Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 10:25

846a1 plage de Mandra

 

846a2 dunes de Mandra

 

Pour pouvoir visiter Abdère (parfois transcrite en Abdera, et en grec moderne Avdira), nous nous sommes installés avec le camping-car dans un camping devant la grande plage de sable de Mandra. Plus loin sur la côte, peu après le site archéologique, le rivage change d’aspect, ce sont des dunes.

 

846a3 Eglise Agia Paraskevi (1845) d'Abdera

 

846a4 bâtiment ottoman (1730) d'Avdira

 

La moderne Avdira (ici, je choisis bien sûr la forme grecque moderne du nom) est assez éloignée du site antique, à six kilomètres au nord. Ce fait date de l’arrivée des Ottomans, quand Mourad Premier a conquis la Thrace en 1374-1375, ce qui a provoqué l’abandon définitif du site antique. Plus tard, les post-Byzantins créeront cette nouvelle agglomération sous le nom de Bouloustra, et après le rattachement de la Thrace à la Grèce et sa libération le 4 octobre 1919, la ville récupérera le nom antique d’Abdère, ou Avdira. C’est aujourd’hui un village sympathique d’un peu plus d’un millier d’habitants. L’église ancienne a été abattue par un tremblement de terre en 1829, et reconstruite en 1845. Elle est dédiée à Agia Paraskevi. Mais on trouve aussi bon nombre d’autres bâtiments plus anciens, comme celui de ma photo, d’architecture ottomane de 1730, aujourd’hui utilisé comme centre culturel municipal et centre de conférences. C’est dans ce village de Néa Avdira (Abdera nouvelle) que se trouve le musée archéologique, que nous avons visité dimanche, avant de voir le site lundi, mais je trouve plus logique, pour le présent article, de voir d’abord le site et, ensuite, ce que l’on y a trouvé.

 

846b1 Avdira, tombe fin 4e-début 3e s. avant JC

 

846b2 Abdera, pithoi utilisés comme tombes (5e-3e s. avant

 

À l’entrée du site, des galeries ont été construites pour exposer ce qui n’a pas trouvé place au musée et ne craint pas d’être à l’air. La première photo montre une tombe de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième. L’intérieur est garni d’une couche de plâtre en trois bandes de couleur différente, blanche, rouge et bleue. Non, pas dans l’ordre du drapeau français. Il était fermé par cinq pierres plates rectangulaires de tailles différentes. Il a été possible de déterminer que le corps qui avait été enseveli là sur une couche de petits galets marins, un strigile de fer dans la main gauche et une coupe à vin près de la tête était un homme entre 35 et 43 ans. Le grand pithos (jarre pour des réserves) de ma seconde photo, plus vaguement daté entre le cinquième et le troisième siècle avant Jésus-Christ, a fait l’objet d’un usage funéraire. Par chance, on en a également retrouvé le couvercle. Ce genre de jarre était généralement placée dans un trou à sa dimension, et elle se terminait en pointe pour se ficher dans le sol. Ainsi il n’y avait aucun risque de la renverser et bien peu de la casser, tout en assurant un usage aisé. La notice ne dit pas si, dans son usage funéraire, elle avait été placée couchée, comme je le suppose, ou verticalement.

 

846c1a Abdère, bains romains 1er-4ème s. après JC

 

846c1b Abdera, bains romains 1er-4ème s. après JC

 

Diodore de Sicile raconte des faits survenus là où nous sommes aujourd’hui : “Eurysthée ordonna [à Héraclès] d'amener les juments de Diomède le Thrace. Elles étaient si indomptables qu'on leur avait donné des mangeoires d'airain, et si fortes qu'on était obligé de les tenir avec des brides de fer. Elles ne se nourrissaient pas des fruits de la terre, on leur donnait à manger les membres coupés de malheureux étrangers. Voulant s'emparer de ces juments, Héraclès se saisit d'abord de Diomède, leur maître, et il les rendit obéissantes en les rassasiant de la chair de celui qui leur avait donné l'habitude criminelle de manger de la chair”. Et pour la suite, c’est Apollodore qui nous dit qu’Héraclès “attaqua les gardiens des écuries, et mena les juments sur la plage. Mais les Bistones prirent les armes et les poursuivirent. Alors Héraclès confia les juments à Abdéros. Celui-ci était le fils d'Hermès. Originaire d'Oponte en Locride, il était aimé d'Héraclès. Mais les juments le mirent en pièces et le dévorèrent. Entre-temps, Héraclès avait défait les Bistones, tué Diomède et contraint à la fuite les survivants. Après avoir fondé la cité d'Abdère près de la tombe d'Abdéros, le héros amena les juments à Eurysthée”. Le poète Pindare donne à Abdéros une autre généalogie dans ce passage que, faute de trouver autre chose que le texte grec, je dois traduire moi-même : “Abdéros à la cuirasse de bronze, enfant de la naïade Thronia et de Poséidon, partant de toi je continuerai ce péan pour le peuple Ionien auprès d’Apollon Dérénien et d’Aphrodite. [manquent 18 vers …] J’habite cette terre de Thrace couverte de vignes et qui produit de beaux fruits”.

 

Cela c’est, bien sûr, l’histoire vraie, authentique, de la fondation d’Abdère. Mais selon une autre version, inventée par les historiens, la ville a été fondée en 656 avant Jésus-Christ par des colons ioniens venus de Clazomènes, en Asie Mineure (Turquie, aujourd’hui Urla, à moins de cinquante kilomètres à l’ouest d’Izmir). On bâtit des fortifications, mais les tribus thraces du coin viennent batailler. À ce harcèlement viennent s’ajouter les attaques du paludisme, qui frappe tout particulièrement les bébés et les tout petits. La colonie ne bat que d’une aile. Selon Hérodote, “quand Harpage par ses terrassements se rendit maître de leurs remparts, [les gens de Téos] montèrent tous sur leurs navires et partirent pour la Thrace où ils s’établirent dans la ville d’Abdère, fondée auparavant par Timésios de Clazomènes qui, chassé par les Thraces, n’avait pu en jouir”. En effet, en 545 d’autres colons ioniens, en fait des voisins de Téos (sur la côte, à 25 kilomètres plein sud de Clazomènes, près de l’actuelle Sığacık) débarquent à leur tour. Comme le raconte Strabon, “Anacréon, le poète lyrique, était de Téos : du temps qu'il vivait, les Téiens, ne pouvant plus tenir aux vexations et à la tyrannie des Perses, abandonnèrent leur ville et se transportèrent à Abdère en Thrace, c'est ce qu'Anacréon rappelle dans ce vers […] :

Abdère, la belle colonie des Téiens.

Mais dans la suite une partie des émigrants rentra à Téos”. En effet, le poète Anacréon est né à Téos vers 572 avant Jésus-Christ, a émigré à Abdère lors de la recolonisation de 545, et il a fait partie de ceux qui sont restés puisqu’il est mort à Abdère. Ces colons refondent la cité, s’installent, vainquent les Thraces. Guerres Médiques, Guerre du Péloponnèse, on ne cesse de parler d’Abdère. En 346, vaincue par Philippe II, Abdère intègre le royaume de Macédoine. En 170 le général romain Hortensius conquiert la ville. Et qui dit Romain dit thermes. Ci-dessus, il s’agit d’un luxueux établissement de bains qui a fonctionné du premier au quatrième siècle de notre ère. Notamment, sur ma seconde photo, cette salle ellipsoïde était une sorte de grande baignoire collective, revêtue de marbre au sol et sur les murs. Quand les bains ont été abandonnés, au temps du christianisme, on a utilisé cet espace comme cimetière chrétien.

 

J’ai évoqué Anacréon, mais il n’est que l’une des nombreuses célébrités d’Abdère. Leucippe est né vers 460, peut-être à Milet, au sud-ouest de l’Asie Mineure, mais a été citoyen d’Abdère. Ce philosophe, disciple de Parménide et de Zénon, est à l’origine de la théorie philosophique des atomes, particules premières de la matière, pour expliquer le monde.

 

Démocrite est né à Abdère entre 470 et 460 dans une famille très riche. Des prêtres chaldéens et des mages perses arrivés avec Xerxès ont été ses premiers professeurs, et ensuite il a reçu l’enseignement de Leucippe. Puis il a entrepris de grands voyages pour s’instruire sur le monde, ce qui lui a fait dépenser tout son patrimoine. Or pour inciter à l’enrichissement global de la cité, au cinquième siècle une loi interdisait d’enterrer sur le territoire d’Abdère un citoyen qui avait dilapidé son patrimoine. Et à vrai dire, le prenant pour un peu dérangé, ses concitoyens ont invité le célèbre Hippocrate à venir l’examiner. Diagnostic, Démocrite est l’homme le plus avisé du monde. Alors on s’est cotisé pour lui donner 500 talents et à sa mort, âgé de pas moins de 109 ans, on l’a enterré aux frais de l’État. La philosophie de ce remarquable encyclopédiste aborde tous les domaines, cosmologie, astronomie, mathématiques, physique, art de la guerre, éthique, poésie, musique, peinture, etc., etc. Il a développé la théorie des atomes initiée par son maître Leucippe. Mais ses théories et ses idées ne concordaient pas avec la ligne sociale et politique des époques classique et hellénistique, et on a détruit ses œuvres. Ce que l’on en a sauvé est bien mince, essentiellement à travers d’autres auteurs. Le philosophe latin Lucrèce, dans le De Natura rerum, adhère à la théorie des atomes de Démocrite.

 

Le célèbre sophiste Protagoras est né à Abdère en 485 avant Jésus-Christ, mais s’est illustré à Athènes comme le grand rival de Platon. Accusé d’athéisme, il a vu brûler ses livres et a dû partir. Le bateau qui l’emmenait en 411 a coulé et il a péri noyé.

 

Mathématicien et philosophe né et ayant vécu à Abdère, Bion (430-370 avant Jésus-Christ) a été l’élève de Démocrite. Il a spécialement réfléchi sur la météorologie et l’a théorisée, étudiant entre autres la relation qui lie le climat à l’orientation des vents. Le premier, il a compris que des zones du globe terrestre connaissaient une nuit de six mois après un jour de six mois.

 

846c2a Avdira, maisons hellénistiques et romaines

 

846c2b Abdera, maisons hellénistiques et romaines

 

846c2c dans une maison hellénistique puis romaines d'avdir

 

En plusieurs endroits du site, on peut voir comme ici des blocs de maisons d’habitation qui datent de l’époque hellénistique et qui ont été maintenues ou reconstruites jusqu’à l’époque romaine (du quatrième siècle avant Jésus-Christ au quatrième siècle après). Ces constructions étaient ordonnées le long de la grande rue qui traversait la cité à partir de la porte principale. La troisième photo montre le système très soigné de drainage. Au troisième et au quatrième siècles de notre ère, de très graves inondations dues à la hausse de niveau du Nestos, le fleuve voisin, ont apporté une épaisse couche de sable qui a exhaussé le sol de la ville. Les maisons construites alors ne suivent plus le plan d’origine qui était hippodaméen (voir mon article sur Pella, 15 juillet dernier), et certaines d’entre elles sont même construites sur les restes des anciens murs. La plupart des constructions nouvelles se sont déportées vers le sud. Ces catastrophes, survenues à une époque où Rome n’attachait pas d’importance particulière à cette cité dont le lustre était éteint (déjà, plusieurs siècles auparavant, ils avaient fait passer la via Egnatia bien plus au nord), ont entraîné un déclin progressif mais inexorable. Quand la cité a été abandonnée, ici aussi on a utilisé l’espace comme cimetière.

 

Les causes de cet abandon ne sont pas connues de façon certaine. On suppose des incursions barbares à l’époque de Constantin (307-337 de notre ère) ou un peu après. Mais on n’en entent plus parler pendant plusieurs siècles, jusqu’à sa réapparition dans les comptes rendus du concile œcuménique de Constantinople en 879, où c’est le siège d’un diocèse avec un certain Démétrios comme évêque. À cette époque-là, la ville a changé de nom. Parce qu’à l’époque de la dynastie macédonienne qui a régné sur l’Empire Byzantin de 867 à 1056 les sièges des évêchés ont été fixés et beaucoup de noms de villes changés à cette occasion, les historiens supposent que c’est dans cette fourchette de dates que la ville a reçu le nom de Polystylon, ce qui veut dire “aux nombreuses colonnes”, en référence sans doute aux importants vestiges antiques. En 1363, un édit accordant propriété du petit monastère Saint Constantin et Sainte Hélène, sur l’île de Thasos, est signé par Petros, évêque de Polystylon. C’est le dernier document que l’on possède émanant d’un évêque de Polystylon. Ensuite, la ville a été rattachée au diocèse de Philippes, puis de Maroneia.

 

846c3 maison hellénistique et romaine à Abdera

 

Cette maison, dont on voit sur la gauche de l’image la cour pavée, était insérée dans un bloc délimité par des rues dont une n’a pas encore été fouillée. Elle a été construite au quatrième siècle avant Jésus-Christ, puis après une phase de réparations et de reconditionnement elle a été réoccupée à la fin du deuxième siècle de notre ère ou au début du troisième, et enfin une dernière phase d’occupation a eu lieu durant le quatrième siècle, après quoi elle a été abandonnée. On y a retrouvé toutes sortes d’objets domestiques, lampes, clés, cuillers, vaisselle, pièces de monnaie…

 

846c4a Abdère, maison des Dauphins (3e s. avant JC)

 

846c4b Abdère, mosaïque de la Maison des Dauphins

 

Celle-ci a été nommée Maison des Dauphins en raison d’un fragment de mosaïque qui y a été retrouvé (j’en ai pris la photo au musée, où il a été transporté). À Abdère, les sols de mosaïque sont extrêmement rares –on n’en a retrouvé que deux–, ce qui fait penser que cette maison, encore très partiellement fouillée, était particulièrement luxueuse. Ses murs, conservés à un niveau supérieur à la moyenne, étaient recouverts de plâtre. Le carré de pierre que l’on distingue vaguement dans un angle délimitait un puits. Elle date de la seconde moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ.

 

846c5a Abdera, ateliers de céramistes

 

846c5b Avdira, ateliers de céramistes

 

846c5c tête de terre cuite, quartier de céramistes, Abdè

 

On suit un sentier sur les bords duquel aucune trace antique n’est visible (peut-être cet espace reste-t-il à fouiller) pour parvenir à un autre quartier de quatre maisons qui, selon les indications, étaient celles d’ateliers de céramistes qui créaient, du milieu du quatrième siècle au début du premier siècle avant Jésus-Christ, toutes sortes de figurines de terre cuite comme celle de ma photo, prise au musée et datant de 150-100 avant Jésus-Christ. Chacune de ces maisons était composée au fond de pièces à vivre, cuisine, bain, réserve, avec des murs revêtus de plâtre blanc, rouge, jaune.

 

846c5d mesure de liquides trouvée à Abdère

 

Côté rue, c’était la boutique où l’on ne vendait pas seulement les terres cuites, mais toutes sortes de produits, comme le prouve une pierre de mesure des liquides du deuxième siècle avant Jésus-Christ (au musée archéologique). Au début du premier siècle avant Jésus-Christ, le feu a détruit ces maisons et par la suite ce quartier n’a plus été reconstruit et a été abandonné.

 

846c6 Abdère, monument funéraire de six tombes

 

Ce que nous voyons ici est un monument funéraire en forme de petit temple, que des murs intérieurs partagent en trois secteurs. Dans la base ont été mis au jour les restes de six tombes qui avaient été pillées. Parmi elles, quatre sarcophages semblent dater du premier siècle avant Jésus-Christ, tandis que les deux autres tombes qui, elles, sont creusées dans le sol et maçonnées, semblent beaucoup plus tardives, d’époque romaine impériale, sans doute quatrième siècle après Jésus-Christ.

 

846c7a Abdera, cimetière 4e-12e siècles

 

846c7b Abdera, cimetière byzantin sur des maisons romaines

 

En plusieurs endroits du site, j’ai lu (et j’ai rapporté ci-dessus) que des quartiers de la ville qui avaient été désertés ont ensuite été utilisés comme cimetières. Notamment, dans l’un des quartiers, plus de 180 tombes creusées et maçonnées ont été retrouvées, faites de pierres récupérées sur les monuments abandonnés. Païennes d’abord, on y a mêlé ensuite des tombes chrétiennes jusqu’au onzième siècle.

 

846c8 murs de la ville d'Abdera

 

Je ne peux quitter le site sans parler des murs de fortification, qui devaient assurer sa sécurité à la ville. Ce que nous en voyons aujourd’hui date du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ces murs font, selon les endroits, entre 1,70 et 2,40 mètres d’épaisseur, et sont constitués, en fait, de deux parois parallèles de gros blocs de pierres parallélépipédiques, entre lesquelles l’espace est comblé par des gravats et du sable. Il ne s’agit pas d’une méthode pour faire des économies, mais d’une technique qui assure une plus grande stabilité aux murs en cas d’attaque avec des engins capables de lancer des projectiles très lourds, des boulets de pierre sphériques de plusieurs dizaines de centimètres de diamètre, en usage dans l’Antiquité. Mais au premier siècle de notre ère, avec la Pax Romana, la Paix Romaine, ces murs n’ont plus été utiles, et bien des maisons se sont construites sur leurs ruines.

 

846d1 Hermès, 4e s. avant JC, Abdère

 

Nous avons vu sur le site qu’il y avait à Abdère des ateliers de céramique qui fabriquaient des statuettes et autres figurines. Tout naturellement, au musée archéologique nous en avons vu beaucoup, comme cette statuette d’Hermès à la belle casquette qui, s’il en retournait la visière sur sa nuque, serait tout à fait dans le style de certains jeunes d’aujourd’hui (mais il lui faudrait quand même enfiler un baggy). Pourtant, il date du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d2 masques de théâtre, musée d'Abdère

 

Ces figurines représentent des acteurs portant leur masque de théâtre, et sont situés dans une fourchette du quatrième au deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d3 Déméter, offrande votive (musée d'Abdera)

 

846d4 offrandes votives à Déméter et Korè, musée d'Abd

 

Ici, nous voyons diverses offrandes votives en provenance du sanctuaire de Déméter et Korè et datant du sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ. La déesse trônant de ma première photo doit donc être Déméter.

 

846d5 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

846d6 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

846d7 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

Il semble que ces figurines de terre cuite ne soient pas votives, et par conséquent elles doivent être des jouets. Le musée situe les deux premières, avec toutes les autres de la vitrine, dans la très large fourchette du cinquième siècle avant Jésus-Christ au premier siècle de notre ère, tandis que la troisième, cet Africain auquel le petit singe fait des tendresses, est précisément daté du milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d8 terre cuite, offrande funéraire 450-400 avant JC

 

846e1 coupe d'offrande funéraire 450-400 avant JC

 

Pour assurer ma transition entre les terres cuites et les rites funéraires, ces deux objets ont été trouvés sous un tertre recouvrant plusieurs tombes, comme offrandes à un mort incinéré. Les tombes étaient de 450-400 avant Jésus-Christ.

 

846e2 hydrie utilisée comme urne cinéraire, femme jonglan

 

Cette hydrie à figures rouges de 430-420 avant Jésus-Christ a été utilisée comme urne funéraire pour recueillir les cendres du défunt. Je trouve intéressant le sujet, qui représente une femme assise en train de jongler avec quatre balles.

 

846f1 offrandes trouvées dans des jarres funéraires

 

Ces deux petites jarres ont été trouvées comme offrandes dans de grandes jarres funéraires quasiment contemporaines l’une de l’autre, puisque la légende donne 625-600 pour celle de gauche, et fin du septième siècle pour celle de droite.

 

846f2 sarcophage de type Clazoménien

 

846f3 mythe de Troïlos sur un sarcophage (480-470 avant JC

 

Cette photo représente un sarcophage d’Abdère (480-470 avant Jésus-Christ), mais du type propre à Clazomènes quoique postérieur à la refondation par les Téiens, ce qui montre bien que malgré les conditions difficiles la première population de colons n’avait pas disparu quand est arrivée la seconde. En haut, dit le musée, cette peinture représente une scène du mythe de Troïlos. Je veux bien le croire, mais je ne vois pas trop ce qui permet de l’identifier. Troïlos est le plus jeune des fils du roi de Troie, Priam, et de la reine Hécube. S’il meurt avant ses vingt ans, a dit un oracle, Troie sera prise par les Grecs. Un soir qu’avec sa sœur Polyxène, la plus jeune des filles, il mène ses chevaux à l’abreuvoir, Achille le surprend mais le trouve si beau qu’il en tombe amoureux. Troïlos s’enfuit, poursuivi par Achille, et se réfugie dans le sanctuaire d’Apollon. Achille essaie de l’en faire sortir, sans succès. Alors, furieux, il le tue à l’intérieur du temple, sacrilège qui lui vaudra de mourir à Troie à la fin de la guerre (pour plus de détails, voir mon article sur le musée archéologique de Tarente, 01/10/2010). Ces porteurs et porteuses d’eau peuvent se rendre à la fontaine où Achille va trouver Troïlos et Polyxène, mais d’une part il n’est dit en aucun endroit que de nombreux Troyens ont assisté à la scène, d’autre part cette scène de personnes qui vont chercher de l’eau n’est pas propre à la légende de Troïlos.

 

846f4 tombe d'une Abdéritaine de 48-50 ans (fin 4e s. avan

 

Cette tombe n’a pas été transportée telle quelle, c’est une reconstitution, mais le squelette –qui a appartenu à une femme de 48-50 ans, a été replacé tel qu’il a été trouvé, avec les quelques objets avec lesquels il avait été enterré à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

846g boucles d'oreilles en or avec Eros (musée d'Avdira)

 

Ces boucles d’oreilles en or sont du début de l’époque hellénistique. Ce modèle avec de petits Éros suspendus sous un disque sont d’un modèle assez courant.

 

844i Hippocrate (musée archéologique de Naples)J’ai dit précédemment, au sujet de Démocrite, qu’Hippocrate était venu à Abdère. J’ai déjà cité, à Thasos,  une fiche de patiente qu’il avait rédigée mais je crois intéressant cependant de placer ici deux textes relatifs à des problèmes médicaux rencontrés à Abdère, le premier –un cas d’Hippocrate– dans la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, le second sans visée scientifique décrit par Lucien dans les années 300 avant Jésus-Christ.

 

Hippocrate : “Dans la ville d'Abdère, Nicodémos fut pris d'une forte fièvre après des excès de femme et de boisson. Au début, il ressentait des nausées et de la cardialgie. Altération. La langue était brûlée, urine ténue, noire. Deuxième jour, la fièvre s'exaspéra, frissonnement, nausées, il ne dormit pas, il vomit des matières bilieuses, jaunes. Urine semblable. Nuit passée tranquillement, il dormit. Troisième jour, tout se relâcha, amélioration. Vers le coucher du soleil le malaise recommença, et la nuit fut pénible. Quatrième jour, frisson, fièvre forte, douleur de tout le corps, urine ténue avec énéorème. De nouveau, nuit passée tranquillement. Cinquième jour, tous les accidents subsistaient, il est vrai, mais il y avait amélioration. Sixième jour, mêmes souffrances générales, énéorème dans les urines, beaucoup d'hallucinations. Septième jour, amélioration. Huitième jour, tout le reste se relâcha. Dixième jour et les jours suivants, les souffrances existaient encore, mais elles étaient toutes moins fortes. Les redoublements et les souffrances chez ce malade se faisaient constamment sentir davantage pendant les jours pairs. Vingtième jour, il rendit une urine blanche qui fut épaisse et qui, laissée en repos, ne donna point de sédiment, il sua beaucoup, et parut être sans fièvre, mais vers le soir il eut un retour de chaleur, les mêmes souffrances reparurent. Frisson, soif, légères hallucinations. Vingt-quatrième jour, le malade rendit beaucoup d'urine blanche qui donna un dépôt abondant, il eut une sueur profuse, chaude, générale. Il se trouva sans fièvre. La maladie fut jugée. Interprétation des caractères : Il est probable que la guérison fut due aux évacuations bilieuses et aux sueurs” (N.B.: Littré définit énéorèmeMatière légère et blanchâtre, en suspension dans l’urine que l’on a laissée reposer”). Grâce à cette fiche, la médecine moderne peut diagnostiquer une fièvre paludéenne ou typhoïdique. Il est un fait connu que les Grecs n’attachaient pas d’importance à la qualité sanitaire des eaux qu’ils buvaient.

 

Lucien :  “Les Abdéritains furent atteints […] d'une singulière maladie. C'était une fièvre dont l'invasion fut générale, et qui se manifestait dès le début avec une grande force d'intensité et de continuité puis, au septième jour, il survenait chez les uns un fort saignement de nez, chez les autres une sueur abondante, et les malades étaient guéris. Seulement, tant que la fièvre durait, elle jetait leur esprit dans une plaisante manie, ils faisaient tous des gestes tragiques, déclamaient des iambes, criaient de toute leur force, débitant à eux seuls d'un ton lamentable l'Andromède d'Euripide ou récitant à part la tirade de Persée. La ville était remplie de gens pâles et maigres, de tragédiens d'une semaine”. Ici, évidemment, pas d’interprétation possible par la médecine moderne.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 14:11

845a1 Le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas

 

Après le site antique et le musée archéologique de Thasos, et avant le site antique et le musée archéologique d’Abdera, offrons-nous une petite dose de nature. Nous sommes en Thrace et c’est, autour de la ville de Xanthi, à l’ouest le fleuve Nestos qui se fraie un lit dans des gorges profondes puis s’achève par un delta, au sud-est le grand lac Vistonida qui communique avec la mer dans le golfe du même nom, et en peu plus loin vers l’est le petit lac Ismarida, un chapelet de marais s’égrenant entre ces deux lacs. Tout cela constitue une zone humide d’intérêt international, où l’on peut observer de nombreux types d’oiseaux. Sur la vue satellite ci-dessus, capture d’écran prise dans Google Earth, j’ai repassé en bleu le cours du Nestos et j’ai indiqué les sites que nous avons visités.

 

Quoique, au cours de ces jours, nous ayons parcouru tous ces sites dans le désordre, au gré des rendez-vous avec des guides, je vais essayer de suivre un ordre plus logique. Et pour commencer, j’aborderai le Nestos par ses gorges. Hésiode nous dit son origine “Téthys donna à l’Océan des Fleuves au cours sinueux, le Nil, l'Alphée, l'Éridan aux gouffres profonds, […] l'Achéloos aux flots argentés, le Nestos […]”. Prenant sa source en Bulgarie à 2240 mètres d’altitude, il court 126 kilomètres dans ce pays avant d’entrer en Grèce et de se jeter dans la mer un peu plus de 100 kilomètres plus tard. De l’entrée en Grèce jusqu’à la mer, il sert de frontière naturelle entre les régions historiques de Macédoine et de Thrace. Aujourd’hui, administrativement, il existe une région regroupant la Macédoine orientale et la Thrace.

 

845a2 le train de Toxotes à Paranesti

 

845a3 La voie ferrée dans les gorges du Nestos

 

La voie ferrée de la ligne qui joint Athènes à la frontière turque en passant par Thessalonique longe les gorges. Nous avons pensé en conséquence qu’il serait bien de voir la rivière de près en prenant le train de Toxotes à Paranesti (bien au-delà de ma photo satellite, sur la gauche). De plus, le billet est très bon marché. Mais lorsque, de loin en loin, on émerge des tunnels, un rideau d’arbres sépare la voie de la rivière, de sorte que l’on ne peut profiter du paysage. Bah, tant pis, il est toujours intéressant de prendre le train dans un pays étranger, cela en dit beaucoup sur les habitants. J’ajoute au passage que cette ligne a été construite en 1893 par une entreprise française.

