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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Aujourd’hui, nous allons visiter l’église San Vitale. Vital et Valérie sont un couple originaire de Milan qui a vécu au premier siècle de notre ère, à l’époque où règne Néron (54-68). Précisons cependant que si l’hagiographie, se basant notamment sur la Légende Dorée de Jacques de Voragine, les situe presque toujours au premier siècle, j’ai trouvé un site italien (www.santiebeati.it, ce qui signifie “Saints et bienheureux”) qui les place au troisième siècle. Ils ont deux fils, les jumeaux Gervais et Protais qui, après la mort de leurs parents à Ravenne, retourneront à Milan où ils seront martyrisés, l’un fouetté à mort, l’autre bastonné puis décapité. Accompagné de Valérie, Vital qui était un officier avait dû suivre le juge Paulin de Milan à Ravenne. Après avoir redonné courage à un médecin chrétien qui, torturé et que l’on menait à la décapitation, était sur le point de sacrifier aux dieux païens, Vital refusa de continuer à suivre Paulin. Cela le désignait clairement comme chrétien, aussi Paulin le fit-il attacher à un chevalet, instrument de torture qui écartèle. Et comme Vital ne faiblissait pas, Paulin le fit enterrer vif, couché sur le dos, au fond d’une fosse profonde, creusée jusqu’à l’eau. Valérie, alors, décida de rentrer à Milan mais en chemin elle rencontra des hommes qui venaient de sacrifier des animaux aux dieux païens, et voulurent lui faire manger de cette viande du sacrifice, ce qu’elle refusa: “Je suis chrétienne, il ne m’est pas permis de manger de vos sacrifices”. Elle fut alors sauvagement battue, si violemment que, transportée à Milan, elle y mourut trois jours plus tard. Famille de martyrs… Si saint Vital est ici représenté à cheval, c’est en sa qualité de soldat.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

En 396, saint Ambroise a un rêve récurrent. Il fait creuser le sol et trouve les ossements de saint Vital. L’hagiographie veut même que le corps ne soit pas décomposé (à même dans le sable qui isole de l’air, c’est possible) et exhale une odeur agréable (là, j’ai plus de doutes!). Le temps passe, plus d’un siècle. Le pape Jean II se fait accompagner à Constantinople par des sénateurs et par cinq évêques dont celui de Ravenne, Ecclesius. À son retour de Constantinople, Ecclesius décide de construire une grande église sur l’emplacement où, cent trente ans auparavant, a été trouvé le corps. Les travaux commencent fin 526 ou début 527 et donc sous la domination des Goths. Pour la fin des travaux, on ne sait si l’année est 547 ou 548, désormais sous la domination des Byzantins, mais on sait que c’était un 17 mai, du temps de Maximien, troisième successeur d’Ecclesius.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Certes San Vitale est modestement construite en brique rouge, ses formes sont simples, et pourtant on est frappé par la masse imposante de son plan octogonal et de ses appendices. Déjà, vue de l’extérieur, l’église ne peut cacher des influences byzantines.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Mais c’est à l’intérieur qu’apparaissent la complexité de l’architecture et la richesse de la décoration, que naissent l’émotion et l’admiration. Nous allons voir un peu plus en détails les mosaïques, les fresques, les marbres.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Les sols, d’abord. Nulle part je n’ai trouvé de datation des sols de San Vitale. Concernant ceux que je montre ici, je doute qu’ils remontent à l’époque de l’édification de la basilique, mais les situer dans le temps rendrait plus intéressante la comparaison avec ceux d’autres églises. C’est à Rome, entre le douzième et le quatorzième siècles, que les Cosmates ont porté au plus haut degré de perfection la création de ces sols de marbre composés de motifs géométriques jouant sur les couleurs. Alors, antérieurs de plusieurs siècles, ceux de San Vitale? Ou postérieurs, inspirés de ceux de Rome? Par ailleurs, face à ce labyrinthe, il est difficile de ne pas penser à celui de la cathédrale de Chartres qui, selon les spécialistes, est à situer dans les vingt premières années du treizième siècle. Certes, ces deux labyrinthes sont très différents, en taille et en aspect. Dans celui-ci, nous sommes guidés par des triangles figurant des flèches directionnelles, celui de la cathédrale française se présentant comme un immense intestin. Mais quoique leur signification soit l’objet de discussions, il est probable qu’ils répondent à une même intention. Voilà pourquoi, ici encore, j’aimerais situer celui de Ravenne par rapport à celui de Chartres.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Ces oiseaux de mosaïque, en revanche, semblent dater de l’époque de la construction de l’église, et par conséquent remonter très loin, au milieu du sixième siècle. Nous sommes ici dans le voisinage immédiat du mausolée de Galla Placidia (mon article Ravenne 03), antérieur d’un siècle, où nous avons vu sur les murs des mosaïques représentant des colombes s’abreuvant dans une coupe.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Après avoir regardé à nos pieds, levons la tête vers la coupole au-dessus du chœur. Au centre, le Christ est représenté par un agneau, “l’Agneau de Dieu”, que l’on retrouve traditionnellement à travers les siècles. Il est situé dans un médaillon porté par quatre anges et, tout autour des anges, des oiseaux, des quadrupèdes sortant de feuillages, des fruits, des fleurs, jouant sur les couleurs et les formes. Une décoration foisonnante figurant le Paradis.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Partout dans cette église prédominent les décorations en mosaïques. Mais la grande coupole, elle, est décorée de fresques plus tardives, réalisées dans le dernier quart du dix-septième siècle ou au tout début du dix-huitième. Leur style choque l’œil dans ce décor d’un autre âge.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Avant d’en venir aux mosaïques des murs, attardons-nous un moment sur ces remarquables chapiteaux. En ces premiers siècles de la chrétienté où l’on abattait les temples païens pour leur substituer le nouveau culte, des marchands achetaient les pierres récupérables, parmi lesquelles bien évidemment les colonnes et les chapiteaux, et constituaient d’immenses réserves dans lesquelles les architectes venaient faire leurs emplettes. Les églises chrétiennes de ces premiers siècles et des siècles suivants sont souvent constituées de colonnes antiques surmontées de chapiteaux ioniques ou corinthiens. Ici, rien de tel. On assiste à la naissance d’un nouvel art.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

De part et d’autre de l’abside, deux grands panneaux de mosaïque représentent le couple impérial. Nous sommes loin à l’ouest de Byzance, mais ces mosaïques sont typiquement byzantines, elles représentent des personnages de face, en position figée et hiératique. Sur le panneau de gauche (photo ci-dessus), on voit l’empereur Justinien, sous le règne duquel Ravenne est revenue dans le giron de l’Empire Byzantin et l’église a été achevée. C’est évidemment après l’exécution du gros œuvre que la décoration a été réalisée, donc après 545; né en 483, Justinien a passé les soixante ans. Son visage lisse, ses cheveux noirs, sont une représentation plus formelle que réaliste. Il est revêtu de la chlamyde pourpre impériale et tient en mains une coupe en or, la patène destinée à recevoir le pain de l’eucharistie. À sa gauche –à droite pour nous– se tient l’évêque Maximien qui a achevé la construction, et encore plus à droite on trouve deux diacres vêtus de blanc, qui portent l’un un encensoir, l’autre le livre des évangiles. De l’autre côté, un groupe de soldats (en regardant bien, on compte six têtes) figure la garde de l’empereur, mais aussi symbolise l’armée qui a reconquis Ravenne et confirme le pouvoir de l’empereur. Ils se tiennent derrière un grand bouclier marqué d’un X (la lettre grecque KHI) rayé verticalement d’un RHO (comme la lettre latine P, avec ici une toute petite boucle): ce sont les deux premières lettres du mot CH-R-IST, insigne choisi par l’empereur Constantin, et qui est ici destiné à montrer que le pouvoir de l’empereur est de droit divin. Hormis ces personnages, dont l’identification ne fait pas de doute, les autres ont fait l’objet de bien des interprétations. Après avoir lu nombre d’hypothèses, je vais, sous toutes réserves, en retenir une concernant deux personnages. En retrait, au second plan, entre Justinien et Maximien, se tiendrait Julianus Argentarius (comprendre: “Julien le Banquier”), l’homme qui a financé une grande part de la construction avec un don de vingt-six mille pièces d’or, mais dont on ne sait rien d’autre. J’ai trouvé dans un livre en anglais (Fred Kleiner, Gardner’s Art through the Ages, vol.1, p.236) une équivalence à “plus de 350 livres”, soit environ 160 kilos d’or. Et à la droite de Justinien, cet homme barbu portant un insigne sur l’épaule droite serait le général Bélisaire, qui a réussi à reprendre Ravenne au Goth Vitigès qu’il a fait prisonnier. Reste un homme qui, comme celui que je prends pour Bélisaire, porte une large bande pourpre, signe qu’il est un dignitaire de l’Empire. Pour lui, je n’ai pas trouvé d’identification vraisemblable. Sa position entre le général et les soldats lui assignerait un rôle militaire… On serait tenté de trouver, dans cette mosaïque, le général Narsès, c’était un eunuque imberbe, mais qui était né aux alentours de 478 et aurait donc eu à l’époque de la mosaïque cinq ans de plus que l’empereur. Difficile de le reconnaître dans ce jeune homme.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

De l’autre côté de l’abside, à droite, le panneau de l’impératrice Théodora. Autour de sa tête, comme autour de celle de son mari, est tracé un cercle qui fait comme une auréole. Il est à noter que l’Église Orthodoxe reconnaît comme saints Justinien et Théodora, au même titre que Constantin (aucun des trois n’a été canonisé par l’Église Catholique). Drapée dans un vaste manteau pourpre dont la broderie, en bas, représente les rois mages apportant leurs présents à l’Enfant Jésus, sur la tête une couronne ornée de pierreries, elle tient dans ses mains un calice en or pour le vin de la messe, faisant pendant à la patène du pain que tient Justinien. À ses côtés, deux dignitaires reconnaissables à la bande pourpre qui orne leur vêtement, n’ont, autant que je sache, jamais été identifiés. De l’autre côté, de nombreuses femmes richement habillées l’accompagnent. On en compte sept sur la mosaïque, mais il est probable que d’autres les suivent, qui sont cachées par la draperie. Ce sont des dames de la cour, qui constituent la suite de l’impératrice. Elles, il est normal qu’elles ne soient pas identifiées individuellement car elles n’ont pas laissé de traces dans l’histoire. Peut-être les contemporains pouvaient-ils mettre des noms sur les visages, quoique ces représentations ne soient pas des portraits fidèles des personnages, comme on l’a vu avec l’âge apparent de Justinien et, peut-être pire encore, avec Narsès si c’est lui que l’on doit reconnaître entre Bélisaire et les soldats.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Sur mes photos donnant une vue générale de l’intérieur de l’église, on remarque au plafond de l’abside la mosaïque que je montre ci-dessus. Assis sur un globe bleu, le Christ est représenté tout jeune et imberbe, ce qui est très inhabituel, d’autant plus surprenant si l’on fait le rapprochement avec le Christ du baptistère des Ariens, car il s’agit de décorations qui suivent de très près la reconquête sur les Ariens: on s’attendrait plutôt à une réaction renouant avec le style du Christ du baptistère de Néon datant de 452, une petite centaine d’années plus tôt. Dans sa main gauche, Jésus tient un rouleau de parchemin sept fois scellé: c’est le “Livre des sept sceaux”, comme on appelle l’Apocalypse de saint Jean. Les anges, près du Christ, mènent deux hommes. Ici, pas de doute sur leur identification, leurs noms sont inscrits au-dessus de leurs têtes. Du côté droit, c’est l’évêque Ecclesius, qui porte dans ses mains l’église dont il a initié la construction et qu’il vient offrir au Seigneur. Du côté gauche, c’est saint Vital, et Jésus tient en main la couronne du martyre qu’il va poser sur la tête du saint patron de l’église, exécuté pour sa foi en ce lieu même. Le fond est d’or, au-dessus des personnages flottent de légers nuages bleus et roses, sous leurs pieds s’étale un tapis de fleurs avec quelques oiseaux, c’est le Paradis.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Quelques autres des somptueuses mosaïques que l’on peut admirer. Celles-là ne sont plus dans le style byzantin, figé, rigide, mais dans le style hellénistique ou romain, en mouvement. L’image n’est plus fixée sur une série de personnages, mais sur une action.

 

Dans la Bible, au chapitre 4 de la Genèse, on lit que “Abel devint berger, et Caïn cultivait la terre. Au temps fixé, Caïn présenta des produits de la terre en offrande au Seigneur. De son côté, Abel présenta les premiers-nés de son troupeau, en offrant les morceaux les meilleurs. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas”. On connaît la suite: Caïn, jaloux, tue Abel. Le côté gauche de la mosaïque ci-dessus montre Abel se préparant à sacrifier le premier-né de son troupeau qu’il présente au Seigneur. Sur le côté droit, c’est Melchisédech qui offre un sacrifice. Selon l’Épître aux Hébreux, Jésus est “prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédech”, ce Melchisédech roi de Jérusalem qui aurait été contemporain d’Abraham et qui, selon la tradition, serait le premier à avoir institué en l’honneur de Dieu le sacrifice rituel du pain et du vin, préfiguration de la Cène du Jeudi Saint. La mosaïque montre, dans ses mains et sur la table, trois pains ronds et un calice de vin.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Cette mosaïque-ci représente deux épisodes de la vie d’Abraham. Autant citer la Genèse: “Trois hommes étaient debout près de lui. Quand il les vit, il courut au-devant d'eux, depuis l'entrée de sa tente, et se prosterna en terre. Et il dit: […] Permettez qu'on apporte un peu d'eau, pour vous laver les pieds; et reposez-vous sous cet arbre. J'irai prendre un morceau de pain, pour fortifier votre cœur, après quoi vous continuerez votre route […]. Abraham alla promptement dans sa tente vers Sarah, et il dit: Vite, trois mesures de fleur de farine, pétris, et fais des gâteaux. Et Abraham courut à son troupeau, prit un veau tendre et bon, et le donna à un serviteur, qui se hâta de l'apprêter. Il prit encore de la crème et du lait, avec le veau qu'on avait apprêté, et il les mit devant eux. […] Alors ils lui dirent: Où est Sarah, ta femme? Il répondit: Elle est là, dans la tente. L'un d'entre eux dit: Je reviendrai vers toi à cette même époque; et voici, Sarah, ta femme, aura un fils. Sarah écoutait à l'entrée de la tente, qui était derrière lui. Abraham et Sarah étaient vieux, avancés en âge: et Sarah ne pouvait plus espérer avoir des enfants. Elle rit en elle-même”. On l’a compris, ces trois hommes étaient des anges envoyés pour annoncer à Abraham que Sarah allait lui donner un fils. Du côté gauche, on voit Sarah qui écoute ce que disent ces trois étrangers attablés, et Abraham qui leur apporte à manger. Selon le récit biblique, il est vrai que tous deux sont très âgés, 94 et 99 ans, mais l’artiste les montre bien “conservés” (pour utiliser cette horrible expression) grâce à je ne sais quel élixir de jouvence. Il est vrai également qu’Abraham offre généreusement l’hospitalité à ces inconnus, mais il fait préparer le repas par sa femme, le vilain macho, et par un serviteur. Pas fatigant, dans ces conditions, d’inviter à dîner.

 

Suite à ces événements, la prédiction des anges se réalise: “Sarah devint enceinte, et elle enfanta un fils à Abraham dans sa vieillesse, au temps fixé dont Dieu lui avait parlé. Abraham donna le nom d'Isaac au fils qui lui était né, que Sarah lui avait enfanté”.

 

Et puis c’est l’épisode représenté sur le côté droit de la mosaïque: “Dieu mit Abraham à l'épreuve, et lui dit: Abraham! Et il répondit: Me voici! Dieu dit: Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac; va-t'en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai. Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux serviteurs et son fils Isaac. Il fendit du bois pour l'holocauste, et partit pour aller au lieu que Dieu lui avait dit. […] Alors Isaac, parlant à Abraham, son père, dit: Mon père! Et il répondit: Me voici, mon fils! Isaac reprit: Voici le feu et le bois; mais où est l'agneau pour l'holocauste? Abraham répondit: Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l'agneau pour l'holocauste. Et ils marchèrent tous deux ensemble. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham y éleva un autel, et rangea le bois. Il lia son fils Isaac, et le mit sur l'autel, par-dessus le bois. Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour égorger son fils. Alors l'ange de l'Éternel l'appela des cieux, et dit: Abraham! Abraham! Et il répondit: Me voici! L'ange dit: N'avance pas ta main sur l'enfant, et ne lui fais rien; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique. Abraham leva les yeux, et vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes; et Abraham alla prendre le bélier, et l'offrit en holocauste à la place de son fils”. Le dessin de la mosaïque suit fidèlement le texte biblique, avec les arbres coupés à l’extrême droite, l’autel pour l’holocauste bâti avec les rondins, Isaac lié et déposé sur l’autel, Abraham armé de son grand couteau qui ressemble à une courte épée, et puis le bras de l’ange qui sort du ciel pour arrêter le bras d’Abraham prêt à sacrifier son fils, tandis que se promène par là un bélier, tout petit comme un agneau mais avec des cornes bien recourbées. La seule liberté prise par l’artiste par rapport au texte est que le bélier ne s’est pas emmêlé les cornes dans un buisson.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Il y a encore bien d’autres mosaïques merveilleuses, mais je ne peux pas tout montrer. Avant de terminer, cependant, il me faut quand même montrer d’autres détails de l’ornementation qui, purement décoratifs, ne requièrent pas de commentaires. Seulement des oh! et des ah! admiratifs.

Ravenne 07 : San Vitale. Mardi 7 mai 2013

Et encore ce sarcophage qui représente les rois mages apportant leurs présents à l’Enfant Jésus dans les bras de sa mère. Selon la tradition, ils auraient apporté de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ce qui a généralement amené les artistes à donner une forme différente au contenant de chacun des présents. Mais ici, tous les trois s’avancent avec une corbeille de même forme et de même dimension, exactement comme ils sont représentés au bas de la robe de Théodora dans la mosaïque dont j’ai parlé tout à l’heure. Aucun panonceau ne dit à qui était destiné ce sarcophage.

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Published by Thierry Jamard
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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Le bâtiment où nous sommes aujourd’hui n’a pas été construit pour être un monument religieux. On ne sait pas trop s’il s’agissait d’un nymphée ou de bains, mais il est d’époque romaine. Le sol de ce premier bâtiment est à trois mètres sous le niveau actuel de la chaussée (le sol sur lequel nous marchons aujourd’hui est le quatrième). C’est l’évêque Orso qui, dans le premier quart du cinquième siècle, l’a transformé en baptistère puis, après 452, l’évêque Néon l’a fait orner des superbes mosaïques que nous allons voir. Pour cela, on l’appelle Battistero Neoniano, Baptistère de Néon. Nous avons vu dans mon précédent article que Théodoric a voulu aussi un baptistère pour les Ariens, ce qui fait que parfois celui de Néon est appelé par opposition Battistero degli Ortodossi, Baptistère des Orthodoxes.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Malgré ce que je disais des origines romaines et laïques de ce bâtiment, la plaque sculptée en bas-relief qui représente un cavalier et qui, de toute évidence, est également d’époque romaine, ne pouvait être d’origine sur ce mur. En effet, ce très classique cavalier est –nous en avons vu d’innombrables en Grèce– une stèle sépulcrale. Elle a donc été récupérée quelque part dans un cimetière antique et placée là a posteriori comme décoration. Mais quand, je l’ignore. La gravure au-dessus de la porte, en revanche (“EN ESPOIR DIEU”), est bien destinée au baptistère chrétien. Mais ce ne sont ni les Byzantins, qui parlaient grec, ni les Italiens, qui parlaient… italien et dont les clercs parlaient latin, qui ont placé cette phrase en français. Le français, nul ne l’ignore, vient du latin. En latin, le complément de nom n’est pas introduit par une préposition, mais il est indiqué par sa terminaison (le génitif). Dans l’évolution lente et progressive entre le latin et le français d’aujourd’hui, la déclinaison (indication de la fonction du mot dans la phrase par la variation de sa terminaison) n’a disparu que peu à peu. “Espoir de Dieu” et non plus “espoir Dieu” ne remonte qu’au Moyen-Âge (en français moderne, nous avons conservé le nom d’Hôtel Dieu pour désigner l’hôpital ancien dans certaines villes, là où bien souvent on finissait sa vie, c’était l’hôtel de Dieu, l’hôtel tenu par Dieu qui vous recevait et vous guérissait ou vous emmenait directement auprès de lui pour l’éternité). Cela dit, mon commentaire n’est qu’une datation si vague qu’il n’en est pas une. Or, comme pour le bas-relief du cavalier, je n’en sais pas plus.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

En entrant, on se rend compte tout de suite que l’espace est plus vaste que dans le baptistère des Ariens. Par ailleurs, puisque Théodoric l’avait respecté et que dès 540 les Byzantins orthodoxes ont repris le pouvoir sur la ville, ils ont pu supprimer les mosaïques de la religion considérée comme hérétique, mais ils ont soigneusement protégé les leurs. D’ores et déjà (je vais en montrer plus de détails tout à l’heure) nous voyons la richesse de la décoration.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Puisque le baptême se fait par immersion, il faut une grande cuve baptismale. Pour faire du baptistère des Ariens une chapelle, il a été dépouillé de la sienne, mais celle des Orthodoxes a été conservée. Précisons quand même que cette cuve que nous voyons aujourd’hui n’est cependant qu’une reconstruction, à l’exception du petit ambon de marbre de ma dernière photo, qui est d’origine. Parce que bien des gens ont l’habitude de jeter une monnaie dans les fontaines, dans les puits, ici aussi l’eau est remplacée par ces garants des vœux émis. La fondation Pièces Jaunes de Bernadette Chirac pourrait y puiser de quoi financer ses projets dans les services pédiatriques des hôpitaux!

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Surplombant la cuve baptismale, la vaste coupole représente le baptême de Jésus, et tout autour on peut voir la procession des douze apôtres. Mais si, comme je le disais dans mon précédent article, les Ariens se sont très largement inspirés des Orthodoxes pour la décoration de cette coupole, ils s’en sont aussi écartés pour nombre de détails. Des détails plus significatifs que la simple inversion en miroir, la personnification du Jourdain étant ici à droite et Jean Baptiste à gauche. Jésus est également nu dans le fleuve, avec de l’eau jusqu’à hauteur du bassin, mais ici son âge le rapproche de celui de Jean Baptiste et de l’âge qu’il avait réellement à cette époque. Il porte aussi la barbe, comme c’était l’usage de son temps et dans son pays, à la différence de l’usage des Romains (les statues de l’empereur Tibère sont glabres, ce n’est qu’avec Hadrien, au deuxième siècle, que la mode va changer à Rome. Puis les monnaies de Théodoric ou d’Honorius montrent des visages glabres). Du temps de Racine, Phèdre (1677) était jouée en costumes contemporains, d’époque Louis XIV, et de nos jours elle est jouée en costumes antiques. De même pour cette barbe le baptistère des Orthodoxes a choisi le “costume antique” et le baptistère des Ariens le “costume contemporain”. Et puis la colombe du Saint-Esprit ne verse pas d’eau sur la tête de Jésus. Ici Jésus est grave et recueilli, les yeux baissés, là il nous regarde avec attention.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Dans le baptistère des Ariens, on voyait les apôtres converger vers une grande croix posée sur un gros coussin. Ici, nous sommes dans un registre situé sous celui de la procession des apôtres, le coussin est posé sur un trône, et la croix est beaucoup plus petite, mais elle est lumineuse.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Chacun des apôtres est identifié par son nom inscrit dans la mosaïque. Par exemple, sur ma première photo il est indiqué que ce sont, de gauche à droite, Jean, Philippe et Bartolomé. Les deux autres photos sont des gros plans de saint Paul et de saint Pierre qui permettent d’apprécier combien les visages sont individualisés et combien ils sont expressifs.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Beaucoup plus bas, entre les colonnes, d’autres mosaïques représentent des personnages dont les noms ne sont pas indiqués et je serais bien en peine de devoir les identifier. Et pourtant, jeunes ou mûrs, barbus ou imberbes, ils sont très différenciés.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Les diverses mosaïques de ce baptistère sont remarquables (j’en montre ici une de près pour que l’on puisse apprécier l’art avec lequel ont été disposées les tesselles), mais ce n’est pas tout, comme on peut le voir sur ce chapiteau très finement sculpté.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

De part et d’autre des fenêtres, au pied des arcs dans lesquels elles s’inscrivent, des plaques de marbre sont sculptées de bas-reliefs qui représentent, paraît-il, des prophètes, mais comme pour les personnages des mosaïques de tout à l’heure, leurs noms ne sont pas indiqués, et je ne suis pas capable de dire qui ils sont, bien qu’ils portent des attributs qui devraient, normalement, me permettre de les reconnaître…

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013
Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

On peut aussi remarquer ce grand vase de marbre décoré en bas-relief. Puisqu’il y a la grande cuve baptismale, il n’est pas destiné aux baptêmes. Par ailleurs, les bas-reliefs représentent deux hommes nus et ailés, ce qui n’est pas une image que l’on trouve dans le christianisme. Les anges ne sont jamais nus, sauf parfois les angelots, mais ces deux hommes sont des adultes. On penserait plutôt à un sujet mythologique, Dédale et Icare s’enfuyant du Labyrinthe où Minos les avait enfermés. Dans le baptistère, le panneau explicatif évoque “un vase en marbre, peut-être en usage chez les païens pour les purifications nuptiales”. Ce qui veut dire qu’il est antérieur à la transformation de l’édifice en baptistère. Mais ces purifications nuptiales, si c’est ainsi que l’on doit interpréter ce vase, ne devaient pas avoir lieu dans un nymphée, et encore moins dans des bains. Il a donc été apporté là par la suite, mais rien ne dit à quelle date.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Cette grande croix qui date du septième siècle, elle, n’a pas toujours été là. En effet c’est elle qui s’élevait à l’extérieur, au sommet de l’édifice. Il n’est pas dit quand elle en a été ôtée, mais c’est en juin 1963 qu’elle a été placée ici, à l’intérieur.

Ravenne 06 : le baptistère de Néon. Vendredi 10 mai 2013

Avant de partir, je voudrais m’arrêter quelques instants devant cette plaque. Posée en 2009, elle célèbre le mille cent quarantième anniversaire de la mort de saint Cyrille, survenue le 14 février 869. Offerte par les Slovaques de la région autonome de Trnovo au saint patron de l’Europe, elle est bilingue, italien et slovaque, et rappelle que saint Cyrille et saint Méthode ont contribué à la construction de l’Europe, non seulement en diffusant le christianisme à l’est, mais en tendant à en réaliser l’union civile et culturelle. Ces mots faisant l’éloge de ces deux saints ont été prononcés par le pape Jean-Paul II ici à Ravenne le 11 mai 1986. On peut en effet imaginer que ce pape polonais qui a vécu la chute du mur de Berlin et la sortie de l’emprise communiste des pays d’Europe de l’est, dont sa patrie polonaise et cette Tchécoslovaquie qui n’allait pas tarder à se scinder en deux blocs ethniques, voyait se réaliser l’idéal de soudure entre tous les peuples d’Europe auquel ont œuvré toute leur vie les deux frères Cyrille et Méthode. Plus à l’est, hélas, les relations sont plus tendues.

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 23:55

Arius (256-336) est un théologien berbère. Pour les Orthodoxes (à l’époque, bien sûr, il n’y a pas séparation entre Catholiques et Orthodoxes, catholique signifiant universel, et orthodoxe signifiant juste doctrine, ce mot désigne donc les Chrétiens qui respectent le dogme traditionnel) il existe un seul Dieu en trois personnes, Jésus est de même nature que Dieu le Père, il lui est consubstantiel. Lorsque, pour venir sur terre, il s’incarne en homme, cela ne change rien à sa nature divine, il est la parole (le verbe) du Père. Pour les Ariens au contraire, seul le Père n’a pas été créé, il existe de toute éternité, il est totalement immatériel, tandis que c’est lui qui a créé Jésus en tant qu’homme. Sans doute Jésus a-t-il reçu une petite part de divin, mais il est d’une autre nature que le Père puisqu’il n’existe pas de toute éternité et qu’il n’est pas immatériel. Faire de cet être différent un Dieu, c’est donc logiquement être polythéiste. Constantin, l’empereur qui a établi la liberté de culte dans l’Empire romain en promulguant l’Édit de Milan en 313, l’empereur qui a fait de Byzance sa capitale et a amplifié la ville en lui donnant son nom, Constantino-polis, la Ville de Constantin, cet empereur pense que, politiquement, il est nécessaire d’éviter une scission et pour cela il décide que doit se tenir un concile œcuménique. Ce sera le premier concile de Nicée, en 325. L’arianisme est qualifié d’hérésie, Arius est excommunié. Mais l’arianisme n’en conserve pas moins de partisans pour autant.

 

Sur le Danube, en Mésie, en Pannonie, plusieurs évêques sont Ariens. L’évêque Wulfila (vers 311-383) traduit la Bible dans la langue des Goths et les évangélise. Né un siècle plus tard, Théodoric est arien. Toutefois, dans le but de maintenir la paix sociale dans son royaume, il ne fait rien contre les Orthodoxes ni contre leur culte. Il y a à Ravenne un baptistère orthodoxe? Eh bien on le laisse entre les mains de ceux qui sont de cette obédience, et on construit un autre baptistère pour les Ariens. Cela, sans doute vers le milieu du règne, fin cinquième siècle ou début sixième.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Nous avons vu dans mon article précédent, Ravenne 04, que Ravenne était repassée sous la domination byzantine en 540. En 561, le baptistère des Ariens est reconsacré au culte orthodoxe. Et comme les Orthodoxes disposent déjà d’un baptistère, ce sera une chapelle dédiée à la Vierge. Quand, plus tard, des moines basiliens s’installent à proximité, la chapelle devient Santa Maria in Cosmedin. Au dix-septième siècle, on en fait l’abside d’un nouveau bâtiment, l’Oratoire de la Croix. Au dix-neuvième siècle, ce sont des particuliers qui l’acquièrent, avant qu’en 1914, enfin, il soit acheté pat l’État. On va dès lors s’atteler à la tâche de lui rendre son aspect primitif.

 

Mais, quoi que l’on fasse, on ne pourra le voir tel qu’il était à l’origine, parce qu’avec les siècles il s’est enfoncé de 2,31 mètres sous le niveau de la chaussée. En espace découvert, comme dans le cas du mausolée de Théodoric, on peut creuser le sol dans un large rayon autour du monument pour que l’œil puisse l’apprécier de la base au sommet, mais au cœur de la ville on ne dispose pas de l’espace nécessaire.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

L’intérieur de ce petit édifice semble très nu, à part la coupole de mosaïques. Mais je lis qu’en effectuant leurs recherches les archéologues ont récolté plus de cent soixante-dix kilogrammes de tesselles. Des mosaïques couvraient donc également les murs. Ces tesselles n’étaient pas simplement tombées au sol, elles étaient recouvertes, ce qui veut dire que les mosaïques avaient disparu depuis longtemps et très probablement volontairement puisque celles de la voûte sont intactes tandis que de celles des murs il ne reste pas trace. On peut penser que les thèmes représentés étaient propres à la foi arienne, ce qui est logique si l’on se construit un baptistère distinct du baptistère orthodoxe dans la même ville, et que lors de la seconde consécration les Orthodoxes avaient débarrassé les murs de ce qui choquait leurs croyances.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Voyons donc les mosaïques qui restent. On voit le baptême de Jésus entouré d’un défilé des douze apôtres. Que Jésus soit considéré comme uniquement homme par les Ariens ou qu’il participe de la nature divine pour les Orthodoxes, les deux religions s’appuient sur les mêmes textes, Ancien et Nouveau Testaments. Or les Évangiles racontent comment Jean Baptiste a baptisé son cousin Jésus dans l’eau du Jourdain. Au temps de Théodoric, on baptisait par immersion, puisque c’est ainsi que Jean baptisait dans le Jourdain. D’ailleurs, ceux qui aujourd’hui se revendiquent “orthodoxes” (essentiellement les Églises grecques, russes et quelques autres Églises slaves), “fidèles à la doctrine correcte”, continuent à baptiser par immersion, et non pas en versant un peu d’eau sur le front du catéchumène. Comme nous le verrons dans mon article Ravenne 06 sur le baptistère des Orthodoxes dit baptistère de Néon, l’inspiration de la représentation que nous voyons ici est –volontairement, à n’en pas douter– extrêmement proche de celle de l’autre baptistère, dont la construction est antérieure. Jésus est dans l’eau jusqu’à la taille, au-dessus de lui la colombe du Saint-Esprit verse de l’eau sur sa tête, du côté droit on voit Jean Baptiste et du côté gauche… eh bien du côté gauche, ce que dit la notice placardée sur le baptistère est très étonnant. Le texte est bilingue. En italien je lis “Cristo […] fiancheggiato da un uomo anziano” et en anglais “Christ […] with a sober old man”. Il s’agit donc tout simplement d’un vieil homme, sans expliquer qui est ce vieil homme ni ce qu’il vient faire ici. Or on a souvent vu que les Églises paléochrétiennes continuent, sous forme symbolique bien sûr, à utiliser les représentations de l’Antiquité païenne, et les fleuves sont représentés par le dieu barbu du fleuve. Cette interprétation est d’ailleurs confirmée par le fait que dans le baptistère orthodoxe il y a aussi un vieil homme, mais au-dessus de lui est écrit son nom, le Jourdain.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Quelques gros plans sur cette scène du baptême. Il est intéressant de voir comment sont représentés les personnages. Jésus est imberbe et bien loin de la représentation que l’on en donnera dans les siècles suivants. Il est extrêmement jeune, quoiqu’au moment de ce baptême, qui est le premier acte de sa vie publique, il ait passé ses vingt-neuf ans. Beaucoup plus jeune en tous cas que Jean Baptiste. Or tous deux ont le même âge à six mois près: “L'ange dit alors: N'aie pas peur, Marie, car tu as la faveur de Dieu. Bientôt tu seras enceinte, puis tu mettras au monde un fils que tu nommeras Jésus. […] Élisabeth ta parente attend elle-même un fils, malgré son âge; elle qu'on disait stérile en est maintenant à son sixième mois” dit saint Luc dans son évangile. Et ce “bientôt tu seras enceinte” ne signifie pas “dans quelques années” puisque l’on connaît l’épisode dit de la Visitation où Marie va rendre visite à sa cousine Élisabeth alors que toutes deux sont enceintes.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Disposés en couronne autour de cette scène du baptême de Jésus, de même que nous le verrons dans le baptistère des Orthodoxes, nous trouvons une procession des douze apôtres, les uns suivant saint Paul, à gauche sur ma troisième photo, reconnaissable aux rouleaux de parchemin qu’il tient à la main, et les autres suivant saint Pierre, reconnaissable aux clés du Paradis qui sont son attribut traditionnel. Ils se dirigent vers un trône sur lequel repose une grande croix incrustée de pierreries sur un épais coussin. Cette croix sur un trône, à l’évidence, représente le Christ mort et ressuscité dans la gloire.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

On peut encore voir ce très petit fragment de fresque murale, même si le très grand nombre de tesselles retrouvées sous le sol actuel, comme je le disais plus haut, ne laisse aucun doute sur le fait que des mosaïques recouvraient les murs, en totalité ou en grande partie.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013
Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Selon toute vraisemblance, c’est au centre que se trouvait le bassin d’immersion pour le baptême. Il n’y en a pas trace, et il est très probable qu’on l’ait logiquement détruit lors de la transformation de ce baptistère en chapelle orthodoxe, en 561. Et si, comme on peut le supposer, cette cuve baptismale était belle, c’est encore une œuvre d’art supplémentaire qui a pâti des désaccords religieux. Car la petite cuve ci-dessus ne peut pas avoir servi à des baptêmes à cette époque. C’est tout simplement un bénitier. Nulle part je n’ai trouvé d’indication à son sujet, ni sur sa nature, ni sur sa provenance, ni sur sa datation. Néanmoins ces oiseaux picorant des raisins (qui se trouvent avec la tête en bas sur la cuve) et cet animal fantastique, un griffon avec ses ailes et sa queue de dragon, me semblent typiquement byzantins.

Ravenne 05 : le baptistère des Ariens. Jeudi 9 mai 2013

Avant de quitter ce baptistère, je m’arrête un instant devant ces quelques mots gravés dans la pierre. C’est du latin. SOLI DEO HONOR ET GLORIA signifie “Au seul Dieu, honneur et gloire”. Là non plus je n’ai nulle part trouvé de commentaire, mais les Ariens accusant les Orthodoxes d’être polythéistes puisque Jésus-Christ et Dieu le Père sont tous les deux des dieux, je suppose que cette formule “au seul Dieu” est arienne et date d’avant 540 et la prise de Ravenne par les Byzantins. Rejetant la conception chrétienne d’un seul Dieu en trois personnes, les Musulmans se doivent d’affirmer leur foi en prononçant “Je témoigne qu'il n'y a de dieu qu'Allah”. C’est un peu la même chose que nous avons ici.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 23:55

Les Ostrogoths étaient vassaux des Huns. En 451, lors de la grande bataille des Champs Catalauniques, Valamir, frère du roi ostrogoth Théodemir, commande le contingent des Ostrogoths dans l’armée du terrible Attila. Plusieurs fois les Ostrogoths ont tenté de se révolter contre cette tutelle des Huns, révoltes sévèrement matées, mais à la mort d’Attila en 453 ils y parviendront et tenteront de se rapprocher de l’Empire Romain d’Orient. Ils s’installent alors en Pannonie, qui appartient à Byzance. La Pannonie est une région au sud du Danube qui recouvre l’actuelle Hongrie et quelques autres territoires dont la Basse-Autriche. Là règne, comme je l’ai dit, le roi ostrogoth Théodemir, marié à Éreliéva. Théodemir et Éreliéva sont tous deux de religion arienne. Ils ont quatre enfants, dont Théodoric qui va retenir notre attention à Ravenne, et Amalafrida qui épousera le roi des Vandales d’Afrique Thrasamund dont la capitale est Carthage.

 

C’est entre les capitales actuelles de Vienne et de Bratislava que naît, vers 454, Théodoric. Son père ayant conclu un traité d’alliance avec le Basileus, c’est-à-dire l’empereur de Byzance Léon Ier (457-474), toute cette rive droite du Danube dépend de l’Empire Romain d’Orient et le petit Théodoric âgé de sept ou huit ans est envoyé comme otage à Constantinople. Ce n’est pas un otage par prise de guerre, il n’est pas prisonnier, au contraire il est bien traité, bien éduqué, il observe et apprend ainsi son métier de futur roi et de futur chef d’armée. En 471, l’empereur Léon Ier le renvoie en Pannonie alors qu’il est âgé d'environ 17 ans. Quand meurt son père Théodemir en 474, Théodoric devient roi des Ostrogoths. De ces puissants Ostrogoths dont l’empereur Zénon, qui vient juste de succéder à Léon, voudrait bien se débarrasser en les éloignant un peu. Ce sont en effet de redoutables guerriers, héritiers de ces sauvages cavaliers huns, conduits par cet habile roi Théodoric éduqué dans la culture romano-byzantine. Zénon charge Théodoric d’aller combattre Odoacre, roi des Hérules, qui en 476 a renversé Romulus Ergastule, dernier empereur romain d’Occident.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

En 488, Théodoric part avec son peuple, franchit les Alpes, remporte des victoires significatives sur Odoacre. Puis il met le siège devant Ravenne, où s’est barricadé Odoacre. Dans mon article précédent sur Galla Placidia, nous avons vu que Ravenne était devenue la capitale. Au terme de trois ans de siège, il entre finalement dans la ville le 27 février 493 et tue Odoacre, sa famille, sa garde. Il règne sur Goths et Romains et fait de Ravenne sa capitale. Le nouvel empereur de Byzance, Anastase Ier, ne peut qu’admettre de le reconnaître roi d’Italie.

 

Dans sa capitale de Ravenne, Théodoric va être un roi bâtisseur. Il restructure entièrement le vieux palais royal et il l’agrandit considérablement (mes photos ci-dessus). Il construit aussi la chapelle palatine, qui deviendra plus tard la basilique Sant’Apollinare Nuovo (mon futur article Ravenne 09), et puis la cathédrale et le baptistère des Ariens (mon futur article Ravenne 05), etc., etc., ainsi que son propre mausolée (dans la suite du présent article).

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Ce roi est non seulement un bâtisseur, c’est aussi –héritage de sa jeunesse à Constantinople, dans les fastes du palais– un fervent protecteur des arts et de la culture. Les monuments qu’on lui doit renouaient avec l’idéal du grand et du beau des époques passées.

 

La suite de son règne est ponctuée de victoires militaires. Il apporte aide et soutien à ses “frères” Wisigoths en Espagne où il se charge de la régence pendant la minorité de l’héritier Amalaric dont le père Alaric II a été tué par Clovis et, s’emparant de la Provence, du Languedoc, du Roussillon, il bloque l’avancée des Francs. En 526, c’est une dysenterie qui l’emporte.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Et puisque Théodoric est mort, venons-en à son mausolée, qu’il a fait construire de son vivant, en 520, par un architecte syrien. Mais il est mort avant l’achèvement des travaux, qui se sont interrompus de ce fait. Son emplacement sur des terrains instables peut paraître surprenant, mais d’une part là se trouvait un ancien cimetière romain et d’autre part, à l’époque, la mer était plus proche, le port était voisin, et il était ainsi beaucoup plus aisé, par des canaux creusés de main d’homme, d’amener sur place les matériaux de construction. Il est toutefois à noter que, sous l’effet conjoint de l’affaissement du terrain sous le monument et de l’exhaussement alentour, le mausolée est actuellement à 3,50 mètres sous le niveau du sol. Cela ne se voit pas au premier coup d’œil, parce que de grands travaux de terrassement ont dégagé ses abords. La dernière de ces quatre photos ci-dessus montre deux portes. En effet, le mausolée, d’une hauteur totale de 15,82 mètres, est constitué de deux salles superposées.

 

On le voit, la salle supérieure est de dimensions moindres que la salle inférieure, et une galerie court à ce niveau tout autour de l’édifice. On sait que le mausolée a subi des dommages, mais on ne sait pas en quoi. Certains pensent que cette galerie était bordée de colonnes et couverte.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Commençons par la salle basse, très sombre comme on le voit. L’extérieur est décagonal, mais l’intérieur est en forme de croix. Cette forme de mausolée en croix, nous l’avons déjà vue au mausolée de Galla Placidia, antérieur seulement d’un peu plus d’un demi-siècle. Ici, personne n’a jamais été enseveli. Cette salle était-elle prévue pour être un lieu de culte? Ou bien Théodoric envisageait-il d’en faire la tombe des autres membres de sa famille? Ou autre chose? Le sujet a été amplement débattu, mais personne ne connaît en réalité la réponse.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

La salle mesure 5,85 mètres de haut. Au plafond, on voit les nervures qui s’entrecroisent, sur la rencontre de deux arcs en légère ogive. Selon le célèbre peintre italien Raphaël, au seizième siècle, les Goths auraient apprécié cette architecture qui rappelait les toits de leurs cabanes dans les forêts germaniques, lorsqu’ils recouvraient deux troncs croisés comme des supports de tentes. Et c’est ainsi qu’il a nommé “gotico”, gothique, l’art des cathédrales qui, né en Île-de-France et en Picardie plusieurs siècles auparavant, au douzième siècle, sous le nom d’opus francigenum (style franc), s’était entre temps répandu dans toute l’Europe.

 

Dans chacun des quatre angles de l’espace central de la croix, une pierre déborde. Deux de ces pierres sont décorées d’une coquille, les deux autres ne portent pas de décoration. Sans doute parce que le travail était inachevé, comme je le disais tout à l’heure. Quant à l’usage de ces avancées, on a émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir de supports de lampes.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Lorsque l’on arrive sur la galerie pour accéder à la salle haute, on remarque une originale frise au décor dit “en tenaille” qui court tout autour de l’édifice. C’est un décor typiquement ostrogoth, qui se retrouve également dans des bijoux et autres objets d’orfèvrerie du cinquième et du sixième siècles.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Au neuvième siècle, un monastère et une église, Santa Maria ad Farum, s’établissent sur le site. Le Monastère sera détruit au dix-septième siècle et son église au dix-huitième. Des gravures de l’époque montrent le mausolée à l’abandon. J’ai photographié l’image ci-dessus sur le panneau explicatif placé sur le site. On n’indique ni date, ni auteur pour cette gravure, néanmoins je trouve intéressant de montrer comment ce monastère et cette église étaient accolés au mausolée et dans quel état de délabrement ils se trouvent. Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie, entreprend une restauration en 1809 puis, en 1844, on draine les alluvions de la rivière, on dégage le monument. Plusieurs restaurations ont suivi. Des pierres ont dû remplacer celles qui avaient souffert de la Seconde Guerre Mondiale. Dans les années 1990, on a décidé de nettoyer le monument, qui était devenu noir. Après analyse, on s’est rendu compte que c’étaient des algues, des champignons, des lichens qui s’étaient incrustés dans les micro fissures de la pierre. Concernant ces fragiles décors en tenaille, afin de ne pas les abîmer par un nettoyage trop agressif, on a dû procéder au laser.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

La salle haute, qui était destinée à recevoir la dépouille du roi, est, comme la salle inférieure, décagonale à l’extérieur, mais intérieurement elle est circulaire, sur un rayon de 9,20 mètres. À partir du haut de la porte, l’extérieur aussi est circulaire, comme l’intérieur. Alors puisque ce n’est pas l’architecture qui est en forme de croix, une grande croix est sculptée en relief dans le mur face à la porte, et il y a aussi cette ouverture en forme de croix, au niveau où l’extérieur est circulaire. Au total, il y a sur ce bandeau onze ouvertures, toutes de formes différentes.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Dans la chambre haute se trouve cette baignoire de porphyre rouge, datée de l’Empire romain tardif. On suppose qu’il s’agit du sarcophage de Théodoric.

 

Amalasonte est la fille de Théodoric et d’Audoflède, la sœur de Clovis. Quand meurt Théodoric sans avoir engendré de garçon, elle est veuve et son fils Athalaric n’a que quatre ans. Elle va assurer la régence. Son cousin Théodat, préfet de Toscane, a les dents longues et conspire avec Byzance. Aussi, quand meurt Athalaric encore mineur, en 534, décide-t-elle d’épouser ce Théodat, désormais plus proche mâle de la dynastie, pour garder une part du pouvoir en régnant à ses côtés. Audoflède, la mère d’Amalasonte, étant morte après un repas, Théodat calomnie sa femme en l’accusant d’avoir assassiné sa mère, il l’enferme et, avant que n’arrivent pour la libérer les représentants de Justinien, l’empereur de Byzance, il la fait étrangler. Nous sommes en 535. Or Justinien, qui regrette que sa domination ne s’étende plus sur l’Italie depuis qu’Odoacre s’en est emparé et que Théodoric, l’ayant reconquise à la demande de Byzance, s’en est considéré comme le roi, voit là un prétexte à intervenir et il envoie son général Bélisaire en Italie contre Théodat. La Sicile, la Calabre, Naples, Rome, Bélisaire reconquiert le pays. De leur côté, les cousins francs d’Amalasonte (puisqu’elle est nièce de Clovis) veulent aussi la venger et prennent et pillent Milan. Bélisaire, lui, met le siège devant la capitale des Ostrogoths, Ravenne. En 540 les Ostrogoths de la ville lui proposent de faire de lui leur roi s’il s’engage à leur laisser la vie sauve, la liberté et la possession de leurs terres. Il entre dans Ravenne. C’est à ce moment que le corps de Théodoric disparaît. On ignore si Bélisaire s’en est débarrassé, ou si les Ostrogoths, avant l’entrée des Byzantins dans leur ville, l’ont pieusement enterré quelque part, de peur d’un acte sacrilège des vainqueurs sur la dépouille de leur grand roi.

Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013
Ravenne 04 : le Goth Théodoric à Ravenne. Mai 2013

Salle basse, salle haute. Au-dessus, nous arrivons au toit. D’abord, on remarque ces douze nervures de pierre. À l’extrémité de chacune d’entre elles est gravé un nom. Il y a là les noms des quatre évangélistes et ceux de huit apôtres (sur ma photo SCS IACOPUS, saint Jacques). Mais ce qui est remarquable, c’est la toiture elle-même, faite d’un seul bloc de pierre. Ce toit monolithe mesure 10,76 mètres de diamètre, 3,09 mètres de haut et pèse deux cent trente kilogrammes.

 

On raconte qu’il aurait été prédit à Théodoric qu’il mourrait foudroyé et qu’en conséquence il craignait les orages. La légende veut qu’il ait choisi ce massif toit monolithique dans le but de se protéger, et qu’il allait se réfugier dans son mausolée lorsqu’il y avait de l’orage. On peut observer, sur la pierre, une fissure (ma dernière photo). Selon les experts, il est très probable qu’elle ait été provoquée dès la construction lorsqu’on hissait l’énorme bloc ou qu’on le mettait en place, mais bien sûr la légende s’est emparée du fait que la dalle était fissurée, et l’on dit qu’un jour où Théodoric s’était réfugié à l’abri de ce bâtiment, la foudre était tombée dans sa direction et n’avait pu l’atteindre mais avait endommagé la pierre.

 

Une dernière remarque pour terminer. À l’intérieur, la pierre du toit a été laissée à l’état brut. On a du mal à imaginer que cela ait été voulu par Théodoric ou par son architecte. Il a donc été supposé que cela fait partie des travaux prévus et non achevés, faute de temps. La surface aurait été enduite pour être décorée d’une mosaïque, comme d’autres monuments de l’époque qui font la gloire de Ravenne. Par exemple le baptistère des Ariens dont je vais parler dès mon prochain article, Ravenne 05.

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 23:55

Au musée archéologique de Ravenne, nous avons vu quelques fragments de sols en mosaïque. Bien peu de chose pour la capitale mondiale de la mosaïque! Dans le présent article et dans les suivants, nous allons en voir plus. Beaucoup plus. Aujourd’hui, nous commençons avec le mausolée de Galla Placidia.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Galla Placidia, née à Constantinople en 390, est la fille de l’empereur romain d’Orient Théodose le Grand (379-395), celui-là qui a mis fin à l’Arianisme et qui, avec l’édit de Thessalonique, interdit le culte païen, fait détruire les temples païens ou les transforme en églises, fait briser les statues des dieux païens. Il a aussi prohibé les Jeux Olympiques qui avaient lieu tous les quatre ans depuis 776 avant Jésus-Christ, sans interruption pendant 1168 ans. La mère de Galla Placidia, qui s’appelle Ælia Galla, est elle-même fille de l’empereur d’Occident Valentinien 1er (364-375). La monnaie ci-dessus qui représente Galla Placidia, je l’ai photographiée au musée numismatique d’Athènes. La seconde photo est un poids, mesure officielle de l’Empire Byzantin, à son effigie, que j’ai prise à Istanbul, au musée de Pera.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Galla Placidia a des demi-frères que Théodose a eus d’un premier mariage. Parmi eux, Honorius (pièce de monnaie ci-dessus photographiée au musée numismatique d’Athènes) est coempereur d’Occident à partir de 393 puis seul empereur d’Occident en 395 à la mort de Théodose. Mais il n’a que onze ans, et c’est un Vandale, le général Stilicon, qui lui sert de tuteur et assure la régence. Honorius et sa petite sœur Galla âgée de cinq ans s’installent à Ravenne. Stilicon pousse ses pions en mariant sa fille à Honorius et en fiançant son fils Eucher à Galla. En 408, Honorius fait exécuter Stilicon et Eucher, Galla reste célibataire. En 410, le roi wisigoth Alaric envahit et pille Rome, il fait prisonnière Galla Placidia pour la garder comme otage, et meurt la même année. Son successeur roi des Wisigoths est Athaulf, son beau-frère. En 413 il décide d’épouser sa captive selon les rites wisigoths, puis en 414 à Narbonne qu’il vient de conquérir il la ré-épouse selon les rites romains. Il conquiert Bordeaux, Toulouse, il est à Barcelone –où Galla vient d’accoucher– quand il est assassiné par un serviteur. Constance, général de l’empereur Honorius, qui a repris Narbonne, récupère Galla, et la ramène à Ravenne. Aux alentours de 415 ou 417, Honorius force sa sœur Galla à épouser Constance. En 421 Constance se fait proclamer empereur mais sept mois plus tard, la même année 421, il meurt de pleurésie, ce qui met fin au conflit avec Honorius qui est encore vivant. Galla et Constance ont deux enfants, Honoria née en 417 et Valentinien né en 419. L’enfant qu’elle a eu d’Athaulf, à Barcelone, n’a pas vécu. Honorius les expédie tous les trois, la mère et les enfants, à Constantinople en 423, et meurt peu après. Un certain Jean se fait nommer empereur, faisant fi des droits du petit Valentinien. Théodose II, empereur d’Orient à Constantinople, envoie un général récupérer l’Italie et Valentinien est proclamé empereur en 425. Comme il n’a que six ans, Galla assume la régence et continuera d’exercer le pouvoir même quand Valentinien sera capable de gouverner, puisqu’elle reste le vrai maître de l’Occident pendant vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort en 450.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

…Jusqu’à sa mort survenue à Rome. Ce mausolée abrite trois sarcophages, et celui-ci est dit “de Galla Placidia”, quoiqu’elle ait très probablement été enterrée à Rome. Dès lors le nom attribué à cet édifice tout entier n’est plus justifié que par le fait que sa construction, commencée en 430 et achevée avant 450, a été décidée par elle. Mais si les restes de Galla Placidia n’ont jamais été déposés dans ce sarcophage, qui donc alors y repose? Et pour qui ce monument a-t-il été construit? À la première question, je n’ai nulle part trouvé de réponse. À la seconde, certains suggèrent qu’il aurait pu être voulu par Galla pour son fils né à Barcelone de son mariage avec Athaulf, qu’elle avait appelé Théodose comme son père et dont la mort l’avait très douloureusement affectée. Pour son enterrement provisoire à Barcelone, il avait été enseveli dans un cercueil d’argent, et elle comptait très certainement le rapatrier plus tard à Ravenne. En l’absence de preuves et de faits concrets, ce ne sont que des hypothèses.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Cet autre sarcophage est dit “de Constance III”, le second mari de Galla et le père, notamment, de son successeur Valentinien. Mais d’une part Constance est mort en 421, alors que ce sarcophage est daté de la fin du cinquième siècle ou du début du sixième, et d’autre part il semble qu’il n’ait pas été terminé, car ce n’est probablement pas volontaire si ni l’arrière, ni le côté droit de ce sarcophage ne portent de sculptures. Et si ce n’est pas Constance III qui y a été déposé, on ne sait pas pour qui il a été réalisé.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

La notice du musée concernant cet autre sarcophage le date du début du sixième siècle dans son texte en italien et dans sa traduction anglaise, et du début du cinquième siècle dans sa traduction française. Il est dit “de Valentinien III”, le fils de Galla. S’il est du début du cinquième siècle, il n’a pu être réalisé pour Valentinien, qui ne mourra qu’en 455. De toutes façons, si l’on en croit le chercheur Giuseppe Bovini, inspecteur à la Superintendance des Monuments de Romagne et directeur du Musée National de Ravenne, ces trois sarcophages n’auraient intégré ce monument qu’au quatorzième siècle, ledit “mausolée” n’ayant par voie de conséquence peut-être jamais été un mausolée, mais une chapelle.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Et si c’était une chapelle, reste à savoir à quel saint elle était dédiée. Un gril, cela fait penser immédiatement à saint Laurent, d’autant plus que la famille de Théodose le Grand avait une dévotion particulière pour ce saint. Cependant, certains chercheurs éminents voyant que, face à des rouleaux de parchemin bien rangés dans la bibliothèque à droite, parchemins qui sont les évangiles puisque (c’est très lisible sur ma photo originale, en qualité haute définition) on y lit les noms Marcus, Lucas, Matteus, Ioannes, de l’autre côté du foyer cet homme apporte d’autres documents. Car nous sommes à l’époque où le pape Léon Ier (futur saint Léon, surnommé Léon le Grand) est en lutte contre le manichéisme. Il y avait en effet des livres diffusés par les manichéens qui étaient des apocryphes attribués mensongèrement aux apôtres et qui confortaient les thèses manichéennes, il y avait aussi des textes authentiques dont certains mots étaient modifiés, ou supprimés, ou au contraire ajoutés, de façon à en pervertir le sens. Prosper d’Aquitaine, rédacteur à la chancellerie pontificale de Léon Ier, nous dit dans sa Chronique concernant l’année 443 que “l’on brûla leurs livres, dont une quantité considérable avait été saisie”. Ainsi, portant la Croix du Christ, cet homme s’apprête à jeter ces textes dans le brasier. Le fait que Galla Placidia ait été un fervent support du pape Léon plaide en faveur de cette thèse.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Mais j’ai lu le texte d’une communication à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres faite en 1934 par Jacques Zeiller, vice-président de la Société d’Histoire Ecclésiastique de la France, qui rejette cette thèse. Je ne vais pas reproduire ici tous ses arguments, ce passionnant article fait onze pages. En substance, le personnage qui va vers le brasier est trop jeune pour être Léon Ier, âgé d’environ quarante-cinq ans en 443. Ni le symbole de la papauté, l’apôtre saint Pierre, traditionnellement représenté plus vieux, et portant une clé. Et puis ce n’est pas un feu d’autodafé, mais un gril. Cet homme de blanc vêtu porte sur l’épaule droite une croix, c’est la croix triomphale du martyre. Par ailleurs, un siècle plus tard, au sixième siècle, la mosaïque de Saint-Laurent-hors-les-Murs, à Rome, représente saint Laurent jeune, avec la même coupe de barbe que celui de Ravenne, avec la croix sur l’épaule et les évangiles à la main (les caractères sur le livre, même vus de près, sont absolument indistincts, ce qui fait dire à certains –affirmation sans fondement– qu’ils sont de l’hébreu). Or saint Laurent était diacre, et au temps de Galla Placidia c’est le diacre qui lisait l’évangile. Enfin un sermon de saint Augustin (354-430) nous apprend que le culte de saint Laurent, très fervent à Ravenne, lui avait valu qu’une basilique lui soit consacrée dans la ville. La présence de cette mosaïque qui le représente signifie très probablement qu’avant d’être un mausolée contenant des sarcophages, l’édifice était une petite chapelle paléochrétienne où l’on honorait saint Laurent. Mais non dédiée à lui…

 

En effet, je lis dans une communication de William Seston (1900-1983, professeur à la Sorbonne, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) à l’École Française de Rome, en 1980, que “il est désormais hors de doute que le mausolée n’a jamais porté le vocable de San Lorenzo”, mais que cette chapelle était dédiée à saints Nazaire et Celse, deux martyrs décapités à Rome au premier siècle. Par ailleurs, dans ce jeune homme qui marche avec résolution, dans son vêtement blanc, il voit le Christ portant le livre dans lequel sont inscrits tous les hommes avec leurs bonnes actions el leurs mauvaises. Pour justifier ce gril, il cite l’Apocalypse de Pierre selon laquelle certains pécheurs ne cesseront d’être “tournés et retournés dans une poêle à frire”. Il n’est peut-être pas inutile que je précise que cette Apocalypse est un apocryphe rédigé au second siècle attribué à saint Pierre, certes considéré comme suspect depuis le quatrième siècle mais régulièrement lu la veille de Pâques encore dans la première moitié du cinquième siècle, c’est-à-dire à l’époque de Galla Placidia, et qui n’apparaît clairement rejeté comme apocryphe que dans le Catalogue des soixante livres canoniques, du sixième siècle. Par ailleurs, sous le gril se trouvent de petits cercles et, ne voyant pas pourquoi le gril de saint Laurent serait monté sur roulettes, il y voit les anneaux dont parle la Bible (Exode, XXVII) sur la grille de l’autel des holocaustes: “Fais au grillage quatre anneaux de bronze à ses quatre côtés […] et introduis les barres dans les anneaux et qu’elles soient aux côtés de l’autel quand on le porte”.

 

Destruction des écrits manichéens, saint Laurent et le gril de son supplice, Christ annonçant le Jugement dernier devant l’autel des holocaustes, entre ces trois hypothèses défendues avec de savants arguments, je me garderai bien de choisir. Mais je pense qu’il n’est pas inutile de savoir que c’est bien vite dit, quand les guides et les articles Internet parlent tout simplement de ce “mausolée préalablement chapelle dédiée à saint Laurent”.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Avant de regarder quelques-unes des mosaïques qui tapissent les murs de ce mausolée, portons nos yeux vers la voûte (à l’extérieur, pas de dôme, il est dissimulé par une tour carrée qui l’entoure et le recouvre) où l’on a compté plus de cinq cent soixante-dix étoiles entourant une grande croix latine, et vers le sol qui a fait l’objet d’autant de soin, ou vers les rares espaces de murs où, au lieu de mosaïques, on trouve un bandeau de fins bas-reliefs entre murs et coupole.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Une coupole, c’est semi-circulaire. Et une demi-sphère, pas plus qu’une sphère, ça n’a pas d’angles. Je ne sais comment exprimer les retombées de la coupole sur les murs qui la soutiennent. C’est là que sont représentés les quatre évangélistes. Ici l’aigle de saint Jean et le taureau de saint Luc

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

L’une des plus belles mosaïques de ce mausolée est sans doute cette représentation du Bon Pasteur. Parmi ses six brebis, le Christ est représenté en jeune homme calme, aux cheveux longs, et son bâton de berger est une croix, symbole de résurrection. Cette mosaïque, ainsi que les autres, comme nous allons le voir, conviennent tout à fait à un mausolée, avec l’idée de la mort suivie de la résurrection pour qui suit le Bon Pasteur. C’est d’ailleurs également un argument de William Seston pour voir dans la mosaïque du gril le Jugement dernier, car il remarque que si elle représente le martyr de Laurent, elle détone complètement au milieu de toutes les autres.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Autour du monument, huit apôtres groupés deux par deux désignent la Croix eschatologique, qui est “la voie” du salut éternel. La finesse de la composition est remarquable.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013
Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Aux pieds de chacun des couples d’apôtres, sont représentées des colombes sur une coupe pleine d’eau. Cet oiseau est symbole de paix, c’est aussi la façon dont on représente l’Esprit Saint, et ces colombes sont ici les âmes des hommes qui s’abreuvent à l’eau de la Vie.

 

“Comme une biche se penche sur les courants d'eau, ainsi mon âme se penche vers toi, ô Dieu!” (psaume 42). Le cerf allant vers la fontaine est souvent utilisé pour représenter les hommes de tous pays allant étancher leur soif à la parole du Christ. Mais aussi, en buvant la parole divine dans les évangiles, le chrétien se prémunit contre le péché comme, croyait-on, le cerf buvait de l’eau d’une source vive pour se protéger du venin du serpent. Dans le Physiologos, ouvrage traitant des caractères physiques mais aussi symboliques des animaux rédigé à une date imprécise entre le second et le quatrième siècle, mais en tous cas antérieur à l’époque de notre mausolée, le cerf représente le Christ. Ainsi, dans les lunettes de chacun des bras du transept, deux cerfs se penchent vers un petit étang entouré de verdure.

Ravenne 03 : le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013

Tel est cet exceptionnel mausolée de Galla Placidia, classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, et le plus ancien monument conservé intact, avec toutes ses mosaïques. Y compris celles des voûtes du transept, où j’ai vu des personnages tels que celui de ma photo, dont nulle part je n’ai trouvé l’identification. Mais il me fallait le montrer avant de poser le point final, en espérant qu’un lecteur bien informé me permettra de compléter cet article et d’éclairer les autres lecteurs…

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Published by Thierry Jamard
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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Il y aurait beaucoup de choses intéressantes à montrer ici, dans le musée archéologique de Ravenne, mais NO PHOTO!!! Lorsque les archéologues n’ont pas fini de publier les découvertes des fouilles, on sait –et on comprend– que les images ne peuvent circuler dans le public, rendant possibles des communications scientifiques ou pseudo-scientifiques par des tiers. Mais ici ce n’est pas le cas, les pièces présentées ayant pour la plupart été découvertes il y a longtemps. Mais ce musée est installé dans un ancien couvent, et quelques fragments de mosaïques ainsi que divers objets de pierre, stèles et sarcophages, placés dans le cloître, ne sont pas soumis à cette interdiction de photographier. C’est donc là que je vais puiser les quelques objets que j’ai envie de présenter et de commenter. Et avant de commencer, une vue du cloître (on aperçoit les stèles placées le long des murs), et une autre de la galerie inférieure, avec ce curieux cheval de plâtre.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Cette mosaïque de sol datant du sixième siècle de notre ère, avec ses larges feuillages et ses oiseaux, a été retrouvée en 1965 sous la nef centrale de l’église San Severo, à Classe (banlieue et port antique de Ravenne). Le style en apparaît comme déjà clairement médiéval.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Un an plus tard, en 1966, on retrouvait cette autre mosaïque de sol, sous cette même église San Severo de Classe, datant du même sixième siècle, mais en un autre endroit qui était peut-être une église domestique.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Il était courant au Moyen-Âge d’insérer dans la surface des murs extérieurs des églises, et parfois des maisons particulières, des plaques décoratives de terre cuite. Les plaques que présente le musée sont datées entre le dixième et le treizième siècle. Les thèmes sont généralement classiques de la décoration des églises romanes, même lorsqu’il s’agit de bâtiments privés: cet animal à courtes pattes qui se retourne pour manger une grappe de raisins ou ces deux animaux opposés qui entrecroisent leurs queues dont ils mettent le bout dans leur gueule pourraient fort bien être des bas-reliefs de marbre sur le corps d’un sarcophage.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013
Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

C’est au seizième siècle que l’on a découvert ce bas-relief en deux morceaux qui date de 42-43 après Jésus-Christ. On ne sait pas avec précision s’il était sous le sol du mausolée de Galla Placidia (mon prochain article, Ravenne 03) ou entre le mausolée et l’église San Vitale (mon futur article Ravenne 07). Le deuxième fragment, c’est clair, montre un taureau mené au sacrifice par des serviteurs. Pour le premier, le personnage de tête, plus grand que les autres, couronné, doté des attributs de Jupiter, est sans aucun doute possible l’empereur Auguste (mort en l’an 14, donc près de trente ans avant la sculpture de cette stèle). Pour les autres personnages, ce ne sont que des conjectures. Une femme suit Auguste, portant un petit Amour sur son épaule et vêtue comme Vénus Genitrix; on a proposé d’y voir l’impératrice Livie, femme d’Auguste en troisièmes noces et mère de son successeur Tibère, alors que d’autres pensent que c’est Antonia Mineure (ou Antonia la Jeune), fille de la sœur aînée d’Auguste et mère de Germanicus et de l’empereur Claude (Claude a succédé à Caligula qui lui-même succédait à Tibère). Le vêtement de Vénus, le dieu Amour fils de Vénus, cela évoque les origines divines de la “gens” (famille) Julia, à laquelle appartiennent Auguste et Antonia: la légende veut qu’ils descendent d’Ascagne, amené, après la victoire des Achéens, de Troie en Italie par son père Énée, lui-même fils d’Anchise et de Vénus, aussi cette interprétation est-elle celle qui me semble la plus judicieuse. Derrière elle, à demi retourné, vient un homme qui, roulant son himation sur son bras, se dénude le buste. Sur les cheveux au milieu du front, il porte une étoile quasiment indiscernable sur ma photo réduite en basse résolution. Cet homme serait Germanicus, le fils aîné d’Antonia. Vient ensuite un homme en tenue militaire, qui pourrait être Agrippa, principal soutien d’Octave futur Auguste et vainqueur à Actium en 31 avant Jésus-Christ, ou peut-être plutôt Marc-Antoine qui avait été le soutien de Jules César, mais qui à Actium s’est opposé à Octave et a perdu la guerre, contraint de s’enfuir vers l’Égypte avec Cléopâtre. Enfin tout à gauche, malheureusement là où la cassure de la stèle la coupe en deux, une femme est assise. Si l’on interprète ses vêtements comme ceux de la déesse Junon, l’épouse de Jupiter, alors cette femme pourrait être Livie, épouse d’Auguste, et dès lors celle qui est près d’Auguste, plus à droite, ne pouvant plus être cette même Livie serait définitivement Antonia.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Ce sarcophage ne bénéficie d’aucune indication de la part du musée, mais heureusement on peut lire très clairement gravé –en latin– que “Ici repose en paix Théodore, archevêque”. Précieuse indication car un coup d’œil à la liste des archevêques de Ravenne le donne “vers 677-vers 691”. Le sarcophage lui a donc été destiné à la fin du septième siècle. On y voit des paons, oiseau symbole d’immortalité, d’abord parce que chaque année le brillant plumage du paon tombe puis se renouvelle, évoquant la mort et la résurrection du Christ, mais surtout parce qu’au Moyen-Âge on était convaincu que la chair du paon était imputrescible. J’ignore d’où venait cette croyance, d’autant plus incroyable que c’était un mets très recherché et que dans ces conditions il est impossible que nulle part, une viande de paon oubliée quelque temps, surtout lors de fortes chaleurs, n’ait clairement manifesté, par son odeur, qu’elle n’était pas plus imputrescible que celle d’autres animaux. Aujourd’hui, bien sûr, on ne croit plus à cette caractéristique, mais le symbolisme du paon a subsisté, puisque c’est un oiseau très fréquent dans les monastères.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Autre sarcophage, beaucoup plus ancien celui-là puisqu’il est du deuxième siècle de notre ère. “Marc Aurèle Macédon, vétéran d’origine dalmate, sous-officier, a placé de son vivant [ce sarcophage] pour lui-même et pour l’affranchie Aurélie Victoria. Quiconque ouvrirait le présent sarcophage après le décès des personnes ci-dessus, devra payer au fisc de César”, dit le texte gravé sur la façade. Deux remarques, d’une part le titre de suboptio que je traduis par sous-officier est un grade intermédiaire de la marine nationale romaine. D’autre part, cette femme affranchie par lui et qui, en conséquence, porte son nom (Aurelius / Aurelia) était à l’évidence une esclave dont il a fait sa concubine puisqu’il souhaite qu’elle partage sa dernière demeure à ses côtés. Quant à la menace de devoir payer une amende si l’on viole cette sépulture, elle correspond à une expression de la loi. En effet, pour se procurer un beau sarcophage tout prêt et à un prix avantageux, il était commode –et fréquent!– d’en vider un de son occupant pour s’y faire installer soi-même… Heureusement, la loi sanctionnait cette méthode du coucou, le montant de l’amende étant bien plus élevé que le coût d’un sarcophage neuf.

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Cette stèle trouvée, en 1756, près de l’église Sant’Apollinare in Classe (mon futur article Ravenne 08), est elle aussi du deuxième siècle après Jésus-Christ. Elle dit “Pour Gaius Cassius Sénèque, vétéran, centurion retraité, Lucius Æmilius Kapiton, son héritier, et Licinia Prosdexis, sa femme, ont pris soin de faire poser [cette stèle], qu’il mérite”. Il est rare de trouver à Ravenne des tombes de centurions retraités car la plupart du temps ils venaient de diverses provinces de l’Empire, le plus souvent de Dalmatie (province romaine qui s’étendait de l’actuelle Slovénie au nord de la Grèce) ou de Pannonie (grosso modo la Hongrie actuelle), et une fois retirés de l’armée ils retournaient au pays. En conséquence de cela, ou bien celui-ci était originaire de Ravenne, ou bien quelque chose (ou quelqu’un) l’a fait se fixer ici, s’il n’avait plus de famille pour le faire revenir sur sa terre d’origine.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Celui-ci est mort au début du deuxième siècle et sa stèle a été retrouvée en cette même année 1756, et en cette même proximité de Sant’Apollinare in Classe que la précédente. Le musée, heureusement, m’aide à reconstituer le texte latin malgré ses nombreuses abréviations: “À Marc Apicius Tiron, fils de Tiron, de la tribu Camilia, primipile de la vingt-deuxième légion Primigenia Pieuse et Fidèle, préfet de la treizième légion Gemina, centurion de la quinzième légion Apollinaire, affecté au service de garde, affecté comme commissaire aux salaires, patron et prêtre du municipe de Ravenne”. Cette liste des fonctions successives exercées est ce que l’on appelle le “cursus honorum”, lors d’une carrière ascendante. Explications: Appartenant à la tribu Camilia, il est donc citoyen de Ravenne, originaire de cette ville. Par ailleurs, chaque légion commandée par un tribun est composée de centuries commandées chacune par un centurion. Le centurion chef de la première centurie a le titre de Primipile (“Premier javelot”), qui le place juste au-dessous du tribun. Le préfet (præfectus) est un officier supérieur à la tête d’une fonction particulière, il commande par exemple la cavalerie, la police militaire, le service du génie et des constructions, la garde d’une frontière, etc. Enfin, les titres de patron et prêtre (patronus pontifex) qui le chargent du culte public lui ont été décernés à titre honorifique quand il a été retraité de l’armée.

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Encore une stèle trouvée en 1756 près de Sant’Apollinare in Classe, et qui date du second siècle. Classe, je l’ai déjà dit, est le port de Ravenne dans l’Antiquité. Il est donc normal de trouver ici des marins. Celui-ci était affecté à la garde des navires dans le port: “Aux dieux mânes. À Lucius Bæbius Silvanus, vétéran qui a été nauphylax [“garde de navires”, en grec] de la flotte prétorienne de Ravenne, d’origine syrienne, qui a vécu quatre-vingts ans, sa femme Vatria Tyrannis et son affranchi et héritier Lucius Bæbius Phileros ont fait poser [cette stèle] pour ce très digne patron. Si, après la mort des personnes ci-dessus indiquées, quelqu’un enlevait la présente stèle, il devra payer deux mille sesterces à l’administration de Ravenne”. Ne s’agissant pas de l’utilisation du sarcophage d’autrui mais d’une simple stèle, je ne sais s’il était moins coûteux d’en voler une et de la faire gratter avant d’y graver un nouveau texte ou d’en faire tailler une neuve, mais je suppose que la tentation d’utiliser une ancienne stèle devait être bien moindre. Il faut donc supposer que l’ajout de cette mention qui est spécifique de ce cimetière de Classe répond à une obligation légale, destinée à protéger les sépultures des citoyens de la ville.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

1756… Sant’Apollinare… Second siècle… toujours la même chose. “Aux dieux mânes. [Stèle] de Marcus Barbus Fronton, de la trirème Castor, originaire de Dalmatie, qui a vécu 42 ans et a servi [dans la marine] pendant 22 ans. Marcus Anthestius Rufus, de la même trirème, son héritier s’est chargé de faire poser [cette stèle] pour cet homme de mérite”. Encore un marin dalmate. Celui-ci n’avait sans doute pas de famille, et la vie de marin ne favorisant pas le mariage il fait de son compagnon et ami marin son héritier. Cet ami nous prouve la sincérité de son amitié en faisant graver cette stèle.

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Cette stèle du deuxième siècle après Jésus-Christ a été vue en 1716 dans le monastère de Classe, ce qui laisse supposer qu’elle avait été trouvée dans le cimetière proche. Elle aussi signalait la tombe d’un marin: “Aux dieux mânes. Titus Fulvius Nepos, de la quinquérème Auguste, originaire de Thrace, a vécu 44 ans, a exercé comme militaire 24 ans. Lucius Cassius Cordus, son héritier, a fait poser [cette stèle]. Six pieds de front, cinq pieds vers les champs”. Ici, non seulement l’héritier fait poser une stèle, mais en outre il précise les dimensions de la tombe pour que l’on n’empiète pas sur l’espace qu’il a réservé à Titus Fulvius. Le pied romain mesurant 0,2944 mètre dans notre système métrique, cela représente 1,77 mètre sur 1,47 mètre. Puisqu’avant que le christianisme ne se soit imposé, avec le cimetière près de l’église, donc dans la cité, on enterrait hors les murs, le long des routes, la dimension “de front” veut dire le long de la route, et l’autre dimension, en profondeur, va “vers la campagne” ou “vers les champs”. Autre explication qui n’est peut-être pas inutile, la quinquérème –mot formé de quinque, cinq, et de rème, la rame– est un grand et lourd bateau à trois rangs de rames, avec deux rameurs sur chacune des rames des deux niveaux supérieurs et un seul rameur sur la rame inférieure, plus courte, soit cinq hommes au total alors que la trirème n’en comporte que trois. Enfin, on voit que ce marin a vingt-quatre ans de service pour quarante-quatre ans de vie, comme le marin de la stèle précédente avait vingt-deux ans de service pour quarante-deux ans de vie. Ils ont donc tous deux été enrôlés à vingt ans. La stèle est percée de cinq trous: je ne sais qui les a faits, ni pourquoi, ni quand, mais il est évident qu’ils sont postérieurs et que la stèle a donc été utilisée pour un autre usage.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Nous revenons à une stèle trouvée en 1756 dans le cimetière de Sant’Apollinare in Classe, celle-ci étant de la fin du deuxième siècle. “Aux dieux mânes. À Gaius Julius Felix, sous-officier sur la trière Piété, qui a vécu 45 ans et a servi 25 ans. Gaius Julius Chrysantus et Gaius Arruntius Chrysantus, ses affranchis et héritiers, ont fait poser [cette stèle] pour leur patron méritant. Encore un marin enrôlé à l’âge de vingt ans. Je traduis le grade latin optio par sous-officier car il s’agit d’une fonction d’encadrement de niveau relativement modeste. Généralement, les noms des navires basés à Classe apparaissent dans les stèles de plusieurs marins, mais cette trière Piété n’apparaît qu’une fois.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Quittons Classe pour Ravenne. En 1886, alors que l’on creusait un puits dans le voisinage de l’église San Vitale, on est tombé sur cette stèle à 4,95 mètres de profondeur. “[Tombe] de Publius Volumnius Alexandre, qui a vécu 19 ans et 9 mois. Volumnia Redempta, à son affranchi méritant”. Le musée fait très justement remarquer que la précision du nombre de mois de vie après le nombre d’années témoigne du chagrin de cette femme qui voit mourir si jeune l’esclave qu’elle a affranchi. En revanche, je maintiens que je lis très clairement que ce Publius avait 19 ans et non pas 18 comme le dit le musée.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

Et pour finir, deux femmes. La stèle de celle-ci vient de San Severo in Classe et date de la première moitié du premier siècle de notre ère. “Elle a vécu trente ans, elle est enterrée ici. À Paccia Helpis, affranchie de Gaius, son patron Gaius fils de Gaius et son mari Marcus Valerius Corvinus”. Cette coiffure est caractéristique de l’époque de l’empereur Tibère qui a succédé à Auguste. Je profite de cette présentation de stèle pour montrer à quel point nombre d’expressions connues sont abrégées et absolument incompréhensibles à qui n’est pas initié: tout en haut, “V.A.XXX” signifie “Vixit Annis 30”, elle a vécu trente ans. Pire encore, sous le fronton, on ne lit que trois lettres, H, S et E, et il faut comprendre “Hic Sepulta Est”, soit “Ici est ensevelie”.

Ravenne 02 : le musée archéologique. Samedi 11 mai 2013

La stèle de cette autre femme, on suppose qu’elle provient d’un cimetière de Classe (nous allons voir dans un instant comment elle se rattache à la marine), mais elle a été récupérée dans la collection Rasponi, sans précisions sur la façon dont elle y était entrée. Elle est du milieu du premier siècle de notre ère. “Athénion, coronaire sur la trirème Danaé, a fait faire [cette stèle] pour sa femme Quarta Aufidia, en raison de son dévouement et en son honneur. Elle est enterrée ici”. Le mot latin coronarius que je traduis par coronaire ne désigne, dans le dictionnaire Gaffiot, véritable bible des latinistes, que celui qui fait ou qui vend des couronnes, et ignore un grade militaire ainsi nommé. Sur Internet, je trouve une Encyclopédie méthodique, Antiquités, Mythologie, Diplomatique des chartres et chronologie, publiée à Paris en 1790. Cette encyclopédie comporte un article Coronarius, qui dit que Muratori rapporte… notre inscription précisément. “Il croit que cet officier de marine était chargé d’orner de couronnes les navires victorieux ou les salles des festins”. Cela me semble très curieux, cette charge ne me semble pas être du niveau d’un officier et surtout je ne vois pas comment cela peut l’occuper à plein temps. Mais comme je ne suis pas en mesure de proposer une explication plus satisfaisante, il me faut bien l’accepter… Ludovico Antonio Muratori (1672-1750) étant un historien et un linguiste italien de renom, je m’incline.

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Published by Thierry Jamard
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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 23:55

Ravenne est une ville envoûtante. Nous sommes en principe en route vers la France, nous ne faisons que traverser l’Italie, mais nous sommes restés dans cette ville plus de deux semaines. C’est la ville des mosaïques anciennes, et ceux de mes lecteurs qui n’aiment pas la mosaïque vont pouvoir sauter à pieds joints par-dessus bon nombre de mes articles. De mes seize articles numérotés sur Ravenne. Mais pour commencer, flânons dans le centre, laissant de côté pour des articles spécialisés les grands lieux touristiques.

 

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Commençons par les portes de la ville. À l’ouest, c’est la Porta Adriana. Son nom n’est pas lié à l’empereur Hadrien, car la première porte construite ici l’a été quelque temps avant l’an mil. Parmi les hypothèses, certains pensent que c’est en relation avec une famille aristocratique de Ravenne, les Adriani. D’autres supposent que c’est parce que de là part une route qui se dirige vers la Vénétie et la ville d’Adria. Il est sans doute très présomptueux de ma part de porter un jugement sur une hypothèse qui a dû être émise par des chercheurs très sérieux, alors que moi je n’y connais rien et que je n’ai même pas cherché à creuser le problème, mais en regardant la carte, je vois que les grand-routes partant de ce côté ouest de la ville, celles qui suivent un tracé ancien, vont vers Ferrare et Bologne, et même la route qui part du nord de la ville, par la Porta Serrata que nous allons voir tout à l’heure, va vers Padoue et Venise. Et pour se rendre à Adria, c’est bien par la Porta Serrata qu’il faut quitter Ravenne, et non par la Porta Adriana. On se dirige vers Venise et, après avoir franchi le Pô, on tourne à gauche vers Adria.

 

Cette ancienne porte a été restaurée au début du seizième siècle par le podestat vénitien Giustiniani (en effet, à l’époque, Ravenne appartenait à Venise), mais elle a été remplacée par une autre, en 1545, par le légat du pape, le cardinal Girolamo Capoferro, qui l’a construite plus au nord, avec un pont-levis pour franchir les douves qui couraient tout le long des murs de la ville. Ce déplacement n’a pas eu l’heur de plaire, puisque dès 1583 le cardinal Ferrero la fait déplacer pour la reconstruire à l’emplacement de l’ancienne porte. Ce faisant, il l’orne de marbres qui lui procurent l’aspect que nous lui voyons actuellement. De part et d’autre, elle était protégée de tours rondes qui, au dix-huitième siècle, ont été remplacées par les deux bastions de plan carré que nous voyons aujourd’hui.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Nous tournons autour de la ville, nous arrivons dans le sud à la Porta Sisi. Les premiers témoignages que l’on a d’une porte en cet endroit remontent au dixième siècle, en l’an 960, mais comme elle clôt la via Mazzini qui recouvre une ancienne voie romaine il y a fort à parier que la ville était, déjà dans l’Antiquité, protégée en cet endroit par une porte. Et c’était, avec la Porta Adriana, l’une des deux principales voies d’accès à la ville. La porte actuelle a été construite en 1568. Puis, en 1885, on a récupéré la lunette en fer battu de l’ancien monastère San Vitale et on l’a fixée sur cette porte. Difficile de reconnaître ce qui est représenté au centre vu le mauvais état de conservation, mais il s’agissait de San Vitale à cheval.

 

Là aussi, on s’interroge sur l’origine du nom. La première explication, qui se réfère à une époque du Haut Moyen-Âge non précisée, viendrait de la femme du seigneur Rinaldo Maltagliati (sur Internet le seul homme de ce nom connu de Google est un conseiller de 1928…) qui avait fait cadeau à l’église de “San Mamo” (mais je n’ai pas trouvé trace de cette église dans la liste des soixante-et-une paroisses de Ravenne) d’un vaste domaine. Or cette dame se nommait Scisa ou Sisa, d’où le nom de “Porta Sisi” donné en son honneur, la porte ayant été construite grâce aux revenus de ce domaine.

 

Autre hypothèse. De cette porte part la route du sud, qui conduit à Arezzo en traversant Sarsina, ville frontière entre Romagne et Toscane. On a supposé que la corruption de ce nom, “Porta di Sarsina”, aurait abouti d’une part au raccourci Sisi, d’autre part au nom “Porta Ursicina” qui lui a longtemps été donné. Phonétiquement, je ne vois pas bien comment Sarsi[na] peut devenir Sisi et encore moins comment [Ur]sici[na] peut donner Sisi, dans la mesure où en italien (et cette explication je l’ai trouvée dans un site italien) ce nom se prononce Oursitchina. On connaît cette boutade qui dit que “cheval” vient du latin “equus”, où il suffit de changer e- en che- et –quus en –val… et cette explication me donne l’impression de relever de cette logique. En l’absence de troisième hypothèse, c’est la première qui me paraît la plus vraisemblable.

 

La chronologie, hélas, s’oppose à une explication qui semblerait logique. Chronologie, car le nom de Sisi remonte beaucoup plus loin dans le passé que le seizième siècle. Or le pape Sixte V (en italien Sisto V), qui a régné de 1585 à 1590, a restauré la porte, à la suite de quoi on l’a pendant un temps appelée Porta Sista. À noter qu’il y a incohérence entre cette information et celle qui figure sur une plaque fixée sur la porte par la Superintendance des Biens Architecturaux de Ravenne, qui donne la date de 1568. Or, de 1566 à 1572, le pape est Pie V, dont le nom ne peut justifier l’appellation de Porta Sista. Quoi qu’il en soit, moins d’un siècle après, en 1649, sous l’administration du cardinal Alderano Cybo, légat pontifical, la porte est restaurée au même titre que divers autres bâtiments de Ravenne.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Toute voisine, au sud de la ville, est la Porta Nuova. Celle-là a d’abord été appelée Porta Gregoriana, parce que construite par le pape Grégoire XIII puis, parce qu’elle ne datait que de 1580 et qu’en cet endroit elle ne succédait à aucune porte plus ancienne, on l’a appelée Porta Nuova (Porte Neuve). Comme d’autres monuments de Ravenne, elle a bénéficié du réemploi de marbres provenant de la démolition en 1540 d’une ancienne porte monumentale de la ville située au sud-ouest, la Porta Aurea (Porte Dorée, comme au sud-est de Paris), qui remontait à 42 de notre ère. Sous l’empereur Tibère, me dit-on, mais Tibère est mort en 37, et son successeur Caligula est mort en 41. Donc ou bien cette Porta Aurea était antérieure à 37, ou bien elle est due à Claude (empereur de 41 à 54).

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

À présent, la Porta Serrata, plein nord. Une porte est documentée dès 1235 en ce lieu, ou plutôt quelques dizaines de mètres plus à l’ouest, sous le nom de Porta Anastasia, sans doute en l’honneur de la puissante famille Anastasi de Ravenne.

 

En 1275, Guido Da Polenta, chef des Guelfes de Ravenne, ravit le podestat de la ville au Gibelin de la famille des Traversari. Lorsque, après avoir déporté dans l’île de Candia (la Crète) en 1441 Ostasio III Da Polenta et son fils Girolamo, la Sérénissime prend possession de Ravenne, craignant que la cité lui soit reprise par les partisans d’Ostasio elle fait murer la Porta Anastasia pour plus de sécurité. On l’appelle désormais Porta Serrata (Porte Verrouillée). Mais en 1509, à Agnadel près de Milan, l’armée française de Louis XII, au nom de l’alliance créée par le pape Jules II (Giulio II) avec le roi Ferdinand d’Espagne et Maximilien Ier empereur d’Allemagne, vainc la République de Venise et donne Ravenne aux États de l’Église. En 1511, le pape Jules II passe par là. trouve la porte fermée et ordonne de la rouvrir, ce qui réjouit la population, et il impose aussi de l’appeler désormais Porta Giulia en son honneur. Mais cette imposante porte de brique, avec des inserts de marbre prélevés, comme ceux de la Porta Nuova, sur l’antique Porta Aurea, est due au légat du pape, le cardinal Ferreri, qui l’a construite ici en 1582.

 

En 1650, le cardinal Cybo la fait restaurer à la suite de la Porte Sisi, et il fait graver “Porta Cybo” afin que son nom soit honoré, sous une autre inscription qui dit S.P.Q.RAV. A.D. MDCL (“Senatus Populusque Ravennae, anno Domini 1650”, soit “Le Sénat et le peuple de Ravenne, année du Seigneur 1650”). Mais le pape Jules II a bien pu dire ce qu’il exigeait et le cardinal Cybo écrire ce qu’il imaginait, on continue d’appeler cette porte la Porta Serrata!

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En bordure d’un quartier ancien côté ville et d’un parc de l’autre côté, de longs tronçons des vieux murs ont été conservés près de la Porta Serrata.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Puisque nous en sommes à cette partie médiévale et Renaissance de Ravenne, faisons un petit tour à la Rocca Brancaleone, château fort du quinzième siècle. Puisque, pour les portes de la ville, j’ai évoqué les raisons de leurs noms, faisons-en autant pour cette Rocca. Personne ne dit rien de la première partie du nom, “Branca”, ce qui est la meilleure façon de ne pas se tromper. Et le “-leone” serait dû à l’occupation vénitienne, puisqu’en italien un lion se dit leone et que le lion de saint Marc est l’emblème de la Sérénissime.

 

Cette rocca est une puissante forteresse trapézoïdale dont le mur d’enceinte est protégé par de grosses tours aux quatre angles. À l’intérieur, le château lui-même, de forme carrée, s’appuie sur une tour à chacun de ses angles. Aux deux angles du nord, il utilise les tours de la Rocca, à l’ouest une tour supplémentaire est intégrée dans le mur d’enceinte, et la quatrième tour. Mes explications sont assez confuses, mais on peut voir clairement comment les choses s’organisent en jetant un coup d’œil sur Google Earth N44°25’22,57” E12°12’19,56”.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

L’ensemble, construit par les Vénitiens de 1457 à 1470, a par la suite subi de très gros dommages. En effet, en 1630 pour construire l’église San Romualdo, on a très largement prélevé des briques. Puis en 1722, d’autres briques sont prélevées pour le Teatro Vecchio. Les rivières Ronco, passant au sud de Ravenne, et Montone, au nord-ouest, se réunissent pour former, avant de se jeter dans l’Adriatique, ce que l’on appelle (avec une remarquable imagination) i Fiumi Uniti (les Fleuves Unis). Mais ces rivières lors de crues ont à plusieurs reprises causé des dommages à la ville, aussi le cardinal Giulio Alberoni, légat pontifical (1735-1739), détourne leurs cours pour les faire confluer dans un canal qui avait été creusé en 1651. Pour cela, il doit construire sur le Montone une écluse, l’écluse de San Marco (au sud-est de la ville), et dans la foulée il jette un pont sur les Fiumi Uniti, causant deux nouveaux très graves prélèvements de briques de la Rocca. Et jusqu’à la fin du dix-huitième siècle les particuliers vont continuer à venir se servir. Or voilà qu’en 1799 est instaurée la République Cisalpine de Bonaparte, et l’on procède à quelques travaux d’entretien. Mais ce n’est qu’en 1915 que la Rocca, mise à la disposition du Ministère de l’Instruction Publique, va redevenir utile: on en fait un potager… En 1968, enfin, la Municipalité de Ravenne en devient propriétaire. Une réhabilitation va être entreprise. Aujourd’hui, on peut s’y promener, c’est l’un des parcs de la ville.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Aux alentours de l’an mil, c’est devenu une mode un peu partout en Italie: en signe de puissance, les familles aristocratiques se faisaient construire de hautes tours. Vers la fin du treizième siècle, pour assurer son contrôle sur la ville, le légat pontifical fait raser toutes les tours et forteresses privées. La tour de mes photos, élevée au douzième siècle, avait entretemps été acquise par la Cité, et étant publique elle a été épargnée. Parce qu’à l’époque de sa construction elle était proche du quartier des boucheries, on l’a appelée “Torre dei Beccai” (Tour des Bouchers), mais c’est la tour communale, la Torre Civica. Du haut de ses trente-neuf mètres, on sonnait l’alarme en cas d’incendie, d’inondation ou autre danger, ainsi que pour convoquer le conseil municipal. Les eaux souterraines minent le sol sur lequel elle repose et c’est pourquoi elle est inclinée et ferait presque concurrence à la tour de Pise, à tel point qu’en 2000 on a emmailloté de fer sa partie inférieure et on s’est résolu à en ôter la partie supérieure qui risquait de tomber, autorisation accordée par les responsables nationaux des biens architecturaux à la condition expresse que les briques constituant cette partie soient conservées dans des locaux communaux et que le tout soit remonté après consolidation. Bien des années ont passé, et la tour n’a toujours pas été restituée dans son intégrité, faute de crédits.

 

Sur ma deuxième photo, à droite de la tour, on voit une belle maison ancienne. C’est la Casa Melandri, construite au seizième siècle, mais restructurée au dix-neuvième.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Au dix-huitième siècle, les Rasponi, une grande famille de Ravenne, ont fait construire un palazzo qui porte leur nom. Aujourd’hui, une partie du palais est occupée par le siège du gouvernement provincial (palazzo della provincia). On peut visiter les jardins, une partie du palais et une crypte. Je disais tout à l’heure que j’avais préparé seize articles numérotés sur notre passage à Ravenne: je consacrerai mon article “Ravenne 14” au palazzo Rasponi et à la crypte Rasponi.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Un point central de Ravenne, un lieu des plus fréquentés, est la vaste piazza del Popolo. À la fin du treizième siècle, la famille Da Polenta prend possession de la ville et crée ici la piazza del Comune, la place de la Municipalité, en élargissant la rue en face de l’endroit où se situe le palais que Bernardino Da Polenta s’est fait construire sur les restes du palais de l’empereur romain d’Occident Honorius (395-423). Sur le côté sud de la place, on bâtit le palais du gouverneur. Au quinzième siècle arrivent les Vénitiens. Dans les années 1470-1480 ils définissent les dimensions actuelles de la place, qui devient incomparablement plus vaste que cette simple rue élargie, et veulent s’inspirer de leur place Saint-Marc de Venise: en 1483, à l’une de ses extrémités, ils érigent deux colonnes. Au sommet de l’une ils placent le lion de Venise, au sommet de l’autre Sant’Apollinare, le patron de Ravenne, son premier évêque consacré par saint Pierre en personne, si l’on en croit son hagiographie. Quand, en 1509, le pape Jules II reprend la ville aux Vénitiens, il s’empresse de faire remplacer le lion de saint Marc par la statue de San Vitale. Ce saint Vital est un soldat de l’armée romaine qui a vécu au premier siècle de notre ère, à l’époque de Néron. Marié à Valérie (future sainte Valérie), il a deux fils, qui seront saint Gervais et saint Protais. Un jour qu’un médecin chrétien, durement torturé est menacé d’être décapité par le juge Paulin pour son entêtement à refuser de sacrifier aux dieux païens, Vital lui rend le courage d’affronter le dernier supplice, et le médecin meurt en martyr. À la suite de cela, Vital enterre le médecin, refuse de suivre Paulin et se déclare ouvertement chrétien. C’en est trop, Paulin ordonne de le prendre et “s'il refuse de sacrifier, creusez-y une fosse si profonde que vous arriviez jusqu'à l’eau et vous l’y enterrerez vif et couché sur le dos”. On devine que Vital n’a pas sacrifié aux dieux et qu’il est mort enterré vif. Mon futur article “Ravenne 07” sera consacré à l’église dont il est le saint patron.

 

Au dix-neuvième siècle, se constitue le royaume d’Italie unifié, avec pour roi Victor Emmanuel II de Savoie. La place prend le nom de Vittorio Emanuele II. Mais en 1946, un grand référendum constitutionnel demande aux Italiens de choisir entre conserver à leur pays un régime monarchique ou changer pour devenir une république. C’est Ravenne qui, votant à 88% pour la république, donne à ce choix le plus fort pourcentage du pays. La place ne pouvait désormais plus porter le nom d’un roi, elle a été rebaptisée Place du Peuple (Piazza del Popolo).

 

Ma première photo montre la piazza del popolo, puis les deux statues au sommet des colonnes, l’évêque saint Apollinaire à gauche et le soldat romain saint Vital à droite. Les deux autres photos montrent le pied de l’une de ces colonnes, qui date de 1483 et qui porte en bas-relief les signes du zodiaque, et un gros plan sur les Gémeaux.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Ce très intéressant bâtiment est communément appelé Loggetta Lombardesca parce que ce sont des ouvriers lombards qui, au début du seizième siècle, en ont travaillé le marbre, son vrai nom étant Loggia del Giardino (loggia du Jardin). En fait, ce nom est appliqué à l’ensemble du bâtiment, ce qui surprend le visiteur qui, arrivant côté rue, ne voit pas trace de loggia, ce terme d’architecture désignant un balcon intégré dans la façade, ne faisant pas saillie. À l’origine, c’était le monastère de Santa Maria in Porto –je parlerai de l’église de ce nom dans mon article “Ravenne 13: Diverses églises de la ville”–, et aujourd’hui c’est le Museo d’Arte della Città di Ravenna, titre que je me dispense de traduire car ce serait offenser la sagacité des lecteurs, y compris de ceux qui n’ont jamais vu, même de loin, le moindre mot d’italien.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En 1838, l’ancien théâtre de Ravenne étant fort dégradé et nécessitant son remplacement, la Municipalité charge les architectes Tommaso e Giovan Battista Meduna, deux Vénitiens, restaurateurs du théâtre La Fenice de Venise, d’étudier un projet et c’est ainsi que le 15 mai 1852 sont inaugurés le Teatro Dante Alighieri et sa façade néoclassique, avec la représentation de Robert le Diable, de Meyerbeer.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Ces deux lions encadrent l’entrée du musée archiépiscopal. Je voudrais ne rien dire de ce musée qui, stupidement, interdit la photo, mais j’ai quand même envie d’en dire deux mots. Notamment, il intègre dans son architecture une chapelle paléochrétienne décorée de mosaïques du sixième siècle et construite au temps où Pierre II était évêque de Ravenne (494-519) alors que régnait le roi wisigoth Théodoric le Grand (474-526). Et puis il y a la merveilleuse Cattedra d’avorio (la Chaire d’ivoire) de Maximien, premier archevêque de Ravenne (546-556). Je ne peux que recommander cette visite.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Hé oui, le tribunal ecclésiastique fonctionne encore. J’espère seulement que les Inquisiteurs n’y officient plus. Et je vous le jure, je n’ai pas pris de photos interdites dans le musée, ne me faites pas asseoir sur la chaise à clous!

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

À présent, voyons quelques maisons de Ravenne, en commençant par cette Casa Brandolini du treizième siècle. On l’appelle aussi Casa dei Polentani.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En 1819, Lord Byron était à Ravenne. On ne peut voir la maison où il logeait, elle a été détruite, et quoique cela soit de fort peu d’intérêt sauf pour qui est un inconditionnel de cet homme, on montre la maison qui a été édifiée à sa place…

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Plus intéressante parce qu’elle est authentique, voici la maison où Torquato Tasso (Le Tasse, 1544-1595) a bénéficié de l’hospitalité de Gasparo di Agostino Pignata, “cavaliere” jurisconsulte.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Avant de passer à un autre palazzo, je m’arrête un instant devant cette belle poignée de porte ouvragée. Dans l’élégance, ces Italiens ne négligent aucun détail.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Et puis voici le palazzo Rasponi-Murat. Giulio Rasponi appartient à une famille de la vieille aristocratie locale qui a toujours été mêlée à la vie politique de la Romagne. Né en 1787, il épouse en 1825 Louise Murat, la fille de Caroline Bonaparte (la plus jeune sœur de Napoléon) et de Joachim Murat que Napoléon a fait roi de Naples. Louise, née à Naples en 1805, est l’auteur de Souvenirs d’enfance où elle raconte les dix premières années de sa vie de princesse. C’est dans ce palazzo, dont la construction remonte aux quinzième et seizième siècles, que vivait le couple. Giulio, proche des Carbonari, a pris une part importante dans les mouvements de 1830-1831 et son salon, dans ce palazzo, a été le lieu de réunion des patriotes. Lui-même a assumé la charge de vice-président de la Commission de Gouvernement provisoire d’Émilie-Romagne quand, en lien avec les carbonari de Paris qui ont vu triompher la Révolution de Juillet et avec le soutien du nouveau gouvernement français, cette région a gagné son indépendance des États pontificaux. Très brièvement, puisque si, en février 1831, sont créées les Provinces Unies d’Italie, dès mars 1831 Casimir Périer, nouveau chef du Gouvernement français, décide de laisser les Italiens à leur sort et le pape Grégoire XVI ne tarde pas à reprendre le pouvoir. Les armoiries Rasponi, “pattes de lion en croix de Saint-André”, apparaissent sur le mur à l’angle du bâtiment et dans la poignée du portail d’entrée.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Juste en face du palais, de l’autre côté de la rue, se trouve le jardin botanique Rasponi. On y trouve toutes sortes de plantes, accompagnées d’une petite notice qui, non seulement en indique le nom, mais aussi les effets thérapeutiques et la partie de la plante qui est utilisée. Ainsi, pour ma première photo, je vois que c’est une échinacée (echinacea pallida ou purpurea) aux propriétés immunostimulantes, actives contre la polyarthrite, cicatrisantes, et qu’on en utilise les racines et le sommet. Et ma seconde photo montre une armoise (artemisia vulgaris) qui est antispasmodique, emménagogue (régularise les règles) et tonique, et dont on utilise les feuilles et les racines. Je me limite à deux exemples, mais la promenade dans ce jardin est instructive et agréable.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Un petit tour à la Biblioteca Classense (Bibliothèque de Classe). Classe, c’est un bourg à cinq kilomètres du centre ce Ravenne, où se trouvait un monastère. Mais nos souvenirs scolaires nous rappellent qu’en 1512 a eu lieu la bataille de Ravenne où les Français ont été vainqueurs. Les moines, pris de peur, ont décidé de transférer leur monastère intramuros: les murailles de la ville étaient puissantes et bien gardées. Dès 1513 commence la construction des bâtiments. Évidemment, les précieux manuscrits possédés par les moines sont apportés dans les nouveaux locaux et, par la suite, peu à peu on a enrichi ces collections en acquérant des codex et des incunables. En 1803, Bonaparte saisit les biens ecclésiastiques. Ce fonds richissime ne disparaît pas pour autant, mais les locaux de l’ex-monastère deviennent la Bibliothèque Publique de Ravenne (Biblioteca Civica di Ravenna), qui par la suite sera rebaptisée Biblioteca Classense en souvenir de ses origines. Aujourd’hui, non seulement elle a conservé son précieux fonds ancien mais elle a continué de s’enrichir de livres rares, de cartes anciennes, de gravures, de photos anciennes. Elle a également acquis des livres modernes pour tout public, et depuis 2011 elle comporte une médiathèque. Ses huit cent mille références en font l’une des plus riches bibliothèques d’Italie.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Son intérêt ne se limite pas aux livres qu’elle contient, car on peut aussi admirer les locaux, comme ici les atlantes qui encadrent la porte de la salle Dante, ce tableau où l’on voit Jésus à table –mais puisqu’il n’est pas entouré de ses apôtres ce n’est pas une Cène, et je pense que ce doit être une représentation des noces de Cana et que, dans le bas endommagé, des serviteurs constataient que le vin manquait–, ou cette porte de bois sombre sculptée en bas-relief.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Ne pouvant publier de photos de la Domus dei Tappeti di Pietra (la Maison des Tapis de Pierre) parce que l’éclairage par puissants spots crée de tels contrastes que mes photos sont illisibles, et par conséquent ne pouvant lui consacrer un article, je la place ici dans mon article de découverte générale de Ravenne. Comme on parvient cependant, je crois, à le discerner, il s’agit d’une immense surface de belles mosaïques (quatorze différentes, donc quatorze pièces, sur sept cents mètres carrés) qui ont été préservées. C’est le sol du palais d’un seigneur byzantin du début du sixième siècle, découvert fortuitement en 1993 en creusant pour créer un parking souterrain.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

L’église Santa Chiara (Sainte-Claire) avec son monastère remonte aux années 1310 à 1328. Les fondateurs en sont Robert d’Anjou, roi de Naples, et sa seconde femme Sancia de Majorque, qui avaient une toute particulière dévotion pour saint François d’Assise et pour sa disciple sainte Claire, et qui ont voulu pouvoir y faire accueillir des religieuses clarisses. Au dix-neuvième siècle, quand les religieuses en ont été chassées, l’église est devenue un théâtre, le théâtre Rasi.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

En marge du théâtre proprement dit on peut s’étonner de voir des chaises très variées alignées le long d’un mur. C’est une amusante collection de sièges de divers théâtres. Ci-dessus, par exemple, la première provient du théâtre communal de Casalmaggiore, en Lombardie; la seconde du théâtre communal de Cervia, à une quinzaine de kilomètres au sud de Ravenne; et la troisième du théâtre Il Piccolo (Le Petit) de Forli, en Romagne, à l’est de Cervia.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Au hasard de nos visites, nous tombons sur toutes sortes de sculptures. Par exemple, souhaitant voir le Baptistère de Néon, qui fera l’objet de mon article Ravenne 06, nous passons devant cette Nativité.

Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013
Ravenne 01 : découvrons la ville. Du 5 au 22 mai 2013

Quoique le centre-ville soit situé à quelque distance de la mer, Ravenne est une cité maritime, et d’ailleurs son camping, où nous avons résidé, est tout près de l’immense plage. Pour finir, deux images du Lido de la Marina di Ravenna.

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 09:00

929a1 Le fort de San Leo, un nid d'aigle

 929a2 Le château de San Leo, un nid d'aigle

Nous sommes au quinzième siècle. Frédéric de Montefeltro (1422-1482), duc d’Urbino, règne sur de nombreuses forteresses, dont celle de San Leo. Avec son roc abrupt, elle apparaît à ce très habile capitaine comme la pièce maîtresse de ses possessions en ces temps où les voisins, dont Sigismond Malatesta à Rimini, ne cessent de tenter de s’emparer de ses terres. En effet, la falaise haute et verticale lui assure d’un côté une position imprenable. Mais les anciennes normes architecturales des châteaux-forts du Moyen-Âge, avec leurs tours hautes et étroites adaptées à l’usage des catapultes, avec leurs ponts levis, ne sont plus efficaces face à l’apparition des canons et des armes à feu (la poudre a été découverte au treizième siècle et les premières bombardes sont du quinzième siècle, les premiers témoignages datant de 1440-1445) qui peuvent viser avec précision et frapper avec force. C’est d’ailleurs grâce à son artillerie, pourtant lourde, peu maniable, en bronze, que le sultan Mehmet II est parvenu à conquérir Constantinople en 1453.

 

Déjà ici les Romains avaient fortifié la place. On manque de données sur l’histoire du lieu, mais on sait aussi qu’en 538 le roi des Goths Vitigès l’agrandit et le renforce pour y entretenir une armée de cinq cents hommes. Le roi des Lombards Astolphe restructure la citadelle de 749 à 756. On y retrouve son successeur Désidère en 772. Nous avons vu (mon article San Leo en Romagne. Les 3 et 4 mai 2013) que Bérenger II s’est réfugié à San Leo en 962 mais, même s’il est probable qu’il avait tenté de renforcer les défenses de la citadelle, en deux siècles San Leo avait perdu beaucoup de sa puissance défensive, et en 964 Othon est parvenu à la prendre et à faire prisonnier Bérenger.

 

929a3 forteresse de San Leo (Romagne)

 

929a4a forteresse de San Leo (Romagne)

 

Le duc Frédéric va faire confiance, à partir de 1472, à un jeune ingénieur et architecte de grand talent, par ailleurs peintre et sculpteur, un Siennois du nom de Francesco di Giorgio Martini (1439-1501) qui s’est fait remarquer en réaménageant de façon ingénieuse le système souterrain d’approvisionnement en eau de sa ville de Sienne. Ce Martini va imaginer pour San Leo un système de défense unique en son temps, en adoptant un plan polygonal protégé de tours plus basses et massives (à noter que les canons de ma photo ne sont pas du seizième siècle!). Créant de toutes pièces les remparts et la défense extérieure, il conserve cependant une grande part du vieux donjon qu’il restructure complètement, substituant à son rôle militaire une fonction de logement seigneurial, que l’on appelle le palazzotto. Les travaux, comme en témoigne la date gravée dans la pierre de la porte externe des escaliers, ont été achevés en 1479. Il ne reste malheureusement plus trace aujourd’hui des douves et de leur système de protection. En effet, quand avec la mort de François-Marie II della Rovere le 28 avril 1631 s’est éteinte la descendance des Montefeltro, conformément à son testament les États de l’Église englobent le duché et, le château perdant son rôle défensif, il est transformé en prison pontificale. Lors de l’unité italienne de 1860, San Leo quitte le giron de l’Église, mais le château reste une prison jusqu’à ce qu’en 1906 un décret royal supprime son rôle de maison pénitentiaire. De 1907 à 1915, de façon intermittente il héberge des compagnies militaires avant d’être complètement abandonné. Quelques familles de sans-abri le squattent. Et puis en 1953 on s’est avisé de restaurer les parties restantes telles que les avait construites ou aménagées Francesco di Giorgio Martini. Voilà ce qui explique la disparition de certaines autres parties.

 

Cette prison pontificale a hébergé Cagliostro, dont je vais avoir l’occasion de parler plus loin, et aussi Orsini. Felice Orsini (1819-1858) est un activiste de l’unité italienne. Il n’a que dix-huit ans quand il rejoint Mazzini et sa Giovine Italia (voir mon article Thermes de Caracalla, Santa Sabina, Sant’Alessio daté du 14 janvier 2010). En 1844, a lieu en Romagne un soulèvement nationaliste à l’initiative de Giovine Italia. Orsini y prend une part très active, bien sûr. Il est arrêté et envoyé en prison au fort de San Leo. Il tente une évasion ratée. “Le matin, écrira-t-il dans ses mémoires en 1857, on nous a tous les quatre enchaînés ensemble et envoyés à Urbino. Dix jours plus tard, solidement enchaînés, on nous a mis sur des chevaux et au bout de deux jours nous sommes arrivés à San Leo. […] Lors de notre emprisonnement à San Leo il y eut une tentative d’évasion, concertée avec certains soldats de la garnison. Cela a été découvert. On nous a séparés. Certains soldats ont été arrêtés, jugés, et condamnés à un certain nombre d'années de galères”. Lui, c’est sur une grâce papale de Pie IX qu’il sera élargi. Cet épisode n’a pas refroidi son ardeur révolutionnaire puisqu’il va avoir un rôle très actif dans la révolution de 1848. Pris par les Autrichiens, il est emmené à Vienne, mais il parvient à s’évader et part pour Londres où il rumine sa rancœur contre le Prince-Président de France qui a collaboré avec le pape pour mettre en échec la révolution nationaliste italienne. Le Prince-Président fait un coup d’État, devient empereur. Avec trois complices, Orsini envisage de l’assassiner. À Paris, le 14 janvier 1858 au soir, alors que Napoléon III se rend à l’opéra, chacun d’eux quatre a sa place et son rôle assignés, et chacun jette sa bombe. Orsini s’est réservé la voiture de Napoléon III, dont le fond est blindé: la voiture verse, mais l’empereur est indemne, l’impératrice aussi, quoique couverte de sang. Orsini est appréhendé, il est emprisonné à la Conciergerie, on le juge, il est condamné à mort. Il sera guillotiné le 13 mars, deux mois après l’attentat.

 

929a4b forteresse de San Leo (Romagne)


929a4c forteresse de San Leo (Romagne)

 

929a5 La porte du château de San Leo

 

On peut voir ici comment était défendue l’entrée du château. Cette puissante tour permettait de surveiller l’accès et de barrer la route à qui venait, la porte elle-même –qui date de la forteresse ancienne et que Martini a intégrée dans son dispositif– étant dans un recoin.

 

929a6 Le château de San Leo

 

929a7a Cour du château de San Leo

 

929a7b cour de la forteresse de San Leo

 

929a8 dans le fort de San Leo

 

Il est évidemment très intéressant de parcourir les trois places d’armes, les chemins de ronde, les divers passages, mais je ne pense pas utile, dans le cadre de ce blog, de détailler chaque lieu.

 

929b1 forteresse de San Leo, Torrione Maggiore

 

929b2 Albrecht Dürer, Proportions du corps humain

 

929b3 armure 16e siècle, musée du fort de San Leo

 

En revanche, il vaut la peine de s’arrêter un instant sur cette salle circulaire du “Torrione Maggiore”, la Tour Principale, celle qui est près de l’entrée, de même qu’à la salle également circulaire de la Tour Mineure, sur la gauche de la façade. Au dix-huitième siècle, un tremblement de terre a provoqué un glissement de terrain qui a entraîné l’effondrement du Torrone Minore. Celui que l’on voit est donc une reconstruction. Ces tours hébergent un musée des armes avec aussi une maquette du château. On peut admirer la remarquable toiture avec ses poutres en éventail. J’ai choisi de montrer ici cette armure du seizième siècle, vers 1570, gravée de décorations à l’eau-forte, et ce dessin d’Albrecht Dürer, Proportions du corps humain. Dürer (1471-1528) est quasiment contemporain de Léonard de Vinci (1452-1519), dont on connaît le célèbre Homme de Vitruve, dessiné d’après les proportions données par cet architecte romain du premier siècle avant Jésus-Christ. Or cette description, Vitruve la donne non pas dans un traité d’anatomie ou un livre sur l’art du dessin, mais dans un ouvrage intitulé De Architectura parce qu’il considère que si l’architecture grecque est arrivée à ce niveau de perfection, c’est parce qu’elle a imité la nature, adaptant les proportions du bâtiment aux proportions du corps humain. Ces théories vont être largement reprises à la Renaissance, et vont inspirer Francesco di Giorgio Martini à San Leo. Telle est la justification de la présence de ce dessin dans ce musée.

 

929c1 Fort de San Leo, couloir de la résidence ducale

 

929c2 pièce d'apparat de la résidence ducale de San Leo

 

929c3 pièce d'apparat de la résidence ducale de San Leo

 

De même que pour l’extérieur, je ne crois pas nécessaire de détailler l’usage de chacune des pièces et des couloirs du donjon, transformé par Martini en résidence ducale. Je me contente de montrer ici des pièces d’apparat, qui contiennent la pinacothèque. De cette pinacothèque, j’ai déjà montré un tableau, une gravure, une photo dans mon article général sur San Léo cité plus haut.

 

929c4 Casanova (gravure, château de San Leo)

 

Cette gravure représente une statue de buste, au pied de laquelle est inscrit: “J. Casanova de Seingalt, buste découvert au château de Waldstein”. Giacomo Casanova signait ses écrits en français “Jacques Casanova de Seingalt” et à la fin de sa vie, à partir de 1786, il est hébergé, en tant que bibliothécaire, au château de Dux (Duchcov en tchèque), en Bohême du nord tout près de Teplice, par le propriétaire, qui est le comte Joseph-Karl Emmanuel de Waldstein (Valdštejn en tchèque). Je ne sais pas ce qui justifie la présence de cette gravure dans la pinacothèque. Peut-être la rencontre de Casanova avec Cagliostro à Aix-en-Provence puis à Venise.

 

929c5 dans le château fort de San Leo

 

929c6 dans la forteresse de San Leo

 

Nous poursuivons notre visite des lieux. Le visiteur est très bien guidé, de petits panonceaux disent l’usage de chacune des pièces. Mais venons-en à Cagliostro.

 

929d1 Cagliostro, de son vrai nom Giuseppe Balsamo

 

Et d’abord, qui est Cagliostro? Son vrai nom, c’est Giuseppe Balsamo. Selon Goethe, qui a fait des recherches à son sujet, sa famille, pauvre et modeste, était d’origine juive. Mais lorsqu’il naît à Palerme, en Sicile, en 1743, il est baptisé. En 1756 il entre au séminaire et, dans la communauté des Frères de la Miséricorde, se qualifie comme infirmier, puis comme médecin, mais dès 1758 il en est expulsé pour avoir commis des escroqueries. À la recherche de recettes d’alchimie dont il fait un usage bien souvent malhonnête, il parcourt de nombreux pays, Grèce, Égypte, Arabie, Perse, Italie, France, Espagne, Angleterre, Allemagne, Russie, Pologne, Suisse… En France, à Aix-en-Provence, il rencontre Casanova comme je le disais il y a un instant. Il le retrouvera en Italie, à Venise. Partout où il passe, c’est sous un pseudonyme, comte Alexandre de Cagliostro est l’un d’eux. À Londres, il a été initié à la franc-maçonnerie, et à Lyon il fonde une loge maçonnique. Très habile magicien, prétendant détenir des secrets d’alchimie et de sorcellerie, il s’installe en France où il extorque des sommes considérables en vendant des produits qui ne sont que charlataneries. Il est mêlé à l’affaire du collier de la reine, trop célèbre, trop connue pour que j’aie besoin de la raconter. Cela lui vaut d’être embastillé. Il obtient d’être libéré mais expulsé du royaume. Il prend le risque insensé d’aller exercer ses sulfureux talents à Rome et d’y ouvrir une loge maçonnique, sous le nez du pape.

 

929d2 Cella del Tesoro, cellule de Cagliostro

 

929d3 trappe dans le poste de garde de Cagliostro

 

929d4 trappe dans le plafond par où était surveillé Cagl


Or en 1768 il avait épousé une certaine Lorenza Feliciani dont il utilisait les charmes pour attirer des victimes dans ses rets. Et quand, à Rome, les activités du couple ont commencé à sentir le roussi, pour sauver sa propre vie Lorenza a dénoncé Cagliostro à l’Inquisition en 1789. Arrêté, il est incarcéré au Castello Sant’Angelo. L’Inquisition le juge et il est reconnu coupable de franc-maçonnerie et d’hérésie. Cela lui vaut la peine de mort. La sentence est prononcée, mais le pape Pie VI commue la peine en prison à vie, et il est envoyé à la forteresse de San Leo en 1791. On le met d’abord dans la Cella del Tesoro(cellule du Trésor, première photo ci-dessus), humide, insalubre, directement taillée dans le roc, puis on le transfère dans une autre cellule encore plus sûre parce que souterraine. Nous avons pénétré dans sa cellule par une porte, mais en cette fin de dix-huitième siècle il n’y en avait pas, on l’y a descendu par une trappe dans le sol de la salle de ses gardes située au-dessus. Les deuxième et troisième photos ci-dessus montrent cette trappe, d’abord dans le sol de la salle des gardiens, puis dans le plafond de sa cellule. Pendant les années de sa détention, il était ainsi surveillé en permanence. Il va rester là quatre ans, quatre mois et cinq jours, jusqu’à ce qu’une crise d’apoplexie le terrasse le 26 août 1795.

 

929e gravure ''Le Chimiste'', château de San Leo

 

Les activités d’alchimiste de Cagliostro sont le prétexte à une intéressante exposition sur la chimie, l’alchimie, les pratiques médicales et pharmaceutiques au Moyen-Âge, à la Renaissance, et à l’époque de Cagliostro. Ici nous voyons une gravure représentant le laboratoire d’un chimiste. Sur ma photo réduite en dimensions et en qualité pour prendre place dans ce blog, le texte sous l’image est illisible, aussi l’ai-je coupé. Il dit: “dédié à Monsieur Jacques Jean Comte de Wassenaer, Seigneur d’Obdam, Chevalier du Saint Empire Romain par son très humble serviteur Jac. Ph. Le Bas” et, en tout petits caractères, à gauche juste sous la gravure: “D. Teniers pinxit”. Il s’agit donc d’un tableau du peintre flamand David Teniers (1638-1685) reproduit par le graveur Jacques Philippe Le Bas (1707-1783) dont c’était le peintre favori.

 

929f1 raie desséchée, musée du fort de San Leo

 

Dans les officines d’apothicaires du Moyen-Âge et de la Renaissance, la raie desséchée était très en vogue, sans doute moins aux dix-septième et dix-huitième siècles. Le musée dit que les apothicaireries vendaient toutes sortes de choses, médicaments d’origine animale, végétale ou minérale, mais aussi des dragées, des bougies, etc., et que la raie desséchée faisait partie des denrées qui y étaient communes. En revanche on n’explique pas pourquoi précisément ce poisson-là. Je me demande, en le regardant, si ce n’est pas parce que ce corps desséché évoque une forme humaine, avec un visage. Il n’est pas dit non plus comment on l’utilisait, réduite en poudre ou autre. À moins que ce ne soit que pour garnir un “cabinet de curiosités”. Une (brève) recherche sur le web ne m’a rien apporté à ce sujet.

 

929f2 masque protégeant les médecins de la peste

 

Le musée a fait réaliser en papier mâché ce masque tel qu’il est représenté sur des gravures. Il s’agit du masque que portaient les médecins pour se préserver de la contagion lorsqu’ils soignaient leurs patients atteints de la peste. Les trous en face des yeux étaient bouchés par des rondelles de verre, et au niveau des narines il y avait deux trous pour respirer, mais ce long “bec” permettait de se garder loin du patient. En outre les médecins se mettaient de l’encens dans les oreilles et dans le nez, de la rue officinale dans la bouche, et dans le bec du masque ils plaçaient des parfums et autres pommades balsamiques, tout cela étant censé les isoler du mal.

 

929g1a supplice du pilori en tonneau

 

929g1b supplice du pilori en tonneau

 

Comme chacun sait, pour l’Inquisition il y avait deux phases de supplices, la première pour faire avouer les crimes réels ou supposés, la seconde pour exécuter le jugement. Comme dit La Fontaine “Rien que la mort n’était capable / D’expier ce forfait. On le lui fit bien voir”. On le voit, le rôle du Grand Inquisiteur avait été repris avec brio par Staline. Les bourreaux de la Gestapo s’en inspiraient également. Cagliostro ayant été interrogé à Rome, et nombre d’autres “suspects” l’ayant été dans deux salles des sous-sols de San Leo, ces salles sont transformées aujourd’hui en musée de la torture. Les personnes accusées d’alcoolisme étaient soumises à cette sanction, on les enfermait dans un tonneau dont deux versions existaient. Celle qui est présentée ici est la plus “soft”, le condamné étant soumis d’une part au poids du tonneau sur ses épaules, d’autre part aux quolibets de la population sur son passage, car on le promenait ainsi en ville. L’autre version était plus cruelle encore. Le tonneau avant un fond, de sorte que le condamné était en position repliée, et on le faisait baigner dans des eaux putrides, voire dans des excréments.

 

929g2a cage de torture (sous-sol, fort de San Leo)

 

929g2b supplicié exposé dans une cage de fer

 

Autre supplice, la cage de fer. Comme dans le cas du tonneau sans fond, le condamné est soumis à la honte publique, comme on le voit sur cette gravure. La cage qui est présentée à San Leo montre que l’on ne pouvait s’affaisser pour se reposer (on restait non des heures, mais des jours enfermé dans cette cage), parce qu’un collier de fer retenait la tête. Et on peut constater combien la cage est étroite, les bras restant en permanence le long du corps.

 

929g3 chaise d'inquisition

 

Lors de l’interrogatoire, le supplicié était assis sur une chaise d’inquisition comme celle-ci, dont le siège, le dossier, les accoudoirs de bois étaient hérissés de clous. La photo permet de se rendre compte que les jambes étaient immobilisées contre les clous par une barre de bois serrée par des vis, et que de même le buste et les bras étaient serrés sur les clous. Un autre modèle comportait un siège de fer, que l’on chauffait au rouge avant d’y asseoir le supplicié.

 

929g4 Inquisition, supplice de la suspension

 

Encore un autre supplice, on était suspendu par les bras tendus derrière le dos, afin de provoquer une luxation des épaules, terriblement douloureuse. Si le bourreau estimait que l’on était trop léger, il attachait des poids aux pieds pour augmenter la force de traction sur les bras. Ce supplice s’apparente, dans sa nature, à la table d’étirement où le squelette étiré se désarticule jusqu’à la mort.

 

929g5a pince d'inquisition

 

929g5b tenaille pour supplice d'inquisition

 

Les bourreaux utilisaient toutes sortes de pinces et de tenailles pour lacérer le corps du supplicié. Les formes d’animaux monstrueux étaient destinées à augmenter la peur du supplicié, mais devant les horribles tortures infligées je ne sais si l’apparence des outils pouvait ajouter quoi que ce soit.

 

929g5c Inquisition, fouet métallique

 

La flagellation faisait aussi partie des pratiques. Les fouets étaient, selon les endroits, de types très différents, les bourreaux ne manquant pas d’imagination. Le modèle présenté, le plus courant, est en fer, avec des pointes au bout des chaînes, mais d’autres modèles pouvaient être en cordes de chanvre avec des nœuds et des clous, le chanvre étant parfois, en outre, enduit de sel et de soufre pour que le contact de ces substances brûle la peau lacérée.

 

929g6 outil de supplice oral, rectal ou vaginal

 

Conçu sur le principe du speculum qui, à l’aide d’une vis, écarte ses mâchoires pour permettre au médecin d’examiner l’intérieur d’une cavité corporelle, cet outil de supplice est conçu pour écarter, jusqu’à la faire éclater, la partie du corps incriminée. Si l’on était convaincu d’avoir diffusé une hérésie, c’est la bouche qui avait transmis le message impie, et l’on faisait briser la mâchoire en écartant la bouche. Les hommes accusés de sodomie, ce qui était considéré au temps de l’Inquisition comme un crime inexpiable, se voyaient soumis à ce supplice dans l’anus. Et c’était dans le vagin qu’on faisait subir ce supplice aux femmes convaincues d’avoir eu des rapports sexuels avec le diable. Il va de soi que ce serait horrible et inhumain si des femmes subissaient ce supplice pour avoir trompé leur mari, mais au moins l’accusation pourrait reposer sur des faits, tandis qu’il est absolument évident que l’accusation de rapports avec le diable ne peut être que fausse, et si des femmes s’en sont accusées ce ne pouvait être que pour en finir avec la torture et hâter leur délivrance par la mort. Une mort qui supposait encore bien des souffrances.

 

929g7 Supplice de strangulation par garrot

 

Aussi cruelle qu’elle puisse être, l’exécution par garrot dure moins, pour le supplicié, que les autres supplices que nous avons vus. Le condamné à la strangulation est assis sur ce siège, le collier de fer acéré est passé sur son cou et resserré sur le dossier de bois à l’aide de vis. Le fer pénètre dans la gorge, lacère les tissus et provoque l’asphyxie. D’après la notice du musée, ce système existe encore dans certains endroits en Amérique Latine. Le modèle utilisé en Espagne jusqu’à la mort de Franco était un peu différent. Le collier lui-même était resserré sur le cou, provoquant la mort par suffocation.

 

Tout cela est effarant. Comment l’esprit humain peut-il inventer tant d’instruments et de méthodes, un tel raffinement dans la torture? Et il ne faut surtout pas mettre cela sur le compte du passé, d’un degré de civilisation plus primitif que celui de notre époque, parce que la Renaissance, et cette fin de dix-huitième siècle où Cagliostro a été soumis à la question, étaient des temps où les écrits des philosophes prouvent que l’homme pouvait bien ignorer les avions et les téléphones portables, mais avait un niveau de réflexion et de pensée qui valait largement celui de notre vingt-et-unième siècle. Il ne faut pas non plus prétendre que cela ne peut plus exister “dans nos pays”, puisque l’on voit que quelques soldats français, américains, et autres, en très petit nombre heureusement, commettent toutes sortes d’atrocités sur les terrains d’opérations, au même titre que les Africains noirs ou blancs qui sont loin d’avoir l’exclusivité dans l’horreur. La violence, le sadisme, cela existe bien chez nous et aujourd’hui, “hic et nunc”. Et il est effrayant de penser que telle est la nature humaine.

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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 09:00

 

Parmi les monuments intéressants de San Leo, figurent particulièrement deux églises, toutes proches l’une de l’autre, situées en plein cœur de la ville. Ce sont le Duomo et la Pieve.

 

928a1 la co-cathédrale de San Leo, en Romagne

 

928a2 le duomo de San Leo, en Romagne

 

928a3 San Leo, Romagne, la cathédrale

 

Ce qui s’appelle duomo, c’est l’église principale d’une ville, même si ce n’est pas une cathédrale, c’est-à-dire le siège d’un évêché. Ici, le duomo porte le titre de co-cathédrale, car le pape Paul VI, en 1977, a créé un diocèse “Sammarinese-Feretrana”, c’est-à-dire de Saint-Marin et de Montefeltro conjointement, ce qui justifie la présence d’une co-cathédrale dans chacune de ces deux villes. Nous avons vu dans mon précédent article sur San Leo qu’en 1155 Antoine Carpegna avait reçu de Frédéric Barberousse la ville et les terres de Montefeltro, ainsi que le titre de comte de Montefeltro. Régnant sur ses domaines sous le nom de Montefeltrano Premier, il n’a eu de cesse d’embellir San Leo, et il a donc souscrit sans hésiter au souhait de l’évêque Gualfredus de se voir attribuer pour cathédrale une église plus vaste et plus moderne que la Pieve dont je parlerai tout à l’heure. C’est ainsi qu’a commencé en 1173 la construction de ce duomo de style roman mais, les travaux ayant duré jusqu’au treizième siècle, le bâtiment comporte des éléments gothiques. Dans le grès rouge utilisé pour ses murs, on remarque ici ou là quelques pierres blanches qui ont été récupérées de monuments romains antiques. Cette cathédrale était mitoyenne du palais épiscopal détruit vers 1454, palais lui-même mitoyen, de l’autre côté, avec la Torre Civica.

 

928b1 la co-cathédrale de San Leo, en Romagne

 

928b2 le duomo de San Leo, en Romagne

 

On ne pénètre pas dans la nef, comme on pourrait s’y attendre, par un portail de façade. En effet, la façade opposée au chœur donne sur la falaise et ne comporte pas d’ouverture. On entre par la porte latérale que l’on voit sur mes deux premières photos de l’extérieur de l’église.

 

928c1 chapiteau du duomo de San Leo

 

928c2 pied de colonne, duomo de San Leo

 

928c3 San Leo, cathédrale, pied de colonne

 

Selon certains, c’est à l’emplacement même du temple de Jupiter Feretrius et sur ses fondations que serait construite la cathédrale. Si ce n’est qu’une hypothèse, en revanche il est sûr que les colonnes de marbre de l’église chrétienne proviennent du temple païen. Comme on le voit ci-dessus, les chapiteaux romains sont pour certains d’entre eux devenus des pieds de colonnes.

 

928c4 San Leo, cathédrale, pied de colonne

 

928c5 San Leo, cathédrale, pied de colonne

 

Ce pied de colonne en forme de patte d’éléphant écrasant des lions ailés, quatre à l’origine, mais deux d’entre eux ont aujourd’hui disparu, provient vraisemblablement d’un autel ou d’un portail.

 

928c6 San Leo (Romagne), cathédrale

 

928c7 San Leo (Romagne), cathédrale

 

Et puis sur les murs on remarque quelques sculptures amusantes telles que l’on a coutume d’en voir dans les églises romanes. Les deux petits personnages sculptés dans une pierre bleutée, en position de recueillement, sont paraît-il d’inspiration grecque et égyptienne. Je dis “paraît-il”, parce que pour moi ce n’est pas évident.

 

928d1 San Leo (Romagne), cathédrale

 

928d2 San Leo (Romagne), cathédrale

 

Le large escalier qui, aujourd’hui, monte vers le chœur, date du seizième siècle et remplace les deux étroits escaliers latéraux de la construction d’origine.

 

928d3 San Leo (Romagne), cathédrale

 

928d4 San Leo (Romagne), cathédrale

 

Les deux petits escaliers latéraux qui descendent dans la crypte ont été taillés directement dans la roche. Ici comme au-dessus, on marche sur des dalles de terre cuite, et les larges voûtes entre colonnes donnent une sensation d’espace.

 

928d5 le sarcophage de san Leo (Duomo de la ville)

 

San Leo est censé être mort le 10 août 351, mais cette date a été fixée arbitrairement. On considère qu’il est mort “vers” 360. Il a été enseveli dans son église, son corps a été déposé dans un sarcophage de pierre sous la Pieve. Passent six siècles et demi. En 1014, Henri II, roi de Germanie, est sacré empereur du Saint-Empire Romain Germanique, à Rome, par le pape Benoît VIII. Sur la route du retour vers la Bavière, il passe par San Leo et décide d’emporter les restes du saint patron de la ville, il fait prendre le sarcophage, mais c’est trop lourd, il laisse le couvercle, que nous pouvons voir ici dans la crypte. Mais même sans couvercle, ce sarcophage était si lourd que, parvenant à quelque distance de Ferrare, ses chevaux ont refusé d’aller plus loin. C’était dans une localité du nom de Voghenza. Considérant alors que les chevaux obéissaient à une force surnaturelle et que telle était la volonté du saint de rester là, il décida de l’y laisser. La ville prend alors le nom de San Leo di Voghenza, et le corps de saint Léon s’y trouve encore aujourd’hui. Lorsqu’a été construite cette cathédrale dédiée au saint patron de la ville, les habitants y ont transféré le couvercle du sarcophage.

 

Sur ce couvercle est gravé un long texte en latin: “Saint Léon, prêtre, pèlerin ici. Tant que j’ai vécu, j’ai aimé ceci, j’ai dit ceci, j’ai écrit ceci: Nous tous, rendons toujours grâces à Dieu, toujours grâces à Dieu, toujours grâces à Dieu. Ceci est mon repos pour les siècles des siècles, ici j’habiterai parce que j’ai choisi cet endroit. Priez, priez toujours le Seigneur, priez toujours le Seigneur”. Et sur l’autre côté: “Saint Léon, prêtre, prie pour ton serviteur Constance, et prie pour moi, pour ton misérable serviteur”.

 

928d6 San Leo (Romagne), cathédrale

 

Avant de quitter cette cathédrale, encore un coup d’œil à quelques beaux objets, comme ce grand tabernacle tout doré.

 

928e1 Madonna del Rosario, duomo di San Leo

 

Cette Vierge à l’Enfant en bois doré, du dix-septième siècle selon le livre dont je dispose mais “settecentesca” (des années 1700), donc du dix-huitième siècle selon l’inscription auprès d’elle, est une Madonna del Rosario au visage très fin.

 

928e2 Madonna della Mela (Catarino Veneziano, 1375)

 

Sur ma photo de la nef, tout à l’heure, on a pu remarquer, au centre , un tableau. C’est l’icône ci-dessus représentant une Vierge à l’Enfant très byzantine, mais sur laquelle je n’ai pas trouvé la moindre information.

 

928f1 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

928f2 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

La Pieve. D’abord, la signification de ce mot que je trouve généralement traduit par “église”. Mais une église se dit communément chiesa, en italien. Il faut donc creuser un peu, et j’espère que mes lecteurs m’excuseront de ne savoir résister à ma passion (ma manie?) de la linguistique. Le latin plebs signifie le peuple, la foule. De l’accusatif (complément d’objet direct) plebe[m] dérive directement l’italien pieve. Le mot, au haut Moyen-Âge, désigne à la fois une communauté ecclésiastique (le “peuple de Dieu”) et l’église principale de cette communauté, celle où l’on célèbre les baptêmes, les mariages, les enterrements, les fêtes carillonnées. Et c’est exactement le cas de cette église, qui était cathédrale avant la construction de celle que nous venons de visiter, et qui en remplaçait une autre, ou plutôt en restructurait complètement une autre de la fin du neuvième siècle, très endommagée par un événement tel que séisme ou glissement de terrain, construite au temps où le diocèse n’existait pas encore, elle-même se substituant ou s’accolant à la première chapelle construite au quatrième siècle par saint Léon.

 

928f3 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

928f4 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

Dédiée à Santa Maria Assunta (Sainte Marie montée aux cieux, Notre-Dame de l’Assomption) comme la toute première chapelle de saint Léon qui avait pour Marie une dévotion toute particulière, elle a été construite au onzième siècle, comme le révèle son architecture préromane: en Italie, les églises paléochrétiennes, jusque vers la fin du huitième siècle, sont de style dit christiano-byzantin, et le roman est caractéristique des onzième au treizième siècles. De la fin du huitième siècle au début du onzième, on parle de préroman. Mais les matériaux de construction sont de réemploi, de l’église antérieure du huitième ou du neuvième siècle. Les murs sont constitués de blocs de grès, complétés avec des galets et des pierres ramassés sur les berges de la rivière, au fond de la vallée. Comme le Duomo, elle est construite au bord de la falaise, et ne comporte pas de portail de façade. Quant à ces logettes qui surmontent le portail d’entrée, elles sont néo-byzantines.

 

928g1 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

928g2 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

À l’intérieur, les matériaux de réemploi concernent aussi, bien entendu, l’édifice antérieur, mais ce sont surtout des éléments antiques romains que l’on remarque, provenant du temple de Jupiter ou des thermes. Par exemple, les quatre chapiteaux corinthiens, datés entre le premier et le quatrième siècles. De même, seul le réemploi de colonnes romaines peut expliquer leur diamètre très variable, entre 42 et 51 centimètres. On note que l’autel est situé très haut. En effet, à cette époque, l’aristocratie, les hauts personnages, les instruits, suivaient la messe dans le chœur, tandis que la foule ignare, la plèbe, devait se contenter de suivre les célébrations de plus loin, et symboliquement en bas.

 

928g3 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

Très important est ce ciborium de pierre blanche sur quatre colonnettes de marbre cipolin au-dessus de l’autel. D’abord, parce qu’il se trouvait dans l’église du neuvième siècle. Sur le pourtour est gravé un texte en latin qui dit: “En l’honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ et de Marie, sainte mère de Dieu et toujours vierge, moi le duc Orso, pécheur, l’ai fait réaliser. Je vous le demande à vous tous qui lisez ceci, priez pour moi. En l’ère du Seigneur, au temps du pape Jean et de l’empereur Charles III. Indiction 15”. Il y a là les éléments permettant de dater très précisément ce ciborium. En effet, Jean VIII a été pape de 872 à 882 tandis que Charles III le Gros a régné de 881 à 887. Ils n’ont que deux seules années en commun, 881 et 882. Mais il y a l’indiction. C’est à l’origine une période au terme de laquelle on devait, dans l’Empire Romain, réactualiser les bases de l’imposition, car on était, comme de nos jours en France, imposé en fonction de ses possessions et de ses revenus, mais la déclaration n’était pas annuelle. Après plusieurs essais de durée, c’est une période de quinze ans qui a été choisie à partir de l’an 312. Puis l’indiction a été utilisée pour dater, indépendamment de l’impôt. “Indiction 5”, par exemple, signifiait la cinquième année de l’indiction en cours. Ici, le ciborium a été édifié l’année 15, donc la dernière année d’une indiction. Et comme (882-312)/15=38 tout rond, cela veut dire que 881 est “indiction 14” et 882 est “indiction 15” (à titre indicatif, il y a 113 fois quinze ans entre 312 et 2007, nous sommes donc dans l’indiction qui commence en 2007 et va jusqu’à 2022, et 2013 est “indiction 7”). La première Pieve, celle qui a été restructurée et reconstruite au onzième siècle, date de 882, année où l’autel a été placé sous le ciborium.

 

928g4 San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

928g5 crypte de la Pieve, San Leo

 

Cette église est superbe dans son architecture, dans ses proportions, pour son atmosphère, pour sa splendide crypte à trois absides également, elle m’a plu autant que le Duomo, mais à l’intérieur il n’y a ni statues anciennes, ni peintures intéressantes, ni ces sculptures murales qui apparaissent avec le roman, les dernières traces de fresques ayant été effacées lors de la restauration radicale des années 1930.

 

928h San Leo, Pieve di Santa Maria Assunta

 

Il n’y a que cet admirable tabernacle du haut Moyen-Âge, provenant donc de l’église antérieure. Si l’on avait rebâti l’église du tout au tout, ne réutilisant que ses fondations, ni le ciborium, ni ce tabernacle n’existeraient plus. C’est donc bien la preuve que, quoique très profonde, il ne s’est agi, au onzième siècle, que d’une restructuration avec reconstruction de parties effondrées.

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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 09:00

Encore un peu plus loin de la mer, au sud-ouest de Saint-Marin –mais pas très loin quand même, à une trentaine de kilomètres de Rimini–, nous nous rendons à San Leo. Cette petite ville, depuis l’unification de l’Italie, était rattachée à la région des Marches, mais depuis un référendum de 2011 elle a obtenu d’aller plutôt se lover dans le giron de la région d’Émilie-Romagne, à l’extrême sud de la Romagne traditionnelle.

 

927a1 le roc de San Leo

 

927a2 arrivée à San Leo

 

927a3 Le site de San Leo

 

San Leo, c’est un véritable nid d’aigle perché au sommet d’un roc abrupt. Sur ma première photo, prise de la route d’accès, juste en-dessous, on aperçoit un bout de toit à la verticale. La route continue à monter, et on arrive en vue de la porte d’entrée (deuxième photo). Quant à ma troisième photo, elle est prise de là-haut, pour montrer le paysage fortement vallonné, avec des rocs qui émergent, comme à Saint-Marin, comme ici à San Leo.

 

927a4 porte de San Leo

 

927a5 porte de San Leo

 

Étant donné la situation de la ville, elle ne comporte qu’un seul accès par la porte que je montre ci-dessus, de l’extérieur puis de l’intérieur.

 

927b les armoiries de San Leo

 

Porte qui est surmontée des armoiries de la ville. Comme saint Marin que certains disent être son frère (voir mon article consacré à la petite république de San Marino), saint Léon (san Leo) est un tailleur de pierre dalmate né en 270 dans l’île de Rab (en face de la côte de l’actuelle Croatie, entre Lukovo et Jablanac), venu travailler aux alentours de l’an 300 à l’aménagement du port de Rimini, et qui a été ordonné prêtre par l’évêque de la ville, saint Gaudence dit-on; mais ce Gaudence né à Éphèse vers 280, et mort en martyr bastonné et lapidé en 360 pour s’être opposé à l’arianisme était bien jeune au moment où saint Léon était à Rimini. Quoi qu’il en soit, Léon, comme Marin, est allé se réfugier sur un rocher de la région quand la situation des chrétiens lui est apparue fort risquée. Là se trouvait un temple dédié à Jupiter Feretrius. Ce Jupiter Férétrien était invoqué pour garantir les serments solennels et les mariages. En raison de la présence de ce temple, le roc était appelé Mons Feretrius, et de l’accusatif Montem Feretrium est dérivé le nom italien de Monte Feltro. Lorsqu’est intervenue la liberté de culte, Léon a lui aussi établi une communauté chrétienne, et il a beaucoup œuvré à l’évangélisation de la région. Utilisant son savoir-faire de tailleur de pierre, il a construit de ses mains une première chapelle consacrée à la Vierge de l’Assomption. Après sa mort, on a gardé le nom local d’origine, Mons Feretrius. À l’époque, il n’y avait pas de diocèse dans cette région, donc pas d’évêque, mais quand, au neuvième siècle, en 826, a été créé le diocèse de Montefeltro (lors du concile de Rome sous le pape Eugène II, en 826, Agatho se définit “Episcopus Montis Feretri”) et que Leo a été canonisé, on l’a adopté comme saint patron de la ville et on l’a considéré comme le premier évêque de Montefeltro cinq cents ans avant le vrai premier évêque. Puis au dixième siècle la petite communauté qui était depuis longtemps devenue une ville a pris le nom de son saint fondateur, San Leo, tandis que le diocèse conservait le nom de Montefeltro. C’est bien entendu saint Léon qui est représenté sur les armoiries de la ville.

 

Et puis un mot de Berengaro (Bérenger II) grâce à qui San Leo a connu des heures de gloire nationale. Bérenger Ier est fils d’Evrard, marquis de Frioul (la région à l’est de Trieste), et de Gisèle, fille de Louis le Pieux, donc petite-fille de Charlemagne. La fille de Bérenger Ier, prénommée Gisèle comme sa grand-mère, épouse Adalbert Ier d’Ivrée, et donne naissance à notre Bérenger II vers l’an 900. Nous sommes en pleine période de troubles, les prétendants au trône d’Italie sont légion, ils sont renversés par des concurrents, les vainquent et reviennent sur le trône, surviennent d’autres candidats, et ainsi de suite. Bérenger II deviendra roi d’Italie en 950, sera destitué, reviendra. Mais quand Othon le Grand, roi de Germanie, début 962, est sacré empereur par le pape Jean XII après avoir battu Bérenger II, ce dernier se réfugie ici à San Leo avec sa femme la reine Willa (fille de Boson d’Arles, comte d’Avignon, et de Willa de Haute-Bourgogne), avec sa cour, avec son armée, la ville devenant de fait capitale du royaume d’Italie de 962 à 964 avant qu’Othon le fasse prisonnier avec sa femme et les enferme à Bamberg, en Bavière, où il meurt en 966. Après sa mort, la reine Willa se fera religieuse. San Leo, capitale d’Italie…

 

Othon rend alors la ville à l’Église. En 1155, Frédéric Barberousse fait don de la ville et des terres de Montefeltro à Antoine Carpegna, fidèle Gibelin (favorable à l’empereur), qui s’installe dans le château et prend le titre de comte de Montefeltro. Avec l’aide de Frédéric Barberousse, il parviendra à élargir son domaine avec Urbino, Pesaro, Rimini. De là le célèbre Frédéric de Montefeltro qui a lutté contre Sigismond Malatesta de Rimini au quatorzième siècle.

 

927c1 San Leo, la grand-place (piazza Dante)

 

927c2 San Leo, la grand-place (piazza Dante)

 

San Leo est une toute petite ville de moins de trois mille habitants et, quoiqu’elle soit appréciée des touristes et qu’elle soit réputée en particulier pour sa forteresse où a été détenu et où est mort Cagliostro, elle n’est pas envahie comme Saint-Marin par les visiteurs, et elle a gardé toute sa personnalité. Nous y sommes arrivés un soir, nous y sommes revenus pour une vraie visite le lendemain. Ci-dessus, le centre de la ville, piazza Dante.

 

Pourquoi Dante? Simplement parce que c’est un grand homme italien et qu’il faut bien donner des noms aux rues et aux places? Eh bien non, et plutôt que de m’expliquer, je laisse la parole à une plaque sur un mur de la place: “À Dante Alighieri qui, dans un exil angoissé et divinatoire, voit cette très antique cité, son fier rocher merveilleux, et l’a rendue éternelle avec son poème éternel”. Car on lit dans la Divine Comédie, Purgatoire, chant IV, vers 25-27 et 31-34: “À San-Leo l'on va, on descend à Noli, on monte à la cime de Bismontova avec les pieds; mais il faut qu'ici un homme vole […]. Nous gravîmes par la fente du rocher, et de chaque côté le bord nous resserrait, et le sol exigeait l'usage des pieds et des mains”.

 

927c3 Hôtel de ville de San Leo

 

927c4 Les sanctions de la SdN en 1935 contre l'Italie

 

Sur cette piazza Dante, se trouve l’hôtel de ville installé dans le Palazzo della Rovere. Une grande plaque m’a intrigué. Elle dit “18 novembre 1935. En mémoire du blocus, afin que reste mentionnée pour les siècles l’énorme injustice contre l'Italie, à laquelle doit beaucoup la civilisation de tous les continents”. Je suis resté un moment à me demander ce qui avait bien pu arriver à San Leo ce jour-là. Le mot italien signifie “blocus” ou “siège”. Et puis je me suis dit que puisque le nom de San Leo n’apparaissait pas, cela devait concerner toute l’Italie au moment de la campagne d’Éthiopie, et j’ai trouvé que c’est en effet le 18 novembre 1935 qu’entrent en vigueur les sanctions économiques que la Société des Nations a votées contre l’Italie fasciste de Mussolini. Les pays qui adhèrent à la SdN n’ont plus le droit d’acheter à l’Italie, ne peuvent plus accorder de crédits à l’État italien, ne peuvent plus lui vendre de moyens de transport, ni de caoutchouc, de pétrole, de fer, d’acier, de coke. Cette plaque a été laissée en place. J’estime qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas effacer l’histoire, quelle qu’elle ait été, mais on peut aussi porter un jugement positif ou négatif sur elle. Mussolini, c’est prouvé, se préparait depuis longtemps à envahir l’Éthiopie. Les troupes italiennes se déplaçaient de nuit, on les embarquait sur des navires marchands d’apparence innocente. Puis soudain éclatent des incidents frontaliers et, comme par hasard, les troupes sont là pour attaquer. Cette agression ne laisse de doutes à personne. On a donc certes le droit d’être fidèle à la mémoire de Mussolini si l’on adhère à ses idées sulfureuses, mais on ne peut parler d’injustice lorsque la communauté internationale décide de timides mesures d’embargo sur le matériel militaire et sur les matières premières nécessaires à son industrialisation.

 

Ce genre de plaque qui évoque des faits peu glorieux me rappelle des souvenirs professionnels personnels. J’étais à l’époque le proviseur, à Saint-Amand-Montrond, dans le Cher, d’un lycée qui portait le nom d’un grand Résistant, Jean Moulin. Mais une plaque de marbre, dans le hall, disait qu’il avait été inauguré par Joseph Fontanet, ministre de l’Éducation Nationale, et Maurice Papon, député-maire. Au moment du baptême du lycée, le passé de ce dernier pendant la Seconde Guerre Mondiale n’avait pas encore été révélé par le Canard Enchaîné, mais son procès à Bordeaux s’est déroulé alors que je dirigeais le lycée. De nombreux membres de la communauté, professeurs, parents d’élèves, agents de service, voulaient enlever la plaque. En conseil d’administration, j’ai soumis la proposition suivante, qui a été adoptée à la majorité: on ne doit pas occulter l’histoire, or Maurice Papon a effectivement inauguré ce lycée; mais on a le droit, voire le devoir, de juger l’histoire. On peut donc ajouter une autre plaque, gravée dans une autre matière (en cuivre), disant sa condamnation par la Cour d’Assises de Bordeaux pour complicité de crime contre l’Humanité. À Saint-Amand, il y avait encore beaucoup de gens restés fidèles à Papon pour sa gestion de leur ville, et des plaintes ont abouti au Rectorat. Les lycées sont autonomes, mais les recteurs n’aiment pas les vagues et certains, parfois, ferment les yeux sur cette gênante autonomie. Contre mon avis, les deux plaques ont un jour été démontées. Je dois, pour être honnête, préciser qu’au cours de ma longue carrière, j’ai connu aussi des recteurs pour qui leurs idées étaient plus fortes que leurs ambitions politiques, et qui savaient respecter l’autonomie des établissements. Revenons à nos moutons, et j’espère que mes lecteurs me pardonneront cette longue digression.

 

927d1 la tour ciuvique de San Leo

 

927d2 la Torre Civica di San Leo (1173)

 

L’un des bâtiments originaux de San Leo est sa Torre Civica. Ces tours, habituellement, sont en centre-ville et on ne s’explique pas bien pourquoi celle-ci est isolée, à quelques dizaines de mètres de la cathédrale, à part le fait qu’elle se situe au point le plus élevé du roc où a été bâti le centre-ville, mais au pied de celui où se trouve la forteresse. On se pose d’autant plus de questions que, si elle apparaît de plan carré, elle renferme à l’intérieur une tour ronde qui monte jusqu’au niveau du campanile. Une hypothèse ferait de la tour intérieure le campanile de la cathédrale du haut Moyen-Âge contemporaine de la Pieve des neuvième à onzième siècles (dans mon prochain article, concernant les églises de San Leo, je parlerai de cette Pieve). Ce qui est certain, c’est qu’elle faisait partie de l’ensemble constituant l’ancienne résidence des évêques du Montefeltro, dont tous les autres bâtiments ont été détruits par Malatesta au milieu du quatorzième siècle.

 

927e le puits de Cagliostro à San Leo

 

J’ai évoqué tout à l’heure la mort de Cagliostro. J’y reviendrai dans l’article que je consacrerai à la forteresse où il a été détenu. Le puits ci-dessus est appelé “puits de Cagliostro” parce que, après sa mort, descendant son corps de la forteresse, on l’a déposé sur ce puits avant de poursuivre.

 

927f1 palazzo où a séjourné st François d'Assise

 

927f2 orme de St François d'Assise à San Leo

 

Sur le palazzo des comtes Nardini de ma première photo, une plaque dit: “Ici, saint François d’Assise, le 8 mai 1213, a prêché. Hébergé dans cette maison, il a reçu en don, de la part du Comte Orlando Catani di Chiusi, le Monte della Verna”. Sur cette colline, saint François a pu fonder un monastère. On sait qu’il a été marqué des stigmates, mais il est intéressant pour nous de préciser que c’est dans ce monastère de La Verna près de San Leo qu’il les a reçus en 1224. Et on montre (ma seconde photo) l’orme sous lequel il a prêché. Ou plutôt le successeur planté en 1936 de cet orme qui avait été coupé, exactement au même endroit, en 1662.

 

927g vieille horloge de gare française à San Leo

 

Juste parce que mon regard est passé sur cette horloge: elle a été récupérée, visiblement, sur un quai de gare français. Mais sur ce trottoir de San Leo, aucun train ne partira. Puisqu’elle était censée annoncer l’heure de départ du prochain train, elle ne disposait pas de mécanisme, on tournait ses aiguilles à la main, et son but ici n’est que décoratif, ses propriétaires ne l’ayant pas transformée en vraie horloge puisqu’elle indique 15 heures et que j’ai pris ma photo à 19h50.

 

927h1 San Leone (gravure non datée)

 

927h2 ''Vue de la ville et du fort de San Leo'' (Pietro Tav

 

Avant de conclure cet article sur San Leo en général, en voilà deux représentations vues dans le musée de la forteresse. La gravure de la première photo porte le titre “San Leo”, mais ni nom d’auteur, ni date. Le tableau de ma seconde photo est intitulé Vue de la ville et du fort de San Leo, elle est de Pietro Tavilla et elle date de 1880.

 

927h3 San Leo, piazza Dante, 1939 (photo G. Marchini)

 

Et enfin cette photo signée G. Marchiani et datée de 1939 qui montre la piazza Dante sous la neige. En effet, si dans l’esprit d’un Français “Italie” signifie automatiquement “soleil et chaleur”, c’est une image fausse. En août à Naples on peut évidemment avoir très chaud, mais San Leo est bien plus au nord, et l’Italie est un pays montagneux.

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