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5 juillet 2014 6 05 /07 /juillet /2014 09:00

895a Périclès

 

Pour diverses raisons, nous avons passé l’hiver à Athènes à notre retour d’Istanbul, et nous allons partir pour la France via l’Italie. Je viens de publier des articles portant sur quelques-unes de nos visites en Attique dans ces trois mois, mais avant de partir (provisoirement) je voudrais ajouter quelques images d’Athènes. Nous sommes dans la cité où est née la démocratie sous l’égide de Périclès, il me faut donc montrer ce monsieur. On sait que sa naissance avait dû être aidée de forceps, ce qui lui avait laissé un crâne allongé. Les modernes psychiatres diraient qu’il en était complexé, car pour le cacher il ne quittait jamais son casque en public. À part ce détail, cette statue est moderne et risque donc de ne pas être très ressemblante.

 

Parlant de démocratie, il faut cependant ne pas identifier nos régimes actuels avec celui d’Athènes dans la seconde moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ du temps de Périclès. En effet, la population de la cité (ville et alentours) est estimée à vingt mille citoyens environ, les femmes, les enfants, les métèques, les esclaves n’ayant pas voix dans les assemblées citoyennes. Vu ce nombre restreint de votants, la démocratie pouvait matériellement être directe, et la majorité des votes émanait directement des citoyens. Avec plusieurs dizaines de millions de citoyens et en outre distants de la capitale de près de mille kilomètres pour certains d’entre eux, notre démocratie est nécessairement représentative. Autrement dit, nous élisons en vote direct des hommes et des femmes censés nous représenter, des députés pour le pouvoir législatif, et pour le pouvoir exécutif le gouvernement reflète la majorité législative et le président de la République est élu lui aussi au suffrage direct. Dans ces conditions, nos “représentants” doivent nous représenter… S’il y a une manifestation, il y a dysfonctionnement: ou bien ce sont les représentants du peuple qui trahissent leurs électeurs, ou bien ce sont certains électeurs qui ne respectent pas ce qui émane de la volonté de la majorité, et qui s’opposent à la démocratie. Et il faut bien reconnaître que ce sont bien souvent, hélas, les élus qui ne respectent pas la volonté des électeurs et n’accomplissent pas leurs promesses électorales, mais on doit aussi constater que parfois les électeurs rejettent au moment de l’exécution des décisions qui étaient prévues dans le programme du candidat qui a été élu. Alors parfois j’entends dire que la gestion administrative, économique, sociologique est si complexe de nos jours que le citoyen moyen ne peut valablement exprimer une opinion valide parce qu’il ne possède ni la totalité des données du problème, ni la compétence technique pour envisager les moyens d’action et les conséquences de telle ou telle action. Et c’est sans doute partiellement vrai, mais l’argument est terriblement dangereux, parce qu’il signifie que les citoyens sont incapables d’opiner intelligemment, et par voie de conséquence il déroule le tapis rouge à la dictature d’un “despote éclairé”. Peut-être ici ou là y a-t-il quelques personnes qui s’accommoderaient de ce type de régime, mais je suis convaincu que la quasi-totalité des citoyens de France –dont je suis– rejetteraient avec horreur un régime autoritaire. Cela dit, j’y reviens, dans une démocratie représentative bien gérée, une manifestation de rue ne devrait pas pouvoir exister. Mais Périclès m’a entraîné bien loin d’Athènes.

 

895b1 anciens murs d'Athènes

 

Revenons à l’Athènes antique. Dans ce pays dont la civilisation est si ancienne, il n’est pas possible de creuser les fondations d’un immeuble, de tracer une ligne de métro, sans tomber sur des vestiges du passé. Ici (ma photo ci-dessus), ce sont des fragments du mur de Thémistocle (479 avant Jésus-Christ). On a identifié ce qui est très probablement la base d’une tour, le rempart extérieur, un fossé, ainsi qu’une chaussée marquée par les ornières causées par les roues des chars. Cette rue traverse le mur et la route périphérique. On l’a donc identifiée avec la route qui mène à Acharnes, faubourg d’Athènes situé plein nord de la ville (dans sa comédie Les Acharniens, qui a obtenu un premier prix à sa présentation et qui est un plaidoyer contre la guerre, Aristophane met en scène les habitants de cette ville, partisans de la guerre pour préserver leurs petits intérêts particuliers). La porte d’Acharnes n’a pas été formellement trouvée, mais il ne fait aucun doute qu’elle se trouvait ici.

 

895b2 route acharnienne à Athènes

 

Tout près de là, se trouve la place Kotzia, sous laquelle une bonne gestion de la ville a fait prévoir un parking souterrain. Projet avorté, parce que l’on est tombé sur des ruines antiques. Et, de 1985 à 1988, on a procédé aux fouilles archéologiques. On est ici hors les murs de Thémistocle, ce n’est pas un tronçon urbain de la rue d’Acharnes que l’on a découvert, mais trois voies dont le début de la route d’Acharnes. Et selon l’usage antique, des tombes ont été établies le long de la route, on a mis au jour un très dense cimetière en usage du neuvième siècle avant Jésus-Christ au troisième siècle de notre ère. Six cent soixante-douze tombes ont été retrouvées, contenant beaucoup d’offrandes funéraires. En 267, les Hérules, un peuple germanique venu de Scandinavie, déferlent sur Athènes et la pillent. À partir de cette époque de l’Empire Romain, le cimetière n’est plus utilisé, des ateliers de poterie et des maisons d’habitation sont venus le recouvrir ainsi que la route qui, en conséquence, n’était plus en usage. Ces fouilles ont mis au jour plus de trente fours de potiers, leur foyer inférieur, leur chambre de cuisson au-dessus, et deux d’entre eux avaient encore en place leur grille de terre cuite sur laquelle étaient posées les poteries à cuire. Ces ateliers ont continué à fonctionner durant tout le quatrième siècle.

 

895b3 Iera Odos à Aigaleo

 

Ailleurs, en creusant la station de métro Aigaleo (parfois transcrit Égaléo), on a retrouvé la célèbre Iera Odos (Voie Sacrée) qui menait à Éleusis. Là encore, on a préservé le site et on l’a juste protégé d’un toit et entouré au niveau de la rue contemporaine d’un garde-fou. La place sur laquelle se trouve la station de métro Aigaleo et ces restes de la route antique se trouvent à deux pas de la moderne rue, large et à très forte circulation qui porte ce nom de Iera Odos et que bordent toutes sortes d’industries. Quelques centaines de mètres plus au nord, le Leoforos Athinon (avenue d’Athènes), qui lui est parallèle, est la route moderne d’Éleusis et de Corinthe.

 

895c1 Athènes, sanctuaire de Zeus

 

Continuant à relever les sites antiques autres que les plus célèbres, le Parthénon ou l’agora, on trouve au pied du flanc nord de la colline de l’Acropole ce sanctuaire de Zeus. Mais j’avoue que sans l’indication qui en est donnée j’aurais eu du mal à l’identifier…

 

895c2 la voie des Panathénées

 

895c3 Athènes, le Théseion et l'agora

 

Nous voyons ici un Éleusinion et la route des Panathénées, cette grande célébration comportant une procession solennelle. Dans ce mot, on trouve “pan” qui signifie “tout”. En effet, l’Attique aurait été divisée, selon l’histoire légendaire, en douze communautés et c’est Thésée, le roi d’Athènes qui a succédé à son père Égée, qui serait parvenu à les unir en une seule cité-état. Depuis ce temps, on célébrait l’union des “Panathénées”. L’Éleusinion est un sanctuaire dédié à Déméter et Perséphone, rappelant dans la ville celui d’Éleusis. Au sixième siècle avant Jésus-Christ, il y avait déjà ici un autel à ciel ouvert. Au cinquième siècle est venu s’ajouter un petit temple ionique. La route des Panathénées, qui venait du quartier du Céramique et se rendait à l’entrée de l’Acropole, traversait en diagonale la place centrale de l’agora et venait longer ce sanctuaire.

 

895d1 l'Acropole vue de la colline de Philopappos

 

895d2 le Parthénon vu de la colline de Philipappos

 

895d3 l'Acropole au-dessus du théâtre de Dionysos

 

L’une de nos promenades favorites dans le centre de l’Athènes antique est celle qui monte sur la colline de Philopappos, juste en face de l’Acropole, au sud-ouest. Déjà à mi-hauteur une ouverture dans la végétation offre une vue sur l’Acropole avec le Parthénon, les Propylées, le théâtre d’Hérode Atticus, et en arrière-plan sur la droite la colline pointue du Lycabette. Du côté est du flanc sud de l’Acropole, se situe le grand théâtre de Dionysos et ma troisième photo est cadrée derrière lui, sur le mur de soutien de la terrasse de l’Acropole derrière le Parthénon.

 

895d4 le monument de Philopappos

 

895d5 le monument de Philopappos

 

Quand on arrive au grand monument que sa sœur avait fait ériger en souvenir de Philopappos, petit-fils du dernier roi de Commagène (voir mon article Fête nationale à Athènes daté du 25 mars 2011), on est au sommet de la colline, mais on peut s’avancer ensuite vers le sud jusqu’à son bord abrupt. C’est dans cette direction que j’ai pris les deux photos ci-dessus.

 

895e1 depuis Philopappos, Falère

 

895e2 Phalère et le Pirée

 

895e3 vue depuis Philopappos

 

De là, on a sous les pieds un très vaste panorama sur la ville. Tournant du sud vers l’ouest, on voit d’abord Falère (ou Phalère), le port d’Athènes avant que Thémistocle fasse équiper le Pirée. Comme on peut le constater, Falère est visible d’Athènes (première photo), pas le Pirée (deuxième photo). La troisième photo est prise plein ouest.

 

895f1 station de métro Akropolis

 

Cette photo de la station de métro Acropole est dédiée à ceux qui prétendent que les Grecs sont sales, et que leur métro est répugnant. La photo ci-dessus n’a pas été prise tôt le matin à l’ouverture de la station juste après le ménage, mais à 15h37 un vendredi.

 

895f2 station de métro Megaro Mousikis

 

895f3 station de métro Megaro Mousikis

 

895f4 la Callas, station de métro Megaro Mousikis

 

Et ici, nous sommes dans la station de métro Megaro Mousikis (littéralement “Grande salle de Musique”, un grand bâtiment moderne comportant plusieurs salles de concert à l’acoustique étudiée). La décoration représente, sur le carrelage des murs, des oiseaux en mosaïque posés sur des fils comme des notes de musique sur une portée, et certains s’envolant comme des notes légères. Et puis au-dessus de l’escalator, cette immense photo de Maria Callas.

 

895g1 Athènes, le marché, boucheries

 

Et puis parce que la vie se maintient aussi en mangeant, faisons un petit tour au marché central d’Athènes. Le grand bâtiment ci-dessus est entièrement consacré aux bouchers, tandis que les poissonniers occupent juste à côté un autre grand bâtiment. Les fruits et légumes sont vendus de l’autre côté de la rue, mais dans des boutiques accolées, pas dans un bâtiment unique.

 

895g2 Athènes, la foire aux livres

 

Pour terminer cet article de promenades dans Athènes, revenons à la culture, c’est plus noble que la viande (bof!). Sous un chapiteau se tient chaque année pendant quelques jours une foire aux livres où toutes sortes d’ouvrages sont soldés. Et l’on voit que les Athéniens viennent en nombre y faire leurs provisions. Ici, les touristes ne viennent pas, aussi la quasi-totalité des livres sont en grec. Mon niveau de langue ne me permet pas de lire couramment des romans ou des textes compliqués, mais j’ai quand même pu trouver deux ou trois livres à ma portée.

 

Et voilà, nous allons quitter pour quelques mois cette ville que nous aimons. Mes prochains articles porteront sur notre lent retour vers la France, avec quelques étapes encore en Grèce et d’autres, bien plus nombreuses, en Italie.

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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 09:00

894a dans le port d'Éleusis

 

Dans un article en date du 23 août 2011, j’ai déjà parlé du sanctuaire de Déméter à Éleusis mais, faute de temps, nous n’avions pas vu le musée archéologique installé sur le site. Nous nous devions de combler cette lacune, ce que nous faisons aujourd’hui. Mais d’abord, passons voir le port, puisque dans l’Antiquité le sanctuaire était au bord de la mer. Là nous trouvons le bien triste tableau d’une épave de bateau, mais les lieux ne sont pas désagréables.

 

894b1 site archéologique d'Éleusis

 

Je disais que le site était près de la mer. La photo ci-dessus permet de comprendre l’organisation de l’espace entre le site, la ville moderne et le port.

 

894b2 entrée sur le site d'Éleusis

 

Il est difficile, en un lieu aussi chargé de mémoire, de ne pas refaire un petit tour dans les ruines du site avant d’entrer dans le musée. J’avais déjà amplement parlé de ce que l’on peut voir sur le site, il n’est évidemment pas question que je me répète ici, mais je voudrais juste ajouter trois images. Dès l’entrée sur le site, on traverse cette vaste esplanade d’époque romaine. C’est Hadrien qui l’a voulue, et sa construction s’est prolongée jusqu’à Marc-Aurèle. Elle était entourée de bâtiments pour lesquels le style d’architecture avait été choisi grec classique. Que l’on vienne du port par l’arche triomphale est, ou d’Athènes par la Voie Sacrée, ou de Mégare et du reste de la Grèce par l’arche triomphale ouest, systématiquement on se retrouvait ici avant de franchir les grands propylées. C’était un projet d’urbanisme typiquement romain dans son approche de la gestion des espaces publics.

 

894b3 le sanctuaire d'Hadès à Éleusis

 

Ici, nous voyons le ploutoneion, ou sanctuaire de Pluton. Ce nom mérite quelques mots d’explication. Le syncrétisme est courant dans les religions, et il est tout à fait vrai que les Romains ont identifié leur Vénus à l’Aphrodite des Grecs, leur Minerve à Athéna, Cérès et Proserpine à Déméter et Perséphone, etc. Mais quand on est en Grèce, et surtout à une époque où les Romains étaient encore en Pampers (ce qui n’est qu’une façon de parler), c’est bien Déméter qu’invoquent les Grecs, sous ce nom, et non Cérès. Aussi, je n’aime pas cet usage dans les siècles passés (cf. par exemple, les traductions de Leconte de Liste) de “traduire” les noms des dieux  dans les textes grecs en ce qui a pu être considéré comme leur équivalent latin. Même Jacques Lacarrière, mort en 2005, procède encore ainsi. Les manuels de mythologie donnent généralement, dans cet ordre d’idées, Pluton comme l’équivalent latin de l’Hadès hellénique. Or ce sont les auteurs tragiques grecs, en pleine époque classique, qui ont donné ce nom à Hadès. L’adjectif ploutos signifie riche (on le trouve en français dans le mot ploutocratie), et ce dieu collectant la totalité des âmes des humains a reçu ce surnom de Plouton, littéralement “le Riche”, et plus tard les Romains l’ont adopté tel quel (en grec, OU se prononce comme en français, et en latin c’est le simple U qui se prononce ainsi, d’où la transcription Pluton. Transcription et non fausse traduction, je l’adopte donc volontiers ici). Ce sanctuaire était consacré à Hadès invoqué sous ce surnom de Pluton, d’où l’appellation de Plutonium (Ploutoneion). Du temple il ne reste rien, mais cette caverne était censée simuler un accès au monde d’en bas.

