Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 09:00

 

871a1 La Corne d'Or au 19e siècle

 

Dans mes articles précédents, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de montrer des photos de Sebah et Joallier prises au dix-neuvième siècle et que j’ai vues à Thessalonique dans l’exposition Voyage en Méditerranée orientale (mon article du 5 août 2012). Quant à ces photographes, j’en parle dans mon article Istanbul 04, la ville romaine. Cette vue de la Corne d’Or à son débouché dans le Bosphore, avec l’ancien pont de Galata, est d’eux. À défaut de voitures, d’autobus, de tramways, si l’on ne désire pas changer de rive à pied, ou parcourir de longues distances d’un quartier à l’autre le long de la Corne d’Or, on utilise des caïques comme des taxis sur l’eau. On les voit sur cette photo, ces innombrables petites barques. Le travail était dur pour ces rameurs mais il a été encore plus dur pour eux de se retrouver au chômage quand ils n’ont plus pu faire face à la concurrence du bateau à vapeur. Le “vapur” comme on dit en turc, en adaptant le mot français.

 

871a2 ''Constantinople'' par Thaleia Flora Karavia (v. 1905

 

Ici, c’est une peinture à l’huile de Thaleia Flora-Karavia (1871-1960) des environs de 1905 et intitulée Constantinople. L’artiste a situé son chevalet sur la rive nord (Galata, aujourd’hui Karaköy) et regarde vers Eminönü. Des caïques aux plus gros navires, la Corne d’Or est encombrée d’embarcations de toutes tailles et de toutes sortes. Même en ce début de vingtième siècle, les voiles dominent encore, mais il y a quelques panaches d’épaisse fumée.

 

871a3 Istanbul. Süleymaniye et Rüstem Pacha

 

871a4 Istanbul. Vue depuis Süleymaniye

 

Partons de l’est, au débouché de la Corne d’Or dans le Bosphore –ce que montre ma seconde photo, prise depuis la terrasse de la grande mosquée Süleymaniye que l’on voit sur la première photo, dominant la rive sud de sa masse imposante–. La mosquée plus modeste que l’on voit plus bas sur la gauche est Rüstem Pacha.

 

871a5 Vue sur Karaköy (Galata) à Istanbul

 

De l’autre côté, vers le nord, c’est Karaköy, avec sa célèbre tour de Galata. Nous sommes donc encore au débouché dans le Bosphore.

 

871b Escales du ''vapur'' sur la Corne d'Or

 

Mais je disais que les “vapur” ont remplacé les caïques pour se rendre d’un point à l’autre des berges. Il existe un bateau qui dessert en zigzag les deux rives, pour un prix très réduit. Nous l’avons pris. Il venait de la rive asiatique du Bosphore (Üsküdar) et de Karaköy sur la rive nord de la Corne d’Or lorsque nous l’avons pris à Eminönü sur la rive sud. En amont, les rives s’orientent de plus en plus du nord vers l’est, du sud vers l’ouest. Ensuite, donc, il a desservi Kasimpaşa et Hasköy (rive est), Ayvansaray (rive ouest), Sütlütce (rive est), Eyüp (rive ouest). À Paris, le Batobus dessert les principaux lieux touristiques le long de la Seine, et comme avec les bus “hop on, hop off” pour touristes, on peut le reprendre pour aller d’une escale à une autre. Ici, avec le vapur, rien à voir, c’est un vrai autobus urbain sur l’eau.

 

871c1 rive sud de la Corne d'Or

 

871c2 pêcheurs à la ligne sur la Corne d'Or à Istanbul

 

871c3 escale de Kasimpaşa sur la Corne d'Or

 

Après avoir jeté un coup d’œil sur la rive sud, nous passons sous le pont Atatürk, où les pêcheurs à la ligne sont aussi nombreux que sur le pont de Galata, et nous faisons escale à Kasimpaşa.

 

871d1a

 

871d1b

 

871d2

 

Pour me renseigner sur ce que je vois, je dispose entre autres d’une carte excellente, intitulée Istanbul Old City Cultural Map, les plans de guides et les cartes d’Istanbul achetées en librairie ne m’étant pas toujours d’un grand secours. Ce magnifique palais en travaux situé juste avant la mosquée Çorlulu Ali Pacha, est désigné comme “Deniz Subay Orduevi Kuzey Deniz Komutanligi”. Ensuite, on passe devant cette curieuse construction métallique flottante que mes cartes indiquent comme étant des docks.

 

871d3

 

Toujours sur cette même rive de l’est, on peut s’étonner de voir un sous-marin. En fait, il s’agit d’un musée privé des transports depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu'à la fin du vingtième, le Rahmi Koç Müzesi. Et si les véhicules terrestres peuvent être situés en intérieur, ce sont les eaux de la Corne d’Or qui accueillent ce sous-marin. Ce musée, qui doit être passionnant, nous ne l’avons pas visité. Ce sera pour notre prochain séjour à Istanbul.

 

871d4

 

Un peu plus loin, ce qui semble être une sorte de hangar à bateaux, ce sont d’autres docks. Mais, comme on peut le constater, les navires qui se chargent ou se déchargent ici sont de taille modeste.

 

871d5

 

871d6

 

C’est encore sur la rive est que, derrière l’arrêt de Sütlüce, se dresse l’imposant (mais, à la vérité, pas vraiment esthétique) bâtiment du centre de Congrès.

 

871e1

 

871e2

 

Tournons maintenant nos regards vers la rive ouest, ici c’est Eyüp, avec le complexe de Mehmet Pacha. Je consacrerai plus tard un article à ce quartier d’Eyüp (Istanbul 21).

 

871f1 cimetière d'Eyüp vu depuis la Corne d'Or

 

Mais ce que je peux dire d’ores et déjà, c’est que sur la colline d’Eyüp s’étend un très vaste cimetière, et que cette même colline était fréquentée par Pierre Loti, cet écrivain fou d’amour pour Constantinople et une femme musulmane mariée.

 

871f2

 

Nous débarquons. Nous allons nous promener dans ce cimetière et dans le quartier d’Eyüp en prenant le téléphérique, mais pour aujourd’hui je me limite à ce pont.

 

871f3 vue depuis Eyüp (2 îles), à Istanbul

 

871f4 vue de la Corne d'Or (gare du téléférique d'Eyüp)

 

À la nuit, avant de redescendre, nous contemplons la Corne d’Or en direction du centre de la ville. Dans la station du téléphérique, un panneau de carrelage représente le même paysage de jour.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 09:00

Une visite phare d’Istanbul, c’est bien sûr celle de Sainte-Sophie. Cette Sophie-là n’est pas une sainte vierge et martyr à l’époque des persécutions de Dioclétien. Il s’agit de la “sophia” grecque, c’est-à-dire la sagesse, la raison, que l’on retrouve dans le mot philosophie, et qui est qualifiée de sainte, non seulement pour sa qualité primordiale chez le fidèle qui conforme sa vie aux préceptes de l’Évangile, mais surtout parce qu’il s’agit du Christ, qui incarne la “Sagesse de Dieu”. D’ailleurs, puisque l’on fête l’avènement de Jésus le 25 décembre, c’est aussi le 25 décembre que l’on célèbre cette “Sophie”-là.  

 

Cette église a été construite par Constantin sur un ancien temple, ici je lis d’Artémis en 325, là je lis d’Apollon en 330. Pour Wikipédia, c’est après la conversion de l’empereur au christianisme, mais selon certains il n’aurait été baptisé qu’au moment de sa mort, en 337. De toute façon, la décision de construire une nouvelle capitale portant son nom là où se situait la ville de Byzance a été prise en 324, et l’inauguration de la nouvelle cité a eu lieu en 330. Sainte-Sophie est donc à situer dans cette fourchette. Elle sera agrandie par son fils Constance II en 365. Jean Chrysostome (“Bouche d’Or”, surnom qui lui a été donné pour son éloquence), prêtre renommé, avait été choisi par l’empereur comme archevêque de Constantinople –à cette époque, c’est le pouvoir temporel qui désigne les chefs spirituels– mais sa virulente critique de la vie de la cour et des grands mécontente l’aristocratie, et aussi l’impératrice Eudoxie qui pourtant l’avait soutenu au début, tant et si bien que le 20 juin 404 l’empereur Arcadius l’exile. Furieux, ceux qui le soutiennent mettent le feu à Sainte-Sophie, au cours d’une violente émeute. Même si Jean Chrysostome est rappelé dès la même année parce que l’on a vu dans la fausse couche d’Eudoxie et sa mort le 6 octobre un signe du Ciel, l’église est détruite. Elle va être rebâtie en 415 par Théodose II.

 

870a1 Justinien sortant de Ste-Sophie

 

Si aujourd’hui, parmi les fanatiques de football, partisans de l’O.M. et partisans du P.S.G. s’affrontent parfois, cela n’a rien à voir avec les Bleus et les Verts sur l’hippodrome de Constantinople. Il faut dire que ces équipes sportives sont aussi et surtout des factions fortement politisées. Nous dirions dans le langage actuel que les Bleus sont très à droite, et n’hésitent pas à opprimer leurs employés, tandis que les Verts sont très à gauche, et revendicateurs. Justinien (empereur de 527 à 565) et surtout l’impératrice Théodora, soutiennent ouvertement les Bleus. Le 11 janvier 532, lors des courses de chars dans l’hippodrome, les Verts insultent le couple impérial et le préfet, puis partent manifester partout en ville. Réaction de Justinien, il fait exécuter nombre de meneurs Verts, et un Bleu y passe aussi par erreur. Et voilà Bleus et Verts ensemble pillant et massacrant le palais et les soldats. Du 15 au 18 janvier, au cri de Nika! Nika! (Vaincs! Vaincs! d'où le nom de “révolte de nika”), les émeutiers mettent le feu au palais et à la ville. Sainte-Sophie fait partie des bâtiments détruits par le feu. Bélisaire, le célèbre général, encercle les émeutiers dans l’hippodrome, et fait massacrer par ses soldats germains plusieurs dizaines de milliers de manifestants. Justinien a eu chaud, mais le voilà consolidé sur son trône. Un mois plus tard, le 23 février 532, il fait débuter la reconstruction. Les architectes sont Isidore de Milet, un physicien, et Anthémius de Tralles, un mathématicien. Justinien avait voulu faire plus grand que le temple de Salomon et, le 27 décembre 537, inaugurant la basilique terminée, il s’est écrié “Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand ouvrage. Ô Salomon, je t’ai vaincu”. Moins de six ans auront donc suffi à un millier de techniciens et à plus de dix mille ouvriers rondement menés pour édifier ce gigantesque monument. Ma photo montre la reproduction, sur un grand panneau, d’une gravure représentant Justinien au sortir de Sainte-Sophie, entouré de la procession impériale.

 

Une succession de séismes, en 553, 557, 558 ont ébranlé la basilique, le dernier faisant s’écrouler la voûte du dôme qui, dans sa chute, a écrasé l’ambon, l’autel, le ciborium. Justinien a fait procéder sans plus tarder aux réparations, sous la conduite du fils d’Isidore de Milet, nommé lui aussi Isidore. D’autres tremblements de terre, en 869, en 989, en 1344, détruiront de nouveau cette pauvre coupole. Mais ce n’est pas tout, car voilà qu’en 726, Léon l’Isaurien lance l’iconoclasme. Plus de représentations humaines. On détruit toutes les icônes, toutes les fresques, toutes les statues, la plupart des mosaïques. Et puis en 1204 –j’ai eu maintes fois l’occasion d’en parler–, la Quatrième Croisade, dévoyée, voit Constantinople prise par les Francs, mise à sac, les Croisés pillent tout, icônes, croix incrustées de pierres précieuses, reliquaires, ils fondent candélabres et vases d’or et d’argent. Sainte-Sophie, orthodoxe, est convertie en église catholique mais lorsque les Byzantins en reprennent possession en 1261, la basilique est méconnaissable, les Latins l’ont intégralement vidée et vandalisée. Elle revient au culte orthodoxe, de grands travaux de restauration sont entrepris.

 

870a2 Ste-Sophie convertie en mosquée

 

Et le 29 mai 1453, Mehmet le Conquérant prend Constantinople avec ses troupes turques musulmanes. Il a tôt fait de convertir l’église chrétienne à l’Islam, car dès le premier juin de la même année y est célébrée la première prière du vendredi. Mais, excepté le fait que cette religion a fait dissimuler les représentations anthropomorphes sous une couche d’enduit et fait adapter l’architecture avec à l’extérieur quatre minarets et à l’intérieur un mihrab et un minbar, en revanche les Ottomans ont beaucoup plus respecté leur mosquée, ils l’ont entretenue, quand cela s’est révélé nécessaire le grand architecte Sinan a été chargé de prendre des mesures de consolidation. Et la basilique Sainte-Sophie, en grec Hagia Sophia, est devenue la mosquée Ayasofya. Ici aussi, ma photo représente une gravure reproduite sur un grand panneau dans Sainte-Sophie.

 

870a3 Ste-Sophie au 19e s., par Sebah & Joallier

 

Pour le dix-neuvième siècle, Théophile Gautier nous dit que “Saint-Sophie menaçait ruine. Les murailles faisaient ventre, des fissures lézardaient les dômes, le pavé ondulait […]. Rien n’était d’aplomb, tout l’édifice penchait visiblement à droite […]. Un architecte tessinois très habile, M. Fossati, accepta la tâche difficile de redresser et de raffermir l’antique monument […] et, grâce à cette heureuse et complète restauration, Sainte-Sophie put se promettre encore quelques centaines d’années d’existence”. La photo ci-dessus est signée Sebah et Joallier, elle date d’après les grands travaux dont parle Gautier, et je l’ai reproduite lors de notre visite de l’exposition “Voyage en Méditerranée orientale” à Thessalonique (mon blog daté 5 août 2012).

 

870a4 Aya Sofya, Constantinople (Ste-Sophie)

 

Arrive le vingtième siècle. Arrive Atatürk. Arrive la République turque qui remplace l’Empire Ottoman plus qu’elle ne lui succède, en instaurant un État laïque. Évidemment, instaurer un État laïque ne signifie pas fermer les mosquées dans un pays où l’immense majorité de la population est musulmane, mais cette vieille Sainte-Sophie de Justinien, que l’on ne peut quand même pas rendre au culte chrétien et qui est une merveille architecturale, le mieux est de la séculariser. C’est ce qu’a fait Atatürk, la livrant en 1935 à la visite touristique. Et aux archéologues, qui ont pu s’adonner à toutes sortes de recherches. Les fouilles, cependant, ont dû être limitées pour ne pas trop ébranler le sol sous la majestueuse vieille dame. Le bâtiment actuel a donc été église chrétienne de 537 à 1453, soit 916 ans, mais en y ajoutant ses devancières depuis Constantin cela fait 1128 ans de christianisme sur le site. Puis elle a été mosquée de 1453 à 1935, soit 482 ans. En totalisant tout cela elle atteint aujourd’hui, en cette fin de 2012, précisément le 27 décembre prochain, un âge vénérable de 1475 ans, dont 1398 comme lieu de culte. Et si l’on remonte aux bâtiments précédents, au temple païen…

 

870b1 Constantinople, plan de Ste-Sophie

 

La troisième Sainte-Sophie d’aujourd’hui est une basilique à dôme avec une nef et deux bas-côtés. Quelques chiffres. À l’intérieur, l’église mesure cent mètres sur soixante-dix, elle occupe au sol sept mille cinq cent quarante mètres carrés. C’était la plus grande église du monde, et même aujourd’hui, bien peu la surpassent. Saint-Pierre de Rome mesure 188 mètres sur 154,60. Le Duomo de Milan mesure 148 mètres sur 66. La nef de Saint-Paul de Londres mesure 150 mètres sur 36 mais le transept fait 76 mètres de façade à façade. La cathédrale de Séville mesure 115 mètres sur 76. À Sainte-Sophie, la coupole s’élève, selon mes sources, à 56,71 ou 56,60 mètres pour un diamètre de 30,31 ou 31,87 mètres. Je n’ai pas construit d’échafaudages pour aller mesurer moi-même et vérifier qui a raison.

 

870b2 Fontaine, annexe de Ste-Sophie (Istanbul)

 

870b3 Muvakkithane, Sainte-Sophie, Istanbul (1853)

 

870b4 Ste-Sophie, mausolées des sultans

 

Autour de Sainte-Sophie, plusieurs bâtiments dépendent de la mosquée musulmane. Parmi eux, ci-dessus je montre (première photo) celui qui abrite la fontaine pour les ablutions rituelles, puis (seconde photo) le muvakkithane construit en 1853 par Fossati, c’est-à-dire la résidence de la personne chargée de déterminer l’heure de la prière, et enfin (troisième photo) le mausolée des sultans.

 

870c1 Aya Sofya, Constantinople (Ste-Sophie)

 

870c2 Sainte-Sophie, Constantinople, extérieur

 

J'ai entre les mains le Constantinople de Théophile Gautier, continuons à le citer. “Sainte-Sophie présente un amas incohérent de constructions difformes. Le plan primitif a disparu sous une agrégation de bâtisses après coup qui oblitèrent les lignes générales et les empêchent d’être aisément discernées”. Il est difficile de ne pas être d’accord avec lui. L’extérieur, du moins vu de près, n’est pas splendide.

 

870c3 Les 12 apôtres, devant Ste-Sophie (Istanbul)

 

Les fouilles entreprises depuis la sécularisation de Sainte-Sophie ont permis de mettre au jour des éléments ayant appartenu à des états antérieurs à la basilique de Justinien. C’est de l’église construite en 415 par Théodose que provient ce fragment de bas-relief représentant quelques-uns des douze moutons figurant les douze apôtres. Lorsqu’il a été découvert en 1935, il gisait donc dans le sol depuis 532.

 

870c4 L'entrée de Sainte-Sophie à Istanbul

 

870c5 L'entrée de Sainte-Sophie à Istanbul

 

Mais le moment est venu d’aller voir à quoi ressemble cette basilique mosquée musée à l’intérieur. Nous allons donc franchir cette entrée. Même en cette date tardive, et hors toute période de vacances, les visiteurs sont très nombreux.

 

870d1 Ste-Sophie, à Istanbul

 

870d2 Ste-Sophie, à Istanbul

 

870d3 sarcophage de l'impératrice Irène, Ste-Sophie

 

Je ne saurais dire à quoi correspond cet immense hall qui court latéralement le long de l’édifice. Sur le côté, ce n’est pas un narthex, mais complètement fermé sur le cœur de l’édifice par de lourdes portes je ne suis pas sûr de pouvoir l’interpréter comme une nef latérale. Mais, quel qu’il soit, il est imposant et splendide. On y voit cette grande vasque qui a sans doute servi de baptistère, quoiqu’il existe (je vais y venir tout à l’heure) un baptistère par immersion.

 

Quant au sarcophage, c’est celui de l’impératrice Irène. Née à Athènes, elle épouse le fils de l’empereur de l’Empire Byzantin qui devient empereur à son tour sept ans plus tard, en 775. C’est Léon IV, qui ne tarde pas à mourir, en 780. Leur fils Constantin VI n’a alors que dix ans. Irène parvient à en obtenir la régence. Heurtée par l’iconoclasme qui sévit depuis 730, plus proche dans son cœur de la foi romaine que de l’orthodoxie, elle va tenter de rapprocher Byzance de Rome. D’abord, elle essaie –sans succès– de marier Constantin avec Rotrude (775-810) fille de Charlemagne, roi des Francs (il ne sera sacré empereur à Rome que le 25 décembre 800). Puis, en 787, elle convoque à Nicée (aujourd’hui Iznik, en Anatolie turque) un concile œcuménique, auquel elle propose au pape de se faire représenter, et obtient que ce concile abroge l’iconoclasme. Irène est ambitieuse, ce succès la pousse à se proclamer seul maître à bord. Ce qui ne réjouit ni Constantin, évidemment, ni ses partisans parmi lesquels on compte les iconoclastes. Passons sur ces querelles, puisque Constantin meurt en 797. Elle va mener alors une politique destinée à renforcer la puissance économique de l’Empire tout en protégeant les plus pauvres. Mais voilà que du côté franc, on estime qu’une femme ne peut être dépositaire du titre prestigieux d’impératrice dans ce qui est vécu comme la continuation de l’Empire Romain d’Orient, et le pape consacre Charlemagne empereur, lui donnant la tentation de réunir sous son autorité toute la chrétienté. En effet, si l’on fait partir traditionnellement la séparation entre Catholiques et Orthodoxes de l’année 1054 où le légat du pape et le patriarche de Constantinople se sont mutuellement excommuniés, les divergences politiques, linguistiques, de dogme, s’accumulaient déjà depuis plusieurs siècles. De son côté, Irène, poursuivant son idée de réunification de la chrétienté, pense qu’un mariage avec ce Charlemagne résoudrait tous les problèmes[]. Pour ses ennemis, c’en est trop, ils la considèrent comme traîtresse à l’Empire Byzantin et en 802 un coup d’État la renverse, l’emprisonne à Prinkipo, l’une des Îles des Princes, en mer de Marmara, à l’entrée du Bosphore, et la remplace sur le trône par Nicéphore Premier, précédemment logothète général, une sorte de ministre du budget. Puis Irène est transférée à Mytilène (île de Lesbos) où elle meurt le 9 août 803. À Constantinople, il ne reste de sa tombe pillée par la Quatrième Croisade de 1204 puis détruite par Mehmet le Conquérant, que ce sarcophage conservé à Sainte-Sophie. Canonisée, elle est devenue sainte Irène.

 

870d4a décisions du synode de 1166 à Ste-Sophie

 

870d4b décisions du synode de 1166 à Ste-Sophie

 

Sur un mur, ces cinq grandes plaques gravées dont je reproduis aussi un détail en gros plan, ne sont hélas que des copies (on ne nous dit pas où est l’original), mais elles portent un texte très important puisque c’est celui qui énumère les décisions prises lors du synode de 1166. Je ne vais pas entrer ici dans le détail des divergences entre le culte catholique et le culte orthodoxe, mais les deux plus importantes sont le Filioque (la question est de savoir si le Saint-Esprit procède uniquement du Père, selon la doctrine orthodoxe, ou aussi du Fils, comme le pense l’Église catholique) et le rôle de l’évêque de Rome. Au début du christianisme, les apôtres se réunissaient pour débattre des questions de dogme, et saint Pierre, sur qui Jésus a fondé son Église (“tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église”) reconnaît parfois se tromper quand saint Paul le corrige. Les évêques, “descendants” des apôtres, se réunissaient donc, aux premiers temps de l’Église, pour débattre du dogme comme le faisaient les apôtres, sous la présidence de l’évêque de Rome, successeur de saint Pierre, toutes les décisions étant prises en commun. Les choses se sont gâtées lorsque ledit évêque de Rome s’est dit pape, s’érigeant non plus en président mais en chef de la chrétienté, capable de prendre les décisions seul, quoiqu’après avoir consulté ses conseillers. De là la cassure, le schisme, entre Orthodoxes (étymologiquement ceux qui détiennent “le dogme authentique”), et Catholiques. Les choses n’ont fait que s’aggraver lorsqu’au dix-neuvième siècle le pape s’est déclaré infaillible. Non pas, bien sûr, en prévisions météorologiques ou en dosage des épices dans une recette de cuisine, mais pour les questions de dogme. Chez les Orthodoxes, les métropolites continuent de se réunir périodiquement en synodes, comme lors de celui de 1166 qui s’était tenu à Sainte-Sophie.

 

870e1 Güzel Kapi à Ste-Sophie (temple païen, 2e s. avt J

 

870e2 istanbul, Sainte-Sophie

 

Cette porte de bronze est appelée Güzel Kapi, la Porte Splendide. Elle n’a pas été coulée pour cette basilique, mais apportée par l’empereur Théophile (829-842) qui l’a prélevée sur un temple antique de Tarse, au sud de l’Anatolie (actuelle Turquie d’Asie), datant du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

870e3 istanbul, Sainte-Sophie

 

Éphèse, Palmyre, Pergame, Tarse, entre autres, ont fourni de leurs temples païens colonnes, chapiteaux, entablements, portes, etc. Sans indications particulières, il est donc difficile de dire si cette belle porte de pierre provient d’un bâtiment antique ou si elle a été exécutée pour cette basilique.

 

870f1 istanbul, Sainte-Sophie

 

870f2 istanbul, Sainte-Sophie

 

870f3 istanbul, Sainte-Sophie

 

Et puis il y a cet immense espace central, la nef principale, où de belles colonnes antiques soutiennent les côtés, dégageant la vue largement, comme aucune des églises chrétiennes du monde occidental, romanes ou gothiques, pourtant très largement postérieures, ne saura le faire.

 

870f4 istanbul, Sainte-Sophie

 

L’un des ajouts de l’ère ottomane dans cette nef, et cela se remarque tout de suite du fait d’un style totalement différent, c’est cette loge du sultan construite en 1849, à la demande du sultan Abdülmecid (1839-1861) par le même Fossati de la rénovation dont j’ai parlé tout à l’heure.

 

870f5 istanbul, Sainte-Sophie

 

On a pu remarquer, sur le plan de la basilique, que les angles de la nef étaient rompus en forme d’arcs de cercle. Au-dessus, ce sont d’élégants dômes soutenus par des rangées de colonnes.

 

870f6 jarre hellénistique de Pergame. Ste-Sophie

 

Autre pillage de l’Antiquité, mais pas par Justinien cette fois-ci, cette remarquable jarre taillée et creusée dans un seul bloc de marbre était à Pergame depuis l’époque hellénistique. C’est au temps du sultan Mourad III (1574-1595) qu’elle a été transportée ici. En fait, elle a même sa sœur jumelle un peu plus loin.

 

870f7 céramique d'Iznik à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Le mur d’un passage est recouvert de ces carreaux de céramique d’Iznik datant du seizième et du dix-septième siècles. J’ai, tout à l’heure, évoqué cette ville d’Iznik qui succède à celle de Nicée. Elle est réputée depuis plusieurs siècles pour ses céramiques. J’en ai déjà parlé dans deux articles (le musée islamique d’Edirne, daté du 11 octobre 2012, et la mosquée Selimiye d’Edirne, daté des 11 et 15 octobre 2012).

 

870f8a colonne des voeux, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

870f8b colonne des voeux, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Ce pilier, surnommé la colonne qui transpire, ou colonne des vœux, a la particularité de suinter à l’intérieur de ce trou. Difficile d’en prendre une photo, les touristes superstitieux ou amusés (ou les deux à la fois) s’y succèdent sans interruption et se font prendre en photo avec le doigt plongé dans ce qui doit combler leurs désirs.

 

870g1 baptistère de Ste-Sophie à Constantinople (Istanbul

 

870g2 baptistère de Ste-Sophie à Constantinople (Istanbul

 

Dans une cour sur le flanc de la basilique se trouve le baptistère. La partie couverte, sous l’auvent, abrite la cuve où l’on descendait par quelques marches pour recevoir le baptême par immersion, comme Jésus baptisé par saint Jean Baptiste dans le Jourdain, et non pas comme on le fait maintenant en versant juste un peu d’eau sur le front du catéchumène, ce qui se contente de symboliser le geste d’origine. D’ailleurs, le mot grec du baptême dérive du verbe baptô, qui signifie je plonge.

 

870g3 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut

 

870g4 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

En empruntant ce couloir dont les pierres du sol ont été polies par les innombrables pas qui les ont foulées depuis tant de siècles, pieds de Chrétiens, pieds de Musulmans, pieds de touristes parmi lesquels ceux qui proviennent de pays de tradition bouddhiste ne sont pas les moins nombreux, on peut accéder à la galerie haute du bâtiment.

 

870g5 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut

 

    870g6 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut 

 

    870g7 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut 

 

Le chemin suivi pour monter, tout comme celui que l’on emprunte pour redescendre, et qui n’est pas le même parce qu’il faut bien enrégimenter ces flots de visiteurs afin d’éviter les bousculades, révèle une architecture intéressante, avec des plans inclinés dont je me demande s’ils n’ont pas été construits de préférence à des escaliers pour permettre l’accès des chevaux, comme dans la Giralda de Séville. On remarque un système de rigoles pour permettre l’écoulement des eaux.

 

870h1 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

870h2 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

Comme l’ont fait Sebah et Joallier pour la photo que j’ai montrée au début, j’ai photographié la nef depuis la tribune, en haut. L’ampleur est saisissante. De là, on situe bien la loge du sultan, le mihrab au fond du chœur, les coupoles partielles qui brisent les angles de la nef, la dikka (c’est-à-dire la tribune) qui se trouve sous celle de droite, la galerie qui court tout autour de l’édifice à une hauteur respectable. Au total il y a, paraît-il, 67 colonnes dans la galerie supérieure, mais j’avoue ne pas avoir vérifié le nombre.

 

870h3 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

870h4 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

870h5 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

Encore quelques détails architecturaux qui montrent le degré de raffinement voulu par les architectes, tant lors de la construction que pour la décoration dans les siècles successifs.

 

870h6 loge de l'impératrice, Sainte-Sophie, Istanbul

 

Au milieu de la tribune, juste en face du chœur –en fait, là d’où j’ai pris ma photo à la suite de Sebah et Joallier– se situait la loge de l’impératrice. L’impératrice byzantine, bien sûr, puisque les sultanes ne pouvaient être visibles par des hommes.

 

870h7 graffito viking à Sainte-Sophie d'Istanbul

 

 

Sur la rambarde de marbre de la loge de l’impératrice, on peut voir sous ce dessin gravé de curieux signes (j’ai, hélas, dû les couper au bas de ma photo, parce que ma mauvaise mise au point les rend invisibles. Je signale leur place pour les visiteurs plus chanceux que moi…). Et encore plus curieux lorsque l’on sait qu’il s’agit d’un graffito viking du neuvième siècle qui n’a été découvert et identifié qu’en 1964. Il a été transcrit comme HALVDAN, un nom propre, mais le reste est illisible. L’écriture des Vikings est composée de “runes”, elle est dite “runique”. On sait que des Varègues (Vikings originaires de Suède), passés par l’actuelle Ukraine, ont atteint Constantinople en 838. Philippe Meyer, dans Baltiques: Histoire d'une mer d'ambre (aux éditions Perrin), écrit: “Le cabotage entre ports de la mer Baltique, commencé dès le VIIe siècle, n'a pas satisfait l'appétit d'aventures des Vikings. Un siècle plus tard, des bandes de Vikings, souvent concurrentes, ont pris la mer droit devant elles à partir de leurs ports. Les Vikings de Suède que l'on a appelés Varègues […] sont restés dans les eaux de la mer Baltique, filant vers l'est, vers la Baltique orientale et la Russie. […] Les Varègues suédois, après avoir caboté, et sans doute pillé et piraté dans la mer Baltique en même temps qu'ils y commerçaient, se sont introduits en Russie et en Ukraine en ayant recours, grâce au faible tirant d'eau de leurs embarcations, au réseau des lacs et des fleuves issus du lac Ladoga. Ils s'étaient donné pour but d'atteindre Constantinople, cité magique du monde méditerranéen dont la réputation était arrivée jusqu'à eux. Des Varègues y sont parvenus en descendant le Dniepr puis en traversant la mer Noire. En 838, ils ont atteint la capitale de l'Empire byzantin et ont réussi à s'entendre avec son empereur qui a enrôlé quelques Vikings dans sa garde personnelle. D'autres «Suédois», par une route plus longue –descente de la Volga et traversée de la mer Caspienne– ont rejoint Constantinople après être passés par Bagdad”. Pas étonnant que l'empereur ait apprécié ces guerriers réputés et intrépides.

870h8 la Porte de Marbre à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Nous sommes ici dans l’espace où se rencontraient les participants aux synodes. Nous allons alors franchir cette entrée, la Porte de Marbre, pour pénétrer dans la partie de la galerie où se réunissait le synode.