 

845b1 Natacha dans les gorges du Nestos

 

845b2 Vidage de l'eau dans les gorges du Nestos

 

845b3 Dans les gorges du Nestos, halte sur la rive droite

 

Beaucoup plus adapté à la découverte des gorges, c’est le système dont nous a parlé notre guide pour les lacs (je vais y venir tout à l’heure, et je reparlerai de cette guide sympathique). Ilias, un guide très expérimenté et très sympathique lui aussi (pas étonnant, c’est son frère) a monté une petite entreprise, Riverland, qui propose de descendre le Nestos en canoë. Il propose aussi du rafting, des balades à vélo et bien d’autres choses, mais ce n’est pas mon sujet. Il mène le canoë de tête, on le suit par canoë de deux personnes, et une collègue à lui ferme la marche. Ce jour-là, outre nous deux, il y avait un couple italien et trois Bulgares. C’est sans danger, puisque par endroits il y a si peu d’eau que l’on s’ensable et qu’il faut se remettre à flot à la main. Il faut  prévoir un short qui ne craint pas l’eau, de même pour les chaussures, parce que l’on est très loin d’être au sec (sur ma seconde photo, lors d’une halte, Natacha vide les litres d’eau embarqués). On nous fournit des bidons étanches pour ce que l’on veut emporter, et des boîtes étanches spéciales pour les appareils photo. Évidemment, pendant la navigation, mieux vaut être prudent en prenant des photos, sans compter que cela signifie laisser le partenaire ramer seul pendant ce temps-là. Voilà pourquoi je montre peu d’images, mais je les garde toutes sur mes rétines. C’est ce que l’on appelle la permanence des images rétiniennes (bon, j’exagère peut-être un peu la durée de cette permanence…). Bref, cela vaut le coup, et je le recommande fortement à qui aime se bouger un peu physiquement en admirant la nature. Ilias parle grec et anglais. Le site en grec, anglais, allemand (pour voir de quoi il s’agit, les diverses propositions, et pour prendre rendez-vous) : www.riverland.gr/

 

845c1 Les gorges du Nestos

 

845c2 Les gorges du Nestos

 

845c3 Le Nestos à la sortie des gorges

 

Avec le camping-car, de Toxotes on se dirige vers la gare (STATHMOS) et on longe la voie vers la droite. On franchit le passage à niveau et on continue jusqu’au bout. Là il y a un grand parking, très calme, bien plat, où nous avons passé plusieurs nuits. De plus, il y a des fontaines avec des robinets. De là, un sentier longe le fleuve, et l’on peut faire une longue balade. Pas aussi longue qu’avec le canoë, parce que les 22 kilomètres, il faudrait ensuite les faire au retour. Dur-dur. Mais on peut quand même en voir pas mal. Ci-dessus, les deux premières photos sont prises du même endroit mais, pour suivre le cours du fleuve, je suis tourné vers l’amont pour la première, vers l’aval pour la seconde. La troisième est prise au sortir des gorges, près de notre parking de Toxotes.

 

N’ayez pas peur de suivre ce chemin, mes chers lecteurs. Nous sommes sur la rive gauche. Si je donne cette précision, c’est parce que, selon Hérodote, “il y a dans ce pays beaucoup de lions […]. Les lions habitent la région délimitée d’un côté par le fleuve Nestos qui traverse le territoire d’Abdère, et de l’autre par l’Achéloos qui coule en Acarnanie. On n’en trouve nulle part ailleurs en Europe, ni au-delà du Nestos du côté du levant, ni sur le reste du continent à l’ouest de l’Achéloos”. D’ailleurs, même sur la rive droite, on ne risque apparemment rien, car “les lions descendaient la nuit de leurs tanières dans les montagnes, mais ils ne touchaient jamais aux bêtes de somme ni aux hommes, ils ne s’en prenaient qu’aux chameaux. Je me demande quelle raison les poussait à épargner les autres créatures pour se jeter sur les chameaux, des bêtes qu’ils n’avaient jamais vues et dont ils n’avaient jamais tâté”. J’utilise la traduction d’Andrée Barguet en collection Folio, dans laquelle une note dit que “la raison semble bien être que les chameaux marchaient dans les derniers rangs, leur odeur épouvantant les chevaux, et que les lions attaquaient à la nuit les traînards isolés en queue de colonne”. Raison logique, en effet, mais qui n’explique pas pourquoi les lions ne s’en prenaient pas aux hommes qui accompagnaient ces chameaux, lesquels, à coup sûr, ne divaguaient pas seuls, sans conducteurs. Qu’importe que les hommes soient armés de lances, un soldat attaqué par surprise, de nuit et par derrière, ne peut se défendre d’un lion.

 

845c4 La rivière Nestos

 

845c5 la rivière Nestos

 

Plus loin sur son cours, le Nestos croise la grande route qui double l’antique via Egnatia ouest-est. Ayant franchi le pont, nous avons eu envie de voir de plus près et nous nous sommes garés un peu plus loin. Ici encore, nous avons pu suivre un chemin. Au franchissement de la route, le lit du fleuve est extrêmement large et ensablé, puis il se rétrécit un peu (première photo) et enfin devient étroit et rapide (deuxième photo), apparemment canalisé. Si l'on se reporte à la vue satellite de tout à l'heure, nous sommes ici dans la partie en aval de Toxotes, mais en amont du delta. 

 

845d1 arbres dans le delta du Nestos

 

845d2 timide reboisement du delta du Nestos

 

Car nous arrivons au delta. Un delta qui n’en est plus vraiment un, car il a été profondément modifié. Entre les branches canalisées du fleuve et les zones complètement défrichées, il a perdu sa physionomie. Dans les années 1950, après la Guerre Civile, on a donné des terres pour sédentariser des nomades considérés comme activistes, on a déplacé d’autres paysans, et ces populations ont cultivé les sols riches du delta après déboisement. Mais la richesse des sols étant due en grande partie aux conditions écologiques, une fois l’écologie bouleversée on a dû partir ailleurs. Aujourd’hui, on tente de reboiser, avec ces jeunes arbres sagement alignés, tandis qu’à l’arrière-plan de ma deuxième photo, tout au fond, on distingue les maigres restes d’une forêt ancienne, l’une des très rares forêts primitives d’Europe.

 

845d3 Le Nestos canalisé dans son delta

 

845d4 dans le delta du Nestos

 

845d5 dans le delta du Nestos

 

L’Union Européenne a mis la main à la poche pour aider au reboisement, mais la nature ne redeviendra jamais comme avant, et le cours du Nestos dans son delta alterne les branches canalisées entre des rives défrichées (paysages néanmoins magnifiques), et les branches restées à demi sauvages, libres et ensablées.

 

845d6 dans le delta du Nestos

 

845d7 dans le delta du Nestos

 

Enfin, on approche de l’embouchure. Comme le montre ma première photo, les terres défrichées pour être livrées à l’agriculture sont désertées. Mais (seconde photo) il existe des espaces inondés, marécageux, où la vie sauvage peut se développer.

 

845e1 Le delta du Nestos

 

845e2 Le delta du Nestos

 

845e3 Le Nestos s'est jeté dans la mer

 

Nous arrivons à la mer (troisième photo). Là, le fleuve a été laissé libre, parce que les sables apportés par son cours ont rendu les sols totalement impropres à l’agriculture. Par ailleurs, quoique les marées en Méditerranée soient d’une amplitude négligeable, les eaux sont légèrement saumâtres.

 

845f1 le 4x4 pour visiter les lacs Vistonidas et Ismarida

 

845f2 Notre guide 'Sasa' et Natacha près du lac Vistonidas

 

Vers l’est à partir du delta, toute la côte est marécageuse, les petits étangs côtiers se succèdent, ponctués par le grand lac Vistonida, et jusqu’au petit lac Ismarida. En grec on met un S à la fin de ces deux noms, parce que ce sont des génitifs (compléments de noms), lac “de” Vistonida. Et quelquefois en français on trouve ces noms orthographiés avec leur S. C’est lors de cette longue visite de toute la zone humide que nous avons fait connaissance avec notre guide Anastasia, dite Sasa (à gauche sur la photo, tandis que Natacha a l’œil collé à son viseur). Sa connaissance du milieu, des oiseaux, sa passion pour la nature et pour sa région, sa culture, en font un guide excellent et passionnant. Et comme en plus elle est chaleureuse, sympathique, elle est devenue une amie. Je compte d’ailleurs consacrer un prochain article aux amis sincères que nous nous sommes faits lors de ces journées, inutile donc d’en dire plus aujourd’hui.

 

Nous rendant au centre d’information de Porto Lagos, installé sur la grand-route, nous avons pris rendez-vous pour une découverte en 4x4. C’est dans ce petit Suzuki que nous avons parcouru la région de 9h à 17h, observant les oiseaux, admirant la nature, profitant de toutes les explications de Sasa.

 

845f3 bords du lac Vistonidas

 

845f4 le lac Vistonidas

 

845f5 Salicornes sur le lac Vistonidas

 

Tout le tour du lac Vistonida est aujourd’hui couvert de roseaux. On cultive le coton, mais il y a aussi beaucoup de salicorne qui, en cette saison, commence à devenir rouge sombre. Je ne sais s’il existe plusieurs espèces de salicorne, comestibles et non comestibles, mais lorsque Sasa nous a dit le nom de cette plante que, je l’avoue, je n’avais pas identifiée, je lui ai demandé si, dans cette zone protégée, les gens étaient autorisés à en cueillir lorsque les pousses sont tendres, elle n’a pas compris ce que les gens pourraient bien en faire. Explications culinaires données, elle ignorait que l’on puisse manger cette plante. Crue en salade, sautée à la poêle, cuite dans la soupe, confite au vinaigre, etc., jamais personne de sa connaissance n’a eu la curieuse idée d’essayer. Voilà pourquoi je me demande si cette salicorne est la même que celle que je connais. Mais quand elle prend cette couleur, c’est très décoratif.

 

845f6 Monastère Saint Nicolas sur lac Vistonida

 

845f7 église Panagias Pantanassis, monastère St-Nicolas

 

Sur ce lac se trouve un monastère dédié à saint Nicolas, auquel on accède par une passerelle, et de là une autre longue passerelle mène à une église Panagias Pantanassis, la Vierge Tout-Puissante, lieu de pèlerinage très vénéré. Ce monastère est propriété d’un grand monastère du Mont Athos, le monastère Vatopédi, et a été l’objet d’une grande affaire judiciaire. Dans la nuit du 23 au 24 décembre 2011, un dispositif policier sans précédent a isolé le monastère du Mont Athos sur terre et sur mer pour en arrêter l’higoumène (le supérieur), le Père Ephrem. En l’an 1371 le lac Vistonida a été donné au monastère du mont Athos par le roi serbe, qui y a construit le monastère Saint-Nicolas. Au dix-neuvième siècle, lors de l’insurrection grecque, les Turcs ont procédé à la saisie du lac pour venger la révolte, mais sans en exproprier les moines du monastère , et en leur laissant l’usage du vivier qu’ils y possédaient. Lors des guerres balkaniques, en 1913, les Bulgares ayant pris possession de toute la région ont, eux, expulsé les moines et ont déclaré le lac et le monastère biens nationaux. Quand les Bulgares sont partis et que cette partie de la Thrace a été rattachée à la Grèce, les moines sont revenus. Là en est restée la situation juridique. Or en 2005 l’higoumène a fait valoir que son monastère du Mont Athos était propriétaire légal du lac, les expropriations des dix-neuvième et vingtième siècles étant caduques, et l’État a accepté l’échange du lac, dont il devenait propriétaire, contre des terrains dont il se dessaisissait, terrains dont la valeur était, paraît-il, bien supérieure, que l’higoumène a revendus avec un confortable bénéfice, le compte du monastère du Mont Athos étant créditeur de cent millions d’Euros. Le nouveau Gouvernement, déclarant hautement son désir de lutter contre la corruption, même venant de l’Église Orthodoxe (qui, ici, est religion d’État), considère qu’il n’y a pas eu de restitution légale, que l’État restait propriétaire du lac, qu’il ne pouvait donc être échangé contre un autre bien appartenant au même propriétaire, en conséquence de quoi toute l’opération est malhonnête, et si les trois ministres impliqués bénéficient de la prescription, en revanche pas l’higoumène. Comme on peut s’y attendre, les athées crient haro sur l’Église, et les Orthodoxes crient au scandale médiatique sur un jugement inique. Et, à mon avis, le problème n’est pas là, il n’est pas religieux. Le problème est plutôt de savoir si la spoliation par les Ottomans puis par les Bulgares a été légalement avalisée par l’État grec ou non. Il serait, je trouve, intéressant de savoir ce qui s’est passé pour des maisons privées ou des usines confisquées par les Bulgares quand ils ont quitté le pays et que les Grecs en ont pris possession. Si les anciens propriétaires les ont récupérés, alors l’higoumène est dans son droit. Sinon, il mérite la prison.

 

Par ailleurs, on m'a raconté l'événement suivant. Dans ce monastère du lac Vistonida, la Vierge est l'objet d'un culte très fervent. En août 2005, une petite fille de neuf ans, souffrant d'un cancer, s'est éteinte et a été enterrée à Chypre. Or ce même jour de l'enterrement, un pèlerin de Kavala qui ne connaissait pas l'enfant et n'en avait même jamais entendu parler, revenait de l'église, marchant sur la passerelle de ma seconde photo, quand il croisa une religieuse donnant la main à une enfant. Échange de quelques mots, la religieuse disant qu'elle emmenait l'enfant. Et elles continuent leur route vers l'église. Lui s'arrête, se demande si l'on veut faire entrer au couvent une petite fille aussi jeune, attend un peu pour poser la question, puis ne voyant personne ressortir il retourne dans l'église. Et là, il a eu beau chercher partout, derrière l'autel, dans les moindre recoins, il n'y avait plus personne. Or l'église est sur un îlot et la seule issue est par cette passerelle. Effrayé, notre pèlerin ressort en courant, va poser des questions. Un prêtre lui montre une photo de la petite fille morte, enterrée le matin même à 1500 kilomètres de là, et l'homme est formel, c'est elle, avec les mêmes vêtements. Tous les fidèles ont la conviction que c'est un miracle et que la religieuse était la Panagia Pantanassa en personne emmenant l'enfant au Ciel. De quoi faire redoubler la ferveur et multiplier les pèlerinages.

 

845f8 la zone humide autour du Vistonidas

 

845f9 le lac Vistonidas au coucher du soleil

 

Encore un petit coup d’œil sur le Vistonida, et nous allons voir plus loin. Je montre quand même ce coucher de soleil, pris lors d’un autre passage par là, car lors de la fin de notre visite guidée, il faisait encore grand jour.

 

845g1 le golfe de Vistonidas

 

Ici, nous sommes face à la mer. Ce n’est plus le lac, c’est le golfe de Vistonida. Nous allons maintenant longer la côte et voir ces lagunes qui recèlent des milliers d’oiseaux.

 

845g2 le lac Ismaridas

 

J’ai beaucoup multiplié les photos, je ne vais pas continuer, car je suis conscient que c’est sans doute répétitif. Pour moi, dans ma mémoire, chaque lieu correspond à un ressenti particulier, à une émotion esthétique, ou à un moment de chasse photographique (je vais en venir à mes photos d’oiseaux), mais pour qui est devant son écran, c’est fastidieux. Donc, une seule photo de ce lac Ismarida.

 

845g3 roseaux sur le lac Ismarida

 

Trois petits torrents de la montagne du Rhodope ont été réunis, de main d’homme, pour former une seule rivière, la Vosvozis, qui se jette dans le lac Ismarida et l’alimente. Mais elle y apporte tellement d’alluvions, jointes à l’écoulement des engrais répandus dans les champs cultivés en amont sur ses rives, que la végétation de roseaux qui couvre ses bords a crû de façon excessive. Cela favorise, d’une certaine façon, les batraciens et autres reptiles, mais les protège trop bien des oiseaux dont la population a diminué. Aussi, un programme scientifique étudie et contrôle, à l’aide d’une simulation mathématique de modèles, les nutriments divers qui pénètrent dans le lac. Mais en contrepartie ces plantes absorbent l’azote et les phosphates produits par les activités humaines, et cela a créé les conditions favorables pour que se développe spontanément un bosquet naturel (cela a commencé vers 1975) de bouleaux et de peupliers, qui a pour effet de stopper la croissance de la végétation basse. Par ailleurs, l’abondance des sédiments arrachés à la montagne comble peu à peu le lac, qui en bien des endroits ne dépasse plus un mètre de profondeur. Et comme, avec ses 3,4 kilomètres carrés, il n’est pas bien grand, il risque d’être vite comblé, Or c’est le seul réservoir d’eau douce de Thrace. Un chenal fait de main d’homme ouvre le lac vers la mer. On voit à quel point l'écosystème est bouleversé.

 

Laissons les berges. Au printemps, la surface du lac lui-même se couvre, jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent parfois, paraît-il, de nymphéas (cf. Claude Monet) et autres plantes du plus bel effet. En effet, ce doit être surprenant, mais en ce début de septembre il n’y a plus rien. D’un autre côté c’est tant mieux parce que sous cette épaisse végétation les poissons se cachent trop bien, et les oiseaux qui se nourrissent de poisson n’ont plus rien à manger. Mais la variété des roseaux et de la végétation basse, du lac d’eau douce, des étangs saumâtres ou salés, des prairies humides, de l’embouchure de la Vosvozis, du bosquet, créent des conditions idéales pour le développement d’une multitude d’oiseaux.

 

845h1 cormoran mort dans un filet tendu par les pêcheurs

 

Ces oiseaux ne sont pas du goût de tout le monde. Les pêcheurs, par exemple, considèrent les cormorans comme des concurrents. On ne peut nier que les poissons qu’ils mangent, en moyenne 500 grammes par cormoran et par jour, n’iront pas dans les filets des pêcheurs, mais en diminuant la biodiversité on déséquilibre l’écosystème. Je me rappelle ce qui s’est passé sur la côte, infestée de moustiques, entre Narbonne et Port Leucate. Pour la mettre en valeur et la lotir, on a pulvérisé par avion des insecticides. Les moustiques une fois éliminés, les grenouilles ont disparu, n’ayant plus de nourriture. Puis les flamants mangeurs de grenouilles (n’en déplaise aux Anglais, les Français ne sont pas les seuls frog-eaters) sont partis à leur tour. Pour en revenir à nos cormorans, je sais aussi qu’en France, où il y a quelques décennies on craignait leur disparition, on en a fait une espèce tellement protégée qu’ils pullulent et dépeuplent les fermes marines et mettent en danger de disparition certaines espèces de poissons de rivière. Cela dit, même si je comprends le problème, je ne peux admettre la cruauté de ces filets tendus au-dessus des étangs, non pour empêcher les cormorans d’approcher, ce qui serait légitime, mais destinés à les prendre au piège et à les laisser mourir à petit feu, de faim, de soif, d’épuisement.

 

845h2 crabe bleu qui s'attaque aux poissons

 

845h3 poisson blessé par un crabe bleu

 

Autre problème écologique, les crabes bleus dont l’espèce n’est pas native d’ici, qui sont arrivés on ne sait comment, sans doute passagers clandestins d’un bateau, et qui prolifèrent. Eux, rien n’interdit de les pêcher, il paraît en outre que leur chair est délicate et délicieuse, mais personne ne semble s’y intéresser. Or ils détruisent les poissons, les profondes blessures de celui que j’ai pris en photo montrent ce que les pinces de ces crabes peuvent faire. Les crabes, à ma connaissance, n’ont pas de cortex, et donc ne ressentent pas la souffrance, j’ai moins pitié.

 

845i1 vol de pélicans dalmates

 

Les oiseaux, maintenant. Car c’est eux, les vedettes de cette promenade. Ci-dessus, un vol de pélicans dalmates. Chacun sait qu’il stocke le poisson pêché dans la poche jaune sous son bec, et que c’est une légende lorsque l’on dit qu’en cas de mauvaise pêche il s’ouvre la poitrine de son bec pour nourrir ses petits. Mais peut-être ne sait-on pas que cette poche contient 13 litres, ou 4 kilogrammes de poissons, et que si mâle et femelle disposent de la même poche, seule la femelle s’en sert pour rapporter à manger à ses petits, lesquels, prenant leur envol après environ soixante-dix jours, ont chacun absorbé environ soixante-dix kilos de poissons rapportés par leur mère. C’est un migrateur qui passe ici la plus grande partie de l’année, et repart d’avril à août.

 

845i2 grande aigrette blanche

 

845i3 grande aigrette blanche

 

845i4 grande aigrette blanche

 

La grande aigrette blanche est aussi un migrateur mais, moins frileuse, elle s’en va d’avril à octobre. Profitons-en pour parler de migrations. Difficile de dire où l’on en trouve la mention la plus ancienne. En Asie, c’est chez les Chinois avec Confucius (551-479 avant Jésus-Christ), mais l’Europe a devancé l’Asie car on lit dans le Livre de Job, dans la Bible “Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu'il déploie ses ailes vers le sud ?” mais reste à dater cela, et les spécialistes ne sont pas du tout d’accord. Pour les uns, parce que la langue utilisée comporte une sorte de mélange d’hébreu et d’arabe, cela date d’un temps très ancien où les langues sémitiques commençaient seulement à se différencier, et ils en attribuent la rédaction à Moïse, mort en 1272 avant Jésus-Christ. Pour les autres, la réflexion philosophique sur l’analyse du comportement de Dieu, que l’on trouve dans le Livre de Job, ne peut que dater de l’époque de Salomon, roi cultivé entouré d’une cour de penseurs et d’érudits, et l’on descend alors à 970-931 avant Jésus-Christ. Dans tous les cas, c’est l’allusion la plus ancienne à la migration des oiseaux. Quoi qu’il en soit, il reste un détail curieux. Il est question de migration du faucon, or le faucon ne migre pas. Peut-être est-ce un problème de traduction, car le faucon et l’épervier sont proches l’un de l’autre, or les éperviers du nord de l’Europe (Scandinavie, nord de l’Allemagne) passent l’hiver en Provence, en Italie, parfois ils s’aventurent de l’autre côté de la Méditerranée dans le Maghreb. Fort rarement en Israël. Il est vrai cependant que les habitudes migratoires évoluent en fonction des conditions climatiques et qu’à l’époque du Livre de Job (que ce soit Moïse ou Salomon) les climats étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

 

Et après cette allusion, peu précise, plus rien jusqu’à Homère, avec l’Iliade, où l’on peut lire

       Τρῶες μὲν κλαγγῇ τ᾽ ἐνοπῇ τ᾽ ἴσαν ὄρνιθες ὣς

       ἠΰτε περ κλαγγὴ γεράνων πέλει οὐρανόθι πρό·

       αἵ τ᾽ ἐπεὶ οὖν χειμῶνα φύγον καὶ ἀθέσφατον ὄμβρον

       κλαγγῇ ταί γε πέτονται ἐπ᾽ ὠκεανοῖο ῥοάων.

C’est-à-dire, dans la traduction de Leconte de Lisle “Les Troyens s'avancèrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air quand, fuyant l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots d'Océan”.

 

845i5 grande aigrette blanche

 

845i6 grande aigrette blanche

 

Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos aigrettes, qui ne sont pas des grues. Parce que je trouve cet oiseau très élégant, j’ai essayé de le traquer dans diverses situations, mais il faut quand même que je me limite.

 

845i7 héron cendré

 

845i8 héron

 

D’ailleurs, ce héron cendré est un oiseau assez proche de l’aigrette blanche, à la couleur près, évidemment, et en plus grand. Et puis lui, il reste ici toute l’année. Son comportement est très particulier, il peut rester des heures immobile dans l’eau peu profonde, planté sur une seule patte, le cou dressé, ou au contraire se percher quelque part et rentrer la tête dans les épaules. En vol, ses longues pattes étendues sous le ventre dépassent de sa queue. Sur ma première photo, je l’ai saisi au décollage.

 

845j1 cigogne

 

845j2 cigogne

 

Encore un échassier, avec cette cigogne blanche, qui passe ici les beaux jours, de mars à octobre. À un mois près, c’est juste le contraire de l’aigrette blanche. Cette région de Xanthi que choisit l’aigrette blanche pour passer les frimas, la cigogne blanche plus frileuse la préfère comme résidence d’été et va passer l’hiver en Afrique. Quand Sasa a vu que celle-ci était baguée, elle a brûlé d’envie de lire la bague. Elle a essayé avec ses jumelles, Natacha et moi avons pris des photos avec le téléobjectif, mais il nous a été, hélas, impossible de lire l’inscription. Le début semble dire qu’elle n’a pas été répertoriée en Grèce. Soit elle l’a été à son habitat d’hiver, soit elle n’est que de passage, en voie de migration venant d’un pays plus froid qu’elle quitte plus tôt que les cigognes grecques.

 

845j3 échasse blanche

 

Celle-ci, c’est une échasse blanche, migrateur qui fréquente cette région de mai à octobre pour y nidifier. Après 25 jours d’incubation par les deux parents, les oisillons sortent de l’œuf prêts à se débrouiller seuls pour quitter le nid et se lover quelque part dans la végétation. Mais il leur faudra patienter quatre semaines avant d’effectuer leurs premiers vols, et encore trois semaines de plus à recevoir la becquée avant d’être assez grands pour attraper seuls leur nourriture, à savoir des invertébrés pris dans la vase, vers, têtards, mollusques, insectes.

 

845j4 cormoran et sterne

 

845j5 sterne sur le lac Vistonidas (Thrace)

 

Passons à des oiseaux plus courts sur pattes, comme ce cormoran et cette sterne. À propos de l’oiseau desséché pris dans un filet, j’ai déjà parlé du cormoran. Il y a dans la région des sternes pierregarin, qui viennent pour nidifier, de mai à octobre, et des sternes caugek, résidentes toute l’année. Il me semble bien que celle-ci, en la comparant aux dessins et photos dont je dispose, est de la seconde espèce, plus grande, mais la sterne pierregarin a le bec rouge, et je ne suis pas sûr que ce ne soit pas le cas de la mienne…

 

845k1 tarier des prés

 

Ce petit oiseau qui nous tourne le dos est un tarier des prés. Ce joli petit oiseau migre mais il n’est ici que de passage en étapes longues, on peut le voir dans cette région qu’il traverse pendant une période de trois mois au printemps, et au retour au cours de deux mois en automne. Ce n’est donc pas ici qu’il construit son nid, installé dans des touffes d’herbe au sol, et qui risque fort d’être détruit lors des moissons. Hors de la période d’incubation, il aime se percher sur des tiges, comme sur ma photo, et ne descend au sol que pour prendre les araignées et autres insectes dont il se nourrit.

 

845k2 près du lac Vistonidas

 

Celui-là… je ne le reconnais sur aucune des photos de mon livre qui répertorie 271 oiseaux de la province de Xanthi. Si nous repassons un jour dans la région je pourrai interroger Sasa, mais en attendant peut-être un lecteur ornithologue pourra m’aider à l’identifier… Il ressemble un peu à une petite mouette à longues pattes.

 

845k3 pie-grièche écorcheur

 

845k4 pie-grièche écorcheur

 

Ce tout petit oiseau, dont je lis qu’il mesure 17 ou 18 centimètres de long, 24 à 27 centimètres d’envergure, de 22 à 47 grammes, est une pie-grièche. Et, parmi les diverses pies-grièches, celle-ci est dite écorcheur. En effet, si en hiver elle mange graines et petits fruits, en été elle se nourrit d’insectes, parfois un peu gros (scarabées, hannetons et autres coléoptères), mais aussi de lézards et même de petits oiseaux. Alors lorsque sa prise est un peu dure à dépecer, elle l’empale sur une grosse épine naturelle  ou sur une épine de fil de fer barbelé, et peut mieux ainsi s’y attaquer. De même, si sa proie est trop grosse pour un seul repas, elle la retrouvera ainsi embrochée. Elle vient ici de mai à octobre pour nidifier, et du fait de ses habitudes alimentaires elle aime bien, lorsque c’est possible, construire son nid dans des buissons épineux.