 

894b4 sur le site archéologique d'Éleusis

 

En se promenant sur le site, on peut remarquer au passage cette belle pierre sculptée. Ah, si toutes les plaques d’égout ressemblaient à cela…

 

894b5 symboles Éleusiniens

 

Cette pierre au sol parmi d’autres ne fait l’objet d’aucune explication. Mais Déméter a remis le blé à Triptolème pour qu’il le donne à l’humanité, c’est une déesse de la végétation, et cette pierre représente à gauche des épis de blé. Je pense que cela autorise à interpréter le cylindre de droite comme le puits où elle a rencontré les filles du roi.

 

894c1 Plan d'Éleusis au temps de Pisistrate

 

894c2 Éleusis au temps de Pisistrate

 

En août 2011, j’avais montré un fragment du mur de Pisistrate, mais puisque maintenant nous pénétrons dans le musée, on peut y voir un plan et une maquette qui montrent comme le site était encore peu développé à cette époque (Pisistrate s’est emparé du pouvoir en 561 avant Jésus-Christ et il est mort en 527).

 

894d1 Déméter et Perséphone (1er quart du 5e s. avant JC

 

Ce musée est assez petit, il n’est pas très renommé, et pourtant on y trouve bon nombre de sculptures intéressantes. Parmi les bas-reliefs, j’ai remarqué ce relief votif qui rend hommage à la déesse qui préside en ces lieux. Déméter est assise, et en face d’elle se tient sa fille Perséphone avec une torche à la main. L’œuvre remonte au premier quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

894d2 Pluton et Déméter, début 4e s. avant JC

 

Sur cet autre relief votif, nous nous transportons au ploutoneion dont j’ai parlé tout à l’heure. En effet, c’est Pluton qui est étendu à droite avec Déméter assise face à lui, tandis qu’à gauche ce sont des mortels, l’un qui vient en suppliant, portant un masque de théâtre, et l’autre versant du vin. La plaque date du début du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

894d3 Pluton, Déméter et des suppliants, 4e s. avant JC

 

Daté du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ce relief votif nous montre de nouveau Pluton étendu et Déméter assise près de lui, tandis que des suppliants viennent à eux. On ne peut s’étonner de voir ainsi Déméter et Hadès Pluton associés, puis que la première est une déesse de la végétation, morte six mois de l’année et revivant les six autres mois (même si c’est sa fille Perséphone qui est l’épouse du dieu des enfers et qui passe six mois sur terre et six mois sous terre). Déméter et Pluton sont donc deux divinités chthoniennes.

 

894d4 Déméter et ses fidèles. 4e s. avant JC

 

Cette ronde-bosse du quatrième siècle nous montre, assise sur un roc, Déméter qui reçoit le culte de la part de ses fidèles, trois hommes et une femme suivis d’une servante avec sur la tête un gros panier contenant les offrandes pour la déesse. C’est sans doute une famille.

 

894d5 Initié d'Éleusis portant une torche

 

Le musée ne donne pas de datation pour cette statue d’un initié portant une torche. On sait que la torche est souvent liée aux enfers, c’est elle qui permet de voir le chemin du monde d’en bas vers la lumière de la surface de la terre, comme la végétation peut revenir à la vie grâce à la lumière du soleil.

 

894d6 plaque votive, traitement de l'huile. Époque romaine

 

Cette plaque votive d’époque romaine est tout à fait particulière, et elle est très intéressante car elle a trait au traitement de l’huile. On y trouve en effet une presse à olives, une citerne, et un vase dont le couvercle est en forme de buste d’Athéna, la déesse qui a fait don de l'olivier à Athènes.

 

894d7 Figures noires, Déméter et Perséphone, 6e s. avant

 

Cette plaque de terre cuite à figures noires du milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ provient du télestérion, le bâtiment où l’on procédait à l’initiation aux mystères et, pour cette raison, elle a été interprétée comme représentant très probablement Déméter et Perséphone.

 

894e lampe du 7e s. avant JC (musée d'Éleusis)

 

Cette lampe à huile date du septième siècle avant Jésus-Christ. On y voit un homme suivant un animal bâté. On dirait un paysan labourant son champ, mais l’animal ressemble plus à un porc qu’à un bœuf. Or sur son dos on voit bien quelque chose qui ressemble à un bât, à moins que ce ne soient de fortes courroies, mais de toutes façons quelque chose qui s’utilise plus normalement avec un bœuf, un cheval, un âne qu’avec un porc, sans compter que la queue dressée n’a rien de la queue en tire-bouchon d’un cochon. L’érection évoque traditionnellement l’âne, mais on s’attendrait à voir de longues oreilles…

 

894f1 Jeune fille fuyant, Éleusis, 490-480 avant JC

 

Et maintenant, quelques statues. Cette jeune fille fuyant, qui date de 490-480 avant Jésus-Christ, ornait le fronton de la maison sacrée. Je l’ai choisie ici parce que je trouve admirable le mouvement de fuite, la tête tournée vers ce qu’elle fuit. Quoique la datation la situe au début de l’époque classique, je lui trouve quelque chose d’encore un peu archaïque.

 

894f2 figurine féminine, début 4e s. avant JC

 

Celle-ci est une figurine de terre cuite qui porte de larges traces de peinture. Cette jeune femme à la démarche élégante (on dirait un mannequin sur un podium de défilé de mode) date du début du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

894f3 Dionysos, 3e s. avant JC, style archaïsant

 

Ce Dionysos du troisième siècle avant Jésus-Christ a été réalisé dans un style archaïsant. Ce retour aux sources était fréquent à l’époque hellénistique.

 

894f4 Dionysos portant un canthare, époque romaine

 

À titre de comparaison, on peut voir ce Dionysos d’époque romaine. Dans une main il porte une grappe de raisin, et dans l’autre un canthare, qui est un vase à boire. Ce sont les attributs naturels de ce dieu qui préside aux vendanges et à l’ivresse.

 

894g1 Éleusis, caryatide des propylées, 1er s. avant JC

 

Ainsi sortie de son contexte et posée sur un support au musée, cette femme semble avoir choisi un bien curieux couvre-chef. C’est tout simplement parce qu’il s’agit d’une caryatide des propylées, et ce qu’elle a sur la tête n’est rien d’autre que la base d’une colonne. Elle date de la deuxième moitié du premier siècle avant Jésus-Christ.

 

894g2 Athéna sortant d'une fleur, époque romaine

 

Nous sommes également à l’époque romaine (sans plus de précision) avec cette Athéna dont la poitrine est ornée de son habituelle tête de Méduse et qui, de façon fort bizarre, sort d’une fleur.

 

894g3 jeune fille aux cheveux dans un filet

 

Pas de datation pour cette jeune fille aux cheveux pris dans un filet. Non seulement je la trouve intéressante pour sa coiffure, mais elle est en fait très moderne.

 

894h vase plat à figure noires, fêtards. Musée d'Éleusi

 

Quant à ce vase plat à figures noires sur lequel j’en finirai avec Éleusis, il n’est pas daté non plus par le musée. Mais il est bien évident que le visiteur qui s’intéresse à ces objets sait que la figure noire est une technique qui apparaît en Attique au cours de la seconde moitié du septième siècle avant Jésus-Christ et qui va être remplacée par la figure rouge progressivement de la fin du sixième siècle au début du cinquième siècle. D’ailleurs, le style de ces fêtards en goguette lui-même nous indique que l’on est avant l’époque classique.

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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 09:00

893a entrée du monastère de Daphni

 

Juste à la sortie d’Athènes sur la grande route de Corinthe se trouve sur la gauche le monastère de Daphni. Il y avait longtemps que nous désirions le visiter, mais il est en travaux et la plupart du temps l’accès en est impossible. Ce nom veut dire “laurier”, en grec. Notons que traditionnellement la lettre grecque Φ se transcrit en français par PH (comme dans les mots philosophie, une phase, le phosphore, etc.). Toutefois, de plus en plus souvent on transcrit phonétiquement par F. Ainsi, les panneaux indicateurs bilingues signalent le monastère de Dafni. Mon choix de l’orthographe traditionnelle est donc arbitraire.

 

893b1 Fouilles au mlonastère de Daphni

 

893b2 Monastère de Daphni

 

893b3 Monastère de Daphni

 

Dans le grand espace de la cour, on peut voir des bases de murs, quelques pans de ce qui constituait les bâtiments conventuels. Mais en fait il reste peu de chose.

 

893c1 Monastère de Daphni

 

893c2 Monastère de Daphni

 

Je vais parler ensuite de l’église, mais concernant le monastère il reste, face à face dans la cour, ces deux bâtiments. L’un d’eux est consacré à l’administration et aux gardiens, tandis que l’on peut pénétrer dans l’autre.

 

893c3 Monastère de Daphni

 

893c4 dans le monastère de Daphni

 

Il est intéressant de voir ces salles et ces couloirs couverts de voûtes séculaires, qui en outre contiennent quelques sculptures. En réalité, ce n’est pas un riche musée, même s’il vaut la peine d’être vu. En fait, ce qui justifie pleinement la visite, c’est le catholicon, c’est-à-dire l’église.

 

893d1 Monastère de Daphni

 

893d2 Monastère de Daphni

 

893d3 Monastère de Daphni

 

Mais l’église… elle disparaît sous les échafaudages. Il ne s’agit pas d’un léger nettoyage de façade, d’un ravalement usuel. C’est que le 7 septembre 1999 un violent séisme l’a mise à mal. En effet, la Grèce est sur une plaque tectonique en mouvement, ce qui en fait un pays hautement soumis aux tremblements de terre. Par chance, cette très belle église n’a pas été jetée à terre, mais elle nécessite de gros travaux de réparation et de consolidation qui prennent beaucoup de temps, sans compter le coût.

 

893e1 dégâts du séisme de 1999 sur le monastère de Daph

 

893e2 chapiteau du monastère de Dafni

 

En s’approchant, ou en entrant dans l’église, on se rend compte à la fois des terribles dégâts subis, et de la beauté de l’ornementation.

 

893f1 Monastère de Dafni

 

893f2 Monastère de Dafni après le séisme de 1999

 

893f3 Monastère de Dafni après le séisme de 1999

 

De nombreux tableaux, avec force photos, dessins, schémas, explications, montrent l’ampleur des déformations subies par les murs et toute la structure de l’église. Il est miraculeux qu’elle ne se soit pas complètement effondrée quand on voit la forme prise par les murs, et l’on comprend aussi pourquoi les travaux de sauvetage sont si longs et si délicats. Car en outre, bien entendu, les déformations se sont accompagnées de profondes fissures. Un mur de pierre n’est pas souple, il ne se déforme pas sans se fracturer.

893f4 structure de soutien du monastère de Daphni

 

Tout doit donc désormais reposer sur une armature ajoutée, et qui lorsque les travaux seront terminés devra être aussi discrète que possible. En effet, il n’y a pas qu’un espace vide à admirer, il y a aussi des mosaïques merveilleuses sur les murs, qu’il convient donc de ne pas recouvrir. Mais lors du séisme, ces mosaïques se sont détachées, et ont été retrouvées en morceaux sur le sol. Heureusement on disposait de gravures et de photos, et des spécialistes continuent de travailler à les reconstituer. C’est un travail de fourmi.

 

893g1 Mosaïque du monastère de Dafni

 

893g2 Mosaïque du monastère de Dafni

 

Aujourd’hui, les échafaudages établis à l’intérieur permettent aux visiteurs de monter par des escaliers tout à fait praticables pour voir les mosaïques reconstituées, sauf celles du sommet. Mais presque pour toutes, la photo est interdite. Voilà ce que j’ai pu photographier: une Annonciation et un Baptême de Jésus. Il est intéressant de noter que pour se tremper dans le Jourdain, le Christ est totalement nu, la nudité n’ayant rien de honteux à l’époque romaine, et donc dans les premiers temps du christianisme. Ce n’est que par la suite que l’Église a posé des interdits sur le corps, et en particulier sur le sexe, mais il est probable que de son temps Jésus pêchait nu avec ses apôtres, et puisque les condamnés étaient attachés nus à la croix du supplice, il est quasiment certain que les linges ceignant Jésus sur les représentations de la Crucifixion ne sont que le fruit de l’imagination pudibonde des artistes. Les sous-vêtements n’existaient pas, et il est dit que Jésus a été dépouillé de ses vêtements. Et donc, pourquoi se choquerait-on de représenter le baptême dans le Jourdain de cette façon?

 

893h1 Mosaïque du monastère de Dafni (film)

 

893h2 Mosaïque du monastère de Dafni (film)

 

893h3 Mosaïque du monastère de Dafni (film)

 

Alors, puisque l’on ne peut photographier les mosaïques replacées sur les murs, on a droit à la projection d’un film et personne ne vous empêche alors de prendre des photos de l’écran. Surprenant, car normalement le cinéaste peut réclamer des droits d’auteur, tandis que les artistes auteurs des mosaïques sont morts depuis si longtemps que leurs droits à la propriété intellectuelle et artistique sont légalement éteints depuis des siècles. Ci-dessus, un Christ Pantocrator, le prophète Joël et le détail du visage d’un ange. C’est assez, je pense, pour donner à tous les amateurs de beau l’envie d’aller admirer de leurs yeux ce monastère sauvé du séisme.

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Published by Thierry Jamard
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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 09:00

892a Nikolaos et Dolly Goulandris

 

Difficile, quand on est à Athènes, de ne pas se laisser tenter par une petite visite au musée d’Art Cycladique même si je l’ai déjà visité plusieurs fois et si je lui ai consacré deux articles, le 24 mars et le 6 juillet 2011. Il comporte tant de merveilles… Et puis nous nous y sommes fait une amie en la personne d’Evgenia (Eugénie), qui y travaille à la librairie, boutique de souvenirs et de moulages, avec compétence, dynamisme et gentillesse. Dès les années 1960 le couple Goulandris, Nikolaos (1913-1983) et Dolly (1921-2008), a commencé à accumuler une impressionnante collection, essentiellement d’art cycladique, mais aussi accessoirement d’autres antiquités grecques et chypriotes, collection qui est devenue un musée dont les portes se sont ouvertes au public en 1986. Il faut dire que cette famille d’industriels et d’armateurs est milliardaire en dollars, c’est d’ailleurs elle qui constitue le principal soutien financier de la cour du roi de Grèce Constantin II, en exil à Londres.

 

892b1 plat rituel à colombes, 2800-2300 avant JC

 

Commençons en 2800-2300 avant Jésus-Christ avec ce plat de marbre sculpté dans un seul et unique bloc pour le plat lui-même et la rangée d’oiseaux, vraisemblablement des colombes, qui en orne le centre. Parce qu’il doit être extrêmement difficile de cuisiner, ou même de se servir, dans un plat colonisé par ces volatiles, on a pensé qu’il s’agissait plutôt d’un objet rituel destiné au culte d’un dieu. À l’époque classique, la colombe était l’oiseau d’Aphrodite, mais dans un temps aussi reculé la Grèce n’est pas encore habitée par les Grecs, et Aphrodite, qui est une déesse du panthéon grec, est inconnue. Toutefois, il est fréquent qu’un nouveau culte supplante un culte précédent en lui empruntant des éléments (mon mémoire de maîtrise consistait en une recherche sur un point particulier de ce sujet), par exemple lorsque l’on sait qu’en Crète on a pu honorer des chèvres, et que le dieu grec Zeus, censé avoir été élevé dans une caverne du mont Ida en Crète par une chèvre a ensuite tué son animal nourricier pour en utiliser la peau comme manteau (l’égide, dérivé du mot “chèvre” en grec): le nouveau dieu revêt ainsi le dieu précédent en s’en nourrissant avant de prendre sa succession. Les populations cycladiques utilisaient beaucoup la colombe dans la décoration, par incision dans la terre cuite, par sculpture dans le marbre, également en amulettes et en bijoux, et on peut supposer que c’est en s’implantant en ces lieux qu’Aphrodite a adopté cet oiseau comme son symbole. Je dois cependant préciser que je propose cette hypothèse tranquillement assis devant mon ordinateur, sans avoir mené de recherche en bibliothèque ni sur fouilles archéologiques, et qu’elle n’a par conséquent aucune assise scientifique, rien qu’une intuition. À prendre avec précaution, donc.

