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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 23:55

Un tout petit article aujourd’hui, parce que le site archéologique dont je voudrais parler ne recèle que bien peu de pierres l’une sur l’autre. Néanmoins, je ne peux le passer sous silence. On se rappelle que deux dieux se disputaient pour être les patrons d’Athènes et de l’Attique, Poséidon qui avait proposé de donner le cheval aux Athéniens (qui ne s’appelaient pas encore Athéniens), et Athéna qui avait proposé de leur donner l’olivier. Ils ont choisi Athéna et l’olivier, d’où le nom d’Athènes et le nom d’Athénien. D’ailleurs, en grec, la ville et la déesse s’appellent toutes deux Athina, la seule différence étant la place de l’accent tonique, Αθήνα pour la ville et Αθηνά pour la déesse. Nous Français pour qui l’accent tonique est toujours sur la dernière syllabe devons bien faire attention quand nous essayons de parler grec, il arrive souvent que le sens de la phrase change pour un simple déplacement de l’accent!

 

Bref, laissons un peu la linguistique et revenons à nos moutons. Au cap Sounion, l’extrême pointe sud de la péninsule de l’Attique, surplombant la mer se dresse le splendide temple de Poséidon qui attire tous les touristes, désireux d’y admirer le célèbre coucher de soleil. Mais l’Attique appartient à Athéna, et elle aussi avait son sanctuaire au cap Sounion où elle était honorée sous le nom d'Athéna Sounias. D’ailleurs, il arrive de temps à autre que des dodécathéistes (fidèles qui croient aux douze dieux de l’Olympe) viennent y prier en groupe, parfois aussi de jeunes mariés viennent s’y consacrer à la déesse dans une vraie cérémonie. Voilà pourquoi, même si les ruines sont bien pauvres, je me devais de leur consacrer un article.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Pour nous rendre au cap Sounion, pour une fois nous prenons le chemin des écoliers parce que nous ne sommes pas pressés. Au lieu de l’autoroute qui relie Athènes à l’aéroport, puis la grand-route qui va à Lavrio et continue au-delà vers le cap, nous avons suivi la côte ouest de l’Attique, par la petite route qui longe la mer sur la falaise. Elle s’appelle la route Apollon, et vaut vraiment le coup d’œil.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014
Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Vers la fin du trajet, cette route Apollon offre un excellent point de vue sur le grand temple de Poséidon au sommet du cap. La mer, aujourd’hui, est calme, mais je pense qu’il doit être impressionnant de la voir battre le roc sous les pieds du temple dédié au dieu de la mer.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Voilà, nous sommes arrivés. C’est sur la colline de l’autre côté de la route d’accès au temple de Poséidon que se situe le sanctuaire d’Athéna. Elle avait une belle vue sur le temple de son rival.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Le site, peu lisible, n’attire guère les touristes, aussi peu de chose est-il fait à leur intention. C’est à l’entrée du sanctuaire de Poséidon qu’un texte indique son existence, et un bien petit panneau sur la route signale de quel côté il se trouve. Sur place, rien. Devant ces pierres blanches et roses, par exemple, il serait souhaitable de dire au (très rare) visiteur s’il s’agit de l’autel du temple. Le bref texte du sanctuaire de Poséidon dit en effet qu’il y avait un autel… Peut-être, quand ils viennent s’adresser à la déesse, les dodécathéistes le savent-ils, mais aujourd’hui il n’y avait personne à qui poser la question.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014
Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

De même, devant cette base de colonne, je peux supposer que là se trouvait un temple: sur ma photo où l’on voit le temple de Poséidon au loin, on remarque ces bases de colonnes alignées sur deux rangs. Quant à cette pierre percée d’un grand trou rond…

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014
Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Quels qu’ils aient été, il y avait sur cette colline deux bâtiments au moins qui ont laissé leurs traces. Ce sobnt les deux temples auxquels fait allusion le texte du sanctuaire de Poséidon. Il dit que le sanctuaire d’Athéna (je traduis): “a été construit près d’un autre antérieur, de forme vaguement circulaire, dédié à une divinité mâle. Deux temples ont été dédiés à Athéna, un petit temple dorique rectangulaire du début du sixième siècle avant Jésus-Christ qui a été détruit par les Perses [donc en 480 avant Jésus-Christ], et un temple ionique, plus grand et plus tardif avec un autel sur son flanc sud”. Et dans mon cher Guide Vert Michelin, Bibendum n’en dit pas un mot et l’ignore complètement.

 

Il m’a fallu bien des recherches pour en savoir un peu plus. Ma première photo ci-dessus représente les bases du temple ionique d’Athéna (16,40 mètres sur 11,60), sur deux côtés duquel courait un péribole, c’est-à-dire un mur d’enceinte. Le sanctuaire comportait aussi un petit temple, celui de ma seconde photo ci-dessus. Il est du sixième siècle et mesure 6,80 mètres sur 4,96. Il n’en reste que des murs bien bas, et le bloc de marbre gris d’Éleusis qui servait de base à la statue de culte. Ce ne sont pas les Athéniens qui l’ont construit, il a été dédié par les habitants de Sounion, et au milieu du cinquième siècle, une trentaine d’années après sa destruction par les Perses, l’autre temple a été construit à côté de ses ruines, d’une superficie à peu près double.

 

Dans l’enceinte du temple classique, les archéologues ont découvert un fossé à une quinzaine de mètres de profondeur, menant par quelques marches à une cave où avaient été entassées de vieilles offrandes votives faites à la déesse, depuis des épées de fer du neuvième siècle jusqu’à des statuettes du cinquième siècle, en passant par des poteries corinthiennes et rhodiennes des septième et sixième siècles. Lors de la construction de ce temple classique, toutes ces anciennes offrandes ont été enterrées ici et le sol a été nivelé.

 

Plus tard, au tournant de l’ère chrétienne, du temps de l’empereur Auguste, quand ce temple et quelques autres ont commencé à être désaffectés et endommagés, on les a démontés pour en transporter les éléments intéressants sur l’Acropole d’Athènes.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Il a existé aussi une enceinte elliptique faite de pierre locale rouge non taillée. Là était le sanctuaire de Phrontis, et on dit que sa tombe s’y trouvait. Mais qui était cette Phrontis dont on n’entend jamais parler? Eh bien on connaît la légende de Phrixos et Hellè (voir, par exemple, mon article du présent blog Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013) qui, pour échapper au sacrifice, ont enfourché un bélier à la toison d’or donné par le dieu Hermès. Hellè, en route, est tombée à la mer et s'est noyée, mais Phrixos est arrivé en Colchide chez le roi Aiétès qui l’a accueilli et lui a donné sa fille Chalciopè en mariage. La quête de la toison d’or du bélier sera le motif de l’expédition des Argonautes, tandis que Phrixos et Chalciopè mettent au monde plusieurs enfants, Argos, Mélas, Phrontis et Cytissoros. La voilà, notre Phrontis! Phrixos restera en Colchide, mais ses enfants rentreront à Orchomène (très bientôt, je vais publier un article intitulé Arachova, Chéronée, Orchomène. Lundi 24 mars 2014) et y récupéreront leurs droits. Orchomène est encore en Béotie, mais on n’est plus très loin de l’Attique. Je ne sais comment ni pourquoi on trouve sa tombe au cap Sounion.

Athéna au cap Sounion. Mercredi 19 mars 2014

Ce jeune homme se couronnant lui-même provient du temple d’Athéna. C’était le 8 mars 2011 au musée archéologique national d’Athènes que je l’avais photographié, mais comme je crois bien ne jamais l’avoir publié, c’est l’occasion, d’autant plus que je suis frustré parce que cette visite est, je m’en rends compte en rédigeant, bien pauvre… Mais nous sommes heureux d’avoir vu ces beaux paysages et de ne pas avoir manqué de rendre l’hommage de notre visite à la grande Athéna.

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Published by Thierry Jamard
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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 23:55

Oropos, tout au nord de l’Attique, face à l’île d’Eubée, s'est développé en tant que port d'où les Athéniens commerçaient avec l'Eubée. D'abord aux mains d'Érétrie, en Eubée, la ville est passée sous la domination d'Athènes, peut-être en 506 avant Jésus-Christ, ou une vingtaine d'années plus tard, après les Guerres Médiques. Nous allons y visiter l’Amphiareio, sanctuaire d’Amphiaraos. Sanctuaire? Qui est au juste cet Amphiaraos? Ce n’est certes pas l’un des noms les plus connus parmi tous ceux que nous livre la mythologie grecque, mais l’admirateur passionné d’Euripide que je suis, et de ses Phéniciennes entre autres, m’ont depuis bien longtemps fait connaître ce nom. Cette passion, c’est elle qui m’a poussé à écrire ma trilogie tragique sur Œdipe et Antigone alors que nous habitons pour quelques mois à Athènes, Néa Smyrni. Aussi n’était-il pas possible de rester plus longtemps sans aller visiter le sanctuaire d’Amphiaraos, alors que depuis un mois j’ai posé le point final à ma pièce de théâtre.

 

Trois rois règnent conjointement sur le royaume d’Argos, dans le Péloponnèse, parmi eux deux cousins, Adraste et Amphiaraos. D’où d’inévitables différends (sans lesquels il n’y aurait pas d’histoire). Amphiaraos tue le père d’Adraste et chasse son cousin. Au bout d’un moment, Adraste feint de se réconcilier avec Amphiaraos et en gage lui propose d’épouser sa sœur, Ériphyle, à la condition qu’en cas de nouveau conflit ce sera elle qui départagera les cousins, choisissant de rendre justice à son frère ou à son mari. Tope là, cousin, marché conclu, et Amphiaraos épouse Ériphyle.

 

Voyons maintenant ce qui s’est passé en Grèce continentale, à Thèbes: Après qu’Œdipe s’est crevé les yeux, ses deux fils Étéocle et Polynice décident de régner à tour de rôle, un an chacun, en commençant par Étéocle. Mais au bout de la première année, Étéocle refuse de céder le trône à son frère, et il exile Polynice. Lequel Polynice décide alors de faire valoir ses droits par la force, et d’attaquer Thèbes. Il se rend à Argos, chez Adraste, chercher de l’aide. Amphiaraos jouissant du don de divination, il avait vu que cette guerre finirait mal, mais Adraste y voit une chance qu’Amphiaraos y soit tué, ce qui serait pour lui une vengeance pour la mort de son père et pour son exil. Simple: il demande à Ériphyle d’arbitrer leur différend, et pousse Polynice à lui offrir le collier d’Harmonie. Cette déesse, fille d’Arès et d’Aphrodite, avait été donnée en mariage à Cadmos, le fondateur de Thèbes, par Zeus lui-même, et avait reçu en cadeau de mariage, de la part d’Héphaïstos, un merveilleux collier en or. Œdipe descendait, en quatre générations, de Cadmos et d’Harmonie, et c’est son fils Polynice qui était en possession du collier de la lointaine aïeule. Le machisme grec ne peut imaginer qu’une femme résiste à un tel présent, aussi est-il évident que, se voyant offrir ce collier d’or sur intervention d’Adraste, elle ne peut que trancher en sa faveur, et Amphiaraos est ainsi contraint d’aller guerroyer; et voilà sept chefs d’armées en marche vers Thèbes. Trois d’entre eux sont, on s’en doute, Amphiaraos et Adraste, et Polynice, cela va de soi.

 

Devant chacune des sept portes de Thèbes, s’affrontent les sept armées, et chacun des chefs affronte l’un des chefs d’armée d’Étéocle. Cette guerre, c’est le sujet de deux tragédies, Les Sept contre Thèbes, d’Eschyle, et Les Phéniciennes, d’Euripide. Le combat d’Étéocle et de Polynice, où les deux frères vont s’entre-tuer et d’où découlera le destin d’Antigone n’est pas ici notre sujet. Concernant Amphiaraos, je vais me citer moi-même dans la tragédie où je m’inspire d’Eschyle et d’Euripide; c’est le devin Tirésias qui raconte “À la porte Homoloïde, Polynice place mon confrère devin, le pur Amphiaraos, et Étéocle lui oppose Lasthénès. À la porte Prœtide, c’est Tydée qui représente les Argiens, et Mélanippos les Thébains. Je vois les héros s’affronter, je vois la longue lance de Mélanippos s’enfoncer dans le ventre de Tydée, et Tydée retient à deux mains son intestin. Cette scène n’a pas échappé à Amphiaraos, qui abandonne un instant son ennemi Lasthénès, court à la porte Prœtide, il se jette sur Mélanippos et, d’un coup violent de son épée il lui fend le crâne. Mélanippos s’écroule et son sang inonde les pieds d’Amphiaraos. Alors Amphiaraos, de son épée ensanglantée, tranche net le cou de Mélanippos. Il saisit sa tête par sa chevelure bouclée, et la tend à Tydée mourant. Et Tydée trouve encore la force de prendre les morceaux de cervelle qui sortent du crâne de Mélanippos et il les dévore avant de s’écrouler quand son âme part en volant vers les sombres rives de l’Achéron”. Ensuite, dans la déroute, Amphiaraos s’enfuit sur son char en direction d'Athènes. Le Thébain Périclymène est sur le point de le rejoindre et de le tuer, mais Zeus, jetant la foudre, entrouvre le sol et Amphiaraos y est englouti avec son char et son cocher. Zeus le rendra quand même immortel et Amphiaraos après sa mort rend des oracles et guérit les malades, dans son sanctuaire d’Oropos.

