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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 23:55

C’est plus fort que nous, nous ne pouvons pas être à Paris sans faire un petit tour (un grand tour!) au Louvre. Et il y a tant de choses merveilleuses qu’au moment de choisir “quelques” images pour publication, je me trouve face à une telle quantité de photos sélectionnées, même après des coupes drastiques, que je scinde en cinq parties ma dernière sélection la plus réduite, et que je vais en faire cinq articles:

– L’Égypte

– Le Moyen-Orient

– Les Étrusques

– L’Occident

– Département des peintures

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Commençons, ce n’est pas gai, par les morts. Chez les Mycéniens, plus d’un millénaire avant Jésus-Christ, nous avons vu au musée archéologique d’Athènes ces superbes masques d’or, parmi lesquels celui que l’on appelle improprement “masque d’Agamemnon”, et qui est si célèbre qu’il orne la couverture de la plupart des livres ou des revues qui traitent des Mycéniens. Nous sommes ici loin dans le temps, puisque l’on tourne autour du premier siècle avant / premier siècle après Jésus-Christ, et dans l’espace puisque nous franchissons la mer vers cette Égypte africaine, et l’on retrouve ces masques et ces diverses représentations qui rappellent le défunt. La statuaire, les fresques, depuis nombre de siècles, ont cessé de représenter les traits particuliers, et les artistes peignent, sculptent la beauté canonique, ou le caractère conventionnel, et cela encore à l’époque hellénistique et pendant un siècle de plus. Après, on reviendra aux traits propres qui individualisent la personne. Ce n’est donc pas encore le cas pour ce masque-plastron en carton peint et doré et fibre de lin, provenant d’Hermopolis-ouest, aujourd’hui Touna-el-Gebel, qui représente la défunte nue, en Hathor, cette déesse de la beauté et de l’amour grâce à laquelle la plénitude des sens se perpétue au-delà de la mort. À noter que Hathor est la parèdre du dieu-faucon Horus, le fils posthume d’Osiris qui règne sur le monde des morts.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013
L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Ce n’est qu’au second siècle après Jésus-Christ que les masques des momies, soudainement, se mettent à ressembler aux personnages qu’ils recouvrent, avec leurs traits, avec les parures, les coiffures, les barbes qu’ils avaient de leur vivant. Ci-dessus, deux femmes du deuxième siècle, la seconde datée un peu plus précisément dans la deuxième moitié du siècle. En fait, il faut tenir compte, pour avancer une date, de tous les indices dont on dispose. Ainsi, le masque en stuc peint de cette première femme, avec sa coiffure sophistiquée et ses bouclettes haut au-dessus du front, avec sa tresse roulée derrière la tête, évoquerait la mode de l’époque de Trajan (début du siècle), mais les provinces ne disposaient pas encore de la chaîne FashionTV sur leurs paraboles et les modes impériales de Rome mettaient des années, voire des dizaines d’années avant d’arriver dans les provinces, alors qu’à Rome on en était déjà une ou deux modes plus loin. Cette dame peut donc avoir rapporté sa mode de Rome dans les vingt premières années du second siècle, ou n’avoir pas quitté une petite ville reculée d’Égypte , avoir adopté cette mode lorsqu’elle était arrivée là, et avoir continué sa vie durant à se coiffer ainsi. Quant à la seconde, une jeune femme de Panopolis (ce qui veut dire “la Ville de Pan”), l’actuelle Akhmîm, sur le Nil en Haute-Égypte, dont le masque est en stuc avec des yeux en verre, ses cheveux ondulés sont tirés en arrière à partir de la raie, et noués en un chignon derrière la tête.

 

Où ces morts étaient-ils? C’est Diodore de Sicile qui répond à la question: “Pour ceux qui ont des sépultures privées, le corps est déposé dans un endroit réservé. Ceux qui n’en ont pas construisent dans leur maison une cellule neuve, et y placent le cercueil debout et fixé contre le mur”.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Ce masque-plastron en stuc peint et yeux de verre est un peu plus tardif, il est du troisième siècle après Jésus-Christ. Le fort réalisme est clairement influencé par la tendance stylistique romaine. Le musée dit que la tradition ferait provenir ce masque de l’oasis d’Al-Kharga, située à environ deux cents kilomètres à l’ouest du Nil au niveau de Louqsor et d’Edfou, mais estime que son style le ferait plutôt venir d’Hermopolis Magna, en Moyenne-Égypte.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Sur le corps de la momie, les masques ou, descendant plus bas, les masques-plastrons sont destinés à couvrir le visage en décomposition, à le remplacer en quelque sorte. Mais parmi les objets funéraires, la personne peut aussi être représentée en peinture. Ici, nous voyons l’émouvant portrait d’une jeune femme peint à l’encaustique sur une tablette en bois de tilleul dans la seconde moitié du deuxième siècle après Jésus-Christ. L’origine supposée est Thèbes (en Égypte, pas la Thèbes de Grèce continentale, patrie d’Œdipe et d’Antigone!). Le musée ajoute l’explication très intéressante de la technique à l’encaustique. Plutôt que de mettre ma patte en rédigeant moi-même quelque chose que j’ai découvert en lisant cette fiche, je préfère citer le texte affiché par le Louvre: “L’une des spécificités est que le peintre pose d’abord les couleurs foncées, ici de l’ocre sombre sur les carnations et la chevelure, puis modèle progressivement le volume du visage, en appliquant des couches de plus en plus claires”. La technique est une chose, elle ne permettra jamais de rattraper l’absence de talent; mais justement, dans ce tableau, je trouve merveilleux le talent du peintre. Que de mélancolique gravité dans ce regard et cette expression! C’est poignant.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

L’art funéraire s’exprime aussi en sculptant en bas-relief ou, comme ici, en gravant des stèles. Celle-ci, du premier siècle après Jésus-Christ, provient d’Abydos, la ville consacrée à Osiris, actuellement El-Madfouna, à quelque soixante-dix kilomètres au nord-ouest de Thèbes. Le texte, rédigé en grec, dit: “Apollônios, fils d’Érôs, petit-fils d’Érôs, et d’Aristion sa mère, surnommé le fils d’Érôspsa, de Lykopolis, est mort prématurément, la septième année, le 21 du mois de Pachôn, âgé de 34 ans, 5 mois et 256 jours. Seigneur Sérapis, accorde-lui de triompher de ses ennemis”. J’ai, en d’autres occasions, commenté ce nom de Sérapis, peut-être un petit rappel est-il nécessaire. Osiris, dieu des morts, prend lorsqu’il revient sur terre la forme d’un taureau sous le nom d’Apis. Pour les Égyptiens, en joignant les deux noms, il devient Oser-Apis. Or il faut savoir qu’en grec, on utilise obligatoirement l’article devant les noms propres, comme les Italiens disent “la Callas”, les Grecs disaient “le Socrate”, “le Périclès”, et l’article, au masculin singulier sujet est “ho”, prononcé avec une aspiration, mais cette aspiration au début de certains mots était mal prononcée, ou ne l’était pas du tout, par les étrangers qui n’avaient pas un accent parfait. Aussi, les prêtres grecs –qui ne parlaient pas l’Égyptien– entendant ce nom, Oser-Apis, ont cru qu’il s’agissait d’un certain ho Sérapis (le Sérapis). C’est ainsi que dans la communauté grecque on croyait que le dieu s’appelait Sérapis… Voilà ce que c’est, de ne pas parler les langues étrangères.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Cette autre stèle, du même premier siècle après Jésus-Christ, provient de cette Lykopolis d’où était originaire notre Apollônios de la stèle précédente, c’est-à-dire la moderne Assiout, sur le Nil, en Haute-Égypte. À gauche, on voit Osiris. Et le défunt est conduit vers lui, précédé par Hathor et suivi par Anubis, le dieu à tête de chacal. Au-dessus, comme en haut de la stèle précédente, le disque solaire, avec deux grandes ailes et deux uræus (l’uræus, c’est le cobra femelle qui protège le pharaon, et qui est donc toujours représenté sur sa coiffure). Et le texte en grec dit: “Ma patrie est Lykopolis. Je suis Élémôn qui a vu s’éteindre son destin dans sa vingt-et-unième année. Serviteur de Phébus et des Muses, j’étais célèbre en tous lieux”. Serviteur de Phébus et des Muses, cet Élémôn était donc un prêtre.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Encore une stèle. Nous sommes dans le troisième quart de ce premier siècle après Jésus-Christ, et nous sommes à Abydos, comme avec la stèle d’Apollônios. Encore le disque solaire, les deux grandes ailes, le double uræus. Le défunt, à droite, la main levée, est dans un vêtement et une attitude typiques de la civilisation gréco-romaine, il ressemble comme un frère à une multitude de défunts sur des stèles de Grèce. Mais nous sommes en Égypte, et c’est à Osiris assis sur son trône, qu’il se présente. Derrière lui, il y a des divinités à têtes d’animaux, et derrière Osiris se tient une déesse aisément reconnaissable au disque solaire posé entre deux cornes, et à l’ânkh qu’elle porte dans sa main droite: c’est Isis, la mère et l’épouse d’Osiris, à qui elle a su donner une seconde vie après la mort.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

À la mort d’Alexandre le Grand, en 323 avant Jésus-Christ, l’immense empire qu’il a conquis en quelques années va être divisé entre ses généraux. Il avait conquis l’Égypte en 331, elle échoit en partage à son général Ptolémée, fils de Lagos (ainsi naît la dynastie des souverains dits Lagides, c’est-à-dire descendants de Lagos) qui, en 305, va se proclamer roi d’Égypte et régner jusqu’à sa mort en 283. C’est ce Ptolémée Ier Sôter (=Sauveur) qui est représenté par le marbre ci-dessus, du troisième siècle. Lui-même et ses descendants se comportent comme les pharaons vraiment égyptiens qui les ont précédés. Le fils du Sôter, Ptolémée II, reçoit des prêtres le titre de pharaon, en lieu et place du titre de roi qu’avait pris son père, et il épouse sa propre sœur, inceste abhorré par les Grecs, pour se comporter comme les pharaons, d’où son surnom de Philadelphe qui signifie “qui aime sa sœur (ou son frère)”. Alexandre avait fondé Alexandrie comme marque de sa victoire et de sa puissance, Alexandrie devient la nouvelle capitale. Elle devient vite une ville brillante, un modèle international de culture et de raffinement. Le phare d’Alexandrie est l’une des sept merveilles du monde. Il y a un centre de recherche fréquenté par les plus grands savants du monde. Un artisanat d’art se développe. La fameuse bibliothèque d’Alexandrie n’a pas d’équivalent au monde avec environ quatre cent mille livres après sa création en 288, et près de sept cent mille à la fin de l’Empire Lagide à la mort de la célèbre Cléopâtre VII. Ce que l’on appelle l’époque hellénistique, c’est précisément cela, qui va de la mort d’Alexandre le Grand au suicide de Cléopâtre VII qui s’est fait mordre par un serpent venimeux en 30 avant Jésus-Christ, consacrant l’avènement des Romains en Égypte. On aurait aussi bien pu l’appeler l’époque alexandrine. C’est cette époque que les souverains lagides ont voulu immortaliser en multipliant leurs portraits, comme ci-dessus Ptolémée I Sôter et comme les images suivantes.

 

J’ai parlé de l’illustre bibliothèque d’Alexandrie, la plus grande et la plus riche du monde de l’époque. J’ajoute une anecdote. C’est le poète Callimaque qui a entrepris le classement de cette foule d’ouvrages et, ne sachant pas comment cataloguer les rouleaux de papyrus traitant de sujets qui sortaient du monde concret et physique, il les a placés dans les meubles situés “après les sujets physiques”, en grec meta ta physica, “métaphysiques”. Ainsi est né ce mot, la métaphysique qui étudie les causes premières, la nature de la connaissance, le problème de Dieu et de l’existence.

 

Et puisque je parle du rayonnement d’Alexandrie, j’ajoute un paragraphe sans rapport avec la photo mais en pleine conformité avec ma marotte de linguistique. La langue grecque la plus ancienne est appelée le grec commun, parce que commun à tous les Grecs. Puis, avec les siècles, des tribus grecques sont arrivées les unes après les autres sur le territoire de la Grèce, de l’Asie Mineure, de l’Italie du sud, de la Sicile, et se sont installées dans ces pays montagneux, dans les innombrables îles, et y ont développé leurs civilisations, isolés d’une vallée à l’autre par les chaînes de montagnes, d’une île à l’autre par la mer. Et dans chaque cité la langue a évolué, les dialectes se sont multipliés. Les grands dialectes sont l’ionien-attique, l’éolien, le dorien, l’arcado-chypriote, puis chacun a continué d’évoluer, l’ionien des îles différent de l’ionien du continent asiatique, l’attique parlé dans la région d’Athènes. Le laconien, l’éléen, le corinthien sont quelques-unes des variantes du dialecte dorien. La poétesse Sapho écrivait en éolien, l’historien Hérodote en ionien, le philosophe Platon en attique, le mathématicien et physicien Archimède en dorien. Et puis c’est un dialecte ionien qui a été importé à Alexandrie, et qui de là s’est imposé à tout le domaine de langue grecque. On est revenu à une langue commune. Impossible de l’appeler grec commun, pour ne pas le confondre avec celui des origines, alors on a pris le mot grec, “langue commune” se dit “glôssa koinè”, et on appelle cette langue la koïnè. C’est la koïnè qui, se déformant, évoluant, mais conservant toujours la même structure de base, a donné le grec moderne encore parlé aujourd’hui. Le français, l’espagnol, le catalan, l’occitan, l’italien, le roumain ne sont plus du latin, parce que la structure du latin a été brisée, mais le grec moderne est bien du grec dérivé de la koïnè d’Alexandrie.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Plus tard, Ptolémée IV a régné de 221 à 205 avant Jésus-Christ. Cette statuette de bronze représente très certainement sa femme Arsinoé III sous l’apparence de la déesse Déméter, et les années du règne de son mari nous donnent une idée de la date de la statuette. Déméter est une déesse de la fertilité qui, avec la végétation, passe la moitié de l’année sous terre avant de faire germer les graines au printemps. Le flambeau, dont la flamme représente la vie –et donc en relation avec la fertilité–, est parfois représenté tête en bas, symbole de la mort. Parfois aussi, il convient d’interpréter cet objet comme la torche que la déesse portait en parcourant la terre à la recherche de Perséphone, sa fille bien-aimée qui avait soudain disparu, enlevée par Hadès qui voulait en faire sa femme puisqu’aucune déesse n’acceptait d’épouser un dieu avec lequel elle serait contrainte de vivre sous terre.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Grand flou pour cette statuette de plâtre. Le musée met un point d’interrogation entre parenthèses après avoir proposé “Reine lagide (?)” et comme date indique seulement “époque hellénistique”, ce qui est évident puisque l’époque hellénistique correspond très exactement avec l’époque lagide. Enfin, pour la localisation, “Égypte”…

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Nous ne sommes pas plus avancés pour la représentation de ce “souverain lagide” en bronze, de provenance égyptienne. Mais au moins sait-on qu’il est du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Cela nous limite à la liste suivante, qui constitue quand même une belle collection:

– Ptolémée V Épiphane (204-181)

– Ptolémée VI Philométor (181-145)

– Ptolémée VII Eupator (145-144)

– Ptolémée VIII Évergète (144-116)

– Ptolémée IX Sôter (116-107)

– Ptolémée X Philométor (107-88)

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Pourquoi j’aime tant ce buste féminin en marbre blanc, je ne saurais le dire exactement, peut-être parce qu’il exprime avec tant de force une personnalité, mais à chaque visite au Louvre je ne peux manquer d’aller le contempler. Cette coiffure avec les boucles sur le visage est caractéristique de la déesse Isis, mais la tête est ceinte du bandeau royal. Il s’agit donc d’une reine d’Égypte représentée en Isis, plutôt que de la déesse elle-même. Le musée propose de voir ici Cléopâtre II (181-116) ou Cléopâtre III (161-101). Tout à l’heure, à propos de Ptolémée II Philadelphe, j’ai parlé de cette coutume des pharaons égyptiens d’épouser leur sœur, le sang divin du pharaon ne pouvant se mêler au sang d’une simple mortelle, coutume adoptée par les souverains lagides pour être considérés par le peuple comme des pharaons authentiques. Le pharaon Ptolémée V a eu trois enfants, Ptolémée VI, Cléopâtre II et Ptolémée VIII. C’est ainsi que Ptolémée VI va épouser sa sœur Cléopâtre II, de qui il aura quatre enfants, Ptolémée Eupator, Cléopâtre Théa, Ptolémée VII, Cléopâtre III. Ptolémée VI meurt en 145. Son fils Ptolémée VII, sous la régence de sa mère Cléopâtre II, lui succède, mais son oncle Ptolémée VIII (le frère de Ptolémée VI, comme nous venons de le voir) le fait assassiner pour prendre sa place sur le trône et en tant que pharaon il épouse sa sœur, la régente Cléopâtre II devenue veuve. D’elle, il a un fils, Ptolémée Memphitès, qui ne règnera pas. En 142 il devient polygame en épousant sa nièce Cléopâtre III qui va mettre au monde cinq enfants, deux garçons d’abord, Ptolémée IX et Ptolémée X, puis trois filles, Cléopâtre Tryphaena, Cléopâtre IV et Cléopâtre V. J’ai essayé d’être aussi clair que possible, mais c’est difficile dans cette famille où tous les hommes s’appellent Ptolémée et toutes les femmes Cléopâtre, et où tout le monde se marie avec tout le monde! Qu’il s’agisse ici de Cléopâtre II ou de Cléopâtre III, nous sommes donc, de toutes façons, au deuxième siècle avant Jésus-Christ. Sur le visage de cette sculpture, j’aurais envie de mettre la vie de Cléopâtre II, mais je n’ai évidemment aucune raison scientifiquement valable de le faire.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Laissons là nos souverains lagides. Ce bronze de Basse-Égypte d’époque hellénistique semble reproduire en petit, paraît-il, des sculptures ornant un monument de la seconde moitié du troisième siècle célébrant la victoire de Ptolémée III sur les Barbares d’Asie (mais la notice ne dit pas où serait ce monument). Ici, nous aurions Héraklès terrassant le géant Antée. Antée, qui vivait en Libye, était fils de Gaia (la Terre). Il était invincible à la lutte, parce que le contact avec sa mère la Terre lui redonnait toutes ses forces. Héraklès en quête des pommes d’or du jardin des Hespérides traversa la Libye et rencontra Antée, lequel le défia à la lutte, comme il faisait pour tous les étrangers, qu’il vainquait à chaque fois. Apollodore, dans le livre II, nous raconte qu’Héraklès “ne lâcha pas [Nérée] tant qu'il ne lui eut pas révélé où trouver les pommes des Hespérides. Ainsi le héros s'achemina-t-il vers la Libye. En ce temps-là, sur ce pays régnait Antée, le fils de Poséidon, qui avait l'habitude de contraindre à la lutte tous les étrangers, pour les tuer. Aussi obligea-t-il Héraclès: mais le héros l'empoigna, le souleva de terre, lui cassa les os et le tua. Chaque fois en effet qu'il touchait terre, Antée devenait toujours plus fort parce que –si l'on en croit certains– il était le fils de la Terre elle-même”. Le bronze ci-dessus les représente comme un couple de lutteurs de la palestre.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Encore un couple de lutteurs, mais ceux-ci sont de simples humains pratiquant leur sport. C’est un bronze du troisième siècle avant Jésus-Christ avec des yeux incrustés en argent, qui vient d’Égypte puisque telle est l’origine des objets présentés dans cette section du Louvre, mais aucune indication précise n’est donnée à ce sujet.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Quant à ces deux autres lutteurs, c’est pire car il n’y a que deux indications, l’une concerne le lieu et ne donne que l’Égypte, l’autre est vague, deuxième ou premier siècle avant Jésus-Christ, mais en outre ces deux indications sont suivies de points d’interrogation.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Cet adolescent de type négroïde a les mains liées dans le dos. L’Égypte avait avec la Nubie des relations d’égal à égal, parfois d’ennemi à ennemi, mais il n’y avait pas, entre les deux peuples de regards racistes. Le fait que cet adolescent soit noir ne signifie pas, pour l’égyptologue, qu’il soit esclave. Il peut l’être s’il constitue une prise de guerre, mais il peut aussi avoir commis un forfait. C’est un bronze des environs de Memphis, en Égypte, qui date du second ou du premier siècle avant Jésus-Christ.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Ce bronze, ici, n’est qu’une partie d’un candélabre de la fin du premier siècle avant Jésus-Christ ou du premier siècle après et provient de Basse-Égypte. Il représente un Silène soulevant un jeune Pan.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

Ces deux statuettes, je ne suis pas responsable si elles sont de taille si différente. Je n’ai pas assemblé deux photos prises de plus ou moins loin. Ce sont deux prêtres d’Isis que j’ai pris ensemble, sur un même cliché. Celui de gauche vient d’Erment, l’ancienne Hermonthis, et le musée le date du second ou premier siècle avant Jésus-Christ. Au sujet de celui de droite, le musée ne donne qu’une seule indication: premier siècle avant notre ère.

L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013

J’achève mon article d’aujourd’hui avec un objet que je trouve particulièrement émouvant, parce qu’il témoigne de façon très directe de la vie. Il s’agit d’une tablette de bois, évidée en rectangle au centre et l’évidement est recouvert de cire. On écrit dessus en gravant la cire avec un stylet en os du type montré sur cette photo. Mais ce stylet est d’époque impériale romaine tandis que la tablette, trouvée à Antinoé, est du quatrième siècle. Ce que je trouve émouvant, c’est que cette tablette porte un nom, Papnoution, et que ce Papnoution est un jeune écolier qui, sur cette page, a fait une dictée (ou une copie) en langue grecque. L’enseignement était donné dans une école chrétienne ou juive, ou par un précepteur chrétien ou juif, parce qu’il s’agit d’un psaume. Un authentique devoir d’écolier vieux de dix-sept siècles…

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Published by Thierry Jamard
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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 23:55

Nous sommes sur Paris en ce quatorze juillet. Nous ne devons pas manquer la Fête Nationale. Où nous placer? Sur les Champs-Élysées la foule est si dense que nous serons en dixième ligne et ne verrons rien, parce que nous ne sommes pas allés faire le pied de grue en première ligne depuis l’aurore. Nous optons pour la rue de Rivoli, sachant qu’arrivés à la Concorde la moitié de ceux qui ont participé au défilé partent vers le boulevard Saint-Germain, et l’autre moitié vers la rue de Rivoli.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Je fais l’impasse sur toutes les troupes à pied. Voici les gendarmes motocyclistes. Ils font beaucoup pour notre sécurité et je les respecte, mais c’est le comportement de la foule qui m’étonne. En effet, toutes les personnes que je connais pestent contre leur présence derrière les radars, et le quatorze juillet leur passage soulève de grandes vagues d’applaudissements enthousiastes!