 

    870h9 tombe de Henri Dandolo, 41e doge de Venise (1192-1205 

 

Mais avant de franchir cette porte, on remarque à droite cette pierre tombale portant le nom de Henricus Dandolo. En fait, on n’est absolument pas sûr qu’il ait été enterré ici, ce doge de Venise dont le nom est gravé en latin mais qui, en italien, s’appelait Enrico, c’est-à-dire Henri, car la plaque que nous voyons ne date que du dix-neuvième siècle. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il est bien mort ici, après avoir commandé l’armée latine de la Quatrième Croisade qui a pris Constantinople aux Byzantins en 1204 et avoir organisé le pillage qui a accompagné la conquête. Quand il a été élu doge en 1192, il avait déjà 84 ans. Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne et de Romanie, qui a pris part à l’expédition et qui a rédigé une Chronique de la prise de Constantinople par les Francs, avait en grande considération “Li dux de Venise qui ot [avait] nom Henris Dandole, et ere [était] mult sages et mult prouz [courageux], si les honora mult, et il, et les autres gens”. Lors de mes études à la Sorbonne, je traduisais assez couramment l’ancien français, mais les années ont passé et si, de temps à autre, j’ai lu du latin ou du grec ancien, en revanche jamais, je crois, de l’ancien français et je me rends compte à quel point j’ai oublié. Je vais quand même essayer de m’y risquer pour le passage où Dandolo décide de partir.

 

“Lors ils se rassemblèrent un dimanche en l’église Saint-Marc. Il y eut une grande fête et s’y rendirent les gens du lieu ainsi que des barons et des pèlerins avant que la grand-messe commençât. Et le doge de Venise, qui avait nom Henri Dandolo, monta en chaire, et parla au peuple et dit alors «Seigneur, vous êtes en compagnie de la meilleure gent du monde et pour la plus haute affaire que jamais gens entreprissent, et je suis un homme vieux et faible, et devrais me consacrer au repos, et ménager mon corps  Mais je vois que nul ne saurait vous gouverner et vous commander comme moi-même, qui suis votre seigneur. Si vous vouliez décider que je prisse le signe de la Croix pour vous garder et pour vos enseigner, et que mes fils restassent à ma place et gardassent la terre, j’irais vivre ou mourir avec vous et avec les pèlerins.» Et quand ils entendirent cela, ils s'écrièrent tous d’une seule voix «Nous vous prions par Dieu que vous le décidiez et que vous le fassiez, et que vous veniez avec nous.» Alors vint Henri Dandolo qui était doge de Venise, mais qui était un vieil homme, et qui n’y voyait goutte”.

 

Malgré son grand âge et sa cécité, Dandolo prend donc la tête des Vénitiens qui vont s’emparer de Constantinople et la saccager. L’année suivante, le jour de la Pentecôte, soit le 29 mai 1205, “Dans ce lieu il advint un très grand dommage à l’armée, en ce que Henri Dandolo tomba malade, finit ainsi et mourut, et fut enterré avec de grands honneurs au monastère Sainte-Sophie”. Il avait donc été doge de Venise pendant treize années et était mort à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans.

 

    870i1 St Jean Chrysostome, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Seize mille mètres carrés de la basilique étaient recouverts de mosaïques. Les iconoclastes, les Croisés, le temps en ont détruit une part énorme. Les Musulmans de l’Empire Ottoman ont seulement recouvert ce qui choquait leurs convictions. Tout cela, je l’ai déjà dit. Je reprends maintenant Théophile Gautier. “Pendant les travaux, M. Fossati a eu la curiosité de débarbouiller les mosaïques primitives de la couche de chaux qui les empâte, et avant de les recouvrir il les a copiées avec un soin pieux : il devrait bien faire graver et publier ces dessins d’un si haut intérêt pour l’art et qu’une occasion unique lui a permis de contempler”. Mais Atatürk est passé par là, et désormais nous pouvons nous passer des dessins de ce monsieur Fossati, dont il faut quand même reconnaître qu’il a eu une idée géniale. Tout à l’heure, l’une de mes photos montrait un côté de la nef pris depuis la galerie d’en face, et on y aperçoit, tout en haut juste sous les fenêtres, des médaillons représentant chacun un personnage que l’on distingue vaguement. Ce sont des patriarches qui sont représentés là. Celui-ci est saint Jean Chrysostome.

 

    870i2 Séraphin, à Ste-Sophie d'Istanbul 

 

    870i3 ange, à Ste-Sophie d'Istanbul 

 

J’aime beaucoup ces représentations de séraphins, anges reconnaissables au fait qu’ils sont dotés de six ailes au lieu de quatre comme les chérubins ou seulement deux comme la piétaille des anges. Mais en fait j’aime encore mieux mon simple ange de la seconde photo.

 

870j1a Léon VI aux pieds du Christ Pantocrator, à Ste-Sop

 

870j1b Léon VI aux pieds du Christ Pantocrator, à Ste-Sop

 

Cette mosaïque représente l’empereur Léon VI (886-912) prosterné aux pieds du Christ Pantocrator. Un siècle après les ambitions de Charlemagne de devenir le chef temporel de la chrétienté réunie et les tentatives d’Irène de réunir l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, c’est-à-dire l’Empire Byzantin et l’Empire Franc vu comme le successeur de Rome, on nous dit que Léon VI en 899 convoque un grand synode pour tenter de rapprocher les deux Églises qui, parallèlement aux empires, s’éloignent de plus en plus l’une de l’autre. Mais de ce synode je ne trouve trace nulle part. Au contraire, ce Filioque que j’évoquais plus haut et qui constitue une divergence essentielle entre les deux Églises avait été ajouté au Credo par le pape Nicolas Premier (858-867), mais le concile de Constantinople de 879 auquel participaient les deux obédiences avait conclu à l’élimination de ce Filioque, élimination admise alors par le pape Jean VIII. Mais tout cela ne change rien à la dévotion de Léon VI au Christ Pantocrator, et de plus cette mosaïque étant de la fin du neuvième siècle, elle est antérieure à ce synode. Dans les médaillons près du Christ, on voit à gauche la Sainte Vierge et à droite l’archange Gabriel.

 

870j2a Christ Pantocrator, Constantin et Zoé à Ste-Sophie

 

870j2b Constantin, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

870j2c l'impératrice Zoé, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Cette mosaïque est plus récente, puisque du onzième siècle. Elle représente elle aussi le Christ Pantocrator, mais ici il est entre l’empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055) et l’impératrice Zoé. Deux fois marié, deux fois veuf, Constantin n’a pas d’héritier pour le trône, mais l’Église à cette époque estime que l’on ne peut se marier plus de deux fois, car au-delà on devient collectionneur. Qu’à cela ne tienne, il va vivre en concubinage avec une certaine Maria Sklèraina qui a un lien de parenté avec sa précédente femme. L’année de son accession au trône, 1042, il épouse quand même Zoé, mais garde près de lui au palais Maria Sklèraina sans que l’impératrice s’y oppose. Elle va même faire donner à la maîtresse de son mari le titre de Sébasté, quelque chose comme “Auguste” pour qui n’est pas l’empereur lui-même. Mais la mosaïque ne va quand même pas jusqu’à représenter Maria à côté de Constantin.

 

870j3 Jean II Comnène et Irène, et Vierge à l'Enfant

 

Encore un peu plus tard, au douzième siècle, nous trouvons cette Vierge à l’Enfant entourée de l’empereur Jean II Comnène (1118-1143) et de sa femme l’impératrice Irène. C’est ce Jean II qui a d’abord calmé les ardeurs conquérantes des Turcs du côté d’Antalya au sud de l’Anatolie, qui a ensuite mis au pas les Petchenègues, peuple d’origine turque qui nomadise dans l’actuelle Bulgarie et menace ses frontières du côté du Danube. Puisqu’en Italie du sud et en Sicile j’ai à de très nombreuses reprises parlé du Normand Robert Guiscard et de sa conquête du pays, il me faut évoquer les conséquences indirectes de son offensive contre l’Empire Byzantin. En 1082, le prédécesseur de Jean II, son père Alexis Premier, avait eu besoin de l’appui de la flotte des Vénitiens contre Robert d’Hauteville dit le Guiscard devant Durazzo (aujourd’hui Durrës en Albanie) et l’avait négociée contre l’exemption de taxes et d’impôts sur toutes les terres de l’Empire, manne pour les commerçants de la Sérénissime et lourde soustraction dans le budget de l’Empire. Aussi Jean décide-t-il de ne pas renouveler ces privilèges lorsque, à la mort de son père en 1118, il prend les rênes du pouvoir. Furieux, les Vénitiens ravagent et pillent nombre de terres byzantines, Rhodes, Chios, Lesbos, Samos, Andros, Céphalonie, entre autres. Jean II préfère demander la paix, et doit se résoudre en 1126 à revenir à la situation de privilèges commerciaux pour Venise. Par la suite, Jean II fera campagne en Syrie, gagnera, et cinq ans plus tard reperdra ce qu’il avait gagné. Il mourra de la gangrène en 1143, après avoir été atteint accidentellement par une flèche empoisonnée au cours d’une partie de chasse.

 

L’impératrice, maintenant. Rien à voir, évidemment, avec l'impératrice Irène du huitième siècle dont nous avons vu le sarcophage tout à l'heure. C’est une petite Piroska que met au monde en 1088 à Esztergom la reine de Hongrie. Ayant perdu sa mère à l’âge de deux ans et son père à sept ans, elle devient la pupille de son cousin germain côté paternel qui accède en même temps au trône de Hongrie. Aux portes du pays, il est un empire qui a perdu de sa superbe au cours des siècles et voudrait bien redorer son blason. C’est l’Empire Byzantin, dont la religion orthodoxe est en lutte avec le catholicisme romain auquel adhère la Hongrie. Aussi le roi fait-il le nécessaire pour que Piroska épouse Jean II Comnène, coempereur de Byzance auprès de son père Alexis I, et destiné à devenir empereur en titre à la mort de ce dernier. Le mariage a lieu en 1104. À cette époque, il est presque aussi scandaleux pour des Catholiques de s’allier avec des Orthodoxes (ou l’inverse) que pour n’importe quelle obédience chrétienne de s’allier avec des Musulmans. Mais qu’importe, la raison d’État prime sur ces considérations confessionnelles. Quatre siècles plus tard, on verra François Premier coopérer avec Soliman le Magnifique, et encore un siècle après Henri IV abjurer son protestantisme pour accéder au trône de France. Piroska va donc se convertir à la religion orthodoxe et recevoir à cette occasion un nom grec, déjà porté par des impératrices byzantines, et qui signifie “la Paix”, Irène. Parce que, toute sa vie, elle a vécu dans une simplicité fort éloignée des fastes impériaux, parce qu’elle était d’une grande piété, parce qu’elle a fondé de nombreux monastères et institutions de bienfaisance, Irène, morte en 1134, a été canonisée, sainteté reconnue par Catholiques et Orthodoxes. Je trouve peu honorables ses intrigues pour empêcher son fils Jean d'accéder au trône après la mort d'Alexis, cela au bénéfice de son gendre Nicéphore Bryenne, l'époux de sa fille Anne Comnène, mais je ne suis pas habilité à prononcer les canonisations.

 

870j4a la Vierge, Justinien et Constantin (Istanbul)

 

870j4b Justinien présente son église à la Vierge

 

870j4c Constantin présente sa ville à la Vierge

 

Cette mosaïque-ci est du dixième siècle. La Vierge, portant l’Enfant Jésus sur ses genoux, est encadrée de deux empereurs. À gauche, c’est Justinien qui leur présente sa basilique Sainte-Sophie dont on reconnaît l’immense dôme. À droite, c’est Constantin qui leur présente sa ville, Constantinople. Il y a de hauts murs, mais Sainte-Sophie n’existe pas.

 

870k1 Jugement dernier (Jésus, Marie, Jean-Baptiste)

 

870k2 mosaïque, Christ à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Il est bien dommage que cette mosaïque du douzième siècle soit si endommagée, parce que les visages sont extrêmement expressifs et finement dessinés. Autour du Christ, la Vierge et saint Jean Baptiste. La scène représentée était le jugement dernier.

 

870k3 Vierge à l'Enfant 9e s. (Sainte-Sophie à Istanbul)

 

870k4 Vierge à l'Enfant 9e s. (Sainte-Sophie à Istanbul)

 

Je terminerai ce long article sur Sainte-Sophie avec cette mosaïque qui est la plus ancienne de celles que j’ai vues, elle est du neuvième siècle, un petit peu antérieure à celle de Léon VI prosterné aux pieds du Pantocrator. La Vierge, l’Enfant Jésus, sont très hiératiques, et pourtant déjà la main de la maman sur l’épaule de son fils, les regards, sont très vivants. Et puis le dessin est remarquablement fin. Je suis longtemps resté en contemplation, et je suis revenu plusieurs fois admirer cette mosaïque…  

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 09:00

    869a1 La tour de Galata à Istanbul 

 

    869a2 La tour de Galata à Istanbul 

 

La Tour de Galata est, sans conteste, l’un des monuments emblématiques d’Istanbul. Si les musées archéologiques répondent à notre musée du Louvre (moins le département de peintures), si Sainte-Sophie répond à Notre-Dame de Paris et Topkapi à Versailles, la Tour de Galata est notre Tour Eiffel, où l’on grimpe pour voir le panorama sur la ville. Bon, d’accord, j’avoue que mes rapprochements sont un peu tirés par les cheveux…

 

La première tour de Galata était un phare en bois élevé, dit le panneau informatif, par l’empereur byzantin Anastase en 528. Mais Anastase, qui a accédé au trône en 491, est mort en 518. Par conséquent, ou bien il s’agit de l’empereur Justinien (527-565), ou la date est fausse et l’on peut aussi envisager Justin (518-527). Peu importe, d’ailleurs, il suffit de voir que c’était dans la première moitié du sixième siècle, donc très loin dans le passé. Ce sont les Génois qui, en 1348, l’ont remplacé par une tour de pierre appelée “Tour du Christ”, à usage défensif. Un siècle plus tard, en 1453, Mehmet le Conquérant devient le maître des lieux et respecte le monument, mais à l’époque de Bayezid (Bajazet) II (1481-1512), un tremblement de terre le met à mal, et c’est l’architecte Mourad Bin Hayreddin qui est chargé des réparations et qui en fait un observatoire astronomique. À partir de 1579, plus d’observatoire, la tour va servir à loger les prisonniers de guerre chrétiens utilisés comme esclaves dans les docks de la Corne d’Or. Un inventeur génial, Hezârfen Ahmed Çelebi (1609-1640), dont je ne sais s’il est le frère du célèbre voyageur Evliya Çelebi (1611-1682, voir mon article Istanbul 20, car ce nom de Çelebi n’était pas de naissance), reprenant les recherches de Léonard de Vinci publiées en 1505 dans son Codex sur le vol des oiseaux comportant les plans de sa machine volante, s’élance du haut de la tour de Galata à une altitude de 97,60 mètres et parvient à se poser sain et sauf à Üsküdar à une altitude de 12 mètres, à plus de trois kilomètres de là mais après environ six kilomètres de vol non rectiligne. Admiratif, le sultan Mourad IV (1623-1640) veut le récompenser, mais ses conseillers, et surtout les autorités religieuses, parviennent à le convaincre que ce vol est impie et qu’un tel homme est dangereux, et Mourad se résout à l’exiler en Algérie, où il ne tardera pas à mourir à l’âge de 31 ans.

 

Face aux ravages causés en ville par les incendies, en 1714 est créée une brigade de pompiers qui place jour et nuit des sentinelles au sommet de la tour pour pouvoir donner l’alarme le plus tôt possible. Il est aussi assigné aux veilleurs un rôle de surveillance concernant toute approche de bateaux suspects de vouloir attaquer. Et voilà que cette tour chargée de veiller sur les incendies a brûlé elle-même dans le grand incendie de 1794. La toiture de bois et de plomb, les escaliers, plusieurs pièces sont partis en fumée. Et à la suite d’un autre incendie, en 1831, le toit conique est venu coiffer la tour. En 1864, les remparts qui descendaient jusqu’au rivage ont été démolis, les fossés qui l’entouraient ont été comblés. En 1967, au terme de trois ans de travaux, la Tour de Galata avait retrouvé l’apparence qu’elle avait à l’époque du sultan Mahmoud II (1808-1838), c’est-à-dire après la restauration de 1831.

 

Du bas vers le haut, les murs de la tour vont en s’amincissant, mais à la base ils font 3,75 mètres d’épaisseur, et par conséquent le diamètre extérieur de 16,45 mètres se trouve réduit, à l’intérieur, de 3,75x2=7,50 mètres, soit seulement 8,95 mètres. On peut monter dans les étages pour avoir une vue panoramique sur la ville.

 

    869a3 Le pont de Galata vu depuis la tour de Galata à Ista 

 

    869a4 Vue depuis la tour de Galata à Istanbul 

 

    869a5 Vue depuis la tour de Galata à Istanbul

 

 

Lorsque nous sommes montés, le 10 décembre, il faisait nuit noire, et par intermittences il pleuvait une petite pluie fine de neige plus ou moins fondue. La photo était rendue difficile, mais nous avons pensé que de nuit la vue serait plus surprenante. Une galerie permet de tourner tout autour, mais c’est le côté de la Corne d’Or qui m’a le plus intéressé. Sur la première de ces trois photos, c’est le pont de Galata que l’on voit.

 

    869b1 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b2 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b3 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b4 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

Ayant traversé la Corne d’Or du sud au nord par le pont de Galata, me voici dans le quartier qui porte aujourd’hui le nom de Karaköy, l’ancien nom de Galata n’étant plus usité que pour les constructions traditionnelles, le pont et la tour. De là, je souhaite monter vers la ville haute, le quartier de Beyoğlu, autrefois Pera. C’est au dix-neuvième siècle la ville moderne, la ville des Occidentaux, la ville commerciale active, mais les deux quartiers de Galata et de Pera sont à deux niveaux différents, Galata au niveau de la mer près de la Corne d’Or et Pera sur la colline, et les constants allers et retours de l’un à l’autre sont fatigants et longs. C’est un ingénieur civil français, Eugène-Henri Gavand, qui a l’idée de proposer au sultan Abdülaziz un projet de funiculaire souterrain. Le temps de constituer une société et le projet est accepté en 1869. Les travaux commencent à la mi-1871 et, menés rondement, ils sont achevés en décembre 1874, la ligne étant inaugurée et ouverte au public en janvier 1875. Le tout premier métro au monde a été celui de Londres en 1863, mais sur le continent européen c’est celui-ci, appelé Tünel (en français, bien sûr, cela signifie Tunnel), suivi en 1896 par celui de Budapest qui sera en fait le premier vrai métro desservant plusieurs stations.

 

Tandis que le Tünel est en réalité un funiculaire grimpant de 60 mètres sur une ligne qui ne fait que 573 mètres de long. Pas d’électricité à l’origine, l’éclairage dans les voitures est assuré par des lampes à huile, et la traction des câbles par deux moteurs à vapeur de 150 chevaux, la conversion n’intervenant que très tard, en 1971, avec un moteur électrique de 350 chevaux. Au début, l’exploitation est assurée par une compagnie anglaise, puis à partir de 1910 par une compagnie ottomane, et enfin le Tünel sera nationalisé en 1939. Aujourd’hui, avec ses deux voitures de 16 mètres chacune, il transporte 170 passagers en une minute et demie entre Karaköy et Beyoğlu. Certes, il y a aujourd’hui un métro traditionnel moderne, et parce que les taxis sont bon marché une famille de quatre personnes paiera moins cher en voiture qu’en achetant quatre jetons pour le Tünel. Mais y perdra beaucoup en plaisir.

 

    869c1 Istanbul, le consulat et l'Institut français

 

Nous arrivons ainsi au terminus du Tünel, juste à l’extrémité de l’avenue Istiklal, cette très célèbre voie que j’ai déjà plusieurs fois évoquée et qui va de ce Tünel à la place Taksim, considérée comme le centre de la ville moderne. Istiklal est une rue piétonne où se trouve tout ce qu’il y a de chic à Istanbul. L’entrée principale du lycée de Galatasaray, dont j’ai longuement parlé dans mon article Istanbul 05, donne sur Istiklal. Et il y a aussi le consulat de France et l’Institut culturel français proposant sergiler (des expositions), konserler (concerts), tiyatro oyunları (théâtre), dans gösterileri (spectacles de danse), fılm gösterimleri (projections de films), edebiyat buluşmaları (rencontres littéraires) et söyleşi ve konferanslar (interviews et conférences). J’ai cité les mots turcs pour que l’on puisse se rendre compte combien la langue turque a emprunté au français, en adaptant toutefois l’orthographe à la prononciation locale.

 

    869c2 le passage Cité de Syrie à Istanbul 

 

    869c3 le passage Cité de Syrie à Istanbul 

 

Cet élégant passage de style néoclassique est le Passage de Syrie. À l’origine, l’architecte Dimitri Bassiliadis avait construit en 1908 trois blocs séparés avec des commerces au rez-de-chaussée et des appartements aux étages et ces bâtiments, réunis plus tard, se sont convertis en un passage. En 1910 a eu lieu l’inauguration, avec un cinéma. Un journal en français, Stamboul, qui existait depuis 1875, bien avant que soit construite cette cité, a été imprimé ici jusqu’en 1964, avant de disparaître. En revanche, un quotidien grec, Απογευματινή (Apoguevmatini, ce qui veut dire Après-Midi), est encore édité dans ces bâtiments, et cela depuis 1925, soit juste après le Cumhuriyet (La République, 1924), premier quotidien créé dans la toute nouvelle République Turque. J’ai eu l’occasion de le dire, la population grecque de Turquie est désormais très peu nombreuse, ce qui fait que les 600 exemplaires produits chaque jour touchent presque toutes les familles de Grecs, d’autant plus que, la distribution ayant lieu essentiellement à la main, dans la boîte aux lettres, il existe une possibilité d’abonnement à une version dématérialisée, lisible sur Internet. Mais ce quotidien a beau n’être qu’un quatre-pages, son coût de revient excède largement son chiffre d’affaires car l’apport des abonnements  ne représente que quarante pour cent du financement et la crise économique en Grèce a fait disparaître les annonceurs dont les publicités le faisaient vivre. Quand le journal a fait savoir qu’il était sur le point de mettre la clé sous la porte, une grande campagne de recherche de subventions a été lancée, et –entre autres– les étudiants de l’université privée Bilgi (dont dépend le musée Santralistanbul, sujet de mon futur article Istanbul 15) ont souscrit des abonnements. Le journal est provisoirement sauvé, mais avec la décrue du nombre des résidents grecs de Turquie, il est à craindre que ce soit pour fort peu de temps.

 

    869c4 Belle façade sur Istiklal, à Istanbul 

 

Promenons-nous sur Istiklal. Ce Passage de Syrie (rien ne dit pourquoi il porte le nom de ce pays voisin) n’est pas seul, loin de là, à témoigner de ce qu'a été ce quartier de Pera. Les belles façades y abondent.

 

    869d1 le Markiz à Istanbul 

 

    869d2 le Markiz à Istanbul 

 

    869d3 le Markiz à Istanbul ''le Printemps''

 

    869d4 le Markiz à Istanbul ''l'Automne'' 

 

On ne peut évidemment pas entrer dans tous ces beaux immeubles privés. Il n’en va pas de même de ce café brasserie. En 1940, un certain Avadis Ohanyan Çakir a acheté ce bâtiment avec l’intention d’y ouvrir une pâtisserie où il produirait et vendrait des chocolats et des fondants haut de gamme. En référence à la marque française Marquise de Sévigné, il appela son établissement Markiz. Très vite, du fait du cadre, de la qualité des produits et du service, avec ses assiettes en porcelaine de Limoges et ses couverts en argent de chez Christofle, la pâtisserie Markiz est devenue le rendez-vous des artistes et de la bourgeoisie d’Istanbul. Et même, pour accueillir des clients de passage qui ne seraient pas vêtus assez chic pour pouvoir être admis dans ce lieu prestigieux, on a ouvert à côté une boutique où le client pouvait louer une cravate, la cliente un chapeau, pour la durée du séjour chez Markiz.

 

Quand la pâtisserie s’est installée, la décoration existait déjà. Quatre panneaux de carrelages représentant les saisons avaient été achetés en 1920 à la Maison Hippolyte Boulenger & Cie, à Choisy-le-Roi, celle-là même qui, à la fin du dix-neuvième siècle, avait obtenu le marché des carreaux de grès émaillé des stations de métro de Paris. Les dessins étaient de J.-A. Arnoux, qui dirigeait les ateliers de décoration de la manufacture de Choisy, et avaient été fixés sur des murs de bois. Nul ne sait ce qu’il est advenu de l’Été et de l’Hiver, ni quand ni par qui ils ont été démontés, ou s’ils ont été brisés. Mais les deux autres saisons n’en ont acquis que plus de valeur quand l’usine de Choisy a été contrainte de fermer du fait des grandes grèves de 1936 et non pas, comme le dit l’information (en français) affichée sur l’établissement, détruite par un bombardement de la Première Guerre Mondiale, car alors elle n’aurait pu produire ces panneaux après la guerre, en 1920.

 

Aujourd’hui, la superbe décoration a été conservée dans la salle du rez-de-chaussée (à l’étage, c’est très quelconque), mais la célèbre pâtisserie a été remplacée par Markiz by Robert’s Coffee, qui sert pour des prix extrêmement raisonnables des plats de type fast food tout à fait corrects. Bref, une excellente adresse si l’on veut profiter du décor en se restaurant à bon compte, mais sans rechercher la gastronomie ni le style. Plus d’obligation de porter la cravate !

 

    869e1 foule, un samedi soir, sur Istiklal à Istanbul

 

    869e2 Istanbul, le tramway de Taksim au Tünel 

 

    869e3 carrelage décoratif à Istanbul 

 

Tous les soirs en général, mais tout particulièrement le samedi soir, la foule se presse sur Istiklal. On ne risque pas d’avoir peur de se sentir seul… Parcourant l’avenue tout du long, depuis la place Taksim jusqu’à la gare de Tünel, cet amusant petit tramway –évoqué dans mon tout premier article sur Istanbul– qui n’a rien à voir avec les tramways dernier cri des autres lignes est rarement dépourvu de passager clandestin sur son attache avant ou son attache arrière, sans que le conducteur, qui ne peut manquer de s’en rende compte, réclame le prix du ticket. C’est ce tramway, je suppose, qui est représenté sur ce panneau de carrelage qui décore la gare du Tünel côté Karaköy, c’est-à-dire en bas (on voit la Tour de Galata sur la gauche).

 

    869f1 galerie d'exposition sur Istiklal, à Istanbul 

 

    869f2 galerie marchande grande et chic sur Istiklal 

 

S’il fallait encore des preuves que la rue Istiklal est branchée, je pourrais ajouter ces deux images. La première a été prise dans une galerie d’exposition très chic, très moderne, au dernier étage de laquelle est cultivé un jardin botanique. Quant à la seconde, elle montre le puits des escalators d’une grande et belle galerie marchande à la mode. Alors oui, il faut voir Topkapi et Sainte-Sophie, mais il ne faut pas manquer non plus Galata, ni Istiklal un samedi soir.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 09:00

    868a boutiques à Istanbul 

 

Dans le cœur d’Istanbul, prédominent les marchands de souvenirs, de T-shirts, les bars, les restaurants à touristes, tout comme à Montmartre ou au Mont-Saint-Michel. Mais on trouve aussi d’autres formes de commerce typiques du lieu. Je commence avec ce curieux mélange architectural, cette espèce de sommet de minaret avec son balcon, plaqué sur une façade moderne très quelconque montrant des boutiques sur plusieurs étages.

 

    868b1 fruits et légumes à Üsküdar 

 

Ce que l’on voit partout, ce sont les marchands ambulants. Certes, ce n’est pas une spécialité stambouliote, surtout pour ceux, très nombreux, qui se pressent devant l’entrée de Topkapi ou de Sainte-Sophie, mais on sent qu’ici c’est plus traditionnel qu’ailleurs. Ici, c’est un marchand des quatre saisons.

 

    868b2a épis de maïs et marrons grillés, Istanbul 

 

    868b2b Istanbul, épis de maïs et marrons grillés 

 

    868b2c marchand de marrons grillés sur Istiklal 

 

Le marchand de mes deux premières photos propose des marrons grillés mais aussi des épis de maïs, au choix grillés ou bouillis. Celui de la troisième photo, avec sa voiture beaucoup plus sophistiquée, se limite aux marrons, le soir, sur Istiklal.

 

    868b3 Istanbul. Melons, pastèques, ananas 

 

Celui-ci propose des quartiers de grands fruits rafraîchissants, melons d’eau, pastèques, ananas. J’ai pris cette photo le 27 octobre. La saison est donc déjà avancée, mais quoiqu’il fasse encore bien chaud, il semble que la clientèle ne se presse pas devant son étal.

 

    868b4 marchand de fruits secs à Istanbul 

 

Les fruits secs et les graines intéressent parfois les touristes, mais les Turcs en sont gros consommateurs. Si l’on voit deux hommes assis sur un banc, il y a de grandes chances pour que le sol à leurs pieds soit jonché de coques de graines. Bon, d’accord, ce serait mieux de les mettre dans une poubelle, mais consolons-nous (un peu) en pensant que c’est plus rapidement biodégradé qu’un sac en plastique…

 

    868b5a vendeur de jus de grenade à Istanbul 

 

    868b5b marchand de jus de grenade à Istanbul 

 

Grand succès chez les nombreux vendeurs de jus de grenade. C’est du pur vrai jus extrait devant le client. Je n’en ai pas souvent vu en France (parfois au supermarché, dans de petites bouteilles de 25cl), mais sauf erreur je crois qu’en matière de sirop, en France, la grenadine est le seul autorisé à porter le nom d’un fruit alors que son arôme est cent pour cent chimique. Il est vrai que l’on dit “sirop de fraise”, “sirop de menthe”, et pas “sirop de grenade”.

 

    868b6 Istanbul, sandwiches viande et légumes 

 

Ici, c’est du sérieux. Sur la tête, un bonnet de chef. Ce jardinet n’est guère fréquenté par les touristes étrangers, et ce qui est proposé ce sont des sandwiches composés à la demande, avec de la viande et des légumes variés. Dans le dos du marchand, on se rend compte que les horribles tags ne sont pas une spécialité française.

 

    868b7a Vendeur de sahlep à Istanbul 

 

    868b7b Vendeur de sahlep à Istanbul

 

Ce breuvage, lui, est une spécialité turque. C’est du sahlep. On voit que le vendeur a posé des écriteaux, dont l’un comporte 4 mots. C’est du turc, et ça signifie “Véritable lait chaud sahlep”. À côté, un autre écriteau en caractères plus petits et plus pâles est à peine discernable sur ma photo. Il dit, dans un anglais approximatif “Sahlep : à l’époque ottomane, la boisson saine la plus célèbre dont l’héritage nous soit parvenu. Ingrédients : lait, miel, bourgeons d’orchis, vanille, crème, cannelle, épices spéciales. La boisson la plus saine en hiver”. Cela dit tout, je n’ai pas besoin d’ajouter des explications. Ce monsieur a peu de clients, peut-être parce que les étrangers n’osent pas s’aventurer avec ce qu’ils ne connaissent pas, peut-être parce que ce n’est l’hiver ni par la date, ni par la température, et que c’est une boisson pour temps froid.

 

    868b8a confection de confiserie à Istanbul 

 

    868b8b confection de confiserie à Istanbul 

 

C’est surtout du côté des jardins devant Topkapi que j’ai vu ces vendeurs d’une confiserie aux couleurs vives qu’ils enroulent sur des bâtonnets. Je crois bien que c’est ce que l’on appelle le macun, dont je n’ai pas goûté mais que les gens ont l’air d’apprécier. Il est vrai que les Turcs n’ont pas peur du goût sucré, il suffit pour s’en convaincre de goûter à leurs gâteaux (au demeurant excellents). Ce sont les mêmes que l’on trouve en France dans les pâtisseries maghrébines. Étant donné que les Turcs ont longtemps régné sur les pays arabes, il n’est pas étonnant que ces deux civilisations aient partiellement mêlé leurs cultures. D’ailleurs, en Grèce aussi les pâtisseries proposent toutes, à côté de gâteaux à la crème, des gâteaux orientaux. Je n’ai pas trouvé laquelle de ces civilisations a inventé ces gâteaux sucrés au miel et les a transmis à l’autre.