 

Afin d’assurer l’entretien du sanctuaire, tout pèlerin, tout consultant, tout visiteur devait s’acquitter d’un droit d’entrée, et lui était alors remis, comme reçu, une plaquette de plomb de cinquante-cinq millimètres sur quinze gravée des visages d’Amphiaraos et d’Hygieia.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Le grand temple de trente-huit mètres sur quatorze, avec ses colonnes doriques, qui date du quatrième siècle avant Jésus-Christ, a été en partie emporté par la rivière vers la fin de l’antiquité. Ce qui en a été retrouvé a été remis en place lors des fouilles qui ont été menées sur l’ensemble du site de 1884 à 1929.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Un peu partout en Grèce, nous avons pu constater que l’autel des sacrifices était placé hors du temple, et non à l’intérieur. Ce que montre ma photo, c’est l’autel, du quatrième siècle avant Jésus-Christ comme le temple. Il a été construit sur deux plus petits autels antérieurs. En effet, le sanctuaire a commencé à fonctionner dans le dernier quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Cet autel, qui mesure 8,90 mètres sur 4,60 mètres, Pausanias nous apprend qu’il “est divisé en plusieurs parties, dont la première est consacrée à Héraclès, à Zeus et à Apollon Péon, la seconde aux Héros et à leurs femmes, la troisième à Hestia, à Hermès, à Amphiaraos et à Amphiloque l'un de ses fils [...], la quatrième partie de l'autel est consacrée à Aphrodite, Panacée, Iasios, Hygieia et Athéna Péonia, et la cinquième enfin, aux Nymphes, à Pan et aux fleuves Achéloos et Céphise”.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Pour la visite du site, on est un peu laissé à l’abandon. Il y a un plan qui permet d’identifier les principaux bâtiments, mais à part cela il y a bien des pierres auxquelles on doit trouver soi-même une explication. En voilà ci-dessus trois exemples. Elles sont originales, intéressantes, mais je ne sais d’où elles proviennent ni quel était leur usage…

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Nous voyons ici les bains, des hommes qui jouxtent une source sacrée. Là encore, j’aurais aimé que les archéologues nous expliquent mieux les lieux, le bâtiment, etc., ainsi que l’usage de cette cuvette. Mais on doit se contenter de comprendre, d’après le plan, que là se trouvent des bains du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Puisque je parle de bains, partons tout à l’opposé du site (du côté où se trouvait l'entrée dans l'antiquité), pour en trouver d’autres. Point n’est besoin, ici, d’explication pour remarquer que de la brique alterne, dans la construction, avec de la pierre, et cela c’est la marque de la main des Romains. Ces bains d’époque chrétienne sont une restructuration d’un édifice plus ancien qui remonte au quatrième siècle avant Jésus-Christ, et qui avait peut-être déjà le même usage de bains. Ce bâtiment carré est situé tout au bout de la stoa que nous allons voir tout à l’heure, mais revenons du côté du temple et des autres bains.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Cette curieuse structure enterrée est très intéressante, puisqu’il s’agit, nous dit-on, d’une clepsydre, c’est-à-dire un dispositif qui permet de calculer le temps en faisant s’écouler de l’eau, selon le principe du sablier. En rédigeant mon article, je me désole, car si je connais le principe de la clepsydre, je me vois dans l’incapacité totale de l’expliquer en voyant ces pierres, cette calotte de sphère avec sa bosse au milieu, ces niches dans la paroi souterraine. J’avoue ne pas comprendre comment elle pouvait fonctionner. La seule chose que j’aie trouvée, c’est dans un petit livre qui dit que l’eau du réservoir s’écoulait très lentement par un robinet dans la partie inférieure de ce réservoir et que, au fur et à mesure que le niveau de l’eau baissait, un indicateur baissait aussi, qui marquait le temps. Un indicateur, est-il dit: cela signifie-t-il un flotteur? Y avait-il, sur les parois, des marques qui ont disparu? Le robinet qui, placé en bas, permettait de remplir le réservoir avait de commencer le décompte du temps lorsqu'on l'ouvrait, était-il placé sur le petit orifice de ma dernière photo? Je ne suis guère avancé…

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

En suivant cette allée (première photo), nous nous dirigeons vers la source sacrée (troisième photo). Je cite Pausanias: “Il y a tout près du temple d'Oropos une fontaine qui porte le nom d'Amphiaraos. On n'y offre pas de sacrifices, et son eau ne sert ni pour les lustrations ni pour se laver les mains, mais ceux qui ont été guéris de quelque maladie par les conseils de l'oracle y jettent des monnaies d'or et d'argent”. Près de la source, certaines pierres portent la trace de tuyauteries. C’est cette source qui est à l’origine de la création du sanctuaire en cet emplacement, au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Quoiqu’elle ne soit pas très active, cette source continue à donner, comme il y a deux mille cinq cents ans.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Repartons vers la longue stoa, c’est-à-dire allée couverte soutenue par une colonnade. Il est amusant de constater qu’en grec moderne une stoa est également une galerie ou un passage couvert, par exemple une galerie marchande. Avec ses cent dix mètres de long, celle-ci pouvait accueillir pour la promenade ou le repos les pèlerins, les malades venus demander une ordonnance voire la guérison, les visiteurs. Tout le long de la stoa, des sièges de pierre sont prévus (troisième photo).

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Par ailleurs, à chacune des extrémités de cette longue stoa, il y avait une petite pièce carrée munie de bancs et de tables. Sur ma photo, on voit qu’il ne reste que le support de la table. C’est dans l’une ou l’autre de ces pièces que venaient dormir les malades qui demandaient son aide à Amphiaraos. Ils devaient dormir sur la peau d'un bélier qu'ils avaient sacrifié, en arrivant, sur l'autel du temple. Dans leur sommeil, s’ils étaient exaucés, il leur était indiqué le moyen de guérir, remèdes, ou régime alimentaire, ou sacrifice à tel dieu, etc., à moins que la guérison pure et simple soit obtenue au réveil. On voit également que l’eau courait dans cette rigole pour que l’on puisse s’y rafraîchir, et de petits bassins de décantation étaient ménagés de loin en loin afin que les impuretés s’y déposent au passage par simple gravité.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Parallèle à la stoa, courait un petit torrent en hiver. Je dis “courait”, au passé, parce que je ne sais si, l’hiver, il coule encore. Nous sommes à quelques jours seulement du printemps, il est possible qu’il existe encore mais soit à sec. À moins que les archéologues n’aient fait détourner son cours pour protéger les fouilles, car c’est lui qui, paraît-il, a emporté la moitié du temple. Le torrent ne devait donc pas être si petit que cela. Sur sa rive nord se trouvent le temple, la stoa, les bains romains, le théâtre que nous allons voir. Sur la rive sud, il y a la source sacrée, les bains du quatrième siècle avant Jésus-Christ, la clepsydre, et aussi les quartiers d’habitation et les bâtiments administratifs. Ce sont les restes des maisons d’habitation que nous voyons sur mes photos ci-dessus.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Repassons sur la rive nord, voici le théâtre que j’évoquais il y a un instant. Ici, le site nous propose une reconstruction. Les premiers gradins sont figurés, ainsi que les fauteuils des officiels.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Les gradins, certes, sont en mauvais état, comme on peut le voir sur la troisième photo ci-dessus, mais le proscenium avec son mur de fond et ses colonnes est encore impressionnant. Il s’y trouve des inscriptions du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Il y a en outre ces beaux fauteuils des officiels, qui sont au nombre de cinq et datent du premier siècle avant Jésus-Christ. Il est difficile de dire s’ils étaient plus nombreux, ou si tous ont été soigneusement laissés sur place durant tous ces siècles. Ils étaient nommément destinés à des personnages précis, par exemple celui de ma première photo porte le nom de Nicon, fils de Nicon, prêtre d’Amphiaraos. Il s’agit ici d’assister à des représentations théâtrales qui n’ont de sacré que le fait qu’elles relèvent de Dionysos, mais dans bien des églises chrétiennes on peut encore voir aujourd’hui sur certains sièges des premiers rangs le nom de notables qui, il y a encore seulement quelques dizaines d’années, jouissaient de ce privilège pour la cérémonie de la messe, qui n’est pas un spectacle mais renouvelle, pour le croyant, le sacrifice du Christ sur le croix pour racheter les péchés de chacun d’entre nous, du plus brillant notable au plus pauvre mendiant. On voit ici dans l’Amphiareio d’Oropos que ce genre de priorité un peu choquante (à mon sens) ne date pas d’hier. Et pour les cérémonies laïques officielles, c’est encore partout aujourd’hui la règle en vigueur.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

La reconstruction proposée sur le dessin que j’ai publié plus haut ferme le fond de scène avec un mur de pierres. Mais, on le remarque, le schéma des archéologues place ce mur derrière les colonnes, et non pas entre elles. Et en effet, j’ai pris ces deux photos parce que, cherchant à voir des traces de l’architecture telle qu’elle était dans l’antiquité, mon regard a été arrêté par ces trous rectangulaires à la fois sur le flanc des piliers et sur le linteau entre piliers. Ceux des côtés ne pourraient avoir aucune utilité si un mur de pierres était monté entre les piliers. Je suppose donc que des décors amovibles étaient montés, et que ces trous servaient à les fixer.

 

Un dernier mot avant de poser le point final. C’est aujourd’hui dimanche, nous avons proposé à nos amis athéniens Aggelos et Maria de nous accompagner. Nous avons loué une petite voiture, mais ils sont minces, nous étions bien à quatre à l’intérieur. Ils connaissaient l’existence de ce site mais ne l’avaient jamais visité et ont été étonnés de sa richesse archéologique. Nous, en leur compagnie fort sympathique, avons passé une excellente journée.

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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 23:55

Mégare… Un nom qui revient souvent dans l’histoire de la Grèce antique. Pour nous qui essayons de voir tout ce qui a marqué ce pays, la visite s’impose, d’autant plus que nous sommes actuellement en long séjour à Athènes et que Mégare n’en est pas bien éloignée, à peine plus de quarante kilomètres.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Mais si l’on a l’habitude de voir Athènes sur une carte de Grèce, ainsi que les plus célèbres sites touristiques, il n’est peut-être pas inutile de situer Mégare, ce qui permettra aussi de comprendre le rôle qu’elle a joué à une certaine époque. Ci-dessus, j’ai fait une copie d’écran de Google Earth © sur laquelle j’ai placé quelques points de repère. On voit que si le passage le plus étroit de l’isthme est près de Corinthe (on aperçoit très vaguement, juste au nord-est de la ville, le canal qui a été percé à la fin du dix-neuvième siècle), néanmoins Mégare est à un endroit stratégique, car la cité n’était pas limitée à l’agglomération de la ville, mais c’était une cité-état qui régnait sur toute la largeur de l’isthme et possédait un port de part et d’autre, l’un sur le golfe de Corinthe au nord-ouest, l’autre sur le golfe Saronique au sud-est. Or on voit clairement, avec le jeu des couleurs, que le passage est montagneux. Il était donc aisé, sur l’étroite bande de terre littorale du sud-est ainsi que dans le défilé assez étroit lui aussi du nord-ouest, de contrôler le trafic, de le bloquer en cas de besoin en temps de guerre, de percevoir une taxe sur les voyageurs et sur les marchandises en temps de paix.

 

Je ne chercherai pas ici à raconter l’histoire de Mégare, fondée par des Doriens, ses démêlés avec les autres cités grecques, son amour et son désamour d’Athènes, les vicissitudes de ses alliances et de ses divorces. Je me contenterai de dire que c’est elle qui a fondé, tout au nord, en Thrace, la ville de Byzance qui sera, bien plus tard, le siège de l’Empire Byzantin, et d’évoquer le temps où elle a été dominée par le tyran Théagène, puisque la fontaine que je vais montrer plus bas porte son nom.

 

Des conflits entre le peuple et l’aristocratie ont favorisé l’accession au pouvoir, sur deux ou trois décennies, de ce Théagène dont, par ailleurs, on ne sait pas grand-chose. Je cite ici un extrait d’un livre que j’ai trouvé: Histoire des origines de la Grèce ancienne, par M. Connop Thirlwall D. D., évêque de Saint-David’s, traduite de l’anglais par Adolphe Joanne, avocat à la Cour d’Appel de Paris, 1852. Voici ce que dit cette association d’un évêque et d’un avocat:

 

“Le gouvernement resta entre les mains des grands propriétaires doriens, qui, lorsqu'ils furent affranchis de la domination de Corinthe, exercèrent chez eux une souveraineté dont ils n'usèrent pas, à ce qu'il paraît, avec douceur et sagesse. Non seulement, en effet, une insurrection du peuple, comme celle de Corinthe et de Sicyone, les priva de leur pouvoir, mais encore ils furent évidemment en butte à une inimitié profonde qu'ils durent en partie provoquer. Un homme hardi et ambitieux, qui s'était mis à la tête de la cause populaire, Théagène, gagna, dit-on, la confiance de la foule par une attaque contre les possessions des riches citoyens dont il détruisit les troupeaux au milieu des pâturages. L’animosité que provoqua un semblable outrage, accompagné sans doute d'autres du même genre, fit qu'on jugea nécessaire d'investir le démagogue de l'autorité suprême. Théagène, qui prit la tyrannie vers 620 avant Jésus-Christ, suivit l'exemple des autres usurpateurs de son temps. Il orna la ville d'utiles et magnifiques édifices, favorisa l'industrie et les arts qu'il fit contribuer à la gloire de son règne. […] Mais à la fin il fut chassé de M égare, soit par le peuple mécontent, soit par les efforts du parti aristocratique, qui put être encouragé par le mauvais succès du complot de Cylon. C'est ce que nous ne savons pas bien. On nous dit seulement qu'après sa chute un esprit de paix et de modération l'emporta pendant un temps assez court, jusqu'à ce que des meneurs turbulents qui voulaient apparemment marcher sur ses traces, mais qui n'avaient ni son habileté ni son bonheur, poussassent la populace à de nouveaux outrages envers les riches, qui se virent forcés d'ouvrir leurs maisons et de donner des repas somptueux à la populace pour éviter l'insulte et la violence”.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Et puis –il y a une plaque de rue qui me le rappelle– je ne dois pas oublier de dire que le poète élégiaque Théognis, qui a vécu au sixième siècle avant Jésus-Christ, est originaire de Mégare. Bien que dorien, il a écrit en dialecte ionien. C’est un aristocrate, et politiquement son cœur ne le porte certes pas vers le tyran Théagène. Pour évoquer cet auteur, j’en cite ici quelques vers tirés du recueil de Sentences dans la traduction Patin de 1877:

 

“Garde-toi de t'ouvrir de tes desseins à tous tes amis indifféremment. Bien peu, dans le nombre, ont un cœur fidèle”

 

“Un homme fidèle, il faut, Cyrnus, dans un temps de discordes, l'acheter au poids de l'or et de l'argent” [c’est une méthode un peu trop prisée de certains politiques actuels…]

 

“Un dieu peut accorder des richesses au plus méchant des hommes; mais la vertu, Cyrnus, est le partage d'un bien petit nombre”

 

“Qu'il ne t'arrive jamais de reprocher à quelqu'un, dans ta colère, la pauvreté, l'indigence qui l'affligent”

 

“Jupiter incline sa balance, tantôt d'une façon, tantôt de l'autre; tantôt pour qu'on soit riche, tantôt pour qu'on ne possède rien” [le nom de dieu traduit ici par Jupiter est, bien évidemment, Zeus]

 

“Je ne bois plus de vin, depuis que règne près de ma jeune maîtresse un autre homme, qui vaut bien moins que moi. Ses parents près d'elle boivent une onde fraîche, et elle, leur versant, ne me supporte qu'en gémissant. J'ai cependant serré dans mes bras le corps de la jeune fille, j'ai baisé son cou, tandis que sa bouche m'adressait de douces paroles”

 

“Si les Magnésiens ont péri, c'est par des œuvres de violence, comme celles auxquelles appartient aujourd'hui cette ville sacrée” [on le voit, il n’aime pas le tyran Théagène, ennemi de l’aristocratie]

 

“Le tyran qui dévore le peuple, fais tout pour le renverser; les dieux ne s'en indigneront pas” [c’est dit ici encore plus fortement]

 

“Ne sers point un tyran, dans des vues intéressées; ne le tue point, après t'être engagé à lui par serment” […mais Théognis réclame quand même l’honnêteté de la part de celui qui s’est engagé auprès du tyran]

 

“Jouissons de la jeunesse, ô mon âme ! Bientôt vivront d'autres hommes et, frappé par la mort, je ne serai plus qu'une noire terre”

 

“Déraisonnables, insensés, ceux qui pleurent les morts et ne pleurent pas la fleur de leur jeunesse, qui bientôt n'est plus”.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Ce bas-relief n’est certes pas une œuvre d’art impérissable, je ne sais d’ailleurs pas exactement ce qu’elle évoque, les mots sont effacés, je lis seulement le nom de la ville de Thessalonique. Les uniformes font penser à la guerre, et plus précisément à la guerre de libération. Mais quoi que cela représente, il y a des imbéciles qui se sont amusés à dessiner en rouge les harnachements des chevaux et les couvre-chefs des hommes.

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Il y a à Mégare un petit musée archéologique. Alors qu’à l’immense musée archéologique national d’Athènes, qui comporte une foule de pièces exceptionnelles, la photo est autorisée, ici elle est interdite. Sauf dans la cour, où sont alignées des pierres et quelques chapiteaux sans aucune explication. Lorsqu’ont été exhumés des objets lors de fouilles récentes, et que les archéologues ne les ont pas encore publiés, c’est normal, partout dans le monde il est demandé aux visiteurs de ne pas prendre de photos. Il s’agit de protéger les archéologues qui les ont découverts, car il serait très déplaisant pour eux que quelqu’un d’autre se charge avant eux de la publication de leurs trouvailles. Mais ici, à Mégare, où les fouilles sont anciennes et ont été publiées, rien ne justifie cette interdiction.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

“Il orna la ville d'utiles et magnifiques édifices”, dit de Théagène l’évêque Connop Thirlwall. Les seules ruines antiques que l’on puisse voir à Mégare sont celles de ce que l’on appelle “la fontaine de Théagène”, mais en réalité il semble que la fontaine fondée par le tyran ait été de dimensions beaucoup plus réduites, ce que nous voyons aujourd’hui étant plus récent d’un siècle environ: cinquième siècle avant Jésus-Christ. Ces ruines sont en plein centre de la ville moderne et s’il faut pour les visiter franchir une grille qui est fermée à certaines heures, elles sont cependant en visite libre et gratuite.

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Comme on peut le voir sur ces photos, les ruines sont, pour la plupart, peu parlantes. Une vaste surface de sol taillée dans la roche, un couloir dallé, un mur, des pierres taillées dont je serais en peine de dire s’il s’agit de restes d’un escalier ou d’un fragment de mur…

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Mais la partie qui vaut vraiment le coup d’œil, c’est la citerne, avec ses vingt-et-un mètres de long et ses treize mètres soixante-neuf de large. Son toit, dont il ne reste rien, était plat. Ce que l’on voit, ce sont les trente-cinq piliers, des colonnes à section octogonale, qui le soutenaient. On voit aussi clairement une cloison qui coupe la citerne en deux parties. Chacune des deux parties était alimentée par un conduit séparé. Il était ainsi possible de ne jamais laisser la fontaine à sec, même si l’on vidait l’une des moitiés pour son entretien, nettoyage ou réparation. Par ailleurs, on remarque que les murs et la cloison étaient revêtus d’un plâtre hydrofuge pour assurer l’étanchéité de la citerne. C’est grâce à un système de puits situés à Orkos, au nord de Mégare, que la fontaine était alimentée.

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Je disais que la fontaine de Théagène était la seule ruine visible à Mégare. Il y a cependant autre chose datant de l’antiquité, mais ce n’est pas une construction en ruines, c’est une caverne naturelle dont l’entrée a été aménagée bien plus tard (je ne sais pas quand, mais on voit que ce n’est pas antique). Cette grotte est appelée la Caverne de Déméter. Ni ma documentation, ni un quelconque panneau sur place ne donne d’explication sur ce nom, sur la date. Peut-être un culte était-il rendu à la déesse en ce lieu? Seule une petite pancarte marron, comme toujours pour les indications culturelles, indique ce titre bilingue grec-anglais: Αρχαίο σπήλαιο Δήμητρος, Ancient Cave of Demeter.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Même si cette entrée de caverne n’est guère spectaculaire, un minimum de respect lui est dû. Un panneau dit “Ancienne caverne. Ne jetez pas d’ordures”. Est-ce à dire que, si ce n’est pas dans un lieu ancien, on peut tout souiller?

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 23:55

Brauron, en grec moderne Vravrona, est un grand sanctuaire d’Artémis situé au sud-est d’Athènes où nous sommes déjà venus le 13 octobre 2011, et qui avait alors fait l’objet d’un article de ce blog. Descendant vers le cap Sounion avec nos hôtes –ma sœur et mon beau-frère–, nous y avons fait une halte. Une brève halte. J’en ai quand même profité pour compléter un peu ma collection de photos et pour nourrir mon blog…

 

Parce que ce lieu est un peu difficile à trouver (de la grand-route, un panneau n’est visible que dans un sens de circulation, et de toutes façons après avoir tourné pour quitter la grand-route on est abandonné), j’en indique ici les coordonnées GPS que j’ai relevées sur le parking: N37°55’27” et E23°59’51”.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Artémis est une grande chasseresse. Or ce lieu est constitué de collines boisées où abonde le gibier, et il est traversé par la petite rivière Érasinos qui coule dans ses prairies humides, c’était le lieu idéal pour établir un sanctuaire de cette déesse. Quand on parle de la rivalité d’Athènes, Sparte, Thèbes, il ne faut pas imaginer une rivalité de villes, ce sont des cités-États qui englobent un territoire beaucoup plus vaste que celui qui est circonscrit dans les murs de la ville. Athènes, c’est l’Attique avec Brauron, et les liens étaient forts entre la capitale et le sanctuaire de Brauron situé à une quarantaine de kilomètres (un peu plus de trente dans l’Antiquité; la différence n’est pas due à un bouleversement géologique, mais à la construction de l’aérodrome qu’il faut aujourd’hui contourner). En témoignait, sur l’acropole d’Athènes, la présence d’un petit temple Brauronion dès le sixième siècle avant Jésus-Christ. Tous les cinq ans avait lieu la grande fête des Brauronia, l’une des plus importantes avec les Panathénées et les célébrations d’Éleusis. Cette fête donnait lieu à une grande procession depuis le Brauronion jusqu’au sanctuaire de Brauron, et à la cérémonie d’initiation des filles pubères, l’arcteia (en grec, arctos signifie ours –l’Océan Arctique est l’océan glacé où l’on trouve des ours blancs–, et les filles étaient alors assimilées à cet animal attaché à la déesse), en pensant qu’elles se marieraient bientôt. Chacune des quatre années de l’intervalle sans Brauronia avait lieu une cérémonie plus modeste, locale. Cette alternance d’une grande cérémonie avec de plus petites n’a pas disparu. Je le dis en breton: An Droveni Vras, ou en français La Grande Troménie, est un pardon qui a lieu tous les six ans à Notre-Dame de Tronoën, en Saint-Jean-Trolimon (Finistère), avec une procession de douze kilomètres, et les années intermédiaires a lieu une Petite Troménie, le tout étant un héritage chrétien d’une cérémonie druidique qui a son origine dans les racines indo-européennes communes aux Grecs, aux Celtes, aux Romains, aux Slaves, aux Irano-Perses, etc.

 

Dans mon article du 13/10/2011 j’ai laissé la parole à Ovide pour raconter pourquoi et comment la nymphe Callisto, suivante d’Artémis, a été transformée en ourse, puis, avec son fils Arcas, en deux constellations, la Grande et la Petite Ourses. Mais je découvre, selon une scholie à la comédie Lysistrata d’Aristophane, une autre légende. Une jeune fille athénienne avait été blessée par un ours vivant dans le sanctuaire d’Artémis. Pour la venger, ses frères tuèrent l’ours. Artémis, furieuse, lança une peste sur Athènes et, pour conjurer la maladie, exigea que toutes les filles à marier de la ville soient ses servantes avant de prendre un époux. Dans l’arcteia, elles revêtaient la crocote, un long vêtement couleur safran. Ce service comprenait aussi une préparation psychologique et spirituelle à l’état de femme mariée dans la société athénienne. Choisies dans l’aristocratie athénienne, ces vierges que l’on appelait ἄρκτοι (arktoi, ourses, le mot étant féminin en grec) restaient pour un temps dans le sanctuaire où elles pratiquaient divers rituels, sacrifice d’une chèvre, port de torches autour de l’autel, chasse sacrée.

 

Quant à l’Érasinos, j’en ai abondamment parlé dans mon article du 13/10/2011. N’ayant rien de neuf à ajouter, je n’y reviens pas pour éviter de me répéter.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Dommage qu’elle n’ait pas sa tête, cette superbe statue d’Artémis Cynégète (Chasseresse. Κυν-ηγέτης, kynêgétès, “celui qui mène les chiens”, est le mot employé en grec pour désigner les chasseurs. L’équivalent, chez les Romains, d’Artémis Cynégète est Diane Chasseresse). En pleine action évoquée par le mouvement de son vêtement (un court chiton), elle est ceinturée en croix sous la poitrine, et porte, semble-t-il, une peau de bête si ce que l’on voit sur son buste figure les poils de l’animal. Elle tenait sans doute son arc. Cette sculpture de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième était probablement un acrotère du temple.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Dans mon précédent article, j’ai déjà montré ce relief votif de 420-410 avant Jésus-Christ, mais je n’avais pas inclus dans ma photo la tête, séparée, que le musée place “dans le vide”, approximativement là où elle devait se trouver dans la stèle lorsqu’elle était complète, et je voudrais aussi ajouter deux gros plans et quelques mots. De gauche à droite, on trouve Zeus assis, près de lui Léto qu’il a aimée et qui a donné naissance aux deux personnages suivants, les jumeaux Apollon et Artémis. Zeus lève son bras droit, Léto et Artémis leur bras gauche, en direction du personnage dont on n’a conservé que la tête. Selon une hypothèse, ce serait Oreste qui, avec Iphigénie, se tiendrait sur un char traîné par une biche. On se rappelle comment, au moment où le couteau du sacrificateur allait trancher la gorge d’Iphigénie, la fille d’Agamemnon, pour obtenir les vents favorables permettant à la flotte grecque de quitter Aulis et de se rendre à Troie pour guerroyer et récupérer Hélène, Artémis avait in extremis substitué une biche à la jeune vierge, qu’elle avait transportée en Tauride (l’actuelle Crimée) pour en faire la desservante de son culte. Après dix ans de guerre à Troie, quand Agamemnon était revenu à Mycènes, il avait été assassiné par sa femme Clytemnestre (la sœur d’Hélène) et par Égisthe, qui remplaçait l’époux sur le trône et dans le lit. Bien plus tard, Oreste, le fils devenu grand loin du palais, et sa sœur Électre, avaient vengé leur père en tuant leur mère Clytemnestre et son amant Égisthe, assistés de Pylade, le frère de lait d’Oreste et son meilleur ami. Oreste et Électre sont donc le frère et la sœur d’Iphigénie.

 

Mais un meurtre rend impur, et en tant que matricide Oreste a été frappé de folie par les Érinyes qui le poursuivent. Dans un premier temps, sur la colline de l’Aréopage, à Athènes, il est jugé et, grâce au vote d’Athéna, ce n’est qu’à une voix près qu’il est acquitté du double meurtre. Cependant, les Érinyes ne le lâchent pas, parce que l’une des victimes était sa mère. Il consulte alors l’oracle d’Apollon à Delphes, qui par la voix de la Pythie lui fait savoir qu’il doit se rendre en Tauride et en rapporter la statue de sa chère jumelle Artémis. Il s’y rend, accompagné du fidèle Pylade. Là, l’usage du pays voulant que tous les étrangers abordant soient sacrifiés sur l’autel d’Artémis par sa prêtresse, on se saisit donc de nos deux lascars et on les lie pour les mener au sanctuaire et les sacrifier. La prêtresse, qui n’est autre qu’Iphigénie, leur pose quelques questions pour savoir qui ils sont et d’où ils viennent. Et voilà, grande scène de reconnaissance et de retrouvailles. Peut-être poussée par le pressentiment que Vladimir Poutine veut annexer la Tauride-Crimée (ce détail a été négligé par Euripide dans sa tragédie, peut-être sur pression du Kremlin), Iphigénie décide de partir en aidant son frère à emporter la statue de culte d’Artémis; aussi imagine-t-elle de raconter au roi que ces hommes sont des meurtriers qui, par leur présence, ont souillé la déesse, et qu’elle doit purifier d’abord l’homme qui va être sacrifié sur l’autel, ainsi que la statue, par des rites sacrés dans l’eau de mer. Rites sacrés, donc secrets, ni gardes, ni témoins. Les trois complices et leur statue vont vers la mer, là où est amarré le bateau d’Oreste, et les voilà embarqués. C’est en Attique qu’ils arrivent ainsi, ils débarquent, et Iphigénie et son frère créent là, à Brauron, un nouveau sanctuaire en l’honneur de la déesse qui autrefois l’a sauvée du couteau du sacrifice.

 

Dans cette légende, je ne vois pas où l’on peut placer un épisode où Oreste et Iphigénie sont ensemble dans un char traîné par une biche. Car Oreste était un très jeune enfant quand Iphigénie a échappé au sacrifice et a été transportée en Tauride, et on ne peut les voir ensemble, adultes, qu’après leur retour vers l’Attique. Il faut donc supposer qu’ils sont en train de fonder le nouveau sanctuaire, et le geste du bras fait par Zeus, Léto, Artémis les appelle pour leur montrer le lieu exact désigné. Quelle que soit l’explication du sujet de cette stèle, je tiens à montrer en gros plan les têtes d’Artémis et d’Oreste.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Cette image montre la découverte du “Relief des dieux” par les archéologues, en 1958. Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Tombazis ce qui est à Tombazis: la notice dit que la photo est de N. Tombazis. Mais la reproduction qui en est faite dans le musée est si fortement contrastée, et par ailleurs soumise à un éclairage si violent et mal réparti, que ce n’est pas rendre hommage au photographe. On imagine toutefois leur émotion et leur joie quand ils ont déterré ce haut-relief et qu’ils l’ont nettoyé.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Ce fragment d’œnochoé vernissée noire, un vase à servir le vin, datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ montre une dédicace à Artémis. Je lis ΣΑΝΕ[…]ΕΝ ΑΡΤΕΜΙ[…], c’est-à-dire, dans notre alphabet, sane[…]en Artémi[…]. Étant nul en épigraphie, je ne suis pas capable de dire ce qu’il manque dans les fragments remplacés en plâtre noir par les restaurateurs. Artémidi (à Artémis)?

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Cette stèle funéraire attique en marbre pentélique et qui date de 410-400 avant Jésus-Christ porte une inscription qui donne les noms des personnages, Kléoboulos (Cléobule) et Ménon. Au milieu, le jeune homme nu et imberbe –Cléobule–, qui porte dans sa main gauche un strigile (lame de fer recourbée servant à racler sur la peau la sueur et la poussière après l’effort sportif) et un aryballe (flacon ventru contenant l’huile parfumée dont l’athlète s’oint le corps) et dans l’autre main un lapereau qu’il tient par les oreilles, est à l’évidence un sportif. Il a son chien à côté de lui. L’autre, l’homme barbu qui lui fait face –Ménon–, à gauche de la stèle, porte un casque attique et un bouclier, c’est un guerrier. Tous deux sont morts, puisque ce sont leurs noms qui sont gravés. La partie droite de la stèle, en haut, est brisée, ce qui a décapité un homme vêtu d’un himation. Peut-être est-ce le père de Cléobule.

 

Datant de la fin de la guerre du Péloponnèse, il a été trouvé une liste de morts parmi lesquels figure un certain Ménon, triérarque (capitaine d’une trière de la marine athénienne). La stèle a été érigée pour Cléobule, mais on a pu en profiter pour y ajouter Ménon, un membre de sa famille tué à la guerre.

 

On voit que la stèle a été brisée en diagonale. En février 1962 on n’en a découvert que la partie inférieure, qui a intégré le musée de Brauron en 1963. La partie supérieure avait été volée par des fouilleurs pirates et avait quitté le pays en contrebande. Or en 1990 le Metropolitan Museum of Art de New-York a publié la partie supérieure. Le professeur Georgios Despinis, quand il en a eu connaissance, a pu l’identifier. Une procédure a alors été entreprise pour la rapatrier, et elle a abouti en août 2008. La stèle que nous voyons aujourd’hui a enfin pu être reconstituée.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Le musée ne date pas cette sculpture, dont d’ailleurs l’identification n’est pas évidente. Peut-être est-ce une Aphrodite assise dans un coquillage? Cette hypothèse semble confortée par le fait qu’elle a sur l’épaule un petit personnage, ce qui est une représentation fréquente d’Aphrodite, le petit personnage étant généralement Éros, ou parfois Adonis.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Cette terre cuite d’un enfant jouant de la flûte date du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Dans l’île de Délos, quand Léto était en train d’accoucher au pied d’un palmier, c’est Artémis qui est née la première et, à peine née, elle a aidé sa mère à accoucher de son jumeau Apollon. Aussi est-elle une déesse qui assiste les jeunes femmes dans les accouchements, et à ce titre elle est souvent confondue avec la déesse Ilithye, patronne des accouchements, puis qui protège les bébés et les très jeunes enfants. On a mis au jour dans le sanctuaire de très nombreuses statuettes ou statues grandeur nature d’enfants, garçons ou filles (dans mon article de 2011 j’ai publié quelques-unes de ces statues d’une beauté surprenante), sans doute dédiées à Artémis après une naissance sans problèmes ou après la guérison de l’enfant, et avec l’intention de le mettre sous la protection de la déesse. Parfois aussi, la maman offrait en dédicace un vêtement à elle ou un vêtement de l’enfant. Le sanctuaire, d’ailleurs, était comme on l’a vu un centre de formation des futures citoyennes.

 

Un simple petit rappel au sujet de l’éducation. Dans les dix jours après la naissance, lors d’une cérémonie appelée Dékati, l’enfant recevait son nom. Plus tard, un garçon apprenait à lire, à écrire, il étudiait les mathématiques et la poésie lyrique. Rien à voir avec cela pour les filles, elles devaient apprendre à tenir une maison, pour se préparer à être de bonnes épouses et de bonnes mères. Les féministes avaient du boulot! Il arrivait parfois cependant qu’on leur enseigne la musique, la danse, la poésie. Les poétesses Sapho et Corinne, ou encore Aspasie la maîtresse et conseillère de Périclès, étaient des femmes cultivées. C’est bien peu de noms de femmes célèbres face à la multitude d’artistes, d’écrivains, d’architectes, de philosophes, de savants mâles.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Ces deux lécythes (des vases qui contiennent l’huile parfumée pour le corps, à partir desquels on peut remplir son aryballe aisément transportable) représentent des scènes mythologiques. Le premier, de 500-490 avant Jésus-Christ, nous montre Héraclès terrassant le lion de Némée. L’épisode est si connu, et j’en ai parlé si souvent, que je n’y reviens pas. Le second est daté 500-475 avant Jésus-Christ, soit à peu de chose près les mêmes dates, et il représente Thésée et le taureau de Marathon. Cette légende étant peut-être moins connue, il est sans doute utile que je la rappelle.

 

Enivré, Égée avait rendu sa fille enceinte. Elle était allée mettre son fils au monde et l’élever loin d’Athènes. Elle l’appela Thésée. Arrivé à l’âge de seize ans, Thésée était grand et fort, sa mère lui révéla qui était son père, et il partit pour Athènes. En chemin, grâce à sa force extraordinaire et à son habileté, il tua des monstres et des brigands, et il parvint à Athènes où il ne se fit pas tout de suite reconnaître par son père le roi Égée. La femme d’Égée, la magicienne Médée, précisément parce qu’elle était magicienne, devina qui était ce jeune homme et voulut s’en débarrasser. À Marathon, un terrible taureau qui crachait le feu par ses naseaux ravageant le pays, elle chargea Thésée, cet homme étranger déjà célèbre par les exploits qu’il avait accomplis en arrivant, d’en débarrasser la population, avec le secret espoir que le monstre indomptable le tuerait. Mais Thésée parvint à le capturer, le lia et le sacrifia à Apollon. C’est alors qu’Égée, reconnaissant son épée, identifia son fils.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Ce petit cratère (coupe à mélanger le vin avec de l’eau) à figures noires date du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il représente des jeunes filles courant (ou dansant?) devant l’autel d’Artémis. L’initiation des arktoi comportait des sacrifices d’animaux, des processions, des concours de rhapsodie, et puis aussi des danses et courses sacrées, et c’est là le sujet représenté sur cette poterie. Peut-être aussi y avait-il des compétitions sportives. À la fin de ce temps d’initiation et de formation, les adolescentes initiées ôtaient leur crocote et la nudité était la marque de la fin du service d’Artémis au sein du sanctuaire. Il semble que sur ce cratère elles soient vêtues d’une jupe très courte, comme Artémis en portait pour chasser, et donc qu’elles ne soient pas arrivées au terme de leur instruction.

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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 23:55

Quand on a la joie de recevoir pour quelques jours une sœur et un beau-frère dans l’appartement que nous avons loué à Néa Smyrni, Athènes, il convient de leur montrer quelques-unes des merveilles de cette ville. Cela m’a déjà donné l’occasion de visiter pour la quatrième fois le musée archéologique national, sujet de mon dernier article. Dans un article Athènes, musée Benaki, je rends compte de deux visites de ce musée les 31 mars et 2 avril 2011; mon article Le calendrier des ciments Héraklès rend compte d’une troisième visite le 10 novembre 2011; avec une visite qui n’a pas fait l’objet d’un article le 29 novembre 2013, c’est la cinquième fois que je visite ce musée Benaki. Je vais donc regrouper aujourd’hui ces deux dernières visites en essayant d’être aussi bref que possible.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Ce musée privé, nous l’avons vu dans nos visites antérieures, est le fruit de la collecte de tous les objets qui intéressaient les propriétaires, dont le goût était très éclectique: antiquités grecques et romaines, art byzantin, gravures, collection de costumes traditionnels régionaux, etc. Nous commençons ici avec une statue du dieu Pan, avec ses pieds de bouc et sa face affreuse qui a fait éclater de rire les dieux de l’Olympe. Il est posé près d’un mur, sans que j’aie trouvé de commentaires sur lui, indiquant sa provenance ou sa datation.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Au contraire, cet homme en “himation”, on nous dit que c’est une sculpture grecque provenant de Tarente, en Italie, qui –on le sait– était une ville de ce que l’on appelle la Grande Grèce. Elle date des environs de 500 avant Jésus-Christ, ce qui est facilement identifiable à ce sourire propre à l’art grec archaïque.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Les figurines représentant cet homme et cette femme coiffés d’un chapeau ô combien élégant et seyant (surtout pour le monsieur, à gauche, dont c’est le seul vêtement) sont, eux, très typiques de l’art béotien, entre le milieu du cinquième siècle et le milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Les siècles passent, nous voilà dans l’ère après Jésus-Christ. Ces plaques représentant des Néréides sont datées entre la fin du troisième siècle et le quatrième siècle de notre ère.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Nous avons déjà vu dans divers musées, dont le musée byzantin d’Athènes (voir mon article 11, 13 et 27 octobre 2013), de ces fiasques dans lesquelles les pèlerins byzantins rapportaient des huiles ou des eaux bénites. Celle de ma photo avait contenu de l’eau du sanctuaire de saint Menas, en Égypte. On y voit saint Menas en supplication, entre des chameaux. Elle date du cinquième ou du sixième siècle. Les pèlerins étant fort nombreux, ces flacons étaient produits en grande série.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Ce tissu liturgique, que l’on l’appelle un Aer, servait à recouvrir le ciboire contenant l’Eucharistie. Celui-ci, de la fin du treizième siècle, symbolise le repas des apôtres. Il est l’un des exemplaires les plus anciens et les mieux conservés des broderies byzantines en fil d’or.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Bien sûr, on reconnaît tout de suite saint Georges sur son cheval, même si l’on ne voit pas le dragon qu’il terrasse. C’est une belle icône en relief qui date du quinzième siècle.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Cette icône de la seconde moitié du quinzième siècle et qui représente saint Jean a été attribuée à Andreas Ritzos (1421-1492), un peintre crétois très influent. Après la conquête turque de Constantinople en 1453, la Crète est restée aux mains des Vénitiens jusqu’en 1669 et a vu fleurir l’école crétoise d’icônes qui a poursuivi la tradition byzantine éteinte à Constantinople, mais mêlée ici d’influences italiennes. L’aspect purement religieux de l’icône s’est alors un peu affaibli au profit d’une valeur artistique. Les peintres, groupés en corporations, exécutaient des commandes.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Cette icône est à considérer en deux parties. Au centre, elle représente saint Nicolas. En bas à droite du saint, on peut lire la signature de l’artiste: Χείρ Ἀγγέλου, c’est-à-dire Main d’Aggelos (c’est la même photo dont j’ai beaucoup agrandi l’emplacement de la signature, d’où la qualité déplorable de l’image. Désolé…). C’est un autre Crétois bien connu, Angelos Akotantos, actif au quinzième siècle (mort avant 1457), un célèbre peintre d’icônes établi à Candia, aujourd’hui Héraklion, capitale de l’île. Longtemps, on a cru qu’Angelos était un peintre du seizième siècle au style conservateur, et maintenant que l’on a découvert qu’il avait essentiellement travaillé dans la première moitié du quinzième siècle il fait figure de peintre innovant, initiateur d’un style nouveau qui introduit le mariage des styles oriental et occidental.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Autour du portrait du saint, ces huit vignettes qui représentent des scènes de la vie de saint Nicolas ne sont pas de la main d’Angelos. Et elles le seraient difficilement, car elles ont été ajoutées dans la seconde moitié du seizième siècle, plus d’un siècle après la mort de l’artiste. J’en montre une ici, c’est l’épisode où saint Nicolas dépose une bourse de pièces d’or dans la chambre où un pauvre homme, démuni de tout, a décidé pour se sortir de la misère de prostituer ses trois filles le lendemain. Le don des pièces d’or par le saint évêque de Myra va ainsi sauver de cette horrible déchéance ces trois pures jeunes filles.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Ce meuble en bois sculpté et doré est destiné à la liturgie du Vendredi Saint. C’est une sorte de baldaquin (le musée dit “un ciborium”) qui surmonte une représentation du cercueil du Christ. Les scènes peintes sur le devant se réfèrent à la Passion. Ici, je montre le jugement de Jésus. Le musée donne une date approximative, dix-huitième ou dix-neuvième siècle, et localise l’atelier qui a produit cette œuvre dans les îles Ioniennes. En fait, comme je l’ai dit la Crète a été prise par les Turcs en 1669 et jusqu’au premier tiers du dix-neuvième siècle la Grèce continentale ainsi que les îles de la mer Égée sont toujours sous domination ottomane. Seules les sept îles Ioniennes, de Corfou à Cythère, sont toujours restées hors de l’emprise d’un pouvoir musulman. Les Vénitiens n’admettaient certes pas aisément la religion orthodoxe et ont toujours catholicisé les Grecs, mais enfin il y avait dans ces îles plus de liberté pour l’expression artistique religieuse chrétienne.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Richard B. Harraden (1778-1862) est l’auteur de cette peinture à l’huile, Vue d’Athènes depuis la colline de Philopappos. Cette vue date des environs de 1820, c’est-à-dire juste avant que n’éclate la guerre d’indépendance grecque. La grande cité antique n’est plus qu’une petite bourgade.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