 

892b2 Femme serpent cycladique

 

Il paraît qu’il faut voir en cette figurine de terre cuite une femme à tête de serpent. Femme, oui, bien sûr, puisque son sexe est dessiné. Plus haut, il n’y a ni bras ni poitrine, et le cou s’allonge comme pourrait être le corps d’un serpent, mais je trouve que la bouche évoque plutôt celle d’un autre type de reptiles, lézard ou crocodile par exemple. Quoi qu’il en soit, ce motif très rare en art cycladique se rapproche du type canonique pour le bas du corps, mais reste une création très originale.

 

892b3 guerrier ou chasseur cycladique post-canonique

 

Nous sommes passés ici à l’époque postcanonique. Il semble que le baudrier en travers de la poitrine de cet homme soit un porte-flèches, utilisé à la place du carquois traditionnel de la plupart des peuples. On peut donc penser qu’il s’agit d’un guerrier ou d’un chasseur. On distingue difficilement sur ma photo un triangle incisé sur le bas du baudrier, figurant une dague.

 

892c1 œuvre béotienne vers 530 avant JC. Héra ou Démét

 

Bien originale, cette sculpture représentant une femme assise dans une posture hiératique. C’est un produit de l’artisanat béotien remontant aux alentours de 530 avant Jésus-Christ. Des caractères comme cette poitrine pointue qui semble sortir du vêtement, ainsi que cette large couronne, la font interpréter comme une déesse. Mais quelle déesse? Certains voient en elle une Héra, d’autres une Déméter, d’après le musée. Personnellement, je n’ai pas trouvé les travaux de spécialistes qui proposent ces identifications, de sorte que je ne peux dire sur quels arguments ces hypothèses sont fondées.

 

892c2 œuvre chypriote en calcaire, 480-400 avant JC

 

Un éclairage violent délavant les hautes lumières et provoquant des contrastes très durs ne m’a pas permis de faire une meilleure photo de cette tête malgré mes patientes tentatives en mode manuel. Un coup de flash aurait débouché les ombres, mais c’est bien sûr interdit et, quoique dans ce musée les gardiens ne vous suivent pas comme si tout visiteur était un malfaiteur en puissance, pour rien au monde je ne voudrais utiliser un éclair qui, répété des milliers de fois par des milliers de visiteurs, altérerait l’objet. Cette tête sculptée dans une pierre calcaire est originaire de Chypre et date de l’époque classique, entre 480 et 400 avant Jésus-Christ. Cet homme barbu porte une couronne de feuilles de chêne. Aujourd’hui, c’est réservé aux généraux sur leur képi, pas à cette époque-là.

 

892d Coupe corinthienne fin 5e s., caricature

 

Amusante, je trouve, cette coupe corinthienne à fond blanc de la fin du cinquième siècle et représentant une caricature d’homme. Béotie pour la déesse non identifiée, Corinthe pour cet objet, nous allons voir aussi Athènes et l’Italie: je disais que les collections du couple Goulandris ne se limitaient pas à l’art cycladique, mais comme le thème principal, celui qui donne son nom au musée, porte sur les Cyclades, avec un nouveau département sur Chypre, mes articles précédents étaient surtout orientés dans cette direction. Je préfère donc, aujourd’hui, montrer ce qui est différent.

 

892e1 coupe attique, 490-400 avant JC


892e2 coupe attique, 490-400 avant JC

 

Cette kylix à figures rouges, ou coupe à boire, est attique et date de 490-480 avant Jésus-Christ. À l’extérieur, on voit les buveurs, de jeunes hommes, mollement étendus et jouant avec leurs coupes, l’un fait tourner la sienne par l’anse autour de son doigt, son voisin tient la sienne entre deux doigts, en supportant le poids sur son auriculaire posé sur sa cuisse, tandis que le troisième semble discuter. Vers l’intérieur, cet homme tient sa kylix à la main et s’apprête à la remplir de vin puisé dans le grand cratère devant lui. Au-dessus de sa tête est inscrit LYSIS et derrière son dos KALOS, ce qui veut dire “le beau Lysis”. On peut donc supposer qu’il s’agit d’un cadeau offert à cet homme par quelqu’un qui admire sa beauté.

 

892f Coupe attique 440-430 avant JC, ''après banquet''

 

Ce vase à figures rouges, attique lui aussi, est un peu plus récent, 440-430 avant Jésus-Christ. Nous venons de voir des buveurs dans un banquet, ici nous en voyons d’autres qui rentrent chez eux après avoir festoyé. Ils sont accompagnés d’une femme qui joue de la flûte pour eux. À la façon dont ils se comportent, dansant, gesticulant, on comprend qu’ils sont plutôt éméchés.

 

892g libation pour un athlète mort, vers 370 avt JC

 

Au cours du cinquième siècle avant Jésus-Christ, la Grande Grèce –c’est-à-dire les colonies grecques d’Italie du sud et de Sicile– était très friande de poteries athéniennes, et on en a retrouvé de très nombreuses dans les tombes de l’époque classique. Mais la Guerre du Péloponnèse (431-404 avant Jésus-Christ) a porté un très rude coup aux exportations athéniennes, et les artisans locaux se sont mis à produire leurs propres poteries. Le vase de ma photo date du siècle suivant, vers 370, et provient d’Apulie, cette région du talon de la “botte” qui aujourd’hui s’appelle Pouilles (en italien Puglia, prononcé à peu près “Poulya”). De l’autre côté du vase sont représentés deux hommes courant, ce qui laisse supposer que l’homme nu représenté de ce côté-ci est un athlète, et la femme en train de verser une libation doit la lui offrir, ce qui laisse penser qu’il est mort.

 

892h Bijoux en or, 3e-2e s. avant JC

 

Une vitrine présente des bijoux en feuille d’or. Les boucles d’oreilles à gauche, bijou très courant à l’époque hellénistique, sont de la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ ou du début du deuxième. Chacune d’entre elles représente deux sphinx accolés. Les autres sujets de l’époque les plus fréquents sont des Nikés (Victoires) ou des Amours. À droite, cette bague enroulée dont les extrémités représentent la tête et le queue d’un serpent date du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

892i Pan jouant de la syrinx, 4e-2e s. avant JC

 

Cette terre cuite située dans la large fourchette du quatrième au deuxième siècle avant Jésus-Christ représente le dieu Pan jouant de la syrinx, ou flûte de Pan. On se rappelle que Syrinx, avec une majuscule, est une nymphe. Pan aimait bien les nymphes, et les poursuivait, leur causant des peurs “paniques”. C’est ce qui est arrivé un jour à Syrinx. Pour lui échapper, elle s’est transformée en roseau. Pour se consoler de n’avoir pu la posséder, Pan a alors coupé des roseaux, en a accolé les morceaux l’un près de l’autre avec de la cire, et en a tiré des sons musicaux en soufflant dedans. Il a bien évidemment appelé cet instrument du nom de la nymphe dont il était fait, une syrinx. Pan était si horrible que, lorsqu’il s’est montré sur l’Olympe, tous les dieux se sont esclaffés en le voyant.  C’est ce que l’on raconte, mais Homère parlant du “rire inextinguible des dieux”, je pense qu’il était difficile de faire la part des causes de leur rire…

 

892j Asklépios en bronze, 2e-1er s. avant JC

 

Je termine mon petit tour de ce musée avec cette statuette de bronze qui est encore un peu plus tardive, deuxième ou premier siècle avant Jésus-Christ. Elle représente Asclépios, le dieu médecin. J’aime bien cette représentation du dieu appuyé sur son bâton.

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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 09:00

891a Intérieur du Zappio

 

C’est le palais du Zappio qui accueille la foire aux vins d’Athènes, appelée les Dionysia en référence à Dionysos, dieu des vendanges, du vin et de l’ivresse. J’ajoute –hors sujet– qu’il protège aussi le théâtre qui, comme les vapeurs du vin, fait croire que ce que l’on voit est vrai alors que ce n’est que le fruit de l’imagination. Tout en dégustant, on peut aller bavarder dans cette belle cour intérieure.

 

891b dégustation aux Dionysia d'Athènes

 

À l’entrée des Dionysia, au moment où l’on acquitte le prix de son billet d’entrée, on se voit remettre un élégant verre à dégustation. Ce n’est pas un simple cadeau à mettre au fond de son sac, car ici on ne déguste pas dans des gobelets fournis par l’exposant, ce verre est destiné aux dégustations. L’inconvénient, bien sûr, c’est qu’après un vin rouge capiteux on goûte dans le même verre un blanc délicat, après un vin doux on goûte un vin sec… La plupart des exposants vous versent quelques gouttes d’eau pour rincer sommairement le verre avant de verser leur précieux nectar. Par ailleurs, il y a un stand où l’on vous vend pour seulement quatre Euros d’autres verres identiques si l’on veut pouvoir les utiliser à la maison avec des invités, et où l’on vend aussi des T-shirts des Dionysia.

 

891c1 Foire aux vins d'Athènes

 

891c2 Aux Dionysia, la foire aux vins d'Athènes

 

Chaque région est représentée et la Grèce, avec ses sols très variés et ses îles, et partout avec son soleil, produit d’excellents vins. Mais si la région est souvent indiquée sur l’étiquette, comme en France pour les AOC, ce n’est pas toujours le cas en Grèce. On peut très bien trouver d’excellents vins d’appellation contrôlée dont le terroir est strictement délimité, mais dont l’étiquette n’indique que le cépage, pinot, surah, chardonnay, etc., ou bien le nom du producteur, même si le même producteur a des vignobles en Crète et en Thrace.

 

891d1 vins grecs

 

891d2 vins grecs

 

Autre différence, je n’ai pas compris en fonction de quoi les producteurs choisissent la forme de leurs bouteilles, peut-être simplement selon leur goût et leur fantaisie, en tous cas pas de la même façon qu’en France, où l’on reconnaît tout de suite, de loin, une bouteille de vin du Rhône, d’Alsace ou de Loire, de Bourgogne, de Bordeaux, voire une bouteille d’Armagnac. On voit par exemple sur la première de ces photos des vins dont l’étiquette porte clairement, en gros caractères, l’origine de l’île de Santorin (Santorini en grec), mais embouteillées dans des flacons de forme différente.

 

891e pierre volcanique de Lemnos

 

L’île de Lemnos (en grec moderne, Λήμνος se prononce Limnos), au nord-est de la mer Égée, est volcanique. C’est là qu’Héphaïstos, le dieu forgeron, a établi sa forge. La pierre volcanique très particulière dont est fait le sol de cette île comme celui de l'île voisine de Lesbos (Λέσβος, qui se prononce Lesvos) protège efficacement la vigne des insectes et des maladies, ce qui rend tout traitement, chimique ou même naturel, totalement inutile, de sorte que là où se trouve cette pierre volcanique les viticulteurs produisent tous des vins bio sans avoir à se soucier des réglementations. Ce producteur de Lesbos présente, sur sa table, devant ses bouteilles, quelques exemplaires des pierrailles de son sol pour appuyer ses explications. Je m’empresse d’ajouter que les vins doux de Lemnos sont de purs régals et que nous n’avons pu résister à la tentation d’en acheter quelques bouteilles (à boire avec modération, bien sûr).

 

La phrase que je viens d’écrire me rappelle des souvenirs scolaires et m’en inspire une autre à l’intention des jeunes élèves de collège, apprentis grammairiens: “Ces vins de Lemnos, à servir lors de bals, de carnavals, de festivals, sont de purs régals, même s’ils ont coûté des cals aux mains des viticulteurs et si ces chacals d’intermédiaires en font exagérément monter le prix”. Heureusement, dans la liste de ma grammaire du temps jadis (mots en -al dont le pluriel n'est pas en -aux), le mot récital était oublié, car je ne vois pas comment je l’aurais introduit ici.

 

891f Spumante italien à la foire aux vins d'Athènes

 

Seuls étaient présentés des vins grecs, les autres grands pays producteurs, dont la France, n’étaient pas invités, ou n’avaient pas voulu venir. Unique exception, l’Italie avait un stand, mais uniquement pour un mousseux, le Prosecco spumante.

 

891g1 tonneaux aux Dionysia d'Athènes

 

891g2 bouchons pour bouteilles de vin

 

L’essentiel, évidemment, était composé de stands de vins, mais en annexe il y avait aussi quelques périphériques, comme des marchands de tonneaux ou des marchands de bouchons de liège, capsules de plastique et autres accessoires d’embouteillage et d’étiquetage. Mons intéressant pour le simple visiteur.

 

891h1 librairie pour œnophiles

 

891h2 savoir-vivre grec

 

Le vin, c’est aussi toute une littérature, et donc la justification de la présence d’un étal de libraire. Ouvrages techniques de production, de traitement, livres de cuisine, et même romans ayant trait au vin ou faisant référence d’une façon ou d’une autre au vin. Je m’arrête un instant devant ce livre, Le savoir-vivre du bon élève, à la fois parce qu’il permet d’apprécier ce souci de bonne éducation (pas seulement œnophile) dans ce pays, et parce qu’il mêle les caractères latins du mot français savoir-vivre introduit tel quel dans leur langue, avec les caractères grecs de l’article qui précède et des mots qui suivent, montrant que dans ce pays tout un chacun doit maîtriser les deux alphabets, ne serait-ce que pour se connecter à Internet, et que même les très jeunes auxquels est destiné ce livre (l’âge des enfants du dessin l’indique) sont à même de lire sans la moindre difficulté ce titre, alors qu’en France quelqu’un qui n’a pas étudié spécifiquement le grec, le russe, l’arabe, le chinois ou autre, ne peut lire (en comprenant ou non, d’ailleurs) que le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et les autres langues utilisant l’alphabet latin. Or s’il est nécessaire de comprendre pour échanger avec un natif d’un autre pays, bien des touristes français parlent anglais, et bien des étrangers parlent aussi l’anglais, surtout dans les lieux touristiques, mais les noms de rues, les panneaux indicateurs, les stations de métro ou de bus, ne parlent pas et il peut être bien utile de les déchiffrer. Un Grec peut venir en France, il ne sera pas perdu.

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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 09:00

890a1 musée de l'Acropole, Athènes

 

De retour à Athènes, nous nous empressons de revoir ce que nous y aimons, et le merveilleux musée de l’Acropole en fait bien évidemment partie. Or je me rends compte que je ne lui ai jamais consacré d’article. Il est temps de corriger cette funeste lacune. Mieux: puisque je suis affreusement en retard dans mes publications, je vais pouvoir regrouper ce que nous avons vu au cours de nos six visites étalées entre le 9 mars 2011 et le 26 janvier 2014. Pour la photo de l’extérieur, je l’ai choisie de nuit, car je trouve ce bâtiment plus impressionnant ainsi.

 

Ce nouveau musée est extrêmement bien conçu. Malgré les efforts de Mélina Mercouri lorsqu’elle était ministre de la culture, le British Museum n’a jamais voulu rendre les frises du Parthénon volées par Lord Elgin. En juillet 2012 à Thessalonique, je citais Byron: “Réchappé du ravage du Turc et du Goth, ton pays envoie un dévastateur pire qu’eux deux”. Lamartine, lui, écrit: “Quand on voit [du Parthénon] ce que j’en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombes vénitiennes, par l’explosion de la poudrière sous Morosini, par le marteau de Théodore, par les canons des Turcs et des Grecs, ses colonnes en blocs immenses touchant ses pavés, ses chapiteaux écroulés, ses triglyphes brisés par les agents de lord Elgin, ses statues emportées par des vaisseaux anglais, ce qu’il en reste est suffisant pour que je sente que c’est le plus parfait poème écrit en pierre sur la face de la terre”.

 

Lord Elgin était l’ambassadeur d’Angleterre auprès de la Sublime Porte à Constantinople. Louis Fauvel, l’ambassadeur de France, était son concurrent pour faire mener des fouilles archéologiques dans l’Empire, en Grèce en particulier et en Asie Mineure.Leurs conceptions étaient opposées, Fauvel travaillant pour la France, s’efforçant de respecter les antiquités et en négociant l’achat légal (au taux le plus bas possible) auprès des autorités, Elgin tentant de se servir pour lui-même, en brutalisant les œuvres d’art, et en essayant de les voler. Sur le Parthénon d’Athènes, sur l’Érechthéion, Fauvel avait fait monter des échafaudages pour faire examiner les frises de près et pour en faire exécuter des dessins pour réaliser des gravures. Or voilà que le Directoire, en 1798, a envoyé le général Bonaparte mener la campagne d’Égypte, un pays dépendant de l’Empire Ottoman. Furieux, le sultan a emprisonné l’ambassadeur de France (c’est le même sort qu’a connu Pouqueville, dont j’ai parlé à plusieurs reprises). La voie est libre pour lord Elgin. Muni de la nécessaire autorisation pour faire examiner les frises et pour en exécuter des copies en plâtre, Elgin commandite le vol pur et simple. Le plâtre pour les Grecs et l’Empire Ottoman, la pierre pour sa propriété privée en Angleterre. Ses représentants grimpent sur les échafaudages de Fauvel. Trop grandes, les sculptures sont sciées en deux par le milieu. Encore trop lourdes, elles sont désépaissies brutalement. Quand on emporte des parties nécessaires à l’architecture, comme une Caryatide de l’Érechthéion, on la remplace à la va-vite par une vulgaire colonne mais la plupart du temps on laisse s’effondrer ce qui ne tient plus. Après avoir décoré son parc privé en Angleterre avec ses larcins, lord Elgin vendra sans vergogne contre espèces sonnantes et trébuchantes l’objet de ces vols au British Museum. Voilà pourquoi Chateaubriand écrit, quelques brèves années plus tard “Il est dur de penser qu’Alaric et Mehmet II avaient respecté le Parthénon, et qu’il a été renversé par Morosini et lord Elgin”. Morosini est le Vénitien qui en 1687 a fait tirer sur le Parthénon qui abritait une poudrière, faisant voler son toit en éclats alors que c’était un unique exemple de toiture de temple grec antique encore en place.

 

890a2 Le Parthénon vu depuis le musée de l'Acropole

 

À défaut d’avoir pu récupérer les frises, la Grèce en a réalisé des moulages. Le terrain où a été édifié ce musée ne permettait pas de l’orienter exactement comme le Parthénon. Qu’à cela ne tienne, l’architecte en a fait poser le dernier étage de travers sur le bâtiment, pour qu’il soit, lui, orienté comme le temple. Les murs de cet étage sont strictement à la dimension du temple, et les copies de frise y ont été apposées. Tout autour court un large couloir fermé vers l’extérieur par des vitres de sorte que, d’une part, on peut voir à hauteur d’homme l’extraordinaire œuvre sculptée comme si l’on courait sur les échafaudages du vrai Parthénon, et d’autre part si l’on est du bon côté on voit en même temps à travers les vitres le Parthénon lui-même.

 

890a3 Morceau de frise du Parthénon

 

890a4 commentaire frise brisée

 

J’ai, bien évidemment, fait à chaque visite le tour de la merveilleuse frise, à la fois émerveillé et désolé. Les deux photos ci-dessus expliquent pourquoi. Quand on voit ce fragment, on comprend immédiatement, je crois, mon émerveillement. Et quand on lit la plaque située en-dessous, portant une intéressante explication, en découvrant que la partie inférieure, en pierre, est le fragment original (Acr[opole] 872) et que la partie blanche, en plâtre, est au B[ritish] M[useum], on comprend qu’il s’agit d’un bloc brisé par les hommes de lord Elgin, qui ont laissé au sol le morceau tombé, voilà pourquoi je suis désolé par ce vandalisme.

 

    890a5 frise du Parthénon d'Athènes 

 

Au musée, il vaut vraiment la peine de faire attentivement le tour de la frise. Ici, puisque ce ne sont quasiment que des copies, je m’abstiendrai. Juste une image de fragments qui, heureusement, sont authentiques. On remarque toutefois, sur la pierre de gauche, une main et un poignet en plâtre. Le petit morceau manquant est à Munich, lui. Absurde.

 

    890b1 Fouilles à Athènes sous le musée de l'Acropole 

 

Encore deux mots sur le bâtiment. En en creusant les fondations, on est tombé sur des constructions antiques. Rien d’étonnant à cela quand on en trouve partout, en creusant le métro, en construisant des immeubles. Et si près de l’Acropole il ne pouvait en être autrement. Sur le parvis du musée on marche donc sur une dalle de verre qui permet de les voir, et au centre du parvis la dalle est même ouverte. Pour l’instant l’accès n’en est pas possible parce que les fouilles ne sont pas achevées, mais la visite en est prévue… dans quelques années.

 

    890b2 Musée de l'Acropole, Caryatides 

 

Sur l’Érechthéion, la Caryatide volée par lord Elgin a été remplacée par une copie, et aussi celles qu’il a laissées, les sculptures originales étant au musée. L’une après l’autre, elles sont nettoyées au laser, travail de longue haleine réalisé millimètre par millimètre, que nous avons vu progresser au fil de nos visites et qui est à présent en passe d’être achevé. Il a commencé en décembre 2010, en utilisant une technique spécifique toute nouvelle, spécialement mise au point conjointement par les services du musée et l’Institut de structure électronique et de laser de la Fondation crétoise pour la recherche et la technologie. Pour des raisons de commodité et aussi de sécurité, on ne peut en voir que quatre, celle qui est à tour de rôle en traitement étant isolée derrière un rideau, mais un film permet de voir, en gros plan, bien mieux que si l’on était dans le dos des spécialistes, comment on procède sur la pierre. Mais à l’étage au-dessus, le sol est dallé de verre à cet endroit. Ma photo montre à gauche la partie laboratoire isolée par un rideau et à droite une Caryatide visible par le public. Tout en bas de l’image, on discerne un coin de l’écran plat sur lequel le public peut s’initier au processus de nettoyage.

 

    890b3 Restaurant du Musée de l'Acropole

 

Tout en haut, donc, se trouve la frise du Parthénon. À l’étage juste en-dessous il y a un beau bar restaurant qui sert pour un prix raisonnable des plats délicieux et bien présentés typiques de diverses régions de Grèce. On peut y accéder, c’est logique, avec le billet d’entrée au musée, mais si l’on ne souhaite pas visiter les collections il suffit, au rez-de-chaussée, de s’adresser à la gauche du guichet des billets et de demander un ticket gratuit d’accès au restaurant. Ce qui nous est arrivé souvent. Ce n’est quand même pas devenu notre cantine, mais c’est un plaisir que nous ne nous refusons pas. Car en prime les immenses baies vitrées donnent sur le Parthénon et la nuit, quand il est éclairé, la vue est vraiment fabuleuse. De plus il y a une vaste terrasse accessible depuis le restaurant.

 

    890c1 Acropole vers 1200 avant JC

 

Dans le hall du musée, une excellente idée : des maquettes montrent le site de l’Acropole d’Athènes à différentes époques. Ici nous sommes aux alentours de 1200 avant Jésus-Christ. C’est plus ou moins le temps de la Guerre de Troie. On voit qu’Athènes était déjà habitée, puisque des remparts ont été construits autour de l’Acropole, mais il ne s’y trouve encore aucun temple ou autre monument.

 

    890c2 Acropole au moment de l'attaque perse 480 avt JC 

 

Arrive l’époque classique. On bâtit un grand temple pour la déesse vierge, Athéna. Vierge se dit parthenos en grec, c’est le Parthénon. Il n’est pas encore construit, on n’en est qu’au soubassement, quand arrive Xerxès avec son armée perse. C’est la Seconde Guerre Médique après celle qu’a menée son père Darius dix ans auparavant, en 490. Il a réussi à franchir le défilé des Thermopyles en massacrant Léonidas et ses soldats jusqu’au dernier. Les Perses gravissent l’Acropole d’Athènes et détruisent tout ce qu’ils peuvent, y compris les bâtiments en cours de construction. La maquette ci-dessus représente l’Acropole à la veille de l’arrivée des Perses. Le temple achevé que l’on voit est l’ancien temple d’Athéna. Sur sa droite, les bases du premier Parthénon en construction. Devant, au bout de la route qui monte sur l’Acropole, les Propylées sont en construction. Derrière sur la droite, c’est le sanctuaire d’Artémis Brauronia, cette Artémis qui a son sanctuaire principal à Brauron, ou Vravrona en grec moderne, un peu plus au sud-est, en Attique (voir mon article Brauron daté du 13 octobre 2011). Au sixième siècle, le tyran d’Athènes Pisistrate venait de Brauron et, pour cette raison, il voulut placer ici une sorte de simple annexe, une stoa sans réel temple. De l’autre côté, contre les propylées, une construction est appelée “Bâtiment B”. Partant de l’angle des propylées et longeant le sanctuaire d’Artémis, c’est le vieux mur cyclopéen qui date de l’époque mycénienne. Il est prolongé, en avant, par un mur plus récent qui soutient une terrasse sur laquelle est bâti un tout petit temple d’Athéna Nikè (Nikè veut dire Victoire). Après le passage de Xerxès, il ne restera rien, que des amas de pierres.

 

    890c3 Acropole 5e s. avant JC 

 

C’est le célèbre Périclès qui va, en ce cinquième siècle avant Jésus-Christ, reconstruire le Parthénon que nous connaissons. De son vivant, l’Acropole prendra l’aspect que représente la maquette de ma photo. Ont été reconstruits les propylées flanqués à gauche de la pinacothèque, à droite du petit temple d’Athéna Nikè et, en retrait, le sanctuaire d’Artémis, bâtiment en U couvert de tuiles rouges. Trônant en plein milieu c’est bien sûr le Parthénon, et on reconnaît à gauche l’Érechthéion à ses Caryatides.

 

890c4 Acropole 2e-3e s. après JC

 

Cette maquette représente l’Acropole beaucoup plus tard. Nous sommes à l’époque romaine, au deuxième ou au troisième siècle après Jésus-Christ. Au sommet de l’Acropole, le temple d’Athéna Nikè et les propylées à gauche, le sanctuaire d’Artémis Brauronia à la suite, le Parthénon, rien de cela n’a changé. Seulement, derrière le Parthénon, plus à droite on distingue un tout petit temple dédié à Rome et à Auguste puisqu’en 86 avant Jésus-Christ la ville a été conquise par Sylla et qu’elle est maintenant intégrée à l’Empire Romain. Mais au pied de l’Acropole, il y a sur la gauche cette salle semi-circulaire couverte, c’est l’odéon d’Hérode Atticus, aujourd'hui à ciel ouvert. Puis on voit la très longue stoa d’Eumène. Au-dessus en direction de la droite se trouvent de petits temples et l’Asklépieion. Ensuite c’est le grand théâtre de Dionysos à ciel ouvert, devant lui le sanctuaire de Dionysos Éleuthéreus et tout à droite ce bâtiment carré est l’odéon de Périclès.

 

890c5a Acropole vers 1500 après JC

 

890c5b Acropole vers 1500 après JC

 

L’Empire Romain d’Orient se transforme en Empire Byzantin après la chute de Rome. Le christianisme s’est installé. Il n’aime pas les souvenirs du paganisme, aussi transforme-t-il le Parthénon en église chrétienne, ce qui l’ampute de son naos et de ses divers espaces intérieurs puisque le nouveau culte suppose que les fidèles puissent voir la célébration. Des autres temples, on fait table rase. On garde cependant les propylées que l’on renforce pour protéger l’accès à l’Acropole, et aussi l’Érechthéion, également transformé en église chrétienne avec, hélas, les modifications architecturales que cela suppose. En 1456, trois ans après la conquête de Constantinople par les Ottomans, Athènes tombe à son tour sous leur coupe. Le Parthénon est flanqué d’un minaret et devient une mosquée, tandis que l’Érechthéion va héberger à partir de 1463 le harem du Turc qui commande l’Acropole. C’est l’état des lieux vers 1500, à la suite de ces péripéties, qui est représenté par cette maquette.

 

Mais quittons ce grand hall et pénétrons dans le musée proprement dit. Une grande salle en pente monte vers le premier niveau d’exposition. De part est d’autre, les murs sont couverts de vitrines montrant de très belles poteries. Photo interdite. Le premier niveau présente une extraordinaire collection de Corès. Une Corè (parfois le mot grec est transcrit Korè) est une jeune fille. À l’époque archaïque, qui a précédé les Guerres Médiques, des familles dédiaient des statues de jeunes filles à la déesse Athéna. Les Perses, en 480, les ont jetées à bas. Lors de la reconstruction, parce qu’elles étaient la propriété de la déesse il fallait les lui laisser, mais parce qu’elles avaient été profanées par les Perses il fallait les faire disparaître. On a donc creusé sous les murs du Parthénon des fosses où on les a enfouies. Le souvenir s’en était totalement perdu lorsqu’au dix-neuvième siècle, menant des fouilles archéologiques sur l’Acropole, on a eu l’immense surprise de les découvrir et d’en déterrer une bonne centaine. Beaucoup étaient brisées, mutilées, mais une vingtaine sont magnifiques, émouvantes, et emplissent cette salle du musée, interdites de photo, hélas. Je ne peux donc pas en montrer, mais je ne peux qu’inciter les voyageurs de passage à Athènes à aller les admirer. Je serais fort étonné que quiconque en soit déçu.

 

890d1 Hoplite, 480-470 avant JC

 

890d2 Jeune athlète, bronze, 480-470 avant JC

 

Au-delà de cette salle, la photo est autorisée. Comme personne ne vous le dit et que ce n’est écrit nulle part, bien des touristes qui se sont fait épingler dans la première salle n’osent pas ressortir leur appareil, et repartent déçus de n’avoir pu garder de souvenirs de leur visite. Moi, je vais montrer quelques une des œuvres exposées, en suivant un ordre grossièrement chronologique. Commençons par l’époque qui suit immédiatement la seconde Guerre Médique et le sac de l’Acropole par les Perses, en 480. Les deux têtes de bronze ci-dessus datent de 480-470 avant Jésus-Christ. La première représente un hoplite (infanterie lourde), la seconde un jeune athlète.

 

890d3 Athéna pensive, marbre de Paros, vers 460 avant JC

 

Ce bas-relief d’une rare expressivité est daté des environs de 460 avant Jésus-Christ. La déesse est Athéna, bien sûr. La notice nous dit que c’est une Athéna pensive, et il est bien possible qu’elle soit en train de réfléchir, puisqu’elle représente la sagesse et l’intelligence. Toutefois, moi, je la vois plutôt triste, affligée, et si elle pense ce sont des idées noires qu’elle rumine. De plus, elle est devant une pierre dressée, que j’interprète comme une stèle funéraire. Et si mon interprétation est la bonne, elle pleure Pallas. Dans mon article sur le musée archéologique d’Héraklion, le 7 août 2011, je raconte l’histoire de cette Pallas, amie et sœur de lait d’Athéna, tuée accidentellement par la déesse qui en est restée inconsolable et qui a fabriqué une statue de bois à l’effigie de la jeune victime, statue appelée Palladion. D’ailleurs, dans l’Érechthéion était gardé un Palladion.