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Je ne sais pas qui je vois ici. En effet ces hommes en uniforme ne marchent pas au pas et traversent la rue vers la place de la Concorde, à l’inverse du défilé. Étonnant.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Je ne commenterai pas les images que je montre. En effet, quand on est chez soi devant l’écran de télévision, on bénéficie du commentaire et des explications du journaliste qui tient le micro. Même s’il n’y connaît rien et confond un pompier avec un légionnaire, il a entre les mains un document où il trouve tout ce qu’il y a à savoir et à dire. Mais quand on est sur place, et à moins de se visser dans l’oreille l’écouteur du smartphone connecté, il faut se débrouiller pour comprendre ce que l’on voit. Et comme je ne connais pas la marque de ce VAB ni ses caractéristiques, je ne m’avancerai pas.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Ici, je peux lire sur ce gros blindé motorisé la marque Renault. Voilà donc une information. Mais pour en dire plus… J’ai fait mon service militaire sur AMX13 VTT. Il y avait aussi des AMX13 canon et des AMX30. C’était l’époque où apparaissaient, pour remplacer les “13”, les nouveaux AMX10, tout le matériel étant mécanisé (sur chenilles). Les motorisés (sur roues), connais pas.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Et cela, qu’est-ce que c’est? J’ai bien l’impression que ce n’est pas un char, je dirais plutôt un canon autoporté, mais sous toutes réserves, car en fait je n’en sais rien.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Celui-là, en revanche (il est estampillé Renault, et d’ailleurs je reconnais le modèle de l’autre), je vois bien son usage: il est équipé de paniers pour rapporter ses emplettes du supermarché, non?

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Ce lourd semi-remorque, encore une énigme. Peut-être un engin du génie? Si c’est le cas, ce qu’il transporte est peut-être un pont mobile? Je montre toutes ces photos pour l’image, puisque je ne peux rien en dire.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Et là? Mystère (pour moi). Je vois une antenne parabolique, peut-être pour des ondes de guidage, et des tubes qui peuvent contenir des missiles. À moins que l’antenne ne soit pour regarder la télé au bivouac!

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Ah, enfin des véhicules qui permettent un commentaire un peu plus intelligent que ceux que je débite depuis le début. Les pompiers, et le médecin des pompiers. Bof, quand je dis “plus intelligent”, alors que je ne fais que répéter ce que tout le monde peut voir et comprendre, je me vante pour rien.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Mieux vaut que je m’amuse avec la technique photographique en essayant de cadrer au téléobjectif sur des avions et de faire la mise au point alors qu’ils passent en un éclair. À tout seigneur, tout honneur, je commence par la Patrouille de France.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Si je prends des escadrilles, comme ces bimoteurs d’abord, ces petits monomoteurs ensuite, mon zoom n’est pas au téléobjectif maximum, c’est un peu plus facile, les avions ne sortent pas trop vite du champ.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Quant aux hélicoptères, ils se déplacent moins vite. Le premier, je ne l’identifie pas, mais les deux autres, je peux lire sur leur fuselage qu’ils appartiennent à l’armée de l’air.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Puisque ma science militaire est limitée à ce que je peux lire sur mes photos (du moins dans leur état originel, avant que je les réduise pour publication), je peux dire que cet avion et cet hélicoptère appartiennent à la Marine Nationale. Mais j’aurais bien aimé savoir l’usage de l’hélicoptère, car sa peinture rouge, dans les combats, n’est guère discrète. Pompiers de marine?

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Ici, je peux lire sur leur fuselage que ces deux hélicoptères, un léger et un plus lourd, appartiennent tous les deux à l’Armée de Terre.

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013
Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Pas la peine de lire l’inscription, les couleurs de l’hélicoptère de ma première photo signalent qu’il appartient à la Gendarmerie nationale. Quant au second, avec ses couleurs jaune et rouge, c’est un hélicoptère de la Sécurité Civile. Il y a quelques jours, nous étions au musée du Luxembourg pour une exposition Chagall. Volaient dans les airs des chèvres vertes, des chevaux bleus. Aujourd’hui, quoique je ne sois pas capable de les identifier, je sais que parmi ces hélicoptères il y a des pumas, des gazelles et qu’ils arborent également des couleurs non conventionnelles pour ces animaux volants. Et cela pour la Fête Nationale française. Oui, vraiment, Chagall méritait bien qu’on lui accorde cette nationalité…

Fête Nationale. Dimanche 14 juillet 2013

Et voilà, c’est fini. Nous repartons. Et puis, alors que nous marchons rue Saint-Honoré, nous voyons dans le ciel des parachutistes. Ils sont encore haut dans le ciel, et cette rue assez étroite va vite les dissimuler derrière ses hauts immeubles, sans que j’aie pu imaginer l’endroit où ils vont atterrir. Place de la Concorde, au pied de l’obélisque de Louqsor? Au pied de l’Arc de Triomphe de l’Étoile? Quelque part sur les Champs-Élysées? Ou bien puisque le défilé, tant terrestre qu’aérien, est terminé, sur la terrasse du Palais de l’Élysée? J’aimerais voir cela, mais puisque je ne le peux, alors je mets le point final à cet article particulièrement creux.

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Published by Thierry Jamard
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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 23:55

Le musée du Luxembourg propose une exposition “Chagall entre guerre et paix”. Les expositions du Luxembourg sont toujours de qualité, et de plus Natacha et moi aimons tous les deux Marc Chagall. Pas d’hésitation, donc, nous y allons. D’autant plus que Chagall est né en 1887 non loin de Vitebsk, dans l’actuelle Biélorussie, le pays de Natacha, et y a vécu jusqu’en 1910, lors de son départ pour Paris. La Biélorussie est relativement peu connue en France, ou mal connue, et ce n’est pas son régime dictatorial actuel qui y favorise le tourisme, malgré les nombreux lieux d’intérêt culturel qui s’y trouvent. Il est donc souhaitable de montrer que ce pays a un passé, a donné naissance à des artistes, mais malheureusement la plupart des revues concernant cette exposition, la majorité des livres d’art, présentent Chagall comme un peintre russe. Certes, à l’époque de sa naissance et encore jusqu’en 1917 après son départ pour la France, Vitebsk faisait partie de l’Empire russe des tsars et ce n’est qu’après la Révolution d’Octobre et une brève période d’indépendance que cette moitié orientale du pays a constitué l’une des Républiques de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (U.R.S.S.), et un pays indépendant à partir de juillet 1990.

 

Je reviens sur son lieu de naissance, parce qu’il y situera nombre de ses tableaux, ou en introduira des éléments, même quand il peint Paris. Je disais “non loin de Vitebsk”. En fait, c’est à Liozna, un bourg situé à une petite cinquantaine de kilomètres de la grande ville. Sur Wikipédia, je trouve des évaluations de la population de Liozna, en 1880 sept ans avant la naissance du peintre –1536 habitants– puis en 1910, l’année de son départ pour Paris –2885 habitants–, ce qui explique les nombreux animaux de la campagne (coqs, chevaux, chèvres) sous son pinceau. Mais voyons quelques-unes des œuvres présentées.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Pour présenter à la fois l’homme et son œuvre, il est logique de commencer par son Autoportrait devant la maison (huile sur carton marouflé sur toile), de 1914. Cette année-là, Chagall est retourné pour un petit séjour à Vitebsk, sans se douter que la guerre va éclater et le retenir beaucoup plus longtemps que prévu. La maison est correcte, propre, mais pas riche. Il faut dire que Chagall n’est pas né dans une famille de grands aristocrates richissimes, il est plus modestement le fils d’un marchand de harengs et la famille compte neuf enfants, dont il est l’aîné.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1909, Chagall rencontre Bella Rosenfeld, la fille de riches bijoutiers, et c’est le coup de foudre. Elle n’a alors que quatorze ans… Lorsqu’il est contraint de se réinstaller à Vitebsk, il la revoit et, en 1915, ils se marient et partent s’établir à Petrograd, comme vient d’être rebaptisée Saint-Pétersbourg, nom qu’elle gardera jusqu’à ce qu’en 1924 elle devienne Leningrad. Bella deviendra écrivain, mais là n’est pas mon sujet d’aujourd’hui, sauf pour constater que ce sont deux artistes dont les sensibilités s’accordent. Dès 1916 naît leur fille Ida. C’est dans cette même année 1916 qu’à Petrograd il peint Bella et Ida à la fenêtre (huile sur carton, marouflé sur toile).

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

1914. Chagall est juste revenu dans son pays natal. La guerre, qui éclate, colore sa peinture de tristesse. Ici, Le Vieillard, aux encres de couleur sur papier.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Encore une œuvre de 1914, cette fois-ci aquarelle, encre, lavis, gouache sur papier fixé sur papier gaufré brun. J’évoquais tout à l’heure l’omniprésence des animaux domestiques chez Chagall, et voici une chèvre occupant la diagonale de l’œuvre, son pelage blanc tranchant avec le noir du vêtement de l’homme et le brun de l’arrière-plan. L’autre élément est le Juif. Chagall est né dans une famille juive et celle qui va devenir sa femme est Juive également. Bien qu’il ne soit pas fondamentalement pratiquant de sa religion, il ne se présente pas comme inspiré par tel style ou tel sujet, mais comme un Juif qui s’est fait peintre. Par conséquent il ne peint pas un homme et une chèvre, mais Le Juif et la chèvre (avec l’article défini “le” et “la”).

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Couple de paysans, départ pour la guerre: crayon, encre, gouache blanche, 1914. La guerre et ce qu’elle implique, nous voici au cœur du sujet. Et cela justifie le titre de l’exposition.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Quelques années ont passé, avec leur lot d’événements. En 1917, il y a eu la grande Révolution d’octobre. Appartenant à une classe sociale défavorisée et n’ayant pas encore atteint à la célébrité qui apporte l’aisance malgré une reconnaissance grandissante de son talent, Chagall penche du côté des révolutionnaires, d’autant plus qu’ils ont proclamé l’égalité de tous les citoyens, ce qui intègre enfin les Juifs dans la société. Le voilà nommé commissaire des Beaux-Arts de Vitebsk et directeur d’une école populaire des Beaux-Arts. Quand il célèbre le premier anniversaire de la Révolution, son interprétation et son style font l’objet d’un rejet, il est démis de ses fonctions. En 1920 il part s’installer à Moscou, puis quitte Moscou pour Berlin en 1922 et Berlin pour Paris en 1923. C’est à Paris qu’il peint, en 1924, cet Homme-coq au-dessus de Vitebsk, une peinture à l’huile sur carton, avec ce coq rutilant qui se fond dans un homme portant dans sa main une lampe à pétrole, et ce décor qui, malgré le nom de Vitebsk dans le titre, illustre plutôt le village natal du peintre.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1930, le célèbre galeriste et éditeur d’art parisien Ambroise Vollard demande à Chagall des illustrations pour la Bible. Chagall se met au travail et produit des gouaches préparatoires. En 1931, il part chercher l’inspiration en Palestine. C’est cette année-là qu’il peint cette Création d’Ève, une gouache sur papier. En 1939, les quarante premières gravures concernant la Genèse et l’Exode sont prêtes. Or il advient qu’au cours d’un voyage en voiture, Vollard dort sur le siège arrière. Une statuette est posée sur la plage arrière. Un cahot fait tomber la statuette sur la nuque de Vollard, qui est tué net. Chagall cesse sa production pour la Bible. Il la reprendra cependant plus tard, en 1948, lorsqu’il reviendra de son exil aux États-Unis dont je vais bientôt parler, et son travail sera publié en 1956 par Tériade, ce Grec de l’île de Lesbos que nous connaissons bien, notamment pour avoir révélé Théophilos dont je parle dans plusieurs articles. Chagall avait d’ailleurs collaboré à plusieurs reprises à la revue Verve fondée par Tériade en 1937.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1933, l’antisémitisme qui avait fait rage en France au moment de l’affaire Dreyfus à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième n’est pas éteint, mais les Juifs de France ont la nationalité française et la loi leur reconnaît tous les droits civiques. Mais en Allemagne, c’est le début de la montée d’Hitler et du nazisme. Chagall imagine cette encre, gouache, aquarelle sur papier vergé filigrané, La Thora sur le dos. Un exil qu’il devra subir quelques années plus tard. En 1937 pourtant il avait obtenu la naturalisation française.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

C’est vers 1940 que Chagall peint La Crucifixion, à l’aquarelle et encre sur papier. Même si le Christ était juif, même si c’est dans les synagogues que les apôtres prêchaient et opéraient les premières conversions au christianisme, on sait combien pendant des siècles les Chrétiens ont accusé les Juifs d’être des déicides, ont fait peser sur ce peuple la responsabilité de la mort de Jésus, pourtant condamné et exécuté par les Romains. On peut alors s’étonner que le thème de la Crucifixion revienne si souvent dans l’inspiration de ce peintre juif. Mais il ne faut pas oublier qu’il était tout, sauf fanatique, et pour lui Jésus crucifié représente et symbolise la souffrance humaine, apportée par des hommes à d’autres hommes. La guerre, qui en ce moment même se déchaîne en Europe, en est l’expression la plus horrible. Et puis Chagall unit les deux religions: autour des reins du Christ, ce n’est pas le traditionnel linge blanc qui cache sa nudité, mais un talit, ce châle de prière juif, et près du sol on entrevoit un chandelier à sept branches. Les maisons de l’arrière-plan évoquent la Biélorussie, et un coq noir survole la scène.

 

Dans Le Cirque, en 1967, Chagall écrit: “Quand je peins une Crucifixion ou un autre tableau religieux, je ressens presque les mêmes sensations que j’éprouvais en peignant des gens du cirque, et cependant il n’y a rien de littéraire dans ces peintures et il est fort difficile d’expliquer pourquoi je trouve une ressemblance psycho-plastique entre ces deux genres de composition”.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013
Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1937, l’année où il acquérait la nationalité française, Chagall apprend qu’en Allemagne les Nazis ont saisi ses œuvres dans les galeries publiques et que trois d’entre elles figurent à Munich dans une exposition intitulée L’Art dégénéré (Entartete Kunst). Il s’éloigne de Paris, passe la Loire et s’installe à Gordes. Et quand, en 1940, sont promulguées les lois raciales, la situation devient très risquée. Bella et Marc sont arrêtés à Marseille en 1941. Ils parviennent cependant à échapper à la police collaborationniste grâce à l’aide d’un journaliste américain. Il n’est plus question de rester en France et le couple s’exile aux États-Unis. Ida réussit à faire parvenir à New-York toutes les œuvres de son père qu’il avait conservées dans son atelier. Ces événements qui le touchent dans sa personne, mais plus encore les atrocités commises sur ses congénères en Europe et dont il est informé, rendent sa peinture sombre et pessimiste. Ci-dessus, ma première photo représente La Guerre, une encre sur papier de 1943. Ma seconde photo représente une œuvre beaucoup plus tardive, 1964, et c’est une Esquisse pour La Guerre, une gouache et encre de Chine sur papier.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Ce tableau à la gouache et détrempe sur papier appliqué sur toile date de 1943. Chagall est en exil à New-York et les armées des Nazis occupent sa terre d’origine, la Biélorussie, ainsi que sa terre d’élection, la France. De façon récurrente les images du passé reviennent dans ses œuvres, et des images où il est présent. Ici, il a peint Dans mon pays, et l’on y voit une maison de Liozna, une chèvre, un cheval, un coq, et un couple enlacé qui ne peut être que celui de Marc et Bella. D’ailleurs, déjà en 1942, à la demande du chorégraphe Léonid Massine, il a créé les décors et les costumes du ballet Aleko, au Mexique, d’après Les Tziganes, de Pouchkine, sur une musique de Tchaïkovski, ce qui lui avait donné l’opportunité d’évoquer sa patrie sous la botte des Nazis. En 1945, ce seront les décors et les costumes du ballet l’Oiseau de feu, un conte national russe mis en musique par Stravinsky.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Or voilà qu’en 1944, Bella est atteinte d’une affection virale qui l’emporte subitement en septembre. Si, lors de leur première rencontre, cela a été le coup de foudre pour Chagall, cette fois-ci il est littéralement foudroyé. Tout s’effondre. Plus que jamais, il espère et attend la libération de la France, où il souhaite ardemment retourner. Enfin, en 1948, il arrive à Paris puis en 1950 il s’établit à Vence, puis à Saint-Paul-de-Vence (mes articles Vence, 1er octobre 2009; et aussi Nice, 5 octobre 2009). Là, en 1952 il va épouser Valentina Brodsky, russe et juive comme lui. La Nuit verte, ci-dessus, une huile sur toile, est de 1952. Le pays natal, la chèvre, un couple dont la mariée en blanc…

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Revenons un instant en arrière, au temps de Bella. Le flou est laissé sur la date de ce tableau, une huile sur toile, mais il est dédié À ma femme: il est dit 1938-1944, ce qui laisse un doute. Au bonheur qu’elle lui donne, ou à sa mémoire?

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

C’est dans cette même fourchette, 1938-1944, que se situe Le Cheval rouge, encore une huile sur toile. Dans toutes ces œuvres, on constate qu’il peut utiliser le rouge, le vert, le bleu pour peindre les animaux et les humains. Les critiques s’interrogent sur les raisons du choix de telle ou telle couleur, mais tous s’accordent pour reconnaître chez Chagall un génie coloriste exceptionnel.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Sirène et poisson, 1956-1960, gouache et pastel sur papier. C’est en mars 1958, donc dans la fourchette de dates proposée pour cette œuvre, que Chagall a dit (Lecture of Marc Chagall for the Committee of Social Thoughts, Chicago): “Plus clairement, plus nettement, avec l’âge, je sens la justesse relative de nos chemins et le ridicule de tout ce qui n’est pas obtenu avec son propre sens, sa propre âme, qui n’est pas imprégné par l’amour”. Le poisson du titre apparaît sur le côté droit, discrètement, fondu dans les couleurs de la nuit, mais la sirène occupe l’essentiel du tableau avec sa queue aux écailles chatoyantes, avec son bouquet de fleurs de toutes couleurs. Encore un animal, le poisson. Et ici je pense à l’homme-coq que nous avons vu tout à l’heure, la sirène étant la femme-poisson. Lui, volait dans le ciel de Vitebsk, elle aussi vole au-dessus d’une ville, mais les arbres sont des palmiers, qui ne poussent pas sous les latitudes biélorusses, et la ville suit la courbe d’une plage. Pas de plage en Biélorussie, pays enserré dans les terres sans façade maritime. Cette sirène est méditerranéenne, elle vole au-dessus de Cannes ou de Nice.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Huile et sable sur toile, pour ce tableau de 1953 intitulé Le Monstre de Notre-Dame. Comme une gargouille géante, cette chèvre se penche sur Paris. Et l’on retrouve les thèmes favoris de Chagall, le coq, le couple nuptial enlacé, la nuit et le croissant de lune.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013
Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

C’est en 1950-1952, donc dans les mêmes années, que Chagall peint La Danse (ci-dessus je montre le tableau entier, puis un détail de la partie basse) à l’huile sur toile de lin. Après l’homme-coq et la femme-poisson, voici une humanisation de la chèvre, animal musicien auquel une jeune femme offre un gros bouquet de fleurs. Arrivant vers le premier plan, elle vient manifestement du groupe de jeunes femmes dansant au bas de la toile.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013
Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Ces deux œuvres sont des esquisses pour un tableau qui s’intitulera La Vie. La première, 1963-1964, est au crayon et à l’encre de Chine sur papier, avec mise au carreau. La seconde, 1964, est au crayon, encre de Chine, aquarelle, gouache et pastel sur papier. On y retrouve tout ce qui fait la vie, des danseurs, des couples, les animaux, la couleur, et aussi (en haut) les Tables de la Loi et la roue du destin, sur laquelle la première esquisse ajoute même une horloge.

 

La Vie… La sienne s’éteindra en 1985, à Saint-Paul-de-Vence. Il allait sur ses quatre-vingt-dix-huit ans.

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Published by Thierry Jamard
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6 août 2016 6 06 /08 /août /2016 23:55

Aujourd’hui, nous avons décidé de passer la journée au musée des Arts Premiers du quai Branly. Depuis Levi-Strauss, entre autres, la notion de “primitif” n’a plus cours, car elle laisse l’impression de quelque chose de non abouti, de rudimentaire, alors qu’il s’agit de civilisations dont l’art, qui ne répond pas à nos canons, est parfois très élaboré, et dont les outils sont adaptés à leurs besoins, qui sont loin des nôtres. Cela dit, il ne s’agit pas non plus de se pâmer d’admiration devant le moindre objet provenant de civilisations lointaines, pas plus que devant des œuvres d’artistes bien de chez nous, mais de deuxième ou de troisième zone. Il y a, dans tous les peuples et dans toutes les civilisations, des artistes consommés et des personnes fort peu douées, des génies à la pensée profonde et de sombres crétins. Et ce musée du quai Branly sait admirablement faire la différence.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Commençons par notre sol français. Cette tête, datée du deuxième ou du troisième siècle de notre ère, a été découverte en forêt de Compiègne, donc tout près de Paris. Cela ne veut pas dire obligatoirement qu’elle soit originaire du lieu, car cette civilisation gallo-romaine entretenait des contacts avec la quasi-totalité du monde connu. Quant à la représentation, le musée propose Maïa ou Rosmerta. Maïa, chez les Romains, c’est la déesse du mois de mai, qui apporte la fertilité. Lorsque j’étais étudiant en licence à la Sorbonne, j’avais à mon programme les Fastes d’Ovide. Il écrit, au livre V, vers 79-88 (sans bibliothèque là où je suis, je n’ai trouvé sur Internet qu’une traduction, qui me prive du plaisir de traduire moi-même le texte):

“Alors, avec ses cheveux en désordre couronnés de lierre, Calliope, à la tête du chœur, se mit à parler: Jadis Téthys, fille de Titan, avait épousé Océan qui, de ses ondes limpides, entoure la terre sur toute son étendue. Alors leur fille Pleionè s'unit à Atlas, porteur du ciel, comme dit la légende, et mit au monde les Pléiades. On rapporte que parmi elles, Maia surpassait ses sœurs en beauté et qu'elle partagea la couche du souverain Jupiter. Sur le sommet du Cyllène couvert de cyprès, elle accoucha du dieu qui d'un pied ailé parcourt les chemins de l'éther”. Ce dieu, c’est Mercure.

