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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 09:00

La mer, en grec, se dit thalassa. Ou thalatta en dialecte attique classique. Xénophon raconte la retraite des dix mille Grecs: “On arrive le cinquième jour à la montagne sacrée. Cette montagne se nomme Théchès. Quand les premiers eurent gravi jusqu’au sommet et aperçu la mer, ce furent de grands cris. En les entendant, Xénophon et l’arrière-garde s’imaginent que l’avant-garde est attaquée par de nouveaux ennemis [...]. De nouveaux soldats se joignent sans cesse, au pas de course, à ceux qui crient; plus le nombre croît, plus les cris redoublent. [… Xénophon] monte à cheval, prend avec lui Lycius et les cavaliers, et accourt à l’aide. Mais aussitôt ils entendent les soldats crier Thalatta! Thalatta! (La mer! La mer!)”. Ils arrivaient à Trébizonde, une colonie grecque fondée au septième siècle avant Jésus-Christ sur la Mer Noire, sur la côte nord de la Turquie d’Asie.

 

Pour exprimer la haute mer en grec ancien, il existait le mot pontos, qui a aussi une valeur plus poétique. Or la mer est un élément très dangereux, puisque Victor Hugo écrit:

“ O combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

Dans ce morne horizon se sont évanouis!

Combien ont disparu, dure et triste fortune!

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Dans l'aveugle océan à jamais enfouis!”

 

Et en particulier cette Mer Noire, bien qu’elle n’ait rien à voir, en étendue, avec les océans, et même avec la Méditerranée, connaît de terribles tempêtes. Aussi, avec la superstition religieuse des temps anciens, craignait-on de la nommer de façon défavorable de peur d’exciter sa colère vengeresse, car c’était une divinité. À titre d’exemple, cette anecdote racontée par Hérodote: Xerxès fait construire des ponts sur le détroit des Dardanelles (l’Hellespont) pour faire passer son armée, mais une tempête les emporte. “Xerxès, saisi d’indignation, ordonna de frapper l'Hellespont de trois cents coups de fouet et de jeter dans la mer une paire d’entraves. Même, j'ai entendu dire qu'avec les gens chargés d’exécuter ces ordres, il en aurait envoyé d’autres pour marquer au fer l’Hellespont. Ce qui est sûr, c'est qu'il enjoignit qu'en le flagellant on prononçât ces paroles barbares et insensées: Onde amère, ton maître t'inflige cette punition parce que tu l'as offensé‚ sans avoir souffert de lui aucune offense. Et le Roi Xerxès te franchira, que tu le veuilles ou non”. On va donc prendre l’habitude, pour se la concilier, d’appeler la Mer Noire la Mer Accueillante, la Mer Favorable aux Étrangers, par antiphrase parce qu’en réalité on pense le contraire. Or en grec un étranger se dit ξένος (xénos, cf. en français xénophobe) ou ξενος (xeinos), et avec le préfixe eu- “bien”, “favorable”, on a formé le mot εὔξεινος (euxeinos). Πόντος Εὔξεινος, le Pont Euxin, c’est l’autre nom de la Mer Noire. Plus courageux, Pindare ou Euripide n’ont pas hésité à l’appeler Pontos Axeinos, avec le préfixe privatif a-: Mer Inhospitalière. Et pour désigner les colonies grecques de cette côte nord de l’Asie Mineure, on dit plus couramment “le Pont”. Ce n’est que bien plus tard, avec les Ottomans qui désignent par la couleur noire ce qui est au nord, et par le blanc ce qui est au sud, que le Pont Euxin va s’appeler la Mer Noire (Karadeniz) par opposition à la Méditerranée, qu’ils appellent la Mer Blanche (Akdeniz). À titre indicatif, l’ouest est rouge et l’est est jaune.

 

908a1 Empires Lydien et Mède

 

908a2 Empire Perse

 

908a3 Empire d'Alexandre

 

La partie occidentale du Pont appartenait au royaume de Phrygie, Empire Lydien, la partie orientale à l’Empire Mède quand des colons Grecs sont venus s’y installer. En général, cela s’est fait de façon pacifique, les terres ainsi occupées n’appartenant à personne, ou parfois les Grecs en chassant de rares occupants sans que cela cause une guerre. Vers l’ouest, les colons ioniens venus de Milet s’emparent en 785 d’une ville préexistante et en font Sinope. Vers l’est, en 756 ils fondent Trébizonde. Sur beaucoup de ces terres, la plupart des habitants étaient des nomades, ce qui ne leur donnait pas de droit de propriété. Puis les Perses ont conquis toute l’Asie Mineure, et n’ont pas inquiété leurs hôtes grecs. Xerxès n’a d’ailleurs pas hésité à en enrôler beaucoup dans son armée pour tenter de venger la défaite de son père Darius face aux Grecs et de conquérir la Grèce. À l’époque, cela ne posait pas de problème, cela ne choquait personne que l’on se batte dans une armée étrangère. Je ne parle pas des mercenaires, bien sûr, mais même des colons dès lors que les liens “filiaux” avec la mère patrie étaient rompus, ou s’il s’agissait de se battre contre des Grecs d’une autre cité. Puis sont arrivés Philippe de Macédoine et son fils Alexandre le Grand qui ont conquis à la fois la Grèce et la Perse, de sorte que les Grecs installés au Pont, que ce soit depuis le huitième siècle ou plus récemment, se sont retrouvés intégrés au même empire que leurs frères de Grèce.


908a4 carte du ''Pont'' des Grecs

 

Avec la conquête romaine, les choses n’ont pas changé. Ni quand l’Empire romain s’est partagé entre l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, les Grecs du Pont et les autres populations phrygiennes, lydiennes, mèdes, perses, ont continué à vivre côte à côte sans problèmes. Côte à côte, ou mieux: en se mélangeant, car la langue commune dans l’Empire était le grec. À la chute de Rome, lorsque l’Empire d’Occident s’est effondré, l’empire d’Orient s’est mué en Empire Byzantin sans que cela change quoi que ce soit pour les populations du Pont, mêlées comme avant, et partageant la même foi chrétienne dans la religion orthodoxe. N’oublions pas toutefois que, même si tout cet empire parlait grec, il n’était pas un empire grec, contrairement à ce que j’entends souvent dire ici, il était romain. Ceux que les croisés francs ont attaqués à Constantinople en 1204, c’étaient des Orthodoxes refusant de reconnaître le pape de Rome, aucun texte de l’époque ne laisse penser qu’ils étaient attaqués parce que grecs. En attendant de reconquérir Constantinople, l’Empire Byzantin se replie sur l’Asie Mineure. Et c’est la conquête turque. Les Ottomans, conscients de venir s’installer par la force dans des territoires précédemment occupés, autorisent les populations non turques à conserver leurs langues d’origine et leurs cultures. Dans l’Empire Ottoman il y a une religion d’État, l’Islam. Le sultan est le “calife des Croyants”. Un non musulman ne peut accéder à aucune charge publique. Juifs, Arméniens, Orthodoxes, Catholiques, Coptes, Maronites et autres sont libres de pratiquer leur religion, à condition que la religion musulmane ait la primauté. La cloche est interdite parce qu’elle concurrence la voix du muezzin et le clocher est interdit parce qu’il concurrence le minaret. Certes, on transforme les plus belles et les plus vastes des églises chrétiennes en mosquées, mais on en laisse beaucoup au culte orthodoxe, et les Chrétiens sont libres d’en construire de nouvelles. En plusieurs endroits, par exemple à Monemvasia, on a vu les Grecs se battre librement auprès des Turcs contre les Vénitiens, parce que ces derniers transformaient systématiquement toutes les églises orthodoxes au culte catholique romain et convertissaient de force les populations. Bien évidemment, tout n’était pas rose pour les Grecs dans l’Empire Ottoman. Qui déplaisait au sultan ou au pacha se faisait proprement couper la tête, mais il est important de préciser que le tarif était le même pour les Arméniens, les Bulgares, les Albanais, les Serbes et les Turcs eux-mêmes. Pas de racisme dans cette violence et cette brutalité.

 

La révolte armée de 1821 et des années suivantes, dans une grande moitié sud de la Grèce historique, là où il y avait eu dans l’Antiquité des Cités-États indépendantes, Sparte, Corinthe, Athènes, etc., obtient le retrait des Ottomans. La Grèce redevient indépendante, même si l’aide des nations européennes lui vaut une déplaisante tutelle. L’aristocratie étant ignorée du monde ottoman, la Grèce renaissante se voit imposer un roi issu d’une famille étrangère, Othon est allemand. Rejeté par la population après plusieurs années, il est remplacé sur le trône par un prince danois. Lors des deux guerres balkaniques qui ont précédé la Première Guerre Mondiale, la Grèce s’augmente des provinces du nord, Thessalie, Macédoine, ainsi que de la Crète. Mais lors de la Première Guerre Mondiale, le cœur du roi penche trop fort du côté allemand, dont l’Empire Ottoman est l’allié. Elefthéros Venizelos, premier ministre, entre en conflit avec le roi. Après l'exil du roi, il pense le moment venu de rattacher à la Grèce toutes les terres où vivent des Grecs, dont Smyrne et le Pont. Les Grecs s’y considèrent comme chez eux, même si, historiquement, ils y ont toujours été les hôtes d’autres peuples, depuis les Phrygiens, les Perses ou les Romains. Il obtient lors du Traité de Sèvres le rattachement à la Grèce de beaucoup de territoires, dont le Pont. C’est la cause de la Guerre Gréco-Turque. Par malchance pour les Grecs, face à un sultan en déconfiture s'est levé un homme fort, Mustapha Kemal, qui prendra plus tard le nom d’Atatürk. Les Grecs sont vaincus, le Traité de Lausanne prévoit un échange de populations, plus de Grecs en Turquie, plus de Turcs en Grèce. Sauf pour les Grecs de Constantinople (qui deviendra Istanbul) et pour les Turcs de la partie de Thrace qui est rattachée à la Grèce. Puisqu’ici je parle du Pont, disons qu’ils ont été environ quatre cent mille à migrer vers la Grèce, et soixante-cinq mille vers l’Union Soviétique qui venait de naître. Et pour un nombre qui varie selon les estimations mais que l’on admet généralement pour trois cent cinquante-trois mille, cela a été le drame terrible dont je parlerai dans mon prochain article, et que la Grèce commémore chaque 19 mai.

 

    908b1 célébration du Pont, Athènes, Elliniko

 

Mais pour aujourd’hui, je voudrais parler des traditions du Pont telles qu’elles se sont maintenues en Grèce, entretenues au sein d’associations qui ont fleuri partout dans le pays. Dans ce quartier de Néa Smyrni où nous avons loué un appartement depuis novembre 2013, nous avons rencontré la présidente de l’association locale (je dirai tout à l’heure dans quelles conditions), et elle nous a informés que le week-end suivant, non loin du terminus de métro Elliniko, il y aurait des danses pontiques. Bien sûr nous y sommes allés. Ce monsieur, qui parle fort et longuement, avait déjà présenté le spectacle Crète et Pont (Kriti kai Pontos smixane) que nous avions vu dans l’odéon d’Hérode Atticus, un théâtre antique au pied de l’Acropole d’Athènes. J’y ferai allusion dans un futur (lointain) article.

 

908b2 danses du Pont, Athènes, Elliniko


908b3 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

Il va de soi qu’un spectacle de danses dans le cadre de cet article, sans la musique traditionnelle et avec des plans généraux comme celui de ma seconde photo, où l’on ne voit rien, cela perd beaucoup de son intérêt…

 

908b4 danses Pontiques, Athènes, Elliniko

 

908b5 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

908b6 danses Pontiques, Athènes, Elliniko

 

908b7 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

Quoique la danse soit essentiellement mouvement, et surtout celle du Pont, j’en montre quand même quelques images figées par la photo pour donner une idée de la variété des pas.

 

908c1 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

Rania, c’est le prénom de la présidente de l’association des Pontiques de Néa Smyrni. Elle est d’une activité débordante, en plus d’être une personne très sympathique qui est devenue une amie. Elle anime un groupe de danses pontiques, et œuvre pour que se maintienne la langue. En effet, la langue qui était parlée était dérivée du grec classique dont, paraît-il, elle s’était beaucoup moins éloignée que le grec moderne parlé en Grèce. Ce que je peux en dire, c’est que lorsque je vois des textes écrits en pontique, je ne les comprends pas, ni avec ma connaissance des divers dialectes du grec ancien, ni avec ce que j’ai acquis ici de grec moderne. Quant au dialecte qui lui a donné naissance, c’était sans aucun doute de l’ionien puisque les colons qui sont venus s’installer là provenaient d’Ionie.

 

908c2 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

908c3 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

Et si nous avons rencontré Rania, c’est parce que la Municipalité de Néa Smyrni, ce quartier d’Athènes un peu périphérique (en effet, ce que de l’extérieur on appelle Athènes a éclaté en petites municipalités pour les rendre plus proches du public et plus aisées à gérer. Chacune de ces municipalités est un peu l’équivalent d’un arrondissement de Paris, Lyon ou Marseille) a organisé sur deux semaines, sur la grande place, une sorte de foire où certains stands sont des commerces de librairie, de bijoux fantaisie, de produits d’artisanat, mais dont un secteur est réservé à des stands de régions perdues par leurs populations grecques, comme l’île d’Imbros devenue l’île turque de Gökçeada, ou encore la région du Pont. Ayant beaucoup d’intérêt pour l’histoire de ces régions, nous avons parlé avec les personnes qui tiennent les stands, et c’est ainsi que nous avons rencontré Rania. Le Pont, à travers son association et par la volonté de sa présidente, est le seul stand à faire danser ses membres en public, sans costumes, juste pour le plaisir. Certains, d’ailleurs, ne sont manifestement pas entraînés, mais peu importe, ils recréent le monde de leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents.

 

908d1 le patriarche Athanase confirme des privilèges

 

908d2 croix en bois sculpté, fin 19e siècle

 

Et puis Rania nous a ouvert les portes d’un musée de la culture pontique. On y voit toutes sortes de choses intéressantes, comme ce manuscrit de 1710 signé par Athanase, patriarche de Constantinople, confirmant des privilèges accordés aux évêques de Chaldée (nord-est du Pont), ou cette croix en argent et bois finement sculpté ayant appartenu à Gervais Soumélidis (1864-1906), évêque de Chaldée.

 

908d3 monastère de Sumela

 

Nous verrons tout à l’heure deux autres photos de ce monastère de Soumela (ou Sumela) devenu musée après avoir été longtemps laissé à l’abandon, au pillage et à la ruine quand les moines orthodoxes en ont été chassés ou exterminés. Peut-être aussi notre itinéraire nous mènera-t-il un jour au Pont, auquel cas nous ne manquerons pas de le visiter.

 

908d4 intérieur d'une maison du Pont

 

908d5 kementzé, lyre pontique à 3 cordes

 

908d6 chaussures de bain (Pont Euxin)

 

Il était bien sûr important pour le musée de faire une large place à la vie quotidienne. On peut donc voir cet intérieur reconstitué, cet instrument de musique traditionnel, appelé kémentzes (mot masculin) ou kémentzé (mot féminin), une sorte de lyre à trois cordes, ainsi que ces luxueuses chaussures pour le bain au hammam.

 

908d7a Vêtements pontiques

 

908d7b Vêtements pontiques

 

908d7c Vêtements pontiques

 

908d8 tepeliki, coiffe pontique

 

Les vêtements font aussi partie de la vie quotidienne. L’objet que l’on voit sur la quatrième de ces photos est un tépéliki, couvre-chef circulaire très décoratif des femmes du Pont.

 

908e0a Musée Benaki, Athènes, expo cartes postales du Pon

 

908e0b Musée Benaki, Athènes, cartes postales du Pont

 

Et puisque j’en suis aux musées, il y a une exposition temporaire au musée Benaki d’Athènes, dont sans aucun doute la date a été choisie en hommage à la cérémonie du 19 mai puisque, ouverte le 9 avril, elle ferme le 21 mai, deux jours après la célébration du souvenir. C’est une exposition de cartes postales en relation avec la civilisation pontique, des paysages classés selon les régions et les villes, et divers thèmes tels que culture, éducation, religions. On voit ici, pour décorer le fond de la salle, comme le coin d’une pièce dont les habitants pourraient s’asseoir devant ce bureau pour rédiger leurs cartes postales.

 

908e1 hôtels à Trébizonde et à Samsun

 

908e2 consulat français à Trébizonde

 

Sur ma première photo, la carte postale de gauche dit, en français comme quasiment toutes les cartes, “Salut de Trébizonde. Hôtel ‘Chefac’ tenu par Embroullah”, tandis que la carte de droite dit, également en français, “Grand hôtel Mantika avec dépendance pour familles. Situé au bord de la mer, Grand’Rue (en face du Merkez des Tabacs). Samsun (Mer Noire)”. Sur ma seconde photo, on voit, à Kerassunde, le consulat de France et le consulat américain, mais on ne nous dit pas lequel est à gauche et lequel est à droite. Et en l’absence de drapeaux…

 

    908e3 école française des Soeurs à Trébizonde

  

    908e4 gymnastique à l'école grecque de Trébizonde


Parmi les nombreuses cartes concernant l’enseignement, je choisis ces deux-ci, parce que la première est en relation avec la France, “Établissement français de jeunes filles dirigé par les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition. Trébizonde”, et la seconde parce qu’elle est amusante et concerne des Grecs, “Souvenir de Trébizonde. La gymnastique de l’école grecque à Trébizonde”.

 

    908e5 Capitan Yorghi Pacha, maire de Kérassunde 

 

Ici, la légende nous dit “Capitan Yorghi Pacha, maire de Kérassunde”, et sur la carte le cachet de la poste est du 29 novembre 1905. Un bref commentaire du musée nous dit que ce capitaine (dont il est clair que le prénom se traduit par Georges) est maire à vie de la ville.  

 

    908e6 le choléra à Trébizonde 

 

Ce que dit cette carte adressée à “Madame Rollet, Paris, 23 rue Berthe” et datée de “Trébizonde le 28/10/10” nous parle de l’état de la ville. Si, ainsi réduite, ma photo n’est pas très lisible, je transcris le texte (tel quel avec son français approximatif et son orthographe): “Madame, après une longue silense, je viens de recevoir vos cartes postales. Ci joint vs aurez l’enveloppe ou vs verez ou sont égarées, car à cause du cholera dans notre pays les bateaux rarement touchent à notre bort. Agréez mes sincères salutations”. Suit une signature que je déchiffre mal mais dont la finale que je crois être –passidès semble plus grecque que turque. Malgré les imperfections de la rédaction, j’aimerais parler le grec pontique comme ce monsieur –ou cette dame– parle le français… Ainsi donc, en ce début de vingtième siècle, le choléra décourage les bateaux d’accoster non pas “dans notre ville” mais “dans notre pays”. Et je suppose que les navires ottomans –puisque même s’ils appartiennent à des Grecs du Pont ces Grecs ont la nationalité ottomane– doivent subir une longue quarantaine lorsqu’ils abordent dans un pays exempt de la maladie.

 

    908e7 image de Samsun 

 

    908e8 manufacture de tabas à Samsun 

 

    908e9 Samsun, transport du tabac à dromadaire 

 

Trois cartes postales de Samsun. Sur la première, tous ces chars à bœufs sont sur la grand’place de la ville, et l’on note qu’ils roulent sur des roues pleines, sans rayons alors que depuis des siècles nos diligences, nos carrosses, nos cabriolets et autres véhicules sont montés sur roues à rayons. Ce qui était déjà le cas dans l’Antiquité. Difficile de comprendre cette régression, car quand les Turcs sont arrivés à Constantinople en 1453, leurs véhicules étaient dignes de ce quinzième siècle. Les “Grecs”, eux, héritiers des colons grecs, des Phrygiens, des Mèdes, des Perses, jouissaient, eux aussi, d’une technique avancée.

 

Les deux autres cartes postales témoignent de l’activité de Samsun tournée vers le tabac. Sur la première je lis “Intérieur de la fabrique de la Régie Ottomane et les ouvriers de tabac” et, sur la seconde qui représente une caravane de dromadaires dans une région désertique, “Transport de tabacs”. L’expéditeur de cette dernière écrit “Samsun 24 mai 1914. A bord de l’«Ionie»”. Apparemment, donc, à bord d’un bateau dans le port de Samsun.  

 

    908f1 école protestante à Samsun 

 

    908f2 église arménienne de Samsun 

 

    908f3 monastère de Souméla

 

    908f4 monastère de Sumela 

 

Tout à l’heure, nous avons vu l’école des sœurs catholiques de Trébizonde. Ci-dessus, l’école et l’église protestantes de Samsun, et le pasteur de l’église, le Révérend Papadopoulos (c’est bien un Grec par le nom), puis l’église arménienne de Samsun, et enfin deux images du monastère orthodoxe de Souméla, que nous avons déjà vu dans le musée pontique de Néa Smyrni. On constate que jusqu’à la Première Guerre Mondiale tout ce monde vit sans problèmes en pays ottoman et peut pratiquer sa religion, vivre ses coutumes et recevoir l’éducation correspondante. Ce n’est que peu de temps après que les choses vont se gâter.

 

    908f5 procession Fête-Dieu 1903

 

    908f6 procession 15 août 1913 à Samsun 

 

    908f7 célébration Épiphanie à Trébizonde 

 

Certains, en France, trouvent choquant que les Musulmans prient dans la rue quand ils ne disposent pas de mosquée. Mais au début du vingtième siècle, dans ces provinces turques du Pont appartenant à cet Empire Ottoman où la religion musulmane est directement liée à l’État, rien n’empêchait les Catholiques de faire une procession dans les rues, comme au jour de la Fête-Dieu 1903 (première photo), ou pour l’Assomption le 15 août 1913 à Samsun (deuxième photo). La troisième photo représente l’immersion de la Croix lors de la célébration orthodoxe de l’Épiphanie à Trébizonde. La tolérance est donc de mise. Hélas, comme je vais le montrer dans mon prochain article, tout va dramatiquement changer.  

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Published by Thierry Jamard
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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 09:00

 

880a1 Mosquée Bleue, Istanbul

 

880a2 Mosquée Bleue, Istanbul

 

Parmi les grands classiques d’Istanbul, il y a aussi la mosquée de Sultanahmet, dite Mosquée Bleue. Celle-ci n’est pas une ancienne église chrétienne transformée, elle a été construite de 1609 à 1616, un siècle et demi après la prise de Constantinople par les Ottomans. C’est le sultan Ahmet Premier (1609-1617) qui a choisi comme architecte Sedefhar Mehmet Ağa, un disciple du grand Mimar Sinan, et l’a chargé de faire une grande mosquée montrant que les Ottomans étaient capables de faire aussi bien (ou mieux) que les Byzantins. Sedefhar a donc construit, sur les fondations du palais impérial byzantin, une mosquée sous vaste coupole comme la byzantine Sainte-Sophie (mon article Istanbul 08) et comme la Süleymaniye (mosquée de Soliman qui sera l’objet de mon article Istanbul 19) à Constantinople et la Selimiye (mosquée de Selim, mon article 11 et 15 octobre 2012) à Andrinople (Edirne) de son maître Sinan. Difficile sur mes photos de les compter, mais c’est, avec celle d’Adana (sud de la Turquie d’Asie, dans les terres mais face à la pointe nord de Chypre) l’une des deux seules mosquée au monde à compter six minarets. Le même nombre que la mosquée de la Kaaba de La Mecque. Cela, c’était inadmissible, aussi a-t-il préféré financer un septième minaret pour la Kaaba plutôt que de détruire l’un de ceux de Sultanahmet.

 

880a3 Constantinople mosquée Bleue, plateau ottoman 19e s

 

S’il est lamentable que je publie mon blog sur notre voyage en Turquie avec un tel retard, cela a cependant l’avantage que je puisse l’enrichir de la photo de ce plateau métallique de la fin du dix-neuvième siècle qui était destiné au marché ottoman. C’est en effet le 3 octobre 2013, au musée Benaki d’Athènes, qu’à l’exposition temporaire Philoxenia j’ai pu le photographier. Il représente la Mosquée Bleue avec, au premier plan, l’obélisque de Théodose. J’aurai, le moment venu, l’occasion de consacrer un article entier à cette exposition.

 

880a4 minaret de la Mosquée Bleue, Istanbul

 

J’ai parlé tout à l’heure des six minarets dont Ahmet et son architecte Sedefhar avaient doté cette mosquée. Il convient d’en montrer au moins un en gros plan.

 

880a5 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue) à Istanbul

 

De “chez nous”, nous avons l’habitude d’arriver par un tunnel byzantin qui débouche sur un parking, puis une petite porte donne sur le flanc du complexe. Aux heures de forte affluence de touristes, seuls les fidèles qui viennent pour prier entrent par la grande entrée, et les touristes accèdent par le côté, ici, vers le fond de la mosquée, qui leur est réservé.

 

880b1 Mosquée Bleue (de Sultanahmed) à Istanbul

 

880b2 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue) à Istanbul

 

880b3 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue) à Istanbul

 

Pénétrons dans la cour de la mosquée. La fontaine destinée aux ablutions rituelles semble petite, perdue au centre de cette grande cour presque aussi vaste que la mosquée elle-même. Nous sommes habitués maintenant à ces cours bordées de péristyles avec leur imposante architecture. J’ai pris mes photos à différentes heures de la journée puisque nous sommes souvent passés par là, mais en les regardant, celles que j’ai prises le soir sont teintées de bleu, aussi je trouve particulièrement intéressant de les sélectionner pour celle que l’on surnomme la “Mosquée Bleue”, quoique ce nom lui soit plutôt donné en raison de son intérieur.

 

880c1 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

880c2 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

880c3 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

880c4 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

Et voici l’intérieur de cette célèbre mosquée. On le voit, l’espace intérieur est vaste et dégagé, malgré les lourds piliers qui supportent chacun des quatre arcs sur lesquels repose la grande coupole. Grande, certes, mais avec ses 23,50 mètres de diamètre elle n’approche cependant pas les 30 mètres de Sainte-Sophie et encore moins le record, les 31,25 mètres de la mosquée Selimiye de Sinan à Edirne. Jacob Spon (1647-1685), médecin et archéologue lyonnais qui a visité Constantinople, écrit dans son Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant que “cette mosquée est une des plus magnifiques de Constantinople. Le dôme en est grand, et accompagné de quatre demi-dômes qui la rendent presque carrée en dedans. Quatre piliers qui n’ont pas moins de 60 pieds de tour, et qui en ont un peu plus de haut, soutiennent la voûte. Cette proportion ne plaira pas sans doute à nos architectes; mais les Turcs sont en possession de faire chez eux les choses comme il leur plaît. Et peut-être, pour fonder en raison cette prodigieuse grosseur de colonnes, me serait-il permis de dire que cela fait d’autant plus admirer la masse de ce dôme, qu’il a fallu avoir des jambes si grosses pour le supporter”.

 

Toutes les mosquées que nous avons vues sont éclairées par d’innombrables ampoules lorsque la lumière naturelle n’est plus suffisante, et ces ampoules sont fixées sur des suspensions qui pendent au bout de forêts de fils.

 

880d1 coupole de la Mosquée Bleue

 

880d2 coupole de la Mosquée Bleue

 

L’architecte a effectué un remarquable travail sur la lumière. Outre Wikipédia, je dispose également de deux sources, et je ne trouve rien de plus précis que “plus de 200 vitraux”. Les fenêtres, nombreuses et judicieusement disposées, permettent d’illuminer l’espace tout le jour, même lorsque le ciel est couvert de nuages.

 

880d3 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

Et en effet, les nombreux vitraux laissent passer la lumière, et leurs couleurs sont choisies de façon à renforcer l’impression de bleu ambiant dû aux carrelages que nous allons voir et dont nous avons déjà ici un échantillon, impression réchauffée toutefois par des notes de rouge et d'orange.

 

880d4 céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue, Istanbul

 

880d5 céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue, Istanbul

 

Les voilà, ces fameux carreaux bleus qui recouvrent la plus grande partie de l’intérieur de l’édifice et qui valent à cette mosquée de Sultanahmet son surnom de Mosquée Bleue. Il y en a plus de vingt mille, en provenance de la ville d’Iznik, l’ancienne Nicée siège de deux conciles œcuméniques. L’artisanat de la céramique a commencé à Iznik au quinzième siècle et a eu un tel succès qu’elle s’est exportée hors de l’Empire Ottoman, en Italie en particulier. Mais en 1585, un décret du sultan Mourad III en a réservé la production aux commandes impériales, ce qui, en réduisant les volumes et la variété, a causé le déclin de l’activité de la ville. La dernière commande de grande envergure a été celle de la Mosquée Bleue. Lorsque débute le dix-septième siècle, on comptait encore trois cents ateliers de céramique à Iznik. Un demi-siècle plus tard à peine, en 1648, il n’en reste que neuf… Ce déclin va profiter à Kütaya qui va devenir désormais la première ville de l’Empire pour la céramique. Toutefois il reste quelques rares artisans qui continuent de créer, mais sans grande inventivité, et de plus la qualité n’est plus au rendez-vous. Et comme ces quelques artisans sont grecs ou arméniens, le drame de 1915 contre les Arméniens et les échanges de populations de 1923 concernant les Grecs ont fini de ruiner la céramique d’Iznik. Aujourd’hui, parce que les recherches des spécialistes ont démontré que les carrelages de Sainte-Sophie, de Sultanahmet et autres proviennent d’Iznik, la ville est redevenue à la mode et attire les touristes. On y vend donc de la “céramique d’Iznik”, mais elle vient de Kütaya, seulement peinte à Iznik.

 

880d6 Istanbul, céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue

 

880d7 Istanbul, céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue

 

880d8 Istanbul, céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue

 

Les maîtres céramistes travaillaient surtout le bleu de cobalt, puis un bleu turquoise. Ce sont des couleurs que l’on peut nuancer de toutes les façons, et parce que certains de ces bleus sont extrêmement difficiles à obtenir, les artisans d’Iznik en gardaient le secret. Lorsque l’on voit de près ces décors, on est bien obligé de reconnaître qu’ils sont splendides. Et quoique, de même que dans les vitraux, des teintes rouges réchauffent l’ensemble, c’est le bleu qui domine largement, créant cette ambiance incomparable.

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Published by Thierry Jamard
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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 09:00

 

    879a1 Küçük Ayasofya, Istanbul

 

J’ai parlé dans mon article Istanbul 08 de ce monument incontournable et absolument remarquable qu’est la basilique mosquée Sainte-Sophie, Ayasofya en turc. En fait, c’est plutôt en grec, où [H]agia Sophia, prononcé avec un G très doux, signifie… Sainte Sophie. Mais l’orthographe du mot en turc est phonétique. Cette basilique, je l’avais dit, a été construite de 532 à 537 par Isidore de Milet et Anthémius de Tralles pour le compte de l’empereur Justinien. Mais tout près du parking aménagé (“sosta camper” comme disent les Italiens) où nous résidons, il y a une petite mosquée, église paléochrétienne. Pour aider à la trouver, j’en donne les coordonnées géographiques, N41°00'10,57" et E28°58'17,71". L’empereur Justin Premier (518-527) soupçonnait son neveu Justinien de conspirer un soulèvement contre lui et allait le faire arrêter quand saint Serge et saint Bacchus, deux officiers supérieurs de l’armée romaine en Syrie vers la fin du troisième siècle qui, dénoncés comme chrétiens, avaient subi le martyre, le premier décapité, le second flagellé à mort, lui ont apparu en songe, lui disant que Justinien n’était nullement coupable. Lorsque Justin est mort et que Justinien lui a succédé sur le trône en 527, reconnaissant à l’égard de ces saints il a fait construire cette jolie petite église (de 527 à 530), qu’il a dédiée à Saint-Serge et Saint-Bacchus. Or de façon très claire l’architecture de cette église a servi de modèle réduit pour la conception en immense de la basilique Sainte-Sophie quelques années plus tard. En 1505, au temps du sultan Bayezid II, un demi-siècle après la conquête ottomane de 1453, Hüseyin, aga (chef militaire) de Babussaade (“Porte de la Félicité” au palais de Topkapi, au débouché de la deuxième cour face à la Chambre des Requêtes), a transformé l’église en mosquée, faisant ouvrir de nombreuses fenêtres, en faisant murer d’autres, modifiant toute la décoration intérieure, ajoutant bien évidemment un minaret, mais la structure est toujours la même, elle a traversé tous ces siècles malgré les dommages causés par les tremblements de terre et surtout par la ligne de chemin de fer construite en 1870-1871 qui passe juste au ras des murs et qui a tant ébranlé l’édifice qu’il a fallu dès 1877 construire un mur de soutien.

 

Du fait de son architecture qui a servi de modèle à la grande basilique de Sainte-Sophie, les Ottomans ont nommé cette petite mosquée Küçük Ayasofya, la “Petite Sainte-Sophie” (prononcer Kutchuk).

 

    879a2 Medrese de Küçük Ayasofya (aujourd'hui artisanat) 

 

    879a3 Medrese de Küçük Ayasofya (aujourd'hui artisanat) 

 

Aux modifications faisant de l’église chrétienne une mosquée se sont ajoutées des constructions de petits logements destinés à des derviches autour de la cour. Plus tard, ces logements ont été convertis en une medrese, c’est-à-dire une école théologique musulmane. Aujourd’hui, alors que la mosquée est toujours destinée au culte musulman (à la différence de la grande Sainte-Sophie, transformée en monument-musée par la volonté d’Atatürk), les bâtiments de la medrese ont été convertis en centre d’artisanat de la Fondation Ahmet Yesevi.

 

    879b cimetière autour de Küçük Ayasofya 

 

Au pied de la mosquée a également été placée la tombe de Hüseyin Aga, puis d’autres tombes. Le petit cimetière est sur le flanc gauche de la mosquée. Parmi les autres usages de la mosquée, on peut ajouter que, pendant les Guerres des Balkans, elle a servi de lieu d’accueil pour les réfugiés.

 

    879c1 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879c2 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879c3 plafond du porche de Küçük Ayasofya 

 

    879c4 base du minaret de Küçük Ayasofya, à Istanbul 

 

Ci-dessus, le porche de la façade. Chacune des petites coupoles qui le couvrent est soigneusement décorée d’un dessin géométrique puisque la représentation humaine est interdite par l’Islam, et ma troisième photo montre un détail de cette décoration. Sur ma deuxième photo, on remarque quatre paires de chaussures. Bon, nous ne serons pas seuls pour la visite. La dernière photo montre la base du minaret. Mieux vaut se limiter à sa base, assez jolie, car la partie supérieure est plutôt banale.

 

    879d1 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879d2 minbar de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

Le moment est venu de nous déchausser et d’entrer. Certes ce n’est pas la “grande” Sainte-Sophie, mais cette “Küçük” donne quand même une bonne impression d’ampleur et surtout son adaptation en mosquée a fait dégager tout l’espace. Restent, dans ce qui était des chapelles périphériques, de superbes colonnes antiques, et puis il y a eu l’adjonction du minbar, c’est-à-dire la chaire qui n’a dans les mosquées rien à voir avec la chaire des églises chrétiennes. Le minbar a toujours cette architecture triangulaire, un simple escalier et l’imam prêche depuis l’étroit palier au sommet.

 

    879e1 galerie de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879e2 galerie de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

Un monsieur chargé de la surveillance et de la garde de la mosquée nous a très gentiment invités à monter un escalier. On arrive ainsi sur la galerie qui court autour de l’édifice. C’est un couloir qui s’élargit de place en place pour couvrir les chapelles périphériques.

 

    879f1 au fond, mihrab de Küçük Ayasofya 

 

    879f2 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879f3 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879f4 dikka de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

De là-haut, la vue est très intéressante et permet d’apprécier à la fois l’édifice dans son ensemble et sa disposition. Ma première photo regarde le mihrab, cet endroit tourné vers La Mecque en direction de quoi les fidèles doivent prier. Puis de nouveau on voit le minbar, et cela est normal puisque le prédicateur doit être visible de partout. Enfin, cette tribune, c’est la dikka, c'est-à-dire la loge de l'imam.

 

879f5 plafond de la dikka, Küçük Ayasofya, Istanbul

 

Redescendons, et levons le nez. Ici nous sommes sous la dikka, et l’on se rend compte que le plafond est extrêmement soigné, dessins compartimentés avec de fines baguettes de bois précieux.

 

879g1 Küçük Ayasofya, Istanbul

 

879g2 Küçük Ayasofya, Istanbul

 

Continuons notre petit tour. Finalement je suis remonté sur la galerie (dans la réalité, j’ai fait plusieurs allers retours, sans compter que nous sommes entrés plusieurs fois dans cette petite mosquée que nous aimons beaucoup, et qui se trouve sur notre chemin du camping-car vers l’hippodrome, la Mosquée Bleue, le tramway, notre épicier, notre boucher…) pour me trouver au même niveau que la partie haute du bâtiment, ce qui permet de mieux l’apprécier.

 

879g3 coupole de Küçük Ayasofya, Istanbul

 

879g4 coupole de Küçük Ayasofya, Istanbul

 

Et puis voilà la grande coupole centrale. Comme je l’ai montré plus haut pour les petites coupoles du porche, l’art islamique soigne particulièrement cet endroit. Chaque coupole, petite ou grande, a droit à sa décoration originale. Certes le style général est toujours le même, mais chaque dessin est différent de tous les autres. C’est pourquoi, après une vue de la coupole, j’ai cadré verticalement de bas en haut sur son centre.

 

879g5 un chapiteau de Küçük Ayasofya, Istanbul

 

879g6 entablement de Küçük Ayasofya et inscriptions

 

Encore deux détails. Les colonnes et leurs chapiteaux sont d’origine, ils datent donc du deuxième quart du sixième siècle de notre ère. Ce qui explique pourquoi certains entablements comme celui de ma seconde photo ci-dessus portent des inscriptions en caractères grecs byzantins (le Σ du grec classique, comme celui du grec moderne, est ici écrit C, comme la tradition s’en est conservée aujourd’hui dans la religion orthodoxe. C’est aussi pourquoi la lettre S s’écrit C en russe, puisque cet alphabet dit cyrillique a été créé par saints Cyrille et Méthode, deux frères grecs de Thessalonique du neuvième siècle, donc de l’époque byzantine).

 

879h1 dans la mosquée Küçük Ayasofya, à Istanbul

 

879h2 dans la mosquée Küçük Ayasofya, à Istanbul

 

En l’absence de toute explication donnée sur place ou trouvée dans mes livres, je ne peux que supposer que cette fontaine servait aux ablutions rituelles. Elle prend son eau dans le sous-sol, nappe phréatique ou citerne, je l’ignore.

 

879h3 tapis dans la mosquée Küçük Ayasofya

 

Et enfin, dans un coin, je suis tombé en admiration devant cette pile de tapis d’Orient. Je n’ai pu m’empêcher d’aller y regarder de plus près, la densité des points, la trame, de la très belle qualité.

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 09:00

Longuement, j’ai parlé du musée archéologique (Istanbul 02 et 03). Longuement aussi j’ai parlé du musée de Pera (Istanbul 13 et 14). J’ai aussi présenté le musée des chemins de fer (Istanbul 11). Je vais en finir aujourd’hui avec les autres musées que nous avons vus –ou pas vus– à Istanbul.

 

878a1 Musée de l'Innocence d'Orhan Pamuk

 

878a2 musée de l'Innocence, Istanbul

 

Orhan Pamuk, Nobel de littérature 2006, est un écrivain turc incontournable. De lui, j’ai lu Istanbul, Mon nom est rouge, La Maison du silence. Mais pas Le Musée de l’innocence, ce roman où un homme amoureux d’une femme qu’il n’a pas épousée substitue à sa présence réelle tous les objets qu’il peut collecter et qui évoquent cette femme. Et en avril dernier, Pamuk a inauguré un musée qui porte le nom de son roman et où il a accumulé des tas d’objets caractéristiques de la vie à Istanbul. Ci-dessus, la façade du musée. L’intérieur, je ne le montrerai pas, parce que lorsque nous sommes passés devant au hasard d’une promenade, on nous a dit qu’il était trop tard pour entrer. Et comme, outre un prix exorbitant, plus cher que le Louvre ou les musées du Vatican, la photo y est interdite, nous avons passé notre chemin.

 

878b1 Ihap Hulusi Görey

 

Il n’en va pas de même pour ce “Musée et galerie d’art de l’Université de Marmara” situé tout au bout de l’Hippodrome. Outre des aquarelles de jeunes talents, il y a une exposition consacrée à Ihap Hulusi Görey (1889-1986). Né en Égypte, au Caire, il y a suivi des études primaires et secondaires dans des écoles britanniques.

 

878b2 Un Bavarois, Munich 1923 par Ihap Hulusi Görey

 

878b3 dessin de Ihap Hulusi Görey

 

En 1920, il est parti poursuivre sa formation artistique à Munich. Ci-dessus, Un soldat bavarois, Munich, 1923. L’autre dessin ne porte ni titre, ni date. Parlant couramment l’arabe, l’anglais, l’allemand et le français, outre le turc qui était sa langue maternelle, il a été pressenti pour intégrer le ministère des Affaires Étrangères, mais ne voulant pas travailler pour le Gouvernement il a refusé. En revanche quand, plus tard, Atatürk lui a demandé d’illustrer la couverture du premier livre présentant l’alphabet latin adapté au turc pour remplacer l’alphabet arabe, il l’a représenté enseignant cet alphabet à sa fille adoptive Ülkü.

 

878b4 publicité par Ihap Hulusi Görey

 

Ihap Hulusi s’est spécialisé dans le dessin publicitaire, créant de multiples affiches. Quarante-cinq ans durant il a travaillé pour la loterie nationale, pendant trente-cinq ans pour l’administration des monopoles nationaux. Et aussi pour Kodak, pour plusieurs banques, pour des marques de café. Il dessinait d’abord sur des feuilles de papier en petit format, agrandissait les dessins en utilisant un projecteur, repassait alors les formes projetées sur papier grand format et mettait le tout au propre avant de présenter le travail au client. Sa grande époque s’est étendue à Istanbul de 1925 à 1975. Plus tard, il écrira “Pas grand monde me recherche sur mes vieux jours. Il existe maintenant des agences de publicité. […] Les agences ont mis de côté l’imagination et la créativité et semblent préférer le plagiat. Toutes ces banques et ces nombreuses autres institutions, pas une seule d’entre elles ne demande où je suis, ou ce que je fais [… ]”. Propos dictés par une amertume bien compréhensible. Alors, privé de travail, Ihap Hulusi Görey va se consacrer à l’aquarelle pour son plaisir, et à la calligraphie.

 

878c1 Immeuble de Mickiewicz 63 rue de Seine à Paris

 

Au pied du monument élevé par Bourdelle en l’honneur d’Adam Mickiewicz (1798-1855), non loin du pont de l’Alma à Paris (mon article Paris, décembre 2011 et janvier 2012), j’ai un peu parlé de ce poète polonais. Polonais de sang et de langue, mais russe du fait de l’occupation du territoire où il est né et où il a grandi par l’empire des tsars, et biélorusse si l’on considère le nom de la nation qui représente ce territoire aujourd’hui, et la langue portée par la culture de ce pays. Il a vécu à Paris, a enseigné la langue et la littérature slaves au Collège de France rue des Écoles, et en mai 2009 j’avais pris cette photo de la façade d’un immeuble au 63 rue de Seine à Paris, où une plaque (hélas illisible sur ma photo) dit “ADAM MICKIEWICZ poète national de la Pologne habitait ici quand fut publié à Paris son chef d’œuvre PAN TADEUSZ en l’année 1834”. Or ce Mickiewicz était un ardent patriote, luttant pour l’indépendance de son pays qui avait été démembré et finalement, partagé en 1793 entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, n’existait plus sur la carte. “Parler de Mickiewicz, c'est parler du beau, du juste et du vrai, c'est parler du droit dont il fut le soldat, du devoir dont il fut le héros, de la liberté dont il fut l'apôtre”, écrira de lui Victor Hugo en 1867. Dans sa jeunesse, ses idées antirusses lui avaient valu un exil à Odessa, son pays est toujours occupé par les Russes, et voilà que cette Russie honnie entre en guerre contre la Turquie lors de la Guerre de Crimée. Rêvant d’une Pologne ressuscitée, il part alors pour Constantinople en septembre 1855 avec l’intention d’y créer une légion polonaise entraînée par l’armée ottomane, qui reconquerrait la Pologne, mais une épidémie de choléra lui a été fatale deux mois plus tard, le 26 novembre 1855.

 

878c2 maison de Mickiewicz à Constantinople (photo ancienn

 

878c3 Mickiewicz mort à Constantinople 10 rue Tatlı Badem 

 

Son action et sa mort à Constantinople justifient la création de ce musée Mickiewicz à Istanbul, ouvert à l’occasion du centenaire de sa mort en novembre 1955, en collaboration avec le Musée de la Littérature à Varsovie, qui porte son nom. Détruit par un incendie en 1870, le bâtiment de bois a été reconstruit en brique, mais parfaitement similaire à l’original, par Jan Górczyński, un soldat Polonais émigré dans l’Empire Ottoman suite à l’insurrection de novembre 1831. Il se trouve au 10 rue Tatlı Badem, à Beyoğlu, et une plaque en polonais et en français rappelle que le poète est mort dans une maison située là. La photo qui représente cette maison, montrée au musée, est ancienne parce qu’aujourd’hui la façade est encadrée de façades mitoyennes. En 1909, a eu lieu dans cette maison une cérémonie en souvenir des Polonais morts pendant la Guerre de Crimée, et à cette occasion a été placée sur la façade une plaque aujourd’hui disparue qui disait “Un poète et un grand patriote polonais Adam Mickiewicz, un ami des Turcs. Comité turc pour l’Unité et le Progrès, 10 juillet 1909”. Privé à l’origine, le bâtiment a été acheté par l’État turc en 1979 sous le patronage des Musées d’art turc et musulman d’Istanbul. De nécessaires travaux sur le bâtiment ont été financés par le ministère turc de la culture, la muséographie a été menée par le musée de littérature de Varsovie et financée par le ministère polonais de la culture, le tout sous l’égide de l’ambassade de Pologne à Ankara et le consulat de Pologne à Istanbul. Et c’est en 2005, pour le cent cinquantième anniversaire de la mort du poète que le musée a rouvert ses portes au public.

 

878c4 Adam Mickiewicz

 

878c5 Adam Mickiewicz

 

On peut voir des tas de choses, dans ce musée. À commencer par des portraits de Mickiewicz. En fait, il s’agit de permettre à qui ne le connaît pas de se le représenter, parce que ces portraits ne sont que des reproductions d’originaux conservés à Varsovie.

 

878d1 Mickiewicz édité à Vilnius (Wilno) 1822

 

878d2 Mickiewicz édité à Paris, 1828

 

878d3 Mickiewicz édité à St-Pétersbourg, 1829

 

Pour prouver, s’il en était besoin, sa célébrité, on nous montre diverses éditions originales de ses recueils de poésie dans divers pays. Parmi eux, je choisis Vilnius (1822), Paris (1828) et Saint-Pétersbourg (1829).

 

878d4 Mickiewicz, Michelet, Quinet d'après Maurice Borel 1

 

Le représentant, il y a aussi ce médaillon de bronze, copie en 1884 d’un projet de Maurice Borel réalisé en 1854, avec les profils (de droite à gauche) d’Adam Mickiewicz, Jules Michelet, Edgar Quinet. Les cours de Mickiewicz au Collège de France ont connu un grand succès, mais la chaire de littérature slave lui a été retirée en 1844, en raison du mysticisme exprimé sous l’influence de Towianski. Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte a été élu président de la Seconde République –le prince-président–, le cœur de Mickiewicz s’est rempli d’espoir, ce que Napoléon Premier n’a pas réussi à faire lors de la campagne de Russie, celui-là va le réussir, vaincre le tsar et le contraindre à recréer la Pologne. Mais tout au contraire, après le coup d’État du 2 décembre 1851, le nouvel empereur autoproclamé va, dès le 9 mars 1852, révoquer Mickiewicz, Michelet et Quinet, les trois hommes représentés sur ce médaillon.

 

878e1 la légion polonaise, en Toscane et Turquie

 

Mickiewicz a écrit, dans Pan Tadeusz :

“Lituanie, ô ma patrie ! Il en est de toi comme de la santé,

On ne t’apprécie à ta juste valeur qu’après t’avoir perdue.

Si je vois et décris aujourd’hui ta beauté dans tout son éclat,

C’est que je te pleure, ô mon pays !”

Aussi saisit-il avec enthousiasme l’idée du prince Czartoryski qui veut créer une légion polonaise. Il s’agit pour lui de fédérer les États d’Europe sous la forme de nations, à commencer par l’Italie. En mars 1848 est signé l’acte de création de la légion polonaise destinée en premier lieu à lutter contre les Autrichiens qui règnent sur le nord de l’Italie. Ses quinze articles sont une sorte de projet de constitution républicaine qui pourrait s’appliquer à la Pologne libérée. La photolithographie ci-dessus, signée R.M. Zadrazil, a été réalisée d’après un dessin de Karol Wawrosz. On distingue, dans le bas, deux petites lignes, à droite et à gauche. Elles disent à gauche “Légion polonaise en Toscane, 1849” et à droite “Légion polonaise en Turquie, 1855”.

 

Pendant ces années parisiennes, Mickiewicz crée et dirige une revue politique, La Tribune des peuples, qui paraît de mars à novembre 1849. Il a aussi beaucoup travaillé au développement de l’école polonaise (15 rue Lamandé, 75017) et à celui de la bibliothèque polonaise de Paris (6 quai d’Orléans, 75004). Sa femme, épousée en 1834, meurt en mars 1855 âgée de quarante-deux ans, après lui avoir donné six enfants. Enfants encore très jeunes, qu’il va laisser à Paris en septembre pour gagner Constantinople.

 

878e2 Michał Czajkowski, alias Mehmed Sadyk 

 

La légion polonaise va être confiée à un officier de l’armée turque, Mehmed Sadyk. Michał Czajkowski (1804-1886) avait pris part à l’insurrection polonaise de novembre 1831 et dut émigrer vers Rome, puis dans les Balkans, enfin à Constantinople. Dans son exil, il écrit des romans, puisant son inspiration dans l’histoire de l’Ukraine. En 1850, il décide de se convertir à l’Islam, il prend alors le nom de Mehmed Sadyk et intègre l’armée ottomane. En 1853, il lève un régiment de cosaques vivant dans l’Empire Ottoman, qui se révèle d’un courage et d’une fougue exceptionnels pendant les combats de 1854. Polonais d’origine, soldat de qualité, il était tout désigné pour prendre en charge cette légion polonaise, qui finalement ne pourra rien faire. En 1870, il part pour l’Ukraine, et se suicide.

 

    878f1 manuscrit en turc de Mickiewicz 

 

Bien que n’ayant vécu que deux mois à Constantinople, Mickiewicz a voulu s’initier à l’écriture arabe, qui –on le sait– était utilisée pour noter la langue turque, jusqu’à ce qu’Atatürk décide d’imposer l’alphabet latin auquel pouvait très aisément s’adapter cette langue altaïque. Cette photo montre une page écrite de la main du poète en cet automne 1855.

 

    878f2 annonce de la mort de Mickiewicz

 

Ce brouillon de lettre en français tout raturé est signé Służalski et Armand Levy (l’un des compagnons et le secrétaire de Mickiewicz), et daté “Constantinople 27 novembre”. Et je lis “Le 26 novembre Adam Mickiewicz a succombé à une courte maladie. Nous pensons le ramener prochainement à Paris. Prévenir avec ménagement ses enfants”. En haut de la page, des noms que je ne peux déchiffrer et qui sont sans doute les destinataires du message. Quant à la notice du musée, elle a été rédigée par quelqu’un qui n’a pas compris le texte, car il est dit “Invitation to Adam Mickiewicz’s funeral in Stambul” alors qu’il n’est nullement question ni d’invitation, ni d’enterrement à Constantinople (et encore moins à Istanbul, qui existe déjà à cette époque, mais qui est l’un des quartiers de la ville, non cité ici).

 

    878f3 Mickiewicz sur son lit de mort 

 

Mort le 26 novembre, Mickiewicz a été pris en photo sur son lit de mort le 27. À partir de ce cliché, Antoni Oleszczyński (1794-1879) a réalisé en 1861 une gravure en taille-douce sur acier, que je reproduis ci-dessus.

 

    878f4 tombe provisoire de Mickiewicz en Turquie

 

En attendant le transfert vers la France, dès le 31 décembre 1855, de la dépouille mortelle d’Adam Mickiewicz, il a reposé sous cette pierre tombale. Ensuite, il a été enterré auprès de sa femme au cimetière des Champeaux à Montmorency où se trouve encore le caveau de famille. Mais en 1890, a été opéré un nouveau transfert, vers la crypte de la cathédrale du Wawel à Cracovie, qui est une sorte de panthéon polonais où sont enterrées les grandes figures de la Pologne.

 

    878g1 frise historique, musée de la photo, Istanbul 

 

…Et puis il y a le musée de la photographie. Il témoigne de l’intérêt porté par la Turquie moderne à l’art photographique, ce qui n’a rien d’évident dans bien d’autres pays. Tout un mur du couloir est occupé par une frise qui développe l’histoire de la photographie, de sa naissance jusqu’à aujourd’hui.

 

    878g2 Première photo persistante, Niepce, 1826 

 

    878g3 première photo avec des êtres humains, Niepce, 1839 

 

    878g4 Consommation de café dans la rue, 1865 

 

Les images ci-dessus montrent de simples reproductions illustrant la fresque historique. Il est évident que ces tout premiers clichés n’ont pas été cédés par les pays qui en sont les propriétaires. La première image représente la toute première photographie persistante, qui a été prise par Nicéphore Niepce en 1826. Ensuite, par le même Niepce en 1839, c’est la première photo représentant des êtres humains. En effet, cette technique naissante nécessitait des poses extrêmement longues, et il était difficile d’obtenir une aussi longue immobilité d’un être humain (ou d’un animal). Ce qui explique le long délai entre la première photo et celle-ci. Enfin, la troisième photo est beaucoup plus tardive, la technique s’était développée, et la photographie était devenue bien plus courante. En effet nous sommes en 1865, et la légende dit “Consommation de café dans la rue”.

 

    878g5 Les femmes de la famille Kargopulo, 1850 

 

Ici, dit la légende, nous voyons les “femmes de la famille Kargopulo” (merci le traducteur Google) en 1850. J’ai des photos de famille prises par un même photographe, en France, à quelques années d’intervalle, et un paysage strictement identique entre elles apparaît en arrière-plan, ce qui veut dire que l’usage était de prendre la photo en studio devant un poster de paysage, car à l’époque il fallait encore des poses assez longues, et pour les raccourcir afin d’éviter le flou de bougé on utilisait de puissants éclairages de studio, ou peut-être un éclair de magnésium.

 

    878h1 photo par Guneş Karabuda (né en 1933) 

 

Par ailleurs, le musée montre dans plusieurs salles des œuvres de photographes contemporains. Celle-ci est de Guneş Karabuda, né en 1933. Ce photographe originaire d’Izmit (l’ancienne Nicomédie) a étudié au lycée de Galatasaray (mon article Istanbul 05, Promenades en ville), puis le droit à Paris, où il a travaillé comme photojournaliste. Ensuite, il est passé à la télévision, et il a mené une carrière internationale. De 1970 à 1972 il a été correspondant de la télévision suédoise au Chili à l’époque d’Allende puis il s’est fixé en Suède où il s’est marié et où il vit depuis plus de quarante ans. Ce qui ne l’a pas empêché de courir le monde pour couvrir par exemple la guerre du Vietnam, les événements liés à l’indépendance du Zimbabwe, comme au Mozambique, en Guinée-Bissau, au Botswana, sans délaisser le Moyen-Orient ni l’Extrême-Orient. Comme le montre cette photo, son talent ne se limite pas au photojournalisme.

 

    878h2 photo par Ahmet Kayacık 

 

Tant dans la domaine de la maîtrise technique que dans celui de la créativité artistique, Ahmet Kayacık est le photographe turc qui le premier, ou le plus fortement, ou avec le plus de conviction a clamé l’opposition entre amateur et professionnel. D’ailleurs c’est de lui qu’est venue l’idée de créer dans le pays une Association des Photographes Professionnels.

 

    878h3 photo par Kemal Baysal (1920-2005) 

 

Né en 1920 à Prizren au Kosovo, Kemal Baysal a étudié au lycée d’Istiklal avant de travailler dans le photojournalisme pour le quotidien Tasvir-i Efkar (“Illustration des idées”, créé en 1862) puis, en Allemagne, il crée un institut photographique, Kunst und Werk. De retour en Turquie, il complète sa formation à l’Académie des Beaux-Arts. Il fait aussi un séjour d’étude à l’usine Kodak aux États-Unis. Ayant travaillé comme cameraman avant et après ce séjour, il ouvre un studio photographique et, enfin, crée le Baysal Colour Film Laboratory, l’un des établissements de pointe en Turquie. Il est mort en 2005.

 

    878h4 photo par Haluk Konyalı (1928-1995) 

 

Haluk Konyalı (1928-1995) est stambouliote. Il entre à l’académie des beaux-arts en 1947 et pour son diplôme de sortie, il est le tout premier de cette académie à choisir une affiche photographique comme support de son travail. En 1957, il publie le premier calendrier couleur de Turquie, donnant le départ à ce marché. Après avoir travaillé à la publicité de tous les produits d’une conserverie, il ouvre en 1960 Teknicolor, un magasin offrant toutes sortes de services aux photographes, mais son principal centre d’intérêt reste les projets artistiques et culturels, pour lesquels, au début, il met à contribution famille et relations. Au cours de sa carrière, il a fait des photos pour plus d’une centaine de publications étrangères, il a créé des programmes audiovisuels, et pendant quatre ans il a fait des conférences à l’institut de photographie de l’université Mimar Sinan d’Istanbul.

 

    878i1 Istanbul années 1950, Leon Keribar 

 

    878i2 Istanbul années 1950, Leon Keribar

 

    878i3 Istanbul années 1950, Leon Keribar 

 

De Léon Keribar, je publie trois photos parce que je le trouve à la fois inventif et esthète. Je ne peux hélas pas dire grand-chose de lui, car s’il a droit à un grand panneau portant un long texte sur deux colonnes, en revanche le musée n’a pas jugé bon de le traduire du turc, et je ne me vois pas recopiant tout cela dans le traducteur Google, avec des i portant un point et d’autres sans point, des s avec cédille, des g avec un accent circonflexe à l’envers, etc., et ensuite essayant de démêler le charabia de la traduction. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il était le frère d’Izzet Keribar, à qui je vais venir maintenant, et que le thème de ses photos ici est Istanbul 1950…

 

    878j1 Cuba par Izzet Keribar 

 

    878j2 Cuba par Izzet Keribar 

 

Izzet Keribar, donc, maintenant. Je commence par dire qu’en marge des collections permanentes du musée, une exposition temporaire lui est réservée, sur le thème de Cuba, et j’ajoute qu’il va exposer dans un mois –décembre 2012– à Paris à la galerie Daniel Greiner et dans un an au musée des beaux-arts de Carcassonne. Et ce photographe freelance de talent, qui touche à toutes sortes de sujets –photos de voyages, documentaires, portraits, musées, architecture ancienne et moderne, bâtiments historiques et mosquées–, à la renommée internationale, était là lors de notre visite, et comme il parle remarquablement le français nous avons eu l’honneur d’un long et chaleureux entretien avec lui.

 

    878j3 Cuba par Izzet Keribar 

 

    878j4 Cuba par Izzet Keribar 

 

Izzet Keribar est né à Istanbul en 1936. Son intérêt et son talent pour la photo s’étant révélés dès avant son adolescence, lorsqu’il effectue son service militaire dans l’armée turque comme officier (1956-1957) et qu’il est envoyé en Corée on n’est pas étonné de le retrouver photographe officiel de son unité. Pendant longtemps cependant la photo ne devient pas sa profession, jusqu’à ce qu’en 1980 il décide de s’y attacher. Il va sillonner la Turquie et accumuler le plus énorme stock d’images d’archives, en particulier sur l’archéologie du pays. La F.I.A.P. (Fédération Internationale de l’Art Photographique, reconnue par l’UNESCO) lui a décerné le A-FIAP (Artiste FIAP) en 1985 et le E-FIAP (Excellence FIAP) en 1988. Pour sa collaboration éminente avec le consulat général de France en Turquie, il est fait Chevalier des Palmes Académiques en 1991. Il a en outre reçu le second prix du National Geographic également en 1991, le premier prix du Jerusalem Post, le Grand prix Ballantine en 1993, le premier prix de Fuji-Euro-photographies de presse en 1997, on retrouve le National Geographic en 2000, et en 2001 à Copenhague le prix Millenium pour un cliché réalisé dans le quartier de la Défense à Paris.

 

    878j5 Cuba par Izzet Keribar 

 

    878j6 Cuba par Izzet Keribar 

 

Ses Nikon D2X et D200 en numérique, qui ont succédé à ses Nikon 24x36, et son Pentax 6x7 (argentique, bien sûr), ont parcouru le monde, du nord de l’Europe jusqu’au Népal, de l’Ouest Américain jusqu’au Moyen-Orient et à l’Extrême-Orient, chaussés de toutes sortes d’objectifs. Il a été publié, souvent en couverture, par de prestigieux magazines comme Atlas, Skylife, le National Geographic, Géo et bien d’autres, il a exposé un peu partout en Turquie mais aussi à Washington, à New-York, à Paris, aux Nations Unies à Genève, à Athènes, à Strasbourg, à Rennes, en Finlande. Il fournit également nombre de photographies de son pays aux agences gouvernementales pour promouvoir le tourisme. Tout cela explique aussi pourquoi je suis si flatté d’avoir pu parler un long moment avec lui en toute simplicité.

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 10:30

Mon blog, c’est avant tout le récit de ce que nous voyons dans notre grand, notre interminable voyage, et mes réflexions à ce sujet. Pas d’adresses de restaurants ou d’hôtels, pas de critiques de livres non plus. Ce n’est pas parce que j’ai fait des études littéraires et que j’ai, autrefois, enseigné les Lettres en lycée que je dois nécessairement tenir une chronique littéraire. Mais il y a un livre qui m’est tombé entre les mains, et qui est si proche de mes préoccupations que je ne peux manquer d’en parler, et même de lui consacrer un bref article. 

 

Ce livre s’intitule Voyage à Florence (éditions Pimientos, 2014). Ce n’est pas un guide, ce n’est pas non plus le carnet de voyage d’un journaliste ou d’un “voyageur au long cours” comme je me définis sur ma carte de visite, mais un recueil des impressions, à Florence, de quatre grands de la littérature du dix-neuvième siècle, Stendhal, Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Taine. Et c’est publié dans une collection qui comporte déjà de nombreux titres composés selon le même principe, presque tous concernant des régions de France, mais il existe aussi un Voyage en Andalousie et un Voyage à Jérusalem. Et maintenant à Florence. 


C’est à Rome, dans une librairie française près de San Luigi dei Francesi, que j’avais acheté le Rome, Naples et Florence de Stendhal. Je ne l’ai donc pas cité à Florence, que nous avions visitée précédemment. Mais citer les grands auteurs, c’est tout à fait dans mes méthodes, je l’ai fait abondamment à Rome avec Stendhal, et récemment à Istanbul avec Théophile Gautier. Je ne pouvais donc qu’être séduit par ce livre qui vient de paraître. 

 

À vrai dire, dès la troisième ligne de la préface, mon sang s’est échauffé. Je lis “Véritable foyer de ce bouillonnement de culture qui augura la fin de la longue et obscure période que fut le Moyen-Âge…” Je sais bien que l’on a longtemps enseigné en France que le Moyen-Âge avait été une époque barbare, inculte, et que nos rois à partir de François Premier nous avaient sortis de cet obscurantisme. Foin de saint Louis et de ses croisades, de Philippe le Bel et des Templiers. Puis, à partir de la Révolution, les rois sont devenus pour les écoliers d’infâmes tyrans que le peuple était parvenu à éliminer. Les historiens, quant à eux, ont su reconnaître que les églises romanes puis gothiques étaient des œuvres d’art, que les statues qui les ornent sont (parfois, ou souvent) merveilleuses, que les mosaïques de Ravenne sont d’une beauté incomparable, et qu’un peuple non dégrossi ne peut créer cela. D’ailleurs, Stendhal lui-même écrit, à propos de la cathédrale Santa Maria del Fiore, commencée en 1296: “Cette architecture du Moyen-Âge s’est emparée de toute mon âme; je croyais vivre avec le Dante” (1265-1321). Mais ce n’est que la préface, qui n’occupe que deux pages et demie. La suite est un régal. 

 

Commençons par Stendhal, puisque c’est lui que l’on rencontre en premier lieu. Il a effectué ce voyage en 1817. C’est un lieu commun que de dire qu’il se rattache au courant romantique. “En descendant l’Apennin pour arriver à Florence, mon cœur battait avec force”. “J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence”. Stendhal, on le sait, est un fondu de musique et un grand admirateur du sculpteur Canova. On ne s’étonne donc pas qu’il donne, dans sa description de la ville de Florence, une grande place aux théâtres où il va écouter des opéras, et à la sculpture moderne autant que Renaissance.

 

Stendhal n’occupe que 18 pages dans ce livre. Ce n’est rien en comparaison de Dumas qui lui fait suite avec 69 pages. Et encore, on nous avertit dans la préface que de longs développements correspondant aux recherches historiques poussées qu’il a menées sur place ont été coupés. Mais Dumas a d’abord visité Florence en 1835, puis il y a passé trois années pleines de 1840 à 1843. Il est donc évident que sa vision de la ville est toute différente. Non seulement parce que plus approfondie, mais parce qu’elle dépasse celle d’un touriste qui court d’un monument à l’autre, même si ces visites sont ponctuées de soirées de concerts. On va voir, au fil des pages, se dérouler des fêtes, la ville se remplir d’étrangers en hiver et se vider en été, le comportement du grand-duc avec les citoyens. Mais évidemment cela ne l’empêche pas de parler aussi des monuments, la cathédrale, le Palazzo Vecchio, et avec sa verve habituelle. C’est ainsi, par exemple, qu’il raconte l’éblouissement de Michel-Ange devant la coupole du Duomo, la façon inattendue dont Lorenzo Ghiberti a été désigné pour exécuter la porte du baptistère, ou les mésaventures politiques de Côme l’Ancien. Il va aussi nous conter l’exil de Dante, l’histoire des idées et des lettres en Europe occidentale, la rocambolesque biographie du pape Jean XXIII, etc. et, dans le second volume, celui qui suit le second séjour, il nous fait assister aux fêtes de la Saint-Jean à Florence. Est-il besoin de préciser que cet Alexandre Dumas est le père, l’auteur des Trois Mousquetaires, et non le fils, auteur de La Dame aux camélias. Il traite le sujet en romancier. Ce que ne fait pas réellement Stendhal, dont pourtant je place les œuvres romanesques sur la première marche du podium mondial, ex-æquo avec Dostoïevski.

 

Viennent ensuite les 34 pages de Théophile Gautier qui a visité Florence en 1840, donc à la même époque qu’Alexandre Dumas. Il commence par nous gratifier d’une assez longue description de l’arrivée à Florence, son échange de place dans la diligence pour voir le paysage depuis l’impériale et le froid glacial qui le transperce, les formalités d’entrée dans le Grand-Duché. Stendhal, déjà, avait noté –juste en passant– “J’ai déserté la voiture aussitôt après la cérémonie du passeport”. Gautier, lui, est plus explicite: “À cet endroit, on sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane, autre visite de douane: un inconvénient de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques”. Car ce n’est qu’en 1861, grâce à l’action conjuguée de Cavour et du roi de Piémont-Sardaigne Vittorio Emmanuele II, de Garibaldi et de Mazzini, que l’unité de l’Italie va se réaliser, à l’exception de la Vénétie et du Trentin, ainsi que du Latium, les États Pontificaux ayant déjà été copieusement entamés. Que l’on se reporte à une carte de l’Italie jusqu’en 1848, et l’on verra que de France on traverse la Savoie, le Piémont-Lombardie, le duché de Parme, le duché de Modène et un petit bout de la Romagne pontificale. On est loin de Schengen! Comme nous l’apprend Gautier, franchir une de ces frontières, ce n’est pas une simple formalité administrative, les malles sont fouillées. Taine, lui, voyagera en 1864. De Paris à Florence, il n’a eu à franchir que la frontière italienne.

 

Gautier est un critique d’art. Il lui arrive de dire, devant un paysage ou un personnage de caractère, que ce serait un excellent sujet pour tel peintre ou tel graveur. Et c’est avec cet œil aiguisé qu’il voit Florence. Par exemple, il s’intéresse tout particulièrement à la place du Grand-Duc, à l’équilibre de ses proportions, à son rôle dans la vie florentine. Il commente en détail les sculptures de Bandinelli, de Michel-Ange, de Vincenzo de Rossi, de Jean de Bologne, d’Orgagna, de Cellini, de Donatello… Cela pour ne pas parler des tableaux et des fresques. Et à cela Gautier sait ajouter les détails pittoresques, comme lorsqu’il parle du voyage et de la douane, comme lorsqu’il décrit son hôtel et la façon dont les Anglais ont semé dans le monde entier des hôtels à la mode anglaise, servant à table les spécialités de leur pays d’origine, ou lorsqu’il parle de la façon dont, avec des connaissances parisiennes rencontrées fortuitement, il devise longuement.

 

Les 22 pages consacrées au texte d’Hippolyte Taine terminent ce petit livre. Comme à son habitude, Taine commence par une synthèse, une vision globale de la cité et de la vie de ses habitants. On représente souvent Taine comme un historien. C’est faux. C’est un philosophe qui réfléchit sur l’histoire. Sa première vision de Florence est diachronique: “Sans doute l’ancienne cité du quinzième siècle subsiste toujours et fait le corps de la ville; mais elle n’est pas moisie comme à Sienne, reléguée dans un coin comme à Pise, salie comme à Rome, enveloppée des toiles d’araignée du moyen âge ou recouverte par la vie moderne comme une incrustation parasite”. C’est probablement très injuste à l’égard de Pise ou de Rome, encore plus de Sienne, mais cela a le mérite de considérer que les villes célèbres (et les autres) ne sont pas seulement constituées des monuments que l’on visite ou des lieux à la mode. Quand il aborde l’architecture, il la décrit à grands traits avant de revenir aux détails quelques pages plus loin, quand il parle de théâtre il en envisage la sociologie avant de citer les pièces jouées. Venant d’un pays où règne un empereur dont l’autoritarisme n’a que très légèrement faibli, il constate la liberté de la presse, la liberté d’expression, mais accuse aussi l’ignorance du public français pour expliquer le bas niveau de notre presse. C’est également en philosophe de la société et de l’histoire qu’il visite la ville: “Plus on regarde les œuvres de l’architecture, plus on les trouve propres à exprimer l’esprit général d’une époque”, dit-il en introduction à ses descriptions.

 

Les quatre auteurs sélectionnés jettent donc sur Florence un regard très personnel. Il est particulièrement intéressant de comparer ce qu’ils disent sur un même sujet. Non pas tant sur l’architecture, la sculpture ou la peinture, car il n’est pas possible à un homme de goût de décrier Michel-Ange ou Brunelleschi, que sur les Florentins et la vie à Florence. Dumas comme Gautier sont surpris par les Frères  de la Miséricorde qui secourent les malades, les accidentés, qui accompagnent les défunts, sous un habit noir de pénitent qui dissimule leur identité, confrérie à laquelle le grand-duc lui-même appartient. Mais alors que Dumas est frappé par le fait que le plus haut aristocrate agisse coude à coude avec le plus modeste ouvrier sous l’anonymat du vêtement, Gautier, lui, réfléchit plutôt au sens de la mort dans la culture nationale florentine, diamétralement opposée à la conception anglaise.

 

Tous les quatre, bien évidemment, abordent le caractère des habitants. Stendhal passe de longues heures assis hors de la ville. Il admire la beauté du regard des paysannes, mais “ces yeux si vifs et si perçants ont l’air plus disposé à vous juger qu’à vous aimer”. En ville, ses relations lui font connaître des bourgeois, des aristocrates. “L’urbanité et le savoir-vivre brillaient plus dans les discours que le naturel ou la vivacité”. La France a connu la Révolution, l’Empire, la Restauration et, le livre ayant été revu en 1826, on peut déjà sentir la proche venue des Trois Glorieuses qui engendreront la Monarchie de Juillet; aussi Stendhal peut-il être frappé par la distance que le Florentin, à l’inverse du Français, prend avec la politique, et d’ailleurs il estime que dans cette ville toute passion est un malheur.

 

Dumas confirme tout à fait le point de vue de Stendhal. Il parle d’apathie, de facilité de vivre, et constate qu’en conséquence l’industrie et le commerce sont à peu près nuls. À tel point que le grand-duc, qui souhaite que son duché progresse, est contraint de faire appel à des étrangers. Il parle aussi (et il est le seul des quatre auteurs à le faire) de la totale absence des maris auprès de leurs femmes et de l’institution du cavalier servant.

 

La physionomie est le guide de Gautier pour parler du caractère des Florentins. Leur visage trahit l’effet des invasions, des influences extérieures, qui ont fait qu’ils ne soient pas les héritiers ni les descendants des Romains de l’Antiquité. Hommes comme femmes sont marqués par une pensée plus profonde, et pour lui les Florentines “sont plus intéressantes [que les Vénitiennes ou les Romaines] et parlent davantage à l’idée; elles plairont surtout à l’écrivain psychologue”. Tel est le fruit de ses observations dans la rue, au théâtre, à l’église.

 

On ne s’étonnera pas que Taine se livre à une comparaison historique. Comme dans l’Athènes antique, l’intelligence primait le caractère, et comme à l’époque de Démosthène les Florentins en sont venus à faire “tout languissamment, avec mollesse et sans ordre”, paresseusement, cette remarque l’amenant à expliquer l’art florentin de la Renaissance par cette évolution du comportement.

 

Les classes supérieures de la société se font une règle d’aller quotidiennement se promener aux Cascine (Dumas écrit Cachines, précisant qu’il adapte son orthographe à la prononciation du mot, tandis que Gautier écrit Caschines sans se justifier, mais il explique que le mot signifie “Laiteries”, Taine quant à lui n’abordant pas le sujet). Ce qui, essentiellement, retient l’attention de Stendhal, c’est que le lieu est envahi par les Anglais et les Russes. Et comme il compare leur emplacement par rapport au centre de la ville avec celui des Champs-Élysées par rapport à Paris, le lecteur du vingt-et-unième siècle ne peut manquer de penser à l’infime proportion de Français sur les Champs-Élysées, colonisés par les Américains, les Japonais, les Italiens, les Koweitiens, les Allemands, les Chinois, les Espagnols, les… je pourrais indéfiniment allonger la liste des touristes étrangers attirés par cette avenue, croyant découvrir Paris alors qu’ils n’en voient qu’un côté cosmopolite, certes très intéressant par son métissage, mais qui n’a plus rien de typiquement français. “Florence n’est qu’un musée plein d’étrangers”, écrit Stendhal.

 

Gautier, lui aussi, note le grand nombre d’étrangers, mais pas d’un point de vue critique comme Stendhal. Il explique les raisons très diverses de leur présence ici, ce qui aide à comprendre leur comportement. Il s’amuse des ragots qui y font l’objet des conversations plus qu’il ne s’offusque de leur médisance, voire des comportements qui les provoquent et en sont le sujet.

 

Mais c’est Dumas qui en donne la description la plus complète car son séjour de plusieurs années lui a permis de voir toutes les saisons et de participer réellement à la vie de la cité. Promenade d’été, promenade d’hiver. Il décrit aussi les promeneurs, et notamment le grand-duc et chacune des personnes de sa famille, leur aspect, leur comportement, et cela est extrêmement intéressant, à la fois sur le plan sociologique et parce qu’il est amusant de se représenter la scène. Ce que ne disent pas les autres auteurs, c’est qu’il y a une suite. Quand le pernicieux brouillard envahit les Cascine, on se replie sur la porte del Prato. Mais je ne vais pas raconter tout ce que Dumas dit infiniment mieux que moi, la Pergola et le reste.

 

En conclusion, si contrairement à mes habitudes je consacre l’un de mes articles à ce livre, rompant de surcroît le rythme de mes publications sur Istanbul, c’est parce que j’ai pris un vif plaisir à sa lecture et que je voulais en faire part à mes fidèles lecteurs qui, je suppose, y trouveront le même plaisir que moi. Et puis j’ai intégré dans mon commentaire quelques “courtes citations justifiées par le caractère critique” de mon article, mais je ne voudrais pas en dire plus et ainsi enfreindre le droit d’auteur, non des quatre écrivains morts depuis plus de soixante-dix ans, mais de l’éditeur et de Mathieu Béchac qui signe la préface, la demi-page (intelligente et utile) d’introduction de chaque écrivain et qui est responsable du choix des textes publiés.

 

Tout à fait hors sujet, mais très important pour moi, je lis à la dernière page du livre: “Tiré sur papier [...] provenant de la gestion durable des forêts […]. Imprimé sur les presses de la Source d’Or, à Clermont-Ferrand, référencées Imprim’vert, à l’aide d’encres végétales et à proximité de la centrale de diffusion des livres afin de limiter au maximum le recours au transport routier”. Bravo!  

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 09:00

 

877a1 sur le parvis de Santralistanbul

 

Nous nous rendons aujourd’hui dans un quartier excentré d’Istanbul. Partant de la place Taksim, une navette gratuite est prévue, car sur ce site impressionnant sont établis des bâtiments universitaires. Impressionnant, parce que, selon une très judicieuse mode suivie par plusieurs pays, des bâtiments industriels anciens et classés sont dévolus à des usages modernes, ici l’université et un musée scientifique. C’est Santralistanbul. En lisant le nom, orthographié à la turque, on comprend qu’il s’agit d’une ancienne centrale électrique. Sur le parvis, cette sculpture qui évoque une turbine annonce la couleur.

 

877a2 bâtiments de Santralistanbul rénovés

 

877a3 Santralistanbul, jeux de lumière sur la façade

 

Vus de l’extérieur, les bâtiments ne peuvent renier leurs origines industrielles. Nous sommes venus ici l’après-midi, et avons passé pas mal de temps à visiter. Aussi, en ce début de novembre la nuit était-elle tombée lorsque nous sommes ressortis le soir. Cela nous a permis d’apprécier les jeux de lumière sur la façade.

 

877a4 exposition à l'université d'Istanbul

 

“Je ne suis pas sans faille (reproche)” dit, selon mon traducteur, la première ligne de cette affiche. Autrement dit, une autre façon d’exprimer le gros titre en anglais, Imperfection. Il s’agit, en effet, d’une exposition temporaire d’art contemporain au musée de la Centrale, présentée par “Bilgi üniversitesi - Doğü akdenız üniversitesi”, ce qui veut dire “Université de l’information - Université de la Méditerranée orientale”.

 

877a5 musée Santralistanbul, le bar restaurant

 

Commençons notre visite au bar restaurant pour un petit en-cas. L’endroit est aussi original que l’on pouvait s’y attendre, mettant à profit l’ampleur d’un ancien local technique qui a été entièrement modernisé en lui laissant son caractère.

 

877b1 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

877b2 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

877b3 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

877b4 salle de contrôle, ancienne centrale électrique d'I

 

Nombre d’endroits n’étaient pas utilisables comme musée, et certains équipements méritaient d’être conservés comme témoins de la technologie d’une époque. Ainsi, il est intéressant de pouvoir se promener dans les salles de machines ou dans la salle de contrôle et de commande.

 

877b5 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

En revanche, sur les côtés bien éclairés ou dans les couloirs de circulation, des espaces dégagés et vides s’offrent pour un autre usage. C’est là que s’est installé un musée des techniques de l’électricité présenté de façon ludique.

 

877b6 musée Santralistanbul, la sphère plasma

 

Deux exemples de ce que propose ce musée. Ci-dessus, la sphère plasma. Un panneau explique d’abord qu’à côté des états solide, liquide et gazeux de la matière, le quatrième état est le plasma. Si, par haute température, haut voltage ou haute pression appliqués à une matière gazeuse on désolidarise les électrons de leur atome, on obtient le plasma, ou gaz ionisé. Ici, dans un globe rempli de néon et d’argon à basse pression, on fait passer un courant électrique de fort voltage entre des électrodes, les ions et les électrons se libèrent. On est invité à poser la main en un point quelconque du globe. Cela crée un champ électrique entre l’électrode et le point touché, et le plasma s’aligne automatiquement le long de ce champ, et décharge son électricité comme sur une mise à la terre. D’où des étincelles bleues aussi surprenantes qu’esthétiques. N’étant pas suffisamment savant en physique, je me contente ici de traduire ce qu’ont écrit des gens que je suppose spécialistes, en espérant qu’ils ne m’ont pas soufflé d’âneries…

 

877b7 musée Santralistanbul, sculpture magnétique

 

L’autre expérience que j’ai sélectionnée comporte une cuvette et, au fond, toute une collection de rondelles de fer en principe non magnétiques. Mais si on en place une sur l’aimant, au centre, elle se trouve temporairement magnétisée, et constitue donc alors elle-même un aimant. On peut dès lors, en ajoutant des rondelles, et en façonnant leur masse compacte et solidaire, créer des sculptures magnétiques. D’accord, ma sculpture ci-dessus n’est pas merveilleusement artistique, mais avec du goût et du temps, et si l’on est habile, on peut créer des formes intéressantes.

 

877c1 ''Out of Stress'', université Bilgi, Istanbul

 

Il y a de très nombreuses expériences amusantes et instructives. Chacun, selon son âge, peut y trouver son compte, car dès lors qu’il n’est plus un bébé, tout enfant peut jouer avec les appareils, tandis que l’adolescent y retrouvera ses cours du lycée et que l’adulte, selon le cas, s’instruira ou confirmera ses connaissances. Mais venons-en à l’exposition temporaire Imperfection annoncée à l’extérieur par cette affiche représentant une grosse mouche. Les artistes ont joué avec la matière, comme ici avec cette série de gobelets de plus en plus déformés. L’œuvre s’intitule Out of stress.

 

877c2 projet d'urbanisme Istanbul 2020

 

La candidature d’Istanbul pour les Jeux Olympiques de 2020 est ici le prétexte à une réflexion sur l’urbanisme. Certes, on peut partir d’un plan d’urbanisme idéalement pensé pour les J.O., mais depuis cinquante ans Istanbul n’a pas géré sa croissance démesurée et la ville s’est développée au hasard. Par ailleurs, l’exemple d’Athènes pour les J.O. de 2004 a montré que des infrastructures non pensées dans leur devenir avaient entraîné des coûts faramineux. C’est ainsi que l’on se rattache au thème de l’imperfection, qui est celle de la ville telle qu’elle est et à partir de laquelle il convient de rechercher des solutions permettant, en même temps, d’améliorer les conditions de vie des plus défavorisés. Beaucoup des grands ensembles construits toutes ces dernières années sont éloignés de la mer et ne comportent aucun des équipements considérés comme basiques, à savoir espaces verts, équipements sportifs, théâtres, galeries. Un concours ouvert en 2006 a été gagné par Zaha Hadid Architects.

 

877c3 ''Viens pleurer par mes yeux'' par Kemal Önsoy

 

Encore une œuvre d’art avant de clore cet article. Cette grande sculpture de 2001-2007 reposant sur le sol du rez-de-chaussée et montant jusqu’à la toiture s’intitule Gel Gözlerimden Ağla (Viens pleurer par mes yeux). Elle est signée Kemal Önsoy.

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 09:00

 

    876a1 scène de harem turc, 1654 

 

    876a2 scène de harem turc, 1654 (détail) 

 

Après avoir vu les poids et mesures et les céramiques du musée de Pera, on monte dans les étages, et l’on y découvre une collection incroyablement riche de toiles qui nous ont retenus plusieurs heures, comme cette Scène du harem turc, de 1654, signée Franz Hermann, Hans Gemminger et Valentin Mueller.

 

876b1 Procession de l'ambassadeur, Constantinople, 18e s.

 

Mais je vais plus particulièrement m’arrêter sur trois thèmes, les ambassadeurs, les enfants, deux contemporains. L’étage réservé au thème des ambassadeurs comporte aussi, bien sûr, les consuls, les familles, les officiels. Ci-dessus, un détail de la Procession des Ambassadeurs, œuvre d’un peintre inconnu du dix-huitième siècle. Quoique pour nous, aujourd’hui, ces tableaux soient d’incomparables documents informant sur les mœurs de leur époque, la plupart du temps ce sont les ambassadeurs eux-mêmes qui commandent les œuvres, soucieux d’être immortalisés dans leur prestigieuse fonction. Parfois cependant, comme dans le cas de Hans Ludwig von Kuefstein, ambassadeur du Saint Empire Romain Germanique près la Sublime Porte, il y a une intention délibérée de documentation et d’information à l’adresse de l’Occident.

 

876b2 Janissaire, par Vanmour (1704)

 

876b3 un imam, par Vanmour (1re moitié 18e s.)

 

Le Français Charles de Ferriol, également, a emmené avec lui de Paris, en 1699, le peintre Jean-Baptiste Vanmour mais, ne pouvant se faire représenter dans l’apparat de la cour impériale (il avait refusé de se défaire de son épée pour être présenté au sultan, ce qui lui avait valu de se faire refuser l’entrée du palais), il lui a fait exécuter des portraits de genre, comme ce janissaire ou cet imam. Ferriol a publié en 1711 un livre de gravures effectuées à partir de ces toiles, ouvrage qui a suscité un grand intérêt, justifiant trois éditions jusqu’en 1715. Même après le rappel en France de Ferriol et son remplacement par d’autres ambassadeurs successifs, Vanmour est resté dans l’Empire Ottoman, à Constantinople, et il a travaillé pour eux ainsi que pour des ambassadeurs d’autres pays. Il était tellement demandé qu'il a cru bon de créer un atelier en embauchant d’autres peintres chargés tantôt de reproduire ses propres œuvres, tantôt d’en créer d’autres dans son style et avec sa signature. De sorte que tant pour le janissaire que pour l’imam, sur l’étiquette du musée le nom de Vanmour est suivi d’un point d’interrogation. En 1725, il a reçu le titre de “peintre ordinaire du roi en Levant” mais, à son grand dam, aucune pension ni indemnité n’était liée au titre…

 

876b4 délégation ottomane en Suède

 

Dans mon article daté du 9 octobre 2012, Didymoteicho et Mikri Doxipara, j’ai longuement parlé de l’accueil du roi de Suède Charles XII par l’Empire Ottoman lors de son exil en 1709, de sa prise en charge financière, mais aussi des dettes accumulées par lui-même et par son entourage. Cinq ans après son arrivé, Charles XII est rentré dans son pays et la dette a été enterrée. C’était sans compter qu’en 1727 le grand vizir Damat Ibrahim Pacha s’attaquerait à la restructuration financière de l’Empire et, ressortant les vielles reconnaissances de dettes, chargerait Kozbekçi Mustafa Aga de se rendre à Stockholm, avec une suite de vingt-trois personnes, afin de récupérer le dû. En Suède, grande réception, grands honneurs, on garde la délégation de l’Empire Ottoman durant quinze mois avec toute la pompe nécessaire, et finalement Kozbekçi rentre à Constantinople les mains vides d’argent mais toutes chargées de belles promesses. Comme Monsieur Dimanche dans le Dom Juan de Molière. J’ai photographié le détail ci-dessus dans un tableau signé de George Engelhardt Schröder, intitulé Kozbekçi Mustafa Aga et sa suite, et qu’il convient de dater, en conséquence, de 1727 ou 1728. Quoique la suite ne concerne plus le tableau, il convient de la raconter pour finir l’histoire commencée à Didymoteicho.

 

En 1732, nouvelle mission à Stockholm pour tenter d’obtenir l’accomplissement des promesses. Le grand vizir choisit pour cela un diplomate d’expérience, cultivé, actif. C’est Mehmet Saïd Efendi, qui avait visité Paris avec son père Yirmisekiz Mehmet Çelebi, en avait rapporté la première presse d’imprimerie entrée dans l’Empire Ottoman, connaissait à fond les ressorts de la politique et de la diplomatie européennes. Cette fois-ci, c’est avec une suite de quarante-trois personnes qu’il arrive à Stockholm en mai 1733. Il raconte dans son livre de mission (en turc, le sefaretname), et dans une longue lettre en français adressée à la comtesse Hedwig de la Gardie, les grandes réceptions, les réunions techniques autour de la dette, et il y ajoute ses propres observations sur la vie à Stockholm et en Suède. Mais de recouvrement de dette, point. Il a calculé que la Suède devait à l’Empire Ottoman vingt-cinq mille kuruş. Une hypothèse ferait du kuruş l’équivalent de la piastre espagnole valant huit réaux (3,35x8=26,8 grammes d’argent), ce qui ferait monter la dette à six cent soixante-dix kilos d’argent. Mais attention, je ne suis ni économiste, ni historien, ces chiffres sont le fruit de mes recherches personnelles et ne reposent que sur une hypothèse d’équivalence internationale d’un chercheur. Mehmet Saïd Efendi rapportait certes une reconnaissance de dette chiffrée, mais aussi des rumeurs inquiétantes de possibles négociations d’alliance entre la Suède et la Russie. Mais dans les années qui ont suivi, la Suède a livré à la Sublime Porte, en guise de paiement, un bateau de guerre, des canons, et des accords commerciaux. La dette était dès lors réputée éteinte.

 

De nombreux portraits et tableaux ont été exécutés, pendant les deux légations, par George Engelhardt Schröder, peintre officiel de la cour du roi Frédéric Premier.

 

876b5 Vergennes, ambassadeur de France près la Sublime Por

 

Le comte Charles Gravier de Vergennes (1719-1787) est un autre ambassadeur de France affecté près la Sublime Porte après d’autres postes diplomatiques en Espagne et au Portugal. Il a exercé ses fonctions dans l’Empire Ottoman à partir de de 1755. Séduit par les charmes d’Annette de Viviers, la veuve d’un marchand, faisant partie de la haute société de Pera, Vergennes a eu deux enfants avec elle (oh le vilain péché pour un ancien élève des Jésuites de Dijon) avant de se décider à l’épouser, sans toutefois solliciter l’agrément de Louis XV. Ce serait, dit-on, la cause de son rappel en France en 1768, alors qu’il avait amplement contribué à l’essor des échanges commerciaux avec la France et que le baron de Tott, un officier de sa suite, avait beaucoup travaillé à la modernisation de l’armée ottomane. Mais le poste d’ambassadeur à Stockholm lui a ensuite été confié en 1771 avant que Louis XVI, accédant au trône en 1774, fasse de lui son secrétaire d’État (c’est-à-dire ministre) des Affaires Étrangères, où Vergennes va puissamment travailler à aider l’indépendance américaine, fournissant hommes et armes.

 

Lorsqu’en 1762 le peintre Antoine de Favray arrive à Constantinople, Vergennes le prend auprès de lui, et il le recommandera à son successeur, Saint-Priest, lors de son départ. C’est ce Favray qui a effectué le portrait ci-dessus qui représente Vergennes en tenue turque en 1766. On lui doit aussi un portrait du couple nouvellement marié peu avant que Vergennes soit rappelé à Versailles, ou encore l’audience de l’ambassadeur auprès du sultan Osman III. Il est en outre l’auteur de scènes de genre et de panoramas de Constantinople.

 

876b6 le port de Constantinople, embarquement d'antiquités

 

Un autre ambassadeur de France, Choiseul-Gouffier que j'ai rapidement évoqué dans mes articles Istanbul 04 et Istanbul 06, s’est passionné pour l’archéologie. Cet ami de Talleyrand, et dont Chamfort a dit “C'est un des êtres qui ont contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec l'espèce humaine”, sensible aux réflexions des philosophes de son siècle des Lumières et aux idées prérévolutionnaires, part pour la Grèce en 1776 à l’âge de 24 ans, parcourt l’Asie Mineure, puis rentre en traversant la Bosnie et les États de Venise. De 1778 à 1782, il publie son Voyage pittoresque de la Grèce, avec des gravures effectuées à partir des dessins et croquis qu’il a rapportés. Il a publié un texte, le Discours préliminaire, résolument philhellène, qui a rencontré un grand succès, mais envisageant de solliciter l’ambassade de Constantinople, il fait d’urgence retirer de la vente tous les exemplaires qu’il peut récupérer. Et il obtient sa nomination. Sur son trajet, il débarque à Athènes qu’il souhaite revoir, et arrive enfin à Constantinople en septembre 1784. L’entrevue avec le grand vizir se passe bien, et même si par la suite quelques nuages assombrissent le ciel des relations quand le grand vizir tombe sur un exemplaire de ce Discours préliminaire, la sérénité et la coopération reprennent le dessus quand les Turcs se rendent compte de l’honnêteté intellectuelle, de la sincère coopération sur les plans militaire, économique et culturel, de l’ambassadeur du roi de France. Sous son impulsion, par son intermédiaire, des officiers du génie, d’artillerie, de l’état-major, des ingénieurs de marine, viennent de France aider à la modernisation de l’armée ottomane. C’est lui aussi qui propose d’envoyer trente jeunes Turcs étudier en France. Ses interlocuteurs, tant Russes que Turcs, pourtant ennemis, le respectent et l’écoutent. Comme l’a si bien dit Condorcet, secrétaire de L’Académie Française lors de la réception de Choiseul-Gouffier sous la Coupole, “l’art des négociations, qui a été si longtemps l’art de tromper les hommes, fut dans les mains de M. de Choiseul celui de les instruire, de les servir et de leur montrer leurs véritables intérêts”. Partisan des libertés par conviction philosophique et humaniste, mais royaliste pour la légitimité, il refuse le poste d’ambassadeur à Londres que lui offre la Convention en 1791, et en 1792 s’exile en Russie où il est reçu amicalement par la tsarine Catherine II puis par son successeur le tsar Paul Premier. Il rentre en France en 1802 quand le risque d’être guillotiné est passé, mais il n’aime pas davantage l’Usurpateur Napoléon Premier, et aura le temps de voir la Restauration, avant de mourir en 1817.

 

Ce philosophe, cet homme cultivé, cet amoureux de la Grèce, a acquis (honnêtement, pas volé) des antiquités qu’à sa mort il a léguées à Louis XVIII pour qu’elles soient exposées au Musée Royal (le musée du Louvre). Sur ma photo ci-dessus, il est difficile de voir nettement ce que représente le tableau, mais ce qui est au premier plan ce sont des fragments de pierres portant des sculptures antiques. Sur le cadre, une inscription dit “Embarquement des fragments antiques envoyés en France, recueillis en Grèce par M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur du roi près la Porte Ottomane, en 1789”. Le tableau est de Jean-Baptiste Hilaire, un peintre avec qui il avait effectué son premier voyage de 1776 au Levant, et qui avait été l’auteur de la majorité des gravures de la première édition du Voyage pittoresque de la Grèce.

 

876c1 Thouvenel, consul général, Constantinople 1854

 

Autre diplomate français, Antoine Édouard Thouvenel a occupé divers postes sous la Monarchie de Juillet et la Seconde République, en Espagne, en Belgique, à Athènes (indépendante de l’Empire Ottoman depuis moins d’un quart de siècle), avant de revenir à Paris pour travailler à la direction des affaires politiques du ministère des Affaires Étrangères quand Napoléon III a perpétré son coup d’État de 1851. En 1855, il devient ambassadeur à Constantinople et rejoint son poste en pleine guerre de Crimée, après la bataille de l’Alma et juste avant la prise du fort de Malakoff et la chute de Sébastopol, laissant derrière lui son fils en bas âge et sa femme Marie, malade, lesquels ne le rejoindront qu’un an plus tard en compagnie de sa cousine Marie de Melfort. Quelques mois après son arrivée, il est chargé par Napoléon III de décorer le sultan Abdülmecid de la Légion d’Honneur, pour la part prise par son empire dans le Guerre de Crimée. S’il a été mis fin à sa mission en 1860, c’était pour le rappeler à Paris comme ministre des Affaires Étrangères.

 

C’est un an avant son arrivée à Constantinople que Thouvenel a été représenté dans l’uniforme de sa charge par un peintre de Lübeck, Adolf Diedrich Kindermann, qui a vécu et travaillé à Paris lorsqu’il a été exilé pour avoir pris part à la Révolution de Mai à Dresde en 1849. Le cadre du tableau porte l’inscription “Thouvenel (Antoine Édouard), Ambassadeur de France à Constantinople, Ministre des Affaires Étrangères, Sénateur de l’Empire, Grand Référendaire du Sénat, Grand-Croix de la Légion d’Honneur – 1818-1866”.

 

876c2 ambassade de France à Constantinople à Péra

 

876c3 ambassade de France à Constantinople sur le Bosphore

 

Ces deux aquarelles sont datées de la fourchette 1855-1859. Elles datent donc de l’époque où Thouvenel était ambassadeur à Constantinople. Or elles représentent les bâtiments de l’ambassade de France, la première dans le quartier de Pera, habité par les Occidentaux, la seconde étant le palais d’été sur le Bosphore, à Tarabya (parfois transcrit en Thérapia). On les doit à Germain Fabius Brest, un peintre orientaliste qui a passé trois ans à Istanbul et a été contracté par Thouvenel. Au dos de l’aquarelle, quelques mots précisent que dans le caïque au premier plan les personnes sont l »ambassadeur et sa famille. Parlant de ce palais d’été, Thouvenel le décrit dans une lettre comme la plus belle résidence du monde, avec un magnifique jardin, tandis qu’avec ses rues boueuses et pleines de monde Pera déplaisait beaucoup à sa femme.

 

876c4 fille de l'ambassadeur anglais en chaise à porteurs

 

Ici, c’est la fille de l’ambassadeur d’Angleterre Sir Philip W. Currie qui se déplace dans la chaise à porteurs utilisée pour son mariage. La tableau a été réalisé en 1896 par le peintre Fausto Zonaro, qui recevait des commandes de plusieurs ambassadeurs. C’est d’ailleurs l’un d’eux, Aleksandr Nelidov, ambassadeur de Russie, qui a introduit Zonaro auprès du sultan Abdülhamid II, lui permettant ainsi de devenir le peintre officiel de la cour impériale.

 

876d1 école flamande, 17e siècle

 

Mais laissons là les ambassadeurs et changeons d’étage, pour trouver les peintures représentant des enfants. Nous commençons par ce Portrait d’une petite fille de trois ans près d’une fontaine, long titre pour cette œuvre d’un peintre de l’école flamande du dix-septième siècle, Willem van der Eertbruggen. Et comme presque toujours il y a un chien (c’est parfois un chat) dans la scène.

 

876d2 école hollandaise 17e siècle

 

Autre enfant anonyme, sur ce tableau titré Portrait d’une petite fille portant un bretzel avec un chien à ses côtés. La toile est signée Jacob Gerritsz. Cuyp (un peintre de l’école flamande, 1594-1652).

 

876d3 enfant de la famille Van Limpurg, peintre allemand

 

Cette fois-ci, c’est l’auteur (allemand) de cette toile de 1668 qui est anonyme. L’enfant, lui, appartient à la famille Van Limpurg. Ce petit enfant est accompagné d’un angelot qui pose une couronne sur sa tête et lui remet une palme. C’est généralement ainsi que sont représentés les martyrs. Ce bébé est donc mort, mais je ne sais pourquoi il est figuré comme les martyrs des persécutions dans l’Antiquité. Parce que les souffrances causées par le martyre purifient la victime qui va droit au Ciel, peut-être veut-on dire que ce bébé innocent qui a souffert la maladie ou un accident (il pose la main sur une sphère noire, métallique, d’où sortent des jets de vapeur) a gagné directement le Paradis. Le musée, lui, suggère qu’il s’agit d’une victoire spirituelle sur une mort prématurée.

 

876d4 fille avec une poupée, école anglaise 1767

 

Ce tableau de l’école anglaise daté 1767 est intitulé La Petite fille à la poupée. Au dix-huitième siècle, ces poupées de bois faisaient le tour des pays d’Europe, accompagnées de malles pleines de vêtements, de chaussures, de bijoux, de chapeaux et autres accessoires pour diffuser les dernières tendances de la mode. C’est pourquoi on les appelait des “fashion dolls”, des “poupées de mode”. On constate que la robe de la petite fille a été réalisée exactement sur le modèle de la robe de la poupée.

 

876e1 Cameria, fille de Soliman le Magnifique

 

Mais, à côté de ces portraits d’anonymes ou d’aristocrates, voire, depuis le seizième siècle, de riches bourgeois singeant l’aristocratie, il y a les portraits des souverains et de leurs familles. De même qu’aujourd’hui chaque président de la République nouvellement élu se fait photographier pour que son portrait figure dans toutes les mairies, tous les sièges de conseils généraux ou régionaux, de même le portrait du roi, du prince, du grand-duc, du pape, bref du souverain, figure partout où siège son administration. Le don de son portrait par le souverain à un autre souverain ou à l’un de ses sujets qui avait rendu un signalé service était une marque d’amitié, d’alliance, de reconnaissance. Aussi l’art du portrait s’est-il largement développé dans les cours d’Europe, des artistes créant des originaux et des copistes les reproduisant en nombre. Cependant, il convenait de respecter certaines règles. Le sujet (le souverain ou un membre de sa famille) devait être très ressemblant, afin d’être reconnaissable, mais le portrait devait cependant être flatteur, en corrigeant certains défauts physiques. Il devait exprimer le caractère et la personnalité, mais il convenait d’en gommer les excès. Et comme beaucoup de mariages princiers s’effectuaient par procuration, on envoyait un portrait du promis ou de la promise. D’où résultait souvent une violente déception lors de la découverte de l’original en chair et en os. Mais trop tard, le mariage est célébré. La conséquence de cet usage du portrait, c’est que depuis le seizième siècle les cours d’Europe s’arrachent les meilleurs artistes. On trouve ainsi des peintres flamands ou hollandais en Angleterre ou en Espagne, des Italiens en Russie, des Français un peu partout. Le Suédois Martin van Meytens le Jeune, a travaillé pour la cour de Stockholm, sa ville natale, puis aux Provinces Unies, en Angleterre, à Paris, à Dresde, plusieurs cours italiennes, pour finir à Vienne, peintre favori de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et directeur de l’Académie viennoise des beaux-arts.

 

La toile ci-dessus a été exécutée d’après un tableau de Cristofano dell’Altissimo réalisé à la cour de Constantinople. On le voit, ce peintre n’a pas un nom vraiment turc… Et le tableau est clairement dans le style de l’école italienne du seizième siècle. En 1520, des Tatars s’emparent de la fille d’un pope orthodoxe, Roxelane, une jeune fille de vingt ans originaire de Rogatyn, ville de Ruthénie (dans l’actuelle Ukraine occidentale, à 72km au sud-est de Lviv et à 61km au nord d’Ivano-Frankivsk), qu’ils mettent en vente sur le marché aux esclaves. Elle est achetée par le grand Vizir Ibrahim qui en fait cadeau à son sultan, Soliman le Magnifique. Voilà Roxelane dans le harem impérial. Grâce à sa beauté, à ses charmes, mais aussi à son ambition et à son savoir-faire, elle se fait aimer, prend le nom de Hürrem en se convertissant à l’Islam et réussit à se faire épouser. Elle donne à Soliman le Magnifique cinq enfants, dont Selim III qui succédera à son père et, en 1522, la petite Cameria, Mihrimah ici représentée.

 

Roxelane avait su se montrer très influente en politique. Mihrimah en est la digne fille. À dix-sept ans, en 1539, elle épouse le grand vizir Damat Rüstem Pacha (1505-1561). Elle accompagne son père dans ses campagnes militaires où elle est décrite chevauchant un étalon arabe nommé Batal au milieu de la mêlée. Parce que Roxelane était morte avant la mort de Soliman et l’avènement de Selim, Mihrimah a joué auprès de son frère le rôle de Sultane Valide, qui est normalement le titre de la mère du sultan régnant. Elle a fait construire deux mosquées par le grand architecte Mimar Sinan, l’une qui porte son nom, mosquée de Mihrimah, à la Porte d’Andrinople (en turc Edirnekapi), à la sortie ouest de Constantinople, l’autre étant la mosquée d’Iskele qui porte son nom, à Üsküdar sur la rive asiatique de la ville. Lors de l’équinoxe de printemps, le 21 mars, le soleil vu du palais de Topkapi se couche juste dans l’axe de l’unique minaret de la mosquée d’Edirnekapi, tandis que la lune monte entre les deux minarets de la mosquée d’Iskele. Remarquable hommage rendu par l’architecte à cette femme dont on dit qu’il était amoureux, parce qu’elle était née le jour de l’équinoxe, un 21 mars, et que son nom, qui devrait se transcrire Mehr-î-Mâh, signifie littéralement “Soleil et Lune”. Cette grande princesse est morte en 1578.

 

876e2 l'infante Anne d'Autriche, 1609

 

Je n’aurai pas besoin de m’étendre aussi longuement pour présenter Anne d’Autriche (1601-1666), qui a été représentée alors qu’elle était infante, en 1609, par Rodrigo de Villandrando (1588-1622), un peintre de l’école espagnole. Cette année-là, la princesse n’a que huit ans. Je trouve qu’on lui donnerait beaucoup plus… C’est en 1611 qu’elle a été fiancée à Louis XIII, mais déjà avant la mort de Henri IV en 1610 d’autres partis avaient été envisagés. Peut-être ce portrait était-il destiné à faire paraître une jeune fille nubile, auquel cas il convenait de la vieillir un peu.

 

876e3 Stanislas Leszczynski (1677-1678)

 

Ici nous voyons Stanislas Leszczynski (1677-1766) en 1678. Dans mon article intitulé “Didymoteicho et Mikri Doxipara” daté du 9 octobre 2012, j’ai rapidement évoqué comment le roi de Suède Charles XII avait réussi à se débarrasser du royaume de Danemark et Norvège et du royaume de Pologne et Lituanie. Puis j’étais vite passé à sa retraite en terre Ottomane, près de Bender dans l’actuelle Moldavie, parce que mon sujet portait sur Charles XII, tout comme plus haut je suis revenu sur le sujet à propos des délégations envoyées à Stockholm réclamer le paiement des dettes. Mais je n’ai pas parlé de la Pologne. Le 24 septembre 1706, Charles XII contraint le roi de Pologne et Lituanie Auguste II à signer le traité d’Altranstadt et à abdiquer. Il fait élire sur le trône, à sa place, Stanislas Leszczynski, héritier du palatinat de Grande Pologne (région en centre-ouest de la Pologne, autour de la ville de Poznań), qui avait dirigé, auprès de Charles XII, des magnats polonais et lituaniens contre Auguste II. Défaite de Poltava, siège de Perevolochna, Charles XII est vaincu et s’exile près de Bender (aujourd’hui Tighina, en Moldavie). Stanislas Leszczynski est détrôné et va rejoindre Charles XII dans son exil ottoman. 1713, Charles XII rentre en Suède et, en 1714, offre à Stanislas en remerciement de ses services la Principauté de Zweibrücken (Principauté des Deux-Ponts, aujourd’hui ville d’Allemagne à quarante kilomètres à l’est de Sarrebruck, tout près de la frontière française). Quand meurt Charles XII en 1718 au siège de Fredriksten, Stanislas Leszczynski doit chercher un autre exil. Il est accueilli par le duc de Lorraine.

 

Pendant ce temps-là, en France, les rivalités sont toujours les mêmes entre les branches de la famille royale. Louis XV, né en 1710, n’avait que cinq ans à la mort de son arrière-grand-père Louis XIV, le pouvoir étant alors confié à un régent, Philippe d’Orléans. À la mort de ce dernier, en 1723, quoiqu’encore très jeune (13 ans), Louis XV va assumer le pouvoir, mais il nomme premier ministre le duc de Bourbon. Or le petit roi est faible et maladif, tout le monde pense qu’il ne vivra pas vieux. S’il meurt, c’est le fils du régent qui montera sur le trône. Le duc de Bourbon en est vert de rage, il faut absolument que Louis XV ait un héritier. Ce n’est pas l’infante d’Espagne à laquelle il a été fiancé, avec ses six ans, qui pourra le lui donner. Deux ans passent. Le roi a un malaise. On pense qu’il n’en a plus pour longtemps à vivre, on hâte les choses, on renvoie en Espagne l’infante (grosse colère des Espagnols) et on se met en chasse d’une princesse. Pas la fille de Léopold le duc de Lorraine, c’est une Orléans. Pas une orthodoxe, une luthérienne, une calviniste mais une catholique romaine. Pas une trop jeune, pas une trop vieille. Dur-dur, il ne reste guère que cette fille de l’ex-roi de Pologne, cette Marie Leszczynska qui, aux yeux des cours d’Europe, n’est pas le parti le plus reluisant pour le roi de France, mais qui, pour les mêmes raisons, mais à l’inverse, accepte ce mariage avantageux qui, de plus, va donner un refuge très sûr à son papa. Elle a 22 ans, le roi en a 15. Elle va lui donner dix enfants, huit filles et deux garçons. Leur petit-fils sera Louis XVI. Stanislas Leszczynski s’installe au château de Chambord.

 

 

Le beau-père de la reine, dans ce grand château, vivait aux crochets de la France. C’était horriblement coûteux pour les tristes finances du pays et le cardinal Fleury, ancien précepteur du roi devenu l’équivalent d’un premier ministre, aurait bien voulu s’en débarrasser. L’occasion lui en est donnée en 1733 quand meurt Auguste II de Pologne. Il embarque un faux Stanislas, un sosie, sur un navire à Brest, tandis que le vrai part en secret pour la Pologne, dont il rafle le trône sous le nez du fils d’Auguste II. C’était le 8 septembre, mais dès le 22 les troupes russes l’obligent à fuir. Il se réfugie à Dantzig (aujourd’hui Gdansk, la ville où un électricien des chantiers navals nommé Lech Wałęsa créera le syndicat Solidarność en 1980). Les Russes assiègent Dantzig, mettent à prix la tête de Stanislas qui, déguisé, parvient à s’échapper, est accueilli à Königsberg, en Prusse. Intervient alors un autre personnage, c’est Charles de Habsbourg, roi de Hongrie et empereur du Saint-Empire Romain Germanique. Il a besoin d’avoir les mains libres du côté de la France pour concentrer ailleurs ses efforts militaires, et recherche un traité. Le cardinal Fleury se frotte les mains, car entre les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, il guigne le duché de Lorraine et de Bar, pour avoir libre circulation entre Paris et l’Alsace. C’est ainsi que le traité donne au duc de Lorraine le duché de Toscane en échange de son fief, qui revient à Stanislas, mais en viager, ce qui signifie qu’il tombera dans le giron de la France à sa mort. Pendant ces discussions, Stanislas avait quitté Königsberg pour Meudon. Là, on lui fait signer de force et en grand secret une déclaration selon laquelle, ne souhaitant pas s’ennuyer avec l’administration des duchés de Lorraine et de Bar, il en confiait d’ores et déjà la gestion au roi de France. Et il recevrait une rente très, très confortable. En 1737, voilà notre Stanislas Leszczynski en Lorraine. L’accueil de cet étranger n’a pas été chaud, c’est le moins que l’on puisse en dire, car la population regrettait le précédent duc. Il préférait résider à Lunéville plutôt qu’à Nancy, mais il a fait œuvre d’urbaniste dans sa capitale et dans d’autres villes, et en digne philosophe des Lumières il a créé des bibliothèques publiques, une académie, des écoles, et aussi des hôpitaux, des greniers collectifs, etc. et a occupé ses loisirs à rédiger des œuvres philosophiques. Il est mort à Lunéville, à 88 ans, en 1766. Tel est l’avenir si mouvementé qui attendait le petit bébé rondouillard du tableau, peint par un artiste anonyme.  

 

876f1 Charles III d'Espagne, 1726

 

Nous venons de voir que Louis XV enfant était promis à l’infante d’Espagne. En 1721, ils avaient respectivement onze et quatre ans. Le roi d’Espagne Philippe V, ne disposant pas de bon peintre portraitiste, a alors écrit pour demander que lui soient envoyés d’une part un peintre de qualité, d’autre part un portrait du petit fiancé. Pour répondre à la première demande, le roi choisit un peintre méridional, qui aura moins de difficultés à s’installer en Espagne. C’est le Montpelliérain Jean Ranc (1674-1735). Là-dessus, il y a la rupture des fiançailles de l’infante, Jean Ranc reste en Espagne quoiqu’il ait à se plaindre du très mauvais accueil que les Espagnols réservent à cet étranger. Le tableau ci-dessus représente Charles III (1716-1788), fils de Philippe V, en 1726, et donc âgé de dix ans. Le roi est enchanté du résultat.

 

876f2 Isabelle II d'Espagne, 1834-1835

 

Restons en Espagne, avec la future reine Isabelle II (1830-1904) peinte en 1834 ou 1835 par Mariano Quintanilla (1772-1850), qui est, nous dit-on, un disciple de Vicente López y Portana, deux peintres que je confesse ne pas connaître.

 

876f3 Louis XIII dauphin de France, 1610

 

Pour en finir avec cette galerie de portraits de rois et de reines, revenons en France, au début du dix-septième siècle. Pour représenter le jeune Louis XIII (1601-1643) en 1610, l’année de l’assassinat de son père Henri IV, il a été fait appel à un peintre flamand né à Anvers, Fran Pourbus le Jeune (vers 1569-1622). Il avait commencé sa carrière comme portraitiste à Bruxelles, avait été appelé à Mantoue, en Italie, en 1599, et parce que la duchesse de Mantoue était la sœur de la reine de France Marie de Médicis, il est amené à se rendre en France en 1609 pour faire le portrait du roi puis de la reine. Il enchaîne avec Louis XIII et s’installera définitivement à Paris, et en 1618 recevra le titre de “Peintre du roi”, avec une pension et la nationalité française. Il est mort et enterré à Paris en 1622.

 

876f4 Louis XIII en 1618

 

C’est pourtant un autre peintre qui, en cette année 1618, a réalisé ce portrait de Louis XIII en armure. L’auteur n’en est par certain, mais on l’attribue généralement à Claude Deruet (1588-1662), ce Lorrain de Nancy qui, en 1623, a été le maître de Claude Lorrain.

 

876f5a portrait présumé de Louis XIV bébé

 

876f5b portrait présumé de Louis XIV bébé (détail)

 

Le roi suivant, c’est Louis XIV (1638-1715). Le tableau n’ayant ni titre, ni signature, on se fonde sur des ressemblances frappantes avec d’autres tableaux et, bien sûr aussi, sur la date –vers 1638– pour identifier ce bébé. Quoiqu’anonyme, le peintre se rattache clairement à l’école française. Pour le reste, ce roi est trop connu pour qu’il soit besoin de parler de lui. Mais en le voyant ainsi emmailloté, tout serré, on comprend pourquoi Jean-Jacques Rousseau réclamait plus de liberté pour les nourrissons.

 

876f6 Louis XIV et Philippe d'Orléans, 1642

 

Depuis cette naissance, quelques années ont passé, nous sommes en 1642. Le futur Louis XIV a quatre ans. Un frère lui est né, Philippe (1640-1701), duc d’Anjou, qui recevra plus tard le titre de duc d’Orléans. Il a maintenant deux ans. C’est le peintre Charles Beaubrun (1604-1692) qui a été chargé de les représenter, un portraitiste très respectueux des codes en vigueur à la cour. Si outrageusement respectueux, même, qu’à ce sujet, il est amusant de voir l’article que lui réserve Wikipédia en anglais, où sont montrés deux tableaux, l’un d’Anne d’Autriche femme de Louis XIII, l’autre de Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, qui se ressemblent trait pour trait, sont assises exactement dans la même position et sont vêtues de la même robe dans le même décor.

 

Quant à Philippe d’Orléans, je me souviens d’un professeur d’histoire qui nourrissait sa haine de la monarchie et son homophobie en se réjouissant de ne parler que de l’homosexualité d’Henri III ou de celle du Duc d’Orléans, ce qui n’est pas mon problème et me laisse indifférent. Ce qui me gêne davantage, c’est qu’Henriette d’Angleterre, sa cousine germaine que Louis XIV l’avait forcé à épouser pour raisons politiques, avait obtenu du roi l’exil du favori préféré de son mari, le chevalier de Lorraine, et que quelques jours plus tard, buvant une tasse de chicorée elle est empoisonnée et meurt à l’âge de vingt-six ans, ce qui a évidemment, dès l’époque, fait courir des rumeurs d’assassinat que l’histoire, par la suite, n’a pu ni confirmer, ni infirmer. Mais cette mort a inspiré à Bossuet l’éloge funèbre où il a prononcé les mots restés célèbres “Madame se meurt, Madame est morte”. Autre souvenir, littéraire celui-là, le précepteur de Philippe d’Orléans avait été François de la Mothe Le Vayer, et quand ce dernier a perdu son fils, en 1664, Molière lui a adressé la consolation commençant par “Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts”. Molière dont la troupe théâtrale était la “Troupe de Monsieur, frère du roi” jusqu’à ce qu’en 1665 le roi la prenne à son compte.

 

876f7 Louis XV en 1712

 

Louis XIII, Louis XIV, et maintenant Louis XV (1710-1774), ici en 1712. À cet âge, et jusqu’à l’âge de sept ans, il est d’usage normal d’habiller les garçons et les filles de la même manière, ils portent des jupes, des tabliers et des coiffes de dentelle. Et cela, ce n’était pas qu’au dix-huitième siècle, cette habitude a continué beaucoup plus tard. Chez mes parents, chez des cousins, j’ai au cours des années scanné plusieurs albums de photos de famille, et ces photos je les ai là, sur mon disque dur. J’y trouve un bébé habillé d’une jolie robe de dentelle blanche, et au dos de la photo il était écrit “Maurice, le 8 juillet 1877 à l’âge de dix mois”. Maurice, c’est bien un garçon. Ailleurs, un enfant d’environ cinq ans prénommé Pierre est debout sur une chaise, il porte des cheveux longs plus bas que les épaules, il est vêtu d’une robe à carreaux ajustée à la poitrine et qui s’évase au niveau de la jupe, il est chaussé de bottines montantes. La photo est datée de 1890. Quant au peintre qui a représenté le futur Louis XV, c’est Pierre Gobert (1662-1744), un portraitiste particulièrement apprécié des femmes fréquentant la cour de Versailles où on le trouve déjà à la fin du dix-septième siècle, où il représente le petit Louis XV en 1712 et encore en 1720, où il sera toujours en 1730 pour peindre la jeune reine Marie Leszczynska, et où il continuera de travailler jusqu’à la fin de sa vie. Mais on le trouve aussi accessoirement à Munich, en Lorraine, à Monaco : un grand tableau de lui qui représente la famille princière de Monaco se trouve à présent dans la salle du trône de la principauté.

 

876g1 Osman Hamdi Bey

 

Les portraits d’ambassadeurs, les portraits d’enfants… Je voudrais maintenant parler d’un Turc dont le parcours est très intéressant. C’est Osman Hamdi Bey. J’ai déjà dit quelques mots de lui dans mon article Istanbul 02 au sujet du musée archéologique dont il a été le directeur. Nous avons vu tout à l’heure que l’ambassadeur Choiseul-Gouffier, à la fin du dix-huitième siècle, avait proposé au grand vizir d’envoyer trente jeunes Turcs étudier en France. Le grand vizir avait été très intéressé par cette proposition mais, dans son entourage, des considérations religieuses avaient empêché que de jeunes Musulmans soient pervertis par un pays chrétien. L’idée avait toutefois lentement fait son chemin, et quatre Turcs avaient au dix-neuvième siècle fait un séjour d’étude en France. Le père d’Osman Hamdi avait fait partie de ceux-là. Et quand le fils a terminé ses études de droit à Constantinople, lui aussi a été l’un des très rares élus à être envoyé se perfectionner en droit à Paris. Il avait quatorze ans quand ses professeurs avaient remarqué ses dispositions pour le dessin, et lui adorait dessiner, aussi quelques années plus tard quand il a été à Paris a-t-il suivi en parallèle avec le droit des cours à l’École des Beaux-Arts, sous la direction de Géromé et de Boulanger. En 1867, il a participé à l’exposition universelle qu’est venu visiter le sultan Abdülaziz et y a gagné une médaille. De retour en 1868, il est envoyé à Bagdad comme chargé des affaires étrangères. En 1871 il rentre à Constantinople comme chef du protocole.

 

En 1871-1872 il écrit deux pièces de théâtre, l’une en turc, l’autre en français. En 1873, c’est au tour de Vienne d’organiser une exposition universelle et Osman Hamdi y est envoyé en tant que contrôleur et commissaire. Voilà dix ans, il s’était marié du temps de son séjour à Paris, mais à Vienne il rencontre une autre Française, Marie Palyart, et décide de divorcer pour l’épouser. Il a eu deux filles de sa première femme et quatre autres enfants de la seconde. De retour de Vienne, il remplit diverses fonctions aux Affaires Étrangères. En 1877-1878 on le retrouve comme maire des districts de Pera et Galata, mais dès la fin de la guerre russo-turque il quitte tous les emplois publics pour se consacrer à la peinture. Pourtant, en 1881, quand on lui offre de remplacer le défunt directeur du musée archéologique, il prend le poste, entreprend de nouvelles constructions et une complète réorganisation des collections, il écrit des ouvrages sur les fouilles menées en de nombreux endroits de l’Empire. C’est au titre de ces fonctions et en raison de l’abondant matériel archéologique déterré qu’il fait réécrire la loi pour interdire la sortie du territoire des antiquités. En parallèle, il ouvre l’École des Beaux-Arts dont il est nommé directeur. Concernant sa carrière artistique, il expose dans des salons tenus à Pera, mais aussi à Paris, Londres ou Berlin. Parmi les nombreuses distinctions dont il a été honoré au cours de sa vie, Osman Hamdi a été décoré de la Légion d’Honneur française, et il a été fait docteur honoris causa de diverses universités européennes et américaines. À sa mort en 1910, il a reçu de nombreux hommages montrant à quel point il était apprécié.

 

876g2 Deux musiciennes (1880, Osman Hamdi Bey)

 

Cette huile sur toile de 1880, Deux musiciennes, est un exemple significatif du style d’Osman Hamdi Bey. Venant de cet “Orient” qui va du Maghreb à la Perse et qui a été tout au long de ce dix-neuvième siècle une source d’inspiration pour les artistes (cf. Victor Hugo, Les Orientales, 1829), ayant de plus étudié la peinture à Paris auprès d’un peintre orientaliste comme Jean-Léon Gérôme, il se rattache tout naturellement à ce courant orientaliste, ses personnages portent des vêtements traditionnels, ses décors évitent le modernisme, mais à la différence de ses confrères occidentaux il se libère des clichés qui font du monde ottoman une société dominée par la violence et l’érotisme. J’ai montré, ailleurs, des jeunes femmes vendues sur le marché aux esclaves, des scènes lascives au harem, des scènes de guerre et des exécutions sommaires. Ici ces deux jeunes femmes sont tout au plaisir de leur musique dans un cadre de balustrades de marbre ciselé, de céramiques d’Iznik, de tapis persans.

 

876g3 L'homme aux tortues (1906, Osman Hamdi Bey)

 

Ce tableau est l’un des plus célèbres d’Osman Hamdi Bey. Présenté en 1906 au salon organisé par la Société des Artistes Français et connu aujourd’hui sous le titre Le Dresseur de tortues, en français il était affiché à Paris comme L’Homme aux tortues et un catalogue anglais se contentait de l’appeler Tortoises (Tortues de terre). Trente-sept ans plus tôt, son père lui avait envoyé la publication d’un voyage autour du monde, où figurait une gravure représentant un Coréen dresseur de tortues et dont le commentaire disait que frappant un petit tambour l’homme faisait marcher les tortues en file indienne sur une table basse, puis se monter sur le dos les unes des autres pour s’empiler en une tour. Sur notre tableau, on voit les tortues manger des feuilles vertes sous l’œil de leur maître. Bien évidemment, comme tous les peintres, Osman Hamdi a utilisé un modèle qui a pris la pose dans ce vêtement, or il paraît que diverses photos de lui prises à Vienne lors de l’exposition universelle de 1873 le montrent lui-même habillé ainsi. C’est donc son habillement de Turc traditionnel qu’il avait gardé dans sa réserve.

 

876h1 Yannick Vu, série d'autoportraits (1986)

 

876h2 Yannick Vu, Autoportrait n°1, 11-02-1986

 

En marge des collections permanentes du musée, l’exposition temporaire des enfants appartenait à une fondation située à Majorque, créée par un couple d’artistes contemporains, Yannick Vu et Ben Jakober. Commençons par Yannick Vu dont je montre ici une série d’autoportraits, et en gros plan Autoportrait n°1, 11/02/1986. En 1985, elle écrivait “N’ayant que son propre reflet comme modèle, le peintre tend à rechercher la ressemblance jusqu’à ce que le résultat semble répondre à la demande intérieure. Généralement, sa famille et ses amis ne partagent pas son opinion et se sentent mal face à l’image qu’il a de lui-même. Est-il réellement aussi triste? Et ce regard qui va au-delà du miroir, qu’est-ce qu’il recherche? Le plus souvent, ils rejettent l’image qu’il projette de lui-même, quelquefois ils s’inquiètent, la plupart sont irrités”. Pendant plus d’un an, Yannick vu s’est consacrée à des autoportraits, en forme ou fatiguée, triste ou gaie, parfois toute orientale et parfois parfaitement occidentale, comme ceci ou comme cela au gré des jours.

 

Née d’un père vietnamien et d’une mère française, mariée en premières noces à l’artiste italien Domenico Gnoli (1933-1970), un peintre, illustrateur et scénographe, et actuellement à Ben Jakober dont je vais dire tout à l’heure les racines multinationales, Yannick Vu est issue d’une famille d’artistes aussi variés que le sont ses origines, peintres, sculpteurs, pianistes.

 

876h3 Têtes en bronze, terre cuite, plâtre par Yannick Vu

 

876h4 Maima n°5 (Yannick Vu, 1987)

 

876h5 Reza n°2 (Yannick Vu, 1987)

 

Cette série de têtes sculptées, en bronze, en terre cuite, en plâtre, est également l’œuvre de Yannick Vu. Afin que l’on puisse mieux apprécier son art, je montre en gros plan deux de ces têtes, Maima n°5, 1987, bronze patiné, et Reza n°2, 1987, terre cuite patinée.

 

876h6 ''Détecteur de mensonges'' (Yannick Vu, 1985)

 

Yannick Vu pratique le dessin et la peinture, la sculpture figurative, mais elle réalise aussi des compositions abstraites. Ci-dessus, celle-ci est intitulée Détecteur de mensonges, et elle est datée de 1985. On constate donc que ce type de composition ne résulte pas de l’évolution de son art, du concret vers le non figuratif, mais que tous ces styles sont contemporains chez elle.

 

876i1 ''Connais-toi toi-même'' (Yannick Vu et Ben Jakober,

 

Connais-toi toi-même, 1997. Nous avons passé la barre de 1993, cette œuvre est désormais le fruit de la collaboration de Yannick Vu et de Ben Jakober. Ben (Benedikt) Jakober, lui, est né en Autriche, à Vienne, dans une famille hongroise de collectionneurs d’œuvres impressionnistes. Puis il a été élevé en Angleterre, après quoi est allé travailler à Paris dans des domaines non artistiques, mais dans le cercle de relations de Domenico Gnoli, et donc de Yannick Vu, laquelle l’a encouragé, alors qu’il approchait des quarante-cinq ans, à abandonner ses autres occupations et à devenir un artiste professionnel. Ils ont décidé de mettre leurs talents en commun et de collaborer à partir de la Biennale de Venise 1993. Ils vivent entre l’île de Malte et l’île de Majorque.

 

J’ai tout à l’heure évoqué la Biennale de Venise de 1993. Un demi-millénaire plus tôt, en 1493, Léonard de Vinci terminait les préparatifs à Milan pour couler une statue équestre en bronze de quatre fois la taille réelle, commandée par Ludovic le More douze ans auparavant. La sculpture en terre cuite, les moules, les foyers, tout est prêt, mais le roi de France Charles VIII se déclare roi de Naples et marche sur l’Italie. Le bronze est réquisitionné, la statue ne sera jamais coulée. Puisque tout était prêt et que Léonard de Vinci était un aussi génial ingénieur qu’un immense artiste, il avait dessiné chacun des éléments techniques nécessaires, par exemple l’armature de fer qui devait soutenir les moules de céramique destinés à supporter la tête et le cou du cheval. Ces dessins ont inspiré à Yannick Vu et Ben Jakober une sculpture emblématique en trois dimensions de quatorze mètres de haut, Il Cavallo di Leonardo, qui trônait sur la lagune pour la quarante-cinquième Biennale de Venise.

 

876i2 ''Lire vite'' (Yannick Vu et Ben Jakober, 1997)

 

Autre œuvre de nos deux artistes, Leer con prisa est tout récent puisque daté de 2012. Il s’agit de livres fixés sur un tambour rotatif mu par un moteur électrique. Ainsi, selon leur position, les pages des livres se tournent. Je ne peux hélas pas montrer l’animation de cette composition. Les deux îles de résidence des artistes les amènent à parler anglais et espagnol, ce qui explique ce titre en espagnol, qui signifie “Lire en se pressant”. Mais cette traduction fait perdre un jeu de mots intraduisible en français. En effet, on peut aussi comprendre “Lire avec PRISA”, Prisa étant le nom de la société d’édition du quotidien espagnol El País, qui est numéro un en termes de diffusion, société qui a fourni les livres nécessaires à cette composition.

 

876i3 ''Planta Cara'' (Yannick Vu et Ben Jakober)

 

Et pour finir ce long article sur le musée de Pera, cette œuvre émouvante. J’avoue qu’en la voyant, au premier coup d’œil, je n’ai pas trop aimé. C’était avant de lire la notice. Si, tout à l’heure, parmi les têtes sculptées par Yannick Vu, j’ai choisi celle de Maima, c’est parce que cette demoiselle est la fille de Yannick et Ben qu’un accident de moto a enlevée à l’affection de ses parents en 1992, à l’âge de dix-neuf ans. Cela explique le pourquoi de tous ces casques de moto et donne un tout autre sens à la composition qui a pour nom Planta Cara. Là encore, on peut envisager une double traduction, d'une part Fais face, ou Résiste, et d'autre part considérant cet arbre fait de casques Plante chérie.

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Published by Thierry Jamard
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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 09:00

Le musée de Pera, un musée privé, est d’une rare richesse. Il présente, outre une très grande collection de tableaux –ce sera le sujet de mon prochain article–, deux expositions thématiques, l’une sur les poids et mesures sur le territoire de ce qui est aujourd’hui la Turquie, l’autre sur les céramiques, faïences et porcelaines –c’est ce dont je vais parler aujourd’hui–. Mais d’abord, en marge des collections proprement dites, on trouve ce piano.

 

875a piano de la Callas

 

Maria Callas. Le pharmacien Georges Kaloyeropoulos quitte le Péloponnèse avec ses deux enfants et sa femme enceinte d’un troisième. Ce troisième est une fille, qui naît à Manhattan en décembre 1923. Le droit du sol lui donne la nationalité américaine, et elle est enregistrée sous le nom simplifié et américanisé de Sophie Cecilia Kalos. Lors de son baptême orthodoxe, on y ajoutera deux autres prénoms, Anna et Maria. Elle se fera appeler couramment Mary Kalos, prenant plus tard le nom de scène de Maria Callas. Dès l’âge de huit ans, elle est remarquée pour sa voix et travaille le chant. Ses parents lui achètent un piano qui la suivra en Grèce. Selon Wikipédia, ce voyage aurait eu lieu lorsque sa mère, ayant divorcé, quitte les USA avec ses enfants en 1937 (toutefois, il est réclamé “référence nécessaire” car nulle source n'est indiquéee note). Mais dans le musée je lis l’histoire suivante, qui nous porte en 1939 et remplace la mère par le père :

 

“En 1939, père et fille traversèrent l’Atlantique sur un paquebot, passèrent par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée jusqu’à la mer Égée. Le piano fut débarqué au Pirée et de là transporté à Athènes. Le second protagoniste de l’histoire, Elvira de Hidalgo, était la fille d’une vieille famille espagnole qui avait étudié au Conservatoire de Vienne et était devenue une prima donna alors qu’elle était très jeune. Après une brillante carrière de chant allant de l’opéra de Paris à la Scala de Milan, elle devint professeur de chant au Conservatoire d’Athènes en 1939. Maria Callas fut l’une de ses élèves. À la libération de la Grèce à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quand Maria Callas et son père décidèrent de retourner à New-York, ils ne voulurent pas emporter le piano avec eux. Maria Callas en fit don à son professeur Elvira de Hidalgo en témoignage de gratitude. À cette époque, Carl Ebert était directeur du Conservatoire d’Ankara, créé des années auparavant selon le désir d’Atatürk, et il fit venir Elvira de Hidalgo comme professeur de chant. Le piano fut transporté d’Athènes au Pirée, voyagea par bateau du Pirée à Istanbul, franchit le Bosphore de Karaköy [rive européenne] à Haydarpaşa [grande gare de la rive asiatique] et de là transporté par le train à Ankara. Le troisième protagoniste de l’histoire fut Mordo Dinar [un célèbre avoué d’Istanbul, consul honoraire du Chili] dont la passion pour la musique avait commencé au lycée de Galatasaray. La vie de Dinar avait été dédiée à la musique, aux amateurs de musique et aux musiciens et, pendant le temps où Elvira de Hidalgo enseignait au conservatoire d’Ankara, il était inévitable qu’ils devinssent amis. Quand Elvira de Hidalgo tomba gravement malade, elle donna le piano à Mordo Dinar. Cette fois, le piano fut remporté d’Ankara à Haydarpaşa, de là il retraversa le Bosphore en direction du quai de Karaköy, et ensuite au domicile de Mordo Dinar. Un soir, Yiğit Okur [ancien élève du lycée de Galatasaray, avocat, connu comme poète, traducteur littéraire, homme de théâtre, romancier] apprit de la bouche de Mordo Dinar l’histoire du piano lors d’un dîner chez Suna et Inan Kiraç [famille de riches industriels turcs, mécènes ayant créé plusieurs musées, dont le musée de Pera, mon sujet d’aujourd’hui], et ce récit lui inspira l’idée d’écrire son roman Le Piano. À la mort de Mordo Dinar en 2002, sa fille, qui vivait à Madrid, écrivit à Yiğit Okur ‘le piano est devenu votre roman, je vous charge de vous en occuper’. Yiğit Okur en informa Inan Kiraç, et il fut demandé à la fille de Mordo Dinar combien elle en voulait. Elle répondit ‘Un jour où je visiterai Istanbul, invitez-moi dans l’une de ces minables tavernes sur le Bosphore. Un verre de raki [alcool blanc populaire] et un maquereau frais, voilà le prix du piano. Seulement, ne le laissez pas perdre et trouvez un propriétaire qui apprécie sa valeur’. Inan Kiraç ne l’a pas laissée tomber. Le piano au musée de Pera, maintenant, nous appartient à nous tous”. Telle est la saga de ce piano ayant appartenu à la toute jeune Maria Callas.

 

875b1 poids 2e millénaire avant J.-C.

 

875b2 poids âge du fer

 

Venons-en aux poids. Les plus anciens seraient égyptiens et dateraient des alentours de 3500 avant Jésus-Christ. Il s’agissait de mesurer les produits agricoles et, quant aux dimensions, de définir les superficies des propriétés. La Mésopotamie également a très tôt développé des systèmes de pesée. Ci-dessus, le poids de bronze et d’or représentant un sphinx remonte au second millénaire, tandis que l’autre, en bronze, qui représente une silhouette humaine entre deux lions dressés est, nous dit-on, de l’âge du fer. Cela veut dire plus tardif, dans ces régions le début de l’âge du fer se situe aux alentours de 1100 avant Jésus-Christ, soit la fin du second millénaire. Par ailleurs, il paraît que cette figure humaine est une femme en train de mettre un bébé au monde. J’avoue avoir du mal à voir cela. Au musée, lisant cette très intéressante interprétation, j’ai essayé de voir, mais le poids est petit et un peu loin derrière la vitre. Ma photo, dans sa qualité d’origine je peux l’agrandir sur l’écran, sans mieux comprendre ce qui permet de voir un accouchement. Les archéologues, cependant, doivent avoir de bonnes raisons de donner ce commentaire.

 

875b3 poids de la ville de Cyzique (entre 4e et 1er s. avt

 

Si, sur ce poids de plomb situé dans la large fourchette du quatrième au premier siècle avant Jésus-Christ, on voit un dauphin, un thon et une torche, on peut alors l’attribuer à Cyzique, dont ce sont les emblèmes. Il s’agit d’une ville située au nord-ouest de l’Asie Mineure, sur la Mer de Marmara.

 

875b4 poids invalidés (époque romaine)

 

Ce poids de pierre d’époque romaine porte de profondes entailles. Il a en effet été invalidé par les contrôleurs des poids et mesures, probablement parce qu’il a été frauduleusement limé pour l’alléger, le revendeur achetant ainsi moins cher sa marchandise (qu’il revend alors en la mesurant avec des poids officiels), à moins qu’au contraire il ait été fabriqué par des faussaires, plus lourd que le poids qu’il indique (le commerçant escroquant ainsi son client sur la quantité de marchandise vendue).

 

875c1 poids byzantin comme Athéna (4e siècle)

 

875c2 poids byzantin (4e-6e s.) en tête d'Africain

 

Dans mon précédent article sur Istanbul ville byzantine, j’ai montré des poids en forme d’impératrices, à l’effigie d’Ariane et d’Eudoxie. Faits de bronze et de plomb, ceux que je présente ci-dessus (quatrième siècle pour le premier, et dans une fourchette du quatrième au sixième siècle pour le second) sont moins “politiques”, l’un étant païen avec la forme de la déesse Athéna, et l’autre plus folklorique, en forme de tête d’Africain. Une précision qui, en ce vingt-et-unième siècle qui voit en France des personnalités politiques s’en prendre à des ethnies ou à des nationalités dans leur globalité, n’est sans doute pas inutile. Dans l’Antiquité, même tardive, il n’est pas question de racisme. Lors d’une guerre, on fait esclaves les vaincus, quelle que soit la couleur de leur peau. Ainsi en est-il de Grecs d’une cité à l’égard de Grecs d’une autre cité, de Gaulois pris par les Romains ou de Romains pris par les Gaulois… Peu importe qu’ils soient blonds ou bruns et quelle que soit la forme de leur nez. En revanche, jusqu’à Constantin, l’empereur était divinisé, ce qui entraînait la condamnation sans appel, pour lèse-majesté, des adeptes d’autres religions, considérés comme susceptibles d’être dangereux pour l’ordre établi. “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”, dit Jésus, intimant à ceux qui le suivent l’ordre de séparer leur foi de la politique. Le “racisme religieux” naîtra plus tard. Quant à imaginer que dans l’Antiquité on pouvait classer les individus selon leur nationalité, c’est un parfait anachronisme, la notion n’existait pas. Les nations, les nationalités, ne sont entrées dans les esprits que tout récemment, au cours du dix-neuvième siècle. Auparavant, on pouvait défendre sa terre, la terre de ses ancêtres (la patrie), on pouvait aller se battre pour conquérir la terre du roi ou du prince voisin, ou parce que l’on est soumis à un roi qui a un différend avec un autre roi. Lesquels rois ne se mariant que dans des familles royales pour des questions d’alliances politiques ou d’héritages territoriaux, étaient tous cousins. Le nationalisme, alors, ne pouvait exister (je fais bien la distinction entre patriotisme et nationalisme). Pour revenir à nos moutons, cette tête d’Africain est donc un objet exotique, folklorique, rien d’autre.

 

875d1 balance romaine ottomane

 

Pour présenter cet objet, je ne respecte pas la chronologie. Il est ottoman, du dix-septième ou du dix-huitième siècle, et composé de fer et de plomb. C’est une balance dite “romaine”. En fait, ce ne sont pas du tout les Romains qui en ont inventé le principe, mais les Chinois. Et c’est par l’intermédiaire des Arabes que l’usage en est venu en Occident. Le contrepoids ayant grossièrement la forme d’une grenade, ils ont appelé ce type de balance comme le fruit. Cela dit, je me reporte au traducteur Google qui me dit que la grenade, en arabe, c’est رمان  et, en demandant la prononciation, j’entends quelque chose comme rommane. D’où la fausse interprétation romaine. On prend la balance par le petit crochet supérieur, on suspend l’objet à peser au gros crochet inférieur, à droite. Le fléau, alors, bascule et pointe vers le ciel. C’est alors qu’intervient le poids, en forme d’impératrice, de déesse grecque ou d’Africain. On le pose sur le fléau, et on le fait coulisser d’un côté ou de l’autre, jusqu’à ce que le fléau soit horizontal. Il ne reste plus alors qu’à lire la graduation gravée sur le fléau.

 

875d2 poids ottomans

 

875d3 coffret de matériel de pesée (18e s.)

 

On peut aussi voir toute une collection de poids ottomans en cuivre, en bronze, en fer, en plomb, ou ce coffret de pesée du dix-huitième siècle, très soigné, contenant une balance démontée et des poids.

 

875d4 poids ottomans en fer (19e-20e s.)

 

875d5 poids ottoman en marbre (19e-20e s.)

 

Venons-en, pour en finir avec cette première partie, au dix-neuvième et au vingtième siècles, avec ces poids de fer qui ressemblent à des boulets de forçats et avec ce gros poids en marbre.

 

Encore un mot au sujet des mesures. On ne pèse pas que les marchandises. Les monnaies, dans l’Empire Ottoman, ont une valeur dépendant de leur poids de métal précieux. Aujourd’hui, la valeur fiduciaire d’un billet de 100 Euros n’a rien à voir avec la valeur intrinsèque du papier imprimé qui le représente. Le nom de la monnaie qui avait cours était une déformation –par les Arabes, à l’origine– du nom de la drachme grecque, le dirhem (d’où le dirham, unité de monnaie du Maroc) dans un système de fractions qui n’était pas métrique. Or l’Occident (en dehors du Royaume Uni, qui a toujours tenu à rester à part) à la suite de la Révolution Française a adopté le système métrique, et les sultans réformateurs souhaitent moderniser leur pays et faciliter les échanges en utilisant les mêmes systèmes. Un décret d’Abdülaziz (1861-1876) laisse trois ans, de 1870 à 1873, pour passer d’un système à l’autre, après quoi on n’aurait plus le choix, le nouveau système devenant obligatoire. La mesure se solde par un échec, personne ne la respecte. Abdülhamid II (1876-1909) revient à la charge en 1883 en marquant d’un sceau officiel les poids métriques. En 1895, le système a fait long feu et l’on reprend le vieux dirhem. Comme on le voit, l’image du Grand Seigneur tout puissant et coupeur de têtes est quelque peu inexacte. Il faudra la poigne de fer d’Atatürk en 1931 pour que la jeune République Turque adopte définitivement le système métrique.

 

875e carreaux de céramique de Kütahya

 

La céramique, à présent. Ici, on aborde plus précisément la céramique de Kütahya, une grosse ville d’Anatolie centre-ouest qui, grâce à l’abondance de terres argileuses dans les environs, a développé l’artisanat de la céramique, presque aussi célèbre qu’Iznik. Signalons au passage qu’elle est la ville d’origine du grand voyageur Evliya Çelebi (1611-1642) dont j’ai déjà eu l’occasion de parler (et notamment dernièrement les 12 et 13 octobre 2012 au sujet du musée médical d’Edirne). Il y avait ici quantité de terres cuites dès l’époque où les Phrygiens occupaient la région, et cela n’a jamais cessé lorsque sont venus les Perses, puis les Grecs, les Romains, les Byzantins. Mais la célébrité et la spécialisation sont surtout venues avec les Turcs. Les exemples les plus anciens en décorent le minaret de la mosquée Kurşunlu (1377) et la mosquée Ishak Fakih (1433). C’est au dix-septième, et surtout au dix-huitième siècle que l’art de Kütahya atteint ses sommets, avant de décliner en qualité, et de retrouver sa vigueur passée avec l’avènement de la République Turque. Je lis que Kütahya est plutôt spécialisée dans l’art urbain, Iznik dans l’art de la cour, Çannakale dans l’art folklorique.

 

Les carrelages de céramique bleu cobalt sur fond blanc datent du dix-huitième siècle. Elles sont l’œuvre d’artisans tant chrétiens que musulmans. On en trouve dans des églises chrétiennes d’Istanbul, d’Ankara, de Kayseri et nombre d’autres villes d’Anatolie, ainsi qu’au monastère San Lazzaro à Venise. Mais aussi bien sûr dans de très nombreuses mosquées.

 

875f1 icône de Kütahya, fin du 19ème siècle

 

875f2 icône de Kütahya, fin du 19ème siècle

 

Mais la céramique de Kütahya ne se limite pas aux carrelages, si célèbres soient-ils. Témoins ces icônes de la Vierge et du Christ, de la fin du dix-neuvième siècle. Non seulement les carrelages pouvaient décorer des églises chrétiennes, mais les visages prohibés par l’Islam n’étaient pas interdits par la loi pour qui n’était pas de confession musulmane.

 

875g1 Pichet, 2nde moitié du 18ème siècle (Kütahya)

 

Ce pichet est de la seconde moitié du dix-huitième siècle. Là, à voir leur costume, ces deux personnages sont bien turcs. Le décor est à la fois très esthétique et amusant.

 

875g2 Œuf décoratif, céramique de Kütahya

 

Très fréquents sont les objets décoratifs sans usage concret, sphériques ou ovoïdes comme celui de ma photo. Ils étaient destinés à l’ornementation des églises chrétiennes et représentaient généralement des anges, des chérubins (dotés de quatre ailes) ou des séraphins (à six ailes), ainsi que des croix.

 

875g3 Vaporisateur d'eau de rose, faïence de Kütahya

 

On sait le goût des Turcs pour l’eau de rose, aussi bien en confiserie (loukoums à la rose) qu’en vaporisation dans les pièces ou sur les vêtements. Ceci est un vaporisateur d’eau de rose de la première moitié du dix-huitième siècle.

 

875h1 faïence de Kütahya, milieu 18e siècle

 

Et puis bien sûr il y a des assiettes de faïence. Je ne sais à quoi est destinée celle-ci, qui est du milieu du dix-huitième siècle, compartimentée en sept petits alvéoles, mais elle est très joliment décorée. C'est peut-être pour la dégustation d'huîtres.

 

875h2 faïence de Kütahya, 2e moitié 18e siècle

 

875h3 faïence de Kütahya, 2e moitié 18e siècle

 

875h4 assiette de Kütahya, 2e moitié 18e siècle

 

Légèrement plus tardives, les assiettes de cette série sont de la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Je n’ai pas pu résister à l’envie d’en montrer plusieurs parce que je trouve jolis et amusants leurs sujets naïfs, qui sont en même temps des témoins du vêtement et de la vie de l’époque dans l’Empire Ottoman.

 

875h5 Ste Geneviève, faïence de Kütahya

 

875h6 Ste Geneviève, faïence de Kütahya

 

Et enfin nous voici au début du vingtième siècle. J’ai choisi ces deux assiettes parce qu’elles font partie d’une série qui représente des épisodes de la vie de sainte Geneviève, la patronne de Paris. Si l’on a enfin renoncé à enseigner “nos ancêtres les Gaulois”, une absurdité non seulement aujourd’hui dans une France métissée, mais même auparavant, compte tenu de l’occupation romaine et des nombreuses invasions, de Burgondes, de Francs, de Wisigoths, etc., il reste cependant de grands classiques qui eux sont avérés, comme le siège de Paris par les Huns en 451 (Attila, le fléau de Dieu, là où son cheval passe l’herbe ne repousse pas, il attendrit sa viande sous la selle de son cheval…) et l’autre siège de Paris, en 465, par Chilpéric, notre premier roi mérovingien. Sainte Geneviève est membre de la Municipalité de Paris. Lors du premier siège, elle obtient que les Parisiens n’abandonnent pas leur ville. Lors du second, elle parvient à quitter Paris en bateau sur la Seine, à trouver du ravitaillement à Arcis-sur-Aube au nord de Troyes et à le rapporter aux Parisiens malgré le blocus du siège. Devant ces assiettes, le musée suppose qu’il s’agit de la représentation de l’un des deux sièges, les Huns ou Chilpéric. Pas de doute, c’est bien elle, puisque son nom est écrit en grec et en français, même sans l’auréole des saints (elle n'est reconnue comme sainte que par l'Église catholique). Et cette situation peut s’appliquer à la première des assiettes, mais pour la seconde je ne m’explique pas la présence d’une biche en arrière-plan, ni pourquoi elle a les jambes et la poitrine dénudées. À moins qu’il s’agisse d’un épisode de sa vie que je ne connais pas.

 

Dans mon article Istanbul 14, restant au musée de Pera, nous monterons aux étages voir les peintures.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 09:00

 

874a1 murs byzantins de Constantinople

 

874a2 murs byzantins de Constantinople

 

874a3 murs byzantins de Constantinople

 

Dans mon premier article sur Istanbul, j’ai parlé de la ville dans son ensemble, ce qui m’a amené à évoquer brièvement son passé antique. Je suis revenu sur ce passé dans mon article n°4 consacré à la ville romaine. Aujourd’hui, nous avançons dans le temps en abordant la ville byzantine. En réalité, il n’y a pas eu de rupture brutale entre les deux. L’Empire Romain était partagé entre l’Empire d’Occident et l’Empire d’Orient centré sur Constantinople. Et puis le 4 septembre 476 après Jésus-Christ, Odoacre le chef des Hérules, des barbares germaniques, dépose Romulus Agustule, le dernier empereur romain d’Occident. Les historiens situent là la fin de l’Antiquité. Par voie de conséquence, l’Empire Romain d’Orient devient de fait l’Empire Byzantin sans autre événement historique. Dans le présent article, je ne ferai pas vraiment la différence, parlant soit de la fin de l’Empire Romain, soit du début de l’Empire Byzantin. À l’ouest d’Istanbul, les murs antiques sont très bien conservés sur une grande longueur. Nous sommes passés devant mais, ne pouvant pas nous arrêter et n’ayant pas eu d’autre occasion de nous rendre dans les parages, je n’en ai pas de photo. Ailleurs, ici ou là, on en repère des bribes plus ou moins bien conservées.

 

874a4 murs byzantins de Constantinople

 

874a5 murs byzantins de Constantinople

 

874a6 murs byzantins de Constantinople

 

D’autres parties de mur laissent voir diverses constructions, ainsi que des tours défensives. La bonne conservation de fragments de murailles tient au fait qu’ils ont été entretenus, renforcés, utilisés à l’époque ottomane.

 

874b1 Constantinople, restes du palais impérial

 

874b2 Constantinople, restes du palais impérial

 

874b3 Constantinople, restes du palais impérial

 

En certains endroits, il ne s’agit pas de remparts, mais de restes de murs du palais impérial, lequel était une ville à lui tout seul. Comme on peut le constater, certaines maisons s’appuient sur ce mur encore solide. Sur ma photo, ce sont des maisons de bois, à l’ancienne, mais ailleurs, on voit parfois des maisons de pierre dont l’un des murs est directement celui de l’ancien palais impérial.

 

874c colonne de Constantin Porphyrogénète, Istanbul

 

Dans mon article Istanbul 04 / La Ville romaine évoqué plus haut, je parle longuement de l’hippodrome, de l’obélisque de Karnak, et au sujet de la colonne serpentine je cite le voyageur Tournefort qui dit qu’elle “se trouve entre les obélisques, à égale distance de l'un et de l'autre”, ce qui m’a amené à expliquer que je parlerais de l’autre obélisque à propos de la ville byzantine. Nous y voici donc. On ne sait pas exactement quand ni pourquoi a été construite cette colonne de pierre, mais ce qui est sûr c’est que c’est l’empereur Constantin VII Porphyrogénète (913-959) qui l’a restaurée au dixième siècle, et qu’elle ornait la spina, axe autour duquel tournaient chevaux, attelés ou non. La colonne était à l’origine décorée de plaques de bronze portant des bas-reliefs, mais cette horrible Quatrième Croisade de 1204 dont j’ai amplement parlé à plusieurs reprises voit les armées franques les prendre et les fondre. Elles ne seront pas remplacées.

 

874d1 sarcophage entre fin 4e et début 6e s., Istanbul

 

L’époque byzantine n’a pas laissé de très nombreux monuments à Constantinople. Pour terminer cet article, nous allons nous transporter au musée archéologique auquel j’ai déjà consacré deux longs articles. Ce sarcophage de marbre rouge se situe entre la fin du quatrième siècle et le début du sixième, donc entre la fin de l’Empire Romain et le début de l’Empire Byzantin.

 

874d2 Daniel dans la fosse aux lions, 6e s. (Istanbul)

 

Au sixième siècle, la Grèce faisait partie de l’Empire Byzantin. Cette plaque de marbre vient de l’île grecque de Thassos. Il est facile de comprendre ce qu’elle représente quand on voit des lions lécher les pieds d’un homme survolé par des anges. C’est à l’évidence l’épisode biblique de Daniel dans la fosse aux lions. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce récit (mon article sur le musée byzantin de Thessalonique, daté du 22 juillet 2012).

 

874e1 poids byzantin (impératrice Ariane, 457-515)

 

Les poids de bronze constituant des mesures officielles étaient souvent fondus à l’effigie de l’impératrice. Celui-ci représente Ariane (Aelia Ariadnè, avant 457-515), ce qui permet de le dater fin cinquième siècle ou début sixième.

 

874e2 poids byzantin (impératrice Eudocie, 400-460)

 

Cet autre poids de bronze, qui a conservé son crochet qui permet de le suspendre à la balance, provient de Yalova sur la côte sud-est de la mer de Marmara, et représente très probablement l’impératrice Eudocie ou Eudoxie. Cette femme est très intéressante. C’est vers l’an 400 que naît une Athénienne nommée Athénaïs, fille d’un rhéteur. Pulchérie, sœur du très jeune et influençable empereur Théodose II qu’elle tient sous sa coupe, choisit Athénaïs pour la lui faire épouser en 421. Comme son père, Athénaïs est païenne, mais dans cette situation auprès de l’empereur, et auprès de la très dévote Pulchérie, elle doit se convertir au christianisme et prend alors le nom d’Aelia Eudocia. Intelligente, cultivée, c’est une femme de lettres dont on a conservé quelques œuvres. Je lis sur Wikipédia “Témoignage touchant de sa venue en Terre Sainte, une inscription dédicatoire comportant un poème en vers homériques a été récemment découverte à Hamat Gader, au sud du lac de Tibériade”. Aristote disait que “la nature a horreur du vide”, et cela est vrai aussi de la personnalité. Théodose est inconsistant, Pulchérie l’a mené par le bout du nez, puis une fois mariée Eudoxie a joué un rôle de premier plan dans les affaires de l’Empire, entre autres elle est à l’origine de la création de l’université de Constantinople en 425, à tel point que l’impérieuse Pulchérie se sent évincée. Cela dure jusqu’en 433, quand Pulchérie invente une affreuse calomnie, racontant qu’Eudoxie trompe Théodose. Eudoxie est alors dépouillée de son titre d’Augusta qui est celui de l’impératrice, et envoyée dans un couvent à Jérusalem. Elle mène une réflexion religieuse intense, et consulte saint Siméon le Stylite avec qui elle entretient une correspondance suivie (cf. mon article sur Osios Loukas daté 21 juin 2011).

 

874f1 Sainte Eudocie, fin 10e-début 11e s.

 

Eudoxie meurt en 460. L’Église Orthodoxe l’a canonisée mais les Églises Orthodoxe et Catholique, toutes les deux, ont canonisé Pulchérie dont je veux bien croire qu’elle était très pieuse, à la limite même bigote, sans que cela l’empêche d’être ambitieuse, calomniatrice, vindicative, bref pas très exemplaire pour une sainte. Toutefois, n’étant ni pape, ni métropolite, et n’ayant pas –je crois– vocation à le devenir un jour, sans doute n’ai-je pas les éléments pour la juger. Ci-dessus, cette icône de marbre en opus sectile, c’est-à-dire avec inserts de pierres de couleur, représente sainte Eudoxie, mais elle est très largement postérieure à sa mort puisqu’elle ne remonte qu’à la première moitié du onzième siècle, ou au mieux à la fin du dixième. Elle se trouvait dans l’église du monastère de Constantin Lips, nom d’un amiral de l’empereur Léon le Sage qui a dédié l’église à la Panagia Théotoka (la Mère de Dieu), église qui, réunie à une autre, est devenue à la fin du quinzième siècle la mosquée Fenari Isa. Aujourd’hui, bien évidemment, cette icône ne décore pas la mosquée, elle se trouve au musée archéologique.

 

874f2 Vierge Hodégétria, 11e siècle (Istanbul)

 

Pour finir, voici un bas-relief du onzième siècle représentant une Vierge Hodegetria en marbre. Sur le pourtour, une inscription lacunaire dit “Depuis qu’Israël a mené le Christ à la vie, même un aveugle peut voir le miracle de Dieu. Et personne n’a ce pouvoir, vous Marie […]”.

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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 09:00

873a1 En gare de Kumkapi (Istanbul)

   

873a2 Le train de banlieue d'Istanbul

 

Un article sur la gare de Sirkeci ? Plusieurs raisons le justifient. D’abord, parce que j’ai toujours aimé les trains, mais aussi et surtout parce que c’est la gare d’arrivée du célèbre Orient-Express. Un grand train de luxe, pas seulement célèbre parce que, retranchée dans sa chambre n°411 du Pera Palace à Istanbul, Agatha Christie y a écrit son roman où elle fait du train le cadre du crime et de son élucidation par Hercule Poirot. J’ajoute que, du lieu où nous résidons dans notre camping-car, nous ne sommes qu’à dix ou quinze minutes à pied de maints lieux touristiques ainsi que du tramway qui nous emmène où nous voulons en ville, mais nous sommes également à cinq minutes à peine du train de banlieue qui nous dépose à la gare de Sirkeci (on prononce sir-ké-dji) située près du pont de Galata et du débouché de la Corne d’Or dans le Bosphore. Notre station de départ, c’est Kumkapi (kapi signifie “porte” et kum signifie “sable”).

 

873b1 En gare de Sirkeci à Istanbul

 

873b2 Istanbul, en gare de Sirkeci

 

873b3 Istanbul, en gare de Sirkeci

 

873b4 Gare de Sirkeci à Istanbul

 

Certes, la gare de Sirkeci paraît de dimensions bien modestes, le nombre de quais semble dérisoire quand on la compare à n’importe quelle gare parisienne, ou même de grandes villes de province. La raison en est que la situation d’Istanbul au bout d’une avancée européenne uniquement turque ne peut, en direction de l’Europe, développer un réseau en étoile. Les voies se diversifient plus loin vers l’ouest, selon que l’on se dirige vers la Bulgarie ou vers la Grèce. En l’absence de grand pont ferroviaire au-dessus du Bosphore et en attendant le tunnel prévu pour 2013, il a fallu créer une autre gare d’Istanbul sur la rive asiatique du détroit, c’est la gare de Haydarpaşa (que nous n’avons pas visitée), la plus importante pour le nombre de voyageurs de tout le Moyen-Orient, et qui développe des lignes dans toutes les directions. Ces lignes avaient commencé à se développer dès le milieu du dix-neuvième siècle et leur réseau s’est vite étendu dans le dernier quart du siècle. Le sultan Abdülhamid II (1876-1909) écrit dans ses mémoires “J'ai accéléré la construction des chemins de fer anatoliens de toutes mes forces. Le but de ces chemins de fer est de connecter la Mésopotamie et Bagdad à l’Anatolie et d’atteindre le Golfe Persique. Cela a été réalisé grâce à l'aide allemande. Les grains qui, auparavant, pourrissaient dans les champs peuvent désormais trouver un marché et nos mines sont introduites à la vente sur le marché mondial. Cela a ouvert un bel avenir à l’Anatolie. La concurrence entre les grands États pour la construction des chemins de fer sur le territoire de notre Empire est bien bizarre et bien suspecte. Même si ces grands États ne veulent pas l'avouer, ces chemins de fer sont importants non seulement pour des raisons économiques, mais aussi pour des raisons politiques.”

 

Puis est venue la République, et en 1924 s’est ouverte une liaison des TCDD (soit Türkiye Cumhuriyeti Devlet Demiryolları, ce qui veut dire Chemins de fer d'État de la République de Turquie) avec la Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens (CIWL) vers Ankara, puis en 1926 vers Izmir (nouveau nom de Smyrne), vers Damas en 1927, vers Sivas (antique Sébastée, en Cappadoce) en 1930, vers Elazığ (centre-est de l’Anatolie) en 1932, etc. En 1930, les TCDD et cette même CIWL avaient créé une liaison prestigieuse, le Taurus Express, entre Ankara et Bagdad avec connexions vers Téhéran et Le Caire, liaison qui a fermé en 2009. Rappelons qu’Hercule Poirot rentrait de Syrie à Londres par le Taurus Express jusqu’à Istanbul, puis par l’Orient-Express ensuite, lors des aventures survenues dans le roman d’Agatha Christie. À vrai dire, je ne me rappelle plus comment est nommée la ville dans le roman et je ne l’ai pas sous la main, mais comme Constantinople est devenue Istanbul en 1930 et que le roman est de 1934, je suppose que le roman a adopté le nouveau nom. En 1962, c’est l’illustre Orient-Express qui a cessé de circuler. Quant à la CIWL, elle s’est complètement retirée de Turquie en 1972, remettant ses parts aux TCDD.

 

873b5 ''Je suis Turc de tout mon cœur'', dit Atatürc

 

Mais nous voilà bien loin de la gare de Sirkeci. On le voit, ici comme ailleurs on n’oublie pas le grand réformateur Atatürk dont l’effigie trône en place d’honneur en compagnie de l’emblème des TCDD.

 

873c1 hall de la gare de Sirkeci à Istanbul

 

873c2 hall de la gare de Sirkeci à Istanbul

 

Cette gare ancienne est superbe. Il est difficile d’imaginer, lorsque l’on est dans cette pièce, que l’on se trouve dans le hall d’une gare.

 

873c3 salle d'attente, gare de Sirkeci

 

873c4 salle d'attente de la gare de Sirkeci

 

Un peu plus loin, c’est la salle d’attente. Sur la première de ces photos, on ne se rend pas bien compte des couleurs qui ornent les vitraux des œils-de-bœuf (et tant pis pour moi si mes lecteurs sont au courant de la réforme d’orthographe de 1990 qui veut que ce pluriel s’écrive désormais des œil-de-bœufs, ils me créditeront d’une faute mais je me refuse à cette ineptie, à moins que l’orthographe soit amenée à oublier l’étymologie, comme gas-oil devient gazole. Écrivons alors un euildebeuf, des euildebeufs). Seuls les sièges le long des murs sont modernes et quelconques, mais ils sont si discrets qu’ils ne choquent pas l’œil, ni ceux des humains, ni ceux des bœufs là-haut au-dessus des portes.

 

873c5 restaurant Orient-Express, Istanbul

 

873c6 Restaurant Orient-Express, gare de Sirkeci

 

Sur le quai ouvre un restaurant chic. Il n’était pas possible, si l’on voulait en faire briller le style, de lui donner un autre nom qu’Orient-Express. Mais on se rend compte que si, à l’extérieur, sous sa façade ancienne sa terrasse n’a rien de plus que celle d’un classique bar de gare, en revanche à l’intérieur les tables sont élégantes.

 

873c7 poêle salle d'attente Sirkeci (1890)

 

Fort intéressant –et gratuit, avec photo autorisée–, une porte discrète donne sur un musée des chemins de fer. Et on trouve de tout dans ce musée. Par exemple ce poêle en faïence qui chauffait la salle d’attente depuis 1890.

 

873d1 Télégraphe ancien, musée de la gare, Istanbul

 

Dans un domaine très différent, on trouve ce télégraphe, dont il est seulement dit qu’il est du vingtième siècle. Mais je pense qu’il a dû finir sa vie il y a pas mal de temps.

 

873d2

 

Si l’on s’intéresse à la technique, on a de quoi faire avec cette vitrine qui rassemble toutes sortes d’éléments électriques et d’instruments de mesure.

 

873d3 plan de gare turque (Sirkeci) en français

 

Il y a également des plans d’architecture, comme celui-ci au 1/200ème qui concerne cette gare. Le titre dit “Station de Stamboul” (en français) et, en plus petit, “Sirkeci gari” (gare de Sirkeci, en turc). Visiblement, c’est un Turc qui a établi ce plan, car le hall est orthographié “hol”, la salle d’attente “attante” et la terrasse “terrase”. Cocorico, on peut être fier que notre langue ait été utilisée comme langage international. À l’époque de cette gare, la ville s’appelle encore Constantinople, et Stamboul n’en est qu’un quartier. C’est pour rompre avec la signification trop lourde d’un passé byzantin puis impérial que le rôle de capitale de la République de Turquie a été transféré à Ankara et que le nom de Constantinople a, en 1930, été remplacé par celui, à peine modifié, de ce quartier.

 

873e bulletin, école des chemins de fer, Turquie

 

On apprend aussi que les TCDD entretenaient une école. C’est illustré par divers documents, tels que ce bulletin, et aussi une plaque portant le titre “TCDD Meslek Lisesi” (lycée professionnel des TCDD), des photos d’élèves avec leur professeur, etc. L’établissement a fonctionné de 1942 à 1998.

 

873f1a maquette de rame de banlieue d'Istanbul

 

873f1b plaque de la maquette de train, musée de la gare, I

 

873f1c circuit de train modèle réduit

 

Et puis, bien sûr, on en vient aux trains proprement dits. Comme avec cette maquette d’une rame de banlieue dont la plaque en français dit “Chemins de fer turcs – Banlieue d’Istanbul, rame automotrice triple à courant monophasé 25kV 50Hz, 1500 ch, 90 km/h. Constructeurs Alsthom, Jeumont, Schneider-Westinghouse, SFAC, De Dietrich”. Un peu plus loin, il y a tout un réseau de train électrique en modèle réduit, avec un paysage esquissé, des aiguillages, un passage à niveau, bref une maquette qui tourne sur son circuit.

 

873f2a rame de banlieue d'Istanbul

 

873f2b cabine de conduite, automoteur, Istanbul

 

Pour que l’on puisse bien examiner ce train, il y a aussi un avant réel, découpé, avec sa cabine de conduite. On se prendrait presque pour le conducteur… si la voie était plus dégagée devant le pare-brise…

 

873f3 plaque de constructeur de chemin de fer

 

873f4 plaques de constructeurs chemin de fer

 

La France est à l’honneur, en tant que principal pourvoyeur de matériel ferroviaire, mais elle n’est pas seule, loin de là, car sur ces plaques je lis Belgique, England, Scotland, Smichow (une ville aujourd’hui rattachée à Prague), Tchécoslovaquie, Simmering-Graz (donc en Autriche), Düsseldorf.

 

873g1 reconstitution restaurant Orient-Express

 

873g2 menu de l'Orient-Express

 

Et parce qu’un train ce n’est pas qu’une locomotive et de la technique, le musée a également reproduit une table du wagon restaurant telle qu’à bord de l’Istanbul-Express (d’Istanbul à Munich, via Edirne, Svilengrad, Sofia, Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Salzbourg). Sur le bord de la table, on n’a pas oublié de placer la carte avec les prix. Mais comme je ne sais pas comment évaluer la monnaie, d’autant plus que la date n’est pas indiquée, je ne peux pas dire s’il est coûteux de payer deux cent mille TL pour une thé, ou cinq cent mille pour une omelette, pour des chips ou pour un Cola ; mais cette table ne donne pas l’impression de se trouver dans un train de luxe.

 

873g3 service en argent, Orient-Express

 

873g4 service en argent, Orient-Express

 

En revanche, ces services en argent massif étaient en usage dans l’Orient-Express au début vingtième siècle. Il est dommage que le musée ne montre pas comment étaient présentés la voiture restaurant ou les compartiments de ce train prestigieux.

 

873g5 service en porcelaine, Orient-Express

 

873g6 service en argent, Orient-Express

 

Dans les wagons-lits et les wagons-restaurants des divers trains express de Turquie, on utilisait ces accessoires aux dix-neuvième et vingtième siècles. En porcelaine et en argent, est-il dit. Je veux bien croire que ce n’est pas du métal argenté, et d’ailleurs la bosse sur l’un des pots semble indiquer un métal plus mou que le maillechort. Mais en fait de porcelaine j’ai plutôt l’impression, au coup d’œil, qu’il s’agit de faïence. Ce qui n’est d’ailleurs pas déshonorant, car des faïences comme celles de Gien valent bien, esthétiquement, de nombreuses porcelaines.

 

Il y a encore beaucoup d’autres choses intéressantes à voir dans ce petit musée, j’ai seulement essayé de survoler les différents domaines abordés, l’histoire, la technique, les matériels, l’accueil des passagers. Ce n’est certes pas Topkapi ou Sainte-Sophie, mais je pense que lors d’un séjour à Istanbul, même bref, il vaut la peine d’en pousser la porte puisque cette gare est en plein centre historique, au bord de la Corne d’Or, tout près du pont de Galata.

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