 

890e1 une Caryatide de l'Érechthéion

 

La guerre est passée, Périclès reconstruit. Voici d’abord l’une des vraies Caryatides, une du musée, pas une copie en place dans l’Érechthéion. À noter qu’elles sont toutes différentes par la coiffure, le vêtement. Si elles étaient identiques, on pourrait penser qu’un grand artiste a créé la première et que ses apprentis ont réalisé des copies. Mais puisqu’elles sont différentes, et toutes admirables, c’est bien le grand artiste qui les a toutes réalisées.

 

890e2 Nikè ajustant sa sandale, temple d'Athéna

 

Parce que le petit temple d’Athéna Nikè est construit sur le rebord de l’Acropole et qu’à cet endroit la pente est très abrupte, pour des raisons de sécurité un parapet avait été construit comme garde-fou, et ce parapet de marbre était sur toute sa longueur décoré de merveilleux bas-reliefs. Et puisqu’il s’agit d’Athéna Nikè, des Victoires en sont le principal motif. Cette Nikè-ci est en train d’ajuster sa sandale. Le geste, le drapé du vêtement, on reste en admiration un quart d’heure avant de pouvoir s’en arracher… pour tomber en extase devant la suivante!

 

890e3 Fronton ouest du Parthénon

 

Les frontons du Parthénon ont été détruits, sans doute au sixième siècle lorsque le temple païen a été transformé en église chrétienne. On ne s’embarrassait pas de considérations artistiques, et on supprimait ce qui témoignait du culte précédent. Qu’on ne me dise pas “dans ce temps-là, on ne savait pas” parce que toutes ces œuvres d’art avaient été créées par des artistes encore beaucoup plus anciens et avaient été admirées par de nombreuses générations. Finalement, quand les Ottomans sont arrivés et ont transformé les églises chrétiennes en mosquées, ils ont bien cisaillé les visages des sculptures, mais ils se sont contentés de recouvrir de plâtre la plupart des mosaïques et fresques. Ces œuvres en ont quelque peu souffert, certes, mais on peut encore les admirer aujourd’hui, débarrassées de leur enduit, par exemple à Sainte-Sophie ou à Saint-Sauveur en Chora d’Istanbul.

 

Cela dit, grâce aux maigres fragments retrouvés, le sculpteur autrichien Karl Schwerzek a pu esquisser sur le papier, en 1896 et en 1904, ce qu’avaient dû être les frontons ouest et est respectivement, ce qui a permis à ce musée de faire exécuter un modèle réduit en plâtre du décor de ces frontons. Je montre ici la partie centrale du fronton ouest, qui représente la confrontation entre Athéna et Poséidon pour la tutelle d’Athènes. Les deux dieux sont devant l’olivier apporté par Athéna comme prix pour avoir été choisie par les habitants. Chacun est arrivé sur son char, Poséidon était conduit par sa femme, Amphitrite, et Athéna par Nikè. Puisque le fronton est triangulaire, la composition est habilement construite pour remplir l’espace.

 

890e4 Métope du Parthénon, centauromachie

 

De nombreuses métopes ont pu être sauvées sur le Parthénon, comme celle-ci qui représente une centauromachie, à savoir une scène du combat des Centaures et des Lapithes. Le Centaure semble avoir le dessus, mais le Lapithe a blessé de son épée la jambe du centaure (c’est peu visible sur ma photo).

 

890e5 maquette de grue pour construction du Parthénon

 

On se demande souvent comment, sans moyens mécanisés, les Anciens ont pu construire des bâtiments supposant l’ascension de blocs de pierre de grandes dimensions et d’un poids considérable à de grandes hauteurs. Le musée montre dans une vitrine une maquette de grue de l’époque.

 

890f1 marbre de Paros, copie fin 5e s. de l'Athéna de Phid

 

La reconstruction de l’Acropole est à présent terminée. Dans le Parthénon flambant neuf trône une gigantesque statue chryséléphantine (or et ivoire) d’Athéna, œuvre du grand sculpteur Phidias. Nous nous reportons alors un peu plus tard, vers la fin de ce cinquième siècle. Cette tête en fin marbre de Paros provient d’une statuette qui reproduisait en modèle réduit l’Athéna de Phidias. Au sujet de ce marbre de Paros, rappelons ce que je disais dans mon article “Délos. 17 août 2011”, à savoir que son grain est si fin, son blanc si éclatant qu’il reste translucide jusqu’à 3,5 centimètres d’épaisseur, un record puisque le déjà très célèbre marbre de Carrare en Toscane n’est translucide que jusqu’à une épaisseur de 2,5 centimètres.

 

890f2 Création d'une proxénia avec Athéna (vers 420 avan

 

Cette stèle est des alentours de 420 avant Jésus-Christ, et présente un grand intérêt concernant la culture antique, mais nécessite un petit préalable lexical. Un “xénos”, en grec, est un étranger, mais un étranger avec lequel, par un échange de présents, on a créé un lien très fort d’hospitalité, non seulement avec lui mais avec sa famille. Le sens a dérivé quelque peu, désignant tout étranger, ce qui explique que l’on puisse parler en français de xénophobie, et que les Grecs d’aujourd’hui mettent en avant leur bien réelle “philoxénia” (les nationalistes xénophobes d’extrême droite sont une minorité dans le pays). Ce lien de xénia entre deux individus peut aussi être créé entre une cité et un individu étranger, à l’initiative de la cité, bien sûr. La cité lui décerne le titre de “proxénos”, proxène en français. Et c’est ce que représente la stèle de ma photo. Cet homme, représenté petit parce qu’humain par comparaison avec les deux déesses entre lesquelles il est, est le fils d’un homme nommé Proxénos, justement. Et comme, en grec, le suffixe “–ide” signifie “fils de”, comme “–vitch” en russe (Achille est le Péléide, fils de Pélée, comme le tsarévitch est le fils du tsar), il s’appelle Proxénide. Il est de Cnide, dans l’actuelle Turquie, au bout d’une péninsule très longue et très étroite face à l’île grecque de Kos. Là était vénérée Aphrodite, dont le temple était orné d’une célèbre statue sculptée par Praxitèle, première statue grecque d’un nu féminin, qui a hélas été détruite dans un incendie, mais dont le Louvre possède une copie d’époque romaine. Sur notre stèle, Aphrodite, la main sur la tête du citoyen de sa ville, le mène vers Athéna, représentante du peuple athénien qui lui décerne par les mains de sa déesse la proxénia. Athéna décernant personnellement la proxénia à un étranger qui aime sa ville… Parfois, en me rendant au Parthénon ou au sanctuaire d’Athéna au cap Sounion près du grand temple de Poséidon, je me prends à rêver que Marianne va apparaître dans mon dos, posant sa main sur ma tête, et qu’Athéna va me tendre la main pour me faire proxène d’Athènes eu égard au respect que je lui porte, à mon amour pour son pays et pour sa ville, à mes nombreux articles de blog chantant ses louanges. Espoir toujours déçu, hélas (jusqu’à présent…).

 

890f3 Déméter et Perséphone, fin 5e s. avant JC

 

Nous sommes toujours vers la fin du cinquième siècle. En Attique, à Éleusis, non loin d’Athènes, se trouve le grand sanctuaire de Déméter, honorée conjointement avec sa fille Perséphone qu’a épousée Hadès, le dieu qui règne sur les Enfers. Quand on évoque “les deux déesses”, c’est d’elles que l’on parle. Et c’est elles que l’on voit ici en compagnie l’une de l’autre.

 

890f4 Trière Paralos fin 5e s. avant JC

 

Une dernière sculpture de la fin du cinquième siècle. Ce que les Romains appellent une trirème, les Grecs l’appelaient une trière, c’est un navire à trois rangs de rames. Celui-ci s’appelle Paralos, en honneur de l’inventeur mythique de la navigation, un Athénien du nom de Paralos. Il s’agit ici de sa dédicace (sans baptême avec une bouteille de champagne, parce que Dom Pérignon n’est pas encore né), car cette trière est un navire sacré, chargé de missions d’État ou de transports religieux. On y voit les rameurs en plein effort. Il n’en reste que la partie centrale, mais elle était plus de trois fois plus longue que ce fragment.

 

890g1 Base de dédication, début 4e s. avant JC

 

Elles étaient onze, à l’origine, les danseuses qui ornaient en bas-relief cette base d’une stèle de dédicace du début du quatrième siècle avant Jésus-Christ, mais elles avaient beau se donner la main, beaucoup d’entre elles se sont perdues…

 

890g2 Statue de culte d'Artémis Brauronia par Praxitèle (

 

Cette tête d’Artémis est l’œuvre de Praxitèle. Lequel célèbre sculpteur, mort en 325 avant Jésus-Christ, a sculpté la statue de culte d’Artémis Brauronia pour son sanctuaire de l’Acropole environ cinq ans avant sa mort. Certes le nez est cassé, une partie de la bouche aussi, néanmoins on en voit assez pour se rendre compte que, contrairement à beaucoup de statues qui répondent à des canons théoriques au point de se ressembler comme des sœurs, cette Artémis avait un visage volontaire et un regard sévère, une vraie personnalité. Notons que sa coiffure semble avoir inspiré Ioulia Timochenko, cette égérie de la Révolution Orange d’Ukraine en 2004. Malgré ses mutilations, cette sculpture témoigne de la patte d’un très grand maître.

 

890g3 Nymphe portant Dionysos, 330-300 avant JC

 

De la même époque, 330-320 avant Jésus-Christ, nous arrivons devant cette terre cuite, beaucoup plus simple, plus fruste, et néanmoins intéressante parce qu’elle représente une nymphe portant Dionysos bébé. On se rappelle que Dionysos est le fils de Zeus et de Sémélé, elle-même fille de Cadmos, frère d’Europe et fondateur de Thèbes. Encore une fois trompée par son mari, Héra est folle de jalousie et, ne pouvant se venger directement de Zeus, ni de Sémélé morte, elle poursuit de sa rancune le petit Dionysos. Il faut le confier à Silène et aux nymphes, et c’est Hermès, le messager des dieux, qui leur porte l’enfant. D’où la très célèbre statue d’Hermès portant Dionysos attribuée à Praxitèle et exposée au musée d’Olympie.

 

890h1 Sauromatès II, fin 2e s. après JC

 

Franchissons quelques siècles pour en venir au temps après Jésus-Christ, vers la fin du deuxième siècle. Cette sculpture, sans aucun doute, représente un souverain, mais lequel, voilà le problème. Se fondant, entre autres, sur la datation de la statue et sur sa ressemblance avec les effigies de monnaies, l’hypothèse a été avancée qu’il pourrait s’agir de Sauromatès II, roi du Bosphore Cimmérien des alentours de 174 aux alentours de 210. Ce Sauromatès se prétendait descendant d’Héraklès et de Poséidon. Il n’est peut-être pas inutile de préciser que le Bosphore Cimmérien est un royaume établi sur les deux rives du détroit de Kertch qui relie la Mer d’Azov à la Mer Noire (appelées respectivement dans l’Antiquité le lac Méotide et le Pont Euxin), donc en Crimée à l’ouest et jusque vers Rostov sur le Don à l’est.

 

890h2 Fulvia Plautilla, femme de Caracalla. Fin 2e, déb. 3

 

Pour la statue de cette jolie jeune femme, la fourchette proposée est de la fin du deuxième siècle au début du troisième siècle. En effet, il s’agit de Fulvia Plautilla, originaire de Leptis Magna (à environ 120 kilomètres à l’est de Tripoli, en Libye), fille de Plautien, un proche de l’empereur Septime-Sévère, lui-même né à Leptis Magna. L’empereur a deux fils, mais c’est ici l’aîné qui nous intéresse, Caracalla, associé au pouvoir extrêmement jeune (en 196 alors qu’il est né en 188). Grâce aux relations amicales entre les deux familles, Caracalla va épouser Fulvia Plautilla en 202. Il n’a que quatorze ans! Fulvia à ce moment en a quinze. Septime-Sévère laisse à sa femme Julia Domna beaucoup de pouvoir sur les affaires intérieures de l’Empire, et en même temps il a nommé Plautien, le père de Fulvia, préfet du prétoire, une charge qui en fait une sorte de vice-empereur. D’où des rivalités et des tensions entre Julia Domna et Plautien. Caracalla n’hésite pas, il prend le parti de sa mère, fait assassiner Plautien et répudie Fulvia qu’il envoie moisir dans une île Éolienne, un archipel perdu au nord-est de la Sicile, dont fait partie le Stromboli, que nous avons visité le 22 septembre 2010 et auquel j’ai consacré un article du présent blog. Quand, en 211, meurt Septime-Sévère, Caracalla accède au trône et s’empresse d’envoyer un assassin exécuter Fulvia, chose faite début 212. Tel a été le destin de cette jeune femme.

 

890h3a Sphère magique 2e-3e s. après JC

 

890h3b Sphère magique 2e-3e s. après JC (détail)

 

890h3c Sphère magique 2e-3e s. après JC

 

Nous terminerons avec cette sphère magique datée deuxième, troisième siècle après Jésus-Christ. Cette boule de pierre a été trouvée enterrée près du théâtre de Dionysos au pied de l’Acropole. Nous sommes à l’époque romaine, et on sait que les Romains préfèrent nettement les combats de gladiateurs et les jeux du cirque aux représentations théâtrales. Le théâtre de Dionysos, désormais, présente donc des jeux qui sont des combats, aussi a-t-on supposé que cette boule, sur laquelle on voit une représentation du dieu Hélios, un dragon, des signes cabalistiques, était utilisée dans des rituels magiques destinés à assurer la victoire –et donc la survie– à celui qui les pratiquait. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse que rien ne vient confirmer de façon indubitable.  

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 09:00

Pour qui s’intéresse à la photo et feuillette de temps à autre les revues spécialisées, Herbert List (1903-1975) n’est pas un inconnu. C’est un grand photographe allemand qui a travaillé pour Vogue, Life, Harper’s Bazaar, Look, etc. Il a beaucoup voyagé, mais parmi les pays qui l’ont fortement inspiré figure en très bonne place la Grèce, à laquelle il a consacré un livre, Licht über Hellas (Lumière sur la Grèce). Une galerie, dans le quartier de Metaxourgio à Athènes, lui consacre une exposition, que nous n’avons pas voulu manquer d’aller voir. Je voudrais ici en donner un petit aperçu à travers six des photos exposées.

 

889a Herbert List, Berger

 

Celle-ci, c’est celle qui a été choisie pour illustrer l’affiche qui annonce l’exposition. Elle est intitulée Péloponnèse. Arcadie. Berger, et elle est datée 1937. C’est plus qu’une photo de genre, elle dénote un extraordinaire travail sur la lumière et sur la composition.

 

889b Herbert List, monument au roi Constantin

 

Cette autre photo datée de 1937, comme toutes celles de la série qui fait l’objet de l’exposition, est intitulée Le monument au roi Constantin de Grèce, peu avant qu’il soit dévoilé. Le ciel si bleu qu’il paraît sombre sur l’image monochrome, l’échelle et son ombre, la statue emmaillotée de blanc, provoquent un effet saisissant.

 

889c Herbert List, filets de pêche, Mykonos

 

Filets de pêche séchant au soleil, 1937, tel est le titre de cette photo. Certes, l’image est figurative, mais ces filets s’étalant en raies sombres du tiers supérieur gauche au tiers inférieur droit sont très graphiques.

 

889d Herbert List, Athènes, temple de Zeus Olympien

 

Ici nous sommes à Athènes, et nous voyons l’un de ses monuments les plus célèbres: Le temple de Zeus Olympien. C’est face à une photo de grand artiste, comme celle-ci, que l’on voit avec éclat la différence avec les millions de photos que font les touristes du même monument (et que j’ai faites moi-même, j’en suis parfaitement conscient). List a su trouver l’angle qui remplit son image, lui donne de l’épaisseur. Sans parler de l’aspect purement technique de rendu de la matière.

 

889e Herbert List, Statue de Marbre d'Anticythère I

 

Herbert List a réussi à donner à la pierre l’apparence de la chair. Tellement même qu’il a été nécessaire de préciser dans le titre qu’il s’agit d’une sculpture: Athènes. Statue de marbre d’Anticythère I. Il a d’ailleurs exprimé volontairement et ouvertement son homosexualité dans sa glorification du sexe masculin ou des fesses masculines dans plusieurs photos de cette exposition.

 

889f Herbert List, Tête de guerrier (île d'Égine)

 

Je ne veux pas multiplier les images de l’exposition. Qui aime la photo ne peut qu’admirer, et il n’est pas difficile de trouver des livres d’Herbert List. Terminons donc avec Attique. Île d’Égine. Temple d’Aphaia. Tête d’un guerrier. Quoique le gros plan fasse apparaître le grain de la pierre, l’angle de prise de vue et le jeu de l’ombre donnent vie à ce visage. Devant des personnages vivants, devant des paysages, devant des natures mortes, l’artiste crée son image en jouant sur la couleur ou, en monochrome, sur les nuances, sur la composition, sur l’éclairage, etc. Mais il est particulièrement intéressant de voir comment il peut réinterpréter une œuvre d’art comme une statue pour en faire sa propre œuvre.

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 09:00

 

888a1 L'Olympe

 

888a2 le mont Olympe

 

Nous voici de retour en Grèce après deux mois en Turquie. Nous comptions rentrer passer le Nouvel An en France avec ma famille, mais des formalités administratives liées à notre résidence nous contraignent à diriger nos roues vers Athènes. Ce qui veut dire passer au pied de l’Olympe. Je me devais donc de montrer ci-dessus le séjour des dieux afin de leur rendre hommage.

 

888b1 marécages du site de Dion

 

888b2 oiseau sur le site de Dion

 

La nuit dernière, nous l’avons passée à Thessalonique. Il n’est donc pas trop tard, lorsque nous voyons le panneau indicateur nous montrer la direction de Dion, pour décider de ne pas résister à la tentation de retourner voir ce site merveilleux au prix d’un petit détour. Nous l’avions vu au début de l’été, le 29 juin dernier, nous le revoyons en hiver. Il fait un temps magnifique, mais la zone est toujours aussi détrempée et parcourue de canaux.

 

888c1 Dion, sanctuaire de Zeus Hypsistos

 

888c2 Sanctuaire de Zeus Hypsistos à Dion

 

888c3 Sanctuaire de Zeus Hypsistos à Dion

 

Je ne répéterai pas aujourd’hui tout ce que j’ai déjà dit lors de notre visite de juin, mais j’ai quelques images à ajouter. En effet, avant nos visites, je potasse un peu, mais en Grèce, sur le site on vous donne avec le billet d’entrée un petit document généralement fort bien fait par l’Εφορεία Αρχαιοτήτων, le Service des Antiquités, puis j’achète un ou deux livres édités au sujet du site, je complète avec des recherches sur Internet, et après avoir accumulé tout ce matériel il arrive bien souvent que je me rende compte que j’aurais dû photographier ceci ou cela et que sur place je n’ai pas été conscient de l’importance de ce détail. Voilà pourquoi une seconde visite est utile après coup, lorsque c’est possible. Ci-dessus, je montre des vues du temple de Zeus Hypsistos sous un angle différent.

 

888d1 Sanctuaire d'Isis à Dion

 

888d2 Sanctuaire d'Isis à Dion

 

888d3 Sanctuaire d'Isis à Dion

 

888d4 Sanctuaire d'Isis à Dion

 

Nous voici dans le sanctuaire d’Isis. Ici, il convient de se reporter à mon article “Le site de Dion. 29 et 30 juin 2012” où je parle de deux murets menant l’eau d’une source sacrée dans la citerne du temple, et figurant le cours du Nil, l’Égypte étant la patrie d’Isis. Il était pratiquement impossible de les distinguer sur l’unique photo que j’avais publiée. Je me devais aujourd’hui de les montrer clairement. Je montre aussi  les restes du petit temple d’Aphrodite Hypolimpida (“Aphrodite sous l’Olympe”) où a été replacée une copie de la statue de culte de la déesse, dont l’original, que j’avais présenté dans mon article “Musée archéologique de Dion. Samedi 30 juin 2014”, a été transféré au musée.

 

Dans mon article de juin, j’expliquais qu’à l’origine, dans ces deux temples, étaient honorées Aphrodite et Artémis, et qu’au second siècle avant Jésus-Christ Isis avait remplacé Artémis. Mort en 323, soit à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, Alexandre le Grand ne peut être à l’origine de ce changement. Toutefois, il est à noter qu’il vouait une grande vénération à Isis, à tel point que lors de la fondation de la grande ville qui porte son nom dans le delta du Nil en Égypte, Alexandrie, il avait tenu à choisir personnellement l’emplacement de son sanctuaire.

 

Dans ce sanctuaire que nous voyons, seuls pouvaient pénétrer les pèlerins qui avaient reçu une initiation. Ils y passaient la nuit, priant la déesse puis s’endormant pour attendre qu’elle vienne les visiter dans leurs rêves. À l’extérieur, sur l’esplanade, deux fois par an se tenait, au printemps et en automne, le festival d’Isis. Affluaient alors les artisans et les marchands qui vendaient bijoux en or et en argent, spécialités, animaux, toutes sortes de choses, et cela attirait de grandes foules.


888e Sanctuaire de Déméter à Dion

 

Cette photo montre le temple de Déméter. En juin, j’avais parlé de la déesse, j’avais renvoyé à des articles précédents, mais je n’avais montré le sanctuaire que de loin. On voit mieux ici deux des bâtiments.

 

888f Dion

 

Et pour finir ce petit tour à Dion, encore une image. Dans de simples pans de mur, on voit ici ou là des statues encastrées. Ce ne sont que des copies, mais il est intéressant, en voyant les originaux au musée, de pouvoir imaginer où les archéologues les ont trouvées.

 

888g Gorges de Tempé

 

Le musée archéologique se trouve dans un autre endroit de la ville de Dion, le site est immense, et musée comme site ferment à quinze heures. Pas question, dans ces conditions, d’avoir le temps de nous rendre au musée. Nous préférons rester sous le charme du site jusqu’à l’heure de la fermeture, oublieux des kilomètres qu’il nous reste à parcourir avant d’arriver à Athènes. Il est déjà 16h55 lorsque je me suis arrêté dans les gorges de Tempé pour en prendre cette photo. À l’aller, de l’autre côté de cette route à grande circulation, je n’avais pas pu prendre les photos que je souhaitais. J’avais montré la route plus que les gorges. Je répare cette erreur aujourd’hui.

 

Cela veut dire un arrêt de plus. Et c’est la nuit de Noël… Nous trouvons à installer notre camping-car à Lamia, sur le bas-côté d’un chemin très calme, et c’est là que nous nous attablons devant notre frugal réveillon. Athènes, ce sera pour demain.

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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 09:00

 

887a1 Navette entre Europe et Asie à Istanbul

 

887a2 Sur le Bosphore, en route vers l'Asie

 

887a3 Istanbul, navette entre Europe et Asie

 

Nous sommes loin d’avoir tout vu sur la rive européenne d’Istanbul. Par exemple, sans aller plus loin que mon précédent article, à Saint-Sauveur-in-Chora nous étions à deux pas des grands murs de Théodose datant de 413, et nous ne les avons vus qu’en passant en voiture sans pouvoir nous arrêter. J’ai évoqué aussi l’église Sainte-Marie-des-Mongols du monastère où cette Maria Paléologina que nous avons vue en mosaïque à Saint-Sauveur a vécu plus de vingt-cinq ans et où elle est morte. Et il y a encore bien d’autres lieux très intéressants que nous n’avons pas vus. De même, nous n’avons mis que le bout du pied sur la rive asiatique d’Istanbul, de l’autre côté du Bosphore. Ce sera le sujet du présent article, le dernier de la série de 25 sur Istanbul et des 34 au total sur la Turquie pour ce premier voyage. Il semble évident qu’il nous faudra revenir. Traversons donc le Bosphore en bateau.

 

Les Grecs installés à Chalcédoine, plus au nord sur le Bosphore, ont créé l’ancêtre d’Üsküdar, Chrysopolis, pour en faire leur arsenal et y entreposer leurs réserves. L’Italien Fortunato Bartolomeo De Felice (1723-1789), dans son Encyclopédie (1775) rédigée en français, dit: “On trouve ensuite, dit Denys de Byzance [auteur, vers le troisième siècle de notre ère, d’un Voyage du littoral du Bosphore], un port très beau et très bon, à cause de sa gran­deur, et du calme qui y règne. Au-dessus de la mer est une campagne, qui par une douce pente descend vers le rivage. On l’appelle Chrysopolis à cause, selon quelques-uns, que les Perses y étant maîtres, y assemblaient des monceaux d’or, des tributs levés sur les villes; mais plusieurs disent que ce nom lui vient de Chrysès, fils d’Agamemnon et de Chryséis, que ce jeune prince fuyant la cruauté d’Égisthe et de Clytemnestre, et voulant se réfu­gier dans la Taurique auprès d’Iphigénie sa sœur, qui y était prêtresse de Diane [c’est-à-dire plutôt d’Artémis], tomba malade à Chrysopolis, y mou­rut, et y eut sa sépulture, de sorte qu’on donna son nom à cette ville. On pourrait aussi l’appeler ainsi, c’est-à-dire la ville d’or, à cause de la bonté de son port, se­lon l’usage des anciens, qui comparent à l’or tout ce qu’il y a d’excellent”.

 

Puis ce même De Felice poursuit : “À présent ce n’est plus une ville, mais un village, dont les maisons sont écartées l’une de l’autre. […] C’est présentement le village de Scutari, nom qui peut lui être venu de scutarii [les scutarii, porteurs du bouclier appelé scutum, étaient les soldats romains formant la garde des empereurs]”. Nous allons voir qu’en 237 ans ce “village” a retrouvé beaucoup d’ampleur!


887a4 Istanbul, Beyoğlu vu du Bosphore

 

 

887a5 Mosquée Cihangir (Beyoğlu) vue du Bosphore

 

 

887a6 Istanbul, l'Europe vue depuis l'Asie 

Regardons quand même la rive européenne pendant que nous traversons, de jour à l’aller, de nuit au retour. Et aussi de loin, la rive sud de la Corne d’Or qui se perd dans une brume romantique. Cette dernière photo, qui efface les éléments trop modernes du décor, permet de se faire une idée du spectacle tant admiré des voyageurs des siècles passés lorsqu’ils arrivaient à Constantinople par la mer.


887a7 Istanbul, arrivée à Üsküdar

 

 

887b1 Fontaine d'Ahmed III à Üsküdar

 

Nous voici arrivés au débarcadère de la navette, à Üsküdar. Sur la première de ces deux photos nous voyons qu’il y a une grande place avec la fontaine de la deuxième photo. C’était là que se rassemblaient chaque année tous les chameaux qui allaient constituer la grande caravane partant pour le pèlerinage de La Mecque. Il est bien évident que les deux grands ponts qui enjambent le Bosphore aujourd’hui n’existaient pas, et puisque la route de Constantinople à La Mecque passe par ce qui est aujourd’hui la Syrie et la Jordanie, c’est-à-dire l’Asie, il est logique de partir de cette rive du Bosphore. Quant à la fontaine, elle a été construite en 1728, durant ce que l’on a appelé “l’ère des Tulipes”, par le même sultan Ahmed III que celle qui se trouve face à l’entrée principale du palais de Topkapi. Elle a beaucoup plu à Théophile Gautier qui dit d’elle que c’est “une fontaine toute bordée d’arabesques, de rinceaux et de fleurs, toute bariolée d’inscriptions turques sculptées en relief dans le marbre, surmontée d’un de ces charmants toits en auvent dont le ‘bon goût’ moderne a décoiffé la fontaine de Top-Hané”. À l’origine, comme encore pour Théophile Gautier, cette fontaine était juste au bord du quai, car elle était destinée à pourvoir en eau les voyageurs du Bosphore, mais lorsque la place a été remodelée pour permettre la circulation des voitures et des bus, elle a été transportée à son emplacement actuel.

 

887b2 petite rue d'Usküdar (rive asiatique d'Istanbul)

 

Tout à l’heure, j’ai cité l’Italien De Felice. Un autre Italien, Edmondo de Amicis (1846-1908), a publié en 1877 son Constantinopoli où, à Üsküdar, il voit “un autre Istanbul, moins impressionnant, mais plus gai et plus frais que celui des sept collines. C'est comme une grande ville rurale. La campagne l’envahit de toutes parts. Les rues, bordées de petites maisons comme des crèches, montent et descendent en vallées et en collines, et se perdent dans la verdure des jardins et des potagers. Dans les quartiers hauts de la ville, règne la paix profonde de la campagne, dans les quartiers bas grouille la vie animée des villes côtières”. Si Üsküdar n’a plus rien d’un village, en revanche cette remarque qui date d’il y a 135 ans reste vraie. Plus on monte, plus la campagne envahit la ville. C’est très sympathique.


887b3 Mosquée de Yeni Validé à Üsküdar

 

 

887b4 Mosquée de Yeni Validé à Scutari

 

Nous jouons de malchance. Les mosquées que nous voulons visiter sont fermées. L’une parce que ce n’est pas l’heure de la prière, l’autre parce qu’elle est en travaux. Nous devrons nous contenter de les voir de l’extérieur pour l’une, de loin pour l’autre. Celle-ci, c’est la Yeni Validé Camii (Nouvelle Mosquée de la Validé) construite de 1708 à 1710 par la sultane mère (en turc Validé) des sultans Mustapha II et Ahmed III, Emetullah Râbi'a Gülnûş Sultan (1642-1715). Cette femme était une Grecque de Crète, enlevée comme esclave quand les Ottomans ont pris sa ville des mains des Vénitiens alors qu’elle n’était âgée que de quatre ans. Au harem de Topkapi, elle était encore très jeune quand Mehmet IV l’a remarquée, en a fait sa favorite, et a eu d’elle deux garçons qui se sont succédé sur le trône. On dit qu’elle avait sur Ahmed III une très grande influence, et que c’est elle qui l’a décidé à faire la guerre à la Russie en 1711, pour servir les intérêts du roi de Suède Charles XII (dont j’ai parlé amplement dans mon article sur Didymoteicho daté du 9 octobre 2012, puis dans l’article Istanbul 14, Œuvres d’art au musée de Pera daté du 23 novembre 2012).


887b5 Mosquée de Mihrimah Sultan (Üsküdar)

 

Quant à cette autre mosquée, emmaillotée dans ses palissades de travaux, nous n’avons pas pu l’approcher. Elle est due au grand architecte Sinan en 1548, sur commande de Mihrimah, la fille de Soliman le Magnifique et de Roxelane, pour son mari le grand vizir Damat Rüstem Pacha qui n’exercera ses fonctions que quelques mois, d’où l’impératif de rapidité dans la construction. J’ai parlé de cette Mihrimah et de sa mosquée avec ses particularités dans ce même article Istanbul 14 que je viens d’évoquer.


887b6 mosquée de Karadavud Pacha (1495)

 

 

887b7 Üskudar, mosquée de Karadavud Pacha

 

 

887b8 Üskudar, mosquée de Karadavud Pacha

 

Celle-ci, c’est la mosquée de Kara Davud Paşa (soit le Pacha David Noir). Plusieurs personnages s’appellent Davud Pacha, dont l’un, Kara Nişancı Davud Paşa, a été Grand Amiral de la Flotte Ottomane de 1492 à 1503, et un autre, Davud Pacha, a été grand vizir de Soliman le Magnifique de 1482 à 1497. Je ne saurais, dans ces conditions, dire qui est l’éponyme de cette mosquée de la fin du quinzième siècle puisque, pour les dates, l’un comme l’autre a pu en commanditer la construction.


887c1 Mosquée de Chemsi Ahmed Pacha, Üsküdar

 

 

887c2 Mosquée de Şemsi Ahmed Paşa, Üsküdar

 

Il était vraiment partout, ce Mimar Sinan. C’est encore lui qui est l’auteur, en 1580, de cette mosquée de Şemsi Ahmed Paşa, très brièvement grand vizir de Soliman le Magnifique, du 12 octobre 1579 au 28 avril 1580, soit 199 jours. Ce n’est pas l’œuvre la plus importante de cet illustre architecte, mais ce complexe comprenant la mosquée, une medrese (école coranique), un hammam, une bibliothèque, ainsi que la tombe du pacha, construit en bordure du Bosphore, ne manque pas de charme. C’est l’une des dernières œuvres et l’une des plus petites de Sinan. On sait que les pigeons et autres oiseaux souillent de leurs excréments les bâtiments qu’ils fréquentent, mais une légende (?) veut que, par respect pour le grand architecte, jamais un oiseau n’oserait se poser sur le dôme ou sur le minaret de cette mosquée.


887c3 Mosquée de Chemsi Ahmed Pacha, Üsküdar

 

 

887c4 Üsküdar, Mosquée de Şemsi Ahmed Paşa

 

 

887c5 Mosquée de Chemsi Ahmed Pacha, Üsküdar

 

Seule la mosquée est accessible, le reste des bâtiments étant fermé depuis des décennies, mais des travaux de restauration ont été entrepris, et de grands panneaux explicatifs, hélas seulement rédigés en turc, donnent beaucoup d’indications… que je suis bien incapable de comprendre. Oh, j’ai bien photographié les panneaux, je les ai passés à l’OCR pour récupérer le texte sous Word, puis j’en ai demandé la traduction à Google, à Bing, à Babylon. De belles traductions, totalement incompréhensibles… Mais heureusement les images, elles, parlent un langage international.


887d1 bazar Mimar Sinan, Üsküdar, Istanbul

 

 

887d2 bazar Mimar Sinan, Üsküdar, Istanbul

 

 

887d3 Bazar Sinan, ancien hammam (Istanbul, Üsküdar

 

Voilà pour ce qui est des quelques mosquées que nous avons vues de l’extérieur. Maintenant, le bazar Mimar Sinan. Parmi les neuf enfants de Soliman le Magnifique, il en avait eu cinq de Roxelane. En effet, Mihrimah avait quatre frères, dont Selim II, sultan de 1566 à 1574. Ce Selim, qui était donc le fils d’une Ruthénienne, née dans l’extrême ouest de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine et dépendait alors de la Pologne, a épousé une chrétienne. La petite Cecilia Venier-Baffo est une Vénitienne, nièce du doge de Venise, née dans l’île de Paros, alors dominée par les Vénitiens. Elle n’a que douze ans lorsqu’en 1537 elle est prise par les Ottomans, vendue comme esclave, envoyée au harem de Topkapi. Là elle va recevoir une éducation musulmane et prendre le nom de Nurbanu (nur, en turc, veut dire lumière. Elle est donc Princesse de Lumière) et elle devient la favorite de Selim II à qui elle donnera un fils, le futur sultan Mourad III. En 1579, elle commande à l’omniprésent Mimar Sinan la construction d’un hammam qui prend le nom de Atik Valide Sultan. L’alphabet turc comporte un I sans point et un I avec point. Atık (sans point) veut dire usé, hors d’usage, ordure. Non seulement la sultane validé Nurbanu n’a que 54 ans, mais de plus ce serait bien peu respectueux pour elle. Les sites Internet en langue turque, d’ailleurs, écrivent Atik (avec un point), mot que mes traducteurs interprètent unanimement comme agile. Je ne comprends donc pas pourquoi plusieurs sites parlent du “hammam de la vieille sultane mère”. Mais ce hammam, qui a fonctionné près de 350 ans, ferme ses portes en 1917. Grâce à des capitaux privés, en 1966 il est réhabilité en galerie marchande, le Bazar Mimar Sinan. Mais ses coupoles percées de trois ronds ou en étoile trahissent ses origines de hammam, ces ouvertures étant destinées à éclairer un peu, et surtout à permettre l’entrée d’air car si l’on recherche le bain de vapeur il est nécessaire d’assurer un minimum de ventilation pour respirer.


887e commerces à Üsküdar (Istanbul asiatique)

 

Il est temps de retourner vers la navette qui nous permettra de retraverser le Bosphore vers notre Europe natale (et notre camping-car). Descendant vers l’embarcadère, nous passons par ces voies animées et sympathiques. C’est la vraie vie d’Istanbul, loin des hordes de touristes. C’est ainsi que s’achève mon dernier article sur la Turquie pour notre premier voyage dans ce pays fascinant. 

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Published by Thierry Jamard
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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 09:00

 886a1 Istanbul, St-Sauveur in Chora  

886a2 Istanbul, St-Sauveur in Chora

Kariye Müzesi (en turc, cela veut dire “Musée de Chora”), c’est une mosquée transformée en musée, comme Sainte-Sophie. Et, comme Sainte-Sophie, avant d’être une mosquée c’était une merveilleuse église byzantine, gorgée de fresques et de mosaïques, Saint-Sauveur-in-Chora, ce qui, en grec, veut dire Saint-Sauveur-à-la-Campagne, ou Saint-Sauveur-des-Champs (comme il y a Port-Royal de Paris et Port-Royal-des-Champs), Constantinople ne connaissant pas en ces siècles reculés la folle urbanisation de nos jours. En effet, au quatrième siècle, ce lieu était hors les murs, jusqu’à ce qu’au cinquième siècle, en 413, l’empereur Théodose fasse élever des murs autour de la ville. Or un premier monastère s’était élevé là au quatrième siècle du temps de Constantin, fortement endommagé par un tremblement de terre à l’époque de Justinien (empereur de 527 à 565). Il s’en est suivi une restauration, et finalement il a été remplacé par l’actuelle église à la fin du onzième siècle par Alexis Comnène (empereur de 1081 à 1118). Puis, au quatorzième siècle, en même temps que nombre d’ajouts de constructions qui semblent des excroissances désordonnées, les fresques et les mosaïques sont venues l’embellir par la volonté de l’administrateur du trésor byzantin sous l’empereur Andronic II Paléologue (1259-1332), un homme du nom de Théodore Métochitès.  

 

886a3 Théodore Metochitès (Istanbul, Chora)

 

Ce Monsieur, représenté ici sur une mosaïque offrant l’église à Jésus, qui a vécu de 1270 à 1332, était le fils d’un auxiliaire de l’évêque de Constantinople, jeté en prison en Bithynie (nord de l’Asie Mineure) en 1285 pour ses idées favorables à la réunion des Catholiques et des Orthodoxes. Son fils Théodore est alors âgé de quinze ans, il achève ses études à Nicée, capitale de la Bithynie, actuelle Iznik, où il est remarqué pour son intelligence par l’empereur Andronic II cinq ans plus tard, en 1290/1291, qui l’emmène avec lui à Constantinople et va en faire le logothète (trésorier) du trésor privé, et plus tard du trésor public. Devenu extrêmement riche, il procède à ces agrandissements, restaurations, et décorations de l’église du monastère Saint-Sauveur-in-Chora, entre 1315 et 1320. Mais quand Andronic II est renversé en 1328 par Andronic III, son petit-fils, Théodore Métochitès est envoyé moisir dans un monastère à Didymoteicho (je parle de cette ville dans mon article daté du 9 octobre 2012), et tous ses biens sont confisqués. Lorsqu’enfin, en 1330, il est autorisé à revenir à Constantinople sans que ses biens lui soient rendus, il se retire dans ce monastère de Saint-Sauveur, prenant en religion le nom de Théoleptos. Noter que leptos, en grec, est le participe passé du verbe lépô, et signifie tondu, pelé, écorché (dans le sens de dépouillé de sa peau), décortiqué. Il a donc choisi de s’appeler “l’Écorché de Dieu”, celui qui est martyrisé pour sa foi. Il mourra en 1332.

 

La transformation en mosquée par Atik Ali Pacha au début du seizième siècle rendait scandaleuses, impies, blasphématoires toutes ces représentations du visage humain, formellement prohibées par l’Islam. Je note au passage que j’ai vu nombre de femmes touristes, venues paraît-il d’Arabie Saoudite, en vastes robes noires leur descendant jusqu’aux pieds, et se voilant soigneusement la tête et la face, ne laissant voir que leurs yeux et leurs mains, et prenant allégrement des photos de leur conjoint et de ses autres femmes. La transformation en mosquée aurait dû faire détruire fresques et mosaïques mais, par chance, elles ont seulement été enduites d’une couche de plâtre qui les a protégées jusqu’à ce qu’en 1948, la mosquée perdant sa fonction de lieu de culte, elles soient rendues à la lumière et à l’admiration des visiteurs.

 

 

 

886a4 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

886a5 Istanbul, St-Sauveur in Chora

    *

On voit dès l’abord que l’architecture est intéressante, les espaces entre colonnes étant couverts par des dômes, et par ailleurs les dimensions étant à l’échelle humaine on se rend compte que l’on ne se trouve jamais si loin d’une fresque ou d’une mosaïque qu’on ne puisse pas la voir.  

 

886b1 coupole du Christ, St-Sauveur in Chora

 

886b2 Vierge à l'Enfant, St-Sauveur in Chora

  

886b3 Vierge à l'Enfant, St-Sauveur in Chora

 

La distance entre le spectateur et le sujet, c’est souvent le problème pour les coupoles. Ici, nous voyons très bien le Christ Pantocrator, et deux coupoles représentant une Vierge à l’Enfant. Et c’est à cause de l’exiguïté de ce blog si l’on ne voit pas bien ce qui entoure le médaillon central.

  

886b4 détail d'une coupole, Saint Sauveur in Chora

  

886b5 détail d'une coupole, Saint Sauveur in Chora

  

886b6 détail d'une coupole, Saint Sauveur in Chora

 

Mais avec un zoom (en fait, seulement 145mm pour la première photo ci-dessus et 110mm pour chacune des deux autres, ma focale normale étant de 36mm), on peut apprécier les détails. Ce personnage à cape rouge, qui se trouve sur la première coupole de Vierge que j’ai montrée, serait le roi David si je lis bien l’inscription, les seize personnages représentés constituant la généalogie de Marie, tandis que Jésus, en Pantocrator, était lui aussi entouré de sa généalogie comportant vingt-quatre personnages. mais je ne peux pas déchiffrer les inscriptions au-dessus des anges qui ornent la seconde coupole de Vierge.

 

886c1 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

Revenons à l’architecture. L’espace central de l’église, ou nef, est entièrement revêtu de marbre récupéré sur des édifices plus anciens. On joue ici avec les veines de la pierre et avec les couleurs.

 

886c2 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

886c3 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

886c4 chapiteau, Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

Les mosaïques et fresques ne sont pas les seuls éléments décoratifs de cette église. On voit en effet que la pierre était très délicatement sculptée, mais là il n’a pas été possible aux Musulmans de simplement recouvrir de plâtre les représentations humaines (s’agissant d’anges, disons plutôt anthropomorphes), ce qui représentait pour eux une économie de temps et une plus grande simplicité d’exécution, ils ont arasé les visages en les martelant au ciseau.

 

886c5 Istanbul, St-Sauveur in Chora, détail du sol

 

Encore un petit coup d’œil à ce travail du marbre en chevrons du plus bel effet, avant de revenir à nos fresques.

 

886d1 Anastasis (Résurrection), St-Sauveur, Istanbul

 

L’un des éléments architecturaux ajoutés est le parecclésion, ou chapelle funéraire. Là ce ne sont pas des mosaïques que l’on trouve, mais de somptueuses fresques. La plus célèbre, et qui est même sans doute plus célèbre que toutes les mosaïques si j’en crois les guides, les dépliants, les sites Internet, est l’Anastasis, c’est-à-dire la Résurrection. On voit Jésus, le diable à ses pieds et les grilles de l’enfer brisées, qui donne la main à un homme et à une femme pour les relever de la mort. En cet homme et en cette femme, il convient de voir Adam et Ève, le premier homme et la première femme qui sont aussi les premiers à être relevés.

 

Il est probable, en considération du style, que les fresques de ce parecclésion sont du même artiste que les mosaïques des autres espaces. Parce que c’est ici que se trouvaient les tombes, les thèmes représentés sont tous en relation avec la mort, comme cette Résurrection. Il y a aussi, entre autres, un grand Jugement Dernier.

 

886d2 chapelle funéraire, St-Sauveur, Istanbul

 

886d3 Panagia Eleousa ou Glykophilousa (détail)

 

886d4 ange, parecclésion, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

Encore quelques-unes des fresques de ce parecclésion. La seconde de ces photos représente une vierge à l’Enfant qui est interprétée tantôt comme Éleousa (Vierge de Pitié) et tantôt comme Glykophilousa (la philia c’est l’amour, et l’adjectif glykos veut dire doux, tendre, sucré, c’est donc une Vierge de Tendresse).

 

886e1 naissance de Marie (Chora, Istanbul)

 

886e2 Istanbul, Chora, Ste Anne, naissance de la Vierge

 

886e3 Istanbul, Chora, Naissance de la Vierge

 

Pour les mosaïques, je ne sais dans quel ordre les présenter. Alors, arbitrairement, sans tenir compte de leur emplacement (parce qu’en regardant mes photos je ne sais plus très bien dans quelle partie de l’église je les ai prises), je commence par la sainte Vierge, en suivant un ordre chronologique. Ici, c’est sa naissance, l’accouchement de sainte Anne, avec deux gros plans, l’un sur la maman, l’autre sur le premier bain du bébé.

 

886f1 Joachim et Anne avec Marie

 

La naissance est passée, et maintenant Marie est un petit bébé entre ses parents, Joachim et Anne. J’aime beaucoup la façon dont elle les regarde, et je suis dans l’admiration devant la technique liée à l’art qui a permis de rendre cela avec des petites pierres de couleur.

 

886f2 St-Sauveur in Chora, Istanbul. Annonciation

 

Grand saut dans le temps, c’est l’Annonciation. Cette scène de l’Annonciation est très différente d’un artiste à l’autre pour ce qui est de la façon dont Marie reçoit la nouvelle. Parfois hésitante et inquiète, parfois recueillie et soumise, ou encore ici accueillante, les mains levées vers l’archange Gabriel. Dans son sobre vêtement noir, elle n’est nullement étonnée de ce qui se passe, à la différence de la femme assise sur le seuil. Pourtant, selon l’évangile de saint Luc (I, 26-29) “L'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille, une vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph; et le nom de la jeune fille était Marie. L'ange entra chez elle et dit: ‘Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi’. A cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation”. Il est en outre curieux de voir cette jeune vierge totalement innocente assise sur un trône doré auquel on accède par plusieurs marches.

 

886f3 les mages chez Hérode (Chora, Istanbul)

 

Marie a mis Jésus au monde. Les rois mages viennent de l’Orient, guidés par une étoile, pour apporter à Jésus des présents. Continuons avec l’évangile, de saint Matthieu cette fois (II, 1-2 et 8): “Voici que des mages d'Orient arrivèrent à Jérusalem, disant: ‘Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile à l'orient et nous sommes venus l'adorer’. […] Alors Hérode, ayant fait venir secrètement les mages, s'enquit avec soin auprès d'eux du temps où l'étoile était apparue. Et il les envoya à Bethléem en disant: ‘Allez, informez-vous exactement au sujet de l'enfant, et lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j'aille l'adorer’.” C’est cette scène que représente la mosaïque de ma photo.

 

886f4 Sts Innocents (Chora, à Istanbul)

 

886f5 Sts Innocents (Chora, à Istanbul)

 

L’intention d’Hérode n’était pas d’aller adorer l’enfant, mais de le supprimer, car les prêtres lui avaient dit que de Bethléem “sortira un chef qui paîtra Israël” et il craignait d’être détrôné par ce chef. Je continue donc avec l’évangile de saint Matthieu (II, 11-14 et 16): “[Les mages] entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l'adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Lorsqu'ils furent partis, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit: ‘Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu'à ce que je te parle; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr’. Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. […] Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire, selon la date dont il s'était soigneusement enquis auprès des mages”. On voit ici les soldats d’Hérode tuant des nourrissons devant leurs mères affolées, la première tentant de s’y opposer tandis qu’un soldat la repousse en la menaçant de son épée, l’autre se résignant et détournant le regard.

 

L’Église rappelle le massacre des Saints Innocents le 28 décembre. Même si la naissance de Jésus n’a sans doute pas eu lieu en l’année qui a été prise pour le numéro un de notre ère, il faut quand même signaler que le roi Hérode est mort en 4 avant Jésus-Christ ce qui, selon le calendrier officiel, rend impossible cet épisode de sa rencontre avec les mages. Quant à Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, il rédige un article intitulé Innocents: “Quand on parle du massacre des innocents, on n’entend ni les vêpres siciliennes, ni les matines de Paris, connues sous le nom de Saint-Barthélemy, ni les habitants du Nouveau-Monde, égorgés parce qu'ils n'étaient pas chrétiens, ni les autodafés d'Espagne et de Portu­gal, etc. etc. etc.; on entend d'ordinaire les petits en­fants qui furent tués dans la banlieue de Bethléem par ordre d'Hérode-le-Grand, et qui furent ensuite trans­portés à Cologne, où l’on en trouve encore. […] On a incidenté sur l'étoile qui conduisit les mages du fond de l'orient à Jérusalem. On a dit que, le voyage étant long, l'étoile avait dû paraître fort longtemps sur l’horizon; que cependant aucun historien, excepté saint Matthieu, n'a jamais parlé de cette étoile extraordinai­re; que, si elle avait brillé si longtemps dans le ciel, Hérode et toute sa cour, et tout Jérusalem, devaient l'avoir aperçue, aussi bien que ces trois mages ou ces trois rois; que par conséquent Hérode n'avait pas pu s'infor­mer diligemment de ces rois en quel temps ils avaient vu cette étoile; que si ces trois rois avaient fait des présents d'or, de myrrhe et d'encens à l'enfant nouveau-né, ses parents auraient dû être fort riches; qu'Hérode n'avait pas pu croire que cet enfant né dans une étable à Bethléem fût roi des Juifs, puisque ce royaume appar­tenait aux Romains, et était un don de César; que si trois rois des Indes venaient aujourd'hui en France, conduits par une étoile, et s'arrêtaient chez une femme de Vaugirard, on ne ferait pourtant jamais croire au roi régnant que le fils de cette villageoise fût roi de France”. Laissons à Voltaire la responsabilité de ses propos...

 

886f6 la Vierge et Jésus (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

Tant qu’Hérode est en vie, Joseph et Marie restent en Égypte avec Jésus. S’il est mort avant sa naissance, ce séjour n’a pas dû être bien long… Peu importe, d’ailleurs, si cette mosaïque représentant Marie qui pose un regard d’amour sur son fils est censée situer la scène en Égypte ou en Palestine, car elle est magnifique tant elle montre la tendresse réciproque de la mère et de son enfant.

 

886f7 Dormition, naos de St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

Nous arrivons, en ce qui concerne Marie, à la fin. Si les Catholiques la font enlever au ciel (Assomption), les Orthodoxes la font s’endormir. Mère de Dieu, elle ne peut mourir, ou du moins après sa mort elle ressuscite. Le mot grec utilisé, η Κοίμηση της Θεοτόκου se traduit généralement par la Dormition. Traditionnellement, elle est entourée des apôtres, avec en particulier saint Pierre et saint Paul, et Jésus lui-même vient, dans sa gloire, chercher son âme, qui est représentée comme un nouveau-né emmailloté dans ses langes. Cela ne s’appuie nullement sur un évangile, mais sur un texte apocryphe dont la version la plus ancienne, toute pleine d’images et de symboles, remonte seulement au cinquième siècle.

 

886g1 Pantocrator, porte 2nd narthex (Chora, Istanbul)

 

Venons-en à Jésus. Cette image du Christ Pantocrator est très classique, nous en avons déjà vu un sous une coupole, mais celui-ci est superbe, avec ses petites rangées de pierres blanches autour des yeux pour figurer les plis de la peau. Il orne le dessus de la porte du second narthex.

 

886g2 Noces de Cana (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

886g3 Multiplication des pains (St-Sauveur in Chora, Istanb

 

Ces deux miracles de Jésus sont si connus qu’il n’est pas besoin de les commenter longuement, il s’agit des noces de Cana où il change l’eau en vin, et de la multiplication des pains où, avec cinq pains et deux poissons (selon les évangiles, le nombre est quelquefois de sept pains) Jésus nourrit quatre ou cinq mille personnes (également selon les évangélistes).

 

886g4 mosaïque, St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

Ici, je ne suis pas très sûr de ce que représente cette mosaïque. C’est, sans aucun doute, un miracle de Jésus, mais je me demande si l’homme couché sur ce lit est Lazare, qui était mort, et que Jésus vient de ressusciter –le miracle est donc accompli–, ou si c’est plutôt le paralytique, à qui Jésus est en train de dire “Prends ton grabat et marche” –le miracle va s’accomplir–, mais je pencherais pour la première interprétation, parce que le mot “grabat” peut s’appliquer à la civière sur laquelle gît in homme paralysé, non à ce luxueux lit, et d’autre part parce qu’il faut être un puissant déménageur pour prendre un tel lit, tandis que Jésus pouvait logiquement dire à un homme couché sur une civière et qui vient d’être miraculeusement guéri de partir avec cette civière. Mais quand on a vu tout à l’heure Marie assise sur un trône en or au moment de l’Annonciation, on se rend compte qu’il faut se montrer très prudent lorsque l’on veut manipuler la logique.

 

886g5 Hémorroïse (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

En revanche, il n’y a aucun doute sur ce que représente cette mosaïque. C’est bien sûr ce que l’on appelle le miracle de l’hémorroïse. Voici ce qu’en dit saint Luc (VIII, 42-48): “Et tandis que Jésus s’y rendait, les foules le pressaient au point de l’étouffer. Or, une femme qui avait des pertes de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tous ses biens chez les médecins sans que personne n’ait pu la guérir, s’approcha de lui par-derrière et toucha la frange de son vêtement. À l’instant même, sa perte de sang s’arrêta. Mais Jésus dit : ‘Qui m’a touché?’ Comme ils s’en défendaient tous, Pierre lui dit : ‘Maître, les foules te bousculent et t’écrasent’. Mais Jésus reprit: ‘Quelqu’un m’a touché, car j’ai reconnu qu’une force était sortie de moi’. La femme, se voyant découverte, vint, toute tremblante, se jeter à ses pieds, elle raconta devant tout le peuple pourquoi elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant même. Jésus lui dit: ‘Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix’.” L’artiste a oublié la foule qui bouscule Jésus, et comme on voit qu’il est retourné on se rend compte qu’il n’a pas besoin de demander qui l’a touché…

 

886g6 saint Pierre (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

Oh, oui, je sais, je suis en plein arbitraire si je dis que maintenant, après Marie, il y a eu son fils, et après Jésus, saint Pierre qui préfigure les papes à Rome. Mais il faut bien le mettre quelque part, ce brave homme avec ses grandes clés dans la main gauche.

 

886h1 Déesis, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

886h2 ''Chalke Jesus'', St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

886h3 Panagia de la Déesis, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

Et nous voilà encore plus tard. Exit saint Pierre, il est là-haut au Paradis en train de m’attendre pour m’y dérouler le tapis rouge (en toute modestie), puisque nous sommes arrivés au quatorzième siècle (il va donc m’attendre encore quelques siècles) avec cette grande mosaïque qui représente une déesis, c’est-à-dire la Vierge intercédant auprès de Jésus pour l’humanité. Il y a aussi, souvent, saint Jean-Baptiste, absent ici. Le fond, qui était tout doré, a malheureusement presque complètement disparu, mais il reste l’expression des visages et la finesse du dessin. À la Porte Chalke de l’ancien palais impérial byzantin était représenté un Christ debout, qui a très probablement servi de modèle pour celui-ci, que l’on appelle par conséquent “Jésus Chalke”.

 

886h4 Isaac Comnène, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

De même que dans les représentations païennes de l’Antiquité les dieux étaient beaucoup plus grands que les humains, de même ici on voit deux toutes petites créatures agenouillées et suppliantes auprès de Marie et de Jésus. À gauche, auprès de Marie, cet homme couronné est, dit une source, Michel VIII Paléologue. Et en effet on peut penser que Théodore Métochitès a voulu vénérer cet empereur byzantin qui, au cours de son règne (de 1261 à sa mort en 1282), a reconquis Constantinople sur les Latins. Par ailleurs son père a été proche de Michel VIII, tandis que le successeur de ce dernier, Andronic II, l’a exilé. Mais d’autres sources voient dans cette mosaïque un autre personnage, et il me semble évident que ces autres sources ont raison, parce que je lis sur la mosaïque elle-même, près de la tête de l’intéressé, ΒΑCΙΛΕωC ΑΛΕξΙC ΚΟΜΝΗΝ ΙCΑΑΚΙΟC, soit Isaac [fils du] roi Alexis Comnène.


886h5 nom d'Isaac Comnène (Chora, Istanbul)

 

N’ayant pas pensé, lorsque j’étais dans l’église, à prendre ce nom en gros plan, je suis contraint aujourd’hui d’agrandir démesurément le détail ci-dessus à partir de ma photo de l’ensemble de la déesis, d’où la nécessité de nombreuses manipulations dans Photoshop pour redresser, contraster en noir et blanc, éliminer le fond. C’est donc Isaac Comnène. Mais il y a plusieurs Isaac Comnène. D’abord, Isaac I, empereur de 1057 à 1059. Ensuite, son neveu (1050-1102), frère du successeur sur le trône, Alexis I. Puis le fils (1093-1152) d’Alexis, frère du nouvel empereur Jean II. Et enfin le fils (1113-1154) de Jean II, frère du nouvel empereur Manuel I. Parmi eux, on peut tout de suite éliminer le premier, car la couronne de notre personnage n’est pas la couronne impériale. Il est absolument sûr qu’il faille choisir –puisque c’est ce qui est écrit– le fils d’Alexis I et frère de Jean II qui a joué un grand rôle politique, qui est un érudit, qui se retire à la fin de sa vie dans un monastère qu’il fonde à Phères (ou Fères), le monastère de la Panagia Cosmosoteira (voir mon article Alexandroupolis, Traianoupolis, Fères, Avas daté 18, 19 et 25 septembre 2012), et qui, si sa tombe a été transférée par la suite dans ce monastère, a d’abord été enterré ici, à Saint-Sauveur.  

 

886h6 Maria Palaiologina, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

De l’autre côté, agenouillée en suppliante aux pieds du Christ, il y a une femme. C’est Maria Paléologina, une fille illégitime née vers 1244, que l’empereur Michel VIII Paléologue avait eue avec sa maîtresse, une Diplobatatzaina. À la demande de Houlagou (1217-1265), petit-fils de Gengis Khan et khan de Perse au sein de l’Empire Mongol, qui désire se lier à l’Empire Byzantin, au terme d’une concertation diplomatique Michel VIII choisit Maria et l’envoie en Perse en 1265, accompagnée du patriarche Euthymius, pour devenir l’une des épouses de Houlagou, dont l’épouse principale a nom Doqouz Khatun. Mais le voyage est long, et lorsqu’elle arrive à destination, Houlagou est mort. Puisqu’il s’agissait d’une alliance diplomatique, qu’à cela ne tienne, en échange elle va épouser le fils de Houlagou, Abaqa Khan, dont l’épouse principale est Haimash Khatun. On peut imaginer la situation morale de cette princesse chrétienne envoyée à Tabriz, loin de son pays, pour être la femme d’un prince polygame. Néanmoins, elle était bien considérée là-bas, et quoique Abaqa soit bouddhiste cette chrétienne était considérée comme référence spirituelle chez les Mongols, qui l’appelaient “Despoina Khatun”, en un mélange de grec et de persan, le mot grec despoina signifiant maîtresse, princesse, et le mot persan khatun étant le féminin de khan, soit à peu près la même chose.

 

Mais à l’époque, il n’était pas inscrit sur les flacons de vin que “l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération”, et Abaqa ne se modérait nullement dans ce domaine, en conséquence de quoi il mettait sa santé en danger. C’est sans doute ce qui a provoqué la crise de delirium tremens dont il est mort en 1282. Le premier avril, quoique les poissons ne nagent pas dans le vin. Quelques années plus tard, on a dit qu’en réalité il avait été empoisonné par Shams ad-Din Juvayni, son ministre des finances. Quel qu’ait été le motif de son décès, Maria Paléologina, veuve, est revenue à Constantinople, et s’est retirée dans un monastère qu’elle a créé, près d’une église dont la construction remontait à 1261 par la volonté de son père Michel VIII lors de sa reconquête de Constantinople sur les Latins, sur l’emplacement d’une autre beaucoup plus ancienne, et qui est la seule de Constantinople à ne pas avoir été transformée en mosquée après la conquête de la ville par Mehmet II en 1453. Cette église, c’est Sainte-Marie des Mongols, aussi appelée Mouchliotissa (j’ai vu quelque part que c’était le nom de la patronne des Mongols sans en trouver nulle part la confirmation, alors que le mot semble formé sur un radical arabe qui signifie pur, sincère), mais son vrai nom, celui de sa dédicace, est Théotokos Panagiotissa (la Très Sainte Mère de Dieu). Maria Paléologina, comme religieuse, avait pris le nom de Melanê qui signifie “la Noire”, en français Mélanie (c’est ce nom qui est inscrit au-dessus de sa tête), et elle mourra dans ce monastère à une date imprécise mais postérieure à 1307.

 

Tout à fait indépendamment de mon absurde classification des mosaïques, j’ai souhaité terminer par cette déesis, parce que c’est celle que je préfère. À part le Christ, très beau mais très conventionnel, les trois autres personnages sont merveilleusement expressifs et me touchent beaucoup. Et puis, ce qui me passionne dans la rédaction de mon blog, c’est quand je trouve des histoires, or avec Isaac Comnène je fais le lien avec notre visite de Fères en Thrace grecque, et l’existence de Maria Paléologina est digne de constituer la matière d’un roman.  

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Published by Thierry Jamard
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