 

Quant à Rosmerta, c’est une déesse celtique qui était honorée par les Gaulois. Cette déesse de la fertilité (tout comme Maïa, le mois de mai) était caractérisée par une corne d’abondance. Se détachant du vieux tronc indo-européen, un rameau italo-celtique s’est dirigé vers l’ouest. Les Italiques se sont sédentarisés en Italie, donnant naissance aux Osques, aux Ombriens, aux Latins, tandis que les Celtes continuaient vers la Gaule, puis la Bretagne, le pays de Galles, l’Irlande. Il y a donc peut-être un lien très antique entre ces deux déesses de fertilité dont chacune a pu connaître une évolution propre, d’autant plus que si Maïa est présentée comme la mère de Mercure, on connaît plusieurs représentations de Rosmerta en compagnie de ce même Mercure. Je trouve donc très judicieuse cette double possibilité d’interprétation proposée par le musée.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Laissons là la France, laissons l’Europe, et passons en Afrique. Au Mali, sur le plateau de Bandiagara. Le Mali a un peu la forme d’un papillon, et Bandiagara est entre les deux ailes, vers le sud-est. Cette statue androgyne, en bois, remonte loin, au dixième ou au onzième siècle. C’est un roi, avec de lourds seins nourriciers. De chaque côté de son sexe, deux petits personnages, ses sujets, par leur position et par leur attitude, marquent leur respect et leur allégeance.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Nous sommes passés en Côte d’Ivoire. Depuis le quinzième siècle, l’usage s’est répandu sur la côte occidentale du golfe de Guinée (peuple Akan) de créer, avec un rôle ornemental mais aussi pour être utilisées comme poids dans les échanges commerciaux, de petites sculptures en alliage de cuivre fondues selon la méthode de la cire perdue. Il y a une vitrine qui en contient un bon nombre, toutes plus jolies, plus amusantes les unes que les autres. J’en choisis deux, j’aurais envie d’en montrer dix!

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Le Nigéria et le Bénin sont deux pays limitrophes, et nous sommes ici quelque part aux alentours de la frontière actuelle, mais cette frontière n’a pas de sens parce que ce genre d’objets en métal a été produit bien avant qu’elle soit tracée, depuis la fin du seizième siècle, quand le Portugal a commencé à développer des contacts commerciaux dans cette partie de l’Afrique, et précisément celui-ci est du seizième siècle. Ces plaques en alliage de cuivre et de zinc avaient une fonction à la fois décorative et commémorative et on en connaît un très grand nombre. La plaque que je montre ici, cependant, est très particulière. D’abord parce qu’elle est percée de jours au lieu d’être une surface pleine. Ensuite, au lieu de représenter le roi ou des personnages de sa cour, elle représente des guerriers portugais, mais avec des traits négroïdes. Et puis les personnages sont presque toujours en position frontale, alors que ceux-ci ont le visage de profil. En revanche, la symétrie, qui est de règle, est respectée.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Depuis le dix-septième siècle et jusqu’en 1975, on ne parlait pas du Bénin, mais du Dahomey. Là a été réalisé, au dix-neuvième ou au vingtième siècle, cette sculpture de bois représentant un homme assis, et un serpent cornu qui lui dévore la tête. Le musée pense que cette œuvre rare a sans doute été réalisée à l’attention des Européens. Serait-ce le premier occupant du sol africain avalant le colonisateur?

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Plus bas au sud-est nous arrivons au Congo. Cet homme un genou à terre, que je vois en bois, on nous dit qu’il est en bois, tissu, matières organiques, os (je ne vois pas ces autres composants). Il est daté dix-neuvième ou vingtième siècle et représente le pouvoir. C’est, dit le musée (sans explication), un nkisi. SOS Wikipédia: un nkisi est un fétiche anthropomorphe produit à des fins magico-religieuses par les populations bakongo (du Bas-Congo).

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Le voisin, c’est la République Démocratique du Congo (qui s’est appelée Zaïre de 1971 à 1997). C’est là qu’a été réalisée, au dix-neuvième ou au vingtième siècle, cette boîte à fard en bois qui est due aux Kuba, une confédération de peuples Bantous qui s’est constituée au dix-septième siècle.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Quittons l’Afrique. Grand bond aux antipodes, à l’île de Pâques, non pour une production locale, mais pour cette gravure française qui se réfère à cette île appartenant aujourd’hui au Chili. Hors sujet, je précise qu’il existe sans doute encore actuellement ce que moi j’ai connu dans les années 1980, lorsque je dirigeais un lycée français et un institut culturel au Chili. Parce que j’étais résident au Chili, lors de l’escale de quarante-cinq minutes à l’île de Pâques du vol Santiago-Papeete, j’étais autorisé à sortir de l’aéroport, et bien sûr un voyageur français muni de son visa touristique chilien pourra aujourd’hui en faire autant. À l’aéroport, des minibus neuf places proposent de faire un tour ultra-rapide pour voir quelques moaï et revenir à temps à l’aéroport pour continuer le voyage sur le même vol. Je referme la parenthèse.

 

Cette gravure porte, en bas, la légende: “Homme et femme de l’Isle de Pâques” et, en haut au milieu, la date de 1802. À droite, curieusement, il est dit “Amérique méridionale”, alors que l’on est en plein océan Pacifique, en Polynésie. Cela signifie-t-il que l’auteur de la gravure n’a pas dessiné d’après nature, et ne savait pas très bien où était cette terre? Ou est-ce une erreur de l’éditeur? Mais une autre chose est édifiante –mais pas étonnante pour l’époque–, du côté gauche figure, laconique, le mot “Sauvages”. Pourtant lors de son tour du monde, en avril 1768 Bougainville est non pas à l’île de Pâques mais dans plusieurs îles de Polynésie qui sont en rapport avec elle et qui partagent la même civilisation, et il est loin de considérer les autochtones comme à peine supérieurs à des animaux. Un indigène nommé Aotourou reviendra avec lui en France, sera présenté à la Cour de Versailles, passera onze mois à Paris et suivra avec passion les opéras, portera sans problèmes les vêtements de Cour du dix-huitième siècle, sans pouvoir jamais, cependant, s’habituer aux chaussures! J’ai lu et relu autrefois le journal de bord de Bougainville que je garde dans ma bibliothèque, et ici dans le camping-car je l’ai aussi, téléchargé sur ma liseuse électronique. Quelques passages concernant l’arrivée à Tahiti et des épisodes du séjour:

 

“Le chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit. […] Tout se passait de la manière la plus aimable. Chaque jour nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à manger; mais ce n'est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maisons |…]. Nous leur avons semé du blé, de l'orge, de l'avoine, du riz, du maïs, des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a paru aimer l'agriculture. [Au moment du départ, le chef du canton amène un homme]. Il me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d'y consentir. […] J'ignore, au reste, comme ils pansent leurs blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices. […] Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail insupportable et qu'ils fuient encore plus les fatigues de l'esprit que celles du corps. Je ne les accuserai cependant pas de manquer d'intelligence. Leur adresse et leur industrie, dans le peu d'ouvrages nécessaires dont ne sauraient les dispenser l'abondance du pays et la beauté du climat, démentiraient ce témoignage. On est étonné de l'art avec lequel sont faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi délicatement travaillée que s'ils avaient le secours de nos outils; leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture”. Etc., etc.

 

Pour le séjour d’Aotourou à Paris: “Je n'ai épargné ni l'argent ni les soins pour lui rendre son séjour à Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il n'a témoigné aucun ennui. L'empressement pour le voir a été vif, curiosité stérile qui n'a servi presque qu'à donner des idées fausses à ces hommes persifleurs par état, qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n'approfondissent rien et qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d'après leurs préjugés et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle ni français, ni anglais, ni espagnol? […] Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et jamais il ne s'est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque jamais il n'a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos spectacles qui lui plut était l'opéra: car il aimait passionnément la danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement attaché à madame la duchesse de Choiseul qui l'a comblé de bienfaits et surtout de marques d'intérêt et d'amitié, auxquelles il était infiniment plus sensible qu'aux présents. Aussi allait-il de lui-même voir cette généreuse bienfaitrice toutes les fois qu'il savait qu'elle était à Paris”. Cela –ou son homologue de l’île de Pâques–, ça s’appelle un sauvage?

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Continuons à tourner autour de la terre en très, très grandes étapes, jusqu’au bout du Pacifique, et nous voilà en Nouvelle Irlande, une des îles de Papouasie Nouvelle Guinée. Cette sculpture funéraire de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième est faite de bois, de coquillage, de fibres végétales, puis couverte de peinture.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Pour être franc, et au risque de manquer de la plus élémentaire galanterie, je dirai que cette dame accroupie manque singulièrement de charme, avec son air renfrogné. Le long nez, c’est l’une des caractéristiques de l’art Bas Sepik, terme qui définit une langue, ainsi que la peuplade qui la parle, en Papouasie Nouvelle Guinée. On la date entre 1670 et 1890. Ses pupilles sont faites de coquillage, et sur la tête elle porte une cape destinée à recevoir des ornements.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

À l’est de la Papouasie Nouvelle Guinée, nous trouvons la Nouvelle Géorgie, qui est l’une des îles Salomon. C’est de là que provient cette curieuse sculpture incrustée de nacre datant du dix-neuvième siècle. C’est une figure de proue de canot.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Au-delà du Pacifique, en poursuivant vers l’ouest, entre mer de Chine et golfe du Bengale à l’orée de l’océan Indien, voilà la longue péninsule de l’Asie du Sud-Est, que la France avait colonisée et que l’on appelait alors l’Indochine, et où s’est plus tard déroulée avec les États-Unis la guerre du Vietnam. Cette époque de la colonie française s’est achevée dramatiquement avec Dien Bien Phu en mai 1954 (plus de 70% des presque 12000 prisonniers français mourront), qui a entraîné le retrait de la France en juillet de la même année. La toute jeune Chine communiste s’est fortement impliquée dans le conflit pour former l’armée du Viêt Minh et apporter une aide logistique, et en France les communistes ont fait leur possible pour manipuler l’opinion contre la guerre coloniale. En sont témoins l’affiche et le tract de propagande ci-dessus.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Jusqu’à présent, nous avons tourné autour du globe de façon à peu près logique. Mais maintenant, il va nous falloir faire un grand écart, parce que nous nous rendons en Sibérie orientale pour cette pipe en ivoire de morse –non datée–, en bois et en tendon de renne. Le musée dit “Sibérie Orientale, île Ratmanov”. C’est grand, la Sibérie Orientale, et des îles il peut y en avoir à l’est, sur le détroit de Behring, ou au nord sur l’océan Arctique. Je ne parle pas allemand, et tous les articles proposés par Google sont dans cette langue. Les coordonnées GPS me montrent une île, en plein milieu du détroit de Behring, à vue de nez à égale distance de la Sibérie russe et de l’Alaska américain, mais le nom que la carte donne à cette île est Big Diomede. C’est tout simple, les Américains (qui, eux, possèdent la petite île voisine, Little Diomede) l’appellent d’un nom et les Russes d’un autre.

 

Cela une fois éclairci, je découvre que cette île Ratmanov était à l’origine habitée par les Inupiat. En 1728, le Danois Behring –qui a laissé son nom au détroit– naviguant au service de la Russie redécouvre la grande île et la petite île, déjà repérées en 1648 par le Russe Dejnev –qui avait laissé son nom au cap le plus extrême est du continent asiatique–. Cette redécouverte eut lieu le 16 août, jour où le calendrier orthodoxe russe fête la saint Diomède, du nom d’un martyr. Et voilà les îles baptisées du nom de ce saint. Curieux, que les Russes aujourd’hui utilisent le nom de Ratmanov, et que ce soient des non orthodoxes qui utilisent le nom de Diomede. En 1867, quand les USA achètent à l’Empire Russe l’Alaska, Little Diomede y est rattachée, et d’un commun accord la frontière passe entre les deux îles. Après la Seconde Guerre Mondiale, durant la Guerre Froide, afin d’éviter tout problème de contacts sur cette frontière (il n’y a que 3,5 kilomètres entre les deux îles) la population est intégralement évacuée sur le continent, et sur Ratmanov il ne reste qu’une station météorologique ainsi qu’une base de garde-frontières. Une Américaine du nom de Lynne Cox née en 1957 qui a, entre autres exploits, deux fois traversé la Manche à la nage, en 9h57 et 9h36 (1972 et 1973), a nagé de Little Diomede à Big Diomede. C’était en 1987, dans les derniers temps de l’Union Soviétique, et elle a été félicitée par Mikhail Gorbatchev autant que par Ronald Reagan. Oui, je sais bien, tout cela n’a rien à voir avec l’objet que montre le musée, mais j’ai toujours plaisir (égoïste) à m’instruire quand un mot, un nom, quelque chose m’intrigue. Ici, c’était ce nom de Ratmanov.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Côté Alaska, c’est l’Amérique. Pas de problème donc de localisation avec cette plaque de cuivre ou de bronze. Ici, le musée reste très vague, et pas seulement sur la nature du métal. Dans le temps, on est entre le onzième et le quinzième siècle. Dans l’espace, “Amériques”, au pluriel. De l’Alaska à la Terre de Feu, cela fait quand même du chemin… Côté sujet, il est dit que c’est une plaque zoomorphe, rien de plus, mais si je crois identifier un singe, cela ne nous fait pas remonter loin du Mexique vers le nord, ni loin du Brésil et du Pérou vers le sud. L’espace reste vaste.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Alors commençons par le sud du continent. Nous sommes dans les plaines australes, notamment dans la pampa argentine et uruguayenne, mais aussi au pied des cordillères du côté chilien, et vers le nord jusqu’à la Bolivie. Pas de chevaux à l’époque précolombienne, pas plus en Amérique du Nord qu’en Amérique Centrale ou du Sud. Ici, le cheval est introduit au seizième siècle, et va prendre très rapidement une importance capitale. Au nord, les Apaches et les Navajos volent des chevaux aux colons: c’est plus facile que d’essayer de capturer des chevaux que les colons ont laissés retourner à l’état sauvage, et de les débourrer selon des techniques de dressage que l’on ne maîtrise pas. En 1670, on évalue le total de chevaux volés à plus de cent mille. En Amérique du Sud, l’intégration se fait avec plus d’harmonie, et le cheval est considéré à la fois comme outil et comme symbole social. Aussi, le harnachement et les principes d’équitation importés en même temps que l’animal vont avoir une importance capitale et chacun va s’efforcer d’avoir le plus bel équipement. Ce ne sont pas des forgerons qui fabriquent de grossiers articles, mais des orfèvres qui cisèlent des pièces de qualité, utilisant même des métaux précieux. Chefs indiens, hispano-créoles, gauchos rivalisent de magnificence. L’éperon de ma photo date de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième, et a pu appartenir à un Mapuche (la population que j’ai connue dans le sud du Chili), un Tehuelche (une population vivant encore plus bas, juste au nord du détroit de Magellan), un hispano-créole.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Un peu plus au nord, la Bolivie. Nous sommes à Oruro, une ville minière créée en 1606 à peu près à mi-distance de La Paz et de Sucre pour exploiter l’argent, puis quand l’argent s’est épuisé exploitant l’étain, et maintenant que l’étain s’épuise essayant d’exploiter le tourisme, notamment avec le fameux carnaval qui a lieu chaque année en février ou au tout début de mars au moment du Mardi Gras, dont il va être question maintenant et que l’UNESCO a inscrit en 2008 au patrimoine oral et intangible de l’humanité. À l’origine du carnaval d’Oruro, il y a en 1559 l’arrivée des Pères Augustins espagnols dans l’Altiplano des Andes boliviennes, avec une mission d’évangélisation. Le conquistador Lorenzo de Aldana, gouverneur local, vient de Cáceres, en Estrémadure, où le culte de la Virgen de la Candelaria (la Vierge de la Chandeleur, fêtée le 2 février) est l’objet d’une grande dévotion. Or il se trouve que cette Virgen de la Candelaria, célébrée en Espagne depuis le onzième siècle, était considérée comme la patronne des mineurs, et les conquistadors partant en quête de métaux précieux en Amérique mettaient habituellement le timonier de leurs navires sous sa protection. Lorsque la mine d’Oruro commence à opérer, il est naturel que cette Vierge des mineurs, déjà vénérée en ce lieu, prenne une importance toute particulière.

 

Or avant l’arrivée des missionnaires les Indiens Uru, un peuple vieux de 4000 ans qui a survécu à l’arrivée des Incas au treizième siècle puis à la conquête espagnole au seizième siècle, honoraient depuis toujours la Pachamama, la Terre-Mère, et Tio Supay (en espagnol, “Tio”, c’est l’oncle, mais c’est aussi, devant un nom, l’équivalent de notre appellation “le père Untel” appliquée à une personne de la campagne, ou encore le titre donné à un ami de la famille, “Marie, tu reconnais Oncle Thierry que tu as vu quand tu étais toute petite?”), et donc le Père-la-Montagne, Tio Supay, un génie souterrain dangereux, qu’il valait mieux se concilier. Les mines, et d’une façon générale le sous-sol, étaient considérés comme des lieux où se manifeste la puissance divine. Loin vers le sud, sous le Cerro Rico de Potosi, après leur conquête du pays les Incas entendirent des bruits d’origine divine, qui n’étaient sans doute que des grondements dus au volcanisme, mais de cette expérience on peut supposer qu’il en a été de même dans bien des lieux. Aujourd’hui encore, chaque jour avant d’entamer le travail, on asperge le pourtour de l’entrée du puits avec du sang de lama, et au fond de la mine devant une représentation très grossière et fruste de Tio Supay on dépose des feuilles de coca (pour les Indiens, ce végétal est indispensable pour supporter l’altitude) et des cigarettes, ainsi que des fœtus de lama desséchés; et les robes sont prohibées parce que le Supay ne les aime pas; par conséquent pas de prêtres en soutane, et une chercheuse raconte avoir dû se mettre en jeans pour avoir accès à la mine.

 

Les Augustins, avec un objectif pédagogique chrétien, mettaient en scène leur Vierge Candelaria combattant le Diable, qu’ils représentaient volontiers sous des traits destinés à évoquer pour les Urus leurs anciennes croyances. Mais eux, convertis ou non, continuaient de vénérer la Pachamama et de tenter d’apaiser le Tio Supay, dans des cérémonies et des rites introduits depuis sans doute trois mille ans. Au dix-septième siècle, les missionnaires, outrés, ont interdit ces célébrations païennes. Qu’à cela ne tienne, les Urus ont assimilé la Vierge à leur Pachamama et le diable à leur Tio Supay, dans un merveilleux syncrétisme. Avec le temps, les représentations, les rites, les chants, les danses ont pris un aspect codifié, la fête s’est déplacée de la Chandeleur au Mardi Gras et a pris l’aspect d’un immense carnaval qui draine chaque année plus de quatre cent mille touristes du monde entier. Avec des ensembles folkloriques totalisant 28000 danseurs et 10000 musiciens, les masques représentant la Vierge, le Supay qui vit dans leur mine, les esprits sacrés ou Wakas dansent la traditionnelle Diablada, la Danse du Diable devant la Vierge protectrice de la cité et de la mine d’Oruro afin d’obtenir que Supay ne se déchaîne pas au fond de la mine, et font à travers la ville un pèlerinage de quatre kilomètres qui s’achève à l’arrivée dans l’église de la Vierge del Socavón par une célébration religieuse catholique. En 1789, dans un puits de mine d’argent d’Oruro, Anselmo Berardino surnommé Chiru-Chiru, un jeune qui volait les riches pour distribuer aux pauvres, a été retrouvé tué avec un poignard dans le cœur; il avait réussi à se traîner jusqu’à une grotte à l’entrée d’une galerie de mine, et une image de la Virgen Candelaria est apparue miraculeusement sur la couche du garçon; depuis ce temps on célèbre Marie sous le nom de Virgen del Socavón, Vierge de la Galerie de Mine. Et une église lui est dédiée. En février dernier, une statue haute de 45 mètres la représentant a été érigée dans la ville haute.

 

En 1961, une historienne et ethnomusicologue du nom de Julia Elena Portún a étudié scientifiquement la Diablada, et elle y a décelé d’étranges similitudes avec des aspects de deux danses catalanes, Els sets pecats capitals (Les Sept péchés capitaux) et Ball de Diables (Danse des Diables), cette dernière ayant pour origine un “entremets” (pantomime jouée entre deux mets dans les banquets de la noblesse au moyen-âge) représenté au douzième siècle, en 1150, au repas de noces de Ramón Berenguer IV, comte de Barcelone, et de la princesse Petronila, fille du roi d’Aragon et Catalogne. Quant aux sept péchés capitaux, ils se retrouvent partout. Par exemple, arrivés à l’église du Socavón, les “anges” et les “diables” sont côte à côte mais, après la bénédiction des uns et des autres par le prêtre, chaque ange doit tuer (symboliquement, heureusement) sept démons, chacun d’entre eux représentant l’un des péchés capitaux.

 

Mes deux photos ci-dessus, maintenant: la première représente la femme du Supay, à savoir la China Supay. Maintes et maintes fois, en Grèce, nous avons vu que les “dieux d’en-bas” étaient associés aux serpents, animaux qui ne vivent que le ventre sur le sol et disparaissent dans des trous dans la terre. On ne peut qu’être frappé par cette même association dans une tout autre civilisation. Ici, les serpents, les lézards, les fourmis accompagnent les divinités de la mine. Ils recouvrent ce masque de China Supay fait de plâtre polychrome qui date du milieu du vingtième siècle.

 

La seconde photo représente l’archange saint Michel. En hébreu, mi ka El signifie “Qui est comme Dieu?” à la forme interrogative. On se rappelle que l’ange le plus beau, Lucifer, le “Porte-Lumière”, s’est rebellé contre Dieu, et que c’est son confrère Michel qui l’a vaincu. L’Apocalypse de saint Jean décrit cette chute de Lucifer en des termes poétiques: “Et il y eut un combat dans le ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon; et le dragon et ses anges combattaient; mais ils ne purent vaincre, et leur place même ne se trouva plus dans le ciel. Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, celui qui est appelé le diable et Satan, le séducteur de toute la terre, il fût précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui”. La Diablada, donc, représente la lutte des légions d’anges emmenées par saint Michel contre les cohortes d’anges déchus. C’est la continuation de la démonstration missionnaire que les démons sont subordonnés à la foi chrétienne. Parfois, Lucifer est ici appelé Ñaupa Diablo, le “Diable ancien”, et il est à noter que Supay est lui aussi appelé “le Vieux” et représenté avec la peau toute ridée. Mon saint Michel est très récent, de 2008, et il est composé de plâtre, de peinture acrylique, de plumes et de textiles synthétiques. Il est représenté, nous dit le musée, à l’image des anges arquebusiers de la peinture coloniale et son visage s’inspire de la statuaire religieuse andine.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

L’Aymara est une langue –la langue officielle de l’empire Inca–, et une ethnie, qui aujourd’hui représente encore environ deux millions deux cent mille locuteurs. Les Indiens Aymaras de la région de La Paz exécutent pendant la saison sèche une danse rurale des Chunchus (ce qui veut dire des Sauvages). Le musée dit que cette danse “met en scène la rencontre entre l'habitant du haut-plateau andin, civilisé, et le guerrier barbare de la forêt amazonienne. Les facteurs de masques reprirent les techniques de fabrication de la statuaire religieuse pour réaliser leurs œuvres”. Le masque polychrome ci-dessus, du dix-neuvième siècle, est en plâtre et toile. (Ouf! Pour le Chunchu, j’ai réussi à être plus bref que pour la Diablada!)

