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5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 23:55

D’abord un petit rappel. L’impératrice Galla Placidia –dont nous avons précédemment visité ce que l’on a pensé être son mausolée– est la fille de Théodose Premier qui règne sur l’ensemble de l’Empire Romain. Elle a deux demi-frères qui, à la mort de Théodose, se partagent l’Empire qui était réunifié depuis peu, à Arcadius, l’aîné, l’Orient, à Honorius, le cadet, l’Occident. À la mort d’Arcadius, c’est son fils Théodose II qui lui succède, c’est normal. Mais en Occident, Honorius a été confronté à maintes usurpations, il s’est brouillé avec sa sœur Galla Placidia qui est partie se réfugier chez son neveu Théodose II à Constantinople, il est contraint de déménager sa cour à Ravenne et, quand il meurt sans descendance en 423, le sénat de Rome craint que Théodose II ne réunisse l’Empire sous sa coupe, et nomme empereur d’Occident le préfet du prétoire Jean. Or Galla Placidia considère que Valentinien, le fils qu’elle a eu avec le général Constance qui s’est ensuite fait proclamer empereur d’Occident, est l’héritier légitime du trône, elle en appelle à son neveu Théodose II qui va guerroyer contre Jean et rendre l’Empire Romain d’Occident au petit Valentinien.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Ce rappel était nécessaire en préambule pour comprendre ce que représentent les mosaïques que nous verrons tout à l’heure, et pourquoi en 424 l’impératrice Galla Placidia rentre de Constantinople à Ravenne, avec son fils Placidus Valentinien et sa fille Justa Grata Honoria. La tempête fait rage, elle se voit perdue. Elle implore saint Jean l’Évangéliste de leur venir en aide, et promet s’il les sauve tous les trois de lui élever une église là où ils auront débarqué. Et comme le naufrage ne s’est pas produit, Galla Placidia reconnaissante exécute son vœu en édifiant l’église que nous voyons. C’est la plus ancienne église de Ravenne. Sur ma deuxième photo ci-dessus, on peut distinguer que l’église, en brique apparente, est entourée d’un mur en brique lui aussi, et que c’est dans ce mur que s’ouvre un grand portail de marbre blanc. Cette partie est beaucoup plus récente, puisque du quatorzième siècle. Ce qui est quand même bien ancien. On voit aussi le clocher, qui remonte au dixième siècle et dont le dernier étage a été ajouté au quatorzième siècle. À noter que si deux de ses quatre cloches sont du dix-septième siècle, les deux autres, fondues en 1208 par Robert le Saxon, sont les plus vieilles cloches d’Italie à être datées et signées.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Voyons donc ce portail qui s’ouvre dans le mur d’enceinte. Le tympan représente –si je ne l’avais pas lu, je crois bien que je n’aurais pas su interpréter ce bas-relief– l’apparition de saint Jean à Galla Placidia entre deux groupes d’anges. Il convient donc de voir, dans cette personne couronnée qui est allongée sur le sol l’impératrice Galla Placidia, à gauche ce saint qui tient un livre en main est l’évangéliste, mais je serais bien en peine de dire qui est l’autre homme, à droite…

 

Sur cette même image, on voit, en haut et de part et d’autre, les deux protagonistes de l’Annonciation, l’archange Gabriel et Marie, que je montre ci-dessus en plus grand.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Au-dessus du tympan, un autre bas-relief s’inscrit dans un triangle. Interprétation difficile. Je ne sais pas comment les spécialistes ont pu déterminer que, sous la représentation du Rédempteur, inscrit dans un triangle et facilement identifiable, cet empereur reconnaissable à sa couronne était sans doute (avec quand même un point d’interrogation) Valentinien III, ce fils de Galla Placidia sauvé de la tempête. Assis près de lui, ils voient sans hésitation saint Jean. À gauche, ce serait saint Barbazien avec des prêtres. Ce Barbazien était venu d’Antioche à Rome, où il menait une vie de prière et de pénitence et accomplissait des miracles. Avant sa fuite à Constantinople, Galla Placidia, pleine d’admiration et de dévotion pour lui, avait été en relation avec lui. Quand elle est revenue et a décidé la construction de l’église, elle l’a fait venir à Ravenne où il a fondé, lié à l’église, le monastère de Saint-Jean l’Évangéliste. De l’autre côté, à droite, cette femme couronnée est Galla Placidia, suivie de soldats en armes.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Il y a encore d’autres sculptures à voir sur ce portail, comme ces figures de saints tout du long des deux montants, ou cet homme et ce monstre sur le côté, mais la pierre en est très abimée.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Avant de pénétrer dans l’église, quelques mots sur son histoire. Des modifications successives, surtout des seizième et dix-septième siècles, avaient quelque peu altéré l’édifice primitif. En 1920, s’appuyant sur des documents anciens et sur l’analyse des éléments architecturaux, des travaux de restauration ont rendu, autant que possible, à San Giovanni Evangelista son aspect d’origine, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Hélas, en 1944, de furieux bombardements alliés destinés à permettre au 27ème régiment de Lanciers britannique de prendre la ville ont très rudement touché le bâtiment, comme le montrent des photos affichées sur un panneau dans le bas de l’église. L’article “Ravenne” de Wikipédia en anglais ajoute que “the town suffered very little damage”: c’est ce que l’on constate sur ces photos…

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Néanmoins, récupérant dans les gravats ce qui pouvait l’être, et au prix d’un travail acharné, l’église a été remise debout et dès 1950 elle a été rouverte au culte. Il restait suffisamment de pans de murs pour que l’on puisse la considérer, malgré son aspect propre et net, comme l’église paléochrétienne restaurée, et non pas comme une construction moderne restituant le style ancien. Son plan est celui d’une basilique antique à trois nefs s’appuyant sur vingt-quatre fines colonnes à chapiteau byzantin, la nef centrale s’achevant par une abside en demi-cercle.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Dans la nef de gauche, une chapelle gothique a été ajoutée au quatorzième siècle. Il y subsiste quelques fragments de fresques. Cette Marie-Madeleine tendant les bras vers la Croix est très belle et suffit à faire regretter ce qui a disparu. On ne peut guère apprécier les fresques beaucoup trop partielles du plafond sur croisée d’ogives qui devaient représenter les évangélistes, les docteurs de l’Église et divers saints.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Arrêtons-nous un instant devant cette très belle Madone allaitant, une œuvre de la seconde moitié du quinzième siècle, de l’école vénéto-slave.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Et puis il y a, spécialité de Ravenne, des mosaïques. Mais celles-ci n’ont rien à voir avec celles du mausolée de Galla Placidia ou celles de Sant’Apollinare Nuovo. D’abord, il ne s’agit pas de décorations murales mais de mosaïques de sol. Et puis elles sont beaucoup plus récentes, puisqu’elles ne sont pas paléochrétiennes mais datent du quatorzième siècle, lorsque l’abbé Guglielmo, supérieur du monastère en charge de l’église, a décidé d’en refaire le pavement. Plus tard, a été refait un sol par-dessus ces mosaïques, et ce n’est qu’au milieu du dix-huitième siècle qu’on les a découvertes. Ce qui en restait a alors été soigneusement récupéré, collé sur panneaux et, en 1763 si j’en crois une inscription gravée, ces panneaux ont été fixés aux murs. C’est dans cette position que l’on peut encore aujourd’hui les admirer.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

En dehors de quelques dessins géométriques comme celui que j’ai montré tout à l’heure, il y a une belle collection d’animaux fabuleux, parmi lesquels je choisis ici une licorne, un griffon, une espèce de sphinx. Je montre à chaque fois la tête en gros plan, parce que cela permet de mieux apprécier le jeu des tesselles et l’utilisation des couleurs.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

D’autres panneaux montrent des animaux plus classiques, plus réels, comme cette panthère, même si leur interprétation très naïve et stylisée, et par là très moderne, fait qu’on ne risque pas de les rencontrer dans la nature tels qu’ils sont représentés!

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Il y a aussi des scènes qui ne sont pas de simples représentations d’un animal, fabuleux ou non, mais qui mériteraient d’être interprétées… si je le pouvais. J’adore ces deux poules, et ce loup (ou ce chien? ou ce renard?) pendu entre elles, mais je ne sais pas trop ce que cela signifie. Peut-être que le méchant, ici le renard prédateur de poules, subira le châtiment. Avec d’énormes réserves sur ma tentative d’explication.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Quant à cette sirène à double queue, nous avons déjà eu, en bien des endroits, l’occasion d’en voir des exemples, comme sur ce chapiteau de l’abbaye de Lavaudieu, en Auvergne, ou au château souabe de Bari, dans les Pouilles, au sud de l’Italie.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Encore en relation avec un animal, mais cette fois-ci avec une intervention humaine, une scène de chasse.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Mais ce qu’a voulu représenter l’abbé Guglielmo c’était, si j’en crois ce que je lis, des épisodes de la Quatrième Croisade. Cette croisade qui devait libérer les Lieux Saints et qui, détournée, a abouti à la prise de Constantinople et à l’établissement d’un Empire Latin (catholique) pour remplacer l’Empire Byzantin (orthodoxe). Je n’aurais pas su que ces mosaïques dataient du quatorzième siècle, j’y aurais vu la prise de Constantinople par les Turcs sur les Byzantins (qui avaient réussi à reprendre leur bien aux Latins). Mais cette chute de Constantinople a eu lieu en 1453, soit un siècle après la réalisation des mosaïques. Pour cette Quatrième Croisade de sinistre mémoire (pas pour Guglielmo, mais le pape Jean-Paul II a présenté avec huit siècles de retard toutes les excuses de l’Église catholique pour cet horrible forfait), les Francs avaient négocié avec Venise: la Sérénissime participerait en fournissant les navires nécessaires, mais en contrepartie obtiendrait une part des prises. L’arrivée des Croisés a donc eu lieu par la mer, comme le montre la première de ces photos. Sur les deux autres, on voit des soldats en cotte de maille.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Parce que j’aime ces mosaïques j’en montre beaucoup en pensant que mes lecteurs les aimeront peut-être eux aussi, mais je suis bien incapable de les interpréter. Ici, un homme apporte des documents à quelqu’un qui semble être coiffé d’une mitre d’évêque. S’agit-il de la remise des églises de la ville au clergé catholique romain? À moins que ce couvre-chef ne soit plutôt la coiffe de l’empereur Constantin XI Paléologue, le dernier à régner sur ce qui était le reste de l’Empire Romain d’Orient.

Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013
Ravenne 10 : San Giovanni Evangelista. Les 5 et 16 mai 2013

Allez, encore deux images et j’arrête. Deux images que je n’interpréterai pas plus que les autres. Ce qui me console de mon incapacité, c’est que je lis “la scena in cui un uomo ed una donna si passano un fiore ha un significato sconosciuto”, “la scène dans laquelle un homme et une femme se transmettent une fleur a une signification inconnue”. Mais cela ne me console pas de rester sur ma faim…

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Published by Thierry Jamard
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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 23:55
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Encore une merveilleuse église. Nous voici à Sant’Apollinare Nuovo, Saint-Apollinaire-le-Neuf. Appellation qui peut sembler curieuse, quand on se rappelle que l’autre Sant’Apollinare, celui de Classe, a été inauguré en 549, alors que l’église dite “nouvelle” lui est antérieure: voulue par le roi goth Théodoric –une plaque de marbre de 1962, dans l’église, indique qu’une inscription dans le chœur, encore visible au neuvième siècle, en témoignait– pour être l’église du palais royal juste voisin, elle a été construite à la fin du cinquième siècle et au tout début du sixième. Mais il faut savoir que cette église, consacrée au Christ Rédempteur par les Ariens, a été débaptisée lorsque les Byzantins, à partir de 540, sont redevenus maîtres des lieux. Elle était arienne? Ô horreur! On en fait une église orthodoxe et, après l’édit de Justinien en 561, on la consacre à saint Martin, notre saint Martin tourangeau, pourfendeur des hérésies. Et puis au neuvième siècle on a craint que les pirates, lors de leurs incessantes incursions, ne volent dans la basilique de Classe les reliques de saint Apollinaire, et on a feint de les transférer dans cette église Saint-Martin. Plus question d’hérésie, l’église a pris le nom de Sant’Apollinare. Mais comme il y avait alors dans la ville une autre église de ce nom, Sant’Apollinare in Veclo, celle qui à ce moment-là adoptait le même nom était le “nouveau” Sant’Apollinare.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

C’est à cette époque, ou peu après, qu’a été construit ce campanile de 37,50 mètres dans le style typique des campaniles de la ville. Quant à la façade telle que nous la voyons aujourd’hui, elle date du seizième siècle, avec son narthex de marbre blanc. Autrefois, devant le narthex, il semble qu’un immense portique à quatre arcades ait recouvert tout le parvis actuel.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Avant d’entrer dans la basilique, juste un petit coup d’œil au cloître. En effet, après sa reconsécration, la basilique a été confiée aux soins de moines bénédictins puis, au seizième siècle, aux Frères Mineurs de l’ordre de saint François. C’est pour cette raison qu’il y avait un monastère et son cloître.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Quand on entre dans l’église, une basilique à trois nefs, on est surpris par son ampleur. C’est un immense espace de 42 mètres sur 21, soutenu par vingt-quatre colonnes corinthiennes. Si la surface est d’origine, le volume ne l’est pas: au seizième siècle ces colonnes ont été rehaussées d’un mètre cinquante. Quant au plafond à caissons, très beau, il date du dix-septième siècle, et remplace un plafond encore plus beau, puisqu’avant d’adopter le nom de Sant’Apollinare l’église était surnommée San Martino del Cielo Dorato, Saint-Martin au Ciel d’Or.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

En comparant les trois nefs ou la chaire, elle aussi du sixième siècle, avec le chœur de l’église, on se rend compte tout de suite que cette abside, semi-circulaire à l’intérieur et polygonale à l’extérieur, dispose d’une décoration qui n’a rien à voir avec le reste de l’édifice. Avec ses stucs, elle est baroque et détone.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Il en va de même de cette chapelle latérale, mais cela choque moins, parce que du bas-côté on n’a pas une vue générale de la basilique, opposant les styles.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Entre les arcs des colonnes, des médaillons représentent des saints. Pour en montrer quelques-uns, je choisis d’abord saint Agapit dont il est dit qu’il est fêté le 16 mars. Avec ses habits sacerdotaux, ce n’est certes pas le jeune saint Agapit de Palestrina supplicié en 274, que j’évoque dans mes articles Le mont Celio à Rome (27 février 2010) et Palestrina (28 février 2010). Il y a un autre saint Agapit, pape en 535-536, et quoique ces médaillons soient visiblement postérieurs de bien des siècles à la construction de l’église il semble logique de considérer que c’est lui que l’on voit ici puisque son pontificat se situe dans le siècle de la construction de l’église. Il y a encore un autre saint Agapit, évêque en Phrygie au quatrième siècle, dont je ne m’expliquerais pas la présence ici. De même pour un saint Agapit mort en 1584, moine russe de Vologda. Mais ces quatre saints sont fêtés, d’après ce que j’ai trouvé, respectivement le 18 août, le 22 avril, le 18 février et le 21 mai. Aucun d’entre eux le 16 mars…

 

Le second médaillon représente saint Martin de Tours, ce qui est logique puisqu’il a été patron de la basilique pendant plusieurs siècles. Et là, pas de problème, il est bien fêté le 11 novembre, comme indique sur le médaillon.

 

Le troisième représente sainte Claire d’Assise, morte en 1253, ce qui suffirait, si ce n’était pas évident, à prouver que ces fresques ne sont pas d’origine. Elle est représentée en religieuse, il n’y a donc pas de doute, c’est bien sainte Claire d’Assise, la disciple de saint François, mais sa fête est le 11 août, alors qu’ici elle est indiquée le 12 du même mois. J’avoue ignorer si la date a été déplacée au cours des siècles, mais je sais que cela est possible car dans ma jeunesse on fêtait deux proches de ma famille, Monique le 4 mai et Dominique le 4 août, alors qu’aujourd’hui ces fêtes ont été déplacées au 27 août et au 8 août.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Tout à l’heure, sur ma photo représentant le plafond et le haut des murs d’un bas-côté, on a pu constater que tout en haut, juste sous le plafond –c’est à douze mètres de haut– il y avait une ligne de petites scènes en mosaïque. Il s’agit, d’un côté, de scènes de la vie du Christ tirées des Évangiles, de l’autre côté elles représentent la Passion de Jésus. Je ne peux toutes les montrer, j’en ai choisi quelques-unes. Ci-dessus, la pêche miraculeuse, la guérison du paralytique, la rencontre de Jésus avec la Samaritaine devant le puits et la résurrection de Lazare qui se dresse tout entouré de bandelettes.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Difficile de me limiter. Je ne résiste pas à l’envie de publier ici cinq photos des mosaïques de la Passion. On reconnaît, bien sûr, la Cène du Jeudi Saint, Jésus avec les apôtres au Jardin des Oliviers, puis au matin c’est le baiser de Judas qui désigne ainsi qui est Jésus. Ensuite Jésus va être jugé et Pilate se lave les mains. Je termine ma sélection avec le dimanche de Pâques: les Saintes Femmes constatent que le sépulcre est vide, en présence de l’ange. J’ai lu quelque part que l’on peut supposer deux artistes différents, l’un pour la vie de Jésus, l’autre pour sa Passion. Cette idée repose sur deux éléments, d’une part le visage serein de Jésus dans la première partie, les visages sévères et tendus de l’autre côté. Je ne suis pas sûr que l’argument soit probant, parce que dans le premier cas Jésus enseigne, guérit, ressuscite, dans le second cas il souffre, il va à la mort, et les personnages qui le jugent et le condamnent sont cruels. Autre argument, du premier côté il y a un total de 47 personnages, du second côté il y en a 99, soit plus du double. Je ne les ai pas comptés moi-même, mais ce déséquilibre est évident dès le premier coup d’œil. À mes yeux, cet argument a plus de poids. Néanmoins, là encore il y a une différence de sujet. Guérir ou ressusciter une personne suppose un tête à tête, même si je dois reconnaître que la pêche miraculeuse pourrait mettre en scène plusieurs disciples. En revanche, le Dernier Repas, le Jardin des Oliviers, sont des épisodes qui supposent la présence des douze apôtres, puis l’arrestation, le jugement, la Passion nécessitent l’intervention des soldats, les prêtres qui réclament la mort de Jésus, le peuple qui va demander la libération de Barabbas. Cela dit, je ne suis pas spécialiste et il y a peut-être d’autres indices dont je n’ai pas connaissance.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

On a pu constater sur la photo du haut du bas-côté que chacune de ces scènes était séparée de la suivante par deux colombes, qui rappellent celles que l’on a vues au mausolée de Galla Placidia.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

