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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 09:00

Dans mon dernier article, nous avons visité le palais de Topkapi, mais sans entrer dans les bâtiments, réservant la visite de l’intérieur pour le présent article.  

 

885a1 Topkapi, salle du Divan (conseil impérial)

   
885a2 Topkapi, salle du Divan (conseil impérial)

 

885a3 Topkapi, salle du Divan (conseil impérial)

 

Juste à gauche en pénétrant dans la deuxième cour, nous trouvons un bâtiment essentiel pour l’Empire Ottoman, la salle du Conseil, ou Divan. Outre les réunions du Divan, la salle servait aussi à la réception des ambassadeurs par le Grand Vizir et au mariage des filles du sultan. Le bâtiment actuel, quoique très endommagé par l’incendie de 1665 et largement remodelé lors de sa reconstruction, garde cependant l’aspect général de celui que Soliman le Magnifique avait fait construire par l’architecte Alaeddin. Le style rococo des décorations date de rénovations menées en 1792 et en 1819. La première des deux salles que nous voyons ci-dessus est celle où le conseil se réunissait, et l’on voit la très grande ouverture donnant sur une salle (ici obscure) d’où les secrétaires pouvaient suivre le déroulement des débats et où ils rédigeaient les minutes des séances. La seconde salle (troisième photo) montre la fenêtre par laquelle le sultan pouvait suivre les délibérations. Plus loin se trouvait la salle des archives.

 

Depuis le transfert à Constantinople de la capitale de l’Empire, c’est-à-dire depuis la conquête de la ville, le sultan a laissé au Grand Vizir la présidence de ce conseil qui réunissait chaque samedi, dimanche, lundi et mardi, juste après la prière du matin, tous les vizirs (notamment finances et affaires étrangères), les chefs des juges militaires d’Anatolie et de Roumélie, parfois aussi le Cheikh al-Islam (le Grand Mufti) ainsi que les personnalités qui pouvaient apporter leur concours au gouvernement, qu’il s’agisse de politique générale, de religion ou de problèmes de gestion administrative. Tous, sauf le Grand Vizir, avaient fait leur prière du matin à Sainte-Sophie –la basilique chrétienne, en grec Hagia Sophia, n’avait pas réellement changé de nom en devenant la mosquée Ayasofya–, puis avaient franchi, dans l’ordre protocolaire fixé en fonction de leur rang, la Porte Impériale et étaient allés prendre place dans la salle du Divan. Le Grand Vizir, lui, avait fait sa prière du matin chez lui, puis s’était rendu dans cette salle où un cérémonial réglementaire l’avait accueilli. Les débats s’achevaient vers midi. Un repas était alors servi aux membres du conseil, puis les citoyens, tous les citoyens qui le désiraient sans aucune exclusive, pouvaient venir exposer des requêtes.

 

    885a4 grille dorée pour la fenêtre du sultan

 

Plus haut, ainsi que dans mon précédent article, je disais que le sultan suivait la séance depuis la Tour de Justice, où une fenêtre protégée d’une grille lui permettait de voir et d’entendre tout ce qui se passait. La grille ci-dessus était en usage au début du dix-neuvième siècle. Lorsque, frappant la grille ou tirant le rideau rouge, le sultan indiquait que la séance était levée, chacun des vizirs, l’un après l’autre et selon un ordre strictement établi par le protocole, venait présenter au sultan les décisions, ou plutôt les propositions qui résultaient des débats de la séance, et le sultan décidait alors de leur adoption, auquel cas elles entraient immédiatement en application, ou de son refus.

 

    885a5 Ahmed III et un ambassadeur, par Vanmour 

 

Le Grand Vizir recevait les ambassadeurs étrangers dans la salle du Divan, mais ensuite ils étaient introduits en présence du sultan dans la salle d’audience, juste en face de l’entrée dans la troisième cour. Cette huile sur toile de Jean-Baptiste Vanmour (détail) peinte vers 1725 représente le sultan Ahmed III recevant un ambassadeur européen. C’est la semaine dernière, le 23 novembre, que j’ai pris cette photo au musée de Pera (mon article Istanbul 14).

 

    885b1 Bibliothèque d'Ahmed III à Topkapi 

 

    885b2 Bibliothèque d'Ahmed III à Topkapi 

 

Troisième cour. La bibliothèque d’Ahmed III, à l’intérieur, est extrêmement claire avec ses hautes fenêtres qui sont au nombre de trente-deux. La décoration est soignée, qu’il s’agisse du travail de la pierre ou des carrelages de céramique qui proviennent d’Iznik et datent du seizième siècle (alors que ce bâtiment est de 1719). Sur le plan architectural, elle est typique de l’Ère des Tulipes. La tulipe est, à l’origine, une fleur sauvage des contreforts de l’Himalaya et des steppes de l’Altaï, possessions de l’Empire Ottoman qui s’est étendu jusqu’au Pendjab et aux confins de la Mongolie. Au seizième siècle, Soliman le Magnifique se faisait expédier des bulbes, entre autres contributions de ses vassaux. Le grand vizir Ibrahim Pacha Nevşehirli Damat (1666-1730, grand vizir de 1718 à sa mort), qui avait épousé l’un des trente-et-un enfants du sultan Ahmed III, sa fille Hatice âgée de 14 ans, adorait les tulipes, et en importait des bulbes en grand nombre. Toute l’aristocratie a voulu l’imiter, et cette période de paix, d’ouverture, d’occidentalisation, a marqué une évolution de l’Empire en même temps qu’un style particulier dans les arts. Notamment, la fleur de la tulipe ayant la forme du turban turc, on la retrouve souvent dans la décoration des céramiques et des porcelaines. En architecture, le baroque occidental est venu se mêler au style islamique traditionnel. Nous avons vu, dans mon précédent article, la fontaine d’Ahmed III, sur l’esplanade devant Topkapi, qui est un autre exemple de ce style des Tulipes.

 

    885b3 Topkapi, dôme des Placards 

 

Mais revenons dans la deuxième cour, juste à l’angle du bâtiment du Divan. Après avoir franchi la porte dite des Carrosses, nous entrons dans la Coupole aux Placards, dont lesdits placards renferment des documents qui définissent le statut des Villes Saintes, ainsi que le trésor impérial. C’est le chef des Eunuques Blancs qui est chargé d’administrer tout cela, et la collecte des impôts.

 

    885b4 Topkapi, antichambre à la fontaine 

 

    885b5 Topkapi, antichambre à la fontaine 

 

    885b6 Topkapi, antichambre à la fontaine 

 

Ce passage est une pièce appelée l’Antichambre à la Fontaine, ou encore Salle des Ablutions, gérée par les eunuques du harem. Nous sommes déjà dans le harem, mais ce n’est pas encore la partie hermétiquement close à tout contact extérieur. En conséquence, les femmes n’y ont absolument pas accès. D’où le nom d’antichambre. Les murs en sont revêtus de carreaux de céramique de Kütahya datant du dix-septième siècle.

 

Je vais être obligé de ne choisir que quelques lieux clés, car rien que le harem comporte plus de trois cents chambres, il ne représente qu’une partie du palais et, même si nombre de pièces sont fermées à la visite, mon article ferait vingt pages pleines incluant cent cinquante photos si je voulais montrer tout ce que j’ai vu.

 

    885b7 L'entrée du harem, palais de Topkapi, Istanbul 

 

De l’autre côté de cette antichambre, la porte donne sur la cour des eunuques noirs, au fond de laquelle se situe la véritable entrée du harem. Cette entrée, sur ma photo, se trouve derrière moi à gauche. Droit devant moi, à côté du miroir, ce couloir va me mener vers la Cour des Concubines et des Épouses, tandis que la porte devant à droite ouvre sur la Cour de la sultane Valide. À chaque extrémité de la pièce, ces deux grands miroirs datent du dix-huitième siècle.

 

    885b8 Topkapi, le passage des concubines 

 

    885b9 Topkapi, cour des Concubines (détail d'une fresque) 

 

Dirigeant mes pas vers la Cour des Concubines et des Épouses, je traverse ce Passage des Concubines. Sur cette tablette de pierre, qui court sur le mur de gauche, les eunuques déposaient les plats qu’ils étaient allés chercher aux cuisines du palais, hors du harem. Je ne montre pas de nouveau la Cour des Concubines, que j’ai présentée dans mon précédent article, mais seulement ce détail d’une fresque qui en décore les murs.

 

    885c1 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c2 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c3 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

En face de la cour des Concubines, nous entrons dans le domaine de la sultane Valide, titre de la mère du sultan. J’ai un peu dit, dans mon article précédent, quelle était la hiérarchie des femmes dans ce harem. Je pense qu’il est intéressant de citer ici un passage d’une lettre adressée par Lady Mary Wortley Montagu, épouse de l’ambassadeur anglais à Constantinople, à sa sœur en mars 1718. En effet, totalement introduite dans les milieux turcs musulmans, elle recueille des informations de première main, alors que nombre de voyageurs du dix-septième au dix-neuvième siècles se contentent de rapporter des on-dit comme s’ils parlaient en connaissance de cause.

 

“J’ai été voir la sultane Hafiten ; c’était la favorite du feu empereur Mustapha, qui, comme vous savez, ou peut-être ne le savez-vous pas, a été déposé par son frère le sultan actuel [sultan Mustapha II auquel a succédé Ahmed III en 1703], et est mort quelques semaines après empoisonné, suivant l’opinion la plus générale. Aussitôt après sa mort, cette femme fut saluée d’un ordre très positif de quitter le sérail et de choisir un époux parmi les grands de la Porte. Vous vous imaginez peut-être que cette proposition lui fit grand plaisir, c’est tout le contraire; ces femmes, qui ont porté le nom de reines, et qui se regardent toujours comme telles, ne considèrent leur liberté que comme une disgrâce, comme le plus grand affront dont on puisse les accabler. Celle-ci   alla se jeter aux pieds du sultan, et le pria de lui percer le cœur plutôt que de traiter avec un tel mépris la femme de son frère; elle lui représenta, avec l’expression de la plus vive douleur, qu’elle se croyait quelques droits à détourner d’elle un pareil malheur, par l’avantage qu’elle avait eu de donner cinq princes à la famille ottomane. Mais comme tous étaient morts, et qu’il ne lui restait qu’une jeune princesse, ses représentations ne furent point accueillies, et elle fut obligée de faire un choix”.

 

    885c4 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c5 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c6 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

Parce que, dans les appartements de la sultane valide, ce paysage en trompe-l’œil derrière de fausses fenêtres ainsi que ces volets incrustés de nacre se passent de commentaires, je vais compléter le témoignage de Mary Montagu. Un siècle plus tard, en l’an 9 de la République, soit entre septembre 1800 et septembre 1801, Guillaume Antoine Olivier publie son Voyage dans l’Empire Ottoman, l’Égypte et la Perse (j’ai ce livre sous les yeux, en format PDF, et j’y lis “À Paris, chez H. Agasse, imprimeur-libraire, rue des Poitevins n°18, an 9”, preuve irréfutable que Wikipédia se trompe en datant l’ouvrage de 1807). Olivier y fait un amalgame entre les favorites et les épouses lorsqu’il écrit:

 

“La loi de Mahomet permet, comme on sait, à chaque Musulman, non-seulement quatre épouses légitimes, mais elle l’autorise encore à prendre pour concubines tel nombre d’esclaves qu’il veut, et que son état ou ses richesses lui permettent de nourrir. Le grand-seigneur, par un sentiment d’orgueil ou par des motifs politiques, ne doit point se marier comme ses sujets ; il se croit trop au-dessus du reste des humains pour s’engager avec une femme par les nœuds du mariage, et la placer en quelque sorte au même rang que lui. Il a un nombre indéterminé d’esclaves destinées à ses plaisirs et à lui donner des successeurs. Mais parmi ce grand nombre, sept d’entre elles seulement, après avoir joui plus ou moins des faveurs du sultan, sont élevées à un rang au-dessus des autres, elles deviennent ses favorites, ce sont elles qui participent le plus ordinairement à ses plaisirs, et qui acquièrent quelquefois une assez grande influence sur les affaires publiques”.

 

    885c7 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

Encore une image des appartements de la sultane valide, avec ces sanitaires. Le luxe de ces appartements, équivalent à celui des appartements du sultan, témoigne du respect, de la considération que les sultans accordaient à leur mère, de la place sentimentale, mais aussi hiérarchique qui était la leur, et aussi du rôle politique, direct ou par influence, qu’elles assumaient. Olivier se trompe quand il dit que les sultans ne se mariaient pas, mais leurs épouses occupaient un rang inférieur aux femmes qui leur avaient donné des enfants, et ces dernières un rang au-dessous de la Valide.

 

Toutes ces femmes, la valide aussi bien que les favorites et que les simples courtisanes, étaient totalement recluses, et ne pouvaient en aucun cas quitter le harem, sauf si par décision du sultan elles étaient amenées à épouser un homme extérieur au palais. Certaines, en nombre très réduit, comme la valide, pouvaient préférer cette réclusion dorée à un mariage qui rabaisserait leur condition, aussi brillant fût-il. Cependant, il faut être conscient que les femmes des autres harems, en ville, n’étaient nullement prisonnières, et que leur sort pouvait paraître enviable à des concubines de Topkapi qui ne jouissaient pas de ce statut d’impératrice qui avait été celui de Hafiten. Voici le témoignage de Lady Montagu à ce sujet, dans une autre lettre datée de 1717:

 

“Les femmes ne sont point renfermées aussi durement que quelques écrivains l’ont fait croire, elles jouissent au contraire de leur liberté dans un très haut degré, quoiqu’au sein de l’esclavage; elles ont une manière de sortir déguisées très propre à favoriser les aventures galantes, mais en récompense elles sont dans une inquiétude et une appréhension continuelles d’être découvertes; quand elles le sont, elles se trouvent exposées aux effet d’une jalousie furieuse, impitoyable, qui est ici un monstre altéré de sang, et qui s’y baigne impunément”.

 

    885d1 Topkapi, salle de la fontaine 

 

    885d2 Topkapi, salle de la fontaine 

 

    885d3 Topkapi, salle de la fontaine 

 

    885d4 Topkapi, salle de la fontaine 

 

Passons rapidement dans cette salle de la Fontaine, située à l’entrée des appartements du sultan. Magnifique cheminée, faïences d’art de Kütahya et d’Iznik datant du dix-septième siècle et recouvrant tous les murs, etc. Il s’agit de la pièce où les princes et les épouses du sultan attendaient avant d’être admis dans la salle impériale.

 

    885e1 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

    885e2 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

    885e3 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

    885e4 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

Voici maintenant les appartements du sultan Murad III. Les trois premières photos ont été prises dans sa chambre, œuvre de l’omniprésent Mimar Sinan en 1578. Sur les murs, ces carreaux de céramique proviennent d’Iznik et datent du seizième siècle. L’inscription sur la bande bleue qui court au haut des murs est l’Âyat al-Kursî, le “verset du Trône” qui est un verset clé du Coran à la gloire d’Allah.

 

    885e5 pavillons jumeaux, Topkapi 

 

    885e6 pavillons jumeaux, Topkapi 

 

    885e7 pavillons jumeaux, Topkapi 

 

Les Pavillons Jumeaux sont deux pièces qui jouxtent les appartements du sultan, construites l’une après l’autre au cours du dix-septième siècle et revêtues de céramiques d’Iznik. Il était d’usage de garder les princes fils du sultan dans le harem jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte pour faire leur éducation. On les envoyait alors gouverner des provinces en Anatolie pour s’initier au pouvoir concret. Dans notre système éducatif, cela s’apparenterait au stage professionnel. À partir du dix-huitième siècle, le harem a commencé à être mêlé aux affaires de l’Empire –alors que précédemment ce n’était que le pouvoir souterrain de la Valide ou d’une favorite sur le sultan qui permettait au harem de s’exprimer– et dès lors les princes ont logé au sein du harem, précisément dans ces Pavillons Jumeaux. Du moins est-ce l’explication qui fut donnée officiellement car en réalité ces princes, vivant dans des provinces reculées de l’Empire et au contact de pays comme l’Iran dont ils étaient susceptibles de solliciter l’aide afin de renverser le sultan étaient infiniment moins dangereux si on les gardait à Constantinople, dans l’enceinte du palais de Topkapi, à l’ombre du harem, sous l’œil vigilant du Grand Seigneur.

 

Je parlais de l’éducation des princes, et puisqu’aujourd’hui je ne suis pas avare de citations, je vais continuer avec François Pouqueville (1770-1838, voir mon article sur Gytheio, 11 au 13 mai 2011), ce médecin qui a accompagné la mission scientifique française en Égypte avec Bonaparte en 1798, pris par les Turcs et emprisonné à Tripoli (centre du Péloponnèse) un an, puis à Constantinople deux ans, mais qui, une fois libéré et rentré à Paris, sera nommé en 1805 consul de France à Ioannina auprès d’Ali Pacha, où il restera jusqu’à ce que la Restauration lui accorde le même poste, mais à Patras. Dans un passage de son Voyage en Grèce, à Constantinople et en Albanie, il parle de la culture livresque chez les Turcs:

 

“Le Turc est un observateur éclairé sur ses inté­rêts; mais il est peu curieux de s’instruire. Le nombre de ses livres s’est cependant augmenté de quelques-uns de nos bons ouvrages de sciences. Ainsi, Bezout a été traduit par Selim aga, et il communiqua l’intention où il était de tra­duire en turc la Chimie de M. Chaptal. Mais les livres dans lesquels on puise l’instruction sont les histoires, les traditions, ouvrages d’une telle extravagance, qu’ils permettent à peine d’y re­cueillir quelques faits épars ; on peut même dire que les Orientaux se sont arrangé une genèse, une chronique, et une histoire tout exprès. Ils ne parlent, dans leurs fastes, que de victoires, d’en­nemis subjugués, de villes détruites. Dans leur chronique, ils mettent l’Histoire en contes. Pour donner une idée de leur manière de mutiler les connaissances anciennes, je citerai cet article d’un Dictionnaire persan et turc, où ils traitent l’article de Platon:


 “Platon, qu’ils nomment Flaton, était un sa­vant distingué, qui fut chargé de l’éducation du fils d’un roi de l’Irak dont ils ne désignent pas le pays. Ce roi le fit son grand vizir, et il n’y avait sorte de grâces dont il ne le comblât; mais il lui recommandait surtout l’éducation de son fils; Platon y donnait en conséquence tous ses soins, sans que l’élève profitât. Il le disait au roi qui ne croyait pas la chose possible, n’ayant ja­mais été éconduit en rien. C’était un usage dans le pays que, chaque an­née, les jeunes gens montassent sur une tribune élevée, d’où, en présence des plus illustres per­sonnages, ils étaient interrogés et recevaient le prix de leurs travaux. Le roi voulut, contre l’avis de Platon, que son fils y parut. Mais, hélas! les volontés d’un monarque ne donnent pas la science! Le jeune prince ne put articuler un mot. Le roi s’emporta, et dit à Platon que c’était sa faute; qu’il n’avait pas pris un soin assez particulier de son fils. Pla­ton, se prosternant devant le roi, lui répondit qu’il allait juger du contraire: Vous voyez, ajouta-t-il, ce jeune esclave, (en lui montrant un enfant) il n’a entendu que de loin les leçons que j’ai données au prince votre fils: ordonnez qu’il paraisse sur la tribune, et vous aurez une idée des choses que j’ai enseignées au prince. Le roi y consentit, et le jeune esclave, qui était Aristote, ou, suivant eux, Aristotelis, étonna l’assemblée, et se fit dans la suite une gloire qui vivra éternellement. Ils écrivent ainsi les faits historiques les plus incontestables, qu’ils assai­sonnent des traits de leur génie, enclin au mer­veilleux”.  

 

    885e8 L'allée Dorée, palais de Topkapi 

 

Après avoir longé la Cour des Favorites depuis les appartements du sultan, tout le long de la limite sud-est du harem qui le sépare de la troisième cour et jusqu’à la porte par laquelle nous sommes entrés qui débouche sur la cour des Eunuques du Harem, court l’Allée Dorée dont des portes ouvrent sur les appartements du sultan, sur ceux des princes, sur la cour des Favorites et sur celle de la Sultane Valide. Le sultan l’empruntait lorsqu’il voulait se rendre directement de sa chambre privée aux appartements du harem, et sur son passage tous les résidents du harem faisaient la haie. Les jours de fête, tout en marchant le sultan avait pris l’habitude de leur jeter quelques pièces d’or, et c’est ainsi que ce couloir précédemment appelé “la Route Longue” a pris au dix-neuvième siècle le nom d’Allée Dorée.

 

    885f1 La Chambre des Turbans, palais de Topkapi 

 

Dans mon article précédent, j’ai parlé du Pavillon de Revan (ou d’Erevan), ou Chambre des Turbans, construit en 1635-1636, l’un des derniers témoins de l’architecture de style classique ottoman. En voici le somptueux intérieur, avec ses céramiques du dix-septième siècle et avec ses volets de fenêtres et portes d’armoires en marqueterie incrustée de nacre. 1n 1733, Mahmoud I (sultan de 1730 à 1754) avait fait placer dans ce pavillon une bibliothèque où il conservait les plus précieux de ses manuscrits.

 

    885f2 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f3 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f4 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

Selon un livre sur Topkapi, c’est Soliman le Magnifique (sultan de 1520 à 1566) qui a fait construire ce pavillon, sans doute pour en faire sa chambre à coucher, mais sur le site le panneau visible sur ma photo dit que c’est Ibrahim I (sultan de 1640 à 1648), en 1640. Une différence d’un siècle… Mais ce qui est sûr, c’est qu’Ahmed III (sultan de 1703 à 1730) l’a choisi pour la cérémonie de circoncision de ses fils, fonction qu’il conservera par la suite. Ce que l’on appelait jusqu’alors le Pavillon d’Été a pris désormais le nom de Chambre des Circoncisions. Parce que cet article est consacré aux intérieurs, je dois m’expliquer sur cette publication de trois photos de l’extérieur du pavillon, une vue générale et deux détails. C’est parce que ce bâtiment offre un ensemble exceptionnel de carrelages extérieurs et intérieurs, et que j’ai jugé préférable de ne pas les séparer entre deux articles. Ceux de l’extérieur, que l’on voit ici, monochromes bleus sur fond blanc, qui sont fortement influencés par les styles d’Extrême-Orient, datent de 1529. Ce quadrupède est un chi-lin, créature fabuleuse dans les croyances chinoises. Les longues feuilles dentelées sont typiques de ce que l’on appelle le style saz, originaire d’Iran et introduites dans l’art ottoman après la prise de Tabriz en 1514. Les troupes du sultan se sont emparées dans cette ville d’un célèbre graveur nommé Şahkulu qu’ils ont ramené à Constantinople. C’est à lui que l’on doit ces remarquables carrelages.

 

    885f5 Topkapi, Chambre de la Circoncision (pavillon d'été 

 

    885f6 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f7 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f8 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

Et ici, à l’intérieur, nous voyons que la salle est intégralement revêtue de carrelages, plafond et murs. Nous nous situons bien avant l’ère dite des Tulipes, qui ne viendra qu’au début du dix-huitième siècle, mais on voit que déjà les Ottomans raffolent des fleurs. Dès l’époque de Mehmet le Conquérant, à peine délogés les Byzantins, le palais de Topkapi se construit autour de jardins et dans des cours ornées de massifs de fleurs, et Mehmet fait créer divers espaces floraux dans Constantinople, employant au total 920 jardiniers. C’est ainsi que les carrelages de céramique représentent souvent des fleurs, mais aussi les tissus, les miniatures, etc. sont décorés de fleurs.

 

    885g1 Pavillon de Bagdad, palais de Topkapi 

 

    885g2 Pavillon de Bagdad, palais de Topkapi 

 

    885g3 Pavillon de Bagdad, palais de Topkapi 

 

Nous terminerons notre visite du palais de Topkapi en entrant dans le Pavillon de Bagdad, le plus raffiné de tous ces pavillons extérieurs au harem. Ici encore, on remarque les splendides volets des fenêtres et portes d’armoires qui sont incrustés de nacre, d’ivoire et d’écaille, tandis que les décorations de la coupole sont brodées sur de la peau de gazelle. Et l’on ne peut manquer de remarquer ce brasero en argent qui est un cadeau du roi Louis XIV de France au Grand Seigneur. On se rappelle que Louis XIV, qui avait épousé une Habsbourg, avait commencé son règne en refroidissant l’alliance avec l’Empire Ottoman, qui datait de François 1er et Soliman le Magnifique parce que la Sublime Porte était en guerre avec l’Autriche. Mais lorsque le pape Innocent XI a créé, en 1683, la Sainte Ligue contre l’Empire Ottoman, Louis XIV a refusé de se joindre aux troupes pontificales, à Venise, à Léopold 1er de Habsbourg, empereur du Saint Empire Romain, à la Pologne et à la Russie.

 

J’ai dit que nous terminions ici notre visite de Topkapi, mais je souhaite ajouter quelque chose qui est indépendant de notre visite avec photos, il s’agit de la visite tout à fait exceptionnelle effectuée par ce Pouqueville que j’ai cité tout à l’heure, au sein même du harem.

 

“Un eunuque noir qui se serait trouvé à la porte du harem aurait puni notre témérité par cent coups de poignard, mais ces farouches gardiens étaient absents, et ils avaient suivi au palais de Bechik-Tasch les victimes dont ils sont justement abhorrés. Malgré cet avantage, M. Jaques [un Allemand, jardinier du Grand Seigneur] nous re­commanda le silence, en me permettant toutefois de prendre, sur les lieux mêmes, les notes que je désirerais recueillir. […] Une seconde porte qui était en bois se présenta devant nous, à douze pieds de distance de la première, et notre conducteur l’ayant ouverte, la referma aussitôt, parce qu’il aperçut des Turcs dans l’intérieur de la cour : ayant observé leurs démarches, il crut même prudent de nous faire entrer dans l’appartement des femmes esclaves, et de nous y tenir cachés, […] nous fûmes obligés d’enfoncer un contrevent, et de pénétrer par une fenêtre, qui était au rez-de- chaussée. Je visitai, pendant ce temps, le local des es­claves, qui se trouve au premier étage. […] On a pra­tiqué de petits espaces environnés d’une balustrade de trois pieds de haut, et garnis de sofas, sur lesquels les odalisques couchent, réunies par bandes de quinze. Entre ces sofas et les armoires où chacune d’elles renferme ce qu’elle possède, il y a un corridor, ou plutôt un trottoir large de six pieds, qui permet de circuler dans la longueur de la galerie. Comme plusieurs de ces armoires pein­tes en bleu, rouge et blanc étaient ouvertes, je me permis de visiter ce qu’elles contenaient, et quel­ques misérables nippes d’étoffes d’Alep ne me donnèrent pas une haute idée du luxe des oda­lisques. Je déplorai bien plus vivement leur sort lorsqu’en calculant le nombre des compartiments, je vis qu’on pouvait encombrer jusqu’au-delà de trois cent cinquante femmes dans ces galeries: je pensais au méphitisme de l’air qui remplit cet espace, quoique les planchers fussent élevés de près de vingt pieds […].

 

Les Turcs que M. Jaques avait aperçus nous contraignirent de rester plus d’une heure renfer­més dans l’appartement des esclaves. Dès qu’ils se furent retirés, nous en sortîmes par la fenêtre du rez-de-chaussée qui nous avait donné entrée, nous ouvrîmes la seconde porte qui est en bois, et nous descendîmes dans la cour du harem, que notre conducteur nous pressa de quitter, afin de ne pas être aperçus. Il nous guida dans les appartements des kadines ou sultanes.

 

“[…Il s’y trouve] trois pavillons des sultanes, divisés entre eux, et peints de couleurs différentes. Ces pavillons ne forment pourtant pas des maisons isolées, mais ils font partie de l’ensemble général, et l’étiquette seule ou la jalousie y a établi des limites. Le côté du jardin par où nous entrâmes est consacré au logement des esclaves, et on y trouve les cuisines. Dans la partie qui lui est opposée, on ne voit qu’une haute muraille crénelée, avec une porte qui donne dans une seconde cour, où sont les appartements des esclaves noirs, et du kislar agassi, ou chef des eunuques. Une partie de ces êtres, qui n’appartiennent plus à aucun sexe, se tient accroupie près de cette porte, et ceux qui sont dans la cour intérieure ne quittent presque jamais le mousquet. L’espace compris dans ce carré est occupé par des jardins mal tenus, où M. Jaques pouvait à peine venir quelquefois pour y rétablir l’ordre, et par une terrasse qui divise la cour de l’orient à l’occident. C’était dans cette cour du harem qu’on célébrait la fête des Tulipes, abolie depuis longtemps dans le sérail. Elle de­vait être bien peu de chose, d’après les apparences, mais que ne peut embellir la plume des faiseurs de romans, pour orner leurs écrits! Quelques bouquets de lilas et de jasmins, des saules pleu­reurs qui se courbent en voûte sur un bassin, et des arbres à soie, sont l’ornement naturel de cet Éden imaginaire, que les femmes mêmes qui l’habitent prennent plaisir à dévaster, dès qu’il y paraît quelque fleur qui frappe leur curiosité.

 

“[…] Nous entrâmes aussitôt dans l’appartement de la première sultane, ainsi nommée, car les fem­mes du sultan, au nombre de sept, sont distin­guées par ordre numérique, et n’ont de préroga­tives que celles que pourrait leur donner l’avan­tage de devenir mères. Cet appartement était une vaste chambre carrée, ayant vue sur la cour, dont les lambris étaient chargés de dorure, et les murs de glaces. J’y vis quelques commodes d’aca­jou, et rien de plus, les sofas ayant été transpor­tés à Bechik-Tasch pour le service de cette prin­cesse, ce qui prouve que les palais de sa hautesse ne sont pas très riches en meubles. De la chambre de la sultane, en suivant un corridor étroit et tortueux, éclairé par quelques petites lucarnes qui donnent sur la mer, nous vînmes à l’appartement de la Validé sultane, ou mère du sultan. Il est bâti en partie sur le kiosk, qu’on connaît par le nom de kiosk de la sultane Validé, et dont on admire les colonnes de mar­bre qui se voient en dehors, sur le quai. La partie qui donne sur la cour diffère peu de la chambre d’où nous sortions, excepté par les meubles. J’y vis deux secrétaires ornés de fleurs de lis, un gros lustre de cristal d’un goût ancien et gothique, des murailles revêtues de glaces, des sofas en brocard de Lyon, enfin, quelques vases en porce­laine, destinés à contenir des fleurs. […] Il faut le dire, il n’y a rien que de pitoyable et de ridi­cule dans les ameublements de ce harem, et les appartements mêmes ne seraient pas dignes de loger une de nos bourgeoises modernes. Cela prouve jusqu’à l’évidence que Milady Montagu n’avait jamais pénétré dans cet endroit, car elle avait trop de discernement pour s’être méprise, au point de nous donner une description brillante de ce qui est pauvre et mesquin.

 

“De l’appartement de la Validé sultane, nous allâmes visiter un bain totalement revêtu en marbre blanc. La baignoire du sultan n’est assurément point un ouvrage des Turcs, elle a plutôt l’air d’un sarcophage antique, ou de quel­que meuble employé dans les temples, auquel on a donné cette destination. L’appartement du bain lui-même n’est point dans le style oriental, il approche plutôt de ceux dont nous faisons usage en Europe. […] Quant au bain, on pourrait, sans offenser la vérité, le vanter, et dire que c’est probablement ce qu’il y a de mieux à voir dans le sérail. L’eau y arrive par des robinets dorés, et forme à volonté une nappe sur le marbre. Quelle atmosphère d’odeurs ou doit respirer en ce lieu! Combien elle est différente de celle des bains de Constantinople! où l’épaisse vapeur du savon et de la transpira­tion frappent l’odorat au moment où on y est in­troduit! J’admirai enfin ce local, que je puis dési­gner comme quelque chose digne des arts, et sa solidité fait espérer qu’il n’a rien à craindre des dégradations du temps […].

 

“On m’entretenait, pendant ce voyage, des mœurs et des usages du harem, du sort malheureux des femmes qui y gémissent, de ce lieu où les passions, où l’intrigue et les fureurs exercent leur empire, pour se disputer le cœur flétri d’un sul­tan. C’est là où des femmes douées d’une imagi­nation ardente divinisent les fantômes de leur délire amoureux! Elles deviennent les amants de leurs compagnes, et souvent le désespoir s’emparant de leurs âmes, la consomption ou le suicide ont été le terme d’une vie qu’elles détestaient. Chaque sultane a sa maison montée et ses es­claves particulières, mais il paraît que, pour le traitement, ces malheureuses filles vivent et ha­bitent en communauté. Leurs maîtresses se ren­dent entre elles des visites de cérémonie, et donnent quelquefois de petites fêtes auxquelles le sultan assiste. Elles déploient dans ces occasions le charme de leur voix, et elles font exécuter, ou elles exécutent elles-mêmes, des danses voluptueuses. Quand le sultan honore une femme de sa pré­sence, il se rend ordinairement près d’elle en tête- à-tête. […] Il y vient après s’être fait annoncer par un eunuque noir, qui se prosterne devant la princesse qu’il tyran­nise par sa surveillance. Selim III préfère à ces rendez-vous les douceurs de la société de sa mère, qu’il respecte et qu’il chérit tendrement. S’il vient dans le harem, c’est pour lui rendre ses hommages, c’est pour épancher ses peines dans son sein. Prince trop faible pour prendre une grande résolution, il a toutes les vertus et les qualités d’un simple parti­culier! On l’accuse cependant d’un vice commun à la nation en voyant l’espèce d’abandon dans lequel il laisse ses femmes, mais c’est un de ces bruits populaires dont rien ne démontre la vérité. Les résultats ne prouvent pas davantage, quand on réfléchit qu’un prince est énervé dès sa plus tendre jeunesse. Plaignons donc plutôt ce mo­narque, qui n’a d’autres vices que sa bonté et l’i­gnorance d’une nation, qu’aucunes conceptions humaines ne peuvent plus remettre sur la ligne des puissances de l’Europe.

 

“Nous sortîmes du harem sur la pointe du pied, et après avoir bien examiné si nous n’avions pas été aperçus. Notre introducteur nous assura que nous étions les seuls Européens qui y eussent jusqu’à ce jour pénétré. Il fallut, avant de nous séparer, venir prendre des rafraîchissements chez M. Jaques, qui nous témoigna combien il s’ennuyait au service du sultan, où il recevait six mille piastres par an. Il se proposait de retourner sous peu dans sa patrie, de vivre à Rastadt […]”.

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Published by Thierry Jamard
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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 09:00

884a1 Topkapi aperçu des remparts

 

884a2 Topkapi côté Mer de Marmara

 

Aujourd’hui nous abordons, après la Corne d’Or, Sainte-Sophie et la Mosquée Bleue, l’un des attraits touristiques majeurs d’Istanbul, et peut-être le plus célèbre: le palais de Topkapi, la luxueuse résidence des sultans de l’Empire Ottoman. En 1453, Mehmet II conquiert Constantinople, et s’installe provisoirement dans le palais des empereurs byzantins, ses prédécesseurs. Dès 1459 commence la construction d’un nouveau palais, et c’est en 1465 que le sultan emménage dans ses locaux à lui. Mehmet II et ses successeurs conserveront Topkapi comme résidence principale jusqu’à ce que, trouvant ces bâtiments mal adaptés au confort moderne, Abdülmecid I décide de déménager vers le nouveau palais de Dolmabahçe en 1853, précisément l’année du quatrième centenaire de la prise de Constantinople.

 

884a3 Topkapi, le pavillon des parades

 

L’ensemble, composé du palais lui-même et de jardins, était entouré de hauts murs. Il serait sans doute exagéré de comparer le sultan aux empereurs de Chine qui ne sortaient quasiment jamais de la Cité Interdite de Pékin, mais le respect qui lui était dû, ainsi que l’image de personnage si élevé que l’on ne peut l’approcher qu’exceptionnellement, le maintenaient dans l’enceinte de Topkapi la majeure partie du temps. Lors des défilés ou des processions, on ne dressait pas de tribune pour qu’il puisse y assister, il se tenait hors de la vue directe du public dans ce “Pavillon des Parades” aménagé dans le mur d’enceinte.

 

884b1 Istanbul, la place devant Topkapi

 

884b2 Devant Topkapi, fontaine d'Ahmed III

 

884b3 La fontaine d'Ahmet III à Istanbul

 

884b4 La fontaine d'Ahmet III à Istanbul (détail)

 

Rendons-nous sur la place où se situe l’entrée principale. Nous avons beau être le 28 novembre, complètement hors saison et hors période de vacances scolaires, nous ne sommes pas seuls… Là se trouve cette belle fontaine d’Ahmed III, construite en 1728 par le sultan dont elle porte le nom et destinée à abreuver les passants. On voit, dans les angles, des fenêtres, par lesquelles des employés proposaient aux gens des bols pour boire. Ce service était gratuit. La dernière photo montre un détail de la façade, sous une fenêtre.

 

884c1 Sainte-Irène, à l'entrée dans l'enceinte de Topkap

 

Franchissons la première porte, ou Porte Impériale, et nous nous trouvons dans ce que l’on appelle la première cour, ou cour des Parades, en fait un parc assez vaste, et en prenant l’allée qui mène au palais on voit d’abord sur la gauche cette très vieille église Sainte-Irène dont j’ai parlé dans mon premier article sur Istanbul “Premier contact”. Lorsque Constantin installe la capitale de l’Empire Romain réunifié à Byzance et développe la ville qui prend alors son nom, Constantino-Polis, ou “Ville de Constantin”, il fait construire cette toute première basilique là où préexistait une petite église paléochrétienne. Détruite en 532 lorsque les insurgés de la Révolte de Nika y mettent le feu (comme à Sainte-Sophie et à une grande partie de la ville, voir mon article Istanbul n°8 consacré à Sainte-Sophie) et détruite une seconde fois par un tremblement de terre en 740, elle est alors remplacée par l’église que nous voyons aujourd’hui. Très voisine de Sainte-Sophie devenue mosquée, elle n’a pas eu besoin de devenir elle aussi une mosquée lors de l’arrivée des Ottomans, ils en ont fait un arsenal mais vers le milieu du dix-neuvième siècle Ahmed Fethi pacha, général de division de la Garde, grand maître de l'artillerie de l'empire ottoman et directeur du matériel de la guerre, réorganisant les services, a créé ailleurs l’arsenal et a dévolu à l’église le rôle de musée archéologique. Dans mes articles Istanbul n°2 et n°14, j’ai parlé d’Osman Hamdi Bey, devenu directeur de ce musée en 1881. Ayant fait construire ou équiper de nouveaux bâtiments –ceux que nous connaissons aujourd’hui–, il y transfère le musée archéologique en 1894, Sainte-Irène devenant alors musée militaire. Aujourd’hui elle est inoccupée, seulement ouverte pour des concerts durant le festival de musique, en juin.

 

884c2 Vers les bâtiments de Topkapi

 

884c3 Vers les bâtiments de Topkapi

 

884c4a Vers les bâtiments de Topkapi

 

884c4b Entrée de Topkapi, gravure Voyage de Choiseul Gouff

 

Poursuivons, dans la première cour, en direction du palais proprement dit, et de la porte dite des Salutations, laissant sur notre droite le café et la boutique du musée. On suit la foule à travers cette cour pour passer aux choses sérieuses. Notons que, ressortant à dix-sept heures, on trouve le lieu infiniment plus calme, comme en témoigne la troisième photo ci-dessus, mais la différence est encore plus grande si l’on compare avec cette gravure extraite du Voyage pittoresque de la Grèce de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à Constantinople de 1784 à 1791. C’est à cette porte que se tenait le corps de garde.

 

884c5 L'entrée du palais de Topkapi à Istanbul

 

Là, près de la porte des Salutations, à droite se trouve une fontaine. C’est la Fontaine du Bourreau, ainsi appelée parce que le bourreau y lavait son sabre après avoir coupé une tête. Charmant. Au-delà de cette porte, tout cavalier était tenu de mettre pied à terre, seul le sultan pouvant pénétrer à cheval dans l’enceinte du palais.

 

884c6a Maquette du palais de Topkapi à Istanbul

 

884c6b Google Earth de Topkapi

 

Intelligemment, à l’entrée dans la seconde cour, on trouve une maquette qui permet de situer les différentes parties du palais. Pas vraiment pour s’y retrouver, parce que lorsque l’on est à l’intérieur on tourne d’une aile à une autre, d’une pièce à l’autre, difficile de mémoriser le plan et de se situer, mais cette maquette donne une idée de l’ampleur de l’ensemble. J’y ajoute une vue satellite prise sur Google Earth. Pour s'orienter, précisons que sur la maquette on arrive par la droite de l'image, tandis que sur la vue satellite on arrive par la gauche.

 

884c7 Les cuisines de Topkapi à Istanbul

 

Tout de suite en entrant, on voit sur la droite un très long bâtiment, ce sont les cuisines du palais. Manger étant une nécessité vitale, elles ont fait partie des premières constructions dès l’époque de Mehmet le Conquérant, mais au fur et à mesure que le palais s’amplifiait et que l’Empire grandissait, faisant grossir la cour, elles devenaient de plus en plus insuffisantes, et c’est Soliman le Magnifique qui s’est chargé de les faire agrandir et, après le grand incendie de 1574, elles ont été restaurées, restructurées et encore agrandies par le fameux Mimar Sinan qui les a couvertes de dix dômes. Là œuvraient 800 cuisiniers préparant environ 4000 repas par jour, et leur nombre montait à un millier les jours de fêtes où l’on devait servir jusqu’à 5000 personnes.

 

Mehmet aimait surtout les fruits de mer, crevettes ou huîtres, ainsi que le caviar et autres œufs de poisson, mais pour les sultans qui lui ont succédé, et pour les convives des repas de fêtes, les chroniques et les registres des cuisines nous informent sur les menus, qui comportaient de l’agneau, du poulet, du pigeon, du pilaf, et des desserts.

 

Il y avait donc aussi une cuisine spéciale pour préparer les pâtisseries et les desserts, desservie par six chefs et une vingtaine de cuisiniers. Parmi les desserts, il y a bien sûr le traditionnel halva, dont raffolait Mehmet le Conquérant (la première mention du mot apparaît vingt ans après la conquête de Constantinople), fait de farine de graines de sésame, de miel, de pistaches, d’amandes. Il y a aussi le macun réalisé à base de mélasse et de divers parfums, dont j’ai montré une image dans mon article Istanbul n°6, commerces et bazars. Ou encore le lokmasi, une sorte de profiterole à la farine de sésame et levure parfumée à la cannelle, frite et enrobée de sirop. Sans oublier le baklava, qui alterne les nombreuses couches de pâte feuilletée très fine et de fruits secs concassés dans un sirop de sucre et dans du beurre. Et puis il y avait les inévitables sorbets, préparés avec de la neige importée d’Asie Mineure et conservée dans des réservoirs enterrés, sucrée et parfumée à l’eau de rose, de fleur d’oranger, de violette , de jasmin ou diverses autres essences.

 

Comme on s’en doute, pour d’évidentes raisons de sécurité, tous les plats devaient être au préalable goûtés par les cuisiniers, puis par le dégustateur officiel. Vu la considération accordée à la personne du sultan, on mettait à sa disposition cinquante à soixante plats différents, afin qu’il puisse choisir. Comme on s’en doute, la plupart repartaient intacts, ou juste à peine goûtés, aussi une distribution publique de repas était-elle organisée quotidiennement à l’extérieur. Tel était cet Empire Ottoman, qui n’hésitait pas à couper des têtes, qui trucidait systématiquement les frères et cousins du sultan qui auraient pu lui envier le trône, qui procédait à des razzias d’hommes pour en faire des esclaves et de femmes pour en garnir les harems, mais qui faisait très généreusement la charité, comme le veut l’Islam (la zakât, troisième pilier de l’Islam, impose au croyant musulman, pour se purifier, de donner une partie des biens qu’il a amassés aux pauvres et aux nécessiteux).

 

Au début de son règne, Mehmet le Conquérant prenait ses repas avec le clergé, mais un beau jour il a codifié le rituel, le sultan devant être seul à table, rituel qui a perduré jusqu’à ce qu’Abdülaziz, en 1861, convie à dîner avec lui le jeune Prince de Galles âgé alors de vingt ans, futur roi Édouard VII.

 

884d1 Topkapi, cour des eunuques du harem

 

884d2 Cour des eunuques, palais de Topkapi

 

884d3 Cour des eunuques, palais de Topkapi

 

Assez parlé des cuisines, de recettes et de repas, même si, en tant que Français, je me devais de confirmer la réputation que nous avons d’être obsédés par la gastronomie. Nous voici dans la cour des Eunuques Noirs, décorée de ces riches carrelages qui viennent de Kütahya et datent du dix-septième siècle. Ces eunuques noirs, à la différence des eunuques blancs, sont intégralement châtrés. Ici, ils sont préposés à la garde de l’entrée du harem, pour n’y laisser pénétrer personne. Amenés tout petits d’Afrique centrale et surtout d’Abyssinie, rigoureusement sélectionnés, ils subissent la castration et reçoivent une éducation très stricte avant d’être préposés à la garde des épouses et des concubines du sultan et de ses fils.