En 1852 en revanche, quand Eduard Hildebrandt (1818-1868) peint cette aquarelle, Vue d’Athènes, la révolution est passée, la Grèce est libérée, ou du moins le Péloponnèse et une partie de la Grèce continentale, mais l’urbanisation est encore très partielle.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Cette salle du musée protégée derrière une grande vitre est la pièce de réception du manoir de Georgios Voulgaris (1759-1812) située à Hydra, une île du golfe Saronique (entre Attique et Péloponnèse. Voir mon article Hydra, jeudi 5 avril 2012). Ce Georgios Voulgaris a été le gouverneur de l’île de 1802 à 1812. Il était lié d’amitié avec Gazi-Hassan, le kapudan-pacha (grand amiral de la flotte ottomane), lequel pour manifester son estime a fait confectionner par un atelier de Constantinople, en 1800, ces boiseries sculptées et peintes, et les a offertes à son ami. Après avoir fait, par mer, le voyage de Constantinople à Hydra, ces boiseries ont été posées dans cette salle et dans les autres pièces de l’étage noble et, heureusement, elles ont été conservées intactes jusqu’en 1912, témoignant du style rococo ottoman.

 

Dans la pièce, à gauche cette femme porte le costume traditionnel de Salamine (costume dix-neuvième siècle, mais Salamine est l’île de la victoire, en 480 avant Jésus-Christ, des Grecs sur les Perses de Xerxès, lors de la Seconde Guerre Médique). En face d’elle on voit une fillette en costume de Mégare, tandis que le panneau explicatif cache malencontreusement une autre petite fille en costume d’Attique. Et de même la femme de Salamine cache une autre femme, en costume de ville d’Athènes, mais sur ma photo on n’en voit que… la main derrière le dos de la femme en premier plan. Au milieu de la salle, trois femmes papotent. Celle du milieu, à vrai dire peu visible, comme celle qui est plus à gauche, porte le costume d’Hydra, et celle qui est plus à droite, elle, porte le costume de l’île voisine de Spetses. L’homme, lui, a emprunté les vêtements du capitaine Dimitrios Sorras, d’Hydra. Au mur est fixée l’épée de Georgios Voulgaris, au pommeau d’ivoire et au fourreau de cuir décoré de bronze.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

Deux sculptures qui évoquent des maquettes, je terminerai mon article par quatre autres. Le musée Benaki présente ces jours-ci une exposition temporaire intitulée Pink Wave Hunter (Chasseur de la Vague Rose) et consacrée à Andro Wekua. Cet artiste est né en 1977 et vit à Berlin. Il est originaire de Soukhoumi, la capitale de l’Abkhazie, une région de Géorgie qui était à l’époque une république de l’URSS. Il était encore enfant lorsqu’il a dû fuir sa ville natale, et aujourd’hui, à travers sa mémoire mais aussi ses rêves, il en reconstitue des monuments. C’est au moyen d’un assemblage de ses souvenirs d’enfance, d’images glanées sur le web, de photos fournies par ses amis ou par des visiteurs de la ville dernièrement, que Wekua crée des sculptures d’architecture qui lui sont personnelles, représentant des hôtels, des maisons, des cafés, des bâtiments administratifs.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014

En 2012, Andro Wekua écrit: “Les bâtiments viennent d’images de Soukhoumi prises quand la ville était, comme elle est maintenant, quasiment vide. C’est comme une scène où quelque chose a pris place un jour et peut-être reprendra place, comme des décors de film où l’on construit des cités entières qui ne sont faites que de façades et, une fois que l’on a fini de filmer, la ville de façades reste en attendant d’être utilisée pour un film différent”.

Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
Athènes, musée Benaki. 29 novembre 2013 et 30 janvier 2014
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2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 23:55

Le musée archéologique national, à Athènes, malgré son immensité, regorge d’objets qu’il ne sait plus où stocker, à défaut de pouvoir les exposer. C’est dire à quel point sa visite est passionnante. Ceci est le quatrième article que je lui consacre: on ne se lasse pas de le visiter, et on n’a jamais tout vu. Le premier était en date du 8 mars 2011; le second, intitulé “Sounion, musée archéo, Mycènes, Épidaure” est daté 24 et 25 juin 2011 (à l’occasion de la visite que nous a rendue notre ami palermitain Angelo); le troisième était plus particulièrement consacré à la présentation du naufrage d’Anticythère (23 avril 2012). Aujourd’hui, c’est avec joie que je profite de la visite de ma sœur et de mon beau-frère pour les emmener voir ces merveilles… et nourrir une quatrième visite.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Cette terre cuite est très, très ancienne. Elle remonte à 4500-3300 avant Jésus-Christ. Étant donné la position de cet homme, les archéologues l’ont surnommé “le Penseur”. Il provient des environs de Karditsa, en Thessalie. C’est la plus grande statuette connue de cette époque. Quoique son sexe soit brisé, on se rend compte qu’il était fortement ithyphallique, ce qui suggère qu’il s’agit de la statue de culte d’une divinité de la végétation et de la fertilité.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Quoique beaucoup plus récente, cette statue en bois d’une femme égyptienne occupée à moudre des céréales n’en est pas moins très ancienne puisqu’elle remonte à l’Ancien Empire, cinquième dynastie, règne de Niuserre, c’est-à-dire entre 2416 et 2392 avant Jésus-Christ. Elle a été trouvée dans la tombe d’un courtisan nommé Ti, à Saqqarah (près de Memphis). Ces figurines d’hommes et de femmes placées dans les tombes de notables sont appelées ouchebti, elles représentent des serviteurs qui, après la mort de leur maître, effectueront pour lui tous les travaux domestiques dans l’au-delà.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Ce gros plan sur la lame d’un poignard du seizième siècle avant Jésus-Christ permet de voir la remarquable scène de chasse au lion qui y est représentée.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Cette bague en or du seizième siècle avant Jésus-Christ est mycénienne. Elle servait de sceau à son propriétaire. On y voit là aussi une scène de chasse: un archer, sur un char attelé de deux chevaux lancés au grand galop, bande son arc pour tirer une flèche sur un cerf qui s’enfuit.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014
Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Encore un bijou mycénien en or, datant du seizième siècle avant Jésus-Christ. Ce superbe collier est constitué de dix plaquettes représentant chacune deux aigles affrontés face à face, symboles de pouvoir. J’ai dû ajouter un gros plan sur deux de ces plaques pour montrer la qualité des détails réalisés par le joaillier.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

C’est dans la Crète minoenne qu’est apparu l’art de le fresque murale, pour ce qui concerne le monde égéen. Il s’est répandu, à partir de là, dans les régions en contact, c’est ainsi qu’à Santorin ont été trouvées les incroyables fresques d’Akrotiri (le site était fermé lorsque nous nous sommes rendus dans cette île, du 19 au 21 septembre 2011, il est rouvert, nous comptons retourner à Santorin le visiter dans les mois qui viennent). Puis les Mycéniens ont débarqué en Crète à la fin du quinzième siècle et au début du quatorzième, ils ont anéanti le pouvoir minoen, mais ils se sont largement inspirés de leur art et de leur civilisation. La fresque ci-dessus provient de l’acropole de Mycènes et date du treizième siècle avant Jésus-Christ. Les couleurs, constituées de minéraux naturels broyés, ont été appliquées sur un plâtre humide.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Cette grande statuette en ivoire provient d’une tombe du Dipylon, au Céramique d’Athènes. C’est une déesse, représentée comme une femme nue qui porte sur la tête une couronne (πόλος, polos) décorée. Elle est l’œuvre d’un artiste grec, mais qui s’est inspiré de l’art du Proche-Orient (Syrie) pour cette sculpture datée 730-720 avant Jésus-Christ.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014
Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Cette jeune femme est une princesse, la fille d’Akanoch II, grand chef de la tribu Ma, de Libye. Nous apprenons aussi qu’elle est contemporaine de la vingt-cinquième dynastie d’Égypte, soit vers 670 avant Jésus-Christ, et qu’elle est appelée Takuchit, ce qui signifie l’Éthiopienne, mais cela ne veut pas dire qu’elle est éthiopienne, puisqu’elle est libyenne: cela veut dire qu’elle est mariée à un Éthiopien, ou qu’elle est en relation avec un Éthiopien. Et elle a été trouvée au sud d’Alexandrie, à Kom Tourougka, près du lac Maréotis. La belle statue est faite d’un alliage de cuivre, et sa robe moulante est décorée d’inscriptions en hiéroglyphes et de divinités de sa région, le nord-est du delta du Nil. Ces décorations sont faites par incrustation d’un fil de métal précieux dans le corps de la statue qui, visiblement, joue un rôle rituel, votif et funéraire.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Revenons au monde grec avec quelques statuettes intéressantes. Ici, Zeus lance la foudre, c’est Zeus Kéraunios. Étant donné qu’en grec ancien ἀλέκω (alékô) signifie j’écarte, je repousse, et que sous forme de première partie de mot cela devient ἀλεξι-, on comprend qu’en grec moderne αλεξικέραυνο (aléxikérauno) signifie un paratonnerre. Cette statuette provient du sanctuaire du dieu à Dodone (voir mon article Île de Ioannina et Dodone, du 28 décembre 2010) et date du sixième siècle avant Jésus-Christ.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

C’est sans doute sur un cratère ou sur un chaudron que figurait en décoration cette athlète en pleine course, probablement une Spartiate prenant part aux jeux féminins d’Olympie en l’honneur d’Héra. C’est un atelier de Laconie qui l’a exécutée vers 550-530 avant Jésus-Christ.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Cette figurine de cerf provient sans doute elle aussi de la décoration d’un cratère, sans doute aussi elle a été produite par un atelier laconien. Par son style, il est visible qu’elle est plus récente que les deux figurines précédentes: elle est datée du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

On connaît l’expression “tomber de Charybde en Scylla”, pour dire que l’on passe d’une situation catastrophique à une autre encore plus catastrophique. Cela fait référence aux aventures d’Ulysse, dans l’Odyssée d’Homère. Ces deux divinités, à l’entrée du détroit de Messine, entre la Sicile et le continent, s’attaquaient aux navires qui passaient entre elles. Charybde avalait l’eau de la mer avec les navires qui s’y trouvaient, puis la vomissait. Scylla était un monstre au corps terminé par des gueules de chiens, qui dévoraient tout ce qui passait à leur portée; lorsque les navires d’Ulysse sont passés à proximité, six de ses marins ont été dévorés. En voyant cette statuette de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, on reconnaît en elle la terrible Scylla.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Avec son masque de comédie, ce personnage est un acteur comique. Cette figurine est l’œuvre d’un atelier attique et date de 350-325 avant Jésus-Christ. Oh, ce n’est pas très correct, on voit son sexe dépasser de son vêtement, c’est probablement la caricature d’un héros de tragédie.

Musée archéologique national d’Athènes. 27 janvier 2014

Pour terminer, ces outils que le musée ne date pas, mais qui m’émerveillent quand je pense qu’ils remontent sans doute au début de notre ère. À gauche, ce sont des forceps, à droite un speculum vaginal muni d’un pas de vis pour en écarter les branches. À l’origine, on considérait la maladie comme une conséquence du geste de la trop curieuse Pandore qui avait ouvert la boîte contenant tous les maux de l’humanité. Mais la blessure, fait des humains, conséquence de la guerre ou d’un accident, a commencé à être soignée. Dès le sixième siècle, Asclépios et sa fille Hygieia (la Santé) ont commencé à être considérés comme des divinités pouvant soigner les maladies. J’ai dit (presque) tout ce qu’il convient de savoir sur le sujet dans deux articles de mon blog, d’abord Épidaure, daté 10 mars 2011, ensuite Sounion, musée archéo, Mycènes, Épidaure, daté 24 et 25 juin 2011.

 

Toutes les sciences, on le sait, sont nées de la philosophie. C’est le philosophe Hippocrate (460-370 avant Jésus-Christ), de Cos, qui a théorisé les causes des maladies, et de là les moyens de les soigner. Aussi est-il connu comme le père de la médecine, et non comme philosophe. Je donne un exemple de son admirable suivi médical d’une patiente dans mon article Musée archéologique de Thasos, daté 1er septembre 2012. La médecine va progresser jusqu’à Galien (129-216 après Jésus-Christ) avant de plonger dans l’obscurantisme pendant de longs siècles.