On a pu constater aussi qu’au niveau en-dessous, entre les fenêtres, on pouvait voir des hommes en toge blanche. Qui ils sont, les spécialistes ne peuvent le dire avec certitude, mais l’opinion générale penche vers les prophètes qui sont les auteurs de l’Ancien Testament, comme le suggèrent les manuscrits qu’ils tiennent en main, quoique certains pensent qu’il s’agit de saints… sans pouvoir dire lesquels, car ils n’ont pas d’attributs caractéristiques. J’ai lu quelque part que l’Église catholique tenait beaucoup à la représentation des douze apôtres, et qu’on les verrait sûrement représentés ici dans une autre église mais que, parce que ces mosaïques datent des premiers temps de cette basilique, lorsqu’elle était encore de culte arien, il y avait sans doute là une volonté de se démarquer du culte romain.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Dans la grande nef, au-dessus de la ligne de colonnes, on est frappé par les deux lignes de procession de saints, des femmes à gauche et des hommes à droite. Les femmes sont des vierges et martyres, les hommes sont également des martyrs de leur foi. Mais ces mosaïques ont été profondément modifiées. Après 461, Agnellus, archevêque de Ravenne (556-569) jugea inconvenante la décoration de la basilique, et sans réellement tout remplacer il a fait effacer et redessiner bien des choses, beaucoup plus que de petits détails. Nous allons voir pourquoi.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Les processions partent du bas de l’église et se dirigent vers le chœur. À gauche, les vierges partent du port et de la ville de Classe. Nul doute sur l’identification, non seulement parce que l’on voit trois gros bateaux, une église à narthex, etc., mais surtout parce qu’une inscription, à droite, dit clairement CIVI[tas] CLASSIS, Ville de Classe. Cela, Agnellus l’a conservé. Mais, quoique l’on n’ait pas de texte décrivant la procession, il est presque assuré que les personnages étaient l’évêque arien de Classe, foyer du christianisme primitif de la région, et sa suite de prêtres. Pas question de laisser cette représentation de l’hérétique. Agnellus a fait mettre au sol toute la procession arienne.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Voilà donc comment, après 561, Agnellus a fait créer de toutes pièces cette procession de jeunes filles qui ont subi le martyre et en portent la couronne dans les mains. Afin d’aider à les identifier, leur nom est inscrit au-dessus de leur tête. Mais ce n’est pas écrit bien gros, c’est situé très haut, cela se lit plus aisément sur la photo prise au téléobjectif que sur le mur. Par exemple, je montre en gros plan sainte Eugénie.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Faut-il interpréter cette image comme une indignité des femmes de s’approcher de la divinité? Les vierges et martyres, portant leurs couronnes en main, font offrir leurs présents par les Rois Mages. Le premier, à droite, est Gaspard, suivi de Melchior et de Balthasar. Puis viennent les saintes, Euphémie en tête, puis Pélagie.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Et pourtant c’est vers une femme, la Sainte Vierge, qu’elles se dirigent. Certes elle porte l’Enfant Jésus sur ses genoux, mais précisément il est enfant, sa place à cet âge est avec les femmes. Peut-être au contraire faut-il supposer que seule la procession des gens d’Église ariens a été supprimée par Agnellus, et que ces Mages sont comme les premiers des dignitaires de l’Église, bien à leur place en tête de la procession Pour revenir à la représentation de Jésus, on peut noter que l’imagerie catholique orthodoxe de l’époque le représente habituellement en Christ Pantocrator, c’est-à-dire Tout Puissant. Il est dans sa gloire, il trône, il est vraiment Dieu. Or cette image, en le montrant enfant, le place dans sa nature humaine, venu au monde comme un bébé sans force ni pouvoir. Or précisément l’arianisme refuse à Jésus sa nature divine. Cette partie de la mosaïque n’a donc pas été retouchée.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

De l’autre côté, la procession sort d’un grand bâtiment sur le fronton duquel on lit PALATIUM, Palais. Il s’agit donc du palais royal de Théodoric. Et, bien entendu, la procession qui en sortait était composée du roi suivi de son entourage, famille et cour. Là encore, Agnellus a fait détruite toute la mosaïque de la procession, et n’a gardé que le palais. Mais à l’intérieur même du palais, il y avait des personnages. Ils ont été effacés avec des tesselles d’une couleur légèrement différente de celle du fond, ce qui fait comme des ombres là où il y avait des têtes. Certains personnages appuyaient leur main à une colonne, et les artistes employés par Agnellus ont négligé d’effacer ces mains. On voit très nettement ces détails sur la seconde de mes photos ci-dessus.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

En parallèle des vierges qui ont remplacé les prêtres, je montre ci-dessus les martyrs qui ont remplacé Théodoric et son entourage. En gros plan, j’ai ici choisi saint Apollinaire, puisqu’il est le patron de cette basilique. Devant lui, saint Félix.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Et puis en tête, nous trouvons saint Martin, le nouveau patron de la basilique reconvertie, et il est suivi de saint Clément, saint Sixte, saint Laurent, saint Hippolyte.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Tous ces saints s’avancent, avec en main la couronne du martyre, vers le Christ entouré de ses anges. Dans sa majesté, ce Christ semble contredire ce que je disais tout à l’heure sur la représentation arienne de Jésus. Mais d’une part, on peut imaginer –ce que, en fait, je ne crois pas– que cette partie de la mosaïque ait été refaite; d’autre part, si la divinité à l’égal du Père est refusée à Jésus, il n’en est pas moins le Verbe, la Parole de Dieu représentant Dieu Lui-même, comme l’ambassadeur de France en Italie représente la France sans être lui-même la France.

Ravenne 09 : Sant'Apollinare Nuovo. Jeudi 9 mai 2013

Après avoir admiré ces merveilleuses mosaïques, et avant de quitter cette basilique de Sant’Apollinare Nuovo, nous nous devons de saluer respectueusement l’empereur Justinien.

 

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Published by Thierry Jamard
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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Aujourd’hui, en face de ce pré où un artiste a placé ces sympathiques bovidés presque vivants, nous allons visiter une autre église classée par l’UNESCO, ornée de magnifiques mosaïques, la basilique Sant’Apollinare in Classe, autrement dit “Saint-Apollinaire à Classe”. La ville de Classe, une banlieue de Ravenne située à huit kilomètres, est l’ancien port de la ville créé par Jules César, ce que rappelle cette statue sur la base de laquelle on lit “César Auguste, empereur, fondateur du port de Classe”. Et en arrière-plan, on peut admirer le campanile du dixième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

L’église que nous avons vue dans mon précédent article, la basilique San Vitale, a été initiée par Ecclesius, évêque de Ravenne de 522 à 532. Son successeur, Ursicin (532-536), veut lui aussi construire une grande église et il en charge Julianus Argentarius, “Julien le Banquier”, celui-là même que nous avons vu à San Vitale. L’église sera inaugurée le 9 mai 549 par l’archevêque Maximien (546-556), qui vient d’inaugurer un ou deux ans auparavant San Vitale. Notons au passage qu’avec le retour de Ravenne aux Byzantins, l’évêché est devenu un archevêché lors de la nomination de Maximien au siège épiscopal. En voyant cette façade, on devine qu’elle est celle d’un narthex qui précède l’église.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Pénétrons dans le narthex. Aux murs, plusieurs plaques. Sur ma photo ci-dessus, le texte en latin évoque une restauration effectuée par les moines Camaldules pour remédier aux ravages causés par la prise par les Sarrasins, la profanation par les Barbares, les déprédations lors des incursions des ennemis, les dommages des guerres, les phénomènes météorologiques, mais néglige de préciser –ce qui pourtant serait essentiel– la date de cette restauration. L’ordre des Camaldules? Romuald, un jeune aristocrate de Ravenne né vers 950, a vingt ans quand sous ses yeux son père et son oncle se battent en duel, et son père tue son oncle. Il décide alors, en menant une vie ascétique et en se faisant moine bénédictin à Sant’Apollinare in Classe, de racheter aux yeux de Dieu le crime de son père –qui lui-même se fait moine–. Trois ans après, il va vivre en ermite près de Venise. Amené, en 978, à accompagner le doge de Venise en France, il décide de vivre sa vie d’ermite près de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel-de-Cuxa, près du Canigou dans les Pyrénées. Mais voilà que son père, trop sensible aux attraits du monde, envisage de revenir à la vie laïque. Apprenant cela, Romuald veut repartir pour l’Italie, et échappe de peu à la mort: les habitants du cru, le considérant comme saint, veulent l’assassiner pour conserver ses ossements comme reliques! Informé de ce projet, il joue les fous. Ah bon? Il est fou? Alors il n’est pas saint, il peut bien s’en aller. Dès lors, Romuald va parcourir l’Europe pour œuvrer à la réforme de monastères en Italie, en France, en Hongrie, en Pologne et, en 1012, sur un domaine qui lui est offert par un aristocrate du lieu à Camaldoli, en Toscane, il va fonder un monastère bénédictin dont la règle, adaptée, permet de vivre en ermite tout en partageant les offices et le travail. En fait, des moines bénédictins ermites. Voilà ce que sont les Camaldules de saint Romuald, qui est mort en 1027 et a été canonisé en 1595.

 

Comme les Camaldules n’ont pas complètement disparu à ce jour, même si à partir du dix-huitième siècle ils sont devenus très peu nombreux, j’aurai bien du mal à situer cette restauration de l’église dans le temps, entre le onzième siècle et, vu l’âge de la plaque, disons le seizième ou le dix-septième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Regardons cette autre plaque. Celle-ci, également en latin, rappelle le passage du pape Pie VII en route vers Rome lors de son retour de captivité en France. Il a passé, est-il dit, trois jours à Ravenne. La plaque donne la date, XIII Kal. Maias MDCCCXIV, le treizième jour des calendes de mai 1814. Pour qui n’est pas accoutumé aux dates en latin et voudrait s’exercer au calcul, les calendes sont le premier jour du mois, et la date se calcule et remontant dans le temps. On doit donc compter treize jours avant le premier mai, mais en comptant à la fois le point de départ et le point d’arrivée. Quand, dans le credo des Chrétiens, il est dit que Jésus “est ressuscité le troisième jour”, alors qu’il est mort le vendredi à quinze heures et ressuscité le dimanche matin, cela ne fait que deux jours, sauf si l’on compte selon la méthode romaine à la fois le vendredi et le dimanche. Je compte donc douze jours avant le premier mai, ou treize en incluant cette date, je tombe sur le 19 avril. Quant à l’année, M=1000, D=500, C=100, donc MDCCC=1800. X=10, V=5, et le I=1 est à soustraire parce que placé avant un chiffre plus grand, soit 10+5–1=14. Soit 1814.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Passons le narthex, et entrons dans l’église. Une traditionnelle basilique à trois nefs, dont la nef centrale est deux fois plus large que les bas-côtés. Mais surtout, dès le premier coup d’œil, on est frappé par la décoration de mosaïques. N’est-on pas, en effet, à Ravenne? Détail curieux dont je n’ai pas l’explication, seule la moitié de la longueur de la nef est pourvue de sièges, ce qui pourrait se justifier pour laisser de la place aux groupes de touristes, mais un petit autel est placé là, derrière les sièges, face à l’espace où les fidèles restent debout…

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Les colonnes qui soutiennent la voûte sont surmontées de chapiteaux très élégants et originaux. Leur sculpture, qui se retrouve dans quelques églises d’Istanbul et de Grèce est appelée “à feuilles d’acanthe gonflées par le vent”. Le marbre vient d’ateliers de Proconnèse, l’île de Marmara dans la mer du même nom.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Je garde pour la fin le plus beau, le plus intéressant: les mosaïques. Faisons d’abord un petit tour dans l’église, avec ses bas-côtés. Comme on le voit, les gens jettent des pièces de monnaie sur le sol de mosaïque du bas-côté nord (gauche), j’en ignore la raison. Mais ce bas-côté, son autel, ses colonnes, son sol, sont très esthétiques.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Dans les deux bas-côtés, sont alignés le long du mur des sarcophages de marbre grec où ont reposé des évêques qui ont occupé la chaire épiscopale de Ravenne du cinquième au huitième siècle. Souvent, on y retrouve classiquement les agneaux, les paons, et bien sûr des croix.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Au-dessus de celui-ci, au mur, est fixée une pierre tombale de la première moitié du sixième siècle dont le texte –en latin– dit “À cet endroit se trouvait le cercueil de saint Apollinaire, avant qu'il ne fût transporté en la basilique par l'évêque Maximilien”. Quant au sarcophage, il y est inscrit : “Hic tumulus clausum servat corpus Gratiosi S[an]c[t]issimi ac ter beatissimi episcopi”, soit “Cette tombe conserve enfermé le corps de Gratiosus, évêque très saint et trois fois bienheureux”. Voici ce que j’ai lu quelque part sur cet évêque qui avait reçu Charlemagne. Charlemagne a fait campagne contre les Lombards en 773-774, notamment avec le siège de Pavie; et Ravenne, qui avait été prise par les Lombards en 752 et dès 754 reprise par Pépin le Bref qui l’avait alors donnée au pape de Rome, était tombée fortement sous l’emprise des Carolingiens en 774. Dans sa description des évêques de la ville, Agnellus de Ravenne, né vers 805 et mort après 846, raconte qu’un jour que Charlemagne visitait la ville et dînait avec l’archevêque Gratiosus, celui-ci, au milieu du repas, s’adressa au futur empereur en le nommant “Père, ô roi mon seigneur, père…” Intrigué, Charlemagne l’interrompit alors et lui demanda pourquoi un prêtre l’appelait “Père”. Gratiosus répliqua que c’était un terme de respect, et qu’il n’y avait là rien d’insultant. Convaincu, Charlemagne lui appliqua les paroles de Jésus à Nathanaël: “Voici en vérité un Israélite dans lequel il n'y a pas de fraude”. Peu après, lorsque Charlemagne a pris le plein contrôle de la Lombardie, des signes effrayants sont apparus: on a vu, dans le ciel du soir, des hommes montés sur des chevaux qui se battaient les uns contre les autres, après quoi est survenu un tremblement de terre. Prétendant que si des païens comme Nabuchodonosor, Virgile ou la Sibylle pouvaient prophétiser, un chrétien pouvait bien lui aussi entendre la voix intérieure de la prophétie, il prédit alors des guerres, des invasions, des déprédations dans les églises, des famines, des épidémies, des inondations, l’empire des Romains connaîtrait la désolation et bien des rois s’assiéraient sur le trône impérial, des hommes d’Église voleraient l’Église, des Chrétiens tueraient des Chrétiens, les Sarrasins dévasteraient la terre, des rois avides supprimeraient leurs sujets et, s’asseyant sur le trône impérial, détruiraient l’empire des Romains et des Francs. Or Gratiosus est mort en 788 et il se trouve qu’après la mort de Louis le Pieux en 840, ses trois fils sont entrés en guerre les uns contre les autres, que pour acheter Lothaire l’archevêque Georges a volé les anciens trésors de Ravenne. Ces événements qui semblaient confirmer les sinistres prédictions de Gratiosus ont fortement impressionné Agnellus de Ravenne, ce qui me permet ici de plaquer quelques anecdotes sur le personnage qu’a renfermé ce sarcophage, trouvées notamment dans The Politics of Dreaming in the Carolingian Empire, par Paul Edward Dutton (U of Nebraska Press, 1994).

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Ce sarcophage dit “des douze apôtres” est particulièrement intéressant. On y voit le Christ trônant comme un empereur byzantin, et saint Paul recevant de ses mains le rouleau de parchemin de la Loi. On le sait, par respect pour l’empereur, on se couvrait les mains d’un linge pour recevoir quelque chose de lui ou pour lui remettre quelque chose, et ici Paul a les mains couvertes. De l’autre côté du Christ, saint Pierre, également les mains couvertes, s’approche en apportant la clé du Paradis. Il porte la croix sur laquelle il sera crucifié la tête en bas. La croix étant le supplice réservé aux esclaves ou aux ennemis vaincus, saint Paul, citoyen romain, sera décapité. Aux deux extrémités du panneau, des hommes que je suppose être des anges quoiqu’ils soient représentés sans ailes –à moins que ce ne soient d’autres apôtres–, apportent aux deux saints apôtres la couronne du martyre. On le voit, eux aussi ont les mains couvertes, ce qui signifie qu’ils remettront ces couronnes à Jésus qui les attribuera lui-même aux martyrs.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

La plaque, derrière le sarcophage de Gratiosus, m’a permis de montrer qu’aux murs il y avait aussi des plaques intéressantes. Ces deux-ci représentent une Annonciation qu’en l’absence de toute indication je dois m’avouer incapable de dater. Ne pas la montrer, pour cacher mon ignorance? Ah non, elle est trop belle!

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

En haut des colonnes, au-dessus des chapiteaux entre les arches, on peut voir ces décorations. Je suppose qu’il convient d’y voir la Trinité. Cette main qui brandit des flèches sur ma première photo, je pense qu’elle représente Dieu le Père. Puis Jésus sur la seconde avec les poissons car non seulement le nom grec du poisson est composé des initiales des mots “Jésus Christ, fils de Dieu, Sauveur”, mais surtout parce que les poissons sont deux, et attachés à l’ancre d’une barque, ce doit être une allusion à la pêche miraculeuse du lac de Génésareth (évangile de saint Luc, V, 1-11) où Jésus dit à Simon “désormais tu seras pêcheur d’hommes”. Et enfin la colombe de ma troisième photo est le Saint-Esprit, et après la colère du Dieu vengeur de l’Ancien Testament, après l’apport du Nouveau Testament avec le Christ, vient la paix, rameau d’olivier dans le bec de la colombe.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Au-dessus des arcs supportés par les colonnes, tout autour de la nef, des médaillons représentent les évêques de Ravenne. Je ne les montrerai pas tous, ils sont bien trop nombreux. Seulement quelques-uns qui me paraissent plus particuliers. Comme, ici, saint Aderit, successeur de saint Apollinaire et second évêque de Ravenne. Je lis dans trois calendriers catholiques et dans un calendrier orthodoxe qu’il a vécu au troisième siècle. Par ailleurs, je vois que saint Apollinaire, premier évêque de Ravenne, avait été envoyé par saint Pierre en personne, dont il était un disciple, pour évangéliser cette ville où il parvint à convertir et baptiser le tribun et sa femme. Et il est dit qu’il a vécu au deuxième siècle et que cette évangélisation a eu lieu vers l’an 200. Le hic, dans cette histoire, c’est que saint Pierre est mort en 64. Si, à l’époque, son disciple Apollinaire était extrêmement jeune, 18 ans par exemple, cela lui fait quand même cent cinquante-quatre ans en 200, à l’aube du troisième siècle où, de façon très vraisemblable, Aderit a été évêque car ma connaissance on n’a pas retrouvé dans la ville ou ses alentours de sépultures chrétiennes antérieures au troisième siècle. Il faut donc tirer très-très fort sur l’élastique pour l’allonger assez sur la vie de saint Apollinaire entre saint Pierre et saint Aderit. Signalons toutefois que la liste des évêques de Ravenne sur Wikipédia, qui ne cite pas ses sources, fait mourir saint Apollinaire vers l’an 75 (suivi d’un point d’interrogation), ne donne aucune date pour saint Aderit, mais fait mourir son successeur, Éleuchadius, en l’an 112. Ici, la chronologie est tout à fait vraisemblable à partir de saint Pierre.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Celui-ci, c’est saint Probe, le septième évêque de Ravenne. Le médaillon dit qu’il a occupé le siège épiscopal de Ravenne pendant trente-trois ans et qu’il est mort en 174. Cette date également cadre avec la chronologie donnée par Wikipédia, même si elle lui fait assumer ces fonctions en 141, ce qui ne laisse que 29 ans depuis 112 pour caser trois évêques, Marcian, Calocerus et Proculus. Mais où, alors, les calendriers catholiques et orthodoxes ont-ils pêché leurs dates?

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Et maintenant, saint Ursus, le dix-septième évêque de Ravenne. Le médaillon lui attribue un épiscopat de dix-neuf ans et le fait mourir en 396. Il est intéressant de voir que l’artiste s’est appliqué à individualiser les visages, ce dernier étant très différent des deux précédents.