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Filons vers le nord, dans l’isthme constituant l’Amérique Centrale, nous arrivons au Mexique, le dernier État d’Amérique Centrale avant de déboucher sur les États-Unis. À peu près à mi-distance entre les États-Unis au nord et le Guatemala au sud, nous trouvons l’État de Jalisco à l’ouest, sur la côte Pacifique (“l’État”, parce que le Mexique est une fédération de 32 États), dont la capitale est Guadalajara, un régal de prononciation pour les débutants en espagnol avec succession de jota puis R. Cette gourde à tabac a été creusée dans une cucurbitacée au dix-neuvième siècle. Mais pour la localisation, on nous dit en outre qu’elle provient de la Sierra de Nayarit. Or Nayarit est l’État mitoyen, vers le nord. Intrigué par le rapprochement de ces deux noms, Jalisco et Nayarit, je consulte Internet, et je trouve que cette Sierra descend, au sud, jusqu’à une latitude de 21°03’, soit à peu de chose près la limite nord du Jalisco. Ce que dit le musée n’est donc pas très satisfaisant, mais il attribue cette gourde à la population Huichol, ce qui est mieux, parce que ce peuple d’origine aztèque occupe les deux côtés de la frontière entre le Jalisco et le Nayarit. Ces gens continuent à adorer le peyotl, un champignon hallucinogène. Hors de mon sujet, parce que je passe dans le Zacatecas, au nord-est, où se situe Wirikuta, le lieu sacré où les Indiens Huichol voient l’origine du monde, lieu de pèlerinage et de consommation de peyotl qui établit la communication avec les dieux. Or les prospecteurs ont découvert dans le sous-sol de Wirikuta des filons d’argent, et l’État fédéral a vendu une partie du site à deux sociétés d’exploitation canadiennes. Or les Canadiens, ces incroyants, ne croient pas en cette origine du monde et se disposent à forer une mine. D’où d’énergiques protestations des Indiens. S’il est évident que ma foi en cette mythologie n’est pas inébranlable, je trouve désolant et scandaleux que pour des profits d’argent on méprise les croyances de ces gens, occupants du sol bien avant ceux qui en tireront des bénéfices. Si la laïcité c’est le respect de toutes les croyances, philosophies, religions, on doit respecter les lieux auxquels sont liées ces croyances.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

“Les détails iconographiques, les couleurs, les nombres –nous dit le musée– expriment des aspects de l’énergie vitale des hommes vivants ou morts, des plantes, des animaux domestiques, des êtres protecteurs et malfaisants, sachant que le bien et le mal ne s’opposent pas systématiquement”. Cela dit au sujet d’idoles de papier d’écorce ou de papier industriel découpé, originaires du Mexique, État de Puebla (intérieur des terres, est et sud de Mexico), San Pablito (petite ville au nord-est de Mexico), et dues à la population Otomi, les occupants d’origine de l’altiplano mexicain central. Ma première photo représente, dans la série des forces nocturnes, le diable. Décidément, dans mon article d’aujourd’hui, j’en parle beaucoup, de celui-là! Les deux autres photos, respectivement le maïs et le piment, font partie d’une série végétation. Tout cela a été recueilli entre 1930 et 1960.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Nous voici aux Antilles, et plus précisément dans l’île de la Martinique, au pied de la Montagne Pelée. En 1902, l’éruption de ce volcan a détruit la ville de Saint-Pierre. Le verre ci-dessus, les cuillers, ont été déformés en fondant sous la chaleur de la lave. À l’époque, la Martinique n’était pas un département d’outre-mer avec pour ses habitants des droits égaux à ceux de Paris, de Bordeaux ou de Clermont-Ferrand, c’était encore une colonie, avec un gouverneur nommé par le ministre des colonies. Le gouverneur de l’époque avait été alerté d’un risque d’éruption violente, mais n’avait pas fait évacuer la ville, soit qu’il n’ait pas cru en la réalité de la menace et à sa gravité, soit qu’il ait cru préférable de ne pas effrayer la population à l’avance. Une dizaine d’années après la catastrophe, l’un de ses successeurs a déposé ces objets fondus, témoins des événements, au musée de la France d’Outre-Mer, à Paris. Dans les années 1930, André Breton visite le musée et tombe en arrêt devant ces objets. Il les lui faut pour son Exposition surréaliste d’objets. Il obtient l’autorisation de les emprunter et, dans le catalogue de l’exposition, il les place dans la rubrique Objets perturbés.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Un grand bond vers le nord va nous mener jusqu’au Canada, en Colombie Britannique, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Cet élément d’une coiffe de cérémonie fait de bois et de nacre verte appartient à la population Tsimshian, un peuple autochtone dont le nom signifie “le Peuple de la rivière Skeena”, qui vit de la pêche, et où le nom, l’héritage, les titres se passent de mère à fille, contrairement à la majorité des civilisations où c’est plutôt l’homme qui a la primauté. Aujourd’hui, les indiens Tsimshian ne sont guère plus d’une dizaine de milliers, et la plupart d’entre eux vivent dans une réserve.

 

Le musée dit seulement “représente le héros légendaire Aitl”. Et comme j’ignore tout d’Aitl, je me suis livré à une petite recherche. D’abord, je suis tombé sur un site de vente aux enchères où j’ai parfaitement reconnu l’objet que j’ai vu au musée. La vente a eu lieu à l’Hôtel des ventes de Compiègne, le 14 décembre 2002, et cet objet a été adjugé deux cent dix mille Euros (1377509 francs). Et je lis “Pour cette parure frontale, le futur musée des Arts premiers (Quai Branly, Paris) a exercé son droit de préemption. Elle provenait de l'ancienne collection Claude Lévi-Strauss avant de faire partie de la collection Nourhan Manoukian. […] Cette parure frontale représente sous la forme d'un personnage accroupi le héros mythologique Aitl qu'un monstre marin vient d'enlever. On remarque encore deux petits visages qui sont sculptés en faible relief au-dessus du sternum dédoublé et au milieu de l'abdomen: ce sont des représentations de Gunas et de son oncle”. Fort bien, mais… un autre site, qui paraît sérieux et documenté (?) montre un totem sculpté tout du long, et on peut cliquer sur 13 zones de haut en bas pour voir en zoom ce qui est représenté, et lire le commentaire associé. La zone 7: “Homme appelé Aitl (histoire inconnue)”, et la zone 13: “Aitl et le Poisson du Diable (histoire inconnue)”. Mais le catalogue de la vente parlait de Gunas et de son oncle, or ici les zones 8 à 11 y font allusion :

“8. Homme appelé Gun̓as

9. Aigle

10. Flétan

11. Oncle de Gun̓as

Il y a bien longtemps, la tribu de l’Aigle émigra de la rivière Stikine vers la côte. Les Aigles s’arrêtèrent près du passage Tongas pour pêcher le saumon. Comme il faisait beau et chaud, Gun̓as, le neveu du chef, décida de se baigner. Soudain, un flétan géant surgit du fond de l’eau et l’avala. Toute la tribu le chercha désespérément, mais il n’en subsistait aucune trace. Puis ils virent un aigle énorme se poser au bord de l’eau et le flétan sembla nager à sa rencontre. Les gens de la tribu attrapèrent le flétan et lui ouvrirent le ventre. Le corps de Gun̓as était dedans, mort et en décomposition, un anneau de cuivre autour du cou. Le père de Gun̓as s’écria ‘C’est ici que réside l’Esprit-Flétan.’ Ses paroles furent intégrées à un nouveau chant de lamentation, ou chant funéraire, appartenant à la tribu de l’Aigle”.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Les Inuits venaient d’Asie et se sont établis de l’Alaska au Groenland, ils sont le dernier des peuples asiatiques venus s’installer sur le sol de l’Amérique. Ces deux figurines en ivoire proviennent de l’Alaska et datent du dix-neuvième siècle.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Ceci est un ulu en ivoire et en fer, provenant de Nunivak, une île volcanique du détroit de Behring, à 48 kilomètres de la côte de l’Alaska. Et un ulu est un couteau polyvalent qui a la particularité de n’être utilisé que par des femmes: elles s’en servent aussi bien pour couper les cheveux des enfants que pour écorcher les animaux, en nettoyer la peau, en couper la viande, ou encore pour tailler la glace destinée à la construction d’un igloo. De nos jours encore les femmes utilisent l’ulu, mais parce que le fer est presque inexistant dans ces îles, en général on achète une lame de scie du commerce, et on la taille à la forme voulue. Quant au manche, il est plus communément en bois de caribou qu’en ivoire, comme ici. Cet ulu a été acquis en 1949.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Nous sommes maintenant en Alaska continental, et cet objet joliment travaillé est un support de harpon en ivoire de morse. Le musée ne le date pas.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Ce poisson en ivoire est également un objet inuit, mais il est difficile de le situer, Alaska ou Groenland. Par ailleurs, sa date n’est pas indiquée, mais dans sa référence je vois qu’il s’agit d’un don effectué en 1887. C’est donc une sculpture du dix-neuvième siècle.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Cette fois-ci, et pour terminer, nous sommes au Groenland, dans le district d’Ammassalik, sur la côte orientale. Là vit la population des Ammassalimuit. Deux missions françaises ont exploré et étudié cette civilisation, et en ont rapporté divers objets, dont ces deux tupilek, c’est-à-dire “à l’origine des créatures réalisées en secret –dit le musée– et composées de différentes matières périssables: un amalgame de fibres organiques et végétales. Suite au contact avec les Européens, les Tupilek ont été représentés sous la forme de figurines de petite taille, en bois, en os et en ivoire: êtres composites, mi-humains, mi-animaux. Destinés à la vente, ils ne sont, de nos jours, plus porteurs d’aucun maléfice”. Ouf, me voilà rassuré. Je peux donc rester dans le musée à contempler mon tupilak favori en toute sécurité (on dit un tupilak, des tupilek).

 

Et puis j’ai trouvé dans un livre extrêmement intéressant de Bodil Kaalund, The Art of Greenland: Sculpture, Crafts, Painting, un passage qui éclaire ce qu’est un tupilak. Je vais essayer de le traduire (et ensuite cet article décidément trop long sera terminé): “Le chasseur pense avoir attrapé un phoque, mais il se révèle être un tupilak. Ou bien le monstre tire le chasseur avec lui dans les profondeurs, ou bien le chasseur réussit à tuer le tupilak. Parce que les tupilek, en arrivant subrepticement sur leurs victimes, nageaient dans l'eau, volaient dans les airs, ou rampaient sur le sol, ils sont presque toujours vus en position couchée, du moins en ce qui concerne les anciennes figurines de Tupilak. En règle générale, le tupilak est doté d’un visage humain et d’un corps et de jambes d’'animal, et ce n’est que si le corps est anthropomorphe que la figurine se tient debout. De nombreuses figurines modernes se tenant debout sont appelées tupilek en raison de leur apparence bizarre […] représentent peut-être plutôt un personnage mythique. Il peut être difficile de distinguer clairement entre les concepts. Les tupilek étaient porteurs de malheur, mais ils pouvaient être contrés –par exemple, avec l'aide des esprits bienfaiteurs d'un chaman. Ceux-là pouvaient être très divers, et sont décrits par les chamans eux-mêmes comme étant des êtres étranges, mais tout à fait concrets. Ils étaient les assistants personnels du chaman, et il assurait son emprise sur eux lors d’états d’extase ou de transe. Il y avait à la fois de grands et de petits esprits bienfaisants, mais il y avait aussi les esprits terrifiants plus puissants et les esprits des morts. Certaines figurines considérées comme des tupilek peuvent représenter ces esprits, et le motif de squelette qui décore des figurines de Tupilak peut vraisemblablement aussi appartenir aux esprits des morts”.

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Published by Thierry Jamard
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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 23:55
Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Et nous sommes arrivés à Paris. Joie de revoir famille et amis. Nous allons y passer quelque temps avant de partir loin vers l’est, jusqu’à Grodno (grande ville de Biélorussie, à une vingtaine de kilomètres à l’est de la frontière polonaise et quelques kilomètres au sud de la Lituanie), où vit le père de Natacha. Puis nous reviendrons vers Paris avant de poursuivre nos aventures. Je regroupe ici quelques images de Paris et de deux villes de grande banlieue dont je vais dire tout à l’heure ce que nous y avons fait.

 

En attendant, un petit salut à notre sainte nationale (mais non, ce n’est pas elle qui est sur le balcon, c’est l’écuyère à cheval, voyons!) car Jeanne d’Arc n’est pas l’héroïne d’un parti politique, elle appartient à la France, c’est-à-dire à tous les citoyens, qu’ils votent à droite, au centre ou à gauche. Il s’agissait, avec l’Angleterre, d’une querelle de succession, d’héritage de fiefs, mais aujourd’hui les Gaulois ou les Romains ne viennent pas réclamer aux Francs la terre qu’ils ont occupée. Je regarde donc ici une très belle statue équestre, et l’image d’une femme qui a su montrer aux hommes que le courage n’était pas leur apanage. Croire, pour un homme, que c’est la nature qui donne aux hommes force et courage plus qu’aux femmes, c’est se déprécier. C’est sans doute de la vanité de ma part de penser que j’ai parfois fait preuve de courage face à des difficultés et des oppositions professionnelles ou face à des épreuves de ma vie privée, non pas parce que la nature m’a attribué le sexe masculin, mais parce que j’ai, personnellement, comme aurait pu le faire personnellement à ma place une femme, tenté de me dépasser. Voilà pourquoi j’aime Antigone, Alceste (la reine chez Euripide, pas le Misanthrope de Molière), Jeanne Hachette, Jeanne d’Arc, Simone Veil, Aung San Suu Kyi et tant d’autres.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013
Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Laissons passer mon quart d’heure d’humeur. Et maintenant un petit tour sur les berges de la Seine, ou une balade le soir au Quartier Latin, cour du Commerce Saint-André. Avec quelle joie je me replonge dans “mon” Paris!

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Le Marais, j’aime beaucoup, et comme en outre c’est le quartier de Paris que préfère Natacha, nous ne manquons jamais de nous y rendre plusieurs fois à chacun de nos séjours parisiens. Notamment place des Vosges, et il arrive que nous ne résistions pas au plaisir de manger un petit quelque chose au Café Hugo, sympathique, bon et de prix très raisonnable, surtout comparé aux autres brasseries de la place des Vosges. Le musée Victor Hugo, nous le connaissons, nous n’y retournons pas, mais tiens! j’avais oublié cette plaque au-dessus de la première voiture à gauche (en la remarquant, ça me rappelle que je l’avais déjà vue) qui signale que dans cet hôtel est née le 6 février 1626 Marie de Rabutin Chantal, marquise de Sévigné. Une référence littéraire à ne pas manquer.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Puisque je viens de citer le nom de Victor Hugo, voici une sculpture qui le représente. Pour pouvoir me rendre en Biélorussie, je dois bien entendu obtenir un visa, et les services consulaires de ce pays se trouvent, avec l’ambassade, boulevard Suchet. De sorte que je suis passé chaque année devant l’angle que fait l’avenue Raphaël avec le boulevard Suchet, là où se trouve cette sculpture, un haut-relief intitulé La Vision du poète, réalisé en 1902 par Georges Barreau.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Aimé Césaire est un grand poète, le poète de la Négritude (c’est lui qui a créé ce mot). Il était né en juin 1913, on fête cette année le centenaire de sa naissance, et c’est pourquoi l’Assemblée Nationale a placardé ces affiches à sa mémoire sur les grilles du Palais Bourbon. “Aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force”… C’est tellement évident, et pourtant tellement peu reconnu… Les modes de vie, les types de civilisations ne donnent pas toujours les moyens de s’exprimer aux intelligences, aux génies. En Union Soviétique, seul le soc’ art, l’art socialiste, avait le droit de s’exprimer, et par voie de conséquence les génies dissidents qui ne trouvaient pas le moyen de faire passer leurs œuvres sous le manteau sont morts sans avoir pu exprimer leur génie. Dans de nombreuses sociétés africaines, océaniennes, et aussi d’une partie de l’Asie, faute d’utiliser l’écriture, les conteurs n’ont pu devenir romanciers par la diffusion de livres, de merveilleux musiciens n’ont pu être considérés par la postérité comme des compositeurs, faute d’avoir reporté leurs créations sur du papier à musique. De même pour les inventeurs, chacun devant repartir de zéro puisqu’il ne pouvait s’appuyer sur des découvertes antérieures non consignées dans des traités conservés dans des bibliothèques. Alors, sans réfléchir, on en conclut bien vite que “ces gens-là” ne sont pas très intelligents! Depuis la découverte scientifique que les races humaines n’existent pas, que tous les gènes humains sont cent pour cent identiques, cette idée que dans tous les pays, dans toutes les civilisations, dans toutes les ethnies, il y a de remarquables génies et de sombres crétins a nettement progressé, mais hélas il se trouve encore des gens qui refusent l’évidence. Se tenir consciemment et volontairement à l’écart des découvertes scientifiques, n’est-ce pas pire, intellectuellement, que de ne pas y avoir accès mais d’y être ouvert dès que l’occasion s’en présente?

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Nous voici rue Bonaparte, juste en face du jardin du Luxembourg, au n°92. C’est l’institut culturel hongrois de Paris. La Hongrie est un pays que j’aime, où j’ai des amis, Budapest est une ville que j’adore et où je me sens bien, mais ce n’est pas là une raison suffisante pour montrer une photo de la façade de son institut. Ce qui m’a donné envie de publier cette image, c’est cette très intéressante sculpture, ce bronze d’une femme assise sous son grand chapeau. L’institut Balassi, un peu comme l’Alliance Française ou comme le Goethe Institut allemand, propose des cours de langue et de nombreuses actions culturelles, expositions, concerts, conférences, etc. Quant à Bálint Balassi (1554-1594), c’est un grand poète lyrique.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013
Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Des raisons administratives nous ont amenés dans un tout autre quartier, du côté d’Ivry. L’une de ces bornes d’information touristiques qu’a déployées la mairie de Paris informe que nous sommes en présence d’un entrepôt de la SNCF où, de 1919 à 1971, étaient stockées des denrées alimentaires dans d’immenses chambres froides, d’où le nom donné à ce qui, officiellement, est Entrepôts frigorifiques de Paris-Ivry: “le Frigo”. Dans les années 1970, le bâtiment désaffecté a été loué à des artistes –comédiens, plasticiens, musiciens– puis, à partir de 1985, c’est devenu un haut lieu de l’art parisien d’avant-garde. L’accès se fait par la rampe d’escalier de l’ancien château d’eau que l’on voit sur ma photo. Il y a tant de choses dans Paris que, quoique ce soit ma ville, je continue à découvrir des lieux que je ne connaissais pas, et tout ce que je viens d’écrire au sujet de ce Frigo, je l’ai pris sur la borne d’information. Je n’aime pas recopier mot à mot, mais ce n’est pas parce que j’ai modifié la rédaction que j’en savais davantage par moi-même!

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Retraversons Paris. Sur les Champs-Élysées, on peut voir les boutiques Peugeot ou Citroën sur la gauche en descendant vers la Concorde, ou Renault sur la droite, qui dispose à l’étage d’un pub où l’on peut boire un verre ou consommer quelque chose. Il y a aussi plusieurs marques étrangères. Chaque constructeur présente modèles nouveaux, modèles anciens, concept-cars, voitures de compétition… Cela change souvent et il est plaisant d’y faire un tour. Ici, nous sommes chez Peugeot.

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Encore un autre quartier, nous voici place de la Résistance, où se trouve l’ambassade de Bulgarie. Sur le mur du bâtiment, nous voyons Vasil Levski (1837-1873) dont une phrase est citée en langue bulgare et en langue française: “Être égaux avec les autres peuples européens ne dépend que de nos propres et communs efforts”. Sans doute y a-t-il une part de vrai dans cela, mais seulement une part, car cette égalité peut être retardée si un voisin plus vaste, plus peuplé, plus puissant jette sur vous une chape de plomb pendant de longues années. Mais sur un plan humain, culturel, intellectuel, les Bulgares valent bien les Français, les Américains ou les Japonais (désolé, je ne peux pas citer ici tous les pays du monde!)

 

Sur la plaque, son prénom est inscrit avec deux S pour éviter la prononciation Z entre deux voyelles, mais en bulgare il n’y en a qu’un, puisque c’est l’équivalent du prénom français (peu courant) Basile, du grec basileus qui signifie roi. Ironie du sort, loin d’être royaliste, il rêvait de libérer la Bulgarie de l’occupation ottomane pour en faire une république dont tous les citoyens seraient libres et égaux, selon les principes de la Révolution française de 1789 (qui, sous Louis-Philippe, n’étaient plus que partiellement en vigueur). Il en rêvait, mais il est allé bien au-delà du rêve, créant des comités révolutionnaires, agissant concrètement, ce qui lui vaudra d’être pris par les Turcs, torturé et pendu. S’il est mort avant son trente-sixième anniversaire, ce n’est donc, hélas, ni de maladie ni par accident.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Pendant notre séjour à Paris, nous ne résidions pas dans la capitale, comme je vais le dire tout à l’heure, et nous arrivions chaque jour par la gare de Lyon. Là, de grands panneaux étaient placés par la SNCF pour une campagne intitulée “Gares et connexions”, qualifiée “révélateur de l’exposition La Galerie de la Méditerranée, exposition permanente MuCEM Marseille”. Le MuCEM, c’est le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.

 

Cette affiche montre une charrette palermitaine. À Palerme et dans toute la Sicile, le dix-neuvième siècle a vu se développer l’usage de ces charrettes peintes malgré, nous dit le texte, les difficultés dues au relief et à l’état des routes. J’en avais montré dans mon article Santa Rosalia à Palerme, daté du 14 juillet 2010.

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Une autre affiche de la même collection montre cette femme dans l’habit de lumière des toreros. C’est l’œuvre d’une femme photographe née en 1968, Pilar Albarracín. Quoique j’aie dit il y a quelques minutes que je n’aimais pas recopier textuellement les indications que je lisais, je vais le faire ici, parce que c’est l’artiste elle-même qui l’a inspiré et que je ne dois pas le déformer: “Dans cet autoportrait, Pilar Albarracín porte un regard caustique sur son identité féminine et sa culture espagnole. Cette image dit à la fois les victoires obtenues pour l’égalité hommes-femmes ces dernières décennies et le chemin qu’il reste à parcourir”.

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Si nous ne résidons pas à Paris, cela tient à plusieurs raisons qui s’enchaînent. D’abord, nous sommes arrivés avec notre camping-car, qui est devenu notre maison. Donc, comme nous ne pouvons pas l’installer sur les Champs-Élysées (c’est trop bruyant), ni sous un pont de la Seine (il ne peut descendre les escaliers), ni passage du Grand-Cerf (c’est trop étroit), nous devons trouver un camping. Il y a celui du Bois de Boulogne, dont les tarifs sont ceux d’un deux pièces dans le centre, celui d’Eurodisney dans la même gamme de prix et qui ne se justifie pas car trop loin de Paris. Parmi ceux de banlieue, nous avons choisi celui de Melun, que je connais pour être passé devant lui chaque semaine du temps où j’étais proviseur d’un lycée à Melun et directeur du GRETA au château de la Rochette, pour la réunion de travail hebdomadaire. Et puis à Melun je souhaite rendre visite à mes anciens collaborateurs, j’ai ma banque, ma coiffeuse, quelques habitudes…

 

Voici donc l’hôtel de ville de Melun. Le cens, au temps des rois, désignait les impôts: en latin, le verbe censeo signifie “j’évalue”, le censor (censeur, comme Caton le Censeur) est celui qui est chargé du dénombrement et de la classification des citoyens en fonction de leur fortune, il est chargé du census, le recensement (car c’est bien là l’étymologie du mot recensement) qui permet le calcul de l’impôt. Ici se dressait au moyen-âge l’Hôtel des Cens, autrement dit l’hôtel des impôts. Au quinzième siècle, nous le trouvons dans les biens de l’abbaye de Saint-Denis, qui le vend à la fin du siècle à un certain Jehan Regnault, un parent de Jacques Amyot, sur qui je vais revenir. En 1629, il est acquis par un ordre de religieuses qui y ajoutent une chapelle, puis le revendent à un laïc dès 1652. En 1781, la Municipalité élit domicile dans le bâtiment voisin, ancienne manufacture de toiles peintes Kœnig et, en 1837, finit par acheter l’Hôtel des Cens. Il existe une gravure antérieure à cet achat qui montre les bâtiments de la cour sur des arcades, mais la Municipalité fait abattre les bâtiments latéraux, ne conservant que la tour de droite, mais en construit une autre à gauche en 1847-1848 pour assurer la symétrie de la façade.

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Au centre de la cour de la mairie trône la statue de Jacques Amyot, grand homme de Melun. Le lycée de centre-ville porte son nom. Hors sujet: mon lycée à moi c’était le lycée Léonard de Vinci que les anciens de Melun continuaient d’appeler lycée Branly, parce qu’avec ses sections d’électricité, niveau bac et niveau BTS, il avait fait appeler sa rue Édouard Branly, du nom de ce savant découvreur des radioconducteurs qui avait réalisé une expérience de radio-transmission de la voix sur trois kilomètres devant de nombreux invités au château de Bois-Boudran non loin de Melun. Il est amusant de constater qu’Édouard Branly, après son succès à l’agrégation, est nommé professeur au lycée de Bourges, où nous retrouvons la trace de Jacques Amyot.

 

Jacques Amyot naît en 1513 à Melun, 46 rue Saint-Aspais. Reçu maître ès arts à Paris, il va poursuivre des études de droit civil à Bourges, où il obtient un doctorat dans cette spécialité. Mais, passionné de grec et de latin, il obtient de devenir le précepteur des neveux du confesseur de François Ier. Plus tard, de 1533 à 1543, il devient professeur de latin et de grec à l’université de Bourges. Pour prix de la reconnaissance de ses travaux de traduction, il reçoit de François Ier le bénéfice de l’abbaye Notre-Dame de Bellozane, aujourd’hui à l’est de la Seine-Maritime, confort financier qui lui permet d’aller à Rome travailler sur les manuscrits de Plutarque, d’établir le texte des Vies parallèles et de le traduire. Il rentre en France. Charles IX le fait Grand Aumônier en 1561 et, en 1570 il est nommé évêque d’Auxerre. Auprès de Henri III et au moment de l’assassinat du duc de Guise, opposé au protestant Henri IV, il est excommunié, mais absous en 1590. Il meurt à Auxerre en 1593. Sa traduction de Plutarque est encore d’actualité, dans un style très pur, presque poétique. On attribue généralement aux auteurs de la Pléiade la réforme de la langue française qui a donné naissance au français moderne; et c’est bien vrai, mais cette création d’une langue moderne, nous la devons aussi à Jacques Amyot. C’est surtout cette traduction de Plutarque que l’on retient parmi ses travaux, mais la plaque sur la mairie de Melun ne manque pas de signaler, en plus petits caractères il est vrai, qu’il a aussi traduit Héliodore et Longus. Et la plaque cite Montaigne: “Je donne avecques raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot sur touts nos escrivains françois” (Essais, 114). Tel est celui qu’honore dans la cour de la mairie cette statue œuvre de Louis-Eugène Godin (1823-1887).

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Ayant atteint mes 65 ans en juillet 2009, cinq ans après l’âge de la retraite, je n’ai pas eu la possibilité de continuer à exercer mes fonctions de proviseur, ce que j’aurais pourtant souhaité pouvoir faire. De la sorte, je n’ai passé que deux ans dans cette ville de Melun, et c’était assez pour me l’approprier, pour m’y sentir bien. C’est une ville agréable et pleine de belles choses. Témoin cette rue Carnot, dans le centre, joliment fleurie.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013
Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Le musée de Melun, dont je ne rendrai pas compte lors du présent séjour, est installé dans l’Hôtel de la Vicomté construit par l’avocat du roi, Nicolas Pinot. Ce sont deux pavillons carrés. Sur ma première photo on voit qu’il y a deux lucarnes dans le toit –classées aux monuments historiques en 1927–, et celle de ma seconde photo –qui est celle de gauche– porte la date de 1538 gravée dans le bandeau supérieur, à la verticale de l’épaule gauche du buste, dans un petit rectangle incliné. Sur ma photo originale, en la grossissant beaucoup à l’écran, on peut le distinguer, mais sur la photo que je suis contraint de réduire pour illustrer mon blog elle est totalement invisible. L’hôtel est vendu en 1597 au gouverneur de Melun, le sieur de la Grange-le-Roy. Henri IV y sera son hôte. Et puis Nicolas Fouquet l’acquiert à son tour en 1654. Il y résidera pour suivre les travaux de son grand château de Vaux-le-Vicomte (1656-1660). De 1718 et jusqu’au début du dix-neuvième siècle, l’hôtel appartiendra à une famille Guérin. Au vingtième siècle, on y trouve la bibliothèque municipale, qui depuis 2004 a élu domicile dans la superbe médiathèque moderne. De ce début de dix-neuvième siècle jusqu’à l’arrivée de la bibliothèque au vingtième siècle, quand la bibliothèque s’installe dans ses murs, la notice ne dit pas ce qu’il advient du bâtiment…

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Le camping de Melun n’est séparé de la Seine que par la route, où la circulation n’est pas intense, et un sentier qui longe le fleuve. Quand on se rend à pied du camping à la gare, on emprunte ce sentier sur quelques centaines de mètres, et sur un plus long trajet si l’on va vers le centre-ville. Et la vue est très, très loin d’être désagréable! Je ne les montre pas ici, mais il y a beaucoup de cygnes sur la Seine à Melun. Un jour que je me rendais en voiture au château de la Rochette pour ma réunion hebdomadaire, un cygne volait au ras de l’eau. J’ai réglé ma vitesse sur la sienne et je l’ai accompagné sur un tout petit peu plus de trois kilomètres. À mon compteur, il volait à la vitesse très régulière de cinquante-cinq kilomètres à l’heure. Ce qui vient de m’entraîner à confesser ma faute: sur trois kilomètres, je me suis rendu coupable d’un excès de vitesse de cinq kilomètres à l’heure…

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Melun est au sud sud-est de Paris, et L’Isle-Adam est au nord-ouest. Mais qu’est-ce qui, diable, a bien pu m’emmener si loin de notre domicile non-fixe? C’est tout simple: j’ai là-bas ma sœur et mon beau-frère, ce sont des gens que j’aime, alors les kilomètres ne comptent pas. D’ailleurs, L’Isle-Adam est une bien belle ville, comme en témoigne ce vieux pont sur l’Oise. Des trois ponts qui, traditionnellement, enjambent l’Oise entre cette ville et Parmain, de l’autre côté, c’est le seul qui soit ancien.

 

Ce pont, c’est le pont du Cabouillet. Je lis dans un article Internet le concernant que le verbe cabouiller signifiait “remuer la vase”, parce que c’est ce que l’on faisait ici pour attirer le poisson quand on voulait pêcher. Information probablement tirée du guide Petit Futé Île-de-France, Paris et environs. Le hic, c’est que je ne sais pas où a été trouvée cette explication, car dans les Études pour servir à un glossaire étymologique du patois picard, ouvrage publié en 1880 par Jean-Baptiste Jouancoux, le mot est censé signifier “balbutier, mal prononcer”, en picard. Quoi qu’il en soit, notons que le pont date des alentours de 1500. En 1663, il a fallu entreprendre une très sérieuse restauration, car la première arche du côté de la ville s’était effondrée. C’est Le Vau, l’architecte de Louis XIV, qui est chargé des travaux. Le devis est de 21690 livres pour ce pont, mais aussi les deux autres. Et il est encore en bon état, hormis les sillons creusés par les cordes de halage, car le pont se situe juste après un coude de l’Oise, et une équipe de spécialistes, dont la compagnie était placée sous la protection de saint Nicolas, était chargée de tirer les bateaux afin qu’ils passent sous les étroites arches du pont sans les toucher. Les monuments historiques l’ont classé en 1936 mais en 1944, battant en retraite, les Allemands avaient fait sauter le Grand Pont, un peu plus loin. Le tablier s’était effondré dans la rivière. Les Américains, ayant arrimé une puissante grue au pont du Cabouillet, ont tenté de relever le tablier de l’autre, moyennant quoi ils ont bien failli faire s’écrouler notre vieux pont, pour qui la charge était trop lourde. La dernière restauration date de 2003.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

À courte distance du pont a été aménagée une plage, et en face de la plage cette charmante jeune femme plonge nue dans la rivière. C’est, dit le Petit Futé, la sirène Evila, mais je lui vois deux jambes, pas une queue de poisson. Femme ou sirène, elle est de toute façon bien jolie, cette sculpture réalisée en 1990 par l’artiste belge Marie-Josée Aerts.

Paris, Melun, L’Isle-Adam. Entre le 7 juin et le 3 septembre 2013

Elle n’est d’ailleurs pas la seule à se baigner ici, la jeune Evila. Je n’ai absolument aucune connaissance en zoologie, mais j’ai bien l’impression que les animaux que j’ai photographiés ici sont des ragondins, ces animaux originaires d’Amérique du Sud. Du temps où j’étais en poste au Chili, j’en ai vu, et on m’a expliqué qu’ils ont été introduits volontairement en Europe pour leur fourrure, mais qu’ils y causaient des ravages parce qu’ils n’y ont pas de prédateurs naturels comme dans leurs pays d’origine, et qu’ils sont classés comme animaux nuisibles par la plupart des pays d’Europe, et donc de chasse autorisée. Mais quand je les vois ici, bien sages, cela me fait de la peine de penser qu’ils sont désignés pour être tués légalement.

 

Et si ma peine me fait pleurer sur mon clavier, je vais provoquer un court-circuit et mon ordinateur refusera ses services. Alors mieux vaut poser le point final.

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Published by Thierry Jamard
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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 23:55
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Nous roulons vers Paris, mais nous avons l’intention de tracer notre itinéraire en passant par l’abbaye de Fontenay. Et en route, nous croisons Alise-Sainte-Reine, qui serait, ou plutôt selon les dernières découvertes, ne serait pas Alésia, le lieu de la défaite de Vercingétorix face à César. Il y a un musée à visiter, qui promet d’être fort intéressant, mais nous nous sommes promis de ne pas nous attarder. Très dommage. Ce sera pour une autre fois. Quand même une photo du panneau pour attester notre passage, et une autre de sainte Reine d’Alise, puisqu’elle a laissé son nom au village. En fait, en ce troisième siècle, cette Gallo-Romaine portait un nom latin, Regina. Prénom qui, en français, peut être Régine ou Réjane, ou Roxane, ou sa traduction Reine. En 252, elle est âgée de seize ans. Le préfet des Gaules, qui portait bien son nom –il s’appelait Olibrius! Mais ce n’est pas étonnant, vu que là est l’origine de l’usage de ce mot, nom propre devenu grâce à lui nom commun– veut obtenir d’elle ce que la religion de cette convertie au christianisme ne peut accepter. Même quand il lui promet le mariage, elle refuse. Cela lui vaudra d’être martyrisée et décapitée. Cela n’est pas une légende, c’est une histoire tristement vraie, car en 1909 il a été découvert en fouillant un puits trois coupes utilisées pour célébrer la messe et un plat gravé du poisson symbolisant le Christ, d’un chrisme et du nom de Regina, le tout n’étant postérieur que de quelques dizaines d’années à la mort de Reine. À proximité se trouvait une petite église paléochrétienne où était le sarcophage de Reine avant que ses restes soient transférés en 866 dans l’abbaye de Flavigny-sur-Ozerain.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Nous voici à Fontenay. Le parking se situe face à ce cours d’eau et cette façade couverte de lierre. C’est au sixième siècle que saint Benoît de Nurcie établit la règle bénédictine, basée sur la pauvreté et la solitude: “Posséder égoïstement quelque chose est un penchant mauvais […]. La paresse est l’ennemie de l’âme; aussi à certains moments les frères doivent être occupés à travailler de leurs mains […]. Savoir garder le silence est très important; c’est pourquoi même pour dire des choses bonnes on recevra rarement la permission de parler […]. Tous les moines dorment dans un même lieu. Dans ce dortoir, une lampe brûle toute la nuit. Les frères dorment habillés, avec une ceinture ou une corde autour des reins […]. Tous doivent éviter absolument de manger de la viande”. Il va fonder l’abbaye de Montecassino (ou en français Mont Cassin) en 529 (voir mon article Montecassino daté du 22 avril 2010), laquelle abbaye va, quatre siècles plus tard, en 910, être la maison-mère de l’Abbaye de Cluny. Mais bien vite, dès la fin du dixième siècle, les moines de Cluny trouvent bien contraignante la règle bénédictine, et préfèrent un peu de luxe, un peu d’argent. Dans d’autres abbayes bénédictines, cela apparaît comme scandaleux, entre autres à Molesmes, une abbaye située en Côte d’Or, à proximité immédiate de l’Yonne et de l’Aube. Le supérieur de cette abbaye décide de fonder en 1098 l’abbaye de Cîteaux, où la règle de saint Benoît est respectée à la lettre. Arrive à Cîteaux en 1113 un groupe de trente jeunes gens dégoûtés de ce qui se passe à Cluny, accompagnant un certain Bernard, alors âgé d’environ vingt-trois ans, fils de Tescelin Sore, seigneur de Fontaine, et d’Aleth, fille du seigneur de Montbard. Ses mérites sont tels que, lorsqu’en 1115 est fondé le monastère de Clairvaux, il en est le premier abbé malgré son très jeune âge. En 1118, Bernard de Clairvaux fonde un nouveau monastère à Fontenay, là où depuis 1100 se sont établis deux ermites venus de Cîteaux et, cela fait, il met à la tête de l’abbaye son cousin issu de germain Geoffroy, et retrouve sa chère abbaye de Clairvaux. Il sera le grand saint Bernard de Clairvaux qui, en trente-cinq ans, fondera un total de soixante-sept abbayes cisterciennes.

 

1118, c’est aussi l’année de fondation des Templiers. Nous sommes dans les temps troublés où, au pape désigné à Rome, l’empereur d’Allemagne oppose un autre pape désigné par lui. C’est ce que l’on appelle la Querelle des Investitures: est-ce le pape qui doit sacrer l’empereur, ou l’empereur qui doit désigner le pape? Nous avons vu, en 1084, notre ami Robert Guiscard, le Normand conquérant du sud de l’Italie, venir libérer du Château Saint-Ange où il était assiégé et remettre sur le trône de saint Pierre le pape Grégoire VII, puis saccager et piller Rome pour prix de son aide. En 1118, lorsque meurt Pascal II (j’ai beaucoup parlé de lui à Rome, c’est lui qui a manié la hache pour abattre le noyer de la tombe de Néron sur la Piazza del Popolo, c’est lui qui a construit les églises Santa Cecilia, Quattro Coronati, San Clemente), lui succède Gélase II. Tous deux ont été moines à Cluny. Mais l’empereur Henri V nomme un antipape, Maurice Bourdin, archevêque de Prague, sous le nom de Grégoire. Gélase se réfugie à Cluny, où il meurt en 1119. Son successeur Calliste II qui était évêque de Vienne réunit à Reims un concile qui parvient à mettre fin au schisme. Mais en 1131, lors d’une autre désignation de pape, Innocent II est élu canoniquement, mais Roger, roi de Sicile et frère cadet de Robert Guiscard, soutient l’antipape Anaclet. Pendant huit ans, Bernard de Clairvaux va soutenir la cause d’Innocent qui, ne pouvant entrer dans Rome, va de France en Italie. Quand, en 1138, meurt Anaclet, Roger de Sicile participe à ce que le cardinal Grégoire devienne le nouvel antipape, sous le nom de Victor. Et c’est Bernard de Clairvaux qui obtient de Victor qu’il reconnaisse sa faute et démissionne, rendant Rome et le palais du Latran à Innocent. Cette époque est aussi celle d’Abélard qui, précepteur d’Héloïse, nièce de Fulbert chanoine de Notre-Dame de Paris, tombe amoureux d’elle en 1113 et a d’elle un fils. Comme châtiment, Fulbert le fait châtrer en 1117. En 1121, le concile de Soissons condamne sa Théologie du souverain bien, qu’il doit de ses propres mains livrer aux flammes de l’autodafé. En 1140, au concile de Sens où est mise en cause sa Théologie pour les étudiants, Bernard de Clairvaux réclame la repentance d’Abélard, mais sans débat. Abélard s’enfuit et évite ainsi le bûcher, mais son livre est condamné. À Cluny en 1141, le supérieur organise une rencontre entre Abélard et Bernard de Clairvaux, pour leur réconciliation. Abélard mourra en 1142. Je suis conscient que tout ce que je raconte dans ce paragraphe est totalement hors sujet, mais je pense que cela permet de mieux remettre la fondation de Fontenay dans son contexte historique, et aussi de mieux cerner saint Bernard, son fondateur et son inspirateur.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

À Fontenay, il y a des sources partout –d’où, d’ailleurs, ce nom de Fontenay–, c’est un vrai marécage qu’il va falloir assécher avant d’attaquer la construction des bâtiments. La règle leur imposant le travail manuel et la prière (“Ora et labora”, soit “Prie et travaille”), les moines vont donc s’attacher à cette création, ne s’accordant aucun repos pendant vingt-neuf ans, jusqu’à ce qu’en 1147 le pape Eugène III, lui-même ancien moine cistercien, vienne consacrer leur église abbatiale terminée. Il leur faut maintenant s’atteler à la mise en valeur des terres, culture, vignes, élevage. Ils ont aussi, nous allons le voir, une forge et une tuilerie, les moines pratiquent la sidérurgie. Ils sont instruits, cultivés, et se consacrent également à l’étude. D’ailleurs, la plupart d’entre eux sont des fils d’aristocrates (la tradition destine à la vie religieuse le troisième fils de la famille). Ils sont environ cent vingt, mais très vite ils ne suffisent plus à l’entretien de leurs 760 hectares de terre (le domaine est si grand que l’on dit que “partout où le vent vente, Fontenay a rente”: ils s’adjoignent alors deux cents frères convers, lesquels viennent de la campagne et sont illettrés. Ma photo ci-dessus est une bulle du pape Alexandre III datée de 1168, qui installe l’abbaye de Fontenay dans ses possessions et ses privilèges. Elle se trouve dans le petit musée de l’abbaye.

 

Lors de la Guerre de Cent Ans, les Anglais pillent l’abbaye à plusieurs reprises dans les années 1350-1359. En 1361 le roi Édouard III d’Angleterre fait un don pour la restauration de l’église. Au milieu du quinzième siècle, de nouveaux pillages ont lieu. L’abbaye reste pourtant florissante jusqu’au seizième siècle, mais les guerres de religion et, il faut bien le dire, le comportement de certains de ses abbés, vont faire décliner le monastère, les effectifs vont décroître rapidement, puisqu’au dix-septième siècle les moines ne sont plus que vingt-deux.

 

Au moment de la Révolution, ils ne sont plus que douze. Et la Révolution les disperse, l’abbaye est vendue comme bien national, elle est acquise en 1791 pour soixante-dix-huit mille francs par un certain Claude Huguet. Puis, en 1820, elle est aux mains d’Élie de Montgolfier, de cette famille-là qui avait donné naissance aux deux frères qui, quelques années auparavant, en 1782, venaient d’inventer l’aérostat qui porte leur nom, la montgolfière, et ce nouveau propriétaire en utilise les bâtiments pour en faire une papeterie, mettant à profit la présence d’eau pour cette activité. Certes ce n’est plus un lieu de prière et de recueillement, mais cette industrie exige de maintenir les bâtiments en bon état, et c’est ce qui a sauvé l’abbaye de Fontenay.. Par la suite, elle va plusieurs fois changer de mains, certains des propriétaires ayant plus que d’autres conscience de sa valeur architecturale et artistique. C’est ainsi qu’en 1906 le banquier Édouard Aynard lui fait subir une profonde restauration. En 1981, l’UNESCO la classe au patrimoine mondial de l'humanité. C’est toujours la famille Aynard qui en est propriétaire à ce jour, et en autorise la visite de la plus grande partie.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Approchons-nous. Nous arrivons d’abord à la porterie. Parce que les moines devaient vivre dans le recueillement et l’isolement, l’abbaye était entièrement close, et un frère portier recevait, filtrait et introduisait (ou non) les visiteurs. Mes photos sont prises la première de l’extérieur, la seconde de l’intérieur.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

L’abbaye était close, disais-je, mais pas l’ensemble des terres où travaillaient moines et convers. Ces terres étaient délimitées par des bornes, dont plusieurs ont été retrouvées et conservées. Ma première photo montre l’une d’entre elles. On y voit les deux poissons, symboles du Christ, qui sont l’emblème de cette abbaye, comme on le constate sur le blason (ma deuxième photo) situé au-dessus de l’entrée. Un rappel: les initiales des mots “Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur”, en grec, forment le mot Ichthys, qui veut dire poisson. Cette étymologie explique pourquoi, par exemple, la science qui étudie les poissons est l’ichtyologie (quand deux consonnes grecques aspirées –c’est-à-dire accompagnées d’un H– se suivent, en français on supprime généralement le deuxième H), et un mangeur de poisson est un ichtyophage. Symbole du Christ, mais aussi évocation de la pratique de la pisciculture par les moines et rappel que la consommation de viande était proscrite dans l’abbaye (excepté pour les malades), et remplacée par du poisson, comme prescrit pour les laïcs mais seulement les jours d’abstinence, à savoir chaque vendredi de l’année, et pendant tout l’Avent, pendant tout le carême. Il ne s’agissait pas d’un souci écologique ou éthique comme chez les végétariens ou les végétaliens, mais d’une privation volontaire, la viande étant considérée comme un mets de luxe.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Une fois acquis le ticket d’entrée et franchie la porterie, on trouve sur la gauche ces bâtiments. Ce sont les communs. Quant à la tour, c’est le pigeonnier. N’importe qui n’avait pas le droit d’élever des pigeons, mais le monastère en avait obtenu l’autorisation en échange de la garde et de l’entretien du chenil de chasse des seigneurs, ce qui signifiait la possibilité de communiquer avec l’extérieur grâce à un moyen de transport des missives discret et confidentiel. Au-delà des communs, on voit l’église abbatiale.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

La voilà donc, cette grande église abbatiale construite dans la première moitié du douzième siècle de la main des premiers moines, selon le désir de saint Bernard de Clairvaux.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Cette grande église, avec sa nef de huit mètres de large, soixante-six mètres de long et seize mètres soixante-dix de haut, avec ses deux bas-côtés, est très belle dans son extrême simplicité. Extrême simplicité que l’on retrouve dans toutes les églises cisterciennes, car la règle de l’ordre de Cîteaux rejette toute décoration qui risque de retenir l’œil, au détriment de la prière et de la contemplation de Dieu. Ailleurs, on multiplie les ornements pour la plus grande gloire de Dieu, ici on les prohibe pour la plus grande piété envers Dieu. Deux conceptions opposées, qui pourtant procèdent toutes deux d’une foi profonde.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

En approchant du chœur, on découvre ce sol carrelé, produit de la restauration des lieux. Il était ainsi à l’origine, mais sa beauté n’était pas visible depuis l’église, et ne pouvait pas distraire la prière des moines. Tout à l’heure, j’ai évoqué une tuilerie sur laquelle nous reviendrons: les moines mettent à profit l’argile qu’ils prennent sur leurs terres pour réaliser non seulement des tuiles et des canalisations, mais aussi des dalles et carreaux émaillés, comme ceux du treizième siècle que présente, sur ma seconde photo, le petit musée de l’abbaye.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Aucune décoration, à l’exception de deux éléments. Le premier est ce retable représentant des épisodes de la vie du Christ, de la Nativité à la Passion. On l’aperçoit, au-dessus du maître-autel, sur ma photo représentant la nef de l’église. Il date du treizième siècle. À la Révolution, quand l’abbaye a été vendue et transformée en papeterie, il a été retourné face contre terre et a servi de dalle de sol, ce qui explique que ses reliefs aient un peu souffert, suffisamment peu toutefois pour qu’on puisse encore les admirer.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

L’autre élément, situé dans le bras gauche du transept, est cette admirable statue bourguignonne de Vierge à l’Enfant qui date de la fin du treizième siècle. Je dis “bourguignonne”, mais pourquoi? Parce que c’est une tradition de la statuaire bourguignonne de représenter la Vierge appuyant Jésus sur sa hanche gauche, tandis que dans la statuaire dite “flamande” Marie se déhanche sur le côté droit. Il y a dans son regard plus de douceur et de tendresse que dans celui de la si célèbre Vierge de Notre-Dame de Paris (du quatorzième siècle) qui a provoqué la conversion de Claudel, davantage marqué par l’intériorité et l’interrogation. Lors de la vente de l’abbaye en 1791, ce qu’elle contenait, argenterie, mobilier, etc. a également été vendu séparément. Selon le site officiel de l’abbaye, cette statue aurait été vendue pour l’équivalent de cinq de nos Euros à des gens d’un village des alentours, qui en ont orné leur tombe familiale. Ce n’est qu’en 1929 qu’elle a été rachetée, et placée ici dans l’église.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Cette pierre tombale est celle de l’évêque Ebrard de Norwich, avec sa mitre, sa crosse, son anneau pastoral. Dès 1132, les moines avaient achevé la construction d’une petite église dédiée à saint Paul, mais en 1139, fuyant des persécutions religieuses, vient se retirer à Fontenay pour y terminer sa vie dans le recueillement cet Ebrard qui lègue toute sa fortune à l’abbaye afin que soit construite une grande église digne de cet ordre monastique. C’est donc grâce à ce don qu’est édifiée l’abbatiale où nous nous trouvons. Mort en octobre 1146, il ne verra pas la consécration, quelques mois plus tard, de “son” église.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Il y a aussi, dans le bras droit du transept, une tombe du quatorzième siècle ornée de deux superbes gisants. Ce couple de personnages aurait été des bienfaiteurs de l’Abbaye, ce qui est probable si on trouve ici leurs tombes. Je lis quelque part que “Dans le transept sud, se trouve un tombeau avec les gisants du chevalier Mello d'Époisses et de son épouse Hélisse de Montréal”. Fort bien, mais nulle part je ne trouve trace de cette Hélisse de Montréal. Gros problème. Au cours de mes recherches sur Internet, je suis tombé sur un document PDF qui est si bien fait, si précis, si complet que je crois pouvoir m’y fier (http://racineshistoire.free.fr/LGN/PDF/Mello.pdf). En page 7/13, se trouve la branche des Mello d’Époisses, dont je vois qu’ils ont vécu à partir du quatorzième siècle. Fort bien. À part qu’aucune dame de Montréal, quel que soit son prénom, n’apparaît. En supposant que le tombeau soit mal daté, ou qu’il ait été sculpté plusieurs décennies après la mort des personnages concernés, je repousse mes recherches au treizième siècle. Là, en page 4/13, je trouve Dreu IV de Mello, seigneur d’Époisses, Château-Chinon, Bréchart et Saint-Bris, qui a été croisé en 1248/1249 et qui a épousé en 1245 une certaine Helvise de Montbard (j’avais Hélisse, je trouve ici Helvise, ce n’est pas un problème, mais c’est Montbard, pas Montréal…), fille d’André et Huguette de Bourgogne-Montagu; Dreu et Helvise meurent tous deux en 1252. Outre deux filles, qui ne peuvent transmettre le nom, ils ont eu deux fils, dont l’un, Dreu V de Mello, né vers 1240, épouse avec dispense (vu son âge!) en 1246 une certaine Adélaïde de Montréal (le prénom ne colle pas, mais la famille de Montréal apparaît ici). L’arbre généalogique ne dit pas ce que devient cette Adélaïde, mariage évidemment non consommé et annulé ou décès précoce, mais Dreu V se remarie en 1255 avec Eustachie de Lusignan morte en 1270, et en troisièmes noces il épouse en 1283 Jeanne de Trie. Il meurt en 1310, donc au quatorzième siècle. Son épouse adulte, sur le gisant, ne peut être la petite Adélaïde de Montréal. De tout cela, je conclus que, très probablement, il y a erreur dans l’identification des gisants, que ce sont en réalité Dreu IV et sa femme Helvise de Montbard, et qu’il y a eu confusion avec Adélaïde de Montréal qu’a épousé leur fils.

 

Et d’ailleurs, l’abbé Breuillard, qui était curé de la paroisse de Cisery (Yonne) au dix-neuvième siècle, écrivait ceci: “André de Montbard laissa de son mariage avec Clémence, Jean et Bernard, morts sans postérité, et Elvis, qui épousa Dreux de Mello ou Mario, issu d'une famille considérable de Picardie. Dreux de Mello et sa femme Elvis approuvèrent, dans le courant de 1237 [mais selon l’arbre généalogique ci-dessus, Dreu et Helvise ne se seraient mariés qu’en 1245] les aumônes qu'André de Montbard avait faites aux religieux de Fontenay; ils donnèrent aussi eux-mêmes en pure aumône, pour le remède de leurs âmes, après leur mort, en 1245 [ils seraient morts en 1252] aux frères de Vance, cent sols tournois, à charge d'un anniversaire, et confirmèrent encore les aumônes qui leur avaient déjà été faites aussi précédemment par Bernard de Vic-Chassenay. Dreu de Mello avait épousé en premières noces Elvis, fille unique de Hugues, seigneur de Lormes et de Château-Chinon, dont il eut Dreux de Mello. Elvis, fille d'André de Montbard, qu'il avait épousée en secondes noces, et dont il n'eut pas de postérité, l'institua son héritier. […] Guillaume de Mello succéda à son père dans la terre d'Époisses […]. Il fut inhumé dans l'abbaye de Fontenay”. Il n’est pas dit que Guillaume ait été enterré avec son épouse. Malgré les petites différences dans la datation, je pense que l’abbé Breuillard confirme mon hypothèse, nous sommes ici en présence de Dreu IV et d’Helvise de Montbard, et les dons à l’abbaye de Fontenay sont attestés.

 

Je me suis lancé dans cette recherche, je viens d’en disserter très –beaucoup trop– longuement, parce que cela m’a intrigué, puis passionné. Je doute qu’il en ait été de même pour mes lecteurs… Toutes mes excuses!

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

…Mais je ne quitte pas pour autant ces gisants, parce que plusieurs tout petits personnages sont représentés à leurs côtés. Entre autres ce moinillon agenouillé (ou assis?) tenant un livre de prières qu’il lit pour le repos de l’âme de ces deux personnages. Je trouve cette représentation à la fois jolie et amusante.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Sur ma photo de la nef latérale, tout au bout nous avons vu le départ d’un escalier. Cet escalier, le voilà. C’est d’en haut que j’ai pris ma photo du transept avec la Vierge. Il monte vers le dortoir des moines, construit en 1457, et sa charpente de chêne est d’origine. Le chemin n’était donc pas long pour se rendre, en pleine nuit, à 02h30, dans l’église pour les prières. Seul le père abbé, supérieur du monastère, disposait d’une cellule (spartiate), les moines dormant sur des paillasses à même le sol, tout habillés, dans ce dortoir commun (bonjour l’odeur), comme le veut la règle de saint Benoît que j’ai citée plus haut. Vœu de pauvreté oblige… Mais plus tard des cellules individuelles ont été construites.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Ce superbe cloître roman a été conservé depuis l’origine, dans la première moitié du douzième siècle, à la différence de la majorité des cloîtres de France datant du Moyen-Âge qui, par manque d’entretien ou par volonté de destruction, ont disparu ou sont très endommagés. Il est conçu pour donner accès à toutes les salles du monastère et, dans son harmonieuse simplicité, comme lieu de recueillement et de méditation.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

De même que dans l’église, la décoration est réduite à sa plus simple expression. Ainsi, sur les chapiteaux on ne trouve pas ces sculptures de personnages typiques de l’architecture romane, mais de simples feuillages. Et la variété du feuillage, différent d’un chapiteau à l’autre, n’altère cependant pas l’unité de la décoration.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Avant de pénétrer dans la première des salles qui bordent le cloître, je remarque ces beaux conduits de cheminée. Cherchant à savoir s’ils sont d’origine (oui, ils sont bien du douzième siècle), je trouve ma réponse en face d’une photo toute semblable à la mienne. Je tiens à préciser que jamais je ne pirate le web, et que tous les milliers de photos que j’ai publiées sont de moi. Si je fais une saisie d’écran (Google Earth, par exemple), je signale l’origine de l’image.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Le mot chapitre, c’est capitulum, en latin. Récapituler, c’est donc étymologiquement résumer l’ensemble des chapitres. Et la salle capitulaire –où nous sommes à présent– est la salle où, quotidiennement, lors de la réunion générale du matin, on lit et commente un chapitre de la règle de saint Benoît. Mais cette salle et cette réunion ne se limitent pas à cela. Pour favoriser l’humilité et la contrition, la règle exige la confession publique des péchés, c’est là que cela se passe. On y échange les nouvelles, on y répartit les tâches de la journée. Quand le supérieur démissionne ou meurt, on y élit le nouvel abbé.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Les deux cheminées que l’on voit sur ces photos ont été bouchées, mais elles permettaient de chauffer cette salle, le chauffoir, la seule à disposer d’un foyer dans toute l’abbaye, à l’exception, bien sûr, de la cuisine et aussi de l’infirmerie. Il s’agissait bien d’une vie d’ascèse parce que la région, si elle n’est pas le pôle nord, connaît cependant des hivers plutôt rigoureux, avec des températures négatives. Je lis que la température, dans cette vallée, descend souvent aux alentours de -20°.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

À deux reprises, j’ai parlé de la forge en disant que j’y reviendrais. Voilà donc ce grand bâtiment de cinquante-trois mètres de long, et le bassin qui l’accompagne. Cette forge a été construite volontairement à l’écart des bâtiments du couvent, qui eux ouvrent sur le cloître, et sont réservés à la prière, à la méditation, à la vie de la communauté, au travail intellectuel (entre la salle capitulaire et le chauffoir, une salle est réservée au travail des copistes qui, tout le jour, recopient des livres, tant que l’imprimerie n’a pas été inventée et suffisamment diffusée).

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Sur le flanc du bâtiment, une grande roue à aubes utilise la force mécanique du petit torrent que l’on voit dévaler à l’arrière-plan de ma photo, le Ru de Fontenay dévié par une digue vers ce bief créé dès le douzième siècle, pour mouvoir un marteau hydraulique qui bat le fer. Depuis les débuts de l’âge du fer, vers 1500 avant Jésus-Christ, on n’avait jamais utilisé que la force des bras, et c’est ici l’un des tout premiers endroits au monde où l’utilisation de la force hydraulique permet de manier une tête de marteau de plusieurs dizaines de kilos, tandis que l’arbre muni de cames permet d’accélérer le mouvement de la frappe. Je disais que tout cet appareillage avait disparu, mais il ne fait pas de doute que les moines aient utilisé ce matériel de pointe, d’une part parce que ce détournement de cours d’eau et cette roue à aubes n’auraient pas de sens, et d’autre part parce que l’on sait de source sûre et documentée que la Maison-mère, Clairvaux, en était équipée en 1136.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Lorsque la papeterie s’est installée dans l’abbaye, les éléments constitutifs de la forge ont été enlevés. Puis, quand les propriétaires ont eu la remarquable idée de rendre à l’abbaye son apparence d’autrefois, il n’a pas été trop difficile d’y replacer une enclume, un soufflet, quelques accessoires, puisque rien n’avait été démoli, cette cheminée par exemple ayant été conservée: on ne s’en servait plus, mais elle ne gênait pas. En revanche, les installations lourdes n’existaient plus. Les propriétaires auraient bien voulu en recréer, pour montrer aux visiteurs comment la forge fonctionnait à l’époque des moines, mais le budget faisait défaut, et les moyens techniques aussi.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Or il se trouve que le lycée professionnel Eugène Guillaume, de Montbard, est impliqué dans un projet européen Comenius avec des établissements étrangers sur des études toutes théoriques, et le hasard fait que des professeurs de ce lycée discutent avec l’un des propriétaires. De part et d’autre c’est l’enthousiasme, d’un côté de voir “peut-être” se réaliser la reconstitution du marteau hydraulique, de l’autre d’élargir le projet pédagogique avec une réalisation concrète qui donne un sens et un but à la recherche. Les établissements concernés sont:

– Lycée professionnel Eugène Guillaume, Montbard, France

– High Technical School, Bruntal, République tchèque

– Zespol Szkol, Czerwionka-Leszczyny, Pologne

– Zespol Szkol Wladislawa Sikorskiego, Sulechow, Pologne

– Johann-Philipp Reis Schule, Friedberg, Allemagne

– I.T.C. Archimede, Modica (Sicile), Italie

– Colegiul Tehnic Samuil Isopescu, Suceava, Roumanie

 

C’est en mars 2005 qu’a lieu la première rencontre entre les équipes, le projet “les jeunes et le travail dans une Europe en mutation” est monté avec toutes les exigences de paperasse administrative que cela représente (pour avoir monté un projet européen au lycée Léonard de Vinci à Melun quand j’en étais le proviseur, je peux attester que c’est lourd. Mais pour être honnête, je dois préciser que c’est essentiellement sur les épaules des deux proviseurs-adjoints, sur leur compétence, sur leur travail acharné que tout a reposé. Et je tiens à les en remercier ici une fois de plus). Dès juin 2005 il est accepté par les autorités européennes. Chacune des équipes est chargée d’une partie précise, de conception et –en liaison avec des entreprises– de réalisation.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

On voit ici l’axe qui transmet l’énergie produite par le moulin à eau, avec son anneau de cames qui meut le bras, et sur ma seconde photo la tête du marteau. Le travail en entreprise, que je viens d’évoquer, était indispensable, parce que les établissements scolaires peuvent être remarquablement équipés sans pouvoir réaliser certaines pièces de dimensions trop importantes. Et, pour ne prendre que deux exemples, cet axe géant de neuf mètres de long, taillé dans un tronc de chêne centenaire de la forêt du Grand-Jailly en Côte d’Or et pesant plus d’une tonne, seule une entreprise de charpente disposait des moyens techniques pour la transporter et la mettre en place avec une grue de levage. De même, la roue du moulin d’un diamètre de cinq mètres, des élèves allemands y ont travaillé, mais dans les locaux et en liaison avec une entreprise de Saxe. Bref, c’est en mai 2008 que les vannes sont ouvertes… et que le marteau bat l’enclume! Émotion!

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Il y a aussi un petit musée qui ne manque pas d’intérêt, mais j’en ai déjà montré une bulle du pape, une borne délimitant les propriétés de l’abbaye, un échantillon de carrelages, et j’ai déjà été bien trop long au sujet de cette abbaye. Je me limiterai donc ici à ces deux têtes, des culots de voûte du second tiers du treizième siècle, sculptés dans cet art gothique naissant. J’aime bien la façon dont elles sont décrites, la première “Visage à la frange en bouclette” et la seconde “Visage à la frange en rouleau”.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

À présent, nous sortons de l’abbaye, les yeux encore pleins de merveilles. Nous nous retournons pour la regarder encore un peu. Sur la droite le petit cours d’eau qui a alimenté la forge. Dans notre dos, la route, le parking. Sur la gauche, un chemin qui longe les murs de l’abbaye, et un calvaire, un simple Christ en croix patiné par le temps mais qui mérite quand même qu’on s’y arrête un instant.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Et puis un petit panneau informe que ce sentier mène aux mines. Une équipe de chercheurs en métallurgie médiévale, sous la direction de l’université de Paris I, a découvert une quinzaine de puits de mine médiévaux à quelques centaines de mètres de l’abbaye. En effet, en Bourgogne comme en Champagne, en de nombreux endroits on trouve du minerai de fer de bonne qualité, et il est avéré que nos moines cisterciens de l’abbaye de Fontenay avaient dès le milieu du douzième siècle obtenu l’autorisation d’exploiter le sous-sol de ces forêts dont le droit d’usage leur avait été accordé, qu’ils exploitaient ici le fer, et que dans leurs hauts-fourneaux ils en produisaient des loupes qu’ils battaient à chaud dans leur forge. Cinq à sept cents mètres à parcourir sur les agréables sentiers de cette belle forêt, pas question de manquer cela comme complément de notre visite.

L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013
L’abbaye de Fontenay. Dimanche 2 juin 2013

Oui, je suis heureux de ne pas avoir manqué cette partie de la visite, même si le non-spécialiste ne voit pas grand-chose, et s’il m’en a coûté quelques piqûres de moustiques… D’ailleurs, seules les femelles de moustiques ont besoin de pomper du sang, et quand nous sommes plusieurs c’est toujours moi qui suis choisi. À mon âge, qu’il y ait encore des êtres de sexe féminin que je puisse attirer, cela devrait me rassurer!

 

arfois, le minerai affleurait, et il suffisait pour l’exploiter de creuser des tranchées à ciel ouvert. Parfois, au contraire, il convenait de creuser des puits et des galeries. Ma première photo représente le puits n°1, qui donne accès à deux galeries, courant sept ou huit mètres plus bas l’une au nord, l’autre au sud. Difficile de prendre une photo à travers l’étroit maillage de la grille qui protège le promeneur de la chute dans le trou, d’autant que le trou lui-même est extrêmement obscur. Toutefois on aperçoit l’entrée.

 

Ma deuxième photo ne montre que la grille couvrant le puits n°3. Là, si je pouvais avoir accès, je descendrais au niveau inférieur, à près de dix mètres, et j’aurais accès à un autre réseau partant dans plusieurs directions.

 

Et voilà, nous avons vu où vivaient les moines, où ils priaient et où ils travaillaient. Il est temps maintenant de repartir et de poursuivre notre route vers le nord, vers Paris.

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Published by Thierry Jamard
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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 23:55

Les articles de blog suscitent des commentaires, mes articles comme ceux des autres. Et puis il y a des correspondants qui m’écrivent de façon plus personnelle, et parfois les échanges se multiplient et donnent naissance à des amitiés via Internet. Il arrive même que l’on se rencontre, comme cela a été le cas avec Pierre et Donatine à Rome le 12 février 2010, puis de nouveau à Olympie le 19 avril 2011.

 

Et comme cela est le cas aujourd’hui à Manthes, un bourg de la Drôme à la limite de l’Isère, avec Patricia et Éric. Patricia m’avait écrit alors qu’elle préparait un voyage dans les Cyclades. Mais elle avait, à juste titre, estimé qu’il était difficile de trouver dans mon blog, qui suit la chronologie de notre voyage, les articles correspondant aux lieux qui l’intéressaient, et elle m’avait prodigué mille conseils utiles pour créer un index, m’adressant des copies d’écrans accompagnées d’explications pour m’aider à surmonter les difficultés informatiques et à comprendre la signification de certains menus. Bref, jugeant extrêmement judicieux ses conseils et extrêmement claires ses explications, j’ai créé sur la droite de l’écran cet index qui permet, je pense, de se référer instantanément à l’endroit recherché.

 

Nous avons donc ainsi communiqué de façon suivie. Et quand elle a su que nous rentrions en France en passant par Grenoble, Patricia nous a très gentiment invités à dîner chez elle, à garer notre camping-car à l’abri dans son jardin protégé par de hauts murs et à y passer la nuit. Elle est naturopathe à Grenoble (j’avoue que j’ignorais tout de la naturopathie), elle tient un blog, et nous nous sommes délectés de son menu naturopathe. Et puis nous avons aussi fait la connaissance d’Éric, son mari, accueillant et chaleureux comme elle. Lui, physicien, chercheur, est un passionné de la ligne K-T. Encore quelque chose dont je n’avais jamais entendu parler, et dans un premier temps, par crainte sans doute d’être ennuyeux avec quelque chose de très spécialisé, il n’est pas entré dans les détails. Mais, comme beaucoup de passionnés, il est passionnant, j’en ai redemandé et il a patiemment répondu à toutes mes questions de néophyte, montrant des échantillons géologiques, etc., avec une clarté d’excellent pédagogue. Je n’oserais pas, ici, me risquer à traiter du problème, disons simplement que dans les couches géologiques de divers endroits du monde, aux USA aussi bien qu’en Italie, on discerne un niveau, une ligne, qui correspond sans doute à une chute d’astéroïde gigantesque, qui expliquerait une extinction massive d’espèces végétales et animales. Voilà un couple d’excellents amis!

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Nous rendant à Manthes, nous sommes passés par Grenoble. Juste passés, pas de visite. Nous avons seulement un peu marché dans la ville, histoire de nous dégourdir les jambes. Il est évident que nous devrons revenir. Ici, nous sommes passés devant ce magnifique bâtiment du Parlement du Dauphiné, dont la façade a été commencée au quinzième siècle.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Sur la place, une statue de Bayard. Je ne peux pas dire que je raffole de cette représentation en haillons d’envahisseur barbare type Hun ou Vandale, mais c’est le grand Bayard, “le chevalier sans peur et sans reproche”, je n’ai pas le droit de l’ignorer. Sur le socle, je lis “Pierre Terrail seigneur de Bayard, né à Pontcharra (Isère) vers 1470, mort près de Rovasenda (Piémont) le 30 avril 1524. Dieu et le roi, voilà nos maîtres, onc n’en aurai d’autres”. Sur une autre face sont énumérés ses combats, au nombre de 18. Citons-en quelques-uns, Siège de Novare 1495, Conquête du royaume de Naples 1500, Défense du pont du Garigliano 1503, Prise de Gênes 1507, Siège de Padoue 1509, Bataille de Ravenne 1512, Bataille de Marignan 1515…

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Le pourquoi de cette photo d’immeubles un peu banals, avouons-le? Sur celui dont la façade fait un angle obtus, une plaque dit qu’ "ici est né le 11 octobre 1777 Casimir Perier qui mourut à Paris le 16 mai 1832 étant président du Conseil des Ministres".

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Après ce bon dîner et une nuit calme, nos nouveaux amis Patricia et Éric nous ont emmenés faire un petit tour dans Manthes. Avec moins de 700 habitants, ce n’est qu’une très petite ville, mais elle est loin de manquer d’intérêt, comme on va le voir. Et d’abord avec un parc privé. Je lis le panneau: “Petit jardin de Paul et Anne-Marie. Jardin privé, mais nous invitons ceux qui aiment et respectent ‘Dame Nature’ à y faire un petit tour: vous découvrirez des fleurs et arbustes variés, des galets en grand nombre (anciennes moraines glaciaires), la source du Vernay, qui alimente le petit bassin, avec sa faune et sa flore spécifique (nénuphars, papyrus, etc.) et qui permet à nos chevaux et à notre ânesse de se désaltérer. Bonne promenade et partez le cœur plus léger”. Et en effet, nous nous promenons entre fleurs, arbustes, galets.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Les propriétaires du jardin sont des gens cultivés, apparemment ils apprécient les poètes, puisqu’en leur honneur ils ont dressé ce totem amusant autour duquel, en spirale, des galets sont consacrés aux poètes du monde entier, depuis les plus anciens connus jusqu’à ceux de nos jours. Mais ce lieu est appelé “le Cercle des poètes disparus”, en référence évidente à ce film américain à succès, et donc seuls figurent ceux qui ne sont plus de ce monde. Parce que nous venons de cette Grèce que nous aimons, parce que j’ai étudié les lettres classiques, je choisis de montrer ici les galets qui honorent les trois grands poètes tragiques grecs, Sophocle, Euripide, Eschyle, et au bout on voit la poétesse de Lesbos, Sappho. Et puis mon admiration allant à Brassens et à Brel, je montre aussi la séquence Brel, Sénac, Brassens, Ferré. Quelle merveilleuse idée, cette célébration des poètes, et de cette forme originale et élégante.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Omniprésents, les esthétiques galets servent de socle pour cette sculpture d’une tête. Car il y a aussi cette forme d’art, dans ce jardin. L’œuvre n’est pas signée, mais elle me plaît bien. Je ne sais si elle est due à “Paul”, à “Anne-Marie” ou à quelqu’un d’autre, mais son auteur ne manque pas de talent.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

La faune, tout aussi originale que le reste du jardin, sculpture, poésie, botanique, n’est pas en reste. Je ne sais de quel volatile il peut bien s’agir sur ma photo, mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus courant!

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Mais le fleuron de Manthes, c’est son prieuré construit en pleine campagne, dans les marais, par des moines bénédictins clunisiens. Ils ont commencé par assécher les marais, ils ont cultivé la terre, et peu à peu un village de laïcs est né autour du prieuré. L’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul a été bâtie aux onzième et douzième siècles, et les retouches du seizième siècle n’ont pas vraiment altéré son aspect d’origine. Le clocher qui se dresse au-dessus de la croisée du transept est de style viennois et date du douzième siècle.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

La façade de l’église, très simple, ne présente pas grand intérêt, à part un détail: au-dessus du portail en plein cintre il y a un étroit vitrail et, du côté gauche de cette fenêtre, il y a une tête de pierre incrustée dans le mur, et du côté droit les deux têtes de ma photo. Ces curieuses sculptures aux longues moustaches raides sont des réemplois dont on pense que l’origine peut être celto-ligure.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Les bâtiments du prieuré, édifiés en même temps que l’église, ont été laissés à l’abandon au quatorzième et au quinzième siècles, aussi les moines, qui pendant six siècles n’ont été que six ou sept, ont-ils complètement reconstruit leur prieuré, celui que nous voyons aujourd’hui, à la fin du quinzième siècle et au début du seizième, les murs étant montés en galets dissimulés sous le crépi. Outre l’agriculture, ils pratiquaient la pisciculture avec les truites de la Veuze, mais ils ont aussi bénéficié de nombreuses donations, à commencer par celle de Guy VII, comte de la Place d’Albon, dès 1079. Et puis à partir du dix-septième siècle, le prieuré s’est développé, les moines ont embauché de la main d’œuvre laïque, et de nombreuses souches de mûriers prouvent qu’ils ont élevé des vers à soie. Si l’Association des Amis du Prieuré de Manthes, qui s’est créée en 1983, n’avait pas énergiquement œuvré à sa restauration, ce monastère ne serait plus aujourd’hui qu’un tas de ruines, parce que pendant la Révolution les moines en ont été chassés, et les bâtiments ont été vendus comme biens nationaux puis laissés à l’abandon. Chaque année en septembre il s’y tient pendant deux semaines une exposition d’art contemporain (peinture, sculpture ou céramique d’art) et c’est alors l’occasion de visiter les locaux, mais lors de notre passage la visite n’a pas été possible. Une note précise que l’escalier à vis qui mène à la chambre du prieur, les cheminées, les plafonds peints, tous ces détails de luxe laissent supposer qu’avec le temps la règle de Cluny édictée par saint Benoît (480-547) et fondée sur la vie communautaire, la chasteté, la prière, le travail manuel, l’étude, a dû nettement s’assouplir et la vie des moines se séculariser amplement.

 

Les guerres de religion ont failli coûter la destruction du prieuré quand, le 23 octobre 1568, il subit une attaque. Finalement, seul le clocher de l’église est incendié, mais la communauté est dispersée. Toutefois un procès-verbal de 1636 déclare les locaux en bon état, et évoque le cloître, dont aujourd’hui il ne reste presque plus de trace. Mais pour assurer leur sauvegarde, les moines revenus confient la sécurité de leurs biens aux seigneurs, qui s’arrogent de plus en plus de droits sur leurs terres. Puis survient la Révolution et, comme je le disais il y a un instant, le prieuré devient bien privé. Toutefois, en 1967, ses propriétaires en font généreusement don à l’évêché.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Un amusant jardin privé, un beau prieuré et des amis sympathiques, c’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas tout. Manthes dispose aussi d’un lac, autour duquel la Municipalité a créé un agréable parc public. Et puisque c’est l’eau de la Veuze, du lac, des résurgences, qui est à l’origine de la richesse agricole du secteur, on ne s’étonnera pas de trouver dans ce parc une statue de sirène.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Lors de notre promenade près de la Veuze, j’ai été surpris par les cercles concentriques qui se forment ici ou là, soudainement, à la surface et s’écartent de plus en plus jusqu’à disparaître très rapidement, comme si l’on avait jeté une pierre dans l’eau. En observant bien, on se rend compte que c’est la nappe souterraine qui provoque ces sortes de sources subaquatiques, de petites résurgences qui peuvent apparaître pendant une fraction de seconde en n’importe quel endroit. Ma première photo ci-dessus a été prise au moment où la limpidité de la rivière est troublée par l’une de ces résurgences.

 

Pour élever des truites, il faut une eau extrêmement pure. On sait que ces poissons ne vivent pas dans des eaux boueuses, mais dans de clairs torrents. Or si la Veuze n’est pas un torrent, si ses eaux sont plus calmes, elle n’en est pas pour autant moins remarquablement propre et limpide. Les plantes de ma seconde photo semblent s’être développées à l’air libre, eh bien non, elles sont sous l’eau, sous une eau si pure qu’elle est invisible.

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Les remarquables conditions naturelles permettent à une faune spécifique de se développer dans cet environnement privilégié. C’est ainsi que l’on peut voir des foulques macroules comme celui de ma photo (mes connaissances en zoologie aviaire ne m’auraient certes pas permis de nommer cet oiseau si un panneau explicatif n’en donnait pas le nom).

Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013
Grenoble et Manthes. 31 mai et 1er juin 2013

Le parc a conservé un ancien lavoir, offrant de nombreux postes de travail. Je pense qu’aujourd’hui on ne l’utilise plus, avec les détergents actuels cela troublerait la pureté de l’eau (autrefois on utilisait de la cendre), mais il constitue un attrait touristique de plus pour cette petite ville.

 

Avant de mettre le point final à cet article, je voudrais renouveler nos grands mercis à Patricia et à Éric pour leur accueil et leur gentillesse.

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29 juillet 2016 5 29 /07 /juillet /2016 23:55

Avec environ neuf cent mille habitants, Turin est une métropole régionale, une puissante ville industrielle, la patrie de Fiat. Mais ce n’est pas l’installation d’usines automobiles qui est à l’origine de la ville, loin de là, puisqu’au troisième siècle avant Jésus-Christ des Gaulois sont venus s’installer là, sur le Pô (pas de mauvais esprit, S.V.P., je n’ai pas dit qu’ils s’étaient assis sur le pot, mais qu’ils avaient cultivé les terres fertilisées par le grand fleuve). On donne à ces gens le nom de Taurini, les Taurins, d’où le nom actuel de Turin, ou Torino en italien. On ne sait trop si le nom est en relation avec les taureaux, une légende disant que voyant le Pô briller sous le soleil couchant les gens croyaient voir un taureau aux cornes d’or, ou si c’est en relation avec un mot celtique “taur”, la colline, la montagne, parce que ces gens sont arrivés par la montagne pour cultiver la plaine. À noter, donc, que Taurini est non pas un nom de ville à l’origine, mais un nom de population. La plupart des noms de villes actuels sont, en fait, le nom de leurs habitants, et c’est pourquoi le nom des villes françaises, parce que le pluriel se forme en français avec un S (accusatif pluriel du latin), se termine par S: les Vénètes, Vannes; les Namnètes, Nantes; les Parisios, Paris; etc. En revanche, quand la ville est créée par les Romains, ils lui donnent un nom indépendant de celui des habitants, puisqu’ils veulent montrer qu’elle ne leur appartient pas à eux, mais à Rome: Augustodunum, Autun; Lugdunum, Lyon. Mais je suis complètement hors sujet, passons.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Rome monte en puissance, il semble judicieux de s’en faire l’alliée. Funeste erreur, car quand en 218 avant Jésus-Christ Hannibal passe les Alpes avec ses éléphants pour aller en découdre avec Rome, il assiège, prend ce bourg après trois jours de courageuse résistance et le détruit pour ne pas laisser dans son dos un ennemi qui pourrait le harceler. Et puis quand on est petit, s’allier à un trop grand et trop puissant, c’est risquer de se faire absorber. C’est ce qui est arrivé quand Rome a encore grandi, au deuxième siècle avant Jésus-Christ. La Porta Palatina (photo ci-dessus) a été construite à l’époque de Jules César, qui accorde aux habitants de la colonie le statut de citoyens romains et c’est l’empereur Auguste qui, de cette ville dérivée d’une colonie, fait vers 25 avant Jésus-Christ une cité romaine, qu’il nomme Augusta Taurinorum (l’Auguste des Taurini). Ma seconde photo représente Auguste. La troisième… un autre empereur romain, que je n’identifie pas.

Turin. Mercredi 29 mai 2013

On peut aussi voir ces maigres ruines du théâtre romain, mises au jour tout à fait par hasard, lors de la destruction de l’ancien palais royal, en 1899, pour construire une nouvelle aile du nouveau palais. Mais on ne s’est pas arrêté pour autant dans les travaux de construction, et une grande partie du théâtre a été enfouie sous cette aile nouvelle. Sa construction s’est étalée de 13 avant Jésus-Christ à 44 de notre ère, et sa capacité était de trois mille places.

Turin. Mercredi 29 mai 2013

Des bâtiments très banals, sur cette photo, à part peut-être la tour de brique sur la droite. Mais, justement, ce n’est pas pour elle que j’ai pris cette photo et que je la publie. En effet, Ce n’est que d’ici que l’on peut voir un tout petit morceau du sommet de la Casa del Pingone, une tour qui apparaît un peu au-dessus du toit de l’immeuble. Je l’évoque quoique l’on ne puisse la voir, parce que cette ancienne tour patricienne est, nous dit-on sur un panneau, l’une des plus anciennes de la ville. Elle doit son nom à un homme illustre qui y habita, l’historien Emanuele Filiberto Pingone (1525-1582). Il est dit aussi que ce Pingone a donné des origines médiévales à la Maison de Savoie, en la faisant remonter à un prince saxon légendaire, le prince Bérold. Il a en outre exalté les hauts faits des ducs de Savoie.

 

Les Chroniques de Savoie racontent qu’un jour, l’empereur Othon était parti de Savoie, oubliant divers objets: “Il manda alors Bérold, et lui dit: ‘Beau neveu, monte à cheval et va chercher mes reliques que j’ai oubliées sous le coussin de mon lit’. Bérold fit telle diligence qu’il arriva au palais vers minuit; il monta tout droit à la chambre de l’impératrice; la porte poussée, il approcha du lit pour prendre les reliques, mais d’aventure il mit la main sur la barbe d’un homme, de quoi il fut moult émerveillé, et dit à l’impératrice: ‘Dame, qui gît ici avec vous?’ Toute ébahie, elle répondit ‘c’est une de mes femmes’. –Au nom de Dieu! dit Bérold, je ne vois oncques femme qui portât telle ni si grande barbe’. Puis, tirant son épée du fourreau, il en frappa mortellement l’impératrice et son amoureux”. Plus tard, après des combats valeureux dans la région, “Monseigneur Bérold avait envoyé quérir en Allemagne dame Katelline sa femme et son beau-fils Humbert […]. Bérold mit subitement pied à terre et s’avança pour embrasser sa femme sur son palefroi, mais celle-ci sallit en bas lestement et courut, les bras tendus, se jeter au cou de son seigneur, et le baisa, et lui elle”. Le temps passe. Humbert, qui est allé chasser sur les terres du Comtat Venaissin, épouse ensuite Laurence, la fille du comte qui règne à Carpentras, et c’est l’origine des ducs de Savoie. Merci, Pingone.

 

En 1419, le duché de Savoie annexe le Piémont, dont Turin est la capitale. Et en 1563, de Chambéry les ducs transfèrent leur capitale de la Savoie à Turin. C’est pour cela que le processus d’unification de l’Italie, sous l’impulsion du roi de Savoie Victor Emmanuel II et de son ministre Cavour, est parti de Turin.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Si je parle du roi, il me faut aussi évoquer le palais royal. C’est ce grand bâtiment, derrière une grille qui s’ouvre entre deux belles statues équestres en bronze.

Turin. Mercredi 29 mai 2013

On décrit partout le palazzo Madama, musée municipal d’art, du moyen-âge au dix-neuvième siècle, avec sa belle façade baroque du dix-huitième siècle, mais de l’autre côté il n’a rien de baroque, il s’agit visiblement de la récupération d’un palazzo plus ancien. Nous ne sommes pas à Turin pour visiter la ville, nous n’y sommes que de passage, aussi ne pénétrons-nous pas dans le musée, ni dans aucun autre monument de la ville.

Turin. Mercredi 29 mai 2013

Nous voici dans la via Po (rue du Pô). Il y a une autre grande rue du même type, la via Roma. Dans les années 1620, les ducs de Savoie ont décidé de donner plus d’ampleur à leur capitale, et ont commencé à la développer vers l’est. Dans les années et les siècles qui ont suivi, tout le quartier s’est construit. C’est ainsi que cette via Po a été tracée sur une ancienne rue qui menait au pont sur le fleuve, avec des façades uniformes dessinées par Amedeo di Castellamonte, architecte des ducs, et a été inaugurée par le duc Charles Emmanuel II en 1673. Elle est large de trente mètres de façade à façade. Sous ses portiques, qui protègent des ardeurs du soleil comme de la pluie (on n’est pas au pôle nord, non, mais on est à la latitude du Puy et au pied des Alpes), s’alignent d’innombrables boutiques.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

En 1713, par le traité d’Utrecht le duc Victor Amédée II reçoit la couronne de Sicile. La Sicile, c’est bien loin, il l’échange contre la Sardaigne en 1720. Ainsi devenu roi en Sardaigne, il prend également le titre de roi de Savoie. En ce dix-huitième siècle, les rois de Savoie vont donc s’efforcer de donner tout le lustre possible à leur capitale, pour lui permettre de se hausser au niveau des autres capitales européennes. C’est ainsi que le projet du théâtre royal a été confié à l’architecte Benedetto Alfieri en 1740, qui a réalisé ce qui a été considéré comme le plus beau théâtre d’Europe. Las! Las! un incendie l’a détruit en 1936. Dans ses deux siècles d’existence, il y avait été joué 175 œuvres en grande première, donné plus de 350 concerts et exécuté environ 680 ballets. Il convenait donc de le reconstruire. C’est en 1973 que Carlo Mollino et Marcello Zavellani Rossi se sont attelés à cette tâche. Ci-dessus, j’en montre la grille de bronze, créée en 1994 par Umberto Mastroianni. L’artiste en a intitulé le thème Odissea Musicale (Odyssée musicale, il n’est pas nécessaire d’être un grand linguiste ni un italianisant distingué pour le traduire!)

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Je le disais tout à l’heure, en touristes de base, nous n’avons visité aucun musée, aucun monument historique à Turin. Mais le touriste de base se doit quand même, avant de quitter la ville, de monter sur la colline de Superga qui domine la ville. L’ascension peut s’effectuer par la route, mais aussi par un chemin de fer électrique à crémaillère, et c’est bien sûr le choix que nous avons fait.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Les passagers ne seraient pas forcément d’accord pour figurer sur la photo, aussi je préfère la prendre à l’arrêt, quand il n’y a personne. Pendant le trajet, il y a trois occupations possibles. La première est de profiter du petit voyage, tout simplement. Ce que nous avons fait. Mais la deuxième est de regarder indiscrètement à travers la vitre, dans la cabine de conduite. Élève de section littéraire au lycée, je n’ai pas acquis de grandes connaissances en physique, mais je ne suis quand même pas ignare au point d’avoir oublié les rudiments que tout un chacun possède. Si, donc, mes souvenirs sont bons, la puissance en watts est le produit de la différence de potentiel en volts par l’intensité en ampères. Je constate que la ligne est alimentée en 600 volts et qu’en ce moment le conducteur utilise une puissance de 600x380=228kW. J’espère ne pas dire de bêtise en creusant ma mémoire: un cheval vapeur serait égal à environ 0,75kW? Si c’est cela, la puissance est de 304ch.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Trois occupations, profiter benoîtement, calculer la puissance, et aussi, bien sûr, ne pas perdre une miette du paysage. Nous sommes au-dessus d’un confluent. Je regarde Google Maps sur Internet et ici je n’en vois qu’un possible, celui de la Stura di Lanzo avec le Pô. Si, donc, je m’oriente bien, le pont au premier plan, sur le Pô, débouche à gauche sur le corso Don Luigi Sturzo et l’autre pont, au second plan, sur la Stura di Lanzo, prolonge la strada di Settimo. Sous toutes réserves…

Turin. Mercredi 29 mai 2013

Arrivés au sommet, nous quittons notre petit train pour aller voir le paysage et visiter la grande basilique édifiée là sur le sommet. Une plaque gravée dans le marbre, à l’intérieur, est dédiée à “Filippo Juvara de Messine qui, avec un art exquis, a dessiné cette basilique construite par Victor Amédée II en souvenir de la libération de Turin”. En effet, en 1706, les Français de Louis XIV, qui voulait annexer le Piémont à la France, ont mis le siège devant la ville, laquelle résiste pendant 117 jours, jusqu’à ce que l’armée ennemie lève le siège. Ce Vittorio Amedeo II a régné de 1675 à 1720, il était donc duc de Savoie à ce moment-là. Courageux, il a laissé le commandement de la ville au général impérial Filippo Lorenzo Wierich, comte Von Daun, et a pris personnellement la tête de son armée. Le 29 août, il parvient à passer sur la rive droite du Pô et se dirige vers l’ouest. Le 2 septembre, il monte sur la colline de Superga, où il fait le vœu à la Vierge de lui bâtir là-même une grande église, où il n’y avait alors qu’une petite chapelle, s’il obtenait la libération de sa capitale. Au matin du 7 septembre, la bataille a commencé à faire rage sous les murs de la citadelle, et l’armée française est totalement anéantie. Turin est libre et reste indépendante.

 

En 1716, on abat la petite église précédente. Les plans de l’architecte, l’abbé Filippo Juvarra (sur la plaque, son nom est écrit avec un seul R, mais il semble qu’en réalité il en faille deux), nécessitent un abaissement du sommet de la colline pour disposer d’une surface plane. On va donc réduire l’altitude de pas moins de quarante mètres. Quoique les moyens techniques de l’époque soient rudimentaires, on parvient à ce résultat en une année seulement, et le 20 juillet 1717 commencent les travaux de construction de la basilique avec la pose de la première pierre. Quatorze ans plus tard, le premier novembre 1731, elle est achevée, consacrée et ouverte au public.

 

Le 4 mai 1949, un avion transportant l’équipe de football Grande Torino s’est écrasé sur la colline de Superga, en touchant le terre-plein. Tous les membres de l’équipe y ont perdu la vie.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Franchissons le beau portail en bois. De l’extérieur, on a pu se rendre compte que le corps principal du bâtiment était de plan circulaire. Les colonnes sont d’un effet élégant, elles allègent la perception de l’ensemble. La journée n’est pas particulièrement ensoleillée, mais grâce aux huit fenêtres ouvertes dans la coupole, l’intérieur de l’église est plutôt lumineux.

Turin. Mercredi 29 mai 2013

Ce petit angelot adorable, avec ses cuisses potelées, est bien dans le style du dix-huitième siècle.

Turin. Mercredi 29 mai 2013
Turin. Mercredi 29 mai 2013

Avant de ressortir voir ce qui est proposé dans la boutique, de faire une petite promenade sur la colline et de reprendre notre train à crémaillère en direction de la ville, encore deux images. Ces hauts-reliefs ne sont pas en stuc, mais en marbre de Carrare, je vous prie. Ma première photo montre la naissance de Marie, sculptée par Agostino Cornacchini, de Pistoia. Outre ses parents, Anne et Joachim, Marie est entourée de nombreux personnages que je n’identifie pas mais qui ne sont sans doute pas identifiables, ils sont censés représenter la famille, les gens venus rendre hommage à la future mère de Jésus, ceux qui viennent féliciter sa maman qui vient d’accoucher. Quant à ma seconde photo, elle représente l'Annonciation.

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 23:55
Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013
Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013

Nous avons quitté Parme, nous poursuivons notre retour vers la France. En chemin, nous faisons un détour pour visiter la Fondation Magnani Rocca. Dans un beau parc, cet élégant bâtiment recèle nombre d’œuvres d’art qui méritent le coup d’œil. Attention! D’œil seulement, pas d’objectif, parce que la photo y est interdite. Comment, alors, faire profiter mes lecteurs de ce que j’ai vu? Malgré mon envie de conseiller le boycott en raison de cette interdiction absurde, je ne peux que recommander la visite pour qui veut se régaler les yeux… Mais je ne commenterai rien de plus.

Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013

Puisqu’il est permis de se promener dans le parc et d’y prendre des photos, j’ai quand même pu faire celle-ci de ce beau paon blanc. Il semble ne pas m’avoir vu opérer, sans quoi peut-être m’aurait-il opposé son droit à l’image? Peut-être, découvrant la publication de cet article, va-t-il m’intimer l’ordre de supprimer sa photo sous peine de poursuites judiciaires? Car avec de tels maîtres, il est à bonne école.

Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013

Bon, tant pis, poursuivons notre route vers Pavie. Nous arrivons trop tard pour la visite de la chartreuse, mais la municipalité a prévu un vaste parking qui accueille pour la nuit les camping-cars. Cela commence donc très bien. Nous faisons une petite promenade dans la nature environnante au clair de lune. Il fait doux, il fait sec, ce que nous voyons est attrayant. Le soir est tombé, la nuit est arrivée, nous continuons notre promenade pendant un bon moment avant de regagner le camping-car et notre lit.

Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013
Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013

Après une bonne nuit, nous nous régalons à l’avance à l’idée de la visite de cette chartreuse si réputée. Certes, de Ravenne à Turin, ce n’est pas sur la route, mais il est évident que cela en vaut la peine. Déjà, de l’extérieur, elle promet.

Photos interdites à Magnani Rocca et à la chartreuse de Pavie. 24 et 25 mai 2013

Hélas, trois fois hélas, je crois que les Chartreux ont été mordus par les responsables de Magnani Rocca, qui leur ont transmis ce virus incurable: NO PHOTO!!! Pas de photo, aucune photo. Même de l’extérieur. Tant pis, je publie quand même celle-ci, prise en fraude. En général, je ne prends pas de photos interdites, parce que je ne veux pas prendre le risque de me faire traiter comme un garnement en train de défier l’autorité, je déteste cela. Ou, si je pense pouvoir quand même prendre ma photo en cachette, je ne la publie pas. Mais ici, je suis tellement excédé par ces interdictions absurdes (est-ce Dieu qui ne veut pas que l’on dévoile ses résidences? Ou est-ce l’architecte qui, mort depuis moins de soixante-dix ans, a encore des droits sur son œuvre? Cette stupidité m’horripile) que je publie quand même cette photo où l’on voit que même la météo est mécontente.

 

Deux mots d’histoire cependant. En 1390, Caterina Visconti est enceinte. Envisageant le cas où elle mourrait lors de l’accouchement ou de ses suites, circonstance hélas courante à l’époque, elle demande à son mari, Gian Galeazzo, duc de Milan et Seigneur de Sienne, de construire un monastère pour des moines chartreux du côté de Pavie. Et, effectivement, elle meurt. On a conservé les actes notariés par lesquels, en 1393, Gian Galeazzo transmet de l’argent à l’ordre des Chartreux. La première pierre est posée en 1396. Tantôt ralentis, tantôt accélérés, les travaux ont duré longtemps. En 1473, on s’attaque à la réalisation de la façade que je montre ci-dessus. Elle n’est toujours pas terminée lorsque, en 1494, Ludovic le More fait visiter le monastère au roi de France Charles VIII. Enfin, en 1497, l’église est consacrée. Les travaux de bâtiments annexes, d’aménagement intérieur et de décoration se poursuivront jusqu’à la deuxième moitié du seizième siècle.

 

M’avouant incapable de commenter les merveilles intérieures si je ne peux les montrer, je suis contraint de mettre ici le point final, avant de reprendre la route pour Turin.

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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 23:55
Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Nous avons vu dans mon précédent article que les travaux du baptistère s’étaient poursuivis jusqu’à la fin du treizième siècle. C’est vers cette époque, précisément en 1284, que l’on abat le campanile de l’ancienne cathédrale et que l’on entreprend de construire celui qui, aujourd’hui, malheureusement pour nous, est tout emmailloté, mais que l’on voit sur cette reproduction d’une gravure de G. Giacopelli et qui date du milieu du dix-neuvième siècle. Un document de mai 1290, donc six ans après la démolition et le début des travaux, nous informe que l’on en est à 33,99 mètres de haut. Dès mars 1292, la cellule des cloches est prête puisqu’à cette date on les y installe. Toutefois le campanile doit d’élever encore au-dessus de ce niveau, et l’argent vient à manquer, malgré tout ce qu’a financé personnellement –et aussi avec l’argent de l’évêché– l’évêque Gherardo Bianchi, que nous avons vu sur une fresque du baptistère. Obizzo San Vitale, qui est l’évêque en charge du diocèse en 1292, sollicite auprès du pape l’autorisation de faire appel à la générosité publique, autorisation qui lui est accordée non seulement pour le diocèse de Parme, mais aussi pour ceux de Crémone et de Plaisance, et accorde une indulgence d’un an et quarante jours pour les donateurs, à condition qu’ils se repentent de leurs péchés, qu’ils se confessent, et que leur don soit fait dans les cinq ans à venir. L’évêque donne ordre de lire la décision pontificale dans toutes les églises. À titre de comparaison, j’avais publié dans mon article Palerme: Palazzo Abatellis et divers, en date du 3 août 2010, une plaque de 1926 accordant 200 jours d’indulgence pour un Gloria à saint Antoine et une autre de 1924 en accordant également 200 pour un ave devant santa Rosalia. Une petite prière vite fait, bien fait, et sans délai imparti, rapporte juste deux fois moins qu’un gros don pour le campanile d’une cathédrale. Pas étonnant, dans ces conditions, que les travaux n’aient repris qu’en 1294…

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Mais il semble qu’ils aient été achevés dans l’année, à l’exception toutefois du dernier “chapeau” et de l’ange de cuivre martelé et doré qui, eux, n’auraient été placés qu’après 1336. Cet ange tout petit, qui ne fait que 1,42 mètre de haut, est mobile, il tourne en servant de girouette. De plus, je lis sur une affiche expliquant l’historique et placée devant les échafaudages (donc en principe à la page) qu’au sommet du campanile a été placée une copie –maintes et maintes fois au cours des siècles la foudre a frappé, hélas–, et que l’ange original a été transféré à l’intérieur du bâtiment. La description précise de l’endroit, avec photo jointe, désigne sans aucun doute possible le dessus du chapiteau de ma photo ci-dessus. Or je vois bien une petite avancée destinée à le recevoir, mais l’ange lui-même est invisible. Or en ce lieu la foudre n’a pu le frapper. Se serait-il éclipsé d’un coup d’aile pour un besoin urgent? Malheureusement nous n’avons pas le temps d’attendre pour voir s’il revient se poser sur son perchoir. En fait (soyons sérieux), il est dit ailleurs qu’il doit être nettoyé et traité en laboratoire, ce qui explique que, s’il a bien été placé sur ce pilier il y a un siècle, il en a été provisoirement enlevé pour son entretien. Cela fait que nous ne verrons ni le campanile, ni le vrai ange…

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

En dehors des multiples colonnettes qui allègent l’aspect de la façade, le style architectural de la cathédrale de Parme est très simple, et le flanc du bâtiment l’est plus encore. Il faut aller jusqu’à l’abside pour trouver des décorations, des sculptures, car c’est là, derrière ce mur, que se trouve l’autel, le sanctuaire, et le tabernacle qui renferme l’Eucharistie.

 

Le duomo est plus ancien que son campanile. Sur l’emplacement d’une église du troisième ou du quatrième siècle, puis d’une église du neuvième siècle, les travaux ont commencé dans la première moitié du onzième siècle et l’église a été consacrée –inachevée– à Notre-Dame de l’Assomption en 1106, soit 178 ans avant que l’on entreprenne la construction du campanile. Les travaux se sont poursuivis, mais voilà qu’en 1117 un violent tremblement de terre endommage le bâtiment. De ce fait, les travaux ne s’achèveront qu’en 1130. Je lis dans le petit guide de Parme, ville et province, que c’est le même Benedetto Antelami qui est à l’origine des projets de la cathédrale et du baptistère. Mais supposer que le même homme a dessiné la cathédrale en 1106, puis le baptistère en 1196, avant d’en conduire les travaux et d’y réaliser des sculptures jusqu’en 1216, cela en ferait un artiste très précoce et d’une longévité exceptionnelle, son activité professionnelle s’étalant sur plus de 110 ans! En réalité, selon un livre de 1952 de Géza De Francovich, il serait né en 1150 et mort en 1230. Il n’a donc ni dessiné ni mené les travaux de la cathédrale, achevée vingt ans avant sa naissance, mais il a pu réaliser, à l’âge de 28 ans, la sculpture que nous allons voir dans la cathédrale, dessiner le baptistère en 1196 à 46 ans, et être encore sur les échafaudages et sculpter les tympans des portails en 1216 à 66 ans.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Comme cela est la règle dans ces grandes églises, le portail de façade est gardé par des lions stylophores (porte-colonnes). Entre leurs pattes, ils tiennent un animal, ce qui symbolise la puissance du Christ sur le monde. Ce qui est particulier ici, c’est que le lion à droite du portail est en pierre rouge, et celui de gauche en pierre blanche. En outre, comme on le voit sur ma seconde photo, la colonne qui repose sur le dos du lion y écrase un animal que je n’identifie pas. En regardant bien, non, ce n’est pas un bout de crinière, c’est bien un animal, et je ne m’explique pas ce qu’il fait là car le Christ représenté par le lion n’y est pour rien dans sa situation.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

À l’intérieur, on est frappé par cette impression d’ampleur et par la luminosité, rare dans une église de ce siècle construite en style qui est encore roman. Derrière l’autel, ce grand ciborium de marbre blanc doré a été réalisé de 1486 à 1488 par Alberto di Moffeolo. Dans la partie inférieure se trouve le tabernacle, et la chaire épiscopale est située en-dessous.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Sculpté dans la même pierre rouge que le lion du grand portail, cet autel –un sarcophage du douzième siècle– est du plus bel effet, avec ses hauts reliefs sur les côtés et ses personnages de marbre blanc en ronde bosse sur la façade. Il contient les reliques de cinq martyrs, Abdon, Sennen, Nicomède, Hercule et Pudentienne. On se rappelle l’église qui est consacrée à Rome à cette vierge et martyre (mon article Rome, Saintes Pudentienne et Praxède, daté du 12 février 2010). Je ne crois pas qu’elle ait quelque chose à voir avec la ville de Parme, mais au Moyen-Âge et encore après on se disputait les fragments d’ossements de saints, on en achetait, parfois même on en volait, pour donner plus de sainteté à son église. Ma photo montre, sur le côté, le Christ bénissant, avec les symboles des évangélistes, le lion de Marc et le taureau de Luc à ses pieds, l’aigle de Jean et l’homme de Matthieu de part et d’autre de sa tête. Sur la façade nous voyons six apôtres.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Poursuivons notre tour de l’église avec ces buffets d’orgues symétriques de part et d’autre de la nef, juste avant le transept. D’ordinaire, les grandes orgues sont situées au fond de l’église, sur un balcon au-dessus du portail. Il aurait fallu disposer de plus de temps à Parme et assister à un office pour apprécier les différences dans l’acoustique entre les deux positions des orgues. Par ailleurs, il y a deux orgues face à face, je ne vois pas comment s’organise leur utilisation. Dans le mobilier, on ne peut manquer également d’admirer le travail de cette chaire, de la deuxième moitié du seizième siècle.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Petite mention au passage sur les vitraux, même s’ils sont modernes: celui que je montre porte l’indication qu’il a été offert par le Mont de Piété de Parme en 1954.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Indépendamment du chœur dont nous avons vu le reliquaire, on peut s’arrêter devant les diverses chapelles. Comme on peut le constater, elles sont couvertes de fresques. Sur la voûte de cette coupole, on voit Dieu qui jette la foudre et des hommes qui s’effondrent. Je suppose qu’il s’agit de la destruction de Sodome et Gomorrhe.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Quant à la grande coupole, elle a été commandée à un artiste de grand renom: le Corrège, qui y a travaillé en 1526-1530. Désirant la meilleure luminosité pour son œuvre, il a fait percer huit fenêtres circulaires, une dans chaque côté de l’octogone (on les devine sur la première de mes photos ci-dessus). Tous ces anges qui poussent la Vierge vers le ciel en jouant de la musique, en s’embrassant, en chantant dans un grand désordre de corps dénudés censés exprimer la joie, n’ont pas été du goût de l’évêque, quand il a vu la coupole terminée, en 1530. Il n’y a vu qu’un “enchevêtrement de cuisses de grenouilles”! On est en pleine Renaissance, il fallait faire quelque chose de nouveau, quelque chose d’innovant, et il n’est pas évident, pour qui a l’œil formé à une esthétique particulière, partout répandue depuis le milieu du moyen-âge, de comprendre et d’apprécier ce qui s’éloigne radicalement des canons habituels.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

…Et de beaux plafonds. Le premier ci-dessus est au-dessus du chœur, le second au-dessus de la nef, et le troisième est latéral. La richesse de la décoration donne l’impression d’être immergé au milieu d’œuvres d’art.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013

De même, les stalles du chœur, réalisées entre 1469 et 1473 en fine marqueterie, sont de toute beauté. Douze d’entre elles, prévues dès le départ, sont à coup sûr de Christophe et Laurent Canozi da Lendinara, mais au total leur nombre est monté jusqu’à quarante et l’on ne sait pas trop si elles sont toutes des mêmes artistes.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013

À Recanati, passant devant la maison où il a vécu (voir mon article sur Recanati, daté du 16 au 18 avril 2013), nous avons fait connaissance avec Biagio Biagetti (1877-1948) dont je disais qu’il avait été peintre, critique et historien de l’art sacré, fondateur du laboratoire de restauration des œuvres d’art au Vatican. Il a également été directeur de la Pinacothèque Nationale. C’est lui qui, en 1922, a peint ici cette fresque en l’honneur des morts de la Première Guerre Mondiale. C’est la chapelle dite Bajardi.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Dans la chapelle de la famille Centoni, dans la partie inférieure des murs les fresques, en grisaille, sont dues au Parmesan Francesco Maria Rondani (1490-1550) et datent de 1530-1531. Elles représentent des épisodes de la vie de saint Antoine, abbé. Il s’agit d’un homme né en Haute-Égypte en 251. Ses parents, après lui avoir donné une éducation chrétienne, meurent. À 18 ans, il vend tout ce qu’ils lui ont légué, en distribue le produit aux pauvres et part dans le désert où il mène une vie de jeûne et de prière. Lors des persécutions, il revient dans le monde pour ne pas se désolidariser des chrétiens suppliciés, mais il est épargné. Quand cesse la vague de persécutions, il retourne au désert où il fédère les nombreux ermites par la parole et par l’exemple. Il mourra âgé de 105 ans en 356. Je lis, à son sujet: “Saint Antoine est particulièrement célèbre par ses combats contre les démons. Des légions infernales le frappaient et le laissaient demi-mort; les malins esprits prenaient pour l'épouvanter les formes les plus horribles; mais il se moquait de leurs efforts” en faisant le signe de Croix.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Dans une chapelle où, en plusieurs endroits, sont représentées les armoiries communales, les fresques racontent la vie et la mort de saint Sébastien et de saint Fabien. Elles sont du début du quinzième siècle et sont attribuées à Bartolino de Grossi.

 

Il est inutile, je pense, de parler de saint Sébastien (que, d’ailleurs, je ne montre pas ici), tant il est connu, tout transpercé de flèches. Fabien est moins connu. C’est un laïc qui a vécu au troisième siècle. À cette époque, l’évêque de Rome est élu par une assemblée de chrétiens. Fabien en fait partie et voilà qu’au moment de l’élection, en janvier 236, une colombe vient voleter au-dessus de sa tête. Pas de doute, c’est le Saint-Esprit qui est venu le désigner. Il est élu. On s’empresse de l’ordonner prêtre, et le voilà du jour au lendemain évêque de Rome (et par ce fait, il est pape). Or en 249, Dèce renverse l’empereur Philippe l’Arabe qui, semble-t-il, avait une inclination pour le christianisme, il se proclame empereur, et rend obligatoire le culte de l’empereur et des dieux païens traditionnels, sous peine de mort; chacun doit obtenir un certificat attestant qu’il a sacrifié aux dieux païens. Dur-dur pour les chrétiens. Certains préfèrent sauver leur vie en sacrifiant, pour d’autres s’ouvre un grand marché de faux certificats (comme pour les passeports français à Pigalle aujourd’hui), mais beaucoup refusent et subissent le martyr , comme Fabien en 250.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013

On n’en finirait pas de montrer toutes les fresques de la nef, du transept, des innombrables chapelles. Alors j’en resterai là, mais il y a aussi des sculptures. Ici une belle pietà, très réaliste, avec des visages et des expressions émouvants.

Le duomo de Parme. 23 mai 2013
Le duomo de Parme. 23 mai 2013

Mais j’ai gardé pour la fin une sculpture exceptionnelle, un haut-relief que l’on doit à ce Benedetto Antelami dont j’ai parlé tout à l’heure, et qu’il a réalisé en 1178 à l’âge de 28 ans. Ni l’auteur, ni la date ne sont douteux, puisque l’artiste a gravé un texte en latin donnant son nom et précisant qu’il a terminé son œuvre le second mois de l’année 1178. Le thème est celui de la Déposition de Croix.

 

La sculpture est entourée d’un décor finement ciselé. Au centre, on remarque que le Christ est sur une croix faite de rondins et non de planches taillées: il n’est pas instrument de mort, mais Arbre de Vie. Tout repose sur ce symbolisme, comme on va le voir, avec deux archanges survolant la scène, à gauche Gabriel pour le christianisme triomphant, à droite Raphaël consacrant l’échec des vieilles religions. Juste derrière les pieds de ces archanges on voit le visage du soleil et derrière ceux de Raphaël la lune, avec la même signification. Du côté gauche, Joseph d’Arimathie, celui-là qui a obtenu l’autorisation d’emporter et d’ensevelir le corps de Jésus, et qui lui offrira le tombeau qu’il avait fait creuser pour lui, ce Joseph d’Arimathie saisit le corps du Christ, tandis que du côté de la mort, à droite, la main est encore fixée au bois de la croix, et c’est Nicodème qui grimpe à l’échelle, des tenailles (hélas cassées dans cette sculpture) à la main, pour arracher le clou et finir de libérer le corps. L’évangile ne dit pas précisément quel a été le rôle de Nicodème, mais seulement qu’il a participé à la mise au tombeau, et qu’il avait apporté cent livres (environ trente kilogrammes) de myrrhe et d’Aloès.

 

En outre, à gauche un petit personnage sous le bras de Jésus porte un calice et un étendard déployé, c’est le triomphe de l’Église; symétrique, à droite, un personnage que l’archange Raphaël oblige, de la main, à courber la tête, porte un étendard déchiré, c’est la défaite de la synagogue. Puis, à gauche Marie prend et caresse la main libérée de son fils, que lui tend l’archange Gabriel. Elle est suivie de saint Jean et, derrière lui, viennent les trois Marie, à savoir Marie Salomé, Marie fille de Jacques et Marie Madeleine. À droite, derrière la synagogue vaincue, on voit un centurion romain avec son bouclier, suivi de cinq personnages qui sont sans doute le peuple juif. Et devant eux, une scène que je montre en plus gros sur ma deuxième photo: Selon le droit romain, les bourreaux ont le droit de se partager les vêtements des crucifiés. Or la tunique de Jésus, qui selon la légende aurait été confectionnée par Marie dans une seule étoffe et sans couture, ne pouvait être partagée sans être coupée ou déchirée. Ce qui eût été dommage pour ce vêtement de valeur. L’évangile de saint Jean raconte qu’alors les bourreaux, qui étaient quatre soldats romains, l’ont jouée aux dés. C’est ce que montre ma photo, deux bourreaux, assis face à face sur de petits sièges et tenant la tunique qui est en jeu, et deux autres penchés attentivement derrière eux. On peut même distinguer les dés dans la main de celui qui est assis le plus à droite. En dehors du supposé peuple juif et des quatre bourreaux, le nom et le rôle de chacun des personnages est indiqué par une inscription.

 

Cette plaque est sculptée avec un tel talent, si pleine de fins détails, si remplie de signification, que j’ai voulu la montrer comme la conclusion de notre visite de la cathédrale, et de la ville de Parme.

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Published by Thierry Jamard
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