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 23:55
Mélitè, Pnyx, Acropole. Lundi 16 décembre 2013

Nous avons fait aujourd’hui une très agréable promenade. En cette mi-décembre, la température est extrêmement douce. Il faut dire qu’Athènes, à 37°58’ de latitude, se trouve juste entre Palerme située un tout petit peu plus au nord à 38°07’ et Séville située un tout petit peu plus au sud à 37°23’. Ces conditions météorologiques permettent de profiter pleinement du paysage. Nous allons donc flâner sur la colline de la Pnyx et dans le dème de Mélitè. Mais qu’est-ce qu’un dème?

 

À l’extrême fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, Clisthène structure la cité (à savoir la ville, la côte, les villages et la campagne qui la constituent) en circonscriptions administratives, sortes d’arrondissements nommés dèmes, avec à la tête de chacun un démarque (mot qui signifie “chef de dème”), citoyen élu, sorte de maire. Puis, tirés au sort, des citoyens forment le conseil qui prend les décisions de justice, de police, d’administration, de gestion des finances. Mélitè, c’est l’un des dèmes les plus peuplés de l’ancienne Athènes. Thémistocle, Miltiade, Cimon, Alcibiade y ont leur demeure.

Mélitè, Pnyx, Acropole. Lundi 16 décembre 2013
Mélitè, Pnyx, Acropole. Lundi 16 décembre 2013
Mélitè, Pnyx, Acropole. Lundi 16 décembre 2013

La colline de la Pnyx, elle, était le lieu de réunion de l’assemblée des citoyens, l’ecclésia (l’évolution phonétique de ce mot a donné église en français, iglesia en espagnol, chiesa en italien. L’Église, avec une majuscule, c’est l’ensemble des fidèles d’une même religion, et par dérivation lorsqu’on l’écrit avec une minuscule c’est le bâtiment où a lieu l’assemblée). L’ecclésia, qui se réunit dix fois l’an, vote les lois, le budget, et prend les autres décisions dévolues au dème, comme je le disais il y a un instant. Le président de la séance parle devant l’autel où a eu lieu un sacrifice propitiatoire, pour que tout se passe bien, et les membres de l’assemblée l’écoutent assis sur le sol, et plus tard sur des bancs de bois qui rendent les séances un peu plus confortables.

 

Au début, l’aire de tenue de l’ecclésia pouvait accueillir 5000 citoyens. C’est dans ces conditions que Miltiade, Thémistocle, Aristide ou Périclès se sont exprimés, c’est aussi l’ecclésia des comédies d’Aristophane. Vers 404-403, les Trente Tyrans agrandissent cette aire, jusqu’à environ 6000 places. C’est là qu’ont parlé Démosthène, Eschine, Isocrate. Et puis au quatrième siècle, des travaux gigantesques ont créé un hémicycle de 120 mètres de diamètre, de 70 mètres de profondeur, pouvant accueillir jusqu’à 13500 personnes. Mais cette assemblée, qui a commencé à fonctionner ici dès la création du dème vers 500 avant Jésus-Christ, s’est vu retirer ce rôle quand, à la fin du quatrième siècle, il a paru plus commode de se réunir dans le théâtre de Dionysos, au pied de l’Acropole.

 

De là, on a une vue intéressante sur l’Acropole et sur le cône qui constitue la colline du Lycabette. On peut constater que jusqu’à notre époque, et malgré l’urbanisation galopante qui a commencé après l’indépendance à la fin du premier tiers du dix-neuvième siècle et qui s’est terriblement accélérée après la Seconde Guerre Mondiale, les oliviers et autres espèces végétales continuent de prospérer dans la capitale de la Grèce.

Mélitè, Pnyx, Acropole. Lundi 16 décembre 2013
Mélitè, Pnyx, Acropole. Lundi 16 décembre 2013

La Pnyx au troisième siècle, donc, n’est plus le lieu de réunion de l’ecclésia. Les siècles passent. C’est probablement à la fin du premier siècle après Jésus-Christ que l’on crée ici un sanctuaire ouvert de Zeus Hypsistos. C’est surtout sur ma seconde photo ci-dessus que l’on voit une grande niche et de très nombreuses petites niches creusées dans la paroi rocheuse. Dans la grande niche il y avait la statue de Zeus Hypsistos. Les petites niches alentour, de formes et de dimensions diverses, étaient destinées à recevoir des plaques votives inscrites, destinées au dieu. Dans le même dème, la colline des Nymphes, voisine, portait elle aussi un sanctuaire, naturellement dédié aux Nymphes.

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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 23:55
Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

Il y a deux façons d’envisager le centre d’Athènes. Ou bien c’est l’Acropole, avec le Parthénon, qui est sans aucun doute le point culminant de la visite archéologique de la ville, ou bien c’est la place Syntagma (place de la Constitution), avec l’ancien palais royal devenu parlement, et où l’on peut, à chaque heure, assister à la traditionnelle relève de la garde, avec les evzones qui lèvent la jambe, battent le sol de leurs semelles ferrées, se livrent à un remarquable ballet. Syntagma, c’est aussi le nom de la station de métro qui dessert la place. Dans le hall de la station, on peut voir cette horloge, œuvre que le sculpteur Théodoros a intitulée… “L’Horloge du métro”. On s’en serait douté! Elle est de 2000-2001.

 

Le sol grec, mais plus que tout autre le sol d’Athènes, fait le désespoir des entrepreneurs, et la félicité des archéologues. En effet, que l’on fasse n’importe où le moindre petit trou dans le sol, et on tombe immanquablement sur des vestiges du passé. Les archéologues se précipitent, sourire aux lèvres et plumeau à la main, les entrepreneurs patientent, les bras croisés, le sourcil froncé. Quant aux conservateurs des musées, ils lèvent les bras au ciel en voyant arriver des charrois de nouvelles pièces. Ils ne peuvent plus rien exposer, les caves sont remplies. Alors les entrepreneurs sont priés, s’ils souhaitent poursuivre leurs travaux, de prévoir l’hébergement et l’exposition des trouvailles.

Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

C’est ainsi que le passant, avant de prendre son métro à la station Syntagma, a le temps de se promener en regardant ce que les fouilles ont mis au jour. Sur ma photo ci-dessus, ce n’était pas transportable dans un musée, même s’il avait eu de la place. C’est le lit de la rivière Éridanos (ou Éridan), ancien affluent asséché de l’Ilisos, le fleuve d’Athènes.

Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

Un peu plus loin, c’est une tombe du quatrième siècle avant Jésus-Christ qui a été découverte. Elle a donc été laissée en place, on a juste gratté la terre autour, et l’on a fixé dessus une plaque de verre pour la protéger.

Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013
Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

En 527 avant Jésus-Christ, les fils du tyran Pisistrate lui succèdent à Athènes. Avec le suffixe –ide qui désigne les descendants de, les fils de, on les appelle les Pisistratides. Et c’est à eux, à la fin du sixième siècle, que l’on attribue cette adduction d’eau en tuyaux de terre cuite. Dans une tranchée creusée dans le roc sur quinze mètres de long, sept canalisations constituaient l’amenée d’eau. La deuxième photo montre un “puits” comme il y en avait de place en place le long de la tuyauterie, pour permettre de décanter l’eau.

Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

Cette colonnette de marbre marquait une sépulture. La tombe était de l’époque hellénistique, ce qui est un peu vague, puisque cela va arbitrairement de la mort d’Alexandre le Grand en 323 avant Jésus-Christ au suicide de Cléopâtre d’Égypte en 30 avant Jésus-Christ.

Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

Bien entendu, tout n’a pas été trouvé là où est la station de métro. Ce qui est dans les murs, lit de rivière, tombe, oui c’était là, évidemment, mais le tunnel des voies entre stations a également révélé des tas de choses, et dans mon article Athènes: Temple de Zeus et Porte d’Hadrien daté du 29 octobre 2011, je montrais les thermes romains découverts lorsque l’on creusait un puits de ventilation pour le métro, peu après qu’il avait quitté la station Syntagma. Les thermes ont été dégagés, la ventilation a été construite un peu plus au sud. Mais à proximité de ces thermes, au-dessus du cimetière lorsqu’il a été abandonné, il y a eu un grand complexe de bâtiments dont quinze pièces ont été dégagées, dont la construction remonte à deux phases, la première de la fin du troisième siècle de notre ère ou du tout début du quatrième siècle, et la seconde située dans les cinquième et sixième siècles. C’est dans ce bâtiment qu’a été trouvée cette mosaïque de sol.

Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013
Le “musée” du métro Syntagma, à Athènes. Le 14 novembre 2013

Dans l’une des pièces de ce bâtiment, on a retrouvé une centaine de lampes, datant du quatrième au sixième siècle. J’en montre deux ici, la première du quatrième siècle, et l’autre du sixième siècle. Le grand panneau explicatif, qui donne tout plein d’indications très intéressantes, ne dit pas s’il y a une explication à une telle accumulation de lampes dans un même endroit, par exemple si c’était la réserve où on les rangeait le jour, pour changer leurs mèches, y refaire le plein d’huile, puis le soir les répartir dans les diverses pièces au gré des besoins. Quant à la présence de lampes dont certaines ont deux cents ans de plus que d’autres, cela prouve simplement que leur durée de vie est illimitée, tant qu’on ne les a pas brisées en les faisant tomber.

 

Une suggestion: Si vous avez un rendez-vous à donner dans le centre d’Athènes, proposez donc la station Syntagma, devant le “musée”. Ainsi celui des deux qui arrivera le premier aura de quoi s’occuper en attendant!

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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 23:55

En 1857, c’est un Français, François Théophile Feraldi, qui entreprend la construction du chemin de fer d’Athènes au Pirée, en même temps qu’il crée un réseau de gaz à Athènes. Un peu plus tard, en 1860, il crée avec quelques autres hommes d’affaires français la Compagnie d’éclairage au gaz de la Ville d’Athènes. En 1873 la compagnie fait faillite, mais en 1875 naît la Compagnie du Gaz d’Athènes.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Ci-dessus, une vue urbaine, avec un bec de gaz. Reproduite sur une image appartenant au British Museum, c’est probablement une ville britannique. La Municipalité d’Athènes avait concédé, pour cinquante ans, l’exploitation du gaz à cette compagnie privée, mais avait toujours tenu à garder un contrôle sur le fonctionnement de l’usine. En 1887, à la suite de grosses difficultés dues à une mauvaise gestion, Henri Foulon de Vaulx, représentant de la Société parisienne Gaz et Eaux, et l'Italien Serpieris, des mines de Lavrio, obtiennent pour trente ans la concession de l'entreprise de gaz qu’avait créée Feraldi. À partir de 1888, les maires seront membres du directoire de la société.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Suit une période de grande prospérité. La première photo ci-dessus compare (en français) les moyens d’éclairage. Elle n’est pas très lisible, je transcris: “Concours de lumière”. Et en bas: “Le gaz est l’éclairage le moins cher, le plus puissant et propre. Faites-le poser chez vous, sans retard”. Puis les divers moyens d’éclairage ont la parole : la chandelle “je m’éteins facilement, je coule et j’éclaire peu”; l’huile “je fais des taches partout et il faut me remonter”; le pétrole “je sens mauvais, je suinte et fume”; et enfin le gaz “1er prix, le gaz”.

 

La deuxième image est une affiche publicitaire, en français elle aussi. Sur fond d’usine à gaz, un employé dit à son patron: “Oui, M’sieu le Directeur, vous aviez raison, foi de Lecoq!... Le chauffage au coke est le plus propre et économique. Aussi, en allant à la foire, je viens vous commander 20 sacs pour mon hiver…”

 

Et une affiche parisienne, “Rayon d’Or”, boulevard des Italiens. Avec une femme nue dans un voile transparent, pour attirer le regard du chaland!

 

La jeune Grèce regardait autour d’elle ce qui se faisait pour se moderniser après avoir acquis son indépendance. Déjà dans les années 1920, toutes les grandes villes de France s’éclairent au gaz de houille. À l’aube du vingtième siècle, la Grèce comptait six usines à gaz, Athènes donc en 1857, puis de 1863 à 1890 Corfou, le Pirée, Patras, Thessalonique, Volos, offrant ainsi l’éclairage au gaz de ces villes. À titre de comparaison, au début du vingtième siècle, mais dans un pays bien plus peuplé (d’autant plus que la Grèce n’a pas encore récupéré tous ses territoires), la Pologne compte deux cent trente usines de production de gaz. Ici ou là même, à travers l’Europe, quelques richissimes propriétaires terriens entretiennent leur propre petite usine à gaz pour leurs propriétés éloignées des réseaux de distribution.

 

Mais en 1926 la compagnie britannique Power and Traction entreprend l’électrification d’Athènes, d’où une dure rivalité entre gaz de houille et électricité. Au fil des années, le conflit entre l’entreprise et la Municipalité est de plus en plus violent, et des sommets sont atteints en 1937-1938, aboutissant à la prise en main de la société par la Ville d’Athènes, et signant la fin de quatre-vingts ans de capitaux européens dans ce qui a été la première compagnie de production d’énergie du pays. À partir de 1952, la distribution du gaz est à la charge de la Municipalité, et le ministère de l’industrie supervise l’usine.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Et puis dans les années 1960-1978, le développement de l’électricité provoque le déclin du gaz, et les pertes de la compagnie du gaz s’accroissent, tandis que la population réclame avec de plus en plus d’insistance la suppression de l’usine à cause de la pollution qu’elle provoque. Désormais, l’usine va se reconvertir en produisant du gaz à partir de naphta, qui est un dérivé des vapeurs condensées du pétrole brut. Cela ne parviendra pas à la sauver, elle ferme définitivement en 1984. Aujourd’hui, la plupart des usines ont fermé et ont été détruites, parfois leurs structures ont été conservées pour d’autres usages, mais ici à Gazi nous avons un exemplaire parmi les mieux conservés, qui est utilisé pour la présentation d’événements, comme le “Mois de la Photo” qui est l’objet de mon précédent article.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’usine était répartie sur différents bâtiments qui avaient chacun une fonction bien précise: production, purification, contrôle chimique, stockage, distribution, administration. L’entreprise fournissait aussi diverses prestations aux employés: réfectoires, bains, coiffeur-barbier, infirmerie. Cela n’empêchait pas les conflits, par exemple à l’encontre des décisions des médecins. Les amendes infligées portaient principalement sur des altercations entre collègues ou avec le chef, sur des employés traitant leurs affaires personnelles sur le temps de travail, insuffisance d’alimentation en charbon, autoclaves laissés sans couvercle, etc. Jusqu’en 1950, l’entreprise employait environ 800 ouvriers, mais avec la chute de consommation due à la progression de l’électricité, l’effectif est tombé entre 400 et 500.

 

Mais il faut ajouter aux ouvriers bien d’autres employés: les directeurs, les comptables, les caissiers, les standardistes, les conducteurs de véhicules, les concierges, les gardes, les femmes de ménage (à noter que dans ce texte bilingue le grec dit καθαρίστριες, “des nettoyeurs” qui peuvent être des deux sexes, tandis que la traduction anglaise dit “cleaning ladies”, comme si ce métier était réservé aux ladies. Ah, le sexisme!). Dans les années 1949-1952, le staff comprenait 72 employés.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Un peu de technique, à présent. Car la visite ne se limite pas aux grands panneaux retraçant l’historique de la compagnie, dont j’ai tiré la majorité des informations ci-dessus. On nous dit que ce sont les ingénieurs écossais George Babcock et Stephen Wilcox qui ont inventé ce modèle de chaudière pour fournir la vapeur qui fait marcher les machines de production du gaz. Trois de ces chaudières, inventées à la fin du dix-neuvième siècle, ont été installées ici aux alentours de 1900. Sur la troisième photo ci-dessus, on voit comme les explications sont bien faites, avec photo de ce dont on parle. Ici, il est dit que l’on est au-dessus des chaudières Babcock et Wilcox.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le gaz produit est tout chargé d’impuretés, il convient de le traiter. Nous pouvons encore aujourd’hui voir toutes les installations, qui ont été sauvegardées. En outre, ici encore, à chaque étape toutes les explications et précisions sont données.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le schéma est explicite. Dans un premier temps, comme représenté ci-dessus, on débarrasse le gaz de son goudron, qui cause des dommages aux installations, obstruction, odeurs, suie. En effet, il peut y en avoir jusqu’à 150 grammes dans un mètre cube de gaz. Le gaz est soufflé à grande vitesse dans des filtres où le goudron tombe au fond de cuves (système Pelouze-Audouin). L’eau, à travers laquelle le gaz est soufflé, en empêche le retour.

 

Puis il y a le naphtalène, qui bouche les tuyauteries. De quoi s’agit-il? Wikipédia répond: “Le naphtalène ou naphtaline ou camphre de goudron est un hydrocarbure aromatique polycyclique, plus précisément un acène à deux cycles, de formule C10H8. Son odeur caractéristique est perçue par l'odorat humain à partir de 0,04 ppm. Il a été couramment utilisé comme antimites”. Dans cette explication, je comprends la formule chimique et la dernière phrase (les boules de naphtaline achetées autrefois chez le droguiste, je connais). Quant au reste, il me confirme dans l’idée que je n’ai strictement rien d’un chimiste. Le gaz pénètre dans un tonneau où un tambour tourne lentement, laissant tomber les boules de naphtalène antimites.

 

Enfin, l’ammoniac, qui est abrasif et qui détruit les canalisations et la machinerie. C’est dans l’eau qu’a lieu la purification, dans un système qui ressemble à celui qui nettoie du naphtalène, tambour rotatif et tonneau.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Au début, la production de gaz était réduite, et les opérations de traitement suffisaient. Mais au fur et à mesure de la production, le chemin parcouru par le gaz s’est allongé, jusqu’à atteindre plusieurs centaines de mètres de canalisations et de cuves de traitement. Il est alors apparu nécessaire de contrer la résistance au flux, et donc d’appliquer une pression plus forte au gaz, en adaptant des accélérateurs, qui aspirent le gaz dans la conduite principale et le soufflent vers les diverses conduites et les équipements de traitement. Ce sont deux machines à vapeur, utilisant la vapeur des chaudières Babcock et Wilcox, qui actionnaient ces accélérateurs. L’installation de ce triple système, chaudière, machine à vapeur, accélérateur, date de la fin du dix-neuvième siècle, quand l’usine a réellement pris son essor. Un panneau signale l’intéressant mélange de technologies européennes, représentées dans ces trois équipements par la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Je ne peux pas tout montrer, ni donner toutes les explications techniques, d’autant plus que certains termes très spécifiques n’appartiennent ni à mon vocabulaire grec, ni à mon vocabulaire anglais. Alors en l’absence d’un texte trilingue intégrant le français… Et puis, même ce qui est clair serait trop long à reproduire. Et celui qui est intéressé aura tout intérêt, lors d’un petit séjour à Athènes, à se rendre sur place. L’entrée est gratuite et la visite est passionnante.

 

Encore deux choses, cependant. Les hauts fourneaux sont insérés dans des murs de brique. Mais les températures passant de 20° à 1000°, il faut des briques de consistance très spéciale (elles ont été importées de Belgique et de Grande-Bretagne), et pour résister aux effets de dilatation et rétractation dus à ces différences de température, l’architecture doit inclure des ceintures métalliques.

 

L’autre précision concerne les déchets de l’épuration. Selon le cas, ils ont pu être utilisés en médecine, comme engrais, comme carburants, dans la composition de peintures, etc. À Athènes, on utilisait le coke comme combustible; les résidus étaient vendus pour le chauffage, principalement hors de l’usine. Le graphite qui se formait à l’intérieur des machines était utilisé pour faire la mine de plomb de crayons. Les cendres et la rouille résultant de la combustion fournissaient le soubassement de terrains de sport, facilitant l’écoulement des eaux de pluie. Quant au goudron, il était utilisé comme isolant ainsi que pour les travaux d’étanchéité.

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Published by Thierry Jamard
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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 23:55
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Athènes célèbre le mois de la photo. Nous nous sommes rendus à la cérémonie d’ouverture, mais il y avait tant de monde qu’il était difficile parfois de bien voir les œuvres exposées; et puis en attendant les discours nous ne pouvions trop nous éloigner de la salle principale, l’inauguration a eu lieu à 20h30, et après nous n’avions plus tellement de temps pour voir l’abondante production présentée dans plusieurs bâtiments. Nous sommes donc revenus le lendemain.

 

Par ailleurs, cette exposition du Mois de la Photo se tient à Gazi, l’ancienne usine à gaz d’Athènes. Un immense complexe industriel intelligemment récupéré qu’il est intéressant de visiter. Mais entre l’industrie des dix-neuvième et vingtième siècles et la photo contemporaine, il y a un fossé qui justifie que je consacre, ensuite, un article à part à Gazi.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Je le disais, l’exposition se trouve disséminée dans bon nombre de salles. Des salles conventionnelles comme sur ma première photo, la salle circulaire de ma seconde photo, qui est l’intérieur d’une ancienne tour à gaz, ou d’autres bâtiments du complexe, comme celui de ma troisième photo qui était la pharmacie.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Puisque, il y a un instant, je voyais une jeune femme prenant une photo par la fenêtre, je vais l’imiter. Trop de monde à l’intérieur pour pouvoir apprécier les œuvres du Danois Jacob Aue Sobol, qu’il intitule “Près de vous”. Subventionné par l’ambassade du Danemark à Athènes.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Certains artistes veulent attirer le public vers leurs œuvres par des originalités… à moins que la présentation elle-même soit considérée comme une œuvre d’art. Mais, bonnes âmes, n’appelez pas les secours d’une voix affolée, ce jeune homme se porte très bien. Konstantinos Doumpenidis déclare que c’est l’impression de son besoin de parler quand il ne sait pas ce qu’il va dire.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le salon est également l’occasion pour les élèves photographes de célébrer leur professeur, qui est couvert de petits mots affectueux ou reconnaissants.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Une place est réservée aux Jeunes Photographes Grecs. Cette exposition annuelle créée en 1987 a permis ainsi de révéler plusieurs artistes grecs aujourd’hui reconnus et célèbres. Les quelques jeunes photographes sélectionnés pour l’exposition de cette année l’ont été parmi pas moins de sept cent soixante candidats, ce qui prouve le dynamisme de cet art en Grèce aujourd’hui. Je vais ici en montrer quelques exemples. L’auteur des deux photos ci-dessus, Anastasia Vasilakopoulou, intitule sa série “State of Mind”, en anglais (oui, toutes les présentations sont bilingues grec-anglais, mais ce titre, lui, est en anglais des deux côtés. “État d’esprit”. La photographe explique qu’elle montre l’inactivité, la maladresse, le détachement mental et environnemental. Elle juxtapose le chaud espace intime et les expressions et attitudes glacées des personnages. À nous d’imaginer l’histoire cachée derrière chaque photo.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

“Traces à l’intérieur”, c’est ainsi qu’Evangelia Voutsaki nomme la série dont j’ai extrait la photo ci-dessus. Elle déclare marcher à travers ce temps limité qui lui est donné et qui s’appelle la vie. Sa seule intention est de visualiser le temps qui passe. Elle voudrait que ses photos qu’elle dit spontanées rendent l’observateur capable de voyager dans ses propres souvenirs.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

En titre du texte grec comme en titre du texte anglais, Marili Konstantinopoulou écrit en français “Au bout du monde”. Car il s’agit d’un projet réalisé en France, à Salin-de-Giraud, en Camargue, village qui s’est créé au dix-neuvième siècle autour de l’industrialisation du sel, et où beaucoup de réfugiés grecs d’Asie Mineure ont trouvé à s’employer comme ouvriers. Aujourd’hui, l’activité industrielle va décroissant, et l’auteur a rencontré des membres de la communauté à l’heure où le site se tourne vers le tourisme.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

“Mythes”, tel est le titre donné à sa série par Dafni Melidou. En écrivant cela, je me rends compte que les noms des quatre jeunes photographes que je publie sont quatre noms féminins. Ce n’est pas fait exprès. Est-ce significatif de mon propre choix, qui m’a fait tomber sur ces photos? Ou bien est-ce dû au fait que les femmes photographes sont, dans la Grèce d’aujourd’hui, beaucoup plus nombreuses que les hommes, rendant statistiquement plus probable que je tombe sur des artistes de sexe féminin? Au moment où je rédige mon article, il est trop tard pour que je retourne sur place compter les photographes en les classant par sexe.

 

Ici, l’artiste dit qu’elle a souhaité reproduire sa vie quotidienne et ses expériences à Québec, au Canada. “En mêlant les photos posées et les instantanés, écrit-elle, et en ciblant toujours sur un personnage particulier, j’ai commencé à construire un mythe dans lequel je me sentais à l’aise”.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

En dehors des jeunes photographes grecs sélectionnés par le jury qui a décidé de les promouvoir, il y a des photographes étrangers soutenus par les représentants à Athènes de leur pays d’origine, ambassade ou centre culturel. Nous avons entr’aperçu un Danois tout à l’heure, par la fenêtre d’un bâtiment.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Ce n’est pas seulement parce qu’il est français, je devrais même dire que ce n’est pas du tout parce qu’il est français et subventionné par l’Institut Français de Grèce, que j’ai envie de publier ici quatre des œuvres présentées par Cédric Delsaux. C’est bien plutôt parce que je trouve que sont merveilleusement mis en scène ces décors de l’ère moderne, où l’on voit se juxtaposer les squelettes d’animaux préhistoriques du muséum d’histoire naturelle et les déchets des industries d’aujourd’hui, le tout vu d’une façon très parlante.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Preuve que je n’étais pas chauvin en présentant quatre photos d’un Français, j’en montre maintenant quatre d’un Autrichien, Reiner Riedler, subventionné par l’ambassade d’Autriche à Athènes. Le titre de son exposition, Fake Holidays. Ni en allemand, ni en grec, rien qu’en anglais. Comment traduire? Je dirais “Vacances bidon”, ou “Loisirs artificiels”. Ce photographe documentaire dit vouloir mettre en relief notre système de valeurs, cherchant à sonder la fragile beauté de l’existence humaine avec ses désirs et ses abîmes, et quand les souhaits sont hors de portée ils aboutissent à des mondes artificiels, que l’on trouve dans ces parcs de l’ère industrielle.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Les photographes grecs exposés, cela ne se limite pas aux jeunes photographes sélectionnés. Dans d’autres salles, des professionnels établis et reconnus peuvent aussi être présentés, comme Nikolas Ventourakis pour En quittant l’utopie. Le texte grec me laissant un peu perplexe, j’ai cherché à l’éclairer en lisant ensuite le côté anglais, sans en être davantage éclairé. À vrai dire (le confesserai-je?) ce langage purement intellectuel m’est incompréhensible. Il s’agit d’un narratif visuel en réaction à la crise sociale en Grèce, qui n’est pas documentaire, mais qui est un document sur un environnement fluctuant où les règles du passé sont inversées. Le projet montre l’Europe du vingt-et-unième siècle qui est un continent nouvellement découvert. Ce que je viens d’écrire, c’est ce que j’ai cru comprendre dans le texte de présentation en glanant dans les deux versions, grecque et anglaise, et je ne trouve pas là ce que je ressens face à ces photos.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Un autre Français, soutenu par l’Institut français de Grèce. Il s’appelle Charles Freger. Pourquoi, à Athènes, ce Français donne à son exposition un titre en allemand, et uniquement en allemand, je ne me l’explique pas. Ce titre, c’est Wilder Mann (c’est-à-dire Homme sauvage). Il s’agit, dit-il, de la transformation de l’homme en animal dans des rituels païens vieux de nombreux siècles et qui symbolisent le cycle des saisons, la fertilité, la vie et la mort. Cela de l’Écosse à la Bulgarie, de la Finlande à l’Italie, du Portugal à la Grèce, pour célébrer les saisons en se déguisant en ours, en chèvre, en cerf, en sanglier, en homme de paille.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’ambassade d’Espagne à Athènes a subventionné l’exposition de Salvi Danes intitulée Grace noire, Moscou. Cette mince couche de glace invisible, explique l’artiste, affecte notre confiance dans le choix de notre direction. La ville est pleine de compagnons mais vide de partenaires. La gigantesque ville de Moscou est le paradigme soviétique.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Tamas Dezso est un Hongrois, et c’est son ambassade à Athènes qui subventionne son exposition, Notes pour un épilogue. Sur près de quatre cent cinquante kilomètres sur sa frontière est, le pays est limitrophe de la Roumanie, et c’est en Roumanie que ces photos ont été prises, où la tradition spirituelle et l’héritage physique, préservés dans des hameaux minuscules, sont en train de se désintégrer simultanément, conséquence de l’époque du communisme qui a intensivement industrialisé.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

C’est ici l’ambassade des États-Unis à Athènes qui soutient l’exposition Un ordre naturel, de Lucas Foglia. L’auteur raconte qu’il a grandi dans une petite ferme près de New-York et, alors que se développaient alentour les supermarchés et les galeries marchandes, sa famille se chauffait au bois et mettait en conserve ce qu’elle produisait, troquant les produits de la terre contre des chaussures ou du dentifrice. Et puis, alors que nombre de ses proches pratiquaient le retour à la terre quand il avait dix-huit ans, ses parents s’équipaient de trois tracteurs, quatre voitures et cinq ordinateurs. Intéressante comparaison avec le précédent mode de vie en autarcie.

 

De 2006 à 2010, il a parcouru le sud-est du pays, observant, interrogeant, photographiant ceux qui, par idéal écologiste, pour raisons religieuses ou victimes de la récession avaient adopté un mode de vie de chasseurs, cueilleurs et cultivateurs, construisant leurs cabanes avec des éléments naturels et recueillant l’eau de sources. Cependant, la plupart d’entre eux gardent le contact avec le reste du monde, tenant à jour leur site Internet avec un ordinateur portable, et possèdent un téléphone cellulaire, une batterie de voiture ou un panneau solaire leur fournissant l’énergie électrique nécessaire.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le Britannique Jason Florio nous présente . Silafando. Un cadeau pour vous de la part de mon voyage. En Gambie, nous dit-il, le plus petit pays d’Afrique, chaque village a un chef, homme ou femme, appelé alkalo, qui officie comme juge de paix dans son village, donne la terre, accueille les voyageurs de passage. Jason et sa femme ont effectué à pied un voyage de 930 kilomètres en 42 jours autour de la Gambie, passant chaque nuit dans un village différent, dont il a photographié l’alkalo. L’usage veut qu’en échange de l’hospitalité l’étranger offre au chef cinq noix de kola. Ce geste s’appelle “silafando”, et ce mot se traduit par “un cadeau pour vous de la part de mon voyage”, d’où le titre de l’exposition. Mais le couple se déplaçait avec une imprimante sur batterie, et offrait systématiquement, outre les cinq noix de kola traditionnelles, une photo de lui à l’alkalo, qui bien souvent se voyait pour la première fois en photo.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’exposition Échos, soutenue à la fois par l’ambassade de Norvège et l’institut norvégien à Athènes, est originale. L’artiste, Hebe Robinson, a eu l’idée de superposer deux photos prises dans le même cadre. Aux alentours de 1950, en échange de la promesse de ne jamais revenir, des familles vivant dans des villages perdus des îles Lofoten se sont vu offrir par le gouvernement une coquette somme pour aller se reloger dans des centres urbains. C’était un plan de modernisation du pays au lendemain de la guerre. Des familles qui, depuis des siècles, vivaient en communautés autarciques, se sont séparées à jamais, emportant tous leurs biens, jusqu’à leurs maisons même, dont ils n’ont laissé que les fondations. Ce sont les vieilles photos de l’époque que Robinson a superposées au paysage actuel pour une sorte de recomposition du passé.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Cinq photos d’une exposition marquante d’Andrea Star Reese, intitulée Caverne urbaine et sponsorisée par l’ambassade des États-Unis à Athènes. Pendant trois ans, il a fréquenté des sans-abri de Harlem, à New-York, revers de l’image que l’on a de cette société américaine, des gens pas toujours très bien vus des autres habitants. Avec cette série de photos, il a voulu communiquer son respect, il a voulu montrer la beauté, la dignité, la détermination et la persévérance de ces gens. Des programmes de relogement ont rendu un habitat correct à la plupart d’entre eux et place nette a été faite là où ils s’étaient installés, mais dans le même temps les aleas de la vie d’autres personnes les a jetées dans cette situation.

 

Première photo: avec son caddie, Lisa fait les poubelles, et garde ou revend ce qu’elle trouve. L’endroit est dangereux, elle peut se faire arrêter.

 

Seconde photo: douche improvisée sous une canalisation brisée.

 

Troisième photo: Jamaica et Zoe ont trouvé refuge dans le métro. Ils ont dormi là pendant plus de deux ans.

 

Quatrième photo: six août 2012, les résidents du tunnel sont évacués de force. En disant au revoir à un voisin, Chuck déclare que, cette fois-ci, il est vraiment à la rue.

 

Cinquième photo: douche de SDF pour celui qui se fait appeler Geo, dans le Batcave (la Grotte aux chauves-souris), un lieu de regroupement pour hommes et femmes sans toit.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’Albanais Enri Canaj nous présente ici Ombres en Grèce, un superbe mais sordide reportage sur les bas-fonds. J’ai essayé de limiter le nombre de photos que j’en montre, je n’ai pas été capable d’en sélectionner moins de sept… Le photographe dit se rappeler le centre d’Athènes plein de vie, mais tout a été nettoyé et ordonné pour les Jeux Olympiques de 2004. À la suite de quoi, la ville a commencé à se dégrader et à retrouver sa vie d’autrefois. Avec la crise, une foule d’hôtels et de boutiques ont dû fermer, le centre est un quasi-désert, dit-il (je n’y souscris pas: crise, oui; mais désert non, même là où il n’y a pas de touristes). Il ajoute que l’on se voit glisser dans le dénuement, que l’on a peur de se faire tirer dessus, que les femmes se prostituent. Il dit aussi, et cela je l’ai vu partout, que les migrants logent à plusieurs dans de petites chambres insalubres. Ce sont des gens pleins de sensibilité et de problèmes, qui ont laissé derrière eux des familles en ruines.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Utøya est une petite île sur un lac, au sud de la Norvège. Depuis 1950, elle a été donnée au Parti travailliste norvégien. 22 juillet 2011, vers 17h30: Un terroriste politique, déguisé en policier, tire sur les jeunes qui se trouvent là. C’est un camp de jeunes organisé par la Ligue des Jeunes Travaillistes. Un carnage: il tue soixante-neuf jeunes, il en blesse trente-trois autres. Rien à voir avec un fondamentalisme religieux, le tireur, Anders Behring Breivik, âgé de trente-deux ans, est membre d’un parti nationaliste d’extrême droite. Jugé, il a écopé de vingt-et-un ans de prison. Ce n’est pas cher payé, selon mon calcul cela représente trois mois et vingt jours de prison par mort.

 

Andrea Gjestvang, subventionné par l’ambassade de Norvège et par l’institut norvégien d’Athènes, a réalisé en 2012 un reportage sur les conséquences de ces événements tragiques, rencontrant à travers le pays les rescapés revenus dans leur milieu habituel. Il l’a intitulé Un jour dans l’histoire. Ils ont été environ cinq cents à échapper au massacre, soit qu’ils aient pu se cacher dans les bois, ou sous des lits, d’autres ont nagé et ont été recueillis dans des bateaux du lac. Plus de la moitié des survivants étaient des enfants, des adolescents, des jeunes de moins de dix-neuf ans. Certains avaient été sérieusement blessés, mais même ceux qui étaient physiquement indemnes ont été profondément blessés psychologiquement. L’adolescence, écrit le photographe, est le temps des rêves, des aspirations, de l’imagination, aussi voulait-il savoir ce qui se passe dans la vie d’un teenager quand il est touché par ce genre de drame.

 

Première photo ci-dessus: Anzor, 17 ans, s’était caché sous une bâche goudronnée. Quand il en est sorti, il a été appréhendé par la police, qui le croyait coupable des meurtres. Il n’a pas été autorisé à téléphoner, ni à sa famille, ni à ses amis, pour leur dire qu’il était en vie.

 

Seconde photo: c’est derrière un rocher qu’Iselin Rose, quinze ans, a pu se cacher. Plus tard, c’est un bateau qui l’a recueillie. Dans les temps qui ont suivi le drame, elle avait peur du noir, elle ne pouvait pas dormir, ou alors dans son sommeil elle était assaillie par d’horribles cauchemars. Sa mère a eu l’idée de lui offrir le petit chien Athene, qui maintenant dort chaque nuit sur le ventre de sa petite maîtresse.

 

Troisième photo: “J’aime m’asseoir ici, parce que je sens que mes amis morts sont dans la nature qui nous environne”, déclare Aina, dix-neuf ans.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Jonathan Torgovnik a bénéficié du mécénat de l’ambassade des États-Unis à Athènes pour son reportage sur les enfants rwandais nés du viol. Au long de trois années, il a effectué plusieurs voyages à travers le Rwanda pour photographier et interviewer ces jeunes femmes qui n’avaient jamais voulu parler de ce qui leur est arrivé, le cachant comme une honte. Beaucoup ont été contaminées du SIDA, et puis elles ont mis au monde leur bébé conçu par un milicien criminel, qui bien souvent avait froidement assassiné tous les membres de leur famille. Toutes les rencontres menées par l’auteur ont eu lieu au domicile de ces femmes, et dans la plus stricte intimité. Il les montre en photo, mais a changé leurs noms pour les préserver. J’ai relevé trois exemples de ces rencontres pour clore notre tour de ce “Mois de la photo”.

 

Stella avec son fils Claude: Elle dit oublier parfois qui elle est. Elle est en train de causer, et soudain elle se voit poursuivie dans la forêt par des hommes qui la brutalisent, la violent, et soudain elle sort de cette hallucination, de ce cauchemar, et se retrouve dans la réalité avec son interlocuteur. Les miliciens avaient pris les femmes, les avaient emmenées dans la forêt, et s’étaient mis à les violer méthodiquement, l’une après l’autre, et puis ils les laissaient pour mortes. Le fils de Stella est né le 7 juillet 1995, elle espérait qu’il mourrait immédiatement après l’accouchement. Elle le voit comme un tronc sans branches. La seule survivante de sa famille est sa vieille mère, à présent son fils est la seule vie qu’elle ait, elle l’aime, il est sa raison d’être. On ne peut vivre avec l’héritage de cette guerre, il est trop lourd.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Josette avec son fils Thomas: Les miliciens, raconte-t-elle, sont venus un soir et nous ont enfermés dans une maison. Ils ont annoncé qu’ils allaient nous violer, mais avec l’expression nous épouser, ils nous épouseraient jusqu’à ce que nous en perdions le souffle. La nuit ils nous violaient, le jour ils allaient tuer. Le matin ils nous battaient dix fois, puis on changeait d’homme. Ma sœur m’a dit que c’était trop, qu’il nous fallait nous suicider. Mon oncle ne m’a pas accueillie chez lui. Il a demandé de qui j’étais enceinte, j’ai dit que j’avais été violée par beaucoup de miliciens. Pour lui, je ne pouvais entrer sous son toit avec un enfant d’un Hutu, il m’a chassée. Je dois être honnête avec vous, jamais je n’ai aimé cet enfant. Quand je me rappelle ce que m’a fait subir son père, je pense que l’unique revanche possible serait de lui tuer son fils. Je ne l’ai jamais fait. Je me suis forcée à l’aimer, mais il n’est pas aimable. C’est un garçon trop têtu et mauvais, il se comporte comme un gamin de la rue. Ce n’est pas parce que je ne l’aime pas, c’est ce sang qu’il a en lui.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Joséphine avec ses filles Amélie et Inez: le destin a frappé le 9 avril, se souvient-elle, quand ils ont attaqué la maison de mon mari et qu’ils l’ont tué. Nous venions d’achever notre lune de miel. Nous étions mariés depuis trois mois et j’étais enceinte de deux mois, d’une petite fille. Le chef des miliciens m’a écarté les jambes avec une lance. J’ai été violée chaque nuit, et le jour ils m’enfermaient à l’intérieur. Quand j’ai été dans un camp de réfugiés au Congo, j’ai mis ma fille au monde. Par chance elle était vivante. Je suis restée là et j’ai été violée par des hommes autant qu’ils le voulaient. Peu après je me suis de nouveau trouvée enceinte. Un jour, je suis montée dans un camion qui ramenait des gens au Rwanda. En arrivant, j’ai appris que toute ma famille avait été tuée. Je suis la seule survivante de ma famille. Il m’a fallu du temps avant que je sois capable de m’asseoir et de discuter comme nous le faisons en ce moment. J’aime mieux ma première fille parce que je l’ai mise au monde comme produit de l’amour. Son père était mon mari. Ma seconde fille est le produit d’une circonstance non voulue. Je n’ai jamais aimé son père. Mon amour est partagé, mais lentement je commence à me rendre compte que ma seconde fille est innocente. Ce n’est que maintenant que je l’aime, parce que je commence à me rendre compte qu’elle est aussi ma fille.

 

Voilà donc quelques-unes des horreurs commises dans cette guerre. Dans l’antiquité, au moyen-âge, dans les temps modernes; en Afrique, en Amérique, en Europe, en Asie; toujours et partout la bestialité des hommes les jette sur des femmes alors que la moralité de leur société réprouve hautement ces viols, mais ils se les autorisent parce qu’ils sont en guerre. C’est écœurant. C’est révoltant.

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Published by Thierry Jamard
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