 

Il y a encore bien d’autres oiseaux à observer mais d’une part il serait fastidieux de multiplier les photos commentées et d’autre part je n’ai pas toujours réussi à les photographier d’assez près avec mon zoom limité à 200 millimètres de focale, ou même à les photographier tout court. Pour qui viendrait faire dans cette région la même découverte que nous, je conseille :

– un livre, Birds of Xanthi, édité par la Préfecture de Xanthi en 2005. Très utile, mais en anglais, ce qui pour ma part m’a obligé à recourir à des traducteurs sur Internet, Reverso, Google, Systran, qui ne connaissent pas toujours ces noms d’oiseaux. Or il n’est pas évident pour qui n’est pas ornithologue de savoir que le red-backed shrike est une pie-grièche écorcheur, que le whinchat est un tarier des prés, ou que l’oiseau caractérisé par la noirceur de ses ailes en anglais, black-winged stilt, est appelé échasse blanche en français.

– un site Internet, www.oiseaux.net, excellent, offrant de nombreuses photos pour chaque oiseau, et donnant tous les détails nécessaires sur les habitudes, le régime alimentaire, la nidification, la couvaison, etc.

– enfin il faut savoir que le livre en anglais dont je parle donne le nom savant latin à côté du nom anglais et du nom en grec moderne. Or le moteur de recherche du site ci-dessus fonctionne aussi bien avec le nom latin qu’avec le nom français. Si, donc, on a repéré l’oiseau de la photo dans le livre, le site est un excellent traducteur.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 11:04

844a1 Kouros portant un bélier, 600 avant JC

 

844a2 Natacha et le kouros de Thasos

 

Lorsque l’on pénètre dans le musée archéologique de Thasos, on est accueilli dès l’entrée par ce grand kouros de pierre trouvé sur l’acropole, qui porte un bélier et date d’environ 600 avant Jésus-Christ. Au moment de sortir, je me suis remis à faire quelques photos du kouros, Natacha s’est assise pour attendre que je finisse, j’en ai profité pour la prendre en même temps afin de donner l’échelle. Quand je dis qu’il est grand… il l’est vraiment.

 

844b1 Thasos, décor d'un temple d'Apollon, vers 680 avant

 

Dès la colonisation de Thasos et la fondation de la ville, a été construit sur l’acropole un sanctuaire dédié à Apollon pythien, qui à Delphes avait indiqué le lieu où s’établir. C’est de ce temple, daté de 680 avant Jésus-Christ, que proviennent ces reliefs.

 

844b2 Tête de Dionysos, de son sanctuaire de Thassos

 

Dans mon précédent article portant sur notre découverte de l’île, j’ai dit qu’au sanctuaire de Dionysos on avait retrouvé dans l’un des monuments chorégiques la tête d’une statue de Dionysos. La voilà, cette tête, datant de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

844b3 maison antique, sous le musée de Thassos

 

Puisque j’évoque les fouilles, il convient de dire qu’à Thasos la ville moderne s’est construite sur la ville ancienne. Déjà dans l’Antiquité, pour se mettre à l’abri des inondations, par deux fois on avait exhaussé le niveau des rues côté mer. Puis l’époque byzantine, l’époque ottomane, le vingtième siècle grec ont continué de construire chaque fois sur le bâtiment précédent. Aussi (je l’ai dit pour l’autre monument chorégique du sanctuaire de Dionysos) beaucoup de monuments sont actuellement recouverts, bien localisés pour les uns, à découvrir pour d’autres. Il se trouve qu’en construisant ce musée, on est tombé sur une maison qui a dû être habitée de 500 à 250 avant Jésus-Christ. L’architecte du musée l’a dégagée et a construit le musée de façon qu’elle soit visible en contrebas, derrière une vitre.

 

844b4 baignoire 4e s. avant JC, maison de Thasos

 

Puisque je parle des maisons d’habitation, c’est l’occasion de placer ici cette baignoire du quatrième siècle avant Jésus-Christ provenant d’une maison du quartier résidentiel de la ville.

 

844b5 Monnaies de Thasos

 

844b6 fausses monnaies forgées, Thasos

 

D’abord, deux pièces de monnaie représentant des “dieux gardiens”, celle de gauche (deuxième siècle avant Jésus-Christ) le représentant plus jeune que celle de droite (quatrième siècle avant Jésus-Christ). Ensuite, ma seconde photo montre de fausses monnaies forgées qui, repérées, ont été annulées soit en les brisant, soit en les perforant.

 

844c1 Tête de cheval, sanctuaire d'Héraklès, Thasos

 

Revenons à la sculpture. Cette très belle tête d’un cheval dont le corps n’a pas été retrouvé provient d’un sanctuaire d’Héraklès et a été datée de 470-460 avant Jésus-Christ.

 

844c2 Griffons tuant une biche, table d'offrandes à Cybèl

 

Ce marbre de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ était le pied d’une table d’offrandes. L’inscription qu’on y lit, elle, informant de la remise à neuf de cette table par une prêtresse de Cybèle, a été ajoutée au deuxième siècle de notre ère. Au-dessus d’un grand haut-relief représentant une biche attaquée par deux griffons, une frise montre (au-dessus des têtes des animaux) la déesse Cybèle assise sur un trône et, comme de coutume, entourée de deux lions. Les autres personnages de la frise, divinités ou héros, ne sont pas individuellement identifiés.

 

844d1 Tête de Silène, fin 6e s. avant JC, Thassos

 

Cette tête, qui a appartenu à une statue de Silène, provient du sanctuaire d’Héraklès. Elle a été datée de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ.

 

844d2 Hermès (4e s. avant JC), agora de Thasos

 

Cette tête au visage intéressant et à la coiffure sophistiquée, c’est celle d’un Hermès au sommet d’un pilier hermaïque de l’agora datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ. 

 

844d3 relief votif inachevé, Zeus et son aigle. Thasos

 

Ceci est un relief votif du premier siècle avant Jésus-Christ. Comme on s’en rend compte en voyant des parties du corps non dessinées (un bras, une main, les jambes) ainsi que l’arrière-plan à peine dégrossi, il n’a pas été achevé pour une raison indéterminée. Cela se produit souvent lorsqu’au cours de la sculpture l’artiste découvre sous son ciseau un défaut du marbre , mais il semble que ce ne soit pas le cas. Pour des œuvres de grande taille, elles sont ébauchées dans la carrière, afin d’alléger le bloc transporté, mais il arrive que lors du transport elles se brisent (voir par exemple le kouros de Flerio, mon blog sur l’île de Naxos, 18 et 19 septembre 2011), ce qui ne peut être le cas de cette pierre, assez petite et non brisée. Sans doute alors s’agit-il d’une commande annulée, soit que l’ébauche ne convienne pas au commanditaire, soit qu’il soit mort, soit que, etc. Quelle qu’en soit la raison, la sculpture est suffisamment avancée pour que l’on reconnaisse l’aigle qui nous permet d’identifier Zeus.

 

844d4 tête de jeune femme, musée de Thasos

 

La situant de façon bien vague entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après, le musée se contente de dire de cette sculpture qu'elle représente une tête de jeune femme à la coiffure sophistiquée. Ma foi, tant pis si je ne sais pas de qui il s’agit, déesse ou citoyenne, je la publie quand même parce que je la trouve très belle.

 

844e1 temple votif dédié à Cybèle (Thassos, 5e s. avt J

 

Tout à l’heure, j’ai montré un relief décorant une table d’offrandes. Une prêtresse de Cybèle l’avait rénovée, et Cybèle elle-même y était représentée. En effet, cette déesse orientale est très tôt entrée dans le panthéon des Grecs. Ce culte de la Grande Mère, la Mère des dieux, très actif en Asie Mineure, notamment en Phrygie, a été assimilé à celui de Rhéa, mère des dieux grecs. Sur la façade de ce petit temple votif, Cybèle est comme d’habitude assise sur un trône. En revanche, quoique la pierre soit très usée, j’ai bien l’impression qu’il n’y a jamais eu à ses côtés les lions qui l’accompagnent traditionnellement. Cet objet remonte à la deuxième moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

844e2 tête du dieu Attis, 1er s. après JC, musée de Thas

 

Par la suite, d’autres cultes étrangers se sont développés en Grèce. Cette tête de statue coiffée d’un bonnet phrygien est celle d’Attis, parèdre de Cybèle. Au sujet de ce dieu, je donne d’amples explications dans mon article de l’autre jour sur Amphipolis, 19 et 21 août 2012. Les archéologues proposent pour cette statue, sans en être sûrs, une datation du premier siècle de notre ère.

 

844e3 le dieu Sarapis, 2e s. après JC, musée de Thassos

 

Autre dieu étranger, l’Égyptien Sarapis. Ou du moins un dieu façonné à partir d’une erreur linguistique sur un dieu égyptien, Osiris-Apis. Cette fois-ci, c’est à mon article sur le musée archéologique de Dion, du 30 juin 2012, qu’il convient de se reporter pour obtenir les explications. Dans cet article, je dis que cette arrivée du dieu en Grèce s’est produite au deuxième siècle de notre ère. Or telle est la datation de la statuette que nous voyons ici.

 

844f1 Aphrodite chevauchant un dauphin

 

Lors du partage de l’univers, Poséidon a obtenu les océans, quant à Aphrodite elle est née de l’écume des flots. Rien d’étonnant, alors, à ce que l’on ait retrouvé cette statuette d’Aphrodite chevauchant un dauphin dans le sanctuaire de Poséidon. Il me semble que sur l’épaule du petit homme accroché à la queue du dauphin il y a comme l’amorce de ce qui pourrait bien être une aile brisée. Ce serait alors tout naturellement le petit Éros. La position de la déesse, le mouvement de son corps, le drapé de son vêtement, sont hellénistiques, elle est du second ou du premier siècle avant Jésus-Christ.

 

844f2 stèle lettré héroïsé, fin 1er s. après JC

 

Cette stèle de la fin du premier siècle après Jésus-Christ est, dit la notice, un relief votif à un lettré héroïsé. Cela suppose que l’on voie dans la femme derrière lui une muse, mais je me serais attendu à la voir poser sur la tête du lettré une couronne, or de couronne je ne vois pas trace. Elle n'est quand même pas en train de lui chercher des poux. En revanche je vois très bien dans sa main le rouleau de parchemin qui représente ses œuvres. En face, plusieurs hommes viennent lui rendre hommage devant un autel orné d’un bucrane et de guirlandes.

 

844f3 figurine d'orante

 

Dans une vitrine, sont présentées plusieurs figurines de femmes en position d’orantes, comme celle-ci. Il est intéressant de constater que la prière requiert des positions et gestes symboliques. Ce n’est pas le propre de la religion grecque antique. Les Musulmans portent les mains derrière leurs oreilles, ils se prosternent le front à terre en direction de la Mecque, les femmes portent leurs mains sous leurs seins. Les Chrétiens prient parfois à genoux (de moins en moins souvent en dehors des offices), et lors de la célébration de la messe le prêtre adopte des positions bras écartés et mains ouvertes qui, dans une certaine mesure, rappellent le geste de cette statuette.

 

844g icône personnelle de la déésis

 

Cela m’amène à la transition vers l’époque byzantine, onzième ou douzième siècle de notre ère, avec cette petite plaque de stéatite utilisée comme icône personnelle domestique et représentant la déésis, à savoir le Christ entouré de Marie et de saint Jean-Baptiste le priant pour les Chrétiens. On l’a trouvée sur l’agora, qui à cette époque continuait d’être le centre de la vie religieuse, culturelle, économique.

 

844h1 tête de lion, ivoire, 7e-6e s. avant JC

 

844h2 bandeau de tête, or, 7e-6e s. avant JC

 

844h3 diadème en or, 4e s. avant Jésus-Christ

 

Repartons loin dans le passé avec deux objets du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. Il s’agit (photo du haut) d’une tête de lion réalisée en ivoire, d’origine orientale. Sur la seconde photo, on voit un diadème, ou bandeau de front en or d’origine rhodienne. Cela montre les relations que Thasos a entretenues, dès les débuts de la colonie, avec le reste du monde. Et puis j’ajoute, à titre de comparaison, une troisième photo, un gros plan sur le centre d’un diadème en or du quatrième siècle avant Jésus-Christ représentant une tête de Gorgone et, au-dessus, une abeille.

 

844h4 décor dionysiaque d'hydrie du 5e s. avant JC

 

Cette scène dionysiaque décore le flanc d’une hydrie attique en bronze de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ, qui avait été utilisée comme urne funéraire. Les restes incinérés qu’elle contenait avaient appartenu à un homme d’une quarantaine d’années.

 

844h5 deux camées d'époque hellénistique

 

Ces camées de sardonyx d’époque hellénistique représentent la déesse messagère Iris et le dieu égyptien Sarapis. Lui, je viens d’en parler. Elle, elle symbolise le lien entre le ciel et la terre, à travers l’arc-en-ciel. D’ailleurs, en espagnol, un arc-en-ciel se dit arco iris.

 

Il y a dans ce musée, bien évidemment, beaucoup d’autres choses intéressantes, mais je ne peux tout montrer. Mais avant de mettre le point final, je me rappelle que je suis dans la seconde patrie d’Archiloque. Dans mon précédent article, j’ai cité deux vers de lui, mais que j’ai copiés sur Internet. Car en fait, de lui, je ne sais par cœur qu’un seul et unique vers. Et comme je l’ai retenu parce que je le trouve excellent, je ne veux pas manquer l’occasion qui m’est donnée, ici à Thasos, de le citer :

           Πόλλ᾽ οἶδ᾽ ἀλώπηξ, ἀλλ᾽ ἐχῖνος ἕν μέγα,

ce qui veut dire en mot à mot “Le renard sait beaucoup, mais le hérisson une seule chose, grande”, c’est-à-dire “Le renard connaît mille ruses, le hérisson une seule, mais fameuse”, c’est évidemment de se rouler en boule hérissée de piquants. De cela, je retiens en outre que déjà à cette époque on considérait le renard comme l’animal symbolisant la ruse, et puis sans ce vers d’Archiloque je pense que je n’aurais jamais eu l’occasion de savoir comment se dit un hérisson en grec ancien, ou que je ne m’en serais certainement pas souvenu aujourd’hui.

 

844i Hippocrate (musée archéologique de Naples)

 

Et encore une chose. Selon sa méthode scientifique remarquablement moderne, Hippocrate décrit minutieusement les cas observés et, ayant passé quatre ans à Thasos, il nous a laissé nombre de fiches de patients traités. Je n’ai pas d’illustration pour ce dernier volet du présent article à part ce buste d’Hippocrate que j’avais photographié au musée de Naples le 30 avril 2010 (copie romaine au premier siècle après Jésus-Christ d’un original grec du deuxième siècle avant notre ère), mais je crois intéressant cependant de placer ici le texte de l’une de ses fiches concernant une patiente de Thasos dans la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

“La fille d'Euryanax, vierge, fut saisie d'une fièvre violente, elle fut sans soif durant tout le cours de sa maladie, et sans goût pour les aliments. Elle eut des selles peu abondantes, des urines ténues, en petite quantité et d'une couleur peu favorable. Au commencement de la fièvre, elle ressentit de la douleur au siège. Étant au sixième jour, elle fut sans fièvre, elle ne sua pas. Il y eut crise, l'abcès formé au siège rendit un peu de pus, il s'ouvrit au moment de la crise. Étant au septième jour après la crise, elle eut du frisson. La chaleur qui suivit fut peu forte, la malade sua. Étant au huitième jour, après la crise, elle eut un frisson peu considérable, mais ensuite les extrémités restèrent froides. Vers le dixième jour, après une sueur qui survint, elle eut des hallucinations, et reprit promptement sa connaissance. On attribua cet accident à une grappe de raisin qu'elle avait mangée. Ayant eu une intermission le douzième jour, elle délira de nouveau et beaucoup, le ventre se dérangea. Selles bilieuses, petites, intempérées, ténues, mordantes. La malade se mit souvent sur le siège. Elle mourut le septième jour après celui où elle avait eu des hallucinations en dernier lieu. Cette jeune fille, dès le début de la maladie, eut de la douleur dans la gorge, qui resta constamment rouge. Luette rétractée, fluxions abondantes, ténues, acres, toux grasse qui n'amenait rien. La malade ne prit point de nourriture durant ce temps, et elle n'en éprouva aucun désir, point de soif, elle buvait à peine. Gardant le silence, elle ne prononçait pas une parole. Abattement. Elle désespérait d'elle-même. Il y avait aussi en elle quelque disposition innée à la phtisie”. Analysant ce suivi de 25 jours, et grâce à la qualité de ces observations, les médecins d’aujourd’hui peuvent diagnostiquer sans risque d’erreur une tuberculose et une septicémie.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 10:49

843a1 de Kéramoti à Thasos

 

Après Philippes, nous sommes retournés à Kavala, comme je l’ai déjà dit. Puis nous sommes allés voir le delta du fleuve Nestos où le camping-car s’est ensablé, mais nous comptons bien y retourner dans de meilleures conditions, j’en parlerai donc dans un prochain article. Pour l’heure, nous partons voir l’île de Thasos, qui a ensuite colonisé Kavala sur le continent. La traversée étant beaucoup plus courte depuis Keramoti, c’est là que nous nous embarquons. Je ne sais pourquoi on nous a fait placer sur une ligne autre que les voitures, suivis d’un camion de melons et pastèques.  Ce n’est pas en considération de notre poids pour des questions d’équilibre du bateau, puisque la moitié bâbord reste presque vide et que nous sommes proches de la ligne médiane, mais néanmoins du côté tribord comme toutes les voitures. De la passerelle qui mène au pont supérieur, on peut voir notre maison à roulettes.

 

843a2 Barques, après la pluie. Thasos (1972) par Agenor As

 

Ce tableau d’Agénor Asteriadès, que j’avais photographié à Volos, est daté de 1972 et est intitulé Barques, après la pluie. Thasos. Commençons par quelques généralités. Pour ne pas prononcer comme un Z le S entre deux voyelles, il arrive fréquemment que le nom de cette île, orthographié avec un seul S en grec, soit transcrit avec deux S en anglais ou en français. Si je préfère conserver la graphie grecque, c’est donc volontaire, ce n’est pas une faute d’orthographe de ma part.

 

Deux mots de géographie. L’île, qui affecte une forme grosso modo circulaire, avec quand même une pointe vers le nord, fait un peu moins de 400 kilomètres carrés de superficie et son plus haut sommet, le mont Ypsarion, culmine à plus de 1200 mètres.

 

Et maintenant un peu d’histoire. Zeus et Io, un jour, ont engendré Épaphos, lequel a engendré Libye. Cette Libye, avec Poséidon, donne naissance à Agénor, et Agénor s’est uni à Téléphassa qui a mis au monde leurs cinq enfants Cadmos, Phoenix, Kilix, Thasos et Europe. On le voit, ces cinq-là sont les arrière-arrière-petits-enfants de Zeus. Pas très joli-joli, ça, que l’arrière-arrière-grand-père se déguise en beau taureau pour coucher avec son arrière-arrière-petite-fille Europe. On sait comment il l’a surprise en l’emmenant sur son dos, en plongeant dans la mer et en nageant jusqu’à Matala en Crète. Les amies d’Europe avaient bien vu que la belle Europe disparaissait avec un taureau nageur, mais personne ne savait où elle avait été emportée, aussi ses quatre frères et leur mère Téléphassa, sur l’ordre de leur père Agénor, partirent à sa recherche, avec interdiction de revenir à Tyr avant de l’avoir retrouvée. Aussi, en désespoir de cause, au terme de longues recherches infructueuses, Cadmos s’est arrêté en Béotie et a fondé Thèbes dont l'acropole a pris le nom de Cadmée, Phoenix a donné son nom à la Phénicie où il s’est établi, Kilix (Cilix) a fait de même en Cilicie et enfin Thasos a choisi de s’installer dans l’île qui a pris son nom. Quant à Téléphassa, qui avait suivi ses fils dans leur quête, elle est morte d’épuisement en Thrace. Mais si, mais si, c’est tout à fait historique, attesté par les plus grands poètes et confirmé par les devins.

  

Ah bon, vous n’y croyez pas ? Parce que d’autres disent que la population s’était beaucoup accrue au cours du huitième siècle en Grèce continentale et dans les îles, que les ressources agricoles devenaient insuffisantes, et que la surpopulation poussait à chercher des lieux où s’installer, créant par la même occasion des comptoirs commerciaux destinés à favoriser l’économie de la cité mère. C’est ainsi que Télésiclès, qui avait reçu à Delphes l’oracle selon lequel il devait fonder une colonie dans “une île dans la brume”, partit vers 680 avant Jésus-Christ de sa Cyclade de Paros avec d’autres Ioniens comme lui, dont son fils Archiloque (le grand poète, 712-664 avant Jésus-Christ, alors âgé d’une trentaine d’années). Télésiclès s’est dirigé vers le nord et, quand il vit Thasos dont la montagne avait arrêté des nuages, il comprit que là était l’île qu’Apollon pythien lui avait commandé de coloniser. Ces colons ont mis l’île en valeur et, comble de bonheur, y ont trouvé de l’or, dont l’exploitation a fait leur richesse, leur donnant la possibilité d’aller coloniser le continent (Néapolis aujourd’hui Kavala, Philippes, et de vastes territoires alentour). Mais la colonisation n’a pas été facile, et s’il faut en croire Archiloque les nouveaux arrivants n’ont pas été les bienvenus chez les Thraces : 

          ἐν δορὶ μέν μοι μᾶζα μεμαγμένη, ἐν δορὶ δ᾽ οἶνος

          Ἰσμαρικός, πίνω δ᾽ ἐν δορὶ κεκλιμένος.

 

J’ai eu du mal à trouver le texte original sur Internet, parce que le musée le donne en grec moderne, sans référence… Voici ce qu’il dit : “Sur ma lance, ma galette d’orge pétrie, sur ma lance aussi le vin de l’Ismaros, et je bois appuyé sur ma lance”. L’Ismaros est la montagne sur la côte de Thrace, un peu plus à l’est par rapport à Thasos, plutôt face à Samothrace, là où Ulysse a affronté les Cicones : “D'Ilion le vent me poussa chez les Cicones, à Ismaros. Là, je dévastai la ville et j'en tuai les habitants, et les femmes et les abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit privé par moi d'une part égale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un pied rapide, mais les insensés n'obéirent pas. Et ils buvaient beaucoup de vin”. Et aujourd’hui encore le vin AOC de Maroneia provient des vignes des côtes de l’Ismaros.

  

843a3a localisation de Scapté-Hylé

 

Riches, les mines d’or de l’île et du continent ? Hérodote raconte qu’en 493 “Darius eut d’abord à s’occuper des Thasiens, accusés par leurs voisins de préparer une révolte. Il leur fit porter l’ordre d’abattre leurs remparts et de transférer leurs vaisseaux à Abdère”. Abdère est notre prochaine visite prévue sur le continent. Les Thasiens “qui possédaient des revenus considérables employaient leur argent à construire des navires de guerre et à s’entourer de murs solides. Leurs revenus leur venaient du continent et de leurs mines. Les mines d’or de Scapté-Hylé leur rapportaient ordinairement quatre-vingts talents, et si les mines de Thasos même étaient moins riches, elles suffisaient toutefois pour assurer aux Thasiens, qui ne payaient pas d’impôt sur les récoltes, un revenu annuel de deux cents talents, tirés du continent et des mines, et de trois cents talents dans les années les meilleures”. Trois cents talents, cela doit faire dans les six ou sept millions d’Euros. Jolie recette, certes. Mais si, rouvrant ces mines, la Grèce comptait dessus pour rembourser sa dette de quelque 250 milliards d’Euros, il lui faudrait quand même (à la louche) quarante mille ans. Parce que la plupart du temps c’est par un très vague “en Thrace” que l’on situe les mines de Scapté-Hylé, je les ai placées sur une vue satellite Google Earth (ci-dessus) afin d'être pour mes lecteurs plus précis que la plupart des auteurs..

 

843a3b mines de Thasos (J. des Courtils, T. Kozelj, A. Mull

 

“J’ai vu moi-même ces mines, continue Hérodote, dont les plus curieuses, et de beaucoup, ont été découvertes par les colons Phéniciens venus avec Thasos s’installer dans l’île (qui a pris maintenant le nom de ce Phénicien, Thasos). Ces mines ouvertes par les Phéniciens se trouvent dans l’île, entre deux points nommés Ainyra et Coinyra, en face de Samothrace. C’est une haute montagne éventrée par les fouilles”. Ci-dessus, je montre où, à Thasos, les chercheurs Jacques des Courtils, Tony Kożelj et Arthur Muller ont localisé les mines dont parle Hérodote, Ils donnent des indications précises, mais nous n’y sommes pas allés parce qu’ils disent que rien n’est visible… Ils ont aussi localisé d’autres mines d’or exploitées à cette époque, sur l’acropole de la capitale de l’île. Sans doute moins curieuses aux yeux d’Hérodote, mais à teneur plus riche selon les analyses des chercheurs.

 

Membre de la Ligue de Délos, Thasos l’abandonne. Athènes immédiatement réagit, fait le siège de l’île et force Thasos à capituler en 463. Les conditions sont écrasantes, destruction des remparts et livraison de toute la flotte à Athènes, abandon de toutes les possessions sur le continent (avec les mines d’or), paiement d’un énorme tribut de guerre. Plus tard, Thasos parviendra à échapper à l’expansion macédonienne, et entrera de son plein gré dans le giron de Rome. Au septième siècle de notre ère, arrivent les Slaves, qui ravagent l’île puis, régulièrement sous l’Empire Byzantin, elle est pillée par des pirates. En 1462, les Ottomans arrivent. En 1821, Thasos tentera de participer au mouvement d’émancipation de la Grèce, mais sans succès. Et parce que, dans le Péloponnèse, Mehmet Ali d’Égypte (nous avons vu sa maison natale à Kavala dimanche dernier 26 août) avait apporté son aide contre la Grèce en envoyant à Navarino sa flotte commandée par son fils, le sultan lui fait cadeau de l’île de Thasos en remerciement. Il faudra attendre 1912 pour le rattachement à la Grèce.

 

843a4 Thassos, môle antique

 

Depuis le théâtre construit sur le flanc de l’acropole au-dessus de la mer, on arrive à deviner vaguement le môle du port antique, aujourd’hui submergé.

 

843a5 Thassos, monastère de l'archange

 

Nous avons effectué le tour de l’île par la route côtière, offrant de belles échappées. Arrivés au monastère de l’Archange (ma photo), qui se réfère à l’archange saint Michel, nous avons souhaité le visiter, mais Natacha était en pantalon, ô péché, et de plus on nous a enjoint de ranger nos appareils photo dans nos mallettes, toute prise de vue étant strictement prohibée, même à l’extérieur des bâtiments, même en direction de la mer à partir d’une terrasse. Devant une telle absurdité, nous avons décidé de ne pas entrer. Un site Internet disait seulement “The Monastery of Archangel Michael insists that the visitors dress up according to their rules that is long trousers for men and long skirts and tops with covered shoulders for women”, nous ne nous doutions pas que les “long skirts” étaient exclusives du pantalon long.

 

843b0a agora de Thasos

 

843b0b agora de Thassos

 

Puisque nous allons parler de l’agora, en voici la maquette que nous propose le musée. Avec les reflets sur la vitre de protection offerts en prime…

 

843b1 agora de Thasos

 

Revenons, donc, à la capitale. Lorsque l’on est sur l’acropole (il faut du courage, parce que c’est haut, et qu’en cette fin d’été il fait très chaud), on peut apercevoir l’agora antique de Thasos, ce qui permet d’en avoir une vue globale, difficilement comparable, cependant, à la maquette..

 

843b2a agora de Thasos

 

843b2b agora de Thasos

 

L’agora était bordée de portiques derrière lesquels s’alignaient des boutiques ou des entrepôts. On peut voir aussi qu’était prévu l’écoulement des eaux dans une rigole ponctuée de petits bacs de décantation.

 

843b3 agora de Thassos

 

843b4 agora de Thassos

 

Sur le vaste espace central délimité par les portiques, étaient disséminés des petits monuments votifs offerts par de riches citoyens. On trouve aussi nombre de bases de statues, mais la sculpture a disparu ne laissant que son piédestal.

 

843b5 agora de Thassos

 

Nous sommes ici face à l’entrée au nord-ouest de l’agora, près du portique latéral. Il est vrai que quelques marches, des tronçons de colonnes, des fondements de murs discontinus, cela n’est parlant que pour les spécialistes, comme les deux auteurs du livre dont je dispose, qui parviennent à situer les ruines sur le plan qu’elles publient. Mais il est nécessaire d’être sur place, avec le livre en main, pour s’y retrouver. Je renonce à essayer de tout expliquer, rien que par des mots, dans le présent blog.

 

843b6a agora de Thassos, sanctuaire de Théagène

 

843b6b sanctuaire de Théagène

 

Ici c’est plus facile. Ce petit monument circulaire a été édifié à la gloire de Théagène, champion de pancrace et de boxe aux jeux olympiques, isthmiques, pythiques, néméens et bien d’autres dans la première moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il a aussi gagné au dolichos (environ 4500 mètres, voir explication dans mon article sur les jeux à Olympie, 20 au 22 avril 2011). C’est Pausanias qui nous parle de lui : “Les Thasiens disent que Timosthène n’était pas [le père de Théagène], et qu’Héraclès de Thasos, dont il était prêtre, prit sa ressemblance et eut commerce avec la mère de Théagène. On dit qu’à neuf ans, revenant de l’école, il vit sur la place publique une statue en bronze, de je ne sais quelle divinité, qui lui plut fort. Il l’enleva de son piédestal, et l’ayant mise sur une de ses épaules, il l’emporta chez lui. Cette action ayant irrité contre lui la multitude, un personnage marquant et d’un âge avancé empêcha qu’il ne fût tué, et lui ordonna de reporter cette statue de sa maison sur la place publique. Théagène l’ayant reportée, acquit sur le champ une grande célébrité par sa force, et le bruit de cette action se répandit dans toute la Grèce […]. Lorsqu’il eut terminé ses jours, un de ceux qui avaient été ses ennemis durant sa vie allait toutes les nuits à sa statue et la frappait de verges, comme si Théagène avait dû sentir les coups qu’il donnait au bronze, mais cette insulte ne resta pas impunie, et cette statue le tua en tombant sur lui. Les enfants du mort attaquèrent en justice la statue comme coupable de meurtre, d’après une loi de Dracon qui, dans celles qu’il a données aux Athéniens sur les meurtres, a ordonné qu’on portât hors des frontières les choses même inanimées qui, en tombant, ôteraient la vie à un homme. Les Thasiens jetèrent la statue de Théagène dans la mer. Depuis ce temps, comme leur pays ne produisait aucun fruit, ils envoyèrent des députés à Delphes, et l’oracle leur ordonna de rappeler les exilés. Ils les rappelèrent, mais la stérilité ne cessa pas pour cela. Ils allèrent donc une seconde fois vers la Pythie, et lui dirent que quoiqu’ils eussent fait ce qui leur avait été ordonné, la colère des dieux durait toujours. Alors elle leur répondit : Vous avez laissé dans l’oubli Théagène, le plus grand de vos concitoyens. Comme ils étaient très embarrassés sur les moyens de retrouver la statue de Théagène, on dit que des pêcheurs s’étant avancés dans la mer pour chercher des poissons, l’amenèrent dans leurs filets et la reportèrent ensuite à terre. Les Thasiens qui l’ont replacée dans l’endroit où elle était primitivement, lui offrent des sacrifices comme à une divinité. Je sais qu’on a érigé à Théagène des statues dans beaucoup d’autres endroits de la Grèce, et même chez des peuples barbares : les gens de ces différents pays lui rendent un culte, et croient qu’il procure la guérison aux malades”. Si la statue a disparu une seconde fois, ce n’est pas le fait d’une décision de justice, soit qu’elle ait été transférée à Rome, soit qu’elle ait été fondue pour faire des canons…

 

843b7 agora de Thasos, autel de C. & L. César

 

Quant à ce monument, c’est l’autel de Caius et Lucius César, nés respectivement en 20 et en 17 avant Jésus-Christ, qui sont, par leur mère Julia, les petits-fils de l’empereur Auguste. Leur père est le général Marcus Vipsanius. Pour assurer sa succession à la tête de l’empire, Auguste les adopte dès leur naissance, ce qui leur fait troquer leur nom de famille pour celui de César. Quand leur père meurt en 12, Auguste désigne comme tuteur un certain Tibère. Mais ils ne seront jamais empereurs, le plus jeune, Lucius, mourant en 2 après Jésus-Christ à l’âge de 19 ans. Et Caius n’en a que 23 quand il est tué à la guerre en Arménie en l’an 4. Comme on le sait, le successeur d’Auguste sera ce Tibère. Comme les empereurs eux-mêmes, ils ont été divinisés, et un culte leur est rendu dans tout l’empire, comme ici à Thasos, et des sacrifices leur sont offerts sur cet autel.

 

843c1 odéon de Thassos

 

843c2 odéon de Thasos

 

En bordure de l’agora se trouve aussi un petit odéon, qui est longé par une rue de la ville. Un panneau indique que c’est un odéon (je m’en serais douté), mais rien ne dit de quelle époque, sur cette agora hellénistique puis romaine.

 

843d1 Thassos, villa au nord de l'Artemision

 

843d2 Thassos, villa au nord de l'Artemision

 

Non loin de l’agora, de l’autre côté de la rue qui borde l’odéon, on trouve les ruines d’une grande villa romaine, ou plutôt protobyzantine, une riche demeure construite au début du cinquième siècle après Jésus-Christ mais qui a commencé à se dégrader après un siècle et demi vers 570 puis a été complètement détruite et abandonnée vers 620. Une aile semble être plus ancienne, d’époque romaine, au nord d’une cour centrale. Sur le côté perpendiculaire, à l’est (première photo), sont disposées diverses pièces, dont le triclinium, tandis qu’au sud a été ajouté postérieurement un ensemble thermal.

 

843e1 Thasos, sanctuaire de Dionysos

 

843e2 Thasos, sanctuaire de Dionysos

 

Hors de l’agora, des ruines antiques sont disséminées un peu partout dans la ville et à ses abords. Sur une place, gisent quelques tambours de colonnes, ailleurs les bases d’un mur. Soit que les ruines aient été difficiles à identifier, soit que l’on ne se soucie pas d’informer le visiteur, bien souvent aucun panneau ne donne la moindre explication de ce que l’on voit. Tel n’est pas le cas pour le sanctuaire de Dionysos ci-dessus, qui bénéficie d’un panneau bien fait. Dionysos était l’un des dieux principaux de la cité et, divinité du théâtre, son sanctuaire a reçu deux monuments élevés par des chorèges victorieux dans des concours dramatiques. Le chorège est le citoyen chargé de financer le chœur et les figurants lors des représentations. Ne restent visibles aujourd’hui que quelques pierres de deux autels à la gauche de l’escalier (première photo) et l’un des monuments chorégiques (deuxième photo, et au fond de la première photo). On a retrouvé, dans ce qui reste de ce monument, la tête de la statue de Dionysos ainsi que les bases de huit statues plus petites qui représentaient les genres littéraires, puisque quatre de ces bases portent une inscription qui nous éclaire, comédie, tragédie, dithyrambe, nyktérinos (nocturne). Sont également gravés les noms du chorège, des acteurs et des musiciens qui ont pris part à la représentation victorieuse. C’était à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. L’autre monument chorégique, qui date du troisième siècle, n’est plus visible parce que recouvert, mais on y a retrouvé une statue de Dionysos presque complète ainsi que la statue supposée d’une muse.

 

843f1 le théâtre de Thasos

 

843f2 le théâtre de Thassos

 

Laissant la ville basse, nous montons vers l’acropole. Le théâtre se trouve à mi-pente. Mais si, en bas, des flèches indiquent clairement quel chemin bien tracé il convient de prendre, en revanche on omet de signaler que le théâtre n’est pas sur le chemin, mais à quelques dizaines de mètres sur le côté, et lorsqu’il s’agit de prendre le chemin de traverse rien ne le dit. Nous avons eu la chance de trouver, mais après avoir croisé des touristes qui nous ont dit redescendre bredouilles. Adossé sur presque tout son pourtour au flanc de la colline, ce théâtre des dernières années du cinquième siècle a par la suite été agrandi en lui adjoignant des rangs de sièges par le haut. Aux sièges de bois de l’origine ont été substitués à la fin du quatrième siècle des sièges de marbre. Ici comme ailleurs, à l’époque romaine on a cessé de représenter comédies et tragédies, et outre les cérémonies d’adoration de l’empereur on y a donné des combats de gladiateurs et des chasses d’animaux sauvages. On a donc, pour protéger les spectateurs, supprimé les rangs de sièges les plus bas et l’on a dressé de solides barrières de marbre (ma seconde photo). Vers la fin de l’époque romaine le théâtre a cessé de fonctionner. On trouve, à son sommet, un cimetière paléochrétien et, au bout de la scène, au Moyen-Âge, ont été construites deux petites pièces rectangulaires symétriques dont on ignore l’usage. Et, hélas, on est venu s’y servir en blocs de marbre.

 

843g1 mur de l'acropole de Thasos

 

Poursuivant notre ascension, nous parvenons au pied de l’acropole. Nous avons vu, chez Hérodote, que les Thasiens investissaient une part importante de leurs revenus dans les murs de leur ville. Détruits sur ordre de Darius, puis après la défaite face aux Athéniens, ils ont chaque fois été reconstruits. On peut les voir aujourd’hui, hauts, puissants, impressionnants. Ils s’étendent sur 4,5 kilomètres. Ci-dessus, c’est une partie des murs les plus anciens qui ont été montés au sixième siècle avant Jésus-Christ et dont des fragments ont échappé aux destructions imposées. Six portes de la ville sont encore visibles.

 

843g2 sur l'acropole de Thasos

 

843g3 sur l'acropole de Thasos

 

843g4 l'acropole de Thasos

 

Ce que l’on voit sur mes photos, c’est l’acropole médiévale. On peut voir, sur la troisième image prise de l’extérieur, au nord, les différentes phases de construction manifestées par les différences d’architecture, d’énormes blocs blancs bien polis à gauche, un petit appareil au milieu, un appareil plus grossier et irrégulier à droite. Il semble que la dernière phase d’entretien par les Byzantins ait eu lieu au début du quinzième siècle, autrement dit juste avant la conquête ottomane.

 

843g5 sur l'acropole de Thasos

 

Sur l’acropole byzantine, comme sur l’agora hellénistique et romaine, les indications manquent. C’est dommage, car je ne suis pas capable de déchiffrer les diverses constructions, tours, voûtes semi-enterrées comme sur cette photo. Mais la promenade est de toute façon agréable et de là-haut on a des vues superbes, côté mer et côté montagne.

 

843h surveillance du ferry de Thasos à Keramoti

 

Et voilà. Au terme de deux jours passés sur l’île de Thasos, nous redescendons de l’acropole et récupérons le camping-car pour nous diriger vers le port. Nous allons reprendre le ferry ce soir vers Keramoti. Mais on le voit, ces deux grisards, leurs collègue et une armée de mouettes nous escortent. Nous sommes sous haute surveillance.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 11:24

Après notre visite d’Amphipolis et avant de retourner à Kavala, nous nous rendons à Philippes, passage important de notre projet. En effet c’est le lieu d’une bataille célèbre dont a dépendu le sort de Rome, c’est une étape de l’apôtre Paul où son action a fortement ancré la nouvelle religion, il s’y trouve des ruines vastes et significatives, et les nombreuses trouvailles archéologiques faites sur le site sont regroupées dans un très riche musée.

 

842a1 Baptistère de saint Paul à Philippes

 

842a2 Baptistère de saint Paul à Philippes

 

En arrivant, on se rend d’abord sur le lieu où a été édifiée une église célébrant saint Paul. C’est une église moderne située au fond d’un parc bien entretenu, semé de pierres tombales antiques.

 

842a3 Baptistère de saint Paul à Philippes

 

 

842a4 itinéraire de saint Paul en l'an 50

 

842a5 dans le baptistère de saint Paul à Philippes

 

Elle affecte une forme circulaire et en fait si probablement des offices y sont célébrés, elle affecte plutôt l’aspect d’un baptistère. Les colonnades font un assez bel effet, mais les mosaïques murales sont très brillantes, regorgent d’or et manquent de finesse. Bref, c’est un peu kitsch. En revanche, au sol du narthex une mosaïque beaucoup plus sobre représente l’itinéraire de Paul. La bannière déployée par cette naïade chevauchant un dauphin dit “La route de l’apôtre Paul, 50 après le Christ”.

 

842a6 ruisseau du baptême de Lydie à Philippes

 

842a7 édicule commémorant le baptême de Lydie

 

Dans mon article sur Kavala, j’ai cité le passage des Actes des Apôtres où il est dit comment Paul s’est rendu de Troade à Philippes. Je vais continuer ici. “ Nous passâmes quelques jours dans cette ville, puis, le jour du sabbat, nous nous rendîmes en dehors de la porte, sur les bords de la rivière, où l'on avait l'habitude de faire la prière. Nous étant assis, nous adressâmes la parole aux femmes qui s'étaient réunies. L'une d'elles, nommée Lydie, nous écoutait. C'était une négociante en pourpre, de la ville de Thyatire. Elle adorait Dieu. Le Seigneur lui ouvrit le cœur, de sorte qu'elle s'attacha aux paroles de Paul. Après avoir été baptisée ainsi que les siens, elle nous fit cette prière : Si vous me tenez pour une fidèle du Seigneur, venez demeurer dans ma maison. Et elle nous y contraignit”. Jusqu’à présent, Paul et les autres apôtres n’avaient prêché qu’en Asie, que ce soit en Palestine, en Syrie, en Cilicie ou en Ionie. Lydie est donc la première chrétienne d’Europe puisque Paul n’a converti personne à Samothrace ni à Néapolis. C’est là dans ce ruisseau, à quelques mètres du bâtiment, que passe la rivière dont il est question et où Lydie a été baptisée. Elle est laissée libre et naturelle, mais en cet endroit, un îlot artificiel en ciment a été aménagé avec un petit oratoire.

 

842a8 table dahut à Philippes

 

Avant de quitter cette église baptistère et ses environs… Les chasseurs de dahut passent parfois des nuits entières à guetter l’animal, mais les tables-dahuts sont encore plus rares, je ne veux donc pas rater l’occasion de montrer celle-ci.

 

842b1 Murs de Philippes

 

842b2 Philippes, porte de Néapolis

 

Rendons-nous sur le site. On passe devant les murs (première photo), et devant la porte de Néapolis (seconde photo). C’est par là que les voyageurs, saint Paul ou les autres, entraient dans la ville, puisque l’on débarquait au port de Néapolis. Et c’était la même chose si l’on arrivait de l’est, Byzance ou Traianopolis, par voie de terre puisque la via Egnatia, route internationale, traversait aussi bien la ville de Philippes que son port. Et si l’on venait de l’ouest, Dyrrachium ou Thessalonique, on sortait de Philippes par la porte de Néapolis.

 

842c1 vue générale des ruines de Philippes

 

842c2 site archéologique de Philippes

 

Puisque me voici en vue des ruines de cette vaste ville, je vais dire deux mots de la bataille qui s’est déroulée sous ses murs, au sud-ouest, en bordure de la via Egnatia, en 42 avant Jésus-Christ. On sait que Brutus, avec Cassius et une cinquantaine de sénateurs, a assassiné César aux ides de mars 44. Il représente les Républicains, opposés à la substitution d’un roi à la démocratie romaine. Cassius est, auprès de lui, l’autre chef des armées républicaines. En face, il y a les triumvirs, à savoir Octave, celui qui quinze ans plus tard sera l’empereur Auguste, Antoine auparavant son adversaire mais avec qui il a pactisé par intérêt, et Lépide, qui était l’associé d’Antoine en Afrique. C’est terrible, parce que c’est une guerre civile, Romains contre Romains, même s’il y a aussi des deux côtés des mercenaires et des alliés étrangers. À propos d’une stèle du musée, nous allons évoquer tout à l’heure un prince thrace. Des soldats demandent au compatriote qui vient de les blesser mortellement de transmettre un message à leur famille. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails des manœuvres sur le terrain lors de chacun des deux engagements qui ont eu lieu à quelques semaines d’intervalle, je me contenterai de dire que les pertes des deux côtés ont été très lourdes, que Cassius s’est suicidé en demandant à son affranchi de l’exécuter, que Brutus a dû lâcher prise et a préféré se suicider lui aussi. Octave a décapité son cadavre pour déposer sa tête aux pieds de la statue de César à Rome. C’en est fini de la république. Antoine va prendre l’Orient, Lépide l’Afrique, et à Octave revient l’Occident, Rome et l’Italie laissées hors du partage. Reste à régler les différends entre les trois vainqueurs et à savoir quelle forme va prendre le nouveau pouvoir. Ce sera une sanglante guerre civile jusqu’à Actium, en l’an 31 (voir mon article sur Nikopolis et Arta, 13 janvier 2011), et Octave se retrouvera seul maître à bord. Il ne tardera plus, dès lors, à prendre tous les pouvoirs. En 28, il se déclare princeps senatus (premier du sénat), et en janvier il prend le nom d’Augustus, à valeur religieuse. On peut considérer que c’est le début de l’Empire. Car le titre d’Imperator est donné au général victorieux par ses troupes, d’autres l’ont porté du temps de la République. C’est celui de princeps Augustus qu’il convient de traduire par empereur.

 

842c3 la via Egnatia à Philippes

 

842c4 la via Egnatia à Philippes

 

842c5 la via Egnatia à Philippes

 

Je parlais tout à l’heure de la via Egnatia. Elle a été retrouvée sur le site antique. On voit que les plaques de pierre qui la composaient étaient longues, ce qui la rendait plus confortable, les roues des chars ne tressautant que sur des jointures plus espacées.

 

842d1 Philippes, le forum romain

 

842d2 Philippes, le forum romain

 

Cette vaste esplanade, c’est le forum. Forum romain, bien sûr. Rien de commun avec une agora grecque, place publique au centre de la cité également, mais plus petite, plus humaine, bordée de boutiques. Ici, ce n’étaient que temples, administrations et autres bâtiments officiels. 

 

842d3 Philippes, le marché romain en bordure du forum

 

842d4 Philippes, le marché romain en bordure du forum

 

Sur le flanc du forum court une grande rue qui, elle, est bordée de boutiques. C’est ce que les Romains appellent le macellum, c’est leur marché.

 

842d5 Philippes. Le forum romain, la basilique B, le mont P

 

842d6 Philippes, la basilique B

 

842d7 Philippes, la basilique B

 

842d8 le chœur de la basilique B, à Philippes

 

Là où se trouvait Krenides, colonie de Thasos (c’est encore le nom du bourg moderne), Philippe II de Macédoine a fondé en 356 une ville à laquelle il a donné son nom. La ville gréco-macédonienne reste d’importance réduite jusqu’à ce qu’elle soit largement romanisée. Après sa victoire de l’an 42, Octave en a fait une colonie romaine, ce qui lui donne des privilèges. Après la prédication de saint Paul, même si son séjour s’est mal passé, comme on va le voir, le christianisme s’y est vite développé, Philippes est devenue le siège d’un évêché, et aujourd’hui on peut voir plusieurs basiliques paléochrétiennes, nommées par des chiffres. Les chiffres, en grec, étant représentés par des lettres, cette basilique B doit être appelée “bêta”, comme la lettre de l’alphabet, ou “deux”. De près comme de loin, avec le mont Pangée en arrière-plan, elle est impressionnante. Construite au milieu du sixième siècle, seulement quelques années après Sainte-Sophie de Constantinople, c’est l’une des toutes premières églises à en reprendre l’architecture à coupole. Il semblerait que, cette coupole s’étant effondrée avant que l’église soit achevée, on ait interrompu la construction que l'on n’aurait jamais reprise.

 

842d9 Philippes, la palestre romaine

 

Tout contre la basilique B se trouvent les ruines de la palestre. En effet, cette palestre n’était plus en usage, et une bonne partie de sa superficie a été recouverte par l’église. Cette porte restée debout (ou remise en place, je ne sais) est bien grecque, mais ces murs de pierre entrecoupés de rangs de briques sont très typiques de l’architecture romaine.

 

842e la prison de saint Paul à Philippes

 

Je disais que le séjour de saint Paul à Philippes s’était mal passé. Je reprends le texte des Actes des Apôtres : “ Un jour que nous nous rendions à la prière, nous rencontrâmes une servante qui avait un esprit divinateur, elle faisait gagner beaucoup d'argent à ses maîtres en rendant des oracles. Elle se mit à nous suivre […]. À la fin Paul, excédé, se retourna et dit à l'esprit : 'Je t'ordonne au nom de Jésus-Christ de sortir de cette femme'. Et l'esprit sortit à l'instant même. Mais ses maîtres, voyant disparaître leurs espoirs de gain, se saisirent de Paul et de Silas, les traînèrent sur l'agora devant les magistrats et dirent, en les présentant aux stratèges : 'Ces gens-là jettent le trouble dans notre ville […]'. La foule s'ameuta contre eux, et les stratèges, après avoir fait arracher leurs vêtements, ordonnèrent de les battre de verges. Quand ils les eurent bien roués de coups, ils les jetèrent en prison, en recommandant au geôlier de les garder avec soin. Ayant reçu pareille consigne, celui-ci les jeta dans le cachot intérieur et leur fixa les pieds dans des ceps. Vers minuit, […] il se produisit un si violent tremblement de terre que les fondements de la prison en furent ébranlés. A l'instant, toutes les portes s'ouvrirent, et les liens de tous les prisonniers se détachèrent. Tiré de son sommeil et voyant ouvertes les portes de la prison, le geôlier sortit son glaive. Il allait se tuer, à l'idée que les prisonniers s'étaient évadés. Mais Paul cria d'une voix forte : 'Ne te fais aucun mal, car nous sommes tous ici'. Le geôlier demanda de la lumière, accourut et, tout tremblant, se jeta aux pieds de Paul et de Silas. […] Et ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison. Le geôlier les prit avec lui à l'heure même, en pleine nuit, lava leurs plaies et sur-le-champ reçut le baptême, lui et tous les siens. […] Lorsqu'il fit jour, les stratèges envoyèrent les licteurs dire au geôlier : R'elâche ces gens-là […]'. Mais Paul dit aux licteurs : 'Ils nous ont fait battre en public et sans jugement, nous, des citoyens romains, et ils nous ont jetés en prison. Et maintenant, c'est à la dérobée qu'ils nous font sortir. Eh bien, non. Qu'ils viennent eux-mêmes nous libérer'. Les licteurs rapportèrent ces paroles aux stratèges. Effrayés en apprenant qu'ils étaient citoyens romains, ceux-ci vinrent les presser de quitter la ville. Au sortir de la prison, Paul et Silas se rendirent chez Lydie, revirent les frères et les exhortèrent, puis ils partirent”. Selon la tradition, la photo ci-dessus montrerait la prison de Paul. Mais “toutes les portes s'ouvrirent”, “les liens de tous les prisonniers”, “nous sommes tous ici”, ces mots semblent désigner une prison plus grande. Toutefois n’étant ni exégète du Nouveau Testament, ni archéologue, je me garderai donc de rien affirmer.

 

842f1 réserves dans la résidence de l'évêque de Philipp

 

842f2 Seuil de porte, site archéologique de Philippes

 

Il y a aussi, ici ou là sur le site, de petits détails que je relève. Par exemple, des marques de gonds dans une pierre de seuil (seconde photo). Quant aux grandes jarres comme celle de ma première photo, elles peuvent signifier que l’on se trouve dans une boutique, ou dans la réserve d’une grande maison. Je crois qu’il s’agit de la seconde solution, parce que si j’interprète correctement le plan, à vrai dire très sommaire et très petit, donc peu lisible, la pièce où se trouve cette jarre –ou plutôt où se trouvent ces jarres, car il y en a plusieurs partiellement ou totalement hors champ– ferait partie de la résidence de l’évêque.

 

842f3a Philippes, sol de l'Octogone, église paléochrétie

 

842f3b Philippes, Octogone (église paléochrétienne), mos

 

842f3c Philippes, Octogone (église paléochrétienne), mos

 

Là où se trouvait un hérôon (sanctuaire de héros) de l’époque hellénistique, a été construite la toute première église chrétienne de Philippes, qui a été dédiée à saint Paul. C’était de 312 à 342-343. De cette époque datent des mosaïques de sol. Un peu plus tard, vers 400, la petite église initiale étant déjà devenue insuffisante pour une communauté chrétienne qui ne cessait de croître, on l’a remplacée par une basilique dont la nef, devant le chœur, s’inscrit dans un grand octogone. Aussi les archéologues l’ont appelée non par un chiffre mais par sa forme, l’Octogone. Et cette basilique, à son tour, a été décorée de mosaïques de sol.

 

842f4 Philippes, Herôon

 

Le site archéologique est coupé en deux par la route. De ce côté-ci, qui est la partie haute de la ville, se trouve la prison de Paul, que nous avons vue, et les autres ruines que nous allons voir maintenant. Ici, ces marches sont celles d’un hérôon (qui n’est pas du tout celui contre lequel a été construite la basilique de l’Octogone). Une inscription y a été trouvée mentionnant parmi d’autres noms celui de Philippe II, fondateur de la cité.

 

842f5 Philippes, l'immense basilique A

 

Et puis il y a la basilique A (Alpha ou Un), de la fin du cinquième siècle, dont l’accès est constitué par les marches de l’ancien hérôon, qui a été transformé en citerne. Ces marches donnaient sur un atrium bordé de colonnades. Ici se trouvait précédemment le capitole, c’est-à-dire le sanctuaire dédié à la triade Jupiter, Junon, Minerve que toute colonie romaine se devait de construire. Colonie romaine, c’est pourquoi en cette ville grecque je ne parle pas de Zeus, Héra, Athéna. Ailleurs, les chrétiens détruisaient généralement les temples païens, ou les aménageaient en églises chrétiennes, mais à Philippes la première petite église Saint-Paul s’est pacifiquement adossée à un hérôon, et ici l’on n’a utilisé des pierres et des éléments architecturaux antérieurs que parce que le paganisme s’était éteint, le capitole était déserté depuis longtemps et tombait en ruines, les bâtiments s’effondraient d’eux-mêmes. Comme on peut l’apprécier sur ma photo, cette basilique était d’une ampleur considérable, 120 mètres sur 75, avec son atrium, son narthex, ses trois nefs, son grand transept, son abside semi-circulaire, ses deux chapelles latérales.

 

842f6 Philippes, reliefs sculptés dans la roche

 

En chemin vers le théâtre, je fais une halte devant ce rocher sculpté en bas-relief. Une divinité court vêtue et un arc à la main, il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour identifier Artémis. En plusieurs endroits, dans la nature à Philippes, on trouve ainsi de petits sanctuaires d’Artémis qui semble avoir reçu dans cette ville un culte tout particulier. Rien d’étonnant dans une ville qui, à l’origine, était colonie de l’île de Thasos.

 

842g1 Le théâtre hellénistique de Philippes

 

Et voici le théâtre, construit dès l’origine de la cité, au milieu du quatrième siècle et assez profondément remanié au second et au troisième siècles après Jésus-Christ. Bien sûr, là comme ailleurs, les Romains n’accordaient pas au théâtre le même intérêt que les Grecs, ils leur préféraient les jeux du cirque, combats de gladiateurs et de bêtes sauvages, et pour protéger les spectateurs ils ont détruit les trois ou quatre premiers rangs de sièges et ont monté une barricade. Le théâtre a également été agrandi par le haut en lui ajoutant des rangées de sièges posés sur une galerie voûtée.

 

842g2 affiche pour Oedipe roi de Sophocle à Salonique

 

842g3 Oedipe roi, de Sophocle, au théâtre antique de Phil

 

842g4 Oedipe roi, de Sophocle, au théâtre antique de Phil

 

842g5 Le théâtre hellénistique de Philippes

 

Dans ce théâtre, on donne des représentations de pièces antiques. Nous avons vu cela sur une affiche à Kavala lors de notre premier passage, et avons acheté des places. Il s’agissait d’Œdipe Roi, la tragédie de Sophocle. L'affiche de ma première photo ci-dessus, c'est à Thessalonique que je l'ai vue il y a quelques jours, alors que je n’imaginais pas que la même pièce serait jouée à Philippes un peu plus tard. Le texte, autant que j’aie pu en juger (je ne disposais pas du texte, et la pièce était jouée en grec moderne dont j’ai acquis quelques notions de base mais que je ne parle pas) était apparemment respecté, mais la mise en scène faisait de la pièce une nouvelle création. Les costumes n’avaient rien d’antique, un personnage qui n’était pas du tout invalide se faisait de temps à autre pousser en fauteuil roulant, les acteurs par moments étaient vautrés à terre et poussaient de grands cris… Il est en effet très fréquent de nos jours que les grands classiques, d’Eschyle à Racine, d’Aristophane à Molière, soient revisités par les metteurs en scène contemporains. Or ce qui caractérise les auteurs de génie, c’est qu’ils sont intemporels. Ils savent créer des personnages éternels. Celui qui veut les revisiter se juge donc supérieur à eux. Alors, qu’ils écrivent eux-mêmes des pièces, ces metteurs en scène, au lieu de travestir les classiques. Je suis conscient qu’en écrivant cela, je vais passer pour un vieux barbon rétrograde. Sans doute est-ce le cas, mais me le dire ne m’a pas empêché d’être déçu. Une déception toutefois largement compensée par le bonheur d’être là, dans ce théâtre antique, assis sur ces bancs de marbre vieux de 2350 ans (nous avions cependant pris la précaution de nous munir de coussins pour épargner la dureté de la pierre à nos postérieurs délicats).

 

842h1 animal argile 4800-4200 avant JC

 

Venons-en au musée archéologique. Il couvre toutes les époques d’occupation du site, depuis les premiers habitats néolithiques jusqu’aux débuts de la ville byzantine. Ici, nous voyons une petite figurine zoomorphique en argile qui remonte aux années 4800-4200 avant Jésus-Christ.

 

842h2 bustes de femmes, argile, 4800-4200 avant JC

 

Ces bustes de femmes, également en argile, également de 4800-4200, possèdent tous les mêmes caractéristiques, une taille étroite mais des hanches larges, signe de fertilité. Sur le montage ci-dessus, je me suis efforcé de mettre toutes mes photos à la même échelle afin que l’on puisse voir que ces figurines sont de toutes tailles.

 

842i1 stèle Thrace à cheval fin 2e, début 1er s. avant J

 

842i2 stèle d'un cavalier thrace

 

Laissons là la préhistoire et, au prix d’un énorme bond dans le temps, nous arrivons à la fin du second siècle avant Jésus-Christ ou au début du premier. Du moins pour la première de ces photos, parce que la seconde, prise à l’extérieur où sont disséminées d’innombrables stèles funéraires, ne bénéficie d’aucune légende. Le culte du héros cavalier est un thème extrêmement répandu en Thrace aux époques hellénistique et romaine, et ici nous sommes à la limite de la Thrace et de la Macédoine en un temps où les frontières sont très perméables aux hommes, aux idées, aux croyances. On remarque aussi des serpents qui s’enroulent autour des arbres. Rampant sur le sol, disparaissant dans les creux des pierres et sous la terre, les serpents sont des intermédiaires avec l’au-delà, ce sont des animaux chtoniens. Sur la première stèle, le héros tend la main à une divinité assise sur un trône, sur la seconde il se dirige vers un autel.

 

842i3 stèle d'un vétéran de la bataille de Pharsale

 

Cette pierre est datée “E et P”, c’est-à-dire 105. L’an 105 après la prise de la Macédoine par les Romains en 168 avant Jésus-Christ c’est l’année 43/42. Il s’agit d’un certain Driôzigès, fils de Rêboukenthès, de Polgè (cette ville n’a pas été localisée, on suppose que c’est dans la plaine de Chrysoupolis, à l’est de Kavala, plein nord en face de l’île de Thasos), tué au combat aux côtés de son roi Rèskouporès. Ce héros, son père, sa ville, son roi, tous portent des noms thraces. Or, si l’on ne connaît pas de Rèskouporès, en revanche un prince thrace nommé Sappaii Raskouporès a pris part à la bataille de Pharsale (César contre Pompée, 48 avant Jésus-Christ, sud de la Thessalie) et, en 42, il a combattu à Philippes auprès des démocrates Brutus et Cassius contre Octave et Antoine. Vu que la stèle date de l’année de cette bataille et que ce Driôzigès est mort en combattant, vu que ce Thrace a été enterré en Macédoine sur les lieux de la bataille de Philippes, il est quasiment sûr que c’est à cette bataille qu’il a été tué.

 

842i4 bronze d'époque romaine

 

Cette statuette de bronze est d’époque romaine. Je ne sais ce qu’est censé faire cet homme, courant la main droite tendue en avant. Quant à son usage, c’était sans doute une décoration de vase ou de coffret en bronze.

 

842i5 main de bronze d'époque romaine

 

Également d’époque romaine est cette main de bronze qui porte une bague. Elle appartenait à une statue d’homme colossale, qui n’a pas été retrouvée.

 

842i6 Hécate, argile trois faces, époque romaine

 

Cette stèle à section triangulaire est sculptée de reliefs sur chacune de ses trois faces, et les trois reliefs représentent la même déesse Hécate. À plusieurs reprises, mais plus particulièrement à propos de la naissance d’Aphrodite (article sur Cythère, 6-10 mai 2011) j’ai évoqué l’union de Gaia, la Terre, avec Ouranos, le Ciel, et comment leur fils Cronos, le Temps, avait émasculé son père d’un coup de faucille. Ce qui, à l’époque, était hors de mon propos et dont par conséquent je n’ai pas parlé, c’est que par la suite Gaia s’est unie à Pontos, le Flot, avec qui elle a engendré entre autres Eurybié qui, avec son demi-frère Crios, fils d’Ouranos, a donné naissance, entre autres enfants, à Persès. À ce niveau de l’arbre généalogique, il y a déjà pas mal de monde, mais ce n’est que la troisième génération, la consanguinité est inévitable. Aussi Persès s’unit-il avec sa cousine germaine Asteria (leurs deux pères Crios et Coeos sont frères, fils d’Ouranos et Gaia). C’est de là que nous vient Hécate, par conséquent arrière-petite-fille de Gaia, d’Ouranos, de Pontos. À l’origine, elle était considérée comme répandant des bienfaits sur qui la sollicitait, favorisant les pêches abondantes, le bétail, elle aidait aussi à l’éloquence et protégeait la jeunesse. Et puis, avec le temps, son culte s’est modifié, et elle a été considérée comme la déesse de la magie et de la sorcellerie. Et comme les carrefours sont par excellence les lieux de la magie, Hécate préside aux carrefours. Elle est alors généralement représentée comme un corps de femme à trois têtes, ou comme une femme à trois corps, ou encore comme ici sous la forme d’une femme en trois personnes, et ces stèles étaient placées un peu partout aux carrefours. On venait y déposer des offrandes pour obtenir la protection de la déesse.

 

842j1 Nikè de marbre, 2e siècle après JC

 

Je préfère ici montrer le gros plan que j’ai fait de la tête de cette Nikè (Victoire), une grande statue que je trouve particulièrement belle. Elle date du deuxième siècle de notre ère et provient d’un temple du côté ouest du forum.

 

842j2 Tychè de pierre, 117-138 après JC

 

Ce n’est pas la première fois que nous voyons une Tychè (mon article sur Corinthe, 8-10 avril 2011), déesse du Sort, de la bonne ou de la mauvaise fortune (d’ailleurs, chez les Romains, on l’appelle Fortuna, étant entendu que le mot latin fors signifie le hasard), et qui est protectrice des cités. C’est pourquoi elle est généralement couronnée de murailles de ville, comme ici. Ces murailles sont celles de Philippes, et la statue date du règne de l’empereur Hadrien (117-138 de notre ère). Mais si l’on considérait auparavant qu’il s’agissait de Tychè en personne, il paraît que selon des études récentes il s’agirait plutôt d’une prêtresse de la déesse. Hélas, il n’est pas dit le pourquoi de ce revirement de l’interprétation, et je n’ai pu le trouver.

 

842j3 Antonin le Pieux, 138-161 après JC

 

842j4 sculpture vers 150-170 après JC, christianisée plus

 

Ces deux têtes d’hommes en marbre sont plus ou moins contemporaines. On situe la seconde, dont on ignore qui elle représente, entre 150 et 170 de notre ère, tandis que la première représente l’empereur Antonin le Pieux, successeur d’Hadrien, qui a régné de 138 à 161. Mais la seconde, sculptée environ un siècle après le passage de saint Paul et les premières conversions au christianisme, porte la preuve qu’elle représente un personnage païen, car elle est gravée au front d'une croix. Or ces croix chrétiennes étaient ajoutées à des sculptures païennes pour les consacrer à la nouvelle religion, et ainsi éloigner les démons qu’elles sont censées porter en elles.

 

842j5 Artémis sur une stèle 2e-3e siècle après JC

 

Inutile de dire que cette chasseresse en courte tunique, en bottes de cuir souple, un arc dans la main gauche, la droite tirant une flèche de son carquois, est la déesse Artémis. Cette stèle votive du deuxième ou du troisième siècle après Jésus-Christ représente en outre son animal favori, la biche, ici attaquée par un chien.

 

842j6 horloge portable, fin 3e, début 4e s. après J.-C

 

Cet objet curieux, trouvé lors des fouilles de l’Octogone et daté de la première moitié du quatrième siècle après Jésus-Christ, est une horloge solaire astronomique portable en bronze. C’est un peu encombrant comme montre de gousset, ce n’est sans doute pas d’une consultation très aisée (j’avoue que je ne saurais y lire l’heure), mais c’est ingénieux. Cette horloge est conçue pour fonctionner entre les latitudes et les longitudes d’Alexandrie en Égypte et de Vienne en France.

 

842j7 poids pour balance représentant une impératrice

 

Quant à ce buste de bronze qui pèse 1850 grammes, c’est un poids que l’on déplace sur le bras gradué d’une balance. D’un côté on suspend l’objet à peser, de l’autre côté on  recherche l’équilibre en faisant glisser le poids. Ce n’est pas très précis mais c’est commode. Les poids de ce type, qui généralement sont à l’effigie de l’empereur ou de l’impératrice, sont en bronze creux à l’intérieur duquel on a coulé du plomb jusqu’à obtenir le poids voulu. Au musée, on date celui-ci entre 400 et 450 après Jésus-Christ, alors que dans mon livre on le date de la seconde moitié du même siècle. Et en fait les deux se complètent, parce que les deux hésitent entre l’impératrice Ælia Eudoxia (395-404) femme d’Arcadius et l’impératrice Ælia Pulchérie (450-453), sainte, fille des précédents née en 399 et femme de Marcien. Pour situer dans le temps, la bataille des Champs Catalauniques a eu lieu en 451, Attila est mort en mars 453, Pulchérie en novembre de la même année.

 

842k1 mosaïque dédiant une basilique de Philippes

 

La première église chrétienne fondée à Philippes, nous l’avons vu, a été terminée en 342-343 et dédiée à saint Paul. C’est l’évêque Porphyre, dont on a trace de la participation au synode de Sardica (Sofia) en 344, qui a offert le sol de mosaïque, comme le dit cette inscription dédicatoire : “Porphyre, évêque, a réalisé dans le Christ cette broderie (=mosaïque en couleurs) dans la basilique de Paul”. Cette inscription qui permet de dater l’achèvement de cette église, simple salle de prière, en fait l’une des plus anciennes constructions chrétiennes identifiées.

 

842k2 dauphin 4e-5e s. après JC (Philippes)

 

C’est de l’Octogone que provient cette tête de dauphin, qui faisait partie du revêtement du mur (fin quatrième siècle, début du cinquième). Dans les premiers temps de l’Église chrétienne, le dauphin était le symbole de la salvation.

 

842k3 chapiteau, Philippes, 6e siècle après JC

 

842k4 chapiteau béliers et aigles, musée de Philippes

 

Sur le chapiteau de ma première photo, je ne dispose d’aucune information. En le comparant à d’autres, je le daterais de la première moitié du sixième siècle mais, n’étant pas spécialiste, je ne saurais rien affirmer. Le second, avec ses têtes de bélier et ses aigles, a été trouvé sur le marché de Philippes, mais parce qu’il n’a rien à faire là où il n’y avait pas de portique, et parce que de toute façon les portiques civils de l’Antiquité ne représentent jamais d’animaux, il est évident qu’il y a été transporté venant d’ailleurs. Mais d’où, de quelle basilique paléochrétienne, on n’en sait rien.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 23:10

841a1 Kavala vue par Mary Adelaide Walker (1856)

 

Mary Adelaide Walker est une artiste britannique qui, de 1864 à 1904, a vécu à Constantinople. Pendant ce long séjour elle visitera diverses parties de l’Empire Ottoman, mais dès 1864 elle publie à Londres Through Macedonia to the Albanian Lakes, recueil de ses œuvres en voyage vers la capitale de la Turquie. Cette Vue de Kavala telle qu’elle était voilà 140 ans, et que j’avais photographiée au musée Benaki, à Athènes, le 10 novembre 2011, va me servir d’introduction à la visite de cette ville où nous nous sommes rendus lundi 20 mais, ayant appris que la maison de Mehmet Ali (dont je vais parler tout à l’heure) serait ouverte à la visite dans quelques jours après une longue période de fermeture pour rénovation, nous avons décidé d’y revenir après être retournés à Amphipolis et avoir vu le site de Philippes, ce que nous avons fait dimanche 26.

 

841a2 le port de Kavala

 

841a3 le front de mer de Kavala

 

Évidemment, la ville moderne a bien changé, avec son port qui accueille les cargos et les ferries. C’est en 1929 qu’a été inauguré le nouveau port, dont cependant la construction s’est poursuivie jusqu’en 1950. Dominant la ville, la citadelle étale ses imposantes murailles. Car la ville n’est pas nouvelle. Ce sont des colons de Thasos, l’île juste en face, qui sont venus ici au septième siècle avant Jésus-Christ fonder une ville et un port à l’abri d’un promontoire aujourd’hui partiellement submergé du fait de la montée du niveau de la mer. Ils ont appelé leur ville “Ville Nouvelle”, c’est-à-dire Néapolis. En 346 Philippe II l’intègre à son royaume de Macédoine, puis en 168 les Romains sont arrivés et ont occupé la ville comme toute la région. Dans mon prochain article concernant la ville de Philippes, je parlerai de la bataille qui y a eu lieu en 42 avant Jésus-Christ entre les triumvirs Octave et Antoine d’une part, les républicains Brutus et Cassius d’autre part, mais dès aujourd’hui je me dois de dire que la flotte des républicains a abordé dans ce port, et que la ville a servi de base arrière à leur armée. À cette époque, Néapolis est une étape sur la via Egnatia et sert de port à Philippes. Vient l’Empire Byzantin. En 1185 les Normands incendient la ville et, en 1391, ce sont les Ottomans qui se rendent maîtres de la ville et la détruisent.

 

841a4 carte postale, le port de Kavala

 

841a5 carte postale ancienne, la douane de Kavala

 

Et puisque j’ai commencé en montrant une gravure ancienne, je continue avec ces agrandissements de cartes postales qui décorent le mur d’un bar où nous avons pris un pot en terrasse dominant la mer. On peut remarquer qu’à l’époque le nom de la ville s’écrivait avec deux L, et que c’était aussi le cas en grec. La transcription du kappa grec par un K ou un C, c’est une autre affaire (Héraklès et Héraclès, Asklépios et Asclépios, etc.). Mais ce n’est pas pour cette question d’orthographe que je publie ces photos.

 

841b1 Cavalla ou Kavala

 

841b2 Kavala

 

841b3 vieille maison de bois à Kavala

 

Aux seizième et dix-septième siècles, Kavala s’est développée grâce à l’exportation du bois, des céréales, du coton et a affirmé son importance en étant centre administratif chargé de la perception des taxes sur les mines voisines. Au dix-huitième siècle, ce sont des consuls de France et de Venise qui s’y établissent, preuve que les ressortissants de ces pays sont suffisamment nombreux, s’adonnant à l’import-export, et que ville et port ont crû en extension et en activité. C’est, à cette époque, surtout l’exportation de tabac qui fait la richesse de Kavala.

 

841b4 complexe d'Halil Bey

 

841b5 complexe d'Halil Bey

 

Ceci, c’est ce que l’on appelle le complexe d’Halil Bey. Ce complexe comporte une Medrese, ou école coranique(ma seconde photo), et surtout la mosquée, qui est récente, mais construite sur les fondations d’une basilique paléochrétienne de 16 mètres sur 23, à trois nefs, qui sera rénovée au cours de l’époque byzantine, entourée d’un cimetière utilisé pour de très nombreuses tombes depuis le dixième siècle et jusqu’au début du quatorzième. Après la conquête ottomane l’église devient mosquée,  et l’ensemble du bâtiment sera détruit pour reconstruire une mosquée moderne au début du vingtième siècle. Lors des échanges de populations de 1922 la mosquée a été utilisée comme centre d’accueil et d’hébergement provisoire (la ville a accueilli près de vingt-cinq mille réfugiés d’Asie Mineure). Son minaret du seizième siècle a été abattu dans les années 1950.

 

841c1 l'aqueduc de Kavala

 

841c2 l'aqueduc de Kavala

 

841c3 l'aqueduc de Kavala

 

Mais revenons en arrière. L’Occident n’a pas aisément admis la conquête ottomane. Francs et Vénitiens s’étaient octroyé les lieux après la Quatrième Croisade dévoyée de 1204, même si l’Empire Byzantin s’était tant bien que mal réinstallé. Sans compter que les Turcs menacent de plus en plus Constantinople. En 1425 (soit 28 ans avant la prise de Constantinople), Venise attaque, détruit les fortifications. La ville est désertée. Ce n’est qu’en 1526 que la population revient. Le grand aqueduc de mes photos, long de 280 mètres et haut de 24,50 mètres, est alors construit dans les années 1530, sous Soliman le Magnifique, probablement sur les bases d’un ancien aqueduc romain en service du premier au sixième siècles de notre ère. L’eau y était amenée par un pipe-line de six kilomètres et demi.

 

 841c4 Saint Paul à Kavala, Actes des Apôtres XVI, 9-12

 

Encore plus en arrière. Ce sont les Actes des Apôtres (XVI, 9-12) qui parlent de l’année 49/50 après Jésus-Christ. “Or, pendant la nuit, Paul eut une vision. Un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière : 'Passe en Macédoine, viens à notre secours'. Aussitôt après cette vision, nous cherchâmes à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle. Embarqués à Troas, nous cinglâmes droit sur Samothrace, et le lendemain sur Néapolis, d'où nous gagnâmes Philippes”. Nous avons vu tout à l’heure que Néapolis, c’est à cette époque le nom de ce port. Mais au huitième siècle, en l’honneur de ce passage de Paul, on lui donnera le nom de Christoupolis, la Ville du Christ, ce qui sera transcrit en français Christople. Mais lors de la reconstruction de 1526 par les Turcs, ce nom donné par les “chiens de chrétiens” sera remplacé par celui de Kavala, plus acceptable pour des Musulmans (on suppose, à la suite de l’archéologue Léon Heuzey, que c’est un dérivé du français cavale ou de l’italien cavallo, la ville étant un relais de chevaux).

 

841d1 Kavala au pied de sa citadelle (kastro)

 

841d2 cour et remparts du kastro de Kavala

 

Dominant la ville, la citadelle a été reconstruite par les Ottomans quand la ville s’est repeuplée, dans la première moitié du seizième siècle. Logiquement, c’est là que, déjà, se situait la citadelle byzantine, que les Vénitiens ont détruite. La visite du “kastro” vaut le coup, ne serait-ce que pour la vue panoramique offerte par le sommet du donjon (c’est de là que j’ai pris ma photo de l’aqueduc présentée un peu plus haut). Mais on peut aussi apprécier les bâtiments conservés, qui parlent de l’histoire de la cité. Sans oublier les ruelles pittoresques de la vieille ville, que l’on doit escalader pour arriver au sommet de l’acropole.

 

841d3 Kavala, le donjon de la citadelle

 

841d4 citadelle de Kavala, la tour

 

La tour de la citadelle a été construite au quinzième siècle à l’emplacement et sur les fondations d’une ancienne tour byzantine. Elle a très probablement hébergé le poste de commandement de la garnison. Son diamètre est de 9,70 mètres et sa hauteur de 13 mètres.

 

841d5 citadelle de Kavala, entrée de l'armurerie

 

841d6 citadelle de Kavala, l'armurerie devenue prison

 

Par la petite porte de la première photo, on accède à un étroit escalier qui descend vers cette grande salle de 23,20 mètres de long, de 10,20 mètres de large et de 8,50 mètres de haut construite en 1530, qui a servi d’armurerie et de réserve de vivres, puis qui a été convertie en prison aux dix-huitième et dix-neuvième siècles.

 

841e1 Mehmet Ali de Kavala

 

841e2 Kavala est la patrie de Mehmet Ali, pacha d'Égypte

 

841e3 L'apothéose de Mehmet Ali (Célestin Nanteuil)

 

L’une des grandes figures de Kavala, la plus grande sans doute, est celle de Mehmet Ali (ou Mehemet Ali ou Mohammed Ali, ou Muhammad Ali, transcriptions diverses du même nom, celui du prophète Mahomet, prononcé différemment en turc et en arabe, langues qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre). Ce fils de parents albanais est né en 1769 –la même année que Napoléon– dans cette ville de Kavala. Les deux premières photos ci-dessus montrent sa statue équestre à Kavala, réalisée par le sculpteur grec Dimitriadès et offerte à la ville par les Grecs d’Alexandrie en 1940, tandis que la troisième photo reproduit un dessin signé Célestin Nanteuil et intitulé L’Apothéose de Mohamet Ali. Grâce à son intelligence, à son travail, à son courage, il est envoyé à Aboukir, en Égypte, en 1801. Des cours d’histoire du lycée, on se rappelle que Bonaparte avait occupé le pays (c’est la fameuse Campagne d’Égypte), qu’en août 1799 il avait passé le relais à Kléber pour rentrer à Paris avec l’idée de préparer ce qui sera le coup d’État du 18 brumaire, qu’en juin 1800 Kléber est assassiné, et que le corps expéditionnaire français capitule en août 1801. Mehmet Ali est alors chargé de reprendre possession du terrain pour le compte du sultan de l’Empire Ottoman Selim III. Mais les Mamelouks, eux, veulent reprendre leur pouvoir. Il s’ensuit une période de troubles où différents partis guerroient.

 

Un exemple des désordres est donné par Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem quand, au retour, il fait une excursion sur le Nil. “En rentrant dans la grande branche de Rosette, nous aperçûmes le côté occidental du fleuve occupé par un camp d’Arabes. Le courant nous portait malgré nous de ce côté, et nous obligeait de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur cria à notre patron d’aborder. Celui-ci répondit qu’il était pressé d’arriver à sa destination, et que d’ailleurs il n’était point ennemi. Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage, et le flot courait dans cette direction l’espace d’un mille. La sentinelle, voyant que nous poursuivions notre route, tira sur nous. Cette première balle pensa tuer le pilote qui riposta d’un coup d’escopette. Alors tout le camp accourut, borda la rive, et nous essuyâmes le feu de la ligne. Nous cheminions fort lentement, car nous avions le vent contraire. Pour comble de guignon, nous échouâmes un moment. Nous étions sans armes […]. Le courant nous porta enfin sur l’autre rive, mais il nous jeta dans un camp d’Albanais révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes, car ils avaient du canon, et un boulet nous pouvait couler bas. Nous aperçûmes du mouvement à terre. Heureusement la nuit survint. Nous n’allumâmes point de feu, et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit, sans autre accident, au milieu des partis ennemis, jusqu’à Rosette”. C’était le 10 novembre 1806. Le 12 novembre, Drovetti, consul général de France à Alexandrie, envoie un rapport, disant qu’Elfy Bey “compte, aussitôt après la retraite des eaux, mettre à exécution son projet de ravager le Delta et toutes les provinces de la Basse-Égypte. Les Bédouins à la suite de son armée commencent déjà à troubler la navigation du Nil. Monsieur de Chateaubriand, voyageur français, a dû soutenir à son retour du Caire une fusillade assez vive”.

 

Elfy Bey est soutenu par les Anglais. Ces Albanais sont les milices du pacha du Caire, à savoir notre Mehmet Ali qui a été nommé dans cette fonction en juillet 1805. Il ne va pas tarder à rétablir l’ordre, et sait se faire apprécier du peuple en se présentant comme son défenseur. Restent les Mamelouks, qui ont régné sur l’Égypte durant des siècles et voient d’un mauvais œil ce représentant de l’Empire Ottoman occuper leur place. Qu’à cela ne tienne, en 1811 il invite leurs chefs à un festin, au cours duquel il les empoisonne et les trucide. Problème réglé. De plus en plus, Mehmet Ali prend son indépendance vis-à-vis du sultan, à tel point qu’il fonde une véritable dynastie qui régnera sur l’Égypte jusqu’à ce que la proclamation de la République y mette fin (roi Farouk qui abdique en 1952 au profit de son fils Fouad II âgé de… six mois, lequel est renversé dix mois plus tard). Dans mon article sur Navarino daté 21 et 28 mai 2011, je parle de l’Égyptien Ibrahim pacha (1789-1848) qui n’est autre que le fils aîné de Mehmet Ali que ce dernier, vice-roi d’Égypte, a envoyé pour appuyer les forces ottomanes contre les flottes des trois amiraux anglais, français, russe qui soutiennent les indépendantistes grecs. Notre Mehmet Ali mourra en 1849 et c’est cet Ibrahim pacha qui lui a succédé, fort brièvement (quatre mois), quand il a démissionné en 1848.

 

841f1 jardin de la maison de Mehmet Ali

 

841f2 la maison de Mehmet Ali à Kavala

 

C’est la maison de Mehmet Ali à Kavala que nous visitons, construite en 1720. Comme il part pour l’Égypte dans sa trente-deuxième année, il a réellement longtemps vécu dans cette maison où il a grandi. Ci-dessus, le jardin qui l’entoure, et le bâtiment vu de la rue.

 

841f3 dans la maison de Mohamed Ali à Kavala

 

La visite est intéressante parce que le décor est bien restitué. Il me semble évident (quoique je n’en sache rien) que les objets présentés n’ont pas été conservés par la famille comme des reliques de musée, et qu’il s’agit d’objets d’époque sélectionnés chez des antiquaires pour composer une ambiance réaliste du temps.

 

841f4a Kavala, chez Mehmet Ali, appartement des hommes

 

841f4b Kavala, maison de Mehmet Ali, le Selamlik

 

Nous sommes ici dans le selamlik, ou appartement des hommes. Celui des hommes et celui des femmes sont séparés en tout, sauf un unique passage de l’un à l’autre. Aucune pièce n’a d’usage spécialisé, on y vit, on y mange, et le soir on en fait des chambres à coucher.

 

841f5a Kavala, chez Mehmet Ali, le haremlik

 

841f5b Kavala, maison de Mehmet Ali, le harem

 

841f5c fenêtre de la maison de Mehmet Ali, à Kavala

 

Les femmes constituant le harem, épouses, concubines, esclaves, vivent dans le haremlik sous la garde d’eunuques. C’est dans cette partie de la maison que s’effectuent les tâches ménagères. Chez les hommes, le moucharabieh des fenêtres permet de surveiller discrètement ce qui se passe à l’extérieur tout en préservant le fraîcheur de la pièce, tandis que chez les femmes, dont les hommes étrangers à la maison ne doivent pas voir le visage, il leur permet de circuler librement devant les fenêtres sans être visibles de l’extérieur.

 

841f6 maison de Mehmet Ali à Kavala, le musafir oda

 

Le musafir oda est la meilleure pièce de la maison, et alors que les autres pièces ont de multiples usages, celle-ci est exclusivement réservée à la réception des visiteurs.

 

841f7 sanitaires dans la maison de Mohamed Ali à Kavala

 

Ceci n’est pas courant. Bien peu, à Kavala, sont les maisons qui à cette époque sont dotées de l’eau courante, et encore plus rares sont celles qui disposent d’installations destinées à l’hygiène personnelle, comme on en voit sur ma photo. De l’autre côté, il y a une baignoire. Un système de tuyauteries passant par la cheminée de la pièce voisine permettait de réchauffer l’eau.

 

841g1 l'Imaret, à Kavala

 

841g2 l'Imaret, à Kavala

 

Impossible de parler de Kavala, de Mehmet Ali et de l’Égypte sans évoquer l’Imaret. Car ce grand ensemble de bâtiments de 4200 mètres carrés a été construit par Mehmet Ali de 1817 à 1821 alors qu’il était depuis longtemps déjà vice-roi d’Égypte, ce qui prouve qu’il n’a jamais oublié sa ville natale, d’où la réputation très positive qu’il a ici, alors que généralement l’occupation ottomane a mauvaise réputation en Grèce. Autour de quatre cours ont été disposés, outre les bureaux et locaux administratifs, une école élémentaire (mekteb), deux écoles d’enseignement supérieur (medrese), deux halls d’enseignement et de prière (mestzit), ainsi qu’un hospice pour les pauvres (imaret). Cette fonction d’imaret a ensuite occupé l’ensemble des locaux.

 

841g3 l'Imaret, à Kavala

 

841g4 l'Imaret, à Kavala

 

841g5 l'Imaret, à Kavala

 

Aujourd’hui, le bâtiment est propriété de l’État égyptien, tout comme, d’ailleurs, la maison de Mehmet Ali. Et il a été transformé en hôtel de grand luxe. Je regarde sur Booking.com et je trouve la chambre double de base donnant sur cour à 340 Euros la nuit, et la suite Imaret avec un grand lit double et qui donne sur le jardin et la mer à 900 Euros. Ajouter 100 Euros pour un lit d’appoint. Évidemment, pour ce tarif le petit déjeuner ne peut pas être inclus, l’hôtel ferait faillite immédiatement. Pour des raisons de sécurité, la porte est fermée, on sonne et le réceptionniste vient ouvrir, mais il ne nous a pas autorisés à jeter un œil curieux à l’intérieur, encore moins à faire des photos. Celles que je montre ici ont été prises à travers des vitres. D’ailleurs, les catégories non admises dans l’hôtel ne se limitent pas aux curieux munis d’appareils photo, il est précisé que ne sont pas admis dans l’hôtel les animaux de compagnie et les enfants de moins de 12 ans. Les animaux, c’est fréquent. Les enfants de moins de 12 ans, je n’avais encore jamais vu cela et je me demande si en France ce type de réserve serait légal dans un hôtel.

 

841h1 Séraphin, pâtisserie Al Tzerin, primé à l'interna

 

841h2 Coupes de Séraphin, pâtisserie Al Tzerin, Kavala

 

841h3-echantillon-du-savoir-faire-de-Seraphin--Al-Tzerin-.JPG

 

Je ne voudrais pas clore mon article sur Kavala sans évoquer une rencontre que nous y avons faite. Nous promenant, nous avons été tentés par la devanture alléchante d’une pâtisserie nommée Al Tzerin. À l’intérieur, deux petites tables, deux chaises devant chacune. Cela ne constitue pas un salon de thé, mais on peut s’installer pour déguster de merveilleux gâteaux. Et puis le jeune patron, Séraphin, est si sympathique, si ouvert, que nous sommes longtemps restés à discuter avec lui. Questionné sur le petit drapeau européen qu’il porte sur le côté droit de son col et sur le petit drapeau grec sur le côté gauche, il a répondu qu’il avait été sacré par un jury international en Belgique. Il a obtenu pour son art deux coupes que, trop modestement, il met bien peu en valeur dans l’arrière-boutique, près d’une tuyauterie. Il y a des créations qui lui sont propres, et il y a aussi des pâtisseries traditionnelles grecques ou turques qu’il réalise avec une maestria qui les rend différentes de celles que l’on trouve ailleurs même si elles ont à peu près la même apparence. Il tient ses recettes et son savoir-faire de son grand-père qui était de Smyrne et qui, on connaît cette triste histoire, a fait partie de ces horribles échanges de population de 1922. Si vous passez devant, n’hésitez pas à entrer. Vous ne le regretterez pas. Et si vous y ajoutez un brin de causette, en grec si vous pouvez, en turc aussi d’ailleurs, et sinon en anglais, il pourra vous expliquer ce que signifie ce nom d’Al Tzerin et le moment que vous passerez là n’en sera que plus agréable.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 20:43

Poursuivant notre route vers l’est, après Stagire nous nous rendons à Amphipolis. Mais lorsque, dimanche 19, nous sommes sortis du musée archéologique où bien des objets intéressants nous avaient retenus longtemps, le site était près de fermer. Tant pis, nous partons pour Kavala, une ville importante à environ 65 kilomètres plus à l’est, car les sites et musées de Grèce sont fermés le lundi. Et nous avons fait ce matin, mardi 21, le trajet en sens inverse pour visiter le site antique.

 

840a1 Amphipolis

 

La première chose que l’on voit sur la route en approchant d’Amphipolis, c’est un énorme monument. Déjà au début du vingtième siècle, quelques indices, un fragment de colonne, quelques parcelles de marbre, avaient fait comprendre que là se trouvait un cimetière antique. Depuis, non seulement il y a eu le monument célèbre dont je vais parler, mais de nombreuses tombes, et aussi un grand nombre de pierres non réutilisées pour le socle du monument, comme le montre leur accumulation sur ma photo.

 

840a2 le Lion d'Amphipolis

 

840a3 le Lion d'Amphipolis

 

840a4 le Lion d'Amphipolis

 

Pendant les guerres des Balkans, en 1912-1913, des soldats grecs creusant une tranchée ont mis au jour toute une série de blocs de marbre. Comme par hasard, ce lieudit s’appelait Marmara (du grec ancien tardif marmoros, grec moderne marmaro, qui signifie marbre) sans que personne s’en rappelle la raison. Attirés comme le fer par un aimant (ou comme moi par des chocolats fins), des archéologues se sont rendus sur les lieux pour voir cela de plus près, et ils ont découvert des fondations, mais voilà qu’éclate la Première Guerre Mondiale, interrompant leurs recherches. Retour des armées, britanniques cette fois-ci. En 1916, des soldats anglais découvrent de grands fragments de marbre de Thasos sculpté en forme de lion. Du fait de difficultés diverses, ce n’est qu’en 1937 que le lion a été reconstitué et placé sur un petit socle provisoire. Sur une base de 3,30 mètres sur 2,10 mètres, ce lion monumental mesure 5,37 mètres. La position de l’animal, dressé sur ses pattes antérieures, est peu naturelle, mais répond à des conventions de sculpture funéraire remontant au sixième siècle et banalisées en ce quatrième siècle. L’effet que le sculpteur a recherché est plus celui de force, de puissance, que celui de l’agressivité.

 

Ce monument, c’est le Lion d’Amphipolis, édifié à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ en l’honneur de la vertu militaire, pour marquer une tombe. Il semblerait que, malgré sa taille imposante (ma deuxième photo ci-dessus permet de le comparer à Natacha, occupée à lui tirer le portrait), cette tombe ne soit pas la sépulture collective de soldats morts au combat, et la légende qui a été placée au pied du monument affirme, sans discussion, que c’est celle de Laomédon de Lesbos, un amiral d’Alexandre le Grand qui s’était établi à Amphipolis. Mais j’ai lu un article très développé de recherche scientifique qui est très nuancé, car aucun élément archéologique concret ne permet d’avancer un nom, quel qu’il soit. À présent, le lion est posé sur un haut socle qui lui rend sa majesté, mais n’est pas le socle d’origine, dont de nombreuses parcelles ont été retrouvées, et notamment des demi-colonnes cannelées et des chapiteaux. Ce socle était probablement creux et abritait le tombeau du défunt de haut rang.

 

840b Amphipolis, tour byzantine

 

Ensuite, on monte vers Amphipolis. Au passage, on remarque ces ruines. Il y a là un panneau d’un type bien connu, celui qui annonce un programme européen 2007-2013 de développement régional prenant en charge 75 ou 80 pour cent du devis, selon les cas (mais ici ce n’est pas précisé), les 20 ou 25 pour cent complémentaires restant à la charge du pays, État, région, municipalité, fonds privés de mécénat, peu importe. Il concerne la “consolidation et restauration de la tour byzantine de Marmario à Amphipolis” et le devis total est de 395 500 Euros. Comme je ne vois pas trace d’un engin, d’outils, de sacs de ciment ou autre, je suppose que la consolidation a été effectuée et que la restauration se limitait à cela, car on ne va quand même pas tout reconstruire pour en faire des HLM. Si, pour rester sérieux, la restauration consistait en un aménagement minimum des lieux, on peut légitimement se demander où est passé l’argent, j’ai suffisamment d’expérience du coût de la construction avec tous les travaux effectués dans les lycées que j’ai dirigés pour pouvoir affirmer que cette somme permettait de faire mieux que ce que je vois. Toutefois je trouve que, même dans cet état, elle a fière allure, cette tour.

 

840c0 site archéologique d'Amphipolis

 

Le site d’Amphipolis était très vaste. L’espace offert à la visite, sur l’acropole, ne représente qu’une infime partie des lieux occupés par la cité antique, et la presque totalité des ruines que l’on y trouve sont des restes de basiliques d’époque chrétienne. D’ailleurs, les fouilles sont très loin d’avoir mis au jour tout ce qu’il y a à trouver, et en particulier on n’a pas encore localisé les principaux sanctuaires de la cité. Ce sont des colons athéniens qui, en 437 avant Jésus-Christ, sont venus créer la ville que le fleuve Strymon enserre dans la boucle d’un méandre, d’où le nom d’Amphi- (autour de) Polis (ville). La via Egnatia dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises et qui reliait à l’époque romaine la côte adriatique en face de l’Italie à Byzance (future Constantinople / Istanbul) desservait Amphipolis. En 49/50, saint Paul venant de Samothrace et Philippes et se rendant à Thessalonique par la via Egnatia s’est arrêté ici et, jusqu’en 692, la ville a été le siège d’un évêché. Afin que l’on se repère et que l’on identifie ce que l’on voit, un panneau près de l’entrée du site présente le plan ci-dessus. Je vais m’y référer dans la suite du présent article.

 

840c1 ruines d'Amphipolis hors du site

 

Mais pour cette première photo de ruines, je ne peux m’y référer, car elles sont hors du plan. Je me promenais le long du mur sud (en bas, sur le schéma) lorsque j’ai aperçu, en contrebas, ces traces archéologiques que je ne peux identifier mais qui, visiblement, appartenaient à une construction d’importance.

 

840c2a Murs d'Amphipolis

 

840c2b Murs d'Amphipolis

 

840c2c Murs d'Amphipolis

 

Le mur qui entoure l’acropole mesure un peu plus d’un kilomètre de long (1105 mètres). Sur la section sud, qui est la plus ancienne, sont venus se greffer les trois autres murs. Ce que nous voyons aujourd’hui est, pour l’essentiel, d’époque paléochrétienne, mais ces remparts ont subi bien des réparations et remaniements au cours des siècles.

 

840c3a maisons à Amphipolis

 

840c3b maison à Amphipolis

 

Je disais que l’essentiel des ruines concernait des édifices religieux chrétiens. En effet, ce qui reste de maisons, ce n’est que ce que l’on voit sur ces photos. Deux maisons comportant chacune plusieurs pièces donnant sur une cour centrale, rien de plus. D’ailleurs, elles sont l’objet de fouilles en cours. Sur le plan, elles sont indiquées HOUSES A et B, en haut à gauche, appuyées sur le mur intérieur nord-sud.

 

840c4 Amphipolis, citerne

 

Au milieu du site, se trouve un grand espace en creux, une sorte de bassin, dont les fouilles encore très partielles n’ont pas défini clairement l’usage. Il semblerait qu’une petite structure arrondie dans l’angle nord-ouest ait été un atelier. Au sud-ouest, on remarque trois compartiments rectangulaires (ma photo). Comme leurs parois et leur fond sont revêtus de mortier hydrofuge, étanche, on pense qu’il s’agit de citernes. Sur le plan, tout cet ensemble est appelé CISTERN.

 

840d1 basilique A d'Amphipolis

 

840d2 basilique A d'Amphipolis

 

Juste à la gauche (à l’ouest) de cette “citerne” se trouve la basilique conventionnellement appelée A. Elle comportait trois nefs dont celle du centre aboutissait à une abside, les deux nefs latérales se terminant sur un mur plat (première photo ci-dessus). Au sixième siècle, l’église a été détruite, et on a construit au septième siècle ce mur intérieur nord-sud de la ville qui a coupé l’église désaffectée en deux, laissant à l’extérieur de l’enceinte le narthex et l’exonarthex. Sur le plan, on distingue une petite excroissance sur la nef nord (ma seconde photo), c’est un logement construit au milieu du sixième siècle.

 

840d3 basilique A d'Amphipolis

 

840d4 basilique A d'Amphipolis

 

840d5 basilique A d'Amphipolis

 

On note également dans la partie de la nef complètement détruite une rangée de colonnes. Au sol, quelques chapiteaux et quelques autres pierres, dont celle-ci portant une croix.

 

840d6 basilique A d'Amphipolis

 

840d7 basilique A d'Amphipolis

 

Le sol de la basilique était fait de dalles de marbre, mais le narthex et l’exonarthex bénéficiaient de sols en mosaïques. Ces animaux étaient particulièrement décoratifs. Les archéologues ont posé un toit protecteur, et les mosaïques ont pu être laissées en place.

 

840e1 basilique B d'Amphipolis

 

840e2 basilique B d'Amphipolis

 

840e3 basilique B d'Amphipolis

 

C’est à l’extrême nord-est (en haut à droite) que se situe la basilique appelée B, construite au sixième siècle, elle aussi à trois nefs séparées par des rangées de colonnades dont il ne reste rien. À l’intérieur de l’abside, deux rangées de bancs de pierre étaient prévues pour les prêtres. Si la nef centrale était pavée de dalles de marbre, les bas-côtés, eux, étaient revêtus de mosaïques, mais ici elles ne sont plus en place. Les murs étaient revêtus de marbre.

 

840e4 basilique C d'Amphipolis

 

Je me contente d’une seule photo pour cette basilique C (à l’autre bout du plan, à l’extrême ouest), car je la crois assez parlante. L’abside, les trois nefs, les rangées de colonnes délimitant les bas-côtés, cela est clair pour cette église de la seconde moitié du cinquième siècle. Mais dans la nef centrale une structure plus petite est bien visible, avec une abside à l’intérieur de l’abside extérieure. C’est une petite chapelle byzantine qui a été construite là à l’intérieur lorsque la grande basilique a été détruite.

 

840f1 basilique D d'Amphipolis

 

840f2 basilique D d'Amphipolis

 

840f3 basilique D d'Amphipolis

 

840f4 basilique D d'Amphipolis

 

Celle-ci, c’est la basilique D, située au sud et bâtie dans la seconde moitié du cinquième siècle. La nef centrale avait un sol de dalles de marbre, tandis que les nefs latérales étaient pavées de briques. La partie inférieure des murs était revêtue de marbre, et la partie supérieure était décorée de mosaïques.

 

840f5 Rotunda d'Amphipolis

 

840f6 Rotonde d'Amphipolis

 

Encore une dernière basilique, que l’on appelle Rotunda. Elle date du sixième siècle. De façon très curieuse, le chœur dessine un hexagone dont la moitié forme, à l’est, une abside à pans coupés, mais dont la seconde moitié, à l’intérieur de l’église, est doublée d’un arc de cercle déterminant un couloir de quatre mètres de large. Cela n’a rien d’un déambulatoire, parce que ce couloir ne tourne pas derrière le chœur, mais en enveloppe les côtés. Je suis conscient que mes explications sont aussi lumineuses qu’une ampoule grillée et que mes photos ne sont guère plus explicites, mais en regardant le schéma sur le plan (construction la plus à droite, en bas) on comprendra mieux. Ici encore, des plaques de marbre recouvraient le bas des murs, alors qu’au-dessus c’étaient des mosaïques. Et voilà pour toutes ces basiliques paléochrétiennes d’Amphipolis.

 

840g1 Le Strymon à Amphipolis

 

J’ai dit que le Strymon enveloppait dans un méandre la cité. C’est une première raison de le montrer, même si son cours a varié. Mais il y a une autre raison, car une découverte exceptionnelle a été faite là où il passait autrefois, à quelques mètres à peine. Découverte, nous a-t-on dit, fermée au public et impossible à voir. Têtus, nous avons garé le camping-car à quelque distance, et avons cheminé à pied, sur un petit sentier, le long du fleuve. Et, tout près de la route, nous avons vu…

 

840g2 piles du pont sur le Strymon à Amphipolis

 

840g3 piles du pont sur le Strymon à Amphipolis

 

840g4 piles du pont sur le Strymon à Amphipolis

 

Seul un grillage nous empêchait de nous approcher. Il s’agit des piles de bois du pont antique. Noyées dans la vase, bien à l’abri de l’oxygène de l’air, elles n’ont pas pourri. Au contraire, l’eau du Strymon étant riche des minéraux des sols traversés (mon niveau en géologie étant proche de zéro, je n’ose pas avancer qu’il me semble bien, en écrasant des mottes dans ma main, que les silicates abondent), le bois s’est fossilisé, pétrifié, et aujourd’hui les archéologues ont pu dégager ces piles de pont. Certes, si l’on ne sait pas ce que c’est, cela ne constitue pas un spectacle superbe, mais je trouve fascinant, sachant ce que c’est, de voir de mes yeux de telles reliques du passé, normalement éminemment périssables (ah bon, je dois être un peu dérangé, dites-vous ? D’accord, d’accord, passons à autre chose).

 

840h1 fuseau et bobines paléolithiques

 

Nous avions commencé notre visite d’Amphipolis par le musée archéologique. C’est par ce musée que je terminerai cet article. Le site de la ville ayant été occupé depuis les temps préhistoriques –les traces d’habitat humain les plus anciennes remontent à 4000-3000 avant Jésus-Christ sur la “colline 133”–, le musée réserve une bonne place au néolithique. Sur l’autre rive du Strymon on a pu déceler les restes de maisons aux murs et toits en clayonnage plaqué de torchis renforcé de cailloux, technique qui se retrouve aujourd’hui encore dans la construction de bergeries de la région. Passant d’une civilisation de chasseurs cueilleurs à une civilisation de cultivateurs éleveurs, les hommes néolithiques ont défriché les terres et domestiqué des animaux. Ci-dessus, un fuseau et des bobines (il est bien évident que les fils ont été mis par le musée pour la présentation), qui attestent que puisque l’on file la laine on élève ovins et caprins à l’époque de la “colline 133”.

 

840h2 sceau cylindrique, néolithique

 

De l’époque néolithique également, et de cette même colline, date ce sceau cylindrique de terre cuite. Usage administratif, commercial ou privé, le musée ne donne aucune indication supplémentaire. C’est d’autant plus dommage que de nombreux panneaux, très bien faits, clairs, détaillés, donnent toutes sortes d’informations sur la vie et les techniques, les croyances, l’histoire, mais dans les vitrines les notices pour chaque objet sont très brèves. Néanmoins, quel qu’ait été l’usage précis de ce sceau, il signifie qu’à cette époque du néolithique récent, celui qui précède l’âge du bronze, il y a communication et rapports sociaux.

 

840h3 canthare, début de l'Âge du Bronze

 

Ce canthare, c’est-à-dire cette forme de coupe à boire le vin, provient d’une caverne du mont Pangée où s’est développé un habitat au début de l’âge du bronze quand la “colline 133” a cessé d’être occupée. À cette époque, les ustensiles de terre cuite se sont mis à copier les formes de ceux que l’on réalisait en bronze.

 

840h4 fragment de petit autel avec comastes, fin 6e siècle

 

Venons-en à l’époque historique, et plus précisément l’époque archaïque. Cette pierre, fragment d’un petit autel de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, représente des comastes, c’est-à-dire des fêtards rituels, banqueteurs et buveurs, que l’on rencontre généralement dans le culte de Dionysos.

 

840h5 relief votif, les Dioscures et le Strymon (2e siècle

 

Puisque j’ai montré cette pierre sculptée de comastes, sans plus respecter la chronologie je montre maintenant une autre pierre sculptée. Ce relief votif est en effet beaucoup plus tardif, il est du deuxième siècle de notre ère. Il représente les Dioscures Castor et Pollux, cela est assez évident (des jumeaux avec des chevaux, ce ne peut être qu’eux), mais la notice dit qu’ils sont en compagnie du dieu du fleuve Strymon. Certes, je sais que ces dieux patrons des marins sont souvent représentés à Amphipolis, seuls ou en compagnie du dieu Strymon, mais ici je vois clairement le fleuve en dessous d’eux, sous forme de sinusoïde figurant les flots, et je le cherche vainement en leur compagnie...

 

840i1 ossuaire argent, couronne or, peut-être restes de Br

 

Une tombe d’époque classique a fourni cet ossuaire en argent contenant les cendres d’un défunt de rang social suffisamment haut pour porter cette couronne d’olivier en or. À plusieurs reprises déjà, dans mes articles précédents, ,j’ai évoqué le Spartiate Brasidas (article sur Platamonas, 28 juin dernier, puis article sur le site de Dion, 29 et 30 juin). Or, on sait qu’il est mort ici. “Sitôt aperçu le mouvement des Athéniens, nous raconte Thucydide, Brasidas délogea des hauteurs de Kerdylion et rentra dans Amphipolis […]. Cléon [= le général athénien], s’avançant en reconnaissance, apprend alors qu’on distingue nettement dans la ville toute l’armée ennemie […] mais, décidé à refuser le combat avant d’avoir reçu des renforts, […] il donna le signal de battre en retraite. [… Brasidas] se lance, au pas de course, droit devant lui, sur la route, vers le point le plus escarpé où se trouve actuellement un trophée. Il bouscule le centre des Athéniens, effrayés par leur désordre et stupéfaits de son audace. Il les met en fuite […]. Brasidas s’avance vers l’aile droite, mais il est blessé, il tombe, sans que les Athéniens s’en aperçoivent. […] On avait relevé Brasidas et on l’avait transporté, vivant encore, du champ de bataille dans la ville. Il eut le temps d’apprendre la victoire de ses troupes mais, presque aussitôt après, il rendit l’âme. Le reste de son armée revint de la poursuite avec Kléaridas, dépouilla les morts et éleva un trophée. Tous les alliés suivirent en armes la dépouille de Brasidas, qui fut inhumé aux frais de l’État à l’intérieur même de la ville, à l’entrée de la place publique actuelle. Dans la suite on protégea d’un entourage de pierre le monument. Les Amphipolitains lui consacrèrent un téménos comme à un héros et établirent en son honneur des jeux et des sacrifices annuels. Le considérant comme leur véritable fondateur, ils lui dédièrent la colonie, rasèrent les monuments élevés en l’honneur d’Hagnôn et firent disparaître tout ce qui pouvait rappeler que la colonie avait été fondée par ce dernier”. Ces événements se situent en hiver 424 avant Jésus-Christ et comme les dates et les lieux semblent correspondre, il a été suggéré que ce devait être la tombe de Brasidas. Ce même Thucydide dont je viens de citer un passage avait été envoyé par Athènes à Thasos à la tête de sept navires pour faire face aux événements, mais n’ayant pu récupérer Amphipolis il a, selon la tradition, été accusé de trahison, ce qui lui a valu un long exil.

 

Mais si c’est ce coffret funéraire qui m’a donné l’occasion de parler de la mort de Brasidas, je voudrais profiter de l’occasion pour revenir un peu en arrière dans le texte de Thucydide, pour comprendre comment cette colonie athénienne est défendue par les Spartiates. “Brasidas, parti d’Arnè, ville de Chalcidique, marcha avec ses troupes contre Amphipolis […]. Le temps était mauvais et il neigeait quelque peu, ce qui le fit presser sa marche, car il voulait cacher sa marche aux gens d’Amphipolis, sauf à ceux qui trahissaient à son profit”. Il y a en effet à Amphipolis des colons d’Andros venus y habiter qui étaient de longue date ennemis d’Athènes, et aussi des Amphipolitains qui avaient pris parti contre la mère patrie. “[Les traîtres] reçurent donc Brasidas à l’intérieur de la ville, se déclarèrent cette nuit même en révolte contre les Athéniens et avant l’aurore conduisirent l’armée péloponnésienne sur le pont qui franchit le fleuve. La citadelle en est à quelque distance”. Ce pont, nous en avons vu les restes pétrifiés, la citadelle nous y avons vu ce qu’en a laissé l'époque paléochrétienne. “Aidé par la trahison et le mauvais temps, favorisé par son arrivée imprévue, Brasidas franchit le pont et se trouva maître sur-le-champ de tout ce que les habitants possédaient hors les murs. […] La faction opposée aux traîtres étant la plus nombreuse les empêcha d’ouvrir sur-le-champ les portes. Elle envoya des messagers, d’accord avec le stratège Euklès, commandant de la garnison pour le peuple athénien, à l’autre stratège, préposé au littoral de la Thrace. C’était Thucydide, fils d’Oloros, l’auteur de la présente histoire. Il se trouvait à l’île de Thasos, colonie de Paros, située à une demi-journée de navigation d’Amphipolis. Les députés lui demandèrent de venir au secours de la ville. Immédiatement à cette demande, il mit à la voile avec les sept vaisseaux qu’il avait sous la main. Il voulait à tout prix, si c’était possible, arriver avant la reddition d’Amphipolis, sinon occuper Eion [= le port fluvial d’Amphipolis] avant l’ennemi. […] Par une proclamation, [Brasidas] fit savoir que ceux des Amphipolitains et les Athéniens qui le voulaient pourraient rester dans la ville en conservant la totalité de leurs droits. Ceux qui s’y refuseraient disposeraient de cinq jours pour sortir en emportant ce qui leur appartenait. Cette proclamation provoqua dans la plupart des esprits un changement d’autant plus sensible qu’il n’y avait que peu d’Athéniens parmi la population d’Amphipolis. Celle-ci dans l’ensemble était fort mêlée”.

 

Considérant que c’était Euklès qui était en charge d’Amphipolis pour le compte d’Athènes et non Thucydide, lequel avait immédiatement réagi à la demande d’aide et avait réussi à prendre le port fluvial d’Eion, faisant preuve d’une extraordinaire rapidité, le chercheur Luciano Canfora affirme que Thucydide n’a jamais été exilé de 424 à 404. Il évoque Aristote qui l’a vu à Athènes en 411, présent au procès de l’orateur Antiphon. Certes, la tradition s’appuie sur un passage du même livre La Guerre du Péloponnèse. “Le même Thucydide Athénien a poursuivi le récit des événements, par étés et par hivers, jusqu’au moment où les Lacédémoniens et leurs alliés mirent fin à l’empire d’Athènes et s’emparèrent des Longs-Murs et du Pirée. […] J’ai vécu vingt ans en exil, à la suite de mon commandement d’Amphipolis”. Or on sait qu’après la mort de Thucydide, Xénophon a écrit les Helléniques, qui sont à partir de l’année 411 la suite de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, qui couvre les années 431-411. Mais il a aussi travaillé sur le texte même de Thucydide, et Canfora considère cette sorte d’introduction en cours de récit (on est au chapitre 26 du livre 5) comme un ajout de la main de Xénophon, et cet exil serait celui de Xénophon, non de Thucydide. Certes, ces arguments ébranlent grandement les certitudes, mais ne parviennent cependant pas à convaincre la majorité des spécialistes. Je n’ai pas, quant à moi, la prétention de départager des chercheurs de haut vol, mais j’ai trouvé le débat suffisamment intéressant pour m’étendre longuement sur le sujet.

 

840i2 tablette de plomb, signes magiques

 

Le moment est venu de continuer. Cette tablette de plomb représente des signes magiques. J’ignore si les archéologues ont pu déchiffrer leur signification, mais la notice ne le dit pas et moi je suis bien incapable de le faire.

 

840i3 biberons antiques, musée d'Amphipolis

 

Cette tablette nous a introduits dans l’univers privé. Nous poursuivons dans ce même domaine avec ces pots de terre cuite qui sont des biberons pour bébés. Pas question, en ce temps-là, de les stériliser en les ébouillantant (évidemment, je ne parle pas de la stérilisation chimique), et si le taux de mortalité infantile était très élevé, à ma connaissance les textes ne font pas allusion à des intoxications de nourrissons. Certes, les enfants étaient plus souvent élevés au sein qu’au biberon, mais je pense qu’accoutumés dès la naissance à toutes sortes de germes, les organismes savaient mieux se défendre. Cela dit, côté confort, un bec de terre cuite n’est pas aussi agréable dans une bouche délicate de bébé qu’une douce tétine de caoutchouc.

 

840i4 semelles de liège de chaussures de fillette

 

Je trouve émouvantes ces semelles de liège provenant des chaussures d’une fillette, avec lesquelles on l’avait enterrée. Tout le reste, cuir ou tissu, a disparu.

 

840j1 cavalier en chlamide et pétase, 5e siècle avant JC

 

Univers privé aussi, les céramiques. Voyons quelques vases. Celui-ci est un cratère à figures rouges du deuxième quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Le cratère, rappelons-le, est un récipient dans lequel on mêle vin et eau chaude, ainsi que des aromates, le vin ne se buvant jamais pur dans l’antiquité grecque ou romaine. Il est décoré de scènes de la vie d’un jeune homme. De ce côté-ci, on voit un jeune cavalier vêtu d’une chlamyde et portant sur la tête un pétase. L’image me dispense de définir ces termes.

 

840j2 kylix 5e siècle à figure rouge (archer)

 

Ce kylix, ou coupe plate à boire en usage dans les banquets, est légèrement plus tardif, de la seconde moitié du cinquième siècle. On y voit un archer en position de tir.

 

840j3 Amazonomachie sur hydrie à figures rouges (4e s.)

 

Encore un vase à figures rouges avec cette hydrie (récipient pour transporter l’eau) du quatrième quart du quatrième siècle, qui avait été utilisée comme urne funéraire chapeautée de plomb. Elle représente une amazonomachie, ce combat que les Amazones ont mené contre Athènes parce que Thésée avait enlevé l’une des leurs.

 

840j4 vase, Eros ivre endormi sur une amphore

 

Et pour terminer la série, cet amusant petit vase en forme d’Éros ivre, qui s’est endormi appuyé sur une amphore, ses courtes ailes dressées.

 

840k1a culte d'Athéna à Amphipolis

 

Je disais au début que l’on n’avait pas retrouvé les sanctuaires majeurs d’Amphipolis. Cette ville créée par des colons d’Athènes (même si, on l’a vu, elle a un siècle plus tard renié Athènes et adopté Brasidas le Spartiate) est restée fidèle à la déesse Athéna comme patronne. De nombreux éléments en témoignent. Je montre ici une petite statuette qui représente Athéna coiffée de son casque, et un disque d’or qui, paraît-il, la représente. À vrai dire, je ne la vois pas bien, mais puisque les archéologues la reconnaissent… Il existe un excellent indice de l’existence d’un sanctuaire d’Athéna à Amphipolis, c’est un passage de Thucydide qui se trouve dans l’extrait que j’ai cité tout à l’heure, mais j’ai volontairement sauté à pieds joints par-dessus ces quelques lignes en leur substituant des points de suspension entre crochets, parce que je voulais réserver le passage pour mon commentaire de cette photo. C’est juste avant l’attaque d’Amphipolis, quand Brasidas cherche à tromper Cléon et les Athéniens. “Les Athéniens avaient vu Brasidas descendre de la hauteur de Kerdylion. De l’endroit où était Cléon, les regards plongeaient dans la ville et il voyait Brasidas distinctement offrir un sacrifice devant le temple d’Athéna et tout occupé à cette cérémonie”. Comme, jusqu’à la fin de mon article, je ne citerai plus Thucydide, il me faut dire ici que j’ai utilisé la traduction de Jean Voilquin dans l’édition Garnier-Flammarion.

 

840k1b Artémis début 5e siècle

 

À présent, quelques sculptures. Et d’abord, cette Artémis du début du cinquième siècle, provenant d’un atelier corinthien. Elle porte son arc dans la main droite. La biche qui traditionnellement l’accompagne, ici est toute petite et elle la porte dans sa main gauche. Dans l’ancienne Thrace, Apollon et Aphrodite étaient particulièrement vénérés, aussi n’est-il pas étonnant qu’à Amphipolis, ville de Macédoine fort proche de la Thrace, on trouve de nombreuses traces d’un culte de ces dieux.

 

840k2 figurine en forme de xoanon

 

Cette figurine est bien en terre cuite, mais elle adopte la forme et l’apparence d’un xoanon, ces vieilles statues sommaires taillées dans le bois qui représentent des divinités. En l’absence d’indice ou d’attribut, je ne saurais dire qui est représenté ici.

 

840k3 Télesphoros (fils d'Asclépios)

 

Ce personnage me plaît beaucoup, avec son air malin et sa grande houppelande à capuchon pointu. Il s’appelle Télesphoros, et c’est l’un des enfants du dieu médecin Asclépios. On le voit parfois aux côtés de sa sœur Hygieia, la Santé, mais elle nous la connaissons bien mieux que lui parce qu’elle accompagne généralement son père auprès des patients.

 

840k4 Aphrodite et Priape

 

Ici, cette jeune femme qui se dévoile avec grâce et arrange coquettement sa chevelure, c’est Aphrodite, bien sûr. Quant à ce petit homme près d’elle, affecté de priapisme, eh bien… c’est Priape, comme on pouvait s’en douter. Techniquement, ma photo n’est pas terrible, j’ai fait le point sur la tête d’Aphrodite, et plus on descend, moins c’est net, de sorte que même sur ma photo originale non réduite je n’arrive plus à discerner clairement le dessin du socle. Une silhouette masculine avec un grand bâton peut être Zeus et son sceptre, ou Poséidon et son trident, Aphrodite étant née de l’écume de la mer. Mais pourquoi pas plutôt Dionysos tenant son habituel thyrse. Devant lui, une silhouette féminine plus petite, donc sans doute humaine face au dieu, dressée sur un rocher, et un enfant brandissant un voile gonflé par le vent et qui pourrait représenter Éros. La scène représenterait alors Ariane abandonnée par Thésée sur le rivage de Naxos, et Dionysos la voyant, tombant amoureux d’elle et décidant de l’épouser. Le musée se limitant à donner l’identité des deux personnages du haut (inutile car évidente), sans même lieu de découverte ni date, j’en reste à ma supposition. Si l’un de mes lecteurs a une meilleure idée, je suis preneur.

 

840k5 buste de korè (4e siècle avant JC)

 

Le musée se contente de dire que nous voyons là une korè de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. C’est bien peu pour une aussi ravissante statuette. Si l’on m’offrait l’un des objets de ce musée, c’est sans doute elle que je choisirais. Mais bof, à quoi bon rêver, ils sont trop jaloux de leurs trouvailles pour me faire ce petit cadeau. Une korè (le mot signifie jeune fille, en grec) est une statue de jeune fille souvent peinte, en long vêtement, à la coiffure élaborée, debout et droite et à la pose simple, généralement les bras le long du corps ou une main en avant, ici les mains sur la poitrine. À l’époque archaïque, quand le type apparaît, sa pose est plus hiératique que par la suite, et elle arbore le demi-sourire conventionnel de toutes les statues de ce temps. Mais la nôtre, ici, est toute naturelle et très gracieuse. Car Korè, c’est le nom donné souvent à Perséphone, la fille de Déméter qu’Hadès a enlevée pour l’épouser dans les Enfers, qui sont son royaume.

 

840k6 danseur, 3e siècle avant JC

 

Il date d’un siècle plus tard, seconde moitié du troisième siècle, ce personnage curieusement vêtu. Il nous est proposé d’y voir un sauteur ou un danseur.

 

840k7 buste d'Attis (2e-1er siècle avant JC)

 

Encore plus tardif (deuxième ou même premier siècle avant Jésus-Christ) est ce buste d’Attis. Hérodote, qui orthographie son nom Atys, en fait un homme, fils du roi de Lydie Crésus. “Il avait deux fils, l’un infirme (il était muet), l’autre bien supérieur dans tous les domaines aux garçons de son âge, appelé Atys. [Un] songe annonça à Crésus qu’il perdrait ce fils, frappé d’une pointe de fer. À son réveil, le roi réfléchit au songe qu’il avait eu et, profondément effrayé, commença par choisir pour son fils une épouse. Puis il écarta le jeune homme, qui commandait habituellement les armées lydiennes, de toute occupation de ce genre et fit enlever des appartements des hommes les javelots, les lances et toutes les armes en usage à la guerre, qu’on entassa dans les réserves de peur que l’une d’elles ne se décrochât du mur pour tomber sur son fils”. Sur ce, arrive Adraste, un Phrygien de sang royal, souillé du meurtre involontaire de son frère. Crésus le purifie et lui offre l’hospitalité. Or on vient demander à Crésus son valeureux fils pour lutter contre un terrible sanglier. Crésus refuse. Atys proteste. “Mon père, répondit le jeune homme, tu es excusable, après une pareille vision, de veiller sur moi. Mais […] où sont donc les mains du sanglier ? Où est cette pointe de fer que tu redoutes ? Ah, si ton rêve t’avait parlé d’un coup de boutoir ou d’autre chose de ce genre, tu aurais raison d’agir comme tu le fais. Mais il s’agit d’une pointe de fer”. Convaincu, Crésus cède, mais demande à Adraste d’accompagner les chasseurs pour veiller sur Atys. “Ils se mirent en quête de la bête, la débusquèrent, l’encerclèrent et l’assaillirent à coups de javelots. À ce moment l’étranger, l’homme qui avait été purifié d’un meurtre, l’homme qui s’appelait Adraste, jette son javelot, manque la bête et frappe le fils de Crésus. Le jeune homme fut atteint par la pointe de l’arme, et le songe de son père fut accompli. […] Crésus fit ensevelir son fils comme il convenait et, lorsque le silence et la solitude régnèrent autour du monument, Adraste, fils de Gordias, petit-fils de Midas, meurtrier de son frère, meurtrier de l’homme qui l’avait purifié, pénétré du sentiment qu’il n’était pas un homme, à sa connaissance, qui fût aussi misérable, se donna la mort sur le tombeau d’Atys”.

 

Mais ce récit, historique selon la conviction d’Hérodote, ne rend pas compte du culte rendu à cette divinité lydienne et phrygienne qui arrive en Thrace et en Macédoine au troisième siècle avant Jésus-Christ. Mais Hérodote est originaire de la ville d’Halicarnasse en Ionie, aujourd’hui Bodrum, voisine de la Lydie, et il a vécu au cinquième siècle. La légende arrivée à Amphipolis deux siècles plus tard venait de Phrygie (la patrie de cet Adraste, au nord de la Lydie). Né de la fille d’un fleuve rendue enceinte par un dieu amandier, Attis est abandonné dans la montagne. Attis est élevé par un bouc (oui, j’ai sous les yeux le texte grec de Pausanias qui dit tragos, bouc, et non pas aïx, chèvre, comme cette chèvre Amalthée qui avait nourri de son lait le petit Zeus sur l’Ida). Or l’amandier son père était né lui-même du sang d’Agdistis, lequel était fils de la déesse-mère Cybèle sur laquelle Zeus s’était masturbé. Cybèle se trouve donc être l’arrière-grand-mère d’Attis. Cybèle le voit, en tombe amoureuse, mais il en aime une autre. Cybèle alors se venge en le frappant de folie. Tout cela a engendré un culte à mystères sur lequel, par crainte religieuse, tous les auteurs gardent un secret absolu, de sorte que nous n’en savons rien. “Qui était cet Attis, c'est un mystère, et je n'ai pu parvenir à le savoir”, dit Pausanias. Mais l’amandier père d’Attis était né du sang coulant de la castration d’Agdistis, et dans sa folie Attis se châtre, le sang de la blessure engendrant le pin. Le grand-père et le petit-fils ont donc tous deux fécondé la terre du sang de leur émasculation. Il y a là clairement des rites de fertilité, mais je ne saurais en dire plus.

 

840m-plaque-d-ivoire--guerison-de-l-aveugle---5e-siecle-a.JPG

 

On l’a vu, les ruines paléochrétiennes en byzantines sont nombreuses à Amphipolis. Il est donc normal que le musée ait pu recueillir bon nombre d’objets et fragments de mosaïques ou de fresques datant de ces époques. Pour ma part, je me bornerai à cette petite plaque d’ivoire, parce que j’ai déjà été beaucoup trop long. “Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance […]. Il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle, et il lui dit : Va te laver à la piscine de Siloé (ce nom signifie Envoyé). L'aveugle y alla donc, et il se lava. Quand il revint, il voyait”. C’est ce miracle de la guérison de l’aveugle, raconté dans l’évangile de saint Jean, qui est représenté ici.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 18:16

839a1 Aristote

 

839a2 Aristote

 

Après notre petite croisière au pied de la République Monastique Autonome du Mont Athos, nous avons décidé d’aller voir la ville natale d’Aristote. Après tout, il y a sans doute continuité entre la réflexion d’Aristote sur ce qui fait que ce qui est, est, et la réponse par Dieu que donnent les moines chrétiens de la Montagne Sainte. Mais pour nous le Mont Athos c’était hier 17 août, or avant-hier nous avions trouvé sur notre passage l’indication d’un Parc Aristote, et nous nous y sommes arrêtés pour voir de quoi il s’agissait. J’espère que mes lecteurs, parce que, en fait, ils n’ont rien à faire de la chronologie de notre voyage, me pardonneront d’avoir un peu triché en regroupant sous la date du 18 deux visites dont la première était antérieure à cette date. La statue du philosophe, que je publie ci-dessus, se trouve dans ce parc.

 

839b1 expérience tourbillon au parc Aristote

 

839b2 expérience tourbillon au parc Aristote

 

Pour une somme très modeste, on a accès à ce parc très agréable pour la promenade. Mais s’il porte le nom du philosophe, c’est parce qu’il comporte un certain nombre des expériences qui appuient la réflexion scientifique d’Aristote. Les systèmes éducatifs de tous les pays que je connais (j’ignore ce qu’il en est au Japon ou au Malawi) découpent la pensée et le savoir en tranches horaires. Après une heure de cours de mathématiques, on fait de l’histoire, puis de l’anglais, un peu de physique, et hop on passe à la littérature française. Le seul lien entre les disciplines, c’est la sonnerie de l’interclasse. J’ouvre à la première page mon dictionnaire français-grec, que j’ai sous la main, et je lis dans l’ordre “abattement (psychologie), abattoir (agro-alimentaire), abbaye (religion ou architecture), abcès (médecine), abdiquer (histoire), abdomen (anatomie), abeille (entomologie)… Je pourrais continuer ainsi longtemps. L’organisation scolaire est conçue selon la succession des heures de cours qui dépend de la disponibilité des locaux spécialisés, des professeurs qui ne peuvent être au même moment dans plusieurs classes différentes, des élèves d’une même classe qui choisissent des options diverses, etc., comme les articles d’un dictionnaire, qui passent de l’un à l’autre selon les lois de l’alphabet et non selon la logique du sujet traité. Mais en réalité tout se tient, c’est la réflexion philosophique qui a donné naissance à la physique ou à la médecine, les mathématiques connaissent un développement propre mais servent d’outil pour la physique, la prospective des économistes se fonde sur les lois de la probabilité, les juristes ne peuvent s’abstraire de considérations sur les droits de l’homme et autres notions qui relèvent de la morale. C’est ainsi qu’Aristote, esprit complet considérant le monde comme un tout indivisible, nous a légué ses réflexions sur la physique, appuyées par des expériences. Et dans ce parc, quelques-unes de ces expériences nous sont proposées, accompagnées du texte grec d’Aristote qui s’y réfère. Comme la création du tourbillon ci-dessus. C’est excellent et instructif, cela m’a intéressé et amusé comme cela peut intéresser et amuser des enfants même très jeunes, mais hélas encore une fois cela isole la physique de l’ensemble des connaissances, et en cela la pensée d’Aristote est trahie.

 

839b3 calendrier solaire au parc Aristote

 

Les Chinois, les Égyptiens, les Babyloniens aussi bien que les Grecs ont depuis longtemps employé le gnomon (mais le mot est grec), bâton enfoncé dans le sol, pour déduire de l’ombre qu’il produit l’heure du jour en fonction de la position du soleil par rapport à la terre. Aristote en tire une théorie du mouvement de la sphère. Ici, l’ombre montre l’heure et le point lumineux indique la date. Je ne connais pas la raison du décalage de date (au lieu du 16 août, je lis les alentours du 5 septembre, soit une différence d'une vingtaine de jours), peut-être parce que la gravure (moderne) de la pierre correspond à un calendrier (antique) décalé (mais il n'y a, actuellement, que 13 jours entre notre calendrier grégorien et le calendrier julien), mais pour l’heure je lis 16h20, ce qui est juste car si ma photo a été prise à 17h50 heure légale, il était 15h50 heure solaire au milieu du fuseau horaire, et une demi-heure de plus là où nous sommes, loin à l’est.

 

839b4 expérience acoustique au parc Aristote

 

839b5 expérience acoustique au parc Aristote

 

Comme il est représenté au creux de chacun de ces deux pavillons situés à bonne distance l’un de l’autre (ma première photo en témoigne), si l’on chuchote des mots dans l’un des pavillons, l’oreille tournée vers le creux de l’autre les perçoit clairement. Aristote a compris que ce sont les vibrations de l’air qui transmettent les sons.

 

839c Stratoni, sur la côte est de Chalcidique

 

Mais laissons là ce parc, fort intéressant malgré ce que j’ai dit sur la trahison d’Aristote, et venons-en à aujourd’hui. Nous avons quitté Ouranoupoli, sur la côte ouest de la péninsule du Mont Athos, sommes passés sur la côte est et l’avons suivie en direction du nord. Brève halte lorsque la route, qui a escaladé la falaise, surplombe le petit port de Stratoni.

 

839d1 les murs de Stagire

 

839d2 les remparts de Stageira

 

839d3 muraille et tour de Stagire

 

Andros est l’île la plus septentrionale des Cyclades, elle se trouve dans le prolongement sud de l’Eubée et juste au nord de Tinos, à quelques encablures (moins de trois kilomètres) de la pointe nord de cette île. Dans l’Antiquité, la population d’Andros était ionienne. Ce sont des colons d’Andros, et donc des Ioniens, qui en 656 avant Jésus-Christ viennent ici fonder Stageira, en français Stagire. La topographie présente une petite péninsule orientée sud-ouest nord-est, avec une colline à l’entrée, une colline au bout côté nord, et dans la partie basse au milieu un léger étranglement. C’est sur la colline nord que s’est installée la ville. Mais, se développant, elle a occupé au début du cinquième siècle l’autre colline. C’est à cette époque qu’ont été construits les grands murs épais de deux mètres ponctués de tours, qui enclosent la cité tout entière, d’une colline à l’autre.

 

Stagire est citée par Thucydide dans une liste de villes au sujet d’une trêve qui, 423 au cours de la Guerre du Péloponnèse, doit garantir pour cinquante ans la paix entre, d’une part, Sparte et ses alliés, et d’autre part Athènes, ses colonies et ses alliés. “L’accord fut conclu par un échange de libations et de serments entre Athéniens et Lacédémoniens. Voici ce qu’il stipulait : Les Athéniens d’une part, les Lacédémoniens et leurs alliés d’autre part, ont conclu la paix aux conditions ci-dessous, que les différentes cités ont juré de respecter. […] Tous les habitants des villes restituées aux Athéniens par les Péloponnésiens pourront se retirer où bon leur semblera, en emportant ce qu’ils possèdent. Les villes assujetties au tribut le paieront selon la taxe établie par Aristide et seront indépendantes. Si ces villes acquittent le tribut, la paix une fois conclue elles ne devront être en butte à aucune attaque armée de la part des Athéniens et de leurs alliés. Ces villes sont […] Stagire […]. Elles ne contracteront alliance offensive et défensive ni avec les Lacédémoniens, ni avec les Athéniens. Néanmoins, si les Athéniens les décident sans contrainte aucune à entrer dans leur alliance, elles pourront le faire”. Mais cette trêve ne fera pas long feu.

 

839e une rue de Stageira

 

Les archéologues ont mis au jour l’acropole de l’époque classique, située sur l’isthme entre les deux collines, et ci-dessus on voit l’une des rues qui y mènent. Même si cet étranglement est une dépression entre les deux collines, il est assez haut au-dessus du niveau de la mer. Les rues sont pavées, comme ici, ou directement taillées dans la roche.

 

839f1 la stoa classique de Stagire

 

839f2 la stoa classique de Stagire

 

Ouvrant sur l’acropole, a été découverte une stoa, c’est-à-dire une galerie couverte dont le toit à deux pentes était soutenu au centre par une rangée de colonnes. Il en reste les murs, ainsi que les bases des huit colonnes.

 

839f3 magasin de l'acropole de Stagire

 

Les fouilles ont aussi mis en évidence autour de l’agora des maisons et des magasins. Ici on voit une immense jarre qui était enterrée jusqu’un peu en-dessous du col. La Macédoine était un royaume centralisé. Les villes comme Stagire, créées comme colonies et indépendantes du royaume de Macédoine, ne se sont que tardivement développées comme des cités-États puissantes et autonomes. Elles ont longtemps fonctionné comme de simples comptoirs commerciaux de la cité-mère, effectuant des opérations d’import-export. D’où l’importance des établissements comme celui-ci, qui peut-être exportait vers Athènes ou d’autres cités ioniennes des produits macédoniens, ou au contraire diffusaient des produits athéniens en Macédoine.

 

839g1 la citadelle de Stageira

 

839g2 la citadelle de Stagire

 

839g3 la citadelle de Stagire

 

En se rendant sur la colline nord, on se trouve face à la citadelle qui la couronnait. Là aussi, les puissants murs ont été bien conservés. À l’intérieur, on distingue encore très bien les différentes pièces dont les fondements subsistent clairement.

 

839h1 sur la colline nord de Stagire

 

La citadelle couronnant le sommet de la colline, les maisons s’étaient construites sur les pentes, qui étaient passablement abruptes. Il avait donc fallu y aménages des terrasses artificielles au niveau de chaque maison. Mais en outre, du fait même de la pente, l’étage bas de chaque construction était au-dessus du sol à un bout, et enterré à l’autre bout. Dans la partie souterraine on plaçait des réserves, ou des entrepôts, ou des ateliers.

 

839h2 sur la colline nord de Stagire

 

Les fouilles de Stagire n’ont commencé qu’en 1990. Il reste donc beaucoup à faire, beaucoup à découvrir. On voit ici un espace où l’on a dégagé les structures d’un bâtiment mais où le sol n’a pas encore été fouillé en profondeur.

 

839i1 maison antique à Stageira

 

839i2 maison antique à Stagire

 

Stagire est la ville natale d’Aristote. Qui sait si cette maison n’est pas celle où il est né et où il a vécu jusqu’à l’âge de onze ans quand, devenu orphelin, il part pour la ville ionienne d’Atarnée, sur la côte ouest de l’Asie Mineure, en face de Lesbos et au niveau de la ville turque actuelle de Bergama (Pergame) où va l’élever son beau-frère Proxène devenu son tuteur. Les maisons sont séparées par des ruelles, dont je disais tout à l’heure que parfois, au lieu d’être pavées, elles sont taillées à vif dans le roc. Ma seconde photo en témoigne. À noter, en bas à gauche de ma première photo, une sorte de petit banc de pierre. En réalité, il s’agit d’une pierre de seuil. Les schémas suivants, proposés sur le site, sont très instructifs.

 

839j1 reconstitution d'une maison de Stagire

 

839j2 reconstitution d'une maison de Stagire

 

Cette marche de seuil, dont je viens de parler, est en bas au milieu sur le plan de la première photo, on la voit aussi dessinée devant la porte de la cour, sur la reconstruction de la seconde photo. Des numéros sont attribués aux diverses parties, elle porte le n°1. En bleu, le n°2, c’est la cour. En haut, en rouge à gauche se trouve l’andron (n°3), c’est-à-dire la pièce officielle de la maison, où se déroulent les banquets réservés aux hommes. Au centre, en forme de couloir, le n°4 est la cuisine, avec au fond la cheminée (n°5). À droite, cette grande pièce (n°6) est la salle de séjour, avec un foyer. Le dessin de la seconde photo montre l’escalier qui permet d’accéder au gynécée (l’appartement des femmes) et aux chambres. Et l’on reconnaît, bien sûr, la rue n°7 et la ruelle perpendiculaire n°8 qui donne accès à la porte d’entrée.

 

Ce site archéologique fonctionne comme un très vaste parc public dont l’entrée est libre, les grilles étant ouvertes le matin et fermées le soir. De grandes parties boisées, des sentiers, de bonnes allées bien tracées, attirent les promeneurs locaux, indépendamment même de tout intérêt archéologique. Et le touriste intéressé par le site de la ville y trouve aussi son compte.

 

Ce que je réserve aujourd’hui pour la fin, c’est un détail historique. En 348 avant Jésus-Christ, Stagire comme Olynthe s’était tournée vers Athènes. Au cours d’une expédition punitive, le roi Philippe II de Macédoine prend ces villes, il les rase et réduit en esclavage ceux de leurs habitants qui n’avaient pas réussi à s’échapper. Olynthe ne s’en relèvera pas. Pour ce qui est de Stagire, je laisse la parole à Plutarque dans sa Vie d’Alexandre : “Philippe avait observé que le caractère de son fils était difficile à manier et qu'il résistait toujours à la force, mais que la raison le ramenait aisément à son devoir. Il s'appliqua donc lui-même à le gagner par la persuasion, plutôt que d'employer l'autorité. Et, comme il ne trouvait pas, dans les maîtres qu'il avait chargés de lui enseigner la musique et les belles-lettres, les talents nécessaires pour diriger et perfectionner son éducation, travail si important, […] il appela auprès de lui Aristote, le plus savant et le plus célèbre des philosophes de son temps, et lui donna pour prix de cette éducation la récompense la plus flatteuse et la plus honorable. Il rétablit la ville de Stagire, patrie de ce philosophe, qu'il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants qui s'étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage”. C’était en 343. Ainsi donc, Philippe a reconstruit la ville qu’il avait rasée cinq ans plus tôt.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 20:20

838a1 Ouranoupoli

 

Nous voici à Ouranoupoli, étymologiquement la “Ville du Ciel”. C’est un petit port assez sympathique, à l’entrée de la troisième péninsule de Chalcidique, la plus orientale, le Mont Athos.

 

838a2 Ouranoupoli, embarquement pour le Mont Athos

 

838a3 Ouranoupoli, embarquement pour le Mont Athos

 

Cet Agion Oros, cette “Montagne Sainte” a accueilli dès avant 842 des moines fuyant la persécution du second iconoclasme (813-843), car à cette date s’y est tenu un synode contre les iconoclastes. Il est bien connu que seuls les hommes et les animaux mâles sont admis au Mont Athos, la “Montagne Sainte”. Pour boire du lait, il doit être “importé” puisque ni vache, ni chèvre, ni brebis ne sont tolérées. Et pourtant, la tradition byzantine veut que la Sainte Vierge en personne se soit rendue au Mont Athos, et je ne pense pas que pour l’occasion elle se soit travestie en homme. Il existe une véritable frontière qui coupe du reste du pays cette péninsule jouissant de l’autonomie. Lorsque l’on s’étonne de cette totale ségrégation sexuelle, les gens donnent comme explication qu’il convient de ne pas donner de tentations aux moines, voués au célibat. Je pourrais, à la grande rigueur, le comprendre si l’interdit se limitait aux femmes (humaines), mais je me refuse à considérer ces saints hommes comme des monstres zoophiles, capables de s’en prendre à une vache ou à une chienne (les chattes, utiles pour chasser les souris, sont admises). Il y a donc une autre raison, que les gens refusent d’admettre ou de dire, c’est que selon des croyances d’un autre âge la femme est impure, et parce que toute femelle mammifère connaît des menstruations, elle doit être écartée. N’étant pas mammifères, les poules sont élevées en grand nombre, pour leurs œufs et pour leur chair. Un jeune Grec m’a dit “les Musulmans obligent bien à se déchausser dans les mosquées”. Certes, mais le traitement est le même pour tous, hommes comme femmes, et une fois déchaussé on est admis. C’est, pour les tendances les plus intransigeantes de cette religion, le port du voile, voire du haïk, qui est clairement discriminatoire.

 

838a4 Ouranoupoli, départ vers le Mont Athos

 

838a5 Ouranoupoli, départ vers le Mont Athos

 

Bref, munis de la nécessaire autorisation de la part de l’administration, les pèlerins ou les simples touristes peuvent s’embarquer. Cette autorisation, difficile à obtenir il y a encore quelques années, car il fallait alors arguer d’un motif religieux ou scientifique, est plus libéralement délivrée aujourd’hui. Quant à nous, nous avons un peu hésité. Je pouvais demander ce fameux passeport et m’embarquer, mais Natacha ne conduit pas le camping-car, et il aurait fallu la laisser patienter plusieurs jours, voire une semaine, dans ce petit village qui ne présente comme seul intérêt que ses boutiques de souvenirs pour touristes. Et puis cela supposait aussi que je souscrive à cet interdit sexuel que je désavoue. Si au moins les moustiques femelles qui, comme chacun sait, sont seules à piquer, et qui, comme je ne le sais que trop, adorent le goût de mon sang, avaient des règles et étaient interdites elles aussi, j’aurais pu être tenté de m’y rendre, mais tout bien pesé j’ai décidé de renoncer à visiter le Mont Athos.

 

838b1 la 'frontière' du mont Athos

 

Toutefois, il existe un moyen d’apercevoir de loin quelques monastères. Les bateaux transportant des femmes sont autorisés à longer la presqu’île, à condition toutefois de ne pas s’en approcher à moins de 500 mètres. Sans doute les miasmes du sang peuvent-ils franchir de leur impureté des distances de quelques centaines de mètres, pas plus. Nous avons donc opté pour cette mini-croisière et nous sommes embarqués sur un bateau mixte. Comme naguère à Berlin, un mur (ci-dessus) marque la limite de la presqu’île où est située la “République monastique autonome du Mont Athos”, selon son appellation officielle. D’ailleurs, on aperçoit sur ma photo un drapeau grec comme à la frontière extérieure du pays. Mais pas le drapeau européen. 

 

838b2 Agio Oros

 

838b3 Agio Oros (skete Teves)

 

Bien sûr, avec les livres que nous avons achetés, avec Internet, je pourrais faire une dissertation sur chacun des monastères de cette côte ouest que nous avons longée. Je préfère être bref sur ce que je n’ai pas vu. Et par exemple, les quelques ruines aperçues, monastères abandonnés, n’ont pour moi que l’intérêt du pittoresque. D’autre part, Je ne dispose même pas d’informations sur le monastère de ma seconde photo, pourtant encore habité, car les ruines du premier plan cachent une partie entretenue. Ce n’est que sur Google Earth que quelqu’un l’a pris en photo et le définit, en russe, “skete Teves”.

 

838b4 Mont Athos, monastère Zographou

 

D’abord, le port du monastère bulgare de Zographou, lequel a été créé à la fin du neuvième siècle ou au début du dixième. Il est dédié à saint Georges. Sa bibliothèque possède de précieux manuscrits bulgares.

 

838c1 Mont Athos, monastère Dochiariou

 

838c2 Mont Athos, monastère Dochiariou

 

Le monastère de Dochiariou, qui date de 1046, est dédié aux archanges Michel et Gabriel. Il héberge trente moines, et sa bibliothèque est riche de 545 manuscrits. C’est, paraît-il, le monastère qui possède les plus belles fresques.

 

838c3 Mont Athos, monastère Xénophon

 

838c4 Mont Athos, monastère Xénophon

 

838c5 Mont Athos, monastère Xénophon

 

Fondé vers 1070, le monastère de Xénophon porte le nom de son saint fondateur qui n’a évidemment rien à voir avec Xénophon (vers 426 – vers 355 avant Jésus-Christ), disciple de Socrate et général athénien. Il s’y trouve de belles mosaïques.

 

838d1 Mont Athos, monastère Panteleimon

 

838d2 Mont Athos, monastère Panteleimon

 

838d3 Mont Athos, monastère Panteleimon

 

Dans ce monastère Agiou Pantéléimonos (Saint Pantaléon) fondé en 1169, résident soixante moines russes. Il s’y trouve des icônes remarquables et des manuscrits rares. Vladimir Poutine, ancien colonel du KGB soviétique, s’y est rendu en 2005 en tant que président de la Sainte Russie…

 

838e Mont Athos, monastère Khiropotamos

 

Le monastère de Khiropotamos a été construit vers la fin du dixième siècle et il est dédié aux Quarante Martyrs. À l’époque ottomane, il a subi des raids de Turcs, sans compter deux incendies majeurs en 1507 puis en 1609. Sa bibliothèque est riche, entre autres, de 409 codex manuscrits. Ce sont des moines de ce monastère de Khiropotamos qui ont construit, sur la presqu’île voisine de Sithonia (le “doigt” médian de la Chalcidique) de petites maisons pour loger l’afflux de réfugiés grecs d’Asie Mineure en 1922, lors des terribles échanges de populations entre la Grèce et la Turquie. À noter que le son K suivi d'une aspiration, qui en grec moderne se prononce à mi-chemin entre le CH allemand dans BACH et le G allemand dans KÖNIG, est noté par la lettre appelée KHI que l'on écrit comme un X chez nous. Il faut donc se méfier, car parfois on trouve le nom de ce monastère écrit Xiropotamos, à ne pas prononcer Ksiropotamos !

 

838f Daphni, port du mont Athos

 

Continuant  notre navigation, nous passons devant Daphni, l’unique port de la presqu’île. Ou du moins l’unique port public, car certains monastères possèdent leur propre port, comme nous l’avons vu pour Zographou. Il s’y trouve un poste de police, trois mini-marchés, un bureau de poste.

 

838g1 Mont Athos, monastère Simonopetra

 

838g2 Mont Athos, monastère Simonopetra

 

Ce grand monastère qui héberge soixante moines est Simonopetra, étymologiquement “la Pierre de Simon”, parce que bâti sur un éperon rocheux, à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, par saint Simon le Myroblite qui l’a fondé en 1363 et l’a dédié à la Nativité de Jésus. Il a subi des incendies en 1570 (destruction totale), en 1622 (très graves dommages) et en 1891 (nouvelles destructions). Aussi, il est inutile d’y chercher des documents anciens dans sa bibliothèque ou des objets de valeur, tout a été détruit par le feu.

 

838g3 Mont Athos, monastère Grigorio

 

838g4 Mont Athos, monastère Grigorio

 

Celui-ci, c’est le monastère de Grigorio, dédié à saint Nicolas, où vivent une centaine de moines. Il a été construit au quatorzième siècle, entre 1341 et 1391 mais l’approche des Turcs a contraint son fondateur, saint Grégoire l’Hesychaste, à s’enfuir et à se réfugier auprès du roi de Serbie. Il possède, paraît-il, deux magnifiques icônes de la Panagia, épargnées par un incendie qui l’a ravagé en 1761. De l'une à l'autre de mes photos, on ne le reconnaît pas. Je ne me suis cependant pas trompé, c'est bien le même, mais vu de face puis, le bateau l'ayant dépassé, vu de flanc.

 

838h1 Mont Athos, monastère Dionysiou

 

Le monastère Dionysiou, c’est-à-dire monastère de Denis, a été fondé au quatorzième siècle, entre 1370 et 1374, par saint Denis de Korisos (à l’est du lac de Kastoria), qui l’a dédié à la Nativité de saint Jean Baptiste. Il surplombe le niveau de la mer de 80 mètres.

 

838h2 Mont Athos, monastère Agios Pavlos

 

Nous arrivons maintenant devant le monastère d’Agios Pavlos (Saint Paul) consacré au Christ Sauveur, dont j’ai lu d’une part qu’il a été fondé vers 1050, et d’autre part qu’on le trouve évoqué pour la première fois dans un document de 972. Je me demande si cette différence n’est pas due à une confusion entre fondation et construction. Quant à la haute tour que l’on aperçoit dans le fond, elle date de 1522, tandis que le catholicon est de 1844. Sa bibliothèque est riche de 495 manuscrits, et le monastère recèle en outre un morceau de la croix de Jésus et, me dit-on, une partie des cadeaux offerts par les Mages à Jésus dans sa crèche. De l’or, de l’encens et de la myrrhe, selon la tradition, avaient été offerts à Jésus. L’encens et la myrrhe sont périssables, et je ne vois pas comment on aurait pu les conserver si longtemps. Quant à l’or, le thésauriser et le transmettre à sa mort (je ne sais à qui, à Marie, à saint Jean, à Marie-Madeleine…) cela ressemble tellement peu à Jésus tel qu’il apparaît à travers les évangiles que je ne vois pas comment des moines chrétiens peuvent s’imaginer posséder de telles reliques. Et moi, je serais bien curieux de connaître la nature des dons conservés ici…

 

838i1 le Mont Athos

 

838i2 Agio Oros (la Montagne Sainte)

 

Nous voici arrivés, avec Saint Paul, au dernier monastère de cette côte ouest. Là se dresse, haut de 1935 mètres, le mont Athos qui donne son nom à toute la péninsule. Au-delà, c’est le cap St-Georges, où la passe est extrêmement dangereuse du fait de courants et de vents très violents. D’ailleurs, on connaît cet épisode au tout début de la Première Guerre Médique, en 492 avant Jésus-Christ, que rapporte Hérodote. Mardonios, gendre du roi de Perse Darius, vient de prendre Thasos et continue vers Athènes. “D’Acanthos, ils tentèrent de doubler le mont Athos. À ce moment, le vent du nord se mit à souffler en tempête irrésistible et bouscula leur flotte, jetant bien des navires contre la montagne. Il y eut, dit-on, près de trois cents navires perdus, et plus de vingt mille hommes. Les uns servirent de pâture aux monstres marins dont la mer est infestée dans ces parages, d’autres se brisèrent sur les écueils, certains, qui ne savaient pas nager, périrent pour cette raison, et d’autres encore moururent de froid”. Je ne sache pas qu’il y ait aujourd’hui des requins au pied du mont Athos, mais peut-être y en avait-il dans l’Antiquité, ce seraient alors les monstres marins dont parle Hérodote. Pour ma part je sais nager, mais même sans requins je n’ai pas envie de mourir d’hypothermie. Notre flotte à nous ne compte qu’un bateau, et il fait demi-tour sans tenter de doubler le cap. Retour à Ouranoupoli par le même chemin.

 

838j1 Dauphins près du mont Athos

 

838j2 Dauphins près du mont Athos

 

Pendant cette mini-croisière, par deux fois nous avons aperçu des dauphins qui nous ont accompagnés de loin pendant quelques minutes. Ils font un bond hors de l’eau, puis disparaissent et réapparaissent dans un autre bond à un tout autre endroit. Or un bond, par définition, c’est bref. Je les vois, je les pointe, l’objectif tourne pour faire la mise au point, et clic-clac l’obturateur se déclenche quand le dauphin a disparu. Je n’ai réussi aucune photo satisfaisante. Je mets quand même ces deux photos-ci parce qu’au moins on aperçoit un petit quelque chose, surtout sur la première où le nez d’un jeune dauphin surgit près du dos d’un adulte. S'ils avaient été sympa, ils auraient accepté de poser quelques instants pour le plaisir des touristes.

 

838k1 Mouette près du mont Athos

 

838k2 Grisard près du mont Athos

 

838k3 Grisard près du mont Athos

 

Il est quand même beaucoup plus facile de photographier les mouettes et les grisards qui ont longtemps accompagné notre bateau. Quand il n’y avait pas de monastères à photographier, et pas de dauphins non plus à traquer, je me suis amusé à essayer de prendre des clichés d’oiseaux. En voici trois qui, en conclusion de cette balade en mer, témoignent de mon petit jeu…

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 21:15

La Chalcidique, c’est cette grosse bosse qui ferme le golfe Thermaïque juste à l’est de Thessalonique, et qui se termine par trois “doigts” étroits et longs qui pointent vers le sud. La première de ces péninsules, à gauche, s’appelle Kassandra, celle du milieu c’est Sithonia et celle de l’est est le fameux Mont Athos, la “Montagne Sacrée” au statut particulier, couvert de monastères d’hommes et qui est interdit à toutes les femelles, qu’elles soient humaines ou vaches, chiennes, chattes… Mais cela c’est un autre sujet, qui fera l’objet d’un article spécifique. Au creux du golfe entre Kassandra et Sithonia se trouvent les ruines de la ville antique d’Olynthe (Olynthos), dont le site avait été habité depuis la fin du néolithique (3000-2500 avant Jésus-Christ).

 

En 479, rentrant chez eux après la défaite de Platées (mon article du 10 juin 2012), les Perses prennent Olynthe et c’est Hérodote qui nous le raconte, mais auparavant je dois préciser que Mardonios et Artabaze sont des généraux perses et que la ville de Potidée se trouve à quinze kilomètres d’Olynthe, à l’entrée de la péninsule de Kassandra en un point très étroit, ce qui fait qu’elle en commande l’accès. “Mardonios [...] jugea de son devoir de ne point passer près de Potidée, ville rebelle, sans la réduire en esclavage. En effet, lorsque le roi eut dépassé leur territoire et que la flotte perse en fuite eut quitté Salamine, les Potidéates avaient ouvertement répudié le parti des Barbares. Et les autres peuples de la péninsule en avaient fait autant. C’est alors qu’Artabaze investit Potidée. Comme il soupçonnait les Olynthiens de vouloir eux aussi faire défection, il les assiégea également. Leur ville était occupée par les Bottiens chassés du golfe Thermaïque par les Macédoniens. Artabaze les assiégea, prit la ville et en fit égorger les habitants dans un marais des environs. Puis il chargea Critoboulos de Toironé de gouverner la ville qu’il remit aux gens de la Chalcidique. Voilà comment Olynthe passa aux mains des Chalcidiens”. En effet, la Macédoine était vassale de la Perse, et à ce titre ses cités étaient tenues de prendre part à la guerre aux côtés du pays suzerain.

 

Désormais –donc à partir de 479–, Olynthe dépend de la Chalcidique. Ce qui n’est pas dit ici, c’est que ce sont des colons athéniens de Kassandra qui la repeuplent, ce qui en fait l’alliée naturelle d’Athènes. Mais persuadée par Perdiccas, roi de Macédoine, Olynthe retourne sa veste (pardon, elle retourne son chiton). Laissons là Hérodote et écoutons maintenant Thucydide : “Les Potidéates envoyèrent à Athènes une ambassade pour la détourner de faire des changements à leur statut. Ils allèrent aussi à Lacédémone, accompagnés des Corinthiens, pour y obtenir du secours en cas de besoin. Ils étaient depuis longtemps à Athènes qu’ils n’avaient encore rien obtenu. Au contraire, les vaisseaux qu’on envoyait contre la Macédoine et contre eux prenaient la mer. En revanche, les autorités de Lacédémone leur promirent, au cas où les Athéniens attaqueraient Potidée, de faire une incursion en Attique […]. Perdiccas persuada aux Chalcidiens de quitter les villes du littoral, de les détruire, de s’installer dans l’intérieur des terres à Olynthe et de fortifier uniquement cette ville”. Et voilà créée la Ligue de Chalcidique, alliance de 32 cités prenant le parti de Sparte contre Athènes, qui établit son siège à Olynthe en 432, à la veille de la Guerre du Péloponnèse (431-404).

 

En 383, Olynthe est si puissante en Chalcidique qu’elle inquiète ses voisines qui recherchent l’appui de Sparte contre elle. Cette fois c’est à Xénophon que je laisse la parole : “Des députés d'Acanthos et d'Apollonia, les plus grandes villes des environs d'Olynthe, arrivèrent alors à Lacédémone. Après avoir entendu les motifs de leur venue, les éphores les introduisirent dans l'assemblée et devant les alliés. Cleigénès d'Acanthos prit la parole et dit : «Lacédémoniens et alliés, nous croyons que vous ignorez qu'une grande puissance est en train de se développer en Grèce. Vous savez à peu près tous que, des villes de Thrace, Olynthe est la plus grande. Or les Olynthiens ont annexé des villes en leur imposant leurs lois et leur constitution, puis ils ont mis aussi la main sur les plus grandes. Ensuite ils ont essayé d'affranchir aussi les villes de Macédoine de la domination d'Amyntas, roi des Macédoniens. Après avoir gagné les villes les plus proches, ils n'ont pas tardé à se tourner vers les villes lointaines et les plus considérables. Que dire maintenant de leur orgueil ? La divinité en effet a sans doute voulu que l'orgueil des hommes s'enfle avec leur puissance.» […]”. D’où un nouveau rapprochement avec Athènes. Mais en 379, Sparte assiège Olynthe et s’en empare.

 

Olynthe alors appelle à l’aide Amphipolis (ville sur la côte, à l’est de la Chalcidique, que nous avons l’intention de visiter prochainement), d’où la rupture une nouvelle fois avec Athènes. Du coup, cela entraîne une alliance avec Philippe II de Macédoine en 356 (précisément l’année de naissance d’Alexandre). Et Philippe entreprend ses conquêtes. Quand l’instable, changeante, lunatique Olynthe commence à se disputer avec lui, Démosthène publie les Olynthiennes, où il presse les Athéniens de soutenir leur ancienne colonie, non par affection pour la traîtresse mais par crainte de ce roi de plus en plus puissant. Athènes traîne les pieds, elle se souvient de l’infidélité, elle ne réagit pas et, en 348, Philippe prend Olynthe et la rase.

 

837a Olynthe (Olynthos)

 

Lorsque l’on pénètre dans l’enceinte du site, on est au pied de deux collines. Ce que l’on voit en arrivant, ce sont d’abord  ces pierres, meules, pressoir.

 

837b1 cimetière d'Olynthos

 

837b2 Cinetière d'Olynthe)

 

Mais juste à côté, c’est le cimetière. Comme à l’habitude, il est hors de la ville, et comme on peut supposer que la route antique et la route moderne respectent le même tracé qui suit la vallée, il était donc près de la route.

 

837c1 la ville hippodaméenne d'Olynthos

 

837c2 la ville hippodaméenne d'Olynthe

 

837c3 Olynthe, en Chalcidique

 

Je disais qu’il y avait deux collines. La ville primitive se trouvait sur la colline sud. Après 479 et la destruction par les Perses, c’est sur la colline nord que la ville a été reconstruite, et elle a pris une ampleur considérable après 432 et les mouvements de population suscités par Perdiccas, occupant une trentaine d’hectares. C’est par cette dernière, située à une dizaine de minutes de l’entrée du site, que nous commençons. La ville a été conçue selon un plan hippodaméen, en blocs de 86,20 sur 36 mètres comportant dix maisons dont cinq tournées vers le nord et cinq tournées vers le sud (soit pour chaque maison un peu moins de 18 mètres sur 18), chacune s’organisant généralement autour d’une cour intérieure avec portique ouvert au nord, puits, drainage, sol de pierre, et petit autel au centre pour le culte domestique de Zeus Herkeios. Il y a parfois un étage. On a dénombré au moins cinq grandes avenues de cinq à sept mètres de large, qui courent du nord au sud et qui sont coupées à angle droit par au moins vingt rues de cinq mètres de large. Ma troisième photo montre qu’à l’extrémité, les blocs étaient différents, parce qu’ils s’appuyaient sur le mur de la ville.

 

837d1 distribution de l'eau à Olynthe

 

837d2 distribution de l'eau à Olynthe

 

L’adduction d’eau et l’évacuation des eaux pluviales et des eaux usées sont également bien étudiées. Le puits, dans chaque cour, ne plonge pas jusqu’à la nappe phréatique, il est alimenté par la ville. Et puis il y a collecte des eaux drainées dans chaque cour.

 

837e la fontaine de l'Olynthe antique

 

Ceci est tout ce qui reste d’une grande fontaine publique couverte. Certaines maisons, non pourvues de puits, devaient s’y approvisionner.

 

837f1 l'arsenal d'Olynthe

 

Voyons quelques bâtiments publics. Celui de ma photo a été identifié comme étant très probablement l’arsenal. Non pas au sens de lieu de garage et d’entretien des navires de guerre, nous ne sommes certes pas loin de la mer mais le sommet d’une colline élevée n’est pas l’idéal pour cet usage ! C’est le lieu de stockage des armes et des munitions. Et si les armes sont nombreuses, défensives comme les casques, les boucliers, les cnémides, etc., et offensives comme les lances, les javelots, les épées, les arcs, il ne faut pas oublier que les munitions ne sont pas réservées aux armes à feu qui n’existent pas encore, car il faut des flèches en très grand nombre. Certains ont supposé qu’il s’agissait plutôt des écuries militaires.

 

837f2 le sénat d'Olynthe

 

837f3 le bouleuterion d'Olynthos

 

Et ici, nous voyons le bouleutérion, salle d’assemblée politique, mot que l’on traduit parfois par sénat. C’était une grande pièce de 19 mètres sur 9,50 mètres, au toit à double pente reposant sur les murs latéraux et au centre sur une rangée de sept colonnes doriques dont il ne reste que les bases.

 

837g1 plan d'une maison d'Olynthe

 

837g2 cour de maison privée à Olynthe

 

Mais revenons aux maisons privées. La première image ci-dessus, proposée par le site dans un petit bâtiment dont les murs sont couverts d’excellents panneaux explicatifs, montre le plan type d’une maison olythienne. On voit en bas au milieu la cour pavée (ma seconde photo) qui constitue l’entrée principale sur la rue, et à gauche une pièce qui ouvre aussi sur la rue, et où se situe une boutique. En effet, il n’y a pas de bâtiments spécifiques pour les commerces, qui sont intégrés dans les maisons. Dans le prolongement de la cour, en plein cœur de la maison, le portique couvert, soutenu par des colonnes de bois surmontées d’un chapiteau dorique en pierre. Toutes les pièces ouvrent sur ce portique. Au fond se trouvent les pièces d’habitation et les réserves. Dans le coin inférieur droit du plan, cette pièce carrée à laquelle on accède par une antichambre, c’est l’andron, autrement dit la salle de banquets, banquets qui ne se font qu’entre hommes. On remarque, indiqué par des flèches, le chemin du drainage souterrain. Au fond à droite se situe le living-room avec au centre un foyer, servant à cuire et aussi faisant office de chauffage en hiver. Dans le toit, une ouverture au-dessus de ce foyer permettait de faire cheminée.

 

837g3 baignoire dans une maison d'Olynthe

 

Sur le plan de la maison, on n’a pas manqué de noter que, tout au fond au milieu, il y a une salle d’eau. En effet, on a retrouvé dans beaucoup de maisons la trace de baignoires sabots en terre cuite. Quelques unes sont encore entières, et celle de ma photo a même été laissée en place. C’est la preuve que les habitants attachaient une grande importance à la propreté corporelle et à l’hygiène. On utilisait de l’eau chaude et on y ajoutait des huiles parfumées. Et puis il y avait aussi des WC fixes ou, selon les maisons, portables du type seau hygiénique.

 

837g4 six maisons (d'un groupe de 10) avec mosaïques

 

Je disais que les îlots faisaient dix maisons. Ci-dessus, pour que ma photo reste lisible, j’ai coupé le plan aux six maisons de gauche. Il a été démontré que les maisons n’avaient pas été construites individuellement, mais qu’une ou plus vraisemblablement plusieurs équipes d’ouvriers avaient édifié en un seul bloc toute la barre. Et, sur le site, dans plusieurs des maisons des mosaïques de sol sont encore en place. Elles figurent sur le plan. Dans ce bloc de dix maisons, on a remarqué la conduite qui amène l’eau de la rue à une allée entre deux maisons (à droite sur ma photo, là où j’ai coupé le plan), et de là l’eau était distribuée à chaque unité d’habitation. On a noté aussi cinq maisons avec un andron, trois avec une baignoire et huit avec une cuisine. On se rend compte que la construction de barres monobloc, divisées en habitations de surface égale, ne suppose pas forcément que les logements aient la même composition et jouissent du même confort. Cela signifie qu'elles n'étaient pas livrées “clés en main” avec un équipement standard, mais nues au contraire, chaque propriétaire complétant l'équipement, ainsi que la couverture du sol, parfois en mosaïque.

 

837h1 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

837h2 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

837h3 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

837h4 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

Une particularité de ce bloc de maisons est le nombre de mosaïques de sol qu’on y a retrouvées, et aussi de sols recouverts d’une couche de plâtre. Datées de la fin du cinquième siècle, ces mosaïques sont parmi les plus anciens exemples connus. Elles sont en noir et blanc pour celles qui représentent des dessins géométriques, les autres utilisent en outre des galets rouges, jaunes et violets. C’est généralement dans l’andron que se trouvent les sols de mosaïque, car c’est la pièce de réception par excellence, à la décoration plus formelle. La troisième photo représente Bellérophon sur Pégase, tuant la chimère. Sans entrer dans les détails cde la légende, disons que ce Bellérophon, héros de Corinthe, y avait tué le tyran et avait dû se réfugier chez Proétos, roi de Tirynthe, qui le purifia de ce meurtre. Mais Sthénébée (nommée Antéia chez Homère), la femme de Proétos, tomba amoureuse du héros. Comme dans l’histoire de Phèdre et d’Hippolyte (voir Racine), Bellérophon refuse de trahir ainsi son hôte, et Sthénébée offensée raconte à son mari que Bellérophon a voulu la séduire. Proétos, estimant que cela mérite la mort mais ne pouvant s’en charger parce que l’on ne peut tuer son hôte, écrit au roi de Lycie Iobatès pour lui demander de tuer le porteur de la lettre, dont il charge Bellérophon, sans lui parler de la dénonciation calomniatrice. Lequel accomplit sa mission. Mais en Lycie, un être à tête de chèvre, avec un corps de lion et une queue de dragon –la Chimère– crachait le feu, enlevait les troupeaux, dévastait le pays. Pensant qu’elle tuerait Bellérophon et lui éviterait ainsi de se souiller d’un meurtre, Iobatès charge Bellérophon de débarrasser le pays de cette Chimère. Mais la Chimère n’a pas tué Bellérophon, parce qu’il a enfourché Pégase, le cheval ailé, et a attaqué le monstre par en haut, l’exterminant d’un seul coup. Tel est le sujet de cette mosaïque. En résumé, Iobatès tente encore à plusieurs reprises d’envoyer Bellérophon à une mort certaine en s’acquittant de tâches dangereuses, mais toujours Bellérophon est vainqueur. Alors Iobatès lui donne sa fille en mariage.

 

837i1 ruines d'Olynthos détruite par les Perses

 

837i2 ruines d'Olynthe détruite par les Perses

 

837i3 ruines d'Olynthe détruite par les Perses

 

Redescendant de la colline nord, je me suis rendu à la colline sud à quelque distance et l’ai escaladée, par acquit de conscience, mais les Perses n’ont vraiment pas laissé grand-chose. Et comme de plus le lieu est laissé à l’abandon, on a du mal à discerner les murs sous la végétation (troisième photo). Le reste, ce sont des pierres éparses, ou quelques éléments dont il est bien difficile de comprendre à quoi ils correspondent. Il n’y a plus qu’à redescendre, et à partir vers une prochaine visite.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche