrai que le climat de la Grèce est plus clément que celui de bien des pays plus au nord ou plus continentaux, c’est vrai que la mer y est tempérée, mais enfin le pays recèle aussi tant et tant de merveilles autres que celles de la plage! Une petite allusion à Delphes, une autre au Parthénon, et hop, retour à la mer. Et puisque tout le monde sait que Santorin est une ville toute blanche perchée sur une falaise, je ne suis pas sûr que cela amènera plus de touristes. Mieux vaudrait montrer le lac Prespa ou le temple de Vassès, merveilleux et plus méconnus.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Dans le tram aussi, il y a un écran. Là les publicités s’adressent davantage aux Athéniens. Ici je ne pouvais m’abstenir de prendre une photo, puisqu’en cette fin d’année on donne, au Théâtre National, Philargyros (textuellement “celui qui aime l’argent”, autrement dit L’Avare de Molière).

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Nous sommes toujours à Athènes, près de la Bibliothèque d’Hadrien et du forum romain. Encore une fois, en creusant on a découvert de nouvelles ruines. Encore un bâtiment monumental de l’époque d’Hadrien (117-138 après Jésus-Christ). C’était, construit sur les restes d’édifices de la fin de l’époque hellénistique et du début de l’époque romaine, un immense bâtiment de forme basilicale, long semble-t-il de 85m et large de 40, qui abritait selon certains un autel commun à tous les dieux (ou panthéon, mot ici employé dans son sens étymologique) dont parle Pausanias, ou selon d’autres le lieu de rencontre des représentants des cités-états, mais dans l’un et l’autre cas bâtiment créé par l’empereur Hadrien.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Lorsque, du métro, on se dirige vers l’Acropole, on prend la rue de Denis l’Aréopagite avant de prendre l’allée sur la droite. Mais si l’on continue sur cette rue jusqu’au bout, on arrive au pied de la colline de Philopappos, que j’ai déjà eu l’occasion de décrire (mon article Fête nationale à Athènes, daté 23 mars 2011), avec la caverne qui a servi de prison à Socrate lors du procès qui a entraîné sa condamnation à mort par absorption de ciguë.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Au pied de cette colline, avant de monter vers cette prison de Socrate puis vers le monument qui se dresse au sommet, on est passé devant une belle petite chapelle byzantine, Agios Dimitrios Loubardiaris, avec sa croix penchée.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Poursuivons notre promenade au hasard dans Athènes. Nous trouvons ce buste du célèbre Nikos Kazantzakis, auteur, entre autres, d’Alexis Zorba d’où a été tiré le film Zorba le Grec.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Nul n’ignore l’histoire selon laquelle un soldat grec a couru de Marathon à Athènes, en 490 avant Jésus-Christ, pour annoncer la victoire des Grecs menés par Miltiade sur l’armée perse de Darius et que, épuisé, à peine la nouvelle donnée, il est tombé mort. Aujourd’hui, on court le marathon à Paris, à New-York, partout, mais on continue de le courir aussi de Marathon à Athènes, sur le vrai itinéraire. Ce panneau est placé au kilomètre 41 de la course.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Athènes dispose d’un très bel opéra, un établissement doté de plusieurs salles de concert ou de théâtre, le Mégaro Mousikis, où nous avons eu plusieurs fois plaisir à nous rendre pour divers spectacles ou concerts. Notamment, nous avons assisté à ce spectacle de danse de la Française Sylvie Guillem qu’annonce cette affiche. Ma seconde photo montre la grande salle de concert. L’acoustique est excellente, et le confort aussi. Le public athénien est mélomane, la salle est généralement pleine, plusieurs jours avant chaque concert il est inutile de chercher à acheter une place, les amateurs de musique ont déjà tout réservé. À tel point que se construit actuellement en dehors de la ville un nouveau complexe gigantesque avec un opéra encore plus grand.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Quittons à présent le centre d’Athènes pour prendre la Rue du Pirée. Cette façade de bâtiment, qui jouxte un autre bâtiment couronné de ces deux statues, a été peinte en bleu, à l’image du papier qui enveloppe une tablette de chocolat que l’on trouve partout en Grèce, de la marque Pavlidou Ygeias, qui existe depuis 1841 comme peint en grand, et qui, entre autres, a obtenu à Paris une médaille d’argent en 1878 et une médaille d’argent et une autre de bronze en 1889. Et c’est vrai qu’il n’est pas mauvais du tout.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

De l’appartement que nous avons loué à Néa Smyrni, j’ai dit qu’il suffisait de descendre de la colline pour trouver une station du tramway qui va au centre de la ville, place Syntagma. Mais il nous est souvent arrivé de le prendre dans l’autre direction pour nous rendre en un lieu fort sympathique, Palaio Faliro, le Vieux Phalère. Avant la construction d’un nouveau port d’Athènes au Pirée, au cinquième siècle avant Jésus-Christ, Phalère était le port d’Athènes. Aujourd’hui, il y a une très plaisante promenade qui longe la mer, et qui se termine par une marina et de petits restaurants de poisson que nous avons souvent fréquentés, bons et d’un prix très raisonnable. Sur la promenade, nous rencontrons d’abord cette grande statue équestre de Constantin XI Paléologue, le dernier empereur byzantin avant la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. On sait que pour les historiens, qui ont besoin de dates précises pour délimiter les époques, cette prise de Constantinople marque la fin du Moyen-Âge. Avant Constantinople, une grande partie de la Grèce était déjà tombée aux mains des Turcs, et ce dernier empereur marque la fin d’un monde.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Sans parler des pays où il est d’usage de briser la glace pour se baigner, comme dans le nord de la Russie, sous des cieux au climat doux on aime bien se plonger dans la mer sans que ce soit une performance particulière, tout simplement parce que l’on aime bien se baigner et que l’eau n’est pas froide. C’est le cas à Phalère, où j’ai pris ma photo le 12 janvier 2014. Ces gens que l’on voit sur la plage en train de sortir de l’eau n’ont pas sacrifié à je ne sais quelle tradition du premier janvier ou de Noël, non, seulement c’est dimanche, ils ont apporté leur pique-nique sur la plage et ont pris un bon bain avant de déjeuner. Un autre, à droite sur la photo, est en train de se doucher pour dessaler sa peau avant de se rhabiller.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

En regardant une carte du monde, la mer c’est l’Atlantique ou le Pacifique, tandis que la Méditerranée fait figure de mare aux canards. Il suffit de lire l’Odyssée d’Homère pour être convaincu que ce n’est pas une mer si calme que cela. Les naufrages y ont été fréquents, il peut s’y lever des vagues gigantesques. Sur mes photos ce n’est pas une tempête, mais il y a des vagues, du vent, et si l’on se promène trop près du bord on risque de se faire sérieusement saucer. Mais le spectacle vaut le coup d’œil.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Cette médaille de bronze sur cette stèle représente, dit le texte gravé, Phalère, fils d’Alcon, fondateur de Phalère. Ce héros légendaire est en effet l’éponyme de la ville. En grec Phaléros, est l’un des Argonautes compagnons de Jason pour la conquête de la Toison d’Or. Il a combattu les Centaures aux côtés de Thésée et de Pirithoos. Dans son enfance, il avait été attaqué par un serpent qui s’enroulait autour de lui, mais son père Alcon, dont les flèches ne rataient jamais leur but, tua le serpent sans le toucher.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Tout aussi lié à l’Antiquité, mais contemporain de notre époque, c’est le grand archéologue Manolis Andronicos (1919-1992). On lui doit, entre autres, les fouilles de Vergina et la découverte de la tombe du roi de Macédoine Philippe II, le père d’Alexandre le Grand. Voir à ce sujet mon article Vergina (Aigai) daté du 1er juillet 2012. Sur le socle, la plaque précise que le buste de bronze a été offert par le Rotary Club de Palaio Faliro.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Avant de quitter Phalère, cette affiche amusante. Le long de la promenade, un espace clos annonce “Parc pour chiens”. Il est demandé de mettre dans les bacs à ordures les restes de café, de nourriture, les mégots ainsi que les déjections de chiens (ta kakakia tôn skylôn). Mais j’aime bien le dessin qui représente un chien ramassant ses crottes.

 

Désolé, je ne peux m’empêcher de glisser ici un peu de phonétique parce que l’histoire du mot m’amuse. En grec, l’adjectif mauvais se dit kakos. Un adjectif utilisé au neutre pluriel désigne des choses: le grec “ta kaka” veut dire “les [choses] mauvaises”, les saletés. Les mères employaient donc ce mot, au neutre pluriel, avec leurs enfants pour désigner les excréments. Arrivent les Romains. Ils ont le snobisme d’employer des mots grecs, quand ils ne s’expriment pas du début à la fin en grec. Tout naturellement, ils ont adopté ce mot, et ont créé le verbe “cacare”, pour dire “faire ses besoins”. Phonétique: en début de mot latin, CA- devient CHE- en français (cf. caballus, cheval); entre deux voyelles, le -C- latin devient le son -Y- (qui peut être écrit avec Y ou I, cf. locare, loyer); ainsi, cacare devient cheier, et en français moderne chier. L’usage de ce verbe est plutôt vulgaire aujourd’hui, mais son origine ne l’est nullement, et remonte à un passé fort ancien venu jusqu’à nous à travers le langage de Romains qui, au contraire, se piquaient de culture et de distinction en empruntant le vocabulaire d’une langue respectée et admirée.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Poursuivons notre promenade. Là-bas bouchant l’horizon, c’est la colline d’Aegaléo. Tout à l’heure, j’ai parlé de la victoire grecque de Marathon sur les Perses, mettant fin à la Première Guerre Médique en 490 avant Jésus-Christ. Dix ans plus tard, en 480, Xerxès, le fils de Darius, revient. Il prend Athènes et la ravage, mais va être défait à la bataille navale de Salamine, une île proche de la côte dans le Golfe Saronique. Il est dit que c’est du haut de cette colline d’Aegaléo que Xerxès a observé le déroulement de la bataille, et qu’il a vu sa flotte anéantie par les Grecs.

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Partons dans une autre direction, vers le sud d’Athènes. Nous voici à l’aéroport international. Juste deux images. La première où l’on voit la statue d’une adolescente, copie d’un original qui se trouve au musée de Vravrona (Brauron), le sanctuaire d’Artémis non loin d’ici, pour montrer aux visiteurs débarquant de l’avion après avoir survolé une mer bleue que la Grèce, ce sont aussi des antiquités. La seconde photo montre la variété des destinations, Abou Dhabi, Francfort, Istanbul, Paris Charles-de-Gaulle, Vienne, Kiev, Dubaï, Varsovie, Stuttgart, ainsi que des destinations de Grèce, Cythère (île au bout du Péloponnèse), Santorin (célèbre Cyclade), Chania (côte nord-ouest de la Crête).

 

Ce passage à l’aéroport est triste, nous avons raccompagné ma sœur et mon beau-frère venus passer une semaine avec nous. Ils sont dans l’avion Air-France affiché pour Paris, décollage prévu à 15h00. Embarquement terminé, il est 14h56…

Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014
Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014

Pour terminer, je vais sortir d’Athènes par la route de Corinthe. Juste avant d’arriver à la mer et à toutes les industries, pétrole en particulier, qui gâchent le paysage et agressent l’odorat, sur la droite un panneau indique un sanctuaire d’Aphrodite (Aphrodite, vous savez, celle qui a dû quitter son socle de Néa Smyrni parce qu'on l'a priée d'aller se rhabiller).

 

Une rue, je me gare. De constructions, il ne reste pas grand-chose, juste quelques blocs de pierre épars et un petit bout de mur. Mais ce qui est intéressant, c’est le gros rocher au fond du champ, qui est tout creusé de petites niches. Aucune explication de spécialistes n’est affichée, sans doute s’agit-il des emplacements où l’on déposait son ex-voto. Certes ce site n’est pas exceptionnel, mais puisqu’il est sur la route il vaut bien de s’y arrêter cinq minutes. Et que ne ferait-on pas par dévotion à la grande Aphrodite?

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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 23:55
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Nous avions prévu, pour notre retour en Grèce, de nous embarquer à Trieste. Difficulté pour se garer, proximité relative de Venise, nous sommes plutôt allés faire un petit tour dans la cité des Doges. Et maintenant, que faire? Retourner à Trieste, où l’on embarque sur le ferry au beau milieu de la nuit, à 4h30? Ou aller le prendre à son escale à Ancône, à une heure plus sympathique? Nous choisissons cette seconde solution, départ à 15h20.

 

Un mot sur les conditions de cette traversée. Il y a d’autres compagnies de ferries entre l’Italie et la Grèce, mais Minoan est, à mon sens, la plus intéressante. Si l’on ne souhaite pas visiter les villes de la côte adriatique de l’Italie, inutile de parcourir tous les kilomètres jusqu’au port de Brindisi, dans les Pouilles: le ferry, pour cette courte traversée, est meilleur marché, mais au prix du carburant en Italie, plus le coût des péages d’autoroute, on est déjà perdant. Et s’il faut, en plus, prendre une nuit en camping ou en “sosta”, la perte n’en est que plus importante. D’autre part, avec Minoan, le prix est le même quelle que soit la durée du trajet. En effet, le bateau part de Trieste, tout au nord, à la frontière de la Croatie et de la Slovénie, fait une escale à Ancône sur la côte italienne, arrive à Igoumenitsa au nord de la Grèce, et continue jusqu’à Patras, dans le Péloponnèse, ville rapidement reliée par la route à Athènes ou à Olympie. Et Trieste-Igoumenitsa, Trieste-Patras, Ancône-Igoumenitsa, Ancône-Patras, même prix. Pendant le trajet, le camping-car peut bénéficier gratuitement d’une connexion électrique sur le 220 volts (sur ma seconde photo, on distingue notre branchement), mais en outre une cabine (économique, intérieure c’est-à-dire sans hublot) est offerte, ainsi qu’un repas par personne au restaurant self-service. Voilà, c’est fait pour la page de publicité gratuite (oui, gratuite, hélas!).

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Nous montons sur le pont du navire pour regarder le départ. Ces ferries sont des monstres hauts comme des immeubles de plusieurs étages, et de là on a une belle vue sur cette ville que nous aimons mais n’avons pas le temps, cette fois-ci, de parcourir de nouveau.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Hé oui, les moteurs géants du bateau crachent un panache de fumée noire qui pollue Ancône. Arracher cette énorme masse et la propulser hors du port, cela demande un bel effort. Heureusement, très rapidement, les moteurs prennent leur rythme normal, et ce qu’ils rejettent par la cheminée n’est plus aussi visible, et l’on peut dire au revoir à Ancône dans une atmosphère plus transparente.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Petit tour de visite à bord. Ici, on voit le salon du bar, et un autre salon où les voyageurs sont absorbés devant un écran de télévision. Il y a aussi des jeux vidéo, une boutique hors taxe, une salle de fitness, une salle de soins et massages. Et puis un vrai restaurant, et un restaurant self-service, dont j’ai parlé tout à l’heure.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Bien entendu, avec ce temps splendide, il est agréable d’être à l’air libre, mais il semble que plutôt que de s’attabler sur ce pont ouvert, les gens préfèrent majoritairement rester à l’intérieur. Pas moi.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Nous sommes en pleine mer, voilà un moment que nous avons quitté Igoumenitsa et que nous voguons vers le terminus, Patras. On peut constater que le pont du ferry est nettement moins chargé. En effet, nombre de camions débarquent à Igoumenitsa et prennent l’autoroute qui, plein est, traverse les provinces grecques d’Épire, de Macédoine, de Thrace et continue vers la Turquie, Istanbul.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Voilà la petite cabine, très simple mais gratuite, dont nous avons disposé pendant la traversée. Les lits sont étroits mais le matelas n’est pas mauvais, et pour nos téléphones, pour nos ordinateurs, nous avons des prises de courant.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Du côté des sanitaires également, c’est très simple, mais après tout c’est simple aussi dans notre camping-car! La douche, ici, est encore un peu plus étroite que dans notre véhicule, mais pour le reste c’est à peu près la même chose. Alors nous nous en contentons.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Après avoir fait le ménage d’une coûteuse cabine extérieure laissée par des passagers qui sont descendus à Igoumenitsa, le personnel a laissé la porte ouverte. Je passe par là à ce moment précis et, indiscret, je prends mes photos. C’est sûr, le confort n’est pas le même qu’en classe économique. Trois vraies fenêtres, un coin salon, un vaste lit, la télévision… Il est vrai que pour un peu plus de trois cents Euros, on transporte un camping-car de sept mètres, on lui offre l’électricité, on nourrit sans luxe mais correctement deux passagers à qui on offre une petite cabine. Pour ce prix-là, ne rêvons pas de la cabine de luxe!

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

Entre la Grèce continentale et l’immense presqu’île du Péloponnèse au sud, il y a, à l’est, l’étroit isthme de Corinthe percé, depuis la fin du dix-neuvième siècle, d’un canal qui évite aux bateaux de faire le grand tour du Péloponnèse pour se rendre en mer Égée. Vers l’ouest, l’espace s’élargit entre les deux terres, en ce que l’on appelle le golfe de Corinthe, mais encore plus à l’ouest, au débouché du golfe, le passage se réduit de nouveau entre les deux localités de Rion et Antirion (dont le nom, on s’en doute, signifie “Face à Rion”, tout comme en France Antibes est la déformation du nom de la colonie grecque antique Antipolis, “Face à la Ville”, et comme les antipodes sont le lieu en face de nos pieds). D’où l’idée, pour faciliter les transports terrestres, de relier par un pont Antirion, sur le continent, et Rion, tout près de Patras dans le Péloponnèse. C’est pour les Jeux Olympiques de 2004 que le grand pont à haubans a été inauguré, 2883 mètres de long, presque 164 mètres de haut. En le voyant, nous comprenons que l’arrivée à Patras aura lieu incessamment: la première de ces photos, en vue du pont, je l’ai prise à 14h54 et la seconde, en vue de Patras, à 14h58.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

15h16. Le navire a ralenti sa course, il a fait pivoter sa masse pour présenter son étambot vers le port, il est en train d’abaisser la passerelle par laquelle les véhicules débarquent (seconde photo). C’est le pont inférieur qui se vide, je me hâte de prendre mes photos avant d’aller vers notre camping-car pour être prêt à partir dès que l’on ouvrira la descente vers le pont inférieur. C’est un ballet minutieusement organisé, et il est impératif qu’aucun conducteur négligent tarde à rejoindre son véhicule, qui bloque la sortie à tous ceux qui se trouvent derrière lui. Car en outre, le temps est compté pour réembarquer les camions qui partent pour l’Italie et qui, on le voit, attendent impatiemment leur tour.

Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013
Ancône – Patras : retour en Grèce. 27 et 28 septembre 2013

En sortant, je vois deux semi-remorques faisant face au bateau. Que font-ils là? Ce sont des camions citernes de carburant, et ils sont en train de faire le plein du réservoir du ferry. Oui, je peux trouver que notre camping-car est gourmand, ce n’est rien en comparaison de ce navire. D’un point de vue écologique, on peut se désoler de voir un tel volume de ressources non renouvelables, ou renouvelables en plusieurs millénaires, englouti pour un seul trajet, mais si l’on considère ce que les nombreux poids lourds transportés auraient consommé s’ils avaient voyagé par la route, le ferry est encore un moindre mal.

 

Voilà, nous sommes arrivés. Il nous reste à gagner Athènes par la route. Sur la carte, c’est une belle autoroute. Dans les divers descriptifs que j’ai vus sur Internet aussi. Le site Wikipédia du pont Rion-Antirion dit qu’il permet la liaison par autoroute avec Athènes, Thessalonique, Igoumenitsa. Le site viamichelin.fr calcule 213 kilomètres dont 185 d’autoroute. Et au prix du péage, c’est bel et bien une autoroute, une vraie, une bonne. Mais ou bien j’ai la berlue, ou bien la route n’est qu’à une voie dans chaque sens, et en fait de rail de séparation il n’y a qu’une ligne peinte au sol. Une belle fumisterie dont personne, éditeurs de cartes, auteurs de sites Internet ou de guides, ne semble avoir conscience. Mais de toutes façons, du port jusqu’au camping d’Athènes qui se situe sur la route, quelques kilomètres avant Athènes, à peine plus de deux cents kilomètres ce n’est rien, pour conclure le voyage.

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 23:55

Aujourd’hui, pour notre second et dernier jour à Venise, le vaporetto ne nous mènera pas d’un point à l’autre de l’île principale, mais dans deux autres îles vénitiennes un peu plus éloignées, San Michele et Murano.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Nous voilà partis. Passant au-delà de cette originale sculpture en mer, nous voyons que l’île principale s’éloigne, qu’il s’agit ici de plus que d’un large canal. Cette sculpture est l’œuvre d’un artiste géorgien du nom de Georges Frangoulian, né à Tbilissi en 1945. Je lis sur son site qu’il est russe. Il faut croire que telle est sa nationalité actuelle, puisque lors de la fin de l’URSS les citoyens soviétiques devaient choisir entre leur pays d’origine et leur pays de résidence, et puisqu’il se dit “People’s Artist of Russia, Full Member of Russian Academy of Arts”; mais son nom est de consonance arménienne, il a grandi dans la république de Géorgie jusqu’en 1956 quand avec sa famille il déménage pour Moscou, et il déclare lui-même que son lieu de naissance a profondément défini sa méthode créative et son approche de la vie.

 

Bref, laissons la biographie de l’artiste et passons à son œuvre, créée en 2007 à l’occasion de la cinquante-deuxième Biennale de Venise. C’est une transposition, sur une gondole vénitienne, du chant III de la Divine Comédie, quand Virgile guide Dante vers l’Achéron, qu’il franchira malgré le refus de Charon, qui ne peut faire traverser que les morts. Et ainsi, avec Virgile, Dante accède au premier cercle, les limbes, dans le monde des morts. La statue de Virgile, ici dans la lagune vénitienne, montre à Dante le monde des morts, c’est-à-dire le cimetière de Venise, établi sur l’île de San Michele.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Car en fait San Michele est un cimetière. Il ne se trouve rien d’autre sur l’île. À Venise, l’espace est compté, elle ne peut, comme les autres villes, s’étendre en développant des banlieues sur les campagnes environnantes, et pour cette raison il a été décidé de consacrer un seul îlot à l’usage de cimetière.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Rien d’autre que le cimetière n’exclut pas, bien sûr, la chapelle et les bâtiments annexes. Nous n’y entrerons pas, mais en repartant en vaporetto vers Murano, on contourne l’île, de sorte que j’ai pu les photographier.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Venise est une grande ville, de sorte que la quasi-totalité de l’îlot est couverte de tombes. Mais, comme à Rome avec le “cimetière non-catholique” et dans bien d’autres endroits, on pratique sans complexes la ségrégation religieuse. Non seulement entre les chrétiens et ceux qui ne le sont pas, athées ou adeptes d’une autre religion, mais même entre chrétiens selon qu’ils sont catholiques romains, orthodoxes grecs, protestants évangéliques… certes l’évangile dit que nous sommes tous frères, mais enfin on ne mélange quand même pas les torchons et les serviettes.

 

Mais assez! Je fais du mauvais esprit! On remarque que les secteurs sont numérotés jusqu’à 22 (XXII), plus le secteur XXIII (23) qualifié “projet architecte Chipperfield”. Il s'agit d’une extension du cimetière confiée à l’anglais David Chipperfield, considéré comme capable d’appliquer une technique novatrice et rigoureuse à la conception d’espaces adaptés au lieu et à l’usage. Cette partie est constituée d’un nouvel îlot créé auprès de l’ancien, mais maintenu cependant séparé par un canal.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Pour le commun des mortels, selon une disposition que je n’ai pas vue en France mais courante en Espagne et en Italie, le cimetière comporte des murs de tombes. Cela permet d’économiser de l’espace, mais aussi pour les familles modestes c’est une solution beaucoup moins coûteuse. En effet, le système est à comparer à celui de la villa individuelle à côté de l’immeuble: la tombe au sol est plus large que le seul cercueil, et sur une même surface au sol que pour une tombe individuelle on met presque deux tombes côte à côte, et on en superpose (sur ma photo) six en hauteur, soit douze fois plus. Certes, ce type de calcul est sentimentalement glaçant, mais il est indéniable, surtout quand, comme ici, on ne peut creuser le sol bien profondément.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Cette cité d’art, avec le romantisme de ses canaux, si tant de touristes en tombent amoureux et sont ensuite obligés de retourner dans leur pays, dans leur ville où les attend leur gagne-pain, en revanche les artistes, lorsqu’ils en ont les moyens, ou si la ville désireuse de profiter de leur éclat leur en donne les moyens, s’installent volontiers à Venise. Aussi ne peut-on s’étonner de trouver ici des tombes de célébrités étrangères. Et ces personnalités jouissent d’un caveau individuel. Nous commençons avec le poète russe Joseph Brodsky. Comme il est l’un des auteurs favoris de Natacha, c’est spécifiquement pour lui qu’elle désirait ce pèlerinage à San Michele.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Cette tombe est double. Il y repose, d’abord, le poète américain Ezra Pound (1885-1972). Émigrant en 1908 des USA vers Venise puis Londres, il y étudie la littérature extrême-orientale. Après la Première Guerre Mondiale, on le retrouve à Paris. Il s’était marié en 1914, mais en 1920 il découvre Olga Rudge (je vais parler d’elle dans un instant), en 1923 devient son amant, et jusqu’à sa mort il va se partager entre sa femme et sa maîtresse. En 1924, il regagne l’Italie, où très vite il va manifester un antiaméricanisme inattendu et un antisémitisme militant, chantant les louanges de Mussolini, qu’il admire, et de Hitler. Juste avant la Seconde Guerre Mondiale, il part pour les États-Unis, afin de tenter de rallier son pays à l’Italie fasciste, et revient sans y être parvenu, cela va sans dire. Quand, en 1945, l’armée américaine libère l’Italie, il est arrêté, enfermé dans une cage comme une bête sauvage pendant vingt-cinq jours à Pise avant d’être transféré aux USA mais, plutôt que de le poursuivre pour haute trahison comme cela a été demandé et de le condamner, on préfère l’enfermer dans un hôpital psychiatrique en le déclarant irresponsable de ses actes. On va l’y garder treize ans et ne le libérer qu’après lui avoir ôté sa citoyenneté et à la condition qu’il quitte le pays. Il rejoint Venise où il retrouve Olga Rudge, et il y reste jusqu’à sa mort.

 

Et maintenant, Olga Rudge (1895-1996) est elle aussi américaine. Elle est encore toute petite quand, en 1905, sa mère l’emmène avec ses frères vivre à Londres, puis à Paris. Elle étudie le violon et acquiert une certaine renommée. En 1920, elle est à Paris, et joue du violon. Ezra Pound est lui aussi à Paris, et rédige des critiques musicales. Il écrit sur elle, mais elle poursuit sa carrière dans divers pays, surtout en Italie. Or voilà qu’en 1923 ils se rencontrent, ils se lient, deviennent amants. La suite de leur relation, je l’ai dite il y a quelques instants. Devenue l’une des plus brillantes et célèbres violonistes solo, Olga joue dans les plus grandes salles, devant les publics les plus choisis, mais son point fixe va se placer à Venise à partir de 1928. Pendant la guerre, considérés comme ennemis étrangers par l’Italie malgré leur propagande mussolinienne, ils sont contraints de vivre en ménage à trois, et avec ce que gagne Olga en donnant des leçons de langue. Pendant les années d’internement d’Ezra, elle va deux fois aller lui rendre visite aux États-Unis. Après son retour en Italie, la femme de Pound va le quitter, le laissant seul avec Olga. Après la mort d’Ezra Pound, Olga –âgée de 78 ans– va continuer à vivre à Venise, où elle fera partie des personnalités importantes et respectées.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Ici, c’est la tombe de Serge Diaghilev (1872-1929), le célèbre créateur des Ballets russes (en 1907) qui, tout jeune encore, se destinait à la carrière de compositeur mais qui a dû y renoncer sur avis de Rimski-Korsakov, son professeur, qui ne le jugeait pas doué pour la création musicale. Il devient alors historien d’art et critique d’art, et en même temps commence à monter des ballets. Mais il est d’une famille de la petite noblesse, et cela lui vaut de devoir s’exiler après la Révolution d’Octobre. Sa célébrité est alors, et depuis bien avant 1917, internationale, et de grands musiciens ont composé et composeront des musiques pour ses ballets, Debussy, Ravel, Manuel de Falla, Erik Satie, Prokofiev, Poulenc, etc. Et aussi Stravinski. J’ai fait un gros plan sur des chaussons de danse, mais sur sa tombe il y en a plusieurs autres, et ces dédicaces de danseuses sont émouvantes. Sur le chausson de ma photo, on peut lire (en russe): “De la part des professeurs et des élèves du lycée qui porte le nom de Diaghilev, ville d’Ekaterinbourg, 10 août 2013”. Des élèves en voyage scolaire qui voient par hasard la tombe de Diaghilev n’ont pas sous la main des chaussons de danse à lui offrir, et en effet j’ai trouvé qu’il s’agit d’un lycée où l’on étudie la danse, avec une grande statue de bronze de Diaghilev dans la salle de spectacle, ce qui justifie le choix de ce nom.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Dans la liste non exhaustive des grands musiciens qui ont travaillé pour Diaghilev, j’ai mis à part le nom de Stravinski, d’une part parce que c’est sans doute celui avec qui la collaboration a été la plus suivie, et d’autre part –et surtout– parce que la tombe d’Igor Stravinsky (1882-1971) se trouve également dans ce cimetière. Comme Diaghilev, ce Russe de Saint-Pétersbourg a été élève de Rimski-Korsakov, mais là l’avis du maître a été différent, encourageant le jeune Igor à persévérer dans cette voie. Devenu un grand musicien, il travaille souvent à l’étranger (son œuvre la plus célèbre, le Sacre du printemps (1913), a été créée à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées), mais après la Révolution d’Octobre il se fixe à Paris et obtient la nationalité française en 1934. Puis arrive la Seconde Guerre Mondiale. Stravinsky avait eu beau écrire à son éditeur, en 1933, que lui, son père, sa mère, étaient orthodoxes, et qu’il n’avait jamais été “communiste, matérialiste, athéiste ou bolchéviste”, il émigre aux États-Unis en 1940 à cause de l’intérêt qu’il avait porté (et porterait encore) aux thèmes hébraïques, et il obtient la nationalité américaine en 1945. En 1963, il compose Abraham et Isaac, chanté en hébreu, qu’il dédie à Israël. C’est à New York qu’il meurt, mais il avait souhaité être enterré à Venise.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Encore une célébrité, l’Italien Emilio Vedova (1919-2006), célèbre peintre et graveur. Il commence comme peintre expressionniste dans le sillage du groupe Corrente et de Guttuso (voir mon article Guttuso et santa Rosalia, daté du 15 juillet 2010). On le retrouve après la guerre dans la mouvance de l'avant-garde européenne. Vénitien de naissance, c’est à Venise que Vedova passe l’essentiel de sa vie, et c’est là qu’il meurt. Aussi est-ce là aussi qu’il est enterré de façon très modeste, sans monument, sans dalle, juste un peu de gravier et une simple croix de bois.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Nous avons quitté le cimetière de San Michele, et le vaporetto nous emmène à Murano. En approchant de l’île, sur ce gros bâtiment rouge on lit “Fornace”, un four. À Murano, mondialement connue pour le verre d’art soufflé, on se doute que ce titre n’annonce pas le four d’une boulangerie! Un peu plus loin, autre fornace qui s’annonce Vetreria artistica, verrerie artistique. Au Moyen-Âge et même longtemps après, les maisons de Venise étaient en bois, seuls les palais et les églises étaient construits en pierre ou en brique. Aussi, craignant les incendies avec ces fours en pleine ville, en 1201 le sénat interdit aux verriers de s’établir dans l’île principale, et les contraint à choisir tous cette même île de Murano. Depuis cette date, la réputation des verriers locaux s’est développée et s’est maintenue jusqu’à nos jours. Chacune de la centaine de verreries en activité de nos jours a ses secrets de fabrication, et les garde jalousement. Ces secrets, ce n’est pas nouveau, il faut impérativement les protéger, car le sénat de la Sérénissime avait interdit de les révéler, interdit également l’exportation des verres bruts, même cassés. Et quand, je ne sais par quel artifice, Louis XIV est parvenu à faire venir quelques-uns de ces verriers en France, Venise a immédiatement envoyé des hommes de main chargés de les ramener à Murano ou, en cas de refus, de les tuer. Mais si, aujourd’hui encore, les verriers de Murano produisent des œuvres remarquables et de qualité exceptionnelle, sur des dessins de grands maîtres contemporains, les touristes sont prêts à acheter des bricoles à bas prix en guise de souvenirs et, trois fois hélas, trop de verriers de Murano se tournent désormais vers ce type de production en série. J’aime mieux pouvoir contempler un superbe lustre en Murano que je ne pourrai jamais m’offrir, plutôt que de devenir le propriétaire légitime d’une coupelle banale estampillée “souvenir de Murano”.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

À l’occasion de Noël 2007, le maître verrier Simone Cenedese a réalisé pour la ville de Murano cette œuvre qu’il a intitulée Comète de verre. Et il écrit:

“C’è una parte di me in ogni mia opera,

Ci sono frammenti di stelle sparsi in tutto l’Universo…”

Ce qui veut dire:

“Il y a une part de moi dans chacune de mes œuvres,

Il y a des fragments d’étoiles épars dans tout l’Univers…”

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

On considère qu’il n’y a qu’une île de Murano, mais en réalité elle est partagée en deux îlots par un large canal, et de l’une de ses moitié on ne peut rejoindre l’autre que par un seul et unique pont. Oui, à Murano nous sommes bien à Venise!

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Il n’y a pas que l’insularité et le canal, qui rappellent que Murano est une part de Venise, mais aussi ces passages du trottoir sous un portique, un sotoportego. Même si celui-ci est en triste état.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Près de la porte de l’église de Saint-Pierre-Martyr à Murano, nous voyons une plaque qui informe que cette église du quatorzième siècle comporte des œuvres de Bellini, Véronèse, le Tintoret, etc. Nous entrons.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Puisque nous sommes à Murano, on ne peut pas faire l’impasse sur le lustre en verre de Murano. Rien ne dit si c’est une acquisition de la paroisse ou un don d’un verrier. Mais l’avouerai-je? J’en ai vu d’infiniment plus beaux dans des vitrines de l’île.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Je ne montrerai pas toutes les œuvres d’art que recèle cette église. Seulement deux. Ici, ce Baptême du Christ est dû à Jacopo Tintoretto, autrement dit au Tintoret. Aucune date n’est donnée, sinon celles de la vie de l’artiste, 1518-1594.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Ici au contraire, il est dit que cette Vierge en trône, par Bellini, est de 1488. Il est en outre expliqué qu’elle se trouve entre saint Marc l’évangéliste (normal, nous sommes à Venise) qui présente le doge, et saint Augustin évêque.

 

Après avoir repris le vaporetto vers l’île principale, nous nous embarquons vers le camping. Demain, nous allons quitter Venise. Un article sur un petit tour en ville, un article sur la piazza San Marco, un article sur deux îles annexes, rien de plus pour une cité si célèbre, à l’histoire si riche, aux musées si nombreux, aux paysages et à l’architecture si somptueux, c’est comme si l’on n’avait rien écrit, ou presque. Mais un jour viendra où… Enfin, si je vis jusque-là! La Fontaine l’a dit,

“Petit poisson deviendra grand

Pourvu que Dieu lui prête vie…”

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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 23:55

La place et la basilique Saint-Marc… Dans mon dernier article, nous avons donné un coup d’œil de quelques heures sur Venise. C’est évidemment beaucoup trop court, et j’ai dit que nous comptions y revenir dans un, deux ou trois ans pour plus longtemps. Toutefois la place Saint-Marc et la splendide basilique sont si célèbres que je ne peux pas ne pas leur consacrer un article spécifique, même si ces lieux mériteraient plus et mieux. En fait, la place Saint-Marc se partage en trois, la grande piazza s’étend face à la basilique, la piazzetta perpendiculaire sur le côté droit de la basilique se développe jusqu’au Grand Canal, et sur le côté gauche de la basilique il y a un étroit prolongement de la grande piazza.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Côté lagune, le lion de saint Marc au sommet de sa colonne est un symbole assez puissant pour que je lui réserve la première place.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Repartons à l’autre extrémité de la place, sur le flanc gauche de la basilique. Ce bâtiment est le siège patriarcal. La plaque dit (je traduis): “En ce siège patriarcal, dans l’esprit de la mission de Venise illustrée par les saints Laurent, Justinien et Pie X, le cardinal Angelo Giuseppe Roncalli, pasteur et père très aimé, de 1953 à 1958, dans un recueillement profond a préparé l’immensité œcuménique et les ferments novateurs de son glorieux pontificat. Proclamé bienheureux Jean XXIII le 3 septembre 2000”. Après avoir été nonce en Bulgarie, puis en Turquie et, après la guerre, en France, le cardinal Roncalli est enfin, à 72 ans, nommé en Italie patriarche de Venise en 1953. C’est ce que dit cette plaque. Il ne devra laisser cette fonction que du fait de son élection au trône de saint Pierre en 1958.

 

Cette visite est de septembre 2013. Ne publiant mon texte qu'en 2016, je dois le compléter en précisant que le bienheureux Jean XXIII a été canonisé par son successeur le pape François le 27 avril 2014.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Dans le renfoncement de la place sur ce même flanc gauche de la basilique, se trouve ce grand lion de pierre rouge devant lequel les gens aiment bien se faire photographier et sur le dos duquel les enfants aiment grimper. On voit d’ailleurs que la peau est plus brillante et polie sur le dos, là où s’asseyent les enfants, et sur le museau, là où l’on s’appuie pour la photo. N’étant plus assez jeune pour avoir plaisir à escalader une sculpture, ni assez satisfait de mon apparence pour désirer voir ma représentation, je me contente de rester derrière le viseur.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Sur la place, devant la façade de la basilique, se dressent trois grandes hampes rouges sur lesquelles, aujourd’hui, n’est hissé aucun drapeau (on va les voir incessamment sur une photo de l’ensemble de la place). Leur base repose dans ce support métallique dont la fonte est décorée de bas-reliefs. Il semble que cela représente une scène mythologique que j’ai du mal à identifier.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

La première de ces photos, je l’ai prise sur la grande piazza, pour représenter le flanc gauche de la place en regardant la basilique. La seconde montre le bout de ce flanc, en approchant de la basilique. On voit notamment les trois hampes rouges dont je parlais tout à l’heure.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

À présent, sur la gauche de la piazzetta, j’ai photographié la somptueuse colonnade du palais ducal sur deux niveaux. L’entrée de ce Palais des Doges, pour la visite, est de l’autre côté, face à la lagune, mais nous n’avons pas le temps de visiter. Promis, ce sera pour la prochaine fois…

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Deux détails pour montrer la magnificence de la décoration. Chacun des nombreux chapiteaux, comme celui de ma seconde photo, a une signification, mais hélas nous n’avons pas le temps –cette fois-ci!– de les regarder un à un et d’en chercher l’explication… Si je vis assez longtemps, c’est promis, je le ferai la prochaine fois!

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Bien qu’elle soit défigurée par les échafaudages et protections de son ravalement, bien que la foule de touristes la cache partiellement, je me dois de montrer une image de la basilique Saint-Marc. J’ai un peu honte de publier une aussi affreuse photo, j’en ai pris plusieurs, mais les autres ne sont pas mieux. Il me faut bien assumer! Ici, la vue est prise de la grande piazza.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

J’ai eu l’occasion, dans un autre article (Istanbul 04: la ville romaine. Octobre-décembre 2012), de dire que la quatrième croisade dévoyée, en 1204, avait pillé Constantinople et, entre autres, avait volé quatre grands chevaux de cuivre doré qui ornaient le toit de l’enclos de départ des chevaux, dans l’hippodrome. Et j’écrivais alors “Les chevaux de l’hippodrome font partie du butin. Ils iront orner la façade de la basilique Saint-Marc. La Révolution française envoie le général Bonaparte pour la première campagne d’Italie. Il rapporte les chevaux à Paris, ils décorent désormais le sommet de l’arc de triomphe du Carrousel. Arrivent l’Empire, puis la chute de l’Empire. Les Autrichiens remettent les chevaux en place sur la basilique. De nos jours, pour les mettre à l’abri des intempéries, les chevaux de Constantinople sont au sec au musée de San Marco”. Ce sont donc des copies qui ont été placées ici sur la façade de la basilique et que l’on entr’aperçoit derrière les échafaudages qui gâchent la vue pendant les travaux.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Sur un angle de la basilique on peut voir cette curieuse sculpture de porphyre. Quatre hommes embrassés deux à deux. Il s’agit également d’un vol des Croisés de 1204 à Constantinople. On se rappelle qu’en 293 l’empereur Dioclétien avait décidé que, pour administrer cet immense empire romain, il était souhaitable de partager le pouvoir. Il y avait donc un Empire d’Orient et un Empire d’Occident. À la tête de chacun d’eux régnait un Auguste, secondé par un César, autrement dit un grand empereur avec un empereur-adjoint. On désigne ces quatre empereurs par le titre de tétrarques. Cette sculpture, probablement réalisée vers 300, représente les tétrarques.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Quelques-unes des sculptures de la façade. Ici un griffon tient dans ses pattes léonines un petit taureau. Peut-être doit-on voir dans cet animal fabuleux une représentation du Christ, et dans ce cas ce serait l’évangéliste saint Luc, dont le symbole est un taureau, qui serait ainsi sous sa protection.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Un homme agenouillé devant le lion qui représente saint Marc, cela demande à être interprété. Or j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé d’explication. Je vais dont tenter ma propre interprétation. Saint Marc, l’évangéliste, aurait été martyrisé à Alexandrie, en Égypte, et enterré à Bucoles, un village proche d’Alexandrie. À partir de 622, date de l’Hégire de Mahomet, l’Islam se répand. Puis le culte chrétien est interdit, et les nombreux pèlerinages sur la tombe de Marc également. Alors deux marchands vénitiens s’emparent secrètement des reliques du saint, les placent dans un panier et les emportent, recouvertes de viande de porc. Aucun bon musulman ne pouvant toucher cette viande jugée impure par la religion, personne ne se rend compte du larcin, et les deux voleurs apportent à Venise les précieuses reliques. Cela se passait en 828. Mais le Doge, quoique fervent chrétien, donne la primauté à son pouvoir, et déclare haut et fort “Siamo Veneziani, poi Cristiani”, “Nous sommes Vénitiens, et ensuite Chrétiens”, ce qui n’est pas du goût du pape qui, malgré les paroles du Christ rapportées par ce même saint Marc dans son évangile (chapitre XII) “rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”, se plaît à jouer les César et à intervenir dans le domaine politique. Aussi le doge ordonne-t-il que les reliques lui soient présentées à lui, et non à l’évêque. D’où ma proposition d’interprétation: cet homme agenouillé est le doge, reconnaissable en outre à son couvre-chef, et il accueille saint Marc symbolisé par le lion ailé dans l’église construite pour cela en 832. Cette église brûlera en 976 et sera reconstruite en 978, elle sera encore une fois reconstruite, plusieurs fois modifiée, mais cela n’a plus de rapport avec ce bas-relief.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Avec ce que je crois être le doge agenouillé devant saint Marc, nous sommes sur le côté droit de la basilique, mais au-dessus d’une porte latérale parallèle à la façade. Dans une niche du flanc de l’église elle-même, la lunette représente cette Vierge à l’Enfant en mosaïque, dont je trouve la facture très byzantine. D’ailleurs le visage de la Vierge est encadré de quatre lettres grecques, qui signifient “Mère du Christ, Fils de Dieu”, comme sur les icônes grecques de Constantinople et d’ailleurs.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Encore deux lunettes. Sur ma première photo, ces symboles des quatre évangélistes se trouvent au-dessus du portail de gauche, sur la façade. Sur ma deuxième photo, avec sur ma troisième photo un gros plan sur la Nativité dans la même lunette, nous sommes passés sur le flanc gauche (donc nord) de la basilique. Le style architectural de cette dernière est, il me semble, très oriental.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Mais pénétrons dans cette basilique. Elle est très grande, certes, mais moins haute que l’on pourrait s’y attendre, moins imposante que d’autres grandes églises d’Europe, mais cela tient au fait que nous sommes sur la lagune, la basilique comme la place sont construites au-dessus de l’eau, sur pilotis, et cela crée des contraintes quant au poids de l’ensemble.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Pour cette visite qui doit être rapide, je voudrais toutefois m’attarder quelques instants sur les mosaïques, comme celle de cette coupole, ruisselant d’or. Ou cet ange juste en-dessous (on en voit la tête au bas de ma photo de la coupole).

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Il y a encore des mosaïques représentant des scènes rapportées dans les évangiles, comme le Lavement des pieds, lorsque, avant de s’attabler pour la Cène du Jeudi Saint, Jésus a procédé au lavement rituel des pieds des apôtres. Ou le baiser de Judas, qui ainsi désigne Jésus aux soldats romains qui vont s’emparer de lui, avec à côté une représentation de Jésus emmené, avec la couronne d’épines sur la tête, et le manteau rouge d’empereur dont il a été revêtu par moquerie. Il va être chargé de la croix qu’on lui apporte. La troisième de mes photos représente saint Thomas mettant ses doigts dans la plaie au flanc du Christ: Jésus, après sa mort, était apparu aux autres apôtres, alors que les portes étaient fermées. Quand ils l’ont raconté à Thomas, il n’a pu croire en ce fait surnaturel: “Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas” (saint Jean, chapitre 20). Et, la semaine suivante, en présence de Thomas, Jésus apparaît de nouveau et Thomas le reconnaît.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Si l’on baisse les yeux, on constate que le sol est revêtu de mosaïques non moins admirables, et extrêmement variées dans leurs formes et leurs couleurs.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Sur la clôture du chœur, quatorze personnages sculptés dans le bois encadrent le Christ crucifié. Là encore, malheureusement, je manque de temps (et de documentation) pour les identifier. Mais si, comme il me semble, il y a deux femmes parmi eux, peut-être s’agit-il des douze apôtres, plus Marie et Marie-Madeleine. Je devrai donc, lors de notre prochaine visite… etc., etc.

Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013
Venise San Marco. Mardi 24 septembre 2013

Eh bien, puisqu’aujourd’hui mes explications sont soit vagues, soit hypothétiques, je me contente pour finir de montrer ces deux dernières images, sans chercher à les commenter davantage.

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28 octobre 2016 5 28 /10 /octobre /2016 23:55

Nous avions gagné Trieste pour y prendre le ferry vers la Grèce. Un petit tour, nous ne parvenons pas à nous garer, nous filons sur Venise. Nous n’y sommes venus qu’une seule fois il y a quelques années, nous reverrons avec plaisir la Sérénissime. Oh, pas pour la visiter, ce ne seront qu’un jour ou deux (oui, plutôt deux, comment repartir aussi vite?) avant de retourner vers le port de Trieste pour nous embarquer, à moins que nous ne prenions le ferry qu’à son escale d’Ancône. Nous verrons cela plus tard.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Le camping est sur le continent, en face de la ville. Ce n’est pas une ligne de vaporetto qui passe par là, mais on prend quand même un bateau navette, un traghetto, pour se rendre en ville. Le trajet est assez cher, il est possible aussi de se rendre en bus à bien meilleur marché, mais cela ce sera si nous revenons passer plus de temps. Cette fois-ci, nous économisons notre temps, pas nos sous. D’un côté de la lagune, un grand port, des industries gâchent le paysage, et surtout causent de graves dommages environnementaux, par l’envasement de la lagune. Puisque nous, simples touristes, n’y pouvons rien, détournons pudiquement les yeux. Et de l’autre côté, la vue est nettement plus flatteuse.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Car heureusement Venise a su se préserver du bétonnage qui sévit un peu partout et défigure les plus beaux endroits de la planète. Les Vénitiens, dans le passé, on bien pu tirer sur le Parthénon et faire voler son toit en éclats, ils ont su soigner leur cité. Témoins ces belles façades anciennes qui enchantent la vue au fur et à mesure que l’on s’approche du débarcadère de Zattere.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Des hommes illustres, d’abord. Niccolò Tommaseo (1802-1874), sur ma première photo, n’est pas vénitien. Il n’est même pas né sur le territoire italien d’aujourd’hui, mais en Croatie, qui était alors territoire italien. “Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte…”, cela c’est pour Victor Hugo. Pour Tommaseo, les luttes symbolisées par Sparte, ce sera pour plus tard, lors de l’unification de l’Italie. Ses idées et ses écrits nationalistes favorables au Risorgimento le contraignirent d’abord à s’exiler à Paris, puis en 1848 le voilà prisonnier à Venise. Plus tard, il devra de nouveau s’exiler, à Corfou cette fois-ci. Mais, en dehors de ses prises de position politiques, il est surtout connu pour son œuvre de grand linguiste.

 

L’autre statue représente Carlo Goldoni (1707-1793). Lui, c’est un Vénitien pur jus. Enfant, il aime jouer avec un théâtre de marionnettes. Plus tard, quoiqu’étudiant en droit, c’est pour la comédie grecque et la comédie latine qu’il se passionne. Avocat, il consacrera une grande partie de son temps à écrire des tragédies. Bientôt, il va complètement abandonner toute carrière juridique pour se consacrer à l’écriture de comédies, se rendant compte qu’il est plus doué pour cela que pour la tragédie. Mal reconnu par les siens, il part pour Paris en 1762, y dirige le Théâtre-Italien, enseigne la langue italienne aux princesses royales, et désormais écrit plusieurs de ses pièces en français. Louis XVI lui accorde une pension qui le met définitivement hors du besoin. C’est à Paris que meurt ce Vénitien en pleine révolution.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

En dehors de la place Saint-Marc, de sa basilique, de son Palais des Doges, en dehors aussi de son édification sur des canaux, en dehors du Pont des Soupirs, l’un des lieux les plus célèbres de Venise, c’est le Rialto, ce grand pont qui enjambe le Grand Canal au cœur de la ville. Certes, il est important pour la circulation, car pour traverser le Grand canal autrement qu’en bateau, si l’on excepte le grand ponte della Costituzione du côté de la gare routière, il n’y a qu’un pont en face de la gare, le Ponte degli Scalzi, le Rialto au centre, et le Ponte dell’Accademia à l’autre bout; mais sa célébrité tient à tout autre chose. D’abord il y a son architecture, son aspect inimitable. Ensuite, c’est un pont très ancien puisque sa construction remonte à 1588-1591 (le plus ancien pont de Paris, le Pont Neuf, a été construit de 1578 à 1607). Et puis il y a son histoire: sur son ancêtre, au quatorzième siècle, se tient une bourse des armateurs sans laquelle la célèbre et puissante flotte vénitienne n’aurait pas existé, effondré au quinzième siècle il est reconstruit en bois avec, comme sur le Ponte Vecchio de Florence, des boutiques de chaque côté, jusqu’à ce qu’il soit enfin décidé de le remplacer par le pont actuel.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Comme le pont de bois qu’il remplace, l’actuel Rialto de pierre comporte une allée centrale bordée de part et d’autre de boutiques. Mais il y a en outre, à l’extérieur, de chaque côté, une autre allée. Au centre du pont, c’est-à-dire dans sa partie la plus haute, une arche permet de passer d’une allée extérieure à la rue du centre. Mes photos, prises de nuit à près de 22h30, le montrent quelque peu désert, mais on peut imaginer l’animation en pleine journée!

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Lorsque l’on franchit le Ponte dell’Accademia sur le Grand Canal, si j’en crois tous les touristes que je vois, c’est un impératif moral (?) de prendre une photo. Comment, dès lors, me soustraire à cette obligation? L’église dont on voit le gigantesque dôme, sur la droite, est Santa Maria della Salute.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Je ne multiplierai pas les photos de beaux monuments. C’est sûr, dans un, deux ou trois ans, nous avons la ferme intention de revenir et de passer à Venise deux ou trois semaines, peut-être même un mois. À ce moment-là, je pourrai détailler bien des choses. Ma première photo, ici, montre l’Institut des Sciences, Lettres et Arts. Sur la seconde, on voit que de très belles demeures anciennes sont parfois en piteux état en attente de leur restauration. Mais dans ce périmètre protégé, il n’est pas question –heureusement– de les abattre pour faire du neuf, même imité de l’ancien.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

La basilique de San Giorgio Maggiore, édifiée sur une île à laquelle elle a donné son nom et qui est située en face de l’île principale, est une œuvre de Palladio, qui en a établi les plans et qui en a commencé la construction en 1566, mais il meurt en 1580 et elle ne sera achevée qu’en 1610. Nous avons manqué de temps pour effectuer la traversée.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Lorsque, venant du camping, on débarque à Zattere, c’est cette grande église blanche qui est le premier monument de Venise que l’on voit. C’est Santa Maria del Rosario, une église de Jésuites du dix-huitième siècle.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Tout à l’heure, nous avons vu, du Ponte dell’Accademia, cette grosse église blanche, Santa Maria della Salute, Sainte-Marie-de-la-Santé. De la santé? L’explication en est simple: en 1630, éclate à Venise une terrible épidémie de peste. On construit alors, dès 1631, une église en l’honneur de la Vierge pour obtenir d’elle la fin de l’épidémie. Le retour à la santé est assuré en 1632, néanmoins près du tiers de la ville y a laissé la vie. La consécration de l’église achevée n’aura lieu qu’en 1687. Comme chacun sait, les bâtiments de la lagune ne doivent leur stabilité qu’à leur construction sur des pilotis reposant sur un sol dur sous le fond de la mer, mais je lis dans Wikipédia que cette église est soutenue par un million cent cinquante-six mille six cent vingt-sept pilotis, le plus grand nombre pour les constructions de Venise.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Encore une église, de l’intérieur cette fois-ci. Presque toutes les églises de Venise comportent des œuvres d’art qui, ailleurs, seraient placées dans des musées. Sur le mur de chacune d’elles, près du portail d’entrée, une plaque signale des œuvres du Tintoret, de Lotto, de Véronèse… Ici, nous sommes dans l’église San Vidal, et nous voyons une fresque que Carpaccio (vers 1460-1525 ou 1526) a réalisée en 1514 et qui représente San Vitale, ou San Vidal en dialecte vénitien, à cheval avec huit saints.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

De chaque côté de la fresque de Carpaccio, une colonne, et près de la colonne une grande statue. Celle que je montre est sur le côté gauche, c’est une allégorie de la Foi, par Antonio Gai. Ah, mon ignorance et mon inculture! Je ne connaissais pas ce sculpteur vénitien (1689-1769), et j’ai pris cette photo uniquement parce que la statue me plaît, avec ce rendu merveilleux de la transparence du voile sur le visage, avec ce travail du drapé. Dans l’église, la notice situe la réalisation de la statue fin dix-septième siècle ou début dix-huitième. Mais si cet artiste est né en 1689 comme le dit la notice, ou même en 1686 comme le dit Wikipédia, il n’avait que 11 ou 14 ans en 1700. Il est donc évident que la statue est du dix-huitième siècle. Début du siècle, si l’on veut…

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

En contournant la ville par le nord, on peut voir les grands murs de brique qui la protégeaient, surmontés de créneaux, et s’ouvrant de loin en loin par une arche basse pour permettre le contact d’un canal avec la haute mer.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Avant de quitter la ville, deux images traditionnelles. La première, c’est une ruelle en bordure de canal, couverte par un portique. C’est ce que les Vénitiens appellent un sous-portique, un sotoportego. L’autre, ce sont quelques gondoles amarrées dans le Grand Canal, près du Rialto, devant un restaurant. Car si, tout à l’heure, j’ai cité la place St-Marc et le Rialto, c’est parce que je me limitais à l’architecture. Mais nul n’ignore les gondoles vénitiennes. C’est même tellement traditionnel que la balade d’une demi-heure est hors de prix. Et sans arnaque, parce que les tarifs sont affichés en gros caractères et dans de nombreuses langues.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Mon prochain article sera réservé à la place Saint-Marc et à la basilique. Avant de quitter Venise, j’ajouterai encore un article sur deux îles, San Michele et Murano. Et nous quitterons Venise. Je m’en tiendrai là, donc, pour notre bref passage de cette année. Mais il reste un lieu à évoquer, si curieux que cela puisse paraître, c’est le camping Fusina. Car c’est plus qu’un camping, c’est l’œuvre du plus grand, du plus célèbre architecte italien du vingtième siècle, Carlo Scarpa.

 

Angelo, notre ami palermitain titulaire de diplômes d’art, peintre et photographe, chargé de la pédagogie au palazzo Abatellis, un grand musée de Palerme, est en admiration devant lui, qui a réalisé les aménagements de son musée dans les années 1950, et il se révolte à chaque fois que la direction du musée ou des ingénieurs de seconde zone viennent modifier les espaces génialement créés par Scarpa, car ce qui caractérise son art c’est précisément la création d’espaces. J’avoue que ce nom ne m’était pas connu auparavant, mais Angelo me l’a fait découvrir, et à plusieurs reprises il nous a emmenés voir des réalisations de Scarpa. Aussi, quand j’ai lu son nom sur le camping Fusina, je n’ai pu rester indifférent. Des panneaux explicatifs sont posés aux points stratégiques afin d’éclairer les visiteurs. On y apprend par exemple qu’il a été chargé, à l’occasion de la Biennale de Venise 1957, de créer le pavillon du Venezuela, et en ville le magasin Olivetti. Pour accueillir les visiteurs, il devait en outre créer un camping. Ci-dessus, la reproduction d’un dessin préparatoire de la main du maître.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Ce que l’on voit d’abord, on s’en doute, c’est la réception. Carlo Scarpa a nommé ce bâtiment la Boussole. Ce nom se justifie par le fait que le muret bas et circulaire est surmonté d’un “origami”, autrement dit d’une structure comparée à du papier plié, et les angles en forment une rose des vents pointant les Alpes, le Veneto, la rivière Brenta, Venise, le camping.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Le restaurant et le bar. Carlo Scarpa a voulu créer une ligne partant de la réception et allant tout droit à la lagune, par l’alignement du restaurant, du bar et de la superette. Mais en même temps il a rompu la monotonie en adoptant des formes variées et en multipliant les ouvertures informelles pour dispenser la lumière à l’intérieur tout en évitant la monotonie à l’extérieur.

Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013
Petit tour à Venise. 24 et 25 septembre 2013

Plus loin, toujours dans l’alignement, on trouve un bloc de sanitaires. En fait, un peu plus loin encore, s’ouvre un espace autour duquel s’organisent à gauche les douches, en face les toilettes, à droite les machines à laver. Ce que je montre ici c’est la ligne des lavabos derrière lesquels sont situés les éviers pour la vaisselle.

 

Dans le parc, sont en outre disséminées des sculptures. Je traduis ce que dit l’affiche: “Nous accueillons et nous proposons aux artistes sculpteurs du monde entier, russes, australiens, hongrois, italiens… de travailler sur les lieux, en mettant à leur disposition notre espace, les matériaux et nos artisans”. Intéressant.

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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 23:55

Postojna, cette petite ville de Slovénie, n’était nullement dans notre programme. Samedi matin, nous avons quitté l’aire d’autoroute où nous avons passé la nuit, et nous roulions tranquillement à 100 ou 110 kilomètres à l’heure quand retentit soudain une forte explosion, et le camping-car se met à zigzaguer violemment. Je me suis arcbouté sur le volant pour le maintenir tant bien que mal sur la chaussée, sans toucher le rail à gauche ni monter sur le bas-côté à droite, tout en le freinant précautionneusement pour ne pas augmenter la dérive, jusqu’à ce que je puisse me garer sur la bande d’arrêt d’urgence. Heureusement, l’autoroute était déserte, car j’étais allé de la voie de droite à celle de gauche et inversement. Gilet réfléchissant sur le dos, triangle de pré-signalisation à deux cents mètres, un autre plus près, le gros morceau de pneu éclaté ôté de la chaussée, j’appelle les secours. Impossible de changer la roue sur la bande d’arrêt d’urgence, on emmène le camping-car sur un plateau, et on nous dépose à Postojna où il y a une aire de stationnement payante pour camping-cars, car la ville est très touristique (je vais y revenir dans un instant).

 

Notre camping-car est si stupidement conçu que la roue de secours est logée dans un endroit si bas qu’il faut monter le véhicule sur cric pour l’extraire. Mais nous n’avons qu’un cric, et on ne peut à la fois démonter la roue et prendre la nouvelle roue. Il nous faudra attendre jusqu’à lundi pour que le dépanneur vienne nous rechercher, et emmène le camping-car, toujours sur son plateau, à Ljubljana, où un garage pourra nous fournir deux pneus adaptés, car il est préférable de chausser de neuf en même temps les deux roues d’un même train pour que leur degré d’usure soit le même. Samedi après-midi, nous avons pourvu à notre approvisionnement dans la petite ville, puis avons passé la soirée dans un bar pour profiter de la Wi-Fi et de la connexion électrique pour nos ordinateurs. Voilà pourquoi en ce dimanche, bloqués sur place, nous avons fait un petit tour non prévu dans Postojna.

Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013
Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013

Parce qu’elle est petite, parce qu’elle a su préserver son environnement du fait d’une activité touristique ancienne, Postojna comporte de très agréables aménagements verts. C’est le Park Postojnska Jama, soit Parc de la Grotte de Postojna. Et parce qu’elle n’est pas une agglomération moderne, la ville a pu conserver des équipements de son passé, comme ces roues de moulin.

Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013

Sur la grand-place, la Municipalité a posé une multitude de ces plaques donnant les grandes dates de Postojna, en une longue file qui ondule comme le corps d’un animal. Comme un protée, peut-être? Dans quelques instants, je vais expliquer pourquoi je dis cela. Ces plaques, c’est fort instructif. On voit, sur cette première plaque, que c’est en 1226 que l’on trouve la première mention de la ville. Sa création remonte donc, au moins, au début du treizième siècle. Il n’est pas dit si ce nom apparaît alors en latin (ce qui est probable), ou dans une langue “moderne”, mais ce n’est qu’en 1369 que le nom slovène de Postojna apparaît. Je saute à pieds joints par-dessus nombre d’étapes pour arriver à une date qui va changer la vie de la ville, c’est 1818, quand Luka Čeč découvre l’immense grotte et s’exclame “C’est un nouveau monde! C’est le paradis!” (notons toutefois que des graffiti du treizième siècle prouvent qu’on y avait déjà pénétré auparavant).

 

Et voilà, le tourisme à Postojna est lancé, puisque dès 1819 la grotte est ouverte à la visite. En 1857, est ouverte la ligne de chemin de fer de Vienne à Trieste (qui, à l’époque, est encore aux mains des Habsbourg), et lors du voyage inaugural l’empereur François-Joseph fait une halte à Postojna pour visiter la grotte. La grotte est immense, et en 1872 on y crée une ligne de chemin de fer intérieure, une première mondiale pour une visite spéléologique. Il faut dire que cette immense cavité souterraine comporte vingt-sept kilomètres de galeries. En 1909, Postojna obtient le statut de ville. En 1971, le dix millionième visiteur pénètre dans la grotte. Nous sommes alors dans la Yougoslavie du maréchal Tito. En 1972, le premier tronçon d’autoroute de Yougoslavie est ouvert entre Postojna et Vrhnika (plus au nord, en allant vers Ljubljana), sur une trentaine de kilomètres. Hé oui, un pneu peut y éclater, mais cette autoroute est en parfait état et semble construite de l’année dernière. En 1984, c’est le vingt millionième visiteur qui est comptabilisé. En 1996, un visiteur illustre s’y rend, le pape Jean-Paul II. En 2003, le trente millionième touriste. L’entrée, sans le train qui est en supplément, est à 22,90€ pour les adultes, 18,30 pour les étudiants, 13,70 pour les enfants. De quoi bien remplir les caisses de la société qui exploite les lieux. J’aurais volontiers jeté un coup d’œil, mais Natacha déteste les grottes, alors vu les tarifs nous décidons d’être avares et de zapper la visite.

Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013
Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013
Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013

Vu ce qui a rendu célèbre Postojna, on n’est pas étonné de voir que ce grand bâtiment appartient à l’Union Internationale de Spéléologie (plaque bilingue français et slovène). Cet animal, sur la façade, peut surprendre. C’est un amphibien extrêmement rare qui vit dans la grotte de Postojna, nommé protée anguillard (Proteus anguinus), proche de la salamandre, mais uniquement aquatique. Adapté à une existence dans l’obscurité totale et permanente, il est aveugle quoique ses yeux soient fonctionnellement normaux, et se guide exclusivement à l’odorat, au toucher et à l’ouïe. D’autre part, sa peau n’est pas pigmentée, elle est blanche, et par là rappelle la peau humaine, ce qui le fait nommer populairement poisson humain. Autre particularité, sa nourriture –petits crabes, insectes– est rare dans les grottes, aussi est-il capable de se nourrir de ses propres tissus lorsque ce qu’il a stocké dans son foie sous forme de glycogène et de lipides est épuisé. Compte tenu que l’espérance de vie de cet animal, extrêmement longue, est de près de soixante-dix ans, certains dépassant les cent ans, des protées observés en laboratoire sont parvenus à survivre dix ans sans manger. Il est arrivé que des crues des rivières souterraines expulsent des protées des fissures de roches où ils vivent, et en les voyant dans les cours d’eau à ciel ouvert les habitants croyaient que c’étaient des bébés de dragons, d’où la conviction que des dragons, des vrais, des grands, vivaient sous le sol.

Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013

Parce qu’à l’étranger je ne reçois pas Internet sur mon smartphone, je n’ai accès à mon traducteur que lorsque je me connecte avec l’ordinateur, en rentrant le soir. La conséquence de cela, c’est que stupidement je n’ai photographié ce combattant que sous cet angle, et que visiblement le texte se prolongeait sur les autres côtés, car ce que l’on peut lire sur ma photo, sur le socle, dit “Les combattants de la liberté tombés dans…” dans quoi? Dans la lutte? Dans la Yougoslavie? Dans Postojna? Considérant le style de la statue, il est clair qu’elle ne concerne pas les événements qui ont mis fin au régime communiste et ont provoqué l’éclatement de la Yougoslavie, mais bien plutôt les événements de la Seconde Guerre Mondiale.

Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013

Ce buste est celui de Miroslav Vilhar (1818-1871), un poète, dramaturge et politicien slovène. Avant d’aller poursuivre ses études à Ljubljana, il a été élève de l’école primaire de Postojna. Il a étudié le droit à Graz, et c’est dès cette époque qu’il a commencé à publier des poèmes en allemand. Revenu dans son village de Planina, sur le territoire de la municipalité de Postojna, il prend conscience des idées nationalistes qui commencent à se répandre et qui font que dans l’immense empire austro-hongrois les populations, peu à peu, sentent que les différences de langue correspondent à des différences culturelles. Vilhar alors apprend la langue slovène et se met à l’utiliser pour ses œuvres, poèmes qu’il met lui-même en musique pour en faire des chansons. Comme journaliste, il écrit dans la plupart des revues. Marié, il a neuf enfants dont les naissances s’étalent de 1845 à 1858. Pour leur scolarisation mais aussi pour prendre part à l’action politique, il déménage avec sa famille et s’installe à Ljubljana. En 1861 il est élu député. Comme journaliste il publie des articles politiques pro-slovènes, ce qui lui vaudra une condamnation à six semaines de prison. Par la suite, il consacrera son activité créatrice à l’écriture de pièces de théâtre.

Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013
Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013
Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013
Postojna (Slovénie). Dimanche 22 septembre 2013

Pour terminer cette très brève et partielle visite de Postojna, jetons un coup d’œil à l’église. Cerkev Sv. Štefana, cela signifie Église de St-Stéphane, ou St-Étienne. Elle est, comme celles que nous avons aperçues à Ljubljana, de style baroque.

 

Si un jour nous avons l’occasion de revenir en Slovénie, par exemple pour voir Ljubljana plus longuement et de jour, il nous faudra prévoir une pause à Postojna, à laquelle nous n’aurions pas pensé sans cette panne…

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 23:55

Une halte sur notre route vers Trieste. Il est tard quand nous arrivons à Ljubljana, la capitale slovène; je crois qu’il existe un camping, mais la réception en est peut-être fermée à cette heure-ci, et puis flemme de le rechercher, flemme de nous installer pour ne passer qu’une nuit… Nous préférons passer une heure ou deux à déambuler dans les rues de la ville pour voir à quoi elle ressemble, voir comment les Slovènes passent la soirée, et puis reprendre l’autoroute et passer la nuit sur une aire de repos afin de repartir demain matin sans avoir presque rien à préparer. Après tout, c’est bien pour cela que le camping-car est équipé d’une douche chaude et de tous les équipements ménagers nécessaires. Ce que nous ne savons pas, c’est que demain matin un incident va nous bloquer le week-end, en attendant de revenir lundi à Ljubljana pour régler le problème. Mais cela je le raconterai dans mon prochain article car, en dehors d’une matinée de lundi passée dans un garage d’un quartier périphérique de la capitale, et le désir de gagner ensuite l’Italie au plus tôt, nous n’avons rien vu de plus à Ljubljana. Tenons-nous-en donc au petit tour du vendredi soir.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

D’abord, la cathédrale. Je regarde les “propriétés” de mes photos de cette ville: la première, je l’ai prise à 22h09, la dernière à 23h37. Dans cette fourchette horaire, bien évidemment, nous ne pourrons pénétrer dans aucune église. Alors, seulement l’extérieur. Construite de 1701 à 1706, la cathédrale est vouée à saint Nicolas.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Ce pont, ces immeubles anciens, tout ce cadre, c’est l’image la plus marquante qui me reste de Ljubljana, avec surtout cette belle église franciscaine de l’Annonciation. Cette construction baroque date du milieu du dix-septième siècle (1646-1660).

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Ici je n’ai pas relevé le nom de l’église. En fait, j’ai surtout été impressionné par l’effet que produisaient ces nuages pommelés qui couraient sur la lune.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Poursuivons notre petite balade dans les rues. Nous passons devant la chanoinerie dont la façade baroque peinte est, est-il dit, antérieure à 1600 (ma première photo ci-dessus). La lourde porte en bronze de ma deuxième photo clôt le palais épiscopal dont le bâtiment remonte à 1512, mais dont la façade a été reconstruite en 1778. Les atlantes qui ornent le bâtiment de ma troisième photo sont surmontés d’une inscription en latin, “Virtuti et Musis”, c’est-à-dire “au Courage et aux Muses”.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Mais l’impression (très rapide, trop rapide hélas) que peut donner une ville ne tient pas tant aux détails, style d’une façade, sculpture décorative, qu’à l’aspect global de ses rues et de ses places. C’est pourquoi j’ai pris cette photo d’une rue qui, visiblement, s’apprête à recevoir demain un marché. Je m’arrête devant une enseigne: le slovène est une langue slave, je sais qu’en russe рыба (ryba) désigne le poisson, je suppose que ribarnica, en slovène, doit vouloir dire poissonnerie. En m’approchant, je constate que l’illustration en bas-relief représente des pêcheurs tirant leur filet. Et puis, dans les villes où nous passons –cela c’est ma petite manie– j’aime bien photographier les plaques d’égout quand elles représentent les armes de la cité.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Nous l’avons vu précédemment avec plusieurs façades baroques, la ville est très ornée de sculptures. Je vais en montrer quelques-unes. Ici, sur une fontaine, c’est Hercule terrassant l’Hydre de Lerne, l’un de ses douze travaux.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Mais il y a aussi des représentations de personnages illustres parmi lesquels, bien sûr, les personnalités slovènes sont à l’honneur. Personnalités telles que France Prešeren (1800-1849), un poète romantique. Incapable d’apprécier sa poésie puisque je ne parle pas un mot de slovène, je suis réduit à voir l’extérieur de sa vie, un avocat alcoolique (il meurt d’une cirrhose du foie), ennemi de l’autoritarisme autrichien auquel est soumis son pays, qui se réjouit de la révolution de mars 1848 aboutissant à la démission de Metternich et à l’octroi d’une constitution par l’empereur Ferdinand Premier.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Autre personnalité slovène, Lili Novy (1885-1958), une poétesse lyrique, dont le buste est plaqué sur la façade de sa maison (sur ma seconde photo, on le distingue sur le montant gauche du porche). De père allemand et de mère slovène, elle a commencé à écrire en allemand, puis elle a effectué des traductions germano-slovènes de Prešeren, puis de Goethe. De son vivant, un seul recueil de ses poèmes a été publié, en 1941.

Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013
Ljubljana. Vendredi 20 septembre 2013

Autre grand slovène, qu’il est inutile de présenter tant il est célèbre, c’est Mahler. Sous le bronze qui le représente, la plaque dit seulement “Gustav Mahler, compositeur et chef d’orchestre, a vécu dans cette maison pendant la saison 1881-1882”. Je montre aussi la façade où sont fixés le bronze et la plaque.

 

Rappelons seulement que ce musicien (1860-1911) est né en Bohême dans l’Empire autrichien dans une famille juive, mais s’est fait baptiser en 1897. Refusant de renier son judaïsme tout en se rattachant au catholicisme, il a beaucoup souffert, à Vienne, de l’antisémitisme qui brûlait l’Europe en cette fin de dix-neuvième siècle et début du vingtième. C’est pourquoi il est important pour sa mémoire, je pense, d’insister sur le fait que sa conversion n’était nullement opportuniste, puisqu’il tenait à se présenter comme juif.

 

Son art créateur, très moderne, n’a pas été bien compris de son vivant, et c’est surtout comme chef d’orchestre qu’il était réputé. Mais c’est de lui que je parle le plus ici à Ljubljana, alors qu’il n’est pas slovène et qu’il n’a passé ici qu’une saison. Eh bien, quittons à présent cette ville qui m’a paru fort sympathique, et où il faudra revenir.

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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 23:55

Nous avons quitté Prague et nous nous dirigeons vers l’Italie via la Slovaquie, la Slovénie, l’Autriche, pour prendre le ferry en direction de la Grèce. L’autoroute passe près de Brno, grande ville de la République Tchèque, dans le secteur où s’est déroulée, le 2 décembre 1805, la Bataille des Trois Empereurs (France, Autriche, Russie), la célèbre bataille d’Austerlitz, grande victoire de Napoléon Premier, pour le premier anniversaire de son sacre comme empereur.

 

À moins de disposer d’une carte d’état-major, il est difficile de localiser le monument commémoratif. En pareil cas, généralement je consulte Google Earth et, où la densité des photos est grande, il y a de fortes chances que là se trouve ce que je recherche. Mais pour Austerlitz, il semble que les touristes n’aient que peu appuyé sur le déclencheur… Pour qui est intéressé par cette visite, disons que le monument se trouve un peu au sud du village de Prace, au sud-est de Brno. Et si l’on dispose d’un GPS, l’accès du parking se trouve précisément à N49°07’37,92” et E16°45’40,46”.

Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013

L’empire d’Autriche, gouverné par les Habsbourg, régnait sur ce lieu. Aujourd’hui, pas question de prendre parti pour l’un ou pour l’autre des trois empereurs, ce monument est élevé à la mémoire des soldats morts sur ce champ de bataille, quelle que soit leur nationalité ou la nation pour laquelle ils se battaient.

Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013

Des plaques plurilingues le disent en français, en tchèque, en allemand, en russe. Sur la façade, on lit “En mémoire des guerriers autrichiens, russes et français morts dans la bataille d’Austerlitz le 2 décembre 1805”. Au-dessus, sur chacun des côtés de la colonne qui s’élève sur un plan quadrangulaire, une plaque de bronze dit, dans ces mêmes langues “Pardonnez-leur, ô Dieu de miséricorde! Seigneur Jésus plein de bonté donnez-leur le repos éternel”. Comme on peut le constater, ce monument n’a rien de belliqueux, et l’on reproche davantage aux soldats de s’être entretués que d’avoir soutenu le parti de tel ou tel pays. En fait, c’est le Père Alois Slovák, un prêtre catholique, qui est à l’origine de ce “tumulus de la paix”.

Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013

À chacun des angles, se dresse un soldat appuyé sur son bouclier. Il y avait trois armées, et il y a quatre angles… Sur les boucliers, en conséquence, on lit les quatre pays suivants: Russie, France, Moravie, Autriche. Au sein de la République Tchèque, Prague est en Bohême, mais Brno et ici Austerlitz sont dans une autre province, la Moravie.

Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013

Confirmant l’intention de deuil exprimée par ce grand monument, sur la façade une porte est encadrée de deux belles statues de pleureuses. La porte était fermée. J’ignore, d’une part, ce qu’il y a à l’intérieur et s’il y a quelque chose à visiter (peut-être est-ce un musée?), et d’autre part dans l’affirmative quels sont les jours et heures de visite. Nous sommes arrivés fort tard, il était près de 19 heures, et nous ne faisons que passer, je ne pourrai en dire ou en montrer plus…

Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013

Voici le champ de bataille d’Austerlitz, 12 kilomètres sur 8. Nous sommes sur une butte, et le terrain autour de nous, un peu boisé, était nu à l’époque, offrant un excellent champ visuel. C’est pourquoi notre butte avait été choisie par l’empereur d’Autriche François II et le tsar de Russie Alexandre Ier pour observer et diriger les combats. Sur Google Earth, je promène ma souris: la butte culmine à 324 mètres au-dessus du niveau de la mer, et autour on descend très vite à 200 ou même à 190 mètres.

 

Les mouvements des troupes ont débuté en pleine nuit, mais c’est vers 7 heures que commencent les affrontements les plus violents. En ce qui concerne cette butte où nous sommes, c’est à 11 heures qu’elle change de mains. Les manœuvres dans le brouillard épais du petit matin avaient causé des erreurs d’orientation, et quand soudain le brouillard se dissipe et que dans l’air froid de ce décembre continental le soleil est soudain resplendissant, alors –raconte Tolstoï dans Guerre et paix– “Napoléon, comme s’il n’avait attendu que ce moment, déganta une de ses belles mains blanches, fit de son gant un geste aux maréchaux et donna l’ordre d’engager la bataille. Les maréchaux et leurs aides de camp galopèrent dans différentes directions et, au bout de quelques minutes, les forces principales de l’armée française se portèrent rapidement vers le plateau de Pratzen que les troupes russes abandonnaient de plus en plus pour gagner vers la gauche le ravin”. C’est le fameux “soleil d’Austerlitz”.

 

La bataille a duré neuf heures. Elle opposait les 73200 soldats de Napoléon aux 86000 soldats de la coalition. Un drapeau français est tombé aux mains de l’ennemi, tandis que l’ennemi en perdait 45. Napoléon a perdu 1537 morts et 6943 blessés, les deux autres empereurs ont perdu 4000 morts et 12000 blessés. En outre, 11453 soldats de la coalition ont été faits prisonniers et emmenés en France. Sur le plan militaire, c’est une admirable victoire. Sur le plan humain, ce sont plus de 5500 morts de mort violente, ce sont 19000 blessés dont beaucoup vont mourir de leurs blessures (mais on ne connaît pas leur suivi médical), dont beaucoup d’autres resteront estropiés à vie. Cela relativise tristement la victoire.

Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013
Austerlitz (Brno). Jeudi 19 septembre 2013

Même à cette heure relativement tardive, et en ce lieu qui n’a pas l’air d’attirer des foules de touristes en cette arrière-saison, il y a deux soldats en uniforme de l’époque, armés d’un fusil et, pour la couleur locale, de temps à autre ils tirent une cartouche (à blanc) contenant, visiblement, un fumigène. Mais peut-être l’uniforme et le fusil ne sont-ils là que pour donner un cachet folklorique anodin, habillant en réalité des policiers chargés de surveiller l’endroit pour s’assurer que des fanatiques d’un bord ou de l’autre ne viennent causer des déprédations ou taguer le monument. Simple supposition de ma part.

 

Devant ce haut lieu qui a marqué l’histoire (le premier ministre anglais, William Pitt, a fait détacher de son mur une carte de l’Europe, disant que désormais on pouvait la garder roulée et remisée pour dix ans), et aussi qui a fait tant de victimes, on ne peut qu’être ému et impressionné.

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 23:55
Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013
Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Cap au sud, vers le quartier de Prague nommé Vyšehrad. C’est comme une ville forte retranchée derrière sa porte. Et l’atmosphère y est très différente de celle que l’on ressent dans le centre, elle est très provinciale. On voit sur mes photos que le pavé est luisant, le temps est maussade aujourd’hui, mais cela ne retire rien au charme du quartier.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Fixé sur l’angle d’un mur, je m’arrête devant ce buste de la reine Élisabeth de Bohême (1292-1330), dont sur la base le nom apparaît en tchèque, Eliška. Elle est la fille du roi de Bohême Wenceslas II. Son père meurt, son frère lui succède. Mais il est assassiné, et n’a pas de descendance. Élisabeth a une sœur aînée, Anne, et c’est sur elle, et sur son mari Henri de Goritz, duc de Carinthie, que tombe la succession au trône. Mais quelques années plus tard, en 1310, l’empereur Henri VII fait élire à la place, sur le trône de Bohême, son fils Jean, âgé de quatorze ans. Difficile à admettre pour la famille de Bohême, difficile également de lutter d’égal à égal avec l’empereur. Aussi est-il décidé qu’Élisabeth –âgée de dix-huit ans– épouserait Jean, le fils de l’empereur, et que le couple remplacerait Henri et Anne sur le trône de Bohême, qui ainsi n’échappe pas à la famille. Ils sont couronnés en 1311. Parmi les sept enfants du couple, le troisième, qui est l’aîné des fils, sera l’empereur Charles IV qu’ici à Prague nous connaissons bien.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Passons devant la statue de saint Wenceslas, ou Venceslas, ou en tchèque Václav. Je ne m’étendrai pas ici sur sa biographie, puisque, devant sa représentation sur le pont Charles, je l’ai longuement détaillée dans un précédent article. Mais il est essentiel aujourd’hui de saluer le saint patron du pays, que ce soit le royaume de Bohême ou la République Tchèque.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Un grand monument de Vyšehrad, c’est la collégiale Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Il y a eu en cet endroit plusieurs églises successives. D’abord, quand a été créé le chapitre indépendant, en 1070, sous le premier roi tchèque, Vratislav Premier. C’était une basilique à trois nefs de 53 mètres sur 17. L’empereur Charles IV décida, en 1369, de la reconstruire en style gothique, mais alors sa longueur passa à 110 mètres, ce qui en faisait le plus grand édifice de la Prague d’avant l’époque de Jan Hus. Dans mon article Promenades dans Prague, devant le monument élevé à sa mémoire j’ai raconté sa vie, sa doctrine, sa mort sur le bûcher. Il convient maintenant de voir ce qui s’est passé par la suite.

 

Prague, et même en général la Bohême, prennent Jan Hus, martyr de ses idées et de sa foi, pour leur emblème, et prennent parti contre le pape. Le pape veut alors les exterminer purement et simplement. C’est là que se situe la “défenestration de Prague”, dont parlent (ou parlaient de mon temps) les manuels scolaires: les Pragois envahissent l’hôtel de ville et passent les administrateurs catholiques par les fenêtres. C’est le premier acte d’une vraie guerre, qui va opposer les armées de plusieurs pays fidèles au pape à l’armée des rebelles hussites. Pour mettre fin à cette guerre, c’est le pape qui va accepter quelques concessions aux révoltés partisans des doctrines de Jan Hus. Si je parle de ces événements ici, c’est parce que le premier novembre 1420 les hussites ont détruit l’église. Elle a été reconstruite après la fin des guerres hussites, mais une nouvelle reconstruction, en style baroque, intervient entre 1723 et 1729. Et enfin, l’église actuelle a été reconstruite de 1885 à 1903.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Sur la façade ont été fixées ces deux plaques. En effet, en 2003 le pape Jean-Paul II a élevé l’église au rang de basilique papale mineure.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Nous avons pu visiter l’église, mais nous sommes restés jusqu’à ce que l’on ferme le portail, afin que je puisse le photographier. Il est en effet très original.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Quant à ce beau tympan néo-gothique en bas-relief, on y voit sur le registre supérieur le Christ en majesté entouré des douze apôtres, et sur le registre inférieur l’archange saint Michel sépare à sa droite les élus et à sa gauche les damnés.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

À l’intérieur l’église n’est pas particulièrement imposante par ses dimensions, mais elle est toute revêtue de fresques.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013
Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013
Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Et puis il y a les vitraux, qui sans être exceptionnels sont assez beaux. Sur mes photos, le premier représente saint Clément et saint Léon, le second saint Jean Népomucène et sainte Agnès, et le troisième Jésus au temple. Sur ce dernier sujet, je cite le chapitre 2 de saint Luc:

“Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Lorsqu'il eut 12 ans, ils y montèrent avec lui comme c'était la coutume pour cette fête. Puis, quand la fête fut terminée, ils repartirent, mais l'enfant Jésus resta à Jérusalem sans que sa mère et Joseph s'en aperçoivent. Croyant qu'il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, tout en le cherchant parmi leurs parents et leurs connaissances. Mais ils ne le trouvèrent pas et ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres; il les écoutait et les interrogeait. Tous ceux qui l'entendaient étaient stupéfaits de son intelligence et de ses réponses. Quand ses parents le virent, ils furent frappés d'étonnement, et sa mère lui dit: «Mon enfant, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous? Ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.» Il leur dit: «Pourquoi me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père?» Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait”.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Une Pietà. En général, je n’aime pas tellement ce type de représentation. Je montre celle-ci parce qu’elle est, je trouve, particulièrement réaliste. Et cela me rappelle un souvenir d’enfance. Nous étions en vacances, et nous avons fait une étape en Catalogne, à Cadaqués je crois. C’était en 1955, j’avais tout juste onze ans. Pas de chambre d’hôtel. On nous indique une maison où l’on peut nous louer des chambres. J’ai dormi dans une pièce où une Pietà très réaliste, de taille humaine, vêtue de vrai velours noir, était éclairée en permanence par un petit lumignon. Cela m’a suffisamment impressionné pour que je m’en souvienne de nombreuses dizaines d’années plus tard. Même si l’on est très pieux, a-t-on vraiment besoin de ce genre de statue dans sa maison? Dans une chambre à coucher?

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

La chaire est toute sculptée d’anges et d’évêques en haut-relief. Là encore, je ne suis pas sûr que ce soit du grand art, mais c’est extrêmement décoratif.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Derrière sa vitre, cette Vierge de plâtre n’a vraiment rien d’exceptionnel. Si je la montre, c’est plutôt pour ce qu’elle représente. C’est expliqué par un texte en tchèque et –heureusement pour moi– en espagnol. C’est l’ambassadrice de la République orientale d’Uruguay en République Tchèque, Diana Espino de Papantonakis (le dernier nom est celui du mari, et ça sonne très grec) qui a demandé à Monseigneur Dominik Duka, archevêque de Prague, de placer sur cet autel cette statue qui représente la “Vierge des Trente-trois”, patronne de l’Uruguay, à l’occasion des deux cents ans du processus d’émancipation orientale. C’était en 2011.

 

Cela demande peut-être quelques mots d’explication. D’abord, le mot “oriental” revient deux fois au sujet de l’Uruguay, et cela peut paraître bizarre. En réalité, en 1816 les troupes portugaises du Brésil se sont emparées de l’Uruguay qui était donc passé de la domination espagnole à la domination portugaise au sein de la colonie du Brésil, et constituait la “province orientale” du Brésil. Ensuite la date. Là, j’ai quelques difficultés. Deux cents ans avant 2011, cela fait 1811, il n’est pas nécessaire d’être un génie en arithmétique pour le calculer. Or à ma connaissance le processus d’émancipation est un peu plus tardif. En 1824, le Brésil acquiert son indépendance, et l’Uruguay en fait encore partie. Juan Antonio Lavalleja avait combattu les Brésiliens de 1816 à 1820, et avec des compagnons (le groupe des “Trente-trois Orientaux”), il quitte son exil argentin pour aller débarquer en Uruguay et y planter le drapeau national. Dès 1825, avec l’aide des Uruguayens, les trente-trois parviennent à chasser les Brésiliens du petit secteur où ils ont débarqué, et ils fondent la ville de Florida. Là, devant une statue de la Vierge de Lujan del Pintado (cette statue originale est en bois), les Trente-trois lui présentent leurs drapeaux, et lui promettent “la liberté ou la mort”. Les hostilités continuent mais enfin, en 1828, l’Uruguay est reconnu comme un état indépendant. C’est en 1962 que la “Vierge des Trente-trois” est proclamée patronne de l’Uruguay; en 1988, le pape Jean-Paul II en visite en Uruguay a élevé la cathédrale de Florida au rang de basilique mineure. Cela explique ce que signifie cette statue de la Vierge, mais pas pourquoi sa copie est placée ici à Prague, ni pourquoi cela s’est fait en 2011.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Cette chapelle est très richement décorée. Je montre ici l’autel néogothique des saints patrons, daté 1910. On y voit entre autres Cyrille et Méthode, Venceslas, Ludmila, Guy, Jean Népomucène. Autant de saints dont j’ai eu l’occasion de parler dans l’un ou l’autre de mes articles précédents sur Prague.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Cette statue généreusement fleurie, je suppose qu’elle représente la Vierge, quoiqu’elle ne porte pas d’auréole et qu’elle soit dans une position très peu conventionnelle, toute songeuse et les mains croisées. En tous cas, même si ce n’est pas une œuvre impérissable, elle me plaît parce que je la trouve merveilleusement humaine et touchante.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Tout à l’heure, j’ai dit que l’église était intégralement peinte, et je n’en ai rien montré. Alors, avant de sortir, j’ajoute cette photo de la voûte.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Tout près de l’église se trouve le cimetière. Plusieurs célébrités y sont enterrées. Je n’ai pas l’intention, ici, de faire un catalogue de tombes, mais je m’arrête devant celle-ci. Neruda, comme Pablo, le poète chilien. Ce nom espagnol serait-il la clé pour comprendre la Vierge uruguayenne à Prague? Y aurait-il dans cette ville une importante colonie uruguayenne, dont par conséquent les noms pourraient avoir une consonance espagnole? Car si, en Uruguay comme en Argentine, une grande partie de la population a ses racines en Italie, c’est quand même l’Espagne qui a donné au pays ses premiers colons et la base de la population une fois les Indiens repoussés et soumis.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Devant ce labyrinthe peint au sol, l’inscription dit “Ce dessin est une copie du motif de la cathédrale de Chartres, son diamètre est de 14,8 m. Année 1997”. Oui, en effet, ce labyrinthe mystérieux existe bien au sol de la nef, dans la cathédrale de Chartres. Qui l’a reproduit ici, et pourquoi, cela n’est pas dit. Mais il est très clairement visible depuis les satellites, car je l’ai recherché sur Google Earth, et je l’ai en effet parfaitement vu. Si un lecteur souhaite le voir, qu’il demande la position 50°03’55,25” Nord, et 14°25’01,29” Est.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

En repartant, nous passons devant un bâtiment qui, à première vue, n’a pas grand-chose pour nous arrêter. Mais des reliefs, et des explications, retiennent notre attention. Avant de mettre le point final au présent article, encore deux mots au sujet deux messieurs ci-dessous représentés.

Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013
Vyšehrad (à Prague). Mercredi 18 septembre 2013

Le professeur Rudolf Jedlička (1869-1926) est un célèbre médecin et chirurgien tchèque, professeur d’université, directeur du sanatorium de Prague, qui a introduit en Bohême les techniques de la radiologie et de la radiographie. C’est grâce à lui qu’est né le premier institut tchèque pour enfants déficients physiques.

 

Sur ma seconde photo, František Bakule (1877-1957) est un professeur qui a toute sa vie œuvré par amour des enfants. Grand chercheur en pédagogie et réformateur, il a été le premier directeur de l’institut de Rudolf Jedlička, choisi dès avant l’ouverture pour participer à la création de l’école. Ainsi, il a pu adapter la pédagogie aux besoins des enfants handicapés, utilisant en précurseur l’ergothérapie, les arts et la musique. Mais ce n’est pas cela qui l’a le plus fait connaître: après avoir quitté l’institut Jedlička en 1919, il crée une chorale d’enfants, Bakulovi Zpěváčci, c’est-à-dire Chorale Bakule, connue du monde entier et qui va chanter au Carnegie Hall de New-York, en France, en Allemagne, etc.

 

Encore une fois, nous avons manqué de temps, parce que le quartier de Vyšehrad, on le voit, recèle bien des choses intéressantes…

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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 23:55

La présence de Juifs à Prague est attestée dès un lointain passé. En 965 Ibrahim ibn Jacob, un voyageur juif espagnol de passage à Prague, note que “les Russes et les Slaves y viennent de leurs villes royales avec leurs biens. Et les musulmans, les juifs et les Turcs y arrivent aussi depuis le pays des Turcs avec des marchandises et des monnaies”. Il ne semble pas qu’il y ait eu de phénomènes de rejet, jusqu’à ce que le pape Urbain II prêche à Clermont-Ferrand, en 1095, la Première Croisade. Certains se demandent pourquoi aller combattre des infidèles musulmans tout là-bas au Moyen-Orient quand on a là, sous la main, d’autres infidèles, qu’en outre on rend responsables de la mort du Christ. Par ailleurs, bien des chevaliers se sont endettés auprès de prêteurs juifs (le christianisme interdisait de s’enrichir en faisant fructifier l’argent) et trouvent ingénieux de se libérer de leurs dettes en débarrassant la chrétienté de ces infidèles. Interviennent alors quelques pogroms, quelques confessions forcées. Soběslav II, roi de Bohême de 1173 à 1179, accorde à Prague en 1174 une charte qui garantit aux Juifs la liberté de circulation et de commerce, mais à partir de 1215, à la suite du quatrième concile de Trente, le concile de Latran, ils ne sont plus autorisés à exercer une autre activité que celle de l’usure, ils n’ont plus le droit de posséder des terres, ils sont parqués dans des quartiers réservés que l’on n’appelle pas encore ghettos… mais qui en sont. Trente ans plus tard, toutefois, par les “statuta Judæorum” Přemysl Ottokar II, roi de Bohême de 1253 à 1278, restaurera l’autorisation de pratiquer leur culte et, surtout, en fera des biens du souverain. A priori, on pourrait juger cela dégradant, mais dans les faits cela signifie que quiconque s’attaque à l’un d’entre eux s’attaque aux biens du souverain, au trésor royal, c’est donc une puissante protection.

 

Ces protections ne suffisent pourtant pas, même après confirmation par l’empereur Charles IV, et il y a encore des persécutions, jusqu’à un terrible pogrom le jour de Pâques 1389, qui cette année-là correspond aux derniers jours de la Pâque juive, la Pessah. On accuse les Juifs d’avoir profané des hosties, la foule se déchaîne contre eux, des prêtres catholiques soutiennent les agresseurs, des milliers de Juifs sont massacrés. Par la suite, la communauté juive connaît des hauts (pas bien hauts cependant) et des bas, jusqu’à ce qu’en 1541 l’empereur Ferdinand Premier de Habsbourg signe le décret de leur expulsion de Prague, sauf pour ceux qui sont assez riches pour acheter cher le droit de rester, ou de revenir. Mais en 1551, il est précisé qu’ils devront vivre dans le ghetto et “porter un signe distinctif qui permettra de les distinguer des chrétiens”. Changement de souverain, changement de politique, en 1567 l’empereur Maximilien II promulgue un décret autorisant les Juifs de Prague à y résider et à circuler librement, et à pratiquer le commerce. Dans cette atmosphère libérale, de nombreux Juifs se distinguent: Daniel Gans (mathématicien), Marcus Mordechaï ben Samuel Meisl (philanthrope, maire du quartier juif), le Rabbi Jehuda Löw ben Becalel, dit le Maharal (créateur du légendaire Golem), etc. Lors de la révolte des États protestants de Bohême en 1618, le comportement des Juifs fidèles au souverain leur vaut, après la bataille de la Montagne Blanche (dont j’ai parlé dans mon précédent article au sujet des églises de Prague), d’être décorés. Cela ne fait pas disparaître l’antisémitisme, il y a encore des violences, mais au moins elles ne sont plus le fait du pouvoir. Avec douze mille Juifs, Prague devient la plus grande ville juive dans un pays chrétien. Arrive l’empereur Charles VI, qui fixe un numerus clausus pour les familles juives dans tout le pays, et interdit que plus d’un fils par famille juive se marie et procrée. Sa fille l’impératrice Marie-Thérèse, par un décret de 1744 leur donne un an pour quitter Prague, ce qui les fait s’installer à la périphérie de la ville; elle décide alors qu’ils doivent quitter tout pays de langue tchèque. Ils seront autorisés à revenir en 1748 à condition de payer très cher leur droit de résidence et à vivre dans le ghetto qui est dans un état épouvantable. Toujours ce mouvement de balancier en politique, en 1781 l’empereur Joseph II promulgue un édit de tolérance leur donnant presque tous les droits des autres citoyens, y compris pour l’enseignement secondaire et supérieur.

 

Le sentiment antisémite n’a pas disparu avec ces décisions politiques, et la progression du nationalisme tchèque, de l’indépendantisme, tend à faire repousser tous ceux qui sont ressentis comme étrangers, c’est-à-dire non tchèques “de souche”. Dans mon article Le château de Prague (Hradčany) daté du 17 septembre 2013, au sujet de Masaryk je parle de cette affaire Hilsner, ce Juif accusé de meurtre rituel sur la personne d’une jeune fille en 1899, alors qu’en 1969 sur son lit de mort, le propre frère de la victime avouera en avoir été l’assassin. Au début du vingtième siècle, pour raisons sanitaires on rase le vieux ghetto insalubre. Nous arrivons maintenant à la pire période, qui s’ouvre avec les accords de Munich en 1938: dans les Sudètes moraves, vit une forte minorité d’Allemands, et Hitler annexe les Sudètes. Les Juifs, connaissant les méthodes antisémites d’Hitler en Allemagne, s’enfuient. En 1939, encouragé par ses premiers succès, Hitler occupe toute la Bohême-Moravie où vivent cent dix-huit mille Juifs auxquels s’appliquent immédiatement les lois raciales (aucun emploi public, saisie des biens et des entreprises, etc.). En 1940 le port de l’étoile jaune est imposé, en 1941 commencent les convois qui se dirigent vers les camps de concentration de Pologne, menant des milliers de Juifs vers la solution finale. La ville de Terezin, dans le nord, est d’abord évacuée de ses habitants, avant d’être transformée en immense ghetto par où transitent pour quelque temps les Juifs qui doivent être envoyés dans les camps d’extermination. Sur les quatre-vingt-neuf mille Juifs de Bohême-Moravie déportés, seuls environ neuf mille reviendront. À la fin de la guerre, des milliers de Juifs réfugiés affluent à Prague, mais devant le régime communiste et avec la création d’Israël dix-neuf mille d’entre eux repartent vers ce pays nouvellement créé. Quand, en 1968, les chars russes entrent dans Prague et écrasent l’insurrection, de nouveau quinze mille Juifs s’enfuient en Israël. La fin de l’ère communiste laisse plus de liberté à ceux qui restent, mais ils ne sont plus guère que mille deux cents à Prague, et six mille pour toute la République Tchèque.

 

En souvenir de l’époque où Joseph II a accordé aux Juifs de Prague la pleine citoyenneté et la liberté de pratiquer leur religion, le quartier juif de Prague, que nous allons voir ici, a été nommé Josefov. Au milieu des atrocités qu’ils commettaient, les Nazis ont voulu ajouter la honte de faire de Prague un “Musée de la race disparue”. Et ce geste honteux s’est transformé en chance pour la sauvegarde d’une partie du patrimoine juif. En effet, dans d’autres villes, tant de synagogues ont été détruites, tant de cimetières juifs ont été retournés, les pierres tombales utilisées pour faire des chaussées, mais ici nous allons voir des vestiges de la vie juive du passé.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

C’est sous le règne du roi de Bohême Přemysl Ottokar II que, succédant à une synagogue du onzième siècle, est construite la synagogue Vieille-Nouvelle en style gothique, tout premier bâtiment de ce style à Prague. Elle est achevée en 1230 et a subi en 1883 une profonde restauration. Dans cette synagogue comme dans les autres, la photo n’est pas autorisée, ce qui fait que si je me suis longuement étendu plus haut sur les aspects historiques, en revanche ici je serai très bref.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

À présent, voici la synagogue Pinkas construite par Aaron Meshullam Horowitz en 1535. Le régime communiste qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale ne s’est pas montré bien favorable aux Juifs, néanmoins cette synagogue a pu devenir un mémorial de la Shoah, dont les murs portent les noms de toutes les victimes tchécoslovaques des Nazis. En 1968, les fondations de la synagogue ont été envahies par la nappe phréatique, causant un risque d’effondrement. Le régime a pu manifester son antisémitisme en bloquant les travaux nécessaires, mais dès que possible, en 1990, on a procédé à l’imperméabilisation de la structure. Les travaux ont permis de mettre au jour un puits et un bain rituel situés sous le bâtiment.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Juste à côté de la synagogue Pinkas se trouve le vieux cimetière juif, qui a été en usage de 1478 à 1786 et qui a été définitivement fermé en 1890. Dans certaines parties, les stèles marquant les tombes sont plus ou moins alignées, mais à beaucoup d’autres endroits elles sont toutes tassées les unes contre les autres dans un indescriptible enchevêtrement. Dans les cimetières chrétiens, il arrive que l’on procède à des exhumations, et que les ossements soient rassemblés dans des ossuaires, mais la religion juive interdit de telles pratiques, et les Juifs étant pendant des siècles cantonnés dans ce quartier, pour y vivre comme pour y être enterré, on a ainsi abouti à cet entassement, les tombes étant souvent superposées sur plusieurs niveaux.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Certaines stèles ont, au cours du temps, été renversées, déplacées. Lorsque l’on ne savait plus où pouvait bien être la tombe correspondante, la stèle a été appuyée ici, contre le mur.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Mais certaines tombes sont bien individualisées, et leur stèle est encore en bon état. Puisque, tout à l’heure, j’ai parlé du célèbre rabbin Löw, “le Maharal de Prague”, mort en 1609, il me faut aussi montrer ici sa tombe marquée par une plaque métallique (deuxième et troisième photos ci-dessus). Son œuvre religieuse est immense et essentielle, il a notamment renouvelé l’enseignement de la Torah. Mais il s’est aussi attaché aux sciences en entretenant des liens étroits avec le mathématicien Daniel Gans et avec l’astronome Tycho Brahe.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

En se promenant dans le quartier du Josefov, on tombe par exemple sur ce grand immeuble près du portail duquel il est affiché qu’il s’agit du Grand Rabbinat de Prague.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Poursuivons notre visite du quartier juif. Cette grande synagogue, de style clairement mauresque, est la synagogue espagnole. À l’origine, s’élevait ici la synagogue Vieille-École, la plus ancienne de Prague, qui a été abattue en 1867 et la construction de celle que nous voyons aujourd’hui a commencé dès 1868. Ce n’est qu’au vingtième siècle, au vu de son aspect, que l’on s’est mis à l’appeler synagogue espagnole. Les Juifs sépharades chassés d’Espagne par Isabelle la Catholique en 1492-1493 n’ont rien à voir dans cette appellation.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Je disais que le vieux cimetière juif a été définitivement fermé en 1890. C’est cette année-là qu’a été ouvert, loin du centre-ville, un nouveau cimetière juif. Sur le mur de clôture ont été fixées des plaques commémoratives des victimes de la Shoah, les unes en souvenir de personnalités individuelles, les autres collectives, comme celle de ma troisième photo qui concerne les artistes torturés à mort par les Nazis.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

À la différence des cimetières chrétiens, ce cimetière est noyé dans la verdure, le lierre recouvre tombes et allées. J’avais déjà visité ce cimetière en 1993, des écureuils étaient venus gambader à mes pieds. Je n’en ai pas vu aujourd’hui, mais la nature est toujours aussi présente dans ce “jardin des morts”. Selon Wikipédia, il y aurait à ce jour vingt-cinq mille défunts enterrés ici, le quart de la capacité du cimetière.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Au passage, je suis tombé en arrêt devant cette tombe au nom de Kafka. Lui, Vilém (1862-1922), lieutenant-colonel, ne peut être confondu avec Franz (1883-1924). Mais Julie, c’est le nom de la mère de “notre” Kafka. Toutefois, ses dates (1856-1934) ne correspondent pas du tout avec celles de cette stèle (1860-1938), sans compter que la stèle sur la tombe de Franz indique que sa mère a été enterrée avec lui. Alors, quel est le lien de parenté? Je l’ignore.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

C’est bien évidemment un pèlerinage sur la tombe du grand écrivain qui est le motif de notre visite de ce cimetière. Lors de notre passage dans ce secteur du cimetière, nous n’avons pas croisé âme qui vive, mais il est clair que de nombreux admirateurs de Franz Kafka sont venus ici, à en juger par le nombre de piécettes et de petits cailloux déposés sur sa tombe.

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