 

884d5 Cour des eunuques, Topkapi, entrée du harem

 

884d4 Cour des eunuques, palais de Topkapi

 

884d6 L'entrée du harem, palais de Topkapi, Istanbul

 

Au bout de cette cour des Eunuques Noirs au sol joliment pavé, se trouve l’entrée du harem, dont on peut voir ci-dessus la porte. Dans mon prochain article (Istanbul 23) je montrerai ce qui se trouve derrière cette porte.

 

884e1 Palais de Topkapi, la cour des concubines et des épo

 

884e2 Cour des concubines et des épouses, palais de Topkap

 

Cette autre cour est la Cour des Épouses et des Concubines. La préoccupation première d’une dynastie est de se perpétuer. Pour cela, le sultan a plusieurs épouses et aussi des concubines. Ces dernières sont presque toujours des esclaves intégrées au harem.

 

Soit prises dans d’autres harems, soit –le plus souvent– prises partout dans l’Empire, des filles âgées de 5 à 16 ans, la plupart du temps des Circassiennes, mais aussi des Arabes, des Noires, des Européennes, étaient amenées au harem de Topkapi et soumises à une éducation très rigide, identique à celle des eunuques, avant d’être affectées à des fonctions de domestiques (lingerie, cuisines, etc.). Mais lorsque chez une fille d’une grande beauté, on décelait des dispositions particulières, on la sélectionnait pour lui apprendre à lire, à écrire, à broder, à jouer de la musique, à chanter, à danser, selon ses dons personnels, et elle intégrait le groupe des Courtisanes. Les unes devenaient Favorites, d’autres quittaient le palais pour être données en mariage à des dignitaires de l’Empire. Parfois aussi il arrive que le sultan décide d’épouser une concubine devenue Favorite, comme cela a été le cas pour Aimée Dubuc de Rivery (voir mon article Istanbul 10, le Bosphore) devenue favorite d’Abdülhamid, puis sa femme, tout comme avant elle Roxelane au seizième siècle (voir mon article Istanbul 14, œuvres d’art au musée de Pera), épousée par Soliman le Magnifique. Il y a une gradation dans les honneurs, esclave du harem, concubine, favorite, épouse. Mais, quel que soit son rang à l’origine, celle qui a donné naissance à un fils du sultan devient sultane valide (on ne met pas d’accent sur le E, mais on prononce validé) si ce fils monte sur le trône. On comprend dès lors les luttes terribles parmi toutes ces femmes pour partager la couche du Grand Seigneur dans l’espoir d’en concevoir le fils qui permettra d’accéder au rang suprême. Non, le harem n’est pas le lieu des voluptés, des délices et du calme que les touristes aiment à se représenter en rêve!

 

884e3 Cour de la valide (reine-mère), Topkapi

 

884e4 Cour de la reine mère (Valide), palais de Topkapi

 

884e5 Cour de la valide (reine-mère), Topkapi

 

884e6 Cour de la valide (reine-mère), Topkapi

 

Nous voici dans la cour de la sultane Valide. Alors que la cour des Courtisanes était la plus petite de toutes les cours du palais, celle de la Valide est la plus grande et joliment décorée, comme on peut s’en rendre compte ici. Au sol, le pavage dessine un chemin qui représente le trajet du sultan qui traverse cette cour en diagonale, se rendant de ses appartements à la Porte Impériale. Les divers appartements privés du sultan et des princes du sang, seuls hommes vivant dans le harem à l’exception des eunuques, ne communiquent pas entre eux, de sorte que cette cour est le point de rencontre obligé. La dernière des quatre photos ci-dessus montre que les fenêtres sont grillagées de moucharabiehs. Cela peut paraître curieux dans l’enceinte du harem, où seuls peuvent pénétrer les hommes autorisés à voir les femmes qui y résident à visage découvert. C’est que le moucharabieh n’a pas pour seul rôle de dissimuler les femmes au regard des hommes, mais parce qu’il réduit le passage du vent en le tamisant à travers son réseau de petits trous, la pression n’en est que plus forte et, des cruches et des coupes remplies d’eau étant placées auprès des fenêtres, l’évaporation crée de la fraîcheur dans la pièce.

 

884f1 accès à la cour des favorites, Topkapi

 

884f2 La cour des favorites, palais de Topkapi

 

884f3 La cour des favorites, palais de Topkapi

 

884f4 La cour des favorites, palais de Topkapi

 

Le niveau hiérarchique entre les courtisanes et les épouses du sultan, on l’a vu, c’est celui des favorites. Lorsqu’elles mettaient au monde un enfant, elles prenaient le titre et le rang de Kadinefendi, rang équivalent à celui d’épouse. Voilà pourquoi il y a dans le palais de Topkapi des appartements et une Cour des Favorites (photos ci-dessus). Leur emplacement est particulièrement agréable, puisque la cour a vue sur les jardins (quatrième photo), alors que les autres cours sont enchâssées entre des bâtiments sur tout leur pourtour.

 

884f5 La cour des favorites, palais de Topkapi

 

884f6 rigole dans la cour des favorites, palais de Topkapi

 

En fait, il s’agissait de la Cour du Chambellan, jusqu’à ce qu’au dix-huitième siècle on y construise les appartements des favorites. Encore deux images de cette Cour des Favorites, permettant d’apprécier les beaux carrelages qui en garnissent les murs sur le “Pavillon double”, qui abrite les appartements des princes du sang, et cette très élégante rigole d’écoulement de l’eau dessinée dans son sol.

 

884g1 la bibliothèque d'Ahmed III, palais de Topkapi

 

884g2 fontaine, porche de la bibliothèque d'Ahmed III, Top

 

C’est en 1718-1719 que le sultan Ahmed III a fait construire cette bibliothèque qui porte son nom, pour y déposer des livres en turc, en arabe, en persan, concernant la loi islamique et la théologie et les mettre à la disposition des dignitaires du palais, regroupant ainsi en un seul lieu des manuscrits qui, auparavant, étaient disséminés entre le Trésor Intérieur, le Trésor de la Chambre Privée et le harem et, pour éviter les pertes, il était strictement interdit de sortir ces ouvrages du palais. Tous ces livres ont aujourd’hui été transférés dans Ağalar Camii, ce qui signifie Mosquée des Eunuques, aussi appelée la Mosquée des Pages Blancs, dont les collections atteignent le nombre de 13500 manuscrits. Je dis bien manuscrits, non seulement parce qu’adapter la typographie à caractères mobiles à l’écriture arabe, utilisée pour la langue turque jusqu’aux réformes d’Atatürk, a très longtemps posé des problèmes techniques, mais aussi parce que cette écriture, langue d’Allah depuis que Mahomet l’a transcrite dans le Coran, était considérée comme sacrée et non transposable dans des machines. En outre, les oulémas, savants spécialisés dans la théologie du Coran et de la Sunna (tradition du Prophète), officiellement gardiens de la tradition, étaient ultra-conservateurs et voyaient d’un très mauvais œil toutes les nouveautés quelles qu’elles soient, et pire encore celle qui leur enlevait une part de leur pouvoir de contrôle sur ce qui était publié. Se rangeait à leurs côtés, pour des raisons de protectionnisme professionnel, la corporation des copistes. C’est ainsi que l’imprimerie ne s’est développée dans l’Empire Ottoman qu’au dix-neuvième siècle, près d’un siècle et demi après la création de cette Bibliothèque d’Ahmed III.

 

884g3 Devant la chambre des Turbans, Topkapi, Istanbul

 

884g4 bassin et pavillon de Revan, palais de Topkapi

 

Les turbans que portait le sultan étaient conservés ici, d’où le nom de Chambre des Turbans. On appelle aussi ce bâtiment, construit en 1635-1636, le Kiosque de Revan (c’est-à-dire Erevan, capitale de l’Arménie) en l’honneur de la campagne militaire menée en 1638 par Mourad IV qui, prenant sa revanche sur les Safavides, shahs de Perse, envahit l’Azerbaïdjan, occupe Erevan, Tabriz (nord de l’Iran actuel), Hamadan (plus au sud), et récupère Bagdad (capitale de l’Irak) qui avait été ravie à son Empire. Au pied de ce pavillon, un beau bassin apporte la fraîcheur.

 

884g5 pavillon de rupture du jeûne et kiosque de Bagdad

 

884g6 kiosque de bagdad, palais de Topkapi

 

Plus loin dans cette même quatrième cour, sur la Terrasse Impériale, nous voyons d’abord (à gauche sur ma première photo) un tout petit pavillon en surplomb des jardins. C’est la Pergola de Rupture du Jeûne où, comme son nom l’indique, le sultan avait l’habitude de finir la journée de jeûne pendant le mois de Ramadan, du moins lorsque ce mois tombait en été. Elle repose sur quatre fines colonnettes de cuivre doré à la feuille.

 

Et au fond, le Kiosque de Bagdad, qui date de la même époque que le kiosque de Revan et tient son nom pour la même raison de la victoire du sultan sur le shah de Perse, mais commencé en 1638, il n’a été achevé qu’après la mort de Mourad IV, survenue en février 1640. Sa façade est revêtue de céramiques d’Iznik du quinzième siècle.

 

884g7 Palais de Topkapi, pavillon à terrasse

 

Et puis tout au bout, dominant les jardins du nord-est, ce curieux bâtiment sur pilotis dont on sait qu’il a été construit du temps du grand vizir Kara Mustapha Pacha, soit entre 1676 et 1683. On l’appelle soit par le nom du pacha, soit Pavillon à terrasse. Parce que son niveau haut ouvre sur la Terrasse Impériale, et que de l’autre côté il donne une vue exceptionnelle sur le débouché de la Corne d’Or dans le Bosphore, les sultans n’ont pas dédaigné de l’utiliser comme chambre impériale.

 

884g8 Lions sur une terrasse du palais de Topkapi

 

Entre les deux parties de ce Pavillon à Terrasse, un escalier permet de gagner le jardin inférieur. Là, quatre lions de bronze surveillent le visiteur.

 

884h1 mosquée de Sofa, palais de Topkapi

 

La mosquée de la Terrasse (Sofa Camii) n’est pas musée, comme le reste du palais, elle reste lieu de prière. On n’a pas beaucoup d’informations au sujet de ce petit bâtiment néoclassique, il semblerait qu’il ait été construit par le sultan Mahmoud II, soit entre 1808 et 1839, mais une chose est sûre, c’est qu’Abdülmecid l’a restauré en 1858, parce que cela est dit par une inscription sur la porte.

 

884h2 Palais de Topkapi, pavillon du Conquérant

 

Revenons maintenant en direction de l’entrée, mais sur l’autre versant du palais, dans la troisième cour. Là se trouve le Pavillon du Conquérant, c’est-à-dire Mehmet II, le conquérant de Constantinople en 1453. Ce bâtiment, construit dès 1460-1463, renfermait le trésor impérial, qu’il convient de distinguer du trésor de l’État. Depuis sa création jusqu’à la transformation du palais en musée, et de ce bâtiment en salle d’exposition du trésor (ou d’une partie du trésor), le trésor impérial a toujours été fermé avec le sceau du sultan, lui seul étant habilité à y puiser, alors que le trésor de l’État était géré par le Grand Vizir et ses ministres. Parfois, par exemple lorsque l’effort de guerre nécessitait un financement exceptionnel, le sultan était amené à avancer de l’argent à l’État sans en attendre le remboursement, mais c’était sur sa seule décision. Il alimentait son trésor avec les prises de guerre, les cadeaux de souverains étrangers, des princes des nations vassales, ou de ses représentants dans les provinces de l’Empire, ainsi qu’avec des œuvres d’art en orfèvrerie créées par les artisans du palais. Étant donné le rôle symbolique de ce trésor, chaque nouveau sultan, lors de son accession au trône, se rendait dans ce bâtiment pour une cérémonie protocolaire. Au dix-neuvième siècle, les plus belles pièces ont été placées dans des vitrines pour être montrées aux visiteurs étrangers de haut rang, constituant ainsi le tout premier musée du pays.

 

884h3 Pavillon du Divan (conseil des ministres), Topkapi

 

Nous voici de retour dans la seconde cour, la Cour du Divan, du nom de ce grand bâtiment qui se dresse de l’autre côté par rapport aux cuisines. Le mot Divan, qui désigne à l’origine le conseil du sultan, a pris par extension le sens de salle du conseil comme, chez nous, le Sénat (avec une majuscule) est à la fois l’ensemble des sénateurs et (sans majuscule) le bâtiment où ils se réunissent, à savoir le palais du Luxembourg. C’est dans cette cour que les nouveaux sultans étaient intronisés et couronnés, c’est aussi là qu’étaient accueillis les ambassadeurs avant d’être menés dans la salle des Audiences, dans la troisième cour, où ils rencontraient le sultan.  Cette cour était aussi le théâtre d’une grande cérémonie trimestrielle, lorsque les janissaires et les cavaliers (sipahis) s’alignaient le long des colonnades (on ne les voit pas ici, mais elles entourent toute la cour… sauf devant ce pavillon du Divan) pour recevoir leur solde, avant que soit servi un fabuleux banquet en présence des ambassadeurs étrangers pour montrer la richesse et la puissance de l’Empire.

 

Lors de la construction du palais, au quinzième siècle, la salle du Divan était en bois. Soliman le Magnifique, au seizième siècle, l’a fait remplacer par un pavillon en dur qui a brûlé lors du grand incendie du harem en 1665. C’est Mehmet IV (1648-1687) qui l’a fait reconstruire tel que nous le voyons aujourd’hui. Les modalités de réunion du Divan, je préfère les reporter à mon prochain article, lorsque nous pénétrerons dans la salle.

 

Au-dessus du bâtiment, se dresse une haute tour, c’est la Tour de Justice. Elle devait être visible de partout, concurrençant les minarets, pour symboliser la puissance du Grand Seigneur. Mehmet le Conquérant en avait fait construire une, en bois comme la salle au-dessus de laquelle elle s’élève, mais celle que nous voyons l’a remplacée au dix-septième siècle, après l’incendie dont je viens de parler. En 1825, le sultan Mahmoud II a fait restructurer la lanterne. Sans aborder le déroulement des séances du Divan, disons que, comme dans notre Cinquième République, c’était le chef de l’État, autrement dit le sultan, qui présidait les séances du conseil des ministres (vizirs), mais à partir du moment où Mehmet le Conquérant s’est installé à Topkapi, c’est le grand vizir, c’est-à-dire le premier ministre qui, comme dans notre Quatrième République, était président du conseil. Le grand vizir et les vizirs, toutefois, travaillaient bien sagement parce qu’ils se savaient surveillés par le sultan qui, pouvant se rendre directement du harem dans la tour, suivait toute la séance sans être vu, à travers la grille d’une fenêtre. Les travaux devaient se poursuivre jusqu’à ce que, frappant sur la grille ou tirant le rideau rouge, le sultan indique que la séance était levée.

 

Du dernier étage de la tour, on a une vue circulaire, sans être vu grâce aux grilles. Le sultan s’y rendait donc pour prendre la température de la ville, notamment lorsqu’il se produisait des révoltes. Chacun, en ville, se savait ainsi sous la surveillance personnelle du Grand Seigneur, mais aussi sous sa protection, d’où son nom de Tour de Justice.

 

Il y a dans le palais de Topkapi bien d’autres bâtiments, tous intéressants, mais c’est un monde, c’est immense, et j’ai dû faire un choix. Choix qui ne sera peut-être pas celui de mes lecteurs.  

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7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 09:00

883a1 Türbe du sultan Mehmet V Reşad

 

883a2 à gauche, türbe de Mehmed V Reşad

 

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus à Eyüp, ce quartier un peu excentré d’Istanbul. Dans mon article précédent (Istanbul 20, Autres mosquées), j’ai eu l’occasion d’expliquer pourquoi ce nom avait été pris de celui d’Eyyub, un compagnon de Mahomet mort et enterré ici. Et depuis l’époque où les Ottomans ont pris Constantinople au quinzième siècle, la colline d’Eyüp s’est transformée en un immense cimetière. Ici, sur la première photo, on voit le türbe (la chapelle funéraire) du sultan Mehmet V Reşad (1844-1918, sultan de 1909 à 1918, l’avant dernier sultan de l’Empire Ottoman). C’est du moins ce que dit la petite pancarte qui apparaît dans le coin inférieur droit de ma photo. Et si ce même nom apparaît sur la petite pancarte rouge sur le mur au-dessus du capot de la voiture sur ma seconde photo, ce n’est pas qu’on lui attribue une seconde sépulture, car le nom du sultan est suivi du mot “çikmazı”, c’est-à-dire “impasse”. Il s’agit donc du nom de la rue qui longe le petit jardin du türbe.

 

883a3 Cimetière d'Eyüp à Istanbul

 

Je ne sais qui est enterré là, mais cette photo comme la précédente permet de se rendre compte que cette nécropole s’organise comme une ville, avec ses rues bordées de constructions. Ces grands édifices destinés à recueillir la dépouille de hauts personnages n’occupent que le pied de la colline. Au-dessus s’accumulent les tombes ordinaires des citoyens.

 

883b1 banc poétique à Eyüp, Istanbul

 

Sans gravir les pentes de la colline en traversant tout ce “champ des morts” comme on l’appelait, on peut accéder au sommet en empruntant un téléférique. Devant la gare des bancs accueillent le public, des poèmes sont peints sur eux. Prenons une strophe au milieu :

 Istanbul’u dinliyorum güzlerim kapalı;

 Serin serin Kapalı Çarşı;

 Cıvıl cıvıl Mahmutpaşa;

 Güvercin dolu avlular.

 Çekiç sesleri geliyor doklardan,

 Güzelim bahar rüzgarında ter kokuları;

 Istanbul’u dinliyorum güzlerim kapalı.

 

Le traducteur de Google me donne un cafouillis très bizarre, que je crois pouvoir interpréter plus ou moins comme cela:

 “J’écoute ma chute au large d’Istanbul. Le Grand Bazar est calme et frais. Mahmutpacha gazouille. Les pigeons remplissent les cours. Un bruit de marteau vient des docks. De bons vents de printemps transpirent des parfums. Istanbul m’écoute tomber”.

 

Le texte en turc n’est pas connu des moteurs de recherche, pas plus que sa traduction française (très approximative, il est vrai), de sorte que je n’en connais pas l’auteur…

 

883b2 Istanbul, le tléférique d'Eyüp

 

883b3 Istanbul vue du téléférique d'Eyüp

 

883b4 Istanbul vue du téléférique d'Eyüp

 

Sur la première de ces photos, tout ce que l’on voit sur le flanc de la colline, ce sont des tombes. Mais le téléférique offre aussi de très belles vues sur la Corne d’Or et l’île au milieu, et d’autres vues sur la ville.

 

883c1 Carrelage, gare du téléférique d'Eyüp

 

883c2 Carrelage, gare du téléférique d'Eyüp

 

883c3 Carrelage, gare du téléférique d'Eyüp

 

883c4 Carrelage, gare du téléférique d'Eyüp

 

883c5 Carrelage, gare du téléférique d'Eyüp

 

Revenons un instant à la station de départ du téléférique, en bas. Elle est décorée de panneaux de carrelages peints représentant des scènes traditionnelles de la vie d’Istanbul, ou plutôt de Constantinople puisque visiblement elles se situent dans le passé. Je ne suis pas avare de photos parce que je trouve ces scènes instructives sur le quotidien dans les siècles passés –du moins dans le regard d'un artiste d'aujourd'hui–, amusantes, avec une pointe d’humour parfois, et puis joliment dessinées. La première de ces photos donne une idée de la façon dont les dessins sont organisés dans chacun des cadres, mais je préfère cadrer ensuite en gros plan sur des détails.

 

883c6 Carrelage, gare du téléférique d'Eyüp

 

Je trouve tout cela excellent, et c’est pourquoi je me dois de publier aussi la signature de l’artiste.

 

883d1 le café Pierre Loti à Eyüp, Istanbul

 

883d2 le café Pierre Loti à Eyüp, Istanbul

 

L’un des éléments essentiels qui participent à la célébrité de la colline d’Eyüp, c’est notre Pierre Loti national. Quand je parle de cet écrivain (1850-1923), Julien Viaud de son vrai nom, il arrive assez souvent que mon interlocuteur paraisse étonné, entendant apparemment ce nom pour la première fois. Pourtant, ses romans méritent d’être lus, par exemple Pêcheur d’Islande ou Ramuntcho. J’avais lu autrefois, je ne sais plus où, une anecdote sur cet officier de marine, excellent gymnaste qui a “fait” l’école de Joinville. Un jour –il était à l’époque enseigne de vaisseau–, l’amiral devait ouvrir une démonstration, une compétition, ou je ne sais quoi de gymnastique mais, empêché, il avait chargé le jeune officier de le représenter et de faire le discours à sa place. Viaud, après seulement quelques mots, se lève, va à la barre fixe et fait quelques soleils et autres exercices. J’ignore s’il a eu à regretter les suites de cette fantaisie.

 

883d3 J. Viaud, La Reine Pomaré jouant aux cartes avec son

 

Il a vingt-deux ans tout juste quand la frégate sur laquelle il sert aborde à Tahiti. Là, il fréquente la cour de la reine Pomaré IV. La gravure reproduite ci-dessus intitulée La Reine Pomaré jouant aux cartes avec son mari, est son œuvre. Dans le roman Le Mariage de Loti, Viaud attribue à ses personnages Grant et Plumkett ce qui lui est arrivé: “Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement essayé de prononcer les noms barbares d’Harry Grant et de Plumket, dont les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les désigner par les mots Rémuna et Loti, qui sont deux noms de fleurs”. Cet officier de marine ne pouvant, du fait de son devoir de réserve, être autorisé à publier des romans sous son nom, les publia sous son nom tahitien de Loti. Et puis voilà que, son service l’ayant mené dans l’Empire ottoman, il y rencontre une jeune Circassienne du nom de Hatice (prononcer Hatidjé) qui appartient au harem d’un Turc. Au prix de stratagèmes raffinés, elle devient sa maîtresse, et il va vivre en pointillés une intense histoire d’amour. Dans un roman intitulé Aziyadé, dont des passages entiers sont purement et simplement recopiés de son journal intime, ne changeant que le nom de Hatice en Aziyadé, il raconte les péripéties de cette histoire qui commence à Salonique (Thessalonique) et s’achève à Constantinople (Istanbul). “Je me croyais si parfaitement seul, que j’éprouvai une étrange impression en apercevant près de moi, derrière d’épais barreaux de fer, le haut d’une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens. Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu’à se rejoindre […]. La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu’à la ceinture sa taille enveloppée d’un camail à la turque (féredjé) aux plis longs et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d’argent. Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n’en laissant paraître que le front et les grands yeux. […]. Cette jeune femme était Aziyadé”.

 

883d4 maison de Pierre Loti à Rochefort

 

Loti, de ce moment, a conçu à travers Hatice / Aziyadé, un amour fou pour la Turquie. Quand il n’était pas de quart sur son navire, il s’habillait en Turc et vivait à terre, où il louait une maison. Il est revenu à Constantinople, mais cette Hatice à qui il vouait un amour absolu était morte. De retour en France, il a créé un décor purement turc dans sa maison de Rochefort-sur-Mer. L’affiche ci-dessus signale que cette maison est devenue un musée Loti qu’il est possible de visiter.

 

883d5 le café Pierre Loti à Eyüp, Istanbul 

 

Tout à l’heure, j’ai montré l’extérieur du café Loti. Nous voici à l’intérieur. Lorsqu’il venait dans ce “champ des morts”, Pierre Loti aimait à passer de longs moments dans ce café, fumant le narguilé, habillé en turc, parlant turc. Et le café a gardé vivant son souvenir. Les murs de la seconde pièce sont couverts de gravures, dessins, coupures de presse le concernant. C’est dans ce café que j’ai photographié l’affiche de sa maison musée de Rochefort.

 

883d6 popularité de Pierre Loti à Istanbul, 1913 

 

Un homme tellement attaché à l’Empire Ottoman était, on le comprend, fort apprécié des Turcs. La photographie encadrée ci-dessus est légendée en bas à droite. Cette légende, bilingue, dit “Lors de sa visite à Istanbul, l’accueil enthousiaste réservé à Pierre Loti par le peuple (août 1913)”. Et en effet, sans cette légende, on pourrait se demander si le passager de cette voiture n’est pas un chef d’État.

 

883d7 portrait de Pierre Loti 

 

883d8 Portrait de Pierre Loti 

 

883d9 Portrait de Pierre Loti 

 

Pour en finir avec ce Pierre Loti, deux choses. D’abord une série de portraits. On le voit habillé en turc, mais à cette époque le costume était réformé, ce n’était plus la tenue des Ottomans du dix-huitième siècle, puis fumant le narguilhé avec un ami, et enfin au Pays Basque (la légende de cette fameuse revue L’Illustration dit “au pays de Ramuntcho”, en référence à son roman), où il a fini sa vie, puisqu’il est mort à Hendaye. L’autre chose est un fait biographico-littéraire le concernant. Un jour, une journaliste avec deux amies, voilées toutes trois, se sont fait passer pour des Musulmanes enfermées dans un harem, et ne pouvant le rencontrer que grâce à la complicité de personnes hébergeant leurs rencontres. Il a ainsi écrit Les Désenchantées, roman relatant de façon très proche de la réalité ces entrevues et les sentiments supposés de ces femmes, malgré une préface où il affirme que ce récit est purement imaginaire. Et c’est un plaidoyer très énergique pour la libération des femmes musulmanes des harems. Il mourra sans avoir été détrompé.

 

883e une vue d'Eyüp (Istanbul)

 

Eyüp, ce n’est pas que ce cimetière avec un café Loti au sommet de la colline. C’est tout un quartier d’Istanbul. En haut, cependant, l’agglomération a des allures de village.  

 

883f1 entrée du complexe de la mosquée d'Eyüp 

 

883f2 le complexe de la mosquée d'Eyüp (Istanbul) 

 

883f3 La mosquée d'Eyüp (Istanbul)

 

883f4 La mosquée d'Eyüp (Istanbul) 

 

En bas, c’est un quartier très animé, commerçant, qui s’est développé près de la mosquée dont nous voyons ci-dessus l’entrée et divers aspects de la cour, du minaret, de la fontaine aux ablutions.

 

On le voit, cette promenade à Eyüp est fort intéressante. Elle attire certes de nombreux visiteurs, mais on est très loin de s’y presser comme à Sainte-Sophie, à Topkapi ou à la citerne. C’est dommage pour l’endroit, c’est heureux pour la tranquillité de la visite…

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 09:00

La plupart des mosquées d’Istanbul sont intéressantes à voir à un titre ou à un autre, architectural, historique, anecdotique. À quelques-unes, j’ai consacré un article entier, Küçuk Ayasofya (Istanbul 17), la Mosquée Bleue (Istanbul 18), la Mosquée de Soliman (Istanbul 19). Celles que nous avons vues en passant mais n’avons pas visitées, et qui d’ailleurs sont moins célèbres, je les regroupe ici. Pour qui désirerait les voir plus en détails, comme elles ne sont pas assez populaires pour être systématiquement faciles à dénicher, j’en indique les coordonnées géographiques utilisables avec un GPS. Mais vu les conditions de circulation dans Istanbul, mieux vaut se déplacer en transports en commun et à pied, donc avec un GPS en position “piéton”.  

 

    882a1 Mosquée Nusretiye (Tophane) 

 

N 41°01'39,38" et E 28°58'58,95", mosquée Nusretiye. Cette grosse mosquée est située sur la rive nord de la Corne d’Or, près du Bosphore, dans le quartier de Tophane. C’est le sultan Mahmoud II (1808-1839) qui en a décidé la construction, qui a duré de 1823 à 1826. Depuis longtemps les janissaires, cette troupe constituée de garçons chrétiens enlevés à leurs familles dans toutes les provinces de l’Empire, dans tous les États vassaux  entre l’âge de cinq et quinze ans, pour les convertir à l’Islam et en faire l’élite militaire de l’Empire Ottoman, manifestait trop d’indépendance et prenait trop de pouvoir, n’hésitant pas à refuser toute modernisation de l’Empire, à désobéir au sultan, et allant jusqu’à le déposer. Tel a été le cas pour le réformateur Selim III, renversé en 1807 par les janissaires. C’est aussi ce qui était arrivé en 1703 au sultan Moustapha II. Le 16 juin 1826, excédé par une nouvelle révolte, Mahmoud II charge l’armée de tirer sur la manifestation des janissaires. Puis les autres sont poursuivis partout, la foule se joint à l’armée pour en égorger dans les rues, les troupes de janissaires de province subissent le même sort. Sur un corps de cent quarante mille hommes, environ cent vingt mille sont tués, les vingt mille autres sont bannis. Certes l’Empire a perdu sa troupe d’élite, mais les instructeurs prussiens pour l’infanterie et britanniques pour la marine peuvent enfin mettre en œuvre les réformes nécessaires pour s’adapter aux guerres modernes. C’est la même année, juste après le massacre des janissaires, que cette mosquée est inaugurée. D’où son nom de Nusretiye qui signifie “Victoire”.

 

882a2 Istanbul, Yeni Camii (Nouvelle Mosquée)

 

882a3 Istanbul, Yeni Camii (Nouvelle Mosquée)

 

N 41°01'01,20" et E 28°58'20,80", Yeni Camii, ou Nouvelle Mosquée. Revenant de Tophane, nous franchissons la Corne d’Or par le pont de Galata et, juste en face, nous tombons sur cette autre grosse mosquée. Celle-ci raconte, d’une manière encore beaucoup plus directe, une histoire politico-religieuse. Nous sommes juste en face du bazar égyptien, en pleine zone commerciale de l’ancienne Constantinople, et en cette fin du seizième siècle les commerçants juifs s’étendent de plus en plus et ont de plus en plus d’influence. Safiye Sultan, épouse du défunt sultan Mourad III, issue de la noblesse vénitienne et mère du nouveau sultan Mehmet III (ce qui lui donne le titre de Sultane Valide) décide de construire là une grande mosquée pour islamiser le quartier et elle justifie par cette construction l’expropriation, par pure et simple spoliation, des Juifs occupant les lieux. La construction commence en 1597, par un élève et disciple de Mimar Sinan. Mais si ce projet satisfait la jalousie des commerçants turcs à l’encontre de leurs confrères juifs, il jette aussi un énorme pavé dans la zone commerciale. Par ailleurs, les janissaires –déjà eux, alors que cela n’a rien à voir avec l’armée– sont très opposés à cette construction pour son coût extrêmement élevé. Résultat, Safiye sultan est enfermée au harem quand meurt son fils Mehmet III en 1603 et que son petit-fils Ahmed I monte sur le trône. On stoppe alors les travaux et plus personne ne se soucie de cette ossature inachevée. Mais lorsqu’en 1660 un incendie ajoute gravement aux dégâts dus au temps, la sultane valide de l’époque, Valide Sultan Hatice, mère de Mehmet IV, fait reprendre les travaux interrompus près de soixante ans et, en 1663, la Nouvelle Mosquée est enfin achevée.

 

882b1 Istanbul, mosquée d'Ahi Çelebi

 

882b2 Istanbul, mosquée d'Ahi Çelebi

 

882b3 Istanbul, mosquée d'Ahi Çelebi

 

N 41°01'08,27" et E 28°58'05,05", mosquée d’Ahi Çelebi. De façon très arbitraire, j’ai classé mes mosquées selon un pseudo itinéraire géographique. Nous suivons donc la Corne d’Or vers le nord-ouest. Tout près du pont de Galata, devant l’embarcadère Haliç pier, nous trouvons cette vieille mosquée. Cette fois-ci, je suis amené à parler d’un certain Ahmed ou Mahmoud, selon les registres, né à Kastamonu en Asie Mineure à une petite centaine de kilomètres des rives de la Mer Noire, en 1432, alors que cette région était un sultanat de Perse. Il devient médecin-chef mais quand ce sultanat est annexé à l’Empire Ottoman en 1461 il se rend à Constantinople pour y exercer les mêmes fonctions de médecin-chef. Sa réputation devient grande, sous le surnom d’Ahi Çelebi, et c’est sous ce nom qu’il publie plusieurs livres de médecine.

 

Ayant amassé de grandes richesses, partiellement héritées de son père qui avait exercé la même profession que lui à Tabriz en Perse, et partiellement acquises par lui-même du fait de ses acticités, il décida de construire cette mosquée, on ne sait pas exactement quand entre 1480 et 1500, ainsi qu’une medrese (école coranique) et une école. Pour entretenir la mosquée et pour le fonctionnement de la medrese et de l’école, il a créé une fondation dotée de plus de quarante villages, d’un hammam, de nombreuses échoppes de commerce à Constantinople. Et comme le total de ces revenus était supérieur aux besoins, il a voulu que les excédents soient distribués aux pauvres de la ville sainte de Médine. Voilà un riche qui n’était pas égoïste. Il est âgé de 91 ans quand il entreprend un pèlerinage aux Lieux Saints mais pendant le voyage de retour il tombe malade et meurt au Caire en 1524.

 

En 1539, un incendie endommage fortement l’édifice, qui sera restauré par Mimar Sinan. Nouvel incendie en 1653, puis violent tremblement de terre en 1892. C’est en 2005-2006 que de grands travaux de restauration ont permis sa réouverture.

 

Venons-en maintenant à un certain Evliya né à Constantinople en 1611, probablement un soufi des Gülşenî, puisqu’il s’est représenté sous le nom de Evliya-yı Gülşenî. Une nuit, il a eu un rêve étrange. Il s’est vu entrant dans cette mosquée, et à l’intérieur le prophète Mahomet en personne était l’imam qui guidait la prière du matin, et dans la salle de prière se trouvaient les compagnons du Prophète et de nombreux saints. Appelé personnellement par le Prophète à la fin de la prière, Evliya lui baisa la main et, sous le coup de l’émotion, il commit un lapsus, disant en langue turque “seyahat ya Resulullah” au lieu de “Şhefaat ya Resulullah”, c’est-à-dire “voyage, ô le Messager d’Allah” au lieu de “Intercession [au jour du Jugement], ô le Messager d’Allah”. Avec un sourire, Mahomet lui répondit “Que ton voyage et mon intercession soient bénis”. Pas de doute, ce songe était un signe miraculeux. Prenant désormais le nom d’Evliya Çelebi, comme le créateur de la mosquée, il va entreprendre ce long, long voyage de quarante années qui va constituer la matière de Seyahatname, autrement dit le Livre des voyages, premier ouvrage de ce type dans toute l’histoire de la littérature (quoiqu'ayant des analogies avec l'intention des quatre premiers livres des Histoires d'Hérodote) et dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises, notamment dans mon article sur le musée médical d’Edirne daté 12 et 13 octobre 2012.

 

882c1 la mosquée Şehzade à Istanbul

 

882c2 la mosquée Şehzade à Istanbul

 

882c3 minaret de la mosquée Şehzade à Istanbul

 

N 41°00'50,32" et E 28°57'25,89", mosquée de Şehzade, c’est-à-dire mosquée des Princes. Nous sommes partis vers le sud-ouest et nous trouvons maintenant juste au bout de l’aqueduc de Valens (mon article Istanbul 04, La ville romaine), sur la troisième des sept collines d’Istanbul. Dans les années 1543-1548, Mimar Sinan, encore lui, a été chargé de la construire en mémoire du prince Mehmet, fils de Soliman le Magnifique et de Roxelane, qui venait de mourir de la variole alors qu’il était encore tout jeune (1521-1543).

 

882c4 la mosquée Şehzade à Istanbul

 

882c5 la mosquée Şehzade à Istanbul

 

882c6 Istanbul, mosquée Şehzade

 

882c7 Istanbul, mosquée Şehzade

 

On le voit, tout ici est harmonieux. Les arches alternent le marbre rose et le marbre blanc, le portique est large en comparaison de la surface de la cour, les formes de la fontaine des ablutions rituelles (qui, elle, date du sultan Mourad IV (1623-1640), sont élégantes et raffinées, au-dessus de chaque porte la décoration est différente.

 

882d1 Istanbul, Mosquée de Hodja Kasim Günani

 

882d2 Mosquée de Hodja Kasim Günani, Istanbul

 

N 41°01'54,50" et E 28°56'31,50", tout près de Saint-Sauveur-in-Chora (mon article Istanbul 24), mosquée Hodja Kasim Günani. Cette mosquée remonte au temps de la prise de Constantinople, puisqu’elle date de l’époque de Mehmet le Conquérant. Elle porte le nom d’un lettré de l’époque, le Professeur Kasim Günani qui l’a fait construire, mais elle est connue comme la mosquée Hasan et Hüseyid, du nom de deux hommes qui avaient été les serviteurs d’Ebu Eyyub el-Ensari, lequel était un compagnon de Mahomet. Longtemps après la mort du Prophète (en 632), il avait participé en 670 à une première tentative de prendre Constantinople aux Byzantins. Touché à mort, il avait demandé à ses compagnons de charger son corps sur le dos d’un cheval, de pousser leurs attaques aussi loin qu’ils le pourraient vers la ville, et de l’enterrer dans ce territoire ennemi qu’ainsi il occuperait. Quand, huit siècles plus tard, Mehmet le Conquérant parvint à entrer dans la ville, il découvrit le lieu où Eyyub avait été enterré, y fit élever un mausolée et une mosquée, et le quartier prit son nom turquisé, Eyüp (je parlerai de ce quartier dans mon prochain article, Istanbul 21). Hasan et Hüseyid, ses deux serviteurs, avaient été autorisés par l’empereur byzantin à se rendre à Constantinople, mais se sentant menacés par les gens du cru du fait qu’ils étaient musulmans, ils ont tenté de s’enfuir, ont été pris, torturés, martyrisés et mis à mort, et enterrés en cet endroit, d’où cette autre dénomination de la mosquée.

 

L’intérieur du bâtiment est tout en bois, y compris le mihrab et le minbar. C’est une petite mosquée dont la superficie est de 110 mètres carrés. Elle a été restaurée en 1838, et sa charpente et sa toiture de bois ont été refaites récemment, en 1970. Parce qu’un imam, ainsi qu’un muezzin qui sert aussi de gardien, sont attachés à cette mosquée, un petit bâtiment annexe leur sert de logement.

 

882e1 Istanbul, mosquée de Mahmoud Pacha

 

882e2 Istanbul, mosquée Mahmoud Pacha

 

882e3 Istanbul, mosquée de Mahmoud Pacha

 

N 41°02′41,06″ et E 28°56′08,61″, mosquée de Mahmoud Pacha. Un certain Philaninos avait été fait gouverneur de la Morée, c’est-à-dire le Péloponnèse en Grèce, par l’empereur de Byzance, avec le titre de César. Puis vint la conquête musulmane. La politique des Ottomans ayant toujours été de ne laisser qu’à des Musulmans les pouvoirs, mais ne regardant jamais à l’origine ethnique, nationale ou religieuse des hommes s’ils se convertissaient à l’Islam, le petit-fils de Philaninos, Mahmoud Pacha (1420-1474), chrétien converti, était devenu grand vizir de Mehmet le Conquérant, une sorte de premier ministre du sultan. Il faut cependant noter que certaines sources qui lui sont postérieures de deux siècles en font un Serbe orthodoxe, ou encore un Croate catholique. Il aurait été enlevé alors qu’il était encore tout petit, en 1427, dans les conditions que je décrivais plus haut au sujet des janissaires et de la mosquée Nusretiye. Élevé alors dans la religion musulmane, formé à Andrinople (aujourd’hui Edirne) en compagnie du jeune Mehmet futur sultan, il aurait reçu cette culture d’excellence lui permettant d’exercer de hautes fonctions, et aurait dès l’enfance acquis la confiance de Mehmet. Quoi qu’il en soit, Critoboulos (1410-1470), ce lettré Grec à qui l’on doit l’essentiel de nos connaissances sur la prise de Constantinople, loin de traiter Mahmoud Pacha de traître et de renégat, le décrit avec admiration : “Cet homme était d’un naturel si excellent qu'il a surpassé non seulement tous ses contemporains, mais aussi ses prédécesseurs en sagesse, en courage, en vertu et dans d’autres grandes qualités”. L’Empire Ottoman lui doit, entre autres, l’annexion de la Serbie en 1459 et l’investissement de la Morée et la prise de Mystra et 1460. Ainsi, qu’il soit grec ou serbe… On le retrouve aussi en Anatolie, en Valachie, à Lesbos, en Bosnie, etc. Écarté du pouvoir en 1468, il retrouve ses fonctions en 1472 mais portant crédit à de sombres accusations Mehmet II le jette en prison en 1473 et finalement le fait étrangler en 1474. Charmante époque, délicieuses mœurs.

 

Tel fut le Mahmoud Pacha qui a fait construire cette mosquée. Ici et là, j’ai lu que l’on ne savait pas très bien à quelle date il l’avait fait édifier, mais une inscription en arabe, au-dessus de l’entrée face à la qibla (c’est-à-dire la direction du mihrab, donc de la Mecque), la situe en 1463-1464. C’est la première mosquée de grand vizir construite après la prise de Constantinople. Des incendies ont justifié des restaurations en 1755 et en 1828. J’ai lu quelque part que l’architecte en était Mimar Sinan, mais cela lui était difficile vu qu’il n’est né qu’en 1490. Je préfère croire une autre source qui attribue la paternité de l’architecture à Atik Sinan, un Grec byzantin entré au service de Mehmet le Conquérant. Un architecte de valeur mais qui a construit pour le sultan une belle mosquée dont le dôme était plus petit que celui de la basilique Sainte-Sophie ce qui lui a valu pour châtiment de se faire couper les deux mains, et puis de se faire mettre à mort un peu plus tard. Quand je disais que les mœurs de Mehmet II étaient délicieuses…

 

882f Istanbul, mosquée d'Ishak Pacha

 

N 41°00'23,20" et E 28°58'53,84", mosquée d’Ishak Pacha. Changement de quartier, retour vers la mer de Marmara, nous sommes un peu au sud du palais de Topkapi. Le monsieur qui a fait construire cette mosquée et qui lui a laissé son nom est un Grec chrétien lui aussi enlevé et éduqué dans la religion musulmane à Enderûn Mektebi, l’école du palais, et qui a été grand vizir de Mehmet II, précisément dans l’intervalle laissé libre par Mahmoud Pacha, de 1468 à 1471 (un autre a fini de combler le vide de 1471 à 1472), mais quand meurt Mehmet en 1481, il est un ardent défenseur des droits de Bajazet (Bayezid) à la succession contre son frère, aussi est-il nommé grand vizir du nouveau sultan, poste qu’il occupera jusqu’en 1483 (ou, selon un panneau apposé sur le mur par la Municipalité, jusqu’en 1492). Puis il est nommé sandjak-bey de Thessalonique, et conservera ce poste jusqu’à sa mort survenue en 1497. Lors de son trop bref premier vizirat il n’avait pas eu le temps de construire une mosquée dans la capitale, et c’est sans doute vers 1485 –mais on n’a aucune donnée suffisamment précise pour être sûr de la date– qu’il fit construire cette petite mosquée de seulement 75 mètres carrés. Cette date, si on la tient pour correcte, ferait pencher pour la chronologie qui le fait rester grand vizir au-delà de 1483 mais, ne disposant d’aucun moyen de mener moi-même des recherches, je me contente de compiler les livres que nous avons achetés et de consulter les sites Internet que me propose Google.

 

882g1 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

882g2 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

N 41°00'17,95" et E 28°58'17,94", mosquée Sokullu Mehmet Pacha, encore plus à l’est, et juste au nord de Küçük Ayasofya. Sur le mur, une plaque de marbre indique la date de construction, 979 de l’Hégire et 1571 du Christ. Comme beaucoup d’autres jeunes garçons, le Serbe Mehmet Sokolović (1505-1579) est enlevé à sa famille chrétienne orthodoxe alors qu’il n’est âgé que de six ans, il est élevé dans la religion musulmane et éduqué comme un Ottoman, et il devient janissaire. Il sera Sokullu Mehmet Pacha. Brillant soldat, il est déjà amiral de la flotte ottomane et 1546. Enfin, après plusieurs charges de vizir il est nommé en 1565 grand vizir par Soliman le Magnifique, et maintenu dans ces fonctions par son successeur le sultan Selim II (1566-1574). Il sera un homme d’autant plus puissant que Selim II est alcoolique et se laisse manipuler par les femmes de son harem. Ce pouvoir, lié à ses qualité, l’ont fait maintenir à ce même poste par Mourad III à la mort de Selim II en 1574. Soustrait si jeune à sa famille, il n’avait sans doute pas gardé de liens particuliers avec le christianisme, mais son esprit de tolérance, et aussi peut-être son calcul politique, l’ont conduit à pousser le sultan à rétablir le patriarche de Serbie, ce qui lui a valu la haine des Musulmans extrémistes et son assassinat par l’un d’eux en 1579.

 

882g3 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

882g4 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

882g5 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

Avant d’être nommé grand vizir, il avait déjà épousé Sultana Esmahan, la fille du futur Selim II et par conséquent la petite-fille de Soliman le Magnifique et de Roxelane. C’est elle qui a fait construire pour son mari Sokullu Mehmet Pacha, sur les restes d’une église byzantine antérieure dédiée à sainte Anastasie, cette mosquée et la medrese qui y est attachée, ainsi qu’un couvent de derviches. L’ensemble porte officiellement son nom à elle, mais du fait de l’extrême notoriété de son mari, du fait aussi que c’est pour lui qu’elle a entrepris ces travaux, c’est son nom à lui qui est resté attaché au complexe. Par ailleurs, il faut noter qu’une fois de plus nous rencontrons ici le nom de l’omniprésent (et remarquable) architecte Mimar Sinan. Le terrain étant en forte pente, il a réalisé les différentes parties du complexe en créant des terrasses en trois niveaux. La mosquée elle-même est un bâtiment à simple dôme, flanqué de quatre demi-dômes à chacun des angles du carré formé par les piliers qui le soutiennent. Plusieurs fois nous nous sommes rendus sur les lieux, mais à chaque fois la mosquée était fermée. Un jour, on nous a dit d’attendre “un peu”, elle sera ouverte dans deux heures pour la prière, et nous pourrons y pénétrer ensuite. Nous avons renoncé, ce qui veut dire que nous avons manqué la décoration en carreaux de céramique d’Iznik… La petite porte latérale de ma première photo est située au sud-est du complexe et ouvre du côté du cimetière.

 

882h1 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

882h2 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

Puisque je suis amené à l’évoquer ce cimetière, j’en profite pour le montrer. On est entré par la petite porte latérale, et l’on se trouve dans ce passage qui longe le mur du cimetière et mène à la cour de la mosquée.

 

882h3 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

882h4 Istanbul, mosquée Sokullu Mehmet Pacha

 

Et nous voici dans la cour, à défaut d’avoir pénétré dans la mosquée elle-même. Elle est bordée de portiques, couverts par trente dômes reposant sur des colonnes pour la plupart byzantines. Sur trois de ses côtés, le portique était fermé par des murs entre les colonnes pour constituer les cellules des élèves de la medrese. Les cours, eux, étaient dispensés directement dans la salle de prière. Quoique notre séjour à Istanbul ait été hors saison, la foule des touristes grouillait à Sainte-Sophie, à la Mosquée Bleue, à Topkapi, à la Citerne, mais ici c’était le grand calme. Un jour, de jeunes garçons jouaient au ballon, un autre jour une jeune femme du cru a traversé la cour sans s’arrêter. Pourtant l’endroit a un charme tout particulier, avec sa belle fontaine d’ablutions toute en marbre blanc.

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Published by Thierry Jamard
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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 09:00

 

881a1 Istanbul, Süleymaniye camii (mosquée de Soliman)

 

La mosquée de Soliman [le Magnifique], soit Süleymaniye Camii, est la plus grande mosquée d’Istanbul, si l’on considère que Sainte-Sophie a été construite non comme mosquée mais comme basilique. Elle a coûté cinquante-neuf millions sept cent soixante mille cent quatre-vingts akçes, soit l’équivalent de sept cent mille ducats d’or vénitiens. Quand on sait que le ducat est une pièce de 3,60 grammes d’or, on se rend compte que la mosquée a coûté l’équivalent de la bagatelle de deux tonnes et cinq cent vingt kilos d’or. Tel a été le prix des matériaux de construction et des trois mille cinq cent vingt-trois artisans qui y ont œuvré. Le résultat est imposant. Mais on ne peut s’en étonner si l’on sait que c’est le grand Mimar Sinan qui en est l’architecte. La construction s’en est déroulée de 1550 à 1557.

 

881a2 vers la mosquée de Soliman à Istanbul

 

881b1 Istanbul, Süleymaniye camii (mosquée de Soliman)

 

881b2 Istanbul, Süleymaniye camii (mosquée de Soliman)

 

Comme toutes les grandes mosquées, celle-ci est le centre d’un complexe comprenant des medrese (écoles), un hôpital, un hospice, des soupes populaires, un bain turc et hammam, des mausolées, etc. L’ensemble s’étend sur soixante-trois mille mètres carrés. Pour financer tout cela, la mosquée disposait de biens. Elle avait été dotée de 271 propriétés foncières, dont deux îles et 217 villages. Cela semble énorme, mais la mosquée en elle-même employait 275 personnes, et les autres institutions qui gravitaient autour d’elle 311, soit un total de 586 salaires, à quoi s’ajoutaient bien évidemment tous les frais d’entretien et les consommations (que l’électricité n’ait pas été découverte ne signifie pas que les frais d’éclairage à la chandelle et de chauffage au bois soient négligeables).

 

881b3 Istanbul, Süleymaniye camii (mosquée de Soliman)

 

881b4 Istanbul, Süleymaniye camii (mosquée de Soliman)

 

881b5 Istanbul, vue de la mosquée Süleymaniye

 

Ces nombreux bâtiments ne se visitent pas, mais déjà vus de l’extérieur ils donnent une idée de l’ampleur et de la splendeur du complexe. Et puis, la mosquée étant sur une colline, il y a une terrasse depuis laquelle on a une vue exceptionnelle sur la ville et sur la Corne d’Or. Mon article Istanbul 09, qui porte sur la Corne d’Or, montre une photo prise de cette terrasse (la quatrième photo de l’article).

 

881c1 mosquée Süleymaniye (ou de Soliman) à Istanbul

 

Cette grande mosquée possède quatre minarets qui totalisent dix balcons, à savoir trois balcons sur deux minarets hauts de 74 mètres, et deux balcons sur chacun des deux autres, qui sont hauts de 54 mètres. Ces chiffres méritent d’être décodés, ils signifient que Soliman est le quatrième sultan depuis la prise de Constantinople, et le dixième sultan de l’Empire Ottoman.

 

881c2 mosquée Süleymaniye (ou de Soliman) à Istanbul

 

881c3 mosquée Süleymaniye (ou de Soliman) à Istanbul

 

881c4 mosquée Süleymaniye (ou de Soliman) à Istanbul

 

On le voit, cette façade est majestueuse. Ce n’est pas celle de la mosquée proprement dite. Nous sommes déjà dans le complexe, mais il s’agit ici de l’accès à la cour.

 

881d1 cour de la mosquée de Soliman à Istanbul

 

881d2 cour de la mosquée de Soliman à Istanbul

 

881d3 cour de la mosquée de Soliman à Istanbul

 

De façon très classique, la cour de la mosquée est entourée d’un portique couvert d’une multitude de petits dômes. Au total, vingt-huit. Quant aux vingt-quatre colonnes, porphyre, marbre blanc, granit, elles proviennent de l’Hippodrome (mon article Istanbul 04, la ville romaine). Au centre, la fontaine d’ablutions dresse son rectangle.

 

881e1 mosquée de Soliman à Istanbul

 

881e2 mosquée Süleymaniye à Istanbul

 

En cette saison du moins, on ne fait pas la queue comme dans la Mosquée Bleue pour pénétrer, et à l’intérieur on n’est pas noyé dans un flot de touristes. Dans mon précédent article, je faisais référence aux chandelles nécessaires pour éclairer la salle de prière quand le soir la lumière naturelle faisait défaut. Du fait de l’ampleur du bâtiment, le nombre de chandelles était très important, et l’on sait que les fumées de chandelles sont chargées de suie. Afin de ne pas noircir les décorations des voûtes, Mimar Sinan a imaginé un astucieux système de circulation d’air qui évacuait les fumées.

 

881e3 mosquée Süleymaniye à Istanbul

 

Voilà la dikka, ou tribune. Elle est toute blanche, bien propre. C’est que la dernière rénovation a été menée de 2007 à 2010, trois années durant lesquelles la mosquée a été fermée. Précédemment, déjà au dix-septième siècle, une restauration avait été rendue nécessaire du fait d’un incendie en 1660. À l’époque du sultan Abdülmecid (1839-1860), les colonnes avaient été peintes, mais en 1956, en même temps que l’on restaurait les minarets, le dôme et les voûtes, on a gratté cette lamentable peinture.

 

881f1 coupole de la mosquée de Soliman à Istanbul

 

Au sujet de la Mosquée Bleue (mon article Istanbul 18), j’évoquais les diamètres de coupoles, le record à Edirne 31,25 mètres battant Sainte-Sophie 30 mètres. Ici, avec ses 27,50 mètres, la Süleymaniye n’est pas bien loin derrière. Et cette coupole s’élève à 47,75 mètres au-dessus du sol.

 

881f2 vitrail de la mosquée de Soliman à Istanbul

 

Je ne peux mettre le point final sans avoir parlé des vitraux. Pour leur nombre, d’abord. Ils sont une multitude, 138. Et ensuite, ou surtout, pour leurs couleurs chatoyantes et la finesse des parcelles de verre. Alors que les fenêtres de la coupole laissent entrer la lumière à profusion, les vitraux des murs la filtrent doucement. Oui, vraiment, la mosquée de Soliman est un joyau qui mérite la visite.

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 09:00

908g1 Place du génocide de l'hellénisme pontique

 

Néa Smyrni est un quartier de la périphérie d’Athènes, la Nouvelle Smyrne, loti sur des terrains vagues dans les années 1920 pour accueillir les Grecs de Smyrne, en Turquie (aujourd’hui renommée Izmir), lors de l’échange de populations qui a suivi le traité de Lausanne (1923). C’est dans ce quartier que nous avons résidé quelques mois cet hiver, et nous sommes souvent passés par cette place du Génocide de l’Hellénisme Pontique. Je vais être maintenant amené à répéter un peu ce que j'ai évoqué dans mon précédent article, pour aller plus loin cette fos-ci.

 

Première Guerre Mondiale. La Triplice, c’est l’alliance des Empires Allemand et Austro-Hongrois avec l’Italie et l’Empire Ottoman. La Triple Entente, c’est l’alliance de la France avec la Russie tsariste et le Royaume-Uni. En Grèce, le premier ministre Elefthérios Venizelos est partisan de la Triple Entente, tandis que le roi Constantin, monté sur le trône en 1913, préfère la Triplice. Les légitimistes croient devoir le suivre, mais ceux qui, révoltés à l’idée de se ranger aux côtés de l’Empire Ottoman qui a occupé le pays tant de siècles, préfèrent la Triple Entente, suivent Venizelos. Le roi congédie son premier ministre, lequel crée un gouvernement parallèle et concurrent à Thessalonique. Il se trouve un peu dans la situation de De Gaulle à Londres face à Pétain à Vichy. Quand la France pousse le roi à abdiquer et à s’exiler, Venizelos revient à Athènes avec son gouvernement, comme De Gaulle est revenu à Paris en août 1944. À la fin de la Première Guerre Mondiale, la Grèce se trouve donc du “bon côté”, celui des vainqueurs. En 1920 le traité de Sèvres rattache au royaume de Grèce la Turquie d’Europe (Thrace) moins Constantinople, Smyrne et ses alentours (sur la côte ouest de l’Asie Mineure) ainsi que le Pont, région que j’ai présentée dans mon article précédent. Autant dire qu’il ne reste pas grand-chose de l’Empire Ottoman. Venizelos a fait fort.

 

Le sultan, lui, a signé ce traité, mais voilà que Mustapha Kemal, un officier turc républicain, se révolte contre ce traité qui détruit son pays. Cette fois-ci, c’est lui qui joue le rôle de Venizelos ou de De Gaulle en se dressant contre le pouvoir du sultan et en menant une guerre contre les Grecs auxquels a été donné son pays. Et sa victoire est écrasante. Les Grecs sont battus à plate couture. Le traité de Sèvres, du même coup, est caduc, et c’est le traité de Lausanne aux termes duquel la Grèce doit rendre les territoires qu’elle avait gagnés au traité de Sèvres. On parle de ce million trois cent mille Grecs de Smyrne, du Pont et de Thrace qui doivent quitter les lieux, et des trois cent quatre-vingt-cinq mille Turcs qui partent en sens inverse. Seuls sont autorisés à rester en place les Grecs de Constantinople et les Turcs de Thrace.

 

Ce que l’on ne dit pas, c’est qu’avant que soit décidé cet échange de populations, c’est-à-dire pendant la Première Guerre Mondiale puis pendant la guerre Gréco-Turque, des centaines de milliers de “Grecs” du Pont ont été exterminés. Selon les sources, le chiffre varie un peu, mais on s’accorde généralement sur le nombre de trois cent cinquante-trois mille. Et comme la population tuée était ciblée ethniquement, la Grèce parle de génocide de l’hellénisme pontique. La convention de l’ONU concernant le génocide, adoptée en 1948, définit ainsi “l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel: meurtre de membres du groupe, atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe, soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, […]”. Malgré cette définition et malgré la reconnaissance des faits, l’ONU et la communauté internationale ne retiennent pas le terme de génocide des populations dites grecques du Pont.

 

908g2 commémoration du génocide pontique

 

908g3 statue du génocide pontique

 

908g4 statue du génocide pontique

 

La Grèce a choisi la date du 19 mai, chaque année, pour honorer la mémoire des morts du Pont et pour célébrer le souvenir, alors qu’en Turquie le 19 mai est férié et célèbre Mustapha Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne et républicaine. On comprend que les Turcs considèrent le choix de cette date par les Grecs comme une provocation… À Néa Smyrni, une semaine plus tôt, le 11 mai, des gerbes ont été déposées au pied de la statue qui se dresse sur cette place, il y a eu des discours et l’hymne national. Mes photos ici montrent cette statue d’une femme qui quitte sa terre avec son enfant et un maigre balluchon.

 

908g5 association des Grecs pontiques de Néa Smyrni

 

908g6 commémoration du génocide pontique

 

Si la Municipalité a choisi cette place pour y mettre cette statue avec ce nom, c’est parce que c’est là que se trouve le siège de l’Association du Pont, qui a le nom de “Mer Noire” (Mavri Thalassa). Les responsables de la cérémonie posent pour la photo. À droite, Rania, la présidente de l’Association.

 

908g7 allocution de Lazos Terzas

 

Puis c’est l’école primaire qui, disposant d’une grande salle, a accueilli la suite de la cérémonie. D’abord une allocution de Lazos Terzas, un acteur reconnu.

 

908g8 Rania et Despina

 

Après l’allocution, Despina, la fille de Rania, elle aussi très active au sein de l’Association, a lu des poèmes en relation avec le génocide.

 

908h1 chants pontiques

 

908h2 musique et chants pontiques

 

Maintenant, place au chant. Les membres de l’Association ont interprété des airs du Pont, accompagnés d’une kémentzé, la lyre pontique traditionnelle à trois cordes.

 

908h3 danses pontiques

 

908h4 danses pontiques

 

908h5 danses pontiques

 

908h6 danses pontiques

 

908h7 danses pontiques

 

C’est avec des danses pontiques nombreuses que s’est achevée la soirée. La dernière photo montre une danse traditionnelle où deux hommes simulent une lutte au couteau. Tout cela est très typique et très beau. Il est surprenant de voir le professionnalisme de ces danseurs qui sont des amateurs descendants de personnes exilées du Pont et membres de l’Association pontique.

 

908h8 danses pontiques (carte postale, musée Benaki)

 

908h9 danses pontiques (carte postale, musée Benaki)

 

Puisque dans mon précédent article j’ai parlé de l’exposition temporaire de cartes postales du Pont au musée Benaki, j’en ai réservé deux pour l’article d’aujourd’hui, puisqu’elles représentent des danseurs du Pont, avant la catastrophe qui les a décimés et a exilé les survivants, interprétant une machairia et une serra.

 

908i1 kiosque hellénisme pontique à Athènes

 

Rania nous a informés que cette semaine il se tenait sur la grande place où débouche la station de métro Keramikos d’Athènes un kiosque informatif sur les événements. Il va de soi que nous avons tenu à nous y rendre. Si l’on est trop impressionnable, il ne faut pas regarder mes photos suivantes.

 

908i2 génocide de l'hellénisme pontique

 

908i3 génocide de l'hellénisme pontique

 

908i4 génocide de l'hellénisme pontique

 

908i5 génocide de l'hellénisme pontique

 

L’expertise de ces photos a prouvé qu’elles étaient authentiques. C’était nécessaire, parce qu’il aurait été trop facile d’utiliser des photos de Buchenwald, voire de procéder à des montages truqués, d’autant plus aisément que les images sont floues. Mais non, hélas, elles sont absolument vraies. On y voit des exécutions par pendaison en place publique. C’est horrible, mais à cette époque en France on procédait encore à des décapitations en public. Ensuite, on voit un homme pendu par les pieds, trois corps décharnés dont celui d’un bébé, qui sont visiblement morts de faim, et une exposition de têtes coupées sur des étagères. Quelle horreur! Et, d’une façon ou d’une autre, de manière plus ou moins rapide provoquant une mort subite ou lente, plus ou moins sadique, ce sont plus de trois cent cinquante mille personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui ont subi ce sort.

 

On me dit que le responsable est le futur Atatürk, ce Mustapha Kemal, le grand homme de Turquie, qui aurait déclaré vouloir ainsi régler définitivement le “problème grec en Turquie”. Bien sûr, pour le début de ces morts programmées, c’est faux puisque tout le monde s’accorde à dire que cela a commencé pendant la Première Guerre Mondiale, alors que Mustapha Kemal n’exerçait aucune responsabilité politique. En revanche, il est bien possible qu’il ait pris cette décision au cours de la guerre qu’il a menée contre la Grèce sans l’aval de son sultan, de 1920 à 1923. Toutefois, malgré toutes mes recherches, toutes les sources consultées, je n’ai trouvé aucune trace concrète et vérifiée de cette décision. Ce ne sont que des sources grecques qui l’affirment, sans faire référence à aucun document historique. Or la preuve de la responsabilité de Mustapha Kemal est primordiale pour la reconnaissance du génocide, car sinon il peut s’être agi de pogroms suffisamment généralisés pour que des centaines de milliers de personnes périssent, mais sans coordination, et donc sans qu’il y ait cette intention délibérée de supprimer un groupe ethnique. Selon plusieurs historiens, ce seraient des soldats fanatiques qui, au cours de la guerre, auraient commis ces crimes en série. Cela ne change strictement rien à l’atrocité du crime ni à son ampleur, mais le terme de génocide serait alors inapproprié. C’est peut-être ce qui empêche l’ONU de le reconnaître. Le fait que nulle part je n’aie trouvé de référence à des preuves ne signifie pas qu’il n‘en existe pas car je ne suis pas historien, et mes ressources documentaires sont limitées.

 

908j1a Athènes, cérémonie du 19 mai

 

908j1b Athènes, cérémonie du 19 mai

 

908j1c Athènes, cérémonie du 19 mai

 

Lors de leur arrivée forcée en Grèce, les Grecs du Pont se sont installés en divers endroits, mais depuis près d’un siècle les générations suivantes ont bougé, de sorte que l’on en trouve à présent un peu partout autour d’Athènes. Et comme ils ont gardé un lien fort avec leurs racines culturelles, ils ont créé des associations. Pour la célébration du souvenir le 19 mai, toutes les associations sont venues sur la place Syntagma (place de la Constitution), face au sénat qui est l’ancien palais royal. Ci-dessus, l’association “Mithridate” de Lavrio (en Attique, sud d’Athènes non loin du cap Sounion), sur la seconde photo c’est l’association de Néa Smyrni (que nous connaissons bien, et d’ailleurs nous connaissons bien aussi ce monsieur, sur la gauche, aussi actif que sympathique) avec l’étendard de saint Eugène (agios Evgenios), patron des Orthodoxes du Pont, et enfin le grand étendard de l’association de Néa Ionia, une municipalité de la grande Athènes, au nord de l’agglomération.

 

908j2 Athènes, cérémonie du 19 mai

 

Comme nous l’avons vu avec les porte-drapeaux et les porte étendards, la plupart de ces personnes ont revêtu leur costume national. Et des enfants également portent le vêtement qu’ont porté il y a un siècle leurs arrière-grands-parents quand ils avaient leur âge.

 

908j3 arrivée de l'évêque, cérémonie du 19 mai

 

Le clergé orthodoxe grec s’est traditionnellement toujours impliqué dans la politique de libération. Le coup d’envoi de la Guerre d’Indépendance, en 1821, a été donné par l’évêque de Patras. Dans bien des monastères que nous avons visités, des plaques commémoratives rappellent la résistance héroïque du supérieur et des moines, qui très souvent l’ont payée de leur vie. En ce qui concerne Smyrne, l’Église Orthodoxe a canonisé un évêque martyr. Il en a été de même pour le Pont. On n’est donc pas étonné de voir ici un évêque se diriger vers le groupe des officiels de la cérémonie.

 

908j4a Athènes, cérémonie du 19 mai

 

908j4b Athènes, cérémonie du 19 mai

 

À chaque heure, ici devant le sénat, on peut assister à la relève de la garde qui effectue des pas et des mouvements très originaux. Trois evzones arrivent, vêtus de leur fustanelle (la jupette), le chef entouré des deux nouvelles sentinelles, qui repart avec les deux sentinelles précédentes. Mais aujourd’hui, à 19 heures, pour la cérémonie, les trois evzones sont suivis de deux de leurs collègues vêtus à la façon du Pont. Ces deux Pontins connaissent parfaitement la chorégraphie de la relève, car ce sont eux aussi des soldats de la garde, qui sont les autres jours normalement vêtus de la fustanelle et effectuent tous ces mouvements réglementaires.

 

908j4c Athènes, cérémonie du 19 mai

 

Il y a aussi toujours sur les lieux un soldat en tenue léopard chargé de deux missions, d’une part veiller à ce que les badauds ne s’approchent pas trop pendant les mouvements puis, quand les touristes se font photographier auprès des sentinelles, empêcher qu’on tente de les faire rire ou que l’on touche à leur uniforme, et d’autre part, dès que les evzones se sont immobilisés devant leurs guérites, rectifier leur habillement, remonter une chaussette qui plisse, replacer une ceinture, etc. Mais aujourd’hui la cérémonie est spéciale, et le soldat de service se fait touriste pendant deux minutes.

 

908j5a Athènes, cérémonie du 19 mai

 

908j5b Athènes, cérémonie du 19 mai

 

Les evzones qui venaient de monter la garde pendant une heure sont restés, ainsi que les trois qui venaient d’arriver avec les deux Pontins. Car il y a eu des discours. En grec, ce qui est normal. Mais à l’évocation du génocide pontique a été associée l’évocation du génocide arménien, et un orateur arménien a fait un discours. Étonnamment, il s’est exprimé en russe. Certes, l’Arménie a été intégrée à l’Union Soviétique et a dû utiliser le russe pour tout ce qui était officiel, mais depuis ce temps elle a revendiqué et obtenu son indépendance, sa langue officielle est l’arménien, et je trouve qu’il aurait été préférable qu’il s’exprime dans sa langue nationale, quitte à recourir aux services d’un traducteur. Car de toute façon je doute que les Grecs présents aient mieux compris le russe, sauf peut-être quelques commerçants qui ont appris cette langue pour servir les nombreux touristes qui viennent de Russie, les poches pleines de roubles sonnants et trébuchants.

 

Sentant quelques gouttes de pluie, j’ai sorti mon parapluie, mais avant de l’ouvrir j’ai pris trois ou quatre photos, et une fois les quelques clic-clac terminés, il était devenu inutile de l’ouvrir car ce n’étaient que quelques gouttes. Mais cela m’a donné l’occasion de prendre cette photo de la présentatrice (à droite) et de l’orateur (à gauche) sous le parapluie de l’assistante.

 

908j6a Athènes, cérémonie du 19 mai

 

908j6b Athènes, cérémonie du 19 mai

 

Les discours une fois terminés, la garde rend les honneurs au Soldat Grec, grande sculpture sur le mur du sénat. Il y a, de part et d’autre de la sculpture, les deux evzones en beige foncé, la tenue habituelle, les deux de la relève qui ont l’habit blanc de cérémonie dont le dos est particulièrement orné, et les deux Pontins en noir. Les evzones présentent les armes, les Pontins saluent. Puis des civils ont apporté ces couronnes de fleurs rouges en forme de chiffres, pour représenter les trois cent cinquante-trois mille Pontins tués entre 1914 et 1923.

 

908j7 Athènes, relève de la garde

 

Lorsque la garde qui venait d’être relevée est partie, j’ai braqué mon téléobjectif sur le pied d’un garde au moment où la chorégraphie lui faisait mettre la jambe à l’horizontale, pour voir comment ces chaussures à gros pompon noir sont ferrées sous la semelle. Impressionnant.

 

908j8 Athènes, cérémonie du 19 mai

 

Les Pontins les ont suivis, effectuant la même chorégraphie traditionnelle, avec ce moment où, en équilibre sur une jambe, les deux soldats joignent leurs pieds en l’air. Tout cela est réglé au millimètre.

 

908k1 19 mai, demande de reconnaissance du génocide

 

908k2 19 mai, demande de reconnaissance du génocide

 

908k3 19 mai, demande de reconnaissance du génocide

 

Quand s’est achevée la cérémonie, a commencé la manifestation. Je montre d’abord le calicot jaune par lequel les associations réclament la reconnaissance internationale du crime de génocide, puis deux petites pancartes, l’une demande la suppression d’un monument à Osman Topal (militaire turc impliqué directement en 1915 dans le génocide arménien) dans la ville de Kerassunde, l’autre la reconnaissance du génocide par l’ONU, et enfin un calicot rend responsables du génocide trois hommes dont le visage est rayé d’une grande croix rouge, le premier est nommé Parvous-Khelifant (j’avoue ne pas savoir de qui il s’agit, et Google ne m’a pas aidé sur ce point), le second est [Mustapha] Kemal, et le troisième Lénine, qui a fourni des armes aux combattants turcs (cela a été prouvé).

 

908k4 manif reconnaissance génocide du Pont

 

908k5 manif reconnaissance génocide du Pont

 

908k6 manif reconnaissance génocide du Pont

 

Le leoforos Vasilissis Sofias (avenue de la Reine Sophie) généralement envahi par les voitures est exceptionnellement bloqué pour que les manifestants puissent l’occuper. Un papas (prêtre orthodoxe) avec deux enfants en costume, puis une ligne d’enfants conduits par une adulte, et les lignes serrées des adultes descendants de Pontins, qui ont revêtu leur costume traditionnel. Derrière eux, on ne voit pas la masse compacte des personnes qui participent à la manifestation, autres descendants de Pontins ou Grecs solidaires. Le but, c’est de se rendre devant l’ambassade de Turquie à Athènes pour protester contre le génocide de l’hellénisme pontin.

 

908k7 manif reconnaissance génocide du Pont

 

Les autorités n’ont pas interdit la marche de protestation, mais il n’est pas question de se rendre devant l’ambassade de Turquie. La police bloque hermétiquement l’accès à la rue où elle se trouve.

 

908k8 manif reconnaissance génocide du Pont

 

Alors au milieu du cercle formé par les manifestants au centre de l’avenue, des hommes interprètent brièvement une danse pontique, et ensuite les manifestants restent en cercle sans qu’il se passe quoi que ce soit. Le rendez-vous était à 18h30 sur la place Syntagma, il est plus de vingt-et-une heures, la nuit est tombée, nous décidons de rentrer à la maison. Mais j’ai tenu à rendre compte, en deux articles, de ces événements dramatiques dont on ne parle guère hors de Grèce et de ces cérémonies émouvantes.

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 09:00

La mer, en grec, se dit thalassa. Ou thalatta en dialecte attique classique. Xénophon raconte la retraite des dix mille Grecs: “On arrive le cinquième jour à la montagne sacrée. Cette montagne se nomme Théchès. Quand les premiers eurent gravi jusqu’au sommet et aperçu la mer, ce furent de grands cris. En les entendant, Xénophon et l’arrière-garde s’imaginent que l’avant-garde est attaquée par de nouveaux ennemis [...]. De nouveaux soldats se joignent sans cesse, au pas de course, à ceux qui crient; plus le nombre croît, plus les cris redoublent. [… Xénophon] monte à cheval, prend avec lui Lycius et les cavaliers, et accourt à l’aide. Mais aussitôt ils entendent les soldats crier Thalatta! Thalatta! (La mer! La mer!)”. Ils arrivaient à Trébizonde, une colonie grecque fondée au septième siècle avant Jésus-Christ sur la Mer Noire, sur la côte nord de la Turquie d’Asie.

 

Pour exprimer la haute mer en grec ancien, il existait le mot pontos, qui a aussi une valeur plus poétique. Or la mer est un élément très dangereux, puisque Victor Hugo écrit:

“ O combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

Dans ce morne horizon se sont évanouis!

Combien ont disparu, dure et triste fortune!

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Dans l'aveugle océan à jamais enfouis!”

 

Et en particulier cette Mer Noire, bien qu’elle n’ait rien à voir, en étendue, avec les océans, et même avec la Méditerranée, connaît de terribles tempêtes. Aussi, avec la superstition religieuse des temps anciens, craignait-on de la nommer de façon défavorable de peur d’exciter sa colère vengeresse, car c’était une divinité. À titre d’exemple, cette anecdote racontée par Hérodote: Xerxès fait construire des ponts sur le détroit des Dardanelles (l’Hellespont) pour faire passer son armée, mais une tempête les emporte. “Xerxès, saisi d’indignation, ordonna de frapper l'Hellespont de trois cents coups de fouet et de jeter dans la mer une paire d’entraves. Même, j'ai entendu dire qu'avec les gens chargés d’exécuter ces ordres, il en aurait envoyé d’autres pour marquer au fer l’Hellespont. Ce qui est sûr, c'est qu'il enjoignit qu'en le flagellant on prononçât ces paroles barbares et insensées: Onde amère, ton maître t'inflige cette punition parce que tu l'as offensé‚ sans avoir souffert de lui aucune offense. Et le Roi Xerxès te franchira, que tu le veuilles ou non”. On va donc prendre l’habitude, pour se la concilier, d’appeler la Mer Noire la Mer Accueillante, la Mer Favorable aux Étrangers, par antiphrase parce qu’en réalité on pense le contraire. Or en grec un étranger se dit ξένος (xénos, cf. en français xénophobe) ou ξενος (xeinos), et avec le préfixe eu- “bien”, “favorable”, on a formé le mot εὔξεινος (euxeinos). Πόντος Εὔξεινος, le Pont Euxin, c’est l’autre nom de la Mer Noire. Plus courageux, Pindare ou Euripide n’ont pas hésité à l’appeler Pontos Axeinos, avec le préfixe privatif a-: Mer Inhospitalière. Et pour désigner les colonies grecques de cette côte nord de l’Asie Mineure, on dit plus couramment “le Pont”. Ce n’est que bien plus tard, avec les Ottomans qui désignent par la couleur noire ce qui est au nord, et par le blanc ce qui est au sud, que le Pont Euxin va s’appeler la Mer Noire (Karadeniz) par opposition à la Méditerranée, qu’ils appellent la Mer Blanche (Akdeniz). À titre indicatif, l’ouest est rouge et l’est est jaune.

 

908a1 Empires Lydien et Mède

 

908a2 Empire Perse

 

908a3 Empire d'Alexandre

 

La partie occidentale du Pont appartenait au royaume de Phrygie, Empire Lydien, la partie orientale à l’Empire Mède quand des colons Grecs sont venus s’y installer. En général, cela s’est fait de façon pacifique, les terres ainsi occupées n’appartenant à personne, ou parfois les Grecs en chassant de rares occupants sans que cela cause une guerre. Vers l’ouest, les colons ioniens venus de Milet s’emparent en 785 d’une ville préexistante et en font Sinope. Vers l’est, en 756 ils fondent Trébizonde. Sur beaucoup de ces terres, la plupart des habitants étaient des nomades, ce qui ne leur donnait pas de droit de propriété. Puis les Perses ont conquis toute l’Asie Mineure, et n’ont pas inquiété leurs hôtes grecs. Xerxès n’a d’ailleurs pas hésité à en enrôler beaucoup dans son armée pour tenter de venger la défaite de son père Darius face aux Grecs et de conquérir la Grèce. À l’époque, cela ne posait pas de problème, cela ne choquait personne que l’on se batte dans une armée étrangère. Je ne parle pas des mercenaires, bien sûr, mais même des colons dès lors que les liens “filiaux” avec la mère patrie étaient rompus, ou s’il s’agissait de se battre contre des Grecs d’une autre cité. Puis sont arrivés Philippe de Macédoine et son fils Alexandre le Grand qui ont conquis à la fois la Grèce et la Perse, de sorte que les Grecs installés au Pont, que ce soit depuis le huitième siècle ou plus récemment, se sont retrouvés intégrés au même empire que leurs frères de Grèce.


908a4 carte du ''Pont'' des Grecs

 

Avec la conquête romaine, les choses n’ont pas changé. Ni quand l’Empire romain s’est partagé entre l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, les Grecs du Pont et les autres populations phrygiennes, lydiennes, mèdes, perses, ont continué à vivre côte à côte sans problèmes. Côte à côte, ou mieux: en se mélangeant, car la langue commune dans l’Empire était le grec. À la chute de Rome, lorsque l’Empire d’Occident s’est effondré, l’empire d’Orient s’est mué en Empire Byzantin sans que cela change quoi que ce soit pour les populations du Pont, mêlées comme avant, et partageant la même foi chrétienne dans la religion orthodoxe. N’oublions pas toutefois que, même si tout cet empire parlait grec, il n’était pas un empire grec, contrairement à ce que j’entends souvent dire ici, il était romain. Ceux que les croisés francs ont attaqués à Constantinople en 1204, c’étaient des Orthodoxes refusant de reconnaître le pape de Rome, aucun texte de l’époque ne laisse penser qu’ils étaient attaqués parce que grecs. En attendant de reconquérir Constantinople, l’Empire Byzantin se replie sur l’Asie Mineure. Et c’est la conquête turque. Les Ottomans, conscients de venir s’installer par la force dans des territoires précédemment occupés, autorisent les populations non turques à conserver leurs langues d’origine et leurs cultures. Dans l’Empire Ottoman il y a une religion d’État, l’Islam. Le sultan est le “calife des Croyants”. Un non musulman ne peut accéder à aucune charge publique. Juifs, Arméniens, Orthodoxes, Catholiques, Coptes, Maronites et autres sont libres de pratiquer leur religion, à condition que la religion musulmane ait la primauté. La cloche est interdite parce qu’elle concurrence la voix du muezzin et le clocher est interdit parce qu’il concurrence le minaret. Certes, on transforme les plus belles et les plus vastes des églises chrétiennes en mosquées, mais on en laisse beaucoup au culte orthodoxe, et les Chrétiens sont libres d’en construire de nouvelles. En plusieurs endroits, par exemple à Monemvasia, on a vu les Grecs se battre librement auprès des Turcs contre les Vénitiens, parce que ces derniers transformaient systématiquement toutes les églises orthodoxes au culte catholique romain et convertissaient de force les populations. Bien évidemment, tout n’était pas rose pour les Grecs dans l’Empire Ottoman. Qui déplaisait au sultan ou au pacha se faisait proprement couper la tête, mais il est important de préciser que le tarif était le même pour les Arméniens, les Bulgares, les Albanais, les Serbes et les Turcs eux-mêmes. Pas de racisme dans cette violence et cette brutalité.

 

La révolte armée de 1821 et des années suivantes, dans une grande moitié sud de la Grèce historique, là où il y avait eu dans l’Antiquité des Cités-États indépendantes, Sparte, Corinthe, Athènes, etc., obtient le retrait des Ottomans. La Grèce redevient indépendante, même si l’aide des nations européennes lui vaut une déplaisante tutelle. L’aristocratie étant ignorée du monde ottoman, la Grèce renaissante se voit imposer un roi issu d’une famille étrangère, Othon est allemand. Rejeté par la population après plusieurs années, il est remplacé sur le trône par un prince danois. Lors des deux guerres balkaniques qui ont précédé la Première Guerre Mondiale, la Grèce s’augmente des provinces du nord, Thessalie, Macédoine, ainsi que de la Crète. Mais lors de la Première Guerre Mondiale, le cœur du roi penche trop fort du côté allemand, dont l’Empire Ottoman est l’allié. Elefthéros Venizelos, premier ministre, entre en conflit avec le roi. Après l'exil du roi, il pense le moment venu de rattacher à la Grèce toutes les terres où vivent des Grecs, dont Smyrne et le Pont. Les Grecs s’y considèrent comme chez eux, même si, historiquement, ils y ont toujours été les hôtes d’autres peuples, depuis les Phrygiens, les Perses ou les Romains. Il obtient lors du Traité de Sèvres le rattachement à la Grèce de beaucoup de territoires, dont le Pont. C’est la cause de la Guerre Gréco-Turque. Par malchance pour les Grecs, face à un sultan en déconfiture s'est levé un homme fort, Mustapha Kemal, qui prendra plus tard le nom d’Atatürk. Les Grecs sont vaincus, le Traité de Lausanne prévoit un échange de populations, plus de Grecs en Turquie, plus de Turcs en Grèce. Sauf pour les Grecs de Constantinople (qui deviendra Istanbul) et pour les Turcs de la partie de Thrace qui est rattachée à la Grèce. Puisqu’ici je parle du Pont, disons qu’ils ont été environ quatre cent mille à migrer vers la Grèce, et soixante-cinq mille vers l’Union Soviétique qui venait de naître. Et pour un nombre qui varie selon les estimations mais que l’on admet généralement pour trois cent cinquante-trois mille, cela a été le drame terrible dont je parlerai dans mon prochain article, et que la Grèce commémore chaque 19 mai.

 

    908b1 célébration du Pont, Athènes, Elliniko

 

Mais pour aujourd’hui, je voudrais parler des traditions du Pont telles qu’elles se sont maintenues en Grèce, entretenues au sein d’associations qui ont fleuri partout dans le pays. Dans ce quartier de Néa Smyrni où nous avons loué un appartement depuis novembre 2013, nous avons rencontré la présidente de l’association locale (je dirai tout à l’heure dans quelles conditions), et elle nous a informés que le week-end suivant, non loin du terminus de métro Elliniko, il y aurait des danses pontiques. Bien sûr nous y sommes allés. Ce monsieur, qui parle fort et longuement, avait déjà présenté le spectacle Crète et Pont (Kriti kai Pontos smixane) que nous avions vu dans l’odéon d’Hérode Atticus, un théâtre antique au pied de l’Acropole d’Athènes. J’y ferai allusion dans un futur (lointain) article.

 

908b2 danses du Pont, Athènes, Elliniko


908b3 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

Il va de soi qu’un spectacle de danses dans le cadre de cet article, sans la musique traditionnelle et avec des plans généraux comme celui de ma seconde photo, où l’on ne voit rien, cela perd beaucoup de son intérêt…

 

908b4 danses Pontiques, Athènes, Elliniko

 

908b5 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

908b6 danses Pontiques, Athènes, Elliniko

 

908b7 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

Quoique la danse soit essentiellement mouvement, et surtout celle du Pont, j’en montre quand même quelques images figées par la photo pour donner une idée de la variété des pas.

 

908c1 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

Rania, c’est le prénom de la présidente de l’association des Pontiques de Néa Smyrni. Elle est d’une activité débordante, en plus d’être une personne très sympathique qui est devenue une amie. Elle anime un groupe de danses pontiques, et œuvre pour que se maintienne la langue. En effet, la langue qui était parlée était dérivée du grec classique dont, paraît-il, elle s’était beaucoup moins éloignée que le grec moderne parlé en Grèce. Ce que je peux en dire, c’est que lorsque je vois des textes écrits en pontique, je ne les comprends pas, ni avec ma connaissance des divers dialectes du grec ancien, ni avec ce que j’ai acquis ici de grec moderne. Quant au dialecte qui lui a donné naissance, c’était sans aucun doute de l’ionien puisque les colons qui sont venus s’installer là provenaient d’Ionie.

 

908c2 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

908c3 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

Et si nous avons rencontré Rania, c’est parce que la Municipalité de Néa Smyrni, ce quartier d’Athènes un peu périphérique (en effet, ce que de l’extérieur on appelle Athènes a éclaté en petites municipalités pour les rendre plus proches du public et plus aisées à gérer. Chacune de ces municipalités est un peu l’équivalent d’un arrondissement de Paris, Lyon ou Marseille) a organisé sur deux semaines, sur la grande place, une sorte de foire où certains stands sont des commerces de librairie, de bijoux fantaisie, de produits d’artisanat, mais dont un secteur est réservé à des stands de régions perdues par leurs populations grecques, comme l’île d’Imbros devenue l’île turque de Gökçeada, ou encore la région du Pont. Ayant beaucoup d’intérêt pour l’histoire de ces régions, nous avons parlé avec les personnes qui tiennent les stands, et c’est ainsi que nous avons rencontré Rania. Le Pont, à travers son association et par la volonté de sa présidente, est le seul stand à faire danser ses membres en public, sans costumes, juste pour le plaisir. Certains, d’ailleurs, ne sont manifestement pas entraînés, mais peu importe, ils recréent le monde de leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents.

 

908d1 le patriarche Athanase confirme des privilèges

 

908d2 croix en bois sculpté, fin 19e siècle

 

Et puis Rania nous a ouvert les portes d’un musée de la culture pontique. On y voit toutes sortes de choses intéressantes, comme ce manuscrit de 1710 signé par Athanase, patriarche de Constantinople, confirmant des privilèges accordés aux évêques de Chaldée (nord-est du Pont), ou cette croix en argent et bois finement sculpté ayant appartenu à Gervais Soumélidis (1864-1906), évêque de Chaldée.

 

908d3 monastère de Sumela

 

Nous verrons tout à l’heure deux autres photos de ce monastère de Soumela (ou Sumela) devenu musée après avoir été longtemps laissé à l’abandon, au pillage et à la ruine quand les moines orthodoxes en ont été chassés ou exterminés. Peut-être aussi notre itinéraire nous mènera-t-il un jour au Pont, auquel cas nous ne manquerons pas de le visiter.

 

908d4 intérieur d'une maison du Pont

 

908d5 kementzé, lyre pontique à 3 cordes

 

908d6 chaussures de bain (Pont Euxin)

 

Il était bien sûr important pour le musée de faire une large place à la vie quotidienne. On peut donc voir cet intérieur reconstitué, cet instrument de musique traditionnel, appelé kémentzes (mot masculin) ou kémentzé (mot féminin), une sorte de lyre à trois cordes, ainsi que ces luxueuses chaussures pour le bain au hammam.

 

908d7a Vêtements pontiques

 

908d7b Vêtements pontiques

 

908d7c Vêtements pontiques

 

908d8 tepeliki, coiffe pontique

 

Les vêtements font aussi partie de la vie quotidienne. L’objet que l’on voit sur la quatrième de ces photos est un tépéliki, couvre-chef circulaire très décoratif des femmes du Pont.

 

908e0a Musée Benaki, Athènes, expo cartes postales du Pon

 

908e0b Musée Benaki, Athènes, cartes postales du Pont

 

Et puisque j’en suis aux musées, il y a une exposition temporaire au musée Benaki d’Athènes, dont sans aucun doute la date a été choisie en hommage à la cérémonie du 19 mai puisque, ouverte le 9 avril, elle ferme le 21 mai, deux jours après la célébration du souvenir. C’est une exposition de cartes postales en relation avec la civilisation pontique, des paysages classés selon les régions et les villes, et divers thèmes tels que culture, éducation, religions. On voit ici, pour décorer le fond de la salle, comme le coin d’une pièce dont les habitants pourraient s’asseoir devant ce bureau pour rédiger leurs cartes postales.

 

908e1 hôtels à Trébizonde et à Samsun

 

908e2 consulat français à Trébizonde

 

Sur ma première photo, la carte postale de gauche dit, en français comme quasiment toutes les cartes, “Salut de Trébizonde. Hôtel ‘Chefac’ tenu par Embroullah”, tandis que la carte de droite dit, également en français, “Grand hôtel Mantika avec dépendance pour familles. Situé au bord de la mer, Grand’Rue (en face du Merkez des Tabacs). Samsun (Mer Noire)”. Sur ma seconde photo, on voit, à Kerassunde, le consulat de France et le consulat américain, mais on ne nous dit pas lequel est à gauche et lequel est à droite. Et en l’absence de drapeaux…

 

    908e3 école française des Soeurs à Trébizonde

  

    908e4 gymnastique à l'école grecque de Trébizonde


Parmi les nombreuses cartes concernant l’enseignement, je choisis ces deux-ci, parce que la première est en relation avec la France, “Établissement français de jeunes filles dirigé par les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition. Trébizonde”, et la seconde parce qu’elle est amusante et concerne des Grecs, “Souvenir de Trébizonde. La gymnastique de l’école grecque à Trébizonde”.

