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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 09:00

Je n’ai pas parlé des églises dans mon précédent article sur Ancône. C’est que je voulais réserver une place spéciale à deux d’entre elles, la cathédrale San Ciriaco et Santa Maria della Piazza. Mais je commencerai par une image d’une troisième église.

 

911a Ancône, église 18e siècle

 

Cette troisième église est dédiée aux saints Pellegrino et Teresa, elle est du dix-huitième siècle, et le panneau précise “degli Scalzi”, c’est-à-dire “des Déchaussés”. À ma connaissance, ce sont les Carmes qui sont “déchaussés”.

 

911b1 Ancona, duomo San Ciriaco

 

Plantée là-haut sur sa colline, la cathédrale San Ciriaco (Saint Cyriaque) date du douzième siècle. Les fouilles ont démontré qu’elle occupe l’emplacement d’un temple de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième dédié à Aphrodite Eupléa (“Bonne navigation”, donc protectrice des navigateurs), plus tard nommée Vénus, avec les Romains. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, elle ne porte pas le nom de saint Cyriaque d’Ancône… parce qu’elle a été inaugurée en 1128 et que saint Cyriaque est né vers 1391, mais il a porté le nom de Cyriaque parce que la cathédrale de sa ville s’appelait ainsi. Et le saint patron de la cathédrale est un Romain du temps de Dioclétien. La fille de l’empereur, Arthémia, est épileptique, et elle a une vision lui disant que seul Cyriaque est en mesure de la libérer. Cyriaque diagnostique une possession par le diable et l’exorcise, Arthémia se fait alors baptiser, et Cyriaque est provisoirement épargné par Dioclétien. La même chose se produit avec la fille du roi de Perse, qui se fait baptiser avec son père et quatre cent trente de ses concitoyens. Vers 304, Cyriaque est arrêté alors que, de retour de Perse, il fait route de Brundisium (Brindisi) vers Rome. Cela se passe à Torre Le Nocelle près de Bénévent. Ramené à Rome, Cyriaque est soumis à plusieurs supplices (poix bouillante sur la tête, écartelé) avant d’être décapité. Tel est le patron de la cathédrale d’Ancône.

 

911b2 Ancona, duomo San Ciriaco

 

911b3 Ancona, duomo San Ciriaco

 

Ce bâtiment romano-gothique est en forme de croix grecque sous coupole centrale, mais selon certains chercheurs, l’édifice du neuvième siècle qui l’a précédé et sur les bases duquel il repose était en forme de croix latine. Je n’ai pas pu prendre de photos à l’intérieur, mais les colonnes sont récupérées du temple païen. C’est au sixième siècle qu’une église primitive dédiée à saint Laurent a remplacé le temple antique. Un violent séisme, puis les attaques des Sarrasins en 847-848 ont mis cette église au sol. C’est alors qu’a été construite l’église sur les bases de laquelle l’actuelle cathédrale a été édifiée. Les travaux ont été achevés soixante-et-onze ans après la consécration, en 1189.

 

Dans mon précédent article, j’ai évoqué le miracle de la Vierge de la cathédrale. Voici l’histoire. D’abord, la peinture. En 1615, le capitaine d’un navire vénitien est pris dans une tempête. Une vague emporte son fils. Il implore la Vierge, et son fils est sauvé. En remerciement, il offre un petit tableau de seulement 37x45 centimètres représentant la Madone les yeux baissés, presque fermés, et la tête inclinée sur l’épaule. Sur sa tête est représentée une couronne portant de véritables pierres précieuses. Près de trois cents ans passent. Nous sommes en 1796. Les troupes françaises menées par Bonaparte occupent l’Italie. Le pape est contraint d’accepter l’armistice de Bologne qui lui fait céder Ferrare, Bologne et Ancône, payer un énorme tribut de vingt-et-un millions de lires, livrer de nombreuses œuvres d’art et manuscrits. Apprenant que les Français arrivent, les Anconitains sont terrorisés et font, le 25 juin, une veillée de prière dans la cathédrale. Une veuve trentenaire, Francesca, commence à réciter les Sept Allégresses de la Vierge et quand elle lève les yeux vers le tableau elle voit que les yeux de Marie sont ouverts et qu’elle la regarde. Elle croit à une hallucination, tente de se concentrer sur sa prière, regarde de nouveau, et cette fois-ci la Vierge lui sourit. À ce moment-là, une petite Barbara âgée de dix ans s’écrie “La madone ouvre les yeux, elle rit!”. La foule alors s’approche et tout un chacun constate le miracle.

 

11 février 1797. Bonaparte est à Ancône. Il se moque du “miracle”, il demande à inspecter lui-même le tableau. Voyant la couronne de pierres précieuses, il dit vouloir la donner à une pauvre fille de l’hospice comme diadème de mariage mais, à peine a-t-il la couronne en mains que soudain il pâlit et, contre toute attente, demande à la remettre en place. Évidemment, les Anconitains attribuent ce revirement à une intervention de la Vierge. Telle est l’histoire du tableau miraculeux.

 

911c1 Ancona, duomo San Ciriaco

 

L’entrée, avec son porche gothique de Giorgio da Como daté des environs de 1228, est gardée par deux beaux lions stylophores (le mot signifie “porteurs de colonnes”). Car en ce début du treizième siècle, on a fait pivoter l’aménagement de quatre-vingt-dix degrés, la nef devenant le transept. C’est alors que d’un côté de l’ancien transept on a construit ce porche, et de l’autre côté une abside. Normalement, les églises chrétiennes sont orientées, c’est-à-dire que le chœur est tourné vers l’est. Or je regarde l’image sur Google Earth et je constate que l’abside est tournée vers le sud-est, mais ce n’était pas mieux auparavant puisque l’autel était au nord-est. En fait, c’est la configuration du sol qui a imposé la position de la croix, et la nouvelle disposition présente la façade à qui arrive par le port.

 

911c2 Ancona, duomo San Ciriaco

 

911c3 Ancona, duomo San Ciriaco

 

Jouant sur le marbre blanc-gris du Conero et le marbre rouge de Vérone, ce porche de Giorgio da Como est très beau. Il est décoré de divers symboles, comme sur ma première photo l’ange de saint Matthieu et le lion de saint Marc et d’animaux comme ces deux serpents entrelacés de ma deuxième photo.

 

911d1 Ancona, Santa Maria della Piazza

 

Venons-en à une autre superbe église ancienne, Santa Maria della Piazza. Ici s’élevait une église paléochrétienne mais au neuvième siècle un glissement de terrain l’a jetée à bas et a profondément modifié la structure du quartier.et le niveau de la ville. Après avoir été appelée Santa Maria del Canneto (de la roselière, parce que le quartier était marécageux) elle a été appelée Santa Maria del Mercato (du marché) en raison de son environnement selon les époques.

 

911d2 Ancona, Santa Maria della Piazza

 

911d3 Ancône, Santa Maria della Piazza

 

En 1690, un tremblement de terre a fait s’effondrer la partie supérieure de la façade, à la suite de quoi elle a été reconstruite avec une fenêtre rectangulaire sous laquelle on peut voir les deux lions de ma seconde photo. Quant aux bas-reliefs des niches aveugles de la façade, ils proviennent de Constantinople. En haut c’est un paon, à gauche l’archange Gabriel et à droite la Vierge orante. L’ensemble d'origine a été achevé en 1210.

 

911d4 Ancône, Santa Maria della Piazza

 

911d5 Ancona, Santa Maria della Piazza

 

911d6 Ancona, Santa Maria della Piazza

 

Le portail est dû, si l’on en croit la signature dans la pierre, à un certain Mastro Leonardo. C’est sous ma troisième photo que se lit la signature. J’ai beau regarder de près ma photo en taille et qualité originales, je vois bien des inscriptions mais je ne déchiffre pas ce nom. Peu importe, faisons confiance aux spécialistes d’épigraphie. Je ne suis pas capable non plus d’identifier les personnages représentés, ni d’interpréter la signification des animaux, mais ces sculptures, comme celles d’autres églises moyenâgeuses, sont évocatrices et amusantes.

 

911e1 Ancône, Sainte Marie de la Place

 

911e2 Ancône, Sainte Marie de la Place

 

Sur le flanc droit de l’église, au-dessus d’une porte, ce bas-relief de la Visitation est, paraît-il, postérieur à la façade, selon les études de style.

 

911f1 Ancône, Sainte Marie de la Place

 

911f2 Ancône, Sainte Marie de la Place

 

À l’intérieur, c’est une basilique à trois nefs, les deux nefs latérales étant très étroites. Les fresques quasiment effacées dont subsistent des traces sur les parties restantes de quelques murs dateraient de la basilique primitive antérieure à la destruction du neuvième siècle.

 

911f3 Ancône, Sainte Marie de la Place

 

Quant à la basilique paléochrétienne, une dalle de verre sur le sol du transept permet d’en voir les ruines mises au jour par les archéologues à partir de 1927. Ils ont aussi mis en évidence des travaux de terrassement des cinquième et quatrième siècles avant Jésus-Christ visant à consolider le terrain et quelques traces de travaux d’époque romaine.

 

Saint Augustin (354-430) est très postérieur au martyre de saint Étienne, premier proto-martyr, dont la lapidation avait été approuvée par saint Paul, pas encore converti et encore appelé Saul. Mais il raconte que saint Étienne (san Stefano) réalise de nombreux miracles à Ancône et que, lors de la lapidation, une pierre avait ricoché sur le martyr et était tombée aux pieds d’un marin qui, converti, l’avait pieusement ramassée et l’avait déposée, au cours d’un voyage, à Ancône. Or on sait qu’une église primitive aurait été édifiée en ce lieu après l’édit de Constantin autorisant le christianisme. Partant de là, certains chercheurs pensent que l’église paléochrétienne dont on voit les restes sous Santa Maria della Piazza serait celle-là même qui honorait saint Étienne, et divers indices, paraît-il, confirment cette thèse.

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Published by Thierry Jamard
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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 09:00

910a vue générale du port d'Ancône

On ne vante pas suffisamment les mérites d’Ancône, considérée comme un port, un point c’est tout. Ôtez le point, ce n’est pas tout. Mes guides Michelin Vert d’Italie ne sont pas tout récents, les choses ont peut-être changé, mais alors que j’ai dans cette collection des titres tels que Florence et la Toscane, la Sicile, Puglia (en édition italienne), il n’en existe pas pour les Marches dont Ancône est la capitale. Pire, le guide Italie du nord s’arrête juste au nord des Marches, et le guide Italie du sud commence juste après. Et plus à l’ouest, les deux guides se rejoignent. Il n’y a que dans le guide Italie, qui couvre tout le pays, mais nécessairement de façon beaucoup plus succincte, que l’on peut trouver des articles sur Ancône, Lorette ou Recanati. Je ne comprends pas cet ostracisme. En trois articles, je vais tenter de donner un aperçu d’Ancône.  

 

910b1 statue de Trajan à Ancône

 

D’abord, c’est une ville ancienne, dont la fondation par des colons de Corinthe remonte aux alentours de 400 avant Jésus-Christ. C’est cette origine grecque qui lui vaut ce nom: ἀγκών (ankôn) désigne le coude, car telle est la forme de son promontoire, dit-on. J’ai beau bien regarder le plan de la ville, je ne vois pas de coude, mais je dois manquer d’imagination. Il est vrai qu’il y a une baie profonde, et que cela peut évoquer un bras replié… Au deuxième siècle avant Jésus-Christ, Ancône tombe sous la coupe de Rome, et devient colonie après la bataille de Philippes en 42 avant Jésus-Christ. L’empereur Trajan (98-117) a beaucoup fait pour améliorer et accélérer les transports, routes, ports. En même temps, il a voulu que l’Italie ait une place à part, prépondérante, parmi toutes les provinces de l’Empire, et c’est ainsi qu’à Ancône il a construit une digue au nord du port pour le sécuriser. Cette statue honore ce grand empereur.

 

910b2 Ancône, arc de Trajan

 

910b3 Ancona, Arc de Trajan

 

910b4 Ancône, Arc de Trajan

 

910b5 Ancône, Arc de Trajan

 

Mais c’est surtout cet arc qui l’honore. L’Arc de Trajan a été édifié en 115 à l’extrémité du môle par les habitants de la ville sur les plans et sous la direction d’Apollodore de Damas, pour manifester leur reconnaissance. C’est un superbe monument en marbre de Paros (comme l’Hermès de Praxitèle à Olympie ou la Vénus de Milo au Louvre) sur un haut socle de calcaire du Conero, cette région toute voisine que j’ai évoquée dans mon précédent article. À l’origine, il était surmonté d’une statue équestre de Trajan en bronze, aujourd’hui disparue.

 

910b6 Ancône antique

 

Il n’y a pas, à Ancône, de grand site archéologique à visiter, mais les fouilles ont mis au jour, ici ou là, différentes structures que l’on découvre au hasard des promenades.

 

910b7 Ancona, l'amphithéâtre romain

 

Par exemple, l’amphithéâtre, en cours de fouilles. Il est antérieur à l’Arc de Trajan, puisqu’il remonte à l’époque d’Auguste (à cheval sur les deux ères). La disposition des ruines fait qu’il est difficile d’en comprendre le plan car il a connu, au cours du temps, des modifications qui ont changé sa structure et son usage. Puis il a été abandonné en tant que tel vers le sixième siècle, il a servi de fortification à la ville, puis on y a puisé des matériaux de construction, et il a finalement été recouvert jusqu’à ce que, en 1810, l’abbé Antonio Leoni, qui se passionne pour les antiquités d’Ancône, rende visite au comte Girolamo Bonarelli qui se demandait ce que pouvait bien être un fragment de voûte et un bout d’enceinte elliptique dans sa cave. “C’est un amphithéâtre, ce sont des arènes superbes!”, s’est exclamé l’abbé. Il a fallu attendre 1930 pour que commencent les expropriations, mais ensuite les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale ont –c’est terrible à dire– aidé à faire place nette pour les fouilles et c’est enfin le tremblement de terre de 1972 qui a fait partir les derniers occupants. C’était une grande structure de 93x74 mètres dont l’arène faisait 52x35 mètres. Il pouvait accueillir entre sept et huit mille spectateurs.

 

910b8a Ancône, le port romain

 

910b8b Ancône, le port romain

 

Ici, c’est le port antique. On devait construire un bâtiment de parking à plusieurs étages mais, en creusant les fondations avec des pelleteuses mécaniques on est tombé sur des structures antiques que l’on a très rapidement identifiées comme le complexe portuaire romain. Il comportait tous les équipements, arsenaux, magasins, citernes, et l’on a retrouvé des fragments de la voie qui menait aux quais, équipée de trottoirs et de conduites d’eau.

 

910b9 Ancône, maison du capitaine du port (13e s.)

 

Le port romain a continué de fonctionner à l’époque byzantine. Ci-dessus, on voit la maison du capitaine du port, qui date du treizième siècle. Plus tard, quand la ville va connaître un renouveau de son activité et de son lustre, on va créer de nouvelles installations et abandonner le complexe romain.

 

910c1a Ancône, murs du port (14e s. puis 16e, 18e, 19e)

 

910c1b Ancône, murs du port (14e s. puis 16e, 18e, 19e)

 

Au quatorzième siècle, pour le nouveau port, on construit ces hauts et forts murs. En fait, leur aspect actuel est un peu différent, car ils ont été remodelés et réparés aux seizième, puis dix-huitième et dix-neuvième siècles.

 

C’est cette ville de la Renaissance qu’a vue Montaigne et qu’il décrit brièvement dans son Journal de voyage en Italie (1580-1581). “C’est la maîtresse ville de la Marque [les Marches]: la Marque était aux Latins Picenum. Elle est fort peuplée et notamment de Grecs, Turcs, et Esclavons [Slaves], fort marchande, bien bâtie; côtoyée de deux grandes buttes qui se jettent dans la mer, en l’une desquelles est un grand fort par où nous arrivâmes. En l’autre qui est fort voisin, il y a une église entre ces deux buttes, et sur les pendants d’icelles, tant d’une part que d’autre, est plantée cette ville: mais le principal est assis au fond du vallon et le long de la mer, où est un très beau port, où il se voit encore un grand arc à l’honneur de l’Empereur Trajan, de sa femme, et de sa sœur. […] Cette contrée est pleine de chiens couchants excellents, et pour six écus il s’y en trouverait à vendre. Il ne fut jamais tant mangé de cailles, mais bien maigres. […] Nous avérâmes que les cailles passent deçà de la Sclavonie à grande foison, et que toutes les nuits on tend des rets au bord de deçà et les appelle-t-on à tout cette leur voix contrefaite, et les rappelle-t-on du haut de l’air où elles sont sur leur passage; et disent que sur le mois de Septembre elles repassent la mer en Sclavonie. […] Les femmes sont ici communément belles, et plusieurs hommes honnêtes et bons artisans. Après dîner, nous suivîmes la rive de la mer qui est plus douce et aisée que la nôtre de l’Océan, et cultivée jusque tout joignant de l’eau”.

 

910c2a Ancona, une petite place

 

910c2b une place à Ancône

 

910c2c une place à Ancône

 

Il existe, bien sûr, la ville nouvelle, très vaste, mais la ville ancienne est pleine de charme. Témoin cette petite place toute close avec de belles arcades sur l’un de ses côtés et une porte ogivale, comme les arcades. On voit, sur la première de mes photos, sur quel mur j’ai trouvé ce bas-relief d’un cavalier.

 

910c3 Petite rue à Ancône

 

Comme dans toute ville ancienne, il y a des ruelles étroites bordées de beaux immeubles, et qui ne suivent pas des lignes droites. Certes, le plan hippodaméen a des avantages, avec ses larges rues qui se coupent à angle droit, mais en bordure de mer cela crée de merveilleux couloirs pour le vent. Par ailleurs, dans ces ruelles on est remarquablement protégé des rayons du soleil.

 

910c4 Ancona, Torre Civica


910c5 Ancône, palais du Gouvernement (15e s.)

 

910c6a Ancona, casa di Domenico Schelini e di Albina Sartin

 

910c6b Ancona, ''La Giovine Italia''

 

Nous voici sur une grande place où s’élève la Torre Civica du quatorzième siècle mais elle a été reconstruite en 1581. On lui ajoute son horloge en 1611, et un carillon de quatre cloches en 1806. À la gauche, c’est le palais du gouvernement, qui date, pour son premier état, de 1381 pour héberger le conseil municipal (ci-dessous, voir le Palazzo degli Anziani). Au quinzième siècle, il a été agrandi en 1418, il a englobé la Torre Civica en 1450, il a enfin été redessiné en 1484. Quand, en 1532, la ville tombe dans les possessions pontificales, le pouvoir étant transféré à Rome, ce palais devient le siège du gouverneur apostolique, siège qui devra subir des travaux de réhabilitation après le violent tremblement de terre de 1690. À la gauche, c’est un bâtiment d’habitation, mais qui garde des souvenirs historiques. En effet, comme le dit la plaque apposée sur le mur à côté de la porte, “au premier étage avec balcon”, c’était en 1832 l’appartement de Domenico Schelini et Albina Sartini lorsque le premier mars s’est créée et a établi son siège la section d’Ancône de “La Jeune Italie”. L’année précédente, Mazzini (dont j’ai décrit le parcours dans mon article intitulé Thermes de Caracalla, Santa Sabina, Sant’Alessio et daté du 14 janvier 2010) s’était exilé en France, à Marseille, et y avait fondé ce mouvement pour unifier l’Italie par la diplomatie plutôt que par la violence. Il déclarait alors “la patrie d’un Italien n’est ni Rome, ni Florence ou Milan, mais l’Italie tout entière”. Louis-Philippe, ne voulant pas s’embarrasser d’un agitateur étranger, l’avait fait poursuivre, l’obligeant à aller se réfugier ailleurs, en Suisse puis en Angleterre. Mais son mouvement a vu naître un peu partout des sections locales, comme celle-ci.

 

910d1 Ancône, palais du Sénat, façade 13e siècle

 

910d2 Ancône, palais du Sénat, façade 13e siècle

 

910d3 Ancône, palais du Sénat, façade 13e siècle

 

Puisque nous en sommes aux grands palais anconitains, voici celui du sénat avec sa belle façade du treizième siècle dont, au deuxième étage, chaque fenêtre est surmontée d’une sculpture. En général, en Italie comme ailleurs, “l’étage noble” (et nous venons d’en voir un exemple chez Domenico Schelini et Albina Sartini) est le premier étage, mais ici avec des ouvertures semblables au premier et au second c’est le second qui est décoré. Il est vrai que ce n’est pas un palais de propriétaires, qui se réservent leurs appartements privés au premier étage.

 

910d4 Ancona, palazzo Benincasa (15e s.)

 

Encore une très belle façade pour ce palazzo Benincasa, du quinzième siècle, situé dans une petite rue où les beaux palais abondent.

 

910d5a loggia dei Mercanti, Ancona

 

910d5b loggia dei Mercanti, Ancona

 

910d5c loggia dei Mercanti, Ancona

 

Juste mitoyen de ce palais Benincasa on trouve la superbe Loggia dei Mercanti (Loggia des Marchands) réalisée entre 1451 et 1459 par Giorgio da Sebenico. C’est au Museo della Città –dont je rendrai compte dans un prochain article– que j’ai pris ma photo de la façade. Les conditions d’éclairage étaient destinées à l’examen à l’œil nu, pas à la photo sans flash, et je n’ai pas été capable de faire mieux, mais comme, dans la rue, le recul était très insuffisant je me rabats sur mon exécrable photo de l’élévation, et sur deux détails. Au milieu de la façade, ce cavalier en ronde-bosse armé d’une épée est le symbole de la cité. Autour de lui, quatre statues de femmes représentent l’Espérance, la Force, la Justice et la Charité. Celle que je montre, nue et entourée d’Amours ailés, ne peut être que la dernière citée.

 

910d6a Ancona, palazzo degli Anziani

 

910d6b Ancona, palazzo degli Anziani

 

910d6c Ancona, palazzo degli Anziani

 

Encore un palais, le Palazzo degli Anziani (palais des Anciens). On dit que ce serait l’impératrice Galla Placida (392-450) qui aurait fait construire ici en 425 un premier bâtiment municipal détruit par les Sarrasins en 839. Dans le nouveau bâtiment, lorsqu’au onzième siècle la ville a obtenu le statut de République d’Ancône, se réunissait le Conseil des Anciens qui dirigeait la ville sous la forme d’une république, d’où ce nom de Palais des Anciens, qu’il a conservé quand, en 1270, Margaritone d’Arezzo l’a reconstruit pour en faire le siège du Conseil Communal. Mais voilà qu’en 1348 un incendie l’endommage gravement, et comme je le disais tout à l’heure, on transfère le pouvoir communal au nouveau Palazzo del Governo. Lorsque la ville est tombée dans le giron des États de l’Église, le pouvoir pontifical a décidé de réhabiliter les bâtiments. Les travaux ont été menés de 1564 à 1571, d’où est sortie une façade remodelée. Il a alors retrouvé sa fonction de siège de l’administration communale, pour laquelle il avait été construit à l’origine, et n’a, depuis, cessé de remplir cette fonction que pendant 65 ans, de 1945 à 2011, années pendant lesquelles il a accueilli une pinacothèque, puis une faculté de l’Université des Marches. Le voilà redevenu mairie et siège du Conseil Municipal.

 

910e Ancône, Teatro delle Muse

 

910f1 Ancona, Palazzo Ferretti (16e s.), musée archéol

 

Rapidement encore deux images. Il Teatro delle Muse, qui est le théâtre municipal, nous présente sa façade néoclassique de 1826. Hélas, les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale l’ont presque entièrement détruit. Cette façade a pu être reconstituée, mais à l’intérieur il a été l’objet d’une nouvelle création, et n’a pu reprendre ses fonctions qu’en 2002.

 

Cette belle tête sculptée orne la porte du palazzo Ferretti qui date du seizième siècle et a été agrandi au dix-huitième, avec une façade remodelée par Vanvitelli. Il héberge le musée archéologique. Mais alors que nulle part ailleurs –ou presque– la photo n’est interdite dans ce type de musées, ici elle est formellement prohibée. Sans même parler de rédiger un blog, essayez donc de vous rappeler tous les objets vus, accompagnés des explications données, au bout d’un mois! Et je ne dis pas au bout d’un an ou deux... Je ne parlerai donc pas de ce que nous y avons vu.

 

    910f2 Ancône, môle Vanvitelli, début 18e siècle

 

    910f3 Ancône, môle Vanvitelli, début 18e siècle 

 

    910f4 Ancône, môle Vanvitelli, début 18e siècle 

 

    910f5 Ancône, môle Vanvitelli, début 18e siècle

 

Au début du dix-huitième siècle, Ancône connaît un grand développement, que dope la décision du pape Clément XII (1730-1740) de lui accorder le statut de port franc. Mais il convient dès lors de réaménager le port en conséquence. Clément XII charge l’architecte Vanvitelli, qui deviendra célèbre quand, plus tard, il construira le palais royal de Caserte, de le remodeler complètement en construisant un nouveau môle. En réalité, ce môle est une île artificielle pentagonale de vingt mille mètres carrés sur laquelle l’architecte a construit un lazzaretto, c’est-à-dire une léproserie, qui se trouvait ainsi isolée de la ville. La structure accueillait également les arrivants qui devaient subir une quarantaine. En tant que môle, les bâtiments comportaient aussi des magasins pour stocker les marchandises. Et comme il ne s’agissait pas seulement d’améliorer l’accès portuaire et de briser les vagues mais aussi de le protéger contre les attaques éventuelles, la construction a l’apparence extérieure et les fonctions d’une forteresse. Au centre de la cour s’élève un petit temple néoclassique dédié à saint Roch (San Rocco) dans lequel se trouvent trois puits permettant d’alimenter le môle et la léproserie en eau douce. Les travaux vont durer dix ans, de 1733 à 1743.

 

En 1796, voyant la progression des Français en Italie, les habitants étaient allés le 25 juin prier dans la cathédrale San Ciriaco quand ils ont vu les yeux de la Vierge bouger, sur une peinture (tous les détails dans mon prochain article). Après un tel prodige, ils n’ont pas été étonnés que l’année suivante les Français proclament la République d’Ancône, jointe en 1798 à la République Romaine. En 1799, les Autrichiens assiègent la ville et, au bout de six mois, les Français capitulent.

 

En 1918, une soixantaine de saboteurs de la marine des Habsbourg arrivent discrètement de nuit à Ancône et débarquent au nord de la ville. Parmi eux, plusieurs sont originaires d’Istrie (péninsule au sud de Trieste dont une grande partie, qui a longtemps appartenu à la République de Venise, est italophone), et donc parlent italien. Leur mission: couler les navires italiens dans le port. L’obscurité leur évite de se faire remarquer, et pour franchir les contrôles leur parler italien leur permet de tromper l’ennemi. Mais arrivés à hauteur du môle de Vanvitelli, deux policiers de la Guardia di Finanza nommés Grassi et Maganuco les arrêtent. La Guardia di Finanza, c’est un corps de police chargé de la douane et de la lutte contre la fraude, l’immigration, la contrebande, etc. Les saboteurs blessent et neutralisent Grassi, mais Maganuco parvient à donner l’alarme. Arrive alors une patrouille de carabiniers qui arraisonne le groupe d’Autrichiens.

 

    910f6a Ancône, sculpture moderne, môle Vanvitelli

 

    910f6b Ancône, sculpture moderne, môle Vanvitelli

 

Aujourd’hui, la Municipalité a acquis les lieux et, depuis qu’elle en est propriétaire, elle a décidé que ce que l’on avait toujours appelé le lazzaretto  serait désormais désigné du nom de Môle de Vanvitelli (Mole Vanvitelliana). Elle y a installé un musée tactile (Museo Omero), du nom du poète Homère qui, dit-on, était aveugle (cf. la règle de grammaire latine connue de tous les apprentis latinistes de ma génération qui ont utilisé la célèbre grammaire de Petitmangin, dont l’exemple était Dicunt Homerum caecum fuisse, On dit qu’Homère était aveugle). Elle y accueille aussi des expositions temporaires. Dans la cour, on peut ainsi voir ces sculptures modernes qui représentent l’envol d’oiseaux enchaînés.

 

    910f7 Ancona, Arco Clementino (Clément XII) 

 

Cet arc, c’est l’Arco Clementino derrière lequel on aperçoit l’arc de Trajan. Ce nom de Clementino est bien sûr celui du pape Clément XII, qui a voulu embellir l’accès portuaire de la ville en même temps qu’il l’améliorait. Aussi a-t-il demandé à Vanvitelli de construire cet arc comme porte d’accès. Dans Wikipédia italien, je trouve quelque chose de très bizarre: “A causa della morte del Vanvitelli l'arco rimase incompleto; successivamente l'opera fu ripresa per volere di papa Benedetto XIV e venne affidata all'architetto Filippo Marchionni, che completò anche il molo nuovo” (du fait de la mort de Vanvitelli, l’arc est resté inachevé; par la suite les travaux ont été repris, sur la décision du pape Benoît XIV et ont été confiés à l’architecte Filippo Marchionni). Mais Benoît XIV (1740-1758), successeur de Clément XII, est mort bien avant Vanvitelli (1770)  et les travaux étaient terminés depuis longtemps. L’auteur de cet article de Wikipédia italien a clairement confondu l’Arco Clementino et la Porta Pia.

 

    910f8a Ancône, Porta Pia (18e s.) 

 

    910f8b Ancône, Porta Pia (1787-1789) 

 

La Porta Pia est un autre arc, construit effectivement par Filippo Marchionni, mais de 1787 à 1789. Son nom est celui du pape Pie VI qui en a décidé la construction. Pendant les quelques années d’occupation française de la ville, le blason du pape a été buriné.

 

Je n’ai pas montré d’églises dans cette évocation d’Ancône. Ce sera pour mon prochain article, qui leur sera consacré.  

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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 09:00

909a Départ d'Igoumenitsa pour l'Italie par ferry

 

Nous quittons la Grèce pour quelques mois. Heureux de revoir famille et amis, et ce n’est pas un pensum de traverser cette Italie que nous aimons, mais nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un petit pinçon au cœur en quittant la terre grecque. Nous sommes revenus en trombe d’Arta vers Igoumenitsa pour ne pas manquer notre ferry qui lève l’ancre à 23h59. Drôle d’heure. Je suppose (mais personne n’a confirmé ni infirmé mon hypothèse) que, venant de Patras le soir, il devrait acquitter les droits de port sur deux jours s’il ne repartait pas avant minuit. Et il est parti très ponctuellement une toute petite minute avant minuit.

 

909b sur le ferry, les allusions à l'Antiquité grecque

 

La compagnie de ferries Minoan ainsi appelée parce qu’elle dessert la Crète du roi mythologique Minos, a été rachetée par le groupe italien Grimaldi, ce qui explique l’ouverture de cette ligne, mais à bord tout le personnel grec a été gardé, et comme on le voit les lieux sur le navire portent des noms liés à la mythologie grecque.

 

909c1 ferry Minoan, cabine intérieure

 

909c2 ferry Minoan, cabine intérieure

 

909c3 ferry Minoan, cabine intérieure

 

Je vais me livrer ici à un peu de publicité gratuite en vantant cette traversée avec le tarif “Camping à bord”. On paie le passage du camping-car au tarif camionnette, et le billet des passagers au tarif “pont”. Cela donne droit à la connexion électrique 240 volts du camping-car, et à une cabine intérieure double. Certes elle est petite, elle est intérieure donc sans hublot ni aération, mais on a un lit pour passer la nuit, une douche pour commencer la journée, en ne payant que comme si on restait debout accoudé au bastingage. Et j’ajoute que l’on a droit à un repas gratuit par personne au self-service. J’ignore si ces services valables dans le catalogue 2013 de la compagnie seront maintenus en 2014 et années suivantes, mais c’est très avantageux. Le ferry que l’on prend à Igoumenitsa à 23h59 est parti de Patras à 18 heures, il arrive à Ancône à 17 heures le lendemain et il poursuit jusqu’à Trieste, où il arrive dans la nuit à 1h30. Or quel que soit le port de départ et quel que soit le port d’arrivée, le tarif est unique, le trajet le plus long est au même prix que le trajet le plus court.

 

909d1 en route d'Igoumenitsa vers Ancône

 

909d2 On aperçoit la côte italienne

 

909d3 dans les eaux territoriales italiennes, le pavillon

 

Malgré le plaisir que nous avons à naviguer, nous avons méprisé l’économie de gazole et de péages d’autoroutes que représentait le trajet jusqu’à Trieste, parce que lors de notre voyage en camping-car à l’aller, en 2010, nous avions suivi la côte Tyrrhénienne, à l’ouest, et nous avions envie de voir la côte Adriatique de l’Italie. Lorsque l’on a vu la côte de loin, on a compris que l’on était entré dans les eaux territoriales italiennes, et le pavillon national a été hissé.

 

909e En approchant d'Ancône

 

Continuant de longer la côte, nous nous en sommes de plus en plus rapprochés, ce qui voulait dire que nous approchions d’Ancône. Mon appareil a daté cette photo 17h49. Bon sang, j’ai oublié de le retarder d’une heure puisque nous arrivons dans le fuseau horaire de l’Europe occidentale. Il est donc 16h49, nous serons à quai dans quelques minutes.

 

909f1 église Santa Maria di Portonovo

 

909f2 église Santa Maria di Portonovo

 

Descendant du ferry le 12 avril, nous jetons un très rapide coup d’œil sur Ancône, et nous mettons en quête d’un endroit où nous établir pour passer la nuit. Le 13 au matin, nous regardons autour de nous et, tout près, voyons cette très belle église Santa Maria di Portonovo. On ne visite pas, parce qu’elle est en travaux, et le budget affiché qui dépasse les cent quatre-vingt-trois mille euros laisse penser qu’il y a pas mal à faire. Date prévue de fin des travaux, 11 septembre 2013. Vu la date à laquelle je publie, c’est sûrement fini depuis longtemps, même si les travaux ont pris un peu de retard, comme cela arrive fréquemment.

 

909g1 Monte dei Corvi (Conero, Italie)

 

909g2 Monte dei Corvi (Conero, Italie)

 

909h Pin d'Alep au Monte dei Corvi

 

Retournant dans la matinée vers Ancône, nous nous arrêtons quelques instants sur le bord de la route pour admirer le paysage. Nous sommes dans une réserve naturelle du Parc Régional du Conero. De grands panneaux commentent le Monte dei Corvi. On explique que cette falaise est de formation récente en marne et sable, qu’elle est friable et aisée à éroder, ce qui provoque de fréquents petits éboulements, et fait que la végétation est au ras du sol à part quelques petits arbustes. Juste au niveau de la mer, nous voyons une longue ligne droite qui affleure et laisse penser à un ancien môle immergé. Il n’en est rien, c’est au contraire une formation à cent pour cent naturelle, une ligne rocheuse que les mouvements tectoniques ont fait monter sans la briser. Une mention spéciale concerne le pin d’Alep, fréquent sur les rivages méditerranéens, mais ici il n’est autochtone que le long de la côte, et les reboisements des années 1930 l’ont fait se développer un peu plus loin que la ligne côtière. De longues et intéressantes explications sur la composition du sol, ainsi qu’un graphique des nombreuses couches qui le composent font appeler la région le “Musée géologique diffus du Parc du Conero”. Nous n’avons pas eu le temps de nous promener à pied afin que je puisse prendre les photos nécessaires montrant sur le flanc de la falaise chacune de ces strates. Il est donc inintéressant que je raconte tout cela si je ne peux le montrer.

 

Je n’ai voulu, ici, parler que de notre voyage de Grèce à Ancône. Le lieu où nous avons passé la nuit et le trajet de retour vers Ancône s’y rattachent, mais mes articles suivants seront plus ciblés, comme d’habitude.

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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 09:00

907a1 Musée archéologique d'Arta

 

907a2 presse à olives (huile), musée d'Arta

 

Avant de quitter Arta, une visite à son beau musée archéologique s’impose. Il est tout moderne, construit en 2006, et ouvert au public depuis 2008, il comprend cinq cents mètres carrés d’exposition, sans compter les laboratoires, les réserves, etc. Mais avant d’entrer, nous nous arrêtons déjà à l’extérieur, devant ces tombes (première photo) ou cette presse à huile d’olive (seconde photo).

 

907a3 siège romain de 189 (Marcus Fulvius Nobilior)

 

Bien triste témoignage de la brutalité du siège romain de 189, ces énormes boulets de pierre ont été retrouvés sur le site. Comme, bien évidemment, il n’existait pas de canons, on voit quelle était la puissance de ces engins militaires à propulsion sans poudre.

 

907a4 Deux monnaies d'Ambracie, une de Leucade

 

On a également retrouvé des pièces de monnaie. C’est ce qui, bien souvent, permet d’identifier avec certitude une ville lorsque l’on sait qu’elle frappait sa monnaie, et de connaître les villes avec lesquelles elle commerçait. Ici, ce sont deux pièces d’Ambracie et à droite une pièce de la voisine île de Leucade.

 

907b1 tuile d'Arta marquée ''Ambr[akia]''

 

907b2 tuile d'Arta marquée ''Polios'' (=Poleôs)

 

907b3 tuile d'Arta marquée ''epi Deinonos''

 

907b4 tuile d'Arta au nom du patron céramiste

 

On a retrouvé un très grand nombre de tuiles brisées. Ces tuiles portaient un sceau marqué avant cuisson, et ces inscriptions sont révélatrices. Ainsi les tuiles des deux premières photos ci-dessus proviennent d’édifices publics. En effet, sur la première, de part et d’autre d’une tour qui est le symbole de la ville (appelé le Baitylon), on lit les quatre lettres AMBR ce qui, c’est clair, doit être interprété comme Ambr[akia]. La seconde porte, autour du même symbole, l’inscription Polios qui, dans le dialecte attique, à Athènes, serait Poleôs, “de la ville” (génitif singulier du mot “ville”). La troisième porte “Épi Deinônos”, ce nom de Deinôn précédé de la préposition épi indique le nom d’un chef, d’un responsable politique comme, sur une plaque commémorative de nos jours on voit l’inscription “X étant maire et Y étant député”. Mais quelle fonction politique, quel titre mettre dessus, on ne le sait pas.

 

Aristote avait décrit en détails et analysé la constitution d’Ambrakia. Hélas, on a perdu cette exceptionnelle source de renseignements sur un système démocratique institué avant celui que Clisthène a introduit à Athènes en 508 et qui est incarné pour la postérité dans la personne de Périclès (495-429). C’est le malheureux sort subi par bien des documents antiques. Ce que l’on sait, c’est par quelques mots gravés ici ou là, sur une stèle, sur un mur, dans un texte de loi.  Le conseil (en grec boulè, mot qui aujourd’hui désigne le sénat), est l’organe exécutif, tandis que l’ecclésia ou assemblée du peuple est l’organe législatif, l’organe qui décide des grandes orientations politiques. Mais il y a aussi des mots, des titres, qui correspondent à des fonctions que l’on ne sait pas exactement définir, ce sont les grammatistes, les prytanes, les symprytanes, l’archonte, le basileus (=roi?), le stratège. Le personnage nommé Deinôn sur la troisième photo exerce donc probablement l’une de ces trois dernières fonctions puisqu’elles sont au singulier, alors que les trois premières sont au pluriel.

 

Enfin, une quatrième tuile porte un nom qui n’est pas précédé d’une préposition. C’est soit le nom d’un personnage officiel, soit plus probablement le nom du propriétaire de la fabrique de tuiles. Autrement dit la marque, comme une voiture porte le nom de Peugeot ou une boîte de petits pois celui de Bonduelle.

 

907b5 tuile du petit théâtre d'Ambrakia (Arta)

 

907b6 tuile du temple d'Apollon à Ambracie (5e s. avant JC

 

Si certains fragments de tuiles présentent des inscriptions qu’il est intéressant de décoder, d’autres sont infiniment plus esthétiques, comme celle de ma première photo ci-dessus qui provient du petit théâtre, ou la seconde qui provient du temple d’Apollon.

 

907c1 hydrie bronze, 5e s. avant JC

 

907c2a urne funéraire (3e s. avant JC)

 

907c2b urne funéraire (3e s. avant JC)

 

Les rites funéraires. Comme ailleurs, on trouve des ensevelissements et des crémations. Cela dépend de l’époque. Dans le cas de la crémation, les cendres sont ensuite collectées dans un récipient qui peut avoir servi à d’autres usages, comme cette hydrie de bronze dont je montre la décoration à la base de la poignée, ou comme cette urne funéraire de terre cuite.

 

907c3 couvercle en plomb d'urne funéraire (3e s. avt JC)

 

L’ouverture de ces récipients était ensuite fermée avec un couvercle qui pouvait être de terre cuite ou, comme ici, en plomb. On voit que le nom de la défunte a été gravé sur ce couvercle: ΣΩΤΙΑ ΦΙΛΙΣΤΙΩΝ[ΟΣ], Sôtia [fille de] Philistion.

 

907c4 adulte 30-40 ans (2e s. avant JC)

 

907c5a tombe d'un musicien avec deux carapaces de tortues

 

907c5b carapaces de tortues, caisses de résonance de lyre

 

Ici, en revanche, les défunts ont été enterrés. Les experts médicaux sont appelés à effectuer des analyses lorsque les archéologues mettent au jour des restes humains. Ces experts ont diagnostiqué ici le corps d’un adulte entre trente et quarante ans. Pour définir la date de la tombe –celle-ci est du deuxième siècle avant Jésus-Christ–, les archéologues examinent les présents enterrés avec le corps, et c’est à partir de leur datation qu’ils peuvent également dater l’enterrement. Le second mort a été enterré avec entre les jambes deux carapaces de tortues. Cela, c’est une riche information sur la personne.

 

907c6 instruments de musique

 

En effet, la carapace de tortue était utilisée pour faire caisse de résonance sur les lyres. Le panneau ci-dessus montre quelques instruments de musique. Donc, bien sûr, au centre une lyre, mais aussi une flûte, de petites cymbales (en bas à gauche), des sistres (en haut à gauche) qui ont joué un rôle dans les cérémonies religieuses en l’honneur de la déesse Isis.

 

Arta maintenait une réputation musicale. Les noms du citharède Xénocrate et du flûtiste Nicoclas sont parvenus jusqu’à nous. Mais le plus célèbre des musiciens d’Ambracie était Épigone, inventeur d’un instrument qui porte son nom, l’épigoneion, sorte de cithare à quarante cordes que l’on faisait reposer sur ses genoux, et dont on jouait directement avec les doigts, comme avec une guitare. C’était totalement inédit, car jusqu’à lui on avait toujours utilisé un plectre, petite plaquette pincée entre le pouce et l’index dont on fait résonner les cordes de l’instrument.

 

907d1 bracelet en or, 3e quart du 2e siècle avant JC

 

907d2 bijou hellénistique

 

Le musée, ici, ne donne pas de description de chaque objet, mais seulement, pour des groupes d’entre eux, l’indication de la date de la tombe où ils ont été trouvés, le troisième quart du deuxième siècle avant Jésus-Christ pour ce bracelet en or. Mais j’avoue me demander quels sont ces objets, datés de l’époque hellénistique, sur la deuxième photo. Ils semblent bien lourds pour être des boucles d’oreilles. Je les présente quand même parce que je trouve jolies les représentations, à droite un scarabée et à gauche un personnage ailé, je ne vois pas bien si c’est un Cupidon, ou si ce qu’il porte dans la main est une couronne, auquel cas ce serait plutôt une Nikè (une victoire).

 

907e1 Poupées articulées grecques antiques

 

Dans les tombes d’enfants il est très fréquent de trouver des jouets qu’ils ont particulièrement aimés. Pour les petites filles il y a souvent des poupées articulées.

 

907e2 pierre de jeu hellénistique, genre d'échecs

 

907e3 jeu hellénistique, genre échecs

 

907e4 jeu genre échecs, époque hellénistique

 

Mais puisque je parle de jeux, et quoique celui-ci n’ait pas été trouvé dans une tombe mais sur le sol d’une maison, je ne peux manquer de montrer cette sorte de jeu d’échecs gravé dans la pierre et comportant vingt-huit cases (sept sur quatre). Intelligemment, le musée présente une illustration. C’est agréable pour le visiteur adulte, et cela donne vie à l’Antiquité pour le jeune visiteur qui, parfois, est contraint de suivre ses parents sans bien comprendre ce qu’il voit. C’est de la même façon que les élèves du professeur de grec ancien qui “sacrifie” une partie de son temps de classe au récit d’épisodes de la mythologie, à la projection d’images comme celle-ci, progressent finalement plus vite dans leur connaissance de la langue que les élèves de son collègue qui croit de son devoir de ne pas “perdre” de temps et de faire crouler ses élèves sous l’étude de la grammaire grecque, de l’usage de l’aoriste et de l’optatif oblique. Notions nécessaires (je me dois quand même de le préciser pour les non hellénistes), mais qui passent infiniment mieux enrobées de sauce de civilisation, d’histoire et de mythologie. Cela, c’était la minute du pédago à la retraite.

 

907f1 plan de maison d'Ambracie (selon le musée)

 

À l’appui des explications, le musée propose également un plan de maison d’Ambracie que j’ai juste rendu plus net que sur ma photo et dont j’ai remplacé les légendes bilingues grec anglais par des légendes en français. Les rues se coupent à angle droit et à l’intérieur de chaque bloc les maisons font environ 15x15m. sans grandes différences de taille de l’une à l’autre. Leur entrée est orientée vers le sud. Sur des fondations de pierre s’élèvent des murs de brique. Le sol des pièces est soit en terre battue, soit en galets, rarement en mosaïque. Au début, les maisons ne comportaient que deux ou trois pièces mais, à partir du quatrième siècle avant Jésus-Christ on a eu tendance à en rajouter, sans toutefois toucher aux dimensions des maisons: on prenait sur la surface de la cour.

 

La pièce à vivre est celle qui est appelée cuisine sur le plan. Au centre, ou rarement dans un angle, se trouve le foyer, source de chaleur et de lumière, et sur lequel on cuisine. On y fait quotidiennement des libations offertes à Hestia, la divinité du foyer. Par ailleurs, comme on le voit, les femmes ont une pièce où elles résident. Mais il ne faut surtout pas les imaginer reléguées là, car comme le dit Ménandre (vers 343-vers 292), auteur de comédies, “Γυνή δέ χρηστή πηδάλιον ἐστ’οἰκίας”, ce qui signifie “Une femme de valeur est le gouvernail de la maison”.

 

907f2 périrrhanterion hellénistique (usages divers)

 

Comme le montre l’image offerte par le musée, cet objet est le pied en marbre d’une vasque appelée périrrhantérion, que l’on a trouvée dans une maison privée d’Ambracie. Chaque maison disposait de ce type de bassin, qui servait à divers usages, toilette, lavage du linge, et aussi pour les ablutions rituelles des mains avant les célébrations religieuses domestiques.

 

907f3a baignoire de terre cuite (musée d'Arta)

 

907f3b selon le musée d'Arta, la baignoire antique

 

Toutes les maisons disposent d’une pièce avec arrivée d’eau et évacuation directe vers l’égout. À Rome, on fait ses besoins dans des latrines publiques, aligné sur une plaque de marbre, mais à Ambracie, plusieurs siècles avant l’époque classique romaine, chaque maison a ainsi ses toilettes privées. C’est aussi dans cette pièce que l’on peut faire une toilette complète, mais en général dans un simple baquet. Ce n’est que dans les maisons plus riches et plus confortables que l’on trouve des baignoires de terre cuite comme celle de ma photo. Elles sont du type baignoire-sabot, avec un petit bassin pour les pieds.

 

907f4 mosaïque de sol, musée d'Arta

 

Je disais tout à l’heure que les sols de mosaïque étaient rares, mais on en a cependant retrouvé quelques-uns, comme celui-ci que présente le musée.

 

907f5 Meule domestique, musée d'Arta

 

907f6 Mortier, musée d'Arta

 

On stocke le blé, comme d’autres graines, l’huile d’olive, le vin, etc. dans les pièces qui jouxtent la cuisine pièce à vivre avec le foyer. Afin que la farine destinée au pain soit toujours fraîche, on moud quotidiennement la quantité de blé nécessaire pour la consommation de la journée, pas plus. Aussi doit-on disposer à la maison d’une petite meule domestique comme celle de ma première photo ci-dessus. Petite, mais néanmoins déjà très lourde, or c’est à la main qu’il fallait la faire tourner autour de son axe, au moyen de poignées passées dans les trous près de l’extérieur du disque. Et ma deuxième photo montre un mortier, permettant d’autres opérations pour piler différents aliments.

 

907g1 musée archéologique d'Arta

 

907g2 au musée archéologique d'Arta, une lopas

 

907g3 accessoire de cuisine, 2e moitié 4e siècle

 

Les ustensiles de cuisine utilisés ressemblent beaucoup à ceux que nous utilisons aujourd’hui. Seules les matières diffèrent.  Ce n’était pas le savoir-faire qui empêchait les habitants d’Ambracie de créer des casseroles métalliques, mais ne disposant ni de cuisinières à induction, ni de plaques halogènes on cuisine aussi bien dans la terre. La première photo met en situation une marmite au centre d’un foyer, la seconde photo présente une marmite très moderne qu’on appelait une lopade (en grec λοπάς, λοπάδος), mais je serais bien embarrassé de dire à quoi servait le récipient à quatre compartiments de ma troisième photo, tout ce que j’en sais c’est qu’il est de la deuxième moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

907g4 petite louche d'Ambrakia, musée d'Arta

 

907g5 village de Pistiana, situle double à anse mobile, 3e

 

Encore deux accessoires de la cuisine, cette petite louche en bronze et, provenant de Pistiana, un village dans la montagne au nord d’Arta, ce remarquable seau à double anse mobile. Noter la décoration représentant un cœur sous l’attache des anses.

 

907h1 production locale, 4e s. avant JC

 

Je ne sais ce que se racontent ces deux jeunes femmes. Je ne leur vois aucun attribut permettant d’identifier des déesses ou les héroïnes de quelque légende, c’est peut-être tout simplement une scène de la vie quotidienne. Aujourd’hui, quand on veut se dire des choses de la plus haute importance, “je suis à tel endroit, et toi ?” ou “ras le bol de la pluie”, on expédie vite fait, bien fait un petit texto en style télégraphique et orthographe phonétique, que l’on soit dans le métro ou dans la queue devant la caisse du supermarché. Dans ce quatrième siècle avant Jésus-Christ où a été réalisée cette poterie à figures rouges, on communiquait encore par la parole. Ce qui contraignait à une vie sociale, puisque l’on devait se rencontrer. On était bien malheureux, en ce temps-là.

 

907h2 provenant d'Ambracie (musée d'Arta)

 

907h3 provient d'Ambracie (musée d'Arta)

 

Aucune indication de quelque nature que ce soit pour ces deux objets, ni date ni origine, mais je tiens cependant à les montrer, parce que je trouve amusant ce hérisson, mais surtout le suis impressionné par la beauté de cette tête.

 

907h4 village de Pistiana, 3e s. avt JC, Artémis Agrotera

 

Avant de clore cet article, quelques sculptures. Celle-ci, que j’ai pu photographier de face et de dos parce qu’elle se trouvait dans une vitrine de milieu, et non contre un mur, est une Artémis chasseresse (Agrotera) du troisième siècle avant Jésus-Christ qui provient de ce même village de Pistiana dont je viens de parler. Elle est court vêtue et porte des bottes de cuir souple pour pouvoir courir vite dans les bois, et l’on peut imaginer qu’elle tenait un arc à la main. C’est plein de mouvement, de vie, de naturel.

 

907h5 figurine féminité, Arta, 4e-2e s. avt JC

 

Cette petite terre cuite a été datée entre le quatrième et le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Dans ce mouvement pour tendre son vêtement, je ne sais si cette jeune femme est en train de s’y enrouler ou si, au contraire, elle se dévêt, mais qu’il y a donc de grâce et d’élégance dans ce geste! Et puis, en façonnant sa figurine, l’artiste a trouvé le moyen, à la fois, d’exalter le corps féminin et de travailler le drapé du tissu. Dommage que des systèmes électroniques protègent si efficacement les objets exposés, parce que je l’imagine bien sur mon bureau, cette statuette…

 

907h6 Aphrodite hellénistique, musée d'Arta

 

907h7 Musée archéologique d'Arta

 

Et enfin ces deux statuettes. La première, nous dit-on, est une Aphrodite hellénistique. Sur la seconde, pas un mot. Une autre Aphrodite, ou une simple mortelle? D’époque hellénistique elle aussi? Mais ces deux sculptures sont si pures de ligne, si élégantes, si jolies, que je ne résiste pas au désir de les montrer ici.

 

Et voilà. Il ne nous reste plus qu’à filer vers Igoumenitsa pour nous embarquer vers Ancône, et ensuite direction la France. Mais nous reviendrons très bientôt vers cette Grèce qui nous est si chère.

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 09:00

906a1 Arta, Vlacherna

 

906a2 Arta, monastère des Blachernes

 

906a3 Arta, Vlacherna

 

906a4 Arta, Vlacherna

 

J’ai dit dans mon article précédent concernant l’église de Sainte Theodora dans quelles circonstances le despote d’Épire Michel II a voulu racheter sa conduite indigne envers sa femme en construisant, entre autres, le monastère de la Panagia Vlacherna, en français la Vierge des Blachernes, vers le milieu du treizième siècle. Il existait ici une église du onzième siècle dont une partie de la structure a été conservée, et sur laquelle une voûte a été créée, pour en faire le catholicon de ce monastère. Le nom rappelle le quartier des Blachernes (Vlacherna) à Constantinople où se trouvait un palais, résidence alternative des empereurs de Byzance quand ils quittaient provisoirement le grand palais. Quand les Francs de la Quatrième Croisade ont instauré à Constantinople un Empire Latin, ces empereurs latins en ont fait leur résidence principale et, lorsque les Byzantins ont reconquis la ville et sont revenus de Nicée, le vieux palais n’ayant plus été entretenu était devenu impraticable et ils se sont installés aux Blachernes. La basilique Sainte-Marie-des-Blachernes, ou Sainte-Marie Mère-de-Dieu, dont les origines remontaient, pour son noyau primitif, à 452 et à l’impératrice Pulchérie, était la plus respectée de Constantinople. Michel VIII Paléologue ne reconquerra Constantinople qu’en 1261, quelques brèves années après la fondation de ce monastère, et on peut penser que c’est en relation avec cette basilique de la métropole précédemment orthodoxe, perdue entre les mains de papistes catholiques, que cette consécration a eu lieu. Du monastère du treizième siècle, il ne reste que le catholicon. Sur la première photo ci-dessus (prise du même côté que la seconde), on voit un mur d’enceinte avec une porte en arc, ces éléments sont de 1833. L’abside et les deux absidioles de la quatrième photo sont, bien sûr, tournées vers l’est.

 

Une chose me frappe en regardant ma photo, que je n’ai pas remarquée lorsque j’étais sur le terrain. Aucun doute, comme je l’écrivais il y a un instant, le chœur est tourné vers l’est, non seulement parce que c’est la tradition, mais parce que sur Google Earth, que je viens de consulter, l’image a beau ne pas être nette, on voit bien les absides plein est. Toutes mes photos, y compris certaines prises dans les angles et que je ne publie pas ici, prouvent que sur mes deux premières photos on voit la façade nord, et sur la troisième le sud. Or toutes ont été prises entre 19h40 et 20h10. Il est logique que l’est soit en pleine ombre, mais si je suis perplexe c’est parce que le nord est le plus ensoleillé… Le 11 avril on est encore plus près de l’équinoxe de printemps que du solstice d’été, le soleil est plus proche de l’équateur que du tropique du Cancer qui est lui-même à près de seize degrés au sud d’Arta, ce qui veut dire que le soleil se couche à l’ouest-sud-ouest et que notre façade nord devrait être dans l’ombre. Et pourtant c’est bien le nord.

 

906a5 Arta, Vlacherna

 

906a6 Arta, Vlacherna

 

Continuons à tourner autour de l’église: un détail de la façade que j’identifie comme sud, et l’allée qui longe le côté ouest de l’église.

 

906a7 Arta, monastère de Vlacherna

 

Comme je le disais au sujet du mur d’enceinte, tout ce qui n’était pas l’église elle-même a été remplacé par des constructions du dix-neuvième siècle. Comme le bâtiment que l’on voit ici.

 

906b1 Arta, monastère des Blachernes

 

906b2 Arta, Vlacherna

 

906b3 Arta, monastère des Blachernes, archange Gabriel

 

Quelques détails dans le marbre. La bien modeste porte basse de la façade nord (première photo) est encadrée d’un somptueux habillage de marbre. Il en va de même pour la porte de la façade sud, sur laquelle j’ai photographié l’ange de ma seconde photo. Et, sur la photo où je montre toute cette façade sud, on aperçoit, en haut, une plaque de marbre blanc plus ou moins carrée: c’est l’archange Gabriel de ma troisième photo. J’ai vu que quelqu’un l’interprétait comme saint Michel, mais non-non-non, c’est bien Gabriel. Il a une drôle de tête, il est amusant, mais il n’a rien de la grâce de l’ange sur le linteau de porte précédent.

 

Nous avons longuement tourné autour de l’église, mais bien déçus parce que les portes étaient hermétiquement fermées alors qu’on nous avait dit que c’était à ce moment-là que nous avions le plus de chances de les trouver ouvertes. Il y avait même un papier punaisé donnant un numéro de téléphone (on l’aperçoit sur ma photo), mais ce numéro ne répondait pas. Dommage, mais tant pis nous repartons. Nous n’avions pas fait trois pas hors de l’enceinte qu’un monsieur charmant nous demande si nous ne voudrions pas voir l’intérieur. C’est lui le responsable, mais il travaille, voilà pourquoi les visites ne sont possibles qu’en dehors des heures ouvrables. Nous étions garés à une certaine distance, mais quand il a vu un camping-car immatriculé à l’étranger, il a pensé qu’il ne pouvait être dans ce village que parce que ses propriétaires souhaitaient voir l’église. Intelligent et sympathique.

 

906c1 Arta, Vlacherna

 

906c2 Arta, monastère des Blachernes, iconostase

 

Et donc, brandissant une gigantesque clé comme on en faisait dans le passé, il nous a ouvert la porte. Et de plus, il n’avait de cesse d’attirer notre attention sur tel ou tel détail qui nous échappait. Parce qu’il nous ouvrait les portes du paradis, Natacha l’a plaisanté: vu la clé qu’il avait, il devait s’appeler Petros (Pierre). Non, a-t-il répondu, je m’appelle… Christos! Et ce n’était pas une blague. Comme quoi cela confirme le dicton selon lequel il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu qu’à ses saints.

 

Lors de la construction, l’iconostase était en marbre, mais elle a été détruite à l’époque ottomane, et par la suite on l’a remplacée par cette iconostase en bois. Elle a dû être superbe, mais elle est en bien piteux état. Tout à l’heure je vais en montrer quelques détails qui valent le coup d’œil.

 

906c3 Arta, Vlacherna, icône moderne de l'iconostase

 

906c4 Arta, Vlacherna, partie ancienne de l'iconostase

 

Le Christ qui orne la porte de l’iconostase, de même que les icônes du registre bas, sont modernes. L’une d’entre elles, celle qui représente Hélène et Constantin (la plus à droite sur ma photo de l’iconostase), porte une signature et une date, 1974. Les autres ne portant ni date, ni signature, je suppose qu’elles sont de la même main et lui sont contemporaines. En revanche, le registre haut est beaucoup plus intéressant, mais il nécessite une vigoureuse restauration pour sauver ce qui est encore visible et ce qui tient encore en place.

 

906d1 Arta, Vlacherna, mosaïque de sol

 

Ma photo de la mosaïque de sol, hélas, est d’une qualité lamentable. Avec, de plus, un éclairage sur le devant si fort qu’il en était blanc alors que le bout était si sombre qu’il en devenait complètement noir. Aussi ai-je coupé les deux extrémités. Or ce rectangle de mosaïque incrusté dans l’allée centrale dans un parquet de bois est intéressant parce qu’il a une signification. Sur mon horrible photo fragmentaire, on voit en haut un cercle à l’intérieur duquel apparaissent les deux serres d’un aigle, plus bas deux cercles et on en suppose deux autres en haut. Ces cinq cercles entrelacés symbolisent les cinq pains de l’évangile: “les disciples […] dirent : Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons. Et [Jésus] dit: Apportez-les-moi. Il fit asseoir la foule sur l'herbe, prit les cinq pains et les deux poissons, […] il rompit les pains et les donna aux disciples, qui les distribuèrent à la foule. Tous mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans les femmes et les enfants” (Saint Mathieu, chapitre 14).

 

906d2 Arta, Vlacherna, chapiteau

 

906d3 Arta, Vlacherna, chapiteau

 

906d4 Arta, Vlacherna, chapiteau

 

Nulle part je n’ai lu que les chapiteaux étaient de récupération. Or je ne vois pas d’autre explication au fait qu’ils soient disparates, sans aucun point commun dans le style, dans la matière, dans l’exécution. Cependant, comme on le voit sur ma photo de la nef, de part et d’autre de l’allée ils sont appariés.

 

906d5 Arta, Vlacherna, la coupole

 

Il est dommage que le Christ de la coupole soit aussi abîmé, d’autant plus qu’il diffère sensiblement du Pantocrator que l’on a l’habitude de voir au sommet de la coupole principale des églises byzantines.

 

906e1 Arta, Vlacherna, fresque détruite

 

906e2 Arta, Vlacherna, dégagement des fresques

 

906e3 Arta, Vlacherna, travaux de restauration

 

Mais ce Christ de la coupole n’est pas le seul à être endommagé. Ce sont des équipes de volontaires, des Français selon l’information donnée par Christos, qui viennent l’été travailler à la rénovation de cette église. Notamment ils ôtent la couche de plâtre qui recouvre les murs et leurs fresques, ils rouvrent les fenêtres qui avaient été occultées, etc. C’est un travail long et minutieux, car on comprend qu’il ne s’agit pas de faire tomber ce plâtre à grands coups de grattoir car la fresque elle-même, prise dans la couche de plâtre inférieure, partirait elle aussi. On sait que le nature de la fresque est d’être appliquée sur le plâtre frais et encore humide pour que la couleur pénètre à l’intérieur de l’enduit. Le problème, donc, est que la couche de plâtre superficielle destinée à couvrir l’autre couche adhère à elle bien souvent. Après ce travail de dégagement, des spécialistes interviendront sans doute pour redonner vie à ces peintures gravement défraîchies et partiellement manquantes.

 

906f1 Arta, Vlacherna, fresque ''La Prière''

 

906f2 Arta, Vlacherna, fresque baiser de Judas

 

906f3 Arta, Vlacherna, fresque

 

Malgré leur mauvais état, on perçoit cependant que ces fresques étaient intéressantes. Je n’en donnerai que ces trois exemples. En particulier, sur ce gros plan que j’ai fait du baiser de Judas à Jésus, on se rend compte du talent du peintre. Après coup, longtemps après notre visite d’Arta, j’ai appris que sur le trône épiscopal il y avait une des rares icônes conservées d’un peintre célèbre qui avait vécu à cheval sur le dix-septième et sur le dix-huitième siècles, Georgios Nomikos. Cette icône représente le Christ sur un trône et elle est de 1658. Je le signale pour qui passerait là et saurait où la chercher. Elle présente un aspect autre, c’est que Nomikos avait peint un Christ sur un trône dans l’église Agios Vasileios d’Arta, et cette icône avait tellement plu aux habitants qu’ils ont commandé la même exactement pour l’église de Vlacherna. À Agios Vasileios nous avons trouvé porte close, mais je crois que ce Christ-là fait partie de la majorité d’œuvres de Nomikos qui sont perdues.

 

906g1 Arta, Vlacherna

 

906g2 Arta, Vlacherna

 

Le lieu de la tombe de Michel II n’est pas connu avec certitude, mais en se basant sur une inscription (malgré mes recherches, je n’ai trouvé nulle part ce que dit au juste cette inscription) on a la quasi-certitude que le grand sarcophage de marbre de la seconde des photos ci-dessus constitue sa dernière demeure. Dès lors, la dalle de marbre de ma première photo ci-dessus serait ce qui reste du sarcophage où auraient été ensevelis ses deux fils Jean et Demetrios.

 

906g3 Arta, Vlacherna

 

906g4 Arta, Vlacherna

 

906g5 Arta, Vlacherna

 

Avant de repartir en remerciant Christos, revenons à l’iconostase. Si ses peintures ont beaucoup souffert, en revanche les sculptures en bois doré sont encore suffisamment bien conservées pour susciter l’admiration, avec ses dragons affrontés et autres monstres. Et il reste aussi des fragments de l’ancienne iconostase de marbre, avec ces beaux lions.

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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 09:00

905a1 église Ste Theodora, Arta

 

905a2 Arta, église Agia Theodora

 

905a3 Arta, église Sainte Theodora

 

J’ai annoncé trois articles sur des églises spécifiques d’Arta. Voici la seconde, Sainte Théodora. Si elle n’est pas laide extérieurement, ce n’est pas cependant son aspect qui justifie un article complet, à moins d’être un architecte, un spécialiste. Ce n’est nullement mon cas. Ce qui m’a intéressé est à l’intérieur.

 

905b1 fresque de Sainte Theodora, à Arta

 

905b2 Arta, fresque de Sainte Theodora

 

905b3 Arta, fresque de Sainte Theodora

 

Dans mon précédent article, j’ai évoqué Michel II Doukas, despote d’Épitre, et sa femme sainte Theodora. Cette Theodora Petraliphaina, née vers 1225, est la fille du sebastocrator (représentant de l’empereur avec la plus haute dignité) de Thessalie et Macédoine. Encore enfant, en 1231, elle a été mariée pour raisons politiques au despote Michel. Quand elle a été enceinte de Nicéphore (né vers 1240), Michel l’a expédiée dans le village de Prinista, dans la montagne à une dizaine de kilomètres au nord d’Arta, sans ressources, parce qu’il préférait vivre avec sa maîtresse. Elle, n’avait pas de toit, dormait à la belle étoile, cueillait dans la nature de quoi se nourrir. C’est dans ces conditions qu’elle a donné naissance à Nicéphore et qu’elle l’a élevé dans ses premières années. Michel, au bout de cinq ans et après avoir eu deux enfants de sa maîtresse (il lui a fallu tout ce temps pour s’amender), l’a reprise auprès de lui et ils ont vécu, semble-t-il, en harmonie. En signe de repentir pour sa mauvaise conduite, il a créé le monastère de Kato Panagia (dont, comme je le disais dans mon article précédent, l’église de la Panagia Parigoritissa deviendra le catholicon quand elle ne pourra plus subvenir à ses besoins) ainsi que celui de Vlacherna –qui sera l’objet de mon prochain article– dans un village de l’autre côté du fleuve. En outre, il a ajouté à l’église son narthex et les deux frontons que l’on distingue sur mes photos de l’extérieur. Plus tard, Theodora a fondé à Arta le couvent de Saint-Georges, auprès de cette église qui était préexistante, remontant au onzième siècle, et qui en est devenue le catholicon. Quand Michel est mort, Theodora s’est retirée dans ce couvent, où elle est restée jusqu’à sa mort. Elle y a été enterrée, et c’est devenu l’église Sainte Theodora que nous visitons. En son honneur, je commence par ces deux fresques la représentant.

 

905c1a Arta, église Ste Theodora

 

905c1b Arta, église Ste Theodora, chapiteau

 

Mais nous reviendrons à la merveilleuse collection de fresques tout à l’heure. Pour l’instant, en entrant dans l’église, on remarque ces chapiteaux de colonnes que, du premier coup d’œil, on identifie comme des matériaux de réemploi. Ce sont en effet des chapiteaux paléochrétiens, du cinquième ou du sixième siècle, provenant d’une basilique de Nicopolis. Trois colonnes apparaissent sur ma photo, mais il y en a bien évidemment une quatrième à droite.

 

905c2 Arta, église Sainte Theodora, sol

 

Au sol, on foule ce merveilleux “tapis” de marbre, dans la nef, qui mène vers l’iconostase. À Rome, les Cosmates ont exercé leur art du douzième au quatorzième siècle. J’ai souvent eu l’occasion de parler de cette corporation de marbriers, mais on peut se reporter par exemple à mon article Rome, San Lorenzo fuori le Mura, du 17 janvier 2010. Il n’est pas impossible que l’architecte, ici, ait eu connaissance de leur travail, car voyant ce qui a été réalisé ici, on ne peut manquer d’y penser.

 

905c3 Arta, église Sainte Theodora

 

905c4 Arta, église Sainte Theodora

 

905c5a Arta, église Agia Theodora

 

905c5b Arta, église Agia Theodora

 

Depuis le sarcophage de sainte Théodora dans le narthex (première photo) qui représente la sainte et son fils Nicéphore entre deux anges, jusqu’au mobilier de l’église, tout est superbe. Lors de notre visite de la Parigoritissa, plus tôt dans la journée, nous avons vu que le despote avait voulu donner un lustre de capitale à son église principale, mais ici dans un bâtiment beaucoup plus petit et moins ambitieux qui lui est antérieur, on trouve un luxe exceptionnel. On ne peut manquer d’admirer aussi l’exceptionnelle châsse en argent qui contient les restes de la sainte. Pour extraire lesdites reliques en 1873, il a fallu briser le couvercle du sarcophage (quelle horreur!), et on a alors trouvé à l’intérieur des fragments de marbre, preuve que des voleurs avaient déjà ouvert le sarcophage pour piller les bijoux. Comme quoi brigands et adorateurs ont les mêmes pratiques. La façade du sarcophage a alors été plaquée sur le mur du narthex. On peut croire en la sainteté de Theodora, on peut croire aux miracles qu’elle réalise, ce que j’écris n’est en rien, strictement rien, une critique, mais ce que je ne comprends pas c’est pourquoi on ne peut pas prier et vénérer sainte Theodora en la laissant reposer dans son cercueil enfermé dans le sarcophage, et pourquoi il a fallu collecter ses ossements pour les transférer dans une châsse en argent dans l’église, si magnifique soit-elle.

 

905d1 Arta, église Ste Theodora, naissance de la Vierge

 

905d2 Arta, église Ste Theodora, Marie au temple

 

J’arrête là, parce que je risque fort d’aller griller en enfer. Venons-en aux fresques, qui m’ont laissé pantois! Elles ont été réalisées en plusieurs étapes, celles de la nef centrale du vivant de Theodora, au milieu du treizième siècle, le narthex qui est du début du quatorzième a été peint en 1653, et tout le reste est de la fin du dix-huitième siècle. C’est essentiellement cette série plus récente de fresques que nous allons voir. Je suivrai l’ordre chronologique des événements de la vie de Jésus, en commençant par la naissance de Marie, sa mère, puis sa présentation au temple. Autant, bébé, elle est représentée toute petite (si elle est censée mesurer environ cinquante centimètres, Anne, sa mère, mesure alors plus de deux mètres), autant, au temple, elle paraît une grande fille car, selon le proto-évangile de Jacques, elle avait alors trois ans. Mais le dessin est touchant, surtout pour la seconde fresque, le grand prêtre accueillant l’enfant, la sollicitude des parents qui la présentent.

 

905d3 Arta, église Ste Theodora, Annonciation

 

L’étape suivante, c’est l’Annonciation. Je la présente coupée en deux images parce que l’ange Gabriel et Marie sont peints de chaque côté d’une ouverture. D’autre part, ils ne sont pas représentés en pied, on ne peut donc voir si Marie est agenouillée ou debout, etc. Mais on voit la colombe du Saint-Esprit qui vole vers elle.

 

905e1 Arta, église Ste Theodora, Transfiguration

 

Il y a tant et tant de scènes représentées dans ces fresques que je suis obligé d’opérer un choix draconien. Passons sur la naissance de Jésus, son enfance. Je ne garde que deux épisodes de sa vie avant la Passion. D’abord, la Transfiguration. On voit Jésus nimbé de lumière entre Moïse et Élie, et les trois apôtres Pierre, Jacques et Jean qui tombent à terre terrifiés quand ils entendent la voix de Dieu le Père.

 

905e2 Arta, église Ste Theodora, miracle de l'aveugle né

 

L’autre scène de la vie de Jésus que je sélectionne est un miracle, la guérison de l’aveugle. Les deux moments de la guérison sont représentés sur la même fresque, d’abord Jésus lui applique sur les yeux un peu de boue faite de sa salive et de la poussière du sol, ensuite il l’envoie se laver le visage à la fontaine de Siloé. Le peintre a soigné son décor, l’arrière-plan avec des colonnes aux chapiteaux originaux, la vasque de la fontaine décorée d’une tête de lion sculptée, etc.

 

905f1 Arta, Ste Theodora, Jésus entre à Jérusalem

 

Puis viennent les événements de la Semaine Sainte, avec l’entrée de Jésus à Jérusalem sur un âne. La foule venue en masse pour la Pâque juive l’accueille en agitant des rameaux, détail pourtant très important puisqu’il fait partie de la liturgie de ce dimanche qui porte le nom de Dimanche des Rameaux, mais qui a été ici oublié ou négligé, les enfants –toujours sous-dimensionnés– placent des vêtements sous les pas de l’âne, il y en a un qui grimpe à l’arbre pour mieux voir Jésus. La foule était enthousiaste, mais ici non seulement elle n’agite pas de palmes mais elle a un air plutôt méfiant, ce qui change complètement ce qu’exprime l’évangile.

 

905f2a Arta, Ste Theodora, fresque de la Cène

 

905f2b Arta, Ste Theodora, la Cène (détail)

 

Vient le Jeudi Saint avec la Cène. Il est curieux de voir que l’artiste, en drapant des étoffes sur les personnages, a voulu respecter les formes de l’époque de Jésus, mais sur la table le couvert comporte des couteaux complètement anachroniques. Quoique le dessin soit très personnel, les traditions sont respectées, Jean dort appuyé sur son coude devant le Seigneur, Judas met la main au plat tout en serrant, dans l’autre main, la bourse contenant les trente talents d’argent, soit… près de huit cents kilos de métal. Voir à ce sujet mon article Prespa (2). Du lundi 9 au jeudi 12 juillet 2012.

 

905f3 Arta, Ste Theodora, Judas livre Jésus

 

905f4 Arta, Ste Theodora, Pilate se lave les mains

 

Puis vient le Vendredi Saint. Judas livre Jésus, il le désigne en l’embrassant. Saint Pierre tranche l’oreille d’un serviteur du grand prêtre. Il y a le regard intense de Jésus, l’air féroce des soldats, surtout de celui du premier plan, Pierre qui a saisi le garçon par ses longs cheveux et qui le maintient, un genou pressé sur son corps tout en regardant ce qui se passe du côté de Jésus.

 

L’autre scène est celle du jugement de Pilate. Là aussi, tout y est. Les gardes emmènent Jésus qui vient d’être condamné. Il y a près de Pilate sa femme, qui lui a dit de ne pas condamner ce juste, parce qu’elle avait eu un rêve qui l’avertissait. Un serviteur verse de l’eau sur les mains de Pilate qui dit “Je me lave les mains du sang de ce juste”. Les membres du sanhédrin, qui viennent d’obtenir satisfaction, sont là aussi devant la porte. Concernant Ponce Pilate, sous son joli mais encombrant chapeau, il porte les cheveux longs, ce qui est fort étonnant pour un citoyen romain de l’époque de Tibère, né sous Auguste. Mais au moment du procès de Jésus il était, si je me souviens bien, depuis sept ans gouverneur de Judée, aussi peut-être s’était-il adapté à la mode locale, mais avec une mise en plis et un brushing parfaits. Bien sûr je plaisante, mais il serait intéressant de savoir si le peintre a seulement commis un anachronisme ou si son choix est volontaire. Pour cela, il faudrait au moins savoir qui il est, ce peintre, or nulle part je n’ai lu si les fresques étaient signées, ou si le nom de l’artiste était connu. Mais la littérature sur Arta ne s’intéresse vraiment qu’à la Parigoritissa et passe très vite sur Sainte Theodora et sur la Vlacherna. C’est dommage.

 

905g1 Arta, Ste Theodora, Thomas reconnaît Jésus

 

Les heures ont tourné, deux jours ont passé. Jésus est mort, puis le soir de ce même jour de Pâques où il est ressuscité il est apparu une première fois aux apôtres en l’absence de Thomas, qui ne veut pas croire au récit de ses collègues: “Si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas”. Une semaine plus tard, toutes les portes fermées, Jésus apparaît de nouveau, mais Thomas est là. “Avance ta main, et mets-la dans mon côté”, lui dit Jésus. Alors Thomas lui dit “Mon Seigneur et mon Dieu”. Visiblement, selon l’évangile, saint Thomas n’a pas testé la plaie de Jésus avant de se repentir de n’avoir pas cru, et là encore la fresque ne colle pas au texte, mais cette fois-ci il n’y a pas de doute, c’est volontaire. Comment, en effet, faire comprendre qu’il s’agit de cet épisode si l’on voit seulement douze hommes debout devant Jésus? J’ai en mémoire une toile de Signorelli qui fait de même, une ronde-bosse de la clôture du chœur de Notre-Dame de Paris, et aussi bien sûr cet extraordinaire et terrible Caravage, à Potsdam, où Jésus guide même la main de Thomas, dont l’index soulève la chair de la plaie. Il aurait beaucoup tardé à trouver la foi. C’est donc une convention picturale largement admise par la tradition. En revanche, rien dans l’évangile, absolument rien, ne laisse penser que les apôtres s’étaient réunis en compagnie d’une femme richement vêtue. Certes, le texte ne dit pas, comme parfois, “les Douze” –et d’ailleurs Judas n’en était plus–, mais “les disciples”, ce qui peut être plus large que le cercle des apôtres, et –pourquoi pas– inclure Marie-Madeleine, la fidèle entre les fidèles. Mais si, traditionnellement, elle est représentée avec de longs cheveux, en revanche quoique riche elle n’est jamais décrite comme une coquette soucieuse d’une élégance tapageuse depuis sa conversion dans la maison du Pharisien de Capharnaüm. La présence de cette femme, Marie-Madeleine ou autre, est ici surprenante.

 

905g2 Arta, Ste Theodora, seconde pêche miraculeuse

 

Une première fois, de son vivant, Jésus avait provoqué une pêche miraculeuse. Mais une seconde fois, après sa résurrection, il dit, de la rive, de jeter les filets du côté droit de la barque. Jean le reconnaît, Pierre, qui est nu, se couvre à la hâte et se jette à l’eau pour arriver à lui plus vite. Dans l’évangile, il met sa ceinture, mais ici dans sa hâte il a juste un bout de tissu qui se desserre de ses reins dans l’eau. Quant à Jean, dans sa contemplation du Seigneur, il en oublie d’aider ses compagnons à tirer de l’eau le filet plein de 153 gros poissons (visiblement, la plus grande partie en est encore sous l’eau).

 

905g3 Arta, Ste Theodora, la Sainte Trinité

 

Quarante jours ont passé depuis Pâques, l’Ascension, Jésus est remonté aux cieux, il est assis à la droite du Père. C’est donc ici que je place cette représentation peu courante de la Sainte Trinité. Oui, la colombe du Saint-Esprit est classique, mais le Père au visage de patriarche et le Fils assis côte à côte sur un nuage rouge bordé de blanc et se tendant la main, cela ne me rappelle aucune autre œuvre.

 

905g4a Arta, église Ste Theodora, la Pentecôte

 

905g4b Arta, Ste Theodora, la Pentecôte (détail)

 

Encore dix jours, c’est la Pentecôte. Le Saint-Esprit descend sur les apôtres sous la forme de langues de feu. À vrai dire, ne voyant pas lesdites langues de feu (à moins que ce ne soient les petites marques rouges sur leur auréole), et le personnage en-dessous étant nommé “o Kosmos”, c’est-à-dire “le Monde”, je n’aurais pas su identifier l’événement, si une inscription n’avait pas été là, ne permettant aucun doute. Mais cela ne me dit pas davantage ce que le Monde vient faire là. À moins que, situé sous les pieds des apôtres, il ne soit prêt à recevoir leur parole, puisqu’il est dit que, soudainement, ils se sont mis à parler des langues étrangères. Rude coup financier pour les auteurs de la méthode Assimil, si cela se reproduisait à grande échelle…

 

905h Arta, Ste Theodora, saint Luc peint Marie

 

Dans plusieurs monastères –où la photo est bien sûr interdite– nous avons vu des icônes représentant la Panagia, la Vierge, dont on nous a assurés qu’elles avaient été peintes de la main même de saint Luc. Outre son évangile, il avait donc été un peintre très productif! Alors ici, tel l’arroseur arrosé, c’est le portraitiste portraituré. Il y a près de son auréole une inscription qui le nomme, mais c’est bien inutile, car il ne peut y avoir aucun doute sur l’interprétation de cette fresque. À part toutefois une interrogation. Les traits humains, de l’Antiquité à nos jours, n’ont pas eu le temps d’évoluer comme entre l’homme de Cro-Magnon et Jules César, je n’évoque donc pas une évolution dans le temps, mais une ethnie. Le visage de Luc n’est pas sémite, et il n’est pas non plus très Épirote. Or si, pour des portraits individuels, les peintres usent de modèles, il serait étonnant que pour ces séries de fresques où les personnages sont innombrables, l’artiste ait utilisé des modèles. Alors pour ce saint Luc, dont le visage est en gros plan, beaucoup plus gros que la plupart des visages des autres personnages, et qui en outre est un peintre, je me plais à imaginer que l’artiste anonyme s’est offert le luxe d’un autoportrait en guise de signature. Pur fantasme de ma part, bien entendu. Mais pourquoi pas?

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 09:00

904a1 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904a2 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904a3 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904a4 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

L’église de la Panagia Parigoritissa, la Vierge de Consolation, est une merveilleuse grande église. Déjà de l’extérieur, ce gros parallélépipède coiffé de multiples dômes emmanchés de longs cous, comme aurait dit La Fontaine, est surprenant, sans doute un peu lourd mais ses nombreuses fenêtres l’allègent et, finalement, il ne manque pas d’élégance. Concernant les dates, ce qui est sûr c’est que l’église a été achevée vers 1296 par Nicéphore premier Doukas et sa femme Anne Cantacuzène, une nièce de l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue, car c’est attesté par une inscription sur la façade. En revanche, la construction a-t-elle été commencée par le même despote, ou dans les années 1260 par son père et prédécesseur Michel II Doukas, despote d’Épire de 1231 à 1268, et sa femme sainte Théodora, là est la question qui n’est pas tranchée.

 

904a5 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

L’ensemble du bâtiment est en pierre, mais certaines parties accessoires sont en brique afin de jouer sur leur disposition et ainsi créer des effets décoratifs, comme c’était fréquent dans les églises byzantines. Ce qui fait dire aux spécialistes que la construction s’est faite en deux étapes, la première dans les années 60 par Michel II et la seconde dans les années 90 par Nicéphore I, c’est une différence technique très visible sur ma première photo de l’église, entre le premier étage en appareil irrégulier et avec peu d’ouvertures, et les deux étages supérieurs en pierre de taille, ornés de brique, et percés de nombreuses fenêtres. La légende donne une autre explication à cette différence de style. En effet, la construction ne se serait pas répartie en deux époques, mais l’architecte en chef ayant achevé le premier niveau aurait accepté un autre contrat en parallèle et aurait laissé son assistant poursuivre seul la construction. Le jeune assistant, un homme de grand talent, trouvant quelconque l’esthétique voulue par son maître, aurait redessiné les plans et aurait monté les deux étages supérieurs. L’architecte en chef ayant achevé l’autre église dont il avait été chargé serait revenu voir si son assistant avait correctement poursuivi la construction, et pour reprendre les rênes. Mais quand il a vu qu’il avait été largement surpassé en talent par un jeune, il aurait voulu se venger et, sous prétexte de montrer à son assistant un prétendu défaut sur la toiture, l’aurait fait grimper avec lui et l’aurait précipité dans le vide. L’assistant, tentant de se raccrocher à quelque chose, aurait attrapé son maître, qui aurait perdu l’équilibre, et tous deux se seraient fracassés sur le sol, se transformant instantanément en pierres rouges. La mère du jeune homme, apprenant la mort de son fils, était si affligée que la Vierge, la prenant en pitié, serait venue en personne la consoler. D’où cette consécration à la Vierge de Consolation, à la Panagia Parigoritissa.

 

904b1 Arta, complexe de la Panagia Parigoritissa

 

904b2 Arta, complexe de la Panagia Parigoritissa

 

Mais l’église a connu des difficultés financières qui ne lui ont pas permis de se maintenir, comme quoi la crise économique en Grèce a des racines très lointaines. Elle a alors été rattachée au monastère de Kato Panagia (la Vierge d’En-bas) en tant que catholicon, car à l’époque ce n’étaient pas encore les Chinois qui rachetaient les entreprises en difficulté. C’est en 1578, dans un sigillium (c’est-à-dire un décret) du patriarche Jérémie II, que l’on trouve la première mention d’un monastère de femmes en cet endroit. Ce que nous voyons ici, ce sont les bâtiments conventuels dont ont été conservés à ce jour un réfectoire et seize cellules.

 

904c1 Arta, narthex de la Panagia Parigoritissa

 

Dès le narthex, on peut apprécier l’architecture intérieure, et les fresques qui couvrent les murs, bien que l’endroit serve malheureusement de remise, avec ce haut-parleur, ces chaises empilées, et d’autres objets qui sont dans mon dos au moment de la photo. Je vais, entre autres, revenir sur les personnages que l’on voit tout à gauche, Hélène et Constantin, mais je préfère traiter à part l’architecture d’abord, les fresques ensuite, quel que soit leur emplacement dans l’église.

 

904c2 Arta, iconostase de la Panagia Parigoritissa

 

De même pour cette Vierge –cette Panagia– que je vais montrer en plus gros plan. Pour l’instant, je m’intéresse à cette iconostase assez simple, portant seulement quelques grandes icônes. Elle est intégrée dans l’ensemble de la construction, et non dressée après coup devant l’autel.

 

904c3 Arta, sol de la Panagia Parigoritissa

 

Un coup d’œil à ce vieux sol fait de dalles irrégulières polies par les millions de pas qui les ont foulées depuis tant de siècles.

 

904d1 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904d2 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904d3 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

Nous sommes dans une zone hautement sismique, et l’église a subi des dommages lors de divers tremblements de terre, et elle n’a guère été entretenue jusqu’à la dernière décennie du vingtième siècle. Il a fallu la consolider. Déjà, de l’extérieur, nous avons vu ces armatures de fer qui depuis 1991 maintiennent la façade est, celle qui est marquée par trois absides. Il en va de même à l’intérieur. Néanmoins, on ne peut qu’admirer la légèreté du coup d’œil vers le haut, cette élévation accompagnée de fines colonnettes dans chacun des quatre dômes d’angle comme dans le dôme central. Ces colonnes sont récupérées de monuments antiques, prélevées dans la ville voisine de Nicopolis. On remarque aussi que, curieusement, les colonnes verticales sont surmontées de colonnes horizontales ancrées dans le mur, qui servent de support à d’autres colonnes placées verticalement au-dessus. Trop courtes, il convenait de les superposer, mais de faible section leur simple superposition aurait été trop fragile, d’où ce subterfuge. Cette ligne de fuite des colonnes qui tire l’œil vers le sommet de l’édifice n’a rien de l’architecture grecque, et malgré une disposition générale qui n’a rien des églises catholiques occidentales, on sent que l’inspiration a reçu quelque chose qui, d’une certaine manière, rappelle le gothique. N’oublions pas qu’en 1204 les Francs (c’est-à-dire des Français et des Vénitiens), détournant la quatrième croisade, ont attaqué, pris et pillé Constantinople et que l’Empire Byzantin s’est replié sur Nicée en Asie Mineure. Les Byzantins sont parvenus à reprendre Constantinople en 1261, mais pour désagréables et destructeurs qu’aient été les contacts avec les Francs, ils ont été bien réels, et les Francs ont durablement résidé sur le domaine grec. Par ailleurs, les familles régnantes byzantines se sont liées par mariage à des princesses françaises, allemandes, italiennes, et le futur despote Nicéphore I (né vers 1240) constructeur de cette église, en 1259 a voyagé en Italie. À vrai dire, ce n’était pas pour s’informer sur l’art et l’architecture du pays mais bien plutôt pour chercher une aide militaire auprès du roi Manfred de Sicile.

 

904e1 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904e2 Arta, église de la Panagia Parigoritissa

 

904e3 Arta, Panagia Parigoritissa, Pantocrator

 

904e4 Arta, Panagia Parigoritissa, Pantocrator

 

Justement, le voilà, le dôme central. D’abord un regard sur le jeu des colonnettes et aussi sur la double ouverture en plein cintre que nous avons vue de face à la fin de ma série de photos précédente, puis une image centrée sur le dôme, et une troisième image centrée sur le Christ Pantocrator. Vu d’en bas, il se trouve bien loin du regard, à près de vingt-quatre mètres du sol, et on peut penser que c’est une fresque. Mais sur la photo prise avec le téléobjectif pointé sur le regard du Christ, on se rend compte qu’il s’agit d’une mosaïque faite de pierres extrêmement fines, si petites qu’elles ont permis à l’artiste de dessiner comme avec un pinceau. Hélas, cette mosaïque est assez endommagée. On est d’autant plus étonné de trouver ici une mosaïque que, depuis la fin du douzième siècle, seules Constantinople et Thessalonique, les deux plus grandes villes de l’Empire, ont les moyens de s’offrir ce type de décoration extrêmement coûteux. Il y a donc clairement, de la part des despotes d’Épire, l’intention de rivaliser avec ces grandes villes et d’élever leur statut. Et puis cette église devait donner à Arta un statut de capitale, et beaucoup pensent que c’est elle qui a été le théâtre des cérémonies de couronnement des despotes.

 

904f1 Arta, iconostase de la Parigoritissa, Vierge

 

J’ai annoncé tout à l’heure un gros plan sur l’icône de la Vierge de l’iconostase, le voilà. C’est une Odigitria (ou Odegetria, la lettre grecque êta, un E long ouvert, ayant évolué au moyen-âge vers le son I, désormais appelée ita, d’où la transcription variant entre l’orthographe grecque ancienne et l’orthographe phonétique moderne) c’est-à-dire que, montrant Jésus de la main, elle montre “la route”.

 

904f2a Arta, Panagia Parigoritissa, St Pierre

 

904f2b Arta, Panagia Parigoritissa, St Pierre

 

904f3 Arta, Panagia Parigoritissa, Saint Luc

 

Les fresques, elles, sont du seizième siècle et de la main d’un peintre du nom d’Ananias, sauf quelques-unes un peu plus récentes, du dix-septième siècle, facilement reconnaissables. Ici nous voyons saint Pierre et saint Luc.

 

904f4 Arta, Panagia Parigoritissa, St Jean Baptiste

 

Avec ses cheveux en bataille et ses ailes, on reconnaît, bien sûr, saint Jean-Baptiste, le Prodromos comme il est appelé dans l’Église orthodoxe, c’est-à-dire Celui qui vient avant.

 

904g1 Arta, Parigoritissa, Hélène et Constantin


904g2 Arta, Parigoritissa, Hélène et Constantin

 

J’ai trouvé deux représentations d’Hélène et Constantin, tous deux saints dans l’Église orthodoxe. La première, comme je le disais tout à l’heure, dans le narthex, l’autre dans le sanctuaire, c’est-à-dire la partie située derrière l’iconostase. Cette première fresque est très abîmée, et en partie volontairement puisque les yeux de Constantin ont été creusés pour l’aveugler. Cela, c’est le fait des Ottomans, puisque la représentation humaine est interdite par l’Islam. Mais une grande partie des dégradations est due au temps et au manque d’entretien. Comme on a pu le constater dans nombre d’églises, et en premier lieu à Sainte-Sophie d’Istanbul, généralement les représentations considérées comme impies et sacrilèges étaient tout simplement revêtues d’un enduit de plâtre, ce qui, loin de les détruire, les a préservées.

 

904g3 Arta, Parigoritissa, Stes Catherine et Paraskevi

 

Ce n’est pas leur regrettable mauvais état qui rend moins belles ces fresques. Comme je ne peux pas toutes les montrer, je me contenterai de deux panneaux. Celui-ci représente sainte Catherine et sainte Paraskévi (sainte Parascève). À défaut de tout élément caractéristique, en particulier la roue du supplice de sainte Catherine, j’aurais été bien incapable d’identifier ces deux saintes si leur nom n’avait pas été inscrit auprès de leurs têtes.

 

904g4a Arta, Parigoritissa, Stes Barbara et Cyriaque

 

904g4b Arta, Parigoritissa, robe de Ste Barbara

 

904g4c Arta, Parigoritissa, robe de Ste Kyriaki

 

Le second panneau représente sainte Barbara et sainte Cyriaque. Tout en contemplant, extasié, la beauté des robes de ces demoiselles, je rappelle en quelques mots la signification de leurs noms. Dans mon article sur Osios Loukas daté du 21 juin 2011, j’explique qu’une jeune perse de Baalbek (actuellement au Liban) avait été martyrisée puis décapités pour s’être fait baptiser, et que ses camarades avaient demandé pour l’ensevelir le corps de “la barbare”, en latin barbara, afin de ne pas avoir à l’appeler par son nom de baptême, ni par le nom perse qu’elle avait changé. Et ce nom de Barbara est resté attaché à son souvenir. Quant à Cyriaque, Kyriaki en grec, c’est une forme d’adjectif formé avec le suffixe –kos, -ki au féminin (-que en français: calorie/calorique, poésie/poétique, etc.) sur le substantif kyrios qui en grec moderne signifie “monsieur” mais autrefois “seigneur” (de même qu’en français “mon sieur” est “mon seigneur”). C’est le mot que l’on trouve –au vocatif, forme utilisée pour appeler, invoquer, s’adresser à quelqu’un– dans l’invocation chrétienne Kyrie eleison. Et le mot kyriaki (c'est-à-dire [jour] du Seigneur) signifie dimanche. Or l’équivalent latin de kyrios est dominus, et l’adjectif dérivé est dominicus. Au féminin, dominica [dies] a donné par déformation et évolution phonétique le mot français dimanche (jour du Seigneur). Le prénom Cyriaque est donc l’exact équivalent grec de cet autre prénom latin Dominique.

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21 juillet 2014 1 21 /07 /juillet /2014 09:00

 

903a1 L'Arachthos entre Ioannina et Arta 

 

903a2 L'Arachthos entre Ioannina et Arta

 

Renseignements pris, nous avons deux jours avant le prochain ferry qui nous emmènera d’Igoumenitsa à Ancône en Italie. Nous sommes à Ioannina, nous aimons bien cette ville, mais nous sommes à environ soixante-quinze kilomètres d’Arta, en direction du sud, cette ville remplie d’églises byzantines dont il y a deux ans nous n’avons vu que le célèbre pont, juste quelques minutes, et de nuit (mon article Nikopolis et Arta, 13 janvier 2011, où je résume l’histoire de la ville). Alors que rien ne nous pressait de continuer notre route, énervés de ne pas trouver de stationnement, en colère, nous avons subitement décidé de partir. Dès le lendemain, nous regrettions cette décision. Ce délai d’attente du ferry est une excellente occasion de remédier à nos regrets. En route, nous nous arrêtons quelques minutes pour contempler ce fleuve Arachthos que longe la route et qu’enjambe le pont d’Arta.

 

903b1 le pont d'Arta sur l'Arachthos

 

903b2 le pont d'Arta sur l'Arachthos

 

903b3 le pont d'Arta sur l'Arachthos

 

Je ne dirai pas ici de nouveau l’histoire du pont d’Arta sur l’Arachthos, ni celle de la malheureuse femme de l’ingénieur qui dirigeait les travaux de construction. Contentons-nous de voir ce beau pont dont la base des piles remonte à l’époque hellénistique.

 

    903b4 Sur le célèbre pont d'Arta

 

    903b5 Sur le célèbre pont d'Arta 

 

Le pont étant ouvert à la circulation piétonne, on peut admirer son beau pavage. Et s’il est apprécié des touristes, il est également fréquenté par qui préfère traverser la rivière sur son sol inégal plutôt que sur l’étroit trottoir du pont moderne, où la circulation incessante de voitures et de camions empuantit l’atmosphère et casse les oreilles malgré le coup d’œil sur le pont ancien. Mais quand on est sur le beau pont ancien… on ne le voit pas! On ne voit que l’autre!

 

    903c1 Le musée folklorique d'Arta 

 

Juste au débouché du pont, ce gros bâtiment rouge, qui ne manque pas de charme, abrite un “Folklore museum”, dit la traduction anglaise. L’adjectif grec étant en rapport avec le peuple, je préfère dire que c’est ce que nous appelons en français un “musée d’arts et traditions populaires”. Mais comme nous ne l’avons pas visité, je ne peux dire ce qu’il contient.

 

    903c2 affiche des antifascistes d'Arta pour l'aide humanita 

 

Puisque je parle de culture dans cette acception du terme, j’en profite pour montrer cette affiche. La Grèce, comme tous les pays européens, connaît une montée de l’extrême droite, raciste et fasciste représentée au Parlement et comptant des activistes qui mènent parfois des actions violentes contre des immigrés (certains députés sont même impliqués dans des crimes racistes). Cela dit, c’est une minorité, et moi qui vis ici depuis plus de trois ans je peux affirmer que la Grèce est un pays sûr, ou en tous cas plus sûr que bien d’autres, et les ligues antifascistes et antiracistes sont nombreuses et écoutées. Ici, le Comité Antifasciste d’Arta appelle à la solidarité pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion. Le samedi 13 avril à 11h du matin “Nous apportons ce dont nous n’avons pas l’usage… Nous prenons ce dont nous avons besoin”. Ce jour-là, nous serons déjà en Italie.

 

    903d1 à Arta, Pyrrhus, roi d'Epire

 

Le célèbre roi d’Épire Pyrrhus dont j’ai parlé au sujet de Ioannina dans mon avant-dernier article est célébré ici aussi avec cette majestueuse statue équestre. Comme je le disais en 2011, cette ville antique d’Ambracie (en grec, elle s’appelle Ambrakia) a été fondée en 625 avant Jésus-Christ. Ses colons Corinthiens ont connu, sur la période de 436 ans qui a précédé sa conquête et son pillage systématique par les Romains en 189, la tyrannie, la démocratie et la monarchie sous Pyrrhus.

 

    903d2 Arta, temple d'Apollon archaïque tardif 

 

    903d3 Arta, temple d'Apollon archaïque tardif

 

Pyrrhus nous ramène à l’Antiquité. Il n’y a pas à Arta de grand site archéologique à visiter, mais la ville recèle cependant bien des marques du passé, comme ce temple archaïque d’Apollon Pythien Sauveur, le patron de la ville introduit dès sa fondation par ses colons Corinthiens, dieu protecteur des voyageurs et des colons. Aujourd’hui, ce temple récemment mis au jour (en 1965) est tout entouré d’immeubles. De ses 44 mètres de long sur 20,75 de large, il ne reste que ses fondations, un unique chapiteau dorique et quelques fragments de tuiles, ce qui signifie que les premiers siècles de la chrétienté se sont généreusement fournis dans cette belle carrière de pierre et ce riche magasin de colonnes que constituait ce symbole du culte païen. Ne quittons pas ce quartier, qui est au nord-ouest de la ville antique, là où se trouvait le cœur administratif et religieux, avec les bâtiments publics et les temples.

 

    903d4 Arta, l'antique théâtre d'Ambracie 

 

    903d5 Arta, l'antique théâtre d'Ambrakia


     903d6 Arta, l'antique théâtre d'Ambracie

 

À faible distance du temple d’Apollon, une palissade de travaux dissimule des fouilles en cours. L’accès est interdit, mais on parvient quand même à glisser l’objectif par le défaut de la cuirasse pour prendre quelques photos, certes pas bien belles, mais qui permettent cependant de discerner les gradins d’un théâtre antique. Ambracie possédait deux théâtres tous deux construits à la fin du quatrième siècle avant J »sus-Christ ou au début du troisième, un grand et celui-ci, qui est le plus petit théâtre connu du monde grec. C’est en 1976 qu’il a été découvert. Sous lui, on a pu mettre au jour les constructions qui l’ont précédé au quatrième siècle, à savoir des maisons avec des salles de bains, et des sols de mosaïques représentant des Amours ailés, des cygnes, des dauphins. Tout près, on a trouvé des traces d’une route antique pavée. Les fouilles continuent pour intégrer le temple d’Apollon et le petit théâtre dans leur environnement. Le reste de la ville suivait un plan hippodaméen rigoureux, les immeubles d’habitation occupant des rectangles entre des rues se coupant à angle droit.

 

    903d7 Arta, fortifications de l'antique Ambrakia 

 

    903d8a Arta, fortifications byzantines 

 

    903d8b Arta, fortifications byzantines 

 

    903d9 Arta, fortifications byzantines 

 

Des tronçons des remparts et des fortifications de la ville antique ont été conservés (première des photos ci-dessus). Au-delà, se trouvaient les cimetières, puisque l’on n’enterrait jamais dans les villes. Aujourd’hui, l’essentiel des murs que nous voyons est ce qu’en ont fait les Byzantins. Si j’ai parlé du pillage systématique de la ville en 189 avant Jésus-Christ, cela ne signifie pas qu’elle n’a pas survécu à cette arrivée des Romains, mais en 31 avant Jésus-Christ c’est la victoire d’Octave (le futur empereur Auguste) à Actium qui va causer sa perte. En effet, il convenait de marquer fortement la victoire qui lui ouvrait les portes de Rome, et Octave a fondé à proximité d’Actium une ville nouvelle, la “Ville de la Victoire”, en grec Nikopolis (mon article déjà cité Nikopolis et Arta du 13 janvier 2011). Mais une ville construite à partir de zéro, il convient de la peupler. Quand ce sont des colons qui la fondent, ils l’habitent, mais quand c’est un prince qui décide seul d’une fondation loin de sa capitale, la ville est vide. Il a donc fait procéder à un grand transfert de population prise dans les environs. Or les environs, c’était Ambracie, qui a été intégralement vidée de ses habitants. Inoccupées, les maisons sont tombées en ruine, la poussière des siècles a tout recouvert, et l’on a oublié la ville, et jusqu’à son nom. Au Moyen-Âge, on n’en voyait plus que ce qui, des fortifications, avait résisté. Maisons, temples, théâtres, autres édifices publics ou privés, tout était devenu invisible. À l’époque byzantine, on a utilisé cet espace vide apparemment pour venir s’installer, car le site était favorable. On a exhaussé les remparts, on a construit à l’intérieur des murailles.

 

    903d10 Arta et Ambrakia selon Leake 

 

C’est au début du dix-neuvième siècle que l’Anglais William Leake (1777-1860) est le premier à s’intéresser à l’identification de la ville antique. J’ai trouvé sur Internet son livre Travels in Northern Greece publié en 1835 où il dit avoir visité (je traduis le passage de l’anglais) “plusieurs restes de l’antiquité hellénique. Quoiqu’ils ne soient pas considérables, ils suffisent à montrer qu’Arta était le site d’une très grande cité grecque. […] On peut voir en tout endroit de la ville moderne des blocs taillés en angle droit ayant appartenu autrefois aux murs ou aux bâtiments publics de la cité, où ils sont souvent utilisés comme bancs, marches, ou pierres de seuil aux portes des maisons. Les traces de puissance et d'opulence évidentes dans ces restes ne semblent guère laisser de doutes sur le fait qu’Arta se trouve sur le site d'Ambracie, bien que n’adhèrent à cette opinion ni l'évêque Ignace, ni son médecin, le Dr M., de Katuna, un homme instruit et bien informé. Mais la présomption fondée sur les vestiges existants, sur la plaine fertile et vaste et sur la situation solide et centrale d'Arta, qui en ont fait le chef-lieu des régions environnantes de Grèce occidentale, qui ont fait donner son nom au golfe, comme Ambrakia autrefois, est pleinement confirmée par d'autres coïncidences provenant des auteurs anciens. D'une comparaison de leurs témoignages, nous apprenons qu’Ambracie était située à quatre-vingts stades de la mer, au milieu de la côte nord du golfe, sur la rive orientale de l’Arsethus, autrement appelé Arachthus ou Arethon, qui prend sa source en Athamanie, et dans les mêmes montagnes qui donnent sa source au Pénée. Il n'y a pas d'autre rivière, ni aucune autre position près du Golfe Ambracique, qui correspondra à ces conditions”. D’où le plan de ville ci-dessus, tiré de cet ouvrage de William Leake. Il faudra attendre 1897 pour que les archéologues s’intéressent enfin à Ambracie, et les fouilles systématiques ne commenceront qu’en 1916.

 

    903e Runes d'une vieille église à Arta 

 

Je disais que la ville était remplie d’églises byzantines. En fait, les églises de toutes époques fleurissent à chaque coin de rue. Il y a même des ruines comme celles de ma photo. Mais il y a aussi des merveilles qui feront l’objet d’articles à part, l’église de la Panagia Parigoritissa, l’église d’Agia Theodora, le monastère de la Vlacherna.

 

    903f1a église St-Marc l'Évangéliste, Arta

 

    903f1b église St-Marc l'Évangéliste, Arta

 

Aujourd’hui, je vais me contenter de montrer quelques autres églises vues en passant, d’extérieur, que nous n’avons pas pu visiter. Celle-ci, c’est l’église Saint-Marc l’Évangéliste.

 

    903f2a Arta, église de la Métamorphose du Sauveur

 

    903f2b Arta, église de la Métamorphose du Sauveur 

 

Ici, c’est la chapelle de la Transfiguration (le grec dit Métamorphose du Sauveur), qui fait partie d’un monastère de Saint-Georges et Sainte-Théodora. Cette chapelle a été construite fin seizième ou début dix-septième siècle sur les restes d’une chapelle antérieure, du treizième siècle. Le mur occidental ainsi que de petites parties des murs nord et sud datent du bâtiment d’origine. Le mur occidental… Revenu devant mon ordinateur au moment où je traduis le texte grec que j’ai photographié sans le lire, je ne dispose plus du soleil pour m’orienter. Or vue de l’extérieur l’architecture ne révèle pas où se trouve l’autel, donc en principe l’est. Toutefois on peut supposer que la porte surmontée d’une fresque est à l’opposé, donc à l’ouest. Les fresques, à l’intérieur, d’un artiste crétois anonyme, sont de 1623. Il y a aussi un retable, admirable paraît-il, de bois sculpté et doré décoré d’icônes du dix-septième siècle. Dommage que nous n’ayons pas pu entrer voir tout cela. À l’extérieur, la fresque qui représente le Christ Sauveur au-dessus de la porte est du dix-septième siècle. Une petite chapelle qui ne paie pas de mine et qui renferme des merveilles.

 

    903f3a Arta, église Agios Basileios 

 

    903f3b Arta, église Agios Basileios 

 

Une autre église, grande celle-là, que nous n’avons pas pu visiter, c’est Agios Vasileios. Et ici, aucun panneau explicatif ne donne d’indications. Sûr, rien qu’en grec devant la chapelle de la Transfiguration, cela reste mystérieux pour bien des touristes qui passent trop peu de temps dans ce pays pour en apprendre la langue, mais c’est au moins quelque chose. Tandis qu’ici…

 

    903f3c Arta, église Agios Basileios 

 

    903f3d Arta, église Agios Basileios 

 

Cela ne nous a pas empêchés de longuement tourner autour, car si les formes de l’architecture ne sont pas exceptionnelles, les surfaces ont été traitées de façon très esthétique en jouant sur les matériaux et les couleurs, comme sur ce flanc de l’église.

 

    903f3e Arta, église Agios Basileios 

 

    903f3f Arta, église Agios Basileios 

 

De même du côté de l’abside dont, en commençant, j’ai montré une photo de la fenêtre haute flanquée de deux plaques en bas-relief. Mais le traitement du mur de brique vaut le coup d’œil. À défaut de sculptures ou de fresques, le jeu de disposition des briques est très décoratif.

 

    903f4 Eglise St Georges de Batsi

 

Pour terminer, nous revenons à une toute petite chapelle toute simple d’extérieur, Saint-Georges de Batsi. Mais qui sait ce qu’elle peut recéler? Elle est fermée et aucun panneau ne parle d’elle. Alors poursuivons notre route, mes prochains articles montreront des intérieurs (N.B.: En prononçant ce nom, Batsi, il convient de bien mettre l'acent tonique sur la finale, parce que, accentué sur le A, le mot désigne “les flics” de façon fort déplaisante pour les policiers...)

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 09:00

902a1 expo ''Psomi'' de Theodoros Papagiannis

 

902a2 expo ''Psomi'' de Papayannis à Ioannina

 

En grec, le boulanger, “faiseur de pain” est artopoios, le “vendeur de pain” là où il n’est pas boulangé est artopolis, et donc le pain se dit artos. Mais dans la boulangerie, je demande psomi, “du pain”. Comme on le voit sur les photos ci-dessus, la même exposition des œuvres de Theodoros Papagiannis à Ioannina s’appelle Το Ψωμί, “Le Pain” sur la première, alors que sur la seconde qui est bilingue grec-anglais le titre est Άρτος / Bread. L’un ou l’autre mot selon l’affichage. Cela nous a donné une double envie d’aller voir de plus près ce que Papagiannis mettait derrière ce mot. D’autant plus que ce sculpteur, nous en avons déjà vu des œuvres il y a quelques jours, à la pinacothèque Averof de Metsovo (dans mon article de blog sur la pinacothèque, j’ai présenté une de ses sculptures).

 

902b Le sculpteur Theodoros Papagiannis

 

Et, merveille, cet artiste était là. Et comme il parle français j’ai pu m’entretenir avec lui et constater combien c’est un homme intéressant, ouvert, et d’une grande richesse intérieure. Commençons par voir la notice affichée à l’entrée de l’exposition et concernant sa biographie. Il est né en 1942, a étudié à l’École des Beaux-Arts avec Giannis Pappas et il a particulièrement approfondi sa connaissance de l’art grec ancien, en Grèce, en Italie du Sud et en Sicile, en Asie Mineure, à Chypre, en Égypte. En 1970 il est pris comme professeur adjoint auprès de son maître Giannis Pappas à l’école des Beaux-Arts d’Athènes, puis en 1981-1982 on le retrouve à Paris, à l’École Nationale des Arts Appliqués et des Métiers d’Art (École Olivier de Serres, tout près du boulevard Lefebvre et de la Porte de Versailles) pour étudier matériaux et techniques. En 1996-1997, il passe six mois aux USA pour s’informer sur les programmes éducatifs et sur l’organisation d’ateliers de sculpture à l’École des Beaux-Arts de New-York. Comme on peut le constater, c’est quelqu’un qui se nourrit intellectuellement, culturellement, mais aussi techniquement, de tout ce qu’il peut trouver. On ne peut s’étonner, dans ces conditions, que grâce à son talent créateur et à ses connaissances, ses expositions, individuelles ou collectives, en Grèce ou à l’étranger, soient innombrables. Parmi les nombreux prix et distinctions dont il a fait l’objet, on peut citer le premier prix au concours international de sculpture à l’aéroport de Chicago. Il est professeur émérite de sculpture de l’École des Beaux-Arts, professeur émérite de l’Université de Ioannina dans le département des Arts Plastiques. Et encore, dans le cadre de ce blog, j’ai élagué son C.V.! Avant de continuer, je précise que l’on trouve souvent son nom, Θεοδώρος Παπαγιάννης, transcrit Papayannis. C’est bien le même homme.

 

902c1 expo ''Psomi'' de Theodoros Papagiannis

 

On sait que le 17 novembre 1973 les Colonels, qui avaient instauré une dictature en Grèce, ont fait face à une grande révolte populaire, s’attaquant principalement aux manifestants étudiants qui occupaient le Polytechniko, c’est-à-dire l’Institut Polytechnique de l’Université, contre lequel ils ont fait marcher les chars et auquel ils ont mis le feu. Papagiannis raconte que, le cœur blessé, il a ramassé des débris calcinés de bois dont il a construit des épouvantails pour exorciser les démons. Et avec tout cela et aussi d’autres matériaux recyclés, il a élaboré peu à peu de grands personnages à l’aspect fantastique qu’il appelle “mes fantômes”. Sont-ils dieux ou démons, figures de légendes ou héros de l’histoire, qu’expriment-ils au juste, de quelles profondeurs surgissent-ils, Theodoros Papagiannis avoue l’ignorer, peut-être sont-ce des bienfaiteurs de la nation ou des professeurs, des spectres ou des cauchemars, des ancêtres qui ont fait cette nation et qui, humiliés, brûlés, viennent demander des comptes, peut-être tout cela à la fois, et il invite tout un chacun à y voir ce qu’il veut.

 

Ces fantômes, je vais y venir ensuite, mais ici nous voyons en premier plan le pain qui donne son titre à l’exposition, et des sacs de farine. Et derrière, toute une foule de personnages qui s’avancent. Le pain, c’est la nourriture, c’est la vie, et tout ce peuple est mû de cette façon.

 

902c2 expo ''Psomi'' de Theodoros Papayannis

 

902c3 expo ''Psomi'' de Theodoros Papagiannis

 

Le nombre de ces petits personnages tous différents est énorme, on se rend compte que quand j’emploie les mots de foule, de peuple, je n’exagère pas. C’est toute l’humanité que l’artiste a voulu représenter.

 

902d1 expo ''Psomi'' de Theodoros Papagiannis

 

902d2 expo ''Psomi'' de Theodoros Papayannis

 

902d3 expo ''Psomi'' de Theodoros Papagiannis

 

902d4 expo ''Psomi'' de Theodoros Papagiannis

 

Façonner tant de figurines toutes différentes, chacune avec sa personnalité, chacune exprimant quelque chose de particulier, cela exige une créativité incroyable, mais aussi cela exprime la diversité des êtres humains, tous réunis dans cette marche de la vie.

 

902e1 expo ''Psomi'' de Theodoros Papayannis

 

902e2 exposition Papayannis à Ioannina

 

Les voilà, les fantômes de Theodoros Papagiannis, ces grands personnages à l’aspect inquiétant, qui veillent, de chaque côté du défilé des figurines. Et il est vrai que, même pour qui n’a pas assisté aux dramatiques événements de 1973, pour qui n’a pas vécu les années 1967-1974 de la dictature, il est impressionnant et émouvant de savoir de quoi sont faits ces personnages, indépendamment même de ce que leur apparence évoque avec force sur la sensibilité artistique du spectateur.

 

902f1 exposition Papayannis à Ioannina

 

902f2a exposition Papayannis à Ioannina

 

902f2b exposition Papagiannis à Ioannina

 

902f3a exposition Papagiannis à Ioannina

 

902f3b exposition Papagiannis à Ioannina

 

J’ai montré plusieurs des petites figurines du peuple en marche, je ne résiste pas à l’envie de montrer aussi quelques-uns des grands personnages, et parce que leurs visages expriment beaucoup, je joins les gros plans de deux d’entre eux. Évidemment, cela me parle, comme je suppose que cela parle à qui les voit sur mes photos –quoiqu’en petit format, et en deux dimensions sur un écran d’ordinateur sans parler de l’écran d’un smartphone–, mais puisque leur auteur souhaite laisser chacun en faire sa propre interprétation, je me garde de donner la mienne.

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17 juillet 2014 4 17 /07 /juillet /2014 09:00

901a le lac de Ioannina

 

Nous avions vu et aimé Ioannina au tout début de notre séjour en Grèce, juste après notre visite de Corfou. C’était fin décembre 2010, au cœur de l’hiver, et cette fois-ci nous passons par l’Épire pour prendre le ferry à Igoumenitsa, c’est le printemps. Différente atmosphère, alternance de ciel bleu pur et de petits nuages, et Ioannina, loin de nous décevoir, continue de nous séduire. Cette fois-ci, le vent agite le lac, et des vagues viennent en arroser les berges. Les berges, et les pieds de quelques passants inattentifs.  

 

    901b1 Ioannina 

 

    901b2 Ioannina

 

    901b3 Ioannina

 

    901b4 Ioannina

 

Nous retrouvons donc cette vieille cité fortifiée. Je ne veux pas répéter ici ce que j’ai dit dans mes divers articles de 2010 (Ioannina et Ali Pacha, 19 décembre; Its-Kalé et musée byzantin, 22 décembre; Île de Ioannina et Dodone, 28 décembre), je me contente de présenter quelques photos prises sous un angle différent.

 

    901b5 dans une rue de Ioannina 

 

Si la ville est pleine de charme, il est certain que les dames ont intérêt à éviter les talons aiguilles sinon, comme dans la cour du palais de Versailles, elles risquent fort de les laisser en souvenir entre deux pavés.

 

    901b6 murs de Ioannina

 

Ces deux jours et demi nous avons beaucoup tourné en ville pour nous la réapproprier. Notamment autour du kastro et de ses vieux murs. Sans négliger une petite halte dans l’un des innombrables bars-pâtisseries fort sympathiques.

 

    901c1 taverne à Ioannina 

 

Mais surtout, pour nos repas, nous n’avons pas oublié que nous avons notre “cantine” à Ioannina. La plupart des blogs que je vois donnent des adresses de restaurants, ce n’est pas mon cas. Mais ici je ne peux manquer de le faire. Φύσα Ρούφα (Physa Roupha), c’est-à-dire Souffles et aspirations, se trouve dans la grande rue Georges Averof, au numéro 55, et c’est ouvert 365 jours par an et 24 heures sur 24. Ce n’est certes pas en concurrence avec la Tour d’Argent (où, n’étant en fait jamais allé, je ne peux que supposer un niveau gastronomique supérieur…), mais les prix sont très, vraiment très, raisonnables. Et le patron très sympathique.

 

    901c2 dans une taverne de Ioannina 

 

    901c3 au mur d'une taverne de Ioannina

 

La salle est suffisamment petite pour qu’on s’y sente “en famille”, et les murs en sont décorés avec humour. Cette fois-ci, je comprends mieux les inscriptions que lors de notre premier séjour dans cette ville. Ici, un fond de tonneau qui célèbre “Bacchus, dieu du vin” (cela, c’est du niveau des hellénistes débutants). Je le confesse, nous lui avons sacrifié dans cette taverne. Avec modération toutefois, comme il se doit.

 

    901c4 cuisine d'une taverne à Ioannina

 

Ce qui est tout particulièrement plaisant, c’est quelque chose qui était la règle, ou presque, il y a encore quelques années en Grèce, mais qui tend à se faire plus rare, surtout en ville. Non seulement on voit la cuisine, mais comme dans un self-service on peut choisir son plat. Pas question, toutefois, d’emporter son plateau. On va s’asseoir et on passe commande de façon traditionnelle. Puis on attend de se faire servir à table. Et les plats sont tenus au chaud, pas question de réchauffer au micro-ondes. Ma pub étant gratuite et sans contrepartie, il est temps que j’arrête.

 

    901d1 Ioannina, arrivée au Its-Kalé 

 

Même si notre séjour à Ioannina est bref, nous retournons voir l’Its-Kalé. Après tout, je n’aurais peut-être pas dû donner tout à l’heure la référence de l’article où j’explique ce que c’est, parce que je publie aujourd’hui une photo presque identique de l’entrée…

 

    901d2 Ioannina, anciennes cuisines de l'Its-Kalé (bar) 

 

    901d3 Ioannina, anciennes cuisines de l'Its-Kalé

 

En décembre 2010, nous avions déjà vu ces anciennes cuisines du sérail qui ont été aujourd’hui transformées en un bar. Ce ne sont pas les touristes qui l’investissent, du moins en cette saison. En effet, cette citadelle appelée Its-Kalé est un lieu agréable pour la promenade loin de la circulation des voitures, et les habitants de Ioannina s’arrêtent volontiers à siroter le traditionnel café frappé  ou autre boisson dans ce bar.

 

    901d4 Ioannina, dans l'Its-Kalé

 

    901d5 Ioannina, dans l'Its-Kalé

 

    901d6 Ioannina, dans l'Its-Kalé 

 

Et puis à côté de ces cuisines (deux premières photos) ou de l’autres côté de la vaste pelouse (troisième photo) on peut voir les ruines des autres bâtiments du sérail.

 

    901d7 Ioannina

 

Tout au fond, surplombant le lac, ce grand et beau bâtiment a été, lui, bien conservé. C’était la résidence d’Ali Pacha, devenue le musée byzantin que nous avions visité en décembre 2010.

 

    901e1 Ioannina, Bibliothèque d'époque ottomane 

 

Ressortons maintenant de cette citadelle de l’Its-Kalé dont je ne veux pas parler trop longuement puisque je l’ai déjà fait ailleurs. Au hasard de la promenade dans la ville, à condition bien sûr de rester dans les parages de la cité ancienne, on trouve d’autres bâtiments d’époque ottomane, comme cette ancienne bibliothèque plutôt bien conservée.

 

    901e2 Ioannina, bain d'époque ottomane

 

En revanche, ces bains d’époque ottomane ont été désaffectés et laissés à l’abandon, et même si cette végétation qui s’y est développée est assez jolie, le bâtiment en a souffert. Il semble, de plus, que rien ne soit fait ni prévu pour sa sauvegarde.

 

    901e3 fouilles à Ioannina

 

Ailleurs, on tombe sur un chantier de fouilles avec la consolidation en cours d’un bâtiment voûté. Ici, contrairement à ce qui est fait ailleurs en ville, il n’y a aucun panneau indiquant la date ou l’usage de cette construction. Vraisemblablement parce que les travaux ne sont pas terminés, et quand ce sera le cas la Municipalité affichera les informations nécessaires.

 

    901e4 Ioannina, anciennes cuisines militaires turques 

 

Nous sommes au vingt-et-unième siècle, les voitures sont partout, elles ont donc investi ce grand espace comme parking. Cela gâche, hélas, la vue sur ces anciennes cuisines militaires turques qui ont fonctionné jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, puis ont été abandonnées. Des travaux de rénovation menés de 1995 à 1997 par la Municipalité ont permis de sauver le bâtiment.

 

    901f1 Pyrrhus, célèbre roi d'Épire 

 

N’oublions pas que Ioannina est une ville au grand passé. Comme je l’ai dit en décembre, montrant une statue d’Alexandre le Grand enfant auprès de sa mère, c’est la patrie de celle-ci, Olympia. Mais à l’époque, je n’avais pas montré la statue érigée en l’honneur de Pyrrhus (photo ci-dessus), roi des Molosses, peuple auquel appartient Olympia, mais dont j’ai parlé dans mon article Le musée archéologique de Ioannina, du 21 décembre 2010, musée où l’on peut voir ce que l’on suppose être son portrait.

 

    901f2a Saint Georges, néomartyr de Ioannina 

 

    901f2b Saint Georges, néomartyr de Ioannina

 

Les grands hommes célébrés à Ioannina ne sont pas que des personnages de l’Antiquité, il y a aussi des martyrs chrétiens, appartenant à l’époque moderne. Ainsi ce garçon nommé Georges (Géorgios en grec), né en 1810. Comme son nom l’indique, il est de famille grecque orthodoxe, mais tout en restant chrétien il simule la conversion à la foi islamique et trouve ainsi un emploi de palefrenier auprès d’un officier de l’armée ottomane. En effet, les Turcs ont toujours toléré que les pays conquis conservent leur culture et leur foi, à condition de rester discrets. Par exemple, les cloches sont interdites dans les églises, le son public étant réservé au muezzin, et le clocher lui-même est prohibé parce que faisant concurrence au minaret. Par ailleurs, un non-musulman ne pouvait briguer aucun emploi public, aussi modeste soit-il, mais un converti peut accéder aux plus hautes fonctions, quelle que soit sa foi d’origine, quel que soit son pays d’origine. Ce système a permis que des convertis de circonstance produisent, après deux ou trois générations, des Musulmans sincères. À l’inverse, quitter la religion musulmane pour se faire chrétien est un crime envers Allah, et envers le sultan qui est le calife des Croyants. Les collègues de Georges voyaient bien qu’il n’était pas profondément converti, puisqu’ils le surnommaient “le giaour”, c’est-à-dire l’infidèle, mais tout se passait bien. Mais en 1838, Georges a un fils, et il le fait baptiser. Discrètement, mais le secret filtre. Georges est un renégat de la foi islamique, il est condamné à mort. On le pend en place publique, et on laisse son corps au gibet pendant trois jours, pour servir de leçon à qui oserait l’imiter. Le martyre est un motif suffisant pour la canonisation, et Georges devient un saint de l’Église orthodoxe. Mais en outre, des Chrétiens vivant à Ioannina à l’époque ont affirmé que son corps ne s’était nullement corrompu sur le gibet, et exhalait un délicieux parfum. Doublement saint, avec un tel miracle. Le lieu de son exécution porte le nom de Place du néo-martyr Saint Georges.

 

    901f3 Tositsa (Tossizza), bienfaiteur de l'Épire

 

Dans mes articles précédents concernant Metsovo, j’ai parlé de ce riche mécène de l’Épire du nom de Mikhaïl Tositsa (ou Tossizza), vivant en Suisse et motivé par Evangelios Averof sur l’isolement et les besoins de la terre de ses ancêtres. Sa générosité a permis la création d’une fondation qui, après sa mort (né en 1885, il est mort en 1950), finance toutes sortes d’œuvres en Épire grâce au produit des actifs qu’il a légués, soit la totalité de ses biens.

 

    901g Symposio Glyptikis 1996 

 

Je terminerai ce petit tour de Ioannina avec cette sculpture moderne posée sous les murs de la citadelle. Sur le socle, il est gravé “Symposium de sculpture 1996”. Je n’en sais guère plus. J’ai trouvé sur Internet l’affiche de l’événement qui s’est déroulé du premier au trente-et-un août, avec les noms de douze participants.

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Published by Thierry Jamard
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