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Nous arrivons ici à quelqu’un que nous connaissons bien, saint Ecclesius, le vingt-septième évêque de Ravenne, celui qui a initié la construction de la basilique de San Vitale. Le médaillon nous dit que son épiscopat a duré treize ans et qu’il est mort en 534. Mais plus haut, au début du présent article, me fondant sur ce que dit Wikipédia, je le disais mort en 532 après avoir assumé en 522, soit dix ans…

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Sur le médaillon, je lis “Dominicus a fait le ciborium de cette basilique. Il a siégé 9 ans. Il est mort en l’an 899”. Ce Dominique Ublatella est le cinquante-cinquième évêque de Ravenne.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Venons-en enfin aux célèbres mosaïques de la basilique. D’abord l’arc triomphal, que l’on ne sait trop comment dater, entre le septième et le neuvième siècle. De part et d’autre d’un Christ bénissant représenté dans un médaillon, on reconnaît les quatre évangélistes sous leur forme symbolique ailée, l’aigle de saint Jean, l’homme de saint Matthieu, le lion de saint Marc et le taureau de saint Luc.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

En regardant la photo générale du chœur que j’ai publiée au début de cet article, on voit que l’arc triomphal repose sur des piliers décorés dans leur partie supérieure de deux personnages en pied, dans le registre inférieur de deux bustes. Les personnages en pied sont les archanges Michel et Gabriel, dont le style typique ne laisse aucun doute sur leur datation, ils remontent au sixième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

En revanche, les bustes que l’on trouve plus bas sont beaucoup plus récents, soit qu’ils aient remplacé d’anciennes mosaïques endommagées, soit que l’on ait trouvé trop nue cette partie du pilier. Ils ne peuvent être antérieurs au douzième siècle. Ce sont saint Matthieu (son nom est indiqué) et probablement saint Luc (qui, lui, n’est pas nommé).

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Et maintenant le chœur avec son admirable abside. Ma photo du début permet de voir des personnages entre les fenêtres. Ce sont quatre évêques de Ravenne que je n’ai pas de mal à identifier, car leurs noms sont inscrits autour de leurs têtes. La notice affichée devant l’église dit que ce sont les quatre premiers évêques de Ravenne, ce qui est complètement faux puisqu’ils sont (ma photo ci-dessus) saint Sévère (vers 308-vers 348, douzième évêque), Ursus (mort vers 396, dix-septième), Ecclesius (dont je retiens les dates 522-532 suite à la discussion ci-dessus, vingt-septième) et Ursicin (successeur d’Ecclesius, disons 533-536). Leur représentation peut être contemporaine de la grande mosaïque au-dessus d’eux, au sixième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Dans le chœur, sous la demi-coupole de l’abside, juste après les piliers de l’arc triomphal, il y a une mosaïque de chaque côté. Au sujet de celle de ma photo ci-dessus, j’ai trouvé sur Internet –des sites touristiques professionnels, pas des blogs de touristes pressés– les commentaires les plus extravagants. Par exemple, que c’est une copie de celle qui représente Justinien à San Vitale. Il suffit de se rapporter à mon précédent article et de comparer les photos pour voir que ce n’est nullement une copie. Un autre site dit qu’on voit ici l’empereur Justinien et l’impératrice Théodora. Moi, je ne vois pas de femme ici, et les noms inscrits dans la mosaïque n’ont rien à voir avec Justinien.

 

Ce que je vois, c’est l’inscription AR/CO/PUS que je crois devoir interpréter comme “archiepiscopus”, c’est-à-dire archevêque. L’homme ainsi désigné est d’ailleurs tonsuré, ainsi que son voisin qui, mains couvertes, reçoit le parchemin roulé octroyant des privilèges (“privilegia”), remis par cet homme non tonsuré et aux mains découvertes qui, par conséquent, ne peut être que l’empereur. Or l’histoire nous apprend que c’est l’évêque Reparatus (futur archevêque de Ravenne de 671 à 677) qui, au nom de l’archevêque Maurus (644-671), a reçu les privilèges accordés à Ravenne. Au-dessus de la tête de l’empereur, je lis “CONSTANTINVS MAIOR IMPERATOR”, Constantin l’Aîné, empereur. Le premier Constantin qui soit postérieur à la construction de l’église est Constantin IV Pogonate (668-685). Jusqu’à présent, pas de problèmes. Les difficultés arrivent avec la ligne suivante: “HERACLII ET TIBERII IMPERATOR”. Constantin a deux frères, Héraclius et Tibère. C’est à l’évidence d’eux qu’il s’agit. Mais dans la mosaïque, les deux noms Héraclius et Tiberius sont au génitif, qui marque le complément de nom, et que l’on utilise aussi dans le sens de “fils de”; par ailleurs le mot IMPERATOR étant au singulier, et au nominatif (cas du sujet), il ne peut pas se rapporter à ces deux noms. Il faudrait alors comprendre “Empereur d’Héraclius et de Tibère”.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

De l’autre côté du chœur, cette mosaïque ne pose pas de problème d’interprétation, elle est claire: Au centre, sous la main de Dieu, on reconnaîtrait le sacrifice de Melchisédech, même si le nom n’était pas inscrit au-dessus de sa tête. Ce qui nous conduit à voir une représentation des sacrifices évoqués dans la Bible, celui d’un agneau, à gauche, par Abel, tandis qu’à droite c’est celui, par Abraham, de son fils Isaac. Ces deux mosaïques, puisque Constantin IV est représenté sur l’une d’elles et que Reparatus a la charge épiscopale de Ravenne et Classe, sont soit contemporaines de ce règne, soit postérieures, elles remontent donc au dernier tiers du septième siècle, ce qui veut dire qu’elles sont postérieures de plus d’un siècle à la mosaïque de l’abside à laquelle je viens –enfin– maintenant.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Sur la demi-coupole de l’abside, cette merveilleuse mosaïque dont j’ai lu qu’elle était la plus grande d’Italie, a été réalisée dès la fin de la construction du gros œuvre de la basilique, soit au milieu du sixième siècle. Je dois reconnaître que sur ma photo de cette abside, on distingue très mal, tout au sommet, la main de Dieu qui montre la grande croix qui brille dans son médaillon bleu, avec au centre, tout aussi peu visible sur ma photo, le visage du Christ. En haut, de part et d’autre de la croix, on distingue deux silhouettes vêtues de blanc. Ce sont le prophète Élie et Moïse. Si, entre eux, le Christ apparaît sous la forme de la croix, on comprend qu’il s’agit de la scène de la Transfiguration, où Jésus est apparu entre eux, rayonnant sous sa forme divine, à trois de ses apôtres, Pierre, Jacques et Jean, et c’est ce qui explique le sens de ces trois brebis, qui les représentent. En ces premiers siècles du christianisme, la croix n’était pas tant montrée comme souvenir de la passion et de la mort du Christ, mais plutôt comme symbole de sa résurrection. La croix est sur fond bleu parsemé de quatre-vingt-dix-neuf étoiles, Moïse et Élie sur fond doré. La référence est claire à l’évangile de saint Matthieu, XVIII, 12-14: “Si un homme possède cent brebis et que l’une d’entre elles s’égare, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée? Et, s’il arrive à la retrouver, amen, je vous le dis: il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits soit perdu”. On note que les brebis figurant les apôtres sont en-dessous de ce fond doré, sur le fond de verdure du registre inférieur.

 

La mosaïque, en effet, est fractionnée en deux zones séparées par une large bande où émergent les cimes de grands arbres. Il convient d’y voir des pins stylisés. En effet, la pinède de Classe est fameuse depuis l’Antiquité. Elle occupe à ce jour une surface de neuf cents hectares. Bien après sa représentation dans cette mosaïque, on la retrouve dans la littérature sous la plume de nombre de grands auteurs. Par exemple Dante dans le Purgatoire, XXVIII (“La divine forêt épaisse et vive”):

Vago già di cercar dentro e dintorno

La divina foresta spessa e viva,

Ch’agli occhi temperava il nuovo giorno

Dante, Purgatoire, XXVIII 1-3

 

Et puis c’est Boccace dans le Decameron qui l’évoque (“À Ravenne... entré d’un demi-mille dans la pinède”): In Ravenna, antichissima città di Romagna, furon già assai nobili e ricchi uomini, tra' quali un giovane chiamato Nastagio degli Onesti […] Esso bene un mezzo miglio per la pigneta entrato, […] vide venire per un boschetto assai folto d'albuscelli e di pruni, correndo verso il luogo dove egli era, una bellissima giovane ignuda, scapigliata e tutta graffiata dalle frasche e dà pruni.

 

Au dix-septième siècle, John Dryden, Theodore and Honoria (“dans un vaste bosquet de pins”): Of all the Cities in Romanian Lands,

The chief, and most renown’d Ravenna stands [...]

Alone he walk’d, to please his pensive Mind,

And sought the deepest Solitude to find:

’Twas in a Grove of spreading Pines he stray’d,

The Winds, within the quiv’ring Branches plaid,

And Dancing-Trees a mournful Musick made.

 

Ou encore Byron, Journal, January 4th, 1821 (“Même pas pu aller à cheval dans la forêt”): This morning I got me up late, as usual – weather bad – bad as England – worse. The snow of last week melting to the sirocco of to-day, so that there were two d—d things at once. Could not even get to ride on horseback in the forest.

 

Entre ces arbres et d’autres plus petits s’étend un tapis de verdure, de fleurettes, d’oiseaux, comme au Paradis Terrestre, et au milieu saint Apollinaire bras écartés en position d’orant. Les abeilles dorées qui constellent sa chasuble sont symbole de l’éloquence. Tout en bas, convergeant vers lui dans un rideau de fleurs plus grandes, douze agneaux comme les douze apôtres, figurant le peuple des fidèles se regroupant autour de leur évêque qui a évangélisé la ville et en est le saint patron. Si les apôtres sont douze, si c’est ce nombre qui représente l’ensemble du peuple de Dieu à Ravenne, c’est parce que ce nombre symbolise la complétude, la finitude, la totalité, l’unité. C’est ainsi, également, qu’on dénombre les douze tribus d’Israël.

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Published by Thierry Jamard
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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Aujourd’hui, nous allons visiter l’église San Vitale. Vital et Valérie sont un couple originaire de Milan qui a vécu au premier siècle de notre ère, à l’époque où règne Néron (54-68). Précisons cependant que si l’hagiographie, se basant notamment sur la Légende Dorée de Jacques de Voragine, les situe presque toujours au premier siècle, j’ai trouvé un site italien (www.santiebeati.it, ce qui signifie “Saints et bienheureux”) qui les place au troisième siècle. Ils ont deux fils, les jumeaux Gervais et Protais qui, après la mort de leurs parents à Ravenne, retourneront à Milan où ils seront martyrisés, l’un fouetté à mort, l’autre bastonné puis décapité. Accompagné de Valérie, Vital qui était un officier avait dû suivre le juge Paulin de Milan à Ravenne. Après avoir redonné courage à un médecin chrétien qui, torturé et que l’on menait à la décapitation, était sur le point de sacrifier aux dieux païens, Vital refusa de continuer à suivre Paulin. Cela le désignait clairement comme chrétien, aussi Paulin le fit-il attacher à un chevalet, instrument de torture qui écartèle. Et comme Vital ne faiblissait pas, Paulin le fit enterrer vif, couché sur le dos, au fond d’une fosse profonde, creusée jusqu’à l’eau. Valérie, alors, décida de rentrer à Milan mais en chemin elle rencontra des hommes qui venaient de sacrifier des animaux aux dieux païens, et voulurent lui faire manger de cette viande du sacrifice, ce qu’elle refusa: “Je suis chrétienne, il ne m’est pas permis de manger de vos sacrifices”. Elle fut alors sauvagement battue, si violemment que, transportée à Milan, elle y mourut trois jours plus tard. Famille de martyrs… Si saint Vital est ici représenté à cheval, c’est en sa qualité de soldat.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

En 396, saint Ambroise a un rêve récurrent. Il fait creuser le sol et trouve les ossements de saint Vital. L’hagiographie veut même que le corps ne soit pas décomposé (à même dans le sable qui isole de l’air, c’est possible) et exhale une odeur agréable (là, j’ai plus de doutes!). Le temps passe, plus d’un siècle. Le pape Jean II se fait accompagner à Constantinople par des sénateurs et par cinq évêques dont celui de Ravenne, Ecclesius. À son retour de Constantinople, Ecclesius décide de construire une grande église sur l’emplacement où, cent trente ans auparavant, a été trouvé le corps. Les travaux commencent fin 526 ou début 527 et donc sous la domination des Goths. Pour la fin des travaux, on ne sait si l’année est 547 ou 548, désormais sous la domination des Byzantins, mais on sait que c’était un 17 mai, du temps de Maximien, troisième successeur d’Ecclesius.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Certes San Vitale est modestement construite en brique rouge, ses formes sont simples, et pourtant on est frappé par la masse imposante de son plan octogonal et de ses appendices. Déjà, vue de l’extérieur, l’église ne peut cacher des influences byzantines.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Mais c’est à l’intérieur qu’apparaissent la complexité de l’architecture et la richesse de la décoration, que naissent l’émotion et l’admiration. Nous allons voir un peu plus en détails les mosaïques, les fresques, les marbres.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Les sols, d’abord. Nulle part je n’ai trouvé de datation des sols de San Vitale. Concernant ceux que je montre ici, je doute qu’ils remontent à l’époque de l’édification de la basilique, mais les situer dans le temps rendrait plus intéressante la comparaison avec ceux d’autres églises. C’est à Rome, entre le douzième et le quatorzième siècles, que les Cosmates ont porté au plus haut degré de perfection la création de ces sols de marbre composés de motifs géométriques jouant sur les couleurs. Alors, antérieurs de plusieurs siècles, ceux de San Vitale? Ou postérieurs, inspirés de ceux de Rome? Par ailleurs, face à ce labyrinthe, il est difficile de ne pas penser à celui de la cathédrale de Chartres qui, selon les spécialistes, est à situer dans les vingt premières années du treizième siècle. Certes, ces deux labyrinthes sont très différents, en taille et en aspect. Dans celui-ci, nous sommes guidés par des triangles figurant des flèches directionnelles, celui de la cathédrale française se présentant comme un immense intestin. Mais quoique leur signification soit l’objet de discussions, il est probable qu’ils répondent à une même intention. Voilà pourquoi, ici encore, j’aimerais situer celui de Ravenne par rapport à celui de Chartres.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Ces oiseaux de mosaïque, en revanche, semblent dater de l’époque de la construction de l’église, et par conséquent remonter très loin, au milieu du sixième siècle. Nous sommes ici dans le voisinage immédiat du mausolée de Galla Placidia (mon article Ravenne 03), antérieur d’un siècle, où nous avons vu sur les murs des mosaïques représentant des colombes s’abreuvant dans une coupe.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Après avoir regardé à nos pieds, levons la tête vers la coupole au-dessus du chœur. Au centre, le Christ est représenté par un agneau, “l’Agneau de Dieu”, que l’on retrouve traditionnellement à travers les siècles. Il est situé dans un médaillon porté par quatre anges et, tout autour des anges, des oiseaux, des quadrupèdes sortant de feuillages, des fruits, des fleurs, jouant sur les couleurs et les formes. Une décoration foisonnante figurant le Paradis.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Partout dans cette église prédominent les décorations en mosaïques. Mais la grande coupole, elle, est décorée de fresques plus tardives, réalisées dans le dernier quart du dix-septième siècle ou au tout début du dix-huitième. Leur style choque l’œil dans ce décor d’un autre âge.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Avant d’en venir aux mosaïques des murs, attardons-nous un moment sur ces remarquables chapiteaux. En ces premiers siècles de la chrétienté où l’on abattait les temples païens pour leur substituer le nouveau culte, des marchands achetaient les pierres récupérables, parmi lesquelles bien évidemment les colonnes et les chapiteaux, et constituaient d’immenses réserves dans lesquelles les architectes venaient faire leurs emplettes. Les églises chrétiennes de ces premiers siècles et des siècles suivants sont souvent constituées de colonnes antiques surmontées de chapiteaux ioniques ou corinthiens. Ici, rien de tel. On assiste à la naissance d’un nouvel art.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

De part et d’autre de l’abside, deux grands panneaux de mosaïque représentent le couple impérial. Nous sommes loin à l’ouest de Byzance, mais ces mosaïques sont typiquement byzantines, elles représentent des personnages de face, en position figée et hiératique. Sur le panneau de gauche (photo ci-dessus), on voit l’empereur Justinien, sous le règne duquel Ravenne est revenue dans le giron de l’Empire Byzantin et l’église a été achevée. C’est évidemment après l’exécution du gros œuvre que la décoration a été réalisée, donc après 545; né en 483, Justinien a passé les soixante ans. Son visage lisse, ses cheveux noirs, sont une représentation plus formelle que réaliste. Il est revêtu de la chlamyde pourpre impériale et tient en mains une coupe en or, la patène destinée à recevoir le pain de l’eucharistie. À sa gauche –à droite pour nous– se tient l’évêque Maximien qui a achevé la construction, et encore plus à droite on trouve deux diacres vêtus de blanc, qui portent l’un un encensoir, l’autre le livre des évangiles. De l’autre côté, un groupe de soldats (en regardant bien, on compte six têtes) figure la garde de l’empereur, mais aussi symbolise l’armée qui a reconquis Ravenne et confirme le pouvoir de l’empereur. Ils se tiennent derrière un grand bouclier marqué d’un X (la lettre grecque KHI) rayé verticalement d’un RHO (comme la lettre latine P, avec ici une toute petite boucle): ce sont les deux premières lettres du mot CH-R-IST, insigne choisi par l’empereur Constantin, et qui est ici destiné à montrer que le pouvoir de l’empereur est de droit divin. Hormis ces personnages, dont l’identification ne fait pas de doute, les autres ont fait l’objet de bien des interprétations. Après avoir lu nombre d’hypothèses, je vais, sous toutes réserves, en retenir une concernant deux personnages. En retrait, au second plan, entre Justinien et Maximien, se tiendrait Julianus Argentarius (comprendre: “Julien le Banquier”), l’homme qui a financé une grande part de la construction avec un don de vingt-six mille pièces d’or, mais dont on ne sait rien d’autre. J’ai trouvé dans un livre en anglais (Fred Kleiner, Gardner’s Art through the Ages, vol.1, p.236) une équivalence à “plus de 350 livres”, soit environ 160 kilos d’or. Et à la droite de Justinien, cet homme barbu portant un insigne sur l’épaule droite serait le général Bélisaire, qui a réussi à reprendre Ravenne au Goth Vitigès qu’il a fait prisonnier. Reste un homme qui, comme celui que je prends pour Bélisaire, porte une large bande pourpre, signe qu’il est un dignitaire de l’Empire. Pour lui, je n’ai pas trouvé d’identification vraisemblable. Sa position entre le général et les soldats lui assignerait un rôle militaire… On serait tenté de trouver, dans cette mosaïque, le général Narsès, c’était un eunuque imberbe, mais qui était né aux alentours de 478 et aurait donc eu à l’époque de la mosaïque cinq ans de plus que l’empereur. Difficile de le reconnaître dans ce jeune homme.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

De l’autre côté de l’abside, à droite, le panneau de l’impératrice Théodora. Autour de sa tête, comme autour de celle de son mari, est tracé un cercle qui fait comme une auréole. Il est à noter que l’Église Orthodoxe reconnaît comme saints Justinien et Théodora, au même titre que Constantin (aucun des trois n’a été canonisé par l’Église Catholique). Drapée dans un vaste manteau pourpre dont la broderie, en bas, représente les rois mages apportant leurs présents à l’Enfant Jésus, sur la tête une couronne ornée de pierreries, elle tient dans ses mains un calice en or pour le vin de la messe, faisant pendant à la patène du pain que tient Justinien. À ses côtés, deux dignitaires reconnaissables à la bande pourpre qui orne leur vêtement, n’ont, autant que je sache, jamais été identifiés. De l’autre côté, de nombreuses femmes richement habillées l’accompagnent. On en compte sept sur la mosaïque, mais il est probable que d’autres les suivent, qui sont cachées par la draperie. Ce sont des dames de la cour, qui constituent la suite de l’impératrice. Elles, il est normal qu’elles ne soient pas identifiées individuellement car elles n’ont pas laissé de traces dans l’histoire. Peut-être les contemporains pouvaient-ils mettre des noms sur les visages, quoique ces représentations ne soient pas des portraits fidèles des personnages, comme on l’a vu avec l’âge apparent de Justinien et, peut-être pire encore, avec Narsès si c’est lui que l’on doit reconnaître entre Bélisaire et les soldats.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Sur mes photos donnant une vue générale de l’intérieur de l’église, on remarque au plafond de l’abside la mosaïque que je montre ci-dessus. Assis sur un globe bleu, le Christ est représenté tout jeune et imberbe, ce qui est très inhabituel, d’autant plus surprenant si l’on fait le rapprochement avec le Christ du baptistère des Ariens, car il s’agit de décorations qui suivent de très près la reconquête sur les Ariens: on s’attendrait plutôt à une réaction renouant avec le style du Christ du baptistère de Néon datant de 452, une petite centaine d’années plus tôt. Dans sa main gauche, Jésus tient un rouleau de parchemin sept fois scellé: c’est le “Livre des sept sceaux”, comme on appelle l’Apocalypse de saint Jean. Les anges, près du Christ, mènent deux hommes. Ici, pas de doute sur leur identification, leurs noms sont inscrits au-dessus de leurs têtes. Du côté droit, c’est l’évêque Ecclesius, qui porte dans ses mains l’église dont il a initié la construction et qu’il vient offrir au Seigneur. Du côté gauche, c’est saint Vital, et Jésus tient en main la couronne du martyre qu’il va poser sur la tête du saint patron de l’église, exécuté pour sa foi en ce lieu même. Le fond est d’or, au-dessus des personnages flottent de légers nuages bleus et roses, sous leurs pieds s’étale un tapis de fleurs avec quelques oiseaux, c’est le Paradis.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Quelques autres des somptueuses mosaïques que l’on peut admirer. Celles-là ne sont plus dans le style byzantin, figé, rigide, mais dans le style hellénistique ou romain, en mouvement. L’image n’est plus fixée sur une série de personnages, mais sur une action.