 

    868b9a portefaix et marchand de salep 

 

Cette tradition des commerces ambulants ne date pas d’hier. Dans mon précédent article Istanbul 04, La ville romaine, j’ai évoqué Choiseul-Gouffier, ce passionné de l’antiquité grecque, qui a rapporté d’un voyage effectué en 1776 nombre d’observations et de descriptions et qui a publié à son retour le Voyage pittoresque de la Grèce illustré de gravures fort intéressantes. Dans ce livre, on voit par exemple ce portefaix, ou hammal (à gauche). Il explique que les hommes qui exercent cette profession sont généralement des Arméniens, des Juifs ou des Turcs. “Les hammals, écrit-il, forment à peu près la dernière classe chez les Turcs ; ils sont sous l’inspection d’un chef qui s’appelle le Hammal-Bachi”.

 

À droite, c’est un marchand de sahlep, ou salepdji. Je viens de tout –ou presque tout– dire sur cette boisson, je n’y reviens pas. Selon Choiseul-Gouffier, “Il se promène par la ville, portant tout son établissement, qui consiste dans un panier d’osier, quelques tasses, un ibrik ou bouilloire, une bouteille contenant de l’eau de rose, ou tout autre parfum, et quelques couronnes de pain”. Ou bien la recette a changé, ou bien Choiseul-Gouffier n’a pas goûté au sahlep.  

 

    868b9b marchands de gâteaux et de foies 

 

L’homme à gauche avec son plateau sur la tête est un marchand de gâteaux, ou simitdji. “Les simitdjis vendent dans les rues de petits gâteaux, tels que couronnes et flûtes, qu’on appelle simith, et que les enfants aiment beaucoup. Il porte son éventaire sur la tête et le soutient avec une sorte de trépied ; cet éventaire contient, outre les simith, de la crème, du lait aigri, du scherbet [=sorbet] et quelques tasses”.

 

Les chiens sont très attirés par la marchandise de notre homme à droite, et ils se doutent qu’ils vont probablement bientôt y avoir droit. Lui, c’est le djeguerdji, ou marchand de foies. “On voit souvent, dans les rues de Constantinople, des Albanais portant des lambeaux de foie et de mou suspendus à un bâton, et cherchant à intéresser la charité musulmane en faveur des chats et des chiens qui se pressent autour d’eux; de bonnes âmes leur achètent leur marchandise et ils la distribuent à ces pauvres animaux, pour lesquels on sait que les Turcs ont beaucoup d’égards et de compassion”. Ce métier a disparu, aussi bien à Constantinople que dans l’Ariège puisque lorsque j’étais enfant on récitait ce très génial “Il était une fois, dans la ville de Foix, une marchande de foie qui vendait son foie dans la ville de Foix. Elle se dit, ma foi je ne vendrai plus de foie dans la ville de Foix…” Ce livre montre encore bien des métiers de rue.  

 

    868c1 Istanbul, bazar en plein air 

 

    868c2 Bazar en plein ait à Istanbul 

 

Et puis il y a les fameux bazars turcs. Beaucoup sont en plein air, comme ceux de mes photos ci-dessus, mais même si l’on ne distingue pas bien le type des articles qui sont proposés, on se rend compte que le style n’est pas le même sur la première et sur la seconde photo. D’ailleurs, les clients non plus ne sont pas les mêmes. Le second marché est clairement à destination des touristes et le premier est pour la population locale.

 

    868d1 Le Grand Bazar à Istanbul 

 

Tout le monde parle du Grand Bazar d’Istanbul. On ne peut donc manquer de le visiter. Un jour, nous nous y sommes rendus alors qu’il était fermé afin de pouvoir en photographier l’extérieur sans la grosse foule qui cache l’entrée.

 

    868d2 Le Grand Bazar à Istanbul 

 

    868d3 Le Grand Bazar d'Istanbul 

 

Et parce que le touriste ne peut manquer de le visiter, il est envahi de touristes, ce qui induit que les échoppes se sont adaptées à la demande, et beaucoup proposent les souvenirs et objets traditionnels que l’on rapporte en petits cadeaux. Beaucoup de boutiques sont très classiques, avec devanture, porte à clochette, et vendeur derrière un comptoir, tandis que d’autres ont un aspect plus traditionnel, plus couleur locale. Et certaines boutiques jouent le jeu, et ne s’adressent pas spécifiquement aux touristes. Cependant, ce Grand Bazar est assez décevant sur le plan commercial.

 

    868d4 Istanbul, le Grand Bazar 

 

    868d5 Istanbul, le Grand Bazar 

 

    868d6 Istanbul, le Grand Bazar 

 

En fait, ce qui est le plus intéressant, c’est le décor. Ici ou là, des colonnades soutiennent un plafond voûté, des carrelages décorent un panneau, ou encore, ailleurs on peut voir ce grand kiosque doré de ma troisième photo.

 

    868e1 Istanbul, le Bazar Égyptien 

 

    868e2 le bazar égyptien, ou bazar aux épices, à Istanbul 

 

Malgré ses décorations intéressantes, le Grand Bazar m’a moins marqué que le bazar égyptien, ou bazar aux épices. Le règne du sultan Mourad III (1574-1595) a vu une certaine émancipation des femmes, leur plus grande influence dans la vie politique et c’est ainsi que sa femme, Safiye Sultan puis sultane valide (=mère de sultan) quand Mehmet III a succédé à Mourad, a décidé en 1597 de créer ici un bazar qui ne sera achevé que 67 ans plus tard, en 1664 (tiens, c’est l’année du Tartuffe de Molière) par la sultane valide Turhan Hatice Sultan, concubine favorite du sultan Ibrahim (détrôné et étranglé en 1648) et mère de Mehmet IV (né justement en 1648). L’architecte Mustafa Aga a été chargé de terminer la construction en l’intégrant dans le complexe de la Nouvelle Mosquée (Yeni Camii) que je montrerai dans mon article Istanbul 20.

 

L’évocation de Turhan Hatice m’amène à sortir complètement de mon sujet pendant quelques instants pour dire deux mots de sa trajectoire peu commune. Née en Ruthénie (dans l’Ukraine actuelle) vers 1628 et prénommée Nadia, elle n’était encore qu’une enfant quand elle fut enlevée par des Tatars nomades, coutumiers de ce genre de raids, qui la vendirent comme esclave au palais de Topkapi. Elle avait environ 12 ans quand la sultane valide de l’époque, Kösem Sultan, en fit cadeau, comme concubine, à son fils Ibrahim. Idée dont elle eut à se repentir par la suite. En effet, âgée d’une vingtaine d’années, Turhan Hatice mit au monde un fils qui fut sultan l’année même de sa naissance. Jugeant que cette toute jeune esclave sans aucune expérience politique ne serait pas apte à gouverner, on confia la régence à la précédente sultane valide, Kösem Sultan, grand-mère du bébé. Mais Turhan Hatice ne l’entendait pas de cette oreille et, mettant de son côté le chef des eunuques noirs du harem (personnage très puissant) ainsi que le Grand Vizir, elle s’est ouvertement opposée à Kösem, soutenue, elle, par les janissaires. En 1651, Kösem fut assassinée, sans que les historiens puissent affirmer que le crime a été commandité par sa rivale. Après avoir gouverné seule et avoir affronté des crises, pour compenser son inexpérience la nouvelle valide remit en 1656 l’essentiel des pouvoirs entre les mains d’un grand vizir de confiance et s’adonna à une œuvre de construction, deux forteresses pour s’assurer contre les Vénitiens, la Nouvelle Mosquée, le bazar égyptien.  

 

    868f1 épices au bazar égyptien d'Istanbul 

 

    868f2 ''Meat spice'' (et bahari), bazar égyptien 

 

La visite de ce bazar est très typique et originale. Sur les étals, des dizaines d’épices multicolores sont proposées et réjouissent le nez autant que les yeux. C’est vendu au poids sur des balances de précision. Attention, les prix sont tantôt affichés aux 100 grammes, et tantôt aux 50 grammes… Sur ma seconde photo, il est indiqué “Meat spice (et bahari)”, mélange d’épices non spécifiées pour assaisonner des viandes, donc.

 

    868f3 Henné, au bazar égyptien d'Istanbul 

 

Mais ce “bazar aux épices”, comme on qualifie généralement ce bazar dit “égyptien”, ne vend pas que des épices comestibles. Ceci est du henné, produit à partir des feuilles de l’arbuste du même nom, qui pousse entre le 15ème et le 25ème parallèle de latitude nord et sud. Et donc bien loin de la Turquie, puisque ce bazar est à 41 degrés de latitude nord. On sait que dans tous les pays musulmans ainsi qu’en Inde le henné est très utilisé comme colorant des mains et des cheveux. C’est la première fois que j’en vois ainsi, en poudre, et quand je pense à la coloration orangée que j’ai si souvent observée sur les mains de femmes qui l’utilisent, j’ai du mal à imaginer que cette poudre grise puisse produire cette couleur. C'est pourtant ainsi 

 

    868f4 ''rose flower tea'' (gül çayi) au bazar égyptien 

 

    868f5 bazar égyptien, ''relax tea'' (rahat-lama çayi)

 

Les épices, ce sont aussi d’innombrables types de fleurs séchées dont on fait des tisanes. La rose, qui souvent parfume les pâtisseries en Turquie, est aussi utilisée en décoction. Une étiquette indique, pour ce que l’on voit sur ma première photo, “rose flower tea (gül çayi)”, soit “tisane de fleurs de rose”. Quant au mélange floral de ma seconde photo, il est qualifié de “relax tea (rahat-lama çayi)”, ou “tisane relaxante”. Je note que la prononciation du Ç est TCH et que le mot qui désigne à la fois le thé et les tisanes se prononce TCHAYI. Le français THÉ ou l’anglais TEA déforment beaucoup plus que le turc le mot chinois mandarin qui se prononce quelque chose comme TCHA et qui en est l’origine étymologique. Mais le russe dit чай (TCHAY), presque comme le turc. Le grec, qui ne peut pas prononcer notre CH et le remplace par S, dit τσάι (TSAÏ). Toutes ces langues, anglais, russe, grec, turc, utilisent ce même mot pour le thé proprement dit, les feuilles du théier, et pour toutes sortes de tisanes.

 

    868f6 bazar égyptien à Istanbul, confiseries 

 

    868f7 bazar égyptien à Istanbul, confiseries 

 

Et enfin, dans ce même bazar, et arborant également des formes variées et des couleurs chatoyantes, on trouve de multiples sortes de pâtisseries et de confiseries à base de fruits secs et de fruits confits. Grandes tentations, tant touristiques que gourmandes…

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 09:00

    867a1 Istanbul, université

 

    867a2 Université d'Istanbul, 1453 

 

Parce qu’Istanbul n’est pas seulement la ville où l’on se doit de visiter Topkapi et Sainte-Sophie et d’arpenter les rues à touristes avec leurs boutiques de souvenirs et de loukoums, mais aussi une ville où il fait bon flâner au hasard des rues, j’ai eu envie de consacrer un article aux promenades sans but précis, parfois au milieu des foules de touristes, parfois dans des quartiers plus secrets. Ici, passant devant ce bâtiment au nom de l’université, j’ai été surpris d’y lire, en chiffres romains, la date de 1453, soit l’année de la conquête de Constantinople par les Ottomans, au-dessus d’un immense drapeau turc.

 

    867a3 Istanbul, lycée technique 

 

Puisque l’université m’a amené à l’enseignement, restons sur le thème avec ce lycée technique. Sur la plaque, on peut lire Sultanahmet Endüstrı meslek lisesi, ce qui signifie Lycée professionnel industriel Sultanahmet. Ce simple libellé cache en fait une longue et riche histoire. C’est le fils de Léon VI le Sage, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète (945-959), qui décide de créer ici un hôpital psychiatrique, mais en 1054 l’empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055) le transforme en atelier de ferronnerie d’art. Après sa prise de Constantinople en 1453, Mehmet le Conquérant avait l’ambition de substituer l’Empire Ottoman à l’antique Empire Romain en l’islamisant, et donc de conquérir l’Italie. Pour ce faire, il nomma grand vizir Gedik Ahmed Pacha en 1473, lequel convertit l’atelier de ferronnerie en fabrique d’épées. Au début du dix-septième siècle, le sultan Ahmed Ier (1603-1617) en fait l’atelier de confection des uniformes des janissaires, de sorte que l’établissement continue de travailler pour l’armée. Un siècle plus tard, nous trouvons sur le trône le sultan Ahmed III (1703-1730), celui-là même qui avait offert l’asile au roi de Suède Charles XII dont j’ai longuement raconté les aventures dans mon article Didymoteicho et Mikri Doxipara, daté du 9 octobre 2012, et que nous retrouverons au musée de Pera (article Istanbul n°14). Cet Ahmed III charge Sedefkar Mehmet Aga, le grand architecte à qui l'on doit la Mosquée Bleue (à laquelle j’ai prévu de consacrer mon article sur Istanbul n°18) de construire là un grand hôpital, qui sera le seul d’Istanbul au dix-huitième siècle. Selim III (1789-1807) rend aux bâtiments leur fonction de fabrique d’épées. On peut imaginer que l’arme avec laquelle il a été assassiné en 1808, un peu plus d’un an après sa déposition et son emprisonnement, avait été forgée dans ces ateliers… Et puis le 4 septembre 1868, les lieux sont enfin dédiés à l’enseignement, utilisant cependant les anciennes installations puisque le futur grand vizir réformateur Midhat pacha crée un centre de redressement école industrielle. En 1909, l’établissement devient École régionale d’artisanat. Arrive Atatürk qui proclame la république, et nous trouvons ici l’Institut d’artisanat pour garçons Sultanahmet qui s’appelle aujourd’hui Lycée technique industriel Sultanahmet.

 

    867a4 lycée privé italien à Istanbul 

 

La connaissance d’une langue et d’une culture étrangères, surtout s’il s’agit de celles d’un pays à l’économie développée, et à plus forte raison si l’on est titulaire d’un diplôme de ce pays, permet généralement d’obtenir un emploi plus ou moins élevé dans l’entreprise, voire dans l’administration publique. Et, parce qu’il est plus facile de discuter et de négocier dans cette langue qu’à travers un interprète, sans doute aussi parce que l’on a créé avec ce pays des liens affectifs, on a tendance à doter son entreprise ou son administration de machines, de véhicules, de technologies en provenance de ce pays. Considérant cela, les grandes puissances ont compris tout l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de l’implantation d’établissements scolaires en terre étrangère, appelant joliment “coopération culturelle” ce qui devrait s’appeler “juteux investissement économique”. D’ailleurs ces établissements, qu’ils soient gérés par la puissance publique ou que, privés, ils en reçoivent l’aide, ne sont pas liés au Ministère de la Culture ni au Ministère de l’Éducation Nationale, mais au Ministère des Affaires Étrangères. C’est ainsi que dans les années 80 j’ai été proviseur du lycée Charles de Gaulle et de l’institut culturel franco-chilien à Concepción, seconde ville du Chili avec, à l’époque, cinq cent soixante mille habitants, et que dans la même ville il y avait un lycée britannique, un lycée allemand et un institut culturel des États-Unis.

 

Lors de nos promenades dans Istanbul, j’ai vu plusieurs établissements scolaires étrangers, et je choisis de montrer ici cet Özel Italyan Lisesi (Lycée privé italien) en clin d’œil à notre ami palermitain Angelo qui est venu nous rejoindre à Istanbul pour quelques jours de vacances.

 

    867a5a lycée de Galatasaray à Istanbul 

 

    867a5b lycée de Galatasaray à Istanbul 

 

Concernant la présence culturelle française à Istanbul, l’histoire est bien différente. Ce n’est absolument pas ici comme dans les autres villes du monde. Lorsque Mehmet le Conquérant prend Constantinople, il n’existe dans l’Empire Ottoman que des écoles coraniques dont l’enseignement n’est certes pas exclusivement religieux, mais presque, et dont les connaissances sont strictement fixées par la foi islamique. Les cadres du régime manquent d’une solide formation générale, et le sultan souhaite doter sa nouvelle capitale d’une école dispensant un enseignement de qualité. C’est son fils Bayezid II (en français on l’appelle généralement Bajazet II) qui, dès 1481 quelques mois après la mort de Mehmet, va créer Galata Sarayi Enderunu, c’est-à-dire l’École du sérail [autrement dit du palais] de Galata. Parce que Mehmet avait été un lettré passionné d’art et artiste lui-même, et qu’il considérait l’art comme essentiel à la pensée, à la réflexion philosophique, c’était l’une des disciplines enseignées. Parce que les langues étaient utiles pour les relations diplomatiques, économiques et culturelles et que Mehmet en parlait plusieurs, en plus de lire le grec ancien et le latin, l’école enseignait les langues. Enfin, les sciences occupaient également une grande place dans les programmes.

 

Quand, en 1838, on reconstruit les bâtiments qu’un incendie a détruits, l’établissement devient école de médecine mais moins de trente ans plus tard les circonstances vont infléchir l’histoire. En 1867 se tient à Paris une exposition universelle. La Turquie y prenant part, le sultan Abdülaziz se rend à Paris où il est reçu par Napoléon III et ses ministres. Victor Duruy, ministre de l’instruction publique, accepte de collaborer avec Djemil pacha, ambassadeur de l’Empire Ottoman à Paris et Fouad pacha, ministre des affaires étrangères, à une modernisation et à une occidentalisation de l’école souhaitées par ce sultan réformateur, et dès 1868 les locaux accueillent le Lycée impérial ottoman de Galatasaray. L’établissement –fait révolutionnaire– est laïque, puisque les élèves ne sont plus obligatoirement musulmans, mais aussi des autres religions fréquentes dans l’Empire, Orthodoxes (Grecs, Bulgares) ou Juifs, ou encore des religions très minoritaires, Catholiques, Arméniens, Coptes, etc. Les programmes sont calqués sur les programmes français, mais en option des langues vivantes ou anciennes sont proposées, latin, grec, persan, arabe, italien, allemand, arménien, et il est interdit aux élèves de s’exprimer dans une langue autre que le français, même en récréation.

 

Puis est arrivé Atatürk, qui a proclamé la République Turque. En 1924, l’établissement prend le nom de Lycée de Galatasaray. Très pro-français, énergiquement décidé à l’occidentalisation de son pays, Atatürk entend aussi lui conserver une forte image nationale. Pas question de devenir la copie d’un autre pays sous couvert de modernisation. Désormais, les élèves peuvent parler turc entre eux s’ils le souhaitent. Par ailleurs, si toutes les matières scientifiques ainsi que la sociologie, la philosophie et bien entendu la littérature française sont enseignées en langue française, c’est en revanche la langue turque qui est utilisée pour l’enseignement de la littérature turque et des littératures étrangères autres que francophones, pour l’histoire, pour la géographie, pour la morale, pour les disciplines artistiques. Rassemblant mes souvenirs de mon époque “Concepción”, je me rappelle que la loi chilienne exigeait que dans tous les établissements, même privés, même étrangers, les cours d’histoire soient dispensés en langue espagnole, et par un professeur de nationalité chilienne. Poursuivant sa modernisation et son ouverture, dès 1965 le lycée admet l’inscription de filles, mais dans des bâtiments différents dans un premier temps (dans le quartier d’Ortaköy).

 

En 1992, Mitterrand signe avec le Gouvernement turc un protocole aux termes duquel le lycée devient Galatasaray Eğitim ve Öğretim Kurumu (G.E.Ö.K.), ou Établissement d'Enseignement Intégré de Galatasaray (E.E.I.G.). Il est dit intégré parce qu’autour du lycée, noyau dur de l’ensemble, il rassemble en amont l’école primaire et en aval l’université, qui s’est installée à Ortaköy dans les locaux autrefois réservés aux filles. Non seulement le diplôme de fin d’études du lycée est reconnu comme passeport pour l’entrée dans les universités de France, mais les diplômes obtenus à l’université de Galatasaray, où l’essentiel de l’enseignement est dispensé en français selon des programmes compatibles avec ceux de France, sont reconnus en France au même titre que les diplômes français. Pourtant, l’établissement n’a jamais cessé d’être national depuis sa création en 1481, ottoman puis turc, à la différence du lycée italien vu plus haut, de “mon” lycée Charles de Gaulle de Concepción, du lycée franco-argentin de Buenos Aires, etc., etc. On peut y étudier la philosophie, les Lettres, les mathématiques, la communication, l’économie et la gestion, les sciences politiques et les relations internationales, l’ingénierie et la technologie, le droit. Mon cher cousin Joël-Pascal Biays, qui avait été nommé vice-recteur de l’Université de Galatasaray à la rentrée 2007, est subitement mort en mars 2008 dans le taxi qui le ramenait chez lui après une réunion du comité paritaire. C’est aussi à sa mémoire que je consacre tant de lignes à cet établissement qui, pour cette raison, a pour moi une valeur sentimentale particulière.

 

L’entrée principale du lycée est située sur la grande rue Istiklal, fermée d’une lourde grille. Sur le côté, dans la rue Turnacıbaşı, il y a une autre entrée, seulement protégée par une barrière… et un gardien qui m’a formellement interdit d’entrer, même de quelques pas. Je me suis alors résolu à prendre seulement la photo ci-dessus, depuis la rue. Et, sur la grille, le monogramme du lycée.  

 

    867a6a Lycée grec d'Istanbul créé en 1893 

 

    867a6b fronton du lycée grec d'Istanbul 

 

De tourner dans la rue Turnacıbaşı m’a donné l’occasion de passer devant le lycée grec de la ville, créé en 1893 et arborant fièrement une Vierge chrétienne sur son fronton dans ce qui était encore la capitale de l’Empire Ottoman dont le sultan était le calife, le commandeur des croyants (croyants de l’Islam, bien sûr). Mais après avoir si longuement parlé de son voisin le lycée de Galatasaray, je ne m’étendrai pas davantage sur le lycée grec.

 

    867a7 Istanbul, bibliothèque, 18e siècle 

 

Une plaque nous dit en turc, devant ce bâtiment “Diffusion des connaissances Fondation de la Bibliothèque Reca efendi”, tandis qu’une autre plaque dit, en turc également “L’école primaire Reca Mehmet efendi a été construite au 18ème siècle”.

 

    867b1 la poste d'Istanbul 

 

    867b2 la poste d'Istanbul 

 

    867b3 la poste d'Istanbul 

 

Autre bâtiment public, cette belle construction abrite la grande poste. Tranquillement, sous l’œil de gardes et des employés, j’ai fait à l’intérieur quelques photos, quand soudain, une personne aussi imposante par son uniforme que par son tour de taille, son opulente poitrine et son visage sévère est venue m’interdire cet acte qui lui semblait contraire à la morale publique. Il y a aussi un musée de la poste –que nous n’avons pas visité– qui présente les installations du dix-neuvième siècle, le matériel téléphonique et télégraphique ancien, des sacs postaux pour dos de cheval ou de chameau, des timbres ottomans, des enveloppes premier jour, etc. Je pense que ce sera une visite intéressante à effectuer lorsque nous retournerons à Istanbul.

 

    867b4a rue Sogukcesme à Istanbul 

 

    867b4b Istanbul. Ici a logé la reine Sofia d'Espagne 

 

Nous sommes ici dans une voie aristocratique, la rue Sogukcesme percée au début du dix-huitième siècle et comportant une citerne byzantine et douze maisons  habitées au début par les hauts dignitaires du régime. Quand le sultan Abdülmecid déménagea, en 1853, du vieux palais de Topkapi pour le moderne palais de Dolmabahce, qui venait d’être achevé, sur le Bosphore, ces braves dignitaires déménagèrent eux aussi, pour se rapprocher de leur maître, et ces maisons furent occupées par la classe moyenne. Plusieurs, mal entretenues, ont disparu, d’autres ont brûlé. Celle de ma photo a pu être sauvée, et elle a eu l’honneur, en 2000, d’accueillir la reine Sofia d’Espagne.

 

    867b5 Istanbul 

 

    867b6 Istanbul 

 

    867b7 Istanbul 

 

    867b8 Istanbul, près de la mosquée Sokullu Mehmet Pacha 

 

Parfois juste deux mots sur une plaque, parfois rien du tout, en marchant dans Istanbul le regard est sans cesse attiré par des curiosités architecturales raffinées. Il est vrai que les maisons privées, ordinaires ou même luxueuses, étaient en bois et sont quasiment toutes parties en fumée dans les innombrables incendies dévastateurs, et ne restent que les bâtiments de pierre qui ont été construits avec un souci esthétique particulier. La reconstruction du centre a été assez intelligente pour ne pas écraser toutes ces merveilles au milieu de barres de béton. Les grands ensembles se sont développés à la périphérie, pour accueillir les populations qui affluaient vers cette métropole qui compte aujourd’hui plus de treize millions et demi d’habitants, et dix-sept millions avec les banlieues (Paris 2,24 millions et un peu plus de 12 millions avec les banlieues).

 

    867b9 petit cimetière à Istanbul 

 

Tous les voyageurs occidentaux des siècles passés ont été frappés par la proximité des morts avec les vivants. Les cimetières (le Petit champ des morts, le Grand champ des morts) sont d’agréables jardins lieux de promenade, de méditation, de jeux des enfants. Aujourd’hui, en se promenant en ville, on rencontre partout des espaces où des arbres font de l’ombre à des tombes. Si je n’en montrais pas un ici je ne serais pas fidèle à l’image d’Istanbul.

 

    867c1 fresque sur un mur d'Istanbul 

 

Ceci n’est pas typique d’Istanbul, mais j’ai envie de le montrer parce que c’est une fresque intéressante qui représente Constantinople et le Bosphore.

 

    867c2 antiquités à Istanbul 

 

Les boutiques d’antiquaires regorgent d’objets intéressants, à des prix variables selon qu’elles sont situées dans les zones fréquentées par les touristes étrangers ou que leurs chalands sont plutôt des locaux. Mais ici j’ai été arrêté par ce livre français édité chez Nathan, parce que –de mon temps, et jusqu’à ce que j’entre au lycée, il y avait des distributions de prix en fin d’année– j’ai reçu une année, en prix, un livre de cette collection sur l’Égypte et un autre sur Rome.

 

    867d1 vue sur la Corne d'Or à Istanbul 

 

    867d2 Istanbul, vue depuis Süleymaniye 

 

Je consacrerai mon article Istanbul 09 à la Corne d’Or. Je ne m’étendrai donc pas sur le sujet aujourd’hui, mais parlant de promenades dans Istanbul je me dois d’au moins l’évoquer. Sur ma seconde photo, elle est vue depuis l’esplanade de la mosquée Süleymaniye (mosquée de Soliman) qui, elle, sera l’objet de mon article Istanbul 19.

 

    867d3 Istanbul, voies arrivant à la Corne d'Or 

 

Nous sommes ici sur la Corne d’Or, près de la gare de Sirkeci, et ces rails qui arrivent jusqu’à l’eau témoignent d’un temps où, à défaut d’un grand pont ferroviaire, on devait embarquer les trains sur un ferry pour rejoindre la rive nord. À moins que ce ne soit pour rejoindre la rive asiatique du Bosphore, voire des rivages plus lointains. Je n’ai pu obtenir de réponse à ma question.

 

    867d4 Istanbul, le vapeur des échelles d'Üsküdar 

 

Ce bâtiment porte inscription de sa fonction, c’est la gare du Vapeur des échelles d’Üsküdar. Je m’explique. Üsküdar, que l’on appelait autrefois Scutari, c’est un quartier d’Istanbul situé sur la rive asiatique du Bosphore. Quand, peu à peu, au dix-neuvième siècle, les bateaux à moteur ont remplacé les caïques à rames que l’on prenait comme des taxis pour traverser le Bosphore ou pour se rendre d’un point à l’autre de la côte de la Corne d’Or ou du Bosphore, les Turcs ont pris le mot français [bateau à] vapeur pour en faire le mot turc vapur, désignant ces bateaux locaux. Enfin, les échelles, dont dérive le mot turc iskelesi, ce sont les ports côtiers. Remontons au seizième siècle. François Premier et Charles Quint s’opposent. Au grand scandale de la chrétienté, pour qui politique et religion sont liées, François Premier s’entend avec le sultan musulman Soliman le Magnifique, l’autorisant par exemple à faire hiverner sa flotte militaire à Marseille. En 1536, sont signés entre les deux monarques des accords, appelés capitulations, selon lesquels des comptoirs commerciaux sont concédés à des Français, sous législation française, dans des ports ottomans, merveilleuse aubaine financière pour la France. Les embarcadères sur pilotis, avec leurs marches en bois, étaient appelées échelles, et le mot s’est étendu au comptoir tout entier. L’activité commerciale française dans les échelles a cessé à la Révolution, l’Angleterre a pris la place les Français sans jouir de capitulations, mais le mot d’échelle est resté. En Grèce, qui a longtemps été occupée par les Ottomans, il y avait aussi des échelles, comme la Skala Marion, à Thasos. Nous sommes donc ici à l’embarcadère du bateau qui traverse le Bosphore.

 

    867e1 le pont de Galata 

 

    867e2 le pont de Galata 

 

    867e3 pont Vinci en Norvège (image Wikipedia) 

 

À son débouché dans le Bosphore, la Corne d’Or est franchie par le pot de Galata. Ce Bayezid II qui a créé l’école du Sérail de Galata a eu l’excellente idée de vouloir créer un pont pour enjamber la Corne d’Or en cet endroit, et l’exécrable idée de refuser le génial projet de Léonard de Vinci qui consistait en un unique tablier de 240 mètres de long sur 24 de large, soit le plus long pont du monde de l’époque, alors qu’avec leurs longueurs moindres les autres ponts reposaient sur plusieurs piles. Et pourtant ce projet était réaliste puisqu’en 2001 les Norvégiens ont créé à Ås, à 42 kilomètres au sud-est d’Oslo, un pont piéton et bicyclette qui enjambe l’autoroute E18 reproduisant très exactement, mais à plus petite échelle, le pont de Léonard. La troisième photo ci-dessus le représente (image que j’ai prise dans Wikipédia, photo Egil Kvaleberg). Les données techniques et de belles photos (que je ne peux reproduire ici parce qu’elles sont protégées par un copyright) se trouvent sur ce site professionnel.

 

    867e4 ancien pont de Galata 

 

    867e5 nouveau pont de Galata 

 

Ce ne sera finalement qu’en 1845 que la mère du sultan Abdülmecid (une mère de sultan porte le titre de sultane valide) fera construire ici un pont. Bien entendu, c’est le sultan qui a eu l’honneur de franchir le pont le premier, mais c’est un navire français commandé par le capitaine Magnan qui le premier est passé dessous. Dix-huit ans plus tard, en 1863, il est remplacé par un autre pont de bois, car Napoléon III doit venir à Constantinople et le sultan Abdülaziz veut que sa capitale rayonne. De 1872 à 1875, on construit un troisième pont posé sur 24 pontons flottants. Une telle structure rend possible son déplacement plus en amont en 1912 pour laisser la place à un autre pont flottant. À chaque extrémité de ce pont comme des précédents, depuis 1845 et jusqu’en 1930, des employés vêtus d’uniformes blancs perçoivent un péage. Par la suite, le passage devient gratuit.

 

Là, je rencontre une difficulté. À l’exposition “Philoxenia” que j’ai déjà évoquée dans mes articles “Images d’Edirne” et “Premier contact avec Istanbul”, j’ai vu les deux plateaux métalliques ci-dessus. Le premier, nous dit-on, représente le vieux pont de bois et date du milieu ou de la fin du dix-neuvième siècle, tandis que le second représente le nouveau pont de Galata et date de la fin du dix-neuvième siècle. Il faut donc supposer que le second a été peint d’après nature et qu’il s’agit du pont de 1875, tandis que le premier a été peint de mémoire (ou d’après gravures), après coup, et qu’il s’agit de celui de 1845 ou de celui de 1863.

 

Toujours est-il qu’un incendie, en 1992, détruit le quatrième pont, qui est alors remplacé par le pont actuel, le numéro cinq, achevé en 1994. Avec ses 42 mètres de large, il permet le passage des voitures, du tramway, des piétons et recouvre de chaque côté une rangée de restaurants seulement interrompue au centre pour permettre le passage des bateaux. À toute heure du jour, tout du long, d’innombrables pêcheurs trempent leur ligne dans la Corne d’Or. Mieux vaut, en bas, entre les tables des restaurants, ne pas se pencher vers l’eau au moment où un pêcheur remonte son hameçon sans poisson… Ce pont sympathique, nous l’avons franchi d’innombrables fois.  

 

    867f1 Istanbul, bazar fondation Ayasofya 

 

Au passage un petit coup d’œil à ce bâtiment dont une plaque nous dit que ce bazar Sainte-Sophie a été construit par le Conquérant.

 

    867f2 en gravissant la colline de Galata 

 

    867f3 en gravissant la colline de Galata 

 

Depuis que nous avons franchi le pont de Galata, nous sommes sur la rive nord de la Corne d’Or, et maintenant nous gravissons la colline de Galata. Il y a des bâtiments de pierre qui sont anciens, cette partie de la ville ayant été habitée en majorité par des non musulmans, occidentaux, alors que les habitations des Turcs étaient faites de bois. La pente est rude à gravir.

 

    867f4 escalier construit par la famille Camondo 

 

    867f5 escaliers Camondo 1870-1880 

 

Après avoir peiné dans la montée, nous arrivons à ces élégants escaliers, dits escaliers Camondo, parce que c’est la famille Camondo qui les a construits vers 1870-1880. Il s’agit d’une famille juive sépharade de Constantinople dont plusieurs membres sont venus ensuite s’installer à Paris. Un membre de cette famille, Moïse, a fait don à la France de ses collections pour en faire le musée Nissim de Camondo, rue de Monceau à Paris, du nom de son fils aviateur abattu pendant la Première Guerre Mondiale.

 

    867g1 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul 

 

    867g2 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul 

 

    867g3 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul

 

    867g4 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul 

 

Au fond d’une galerie de la rue Istiklal on trouve cet original et immense magasin de vieux vêtements qui peuvent servir d’accessoires pour des films, ou satisfaire des envies d’originalité. Sur les manches des uniformes de ma quatrième photo, je peux lire Welsh Guards, Je maintiendrai (devise des Pays-Bas), Polizei…

 

    867h1 restaurant Ara Güler à Istanbul 

 

    867h2 restaurant Ara Güler à Istanbul 

 

    867h3 restaurant Ara Güler à Istanbul 

 

L’un des photographes turcs les plus connus de par le monde est sans conteste Ara Güler (né en 1928 à Istanbul), qui a été un proche de Cartier-Bresson, a été membre de l’agence Magnum, a collaboré avec le Time, Paris-Match, etc. On lui doit de remarquables photos de Turquie et d’Istanbul en particulier. Une exposition de ses œuvres a eu lieu à Paris à la Maison de la Photo à l’automne 2009. Dans le bâtiment qu’il a hérité de son père, dans une petite rue calme proche d’Istiklal, il a installé son atelier à l’étage, et confié le rez-de-chaussée à Yasar Kartoglu pour en faire un restaurant appelé Ara Café. Sur une vitre de la devanture, son portrait en grand format. Et à l’intérieur, aux murs, des photos d’Ara Güler, bien sûr. On mange bien, ce n’est pas trop cher, on est bien traité avec le sourire et l’ambiance est sympathique, dans la salle en bas ou sur la mezzanine. Lorsque nous y avons dîné, nous n’avons pas vu Ara Güler, mais il paraît qu’il descend souvent y faire un tour.

 

    867i1 place Taksim à Istanbul 

 

    867i2 Istanbul, place Taksim 

 

    867i3 Istanbul, place Taksim 

 

Le sud de la Corne d’Or, c’est la vieille ville traditionnelle, avec le palais de Topkapi, Sainte-Sophie, le Grand Bazar, etc. De ce côté-ci, au contraire, c’est la ville moderne, et la vaste place Taksim, à vrai dire sans grand charme, est considérée comme le cœur de l’Istanbul d’aujourd’hui. Je suis si en retard dans mes publications que je peux insérer la précision que c’est là qu’a eu lieu la contestation du pouvoir en juin 2013. Le monument, au centre, est à la gloire d’Atatürk, le restaurateur de la dignité turque mise à mal lors des guerres des Balkans, de la Première Guerre Mondiale et de la Guerre de Libération, le fondateur de la République, le père de la Turquie moderne.  Les pigeons sont presque aussi nombreux et familiers que sur la place Saint-Marc à Venise, et si j’ai envie de les photographier volant près de cette dame, je n’ai besoin pour respecter son droit à l’image ni de lui flouter le visage ni de lui demander une autorisation…

 

    867j1 dans le bas de Galata 

 

    867j2 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

    867j3 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

Je disais tout à l’heure que cette rive de la Corne d’Or était celle des Occidentaux. Dans cette catégorie, il faut ranger les Grecs qui, si leur pays est sur les mêmes longitudes que l’est de la Pologne, la Roumanie, l’Ukraine, n’en sont pas moins plus occidentaux que les Turcs qui sont arrivés d’Asie trois millénaires plus tard et parce que leur religion chrétienne les rapproche davantage des autres pays européens. Cela pour dire que les Grecs vivaient dans le quartier que je montre. Le terrible échange de populations de 1923 qui a contraint les Grecs de Turquie à intégrer une mère patrie qu’ils ne connaissaient pas (cf. les Pieds-Noirs en 1962) et les Turcs de Grèce à en faire autant dans les mêmes conditions dramatiques, n’a pas touché officiellement les Grecs de Constantinople ni les Turcs de Thrace, quoique beaucoup, craignant des réactions dangereuses de la population, aient fui sans que les décisions politiques les y obligent. Ils sont encore environ cent trente mille en 1955. Or voilà qu’en Grèce, à Thessalonique qui est la ville natale d’Atatürk, explose une bombe dans le consulat turc. On peut sans doute relever des erreurs dans l’œuvre immense d’Atatürk, mais on ne peut lui refuser l’admiration pour ce qu’il a fait de son pays en un laps de temps aussi bref, et les Turcs n’ont pu supporter que l’on s’attaque à son image de cette façon. En réalité, sur le coup, personne n’a su que c’était le “département de guerre spéciale” de l’armée turque qui avait commis cet attentat dans le but de discréditer les Grecs d’Istanbul. Le résultat a été tel que souhaité, un déchaînement de violence. Les 6 et 7 septembre 1955 un abominable pogrom a ravagé le quartier grec, faisant de nombreuses victimes et poussant les autres à fuir au plus vite. Depuis, les habitations ont été laissées sans entretien, et investies par les Kurdes. Tout ce linge séchant en travers de la rue rappelle un peu l’Italie du Sud.

 

    867j4 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

    867j5 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

C’est un autre Istanbul que l’on découvre ici. Rien à voir avec le vieux Constantinople de l’Empire Byzantin puis de l’Empire Ottoman avec son Hippodrome, son palais impérial de Topkapi, ses églises chrétiennes converties en mosquées et ses vastes mosquées construites après la conquête. Rien à voir non plus avec les quartiers modernes et européens de Taksim, Galata, Istiklal, Péra. C’est un quartier pauvre, dont les populations vivent à part. Il faut même faire attention, en prenant des photos, que les gens ne se croient pas dans le cadre, car certains n’apprécieraient pas du tout.

 

    867k1 rénovation du vieux Constantinople 

 

    867k2 vieux Constantinople, quartier kurde, ex-grec 

 

    867k3 vieux Constantinople, quartier kurde, ex-grec 

 

    867k4 vieux Constantinople, quartier kurde, ex-grec

 

Dans cette tristesse, dans cette pauvreté, les Kurdes occupent les tristes restes de fort belles demeures. Mais ces bâtiments vont, pour bon nombre d’entre eux, être réhabilités. En fait, leur état est tel que l’on va, je suppose, procéder comme dans d’autres pays, à la destruction de tout l’intérieur, ne conservant que les façades ou peut-être les quatre murs, et construire tout à neuf et en moderne par-derrière. Je serais prêt à applaudir des deux mains, car cela sauvegardera un riche patrimoine, mais il me reste une grande, très grande crainte concernant ce que l’on va faire des populations pauvres qui vivent là. D’autant plus que les Kurdes, qui –pour certains avec violence attentats– réclament leur indépendance des deux côtés de la frontière turco-irakienne ainsi que sur une frange d’Iran et dans un coin de Syrie pour reprendre les droits qu’ils ont perdus en 1639, ne sont pas bien vus des Turcs.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 09:00

866a1 Istanbul, restes de colonnes

 La ville antique… Si, tôt le matin, alors que nous sommes encore dans notre maison roulante, l’appel du muezzin nous rappelle qu’en 1453 Mehmet le Conquérant a apporté l’Islam dans la ville où nous sommes, il suffit de faire quelques pas au dehors pour tomber sur des traces de tout ce qui l’a précédé, non seulement de l’Empire Byzantin, mais de l’Antiquité romaine. À peine a-t-on quitté l’emplacement pour les camping-cars, fort commode, tout près du centre-ville et de ses principaux lieux touristiques, juste en bord de la mer de Marmara, que l’on tombe sur ces restes de colonnes antiques. Mais c’est loin d’être tout.

  

866a2 Istanbul, emplacement du palais impérial

 

 De là à pouvoir en déduire l’emplacement exact de la ville antique, il y a une grande différence. On sait que les Perses ont pris position en 512 avant Jésus-Christ, on sait que Rome s’est emparée de la ville en 146 avant Jésus-Christ, on sait que Constantin en a fait la capitale de l’Empire à la place de Rome en 330 après Jésus-Christ, mais ces indications historiques ne disent rien de la situation géographique. Or voilà que des fouilles, actuellement en cours et auxquelles pour cette raison on n’a pas accès (il faut se contenter du panneau ci-dessus posé devant la barricade), révèlent que là se trouvait le palais impérial commencé dès 330 et dont la construction et les extensions, jusqu’à couvrir cent mille mètres carrés, se sont poursuivies jusqu’au onzième siècle. En 1204, les pieux Catholiques de la Quatrième Croisade prennent Constantinople, s’en prendre aux Orthodoxes étant beaucoup plus rentable que de restituer les Lieux Saints à la chrétienté. Le palais brûle entièrement, puis les Croisés pillent tout ce qui peut encore s’y trouver. Sur l’emplacement se construisent alors des habitations de bois. En 1846, le sultan Abdülmecid décide de construire là l’université. Les bâtiments sont transformés successivement en hôpital pour les soldats français de la guerre de Crimée et en divers ministères, avant de devenir palais de justice. Puis, en 1933, un incendie détruit les bâtiments et le tout reste en l’état jusqu’à ce qu’en 1997 la Direction de l’Archéologie décide que, sur une zone de 17000 mètres carrés, l’on procède à des fouilles en règle. Mettant au jour des structures romaines, byzantines, ottomanes, les fouilles font aussi émerger toutes sortes de choses, pièces de monnaie, poteries, lampes, objets de culte, etc. qui partent en dépôt au musée archéologique d’Istanbul. Quant aux bâtiments, comme les thermes byzantins, on les dégage, on les consolide, on les reconstruit en partie.

 

866a3 Istanbul, point de départ de toutes les routes antiq

 

Ceci est le reste, bien pauvre, découvert dans les années 1960 et redressé, d’un arc de triomphe byzantin du quatrième siècle de notre ère détruit au quinzième siècle, à partir duquel étaient calculées toutes les distances des villes de l’Empire. Parce que les distances routières étaient exprimées en milles, ce monument s’appelait le Million. C’est l’empereur Constantin qui l’avait fait construire à l’arrivée de la route venant de Rome, via Appia en Italie jusqu’à Brindisi, puis via Egnatia de l’autre côté de la mer Adriatique, de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à Constantinople. Traversant la ville, cette route prenait le nom de via Regia, la Voie Royale, mais tout le monde l’appelait “la rue du Centre”. Après la conquête ottomane, quand les ministres rentraient chez eux en brillant équipage après une réunion du Conseil du sultan au palais de Topkapi, ils empruntaient cette rue. Or on sait que le mot “divan”, qui vient du persan et signifie une administration, désigne chez les Turcs le conseil des vizirs, les ministres et conseillers du sultan. La voie a dès lors pris le nom de “Divan Yolu”, ou “rue du Conseil”, entre le palais de Topkapi et la Porte Dorée dans les remparts de la ville. Après quoi, ce n’était plus une voie de la ville, mais la grand-route. Cette avenue porte encore le nom de Divan Yolu au départ de Sultanahmet, puis filant vers l’est, elle devient aujourd’hui Yeniçeriler caddesi (boulevard des Janissaires), et enfin Ordu caddesi (boulevard de l’Armée).

En 1865, ce que l’on appelle le grand incendie d’Hodja Pacha qui, en trente-deux heures, a rasé intégralement le tiers de la ville, de la Corne d’Or à la mer de Marmara et de la mosquée de Bajazet à Sainte-Sophie (alors mosquée Sultan Ahmet), a amené un nouveau plan d’urbanisme, privilégiant les constructions moins inflammables que le bois (détaxe sur la brique et le ciment) et a été l’occasion d’élargir Divan Yolu et de lui donner son aspect actuel, si l’on parvient à l’imaginer sans ses innombrables boutiques à touristes.

 

866b1 la Colonne Brûlée, à Istanbul

 

866b2 Istanbul, Cemberlitas, ou Colonne Brûlée

 

Constantin, donc, a créé la nouvelle capitale de l’Empire à Byzance, et l’a nommée Constantino-Polis, la ville de Constantin. En honneur de son installation dans la ville, et pour marquer le transfert de Rome à Constantinople, on a démantelé à Rome un temple d’Apollon, et l’on a apporté ici en l’an 330 l’une de ses colonnes de porphyre rouge que l’on a dressée dans un cimetière gréco-romain, car en fouillant le sol on a retrouvé à plus de deux mètres sous le niveau actuel des restes du dallage du forum, et aussi des tombes et des sarcophages. C’est à cette époque que l’on a associé la couleur de cette roche à la pourpre impériale. À cette occasion, Constantin a placé au sommet de ses neuf tambours de trois mètres de diamètre, à 57 mètres du sol, une statue en bronze d’Apollon saluant le lever du soleil prise à Héliopolis en Phrygie, il en a seulement remplacé la tête par la sienne, et cette colonne s’est appelée officiellement Colonne de Constantin, même si bien souvent aussi on l’a appelée la Colonne de Porphyre, en référence également à l’empereur. Lors de l’avènement de Julien l’Apostat, qui a voulu revenir au polythéisme, d’où son surnom, sa statue s’est substituée à celle de Constantin, et de même Théodose le très chrétien a remplacé Julien l’Apostat.

 

En 1081, attirée par la statue de bronze, la foudre s’est abattue sur la colonne et, fragilisés, les trois tambours supérieurs ont été jetés à bas par une tempête. L’empereur Manuel Comnène (1143-1180) l’a fait réparer et au sommet il a fait placer non son effigie mais une croix dorée monumentale que, bien sûr, Mehmet le Conquérant a fait ôter dès la prise de la ville. Dans les siècles qui ont suivi, les incendies se sont multipliés, faisant à chaque fois souffrir la colonne, aussi le sultan Moustapha II (1695-1703) décida-t-il, en 1701, de consolider le tout en entourant sa base d’une solide (et hideuse) maçonnerie qui ensevelissait jusqu’au deuxième tambour, et en faisant cercler son fût d’anneaux de fer tout aussi horribles. Les Turcs, depuis ce temps, l’appellent Çemberlitaş (en turc, çember signifie un cercle). Puis, en 1779, un nouvel incendie l’a complètement noircie, ce qui la fait appeler également Colonne Brûlée. N’oublions pas non plus, ensuite, en 1865, le grand incendie d’Hodja Pacha. Aujourd’hui, le niveau du sol ayant monté au cours des siècles, elle plonge sous le niveau de la rue, et dresse sa pauvre silhouette calcinée et cerclée, enchâssée dans une base elle-même bien usée, mais c’est l’un des symboles de la ville et tout le monde l’aime bien comme une ancêtre décatie.

 

J’ai reproduit la première photo ci-dessus lors de notre visite de l’exposition Voyage en Méditerranée orientale dont je parle dans mon article du 5 août 2012, collection réunie par Ioannis Trikoglou (1888-1975), photo signée Sebah et Joallier. Elle n’est pas datée mais elle a vraisemblablement été prise à la fin du dix-neuvième siècle ou au début du vingtième. En effet, Jean Sebah, fils du photographe turc Pascal Sebah, s’associe à un Français, Polycarpe Joallier, en 1890 et le studio devient photographe officiel du sultan Abdul Hamid II (1876-1909). La seconde photo montre la Colonne Brûlée telle que je l’ai vue.

 

866c1 Istanbul, l'obélisque sur l'Hippodrome

 

Constantin n’a pas créé sa ville dans un désert, ni autour d’un village. Avant d’être promue au rang de capitale de l’empire sous le nom de Constantinople, la ville existait et s’appelait Byzance. Aujourd’hui, sur une immense place se dresse cet obélisque. Cette place, si elle est si immense, c’est parce qu’elle était l’hippodrome antique que Septime-Sévère, empereur de 193 à 211, avait construit pour Byzance, et que Constantin (324-337) a agrandi et amélioré pour sa capitale. C’est sous Constance, le successeur de Constantin, que l’obélisque de ma photo a été démonté du temple de Karnak en Égypte et a été transporté dans un premier temps à Alexandrie, et sous Théodose en 390 qu’il a été placé sur l’hippodrome, pour décorer le muret central appelé spina autour duquel tournaient les chars ou les cavaliers.

 

Ne serait-ce que par la différence de couleur de la pierre, on se rend compte que l’obélisque lui-même et sa base ne sont pas de même nature. Les hiéroglyphes que l’on voit sur l’obélisque célèbrent les victoires remportées sur le fleuve Euphrate par le pharaon Touthmôsis III lors de la trente-troisième année de son règne (selon les historiens, la date est à situer entre 1471 et 1434 avant Jésus-Christ). La base, elle, taillée pour recevoir l’obélisque sur quatre supports de bronze, a été sculptée à l’époque de Théodose.

 

866c2 Transport de l'obélisque d'Istanbul

 

Concernant les hiéroglyphes, mon ignorance de leur lecture et de leur traduction me contraint à croire ce que m’en dit mon livre. Très peu de chose. Mais la base, elle, est très parlante. Chacun de ses quatre côtés comporte deux niveaux de bas-reliefs qui sont si intéressants que je ne peux résister à la tentation d’en montrer plusieurs. Ici, nous voyons le convoi de l’obélisque.

 

866c3 course de chars à Byzance

 

866c4 l'hippodrome d'Istanbul(documentaire Arte)

 

866c5 Istanbul, spina de l'hippodrome (documentaire Arte)

 

Puisque l’obélisque a été placé sur la spina, l’un des bas-reliefs montre une course de quadriges, avec des chevaux bondissants. Mais on voit aussi des obélisques décorant la spina. Et aussi un arc de triomphe. Je joins deux copies d’écran provenant d’un excellent documentaire de la chaîne Arte, qui montrent des reconstitutions numériques de l’hippodrome avec ses tribunes et sa spina. Théophile Gautier, qui a passé à Constantinople soixante-douze jours à l’été 1852 et en livre une fidèle description (392 pages dans l’édition que j’ai en main), ne voit que “des bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que difficilement deviner les sujets qu’ils représentent”. Poète et romancier, il préfère imaginer. “Ce devait être un beau spectacle lorsqu’une foule éblouissante d’or, de pourpre et de pierreries, scintillait sous les portiques qui entouraient l’Hippodrome et se passionnait alternativement pour les verts ou les bleus, ces factions de cochers dont les rivalités agitaient l’empire et causaient des séditions. –Les quadriges d’or, attelés de chevaux de race, faisaient voler sous leurs roues étincelantes la poussière d’azur et de vermillon dont on sablait l’Hippodrome par un raffinement de luxe. Et l’empereur se penchait du haut de la terrasse de son palais pour applaudir sa couleur favorite.– Les bleus, si l’on peut se servir d’une pareille expression à propos des cochers byzantins, étaient tories, les verts étaient whigs, car la politique se mêlait à ces cabales de cirque. Les verts essayèrent même de faire un empereur et de détrôner Justinien, et il ne fallut rien moins que Bélisaire et un corps d’armée pour avoir raison du soulèvement”.

 

866c6 L'empereur remet une couronne au vainqueur

 

L’empereur tenant à la main une couronne de lauriers s’apprête à la remettre au vainqueur de la course. Et puisque c’est au temps de Théodose que cette base a été sculptée, nul doute que l’empereur ici représenté n’est autre que Théodose lui-même.

 

866c7 Goths vaincus rendant hommage à Théodose

 

Ici encore, nous voyons l’empereur dans sa tribune, entouré des officiels. Mais cette fois-ci, il ne s’agit plus de remise de couronne de lauriers. En 380, Théodose est parvenu à stopper l’avancée des Goths, mais doit les stabiliser en les installant au sein de l’Empire, les Ostrogoths (Goths de l’Est) en Pannonie (plus ou moins la Hongrie actuelle) et les Wisigoths (Goths de l’ouest) en Mésie (à cheval sur les actuelles Roumanie, Bulgarie et Serbie. Et certes ces tribus barbares ont alors laissé un répit à l’Empire, mais les fixer ainsi en les intégrant, y compris dans les armées romaines, c’était introduire le loup dans la bergerie et les historiens s’accordent à penser que cela a été le début de la fin de l’Empire Romain. Les contemporains de Théodose, déjà, lui ont vivement reproché cela, et c’est sans doute pour répondre à ces critiques que ce bas-relief représente les Barbares lui rendant hommage en signe de soumission.

 

866d1 colonne serpentine sur l'hippodrome d'Istanbul

 

866d2 colonne serpentine sur l'hippodrome d'Istanbul

 

Plus loin sur ce même hippodrome, on peut voir la Colonne Serpentine. Dans mon article intitulé Ægosthènes, Platées, Éleuthères, daté du 10 juin 2012, je raconte comment la victoire des Grecs coalisés à Platées en 479 avant Jésus-Christ, après Salamine, met un terme à la Seconde Guerre Médique. Les Grecs consacrent dix pour cent de leurs prises de guerre sur les Perses, Salamine et Platées, à la confection d’un grand trépied et d’un vase en or de trois mètres de diamètre qui reposent sur une colonne de bronze représentant trois serpents enroulés les uns sur les autres, et en font présent à Apollon dans son sanctuaire de Delphes. Au pied, une inscription (découverte lorsqu’en 1856 on a dégagé la base) cite les trente-et-une villes ayant pris part à la coalition. Mais, de 356 à 346, les Phocidiens occupent le sanctuaire de Delphes et lui font subir de très graves déprédations pour couvrir leurs dépenses de guerre. Ils ont fondu toutes les statues de bronze (n’a été épargné que le célèbre Aurige), ainsi que ce trépied d’or, négligeant les serpents de la colonne qui le supportait. Quand l’empereur Constantin trouva cette colonne, elle lui plut et il la fit transporter à Constantinople, où elle ornait la spina de l’hippodrome. “On dit que le sultan Murat, écrit Tournefort en 1701, avait cassé la tête à un de ces serpents. La colonne fut renversée et les têtes des deux autres furent cassées en 1700, après la paix de Carlovitz. On ne sait ce qu'elles sont devenues, mais le reste a été relevé, et se trouve entre les obélisques, à égale distance de l'un et de l'autre”. L’autre obélisque dont il est question est plus tardif. J’en parlerai dans mon article sur la ville byzantine (Istanbul 12).

 

866d3 balayeurs hippodrome (image Google)

 

À l’époque de Constantin, donc, les trois serpents avaient encore leurs têtes, et au moins deux d’entre elles subsistaient jusqu’en 1700. Une seule d’entre elles a été retrouvée, à quelques centaines de mètres, près de Sainte-Sophie, en 1848. Peut-être s’agit-il de celle que le sultan avait brisée, qui aurait été déposée au pied de ce qui était alors une grande mosquée. La miniature ci-dessus, de 1582, représentant les balayeurs de l’hippodrome et que j’ai trouvée sur Wikipédia, montre comment étaient ces têtes, s’écartant l’une de l’autre pour servir de support au trépied.

 

866d4 chevaux de St-Marc à Venise

 

Les carceres –ce mot latin qui a donné Chartres en français veut dire prisons– sont l’espace clos d’où s’élancent chars et cavaliers. Le mot avait déjà ce sens avant Jésus-Christ parallèlement au sens de prison, on le trouve chez Cicéron pour désigner cet enclos. Ils étaient surmontés de quatre superbes chevaux de cuivre presque pur, doré. En 1204, catastrophe, la quatrième croisade dévoyée s’abat sur Constantinople, la ville est pillée, ce qui peut être récupéré est envoyé à Venise. Les chevaux de l’hippodrome font partie du butin. Ils iront orner la façade de la basilique Saint-Marc. La Révolution française envoie le général Bonaparte pour la première campagne d’Italie. Il rapporte les chevaux à Paris, ils décorent désormais le sommet de l’arc de triomphe du Carrousel. Arrivent l’Empire, puis la chute de l’Empire. Les Autrichiens remettent les chevaux en place sur la basilique. De nos jours, pour les mettre à l’abri des intempéries, les chevaux de Constantinople sont au sec au musée de San Marco, et ceux que j’ai pris en photo presque un an après notre visite d’Istanbul (exactement le 24 septembre 2013) et que je montre ci-dessus n’en sont que des copies.

 

866d5 Choiseul Gouffier, Hippodrome

 

Avant de quitter l’hippodrome, nous avons cette gravure tirée du Voyage pittoresque de la Grèce, voyage effectué en 1776, publié de 1778 à 1782, par celui qui allait devenir ambassadeur de France à Constantinople en 1784, Choiseul-Gouffier. J’ai pu télécharger intégralement son passionnant ouvrage sur le site de la Bibliothèque Nationale. J’aurai l’occasion de reparler de lui dès mon prochain article, Istanbul 06 Commerces et bazars, ainsi que dans l’article Istanbul 14 Œuvres d’art au musée de Pera.

 

866e1 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

866e2 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

866e3 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

Un autre monument antique de Constantinople est l’aqueduc de Valens. Ainsi appelé parce qu’il a été achevé par cet empereur romain en 368, mais en fait commencé une quarantaine d’années plus tôt sous Constantin qui voulait amener au palais impérial, près de l’hippodrome,  l’eau d’une colline située à dix-neuf kilomètres. En son point le plus élevé, au milieu de la vallée, l’aqueduc mesurait plus de vingt-six mètres de haut, mais le niveau du sol, ici comme ailleurs, ayant monté de six mètres, il ne fait plus “que” vingt mètres, ce qui n’est déjà pas rien. Et en longueur, 971 mètres. Cet aqueduc est longtemps resté en service, réparé sous Justinien (527-565) des dégâts que lui avait causé un tremblement de terre, et entièrement restauré par le célèbre architecte Sinan (dont j’ai amplement parlé au sujet d’Edirne) sous Soliman le Magnifique (1520-1566). Mais en 1912, pour aménager les abords de la mosquée de Fatih, à son extrémité nord-ouest, on en a hélas abattu une partie importante.

 

866e4 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

866e5 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

J’ajoute ici deux photos, pour montrer du côté sud-est ces curieuses arches en arc brisé, et l’état des pierres partiellement rongées par le temps. Nous sommes du côté de la mosquée Şehzade, et comme le deuxième étage de l’aqueduc nuisait à la vue sur la mosquée il a purement et simplement été abattu…

 

866f1 Istanbul, la citerne

 

866f2 dans la citerne d'Istanbul

 

866f3Istanbul, la citerne antique

 

Pour la fin, je réserve ce que je trouve le plus spectaculaire. L’empereur Justinien a fait construire, en 532 ou 537 de notre ère, une gigantesque citerne de 70 mètres sur 140, soit 9800 mètres carrés pour 78000 mètres cubes, qui était alimentée par la source distante de dix-neuf kilomètres que j’ai évoquée tout à l’heure, les conduites franchissant les vallées par l’aqueduc Maglova long de 11545 mètres, et par les 971 mètres de l’aqueduc de Valens. Ses murs de brique, recouverts d’un mortier hydrofuge, font quatre mètres d’épaisseur. Quant au toit, il est soutenu par une forêt de 336 colonnes de marbre de neuf mètres de haut, soit douze rangées de vingt-huit. Évidemment, pour que la foule des touristes puisse visiter cette incroyable citerne, on a construit des pontons qui gâchent un peu le coup d’œil, sans compter l’éclairage rouge, mais c’est cependant très impressionnant.

 

866f4 les colonnades de la citerne d'Istanbul

 

866f5 forêt de colonnes dans la citerne d'Istanbul

 

En effet, qu’il s’agisse des longues allées en ligne ou des vues en diagonale, on est de partout cerné par ces colonnes qui plongent dans l’eau. C’est superbe. En turc, cette citerne est appelée Yerebatan Sarnici, soit “la Citerne sous la terre”. Après avoir servi pendant plusieurs siècles à stocker en hiver l’eau qui va manquer en été, car à Constantinople comme aujourd’hui à Istanbul, l’approvisionnement en eau est et a toujours été un problème à la saison chaude et sèche, la citerne est tombée dans l’oubli. Et voilà qu’en 1545 le Français Pierre Gilles, un esprit curieux de tout qui recherchait des antiquités byzantines, remarque que les gens du cru remontent des seaux d’eau puisés dans des trous pratiqués dans une maçonnerie de brique, et qu’en outre il y a parfois des poissons dans cette eau, ce qui n’est pas le cas dans les nappes phréatiques. C’est ainsi qu’il a redécouvert cette citerne.

 

866g1 chapiteau de colonne, citerne d'Istanbul

 

866g2 pieds de colonnes, citerne d'Istanbul

 

866g3 pieds de colonnes, citerne d'Istanbul

 

Il semble que ces colonnes n’ont pas été taillées pour cette citerne, ou du moins pas toutes, mais qu’elles ont été récupérées dans la démolition de temples anciens ou d’autres monuments, car les unes ont des chapiteaux corinthiens comme sur ma photo ci-dessus, d’autres sont ioniques, et même quelques-uns doriques. Quant aux bases, certaines sont coniques, d’autres sont surélevées pour les mettre à la hauteur voulue. En 532, une grande basilique à portiques, qui reposait sur une citerne construite sous Constantin, avait brûlé, et c’est sous ses ruines qu’a été creusée cette immense citerne (d’où le nom qu’on lui donne aussi parfois de Citerne basilique) pour agrandir la citerne primitive. On peut donc penser que les colonnes de la basilique détruite ont été réutilisées, mais il est fort probable qu’elles n’étaient pas en nombre suffisant et qu’il a fallu aller en chercher ailleurs, d’où la disparité.