 

    908e5 Capitan Yorghi Pacha, maire de Kérassunde 

 

Ici, la légende nous dit “Capitan Yorghi Pacha, maire de Kérassunde”, et sur la carte le cachet de la poste est du 29 novembre 1905. Un bref commentaire du musée nous dit que ce capitaine (dont il est clair que le prénom se traduit par Georges) est maire à vie de la ville.  

 

    908e6 le choléra à Trébizonde 

 

Ce que dit cette carte adressée à “Madame Rollet, Paris, 23 rue Berthe” et datée de “Trébizonde le 28/10/10” nous parle de l’état de la ville. Si, ainsi réduite, ma photo n’est pas très lisible, je transcris le texte (tel quel avec son français approximatif et son orthographe): “Madame, après une longue silense, je viens de recevoir vos cartes postales. Ci joint vs aurez l’enveloppe ou vs verez ou sont égarées, car à cause du cholera dans notre pays les bateaux rarement touchent à notre bort. Agréez mes sincères salutations”. Suit une signature que je déchiffre mal mais dont la finale que je crois être –passidès semble plus grecque que turque. Malgré les imperfections de la rédaction, j’aimerais parler le grec pontique comme ce monsieur –ou cette dame– parle le français… Ainsi donc, en ce début de vingtième siècle, le choléra décourage les bateaux d’accoster non pas “dans notre ville” mais “dans notre pays”. Et je suppose que les navires ottomans –puisque même s’ils appartiennent à des Grecs du Pont ces Grecs ont la nationalité ottomane– doivent subir une longue quarantaine lorsqu’ils abordent dans un pays exempt de la maladie.

 

    908e7 image de Samsun 

 

    908e8 manufacture de tabas à Samsun 

 

    908e9 Samsun, transport du tabac à dromadaire 

 

Trois cartes postales de Samsun. Sur la première, tous ces chars à bœufs sont sur la grand’place de la ville, et l’on note qu’ils roulent sur des roues pleines, sans rayons alors que depuis des siècles nos diligences, nos carrosses, nos cabriolets et autres véhicules sont montés sur roues à rayons. Ce qui était déjà le cas dans l’Antiquité. Difficile de comprendre cette régression, car quand les Turcs sont arrivés à Constantinople en 1453, leurs véhicules étaient dignes de ce quinzième siècle. Les “Grecs”, eux, héritiers des colons grecs, des Phrygiens, des Mèdes, des Perses, jouissaient, eux aussi, d’une technique avancée.

 

Les deux autres cartes postales témoignent de l’activité de Samsun tournée vers le tabac. Sur la première je lis “Intérieur de la fabrique de la Régie Ottomane et les ouvriers de tabac” et, sur la seconde qui représente une caravane de dromadaires dans une région désertique, “Transport de tabacs”. L’expéditeur de cette dernière écrit “Samsun 24 mai 1914. A bord de l’«Ionie»”. Apparemment, donc, à bord d’un bateau dans le port de Samsun.  

 

    908f1 école protestante à Samsun 

 

    908f2 église arménienne de Samsun 

 

    908f3 monastère de Souméla

 

    908f4 monastère de Sumela 

 

Tout à l’heure, nous avons vu l’école des sœurs catholiques de Trébizonde. Ci-dessus, l’école et l’église protestantes de Samsun, et le pasteur de l’église, le Révérend Papadopoulos (c’est bien un Grec par le nom), puis l’église arménienne de Samsun, et enfin deux images du monastère orthodoxe de Souméla, que nous avons déjà vu dans le musée pontique de Néa Smyrni. On constate que jusqu’à la Première Guerre Mondiale tout ce monde vit sans problèmes en pays ottoman et peut pratiquer sa religion, vivre ses coutumes et recevoir l’éducation correspondante. Ce n’est que peu de temps après que les choses vont se gâter.

 

    908f5 procession Fête-Dieu 1903

 

    908f6 procession 15 août 1913 à Samsun 

 

    908f7 célébration Épiphanie à Trébizonde 

 

Certains, en France, trouvent choquant que les Musulmans prient dans la rue quand ils ne disposent pas de mosquée. Mais au début du vingtième siècle, dans ces provinces turques du Pont appartenant à cet Empire Ottoman où la religion musulmane est directement liée à l’État, rien n’empêchait les Catholiques de faire une procession dans les rues, comme au jour de la Fête-Dieu 1903 (première photo), ou pour l’Assomption le 15 août 1913 à Samsun (deuxième photo). La troisième photo représente l’immersion de la Croix lors de la célébration orthodoxe de l’Épiphanie à Trébizonde. La tolérance est donc de mise. Hélas, comme je vais le montrer dans mon prochain article, tout va dramatiquement changer.  

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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 09:00

 

880a1 Mosquée Bleue, Istanbul

 

880a2 Mosquée Bleue, Istanbul

 

Parmi les grands classiques d’Istanbul, il y a aussi la mosquée de Sultanahmet, dite Mosquée Bleue. Celle-ci n’est pas une ancienne église chrétienne transformée, elle a été construite de 1609 à 1616, un siècle et demi après la prise de Constantinople par les Ottomans. C’est le sultan Ahmet Premier (1609-1617) qui a choisi comme architecte Sedefhar Mehmet Ağa, un disciple du grand Mimar Sinan, et l’a chargé de faire une grande mosquée montrant que les Ottomans étaient capables de faire aussi bien (ou mieux) que les Byzantins. Sedefhar a donc construit, sur les fondations du palais impérial byzantin, une mosquée sous vaste coupole comme la byzantine Sainte-Sophie (mon article Istanbul 08) et comme la Süleymaniye (mosquée de Soliman qui sera l’objet de mon article Istanbul 19) à Constantinople et la Selimiye (mosquée de Selim, mon article 11 et 15 octobre 2012) à Andrinople (Edirne) de son maître Sinan. Difficile sur mes photos de les compter, mais c’est, avec celle d’Adana (sud de la Turquie d’Asie, dans les terres mais face à la pointe nord de Chypre) l’une des deux seules mosquée au monde à compter six minarets. Le même nombre que la mosquée de la Kaaba de La Mecque. Cela, c’était inadmissible, aussi a-t-il préféré financer un septième minaret pour la Kaaba plutôt que de détruire l’un de ceux de Sultanahmet.

 

880a3 Constantinople mosquée Bleue, plateau ottoman 19e s

 

S’il est lamentable que je publie mon blog sur notre voyage en Turquie avec un tel retard, cela a cependant l’avantage que je puisse l’enrichir de la photo de ce plateau métallique de la fin du dix-neuvième siècle qui était destiné au marché ottoman. C’est en effet le 3 octobre 2013, au musée Benaki d’Athènes, qu’à l’exposition temporaire Philoxenia j’ai pu le photographier. Il représente la Mosquée Bleue avec, au premier plan, l’obélisque de Théodose. J’aurai, le moment venu, l’occasion de consacrer un article entier à cette exposition.

 

880a4 minaret de la Mosquée Bleue, Istanbul

 

J’ai parlé tout à l’heure des six minarets dont Ahmet et son architecte Sedefhar avaient doté cette mosquée. Il convient d’en montrer au moins un en gros plan.

 

880a5 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue) à Istanbul

 

De “chez nous”, nous avons l’habitude d’arriver par un tunnel byzantin qui débouche sur un parking, puis une petite porte donne sur le flanc du complexe. Aux heures de forte affluence de touristes, seuls les fidèles qui viennent pour prier entrent par la grande entrée, et les touristes accèdent par le côté, ici, vers le fond de la mosquée, qui leur est réservé.

 

880b1 Mosquée Bleue (de Sultanahmed) à Istanbul

 

880b2 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue) à Istanbul

 

880b3 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue) à Istanbul

 

Pénétrons dans la cour de la mosquée. La fontaine destinée aux ablutions rituelles semble petite, perdue au centre de cette grande cour presque aussi vaste que la mosquée elle-même. Nous sommes habitués maintenant à ces cours bordées de péristyles avec leur imposante architecture. J’ai pris mes photos à différentes heures de la journée puisque nous sommes souvent passés par là, mais en les regardant, celles que j’ai prises le soir sont teintées de bleu, aussi je trouve particulièrement intéressant de les sélectionner pour celle que l’on surnomme la “Mosquée Bleue”, quoique ce nom lui soit plutôt donné en raison de son intérieur.

 

880c1 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

880c2 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

880c3 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

880c4 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

Et voici l’intérieur de cette célèbre mosquée. On le voit, l’espace intérieur est vaste et dégagé, malgré les lourds piliers qui supportent chacun des quatre arcs sur lesquels repose la grande coupole. Grande, certes, mais avec ses 23,50 mètres de diamètre elle n’approche cependant pas les 30 mètres de Sainte-Sophie et encore moins le record, les 31,25 mètres de la mosquée Selimiye de Sinan à Edirne. Jacob Spon (1647-1685), médecin et archéologue lyonnais qui a visité Constantinople, écrit dans son Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant que “cette mosquée est une des plus magnifiques de Constantinople. Le dôme en est grand, et accompagné de quatre demi-dômes qui la rendent presque carrée en dedans. Quatre piliers qui n’ont pas moins de 60 pieds de tour, et qui en ont un peu plus de haut, soutiennent la voûte. Cette proportion ne plaira pas sans doute à nos architectes; mais les Turcs sont en possession de faire chez eux les choses comme il leur plaît. Et peut-être, pour fonder en raison cette prodigieuse grosseur de colonnes, me serait-il permis de dire que cela fait d’autant plus admirer la masse de ce dôme, qu’il a fallu avoir des jambes si grosses pour le supporter”.

 

Toutes les mosquées que nous avons vues sont éclairées par d’innombrables ampoules lorsque la lumière naturelle n’est plus suffisante, et ces ampoules sont fixées sur des suspensions qui pendent au bout de forêts de fils.

 

880d1 coupole de la Mosquée Bleue

 

880d2 coupole de la Mosquée Bleue

 

L’architecte a effectué un remarquable travail sur la lumière. Outre Wikipédia, je dispose également de deux sources, et je ne trouve rien de plus précis que “plus de 200 vitraux”. Les fenêtres, nombreuses et judicieusement disposées, permettent d’illuminer l’espace tout le jour, même lorsque le ciel est couvert de nuages.

 

880d3 Mosquée de Sultanahmed (mosquée Bleue)

 

Et en effet, les nombreux vitraux laissent passer la lumière, et leurs couleurs sont choisies de façon à renforcer l’impression de bleu ambiant dû aux carrelages que nous allons voir et dont nous avons déjà ici un échantillon, impression réchauffée toutefois par des notes de rouge et d'orange.

 

880d4 céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue, Istanbul

 

880d5 céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue, Istanbul

 

Les voilà, ces fameux carreaux bleus qui recouvrent la plus grande partie de l’intérieur de l’édifice et qui valent à cette mosquée de Sultanahmet son surnom de Mosquée Bleue. Il y en a plus de vingt mille, en provenance de la ville d’Iznik, l’ancienne Nicée siège de deux conciles œcuméniques. L’artisanat de la céramique a commencé à Iznik au quinzième siècle et a eu un tel succès qu’elle s’est exportée hors de l’Empire Ottoman, en Italie en particulier. Mais en 1585, un décret du sultan Mourad III en a réservé la production aux commandes impériales, ce qui, en réduisant les volumes et la variété, a causé le déclin de l’activité de la ville. La dernière commande de grande envergure a été celle de la Mosquée Bleue. Lorsque débute le dix-septième siècle, on comptait encore trois cents ateliers de céramique à Iznik. Un demi-siècle plus tard à peine, en 1648, il n’en reste que neuf… Ce déclin va profiter à Kütaya qui va devenir désormais la première ville de l’Empire pour la céramique. Toutefois il reste quelques rares artisans qui continuent de créer, mais sans grande inventivité, et de plus la qualité n’est plus au rendez-vous. Et comme ces quelques artisans sont grecs ou arméniens, le drame de 1915 contre les Arméniens et les échanges de populations de 1923 concernant les Grecs ont fini de ruiner la céramique d’Iznik. Aujourd’hui, parce que les recherches des spécialistes ont démontré que les carrelages de Sainte-Sophie, de Sultanahmet et autres proviennent d’Iznik, la ville est redevenue à la mode et attire les touristes. On y vend donc de la “céramique d’Iznik”, mais elle vient de Kütaya, seulement peinte à Iznik.

 

880d6 Istanbul, céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue

 

880d7 Istanbul, céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue

 

880d8 Istanbul, céramiques d'Iznik, Mosquée Bleue

 

Les maîtres céramistes travaillaient surtout le bleu de cobalt, puis un bleu turquoise. Ce sont des couleurs que l’on peut nuancer de toutes les façons, et parce que certains de ces bleus sont extrêmement difficiles à obtenir, les artisans d’Iznik en gardaient le secret. Lorsque l’on voit de près ces décors, on est bien obligé de reconnaître qu’ils sont splendides. Et quoique, de même que dans les vitraux, des teintes rouges réchauffent l’ensemble, c’est le bleu qui domine largement, créant cette ambiance incomparable.

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 09:00

 

    879a1 Küçük Ayasofya, Istanbul

 

J’ai parlé dans mon article Istanbul 08 de ce monument incontournable et absolument remarquable qu’est la basilique mosquée Sainte-Sophie, Ayasofya en turc. En fait, c’est plutôt en grec, où [H]agia Sophia, prononcé avec un G très doux, signifie… Sainte Sophie. Mais l’orthographe du mot en turc est phonétique. Cette basilique, je l’avais dit, a été construite de 532 à 537 par Isidore de Milet et Anthémius de Tralles pour le compte de l’empereur Justinien. Mais tout près du parking aménagé (“sosta camper” comme disent les Italiens) où nous résidons, il y a une petite mosquée, église paléochrétienne. Pour aider à la trouver, j’en donne les coordonnées géographiques, N41°00'10,57" et E28°58'17,71". L’empereur Justin Premier (518-527) soupçonnait son neveu Justinien de conspirer un soulèvement contre lui et allait le faire arrêter quand saint Serge et saint Bacchus, deux officiers supérieurs de l’armée romaine en Syrie vers la fin du troisième siècle qui, dénoncés comme chrétiens, avaient subi le martyre, le premier décapité, le second flagellé à mort, lui ont apparu en songe, lui disant que Justinien n’était nullement coupable. Lorsque Justin est mort et que Justinien lui a succédé sur le trône en 527, reconnaissant à l’égard de ces saints il a fait construire cette jolie petite église (de 527 à 530), qu’il a dédiée à Saint-Serge et Saint-Bacchus. Or de façon très claire l’architecture de cette église a servi de modèle réduit pour la conception en immense de la basilique Sainte-Sophie quelques années plus tard. En 1505, au temps du sultan Bayezid II, un demi-siècle après la conquête ottomane de 1453, Hüseyin, aga (chef militaire) de Babussaade (“Porte de la Félicité” au palais de Topkapi, au débouché de la deuxième cour face à la Chambre des Requêtes), a transformé l’église en mosquée, faisant ouvrir de nombreuses fenêtres, en faisant murer d’autres, modifiant toute la décoration intérieure, ajoutant bien évidemment un minaret, mais la structure est toujours la même, elle a traversé tous ces siècles malgré les dommages causés par les tremblements de terre et surtout par la ligne de chemin de fer construite en 1870-1871 qui passe juste au ras des murs et qui a tant ébranlé l’édifice qu’il a fallu dès 1877 construire un mur de soutien.

 

Du fait de son architecture qui a servi de modèle à la grande basilique de Sainte-Sophie, les Ottomans ont nommé cette petite mosquée Küçük Ayasofya, la “Petite Sainte-Sophie” (prononcer Kutchuk).

 

    879a2 Medrese de Küçük Ayasofya (aujourd'hui artisanat) 

 

    879a3 Medrese de Küçük Ayasofya (aujourd'hui artisanat) 

 

Aux modifications faisant de l’église chrétienne une mosquée se sont ajoutées des constructions de petits logements destinés à des derviches autour de la cour. Plus tard, ces logements ont été convertis en une medrese, c’est-à-dire une école théologique musulmane. Aujourd’hui, alors que la mosquée est toujours destinée au culte musulman (à la différence de la grande Sainte-Sophie, transformée en monument-musée par la volonté d’Atatürk), les bâtiments de la medrese ont été convertis en centre d’artisanat de la Fondation Ahmet Yesevi.

 

    879b cimetière autour de Küçük Ayasofya 

 

Au pied de la mosquée a également été placée la tombe de Hüseyin Aga, puis d’autres tombes. Le petit cimetière est sur le flanc gauche de la mosquée. Parmi les autres usages de la mosquée, on peut ajouter que, pendant les Guerres des Balkans, elle a servi de lieu d’accueil pour les réfugiés.

 

    879c1 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879c2 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879c3 plafond du porche de Küçük Ayasofya 

 

    879c4 base du minaret de Küçük Ayasofya, à Istanbul 

 

Ci-dessus, le porche de la façade. Chacune des petites coupoles qui le couvrent est soigneusement décorée d’un dessin géométrique puisque la représentation humaine est interdite par l’Islam, et ma troisième photo montre un détail de cette décoration. Sur ma deuxième photo, on remarque quatre paires de chaussures. Bon, nous ne serons pas seuls pour la visite. La dernière photo montre la base du minaret. Mieux vaut se limiter à sa base, assez jolie, car la partie supérieure est plutôt banale.

 

    879d1 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879d2 minbar de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

Le moment est venu de nous déchausser et d’entrer. Certes ce n’est pas la “grande” Sainte-Sophie, mais cette “Küçük” donne quand même une bonne impression d’ampleur et surtout son adaptation en mosquée a fait dégager tout l’espace. Restent, dans ce qui était des chapelles périphériques, de superbes colonnes antiques, et puis il y a eu l’adjonction du minbar, c’est-à-dire la chaire qui n’a dans les mosquées rien à voir avec la chaire des églises chrétiennes. Le minbar a toujours cette architecture triangulaire, un simple escalier et l’imam prêche depuis l’étroit palier au sommet.

 

    879e1 galerie de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879e2 galerie de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

Un monsieur chargé de la surveillance et de la garde de la mosquée nous a très gentiment invités à monter un escalier. On arrive ainsi sur la galerie qui court autour de l’édifice. C’est un couloir qui s’élargit de place en place pour couvrir les chapelles périphériques.

 

    879f1 au fond, mihrab de Küçük Ayasofya 

 

    879f2 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879f3 Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

    879f4 dikka de Küçük Ayasofya, Istanbul 

 

De là-haut, la vue est très intéressante et permet d’apprécier à la fois l’édifice dans son ensemble et sa disposition. Ma première photo regarde le mihrab, cet endroit tourné vers La Mecque en direction de quoi les fidèles doivent prier. Puis de nouveau on voit le minbar, et cela est normal puisque le prédicateur doit être visible de partout. Enfin, cette tribune, c’est la dikka, c'est-à-dire la loge de l'imam.

 

879f5 plafond de la dikka, Küçük Ayasofya, Istanbul

 

Redescendons, et levons le nez. Ici nous sommes sous la dikka, et l’on se rend compte que le plafond est extrêmement soigné, dessins compartimentés avec de fines baguettes de bois précieux.

 

879g1 Küçük Ayasofya, Istanbul

 

879g2 Küçük Ayasofya, Istanbul

 

Continuons notre petit tour. Finalement je suis remonté sur la galerie (dans la réalité, j’ai fait plusieurs allers retours, sans compter que nous sommes entrés plusieurs fois dans cette petite mosquée que nous aimons beaucoup, et qui se trouve sur notre chemin du camping-car vers l’hippodrome, la Mosquée Bleue, le tramway, notre épicier, notre boucher…) pour me trouver au même niveau que la partie haute du bâtiment, ce qui permet de mieux l’apprécier.

 

879g3 coupole de Küçük Ayasofya, Istanbul

 

879g4 coupole de Küçük Ayasofya, Istanbul

 

Et puis voilà la grande coupole centrale. Comme je l’ai montré plus haut pour les petites coupoles du porche, l’art islamique soigne particulièrement cet endroit. Chaque coupole, petite ou grande, a droit à sa décoration originale. Certes le style général est toujours le même, mais chaque dessin est différent de tous les autres. C’est pourquoi, après une vue de la coupole, j’ai cadré verticalement de bas en haut sur son centre.

 

879g5 un chapiteau de Küçük Ayasofya, Istanbul

 

879g6 entablement de Küçük Ayasofya et inscriptions

 

Encore deux détails. Les colonnes et leurs chapiteaux sont d’origine, ils datent donc du deuxième quart du sixième siècle de notre ère. Ce qui explique pourquoi certains entablements comme celui de ma seconde photo ci-dessus portent des inscriptions en caractères grecs byzantins (le Σ du grec classique, comme celui du grec moderne, est ici écrit C, comme la tradition s’en est conservée aujourd’hui dans la religion orthodoxe. C’est aussi pourquoi la lettre S s’écrit C en russe, puisque cet alphabet dit cyrillique a été créé par saints Cyrille et Méthode, deux frères grecs de Thessalonique du neuvième siècle, donc de l’époque byzantine).

 

879h1 dans la mosquée Küçük Ayasofya, à Istanbul

 

879h2 dans la mosquée Küçük Ayasofya, à Istanbul

 

En l’absence de toute explication donnée sur place ou trouvée dans mes livres, je ne peux que supposer que cette fontaine servait aux ablutions rituelles. Elle prend son eau dans le sous-sol, nappe phréatique ou citerne, je l’ignore.

 

879h3 tapis dans la mosquée Küçük Ayasofya

 

Et enfin, dans un coin, je suis tombé en admiration devant cette pile de tapis d’Orient. Je n’ai pu m’empêcher d’aller y regarder de plus près, la densité des points, la trame, de la très belle qualité.

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 09:00

Longuement, j’ai parlé du musée archéologique (Istanbul 02 et 03). Longuement aussi j’ai parlé du musée de Pera (Istanbul 13 et 14). J’ai aussi présenté le musée des chemins de fer (Istanbul 11). Je vais en finir aujourd’hui avec les autres musées que nous avons vus –ou pas vus– à Istanbul.

 

878a1 Musée de l'Innocence d'Orhan Pamuk

 

878a2 musée de l'Innocence, Istanbul

 

Orhan Pamuk, Nobel de littérature 2006, est un écrivain turc incontournable. De lui, j’ai lu Istanbul, Mon nom est rouge, La Maison du silence. Mais pas Le Musée de l’innocence, ce roman où un homme amoureux d’une femme qu’il n’a pas épousée substitue à sa présence réelle tous les objets qu’il peut collecter et qui évoquent cette femme. Et en avril dernier, Pamuk a inauguré un musée qui porte le nom de son roman et où il a accumulé des tas d’objets caractéristiques de la vie à Istanbul. Ci-dessus, la façade du musée. L’intérieur, je ne le montrerai pas, parce que lorsque nous sommes passés devant au hasard d’une promenade, on nous a dit qu’il était trop tard pour entrer. Et comme, outre un prix exorbitant, plus cher que le Louvre ou les musées du Vatican, la photo y est interdite, nous avons passé notre chemin.

 

878b1 Ihap Hulusi Görey

 

Il n’en va pas de même pour ce “Musée et galerie d’art de l’Université de Marmara” situé tout au bout de l’Hippodrome. Outre des aquarelles de jeunes talents, il y a une exposition consacrée à Ihap Hulusi Görey (1889-1986). Né en Égypte, au Caire, il y a suivi des études primaires et secondaires dans des écoles britanniques.

 

878b2 Un Bavarois, Munich 1923 par Ihap Hulusi Görey

 

878b3 dessin de Ihap Hulusi Görey

 

En 1920, il est parti poursuivre sa formation artistique à Munich. Ci-dessus, Un soldat bavarois, Munich, 1923. L’autre dessin ne porte ni titre, ni date. Parlant couramment l’arabe, l’anglais, l’allemand et le français, outre le turc qui était sa langue maternelle, il a été pressenti pour intégrer le ministère des Affaires Étrangères, mais ne voulant pas travailler pour le Gouvernement il a refusé. En revanche quand, plus tard, Atatürk lui a demandé d’illustrer la couverture du premier livre présentant l’alphabet latin adapté au turc pour remplacer l’alphabet arabe, il l’a représenté enseignant cet alphabet à sa fille adoptive Ülkü.

 

878b4 publicité par Ihap Hulusi Görey

 

Ihap Hulusi s’est spécialisé dans le dessin publicitaire, créant de multiples affiches. Quarante-cinq ans durant il a travaillé pour la loterie nationale, pendant trente-cinq ans pour l’administration des monopoles nationaux. Et aussi pour Kodak, pour plusieurs banques, pour des marques de café. Il dessinait d’abord sur des feuilles de papier en petit format, agrandissait les dessins en utilisant un projecteur, repassait alors les formes projetées sur papier grand format et mettait le tout au propre avant de présenter le travail au client. Sa grande époque s’est étendue à Istanbul de 1925 à 1975. Plus tard, il écrira “Pas grand monde me recherche sur mes vieux jours. Il existe maintenant des agences de publicité. […] Les agences ont mis de côté l’imagination et la créativité et semblent préférer le plagiat. Toutes ces banques et ces nombreuses autres institutions, pas une seule d’entre elles ne demande où je suis, ou ce que je fais [… ]”. Propos dictés par une amertume bien compréhensible. Alors, privé de travail, Ihap Hulusi Görey va se consacrer à l’aquarelle pour son plaisir, et à la calligraphie.

 

878c1 Immeuble de Mickiewicz 63 rue de Seine à Paris

 

Au pied du monument élevé par Bourdelle en l’honneur d’Adam Mickiewicz (1798-1855), non loin du pont de l’Alma à Paris (mon article Paris, décembre 2011 et janvier 2012), j’ai un peu parlé de ce poète polonais. Polonais de sang et de langue, mais russe du fait de l’occupation du territoire où il est né et où il a grandi par l’empire des tsars, et biélorusse si l’on considère le nom de la nation qui représente ce territoire aujourd’hui, et la langue portée par la culture de ce pays. Il a vécu à Paris, a enseigné la langue et la littérature slaves au Collège de France rue des Écoles, et en mai 2009 j’avais pris cette photo de la façade d’un immeuble au 63 rue de Seine à Paris, où une plaque (hélas illisible sur ma photo) dit “ADAM MICKIEWICZ poète national de la Pologne habitait ici quand fut publié à Paris son chef d’œuvre PAN TADEUSZ en l’année 1834”. Or ce Mickiewicz était un ardent patriote, luttant pour l’indépendance de son pays qui avait été démembré et finalement, partagé en 1793 entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, n’existait plus sur la carte. “Parler de Mickiewicz, c'est parler du beau, du juste et du vrai, c'est parler du droit dont il fut le soldat, du devoir dont il fut le héros, de la liberté dont il fut l'apôtre”, écrira de lui Victor Hugo en 1867. Dans sa jeunesse, ses idées antirusses lui avaient valu un exil à Odessa, son pays est toujours occupé par les Russes, et voilà que cette Russie honnie entre en guerre contre la Turquie lors de la Guerre de Crimée. Rêvant d’une Pologne ressuscitée, il part alors pour Constantinople en septembre 1855 avec l’intention d’y créer une légion polonaise entraînée par l’armée ottomane, qui reconquerrait la Pologne, mais une épidémie de choléra lui a été fatale deux mois plus tard, le 26 novembre 1855.

 

878c2 maison de Mickiewicz à Constantinople (photo ancienn

 

878c3 Mickiewicz mort à Constantinople 10 rue Tatlı Badem 

 

Son action et sa mort à Constantinople justifient la création de ce musée Mickiewicz à Istanbul, ouvert à l’occasion du centenaire de sa mort en novembre 1955, en collaboration avec le Musée de la Littérature à Varsovie, qui porte son nom. Détruit par un incendie en 1870, le bâtiment de bois a été reconstruit en brique, mais parfaitement similaire à l’original, par Jan Górczyński, un soldat Polonais émigré dans l’Empire Ottoman suite à l’insurrection de novembre 1831. Il se trouve au 10 rue Tatlı Badem, à Beyoğlu, et une plaque en polonais et en français rappelle que le poète est mort dans une maison située là. La photo qui représente cette maison, montrée au musée, est ancienne parce qu’aujourd’hui la façade est encadrée de façades mitoyennes. En 1909, a eu lieu dans cette maison une cérémonie en souvenir des Polonais morts pendant la Guerre de Crimée, et à cette occasion a été placée sur la façade une plaque aujourd’hui disparue qui disait “Un poète et un grand patriote polonais Adam Mickiewicz, un ami des Turcs. Comité turc pour l’Unité et le Progrès, 10 juillet 1909”. Privé à l’origine, le bâtiment a été acheté par l’État turc en 1979 sous le patronage des Musées d’art turc et musulman d’Istanbul. De nécessaires travaux sur le bâtiment ont été financés par le ministère turc de la culture, la muséographie a été menée par le musée de littérature de Varsovie et financée par le ministère polonais de la culture, le tout sous l’égide de l’ambassade de Pologne à Ankara et le consulat de Pologne à Istanbul. Et c’est en 2005, pour le cent cinquantième anniversaire de la mort du poète que le musée a rouvert ses portes au public.

 

878c4 Adam Mickiewicz

 

878c5 Adam Mickiewicz

 

On peut voir des tas de choses, dans ce musée. À commencer par des portraits de Mickiewicz. En fait, il s’agit de permettre à qui ne le connaît pas de se le représenter, parce que ces portraits ne sont que des reproductions d’originaux conservés à Varsovie.

 

878d1 Mickiewicz édité à Vilnius (Wilno) 1822

 

878d2 Mickiewicz édité à Paris, 1828

 

878d3 Mickiewicz édité à St-Pétersbourg, 1829

 

Pour prouver, s’il en était besoin, sa célébrité, on nous montre diverses éditions originales de ses recueils de poésie dans divers pays. Parmi eux, je choisis Vilnius (1822), Paris (1828) et Saint-Pétersbourg (1829).

 

878d4 Mickiewicz, Michelet, Quinet d'après Maurice Borel 1

 

Le représentant, il y a aussi ce médaillon de bronze, copie en 1884 d’un projet de Maurice Borel réalisé en 1854, avec les profils (de droite à gauche) d’Adam Mickiewicz, Jules Michelet, Edgar Quinet. Les cours de Mickiewicz au Collège de France ont connu un grand succès, mais la chaire de littérature slave lui a été retirée en 1844, en raison du mysticisme exprimé sous l’influence de Towianski. Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte a été élu président de la Seconde République –le prince-président–, le cœur de Mickiewicz s’est rempli d’espoir, ce que Napoléon Premier n’a pas réussi à faire lors de la campagne de Russie, celui-là va le réussir, vaincre le tsar et le contraindre à recréer la Pologne. Mais tout au contraire, après le coup d’État du 2 décembre 1851, le nouvel empereur autoproclamé va, dès le 9 mars 1852, révoquer Mickiewicz, Michelet et Quinet, les trois hommes représentés sur ce médaillon.

 

878e1 la légion polonaise, en Toscane et Turquie

 

Mickiewicz a écrit, dans Pan Tadeusz :

“Lituanie, ô ma patrie ! Il en est de toi comme de la santé,

On ne t’apprécie à ta juste valeur qu’après t’avoir perdue.

Si je vois et décris aujourd’hui ta beauté dans tout son éclat,

C’est que je te pleure, ô mon pays !”

Aussi saisit-il avec enthousiasme l’idée du prince Czartoryski qui veut créer une légion polonaise. Il s’agit pour lui de fédérer les États d’Europe sous la forme de nations, à commencer par l’Italie. En mars 1848 est signé l’acte de création de la légion polonaise destinée en premier lieu à lutter contre les Autrichiens qui règnent sur le nord de l’Italie. Ses quinze articles sont une sorte de projet de constitution républicaine qui pourrait s’appliquer à la Pologne libérée. La photolithographie ci-dessus, signée R.M. Zadrazil, a été réalisée d’après un dessin de Karol Wawrosz. On distingue, dans le bas, deux petites lignes, à droite et à gauche. Elles disent à gauche “Légion polonaise en Toscane, 1849” et à droite “Légion polonaise en Turquie, 1855”.

 

Pendant ces années parisiennes, Mickiewicz crée et dirige une revue politique, La Tribune des peuples, qui paraît de mars à novembre 1849. Il a aussi beaucoup travaillé au développement de l’école polonaise (15 rue Lamandé, 75017) et à celui de la bibliothèque polonaise de Paris (6 quai d’Orléans, 75004). Sa femme, épousée en 1834, meurt en mars 1855 âgée de quarante-deux ans, après lui avoir donné six enfants. Enfants encore très jeunes, qu’il va laisser à Paris en septembre pour gagner Constantinople.

 

878e2 Michał Czajkowski, alias Mehmed Sadyk 

 

La légion polonaise va être confiée à un officier de l’armée turque, Mehmed Sadyk. Michał Czajkowski (1804-1886) avait pris part à l’insurrection polonaise de novembre 1831 et dut émigrer vers Rome, puis dans les Balkans, enfin à Constantinople. Dans son exil, il écrit des romans, puisant son inspiration dans l’histoire de l’Ukraine. En 1850, il décide de se convertir à l’Islam, il prend alors le nom de Mehmed Sadyk et intègre l’armée ottomane. En 1853, il lève un régiment de cosaques vivant dans l’Empire Ottoman, qui se révèle d’un courage et d’une fougue exceptionnels pendant les combats de 1854. Polonais d’origine, soldat de qualité, il était tout désigné pour prendre en charge cette légion polonaise, qui finalement ne pourra rien faire. En 1870, il part pour l’Ukraine, et se suicide.

 

    878f1 manuscrit en turc de Mickiewicz 

 

Bien que n’ayant vécu que deux mois à Constantinople, Mickiewicz a voulu s’initier à l’écriture arabe, qui –on le sait– était utilisée pour noter la langue turque, jusqu’à ce qu’Atatürk décide d’imposer l’alphabet latin auquel pouvait très aisément s’adapter cette langue altaïque. Cette photo montre une page écrite de la main du poète en cet automne 1855.

 

    878f2 annonce de la mort de Mickiewicz

 

Ce brouillon de lettre en français tout raturé est signé Służalski et Armand Levy (l’un des compagnons et le secrétaire de Mickiewicz), et daté “Constantinople 27 novembre”. Et je lis “Le 26 novembre Adam Mickiewicz a succombé à une courte maladie. Nous pensons le ramener prochainement à Paris. Prévenir avec ménagement ses enfants”. En haut de la page, des noms que je ne peux déchiffrer et qui sont sans doute les destinataires du message. Quant à la notice du musée, elle a été rédigée par quelqu’un qui n’a pas compris le texte, car il est dit “Invitation to Adam Mickiewicz’s funeral in Stambul” alors qu’il n’est nullement question ni d’invitation, ni d’enterrement à Constantinople (et encore moins à Istanbul, qui existe déjà à cette époque, mais qui est l’un des quartiers de la ville, non cité ici).

 

    878f3 Mickiewicz sur son lit de mort 

 

Mort le 26 novembre, Mickiewicz a été pris en photo sur son lit de mort le 27. À partir de ce cliché, Antoni Oleszczyński (1794-1879) a réalisé en 1861 une gravure en taille-douce sur acier, que je reproduis ci-dessus.

 

    878f4 tombe provisoire de Mickiewicz en Turquie

 

En attendant le transfert vers la France, dès le 31 décembre 1855, de la dépouille mortelle d’Adam Mickiewicz, il a reposé sous cette pierre tombale. Ensuite, il a été enterré auprès de sa femme au cimetière des Champeaux à Montmorency où se trouve encore le caveau de famille. Mais en 1890, a été opéré un nouveau transfert, vers la crypte de la cathédrale du Wawel à Cracovie, qui est une sorte de panthéon polonais où sont enterrées les grandes figures de la Pologne.

 

    878g1 frise historique, musée de la photo, Istanbul 

 

…Et puis il y a le musée de la photographie. Il témoigne de l’intérêt porté par la Turquie moderne à l’art photographique, ce qui n’a rien d’évident dans bien d’autres pays. Tout un mur du couloir est occupé par une frise qui développe l’histoire de la photographie, de sa naissance jusqu’à aujourd’hui.

 

    878g2 Première photo persistante, Niepce, 1826 

 

    878g3 première photo avec des êtres humains, Niepce, 1839 

 

    878g4 Consommation de café dans la rue, 1865 

 

Les images ci-dessus montrent de simples reproductions illustrant la fresque historique. Il est évident que ces tout premiers clichés n’ont pas été cédés par les pays qui en sont les propriétaires. La première image représente la toute première photographie persistante, qui a été prise par Nicéphore Niepce en 1826. Ensuite, par le même Niepce en 1839, c’est la première photo représentant des êtres humains. En effet, cette technique naissante nécessitait des poses extrêmement longues, et il était difficile d’obtenir une aussi longue immobilité d’un être humain (ou d’un animal). Ce qui explique le long délai entre la première photo et celle-ci. Enfin, la troisième photo est beaucoup plus tardive, la technique s’était développée, et la photographie était devenue bien plus courante. En effet nous sommes en 1865, et la légende dit “Consommation de café dans la rue”.

 

    878g5 Les femmes de la famille Kargopulo, 1850 

 

Ici, dit la légende, nous voyons les “femmes de la famille Kargopulo” (merci le traducteur Google) en 1850. J’ai des photos de famille prises par un même photographe, en France, à quelques années d’intervalle, et un paysage strictement identique entre elles apparaît en arrière-plan, ce qui veut dire que l’usage était de prendre la photo en studio devant un poster de paysage, car à l’époque il fallait encore des poses assez longues, et pour les raccourcir afin d’éviter le flou de bougé on utilisait de puissants éclairages de studio, ou peut-être un éclair de magnésium.

 

    878h1 photo par Guneş Karabuda (né en 1933) 

 

Par ailleurs, le musée montre dans plusieurs salles des œuvres de photographes contemporains. Celle-ci est de Guneş Karabuda, né en 1933. Ce photographe originaire d’Izmit (l’ancienne Nicomédie) a étudié au lycée de Galatasaray (mon article Istanbul 05, Promenades en ville), puis le droit à Paris, où il a travaillé comme photojournaliste. Ensuite, il est passé à la télévision, et il a mené une carrière internationale. De 1970 à 1972 il a été correspondant de la télévision suédoise au Chili à l’époque d’Allende puis il s’est fixé en Suède où il s’est marié et où il vit depuis plus de quarante ans. Ce qui ne l’a pas empêché de courir le monde pour couvrir par exemple la guerre du Vietnam, les événements liés à l’indépendance du Zimbabwe, comme au Mozambique, en Guinée-Bissau, au Botswana, sans délaisser le Moyen-Orient ni l’Extrême-Orient. Comme le montre cette photo, son talent ne se limite pas au photojournalisme.

 

    878h2 photo par Ahmet Kayacık 

 

Tant dans la domaine de la maîtrise technique que dans celui de la créativité artistique, Ahmet Kayacık est le photographe turc qui le premier, ou le plus fortement, ou avec le plus de conviction a clamé l’opposition entre amateur et professionnel. D’ailleurs c’est de lui qu’est venue l’idée de créer dans le pays une Association des Photographes Professionnels.

 

    878h3 photo par Kemal Baysal (1920-2005) 

 

Né en 1920 à Prizren au Kosovo, Kemal Baysal a étudié au lycée d’Istiklal avant de travailler dans le photojournalisme pour le quotidien Tasvir-i Efkar (“Illustration des idées”, créé en 1862) puis, en Allemagne, il crée un institut photographique, Kunst und Werk. De retour en Turquie, il complète sa formation à l’Académie des Beaux-Arts. Il fait aussi un séjour d’étude à l’usine Kodak aux États-Unis. Ayant travaillé comme cameraman avant et après ce séjour, il ouvre un studio photographique et, enfin, crée le Baysal Colour Film Laboratory, l’un des établissements de pointe en Turquie. Il est mort en 2005.

 

    878h4 photo par Haluk Konyalı (1928-1995) 

 

Haluk Konyalı (1928-1995) est stambouliote. Il entre à l’académie des beaux-arts en 1947 et pour son diplôme de sortie, il est le tout premier de cette académie à choisir une affiche photographique comme support de son travail. En 1957, il publie le premier calendrier couleur de Turquie, donnant le départ à ce marché. Après avoir travaillé à la publicité de tous les produits d’une conserverie, il ouvre en 1960 Teknicolor, un magasin offrant toutes sortes de services aux photographes, mais son principal centre d’intérêt reste les projets artistiques et culturels, pour lesquels, au début, il met à contribution famille et relations. Au cours de sa carrière, il a fait des photos pour plus d’une centaine de publications étrangères, il a créé des programmes audiovisuels, et pendant quatre ans il a fait des conférences à l’institut de photographie de l’université Mimar Sinan d’Istanbul.

 

    878i1 Istanbul années 1950, Leon Keribar 

 

    878i2 Istanbul années 1950, Leon Keribar

 

    878i3 Istanbul années 1950, Leon Keribar 

 

De Léon Keribar, je publie trois photos parce que je le trouve à la fois inventif et esthète. Je ne peux hélas pas dire grand-chose de lui, car s’il a droit à un grand panneau portant un long texte sur deux colonnes, en revanche le musée n’a pas jugé bon de le traduire du turc, et je ne me vois pas recopiant tout cela dans le traducteur Google, avec des i portant un point et d’autres sans point, des s avec cédille, des g avec un accent circonflexe à l’envers, etc., et ensuite essayant de démêler le charabia de la traduction. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il était le frère d’Izzet Keribar, à qui je vais venir maintenant, et que le thème de ses photos ici est Istanbul 1950…

 

    878j1 Cuba par Izzet Keribar 

 

    878j2 Cuba par Izzet Keribar 

 

Izzet Keribar, donc, maintenant. Je commence par dire qu’en marge des collections permanentes du musée, une exposition temporaire lui est réservée, sur le thème de Cuba, et j’ajoute qu’il va exposer dans un mois –décembre 2012– à Paris à la galerie Daniel Greiner et dans un an au musée des beaux-arts de Carcassonne. Et ce photographe freelance de talent, qui touche à toutes sortes de sujets –photos de voyages, documentaires, portraits, musées, architecture ancienne et moderne, bâtiments historiques et mosquées–, à la renommée internationale, était là lors de notre visite, et comme il parle remarquablement le français nous avons eu l’honneur d’un long et chaleureux entretien avec lui.

 

    878j3 Cuba par Izzet Keribar 

 

    878j4 Cuba par Izzet Keribar 

 

Izzet Keribar est né à Istanbul en 1936. Son intérêt et son talent pour la photo s’étant révélés dès avant son adolescence, lorsqu’il effectue son service militaire dans l’armée turque comme officier (1956-1957) et qu’il est envoyé en Corée on n’est pas étonné de le retrouver photographe officiel de son unité. Pendant longtemps cependant la photo ne devient pas sa profession, jusqu’à ce qu’en 1980 il décide de s’y attacher. Il va sillonner la Turquie et accumuler le plus énorme stock d’images d’archives, en particulier sur l’archéologie du pays. La F.I.A.P. (Fédération Internationale de l’Art Photographique, reconnue par l’UNESCO) lui a décerné le A-FIAP (Artiste FIAP) en 1985 et le E-FIAP (Excellence FIAP) en 1988. Pour sa collaboration éminente avec le consulat général de France en Turquie, il est fait Chevalier des Palmes Académiques en 1991. Il a en outre reçu le second prix du National Geographic également en 1991, le premier prix du Jerusalem Post, le Grand prix Ballantine en 1993, le premier prix de Fuji-Euro-photographies de presse en 1997, on retrouve le National Geographic en 2000, et en 2001 à Copenhague le prix Millenium pour un cliché réalisé dans le quartier de la Défense à Paris.

 

    878j5 Cuba par Izzet Keribar 

 

    878j6 Cuba par Izzet Keribar 

 

Ses Nikon D2X et D200 en numérique, qui ont succédé à ses Nikon 24x36, et son Pentax 6x7 (argentique, bien sûr), ont parcouru le monde, du nord de l’Europe jusqu’au Népal, de l’Ouest Américain jusqu’au Moyen-Orient et à l’Extrême-Orient, chaussés de toutes sortes d’objectifs. Il a été publié, souvent en couverture, par de prestigieux magazines comme Atlas, Skylife, le National Geographic, Géo et bien d’autres, il a exposé un peu partout en Turquie mais aussi à Washington, à New-York, à Paris, aux Nations Unies à Genève, à Athènes, à Strasbourg, à Rennes, en Finlande. Il fournit également nombre de photographies de son pays aux agences gouvernementales pour promouvoir le tourisme. Tout cela explique aussi pourquoi je suis si flatté d’avoir pu parler un long moment avec lui en toute simplicité.

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Published by Thierry Jamard
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