 

Dans la Bible, au chapitre 4 de la Genèse, on lit que “Abel devint berger, et Caïn cultivait la terre. Au temps fixé, Caïn présenta des produits de la terre en offrande au Seigneur. De son côté, Abel présenta les premiers-nés de son troupeau, en offrant les morceaux les meilleurs. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas”. On connaît la suite: Caïn, jaloux, tue Abel. Le côté gauche de la mosaïque ci-dessus montre Abel se préparant à sacrifier le premier-né de son troupeau qu’il présente au Seigneur. Sur le côté droit, c’est Melchisédech qui offre un sacrifice. Selon l’Épître aux Hébreux, Jésus est “prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédech”, ce Melchisédech roi de Jérusalem qui aurait été contemporain d’Abraham et qui, selon la tradition, serait le premier à avoir institué en l’honneur de Dieu le sacrifice rituel du pain et du vin, préfiguration de la Cène du Jeudi Saint. La mosaïque montre, dans ses mains et sur la table, trois pains ronds et un calice de vin.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Cette mosaïque-ci représente deux épisodes de la vie d’Abraham. Autant citer la Genèse: “Trois hommes étaient debout près de lui. Quand il les vit, il courut au-devant d'eux, depuis l'entrée de sa tente, et se prosterna en terre. Et il dit: […] Permettez qu'on apporte un peu d'eau, pour vous laver les pieds; et reposez-vous sous cet arbre. J'irai prendre un morceau de pain, pour fortifier votre cœur, après quoi vous continuerez votre route […]. Abraham alla promptement dans sa tente vers Sarah, et il dit: Vite, trois mesures de fleur de farine, pétris, et fais des gâteaux. Et Abraham courut à son troupeau, prit un veau tendre et bon, et le donna à un serviteur, qui se hâta de l'apprêter. Il prit encore de la crème et du lait, avec le veau qu'on avait apprêté, et il les mit devant eux. […] Alors ils lui dirent: Où est Sarah, ta femme? Il répondit: Elle est là, dans la tente. L'un d'entre eux dit: Je reviendrai vers toi à cette même époque; et voici, Sarah, ta femme, aura un fils. Sarah écoutait à l'entrée de la tente, qui était derrière lui. Abraham et Sarah étaient vieux, avancés en âge: et Sarah ne pouvait plus espérer avoir des enfants. Elle rit en elle-même”. On l’a compris, ces trois hommes étaient des anges envoyés pour annoncer à Abraham que Sarah allait lui donner un fils. Du côté gauche, on voit Sarah qui écoute ce que disent ces trois étrangers attablés, et Abraham qui leur apporte à manger. Selon le récit biblique, il est vrai que tous deux sont très âgés, 94 et 99 ans, mais l’artiste les montre bien “conservés” (pour utiliser cette horrible expression) grâce à je ne sais quel élixir de jouvence. Il est vrai également qu’Abraham offre généreusement l’hospitalité à ces inconnus, mais il fait préparer le repas par sa femme, le vilain macho, et par un serviteur. Pas fatigant, dans ces conditions, d’inviter à dîner.

 

Suite à ces événements, la prédiction des anges se réalise: “Sarah devint enceinte, et elle enfanta un fils à Abraham dans sa vieillesse, au temps fixé dont Dieu lui avait parlé. Abraham donna le nom d'Isaac au fils qui lui était né, que Sarah lui avait enfanté”.

 

Et puis c’est l’épisode représenté sur le côté droit de la mosaïque: “Dieu mit Abraham à l'épreuve, et lui dit: Abraham! Et il répondit: Me voici! Dieu dit: Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac; va-t'en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai. Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux serviteurs et son fils Isaac. Il fendit du bois pour l'holocauste, et partit pour aller au lieu que Dieu lui avait dit. […] Alors Isaac, parlant à Abraham, son père, dit: Mon père! Et il répondit: Me voici, mon fils! Isaac reprit: Voici le feu et le bois; mais où est l'agneau pour l'holocauste? Abraham répondit: Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l'agneau pour l'holocauste. Et ils marchèrent tous deux ensemble. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham y éleva un autel, et rangea le bois. Il lia son fils Isaac, et le mit sur l'autel, par-dessus le bois. Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour égorger son fils. Alors l'ange de l'Éternel l'appela des cieux, et dit: Abraham! Abraham! Et il répondit: Me voici! L'ange dit: N'avance pas ta main sur l'enfant, et ne lui fais rien; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique. Abraham leva les yeux, et vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes; et Abraham alla prendre le bélier, et l'offrit en holocauste à la place de son fils”. Le dessin de la mosaïque suit fidèlement le texte biblique, avec les arbres coupés à l’extrême droite, l’autel pour l’holocauste bâti avec les rondins, Isaac lié et déposé sur l’autel, Abraham armé de son grand couteau qui ressemble à une courte épée, et puis le bras de l’ange qui sort du ciel pour arrêter le bras d’Abraham prêt à sacrifier son fils, tandis que se promène par là un bélier, tout petit comme un agneau mais avec des cornes bien recourbées. La seule liberté prise par l’artiste par rapport au texte est que le bélier ne s’est pas emmêlé les cornes dans un buisson.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Il y a encore bien d’autres mosaïques merveilleuses, mais je ne peux pas tout montrer. Avant de terminer, cependant, il me faut quand même montrer d’autres détails de l’ornementation qui, purement décoratifs, ne requièrent pas de commentaires. Seulement des oh! et des ah! admiratifs.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Et encore ce sarcophage qui représente les rois mages apportant leurs présents à l’Enfant Jésus dans les bras de sa mère. Selon la tradition, ils auraient apporté de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ce qui a généralement amené les artistes à donner une forme différente au contenant de chacun des présents. Mais ici, tous les trois s’avancent avec une corbeille de même forme et de même dimension, exactement comme ils sont représentés au bas de la robe de Théodora dans la mosaïque dont j’ai parlé tout à l’heure. Aucun panonceau ne dit à qui était destiné ce sarcophage.

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Le bâtiment où nous sommes aujourd’hui n’a pas été construit pour être un monument religieux. On ne sait pas trop s’il s’agissait d’un nymphée ou de bains, mais il est d’époque romaine. Le sol de ce premier bâtiment est à trois mètres sous le niveau actuel de la chaussée (le sol sur lequel nous marchons aujourd’hui est le quatrième). C’est l’évêque Orso qui, dans le premier quart du cinquième siècle, l’a transformé en baptistère puis, après 452, l’évêque Néon l’a fait orner des superbes mosaïques que nous allons voir. Pour cela, on l’appelle Battistero Neoniano, Baptistère de Néon. Nous avons vu dans mon précédent article que Théodoric a voulu aussi un baptistère pour les Ariens, ce qui fait que parfois celui de Néon est appelé par opposition Battistero degli Ortodossi, Baptistère des Orthodoxes.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Malgré ce que je disais des origines romaines et laïques de ce bâtiment, la plaque sculptée en bas-relief qui représente un cavalier et qui, de toute évidence, est également d’époque romaine, ne pouvait être d’origine sur ce mur. En effet, ce très classique cavalier est –nous en avons vu d’innombrables en Grèce– une stèle sépulcrale. Elle a donc été récupérée quelque part dans un cimetière antique et placée là a posteriori comme décoration. Mais quand, je l’ignore. La gravure au-dessus de la porte, en revanche (“EN ESPOIR DIEU”), est bien destinée au baptistère chrétien. Mais ce ne sont ni les Byzantins, qui parlaient grec, ni les Italiens, qui parlaient… italien et dont les clercs parlaient latin, qui ont placé cette phrase en français. Le français, nul ne l’ignore, vient du latin. En latin, le complément de nom n’est pas introduit par une préposition, mais il est indiqué par sa terminaison (le génitif). Dans l’évolution lente et progressive entre le latin et le français d’aujourd’hui, la déclinaison (indication de la fonction du mot dans la phrase par la variation de sa terminaison) n’a disparu que peu à peu. “Espoir de Dieu” et non plus “espoir Dieu” ne remonte qu’au Moyen-Âge (en français moderne, nous avons conservé le nom d’Hôtel Dieu pour désigner l’hôpital ancien dans certaines villes, là où bien souvent on finissait sa vie, c’était l’hôtel de Dieu, l’hôtel tenu par Dieu qui vous recevait et vous guérissait ou vous emmenait directement auprès de lui pour l’éternité). Cela dit, mon commentaire n’est qu’une datation si vague qu’il n’en est pas une. Or, comme pour le bas-relief du cavalier, je n’en sais pas plus.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

En entrant, on se rend compte tout de suite que l’espace est plus vaste que dans le baptistère des Ariens. Par ailleurs, puisque Théodoric l’avait respecté et que dès 540 les Byzantins orthodoxes ont repris le pouvoir sur la ville, ils ont pu supprimer les mosaïques de la religion considérée comme hérétique, mais ils ont soigneusement protégé les leurs. D’ores et déjà (je vais en montrer plus de détails tout à l’heure) nous voyons la richesse de la décoration.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Puisque le baptême se fait par immersion, il faut une grande cuve baptismale. Pour faire du baptistère des Ariens une chapelle, il a été dépouillé de la sienne, mais celle des Orthodoxes a été conservée. Précisons quand même que cette cuve que nous voyons aujourd’hui n’est cependant qu’une reconstruction, à l’exception du petit ambon de marbre de ma dernière photo, qui est d’origine. Parce que bien des gens ont l’habitude de jeter une monnaie dans les fontaines, dans les puits, ici aussi l’eau est remplacée par ces garants des vœux émis. La fondation Pièces Jaunes de Bernadette Chirac pourrait y puiser de quoi financer ses projets dans les services pédiatriques des hôpitaux!

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Surplombant la cuve baptismale, la vaste coupole représente le baptême de Jésus, et tout autour on peut voir la procession des douze apôtres. Mais si, comme je le disais dans mon précédent article, les Ariens se sont très largement inspirés des Orthodoxes pour la décoration de cette coupole, ils s’en sont aussi écartés pour nombre de détails. Des détails plus significatifs que la simple inversion en miroir, la personnification du Jourdain étant ici à droite et Jean Baptiste à gauche. Jésus est également nu dans le fleuve, avec de l’eau jusqu’à hauteur du bassin, mais ici son âge le rapproche de celui de Jean Baptiste et de l’âge qu’il avait réellement à cette époque. Il porte aussi la barbe, comme c’était l’usage de son temps et dans son pays, à la différence de l’usage des Romains (les statues de l’empereur Tibère sont glabres, ce n’est qu’avec Hadrien, au deuxième siècle, que la mode va changer à Rome. Puis les monnaies de Théodoric ou d’Honorius montrent des visages glabres). Du temps de Racine, Phèdre (1677) était jouée en costumes contemporains, d’époque Louis XIV, et de nos jours elle est jouée en costumes antiques. De même pour cette barbe le baptistère des Orthodoxes a choisi le “costume antique” et le baptistère des Ariens le “costume contemporain”. Et puis la colombe du Saint-Esprit ne verse pas d’eau sur la tête de Jésus. Ici Jésus est grave et recueilli, les yeux baissés, là il nous regarde avec attention.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Dans le baptistère des Ariens, on voyait les apôtres converger vers une grande croix posée sur un gros coussin. Ici, nous sommes dans un registre situé sous celui de la procession des apôtres, le coussin est posé sur un trône, et la croix est beaucoup plus petite, mais elle est lumineuse.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Chacun des apôtres est identifié par son nom inscrit dans la mosaïque. Par exemple, sur ma première photo il est indiqué que ce sont, de gauche à droite, Jean, Philippe et Bartolomé. Les deux autres photos sont des gros plans de saint Paul et de saint Pierre qui permettent d’apprécier combien les visages sont individualisés et combien ils sont expressifs.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Beaucoup plus bas, entre les colonnes, d’autres mosaïques représentent des personnages dont les noms ne sont pas indiqués et je serais bien en peine de devoir les identifier. Et pourtant, jeunes ou mûrs, barbus ou imberbes, ils sont très différenciés.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Les diverses mosaïques de ce baptistère sont remarquables (j’en montre ici une de près pour que l’on puisse apprécier l’art avec lequel ont été disposées les tesselles), mais ce n’est pas tout, comme on peut le voir sur ce chapiteau très finement sculpté.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

De part et d’autre des fenêtres, au pied des arcs dans lesquels elles s’inscrivent, des plaques de marbre sont sculptées de bas-reliefs qui représentent, paraît-il, des prophètes, mais comme pour les personnages des mosaïques de tout à l’heure, leurs noms ne sont pas indiqués, et je ne suis pas capable de dire qui ils sont, bien qu’ils portent des attributs qui devraient, normalement, me permettre de les reconnaître…

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

On peut aussi remarquer ce grand vase de marbre décoré en bas-relief. Puisqu’il y a la grande cuve baptismale, il n’est pas destiné aux baptêmes. Par ailleurs, les bas-reliefs représentent deux hommes nus et ailés, ce qui n’est pas une image que l’on trouve dans le christianisme. Les anges ne sont jamais nus, sauf parfois les angelots, mais ces deux hommes sont des adultes. On penserait plutôt à un sujet mythologique, Dédale et Icare s’enfuyant du Labyrinthe où Minos les avait enfermés. Dans le baptistère, le panneau explicatif évoque “un vase en marbre, peut-être en usage chez les païens pour les purifications nuptiales”. Ce qui veut dire qu’il est antérieur à la transformation de l’édifice en baptistère. Mais ces purifications nuptiales, si c’est ainsi que l’on doit interpréter ce vase, ne devaient pas avoir lieu dans un nymphée, et encore moins dans des bains. Il a donc été apporté là par la suite, mais rien ne dit à quelle date.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Cette grande croix qui date du septième siècle, elle, n’a pas toujours été là. En effet c’est elle qui s’élevait à l’extérieur, au sommet de l’édifice. Il n’est pas dit quand elle en a été ôtée, mais c’est en juin 1963 qu’elle a été placée ici, à l’intérieur.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Avant de partir, je voudrais m’arrêter quelques instants devant cette plaque. Posée en 2009, elle célèbre le mille cent quarantième anniversaire de la mort de saint Cyrille, survenue le 14 février 869. Offerte par les Slovaques de la région autonome de Trnovo au saint patron de l’Europe, elle est bilingue, italien et slovaque, et rappelle que saint Cyrille et saint Méthode ont contribué à la construction de l’Europe, non seulement en diffusant le christianisme à l’est, mais en tendant à en réaliser l’union civile et culturelle. Ces mots faisant l’éloge de ces deux saints ont été prononcés par le pape Jean-Paul II ici à Ravenne le 11 mai 1986. On peut en effet imaginer que ce pape polonais qui a vécu la chute du mur de Berlin et la sortie de l’emprise communiste des pays d’Europe de l’est, dont sa patrie polonaise et cette Tchécoslovaquie qui n’allait pas tarder à se scinder en deux blocs ethniques, voyait se réaliser l’idéal de soudure entre tous les peuples d’Europe auquel ont œuvré toute leur vie les deux frères Cyrille et Méthode. Plus à l’est, hélas, les relations sont plus tendues.

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Published by Thierry Jamard
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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 23:55

Arius (256-336) est un théologien berbère. Pour les Orthodoxes (à l’époque, bien sûr, il n’y a pas séparation entre Catholiques et Orthodoxes, catholique signifiant universel, et orthodoxe signifiant juste doctrine, ce mot désigne donc les Chrétiens qui respectent le dogme traditionnel) il existe un seul Dieu en trois personnes, Jésus est de même nature que Dieu le Père, il lui est consubstantiel. Lorsque, pour venir sur terre, il s’incarne en homme, cela ne change rien à sa nature divine, il est la parole (le verbe) du Père. Pour les Ariens au contraire, seul le Père n’a pas été créé, il existe de toute éternité, il est totalement immatériel, tandis que c’est lui qui a créé Jésus en tant qu’homme. Sans doute Jésus a-t-il reçu une petite part de divin, mais il est d’une autre nature que le Père puisqu’il n’existe pas de toute éternité et qu’il n’est pas immatériel. Faire de cet être différent un Dieu, c’est donc logiquement être polythéiste. Constantin, l’empereur qui a établi la liberté de culte dans l’Empire romain en promulguant l’Édit de Milan en 313, l’empereur qui a fait de Byzance sa capitale et a amplifié la ville en lui donnant son nom, Constantino-polis, la Ville de Constantin, cet empereur pense que, politiquement, il est nécessaire d’éviter une scission et pour cela il décide que doit se tenir un concile œcuménique. Ce sera le premier concile de Nicée, en 325. L’arianisme est qualifié d’hérésie, Arius est excommunié. Mais l’arianisme n’en conserve pas moins de partisans pour autant.

 

Sur le Danube, en Mésie, en Pannonie, plusieurs évêques sont Ariens. L’évêque Wulfila (vers 311-383) traduit la Bible dans la langue des Goths et les évangélise. Né un siècle plus tard, Théodoric est arien. Toutefois, dans le but de maintenir la paix sociale dans son royaume, il ne fait rien contre les Orthodoxes ni contre leur culte. Il y a à Ravenne un baptistère orthodoxe? Eh bien on le laisse entre les mains de ceux qui sont de cette obédience, et on construit un autre baptistère pour les Ariens. Cela, sans doute vers le milieu du règne, fin cinquième siècle ou début sixième.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Nous avons vu dans mon article précédent, Ravenne 04, que Ravenne était repassée sous la domination byzantine en 540. En 561, le baptistère des Ariens est reconsacré au culte orthodoxe. Et comme les Orthodoxes disposent déjà d’un baptistère, ce sera une chapelle dédiée à la Vierge. Quand, plus tard, des moines basiliens s’installent à proximité, la chapelle devient Santa Maria in Cosmedin. Au dix-septième siècle, on en fait l’abside d’un nouveau bâtiment, l’Oratoire de la Croix. Au dix-neuvième siècle, ce sont des particuliers qui l’acquièrent, avant qu’en 1914, enfin, il soit acheté pat l’État. On va dès lors s’atteler à la tâche de lui rendre son aspect primitif.

 

Mais, quoi que l’on fasse, on ne pourra le voir tel qu’il était à l’origine, parce qu’avec les siècles il s’est enfoncé de 2,31 mètres sous le niveau de la chaussée. En espace découvert, comme dans le cas du mausolée de Théodoric, on peut creuser le sol dans un large rayon autour du monument pour que l’œil puisse l’apprécier de la base au sommet, mais au cœur de la ville on ne dispose pas de l’espace nécessaire.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

L’intérieur de ce petit édifice semble très nu, à part la coupole de mosaïques. Mais je lis qu’en effectuant leurs recherches les archéologues ont récolté plus de cent soixante-dix kilogrammes de tesselles. Des mosaïques couvraient donc également les murs. Ces tesselles n’étaient pas simplement tombées au sol, elles étaient recouvertes, ce qui veut dire que les mosaïques avaient disparu depuis longtemps et très probablement volontairement puisque celles de la voûte sont intactes tandis que de celles des murs il ne reste pas trace. On peut penser que les thèmes représentés étaient propres à la foi arienne, ce qui est logique si l’on se construit un baptistère distinct du baptistère orthodoxe dans la même ville, et que lors de la seconde consécration les Orthodoxes avaient débarrassé les murs de ce qui choquait leurs croyances.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Voyons donc les mosaïques qui restent. On voit le baptême de Jésus entouré d’un défilé des douze apôtres. Que Jésus soit considéré comme uniquement homme par les Ariens ou qu’il participe de la nature divine pour les Orthodoxes, les deux religions s’appuient sur les mêmes textes, Ancien et Nouveau Testaments. Or les Évangiles racontent comment Jean Baptiste a baptisé son cousin Jésus dans l’eau du Jourdain. Au temps de Théodoric, on baptisait par immersion, puisque c’est ainsi que Jean baptisait dans le Jourdain. D’ailleurs, ceux qui aujourd’hui se revendiquent “orthodoxes” (essentiellement les Églises grecques, russes et quelques autres Églises slaves), “fidèles à la doctrine correcte”, continuent à baptiser par immersion, et non pas en versant un peu d’eau sur le front du catéchumène. Comme nous le verrons dans mon article Ravenne 06 sur le baptistère des Orthodoxes dit baptistère de Néon, l’inspiration de la représentation que nous voyons ici est –volontairement, à n’en pas douter– extrêmement proche de celle de l’autre baptistère, dont la construction est antérieure. Jésus est dans l’eau jusqu’à la taille, au-dessus de lui la colombe du Saint-Esprit verse de l’eau sur sa tête, du côté droit on voit Jean Baptiste et du côté gauche… eh bien du côté gauche, ce que dit la notice placardée sur le baptistère est très étonnant. Le texte est bilingue. En italien je lis “Cristo […] fiancheggiato da un uomo anziano” et en anglais “Christ […] with a sober old man”. Il s’agit donc tout simplement d’un vieil homme, sans expliquer qui est ce vieil homme ni ce qu’il vient faire ici. Or on a souvent vu que les Églises paléochrétiennes continuent, sous forme symbolique bien sûr, à utiliser les représentations de l’Antiquité païenne, et les fleuves sont représentés par le dieu barbu du fleuve. Cette interprétation est d’ailleurs confirmée par le fait que dans le baptistère orthodoxe il y a aussi un vieil homme, mais au-dessus de lui est écrit son nom, le Jourdain.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Quelques gros plans sur cette scène du baptême. Il est intéressant de voir comment sont représentés les personnages. Jésus est imberbe et bien loin de la représentation que l’on en donnera dans les siècles suivants. Il est extrêmement jeune, quoiqu’au moment de ce baptême, qui est le premier acte de sa vie publique, il ait passé ses vingt-neuf ans. Beaucoup plus jeune en tous cas que Jean Baptiste. Or tous deux ont le même âge à six mois près: “L'ange dit alors: N'aie pas peur, Marie, car tu as la faveur de Dieu. Bientôt tu seras enceinte, puis tu mettras au monde un fils que tu nommeras Jésus. […] Élisabeth ta parente attend elle-même un fils, malgré son âge; elle qu'on disait stérile en est maintenant à son sixième mois” dit saint Luc dans son évangile. Et ce “bientôt tu seras enceinte” ne signifie pas “dans quelques années” puisque l’on connaît l’épisode dit de la Visitation où Marie va rendre visite à sa cousine Élisabeth alors que toutes deux sont enceintes.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Disposés en couronne autour de cette scène du baptême de Jésus, de même que nous le verrons dans le baptistère des Orthodoxes, nous trouvons une procession des douze apôtres, les uns suivant saint Paul, à gauche sur ma troisième photo, reconnaissable aux rouleaux de parchemin qu’il tient à la main, et les autres suivant saint Pierre, reconnaissable aux clés du Paradis qui sont son attribut traditionnel. Ils se dirigent vers un trône sur lequel repose une grande croix incrustée de pierreries sur un épais coussin. Cette croix sur un trône, à l’évidence, représente le Christ mort et ressuscité dans la gloire.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

On peut encore voir ce très petit fragment de fresque murale, même si le très grand nombre de tesselles retrouvées sous le sol actuel, comme je le disais plus haut, ne laisse aucun doute sur le fait que des mosaïques recouvraient les murs, en totalité ou en grande partie.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Selon toute vraisemblance, c’est au centre que se trouvait le bassin d’immersion pour le baptême. Il n’y en a pas trace, et il est très probable qu’on l’ait logiquement détruit lors de la transformation de ce baptistère en chapelle orthodoxe, en 561. Et si, comme on peut le supposer, cette cuve baptismale était belle, c’est encore une œuvre d’art supplémentaire qui a pâti des désaccords religieux. Car la petite cuve ci-dessus ne peut pas avoir servi à des baptêmes à cette époque. C’est tout simplement un bénitier. Nulle part je n’ai trouvé d’indication à son sujet, ni sur sa nature, ni sur sa provenance, ni sur sa datation. Néanmoins ces oiseaux picorant des raisins (qui se trouvent avec la tête en bas sur la cuve) et cet animal fantastique, un griffon avec ses ailes et sa queue de dragon, me semblent typiquement byzantins.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Avant de quitter ce baptistère, je m’arrête un instant devant ces quelques mots gravés dans la pierre. C’est du latin. SOLI DEO HONOR ET GLORIA signifie “Au seul Dieu, honneur et gloire”. Là non plus je n’ai nulle part trouvé de commentaire, mais les Ariens accusant les Orthodoxes d’être polythéistes puisque Jésus-Christ et Dieu le Père sont tous les deux des dieux, je suppose que cette formule “au seul Dieu” est arienne et date d’avant 540 et la prise de Ravenne par les Byzantins. Rejetant la conception chrétienne d’un seul Dieu en trois personnes, les Musulmans se doivent d’affirmer leur foi en prononçant “Je témoigne qu'il n'y a de dieu qu'Allah”. C’est un peu la même chose que nous avons ici.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 23:55

Les Ostrogoths étaient vassaux des Huns. En 451, lors de la grande bataille des Champs Catalauniques, Valamir, frère du roi ostrogoth Théodemir, commande le contingent des Ostrogoths dans l’armée du terrible Attila. Plusieurs fois les Ostrogoths ont tenté de se révolter contre cette tutelle des Huns, révoltes sévèrement matées, mais à la mort d’Attila en 453 ils y parviendront et tenteront de se rapprocher de l’Empire Romain d’Orient. Ils s’installent alors en Pannonie, qui appartient à Byzance. La Pannonie est une région au sud du Danube qui recouvre l’actuelle Hongrie et quelques autres territoires dont la Basse-Autriche. Là règne, comme je l’ai dit, le roi ostrogoth Théodemir, marié à Éreliéva. Théodemir et Éreliéva sont tous deux de religion arienne. Ils ont quatre enfants, dont Théodoric qui va retenir notre attention à Ravenne, et Amalafrida qui épousera le roi des Vandales d’Afrique Thrasamund dont la capitale est Carthage.

 

C’est entre les capitales actuelles de Vienne et de Bratislava que naît, vers 454, Théodoric. Son père ayant conclu un traité d’alliance avec le Basileus, c’est-à-dire l’empereur de Byzance Léon Ier (457-474), toute cette rive droite du Danube dépend de l’Empire Romain d’Orient et le petit Théodoric âgé de sept ou huit ans est envoyé comme otage à Constantinople. Ce n’est pas un otage par prise de guerre, il n’est pas prisonnier, au contraire il est bien traité, bien éduqué, il observe et apprend ainsi son métier de futur roi et de futur chef d’armée. En 471, l’empereur Léon Ier le renvoie en Pannonie alors qu’il est âgé d'environ 17 ans. Quand meurt son père Théodemir en 474, Théodoric devient roi des Ostrogoths. De ces puissants Ostrogoths dont l’empereur Zénon, qui vient juste de succéder à Léon, voudrait bien se débarrasser en les éloignant un peu. Ce sont en effet de redoutables guerriers, héritiers de ces sauvages cavaliers huns, conduits par cet habile roi Théodoric éduqué dans la culture romano-byzantine. Zénon charge Théodoric d’aller combattre Odoacre, roi des Hérules, qui en 476 a renversé Romulus Ergastule, dernier empereur romain d’Occident.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

En 488, Théodoric part avec son peuple, franchit les Alpes, remporte des victoires significatives sur Odoacre. Puis il met le siège devant Ravenne, où s’est barricadé Odoacre. Dans mon article précédent sur Galla Placidia, nous avons vu que Ravenne était devenue la capitale. Au terme de trois ans de siège, il entre finalement dans la ville le 27 février 493 et tue Odoacre, sa famille, sa garde. Il règne sur Goths et Romains et fait de Ravenne sa capitale. Le nouvel empereur de Byzance, Anastase Ier, ne peut qu’admettre de le reconnaître roi d’Italie.

 

Dans sa capitale de Ravenne, Théodoric va être un roi bâtisseur. Il restructure entièrement le vieux palais royal et il l’agrandit considérablement (mes photos ci-dessus). Il construit aussi la chapelle palatine, qui deviendra plus tard la basilique Sant’Apollinare Nuovo (mon futur article Ravenne 09), et puis la cathédrale et le baptistère des Ariens (mon futur article Ravenne 05), etc., etc., ainsi que son propre mausolée (dans la suite du présent article).

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Ce roi est non seulement un bâtisseur, c’est aussi –héritage de sa jeunesse à Constantinople, dans les fastes du palais– un fervent protecteur des arts et de la culture. Les monuments qu’on lui doit renouaient avec l’idéal du grand et du beau des époques passées.

 

La suite de son règne est ponctuée de victoires militaires. Il apporte aide et soutien à ses “frères” Wisigoths en Espagne où il se charge de la régence pendant la minorité de l’héritier Amalaric dont le père Alaric II a été tué par Clovis et, s’emparant de la Provence, du Languedoc, du Roussillon, il bloque l’avancée des Francs. En 526, c’est une dysenterie qui l’emporte.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Et puisque Théodoric est mort, venons-en à son mausolée, qu’il a fait construire de son vivant, en 520, par un architecte syrien. Mais il est mort avant l’achèvement des travaux, qui se sont interrompus de ce fait. Son emplacement sur des terrains instables peut paraître surprenant, mais d’une part là se trouvait un ancien cimetière romain et d’autre part, à l’époque, la mer était plus proche, le port était voisin, et il était ainsi beaucoup plus aisé, par des canaux creusés de main d’homme, d’amener sur place les matériaux de construction. Il est toutefois à noter que, sous l’effet conjoint de l’affaissement du terrain sous le monument et de l’exhaussement alentour, le mausolée est actuellement à 3,50 mètres sous le niveau du sol. Cela ne se voit pas au premier coup d’œil, parce que de grands travaux de terrassement ont dégagé ses abords. La dernière de ces quatre photos ci-dessus montre deux portes. En effet, le mausolée, d’une hauteur totale de 15,82 mètres, est constitué de deux salles superposées.

 

On le voit, la salle supérieure est de dimensions moindres que la salle inférieure, et une galerie court à ce niveau tout autour de l’édifice. On sait que le mausolée a subi des dommages, mais on ne sait pas en quoi. Certains pensent que cette galerie était bordée de colonnes et couverte.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Commençons par la salle basse, très sombre comme on le voit. L’extérieur est décagonal, mais l’intérieur est en forme de croix. Cette forme de mausolée en croix, nous l’avons déjà vue au mausolée de Galla Placidia, antérieur seulement d’un peu plus d’un demi-siècle. Ici, personne n’a jamais été enseveli. Cette salle était-elle prévue pour être un lieu de culte? Ou bien Théodoric envisageait-il d’en faire la tombe des autres membres de sa famille? Ou autre chose? Le sujet a été amplement débattu, mais personne ne connaît en réalité la réponse.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

La salle mesure 5,85 mètres de haut. Au plafond, on voit les nervures qui s’entrecroisent, sur la rencontre de deux arcs en légère ogive. Selon le célèbre peintre italien Raphaël, au seizième siècle, les Goths auraient apprécié cette architecture qui rappelait les toits de leurs cabanes dans les forêts germaniques, lorsqu’ils recouvraient deux troncs croisés comme des supports de tentes. Et c’est ainsi qu’il a nommé “gotico”, gothique, l’art des cathédrales qui, né en Île-de-France et en Picardie plusieurs siècles auparavant, au douzième siècle, sous le nom d’opus francigenum (style franc), s’était entre temps répandu dans toute l’Europe.

 

Dans chacun des quatre angles de l’espace central de la croix, une pierre déborde. Deux de ces pierres sont décorées d’une coquille, les deux autres ne portent pas de décoration. Sans doute parce que le travail était inachevé, comme je le disais tout à l’heure. Quant à l’usage de ces avancées, on a émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir de supports de lampes.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Lorsque l’on arrive sur la galerie pour accéder à la salle haute, on remarque une originale frise au décor dit “en tenaille” qui court tout autour de l’édifice. C’est un décor typiquement ostrogoth, qui se retrouve également dans des bijoux et autres objets d’orfèvrerie du cinquième et du sixième siècles.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Au neuvième siècle, un monastère et une église, Santa Maria ad Farum, s’établissent sur le site. Le Monastère sera détruit au dix-septième siècle et son église au dix-huitième. Des gravures de l’époque montrent le mausolée à l’abandon. J’ai photographié l’image ci-dessus sur le panneau explicatif placé sur le site. On n’indique ni date, ni auteur pour cette gravure, néanmoins je trouve intéressant de montrer comment ce monastère et cette église étaient accolés au mausolée et dans quel état de délabrement ils se trouvent. Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie, entreprend une restauration en 1809 puis, en 1844, on draine les alluvions de la rivière, on dégage le monument. Plusieurs restaurations ont suivi. Des pierres ont dû remplacer celles qui avaient souffert de la Seconde Guerre Mondiale. Dans les années 1990, on a décidé de nettoyer le monument, qui était devenu noir. Après analyse, on s’est rendu compte que c’étaient des algues, des champignons, des lichens qui s’étaient incrustés dans les micro fissures de la pierre. Concernant ces fragiles décors en tenaille, afin de ne pas les abîmer par un nettoyage trop agressif, on a dû procéder au laser.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

La salle haute, qui était destinée à recevoir la dépouille du roi, est, comme la salle inférieure, décagonale à l’extérieur, mais intérieurement elle est circulaire, sur un rayon de 9,20 mètres. À partir du haut de la porte, l’extérieur aussi est circulaire, comme l’intérieur. Alors puisque ce n’est pas l’architecture qui est en forme de croix, une grande croix est sculptée en relief dans le mur face à la porte, et il y a aussi cette ouverture en forme de croix, au niveau où l’extérieur est circulaire. Au total, il y a sur ce bandeau onze ouvertures, toutes de formes différentes.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Dans la chambre haute se trouve cette baignoire de porphyre rouge, datée de l’Empire romain tardif. On suppose qu’il s’agit du sarcophage de Théodoric.

 

Amalasonte est la fille de Théodoric et d’Audoflède, la sœur de Clovis. Quand meurt Théodoric sans avoir engendré de garçon, elle est veuve et son fils Athalaric n’a que quatre ans. Elle va assurer la régence. Son cousin Théodat, préfet de Toscane, a les dents longues et conspire avec Byzance. Aussi, quand meurt Athalaric encore mineur, en 534, décide-t-elle d’épouser ce Théodat, désormais plus proche mâle de la dynastie, pour garder une part du pouvoir en régnant à ses côtés. Audoflède, la mère d’Amalasonte, étant morte après un repas, Théodat calomnie sa femme en l’accusant d’avoir assassiné sa mère, il l’enferme et, avant que n’arrivent pour la libérer les représentants de Justinien, l’empereur de Byzance, il la fait étrangler. Nous sommes en 535. Or Justinien, qui regrette que sa domination ne s’étende plus sur l’Italie depuis qu’Odoacre s’en est emparé et que Théodoric, l’ayant reconquise à la demande de Byzance, s’en est considéré comme le roi, voit là un prétexte à intervenir et il envoie son général Bélisaire en Italie contre Théodat. La Sicile, la Calabre, Naples, Rome, Bélisaire reconquiert le pays. De leur côté, les cousins francs d’Amalasonte (puisqu’elle est nièce de Clovis) veulent aussi la venger et prennent et pillent Milan. Bélisaire, lui, met le siège devant la capitale des Ostrogoths, Ravenne. En 540 les Ostrogoths de la ville lui proposent de faire de lui leur roi s’il s’engage à leur laisser la vie sauve, la liberté et la possession de leurs terres. Il entre dans Ravenne. C’est à ce moment que le corps de Théodoric disparaît. On ignore si Bélisaire s’en est débarrassé, ou si les Ostrogoths, avant l’entrée des Byzantins dans leur ville, l’ont pieusement enterré quelque part, de peur d’un acte sacrilège des vainqueurs sur la dépouille de leur grand roi.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Salle basse, salle haute. Au-dessus, nous arrivons au toit. D’abord, on remarque ces douze nervures de pierre. À l’extrémité de chacune d’entre elles est gravé un nom. Il y a là les noms des quatre évangélistes et ceux de huit apôtres (sur ma photo SCS IACOPUS, saint Jacques). Mais ce qui est remarquable, c’est la toiture elle-même, faite d’un seul bloc de pierre. Ce toit monolithe mesure 10,76 mètres de diamètre, 3,09 mètres de haut et pèse deux cent trente kilogrammes.

 

On raconte qu’il aurait été prédit à Théodoric qu’il mourrait foudroyé et qu’en conséquence il craignait les orages. La légende veut qu’il ait choisi ce massif toit monolithique dans le but de se protéger, et qu’il allait se réfugier dans son mausolée lorsqu’il y avait de l’orage. On peut observer, sur la pierre, une fissure (ma dernière photo). Selon les experts, il est très probable qu’elle ait été provoquée dès la construction lorsqu’on hissait l’énorme bloc ou qu’on le mettait en place, mais bien sûr la légende s’est emparée du fait que la dalle était fissurée, et l’on dit qu’un jour où Théodoric s’était réfugié à l’abri de ce bâtiment, la foudre était tombée dans sa direction et n’avait pu l’atteindre mais avait endommagé la pierre.

 

Une dernière remarque pour terminer. À l’intérieur, la pierre du toit a été laissée à l’état brut. On a du mal à imaginer que cela ait été voulu par Théodoric ou par son architecte. Il a donc été supposé que cela fait partie des travaux prévus et non achevés, faute de temps. La surface aurait été enduite pour être décorée d’une mosaïque, comme d’autres monuments de l’époque qui font la gloire de Ravenne. Par exemple le baptistère des Ariens dont je vais parler dès mon prochain article, Ravenne 05.

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 23:55

Au musée archéologique de Ravenne, nous avons vu quelques fragments de sols en mosaïque. Bien peu de chose pour la capitale mondiale de la mosaïque! Dans le présent article et dans les suivants, nous allons en voir plus. Beaucoup plus. Aujourd’hui, nous commençons avec le mausolée de Galla Placidia.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Galla Placidia, née à Constantinople en 390, est la fille de l’empereur romain d’Orient Théodose le Grand (379-395), celui-là qui a mis fin à l’Arianisme et qui, avec l’édit de Thessalonique, interdit le culte païen, fait détruire les temples païens ou les transforme en églises, fait briser les statues des dieux païens. Il a aussi prohibé les Jeux Olympiques qui avaient lieu tous les quatre ans depuis 776 avant Jésus-Christ, sans interruption pendant 1168 ans. La mère de Galla Placidia, qui s’appelle Ælia Galla, est elle-même fille de l’empereur d’Occident Valentinien 1er (364-375). La monnaie ci-dessus qui représente Galla Placidia, je l’ai photographiée au musée numismatique d’Athènes. La seconde photo est un poids, mesure officielle de l’Empire Byzantin, à son effigie, que j’ai prise à Istanbul, au musée de Pera.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Galla Placidia a des demi-frères que Théodose a eus d’un premier mariage. Parmi eux, Honorius (pièce de monnaie ci-dessus photographiée au musée numismatique d’Athènes) est coempereur d’Occident à partir de 393 puis seul empereur d’Occident en 395 à la mort de Théodose. Mais il n’a que onze ans, et c’est un Vandale, le général Stilicon, qui lui sert de tuteur et assure la régence. Honorius et sa petite sœur Galla âgée de cinq ans s’installent à Ravenne. Stilicon pousse ses pions en mariant sa fille à Honorius et en fiançant son fils Eucher à Galla. En 408, Honorius fait exécuter Stilicon et Eucher, Galla reste célibataire. En 410, le roi wisigoth Alaric envahit et pille Rome, il fait prisonnière Galla Placidia pour la garder comme otage, et meurt la même année. Son successeur roi des Wisigoths est Athaulf, son beau-frère. En 413 il décide d’épouser sa captive selon les rites wisigoths, puis en 414 à Narbonne qu’il vient de conquérir il la ré-épouse selon les rites romains. Il conquiert Bordeaux, Toulouse, il est à Barcelone –où Galla vient d’accoucher– quand il est assassiné par un serviteur. Constance, général de l’empereur Honorius, qui a repris Narbonne, récupère Galla, et la ramène à Ravenne. Aux alentours de 415 ou 417, Honorius force sa sœur Galla à épouser Constance. En 421 Constance se fait proclamer empereur mais sept mois plus tard, la même année 421, il meurt de pleurésie, ce qui met fin au conflit avec Honorius qui est encore vivant. Galla et Constance ont deux enfants, Honoria née en 417 et Valentinien né en 419. L’enfant qu’elle a eu d’Athaulf, à Barcelone, n’a pas vécu. Honorius les expédie tous les trois, la mère et les enfants, à Constantinople en 423, et meurt peu après. Un certain Jean se fait nommer empereur, faisant fi des droits du petit Valentinien. Théodose II, empereur d’Orient à Constantinople, envoie un général récupérer l’Italie et Valentinien est proclamé empereur en 425. Comme il n’a que six ans, Galla assume la régence et continuera d’exercer le pouvoir même quand Valentinien sera capable de gouverner, puisqu’elle reste le vrai maître de l’Occident pendant vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort en 450.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

…Jusqu’à sa mort survenue à Rome. Ce mausolée abrite trois sarcophages, et celui-ci est dit “de Galla Placidia”, quoiqu’elle ait très probablement été enterrée à Rome. Dès lors le nom attribué à cet édifice tout entier n’est plus justifié que par le fait que sa construction, commencée en 430 et achevée avant 450, a été décidée par elle. Mais si les restes de Galla Placidia n’ont jamais été déposés dans ce sarcophage, qui donc alors y repose? Et pour qui ce monument a-t-il été construit? À la première question, je n’ai nulle part trouvé de réponse. À la seconde, certains suggèrent qu’il aurait pu être voulu par Galla pour son fils né à Barcelone de son mariage avec Athaulf, qu’elle avait appelé Théodose comme son père et dont la mort l’avait très douloureusement affectée. Pour son enterrement provisoire à Barcelone, il avait été enseveli dans un cercueil d’argent, et elle comptait très certainement le rapatrier plus tard à Ravenne. En l’absence de preuves et de faits concrets, ce ne sont que des hypothèses.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Cet autre sarcophage est dit “de Constance III”, le second mari de Galla et le père, notamment, de son successeur Valentinien. Mais d’une part Constance est mort en 421, alors que ce sarcophage est daté de la fin du cinquième siècle ou du début du sixième, et d’autre part il semble qu’il n’ait pas été terminé, car ce n’est probablement pas volontaire si ni l’arrière, ni le côté droit de ce sarcophage ne portent de sculptures. Et si ce n’est pas Constance III qui y a été déposé, on ne sait pas pour qui il a été réalisé.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

La notice du musée concernant cet autre sarcophage le date du début du sixième siècle dans son texte en italien et dans sa traduction anglaise, et du début du cinquième siècle dans sa traduction française. Il est dit “de Valentinien III”, le fils de Galla. S’il est du début du cinquième siècle, il n’a pu être réalisé pour Valentinien, qui ne mourra qu’en 455. De toutes façons, si l’on en croit le chercheur Giuseppe Bovini, inspecteur à la Superintendance des Monuments de Romagne et directeur du Musée National de Ravenne, ces trois sarcophages n’auraient intégré ce monument qu’au quatorzième siècle, ledit “mausolée” n’ayant par voie de conséquence peut-être jamais été un mausolée, mais une chapelle.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Et si c’était une chapelle, reste à savoir à quel saint elle était dédiée. Un gril, cela fait penser immédiatement à saint Laurent, d’autant plus que la famille de Théodose le Grand avait une dévotion particulière pour ce saint. Cependant, certains chercheurs éminents voyant que, face à des rouleaux de parchemin bien rangés dans la bibliothèque à droite, parchemins qui sont les évangiles puisque (c’est très lisible sur ma photo originale, en qualité haute définition) on y lit les noms Marcus, Lucas, Matteus, Ioannes, de l’autre côté du foyer cet homme apporte d’autres documents. Car nous sommes à l’époque où le pape Léon Ier (futur saint Léon, surnommé Léon le Grand) est en lutte contre le manichéisme. Il y avait en effet des livres diffusés par les manichéens qui étaient des apocryphes attribués mensongèrement aux apôtres et qui confortaient les thèses manichéennes, il y avait aussi des textes authentiques dont certains mots étaient modifiés, ou supprimés, ou au contraire ajoutés, de façon à en pervertir le sens. Prosper d’Aquitaine, rédacteur à la chancellerie pontificale de Léon Ier, nous dit dans sa Chronique concernant l’année 443 que “l’on brûla leurs livres, dont une quantité considérable avait été saisie”. Ainsi, portant la Croix du Christ, cet homme s’apprête à jeter ces textes dans le brasier. Le fait que Galla Placidia ait été un fervent support du pape Léon plaide en faveur de cette thèse.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Mais j’ai lu le texte d’une communication à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres faite en 1934 par Jacques Zeiller, vice-président de la Société d’Histoire Ecclésiastique de la France, qui rejette cette thèse. Je ne vais pas reproduire ici tous ses arguments, ce passionnant article fait onze pages. En substance, le personnage qui va vers le brasier est trop jeune pour être Léon Ier, âgé d’environ quarante-cinq ans en 443. Ni le symbole de la papauté, l’apôtre saint Pierre, traditionnellement représenté plus vieux, et portant une clé. Et puis ce n’est pas un feu d’autodafé, mais un gril. Cet homme de blanc vêtu porte sur l’épaule droite une croix, c’est la croix triomphale du martyre. Par ailleurs, un siècle plus tard, au sixième siècle, la mosaïque de Saint-Laurent-hors-les-Murs, à Rome, représente saint Laurent jeune, avec la même coupe de barbe que celui de Ravenne, avec la croix sur l’épaule et les évangiles à la main (les caractères sur le livre, même vus de près, sont absolument indistincts, ce qui fait dire à certains –affirmation sans fondement– qu’ils sont de l’hébreu). Or saint Laurent était diacre, et au temps de Galla Placidia c’est le diacre qui lisait l’évangile. Enfin un sermon de saint Augustin (354-430) nous apprend que le culte de saint Laurent, très fervent à Ravenne, lui avait valu qu’une basilique lui soit consacrée dans la ville. La présence de cette mosaïque qui le représente signifie très probablement qu’avant d’être un mausolée contenant des sarcophages, l’édifice était une petite chapelle paléochrétienne où l’on honorait saint Laurent. Mais non dédiée à lui…

 

En effet, je lis dans une communication de William Seston (1900-1983, professeur à la Sorbonne, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) à l’École Française de Rome, en 1980, que “il est désormais hors de doute que le mausolée n’a jamais porté le vocable de San Lorenzo”, mais que cette chapelle était dédiée à saints Nazaire et Celse, deux martyrs décapités à Rome au premier siècle. Par ailleurs, dans ce jeune homme qui marche avec résolution, dans son vêtement blanc, il voit le Christ portant le livre dans lequel sont inscrits tous les hommes avec leurs bonnes actions el leurs mauvaises. Pour justifier ce gril, il cite l’Apocalypse de Pierre selon laquelle certains pécheurs ne cesseront d’être “tournés et retournés dans une poêle à frire”. Il n’est peut-être pas inutile que je précise que cette Apocalypse est un apocryphe rédigé au second siècle attribué à saint Pierre, certes considéré comme suspect depuis le quatrième siècle mais régulièrement lu la veille de Pâques encore dans la première moitié du cinquième siècle, c’est-à-dire à l’époque de Galla Placidia, et qui n’apparaît clairement rejeté comme apocryphe que dans le Catalogue des soixante livres canoniques, du sixième siècle. Par ailleurs, sous le gril se trouvent de petits cercles et, ne voyant pas pourquoi le gril de saint Laurent serait monté sur roulettes, il y voit les anneaux dont parle la Bible (Exode, XXVII) sur la grille de l’autel des holocaustes: “Fais au grillage quatre anneaux de bronze à ses quatre côtés […] et introduis les barres dans les anneaux et qu’elles soient aux côtés de l’autel quand on le porte”.

 

Destruction des écrits manichéens, saint Laurent et le gril de son supplice, Christ annonçant le Jugement dernier devant l’autel des holocaustes, entre ces trois hypothèses défendues avec de savants arguments, je me garderai bien de choisir. Mais je pense qu’il n’est pas inutile de savoir que c’est bien vite dit, quand les guides et les articles Internet parlent tout simplement de ce “mausolée préalablement chapelle dédiée à saint Laurent”.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Avant de regarder quelques-unes des mosaïques qui tapissent les murs de ce mausolée, portons nos yeux vers la voûte (à l’extérieur, pas de dôme, il est dissimulé par une tour carrée qui l’entoure et le recouvre) où l’on a compté plus de cinq cent soixante-dix étoiles entourant une grande croix latine, et vers le sol qui a fait l’objet d’autant de soin, ou vers les rares espaces de murs où, au lieu de mosaïques, on trouve un bandeau de fins bas-reliefs entre murs et coupole.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Une coupole, c’est semi-circulaire. Et une demi-sphère, pas plus qu’une sphère, ça n’a pas d’angles. Je ne sais comment exprimer les retombées de la coupole sur les murs qui la soutiennent. C’est là que sont représentés les quatre évangélistes. Ici l’aigle de saint Jean et le taureau de saint Luc

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

L’une des plus belles mosaïques de ce mausolée est sans doute cette représentation du Bon Pasteur. Parmi ses six brebis, le Christ est représenté en jeune homme calme, aux cheveux longs, et son bâton de berger est une croix, symbole de résurrection. Cette mosaïque, ainsi que les autres, comme nous allons le voir, conviennent tout à fait à un mausolée, avec l’idée de la mort suivie de la résurrection pour qui suit le Bon Pasteur. C’est d’ailleurs également un argument de William Seston pour voir dans la mosaïque du gril le Jugement dernier, car il remarque que si elle représente le martyr de Laurent, elle détone complètement au milieu de toutes les autres.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Autour du monument, huit apôtres groupés deux par deux désignent la Croix eschatologique, qui est “la voie” du salut éternel. La finesse de la composition est remarquable.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Aux pieds de chacun des couples d’apôtres, sont représentées des colombes sur une coupe pleine d’eau. Cet oiseau est symbole de paix, c’est aussi la façon dont on représente l’Esprit Saint, et ces colombes sont ici les âmes des hommes qui s’abreuvent à l’eau de la Vie.

 

“Comme une biche se penche sur les courants d'eau, ainsi mon âme se penche vers toi, ô Dieu!” (psaume 42). Le cerf allant vers la fontaine est souvent utilisé pour représenter les hommes de tous pays allant étancher leur soif à la parole du Christ. Mais aussi, en buvant la parole divine dans les évangiles, le chrétien se prémunit contre le péché comme, croyait-on, le cerf buvait de l’eau d’une source vive pour se protéger du venin du serpent. Dans le Physiologos, ouvrage traitant des caractères physiques mais aussi symboliques des animaux rédigé à une date imprécise entre le second et le quatrième siècle, mais en tous cas antérieur à l’époque de notre mausolée, le cerf représente le Christ. Ainsi, dans les lunettes de chacun des bras du transept, deux cerfs se penchent vers un petit étang entouré de verdure.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Tel est cet exceptionnel mausolée de Galla Placidia, classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, et le plus ancien monument conservé intact, avec toutes ses mosaïques. Y compris celles des voûtes du transept, où j’ai vu des personnages tels que celui de ma photo, dont nulle part je n’ai trouvé l’identification. Mais il me fallait le montrer avant de poser le point final, en espérant qu’un lecteur bien informé me permettra de compléter cet article et d’éclairer les autres lecteurs…

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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Il y aurait beaucoup de choses intéressantes à montrer ici, dans le musée archéologique de Ravenne, mais NO PHOTO!!! Lorsque les archéologues n’ont pas fini de publier les découvertes des fouilles, on sait –et on comprend– que les images ne peuvent circuler dans le public, rendant possibles des communications scientifiques ou pseudo-scientifiques par des tiers. Mais ici ce n’est pas le cas, les pièces présentées ayant pour la plupart été découvertes il y a longtemps. Mais ce musée est installé dans un ancien couvent, et quelques fragments de mosaïques ainsi que divers objets de pierre, stèles et sarcophages, placés dans le cloître, ne sont pas soumis à cette interdiction de photographier. C’est donc là que je vais puiser les quelques objets que j’ai envie de présenter et de commenter. Et avant de commencer, une vue du cloître (on aperçoit les stèles placées le long des murs), et une autre de la galerie inférieure, avec ce curieux cheval de plâtre.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Cette mosaïque de sol datant du sixième siècle de notre ère, avec ses larges feuillages et ses oiseaux, a été retrouvée en 1965 sous la nef centrale de l’église San Severo, à Classe (banlieue et port antique de Ravenne). Le style en apparaît comme déjà clairement médiéval.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Un an plus tard, en 1966, on retrouvait cette autre mosaïque de sol, sous cette même église San Severo de Classe, datant du même sixième siècle, mais en un autre endroit qui était peut-être une église domestique.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Il était courant au Moyen-Âge d’insérer dans la surface des murs extérieurs des églises, et parfois des maisons particulières, des plaques décoratives de terre cuite. Les plaques que présente le musée sont datées entre le dixième et le treizième siècle. Les thèmes sont généralement classiques de la décoration des églises romanes, même lorsqu’il s’agit de bâtiments privés: cet animal à courtes pattes qui se retourne pour manger une grappe de raisins ou ces deux animaux opposés qui entrecroisent leurs queues dont ils mettent le bout dans leur gueule pourraient fort bien être des bas-reliefs de marbre sur le corps d’un sarcophage.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

C’est au seizième siècle que l’on a découvert ce bas-relief en deux morceaux qui date de 42-43 après Jésus-Christ. On ne sait pas avec précision s’il était sous le sol du mausolée de Galla Placidia (mon prochain article, Ravenne 03) ou entre le mausolée et l’église San Vitale (mon futur article Ravenne 07). Le deuxième fragment, c’est clair, montre un taureau mené au sacrifice par des serviteurs. Pour le premier, le personnage de tête, plus grand que les autres, couronné, doté des attributs de Jupiter, est sans aucun doute possible l’empereur Auguste (mort en l’an 14, donc près de trente ans avant la sculpture de cette stèle). Pour les autres personnages, ce ne sont que des conjectures. Une femme suit Auguste, portant un petit Amour sur son épaule et vêtue comme Vénus Genitrix; on a proposé d’y voir l’impératrice Livie, femme d’Auguste en troisièmes noces et mère de son successeur Tibère, alors que d’autres pensent que c’est Antonia Mineure (ou Antonia la Jeune), fille de la sœur aînée d’Auguste et mère de Germanicus et de l’empereur Claude (Claude a succédé à Caligula qui lui-même succédait à Tibère). Le vêtement de Vénus, le dieu Amour fils de Vénus, cela évoque les origines divines de la “gens” (famille) Julia, à laquelle appartiennent Auguste et Antonia: la légende veut qu’ils descendent d’Ascagne, amené, après la victoire des Achéens, de Troie en Italie par son père Énée, lui-même fils d’Anchise et de Vénus, aussi cette interprétation est-elle celle qui me semble la plus judicieuse. Derrière elle, à demi retourné, vient un homme qui, roulant son himation sur son bras, se dénude le buste. Sur les cheveux au milieu du front, il porte une étoile quasiment indiscernable sur ma photo réduite en basse résolution. Cet homme serait Germanicus, le fils aîné d’Antonia. Vient ensuite un homme en tenue militaire, qui pourrait être Agrippa, principal soutien d’Octave futur Auguste et vainqueur à Actium en 31 avant Jésus-Christ, ou peut-être plutôt Marc-Antoine qui avait été le soutien de Jules César, mais qui à Actium s’est opposé à Octave et a perdu la guerre, contraint de s’enfuir vers l’Égypte avec Cléopâtre. Enfin tout à gauche, malheureusement là où la cassure de la stèle la coupe en deux, une femme est assise. Si l’on interprète ses vêtements comme ceux de la déesse Junon, l’épouse de Jupiter, alors cette femme pourrait être Livie, épouse d’Auguste, et dès lors celle qui est près d’Auguste, plus à droite, ne pouvant plus être cette même Livie serait définitivement Antonia.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Ce sarcophage ne bénéficie d’aucune indication de la part du musée, mais heureusement on peut lire très clairement gravé –en latin– que “Ici repose en paix Théodore, archevêque”. Précieuse indication car un coup d’œil à la liste des archevêques de Ravenne le donne “vers 677-vers 691”. Le sarcophage lui a donc été destiné à la fin du septième siècle. On y voit des paons, oiseau symbole d’immortalité, d’abord parce que chaque année le brillant plumage du paon tombe puis se renouvelle, évoquant la mort et la résurrection du Christ, mais surtout parce qu’au Moyen-Âge on était convaincu que la chair du paon était imputrescible. J’ignore d’où venait cette croyance, d’autant plus incroyable que c’était un mets très recherché et que dans ces conditions il est impossible que nulle part, une viande de paon oubliée quelque temps, surtout lors de fortes chaleurs, n’ait clairement manifesté, par son odeur, qu’elle n’était pas plus imputrescible que celle d’autres animaux. Aujourd’hui, bien sûr, on ne croit plus à cette caractéristique, mais le symbolisme du paon a subsisté, puisque c’est un oiseau très fréquent dans les monastères.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Autre sarcophage, beaucoup plus ancien celui-là puisqu’il est du deuxième siècle de notre ère. “Marc Aurèle Macédon, vétéran d’origine dalmate, sous-officier, a placé de son vivant [ce sarcophage] pour lui-même et pour l’affranchie Aurélie Victoria. Quiconque ouvrirait le présent sarcophage après le décès des personnes ci-dessus, devra payer au fisc de César”, dit le texte gravé sur la façade. Deux remarques, d’une part le titre de suboptio que je traduis par sous-officier est un grade intermédiaire de la marine nationale romaine. D’autre part, cette femme affranchie par lui et qui, en conséquence, porte son nom (Aurelius / Aurelia) était à l’évidence une esclave dont il a fait sa concubine puisqu’il souhaite qu’elle partage sa dernière demeure à ses côtés. Quant à la menace de devoir payer une amende si l’on viole cette sépulture, elle correspond à une expression de la loi. En effet, pour se procurer un beau sarcophage tout prêt et à un prix avantageux, il était commode –et fréquent!– d’en vider un de son occupant pour s’y faire installer soi-même… Heureusement, la loi sanctionnait cette méthode du coucou, le montant de l’amende étant bien plus élevé que le coût d’un sarcophage neuf.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Cette stèle trouvée, en 1756, près de l’église Sant’Apollinare in Classe (mon futur article Ravenne 08), est elle aussi du deuxième siècle après Jésus-Christ. Elle dit “Pour Gaius Cassius Sénèque, vétéran, centurion retraité, Lucius Æmilius Kapiton, son héritier, et Licinia Prosdexis, sa femme, ont pris soin de faire poser [cette stèle], qu’il mérite”. Il est rare de trouver à Ravenne des tombes de centurions retraités car la plupart du temps ils venaient de diverses provinces de l’Empire, le plus souvent de Dalmatie (province romaine qui s’étendait de l’actuelle Slovénie au nord de la Grèce) ou de Pannonie (grosso modo la Hongrie actuelle), et une fois retirés de l’armée ils retournaient au pays. En conséquence de cela, ou bien celui-ci était originaire de Ravenne, ou bien quelque chose (ou quelqu’un) l’a fait se fixer ici, s’il n’avait plus de famille pour le faire revenir sur sa terre d’origine.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Celui-ci est mort au début du deuxième siècle et sa stèle a été retrouvée en cette même année 1756, et en cette même proximité de Sant’Apollinare in Classe que la précédente. Le musée, heureusement, m’aide à reconstituer le texte latin malgré ses nombreuses abréviations: “À Marc Apicius Tiron, fils de Tiron, de la tribu Camilia, primipile de la vingt-deuxième légion Primigenia Pieuse et Fidèle, préfet de la treizième légion Gemina, centurion de la quinzième légion Apollinaire, affecté au service de garde, affecté comme commissaire aux salaires, patron et prêtre du municipe de Ravenne”. Cette liste des fonctions successives exercées est ce que l’on appelle le “cursus honorum”, lors d’une carrière ascendante. Explications: Appartenant à la tribu Camilia, il est donc citoyen de Ravenne, originaire de cette ville. Par ailleurs, chaque légion commandée par un tribun est composée de centuries commandées chacune par un centurion. Le centurion chef de la première centurie a le titre de Primipile (“Premier javelot”), qui le place juste au-dessous du tribun. Le préfet (præfectus) est un officier supérieur à la tête d’une fonction particulière, il commande par exemple la cavalerie, la police militaire, le service du génie et des constructions, la garde d’une frontière, etc. Enfin, les titres de patron et prêtre (patronus pontifex) qui le chargent du culte public lui ont été décernés à titre honorifique quand il a été retraité de l’armée.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Encore une stèle trouvée en 1756 près de Sant’Apollinare in Classe, et qui date du second siècle. Classe, je l’ai déjà dit, est le port de Ravenne dans l’Antiquité. Il est donc normal de trouver ici des marins. Celui-ci était affecté à la garde des navires dans le port: “Aux dieux mânes. À Lucius Bæbius Silvanus, vétéran qui a été nauphylax [“garde de navires”, en grec] de la flotte prétorienne de Ravenne, d’origine syrienne, qui a vécu quatre-vingts ans, sa femme Vatria Tyrannis et son affranchi et héritier Lucius Bæbius Phileros ont fait poser [cette stèle] pour ce très digne patron. Si, après la mort des personnes ci-dessus indiquées, quelqu’un enlevait la présente stèle, il devra payer deux mille sesterces à l’administration de Ravenne”. Ne s’agissant pas de l’utilisation du sarcophage d’autrui mais d’une simple stèle, je ne sais s’il était moins coûteux d’en voler une et de la faire gratter avant d’y graver un nouveau texte ou d’en faire tailler une neuve, mais je suppose que la tentation d’utiliser une ancienne stèle devait être bien moindre. Il faut donc supposer que l’ajout de cette mention qui est spécifique de ce cimetière de Classe répond à une obligation légale, destinée à protéger les sépultures des citoyens de la ville.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

1756… Sant’Apollinare… Second siècle… toujours la même chose. “Aux dieux mânes. [Stèle] de Marcus Barbus Fronton, de la trirème Castor, originaire de Dalmatie, qui a vécu 42 ans et a servi [dans la marine] pendant 22 ans. Marcus Anthestius Rufus, de la même trirème, son héritier s’est chargé de faire poser [cette stèle] pour cet homme de mérite”. Encore un marin dalmate. Celui-ci n’avait sans doute pas de famille, et la vie de marin ne favorisant pas le mariage il fait de son compagnon et ami marin son héritier. Cet ami nous prouve la sincérité de son amitié en faisant graver cette stèle.

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Cette stèle du deuxième siècle après Jésus-Christ a été vue en 1716 dans le monastère de Classe, ce qui laisse supposer qu’elle avait été trouvée dans le cimetière proche. Elle aussi signalait la tombe d’un marin: “Aux dieux mânes. Titus Fulvius Nepos, de la quinquérème Auguste, originaire de Thrace, a vécu 44 ans, a exercé comme militaire 24 ans. Lucius Cassius Cordus, son héritier, a fait poser [cette stèle]. Six pieds de front, cinq pieds vers les champs”. Ici, non seulement l’héritier fait poser une stèle, mais en outre il précise les dimensions de la tombe pour que l’on n’empiète pas sur l’espace qu’il a réservé à Titus Fulvius. Le pied romain mesurant 0,2944 mètre dans notre système métrique, cela représente 1,77 mètre sur 1,47 mètre. Puisqu’avant que le christianisme ne se soit imposé, avec le cimetière près de l’église, donc dans la cité, on enterrait hors les murs, le long des routes, la dimension “de front” veut dire le long de la route, et l’autre dimension, en profondeur, va “vers la campagne” ou “vers les champs”. Autre explication qui n’est peut-être pas inutile, la quinquérème –mot formé de quinque, cinq, et de rème, la rame– est un grand et lourd bateau à trois rangs de rames, avec deux rameurs sur chacune des rames des deux niveaux supérieurs et un seul rameur sur la rame inférieure, plus courte, soit cinq hommes au total alors que la trirème n’en comporte que trois. Enfin, on voit que ce marin a vingt-quatre ans de service pour quarante-quatre ans de vie, comme le marin de la stèle précédente avait vingt-deux ans de service pour quarante-deux ans de vie. Ils ont donc tous deux été enrôlés à vingt ans. La stèle est percée de cinq trous: je ne sais qui les a faits, ni pourquoi, ni quand, mais il est évident qu’ils sont postérieurs et que la stèle a donc été utilisée pour un autre usage.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Nous revenons à une stèle trouvée en 1756 dans le cimetière de Sant’Apollinare in Classe, celle-ci étant de la fin du deuxième siècle. “Aux dieux mânes. À Gaius Julius Felix, sous-officier sur la trière Piété, qui a vécu 45 ans et a servi 25 ans. Gaius Julius Chrysantus et Gaius Arruntius Chrysantus, ses affranchis et héritiers, ont fait poser [cette stèle] pour leur patron méritant. Encore un marin enrôlé à l’âge de vingt ans. Je traduis le grade latin optio par sous-officier car il s’agit d’une fonction d’encadrement de niveau relativement modeste. Généralement, les noms des navires basés à Classe apparaissent dans les stèles de plusieurs marins, mais cette trière Piété n’apparaît qu’une fois.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Quittons Classe pour Ravenne. En 1886, alors que l’on creusait un puits dans le voisinage de l’église San Vitale, on est tombé sur cette stèle à 4,95 mètres de profondeur. “[Tombe] de Publius Volumnius Alexandre, qui a vécu 19 ans et 9 mois. Volumnia Redempta, à son affranchi méritant”. Le musée fait très justement remarquer que la précision du nombre de mois de vie après le nombre d’années témoigne du chagrin de cette femme qui voit mourir si jeune l’esclave qu’elle a affranchi. En revanche, je maintiens que je lis très clairement que ce Publius avait 19 ans et non pas 18 comme le dit le musée.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Et pour finir, deux femmes. La stèle de celle-ci vient de San Severo in Classe et date de la première moitié du premier siècle de notre ère. “Elle a vécu trente ans, elle est enterrée ici. À Paccia Helpis, affranchie de Gaius, son patron Gaius fils de Gaius et son mari Marcus Valerius Corvinus”. Cette coiffure est caractéristique de l’époque de l’empereur Tibère qui a succédé à Auguste. Je profite de cette présentation de stèle pour montrer à quel point nombre d’expressions connues sont abrégées et absolument incompréhensibles à qui n’est pas initié: tout en haut, “V.A.XXX” signifie “Vixit Annis 30”, elle a vécu trente ans. Pire encore, sous le fronton, on ne lit que trois lettres, H, S et E, et il faut comprendre “Hic Sepulta Est”, soit “Ici est ensevelie”.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

La stèle de cette autre femme, on suppose qu’elle provient d’un cimetière de Classe (nous allons voir dans un instant comment elle se rattache à la marine), mais elle a été récupérée dans la collection Rasponi, sans précisions sur la façon dont elle y était entrée. Elle est du milieu du premier siècle de notre ère. “Athénion, coronaire sur la trirème Danaé, a fait faire [cette stèle] pour sa femme Quarta Aufidia, en raison de son dévouement et en son honneur. Elle est enterrée ici”. Le mot latin coronarius que je traduis par coronaire ne désigne, dans le dictionnaire Gaffiot, véritable bible des latinistes, que celui qui fait ou qui vend des couronnes, et ignore un grade militaire ainsi nommé. Sur Internet, je trouve une Encyclopédie méthodique, Antiquités, Mythologie, Diplomatique des chartres et chronologie, publiée à Paris en 1790. Cette encyclopédie comporte un article Coronarius, qui dit que Muratori rapporte… notre inscription précisément. “Il croit que cet officier de marine était chargé d’orner de couronnes les navires victorieux ou les salles des festins”. Cela me semble très curieux, cette charge ne me semble pas être du niveau d’un officier et surtout je ne vois pas comment cela peut l’occuper à plein temps. Mais comme je ne suis pas en mesure de proposer une explication plus satisfaisante, il me faut bien l’accepter… Ludovico Antonio Muratori (1672-1750) étant un historien et un linguiste italien de renom, je m’incline.

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 23:55

Ravenne est une ville envoûtante. Nous sommes en principe en route vers la France, nous ne faisons que traverser l’Italie, mais nous sommes restés dans cette ville plus de deux semaines. C’est la ville des mosaïques anciennes, et ceux de mes lecteurs qui n’aiment pas la mosaïque vont pouvoir sauter à pieds joints par-dessus bon nombre de mes articles. De mes seize articles numérotés sur Ravenne. Mais pour commencer, flânons dans le centre, laissant de côté pour des articles spécialisés les grands lieux touristiques.

 

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Commençons par les portes de la ville. À l’ouest, c’est la Porta Adriana. Son nom n’est pas lié à l’empereur Hadrien, car la première porte construite ici l’a été quelque temps avant l’an mil. Parmi les hypothèses, certains pensent que c’est en relation avec une famille aristocratique de Ravenne, les Adriani. D’autres supposent que c’est parce que de là part une route qui se dirige vers la Vénétie et la ville d’Adria. Il est sans doute très présomptueux de ma part de porter un jugement sur une hypothèse qui a dû être émise par des chercheurs très sérieux, alors que moi je n’y connais rien et que je n’ai même pas cherché à creuser le problème, mais en regardant la carte, je vois que les grand-routes partant de ce côté ouest de la ville, celles qui suivent un tracé ancien, vont vers Ferrare et Bologne, et même la route qui part du nord de la ville, par la Porta Serrata que nous allons voir tout à l’heure, va vers Padoue et Venise. Et pour se rendre à Adria, c’est bien par la Porta Serrata qu’il faut quitter Ravenne, et non par la Porta Adriana. On se dirige vers Venise et, après avoir franchi le Pô, on tourne à gauche vers Adria.

 

Cette ancienne porte a été restaurée au début du seizième siècle par le podestat vénitien Giustiniani (en effet, à l’époque, Ravenne appartenait à Venise), mais elle a été remplacée par une autre, en 1545, par le légat du pape, le cardinal Girolamo Capoferro, qui l’a construite plus au nord, avec un pont-levis pour franchir les douves qui couraient tout le long des murs de la ville. Ce déplacement n’a pas eu l’heur de plaire, puisque dès 1583 le cardinal Ferrero la fait déplacer pour la reconstruire à l’emplacement de l’ancienne porte. Ce faisant, il l’orne de marbres qui lui procurent l’aspect que nous lui voyons actuellement. De part et d’autre, elle était protégée de tours rondes qui, au dix-huitième siècle, ont été remplacées par les deux bastions de plan carré que nous voyons aujourd’hui.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Nous tournons autour de la ville, nous arrivons dans le sud à la Porta Sisi. Les premiers témoignages que l’on a d’une porte en cet endroit remontent au dixième siècle, en l’an 960, mais comme elle clôt la via Mazzini qui recouvre une ancienne voie romaine il y a fort à parier que la ville était, déjà dans l’Antiquité, protégée en cet endroit par une porte. Et c’était, avec la Porta Adriana, l’une des deux principales voies d’accès à la ville. La porte actuelle a été construite en 1568. Puis, en 1885, on a récupéré la lunette en fer battu de l’ancien monastère San Vitale et on l’a fixée sur cette porte. Difficile de reconnaître ce qui est représenté au centre vu le mauvais état de conservation, mais il s’agissait de San Vitale à cheval.

 

Là aussi, on s’interroge sur l’origine du nom. La première explication, qui se réfère à une époque du Haut Moyen-Âge non précisée, viendrait de la femme du seigneur Rinaldo Maltagliati (sur Internet le seul homme de ce nom connu de Google est un conseiller de 1928…) qui avait fait cadeau à l’église de “San Mamo” (mais je n’ai pas trouvé trace de cette église dans la liste des soixante-et-une paroisses de Ravenne) d’un vaste domaine. Or cette dame se nommait Scisa ou Sisa, d’où le nom de “Porta Sisi” donné en son honneur, la porte ayant été construite grâce aux revenus de ce domaine.

 

Autre hypothèse. De cette porte part la route du sud, qui conduit à Arezzo en traversant Sarsina, ville frontière entre Romagne et Toscane. On a supposé que la corruption de ce nom, “Porta di Sarsina”, aurait abouti d’une part au raccourci Sisi, d’autre part au nom “Porta Ursicina” qui lui a longtemps été donné. Phonétiquement, je ne vois pas bien comment Sarsi[na] peut devenir Sisi et encore moins comment [Ur]sici[na] peut donner Sisi, dans la mesure où en italien (et cette explication je l’ai trouvée dans un site italien) ce nom se prononce Oursitchina. On connaît cette boutade qui dit que “cheval” vient du latin “equus”, où il suffit de changer e- en che- et –quus en –val… et cette explication me donne l’impression de relever de cette logique. En l’absence de troisième hypothèse, c’est la première qui me paraît la plus vraisemblable.

 

La chronologie, hélas, s’oppose à une explication qui semblerait logique. Chronologie, car le nom de Sisi remonte beaucoup plus loin dans le passé que le seizième siècle. Or le pape Sixte V (en italien Sisto V), qui a régné de 1585 à 1590, a restauré la porte, à la suite de quoi on l’a pendant un temps appelée Porta Sista. À noter qu’il y a incohérence entre cette information et celle qui figure sur une plaque fixée sur la porte par la Superintendance des Biens Architecturaux de Ravenne, qui donne la date de 1568. Or, de 1566 à 1572, le pape est Pie V, dont le nom ne peut justifier l’appellation de Porta Sista. Quoi qu’il en soit, moins d’un siècle après, en 1649, sous l’administration du cardinal Alderano Cybo, légat pontifical, la porte est restaurée au même titre que divers autres bâtiments de Ravenne.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Toute voisine, au sud de la ville, est la Porta Nuova. Celle-là a d’abord été appelée Porta Gregoriana, parce que construite par le pape Grégoire XIII puis, parce qu’elle ne datait que de 1580 et qu’en cet endroit elle ne succédait à aucune porte plus ancienne, on l’a appelée Porta Nuova (Porte Neuve). Comme d’autres monuments de Ravenne, elle a bénéficié du réemploi de marbres provenant de la démolition en 1540 d’une ancienne porte monumentale de la ville située au sud-ouest, la Porta Aurea (Porte Dorée, comme au sud-est de Paris), qui remontait à 42 de notre ère. Sous l’empereur Tibère, me dit-on, mais Tibère est mort en 37, et son successeur Caligula est mort en 41. Donc ou bien cette Porta Aurea était antérieure à 37, ou bien elle est due à Claude (empereur de 41 à 54).

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

À présent, la Porta Serrata, plein nord. Une porte est documentée dès 1235 en ce lieu, ou plutôt quelques dizaines de mètres plus à l’ouest, sous le nom de Porta Anastasia, sans doute en l’honneur de la puissante famille Anastasi de Ravenne.

 

En 1275, Guido Da Polenta, chef des Guelfes de Ravenne, ravit le podestat de la ville au Gibelin de la famille des Traversari. Lorsque, après avoir déporté dans l’île de Candia (la Crète) en 1441 Ostasio III Da Polenta et son fils Girolamo, la Sérénissime prend possession de Ravenne, craignant que la cité lui soit reprise par les partisans d’Ostasio elle fait murer la Porta Anastasia pour plus de sécurité. On l’appelle désormais Porta Serrata (Porte Verrouillée). Mais en 1509, à Agnadel près de Milan, l’armée française de Louis XII, au nom de l’alliance créée par le pape Jules II (Giulio II) avec le roi Ferdinand d’Espagne et Maximilien Ier empereur d’Allemagne, vainc la République de Venise et donne Ravenne aux États de l’Église. En 1511, le pape Jules II passe par là. trouve la porte fermée et ordonne de la rouvrir, ce qui réjouit la population, et il impose aussi de l’appeler désormais Porta Giulia en son honneur. Mais cette imposante porte de brique, avec des inserts de marbre prélevés, comme ceux de la Porta Nuova, sur l’antique Porta Aurea, est due au légat du pape, le cardinal Ferreri, qui l’a construite ici en 1582.

 

En 1650, le cardinal Cybo la fait restaurer à la suite de la Porte Sisi, et il fait graver “Porta Cybo” afin que son nom soit honoré, sous une autre inscription qui dit S.P.Q.RAV. A.D. MDCL (“Senatus Populusque Ravennae, anno Domini 1650”, soit “Le Sénat et le peuple de Ravenne, année du Seigneur 1650”). Mais le pape Jules II a bien pu dire ce qu’il exigeait et le cardinal Cybo écrire ce qu’il imaginait, on continue d’appeler cette porte la Porta Serrata!

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En bordure d’un quartier ancien côté ville et d’un parc de l’autre côté, de longs tronçons des vieux murs ont été conservés près de la Porta Serrata.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Puisque nous en sommes à cette partie médiévale et Renaissance de Ravenne, faisons un petit tour à la Rocca Brancaleone, château fort du quinzième siècle. Puisque, pour les portes de la ville, j’ai évoqué les raisons de leurs noms, faisons-en autant pour cette Rocca. Personne ne dit rien de la première partie du nom, “Branca”, ce qui est la meilleure façon de ne pas se tromper. Et le “-leone” serait dû à l’occupation vénitienne, puisqu’en italien un lion se dit leone et que le lion de saint Marc est l’emblème de la Sérénissime.

 

Cette rocca est une puissante forteresse trapézoïdale dont le mur d’enceinte est protégé par de grosses tours aux quatre angles. À l’intérieur, le château lui-même, de forme carrée, s’appuie sur une tour à chacun de ses angles. Aux deux angles du nord, il utilise les tours de la Rocca, à l’ouest une tour supplémentaire est intégrée dans le mur d’enceinte, et la quatrième tour. Mes explications sont assez confuses, mais on peut voir clairement comment les choses s’organisent en jetant un coup d’œil sur Google Earth N44°25’22,57” E12°12’19,56”.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

L’ensemble, construit par les Vénitiens de 1457 à 1470, a par la suite subi de très gros dommages. En effet, en 1630 pour construire l’église San Romualdo, on a très largement prélevé des briques. Puis en 1722, d’autres briques sont prélevées pour le Teatro Vecchio. Les rivières Ronco, passant au sud de Ravenne, et Montone, au nord-ouest, se réunissent pour former, avant de se jeter dans l’Adriatique, ce que l’on appelle (avec une remarquable imagination) i Fiumi Uniti (les Fleuves Unis). Mais ces rivières lors de crues ont à plusieurs reprises causé des dommages à la ville, aussi le cardinal Giulio Alberoni, légat pontifical (1735-1739), détourne leurs cours pour les faire confluer dans un canal qui avait été creusé en 1651. Pour cela, il doit construire sur le Montone une écluse, l’écluse de San Marco (au sud-est de la ville), et dans la foulée il jette un pont sur les Fiumi Uniti, causant deux nouveaux très graves prélèvements de briques de la Rocca. Et jusqu’à la fin du dix-huitième siècle les particuliers vont continuer à venir se servir. Or voilà qu’en 1799 est instaurée la République Cisalpine de Bonaparte, et l’on procède à quelques travaux d’entretien. Mais ce n’est qu’en 1915 que la Rocca, mise à la disposition du Ministère de l’Instruction Publique, va redevenir utile: on en fait un potager… En 1968, enfin, la Municipalité de Ravenne en devient propriétaire. Une réhabilitation va être entreprise. Aujourd’hui, on peut s’y promener, c’est l’un des parcs de la ville.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Aux alentours de l’an mil, c’est devenu une mode un peu partout en Italie: en signe de puissance, les familles aristocratiques se faisaient construire de hautes tours. Vers la fin du treizième siècle, pour assurer son contrôle sur la ville, le légat pontifical fait raser toutes les tours et forteresses privées. La tour de mes photos, élevée au douzième siècle, avait entretemps été acquise par la Cité, et étant publique elle a été épargnée. Parce qu’à l’époque de sa construction elle était proche du quartier des boucheries, on l’a appelée “Torre dei Beccai” (Tour des Bouchers), mais c’est la tour communale, la Torre Civica. Du haut de ses trente-neuf mètres, on sonnait l’alarme en cas d’incendie, d’inondation ou autre danger, ainsi que pour convoquer le conseil municipal. Les eaux souterraines minent le sol sur lequel elle repose et c’est pourquoi elle est inclinée et ferait presque concurrence à la tour de Pise, à tel point qu’en 2000 on a emmailloté de fer sa partie inférieure et on s’est résolu à en ôter la partie supérieure qui risquait de tomber, autorisation accordée par les responsables nationaux des biens architecturaux à la condition expresse que les briques constituant cette partie soient conservées dans des locaux communaux et que le tout soit remonté après consolidation. Bien des années ont passé, et la tour n’a toujours pas été restituée dans son intégrité, faute de crédits.

 

Sur ma deuxième photo, à droite de la tour, on voit une belle maison ancienne. C’est la Casa Melandri, construite au seizième siècle, mais restructurée au dix-neuvième.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Au dix-huitième siècle, les Rasponi, une grande famille de Ravenne, ont fait construire un palazzo qui porte leur nom. Aujourd’hui, une partie du palais est occupée par le siège du gouvernement provincial (palazzo della provincia). On peut visiter les jardins, une partie du palais et une crypte. Je disais tout à l’heure que j’avais préparé seize articles numérotés sur notre passage à Ravenne: je consacrerai mon article “Ravenne 14” au palazzo Rasponi et à la crypte Rasponi.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Un point central de Ravenne, un lieu des plus fréquentés, est la vaste piazza del Popolo. À la fin du treizième siècle, la famille Da Polenta prend possession de la ville et crée ici la piazza del Comune, la place de la Municipalité, en élargissant la rue en face de l’endroit où se situe le palais que Bernardino Da Polenta s’est fait construire sur les restes du palais de l’empereur romain d’Occident Honorius (395-423). Sur le côté sud de la place, on bâtit le palais du gouverneur. Au quinzième siècle arrivent les Vénitiens. Dans les années 1470-1480 ils définissent les dimensions actuelles de la place, qui devient incomparablement plus vaste que cette simple rue élargie, et veulent s’inspirer de leur place Saint-Marc de Venise: en 1483, à l’une de ses extrémités, ils érigent deux colonnes. Au sommet de l’une ils placent le lion de Venise, au sommet de l’autre Sant’Apollinare, le patron de Ravenne, son premier évêque consacré par saint Pierre en personne, si l’on en croit son hagiographie. Quand, en 1509, le pape Jules II reprend la ville aux Vénitiens, il s’empresse de faire remplacer le lion de saint Marc par la statue de San Vitale. Ce saint Vital est un soldat de l’armée romaine qui a vécu au premier siècle de notre ère, à l’époque de Néron. Marié à Valérie (future sainte Valérie), il a deux fils, qui seront saint Gervais et saint Protais. Un jour qu’un médecin chrétien, durement torturé est menacé d’être décapité par le juge Paulin pour son entêtement à refuser de sacrifier aux dieux païens, Vital lui rend le courage d’affronter le dernier supplice, et le médecin meurt en martyr. À la suite de cela, Vital enterre le médecin, refuse de suivre Paulin et se déclare ouvertement chrétien. C’en est trop, Paulin ordonne de le prendre et “s'il refuse de sacrifier, creusez-y une fosse si profonde que vous arriviez jusqu'à l’eau et vous l’y enterrerez vif et couché sur le dos”. On devine que Vital n’a pas sacrifié aux dieux et qu’il est mort enterré vif. Mon futur article “Ravenne 07” sera consacré à l’église dont il est le saint patron.

 

Au dix-neuvième siècle, se constitue le royaume d’Italie unifié, avec pour roi Victor Emmanuel II de Savoie. La place prend le nom de Vittorio Emanuele II. Mais en 1946, un grand référendum constitutionnel demande aux Italiens de choisir entre conserver à leur pays un régime monarchique ou changer pour devenir une république. C’est Ravenne qui, votant à 88% pour la république, donne à ce choix le plus fort pourcentage du pays. La place ne pouvait désormais plus porter le nom d’un roi, elle a été rebaptisée Place du Peuple (Piazza del Popolo).

 

Ma première photo montre la piazza del popolo, puis les deux statues au sommet des colonnes, l’évêque saint Apollinaire à gauche et le soldat romain saint Vital à droite. Les deux autres photos montrent le pied de l’une de ces colonnes, qui date de 1483 et qui porte en bas-relief les signes du zodiaque, et un gros plan sur les Gémeaux.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Ce très intéressant bâtiment est communément appelé Loggetta Lombardesca parce que ce sont des ouvriers lombards qui, au début du seizième siècle, en ont travaillé le marbre, son vrai nom étant Loggia del Giardino (loggia du Jardin). En fait, ce nom est appliqué à l’ensemble du bâtiment, ce qui surprend le visiteur qui, arrivant côté rue, ne voit pas trace de loggia, ce terme d’architecture désignant un balcon intégré dans la façade, ne faisant pas saillie. À l’origine, c’était le monastère de Santa Maria in Porto –je parlerai de l’église de ce nom dans mon article “Ravenne 13: Diverses églises de la ville”–, et aujourd’hui c’est le Museo d’Arte della Città di Ravenna, titre que je me dispense de traduire car ce serait offenser la sagacité des lecteurs, y compris de ceux qui n’ont jamais vu, même de loin, le moindre mot d’italien.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En 1838, l’ancien théâtre de Ravenne étant fort dégradé et nécessitant son remplacement, la Municipalité charge les architectes Tommaso e Giovan Battista Meduna, deux Vénitiens, restaurateurs du théâtre La Fenice de Venise, d’étudier un projet et c’est ainsi que le 15 mai 1852 sont inaugurés le Teatro Dante Alighieri et sa façade néoclassique, avec la représentation de Robert le Diable, de Meyerbeer.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Ces deux lions encadrent l’entrée du musée archiépiscopal. Je voudrais ne rien dire de ce musée qui, stupidement, interdit la photo, mais j’ai quand même envie d’en dire deux mots. Notamment, il intègre dans son architecture une chapelle paléochrétienne décorée de mosaïques du sixième siècle et construite au temps où Pierre II était évêque de Ravenne (494-519) alors que régnait le roi wisigoth Théodoric le Grand (474-526). Et puis il y a la merveilleuse Cattedra d’avorio (la Chaire d’ivoire) de Maximien, premier archevêque de Ravenne (546-556). Je ne peux que recommander cette visite.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Hé oui, le tribunal ecclésiastique fonctionne encore. J’espère seulement que les Inquisiteurs n’y officient plus. Et je vous le jure, je n’ai pas pris de photos interdites dans le musée, ne me faites pas asseoir sur la chaise à clous!

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

À présent, voyons quelques maisons de Ravenne, en commençant par cette Casa Brandolini du treizième siècle. On l’appelle aussi Casa dei Polentani.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En 1819, Lord Byron était à Ravenne. On ne peut voir la maison où il logeait, elle a été détruite, et quoique cela soit de fort peu d’intérêt sauf pour qui est un inconditionnel de cet homme, on montre la maison qui a été édifiée à sa place…

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Plus intéressante parce qu’elle est authentique, voici la maison où Torquato Tasso (Le Tasse, 1544-1595) a bénéficié de l’hospitalité de Gasparo di Agostino Pignata, “cavaliere” jurisconsulte.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Avant de passer à un autre palazzo, je m’arrête un instant devant cette belle poignée de porte ouvragée. Dans l’élégance, ces Italiens ne négligent aucun détail.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Et puis voici le palazzo Rasponi-Murat. Giulio Rasponi appartient à une famille de la vieille aristocratie locale qui a toujours été mêlée à la vie politique de la Romagne. Né en 1787, il épouse en 1825 Louise Murat, la fille de Caroline Bonaparte (la plus jeune sœur de Napoléon) et de Joachim Murat que Napoléon a fait roi de Naples. Louise, née à Naples en 1805, est l’auteur de Souvenirs d’enfance où elle raconte les dix premières années de sa vie de princesse. C’est dans ce palazzo, dont la construction remonte aux quinzième et seizième siècles, que vivait le couple. Giulio, proche des Carbonari, a pris une part importante dans les mouvements de 1830-1831 et son salon, dans ce palazzo, a été le lieu de réunion des patriotes. Lui-même a assumé la charge de vice-président de la Commission de Gouvernement provisoire d’Émilie-Romagne quand, en lien avec les carbonari de Paris qui ont vu triompher la Révolution de Juillet et avec le soutien du nouveau gouvernement français, cette région a gagné son indépendance des États pontificaux. Très brièvement, puisque si, en février 1831, sont créées les Provinces Unies d’Italie, dès mars 1831 Casimir Périer, nouveau chef du Gouvernement français, décide de laisser les Italiens à leur sort et le pape Grégoire XVI ne tarde pas à reprendre le pouvoir. Les armoiries Rasponi, “pattes de lion en croix de Saint-André”, apparaissent sur le mur à l’angle du bâtiment et dans la poignée du portail d’entrée.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Juste en face du palais, de l’autre côté de la rue, se trouve le jardin botanique Rasponi. On y trouve toutes sortes de plantes, accompagnées d’une petite notice qui, non seulement en indique le nom, mais aussi les effets thérapeutiques et la partie de la plante qui est utilisée. Ainsi, pour ma première photo, je vois que c’est une échinacée (echinacea pallida ou purpurea) aux propriétés immunostimulantes, actives contre la polyarthrite, cicatrisantes, et qu’on en utilise les racines et le sommet. Et ma seconde photo montre une armoise (artemisia vulgaris) qui est antispasmodique, emménagogue (régularise les règles) et tonique, et dont on utilise les feuilles et les racines. Je me limite à deux exemples, mais la promenade dans ce jardin est instructive et agréable.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Un petit tour à la Biblioteca Classense (Bibliothèque de Classe). Classe, c’est un bourg à cinq kilomètres du centre ce Ravenne, où se trouvait un monastère. Mais nos souvenirs scolaires nous rappellent qu’en 1512 a eu lieu la bataille de Ravenne où les Français ont été vainqueurs. Les moines, pris de peur, ont décidé de transférer leur monastère intramuros: les murailles de la ville étaient puissantes et bien gardées. Dès 1513 commence la construction des bâtiments. Évidemment, les précieux manuscrits possédés par les moines sont apportés dans les nouveaux locaux et, par la suite, peu à peu on a enrichi ces collections en acquérant des codex et des incunables. En 1803, Bonaparte saisit les biens ecclésiastiques. Ce fonds richissime ne disparaît pas pour autant, mais les locaux de l’ex-monastère deviennent la Bibliothèque Publique de Ravenne (Biblioteca Civica di Ravenna), qui par la suite sera rebaptisée Biblioteca Classense en souvenir de ses origines. Aujourd’hui, non seulement elle a conservé son précieux fonds ancien mais elle a continué de s’enrichir de livres rares, de cartes anciennes, de gravures, de photos anciennes. Elle a également acquis des livres modernes pour tout public, et depuis 2011 elle comporte une médiathèque. Ses huit cent mille références en font l’une des plus riches bibliothèques d’Italie.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Son intérêt ne se limite pas aux livres qu’elle contient, car on peut aussi admirer les locaux, comme ici les atlantes qui encadrent la porte de la salle Dante, ce tableau où l’on voit Jésus à table –mais puisqu’il n’est pas entouré de ses apôtres ce n’est pas une Cène, et je pense que ce doit être une représentation des noces de Cana et que, dans le bas endommagé, des serviteurs constataient que le vin manquait–, ou cette porte de bois sombre sculptée en bas-relief.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Ne pouvant publier de photos de la Domus dei Tappeti di Pietra (la Maison des Tapis de Pierre) parce que l’éclairage par puissants spots crée de tels contrastes que mes photos sont illisibles, et par conséquent ne pouvant lui consacrer un article, je la place ici dans mon article de découverte générale de Ravenne. Comme on parvient cependant, je crois, à le discerner, il s’agit d’une immense surface de belles mosaïques (quatorze différentes, donc quatorze pièces, sur sept cents mètres carrés) qui ont été préservées. C’est le sol du palais d’un seigneur byzantin du début du sixième siècle, découvert fortuitement en 1993 en creusant pour créer un parking souterrain.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

L’église Santa Chiara (Sainte-Claire) avec son monastère remonte aux années 1310 à 1328. Les fondateurs en sont Robert d’Anjou, roi de Naples, et sa seconde femme Sancia de Majorque, qui avaient une toute particulière dévotion pour saint François d’Assise et pour sa disciple sainte Claire, et qui ont voulu pouvoir y faire accueillir des religieuses clarisses. Au dix-neuvième siècle, quand les religieuses en ont été chassées, l’église est devenue un théâtre, le théâtre Rasi.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En marge du théâtre proprement dit on peut s’étonner de voir des chaises très variées alignées le long d’un mur. C’est une amusante collection de sièges de divers théâtres. Ci-dessus, par exemple, la première provient du théâtre communal de Casalmaggiore, en Lombardie; la seconde du théâtre communal de Cervia, à une quinzaine de kilomètres au sud de Ravenne; et la troisième du théâtre Il Piccolo (Le Petit) de Forli, en Romagne, à l’est de Cervia.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Au hasard de nos visites, nous tombons sur toutes sortes de sculptures. Par exemple, souhaitant voir le Baptistère de Néon, qui fera l’objet de mon article Ravenne 06, nous passons devant cette Nativité.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Quoique le centre-ville soit situé à quelque distance de la mer, Ravenne est une cité maritime, et d’ailleurs son camping, où nous avons résidé, est tout près de l’immense plage. Pour finir, deux images du Lido de la Marina di Ravenna.

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Published by Thierry Jamard
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