 

866h1 poissons dans la citerne d'Istanbul

 

866h2 Istanbul, citerne antique avec poissons

 

Il y en a qui se moquent bien des types de colonnes et de tout ce que je raconte ici, ce sont les poissons qui vivent dans cette citerne. Peut-être les gros se nourrissent-ils des petits, mais pour les petits je ne vois pas trop ce qu’ils peuvent bien manger. La source est beaucoup trop lointaine pour qu’ils puissent y remonter quotidiennement, alors probablement les gardiens les nourrissent-ils. De poissons, il n’y en avait pas dans une autre citerne proche, car elle était à sec lors de la visite de Théophile Gautier en 1852. “À quelque distance de l’Hippodrome, au milieu d’un terrain semé de décombres incendiés, s’ouvre, au revers d’une espèce de monticule, comme une gueule noire, l’entrée d’une citerne byzantine tarie. L’on y descend par un escalier de bois. Les Turcs l’appellent Ben-Bir-Dereck ou les Mille et une Colonnes, quoi qu’elle n’en compte en réalité que deux cent vingt-quatre [oui, Théophile, “que 224”, il y en a juste cinquante pour cent de plus dans celle que nous visitons] […]. Elles ont, à la hauteur de trois ou quatre pieds, un renflement jusqu’où montaient les eaux et qui leur servait de base apparente lorsque le réservoir était plein. Le reste de la colonne figurait alors un pilotis submergé. Le sol s’est exhaussé de la poussière des siècles, des décombres de la voûte et de détritus de toutes sortes […]. Elle a été bâtie par Constantin dont le monogramme est empreint sur les grandes briques romaines dont se compose la voûte et sur plusieurs fûts de colonnes. Maintenant, des Juifs et des Arméniens y ont établi une manufacture de soie. Les rouets et les dévidoirs grincent sous les arcades de Constantin, et le bruit des métiers imite le bruissement de l’eau disparue. Il règne dans ce souterrain, éclairé par un demi-jour blafard combattu d’ombres profondes, une fraîcheur glaciale qui vous saisit, et c’est avec un vif sentiment de plaisir que je remontai du fond de ce gouffre à la tiède clarté du soleil, plaignant de tout mon cœur les pauvres ouvriers travaillant sous terre à des œuvres de patience, comme des gnomes ou des kobolds”. Certes je plains aussi ces ouvriers, mais les touristes d’aujourd’hui, à la différence de Gautier, apprécient comme moi-même la fraîcheur des citernes à l’abri du soleil brûlant de l’extérieur.

 

Au vingtième siècle, plus de manufactures de soie, l’humidité, des boues, de l’eau ont envahi les lieux. Des habitants viennent y pêcher. En 1968, constatant que des fissures risquent de provoquer l’écroulement de l’ensemble, on a procédé à quelques travaux de consolidation puis, en 1985, on a décidé de réhabiliter complètement la citerne, ouverte au public depuis 1987.

 

866i1 colonne des Larmes dans le bassin des Voeux

 

866i2 colonne des Larmes, citerne d'Istanbul

 

Parmi toutes ces colonnes, il y en a quelques-unes qui sont particulières, comme la colonne des Larmes, dans le bassin des Vœux. Larmes, parce que cette colonne aurait été sculptée en souvenir des esclaves morts lors de la construction de la citerne. En effet, il a fallu environ 7000 esclaves travaillant à un train d’enfer pour édifier cette citerne gigantesque en moins de six ans, et beaucoup d’entre eux sont morts à la tâche. Vœux, parce que l’on dit que se réalisera le vœu exprimé en posant son pouce dans l’un des ocelles de paon qui décorent la colonne. Mais, comme partout où il y a de l’eau, bien des touristes jettent une modeste pièce de monnaie. Histoire sans doute de doubler leurs chances de voir leur vœu exaucé.

 

866i3 initiales sur une colonne, citerne d'Istanbul

 

J’ai lu quelque part que Constantin avait fait graver son nom sur une colonne de la citerne initiale, comme sur les briques de l’autre citerne visitée par Gautier. Ailleurs, que c’était Justinien. Ici, je lis les lettres grecques Th et E, ce qui pourrait être le début de Théodose. Mais certains pensent que ces sept mille esclaves sont de la légende, que la citerne a été construite par des ouvriers salariés et que chacun gravait ses initiales sur ce qu’il avait taillé pour être payé en conséquence. Je ne sais qui croire…

 

866j1 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

866j2 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

Une autre curiosité parmi ces colonnes, ce sont deux d’entre elles représentant une tête de Méduse. Les Gorgones étaient trois sœurs, Sthéno, Euryalè et Méduse, filles de divinités marines et vivant loin à l’ouest, au pays des Hespérides (peut-être au Maroc actuel, ou du côté de Gibraltar). Selon les légendes anciennes, c’étaient d’horribles monstres avec des serpents en guise de cheveux, des défenses de sanglier, des ailes d’or et un regard terrible qui changeait en pierre quiconque les regardait en face. Les deux premières étaient immortelles mais Méduse était mortelle. Au cours des siècles, la légende s’est un peu transformée. Méduse, au contraire, était d’une grande beauté et sa chevelure splendide faisait sa fierté. Mais, la présomptueuse, elle voulut rivaliser en beauté avec Athéna, provoquant ainsi la colère de la déesse. qui la changea en monstre et lui donna des serpents en guise de cheveux. Quelle que soit la version, elle est repoussante et sa monstruosité fait horreur aux humains comme aux dieux. Seul, Poséidon l’avait approchée et l’avait violée, la rendant enceinte. Or Persée, ce héros argien fils de Zeus et ancêtre d’Héraklès, décida d’aller tuer Méduse. Hermès lui avait donné des sandales ailées lui permettant de voler. Prenant toutes les précautions, il arriva au pays des Hespérides par la voie des airs, pendant le sommeil de Méduse, et protégé par un miroir destiné à réfléchir loin de lui le regard si la monstrueuse jeune fille ouvrait un œil. C’est ainsi qu’il put la décapiter d’un coup d’épée. Les êtres conçus en elle par Poséidon naquirent alors en sortant du cou tranché, le cheval ailé Pégase et l’homme à l’épée d’or Géryon. Le sang qui coulait de la veine gauche de la tête tranchée était un poison mortel, celui de la veine droite pouvait ressusciter les morts. Asclépios, demi-dieu médecin, s’en est servi bien des fois, notamment pour Hippolyte, le fils de Thésée, ce qui lui a valu d’être foudroyé par Zeus qui craignait que l’ordre du monde soit bouleversé si la mort n’était plus irréversible. Athéna, s’emparant de la tête de sa rivale haïe, la plaça sur sa poitrine, changeant ainsi en pierre par le regard de Méduse celui qui l’attaquait.

 

866j3 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

866j4 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

On a vu que l’une des têtes de Méduse était couchée sur la joue. L’autre, ci-dessus, est carrément à l’envers. Même si ce sont des sculptures de réemploi (certains pensent qu’elles proviendraient du temple d’Apollon à Didymes, sur la côte égéenne ouest de l’Anatolie), ces têtes datant du Bas-Empire romain sont une énigme pour les archéologues. Le réemploi est rendu évident par le fait que les colonnes ont déjà une base sculptée et que ces Méduses sont d’une taille qui n’est pas adaptée aux colonnes qu’elles supportent. Comme ce ne sont pas des cubes parfaits, on pourrait supposer que l’on a utilisé comme support leur dimension la plus appropriée, ce qui serait envisageable pour celle qui est de côté, mais pas pour celle qui est à l’envers dont bien évidemment la taille est la même de haut en bas et de bas en haut. En outre, certains spécialistes, se fondant sur des arguments que je n’ai trouvés nulle part malgré ma curiosité, pensent qu’elles ont été conçues pour être ainsi placées, dès le bâtiment de leur premier usage.

 

Fin de cet article. Surtout, surtout, chers lecteurs, n’allez pas plus loin. Ne regardez pas la photo qui suit. En effet, c’est un gros plan retourné pour le mettre à l’endroit, du regard de Méduse. Moi-même, j’ai fait usage d’un miroir pour le faire pivoter puis pour le placer sur cette page. Je ne voudrais pas que vous fussiez transformés en statues de pierre.

 

866j5 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 09:00

Et voici le second volet de mes publications concernant nos visites du musée archéologique d’Istanbul. Depuis fort longtemps, des Grecs s’étaient installés sur les côtes de l’Asie Mineure. Mon cher Hérodote est né à Halicarnasse (aujourd’hui Bodrum) au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Les élèves de quatrième planchent sur le théorème d’un certain Thalès qui est né au septième siècle avant Jésus-Christ à Milet. Encore plus ancienne, la Guerre de Troie remonte aux alentours du douzième siècle. Mais hormis les côtes, la plus grande partie du territoire a appartenu aux Perses jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand. Hellénisée alors, elle deviendra romaine par la suite. Aujourd’hui, je vais donc présenter ce qui concerne l’Anatolie et la Thrace aux temps gréco-romains.

 

865a1 kouros archaïque, Samos, 6e s. avt JC

 

Mais pour mieux voir et comprendre l’époque gréco-romaine et à quoi elle se substitue, ou plutôt à quoi elle se mêle, faisons un bref retour en arrière. Ce kouros archaïque de l’île de Samos, en marbre, remonte au sixième siècle avant Jésus-Christ. L’île était déjà occupée par des Grecs ioniens depuis le dixième siècle.

 

865a2 terre cuite de Myrina (en Mysie)

 

En revanche Myrina, qui se situe entre Pergame et Smyrne, aurait été créée, selon une légende, par la reine des Amazones Myrina. Or les Amazones sont parfois présentées comme un peuple de Cappadoce, mais le plus souvent (et le plus vraisemblablement) comme des Scythes et des Sarmates, c’est-à-dire un peuple vivant sur la rive nord de la Mer Noire, les côtes des actuelles Ukraine et Roumanie. Nous ne sommes donc pas en territoire grec. Une vitrine du musée présente de nombreux objets, collectivement décrits de façon fort succincte, “Myrina, 6e-1er siècle avant Jésus-Christ”. En fait, les fouilles ont révélé la présence de plus de cinq milles tombes, d’époques hellénistique et romaine pour la plupart. Et ces tombes contenaient un grand nombre de figurines de terre cuite extrêmement fines, comme celle de ma photo. Sa grâce, la qualité de l’exécution, le vêtement aussi, me la feraient placer à l’époque hellénistique.

 

865a3 tête de taureau, terre cuite 3e s. avant JC

 

865a4 Colombe, 3e s. avant JC

 

865a5 Aphrodite, terre cuite, 3e s. avant JC

 

865a6 terre cuite 3e s. avant JC 

 

Nous sommes à présent en Thrace. Le site archéologique de Maltepe est situé sur une colline, dans la province d’Istanbul, dans les terres à une quarantaine de kilomètres à l’ouest à vol d’oiseau de cette ville. On a retrouvé quelques restes de fondations de bâtiments, mais surtout une très importante nécropole, faisant penser que là se trouvait un gros bourg ou une petite ville habités du cinquième siècle avant Jésus-Christ au troisième siècle de notre ère. Des fouilles sauvages pratiquées de 1982 à 1992 ont malheureusement fait disparaître bien des objets et ont endommagé le site, mais les archéologues ont pris possession des lieux en 1992 et ont mis au jour beaucoup d’objets qui avaient été enterrés avec les défunts, notamment des statuettes et des lampes de terre cuite, comme ce que montrent mes photos ci-dessus. On pense qu’il a dû y avoir ici un culte d’Aphrodite car les objets l’évoquant sont particulièrement nombreux, comme sur ma troisième photo, une Aphrodite, et sur la seconde, la colombe qui est l’oiseau de la déesse. Quant à la dernière photo, cette femme accroupie, je pense qu’elle représente cette même déesse, quoique le musée se contente de dire “une femme”.

 

865a7 supplice de Marsyas, Tarse, copie romaine

 

Cette œuvre en marbre est une copie d’époque romaine d’un original du troisième siècle avant Jésus-Christ. Elle vient de Tarse, la ville d’origine de saint Paul, dans l’Antiquité port sur la côte sud-est de l’Asie Mineure et aujourd’hui à quinze kilomètres de la mer. La statue représente Marsyas. J’ai déjà raconté (28 octobre 2011 à Athènes, du 19 au 26 juillet 2012 à Thessalonique) comment Athéna, qui avait inventé l’aulos, la flûte double, avait été effrayée de se voir enlaidie, les joues gonflées, un jour que l’eau d’un ruisseau lui avait renvoyé son image et elle avait jeté au loin l’instrument qui était tombé en Phrygie. Le satyre Marsyas, qui était phrygien (or le royaume de Phrygie s’est étendu jusque non loin au nord de Tarse), a trouvé l’aulos et l’a adopté. L’instrument lui a tant plu, qu’il s’est cru de taille à rivaliser avec Apollon et sa lyre. Apollon a accepté le défi, le gagnant ayant le droit de faire ce qu’il voulait de l’autre. Au cours de la compétition, Apollon a retourné sa lyre et a continué d’en tirer des sons harmonieux, tandis que Marsyas ne pouvait évidemment rien faire en soufflant à l’autre bout de sa flûte. Gagnant, Apollon a attaché Marsyas à un pin et l’a écorché vif. C’est ce terrible supplice que nous voyons ici.

 

865a8 masque de satyre, Derince, début 2e s. après JC

 

Ce masque de satyre en marbre date du début du deuxième siècle de notre ère. Il provient de Derince, ville de la province de Kocaeli, laquelle province est mitoyenne de celle d’Istanbul, du côté asiatique du Bosphore.

 

865b1 deux Eros et combat de coqs, Tarse, 2e s. après JC

 

Symbolisant l’amour, Éros est tantôt représenté comme un dieu, avec ses légendes (par exemple celle où il aime Psychè), et tantôt comme l’amour lui-même, ce qui lui permet d’être multiple. Dans ce cas, il n’est pas un beau jeune homme séduisant, mais un ou plusieurs petits garçons ailés. C’est le cas dans ce marbre du deuxième siècle de notre ère trouvé à Tarse, représentant deux petits Éros dans un combat de coqs, animal au symbolisme sexuel.

 

865b2 Cybèle, Nicée (Iznik), 2e s. après JC

 

Le nom de la ville de Nicée est surtout connu pour les deux conciles œcuméniques qui s’y sont tenus, le premier en 325 (empereur Constantin) pour rejeter l’hérésie arienne et fixer le credo dans le Symbole de Nicée, le second en 787 (impératrice Irène) pour en finir avec l’iconoclasme qui interdisait les représentations de Dieu et des saints, icônes ou statues, sous prétexte d’idolâtrie. C’est dans cette ville de Nicée, aujourd’hui Iznik (à l’extrémité est d’un lac situé au sud de la partie de l’Asie Mineure qui s'avance vers Istanbul et le Bosphore, et à l’est de la mer de Marmara), qu’a été trouvée cette statue de la déesse-mère Cybèle, traditionnellement représentée assise sur un trône, accompagnée de deux lions. Elle est ici sur ses terres, puisqu’elle est phrygienne et n’est entrée dans le panthéon grec qu’à travers son assimilation à Rhéa, mère des dieux de l’Olympe. Ce marbre est du deuxième siècle après Jésus-Christ, mais c’est une copie d’un original hellénistique.

 

865b3 Zeus, Nicomédie (Izmit), 2e s. après JC

 

865c1 Zeus en bronze (musée archéo d'Istanbul)

 

Et maintenant, Zeus. Celui de marbre est du deuxième siècle après Jésus-Christ, comme la Cybèle précédente, mais lui n’est pas une copie de plus ancien, du moins je ne le crois pas. Il provient de Nicomédie, la moderne Izmit (à une centaine de kilomètres d’Istanbul, en Asie, sur la mer de Marmara). Même s’il n’était pas accompagné de son aigle, rien qu’à la posture on l’identifierait. L’autre Zeus, celui de bronze, est non seulement pourvu de son aigle, mais aussi de son foudre. Le musée n’indiquant ni date, ni origine, je me garderai bien de m’avancer sur ce terrain, même si, concernant l’époque, j’ai ma petite idée. N’étant qu’amateur, je crains trop de me tromper.

 

865c2 Aphrodite en bronze (musée archéo d'Istanbul)

 

Alors que Zeus est courtaud et gesticulant, cette Aphrodite en bronze est de facture toute différente, en grâce et séduction. Pas plus d’informations de datation ou d’origine pour elle que pour Zeus, néanmoins un grand panneau explicatif qui ne se rapporte à aucun objet en particulier, mais à toute une section, parle du “monde des croyances en Thrace”. Nous serions donc en Thrace, c’est-à-dire la partie européenne de la Turquie, plus la région la plus orientale de la Grèce actuelle. Il y est dit que les Thraces d’origine vivaient près de la nature, ce qui avait induit la sacralisation de lieux sauvages et un panthéon lié à la terre. Puis, avec le mouvement de colonisation ionien dès le huitième siècle avant Jésus-Christ en Anatolie occidentale, en Thrace et sur les bords de la mer Noire, les dieux grecs vénérés en Anatolie sont arrivés ici en Thrace. Les statuettes votives retrouvées montrent que les divinités les plus honorées dans cette région étaient Zeus, Apollon, Asclépios, Poséidon, Dionysos, Héraklès, avec en outre des statues de culte de Cybèle, Artémis et Aphrodite. Cybèle et Artémis étaient souvent assimilées l’une à l’autre (alors qu’ailleurs on voyait plutôt en Cybèle la déesse grecque Rhéa), et Aphrodite semble elle aussi avoir été l’objet d’un culte très fort.

 

865d1 Alexandre le Grand, Pergame, 2e s. avt JC

 

Alexandre le Grand est mort en 323 avant Jésus-Christ. Dans ce marbre trouvé à Pergame, il ressemble beaucoup au buste réalisé quelques décennies après sa mort que nous avons vu à Pella le 15 juillet 2012, et à son effigies sur les monnaies de son règne, quoique ce buste-ci soit de la première moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ. L’artiste n’a donc pu connaître son modèle, mais il l’a copié sur une œuvre antérieure.

 

865d2a Sapho, copie romaine d'un marbre hellénistique

 

865d2b la poétesse Sapho, Smyrne. Détail

 

Poursuivons notre galerie de portraits en marbre avec cette Sapho, la poétesse de l’île de Lesbos. Il s’agit d’une copie d’époque romaine trouvée à Smyrne (l’actuelle Izmir) d’un original hellénistique. C’est curieux comme ces œuvres romaines, pourtant copies de modèles grecs, n’en ont pas la vie, la vivacité. Peut-être tout simplement parce que, ne disposant pas de génie créateur, leurs auteurs peu talentueux en sont réduits à copier des modèles de grands artistes.

 

865d3 caryatide, Tralles, 1er s. avt JC (style archaïque)

 

Cette caryatide de la fin du premier siècle avant Jésus-Christ (époque d’Auguste), quoique d’époque romaine, a été réalisée dans le style grec archaïque, sans toutefois qu’il s’agisse à proprement parler d’une copie d’un original ancien. Elle provient de la ville antique de Cæsarea (Séleucie du Méandre avant la conquête romaine, Tralles à l’époque byzantine et Aydin depuis les Ottomans jusqu’à aujourd’hui, au sud-ouest de l’Anatolie, à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau de la côte ouest).

 

865d4 l'empereur Auguste, Pergame

 

Comme Alexandre, c’est à Pergame que l’on a trouvé ce marbre de l’empereur Auguste, sculpté du vivant de son modèle. Auguste a été empereur de 27 avant Jésus-Christ à 14 après, mais il était né en 63. Il a donc régné de l’âge de 35 ans et demi à presque 77 ans. Voyant ce portrait, je ne lui donne pas plus de 50 ans, mais peut-être l’artiste l’a-t-il rajeuni, et de plus selon Suétone il “était d'une rare beauté, qui garda son charme tout le long de sa vie”, mais de toute façon ce buste est nécessairement antérieur au changement d’ère, il ne peut représenter un homme de plus de 63 ans.

 

865d5 Agrippine l'Aînée, Pergame, 1er siècle après JC

 

Cette très jolie femme aux traits si fins est Agrippine l’Aînée (née en 14 avant Jésus-Christ et morte en 33 de notre ère), petite-fille d'Auguste, femme de Germanicus, mère de Caligula (entre Auguste et Caligula a régné Tibère). Parmi ses neuf enfants, sa fille Agrippine la Jeune sera la mère de l’empereur Néron de sinistre mémoire. Là, au contraire du buste précédent, quoique très jeune elle n’est plus une adolescente, l’œuvre est donc du début du premier siècle après Jésus-Christ. C’est à Pergame qu’on l’a trouvée.

 

865d6 Cornelia Antonia, 2e siècle après JC

 

Avançons dans le temps, nous sommes dans la deuxième moitié du deuxième siècle de notre ère, à Antioche de Pisidie (aujourd’hui Yalvaç au cœur de l’Asie Mineure, plutôt un peu vers le sud). Ce que je montre n’est pas un buste, mais un détail d’une statue en pied qui représente une certaine Cornelia Antonia. À ma connaissance, cette dame –visiblement une aristocrate– n’a pas de généalogie établie. Mes connaissances étant, hélas, loin d’être universelles, j’ai effectué une petite recherche qui n’a abouti à rien.

 

865e1 stèle votive (chasse au sanglier), 6e s. avant JC

 

les portraits, venons-en aux très nombreuses stèles. Nous allons repartir de beaucoup plus loin dans le temps, au sixième siècle avant Jésus-Christ, à l’époque où les Perses s’étaient rendus maîtres du lieu où a été trouvée cette stèle votive –donc après 546– à Vezirhan, un bourg de 3000 habitants au nord de Bilecik, à une petite cinquantaine de kilomètres au sud-est d’Iznik. C’est une belle chasse au sanglier.

 

865e2 aurige, Cyzique, fin 6e s. avt JC

 

C’est dans le dernier quart du sixième siècle avant Jésus-Christ, encore chez les Perses qui resteront ici jusqu’en 333, à Cyzique (aujourd’hui Erdek, sur une péninsule de la côte sud de la mer de Marmara), qu’a été représenté cet aurige sur une stèle en marbre de Proconnèse. Il y a encore peu, les occupants du lieu, Lydiens, étaient des autochtones d’Anatolie, et maintenant on assiste à un intéressant mélange d’art anatolien et d’art perse, avec certaines œuvres produites par et pour des Lydiens, d’autres par et pour des Perses, mais de plus en plus l’art devient mixte, la dominante étant perse, comme le peuple dominant, mais avec beaucoup d’éléments relevant du style ionien d’Anatolie.

 

865f1 stèle funéraire, Cyzique, époque hellénistique

 

Nous sommes toujours à Cyzique pour ce banquet funèbre, mais à l’époque hellénistique, qui commence à la mort d’Alexandre le Grand, en 323. La stèle funéraire porte quatre noms, “de Dionysios, fils de Candion; de Pammenos, fils de Noumenios; de Dionysios, fils de Bacchios; de Théocrite, fils de Bacchios”. Les deux derniers sont donc frères. Les deux autres, enterrés avec eux, sont peut-être des cousins, des oncles… Ou peut-être des compagnons d’armes, quoique le sujet ne soit pas guerrier. Mais un cheval apparaît à l’arrière-plan. Par ailleurs, je vois deux enfants auprès d’une femme sur la droite, à gauche il semble que ce soit une adolescente ou une jeune femme, et prenant part au banquet trois hommes et une femme. Or les quatre noms sont clairement masculins.

 

865f2 pierre funéraire, Kadiköy, 3e s. avant JC

 

Bostanci est une banlieue d’Istanbul, du côté asiatique. C’est en ce lieudit qu’a été découverte la stèle hellénistique ci-dessus (troisième siècle avant Jésus-Christ), qui marquait la tombe d’une certaine Théotima. Laquelle Théotima reçoit des mains d’une petite servante un coffret censé contenir les offrandes funéraires.

 

865f3 relief funéraire, 2e-3e s. avt JC, Pazarköy

 

Difficile de dater cette stèle dédiée à un certain Menas, début du troisième siècle ou début du deuxième avant Jésus-Christ. Représenté au sol près de son bouclier, on pourrait en conclure qu’il est mort au combat, même en l’absence du texte gravé qui dit “J'ai arrêté les cavaliers, combattant en première ligne sur leurs pistes, comme nous nous sommes battus sur les plaines de Kyros. Avant cela, j'avais abattu un Thrace dans son armure ainsi qu’un Mysien, et ensuite je suis tombé à cause de mon grand courage”. Les archéologues et les historiens hésitent entre 281 avant Jésus-Christ, la bataille entre Lysimaque et Séleucos, et 191, la bataille entre Antiochus III et les Romains. En effet, le texte ne fait allusion ni au chef de Menas, ni au motif de la guerre. Et à ce propos, le commentaire du musée est très judicieux, montrant la différence fondamentale entre le regard porté à cette époque sur le courage du soldat, quelle que soit la cause qu’il défendait, et le regard porté aujourd’hui, qui ne peut s’abstraire d’un jugement sur la justification du combat (nos monuments aux morts disent “mort pour la France”, et le plus courageux des Nazis n’a pas droit, chez nous, à une plaque commémorative). Ce que nous savons de sûr, c’est que Menas est un fantassin, de très grande taille selon le relief le représentant, et qu’il s’est battu avec intrépidité, tuant des ennemis et trouvant la mort au combat. Cette stèle funéraire était à Pazarköy, village situé à une soixantaine de kilomètres –à vol d’oiseau– au sud de la mer de Marmara, au sud-est de Yenice.

 

865f4 pierre funéraire, Strobilos, 2e s. avant JC

 

À présent nous sommes au deuxième siècle avant Jésus-Christ, à Strobilos, aujourd’hui Çiftlikköy, banlieue est de Yalova sur la côte sud-est de la mer de Marmara. Dans l’Antiquité, cette région faisait partie de la Bithynie, un royaume s’étendant au nord de l’Asie Mineure depuis l’est de la mer de Marmara et sur la rive sud de la mer Noire. Après avoir été lydien puis perse, le royaume de Bithynie est indépendant à l’époque de cette stèle qui marquait la tombe d’une certaine Hadea. Lorsque j’étais étudiant en licence de lettres, il y avait au programme les lettres de Pline le Jeune, proconsul de la province de Pont-Bithynie, avec les réponses de l’empereur Trajan. C’était passionnant. Mais Pline a exercé ces fonctions de 111 à 113 après Jésus-Christ, soit plusieurs siècles après la date de notre stèle. L’influence grecque ionienne est évidente ici, puisque le sujet représentant le défunt ou la défunte assis est courant en Attique depuis le sixième siècle.

 

865f5 pierre funéraire 2e s. avant JC, Haraççi köy

 

Restons au deuxième siècle avant Jésus-Christ, mais pour cette stèle funéraire portant le nom de Phadus déplaçons-nous plus à l’est, en Thrace, à Haraççi köy (village d’Haraççi), près de Silivri, à l’ouest d’Istanbul. Les Thraces étaient célèbres dans l’Antiquité pour leur spécialité d’éleveurs de chevaux de différentes races et pour leurs qualités de cavaliers. De leurs contacts avec l’Anatolie et les Ioniens ils ont conçu un dieu cavalier et, tout naturellement, ils en sont venus à donner au cheval une valeur particulière et au cavalier une place spéciale. Il n’y a qu’en Thrace que l’on voit des sépultures de chevaux (comme à Mikri Doxipara, mon blog au 9 octobre 2012). On ne s’étonnera donc pas de voir sur les tombes des représentations de cavaliers.

 

865f6 pierre funéraire, Kadiköy, 1er s. avant JC

 

Plus récent, premier siècle avant Jésus-Christ. Cette stèle de marbre provient de Chalkedon. Situons-nous : Sur la rive asiatique d’Istanbul, juste en face de la Corne d’Or, se trouve le quartier d’Üsküdar. Plus au sud, sur la mer de Marmara, on passe au quartier de Kadiköy. Et Chalkedon est à Kadiköy. Cette ville était à l’extrême ouest de la Bithynie, même si un temps ce royaume a franchi le Bosphore et a occupé une partie de la Thrace.

 

865f7 pierre funéraire, Prusa ad Olympum, 1-2e s. après J

 

Encore beaucoup plus tardif, nous arrivons au premier ou au second siècle de notre ère, avec cette stèle de Prusa ad Olympum, c’est-à-dire la moderne Bursa. En Bithynie occidentale également, mais plus au sud. La notice, dans le musée, se contente d’une date et d’une localisation. Rien de plus. Pourtant, le visiteur est en droit de se demander ce que fait cet homme nu devant ce chaudron, ou cette baignoire, car il est curieux, sur une pierre funéraire, de représenter le défunt se préparant à prendre un bain. Il semble avoir en main une petite cruche. Par ailleurs, au sol à gauche, je remarque une hache, et en haut à droite une couronne de laurier. J’identifie mal ce que peut être l’espèce de colonne sur laquelle est posée cette couronne, et encore plus mal le gros objet pendu au mur à gauche. Comment interpréter tout cela, j’ai beau me torturer les méninges, je ne trouve pas d’explication.

 

865f8 stèle de gladiateur, Tralles (Aydin), 2e s. après J

 

En revanche, il est clair que cette stèle du deuxième siècle après Jésus-Christ et provenant de Tralles, aujourd’hui Aydin (mais au sujet de la caryatide, un peu plus haut, j’ai parlé de cette ville), marque la tombe d’un gladiateur. On voit six couronnes, ce qui veut dire qu’il a été six fois vainqueur. “Mentor a été vainqueur de tous sur des stades célèbres, et il est mort selon sa destinée. La puissante Moïra [divinité du destin] m’a entraîné dans l’Hadès, et maintenant je gis dans cette tombe. Ma vie a fini entre les mains ensanglantées d’Amarantos”. Mentor n’était sans doute pas son vrai nom, car l’usage pour les gladiateurs était de prendre des pseudonymes, choisissant des noms de héros célèbres. Chez Homère, Mentor est un compagnon d’Ulysse, précepteur de son fils Télémaque. Avec son casque, sa courte épée et son bouclier rectangulaire, le Mentor de la stèle était un “secutor”, ce type de gladiateur que l’on opposait à un “rétiaire” qui, lui, était armé d’un filet dans lequel il tentait d’immobiliser son adversaire, et d’une fourche. C’était sans doute la spécialité d’Amarantos, qui a dû cruellement embrocher Mentor.  Cette cruauté réjouissait les Romains beaucoup plus que les Grecs. L’empereur Constantin, né dans ce qui est aujourd’hui la Serbie, et non en Italie, et qui avait été sensibilisé aux valeurs humanistes de la doctrine chrétienne (selon la tradition, il se serait fait baptiser à la veille de sa mort), a interdit les combats de gladiateurs en 325. Puisque l’on ne pouvait plus affronter d’autres hommes, on a affronté des animaux, et ces jeux se sont poursuivis jusque vers l’an 500.

 

865g1 frise de gladiateurs, taureau

 

865g2 frise de gladiateurs, ours

 

865g3 frise de gladiateurs, ours

 

865g4 frise de gladiateurs, lion

 

La stèle du gladiateur Mentor me sert d’introduction à cette frise, dont j’ai choisi quatre images, où l'on voit des gladiateurs luttant contre des animaux. Elle est cependant antérieure à l’interdiction de Constantin, puisqu’elle a été datée du deuxième ou du troisième siècle de notre ère, mais d’une part ces populations étaient moins friandes de cruauté que les Romains, et d’autre part les animaux sauvages, quoique chers, n’étaient pas aussi coûteux que les gladiateurs dont les entraîneurs demandaient un prix très élevé. C’est dans le village de Germiyan, près de Malkara, ville au nord de la longue péninsule qui resserre le détroit des Dardanelles, qu’a été trouvée cette frise.

 

865h1 sarcophage des Pleureuses, Sidon, milieu 4e s. avant

 

865h2 crâne trouvé dans le sarcophage des Pleureuses

 

865h3 sarcophage des Pleureuses, Sidon, milieu 4e s. avant

 

865h4 sarcophage des Pleureuses, Sidon, milieu 4e s. avant

 

mon précédent article, j’ai parlé de la nécropole royale de Sidon, en fait à El-Baramieh près de Sidon, à une quarantaine de kilomètres au sud de Beyrouth. C’est là que se trouvait ce sarcophage dit “des Pleureuses” en raison de sa décoration si sensible, si expressive, si belle que je regrette de n’en montrer que deux images en gros plan, cette femme affligée et le chariot mortuaire dont même les chevaux ont l’ait triste. On a même retrouvé à l’intérieur de ce sarcophage du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, en marbre pentélique, le crâne d’animal de ma seconde photo. Sur Google, j’ai regardé plusieurs centaines de crânes de chiens, en essayant de savoir si celui de ma photo ressemblait à l’un d’entre eux. Peut-être bien… Sans aucune certitude, j’en conclus l’hypothèse que l’animal de compagnie de la défunte a été enterré avec elle. Si un zoologue, un biologiste, un spécialiste de l’une des disciplines qui peuvent identifier des ossements, me lit et veut bien confirmer ou infirmer mon hypothèse, j’en serai très heureux.

 

865i1 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i2 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

De la même nécropole royale de Sidon et de la fin de ce même quatrième siècle avant Jésus-Christ, voici ce que l’on a appelé le “sarcophage d’Alexandre”, découvert en 1887 par le directeur général des musées impériaux Osman Hamdi Bey (dont j’ai parlé dans mon précédent article), descendu jusqu’à la côte sur des rails et apporté par mer à Constantinople. Comme nous allons le voir, il s’y trouve une représentation d’Alexandre le Grand, ce qui l’a fait attribuer à ce roi de Macédoine, mais en réalité il a été réalisé pour accueillir la dépouille du roi de Sidon Abdalonymos. Après avoir assiégé Tyr pendant sept mois, de janvier à août 332 avant Jésus-Christ, Alexandre s’est élancé seul pour redonner courage à ses troupes durement affectées et enfin la ville est prise. C’est Diodore de Sicile qui le raconte (en donnant à Abdalonymos le nom de Ballonymos). “Il offrit à Héraclès de magnifiques sacrifices, distribua des récompenses aux plus braves soldats, ensevelit les morts avec pompe, institua roi de Tyr Ballonymos dont la fortune singulière mérite d'être mentionnée. L'ancien roi Straton perdit le trône par son amitié pour Darius. Alexandre laissa Héphœstion maître de choisir parmi ses hôtes celui qu'il voudrait pour roi de Tyr. Voulant du bien à l'hôte chez lequel il était logé, Héphœstion avait d'abord songé à le proclamer souverain de la ville. Mais celui-ci, quoiqu'un des citoyens les plus riches et les plus considérés, refusa cette offre, comme n'ayant aucune parenté avec la famille royale. Héphœstion lui demanda alors de désigner à son choix un descendant de race royale. Son hôte lui répondit qu'il en existait un, homme sage et vertueux, mais extrêmement pauvre. Héphœstion lui ayant répliqué qu'il le ferait nommer roi, l'hôte se chargea de la négociation. Il se rendit donc auprès de celui qui venait d'être nommé roi de Tyr et lui apporta le manteau royal. Il trouva ce pauvre homme couvert de haillons et occupé dans un jardin à puiser de l'eau pour un faible salaire. Après lui avoir appris l'événement, il le revêtit des ornements royaux, le conduisit sur la place publique et le proclama roi des Tyriens. La multitude accueillit ce nouveau roi avec des démonstrations de joie, et admira elle-même ce caprice de la fortune. Ballonymus resta attaché à Alexandre, et sa royauté peut servir d'exemple à ceux qui ignorent les vicissitudes du sort”.

 

865i3 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC 

 

De façon très judicieuse, le musée présente deux frises dessinées représentant les deux grands côtés du sarcophage. Chaque personnage porte un petit numéro permettant de se reporter à la description de qui il est. Parce qu’il reste des traces de peinture –rouge, bleu, jaune, ocre, violet, terre de sienne, noir, blanc–, il y a aussi une reconstitution en relief et colorée comme à l’origine des sculptures du sarcophage.

 

865i4 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i5 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i6 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

Il m’est difficile de savoir si le musée se trompe dans son commentaire, ou si volontairement la frise n’est que symbolique, mêlant l’histoire sans souci de la réalité. En effet, le personnage de ma première photo est Alexandre, coiffé d’une tête de lion évoquant le lion de Némée d’Héraclès, et attaquant le Perse de ma seconde photo. Quant à la troisième photo, elle montre un cavalier se battant aussi contre des Perses, c’est notre Abdalonymos fidèle à Alexandre. N’étant, avant de devenir roi, qu’un pauvre homme employé à arroser les jardins, il ne peut combattre à cheval qu’après être devenu roi de Tyr et Sidon. Donc après août 332. Mais on nous dit ici que la bataille représentée est la bataille d’Issos, qui s’est déroulée quelques mois auparavant, le premier novembre 333. Il est vrai que le choix de cette grande bataille, l’une des plus grandes victoires d’Alexandre qui est parvenu à faire fuir Darius abandonnant sa femme et ses enfants, est tout à fait logique sur ce sarcophage. Mais alors associer la bataille de l’Issos et Abdalonymos est un anachronisme… Ce qui n’enlève rien à la remarquable beauté de la sculpture.

 

865i7 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

Encore une image de cette face, parce que ces reliefs me fascinent. Il s’agit d’un soldat macédonien arrêtant le cheval d’un guerrier perse. Ce que l’on ne voit pas, c’est qu’à l’origine, les armes ainsi que les harnais des chevaux étaient recouverts d’argent, mais hélas les pilleurs sont passés par là et il ne reste plus qu’une hache d’argent.

 

865i8 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i9 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

Pas besoin de se soucier de chronologie pour interpréter l’autre face. Il convenait de montrer les deux aspects de la vie d’un roi, la guerre et la chasse. Puisque l’autre côté évoquait une bataille célèbre, celui-ci représente des scènes de chasse. On voit donc ici un lion attaquant le cheval d’Abdalonymos, et deux chasseurs tuant un cerf, l’un à gauche nu à la façon des guerriers macédoniens, à part une grande cape qui vole au vent, l’autre à droite vêtu à la mode perse.

 

865j1 Alabastron (vase à parfums), 5e s. avant JC

 

Pour finir, quelques objets de la vie quotidienne. Nous voilà repartis au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, en un lieu que le musée oublie de préciser. Ce petit récipient de terre cuite est un alabastron, c’est-à-dire un flacon à parfum ou à huile de massage. Ces petits récipients, utilisés partout, ont en fait été répandus par les Grecs.

 

865j2 guerrier galate sur un bouclier, 3e s. avant JC

 

Il n’est pas commun de porter une telle boucle d’or à sa ceinture. C’est pourtant celle d’un aristocrate galate enterré sous le tumulus d'Hidirşihlar, près Bolu, ville située à quelque deux cents kilomètres à l’est d’Istanbul sur la route d’Ankara. Précisons que la Galatie est une région qui s’étend à l’est et au sud de la Bithynie. La racine GAL de ce nom, la même que dans la Galice en Espagne, le gaélique d’Irlande, le Pays de Galles (Wales) en Grande-Bretagne, ou les Gaulois, est liée aux peuples celtes, ainsi appelés par les Grecs parce qu’ils ont “la peau blanche comme le lait”, du mot grec gala, qui désigne le lait. En effet, c’est bien une peuplade celte. Si les grandes migrations de peuples indo-européens nomades parties d’Asie Centrale se sont toujours systématiquement dirigées d’est en ouest, bifurquant ensuite vers le nord (Scandinavie) ou vers le sud (Méditerranée), il en va tout différemment de ces soldats complètement sédentarisés originaires du sud du Massif Central qui, après leurs revers lorsqu’ils avaient tenté d’attaquer le sanctuaire de Delphes en 279 avant Jésus-Christ (voir mon article sur l’exposition, à Paris, “Les Gaulois”, le 2 février 2012), se sont scindés en deux groupes, les uns rentrant s’installer dans les Cévennes, les autres traversant la Thrace et le Bosphore et allant offrir leurs services au roi de Bithynie qui a besoin de preux soldats pour s’opposer à Antiochus Premier et en remerciement les installe au sud de son royaume, d’où ces bouillants Celtes ne vont pas tarder à aller faire quelques conquêtes ou à se livrer à quelques opérations de pillage. Les Gaulois étaient des guerriers réputés. Parmi les autres combattants, on les reconnaissait à leurs triges (chars à trois chevaux), à leurs pantalons bouffants resserrés à la cheville, à leurs boucliers ovales, à leurs courtes épées de forme triangulaire et à leurs casques qui pouvaient être munis de cornes. Mais quand ils ne faisaient pas la guerre, c’étaient des agriculteurs réputés, et l’on appréciait particulièrement leur bière, leur charcuterie et leur pain. Et sur ces deux derniers points, la réputation de la France fait suite à celle des Gaulois.

 

Quoique discutée, la date de ce tumulus est très vraisemblablement à situer à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire dans les années suivant l’arrivée des Galates dans ce pays. On peut penser que cet aristocrate gaulois a participé à l’attaque de Delphes, et peut-être même qu’il a fait réaliser cette boucle de ceinture dans l’or qu’il a volé dans le sanctuaire. Le relief qui la décore est un guerrier galate, elle n’a donc pas été volée telle quelle en Grèce.

 

865j3 mors en bronze, fin 3e s. avant JC

 

J’ai évoqué les chars des Galates. C’étaient aussi des cavaliers, et c’est avec ce mors retrouvé dans la même tombe du tumulus d'Hidirşihlar que je terminerai. Puisque c’est la même tombe, il est inutile de préciser que la datation est la même. Avec les saillants sur les anneaux de bronze passant dans la bouche du cheval, ce mors est sévère. Ceux qui n’étaient ni fantassins, ni combattants en char, mais cavaliers, étaient les chefs. Le même mot indo-européen qui a donné le latin rex, le roi, a donné le mot gaulois rix, le chef de tribu, que l’on retrouve dans les noms de Vercingétorix, Dumnorix, Orgétorix, Ambiorix, etc. Dans la bande dessinée de Goscinny et Uderzo, que j’aime beaucoup (alors que les films me déplaisent), il faut quand même noter que si le chef est Abraracourcix, et non quelque chose en –rix, il ne peut y avoir sous ses ordres des “chefs” au nom en –rix, comme Astérix, son neveu Amérix ou le barde Assurancetourix. Il ne faudrait pas que l’extrême drôlerie des histoires, l’inventivité des auteurs, la popularité des personnages, donnent aussi des idées fausses… Par ailleurs, en dehors de ce RIX, les autres noms gaulois ne se terminent pas par –ix comme le laissent supposer Obélix, le druide Panoramix, le doyen Agecanonix ou le poissonnier Ordralfabétix.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 09:00

 

Le musée archéologique d’Istanbul, c’est un monde. Il est immense, et tout y est passionnant. Nous nous y sommes rendus trois fois (au diable l’avarice), et quand lors de notre troisième passage on nous a mis dehors à la fermeture, nous n’avions pas réussi à tout voir. C’est pourquoi j’ai décidé de lui consacrer deux articles. Mais où faire la césure, je ne sais pas trop, le partage entre les deux articles est arbitraire. Alors tant pis si ça n’a pas de sens, le second article portera sur l’Anatolie (Turquie d’Asie) sauf pour les trouvailles d’époque préhistorique, et le premier, aujourd’hui, sur tout le reste.

 

864a1 Lion hittite, musée archéologique d'Istanbul

 

Dès l’entrée du premier bâtiment, nous sommes accueillis par ce grand lion hittite du huitième siècle avant Jésus-Christ. La civilisation hittite, nous allons souvent avoir l’occasion de la rencontrer dans ce musée (et sur place le jour où, si nos projets se réalisent, nous reviendrons en Turquie pour en voir la partie asiatique). Il provient de Sinjerli, un site au pied de l’Anti-Taurus, au sud de l’Anatolie centrale. En 1190, l’Empire Hittite était tombé, mais cette haute civilisation a continué d’exister. En ce lieu, s’est créé par la suite un état hittite indépendant, Sam’al, et cette cité de Sinjerli, qui s’était déjà développée du temps de l’Empire, est devenue alors particulièrement brillante, jusqu’à ce que les Assyriens annexent Sam’al, au septième siècle avant Jésus-Christ. Désormais, Sinjerli sera abandonnée.

 

864a2 Méduse, musée archéologique d'Istanbul

 

Dans le parc du musée archéologique, sont aussi déposées en vrac nombre d’antiquités. Cela n’est pas exposé, il n’y a aucune explication. Au hasard, je montre cette sculpture, très expressive, et qui me plaît bien. Pas besoin d’explication pour reconnaître une tête de Méduse, mais d’où elle provient et de quand elle date, je ne saurais le dire.

 

864a3 musée archéo d'Istanbul, bâtiment des céramiques

 

Poursuivant ma promenade à l’extérieur, je vois ce beau bâtiment qui abrite la collection de céramiques. Malgré nos visites multiples, nous n’aurons même pas le temps d’y mettre les pieds. Vu son ampleur, cette partie du musée doit être d’une richesse exceptionnelle. Pour une autre fois peut-être…

 

864a4 Osman Hamdi Bey

 

Ce buste représente Osman Hamdi Bey qui, de 1881 à 1910, a été directeur général des musées impériaux et à qui cet extraordinaire musée archéologique doit beaucoup. Né le 30 décembre 1842, il n’est pas tombé dans n’importe quelle famille. En effet, son père avait été choisi par le sultan pour être l’un des quatre jeunes Turcs envoyés étudier en Europe –quatre seulement– et en était revenu pétri de cette double culture ottomane et occidentale. Cela lui avait valu par la suite d’avoir assumé plusieurs postes d’ambassadeur, de ministre, et même d’avoir été grand vizir (quelque chose comme premier ministre). Quant à la mère d’Osman, elle était la fille du directeur de la guilde des fabricants de mouchoirs, fonction moins brillante, certes, que celle du père de son gendre, mais qui lui assurait une position en vue et des responsabilités. En 1857, Osman, à quatorze ans, part étudier le droit à Paris, mais entraîné par son goût pour les arts, il fréquente l’École des Beaux-Arts où il a pour maîtres Jean-Léon Gérôme et Gustave Boulanger et suit aussi des cours d’archéologie. C’était aussi un peintre de talent, j’aurai l’occasion de reparler de lui et de sa biographie plus en détail lorsque j’en viendrai à l’article réservé aux peintres exposés au musée de Péra (article 14 sur Istanbul).

 

864b1 vaisselle du chalcolithique (4e millénaire)

 

Ces poteries du quatrième millénaire avant Jésus-Christ (chalcolithique) sont en terre cuite peinte. Mais si l’on a pu les dater, en revanche on ne sait pas d’où elles proviennent.

 

864b2 vaisselle de l'âge du bronze (3000-1900 avt JC)

 

Ces deux cruches de terre cuite sont plus récentes, puisqu’on les situe entre 3000 et 1900 avant Jésus-Christ. Nous sommes maintenant à l’âge du bronze. Au chalcolithique, le cuivre était déjà employé (le mot khalkos désigne le cuivre, en grec), mais l’essentiel de l’outillage restait en pierre (lithos, en grec), et l’on n’avait pas encore découvert les qualités du bronze, obtenu en alliant le cuivre à de l’étain. Mais je ne dis cela que pour le nom de l’époque, puisque ces cruches ne sont pas métalliques. Sans certitude sur leur origine, on suppose qu’elles proviennent du centre ouest de l’Anatolie.

 

864b3 cymbales du troisième millénaire

 

Plus rares que les ustensiles de cuisine sont les instruments de musique. Ici, ce sont des cymbales de bronze du troisième millénaire avant Jésus-Christ provenant d’Anatolie. Il semblerait qu’elles aient été destinées à un usage durant les cérémonies rituelles.

 

864b4 Lettre en assyrien, 19e siècle avant JC

 

Dans le quartier des marchands assyriens (Karum) du site archéologique turc de Kültepe, à l’est de l’Anatolie centrale, c’est-à-dire l’ancienne ville hittite de Kanesh, ont été découvertes d’innombrables tablettes de terre cuite comme celle de ma photo. Ces textes constituent une mine d’informations sur l’activité commerciale de la ville, et plus généralement sur la vie de cette civilisation hittite. Ma photo représente une lettre en dialecte assyrien ancien, du dix-neuvième siècle avant Jésus-Christ, adressée par Shu-Ishtar à Imdilim. “Tu m’as écrit ceci : Dada peut te confier les tissus, laisse-le aller et venir avec moi. J’ai demandé à Dada, et il a dit : Sin-Bani va me donner satisfaction avec mon argent et il va faire partir les tissus. Les tissus sont chez Pilah-Asshur, le fils de Al-Tab. J’ai aussi demandé à Pilah-Asshur, il a dit qu’il a donné son équivalent à Sin-Bani. […] Laisse-nous donner ton tissu à un passeur, pour qu’il puisse te l’apporter. Pilah-Asshur est contrôlé de très près chez lui, il ne veut pas les remettre à un passeur. Il attend tes instructions”. L’assyrien ancien n’étant pas ma langue maternelle, je m’en suis remis, pour cette traduction, à ce que les spécialistes indiquent dans le musée. Et je trouve tout cela embrouillé et confus…

 

864b5 contrat de mariage en assyrien, 19e s. avt JC

 

Même lieu de découverte, même époque, même langue pour cette autre tablette de terre cuite. “La-Qepum a épousé la fille d’Enisru, Hatala. Il ne devra pas épouser de seconde femme [esclave] dans le pays [en Anatolie], mais il peut épouser une prostituée de la ville [Assur]. Si elle ne peut pas être enceinte dans un délai de deux ans, elle devra lui acheter une esclave et, ensuite, dès qu’elle en aura obtenu un garçon, elle pourra revendre l’esclave où elle veut. Si La-Qepum la répudie, il devra payer cinq mines d’argent. Si Hatala divorce de lui, elle devra également payer cinq mines d’argent. En présence de quatre témoins”. Ce contrat de mariage, au contraire, est très clair et précis. Au début, cette obligation faite à la femme d’être enceinte et sinon, en compensation, d’acheter sur son budget une esclave pour donner un fils à son mari, est très patriarcale et met la femme en état d’infériorité. Mais quand, ensuite, on voit que le dédommagement est le même de part et d’autre en cas de divorce, on constate que cette société, il y a près de quatre mille ans, n’était pas systématiquement préjudiciable aux femmes.

 

864b6 vente de fillette, assyrien, 19e siècle avant JC

 

Toujours le même lieu, la même datation, le même assyrien ancien. Si, sur ma photo, figurent deux parties de terre cuite, c’est parce que celle de droite, la plus grande, contenait celle de gauche, jouant le rôle d’enveloppe. Il s’agit d’un contrat de vente d’une enfant. “Ahatutum a acheté la fille de Hana et a payé une demi mine et un shekel et demi d’argent. Si Hana saisit sa fille, elle devra payer une mine d’argent et emmener sa fille chez elle. Si quelqu’un d’autre la saisit, alors Hana saisira Ahatutum. Si elle commet des actions incorrectes ou si elle se comporte mal, elle pourra la vendre où elle voudra. Deux témoins”.

 

864c1 Vaisselle, Troie, 1700-1250 avt JC

 

Nous en venons aux trouvailles de Troie. On se rappelle que Heinrich Schliemann, étudiant la géographie décrite par Homère dans l’Iliade et comparant avec les cartes à sa disposition, a un jour posé le doigt sur la carte en disant “c’est là”. Du moins c’est à peu près en ces termes que l’histoire est généralement racontée. En 1870, fouillant la butte d’Hissarlik, il découvre en effet des vestiges d’une ville antique qu’il identifie comme Troie. Or une soixantaine d’années plus tôt, en 1811, Chateaubriand publie son Itinéraire de Paris à Jérusalem, récit du voyage qu’il a effectué en 1806-1807, où je lis “Il me semblait que nous eussions dû nous rendre de Pergame à Adramytti [aujourd’hui Edremit], d’où, longeant la côte ou franchissant le Gargare, nous fussions descendus dans la plaine de Troie”. Mais le guide, par peur d’être attaqué dans la montagne, a pris un autre chemin. Quand Chateaubriand s’en aperçoit, il se fâche, l’altercation se termine chez l’aga de la première ville rencontrée. Chateaubriand doit accepter de se rendre directement à Constantinople. “Voilà les soins que me coûtaient Ilion et la gloire d’Homère. Je me dis, pour me consoler, que je passerais nécessairement devant Troie, en faisant voile avec les pèlerins, et que je pourrais engager le capitaine à me mettre à terre”. S’il est vrai que Schliemann a déterré les premiers objets, si le premier il a localisé Troie avec une parfaite précision, il est donc faux, en revanche, qu’il ait identifié comme Troie un site qui aurait été parfaitement ignoré avant lui.

 

En fait, sur le site d’Hissarlik, il y a de nombreuses couches archéologiques superposées, chaque fois la ville ayant été reconstruite au-dessus des restes de la précédente. Si, comme nous en avons l’intention, nous revenons l’an prochain en Turquie pour visiter, entre autres, ce site, j’en parlerai plus en détails. Pour l’instant, je me limiterai à dire que cette coupe a été trouvée dans le niveau numéro 6, qui correspond à la fourchette 1700-1250 avant Jésus-Christ.

 

864c2 fouilles de Dörpfeld et de Schliemann à Troie

 

Schliemann a creusé jusqu’au niveau qui l’intéressait, écartant sans grand soin ni respect ce qui se trouvait au-dessus. Le musée d’Istanbul présente à part dans cette vitrine ce qu’ont mis au jour Schliemann (à droite) et Dörpfeld (à gauche) qui a travaillé avec Schliemann à Troie à partir de 1882.

 

864c3 fouilles de Schliemann à Troie


 

864c4 fouilles de Schliemann à Troie

 

Les objets ci-dessus proviennent de la vitrine de droite, celle de Schliemann. Ces poteries, ces deux têtes de terre cuite, proviendraient donc des ruines de Troie incendiée par les Achéens, si l’on s’en tient à la version sans doute la plus largement admise et cependant souvent contestée selon laquelle la Guerre de Troie aurait réellement eu lieu, et ne serait pas une pure invention poétique. Mais ce qui est sûr, c’est que le niveau où ont été retrouvés ces objets a été anéanti par un grand incendie, et qu’après nivellement on a reconstruit une ville par-dessus.

 

864d1 Sarcophage de Méléagre, Durazzo, 2e s. après JC


 

864d2 Sarcophage de Méléagre, Durazzo, 2e s. après JC

 

Ce sarcophage du deuxième siècle de notre ère provient de l’antique Dyrrachium, devenue Durazzo sous la domination de Venise, et aujourd’hui Durrës en Albanie, sur la côte de l’Adriatique. Pour les Romains qui avaient construit la via Appia depuis Rome jusqu’à Brundisium (Brindisi), c’était le port, situé à 200 kilomètres, qui permettait de mettre le pied sur l’autre rive de l’Adriatique, et par conséquent le départ de la via Egnatia qui menait à Byzance, plus tard Constantinople. Le sarcophage représente la légende de Méléagre, dont Homère, dans l’Iliade, est le premier à parler. “Les Curètes et les braves Étoliens combattaient autour des remparts de Calydon. Ces deux peuples s’égorgeaient avec furie, les Étoliens pour défendre la riante Calydon, les Curètes brûlant de la ravager. Artémis, assise sur un trône d’or, leur avait suscité ce malheur car elle était irritée contre Œnée, qui ne lui consacra pas les prémices de ses champs, dans le lieu le plus fertile. Et tandis que les autres dieux savouraient les hécatombes, soit oubli, soit négligence, seule de toutes les divinités, cette fille du grand Zeus ne reçut point d’offrandes. Combien l’âme de ce héros était frappée d’aveuglement! Dans sa colère, la déesse qui se plaît à lancer des flèches envoie un farouche sanglier aux dents éclatantes, qui cause d’affreux ravages en parcourant les champs d’Œnée. Il arrache les grands arbres, et les renverse sur la terre avec leurs racines, leurs fleurs et leurs fruits”. Méléagre, le fils d’Œnée, parvient à tuer le sanglier. Maintenant, Curètes et Étoliens se disputent la tête et la peau du sanglier et, dans la lutte, Méléagre est avec les Étoliens, deux oncles maternels sont du côté des Curètes. Une version beaucoup plus tardive veut que, dans la chasse au sanglier de Calydon, Méléagre ait été aidé par la chasseresse Atalante dont une flèche infligea à l’animal sa première blessure. Méléagre, qui avait achevé le sanglier, avait droit à la tête et à la peau, mais amoureux d’Atalante il lui en fit cadeau. Les deux oncles, qui étaient d’affreux machos, furent outrés qu’une femme bénéficiât de telles dépouilles, d’où la guerre.

 

Revenons à l’Iliade. Parce que, dans la guerre, Méléagre a tué l’un des frères de sa mère Althée, celle-ci lui en veut. “Tout le temps que le brave Méléagre parut dans les combats, les Curètes éprouvèrent de grands maux, et ne purent, quoique nombreux, rester hors des murailles ; mais lorsque la colère, qui enfle le cœur même des plus sages, se fut emparée de Méléagre, plein de courroux contre sa mère Althée, il garda le repos auprès de la belle Cléopâtre, sa fidèle épouse. […] Il était furieux des imprécations de sa mère, qui, dans sa vive douleur, demandait vengeance du meurtre de son frère, et qui, frappant la terre de ses mains, à genoux, le sein baigné de larmes, suppliait Hadès et l’horrible Perséphone de donner la mort à son fils”. Les Étoliens, en l’absence du héros, perdent pied. Tous l’implorent de reprendre le combat, “mais ils ne parviennent pas à le fléchir avant que son palais soit fortement ébranlé, que les Curètes aient escaladé les tours, et qu’ils aient embrasé la ville. C’est alors que sa jeune épouse le prie en pleurant, […] le cœur de Méléagre s’émeut au récit de ces malheurs, il se lève et couvre son corps d’armes éclatantes. C’est ainsi qu’il repousse l’heure fatale loin des Étoliens, en apaisant sa colère”. Mais les prières d’Althée ont été entendues et Apollon, qui combattait du côté des Curètes, tue Méléagre d’une flèche. Consciente que, par sa prière faite dans un moment de colère, elle est responsable de la mort de son fils, Althée se donne la mort. Sur la première photo, les compagnons de Méléagre transportent son corps et, sur la seconde photo, Althée se suicide.

 

864d3 mosaïque, Istanbul, époque des Antonins

 

Cette mosaïque de sol de Byzance est de l’époque des Antonins, c’est-à-dire les empereurs romains qui ont directement succédé aux douze Césars, soit Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc Aurèle et Commode, couvrant la période de 96 à 192, soit grosso modo le second siècle de notre ère.

 

864d4 Lion, Istanbul, fin Rome, début Byzance

 

Ce grand lion placé au pied de l’escalier ornait la porte monumentale de ce que la notice appelle Bucaleon Palace, nom généralement utilisé en anglais pour désigner à Istanbul Küçük Saray (le Petit Palais, en turc), résidence d’été des empereurs byzantins construite en 842.

 

864e1a Babylone, 604-562 avant JC


 

864e1b Babylone, 604-562 avant JC

 

Ces deux photos représentent des sujets en brique émaillée de Babylone, à l’époque de Nabuchodonosor II (604-562 avant Jésus-Christ). Il n’est pas dit précisément quel édifice décorait l’animal cornu de la première photo, mais les deux murs encadrant la Rue de la Procession, une voie de 16 mètres de large sur 300 mètres de long utilisée pour des célébrations religieuses ou militaires, représentaient une file de ces lions de ma deuxième photo, l’animal sacré de la déesse Ishtar. Cette rue sortait de la ville par la porte d’Ishtar et allait jusqu’au bâtiment où l’on célébrait le nouvel an. Rappelons qu’Ishtar était une déesse babylonienne et sumérienne qui présidait à l’amour physique, à laquelle les Grecs ont aisément identifié leur Aphrodite.

 

864e2 femmes allaitant, babylone, 731-539 avt JC

 

On connaît bien, dans le monde grec, le modèle de la kourotrophos, étymologiquement la nourrice d’enfant, cette représentation d’une femme allaitant, généralement une déesse de la fertilité. Cette figure existait aussi dans la religion babylonienne, en voici trois exemples ci-dessus datant de la période néo-babylonienne, soit 731-539 avant Jésus-Christ.

 

864e3 Stèle, nord de l'Irak, 782-727 avant JC

 

Cette stèle trouvée à Tall-Abta, dans la steppe du Wadi Tartar, près de Mossoul tout au nord de l’Irak non loin de la frontière syrienne, est fort intéressante. En effet, à l’image gravée elle ajoute un texte significatif. Elle est due à un certain Bel-Harran-beli-usur, haut fonctionnaire royal, chambellan du palais de Salmanazar IV (782-773 avant Jésus-Christ), roi d’Assyrie et de l’un de ses successeurs, Teglath-Phalasar III (745-727). Cela fait dire, dans la notice, qu’il a vécu “au moins” de 782 à 727 avant Jésus-Christ, mais cela voudrait dire qu’il était chambellan de Salmanazar au berceau, il faut donc supposer qu’il était né des années auparavant, et par ailleurs, rien ne dit qu’il a vécu jusqu’à la fin du règne de Teglath-Phalasar, ce qui contredit le “au moins”.

 

La gravure le montre face aux symboles représentant, de gauche à droite, les divinités Marduk, Nabû (fils de Marduk), Sîn, Ishtar et Shamash. “Moi, Bel-Harran-beli-usur, majordome de Salmanazar et de Teglath-Phalasar, rois d’Assyrie, qui crains les grands dieux, les seigneurs puissants, à leur parole inspirée et par leur grâce sûre, j'ai fondé une ville dans le désert, en un lieu déshérité. Des fondations au sommet, je l’ai intégralement réalisée. J’ai construit un temple et j’ai placé un autel aux grands dieux à l’intérieur. La plateforme de ses fondations, je l’ai faite solide comme en-dessous des montagnes. J’ai établi les murs de sa fondation pour toute éternité. Je l’ai appelée Dur-bel-harran-beli-usur [c’est-à-dire Forteresse de Bel-Harran-beli-usur]. J’ai gravé une stèle, j’ai façonné les statues des grands dieux dans la divine habitation, j’ai fait des offrandes, de l’encens, que j’ai institués pour ces dieux pour toujours. J’ai institué la liberté de cette ville. On ne devra pas lever d’impôt sur le grain, la paille ne devra pas être taxée. Son eau ne s’écoulera dans aucun autre canal. Personne ne touchera à la frontière ni à la pierre qui la marque. Personne ne saisira l’accroissement du bétail et des brebis. Sur les populations vivant là, personne n’imposera de droits féodaux ni de tribut. Personne n’enverra un autre homme pour leur être supérieur et personne ne leur imposera de service militaire”.

 

Sur cette stèle, Bel-Harran-beli-usur se représente dans la posture traditionnelle des rois d’Assyrie, sauf qu’il n’en a ni la barbe, ni la coiffe, et il décrit les privilèges dont il dote la ville et que normalement seul le roi peut accorder. Je, je, je… Certes, il évoque la parole et la grâce des rois, mais laisse bien entendre qu’il agit de son propre chef. “J’ai institué la liberté de cette ville”, dit-il. Or, si l’on sait peu de chose de Salmanazar IV, on sait en revanche que Teglath-Phalasar III a pris en mains un royaume en difficulté et que, volontaire et autoritaire, il y a remis de l’ordre. Je me demande alors si notre Bel-Harran-beli-usur n’aurait pas usé de pouvoirs excessifs auprès d’un souverain faible, aurait construit la ville à cette époque, ce qui ne l’empêche nullement d’avoir été par la suite chambellan d’un souverain qui le tenait mieux en bride. Mais cette stèle m’intéresse trop, je m’attarde. Passons.

 

864f1 Anatolie, période hittite ancienne, 2100-1200 avt JC


 

864f2 Anatolie, période hittite ancienne, 2100-1200 avt JC

 

Ce pot de terre cuite, cette hache de bronze, sont des objets anatoliens de la période hittite ancienne, c’est-à-dire entre l’émergence du royaume hittite vers 2100 avant Jésus-Christ et son apparition comme grande puissance régionale au dix-septième siècle avant Jésus-Christ.

 

864f3a Anatolie, fin époque hittite, char de guerre


 

864f3b Anatolie, fin époque hittite, banquet


 

864f3c Anatolie, fin époque hittite, hommes marchant

 

Ce char de guerre, ces deux convives face à face évoquant un banquet, et ces deux hommes marchant sont de la fin de l’époque hittite, sachant que l’effondrement du royaume s’est produit au douzième siècle avant notre ère. Ces reliefs de basalte du neuvième siècle avant Jésus-Christ proviennent de la porte de la citadelle de Sinjerli, cette cité-état que j'ai déjà mentionnée tout au début. Elle existait à la grande époque, mais a surtout brillé après la chute de l’Empire hittite, prenant son autonomie et devenant la capitale du royaume araméen de Sam’al après que les derniers rois hittites ont dû quitter leur capitale Hattusa, et jusqu’à son annexion par les Assyriens au septième siècle, ce qui a déterminé son abandon. Si l’on a pu identifier cette ville située au sud de l’Anatolie, au pied de l’Anti-Taurus, un peu au sud de la route d’Adana à Gaziantep, c’est grâce à une inscription de 670 avant Jésus-Christ célébrant la victoire du roi assyrien Assarhaddon (680-669 avant Jésus-Christ) dont le nom en assyrien, Assur-aha-iddina, signifie “Assur  a donné un frère” (Assur est le dieu protecteur de la ville du même nom).

 

864f4a base de colonne, hittite tardif (8e s. avt JC)


 

864f4b base de colonne, hittite tardif (8e s. avt JC)

 

Nous sommes toujours à Sinjerli sous domination araméenne, mais au huitième siècle maintenant. Ces deux sphinx de basalte étaient stylophores, ce qui veut dire qu’ils servaient de support de colonne. Ils proviennent de l’entrée de l’un des palais qui se trouvaient dans l’enceinte de la citadelle. Tout autour de la citadelle s’étendait la ville, entourée d’un rempart hérissé de cent tours.

 

864f5 table d'offrandes, période urartéenne (7e s. avt JC

 

Transportons-nous à Toprakkale, près de la rive sud-est du lac de Van, tout à l’est de la Turquie, non loin de l’Iran et de l’Arménie. Cette table d’offrandes du septième siècle avant Jésus-Christ provenant du temple du dieu Haldi est en trachyte. C’est l’époque urartéenne, ce royaume d’Urartu s’étant organisé en 858 avec pour capitale Tushpa (l’actuelle Toprakkale) et s’étant maintenu jusqu’à ce qu’au sixième siècle les Mèdes le conquièrent et l’annexent.

 

864g1 sarcophage, Beyrouth, 5e s. avant JC

 

Venons-en aux rites funéraires avec ce sarcophage phénicien –nous sommes au Liban–, de la deuxième moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il a été trouvé à El-Baramieh, et la notice ajoute, entre parenthèses, Beyrouth, Liban. Or El-Baramieh est tout proche de Sidon, à quelque quarante kilomètres au sud de Beyrouth à vol d’oiseau. Dans les parages de Sidon, on a découvert d’importantes nécropoles comportant deux types de sarcophages anthropoïdes, les uns importés d’Égypte, et les autres réalisés sur place en s’inspirant des sarcophages égyptiens mais en fait y mêlant l’artisanat local et le style ionien. Les spécialistes supposent que ce second type est l’œuvre d’artistes ioniens ayant fui leur terre après l’invasion perse et qui ont parcouru la Mésopotamie, créant cet intéressant mélange d’art occidental qui leur était propre et d’art oriental exotique pour eux.

 

864g2 sarcophage, Sidon, 5e s. avt JC

 

C’est dans la nécropole royale de Sidon que se trouvait ce sarcophage lycien en marbre de Paros datant de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Ces deux centaures luttant entre eux ornent son petit côté.

 

864g3 sarcophage du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC


 

864g4a momie du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC


 

864g4b momie du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC


 

864g4c momie du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC

 

Tabnit est un roi de Sidon mort vers 500 avant Jésus-Christ. Une inscription en écriture hiéroglyphique fait comprendre que le sarcophage que montre ma première photo a été réalisé pour ensevelir le général égyptien Penephtah qui a vécu à l’époque de la vingt-sixième dynastie, entre 600 et 525 avant Jésus-Christ, puis a fait l’objet d’un réemploi pour le roi Tabnit. Considérant les dates, je me dis que l’on n’a laissé que bien peu de temps le pauvre Penephtah profiter de son beau sarcophage de diorite. Mes trois autres photos, impressionnantes, montrent la momie de Tabnit.

 

864g5 stèle funéraire hellénistique, Sidon

 

Tous les morts ne bénéficient pas d’un sarcophage. À l’époque hellénistique, Sidon fait partie de ce royaume de Séleucie qui a un temps, et de façon instable, dominé la Syrie, et les tombes des soldats mercenaires, la plupart originaires d’Anatolie, qui se sont battus pour la Séleucie sont généralement marquées par des stèles. Et parce que la région de Sidon ne dispose pas de marbre de bonne qualité, on se rabat sur du calcaire que les goûts du Moyen-Orient font décorer de la représentation en couleurs du défunt dans son costume militaire et portant ses armes. “Salmamodes d’Adada, homme vertueux, adieu”, dit l’inscription. La ville éthiopienne dont le nom est transcrit phonétiquement Addis-Abeba en français, Addis-Ababa en anglais n’ayant été fondée qu’en 1886 (de notre ère), et son nom signifiant “Nouvelle Fleur” ayant été inventé par la reine, il ne peut ici être question de cette ville. Et mes recherches sur les cartes de l’Anatolie antique ne m’ont pas permis de découvrir une ville du nom d’Ababa ou d’Adada. J’ignore donc de quel coin du monde venait ce mercenaire du nom de Salmamodes.

 

864g6 sarcophage, Gaza, 5e s. avant JC

 

Quittons Sidon pour Gaza. Nous retrouvons ici un très beau sarcophage de marbre blanc qui nous fait remonter au troisième quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Cette sculpture relève, nous dit-on, du style phénicien d’Ionie, mais malheureusement pour qui n’est pas initié il n’est pas expliqué en quoi consistent les particularités de ce style afin que le visiteur puisse voir en quoi le sarcophage s’y rattache.

 

864h1 cadran solaire, Arabie Saoudite (1er s. avt JC)

 

Onze raies divisent la surface concave de cet objet en douze secteurs, et l’on voit que quelque chose était à l’évidence fixé à leur convergence. Il est donc clair qu’il s’agit d’un cadran solaire qui a perdu son gnomon. Les douze heures ainsi déterminées s’étalent du lever au coucher du soleil, ce qui fait varier leur durée un peu chaque jour, s’allongeant progressivement de l’hiver à l’été, régressant de l’été à l’hiver, chacune des douze étant égale à chacune des onze autres. Ce système très ancien a été inventé en Mésopotamie par les Sumériens, même si son appellation de cadran babylonien laisse penser que c’est plus récent, puisque Sumer a duré du sixième au troisième millénaires avant Jésus-Christ et que Babylone n’a acquis sa puissance qu’au début du second millénaire. Ce système dit babylonien était encore en usage dans la Rome impériale, et d’ailleurs le cadran de grès de ma photo, qui porte une inscription en araméen, est du premier siècle avant Jésus-Christ. Il a été trouvé à Madain Saleh, au nord-ouest de l’Arabie Saoudite, à moins de 200 kilomètres à vol d’oiseau de la Mer Rouge, sur le site de la ville antique d’Hégra (al-Hijr) qui était une cité nabatéenne (la capitale des Nabatéens était la célèbre Petra en Jordanie, et c’est Trajan qui, annexant les territoires de ce peuple au début du deuxième siècle de notre ère, mettra fin à cette civilisation).

 

864h2 statue, Arabie Saoudite (3e-1er s. avt JC)

 

C’est également de Madain Saleh que provient cette tête sculptée dans le grès local. On la date entre le troisième et le premier siècle avant Jésus-Christ. C’est directement dans la roche gréseuse que les Nabatéens ont taillé 138 tombeaux monumentaux. Aurons-nous un jour la chance de pouvoir visiter les ruines de cette ville et ces tombeaux, je le voudrais bien… Il n’est pas dit, dans le musée, si cette tête a été trouvée dans l’un des tombeaux ou en ville.

 

864h3 sculpture sur tombe au Yemen

 

Cette tête d’albâtre trouvée dans une tombe au Yémen (sans plus de précision géographique) représente le défunt. Sa datation, très imprécise, la situe entre le troisième siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après.

 

864h4 inscription, Yemen, 3e s. après JC 

 

Restons au Yémen pour cette inscription sculptée en relief dans le calcaire au troisième siècle après Jésus-Christ. Elle décrit la construction d’un temple dédié au dieu Talab Riyam, un dieu de fertilité dont le nom signifie Le Puissant de Riyam. Ma manie de la linguistique m’oblige ici à signaler que ce mot talab, c’est-à-dire puissant, fort, est TLB en arabe, qui ne note pas les voyelles. Ce que l’on retrouve dans le nom des Talibans. Et puisque nous parlons du Yémen, j’en profite pour noter que YAMIN signifie “la main droite”, d’où aussi “le côté droit, la droite”. Les Arabes déterminaient leur orientation en se tournant vers le soleil levant, à l’est. Sur leur droite se trouvait le sud, ce qui a entraîné l’évolution de ce mot YAMIN vers la signification de “sud”, et il n’est pas nécessaire d’être un grand géographe pour savoir que le Yémen est au sud de l’Arabie Saoudite. Et par ailleurs, puisque BEN ou BIN signifie “fils de”, Benyamin (devenu en français Benjamin) signifie “le fils de la main droite”. Au chapitre 35 de la Genèse, on lit au verset 18 “Mais Rachel, qui sentait que la violence de la douleur la faisait mourir, étant prête d'expirer, nomma son fils Bénoni, c'est-à-dire le fils de ma douleur, et le père [c’est-à-dire Jacob] le nomma Benjamin, c'est-à-dire fils de la droite”.

 

864i1a stèle égyptienne, 332-330 avant JC


 

864i1b stèle égyptienne, 332-330 avant JC

 

Mais revenons à nos moutons et migrons vers l’Égypte avec cette stèle calcaire d’époque ptolémaïque (332-30 avant Jésus-Christ). Le texte, hélas, n’est pas traduit par les égyptologues du musée et moi, je suis bien incapable de déchiffrer ces hiéroglyphes. Il est seulement dit que c’est Takerseb, une prêtresse du dieu Min-re, qui fait des offrandes aux dieux. On voit en effet, à l’extrême droite, faisant face aux dieux, la prêtresse les mains levées en un geste de prière. Face à elle, le premier dieu porte ce haut bonnet appelé couronne Hedjet, attribut des pharaons de Haute-Égypte. C’est donc Osiris, pharaon mythique d’Égypte divinisé. Puis vient un dieu portant une énorme protubérance sous sa tunique. Ce ne peut être que Min, le dieu ithyphallique fils de la déesse du ciel avec qui quotidiennement il engendre le soleil. Derrière lui suivent un dieu à tête de faucon et un dieu à tête de chacal, dont les représentations typiques sont bien connues, ce sont Horus et Anubis. En observant bien la déesse derrière Anubis, on constate qu’elle porte une croix suspendue à une poignée. C’est l’ânkh, le symbole de la vie, que portent aussi, ici, les autres dieux, mais cette coiffe en forme de trône royal la signale comme étant Isis. La dernière… si je ne lisais pas sur l’étiquette qu’elle est Met’is, je ne vois pas du tout grâce à quoi j’aurais pu identifier cette déesse que je ne connais pas. Dans la mythologie grecque, je connais bien une Métis mère d’Athéna, mais je ne la trouve même pas en Égypte dans Wikipédia qui, dans sa rubrique Divinité égyptienne, répertorie pas moins de 234 noms.

 

864i2 autel égyptien, 712-332 avant JC

 

Cette photo montre un autel, dit le musée –je dirais plutôt une table d’offrandes– égyptienne de la dernière période dynastique précédant la conquête par Alexandre, soit de 712 à 332 avant Jésus-Christ. Le relief que l’on voit au centre, c’est Nefer, symbole de la beauté, tandis que de chaque côté les cavités sont destinées à recevoir les offrandes et qu’un petit canal court tout autour et se déverse dans un bec (au bas de l’image) pour les libations.

 

864i3a Égypte , déesse Bastet en bois

 

864i3b Égypte , déesse Bastet en bronze

 

La déesse égyptienne Bastet était représentée sous l’aspect d’un chat, ou avec un corps anthropoïde avec une tête de chat. C’est elle que l’on voit ci-dessus, sculptée dans le bois (tête, première photo) ou coulée en bronze (seconde photo). Dans les tombes, aux côtés des momies des défunts, on a retrouvé nombre de chats, eux aussi momifiés.

 

864i4 canopes pour entrailles de momies

 

Les Égyptiens croyaient que la survie dans l’au-delà était conditionnée par la conservation du corps mortel, ce qui explique la pratique de la momification. Comme lorsque nous étions en Grèce, je vais faire appel à Hérodote. “Quand on apporte un mort [aux embaumeurs], ils montrent à leurs clients des maquettes de cadavres, en bois, peintes avec une exactitude minutieuse. Le modèle le plus soigné représente, disent-ils, celui dont je croirais sacrilège de prononcer le nom en pareille matière [c’est-à-dire Osiris]. Ils montrent ensuite le deuxième modèle, moins cher et moins soigné, puis le troisième, qui est le moins cher de tous. Après quoi, ils demandent à leurs clients de choisir le procédé qu’ils désirent voir employer pour leur mort. La famille convient du prix et se retire. Les embaumeurs restent seuls dans leurs ateliers, et voici comment ils procèdent à l’embaumement le plus soigné. Tout d’abord à l’aide d’un crochet de fer ils retirent le cerveau par les narines, ils en extraient une partie par ce moyen, et le reste en injectant certaines drogues dans le crâne. Puis avec une lame tranchante en pierre d’Éthiopie [obsidienne], ils font une incision le long du flanc, retirent tous les viscères, nettoient l’abdomen et le purifient avec du vin de palmier et, de nouveau, avec des aromates broyés. Ensuite, ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle, et de toutes les substances aromatiques qu’ils connaissent, sauf l’encens, et le recousent. Après quoi, ils salent le corps en le recouvrant de natron [qui agit comme déshydratant] pendant soixante-dix jours. Ce temps ne doit pas être dépassé. Les soixante-dix jours écoulés, ils lavent le corps et l’enveloppent tout entier de bandes découpées dans un tissu de lin très fin et enduites de la gomme dont les Égyptiens se servent d’ordinaire au lieu de colle [en fait, de la résine d’acacia]. Les parents reprennent ensuite le corps et font faire un coffre en bois taillé à l’image de la forme humaine, dans lequel ils le déposent […]. Pour qui demande l’embaumement à prix moyen et ne veut pas trop dépenser, voici leurs méthodes. Les embaumeurs chargent leurs seringues d’une huile extraite du cèdre et emplissent de ce liquide le ventre du mort sans l’inciser et sans en retirer les viscères. Après avoir injecté le liquide par l’anus, en l’empêchant de ressortir, ils salent le corps pendant le nombre de jours voulu. Le dernier jour ils laissent sortir de l’abdomen l’huile qu’ils y avaient introduite. Ce liquide a tant de force qu’il dissout les intestins et les viscères et les entraîne avec lui. De son côté, le natron dissout les chairs et il ne reste que la peau et les os du cadavre. Après quoi les embaumeurs rendent le corps, sans lui consacrer plus de soins. Voici la troisième méthode d’embaumement, pour les plus pauvres : on nettoie les intestins avec de la syrmaia [sans doute de l’huile ou du jus de raifort], on sale le corps pendant les soixante-dix jours prescrits, puis on le rend aux parents qui l’emportent”. J’ai pris cette traduction dans l’édition d’Andrée Barguet, Folio Classique n°1651, où j’ai également trouvé dans les notes les explications que je donne entre crochets droits. Hérodote donne encore bien des détails passionnants sur les mœurs des Égyptiens, mais il néglige de dire que, dans le cas de l’embaumement le plus complet, les viscères retirés du corps ne sont pas jetés, mais embaumés séparément, puis déposés dans des “canopes” qui seront placés près du corps. Ces vases sont à l’effigie de dieux, celui qui représente Amset, à tête humaine, reçoit l’estomac, le dieu singe Hapi reçoit les intestins, le dieu chacal Anubis les poumons et le dieu faucon Horus le foie. Ce sont des canopes qui figurent ci-dessus.

 

864i5a coffret dans tombe égyptienne


 

864i5b dans tombes égyptiennes


 

864i5c dans tombes égyptiennes

 

Puisque le mort, ainsi préparé, va connaître dans l’au-delà une vie qui ressemble à celle qu’il aura vécue sur terre, il n’est pas question pour un grand personnage de se livrer aux basses besognes et pour cela on enterre avec lui des statuettes figurant les serviteurs qui effectueront à sa place les travaux  manuels nécessaires dont il sera ainsi dispensé. Une telle figurine est appelée shabti (au pluriel shabtiu). Cet usage se rencontre depuis les alentours de 1900 avant Jésus-Christ, soit le milieu du Moyen Empire, et se poursuivra jusqu’à la fin de l’époque ptolémaïque, marquée par le suicide de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ.

 

Le scribe Nebseni, du temple de Ptah, dit à un shabti “Ô toi, figurine shabti du scribe Nebseni, fils du scribe Thena et de la maîtresse de maison Muthrestha, s’il arrive que l’on me demande, ou que l’on m’y condamne, à effectuer une tâche quelconque parmi les travaux manuels que doit effectuer dans le monde souterrain –car on ne peut s’y opposer– un homme quand vient son tour, laisse toujours la décision tomber sur toi au lieu de moi, qu’il s’agisse d’ensemencer les champs, d’alimenter en eau les canaux ou de transporter des sables de l’est à l’ouest”. À quoi le shabti lui répond “Je suis ici et je viendrai là où tu le souhaiteras”.

 

Au début, les shabtiu étaient sculptés dans le bois ou modelés en terre, parfois même ils étaient seulement en cire, ils étaient représentés comme des momies, et rangés dans une boîte en bois.  C’est le cas de ceux de ma photo, mais pendant le règne de Thoutmosis IV (1401-1390 avant Jésus-Christ), le huitième pharaon de la dix-huitième dynastie, on commence à les représenter vraiment comme des serviteurs, ils portent des paniers, des sacs, des outils agricoles. Ensuite, au cours de la vingt-et-unième dynastie, à partir de 1070 environ avant Jésus-Christ, les shabtiu deviennent parfois très nombreux dans les tombes, il arrive qu’ils jonchent tout le sol, sans boîte. Fini, l’usage de matériaux périssables, le shabti est en pierre, en verre, en métal, le plus souvent en faïence. Et comme on peut s’y attendre, leur qualité est très variable selon le niveau socio-économique du défunt. Pour les riches, ce sont des pièces uniques finement travaillées, quelquefois de véritables œuvres d’art. Pour les pauvres ce sont des pièces moulées grossièrement en terre cuite et produites en nombre.

 

Je viens de montrer 51 images dont certaines contiennent plusieurs objets, mon brouillon sous Word fait dix pages, il est grand temps que je m’arrête. Sans quitter ce même musée, mon prochain article portera sur l’Anatolie gréco-romaine, comme je le disais au début.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 09:00

    Et nous voilà à Istanbul. Parce que, du 21 octobre au 11 décembre, pendant près de deux mois nous nous sommes plongés dans la vie d’Istanbul, marchant par les rues, visitant et revisitant les lieux et les monuments, je n’ai guère envie de faire la chronique, jour par jour, de nos activités, comme je le faisais pour l’Italie et pour la Grèce. Je préfère rédiger 25 articles thématiques, alternant des lieux de la ville, des mosquées, des monuments célèbres, des musées.


863a0 programme de publication 

Voilà ci-dessus les articles que j'ai mis en ligne et les dates de publication que j'ai programmées, au rythme d'un tous les trois jours.

 

863a1 La Turquie et ses voisins


 

863a2Turquie, Bosphote, mer de Marmara, Dardanelles

 

Tout le monde a entendu parler de la Corne d’Or, du Bosphore, de la mer de Marmara, mais si l’on n’est pas allé à Istanbul on ne situe peut-être pas très bien la ville dans tout cela. Alors commençons par ces deux cartes. Hé oui, elles ne sont pas très belles, mais je ne voulais pas utiliser des cartes piratées, aussi je les ai dessinées moi-même. Mais je ne suis pas géographe, et encore moins cartographe… Tant pis, elles permettent quand même de se situer. La mer Noire est bordée par la Turquie, bien sûr, mais aussi d’ouest en est par la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, l’Ukraine, la Russie et la Géorgie. À l’exception de la Russie, aucun de ces pays ne dispose d’autre débouché maritime. Or la seule ouverture de cette mer intérieure est l’étroit Bosphore qui sépare la rive européenne et la rive asiatique de la Turquie et coupe Istanbul en deux.

 

Une fois que les bateaux ont franchi le Bosphore, ils se trouvent dans la mer de Marmara, elle aussi mer intérieure dont les deux issues sont des détroits commandés par la Turquie, le Bosphore au nord, comme on vient de le voir, et les Dardanelles au sud. Or une fois passées les Dardanelles, on navigue en mer Égée, c’est-à-dire en Méditerranée. Les navires ont alors accès non seulement à tous les pays qui bordent cette mer, de la Syrie au Maroc et de la Grèce à l’Espagne, mais au monde entier par le détroit de Gibraltar. On comprend alors l’intérêt, pour les pays de la mer Noire, de s’assurer le contrôle de ces détroits tout au long de l’histoire de l’Empire Ottoman. En particulier pour le puissant Empire Russe, qui possédait l’Ukraine et la Moldavie, et dont le débouché en mer Blanche était inutilisable une grande partie de l’année parce que gelé, à une époque où les navires à voile ne pouvaient briser les glaces, et le débouché sur le Pacifique nécessitait un long trajet sur terre depuis les régions économiquement développées, puis un grand détour par le Cap de Bonne-Espérance, au bout de l’Afrique, pour rejoindre les pays occidentaux.

 

863b1a Plan de Constantinople en 1453

 

 

863b1b Constantinople au temps des sultans

 

Mais rapprochons-nous d’Istanbul. La ville est située au sud du Bosphore, à cheval sur ses deux rives. Je vais profiter ici de quelques images de cartes tirées d’une intéressante exposition qui était proposée en ville pendant notre séjour. Le plan ci-dessus provient de cette exposition. Il a été dressé au dix-huitième siècle par Guer, un voyageur auteur de César aveugle et voyageur. Ici, il a voulu établir le plan de la ville telle qu’elle était entre 1453 (conquête de Constantinople par les Ottomans sur les Byzantins) et 1481, montrant la situation topographique et archéologique. Quant à la seconde image, elle est une représentation de la ville à l’époque des sultans ottomans, d’après un dessin exposé à Sainte-Sophie.

 

À cette époque, la ville ne s’étend pas du côté asiatique du Bosphore. Ce que l’on voit, c’est la Corne d’Or (mon neuvième article sur Istanbul), un ancien estuaire inondé, long de plus de sept kilomètres qui, avec ses 35 mètres de profondeur, constitue un excellent port naturel. Au débouché dans le Bosphore, la Corne d’Or fait 750 mètres de large. Sur la seconde image, au premier plan nous avons la mer de Marmara et, derrière les murailles, en bas à droite le palais de Topkapi, puis le grand dôme de Sainte-Sophie (église puis mosquée qui fera l’objet d’un article à part, le huitième), et on distingue l’hippodrome (dont je parlerai au sujet de la ville antique, quatrième article). Courant sur le bord droit de l’image, c’est la Corne d’Or. On remarque sur le dessin qu’elle est barrée d’une chaîne, et protégée tout du long par des murailles sur ses deux rives. Il s’agissait en effet, pour les Byzantins comme pour les Ottomans, de protéger la ville des attaques par mer, et l’on n’ouvrait la chaîne que pour les navires autorisés. Néanmoins, lors de la quatrième croisade détournée au cours de laquelle, en 1204, les Francs aidés des Vénitiens sont parvenus à prendre Constantinople, ils ont réussi à briser la chaîne. Quant à Mehmet II en 1453, pour prendre la ville aux Byzantins qui eux-mêmes l’avaient reprise à l’Empire Franc de 1204, il est arrivé dans le Bosphore, puis il a transporté ses navires par terre pour les remettre à flot dans la Corne d’Or, contournant ainsi la fameuse chaîne. Grâce à cette astucieuse manœuvre, Istanbul est encore turque aujourd’hui.

 

863b2 Plan de Constantinople en 1654

 

L’exposition montre ce plan fait par Isaac Jaspar (qui très souvent signe Jaspar Isac, avec un seul A). La légende, dans l’exposition, le date “avant 1654”, parce que c’est l’année de la mort de ce graveur français. En fait, il s’agit d’une illustration d’un livre, Le Voyage de Hierusalem et autres lieux de la Terre Ste, paru en 1621. Disons donc que cette gravure représente une vue de Constantinople au début du dix-septième siècle. C’est une perspective à vol d’oiseau, vue de la rive nord de la Corne d’Or, avec la Tour de Galata sur cette rive, en bas à gauche (septième article, Istiklal et tour de Galata), et sur l’autre rive Topkapi à gauche (articles 22 et 23), et au milieu l’aqueduc de Valens (Istanbul antique, quatrième article).

 

863b3 Plan de Constantinople en 1836

 

On nous dit que cette carte de Hellert est basée sur celle de Kauffer et Barbié du Bocage. Ne connaissant pas ces personnages, j’ai dû rechercher un peu. Jean-Jacques Hellert est un cartographe du dix-neuvième siècle dont les dates et lieux de naissance et de mort sont inconnus de mes sources (Gallica, BNF).  Dans le Catalogue des cartes géographiques, topographiques & marines, de la bibliothèque du prince Alexandre Labanoff de Rostoff, à Saint-Pétersbourg, par Aleksandr I︠a︡kovlevich Lobanov-Rostovskiĭ, je lis que le n°1338 est “dressé sur plusieurs plans particuliers, entre autres celui du canal de Constantinople, ébauché en 1776 et continué en 1786 et années suivantes jusqu’en 1801, par Fr. Kauffer, ingénieur, d’abord attaché à M. le comte de Choiseul Gouffier [ambassadeur de France à Constantinople de 1784 à 1791, grand amateur d’archéologie, et qui avait pour secrétaire l’ingénieur François Kauffer], et ensuite au service de la Porte Ottomane. J.D. Barbié du Bocage. 1819, Paris”. De très nombreux bâtiments occupent l’espace, c’est significatif de l’essor de Constantinople et de son occidentalisation. Ici, on distingue très clairement le Bosphore à droite, la Corne d’Or à gauche, la mer de Marmara en bas, sous les légendes.

 

863b4a Plan de Constantinople en 1841

 

863b4b Plan de Constantinople en 1841 (détail)

 

Avec cette carte, nous sommes un demi-siècle plus tard qu’avec la carte précédente. Mais cette fois-ci, l’esprit est tout différent. Les voyageurs, en cette première moitié du dix-neuvième siècle, se font plus nombreux, curieux de découvrir cet Empire Ottoman si typique, si pittoresque. C’est le début des voyages touristiques. Le Français Adolphe Joanne lance la série devenue très célèbre des “Guides Joanne”. Ce sont ces Guides Joanne qui, en 1919, deviendront les Guides Bleus. Le plan ci-dessus, tiré du guide de 1886, représente Pera et Galata, deux quartiers dont j’aurai l’occasion de reparler à plusieurs reprises.

 

863b5 Plan de Constantinople en 1882

 

Cette carte-ci est quasiment contemporaine de celle de Joanne, puisque dressée seulement quatre ans plus tôt par l’Allemand Stolpe, mais son esprit est radicalement différent. C’est une carte démographique. Jouant sur les couleurs, elle montre les aires de répartition des populations musulmanes, chrétiennes et juives qui vivent en bonne intelligence mais dans des quartiers différents. Et ici, comme tout à l’heure, on perçoit bien comment reporter sur mes cartes générales, tout au début, le détroit du Bosphore et l’estuaire de la Corne d’Or. Sur le plan d’Hellert, aucun pont ne permettait de franchir la Corne d’Or, et un demi-siècle plus tard deux ponts ont été construits.

 

863b6 Plan de Constantinople en 1930

 

Dans les années 1930, dans le grand mouvement de renouveau apporté par la République de Turquie et sous l’impulsion énergique et visionnaire de Mustapha Kemal Atatürk, les Municipalités d’Istanbul ont souhaité sensibiliser les populations à leur ville, et ont fait appel à tout un chacun, résident ou touriste, pour apporter des informations permettant de composer un guide à l’usage des habitants. C’est dans cet esprit que Necip, le cartographe de la Municipalité, a dressé des cartes comme celle-ci (quartier de Pera, rive nord de la Corne d’Or), et a rédigé un guide.

 

863b7 Plan de Constantinople en 1932

 

C’est également dans les années 1930 que des plans très précis, numérotant chaque îlot, représentant chaque bâtiment, ont été dressés, en commençant par les ambassades. Ici, un fragment du quartier de Beyoğlu, nord de la Corne d’Or, dessiné par Jacques Pervititch en octobre 1932. Il est à noter que, même dressée pour le Centre d’Assurances de Turquie, la carte est rédigée en français. Sur cette photo réduite il est malaisé de lire, mais sur ma photo originale, je lis “Liste des rues de cette planche”, et sur le plan lui-même, je vois “garage”, “jardin”, “terrain à bâtir”, “vaste salle vitrée avec galeries bois”, etc.

 

863b8 Plan de Constantinople en 1951

 

Le Suisse Ernest Mamboury (1878-1953) était un passionné de Byzance. Venu voir Constantinople en 1909, il n’a pu s’en arracher et il y est resté. Il a acquis une renommée de chercheur pour ses écrits sur les traces laissées par Byzance, mais il a aussi beaucoup peint, à l’huile ou à l’aquarelle. Et puis il a publié un remarquable guide (Constantinople, guide touristique) traitant de géographie, d’histoire, d’art, d’ethnographie, en y ajoutant nombre de repères matériels utiles pour les touristes. La première édition a vu le jour en français en 1925, et elle a été traduite en turc dès la même année, imprimée en caractères arabes (la réforme adoptant l’alphabet latin date de 1928). Ci-dessus, une page de l’édition  de 1952.

 

863c1 Parking pour camping-cars à Istanbul


 

863c2 La mer de Marmara, au port d'Istanbul

 

Voilà, avec tous ces plans j’ai suffisamment situé la ville. Et pendant cette cinquantaine de jours, nous étions idéalement placés, juste en face de la mer de Marmara (ma seconde photo ci-dessus), à un quart d’heure à pied des principaux monuments, et si nous souhaitions aller vers la Corne d’Or et ne voulions pas marcher jusque-là, nous avions le train de banlieue à cinq minutes. Il s’agit d’un parking gardé, fermé, avec connexion électrique 220 volts, alimentation en eau, vidange eaux usées et WC chimique, usage gratuit de la machine à laver le linge, attenant à un stade d’entraînement au football. Il est demandé pour l’ensemble des services 20 Euros par jour quel que soit le nombre de personnes dans le camping-car, ce qui est raisonnable vu la situation en pleine ville. Pour le prix, on peut aussi utiliser les sanitaires du stade, avec des douches bien chaudes, mais les lieux étant prévus pour les sportifs les cabines de douche ferment d’un simple rideau de plastique… Pour qui est intéressé, entrez dans votre GPS les coordonnées N41°00’09,50” / E28°58’03,20”. Avec ces coordonnées sur Google Earth, on voit très nettement le parking, le bâtiment des sanitaires, le stade de foot de l’autre côté du bâtiment, la mer de Marmara, et puis juste à l’ouest du stade le marché aux poissons qui fonctionne toute la journée. Et on se rend compte que l’on est tout près du centre.

 

Certes, j’ai entendu des bougons qui se plaignaient d’entendre le muezzin. Ceux-là n’ont qu’à choisir d’aller visiter des pays non musulmans. Pas chrétiens non plus s’ils redoutent les cloches des campaniles. Mais le chien du parking, un grand animal pourtant très sympathique, est farouchement islamophobe, il se met à hurler à la mort dès que retentit la voix du muezzin!!!

 

863d1 Ataturk veille sur la Corne d'Or


 

863d2 Mustapha Kemal Atatürk


 

863d3 la Lumière de la République

 

Évidemment, l’homme qui a rendu son honneur à la Turquie quand l’Empire Ottoman était au plus bas, vaincu, démembré, qui l’a ouverte sur le monde, qui en a fait un état moderne, véritable pont entre le monde occidental et le Moyen-Orient, entre les pays de tradition chrétienne et les pays de tradition islamique en la rendant laïque dans ses structures étatiques, ce grand Mustapha Kemal Atatürk est partout. On voit sa photo dans les marchés, sur le mur des boutiques, en statue dans les rues. Et sur les affiches des partis politiques qui se réclament de lui, comme ici “la Lumière de la République”.

 

863e1 Quartier de Pera à Istanbul

 

Symboliquement, pour rompre avec le long passé qui concentrait le pouvoir à Constantinople, il a donné à la ville le nom d’Istanbul qui n’était que celui de l’un de ses quartiers, et il a transféré la capitale au cœur de l’Anatolie, à Ankara. Lorsqu’il venait à Istanbul, il descendait –cela aussi est symbolique– dans un hôtel de l’ancien quartier des Occidentaux, sur la rive nord de la Corne d’Or, au Pera Palas (le Palace de Pera, la traduction ne demande pas des dons de linguiste!). Dans ce quartier de Pera, en 1876, le banquier grec Christaki Zografos efendi (efendi placé après le nom est une sorte d’équivalent de monsieur) a financé la construction d’un élégant passage qui a reçu le nom de Cité de Pera. En 1908, le Grand Vizir (c’est-à-dire le Premier Ministre) Küçük Saïd Pacha a racheté le passage. Après la fin de la Première Guerre Mondiale, les fleuristes s’y sont installés, et malgré le nom gravé au-dessus de la grille d’entrée le passage a pris le nom de Çiçek Pasaj, le Passage des Fleurs. Or les tavernes, meyhane, ont toujours fait partie des traditions de la ville, déjà du temps de l’Empire Byzantin, et aussi tout au long de l’existence de l’Empire Ottoman. Aussi, à partir de la fin des années 1940, les meyhane ont grignoté la place des fleuristes, qui ont fini par déserter les lieux. On n’a guère entretenu les bâtiments, ils étaient dans un état lamentable et dangereux en 1978, obligeant à fermer le passage. La rénovation une fois faite, on l’a rouvert en 1988, et quoique l’on n’y trouve aujourd’hui que des meyhane, il a gardé son nom de Passage des Fleurs, Çiçek Pasaj.

 

863e2a Salon du Pera Palas à Istanbul


 

863e2b Salon du Pera Palas à Istanbul

 

Dans un autre coin de ce même quartier, nous sommes allés voir le Pera Palas où descendaient, outre Atatürk, toutes sortes de célébrités, comme Agatha Christie qui, dans la chambre 411, a écrit Le Crime de l’Orient-Express, et aussi Pierre Loti (chambre 102), Hemingway (chambre 218), Sarah Bernhardt (chambre 304), etc., etc. Il s’y trouve un salon de thé, élégant mais sans cachet particulier, où nous avons passé un moment lors de notre seconde visite, mais qui était fermé à l’heure de notre première visite. Par chance, parce que nous avons alors pu prendre une consommation dans le grand salon qui, lui, est superbe.

 

863e3 l'ascenseur du Pera Palas à Istanbul

 

Et si nous sommes revenus, c’est parce que lors de notre premier passage, nous avons appris que l’on pouvait visiter la suite d’Atatürk, transformée en petit musée, pendant un bref créneau de l’après-midi. Pénétrant alors au cœur de l’hôtel, nous avons vu cet ascenseur installé en 1892. C’était le tout premier ascenseur de Turquie, et l’on est fier de nous rappeler qu’il a vu le jour seulement trois ans après celui de la Tour Eiffel. Il était fait de bois et de fonte.

 

863e4a Suite d'Ataturk au Pera Palas à Istanbul


 

863e4b Suite d'Ataturk au Pera Palas à Istanbul


 

863e5 Suite d'Ataturk au Pera Palas à Istanbul

 

Venons-en à la suite elle-même. Nous voyons d’abord ce petit salon qui servait aussi de bureau de travail. On sait qu’Atatürk travaillait avec acharnement, ne prenant qu’un repos minimum indispensable. C’est ce qui lui a permis de réaliser cette tâche immense en relativement peu d’années. Pas question, donc, de profiter du séjour à Istanbul dans cette confortable suite pour n’y pas travailler.

 

863e6 Suite d'Ataturk au Pera Palas à Istanbul


 

863e7 Suite d'Ataturk au Pera Palas à Istanbul

 

Ici, ce sont les pièces de la vie intime, chambre à coucher et salle de bain. En dehors du fait que l’on a accroché partout des photos de lui qui n’y étaient pas lors de ses séjours, l’ameublement de la chambre n’a paraît-il pas changé.

 

863f1 Ataturk dans l'Illustration


 

863f2 souvenirs d'Ataturk (Pera Palas, Istanbul)


 

863f3 souvenirs d'Ataturk (Pera Palas, Istanbul)

 

Je disais tout à l’heure que la suite était transformée en mini-musée. Il s’y trouve de nombreux souvenirs du grand homme. Cet exemplaire de l’Illustration daté du samedi 16 septembre 1922 (ce jour-là, Maman fêtait ses six ans…) le montre ici avec pour légende “Un victorieux conducteur d’hommes : Moustapha Kemal pacha, et le commandant en chef des armées kémalistes, le général Ismet Pacha. Photographie prise à Tchankaya par Mme Berthe-George Gaulis. – Voir l’article, page 236”. La République n’est pas encore proclamée, il ne s’agit pour l’instant que de victoires militaires, les réformes ne commenceront que plus tard. Les Turcs de cette époque, comme les Français au Moyen-Âge, n’avaient pas de nom de famille, et c’est pourquoi Kemal n’avait pas encore choisi ce nom d’Atatürk, “Père des Turcs”, qu’il adoptera en 1934. On voit, outre des extraits de presse et d’innombrables photographies, des reliques telles que cette paire de chaussures ou ces lunettes.

 

863f4 Langue turque en alphabet latin

 

Cette page manuscrite datée du 27 octobre 1938 (Atatürk mourra le 10 novembre suivant, ce qui rend ce document encore plus émouvant) montre la décomposition de mots en syllabes, pour transcrire l’ancien alphabet arabe dans l’alphabet latin désormais adopté depuis 1928.

 

863g1a La Turquie, pays à large majorité musulmane


 

863g1b Islam, la route droite

 

Atatürk, pour occidentaliser le pays, a interdit le port du fez, qui n’était qu’un accessoire vestimentaire. Mais il n’a pas interdit le hijab, ce voile qui cache les cheveux des femmes tout en laissant visible leur visage, car il s’agit d’un accessoire à valeur religieuse. Toutefois, faisant de la Turquie une république laïque, il en a interdit le port aux fonctionnaires. Aujourd’hui, auprès de femmes en tenue très occidentale on voit aussi de nombreuses femmes en hijab dans la rue. Souvent même on voit marchant ensemble deux amies, l’une en vêtements très traditionnels et le moindre cheveu caché, et l’autre en jeans très serrés, épaules nues et cheveux libres. Les tenants d’une religion plus rigoriste tentent de revenir en arrière, témoin ce graffito qui dit “Islam, la route droite”.

 

863g2 affiche contre les violences conjugales

 

Cette affiche contre les violences conjugales ne doit pas faire penser que la situation est pire en Turquie qu’en France. Certes, certains interprètent le Coran comme autorisant le mari à brutaliser sa femme si elle ne se comporte pas comme il pense qu’elle le devrait, mais il y a aussi d’autres interprétations des mêmes versets et le pays compte aussi bien des gens qui ne se réfèrent pas au Coran. En France, les statistiques montrent que ces situations dramatiques de femmes victimes de violences de la part de leur mari ou de leur compagnon sont également très nombreuses, hélas, et ce pour des motifs qui n’ont rien de religieux, tels que l’alcool ou la répétition de génération en génération de pratiques familiales.

  863g3 magasin de sous-vêtements à Istanbul

Témoin du libéralisme du pays, cette boutique de sous-vêtements féminins qui exhibe en pleine rue des dessous affriolants. Et donne même dans la provocation avec cette petite culotte portant en gros caractères sur les fesses “I love [un cœur] men”.

 

863g4 Sainte-Irène, à Istanbul

 

863g5 Sainte-Irène, à Istanbul

 

863g6 Sainte-Irène, à Istanbul

 

Cette église était chrétienne. C’est Sainte Irène. Mais aujourd’hui elle est fermée, on ne peut la visiter. Elle n’est ouverte, en raison de sa remarquable acoustique, que pour le festival international de musique d’Istanbul, chaque année au mois de juin (l’année prochaine, du 4 au 29 juin 2013).

 

863h1 cuisine traditionnelle... pour touristes

 

863h2 scène de rue à Istanbul

 

863h3 pêcheurs en nombre sur le pont de Galata

 

863h4 L'usage du narguilé est encore très fréquent

 

Quelques images de la vie quotidienne. La première est plutôt destinée à attirer l’attention des touristes devant un spectacle qui joue à être couleur locale mais qui est un peu frelaté. Il s’agit d’une femme cuisinant derrière la vitrine d’un restaurant dans une rue extrêmement fréquentée par les touristes. Mais je dois dire que nous avons dîné un jour dans ce restaurant, assis au sol sur des coussins, et que la nourriture y était excellente. Cet homme qui mange dans la rue n’est nullement un mendiant, et s’il fait couleur locale, c’est quelque chose d’authentique. Chaque jour, et surtout le soir, les pêcheurs à la ligne sont innombrables sur le pont de Galata (celui qui franchit la Corne d’Or tout près de son débouché dans le Bosphore). À l’étage en-dessous, c’est une ligne indiscontinue de restaurants, et en marchant sur le bord on voit parfois un hameçon se balancer dangereusement à hauteur des passants. Et puis le narguilé n’est pas là pour le folklore, beaucoup de Turcs le pratiquent, et aussi bien sûr des touristes désireux de s’initier à cet usage. Ici, on voit devant un établissement comment on entretient des braises pour renouveler celles dont ont besoin les clients.

 

863h5a sur les toits sans encordage de sécurité

 

863h5b sur les toits sans encordage de sécurité

 

J’ignore s’il existe des lois exigeant de prendre des mesures de sécurité que l’on néglige parfois de respecter, ou si la règlementation laisse chacun libre de mesurer les risques qu’il prend, mais la scène que j’ai photographiée ici fait frémir. C’est deux fois la même photo, d’abord réduite aux dimension de ce blog 500x333 pixels, ensuite cadrée sur un détail laissé en dimension originale, pour mieux montrer sur quoi repose cet homme non encordé, et à quelle hauteur.

 

863i1 Bâtiments à Istanbul

 

863i2 Vieilles maisons à Istanbul

 

En dehors du centre historique d’Istanbul, les bâtiments modernes et les vieilles constructions se mêlent en un enchevêtrement très sympathique. Il y a encore quelques-unes de ces vieilles maisons de bois qui, jusqu’au milieu du vingtième siècle, prenaient feu si facilement. Comme toutes les maisons étaient aussi combustibles les unes que les autres, l’incendie se communiquait de l’une à l’autre, et des quartiers entiers partaient en fumée. Presque aucune de ces maisons n’a été volontairement détruite, et si elles sont aujourd’hui si peu nombreuses alors qu’à part les maisons des diplomates étrangers construites en pierre tout Constantinople était en bois, c’est parce que toute la ville a brûlé, segment par segment. Malgré l’état de délabrement de celles de ma seconde photo, on se rend compte qu’elles étaient confortables et élégantes. “Satilik bina”, que l’on peut lire sur le panonceau, signifie “bâtiment à vendre”.

 

863i3 Incendie à Constantinople

 

Cela me donne l’occasion d’ajouter cette photo prise un an plus tard, lors de notre visite au musée Benaki d’Athènes de l’exposition “Philoxenia”. C’est le détail du centre d’un plateau métallique de la fin du dix-neuvième siècle destiné au marché ottoman représentant Constantinople en flammes, des deux côtés de la Corne d’Or.

 

863j1a Tramway d'Istiklal, de Taksim au Tünel

 

863j1b Tramway d'Istiklal, modèle réduit

 

Dans ce quartier de Pera, il y a une vaste place sans grand intérêt, Taksim, et à l’autre bout un funiculaire souterrain appelé “Tünel” dont j’aurai l’occasion de reparler dans mon septième article, Istiklal et Galata. Entre les deux, et suivant une rue piétonne extrêmement animée et vivante (qui précisément s’appelle Istiklal), passe un amusant tramway ancien, sur les attaches duquel il ne manque jamais un passager clandestin. Prisé des touristes, ce tramway est aussi très populaire chez les Stambouliotes, et chez cet antiquaire sa reproduction en modèle réduit, ancienne, n’est donc pas surprenante.

 

863j2 Tramway d'Istanbul

 

863j3 Tramway d'Istanbul

 

Toutefois, il ne faut pas croire que ce vieux tramway soit l’image d’une ville arriérée. Istanbul est une grande métropole très moderne, et ses autres tramways ne sont pas là pour le fun. Ils sont fréquents, rapides, confortables. Beaucoup sont peints de manière classique, mais certains portent des publicités qui égaient le paysage urbain.

  

Telles sont donc mes premières impressions dans cette mégalopole de près de quatorze millions d’habitants (Paris intramuros 2,2 millions, agglomération parisienne un peu plus de 10 millions) qui, si elle a perdu son titre et ses fonctions de capitale administrative de la Turquie au bénéfice d’Ankara, n’en reste pas moins la capitale économique et culturelle. Parlant ici ou là avec certains Français, on aurait l’impression que venant d’un pays de tradition chrétienne on est en danger permanent, qu’en tant que touriste on se fait arnaquer dans tous les magasins, que le pays est arriéré et rétrograde. Et puis on passe deux mois à Istanbul, la vie en camping-car signifie que l’on y fréquente quotidiennement les boutiques, et pas une fois nous nous sommes fait escroquer ou voler, toujours nous avons été accueillis de façon sympathique, chaleureuse, nous nous sommes sentis partout en sécurité dans un pays plus tolérant qu’on ne veut bien le dire généralement. Cela dit, je parle d’Istanbul. Le reste du pays, à part Edirne, je ne connais pas. Ce sera pour un prochain voyage. Ce que je dis est peut-être vrai aussi pour l’Anatolie, peut-être complètement faux, je n’en sais rien. Mais Istanbul a été pour nous un enchantement.  

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 09:00

J’ai dit, dans mon précédent article sur le très beau complexe de Bayezid II que je parlerais à part du musée médical qu’il abrite. Je trouve en effet que ce musée mérite que l’on s’y arrête (nous y sommes venus deux fois), pour ce qu’il montre, pour la façon dont il le montre, et pour les informations qui sont données sur les méthodes médicales qui étaient appliquées dans cet hôpital révolutionnaire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a obtenu le prix du musée du Conseil de l’Europe 2004.

  862a1 papyrus égyptien, soin des maux de tête (1200 avt J

 

Il y a d’abord une histoire de la médecine. Ce papyrus égyptien datant de 1200 avant Jésus-Christ décrit le traitement des maux de tête. Les médecins connaissaient la médecine babylonienne par les plantes, la médecine égyptienne, et la tradition des grands savants de la tradition arabe, Rhazès (865-925), Al-Farabi (872-950), Avicenne (980-1037).

 

862a2 chirurgie selon Galien en 1550 

Cette gravure de 1550 représente une salle d’opération dans une clinique où l’on opère suivant les principes chirurgicaux de Galien.

 

862a3 Dioscoride, dans une boutique d'apothicaire

 

862a4 médicaments modernes

 

La médecine est inséparable de la pharmacie. Et Dioscoride (vers 40-vers 90), ce grand médecin et pharmacologue grec auteur de traités de botanique médicinale a été durant tout le Moyen-Âge et encore à la Renaissance une source très suivie par les médecins. La miniature ci-dessus est intitulée Dioscoride dans une boutique d’apothicaire. Les vitrines du musée présentent d’une part de nombreuses fioles contenant des herbes et produits utilisés du temps de la création de l’hôpital et dans les siècles suivants, et d’autre part des boîtes de médicaments modernes dont beaucoup utilisent des extraits d’éléments naturels, comme une continuation des médecines anciennes.

 

862a5 expérience de Sabuncuoğlu, la vipère et le coq

 

Molière se moque amplement des médecins de son temps, dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Sans aucun doute, nombre d’entre eux étaient prétentieux pour cacher beaucoup d’ignorance, mais la médecine s’efforçait cependant de se fonder sur des principes scientifiques. Au seizième siècle, Léonard de Vinci autopsiait des cadavres pour étudier l’anatomie, et Rabelais avait lu Hippocrate et Galien. En 1632, quand Rembrandt peint la Leçon d’anatomie du docteur Tulp, il se fonde sur une expérience vécue. Néanmoins il est vrai que les Arabes d’une part, les Ottomans d’autre part (et à partir du seizième siècle, leurs destinées seront liées puisque les Turcs vont occuper l’Égypte, la Libye et tout le Maghreb), étaient plus avancés dans le domaine médical que les Occidentaux. Concernant la méthode expérimentale, essentielle dans la science moderne, voici un exemple décrit par Sabuncuoğlu şerefeddin (1386-1470), éminent chirurgien de l’époque de Mehmet le Conquérant, qui parle de lui-même à le troisième personne (comme le faisait Jules César) : “Un jour, un éleveur de serpents vient voir Sabuncuoğlu et lui dit qu’il a une vipère. Sabuncuoğlu apporte la vipère et lui fait mordre un coq, dont les plumes de la cuisse sont pincées par trois fois. Il administre au coq le remède qu’il a lui-même préparé, et le met dans sa cage. Il examine le coq et constate qu’il est complètement remis le lendemain. Par conséquent, il note l’expérience dans son ouvrage Mücerreb-Name car il est sûr de l’effet du remède qu’il a préparé”. C’est cette expérience que représente la miniature ci-dessus.

 

862b1 école de médecine Bayezid II à Edirne

 

Cet hôpital, qui compte parmi les plus importantes institutions sociales et de santé de l’Empire Ottoman, était aussi une école de médecine nationale. Aujourd’hui, on dirait que c’est un CHU. Un panneau du musée dit que cette école de médecine a été créée par Soliman le Magnifique en 1557 dans l’hôpital préexistant, et que les bâtiments complémentaires sont dus à Mimar Sinan.  L’école accueillait dès sa création dix-huit étudiants qui y vivaient en internat. Le musée a reconstitué ci-dessus une chambre attribuée à deux étudiants. On voit que l’un travaille tandis que l’autre est en train de dormir sous sa couverture.

 

Il est inutile, je pense, de présenter Evliya Çelebi (1611-1682), ce voyageur turc qui a décrit toutes les régions qu’il a visitées dans un livre qui, s’il est plein d’erreurs et d’exagérations, apporte cependant un témoignage précieux dans bien des domaines. En 1650, d’autres sources disent en 1652, mais de toute façon environ un siècle après la création de l’école de médecine, il a séjourné à Edirne, et il écrit : “Il y a une école de médecine dans le complexe et les étudiants séjournant dans les chambres sont des médecins matures qui discutent toujours des savants tels que Platon, Socrate, Filbos, Aristote, Galien, Pythagore. Chacun d'entre eux, orienté dans un domaine scientifique spécifique et suivant la littérature médicale adaptée, essaie de trouver le meilleur remède pour l'humanité”.

 

862b2 école de médecine Bayezid II à Edirne


 

862b3 traitement d'une hernie discale, école de médecine,

 

Après les avoir vus dans leur chambre, nous voyons les étudiants observant une pratique orthopédique. Les archives donnent des informations précises sur le personnel de l’école et les rémunérations. Il y a un professeur qui reçoit soixante pièces d’argent par jour, ce qui est considérable, surtout si on le compare aux sept pièces d’argent attribuées par jour au professeur-adjoint. Il y a aussi un bibliothécaire (deux pièces), deux domestiques (deux pièces également), et chacun des dix-huit étudiants reçoit aussi deux pièces d’argent par jour pour ses frais personnels, car les frais d’études et d’hébergement sont couverts par l’école. Par ailleurs, les comptes de 1560 nous permettent de savoir que les cuisines ont reçu un budget annuel de quarante-six mille pièces pour la nourriture des étudiants (si je divise cette somme par 365 jours et par 18 étudiants, je trouve un coût moyen de sept pièces par jour et par personne).

 

862b4 traitement de hernie discale


 

862b5 divers traitements orthopédiques


 

862b6 divers traitements orthopédiques

 

La première de ces images, qui revient en gros plan sur l’étirement d’un patient souffrant d’une hernie discale, que nous avons vu précédemment avec les étudiants en situation d’observation, me sert de transition entre l’école et l’hôpital proprement dit. Les deux miniatures présentent également des traitements orthopédiques démontrant une parfaite connaissance des os, des articulations, des muscles.

 

Au début, l’hôpital fonctionnait avec un médecin-chef, deux autres médecins, deux chirurgiens, deux ophtalmologistes et un pharmacien et traitait toutes les maladies, y compris psychiatriques (je vais y revenir), mais ensuite, à partir de 1849, il s’est limité à la psychiatrie. Il a ainsi fonctionné de 1488 à 1877, soit près de 400 ans. Lors de la guerre russo-turque (1877-1878), l’hôpital a été fermé, ses patients envoyés à Istanbul. Il a été rouvert par intermittence ensuite, jusqu’en 1916, mais seulement pour internement et isolation des malades mentaux plutôt que pour leur appliquer des traitements, comme auparavant. Le traitement était entièrement gratuit pour les patients hospitalisés, et les consultations étaient également gratuites deux jours par semaine pour les patients d’Edirne non hospitalisés. Cela grâce à la fondation créée par le sultan Bayezid II.

 

862c1a opération d'hydrocéphalie


 

862c1b opération d'hydrocéphalie

 

L’une des opérations pratiquées avec succès concerne les enfants hydrocéphales. “Cette maladie, écrit Sabuncuoğlu şerefeddin, touche surtout les enfants. Le liquide emplit l’espace sous la peau du crâne ou entre la peau et l’os. Parfois, le fluide peut se développer sous l’os. Si le liquide est sur l’os et sous la peau, la poche doit être incisée. L’incision est pratiquée horizontalement sur la tête. L’ouverture doit mesurer la longueur de deux phalanges d’un doigt. Si la quantité de liquide est excessive, il convient de pratiquer l’incision en deux endroits différents. Il faut laisser un peu d’espace entre les deux incisions. Si le liquide est sous l’os, on peut le sentir en appuyant avec le doigt. Dans ce cas-là, on fait trois trépanations au milieu du crâne. Ensuite, on bande la tête et on la désinfecte avec du vin et de l’huile d’olive. Une fois le bandage ôté, on pose un cathéter et on applique une pommade. Le cordon du cathéter doit être relâché. On doit prendre garde à ne pas couper l’artère au cours de l’opération. Sinon, le patient meurt par hémorragie”.

 

862c2a jeune garçon amené au médecin par sa mère


 

862c2b traitement urologique sur des garçons

 

Encore quelques images concernant les cas traités. D’une part, il y a ces amusantes miniatures du livre de Sabuncuoğlu şerefeddin, et d’autre part les mannequins mis en situation par le musée. Ici, une mère a amené son jeune garçon au médecin, et on voit par ailleurs des opérations d’urologie. Il y a aussi des traitements ophtalmologiques, etc., mais je ne peux tout montrer.

 

862c3 jeune femme amenée à l'hôpital par son mari


 

862c4a traitement de problèmes gynécologiques


 

862c4b traitement de problèmes gynécologique

 

Maintenant, c’est un mari qui a amené sa jeune femme pour une consultation. Étendue, elle va sans doute mal, il ne s’agit pas d’un simple contrôle. Et les miniatures de notre ami Sabuncuoğlu, celle de la première image, celle du haut sur la seconde image, représentent le traitement de problèmes gynécologiques. On se rend compte que le médecin est une femme, aucun mari musulman ne pouvant autoriser un homme, fût-il médecin, à toucher sa femme. Mais ce qui est surprenant, c’est que c’est également une femme médecin qui apparaît sur l’image du bas, où le patient est un homme traité pour des difficultés sexuelles.

 

862c5 salle d'attente des visiteurs

 

Une maman, nous l’avons vu, a accompagné son fils. Un mari a amené sa femme. Pendant les examens et les opérations, seuls seront avec le patient les médecins et, peut-être, les étudiants. Il faut donc prévoir une salle d’attente. C’est cette salle d’attente que représente la photo ci-dessus.

 

862d1 cautérisation (problème vertébral)

 

Sabuncuoğlu nous explique : “Si une vertèbre de la colonne vertébrale est plus haute que les autres, c’est-à-dire si elle se démet anormalement, le patient souffre d’essoufflement lorsqu’il se tient debout ou lorsqu’il bouge. Pour traiter cela, on applique une cautérisation autour de l’entorse avec un cautère circulaire ou, avec un cautère ponctuel, sur deux ou trois lignes des quatre côtés. Les points doivent être proches les uns des autres. En procédant à la cautérisation, on ne devra pas toucher les nerfs”.

 

862d2 psychotique hospitalisé

 

Mais la spécificité de cet hôpital, c’est qu’il traitait les maladies mentales. On a vu, même, qu’après 1849 il se consacrait exclusivement à la psychiatrie. L’auteur de la notice éprouve un grand plaisir à comparer les méthodes de cet hôpital avec celles de l’Occident. Mais en disant “Occident”, il pense bien sûr “christianisme”, car il note –ce qui est tout à fait exact– qu’en Occident les fous étaient considérés comme possédés du diable, et que pour cette raison ils subissaient toutes sortes de tortures pour tenter de faire fuir le démon, quand on ne les vouait pas directement au bûcher. Ici, les problèmes psychiatriques, comme chez le psychotique de ma photo, sont traités par des méthodes douces. Ce n’est qu’après l’interruption due à la guerre russo-turque que, lorsque de façon intermittente l’hôpital accueillera de nouveau des malades mentaux, l’on préférera les enfermer, les enchaîner, plutôt que de les traiter.

 

862d3 patient dépressif avec l'infirmier


 

862d4 un mélancolique (à gauche) et un lunatique

 

Ces malades, dépressif en haut et, sur la seconde photo, mélancolique à gauche et lunatique à droite (la psychiatrie d’aujourd’hui parle de maniaco-dépressifs), parce qu’ils ne sont pas violents, n’étaient pas traités du tout en Occident. Ici, que ce soient des “fous” ou que ce soient des dépressifs, on cherche des moyens d’améliorer leur situation.

 

Revenons ici à Evliya Çelebi : “Cet hôpital soigneusement et minutieusement construit héberge de nombreux riches et pauvres, jeunes et vieux, qui souffrent de diverses maladies. Quand les amoureux tombés dans la mer d'amour d'Edirne sont de plus en plus nombreux en certains lieux pendant le printemps de folie, on les amène à cette maison de fous sur l'ordre du médecin, on les enchaîne à leur lit avec des chaînes d'argent et d’or et ils reposent sur leurs lits tout comme des lions rugissants. Certains d'entre eux grognent tout en regardant la piscine et la fontaine, d'autres écoutent d’innombrables chants d'oiseaux dans la roseraie, dans le vignoble et dans le champ de melon autour de ce dôme et se mettent à hurler de la voix discordante des fous. Au printemps, on donne aux patients des fleurs diverses, jasmin, œillet, tulipe et jacinthe, et grâce à leur parfum les patients guérissent. Cependant, quand on donne ces fleurs aux fous, ils les mangent ou les piétinent. Certains d'entre eux observent les arbres fruitiers et l'herbe en poussant des cris vides de sens comme ah daha hel hope pe pohe peko”.

 

862d5 traitement par ergothérapie

 

Observation de fleurs, respiration de leur parfum, bruits d’eau, sont utilisés. Ici nous voyons un atelier d’ergothérapie, l’un de ces hommes fait de la vannerie, et l’autre tient dans ses mains un vêtement, je ne sais s’il fait de la couture, mais il est également occupé manuellement. Ces méthodes, utilisées au seizième siècle dans cet hôpital, sont extrêmement révolutionnaires, puisqu’elles sont encore en usage aujourd’hui chez nous.

 

862e1 la musique comme moyen thérapeutique


 

862e2 la musique, méthode thérapeutique

 

Sachant que darüşşifas est le nom donné aux établissements hospitaliers dans le monde turc et islamique, c’est encore Evliya Çelebi qui nous renseigne ici : “Le médecin-chef de darüşşifas qui avait une connaissance et une expérience suffisantes sur l'effet positif de la musique sur l'esprit humain a d'abord fait écouter à ses patients différents airs de musique, il a observé si leur rythme cardiaque s’accélérait ou ralentissait, il a déterminé la mélodie appropriée qui leur était bénéfique, il a collecté les symptômes et les troubles de même nature et a fait jouer au groupe de musique de darüşşifas des concerts certains jours de la semaine”. En fait, le groupe musical de dix personnes venait trois fois par semaine, et on lui soumettait des patients souffrant de maladies physiques aussi bien que mentales.

 

“Dans son Livre des Règlements, feu le béni Bayezid Veli a nommé à l’hôpital dix chanteurs et instrumentistes. Trois d'entre eux sont des chanteurs, un est flûtiste, un violoniste, un joueur de flageolet, un joueur de tympanon, un harpiste et un joueur de luth. Ils viennent trois fois par semaine et donnent de courts concerts aux lunatiques et aux patients. Ceux-ci sont détendus et charmés par les sons de l'orchestre sur l'ordre de Dieu. En fait, des types de musique tels que neva, rast, dügah, segah, çargah, suzinak, leur sont adaptés. Également, les types zengüle et buselik rafraîchissent les patients et tous les types nourrissent leur esprit”.

 

Si je compte bien, la liste des chanteurs et musiciens qu’il donne est limitée à neuf et non dix, mais c’est un oubli de Çelebi, car non seulement tous les textes et tous les comptes en dénombrent dix, mais de plus la fonction de chacun d’entre eux est bien définie, comme on le voit sur ma seconde photo (à gauche, “Hasta” veut dire “le patient”).

 

şuuri Hasan Efendi (mort en 1639) précise les attributions des modes musicaux, neva pour les problèmes gynécologiques, rast pour l’éclampsie et la paralysie. Il ne parle pas de dügah, de segah, de çargah ni de suzinak, mais il est plus précis que Çelebi pour zengüle qu’il définit pour les problèmes cardiaques et buselik pour les douleurs d’épaule et de lumbago. Par ailleurs, il ajoute bien d’autres musiques, iraqi pour la tachycardie et les palpitations, isfahan clarifie l’esprit, accroît l’intelligence et rafraîchit les souvenirs, zirefgent est utilisé contre les douleurs dorsales, articulaires, d’épaules, rehavi pour les maux de tête, buzurk combat les fièvres, clarifie l’esprit, supprime la peur, hicaz bon en cas de problèmes urinaires et stimulant du désir sexuel, ussak pour le cœur, le foie, la malaria et les problèmes d’estomac.

 

Revenons à Çelebi qui attribue des actions différentes à certaines musiques, “la mélodie isfahan est bonne pour ouvrir l'esprit et renforcer la mémoire et les souvenirs, la mélodie rehavi pour calmer les patients hyperactifs et excités et la mélodie kuci pour les patients complexés, pessimistes, atones et déprimés”.

 

Ces thérapies par la musique, appliquées scientifiquement par les médecins turcs spécialistes des maladies mentales et qui obtenaient des résultats tout à fait satisfaisants, sont admises comme une innovation remarquable par la psychiatrie moderne, et elles sont l’objet d’études. À la boutique du musée, des CD de chacune de ces musiques sont en vente, pour qui souhaite en tester l’effet chez soi.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche