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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 10:30

Mon blog, c’est avant tout le récit de ce que nous voyons dans notre grand, notre interminable voyage, et mes réflexions à ce sujet. Pas d’adresses de restaurants ou d’hôtels, pas de critiques de livres non plus. Ce n’est pas parce que j’ai fait des études littéraires et que j’ai, autrefois, enseigné les Lettres en lycée que je dois nécessairement tenir une chronique littéraire. Mais il y a un livre qui m’est tombé entre les mains, et qui est si proche de mes préoccupations que je ne peux manquer d’en parler, et même de lui consacrer un bref article. 

 

Ce livre s’intitule Voyage à Florence (éditions Pimientos, 2014). Ce n’est pas un guide, ce n’est pas non plus le carnet de voyage d’un journaliste ou d’un “voyageur au long cours” comme je me définis sur ma carte de visite, mais un recueil des impressions, à Florence, de quatre grands de la littérature du dix-neuvième siècle, Stendhal, Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Taine. Et c’est publié dans une collection qui comporte déjà de nombreux titres composés selon le même principe, presque tous concernant des régions de France, mais il existe aussi un Voyage en Andalousie et un Voyage à Jérusalem. Et maintenant à Florence. 


C’est à Rome, dans une librairie française près de San Luigi dei Francesi, que j’avais acheté le Rome, Naples et Florence de Stendhal. Je ne l’ai donc pas cité à Florence, que nous avions visitée précédemment. Mais citer les grands auteurs, c’est tout à fait dans mes méthodes, je l’ai fait abondamment à Rome avec Stendhal, et récemment à Istanbul avec Théophile Gautier. Je ne pouvais donc qu’être séduit par ce livre qui vient de paraître. 

 

À vrai dire, dès la troisième ligne de la préface, mon sang s’est échauffé. Je lis “Véritable foyer de ce bouillonnement de culture qui augura la fin de la longue et obscure période que fut le Moyen-Âge…” Je sais bien que l’on a longtemps enseigné en France que le Moyen-Âge avait été une époque barbare, inculte, et que nos rois à partir de François Premier nous avaient sortis de cet obscurantisme. Foin de saint Louis et de ses croisades, de Philippe le Bel et des Templiers. Puis, à partir de la Révolution, les rois sont devenus pour les écoliers d’infâmes tyrans que le peuple était parvenu à éliminer. Les historiens, quant à eux, ont su reconnaître que les églises romanes puis gothiques étaient des œuvres d’art, que les statues qui les ornent sont (parfois, ou souvent) merveilleuses, que les mosaïques de Ravenne sont d’une beauté incomparable, et qu’un peuple non dégrossi ne peut créer cela. D’ailleurs, Stendhal lui-même écrit, à propos de la cathédrale Santa Maria del Fiore, commencée en 1296: “Cette architecture du Moyen-Âge s’est emparée de toute mon âme; je croyais vivre avec le Dante” (1265-1321). Mais ce n’est que la préface, qui n’occupe que deux pages et demie. La suite est un régal. 

 

Commençons par Stendhal, puisque c’est lui que l’on rencontre en premier lieu. Il a effectué ce voyage en 1817. C’est un lieu commun que de dire qu’il se rattache au courant romantique. “En descendant l’Apennin pour arriver à Florence, mon cœur battait avec force”. “J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence”. Stendhal, on le sait, est un fondu de musique et un grand admirateur du sculpteur Canova. On ne s’étonne donc pas qu’il donne, dans sa description de la ville de Florence, une grande place aux théâtres où il va écouter des opéras, et à la sculpture moderne autant que Renaissance.

 

Stendhal n’occupe que 18 pages dans ce livre. Ce n’est rien en comparaison de Dumas qui lui fait suite avec 69 pages. Et encore, on nous avertit dans la préface que de longs développements correspondant aux recherches historiques poussées qu’il a menées sur place ont été coupés. Mais Dumas a d’abord visité Florence en 1835, puis il y a passé trois années pleines de 1840 à 1843. Il est donc évident que sa vision de la ville est toute différente. Non seulement parce que plus approfondie, mais parce qu’elle dépasse celle d’un touriste qui court d’un monument à l’autre, même si ces visites sont ponctuées de soirées de concerts. On va voir, au fil des pages, se dérouler des fêtes, la ville se remplir d’étrangers en hiver et se vider en été, le comportement du grand-duc avec les citoyens. Mais évidemment cela ne l’empêche pas de parler aussi des monuments, la cathédrale, le Palazzo Vecchio, et avec sa verve habituelle. C’est ainsi, par exemple, qu’il raconte l’éblouissement de Michel-Ange devant la coupole du Duomo, la façon inattendue dont Lorenzo Ghiberti a été désigné pour exécuter la porte du baptistère, ou les mésaventures politiques de Côme l’Ancien. Il va aussi nous conter l’exil de Dante, l’histoire des idées et des lettres en Europe occidentale, la rocambolesque biographie du pape Jean XXIII, etc. et, dans le second volume, celui qui suit le second séjour, il nous fait assister aux fêtes de la Saint-Jean à Florence. Est-il besoin de préciser que cet Alexandre Dumas est le père, l’auteur des Trois Mousquetaires, et non le fils, auteur de La Dame aux camélias. Il traite le sujet en romancier. Ce que ne fait pas réellement Stendhal, dont pourtant je place les œuvres romanesques sur la première marche du podium mondial, ex-æquo avec Dostoïevski.

 

Viennent ensuite les 34 pages de Théophile Gautier qui a visité Florence en 1840, donc à la même époque qu’Alexandre Dumas. Il commence par nous gratifier d’une assez longue description de l’arrivée à Florence, son échange de place dans la diligence pour voir le paysage depuis l’impériale et le froid glacial qui le transperce, les formalités d’entrée dans le Grand-Duché. Stendhal, déjà, avait noté –juste en passant– “J’ai déserté la voiture aussitôt après la cérémonie du passeport”. Gautier, lui, est plus explicite: “À cet endroit, on sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane, autre visite de douane: un inconvénient de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques”. Car ce n’est qu’en 1861, grâce à l’action conjuguée de Cavour et du roi de Piémont-Sardaigne Vittorio Emmanuele II, de Garibaldi et de Mazzini, que l’unité de l’Italie va se réaliser, à l’exception de la Vénétie et du Trentin, ainsi que du Latium, les États Pontificaux ayant déjà été copieusement entamés. Que l’on se reporte à une carte de l’Italie jusqu’en 1848, et l’on verra que de France on traverse la Savoie, le Piémont-Lombardie, le duché de Parme, le duché de Modène et un petit bout de la Romagne pontificale. On est loin de Schengen! Comme nous l’apprend Gautier, franchir une de ces frontières, ce n’est pas une simple formalité administrative, les malles sont fouillées. Taine, lui, voyagera en 1864. De Paris à Florence, il n’a eu à franchir que la frontière italienne.

 

Gautier est un critique d’art. Il lui arrive de dire, devant un paysage ou un personnage de caractère, que ce serait un excellent sujet pour tel peintre ou tel graveur. Et c’est avec cet œil aiguisé qu’il voit Florence. Par exemple, il s’intéresse tout particulièrement à la place du Grand-Duc, à l’équilibre de ses proportions, à son rôle dans la vie florentine. Il commente en détail les sculptures de Bandinelli, de Michel-Ange, de Vincenzo de Rossi, de Jean de Bologne, d’Orgagna, de Cellini, de Donatello… Cela pour ne pas parler des tableaux et des fresques. Et à cela Gautier sait ajouter les détails pittoresques, comme lorsqu’il parle du voyage et de la douane, comme lorsqu’il décrit son hôtel et la façon dont les Anglais ont semé dans le monde entier des hôtels à la mode anglaise, servant à table les spécialités de leur pays d’origine, ou lorsqu’il parle de la façon dont, avec des connaissances parisiennes rencontrées fortuitement, il devise longuement.

 

Les 22 pages consacrées au texte d’Hippolyte Taine terminent ce petit livre. Comme à son habitude, Taine commence par une synthèse, une vision globale de la cité et de la vie de ses habitants. On représente souvent Taine comme un historien. C’est faux. C’est un philosophe qui réfléchit sur l’histoire. Sa première vision de Florence est diachronique: “Sans doute l’ancienne cité du quinzième siècle subsiste toujours et fait le corps de la ville; mais elle n’est pas moisie comme à Sienne, reléguée dans un coin comme à Pise, salie comme à Rome, enveloppée des toiles d’araignée du moyen âge ou recouverte par la vie moderne comme une incrustation parasite”. C’est probablement très injuste à l’égard de Pise ou de Rome, encore plus de Sienne, mais cela a le mérite de considérer que les villes célèbres (et les autres) ne sont pas seulement constituées des monuments que l’on visite ou des lieux à la mode. Quand il aborde l’architecture, il la décrit à grands traits avant de revenir aux détails quelques pages plus loin, quand il parle de théâtre il en envisage la sociologie avant de citer les pièces jouées. Venant d’un pays où règne un empereur dont l’autoritarisme n’a que très légèrement faibli, il constate la liberté de la presse, la liberté d’expression, mais accuse aussi l’ignorance du public français pour expliquer le bas niveau de notre presse. C’est également en philosophe de la société et de l’histoire qu’il visite la ville: “Plus on regarde les œuvres de l’architecture, plus on les trouve propres à exprimer l’esprit général d’une époque”, dit-il en introduction à ses descriptions.

 

Les quatre auteurs sélectionnés jettent donc sur Florence un regard très personnel. Il est particulièrement intéressant de comparer ce qu’ils disent sur un même sujet. Non pas tant sur l’architecture, la sculpture ou la peinture, car il n’est pas possible à un homme de goût de décrier Michel-Ange ou Brunelleschi, que sur les Florentins et la vie à Florence. Dumas comme Gautier sont surpris par les Frères  de la Miséricorde qui secourent les malades, les accidentés, qui accompagnent les défunts, sous un habit noir de pénitent qui dissimule leur identité, confrérie à laquelle le grand-duc lui-même appartient. Mais alors que Dumas est frappé par le fait que le plus haut aristocrate agisse coude à coude avec le plus modeste ouvrier sous l’anonymat du vêtement, Gautier, lui, réfléchit plutôt au sens de la mort dans la culture nationale florentine, diamétralement opposée à la conception anglaise.

 

Tous les quatre, bien évidemment, abordent le caractère des habitants. Stendhal passe de longues heures assis hors de la ville. Il admire la beauté du regard des paysannes, mais “ces yeux si vifs et si perçants ont l’air plus disposé à vous juger qu’à vous aimer”. En ville, ses relations lui font connaître des bourgeois, des aristocrates. “L’urbanité et le savoir-vivre brillaient plus dans les discours que le naturel ou la vivacité”. La France a connu la Révolution, l’Empire, la Restauration et, le livre ayant été revu en 1826, on peut déjà sentir la proche venue des Trois Glorieuses qui engendreront la Monarchie de Juillet; aussi Stendhal peut-il être frappé par la distance que le Florentin, à l’inverse du Français, prend avec la politique, et d’ailleurs il estime que dans cette ville toute passion est un malheur.

 

Dumas confirme tout à fait le point de vue de Stendhal. Il parle d’apathie, de facilité de vivre, et constate qu’en conséquence l’industrie et le commerce sont à peu près nuls. À tel point que le grand-duc, qui souhaite que son duché progresse, est contraint de faire appel à des étrangers. Il parle aussi (et il est le seul des quatre auteurs à le faire) de la totale absence des maris auprès de leurs femmes et de l’institution du cavalier servant.

 

La physionomie est le guide de Gautier pour parler du caractère des Florentins. Leur visage trahit l’effet des invasions, des influences extérieures, qui ont fait qu’ils ne soient pas les héritiers ni les descendants des Romains de l’Antiquité. Hommes comme femmes sont marqués par une pensée plus profonde, et pour lui les Florentines “sont plus intéressantes [que les Vénitiennes ou les Romaines] et parlent davantage à l’idée; elles plairont surtout à l’écrivain psychologue”. Tel est le fruit de ses observations dans la rue, au théâtre, à l’église.

 

On ne s’étonnera pas que Taine se livre à une comparaison historique. Comme dans l’Athènes antique, l’intelligence primait le caractère, et comme à l’époque de Démosthène les Florentins en sont venus à faire “tout languissamment, avec mollesse et sans ordre”, paresseusement, cette remarque l’amenant à expliquer l’art florentin de la Renaissance par cette évolution du comportement.

 

Les classes supérieures de la société se font une règle d’aller quotidiennement se promener aux Cascine (Dumas écrit Cachines, précisant qu’il adapte son orthographe à la prononciation du mot, tandis que Gautier écrit Caschines sans se justifier, mais il explique que le mot signifie “Laiteries”, Taine quant à lui n’abordant pas le sujet). Ce qui, essentiellement, retient l’attention de Stendhal, c’est que le lieu est envahi par les Anglais et les Russes. Et comme il compare leur emplacement par rapport au centre de la ville avec celui des Champs-Élysées par rapport à Paris, le lecteur du vingt-et-unième siècle ne peut manquer de penser à l’infime proportion de Français sur les Champs-Élysées, colonisés par les Américains, les Japonais, les Italiens, les Koweitiens, les Allemands, les Chinois, les Espagnols, les… je pourrais indéfiniment allonger la liste des touristes étrangers attirés par cette avenue, croyant découvrir Paris alors qu’ils n’en voient qu’un côté cosmopolite, certes très intéressant par son métissage, mais qui n’a plus rien de typiquement français. “Florence n’est qu’un musée plein d’étrangers”, écrit Stendhal.

 

Gautier, lui aussi, note le grand nombre d’étrangers, mais pas d’un point de vue critique comme Stendhal. Il explique les raisons très diverses de leur présence ici, ce qui aide à comprendre leur comportement. Il s’amuse des ragots qui y font l’objet des conversations plus qu’il ne s’offusque de leur médisance, voire des comportements qui les provoquent et en sont le sujet.

 

Mais c’est Dumas qui en donne la description la plus complète car son séjour de plusieurs années lui a permis de voir toutes les saisons et de participer réellement à la vie de la cité. Promenade d’été, promenade d’hiver. Il décrit aussi les promeneurs, et notamment le grand-duc et chacune des personnes de sa famille, leur aspect, leur comportement, et cela est extrêmement intéressant, à la fois sur le plan sociologique et parce qu’il est amusant de se représenter la scène. Ce que ne disent pas les autres auteurs, c’est qu’il y a une suite. Quand le pernicieux brouillard envahit les Cascine, on se replie sur la porte del Prato. Mais je ne vais pas raconter tout ce que Dumas dit infiniment mieux que moi, la Pergola et le reste.

 

En conclusion, si contrairement à mes habitudes je consacre l’un de mes articles à ce livre, rompant de surcroît le rythme de mes publications sur Istanbul, c’est parce que j’ai pris un vif plaisir à sa lecture et que je voulais en faire part à mes fidèles lecteurs qui, je suppose, y trouveront le même plaisir que moi. Et puis j’ai intégré dans mon commentaire quelques “courtes citations justifiées par le caractère critique” de mon article, mais je ne voudrais pas en dire plus et ainsi enfreindre le droit d’auteur, non des quatre écrivains morts depuis plus de soixante-dix ans, mais de l’éditeur et de Mathieu Béchac qui signe la préface, la demi-page (intelligente et utile) d’introduction de chaque écrivain et qui est responsable du choix des textes publiés.

 

Tout à fait hors sujet, mais très important pour moi, je lis à la dernière page du livre: “Tiré sur papier [...] provenant de la gestion durable des forêts […]. Imprimé sur les presses de la Source d’Or, à Clermont-Ferrand, référencées Imprim’vert, à l’aide d’encres végétales et à proximité de la centrale de diffusion des livres afin de limiter au maximum le recours au transport routier”. Bravo!  

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Published by Thierry Jamard
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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 09:00

 

877a1 sur le parvis de Santralistanbul

 

Nous nous rendons aujourd’hui dans un quartier excentré d’Istanbul. Partant de la place Taksim, une navette gratuite est prévue, car sur ce site impressionnant sont établis des bâtiments universitaires. Impressionnant, parce que, selon une très judicieuse mode suivie par plusieurs pays, des bâtiments industriels anciens et classés sont dévolus à des usages modernes, ici l’université et un musée scientifique. C’est Santralistanbul. En lisant le nom, orthographié à la turque, on comprend qu’il s’agit d’une ancienne centrale électrique. Sur le parvis, cette sculpture qui évoque une turbine annonce la couleur.

 

877a2 bâtiments de Santralistanbul rénovés

 

877a3 Santralistanbul, jeux de lumière sur la façade

 

Vus de l’extérieur, les bâtiments ne peuvent renier leurs origines industrielles. Nous sommes venus ici l’après-midi, et avons passé pas mal de temps à visiter. Aussi, en ce début de novembre la nuit était-elle tombée lorsque nous sommes ressortis le soir. Cela nous a permis d’apprécier les jeux de lumière sur la façade.

 

877a4 exposition à l'université d'Istanbul

 

“Je ne suis pas sans faille (reproche)” dit, selon mon traducteur, la première ligne de cette affiche. Autrement dit, une autre façon d’exprimer le gros titre en anglais, Imperfection. Il s’agit, en effet, d’une exposition temporaire d’art contemporain au musée de la Centrale, présentée par “Bilgi üniversitesi - Doğü akdenız üniversitesi”, ce qui veut dire “Université de l’information - Université de la Méditerranée orientale”.

 

877a5 musée Santralistanbul, le bar restaurant

 

Commençons notre visite au bar restaurant pour un petit en-cas. L’endroit est aussi original que l’on pouvait s’y attendre, mettant à profit l’ampleur d’un ancien local technique qui a été entièrement modernisé en lui laissant son caractère.

 

877b1 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

877b2 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

877b3 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

877b4 salle de contrôle, ancienne centrale électrique d'I

 

Nombre d’endroits n’étaient pas utilisables comme musée, et certains équipements méritaient d’être conservés comme témoins de la technologie d’une époque. Ainsi, il est intéressant de pouvoir se promener dans les salles de machines ou dans la salle de contrôle et de commande.

 

877b5 l'ancienne centrale électrique d'Istanbul

 

En revanche, sur les côtés bien éclairés ou dans les couloirs de circulation, des espaces dégagés et vides s’offrent pour un autre usage. C’est là que s’est installé un musée des techniques de l’électricité présenté de façon ludique.

 

877b6 musée Santralistanbul, la sphère plasma

 

Deux exemples de ce que propose ce musée. Ci-dessus, la sphère plasma. Un panneau explique d’abord qu’à côté des états solide, liquide et gazeux de la matière, le quatrième état est le plasma. Si, par haute température, haut voltage ou haute pression appliqués à une matière gazeuse on désolidarise les électrons de leur atome, on obtient le plasma, ou gaz ionisé. Ici, dans un globe rempli de néon et d’argon à basse pression, on fait passer un courant électrique de fort voltage entre des électrodes, les ions et les électrons se libèrent. On est invité à poser la main en un point quelconque du globe. Cela crée un champ électrique entre l’électrode et le point touché, et le plasma s’aligne automatiquement le long de ce champ, et décharge son électricité comme sur une mise à la terre. D’où des étincelles bleues aussi surprenantes qu’esthétiques. N’étant pas suffisamment savant en physique, je me contente ici de traduire ce qu’ont écrit des gens que je suppose spécialistes, en espérant qu’ils ne m’ont pas soufflé d’âneries…

 

877b7 musée Santralistanbul, sculpture magnétique

 

L’autre expérience que j’ai sélectionnée comporte une cuvette et, au fond, toute une collection de rondelles de fer en principe non magnétiques. Mais si on en place une sur l’aimant, au centre, elle se trouve temporairement magnétisée, et constitue donc alors elle-même un aimant. On peut dès lors, en ajoutant des rondelles, et en façonnant leur masse compacte et solidaire, créer des sculptures magnétiques. D’accord, ma sculpture ci-dessus n’est pas merveilleusement artistique, mais avec du goût et du temps, et si l’on est habile, on peut créer des formes intéressantes.

 

877c1 ''Out of Stress'', université Bilgi, Istanbul

 

Il y a de très nombreuses expériences amusantes et instructives. Chacun, selon son âge, peut y trouver son compte, car dès lors qu’il n’est plus un bébé, tout enfant peut jouer avec les appareils, tandis que l’adolescent y retrouvera ses cours du lycée et que l’adulte, selon le cas, s’instruira ou confirmera ses connaissances. Mais venons-en à l’exposition temporaire Imperfection annoncée à l’extérieur par cette affiche représentant une grosse mouche. Les artistes ont joué avec la matière, comme ici avec cette série de gobelets de plus en plus déformés. L’œuvre s’intitule Out of stress.

 

877c2 projet d'urbanisme Istanbul 2020

 

La candidature d’Istanbul pour les Jeux Olympiques de 2020 est ici le prétexte à une réflexion sur l’urbanisme. Certes, on peut partir d’un plan d’urbanisme idéalement pensé pour les J.O., mais depuis cinquante ans Istanbul n’a pas géré sa croissance démesurée et la ville s’est développée au hasard. Par ailleurs, l’exemple d’Athènes pour les J.O. de 2004 a montré que des infrastructures non pensées dans leur devenir avaient entraîné des coûts faramineux. C’est ainsi que l’on se rattache au thème de l’imperfection, qui est celle de la ville telle qu’elle est et à partir de laquelle il convient de rechercher des solutions permettant, en même temps, d’améliorer les conditions de vie des plus défavorisés. Beaucoup des grands ensembles construits toutes ces dernières années sont éloignés de la mer et ne comportent aucun des équipements considérés comme basiques, à savoir espaces verts, équipements sportifs, théâtres, galeries. Un concours ouvert en 2006 a été gagné par Zaha Hadid Architects.

 

877c3 ''Viens pleurer par mes yeux'' par Kemal Önsoy

 

Encore une œuvre d’art avant de clore cet article. Cette grande sculpture de 2001-2007 reposant sur le sol du rez-de-chaussée et montant jusqu’à la toiture s’intitule Gel Gözlerimden Ağla (Viens pleurer par mes yeux). Elle est signée Kemal Önsoy.

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 09:00

 

    876a1 scène de harem turc, 1654 

 

    876a2 scène de harem turc, 1654 (détail) 

 

Après avoir vu les poids et mesures et les céramiques du musée de Pera, on monte dans les étages, et l’on y découvre une collection incroyablement riche de toiles qui nous ont retenus plusieurs heures, comme cette Scène du harem turc, de 1654, signée Franz Hermann, Hans Gemminger et Valentin Mueller.

 

876b1 Procession de l'ambassadeur, Constantinople, 18e s.

 

Mais je vais plus particulièrement m’arrêter sur trois thèmes, les ambassadeurs, les enfants, deux contemporains. L’étage réservé au thème des ambassadeurs comporte aussi, bien sûr, les consuls, les familles, les officiels. Ci-dessus, un détail de la Procession des Ambassadeurs, œuvre d’un peintre inconnu du dix-huitième siècle. Quoique pour nous, aujourd’hui, ces tableaux soient d’incomparables documents informant sur les mœurs de leur époque, la plupart du temps ce sont les ambassadeurs eux-mêmes qui commandent les œuvres, soucieux d’être immortalisés dans leur prestigieuse fonction. Parfois cependant, comme dans le cas de Hans Ludwig von Kuefstein, ambassadeur du Saint Empire Romain Germanique près la Sublime Porte, il y a une intention délibérée de documentation et d’information à l’adresse de l’Occident.

 

876b2 Janissaire, par Vanmour (1704)

 

876b3 un imam, par Vanmour (1re moitié 18e s.)

 

Le Français Charles de Ferriol, également, a emmené avec lui de Paris, en 1699, le peintre Jean-Baptiste Vanmour mais, ne pouvant se faire représenter dans l’apparat de la cour impériale (il avait refusé de se défaire de son épée pour être présenté au sultan, ce qui lui avait valu de se faire refuser l’entrée du palais), il lui a fait exécuter des portraits de genre, comme ce janissaire ou cet imam. Ferriol a publié en 1711 un livre de gravures effectuées à partir de ces toiles, ouvrage qui a suscité un grand intérêt, justifiant trois éditions jusqu’en 1715. Même après le rappel en France de Ferriol et son remplacement par d’autres ambassadeurs successifs, Vanmour est resté dans l’Empire Ottoman, à Constantinople, et il a travaillé pour eux ainsi que pour des ambassadeurs d’autres pays. Il était tellement demandé qu'il a cru bon de créer un atelier en embauchant d’autres peintres chargés tantôt de reproduire ses propres œuvres, tantôt d’en créer d’autres dans son style et avec sa signature. De sorte que tant pour le janissaire que pour l’imam, sur l’étiquette du musée le nom de Vanmour est suivi d’un point d’interrogation. En 1725, il a reçu le titre de “peintre ordinaire du roi en Levant” mais, à son grand dam, aucune pension ni indemnité n’était liée au titre…

 

876b4 délégation ottomane en Suède

 

Dans mon article daté du 9 octobre 2012, Didymoteicho et Mikri Doxipara, j’ai longuement parlé de l’accueil du roi de Suède Charles XII par l’Empire Ottoman lors de son exil en 1709, de sa prise en charge financière, mais aussi des dettes accumulées par lui-même et par son entourage. Cinq ans après son arrivé, Charles XII est rentré dans son pays et la dette a été enterrée. C’était sans compter qu’en 1727 le grand vizir Damat Ibrahim Pacha s’attaquerait à la restructuration financière de l’Empire et, ressortant les vielles reconnaissances de dettes, chargerait Kozbekçi Mustafa Aga de se rendre à Stockholm, avec une suite de vingt-trois personnes, afin de récupérer le dû. En Suède, grande réception, grands honneurs, on garde la délégation de l’Empire Ottoman durant quinze mois avec toute la pompe nécessaire, et finalement Kozbekçi rentre à Constantinople les mains vides d’argent mais toutes chargées de belles promesses. Comme Monsieur Dimanche dans le Dom Juan de Molière. J’ai photographié le détail ci-dessus dans un tableau signé de George Engelhardt Schröder, intitulé Kozbekçi Mustafa Aga et sa suite, et qu’il convient de dater, en conséquence, de 1727 ou 1728. Quoique la suite ne concerne plus le tableau, il convient de la raconter pour finir l’histoire commencée à Didymoteicho.

 

En 1732, nouvelle mission à Stockholm pour tenter d’obtenir l’accomplissement des promesses. Le grand vizir choisit pour cela un diplomate d’expérience, cultivé, actif. C’est Mehmet Saïd Efendi, qui avait visité Paris avec son père Yirmisekiz Mehmet Çelebi, en avait rapporté la première presse d’imprimerie entrée dans l’Empire Ottoman, connaissait à fond les ressorts de la politique et de la diplomatie européennes. Cette fois-ci, c’est avec une suite de quarante-trois personnes qu’il arrive à Stockholm en mai 1733. Il raconte dans son livre de mission (en turc, le sefaretname), et dans une longue lettre en français adressée à la comtesse Hedwig de la Gardie, les grandes réceptions, les réunions techniques autour de la dette, et il y ajoute ses propres observations sur la vie à Stockholm et en Suède. Mais de recouvrement de dette, point. Il a calculé que la Suède devait à l’Empire Ottoman vingt-cinq mille kuruş. Une hypothèse ferait du kuruş l’équivalent de la piastre espagnole valant huit réaux (3,35x8=26,8 grammes d’argent), ce qui ferait monter la dette à six cent soixante-dix kilos d’argent. Mais attention, je ne suis ni économiste, ni historien, ces chiffres sont le fruit de mes recherches personnelles et ne reposent que sur une hypothèse d’équivalence internationale d’un chercheur. Mehmet Saïd Efendi rapportait certes une reconnaissance de dette chiffrée, mais aussi des rumeurs inquiétantes de possibles négociations d’alliance entre la Suède et la Russie. Mais dans les années qui ont suivi, la Suède a livré à la Sublime Porte, en guise de paiement, un bateau de guerre, des canons, et des accords commerciaux. La dette était dès lors réputée éteinte.

 

De nombreux portraits et tableaux ont été exécutés, pendant les deux légations, par George Engelhardt Schröder, peintre officiel de la cour du roi Frédéric Premier.

 

876b5 Vergennes, ambassadeur de France près la Sublime Por

 

Le comte Charles Gravier de Vergennes (1719-1787) est un autre ambassadeur de France affecté près la Sublime Porte après d’autres postes diplomatiques en Espagne et au Portugal. Il a exercé ses fonctions dans l’Empire Ottoman à partir de de 1755. Séduit par les charmes d’Annette de Viviers, la veuve d’un marchand, faisant partie de la haute société de Pera, Vergennes a eu deux enfants avec elle (oh le vilain péché pour un ancien élève des Jésuites de Dijon) avant de se décider à l’épouser, sans toutefois solliciter l’agrément de Louis XV. Ce serait, dit-on, la cause de son rappel en France en 1768, alors qu’il avait amplement contribué à l’essor des échanges commerciaux avec la France et que le baron de Tott, un officier de sa suite, avait beaucoup travaillé à la modernisation de l’armée ottomane. Mais le poste d’ambassadeur à Stockholm lui a ensuite été confié en 1771 avant que Louis XVI, accédant au trône en 1774, fasse de lui son secrétaire d’État (c’est-à-dire ministre) des Affaires Étrangères, où Vergennes va puissamment travailler à aider l’indépendance américaine, fournissant hommes et armes.

 

Lorsqu’en 1762 le peintre Antoine de Favray arrive à Constantinople, Vergennes le prend auprès de lui, et il le recommandera à son successeur, Saint-Priest, lors de son départ. C’est ce Favray qui a effectué le portrait ci-dessus qui représente Vergennes en tenue turque en 1766. On lui doit aussi un portrait du couple nouvellement marié peu avant que Vergennes soit rappelé à Versailles, ou encore l’audience de l’ambassadeur auprès du sultan Osman III. Il est en outre l’auteur de scènes de genre et de panoramas de Constantinople.

 

876b6 le port de Constantinople, embarquement d'antiquités

 

Un autre ambassadeur de France, Choiseul-Gouffier que j'ai rapidement évoqué dans mes articles Istanbul 04 et Istanbul 06, s’est passionné pour l’archéologie. Cet ami de Talleyrand, et dont Chamfort a dit “C'est un des êtres qui ont contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec l'espèce humaine”, sensible aux réflexions des philosophes de son siècle des Lumières et aux idées prérévolutionnaires, part pour la Grèce en 1776 à l’âge de 24 ans, parcourt l’Asie Mineure, puis rentre en traversant la Bosnie et les États de Venise. De 1778 à 1782, il publie son Voyage pittoresque de la Grèce, avec des gravures effectuées à partir des dessins et croquis qu’il a rapportés. Il a publié un texte, le Discours préliminaire, résolument philhellène, qui a rencontré un grand succès, mais envisageant de solliciter l’ambassade de Constantinople, il fait d’urgence retirer de la vente tous les exemplaires qu’il peut récupérer. Et il obtient sa nomination. Sur son trajet, il débarque à Athènes qu’il souhaite revoir, et arrive enfin à Constantinople en septembre 1784. L’entrevue avec le grand vizir se passe bien, et même si par la suite quelques nuages assombrissent le ciel des relations quand le grand vizir tombe sur un exemplaire de ce Discours préliminaire, la sérénité et la coopération reprennent le dessus quand les Turcs se rendent compte de l’honnêteté intellectuelle, de la sincère coopération sur les plans militaire, économique et culturel, de l’ambassadeur du roi de France. Sous son impulsion, par son intermédiaire, des officiers du génie, d’artillerie, de l’état-major, des ingénieurs de marine, viennent de France aider à la modernisation de l’armée ottomane. C’est lui aussi qui propose d’envoyer trente jeunes Turcs étudier en France. Ses interlocuteurs, tant Russes que Turcs, pourtant ennemis, le respectent et l’écoutent. Comme l’a si bien dit Condorcet, secrétaire de L’Académie Française lors de la réception de Choiseul-Gouffier sous la Coupole, “l’art des négociations, qui a été si longtemps l’art de tromper les hommes, fut dans les mains de M. de Choiseul celui de les instruire, de les servir et de leur montrer leurs véritables intérêts”. Partisan des libertés par conviction philosophique et humaniste, mais royaliste pour la légitimité, il refuse le poste d’ambassadeur à Londres que lui offre la Convention en 1791, et en 1792 s’exile en Russie où il est reçu amicalement par la tsarine Catherine II puis par son successeur le tsar Paul Premier. Il rentre en France en 1802 quand le risque d’être guillotiné est passé, mais il n’aime pas davantage l’Usurpateur Napoléon Premier, et aura le temps de voir la Restauration, avant de mourir en 1817.

 

Ce philosophe, cet homme cultivé, cet amoureux de la Grèce, a acquis (honnêtement, pas volé) des antiquités qu’à sa mort il a léguées à Louis XVIII pour qu’elles soient exposées au Musée Royal (le musée du Louvre). Sur ma photo ci-dessus, il est difficile de voir nettement ce que représente le tableau, mais ce qui est au premier plan ce sont des fragments de pierres portant des sculptures antiques. Sur le cadre, une inscription dit “Embarquement des fragments antiques envoyés en France, recueillis en Grèce par M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur du roi près la Porte Ottomane, en 1789”. Le tableau est de Jean-Baptiste Hilaire, un peintre avec qui il avait effectué son premier voyage de 1776 au Levant, et qui avait été l’auteur de la majorité des gravures de la première édition du Voyage pittoresque de la Grèce.

 

876c1 Thouvenel, consul général, Constantinople 1854

 

Autre diplomate français, Antoine Édouard Thouvenel a occupé divers postes sous la Monarchie de Juillet et la Seconde République, en Espagne, en Belgique, à Athènes (indépendante de l’Empire Ottoman depuis moins d’un quart de siècle), avant de revenir à Paris pour travailler à la direction des affaires politiques du ministère des Affaires Étrangères quand Napoléon III a perpétré son coup d’État de 1851. En 1855, il devient ambassadeur à Constantinople et rejoint son poste en pleine guerre de Crimée, après la bataille de l’Alma et juste avant la prise du fort de Malakoff et la chute de Sébastopol, laissant derrière lui son fils en bas âge et sa femme Marie, malade, lesquels ne le rejoindront qu’un an plus tard en compagnie de sa cousine Marie de Melfort. Quelques mois après son arrivée, il est chargé par Napoléon III de décorer le sultan Abdülmecid de la Légion d’Honneur, pour la part prise par son empire dans le Guerre de Crimée. S’il a été mis fin à sa mission en 1860, c’était pour le rappeler à Paris comme ministre des Affaires Étrangères.

 

C’est un an avant son arrivée à Constantinople que Thouvenel a été représenté dans l’uniforme de sa charge par un peintre de Lübeck, Adolf Diedrich Kindermann, qui a vécu et travaillé à Paris lorsqu’il a été exilé pour avoir pris part à la Révolution de Mai à Dresde en 1849. Le cadre du tableau porte l’inscription “Thouvenel (Antoine Édouard), Ambassadeur de France à Constantinople, Ministre des Affaires Étrangères, Sénateur de l’Empire, Grand Référendaire du Sénat, Grand-Croix de la Légion d’Honneur – 1818-1866”.

 

876c2 ambassade de France à Constantinople à Péra

 

876c3 ambassade de France à Constantinople sur le Bosphore

 

Ces deux aquarelles sont datées de la fourchette 1855-1859. Elles datent donc de l’époque où Thouvenel était ambassadeur à Constantinople. Or elles représentent les bâtiments de l’ambassade de France, la première dans le quartier de Pera, habité par les Occidentaux, la seconde étant le palais d’été sur le Bosphore, à Tarabya (parfois transcrit en Thérapia). On les doit à Germain Fabius Brest, un peintre orientaliste qui a passé trois ans à Istanbul et a été contracté par Thouvenel. Au dos de l’aquarelle, quelques mots précisent que dans le caïque au premier plan les personnes sont l »ambassadeur et sa famille. Parlant de ce palais d’été, Thouvenel le décrit dans une lettre comme la plus belle résidence du monde, avec un magnifique jardin, tandis qu’avec ses rues boueuses et pleines de monde Pera déplaisait beaucoup à sa femme.

 

876c4 fille de l'ambassadeur anglais en chaise à porteurs

 

Ici, c’est la fille de l’ambassadeur d’Angleterre Sir Philip W. Currie qui se déplace dans la chaise à porteurs utilisée pour son mariage. La tableau a été réalisé en 1896 par le peintre Fausto Zonaro, qui recevait des commandes de plusieurs ambassadeurs. C’est d’ailleurs l’un d’eux, Aleksandr Nelidov, ambassadeur de Russie, qui a introduit Zonaro auprès du sultan Abdülhamid II, lui permettant ainsi de devenir le peintre officiel de la cour impériale.

 

876d1 école flamande, 17e siècle

 

Mais laissons là les ambassadeurs et changeons d’étage, pour trouver les peintures représentant des enfants. Nous commençons par ce Portrait d’une petite fille de trois ans près d’une fontaine, long titre pour cette œuvre d’un peintre de l’école flamande du dix-septième siècle, Willem van der Eertbruggen. Et comme presque toujours il y a un chien (c’est parfois un chat) dans la scène.

 

876d2 école hollandaise 17e siècle

 

Autre enfant anonyme, sur ce tableau titré Portrait d’une petite fille portant un bretzel avec un chien à ses côtés. La toile est signée Jacob Gerritsz. Cuyp (un peintre de l’école flamande, 1594-1652).

 

876d3 enfant de la famille Van Limpurg, peintre allemand

 

Cette fois-ci, c’est l’auteur (allemand) de cette toile de 1668 qui est anonyme. L’enfant, lui, appartient à la famille Van Limpurg. Ce petit enfant est accompagné d’un angelot qui pose une couronne sur sa tête et lui remet une palme. C’est généralement ainsi que sont représentés les martyrs. Ce bébé est donc mort, mais je ne sais pourquoi il est figuré comme les martyrs des persécutions dans l’Antiquité. Parce que les souffrances causées par le martyre purifient la victime qui va droit au Ciel, peut-être veut-on dire que ce bébé innocent qui a souffert la maladie ou un accident (il pose la main sur une sphère noire, métallique, d’où sortent des jets de vapeur) a gagné directement le Paradis. Le musée, lui, suggère qu’il s’agit d’une victoire spirituelle sur une mort prématurée.

 

876d4 fille avec une poupée, école anglaise 1767

 

Ce tableau de l’école anglaise daté 1767 est intitulé La Petite fille à la poupée. Au dix-huitième siècle, ces poupées de bois faisaient le tour des pays d’Europe, accompagnées de malles pleines de vêtements, de chaussures, de bijoux, de chapeaux et autres accessoires pour diffuser les dernières tendances de la mode. C’est pourquoi on les appelait des “fashion dolls”, des “poupées de mode”. On constate que la robe de la petite fille a été réalisée exactement sur le modèle de la robe de la poupée.

 

876e1 Cameria, fille de Soliman le Magnifique

 

Mais, à côté de ces portraits d’anonymes ou d’aristocrates, voire, depuis le seizième siècle, de riches bourgeois singeant l’aristocratie, il y a les portraits des souverains et de leurs familles. De même qu’aujourd’hui chaque président de la République nouvellement élu se fait photographier pour que son portrait figure dans toutes les mairies, tous les sièges de conseils généraux ou régionaux, de même le portrait du roi, du prince, du grand-duc, du pape, bref du souverain, figure partout où siège son administration. Le don de son portrait par le souverain à un autre souverain ou à l’un de ses sujets qui avait rendu un signalé service était une marque d’amitié, d’alliance, de reconnaissance. Aussi l’art du portrait s’est-il largement développé dans les cours d’Europe, des artistes créant des originaux et des copistes les reproduisant en nombre. Cependant, il convenait de respecter certaines règles. Le sujet (le souverain ou un membre de sa famille) devait être très ressemblant, afin d’être reconnaissable, mais le portrait devait cependant être flatteur, en corrigeant certains défauts physiques. Il devait exprimer le caractère et la personnalité, mais il convenait d’en gommer les excès. Et comme beaucoup de mariages princiers s’effectuaient par procuration, on envoyait un portrait du promis ou de la promise. D’où résultait souvent une violente déception lors de la découverte de l’original en chair et en os. Mais trop tard, le mariage est célébré. La conséquence de cet usage du portrait, c’est que depuis le seizième siècle les cours d’Europe s’arrachent les meilleurs artistes. On trouve ainsi des peintres flamands ou hollandais en Angleterre ou en Espagne, des Italiens en Russie, des Français un peu partout. Le Suédois Martin van Meytens le Jeune, a travaillé pour la cour de Stockholm, sa ville natale, puis aux Provinces Unies, en Angleterre, à Paris, à Dresde, plusieurs cours italiennes, pour finir à Vienne, peintre favori de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et directeur de l’Académie viennoise des beaux-arts.

 

La toile ci-dessus a été exécutée d’après un tableau de Cristofano dell’Altissimo réalisé à la cour de Constantinople. On le voit, ce peintre n’a pas un nom vraiment turc… Et le tableau est clairement dans le style de l’école italienne du seizième siècle. En 1520, des Tatars s’emparent de la fille d’un pope orthodoxe, Roxelane, une jeune fille de vingt ans originaire de Rogatyn, ville de Ruthénie (dans l’actuelle Ukraine occidentale, à 72km au sud-est de Lviv et à 61km au nord d’Ivano-Frankivsk), qu’ils mettent en vente sur le marché aux esclaves. Elle est achetée par le grand Vizir Ibrahim qui en fait cadeau à son sultan, Soliman le Magnifique. Voilà Roxelane dans le harem impérial. Grâce à sa beauté, à ses charmes, mais aussi à son ambition et à son savoir-faire, elle se fait aimer, prend le nom de Hürrem en se convertissant à l’Islam et réussit à se faire épouser. Elle donne à Soliman le Magnifique cinq enfants, dont Selim III qui succédera à son père et, en 1522, la petite Cameria, Mihrimah ici représentée.

 

Roxelane avait su se montrer très influente en politique. Mihrimah en est la digne fille. À dix-sept ans, en 1539, elle épouse le grand vizir Damat Rüstem Pacha (1505-1561). Elle accompagne son père dans ses campagnes militaires où elle est décrite chevauchant un étalon arabe nommé Batal au milieu de la mêlée. Parce que Roxelane était morte avant la mort de Soliman et l’avènement de Selim, Mihrimah a joué auprès de son frère le rôle de Sultane Valide, qui est normalement le titre de la mère du sultan régnant. Elle a fait construire deux mosquées par le grand architecte Mimar Sinan, l’une qui porte son nom, mosquée de Mihrimah, à la Porte d’Andrinople (en turc Edirnekapi), à la sortie ouest de Constantinople, l’autre étant la mosquée d’Iskele qui porte son nom, à Üsküdar sur la rive asiatique de la ville. Lors de l’équinoxe de printemps, le 21 mars, le soleil vu du palais de Topkapi se couche juste dans l’axe de l’unique minaret de la mosquée d’Edirnekapi, tandis que la lune monte entre les deux minarets de la mosquée d’Iskele. Remarquable hommage rendu par l’architecte à cette femme dont on dit qu’il était amoureux, parce qu’elle était née le jour de l’équinoxe, un 21 mars, et que son nom, qui devrait se transcrire Mehr-î-Mâh, signifie littéralement “Soleil et Lune”. Cette grande princesse est morte en 1578.

 

876e2 l'infante Anne d'Autriche, 1609

 

Je n’aurai pas besoin de m’étendre aussi longuement pour présenter Anne d’Autriche (1601-1666), qui a été représentée alors qu’elle était infante, en 1609, par Rodrigo de Villandrando (1588-1622), un peintre de l’école espagnole. Cette année-là, la princesse n’a que huit ans. Je trouve qu’on lui donnerait beaucoup plus… C’est en 1611 qu’elle a été fiancée à Louis XIII, mais déjà avant la mort de Henri IV en 1610 d’autres partis avaient été envisagés. Peut-être ce portrait était-il destiné à faire paraître une jeune fille nubile, auquel cas il convenait de la vieillir un peu.

 

876e3 Stanislas Leszczynski (1677-1678)

 

Ici nous voyons Stanislas Leszczynski (1677-1766) en 1678. Dans mon article intitulé “Didymoteicho et Mikri Doxipara” daté du 9 octobre 2012, j’ai rapidement évoqué comment le roi de Suède Charles XII avait réussi à se débarrasser du royaume de Danemark et Norvège et du royaume de Pologne et Lituanie. Puis j’étais vite passé à sa retraite en terre Ottomane, près de Bender dans l’actuelle Moldavie, parce que mon sujet portait sur Charles XII, tout comme plus haut je suis revenu sur le sujet à propos des délégations envoyées à Stockholm réclamer le paiement des dettes. Mais je n’ai pas parlé de la Pologne. Le 24 septembre 1706, Charles XII contraint le roi de Pologne et Lituanie Auguste II à signer le traité d’Altranstadt et à abdiquer. Il fait élire sur le trône, à sa place, Stanislas Leszczynski, héritier du palatinat de Grande Pologne (région en centre-ouest de la Pologne, autour de la ville de Poznań), qui avait dirigé, auprès de Charles XII, des magnats polonais et lituaniens contre Auguste II. Défaite de Poltava, siège de Perevolochna, Charles XII est vaincu et s’exile près de Bender (aujourd’hui Tighina, en Moldavie). Stanislas Leszczynski est détrôné et va rejoindre Charles XII dans son exil ottoman. 1713, Charles XII rentre en Suède et, en 1714, offre à Stanislas en remerciement de ses services la Principauté de Zweibrücken (Principauté des Deux-Ponts, aujourd’hui ville d’Allemagne à quarante kilomètres à l’est de Sarrebruck, tout près de la frontière française). Quand meurt Charles XII en 1718 au siège de Fredriksten, Stanislas Leszczynski doit chercher un autre exil. Il est accueilli par le duc de Lorraine.

 

Pendant ce temps-là, en France, les rivalités sont toujours les mêmes entre les branches de la famille royale. Louis XV, né en 1710, n’avait que cinq ans à la mort de son arrière-grand-père Louis XIV, le pouvoir étant alors confié à un régent, Philippe d’Orléans. À la mort de ce dernier, en 1723, quoiqu’encore très jeune (13 ans), Louis XV va assumer le pouvoir, mais il nomme premier ministre le duc de Bourbon. Or le petit roi est faible et maladif, tout le monde pense qu’il ne vivra pas vieux. S’il meurt, c’est le fils du régent qui montera sur le trône. Le duc de Bourbon en est vert de rage, il faut absolument que Louis XV ait un héritier. Ce n’est pas l’infante d’Espagne à laquelle il a été fiancé, avec ses six ans, qui pourra le lui donner. Deux ans passent. Le roi a un malaise. On pense qu’il n’en a plus pour longtemps à vivre, on hâte les choses, on renvoie en Espagne l’infante (grosse colère des Espagnols) et on se met en chasse d’une princesse. Pas la fille de Léopold le duc de Lorraine, c’est une Orléans. Pas une orthodoxe, une luthérienne, une calviniste mais une catholique romaine. Pas une trop jeune, pas une trop vieille. Dur-dur, il ne reste guère que cette fille de l’ex-roi de Pologne, cette Marie Leszczynska qui, aux yeux des cours d’Europe, n’est pas le parti le plus reluisant pour le roi de France, mais qui, pour les mêmes raisons, mais à l’inverse, accepte ce mariage avantageux qui, de plus, va donner un refuge très sûr à son papa. Elle a 22 ans, le roi en a 15. Elle va lui donner dix enfants, huit filles et deux garçons. Leur petit-fils sera Louis XVI. Stanislas Leszczynski s’installe au château de Chambord.

 

 

Le beau-père de la reine, dans ce grand château, vivait aux crochets de la France. C’était horriblement coûteux pour les tristes finances du pays et le cardinal Fleury, ancien précepteur du roi devenu l’équivalent d’un premier ministre, aurait bien voulu s’en débarrasser. L’occasion lui en est donnée en 1733 quand meurt Auguste II de Pologne. Il embarque un faux Stanislas, un sosie, sur un navire à Brest, tandis que le vrai part en secret pour la Pologne, dont il rafle le trône sous le nez du fils d’Auguste II. C’était le 8 septembre, mais dès le 22 les troupes russes l’obligent à fuir. Il se réfugie à Dantzig (aujourd’hui Gdansk, la ville où un électricien des chantiers navals nommé Lech Wałęsa créera le syndicat Solidarność en 1980). Les Russes assiègent Dantzig, mettent à prix la tête de Stanislas qui, déguisé, parvient à s’échapper, est accueilli à Königsberg, en Prusse. Intervient alors un autre personnage, c’est Charles de Habsbourg, roi de Hongrie et empereur du Saint-Empire Romain Germanique. Il a besoin d’avoir les mains libres du côté de la France pour concentrer ailleurs ses efforts militaires, et recherche un traité. Le cardinal Fleury se frotte les mains, car entre les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, il guigne le duché de Lorraine et de Bar, pour avoir libre circulation entre Paris et l’Alsace. C’est ainsi que le traité donne au duc de Lorraine le duché de Toscane en échange de son fief, qui revient à Stanislas, mais en viager, ce qui signifie qu’il tombera dans le giron de la France à sa mort. Pendant ces discussions, Stanislas avait quitté Königsberg pour Meudon. Là, on lui fait signer de force et en grand secret une déclaration selon laquelle, ne souhaitant pas s’ennuyer avec l’administration des duchés de Lorraine et de Bar, il en confiait d’ores et déjà la gestion au roi de France. Et il recevrait une rente très, très confortable. En 1737, voilà notre Stanislas Leszczynski en Lorraine. L’accueil de cet étranger n’a pas été chaud, c’est le moins que l’on puisse en dire, car la population regrettait le précédent duc. Il préférait résider à Lunéville plutôt qu’à Nancy, mais il a fait œuvre d’urbaniste dans sa capitale et dans d’autres villes, et en digne philosophe des Lumières il a créé des bibliothèques publiques, une académie, des écoles, et aussi des hôpitaux, des greniers collectifs, etc. et a occupé ses loisirs à rédiger des œuvres philosophiques. Il est mort à Lunéville, à 88 ans, en 1766. Tel est l’avenir si mouvementé qui attendait le petit bébé rondouillard du tableau, peint par un artiste anonyme.  

 

876f1 Charles III d'Espagne, 1726

 

Nous venons de voir que Louis XV enfant était promis à l’infante d’Espagne. En 1721, ils avaient respectivement onze et quatre ans. Le roi d’Espagne Philippe V, ne disposant pas de bon peintre portraitiste, a alors écrit pour demander que lui soient envoyés d’une part un peintre de qualité, d’autre part un portrait du petit fiancé. Pour répondre à la première demande, le roi choisit un peintre méridional, qui aura moins de difficultés à s’installer en Espagne. C’est le Montpelliérain Jean Ranc (1674-1735). Là-dessus, il y a la rupture des fiançailles de l’infante, Jean Ranc reste en Espagne quoiqu’il ait à se plaindre du très mauvais accueil que les Espagnols réservent à cet étranger. Le tableau ci-dessus représente Charles III (1716-1788), fils de Philippe V, en 1726, et donc âgé de dix ans. Le roi est enchanté du résultat.

 

876f2 Isabelle II d'Espagne, 1834-1835

 

Restons en Espagne, avec la future reine Isabelle II (1830-1904) peinte en 1834 ou 1835 par Mariano Quintanilla (1772-1850), qui est, nous dit-on, un disciple de Vicente López y Portana, deux peintres que je confesse ne pas connaître.

 

876f3 Louis XIII dauphin de France, 1610

 

Pour en finir avec cette galerie de portraits de rois et de reines, revenons en France, au début du dix-septième siècle. Pour représenter le jeune Louis XIII (1601-1643) en 1610, l’année de l’assassinat de son père Henri IV, il a été fait appel à un peintre flamand né à Anvers, Fran Pourbus le Jeune (vers 1569-1622). Il avait commencé sa carrière comme portraitiste à Bruxelles, avait été appelé à Mantoue, en Italie, en 1599, et parce que la duchesse de Mantoue était la sœur de la reine de France Marie de Médicis, il est amené à se rendre en France en 1609 pour faire le portrait du roi puis de la reine. Il enchaîne avec Louis XIII et s’installera définitivement à Paris, et en 1618 recevra le titre de “Peintre du roi”, avec une pension et la nationalité française. Il est mort et enterré à Paris en 1622.

 

876f4 Louis XIII en 1618

 

C’est pourtant un autre peintre qui, en cette année 1618, a réalisé ce portrait de Louis XIII en armure. L’auteur n’en est par certain, mais on l’attribue généralement à Claude Deruet (1588-1662), ce Lorrain de Nancy qui, en 1623, a été le maître de Claude Lorrain.

 

876f5a portrait présumé de Louis XIV bébé

 

876f5b portrait présumé de Louis XIV bébé (détail)

 

Le roi suivant, c’est Louis XIV (1638-1715). Le tableau n’ayant ni titre, ni signature, on se fonde sur des ressemblances frappantes avec d’autres tableaux et, bien sûr aussi, sur la date –vers 1638– pour identifier ce bébé. Quoiqu’anonyme, le peintre se rattache clairement à l’école française. Pour le reste, ce roi est trop connu pour qu’il soit besoin de parler de lui. Mais en le voyant ainsi emmailloté, tout serré, on comprend pourquoi Jean-Jacques Rousseau réclamait plus de liberté pour les nourrissons.

 

876f6 Louis XIV et Philippe d'Orléans, 1642

 

Depuis cette naissance, quelques années ont passé, nous sommes en 1642. Le futur Louis XIV a quatre ans. Un frère lui est né, Philippe (1640-1701), duc d’Anjou, qui recevra plus tard le titre de duc d’Orléans. Il a maintenant deux ans. C’est le peintre Charles Beaubrun (1604-1692) qui a été chargé de les représenter, un portraitiste très respectueux des codes en vigueur à la cour. Si outrageusement respectueux, même, qu’à ce sujet, il est amusant de voir l’article que lui réserve Wikipédia en anglais, où sont montrés deux tableaux, l’un d’Anne d’Autriche femme de Louis XIII, l’autre de Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, qui se ressemblent trait pour trait, sont assises exactement dans la même position et sont vêtues de la même robe dans le même décor.

 

Quant à Philippe d’Orléans, je me souviens d’un professeur d’histoire qui nourrissait sa haine de la monarchie et son homophobie en se réjouissant de ne parler que de l’homosexualité d’Henri III ou de celle du Duc d’Orléans, ce qui n’est pas mon problème et me laisse indifférent. Ce qui me gêne davantage, c’est qu’Henriette d’Angleterre, sa cousine germaine que Louis XIV l’avait forcé à épouser pour raisons politiques, avait obtenu du roi l’exil du favori préféré de son mari, le chevalier de Lorraine, et que quelques jours plus tard, buvant une tasse de chicorée elle est empoisonnée et meurt à l’âge de vingt-six ans, ce qui a évidemment, dès l’époque, fait courir des rumeurs d’assassinat que l’histoire, par la suite, n’a pu ni confirmer, ni infirmer. Mais cette mort a inspiré à Bossuet l’éloge funèbre où il a prononcé les mots restés célèbres “Madame se meurt, Madame est morte”. Autre souvenir, littéraire celui-là, le précepteur de Philippe d’Orléans avait été François de la Mothe Le Vayer, et quand ce dernier a perdu son fils, en 1664, Molière lui a adressé la consolation commençant par “Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts”. Molière dont la troupe théâtrale était la “Troupe de Monsieur, frère du roi” jusqu’à ce qu’en 1665 le roi la prenne à son compte.

 

876f7 Louis XV en 1712

 

Louis XIII, Louis XIV, et maintenant Louis XV (1710-1774), ici en 1712. À cet âge, et jusqu’à l’âge de sept ans, il est d’usage normal d’habiller les garçons et les filles de la même manière, ils portent des jupes, des tabliers et des coiffes de dentelle. Et cela, ce n’était pas qu’au dix-huitième siècle, cette habitude a continué beaucoup plus tard. Chez mes parents, chez des cousins, j’ai au cours des années scanné plusieurs albums de photos de famille, et ces photos je les ai là, sur mon disque dur. J’y trouve un bébé habillé d’une jolie robe de dentelle blanche, et au dos de la photo il était écrit “Maurice, le 8 juillet 1877 à l’âge de dix mois”. Maurice, c’est bien un garçon. Ailleurs, un enfant d’environ cinq ans prénommé Pierre est debout sur une chaise, il porte des cheveux longs plus bas que les épaules, il est vêtu d’une robe à carreaux ajustée à la poitrine et qui s’évase au niveau de la jupe, il est chaussé de bottines montantes. La photo est datée de 1890. Quant au peintre qui a représenté le futur Louis XV, c’est Pierre Gobert (1662-1744), un portraitiste particulièrement apprécié des femmes fréquentant la cour de Versailles où on le trouve déjà à la fin du dix-septième siècle, où il représente le petit Louis XV en 1712 et encore en 1720, où il sera toujours en 1730 pour peindre la jeune reine Marie Leszczynska, et où il continuera de travailler jusqu’à la fin de sa vie. Mais on le trouve aussi accessoirement à Munich, en Lorraine, à Monaco : un grand tableau de lui qui représente la famille princière de Monaco se trouve à présent dans la salle du trône de la principauté.

 

876g1 Osman Hamdi Bey

 

Les portraits d’ambassadeurs, les portraits d’enfants… Je voudrais maintenant parler d’un Turc dont le parcours est très intéressant. C’est Osman Hamdi Bey. J’ai déjà dit quelques mots de lui dans mon article Istanbul 02 au sujet du musée archéologique dont il a été le directeur. Nous avons vu tout à l’heure que l’ambassadeur Choiseul-Gouffier, à la fin du dix-huitième siècle, avait proposé au grand vizir d’envoyer trente jeunes Turcs étudier en France. Le grand vizir avait été très intéressé par cette proposition mais, dans son entourage, des considérations religieuses avaient empêché que de jeunes Musulmans soient pervertis par un pays chrétien. L’idée avait toutefois lentement fait son chemin, et quatre Turcs avaient au dix-neuvième siècle fait un séjour d’étude en France. Le père d’Osman Hamdi avait fait partie de ceux-là. Et quand le fils a terminé ses études de droit à Constantinople, lui aussi a été l’un des très rares élus à être envoyé se perfectionner en droit à Paris. Il avait quatorze ans quand ses professeurs avaient remarqué ses dispositions pour le dessin, et lui adorait dessiner, aussi quelques années plus tard quand il a été à Paris a-t-il suivi en parallèle avec le droit des cours à l’École des Beaux-Arts, sous la direction de Géromé et de Boulanger. En 1867, il a participé à l’exposition universelle qu’est venu visiter le sultan Abdülaziz et y a gagné une médaille. De retour en 1868, il est envoyé à Bagdad comme chargé des affaires étrangères. En 1871 il rentre à Constantinople comme chef du protocole.

 

En 1871-1872 il écrit deux pièces de théâtre, l’une en turc, l’autre en français. En 1873, c’est au tour de Vienne d’organiser une exposition universelle et Osman Hamdi y est envoyé en tant que contrôleur et commissaire. Voilà dix ans, il s’était marié du temps de son séjour à Paris, mais à Vienne il rencontre une autre Française, Marie Palyart, et décide de divorcer pour l’épouser. Il a eu deux filles de sa première femme et quatre autres enfants de la seconde. De retour de Vienne, il remplit diverses fonctions aux Affaires Étrangères. En 1877-1878 on le retrouve comme maire des districts de Pera et Galata, mais dès la fin de la guerre russo-turque il quitte tous les emplois publics pour se consacrer à la peinture. Pourtant, en 1881, quand on lui offre de remplacer le défunt directeur du musée archéologique, il prend le poste, entreprend de nouvelles constructions et une complète réorganisation des collections, il écrit des ouvrages sur les fouilles menées en de nombreux endroits de l’Empire. C’est au titre de ces fonctions et en raison de l’abondant matériel archéologique déterré qu’il fait réécrire la loi pour interdire la sortie du territoire des antiquités. En parallèle, il ouvre l’École des Beaux-Arts dont il est nommé directeur. Concernant sa carrière artistique, il expose dans des salons tenus à Pera, mais aussi à Paris, Londres ou Berlin. Parmi les nombreuses distinctions dont il a été honoré au cours de sa vie, Osman Hamdi a été décoré de la Légion d’Honneur française, et il a été fait docteur honoris causa de diverses universités européennes et américaines. À sa mort en 1910, il a reçu de nombreux hommages montrant à quel point il était apprécié.

 

876g2 Deux musiciennes (1880, Osman Hamdi Bey)

 

Cette huile sur toile de 1880, Deux musiciennes, est un exemple significatif du style d’Osman Hamdi Bey. Venant de cet “Orient” qui va du Maghreb à la Perse et qui a été tout au long de ce dix-neuvième siècle une source d’inspiration pour les artistes (cf. Victor Hugo, Les Orientales, 1829), ayant de plus étudié la peinture à Paris auprès d’un peintre orientaliste comme Jean-Léon Gérôme, il se rattache tout naturellement à ce courant orientaliste, ses personnages portent des vêtements traditionnels, ses décors évitent le modernisme, mais à la différence de ses confrères occidentaux il se libère des clichés qui font du monde ottoman une société dominée par la violence et l’érotisme. J’ai montré, ailleurs, des jeunes femmes vendues sur le marché aux esclaves, des scènes lascives au harem, des scènes de guerre et des exécutions sommaires. Ici ces deux jeunes femmes sont tout au plaisir de leur musique dans un cadre de balustrades de marbre ciselé, de céramiques d’Iznik, de tapis persans.

 

876g3 L'homme aux tortues (1906, Osman Hamdi Bey)

 

Ce tableau est l’un des plus célèbres d’Osman Hamdi Bey. Présenté en 1906 au salon organisé par la Société des Artistes Français et connu aujourd’hui sous le titre Le Dresseur de tortues, en français il était affiché à Paris comme L’Homme aux tortues et un catalogue anglais se contentait de l’appeler Tortoises (Tortues de terre). Trente-sept ans plus tôt, son père lui avait envoyé la publication d’un voyage autour du monde, où figurait une gravure représentant un Coréen dresseur de tortues et dont le commentaire disait que frappant un petit tambour l’homme faisait marcher les tortues en file indienne sur une table basse, puis se monter sur le dos les unes des autres pour s’empiler en une tour. Sur notre tableau, on voit les tortues manger des feuilles vertes sous l’œil de leur maître. Bien évidemment, comme tous les peintres, Osman Hamdi a utilisé un modèle qui a pris la pose dans ce vêtement, or il paraît que diverses photos de lui prises à Vienne lors de l’exposition universelle de 1873 le montrent lui-même habillé ainsi. C’est donc son habillement de Turc traditionnel qu’il avait gardé dans sa réserve.

 

876h1 Yannick Vu, série d'autoportraits (1986)

 

876h2 Yannick Vu, Autoportrait n°1, 11-02-1986

 

En marge des collections permanentes du musée, l’exposition temporaire des enfants appartenait à une fondation située à Majorque, créée par un couple d’artistes contemporains, Yannick Vu et Ben Jakober. Commençons par Yannick Vu dont je montre ici une série d’autoportraits, et en gros plan Autoportrait n°1, 11/02/1986. En 1985, elle écrivait “N’ayant que son propre reflet comme modèle, le peintre tend à rechercher la ressemblance jusqu’à ce que le résultat semble répondre à la demande intérieure. Généralement, sa famille et ses amis ne partagent pas son opinion et se sentent mal face à l’image qu’il a de lui-même. Est-il réellement aussi triste? Et ce regard qui va au-delà du miroir, qu’est-ce qu’il recherche? Le plus souvent, ils rejettent l’image qu’il projette de lui-même, quelquefois ils s’inquiètent, la plupart sont irrités”. Pendant plus d’un an, Yannick vu s’est consacrée à des autoportraits, en forme ou fatiguée, triste ou gaie, parfois toute orientale et parfois parfaitement occidentale, comme ceci ou comme cela au gré des jours.

 

Née d’un père vietnamien et d’une mère française, mariée en premières noces à l’artiste italien Domenico Gnoli (1933-1970), un peintre, illustrateur et scénographe, et actuellement à Ben Jakober dont je vais dire tout à l’heure les racines multinationales, Yannick Vu est issue d’une famille d’artistes aussi variés que le sont ses origines, peintres, sculpteurs, pianistes.

 

876h3 Têtes en bronze, terre cuite, plâtre par Yannick Vu

 

876h4 Maima n°5 (Yannick Vu, 1987)

 

876h5 Reza n°2 (Yannick Vu, 1987)

 

Cette série de têtes sculptées, en bronze, en terre cuite, en plâtre, est également l’œuvre de Yannick Vu. Afin que l’on puisse mieux apprécier son art, je montre en gros plan deux de ces têtes, Maima n°5, 1987, bronze patiné, et Reza n°2, 1987, terre cuite patinée.

 

876h6 ''Détecteur de mensonges'' (Yannick Vu, 1985)

 

Yannick Vu pratique le dessin et la peinture, la sculpture figurative, mais elle réalise aussi des compositions abstraites. Ci-dessus, celle-ci est intitulée Détecteur de mensonges, et elle est datée de 1985. On constate donc que ce type de composition ne résulte pas de l’évolution de son art, du concret vers le non figuratif, mais que tous ces styles sont contemporains chez elle.

 

876i1 ''Connais-toi toi-même'' (Yannick Vu et Ben Jakober,

 

Connais-toi toi-même, 1997. Nous avons passé la barre de 1993, cette œuvre est désormais le fruit de la collaboration de Yannick Vu et de Ben Jakober. Ben (Benedikt) Jakober, lui, est né en Autriche, à Vienne, dans une famille hongroise de collectionneurs d’œuvres impressionnistes. Puis il a été élevé en Angleterre, après quoi est allé travailler à Paris dans des domaines non artistiques, mais dans le cercle de relations de Domenico Gnoli, et donc de Yannick Vu, laquelle l’a encouragé, alors qu’il approchait des quarante-cinq ans, à abandonner ses autres occupations et à devenir un artiste professionnel. Ils ont décidé de mettre leurs talents en commun et de collaborer à partir de la Biennale de Venise 1993. Ils vivent entre l’île de Malte et l’île de Majorque.

 

J’ai tout à l’heure évoqué la Biennale de Venise de 1993. Un demi-millénaire plus tôt, en 1493, Léonard de Vinci terminait les préparatifs à Milan pour couler une statue équestre en bronze de quatre fois la taille réelle, commandée par Ludovic le More douze ans auparavant. La sculpture en terre cuite, les moules, les foyers, tout est prêt, mais le roi de France Charles VIII se déclare roi de Naples et marche sur l’Italie. Le bronze est réquisitionné, la statue ne sera jamais coulée. Puisque tout était prêt et que Léonard de Vinci était un aussi génial ingénieur qu’un immense artiste, il avait dessiné chacun des éléments techniques nécessaires, par exemple l’armature de fer qui devait soutenir les moules de céramique destinés à supporter la tête et le cou du cheval. Ces dessins ont inspiré à Yannick Vu et Ben Jakober une sculpture emblématique en trois dimensions de quatorze mètres de haut, Il Cavallo di Leonardo, qui trônait sur la lagune pour la quarante-cinquième Biennale de Venise.

 

876i2 ''Lire vite'' (Yannick Vu et Ben Jakober, 1997)

 

Autre œuvre de nos deux artistes, Leer con prisa est tout récent puisque daté de 2012. Il s’agit de livres fixés sur un tambour rotatif mu par un moteur électrique. Ainsi, selon leur position, les pages des livres se tournent. Je ne peux hélas pas montrer l’animation de cette composition. Les deux îles de résidence des artistes les amènent à parler anglais et espagnol, ce qui explique ce titre en espagnol, qui signifie “Lire en se pressant”. Mais cette traduction fait perdre un jeu de mots intraduisible en français. En effet, on peut aussi comprendre “Lire avec PRISA”, Prisa étant le nom de la société d’édition du quotidien espagnol El País, qui est numéro un en termes de diffusion, société qui a fourni les livres nécessaires à cette composition.

 

876i3 ''Planta Cara'' (Yannick Vu et Ben Jakober)

 

Et pour finir ce long article sur le musée de Pera, cette œuvre émouvante. J’avoue qu’en la voyant, au premier coup d’œil, je n’ai pas trop aimé. C’était avant de lire la notice. Si, tout à l’heure, parmi les têtes sculptées par Yannick Vu, j’ai choisi celle de Maima, c’est parce que cette demoiselle est la fille de Yannick et Ben qu’un accident de moto a enlevée à l’affection de ses parents en 1992, à l’âge de dix-neuf ans. Cela explique le pourquoi de tous ces casques de moto et donne un tout autre sens à la composition qui a pour nom Planta Cara. Là encore, on peut envisager une double traduction, d'une part Fais face, ou Résiste, et d'autre part considérant cet arbre fait de casques Plante chérie.

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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 09:00

Le musée de Pera, un musée privé, est d’une rare richesse. Il présente, outre une très grande collection de tableaux –ce sera le sujet de mon prochain article–, deux expositions thématiques, l’une sur les poids et mesures sur le territoire de ce qui est aujourd’hui la Turquie, l’autre sur les céramiques, faïences et porcelaines –c’est ce dont je vais parler aujourd’hui–. Mais d’abord, en marge des collections proprement dites, on trouve ce piano.

 

875a piano de la Callas

 

Maria Callas. Le pharmacien Georges Kaloyeropoulos quitte le Péloponnèse avec ses deux enfants et sa femme enceinte d’un troisième. Ce troisième est une fille, qui naît à Manhattan en décembre 1923. Le droit du sol lui donne la nationalité américaine, et elle est enregistrée sous le nom simplifié et américanisé de Sophie Cecilia Kalos. Lors de son baptême orthodoxe, on y ajoutera deux autres prénoms, Anna et Maria. Elle se fera appeler couramment Mary Kalos, prenant plus tard le nom de scène de Maria Callas. Dès l’âge de huit ans, elle est remarquée pour sa voix et travaille le chant. Ses parents lui achètent un piano qui la suivra en Grèce. Selon Wikipédia, ce voyage aurait eu lieu lorsque sa mère, ayant divorcé, quitte les USA avec ses enfants en 1937 (toutefois, il est réclamé “référence nécessaire” car nulle source n'est indiquéee note). Mais dans le musée je lis l’histoire suivante, qui nous porte en 1939 et remplace la mère par le père :

 

“En 1939, père et fille traversèrent l’Atlantique sur un paquebot, passèrent par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée jusqu’à la mer Égée. Le piano fut débarqué au Pirée et de là transporté à Athènes. Le second protagoniste de l’histoire, Elvira de Hidalgo, était la fille d’une vieille famille espagnole qui avait étudié au Conservatoire de Vienne et était devenue une prima donna alors qu’elle était très jeune. Après une brillante carrière de chant allant de l’opéra de Paris à la Scala de Milan, elle devint professeur de chant au Conservatoire d’Athènes en 1939. Maria Callas fut l’une de ses élèves. À la libération de la Grèce à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quand Maria Callas et son père décidèrent de retourner à New-York, ils ne voulurent pas emporter le piano avec eux. Maria Callas en fit don à son professeur Elvira de Hidalgo en témoignage de gratitude. À cette époque, Carl Ebert était directeur du Conservatoire d’Ankara, créé des années auparavant selon le désir d’Atatürk, et il fit venir Elvira de Hidalgo comme professeur de chant. Le piano fut transporté d’Athènes au Pirée, voyagea par bateau du Pirée à Istanbul, franchit le Bosphore de Karaköy [rive européenne] à Haydarpaşa [grande gare de la rive asiatique] et de là transporté par le train à Ankara. Le troisième protagoniste de l’histoire fut Mordo Dinar [un célèbre avoué d’Istanbul, consul honoraire du Chili] dont la passion pour la musique avait commencé au lycée de Galatasaray. La vie de Dinar avait été dédiée à la musique, aux amateurs de musique et aux musiciens et, pendant le temps où Elvira de Hidalgo enseignait au conservatoire d’Ankara, il était inévitable qu’ils devinssent amis. Quand Elvira de Hidalgo tomba gravement malade, elle donna le piano à Mordo Dinar. Cette fois, le piano fut remporté d’Ankara à Haydarpaşa, de là il retraversa le Bosphore en direction du quai de Karaköy, et ensuite au domicile de Mordo Dinar. Un soir, Yiğit Okur [ancien élève du lycée de Galatasaray, avocat, connu comme poète, traducteur littéraire, homme de théâtre, romancier] apprit de la bouche de Mordo Dinar l’histoire du piano lors d’un dîner chez Suna et Inan Kiraç [famille de riches industriels turcs, mécènes ayant créé plusieurs musées, dont le musée de Pera, mon sujet d’aujourd’hui], et ce récit lui inspira l’idée d’écrire son roman Le Piano. À la mort de Mordo Dinar en 2002, sa fille, qui vivait à Madrid, écrivit à Yiğit Okur ‘le piano est devenu votre roman, je vous charge de vous en occuper’. Yiğit Okur en informa Inan Kiraç, et il fut demandé à la fille de Mordo Dinar combien elle en voulait. Elle répondit ‘Un jour où je visiterai Istanbul, invitez-moi dans l’une de ces minables tavernes sur le Bosphore. Un verre de raki [alcool blanc populaire] et un maquereau frais, voilà le prix du piano. Seulement, ne le laissez pas perdre et trouvez un propriétaire qui apprécie sa valeur’. Inan Kiraç ne l’a pas laissée tomber. Le piano au musée de Pera, maintenant, nous appartient à nous tous”. Telle est la saga de ce piano ayant appartenu à la toute jeune Maria Callas.

 

875b1 poids 2e millénaire avant J.-C.

 

875b2 poids âge du fer

 

Venons-en aux poids. Les plus anciens seraient égyptiens et dateraient des alentours de 3500 avant Jésus-Christ. Il s’agissait de mesurer les produits agricoles et, quant aux dimensions, de définir les superficies des propriétés. La Mésopotamie également a très tôt développé des systèmes de pesée. Ci-dessus, le poids de bronze et d’or représentant un sphinx remonte au second millénaire, tandis que l’autre, en bronze, qui représente une silhouette humaine entre deux lions dressés est, nous dit-on, de l’âge du fer. Cela veut dire plus tardif, dans ces régions le début de l’âge du fer se situe aux alentours de 1100 avant Jésus-Christ, soit la fin du second millénaire. Par ailleurs, il paraît que cette figure humaine est une femme en train de mettre un bébé au monde. J’avoue avoir du mal à voir cela. Au musée, lisant cette très intéressante interprétation, j’ai essayé de voir, mais le poids est petit et un peu loin derrière la vitre. Ma photo, dans sa qualité d’origine je peux l’agrandir sur l’écran, sans mieux comprendre ce qui permet de voir un accouchement. Les archéologues, cependant, doivent avoir de bonnes raisons de donner ce commentaire.

 

875b3 poids de la ville de Cyzique (entre 4e et 1er s. avt

 

Si, sur ce poids de plomb situé dans la large fourchette du quatrième au premier siècle avant Jésus-Christ, on voit un dauphin, un thon et une torche, on peut alors l’attribuer à Cyzique, dont ce sont les emblèmes. Il s’agit d’une ville située au nord-ouest de l’Asie Mineure, sur la Mer de Marmara.

 

875b4 poids invalidés (époque romaine)

 

Ce poids de pierre d’époque romaine porte de profondes entailles. Il a en effet été invalidé par les contrôleurs des poids et mesures, probablement parce qu’il a été frauduleusement limé pour l’alléger, le revendeur achetant ainsi moins cher sa marchandise (qu’il revend alors en la mesurant avec des poids officiels), à moins qu’au contraire il ait été fabriqué par des faussaires, plus lourd que le poids qu’il indique (le commerçant escroquant ainsi son client sur la quantité de marchandise vendue).

 

875c1 poids byzantin comme Athéna (4e siècle)

 

875c2 poids byzantin (4e-6e s.) en tête d'Africain

 

Dans mon précédent article sur Istanbul ville byzantine, j’ai montré des poids en forme d’impératrices, à l’effigie d’Ariane et d’Eudoxie. Faits de bronze et de plomb, ceux que je présente ci-dessus (quatrième siècle pour le premier, et dans une fourchette du quatrième au sixième siècle pour le second) sont moins “politiques”, l’un étant païen avec la forme de la déesse Athéna, et l’autre plus folklorique, en forme de tête d’Africain. Une précision qui, en ce vingt-et-unième siècle qui voit en France des personnalités politiques s’en prendre à des ethnies ou à des nationalités dans leur globalité, n’est sans doute pas inutile. Dans l’Antiquité, même tardive, il n’est pas question de racisme. Lors d’une guerre, on fait esclaves les vaincus, quelle que soit la couleur de leur peau. Ainsi en est-il de Grecs d’une cité à l’égard de Grecs d’une autre cité, de Gaulois pris par les Romains ou de Romains pris par les Gaulois… Peu importe qu’ils soient blonds ou bruns et quelle que soit la forme de leur nez. En revanche, jusqu’à Constantin, l’empereur était divinisé, ce qui entraînait la condamnation sans appel, pour lèse-majesté, des adeptes d’autres religions, considérés comme susceptibles d’être dangereux pour l’ordre établi. “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”, dit Jésus, intimant à ceux qui le suivent l’ordre de séparer leur foi de la politique. Le “racisme religieux” naîtra plus tard. Quant à imaginer que dans l’Antiquité on pouvait classer les individus selon leur nationalité, c’est un parfait anachronisme, la notion n’existait pas. Les nations, les nationalités, ne sont entrées dans les esprits que tout récemment, au cours du dix-neuvième siècle. Auparavant, on pouvait défendre sa terre, la terre de ses ancêtres (la patrie), on pouvait aller se battre pour conquérir la terre du roi ou du prince voisin, ou parce que l’on est soumis à un roi qui a un différend avec un autre roi. Lesquels rois ne se mariant que dans des familles royales pour des questions d’alliances politiques ou d’héritages territoriaux, étaient tous cousins. Le nationalisme, alors, ne pouvait exister (je fais bien la distinction entre patriotisme et nationalisme). Pour revenir à nos moutons, cette tête d’Africain est donc un objet exotique, folklorique, rien d’autre.

 

875d1 balance romaine ottomane

 

Pour présenter cet objet, je ne respecte pas la chronologie. Il est ottoman, du dix-septième ou du dix-huitième siècle, et composé de fer et de plomb. C’est une balance dite “romaine”. En fait, ce ne sont pas du tout les Romains qui en ont inventé le principe, mais les Chinois. Et c’est par l’intermédiaire des Arabes que l’usage en est venu en Occident. Le contrepoids ayant grossièrement la forme d’une grenade, ils ont appelé ce type de balance comme le fruit. Cela dit, je me reporte au traducteur Google qui me dit que la grenade, en arabe, c’est رمان  et, en demandant la prononciation, j’entends quelque chose comme rommane. D’où la fausse interprétation romaine. On prend la balance par le petit crochet supérieur, on suspend l’objet à peser au gros crochet inférieur, à droite. Le fléau, alors, bascule et pointe vers le ciel. C’est alors qu’intervient le poids, en forme d’impératrice, de déesse grecque ou d’Africain. On le pose sur le fléau, et on le fait coulisser d’un côté ou de l’autre, jusqu’à ce que le fléau soit horizontal. Il ne reste plus alors qu’à lire la graduation gravée sur le fléau.

 

875d2 poids ottomans

 

875d3 coffret de matériel de pesée (18e s.)

 

On peut aussi voir toute une collection de poids ottomans en cuivre, en bronze, en fer, en plomb, ou ce coffret de pesée du dix-huitième siècle, très soigné, contenant une balance démontée et des poids.

 

875d4 poids ottomans en fer (19e-20e s.)

 

875d5 poids ottoman en marbre (19e-20e s.)

 

Venons-en, pour en finir avec cette première partie, au dix-neuvième et au vingtième siècles, avec ces poids de fer qui ressemblent à des boulets de forçats et avec ce gros poids en marbre.

 

Encore un mot au sujet des mesures. On ne pèse pas que les marchandises. Les monnaies, dans l’Empire Ottoman, ont une valeur dépendant de leur poids de métal précieux. Aujourd’hui, la valeur fiduciaire d’un billet de 100 Euros n’a rien à voir avec la valeur intrinsèque du papier imprimé qui le représente. Le nom de la monnaie qui avait cours était une déformation –par les Arabes, à l’origine– du nom de la drachme grecque, le dirhem (d’où le dirham, unité de monnaie du Maroc) dans un système de fractions qui n’était pas métrique. Or l’Occident (en dehors du Royaume Uni, qui a toujours tenu à rester à part) à la suite de la Révolution Française a adopté le système métrique, et les sultans réformateurs souhaitent moderniser leur pays et faciliter les échanges en utilisant les mêmes systèmes. Un décret d’Abdülaziz (1861-1876) laisse trois ans, de 1870 à 1873, pour passer d’un système à l’autre, après quoi on n’aurait plus le choix, le nouveau système devenant obligatoire. La mesure se solde par un échec, personne ne la respecte. Abdülhamid II (1876-1909) revient à la charge en 1883 en marquant d’un sceau officiel les poids métriques. En 1895, le système a fait long feu et l’on reprend le vieux dirhem. Comme on le voit, l’image du Grand Seigneur tout puissant et coupeur de têtes est quelque peu inexacte. Il faudra la poigne de fer d’Atatürk en 1931 pour que la jeune République Turque adopte définitivement le système métrique.

 

875e carreaux de céramique de Kütahya

 

La céramique, à présent. Ici, on aborde plus précisément la céramique de Kütahya, une grosse ville d’Anatolie centre-ouest qui, grâce à l’abondance de terres argileuses dans les environs, a développé l’artisanat de la céramique, presque aussi célèbre qu’Iznik. Signalons au passage qu’elle est la ville d’origine du grand voyageur Evliya Çelebi (1611-1642) dont j’ai déjà eu l’occasion de parler (et notamment dernièrement les 12 et 13 octobre 2012 au sujet du musée médical d’Edirne). Il y avait ici quantité de terres cuites dès l’époque où les Phrygiens occupaient la région, et cela n’a jamais cessé lorsque sont venus les Perses, puis les Grecs, les Romains, les Byzantins. Mais la célébrité et la spécialisation sont surtout venues avec les Turcs. Les exemples les plus anciens en décorent le minaret de la mosquée Kurşunlu (1377) et la mosquée Ishak Fakih (1433). C’est au dix-septième, et surtout au dix-huitième siècle que l’art de Kütahya atteint ses sommets, avant de décliner en qualité, et de retrouver sa vigueur passée avec l’avènement de la République Turque. Je lis que Kütahya est plutôt spécialisée dans l’art urbain, Iznik dans l’art de la cour, Çannakale dans l’art folklorique.

 

Les carrelages de céramique bleu cobalt sur fond blanc datent du dix-huitième siècle. Elles sont l’œuvre d’artisans tant chrétiens que musulmans. On en trouve dans des églises chrétiennes d’Istanbul, d’Ankara, de Kayseri et nombre d’autres villes d’Anatolie, ainsi qu’au monastère San Lazzaro à Venise. Mais aussi bien sûr dans de très nombreuses mosquées.

 

875f1 icône de Kütahya, fin du 19ème siècle

 

875f2 icône de Kütahya, fin du 19ème siècle

 

Mais la céramique de Kütahya ne se limite pas aux carrelages, si célèbres soient-ils. Témoins ces icônes de la Vierge et du Christ, de la fin du dix-neuvième siècle. Non seulement les carrelages pouvaient décorer des églises chrétiennes, mais les visages prohibés par l’Islam n’étaient pas interdits par la loi pour qui n’était pas de confession musulmane.

 

875g1 Pichet, 2nde moitié du 18ème siècle (Kütahya)

 

Ce pichet est de la seconde moitié du dix-huitième siècle. Là, à voir leur costume, ces deux personnages sont bien turcs. Le décor est à la fois très esthétique et amusant.

 

875g2 Œuf décoratif, céramique de Kütahya

 

Très fréquents sont les objets décoratifs sans usage concret, sphériques ou ovoïdes comme celui de ma photo. Ils étaient destinés à l’ornementation des églises chrétiennes et représentaient généralement des anges, des chérubins (dotés de quatre ailes) ou des séraphins (à six ailes), ainsi que des croix.

 

875g3 Vaporisateur d'eau de rose, faïence de Kütahya

 

On sait le goût des Turcs pour l’eau de rose, aussi bien en confiserie (loukoums à la rose) qu’en vaporisation dans les pièces ou sur les vêtements. Ceci est un vaporisateur d’eau de rose de la première moitié du dix-huitième siècle.

 

875h1 faïence de Kütahya, milieu 18e siècle

 

Et puis bien sûr il y a des assiettes de faïence. Je ne sais à quoi est destinée celle-ci, qui est du milieu du dix-huitième siècle, compartimentée en sept petits alvéoles, mais elle est très joliment décorée. C'est peut-être pour la dégustation d'huîtres.

 

875h2 faïence de Kütahya, 2e moitié 18e siècle

 

875h3 faïence de Kütahya, 2e moitié 18e siècle

 

875h4 assiette de Kütahya, 2e moitié 18e siècle

 

Légèrement plus tardives, les assiettes de cette série sont de la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Je n’ai pas pu résister à l’envie d’en montrer plusieurs parce que je trouve jolis et amusants leurs sujets naïfs, qui sont en même temps des témoins du vêtement et de la vie de l’époque dans l’Empire Ottoman.

 

875h5 Ste Geneviève, faïence de Kütahya

 

875h6 Ste Geneviève, faïence de Kütahya

 

Et enfin nous voici au début du vingtième siècle. J’ai choisi ces deux assiettes parce qu’elles font partie d’une série qui représente des épisodes de la vie de sainte Geneviève, la patronne de Paris. Si l’on a enfin renoncé à enseigner “nos ancêtres les Gaulois”, une absurdité non seulement aujourd’hui dans une France métissée, mais même auparavant, compte tenu de l’occupation romaine et des nombreuses invasions, de Burgondes, de Francs, de Wisigoths, etc., il reste cependant de grands classiques qui eux sont avérés, comme le siège de Paris par les Huns en 451 (Attila, le fléau de Dieu, là où son cheval passe l’herbe ne repousse pas, il attendrit sa viande sous la selle de son cheval…) et l’autre siège de Paris, en 465, par Chilpéric, notre premier roi mérovingien. Sainte Geneviève est membre de la Municipalité de Paris. Lors du premier siège, elle obtient que les Parisiens n’abandonnent pas leur ville. Lors du second, elle parvient à quitter Paris en bateau sur la Seine, à trouver du ravitaillement à Arcis-sur-Aube au nord de Troyes et à le rapporter aux Parisiens malgré le blocus du siège. Devant ces assiettes, le musée suppose qu’il s’agit de la représentation de l’un des deux sièges, les Huns ou Chilpéric. Pas de doute, c’est bien elle, puisque son nom est écrit en grec et en français, même sans l’auréole des saints (elle n'est reconnue comme sainte que par l'Église catholique). Et cette situation peut s’appliquer à la première des assiettes, mais pour la seconde je ne m’explique pas la présence d’une biche en arrière-plan, ni pourquoi elle a les jambes et la poitrine dénudées. À moins qu’il s’agisse d’un épisode de sa vie que je ne connais pas.

 

Dans mon article Istanbul 14, restant au musée de Pera, nous monterons aux étages voir les peintures.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 09:00

 

874a1 murs byzantins de Constantinople

 

874a2 murs byzantins de Constantinople

 

874a3 murs byzantins de Constantinople

 

Dans mon premier article sur Istanbul, j’ai parlé de la ville dans son ensemble, ce qui m’a amené à évoquer brièvement son passé antique. Je suis revenu sur ce passé dans mon article n°4 consacré à la ville romaine. Aujourd’hui, nous avançons dans le temps en abordant la ville byzantine. En réalité, il n’y a pas eu de rupture brutale entre les deux. L’Empire Romain était partagé entre l’Empire d’Occident et l’Empire d’Orient centré sur Constantinople. Et puis le 4 septembre 476 après Jésus-Christ, Odoacre le chef des Hérules, des barbares germaniques, dépose Romulus Agustule, le dernier empereur romain d’Occident. Les historiens situent là la fin de l’Antiquité. Par voie de conséquence, l’Empire Romain d’Orient devient de fait l’Empire Byzantin sans autre événement historique. Dans le présent article, je ne ferai pas vraiment la différence, parlant soit de la fin de l’Empire Romain, soit du début de l’Empire Byzantin. À l’ouest d’Istanbul, les murs antiques sont très bien conservés sur une grande longueur. Nous sommes passés devant mais, ne pouvant pas nous arrêter et n’ayant pas eu d’autre occasion de nous rendre dans les parages, je n’en ai pas de photo. Ailleurs, ici ou là, on en repère des bribes plus ou moins bien conservées.

 

874a4 murs byzantins de Constantinople

 

874a5 murs byzantins de Constantinople

 

874a6 murs byzantins de Constantinople

 

D’autres parties de mur laissent voir diverses constructions, ainsi que des tours défensives. La bonne conservation de fragments de murailles tient au fait qu’ils ont été entretenus, renforcés, utilisés à l’époque ottomane.

 

874b1 Constantinople, restes du palais impérial

 

874b2 Constantinople, restes du palais impérial

 

874b3 Constantinople, restes du palais impérial

 

En certains endroits, il ne s’agit pas de remparts, mais de restes de murs du palais impérial, lequel était une ville à lui tout seul. Comme on peut le constater, certaines maisons s’appuient sur ce mur encore solide. Sur ma photo, ce sont des maisons de bois, à l’ancienne, mais ailleurs, on voit parfois des maisons de pierre dont l’un des murs est directement celui de l’ancien palais impérial.

 

874c colonne de Constantin Porphyrogénète, Istanbul

 

Dans mon article Istanbul 04 / La Ville romaine évoqué plus haut, je parle longuement de l’hippodrome, de l’obélisque de Karnak, et au sujet de la colonne serpentine je cite le voyageur Tournefort qui dit qu’elle “se trouve entre les obélisques, à égale distance de l'un et de l'autre”, ce qui m’a amené à expliquer que je parlerais de l’autre obélisque à propos de la ville byzantine. Nous y voici donc. On ne sait pas exactement quand ni pourquoi a été construite cette colonne de pierre, mais ce qui est sûr c’est que c’est l’empereur Constantin VII Porphyrogénète (913-959) qui l’a restaurée au dixième siècle, et qu’elle ornait la spina, axe autour duquel tournaient chevaux, attelés ou non. La colonne était à l’origine décorée de plaques de bronze portant des bas-reliefs, mais cette horrible Quatrième Croisade de 1204 dont j’ai amplement parlé à plusieurs reprises voit les armées franques les prendre et les fondre. Elles ne seront pas remplacées.

 

874d1 sarcophage entre fin 4e et début 6e s., Istanbul

 

L’époque byzantine n’a pas laissé de très nombreux monuments à Constantinople. Pour terminer cet article, nous allons nous transporter au musée archéologique auquel j’ai déjà consacré deux longs articles. Ce sarcophage de marbre rouge se situe entre la fin du quatrième siècle et le début du sixième, donc entre la fin de l’Empire Romain et le début de l’Empire Byzantin.

 

874d2 Daniel dans la fosse aux lions, 6e s. (Istanbul)

 

Au sixième siècle, la Grèce faisait partie de l’Empire Byzantin. Cette plaque de marbre vient de l’île grecque de Thassos. Il est facile de comprendre ce qu’elle représente quand on voit des lions lécher les pieds d’un homme survolé par des anges. C’est à l’évidence l’épisode biblique de Daniel dans la fosse aux lions. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce récit (mon article sur le musée byzantin de Thessalonique, daté du 22 juillet 2012).

 

874e1 poids byzantin (impératrice Ariane, 457-515)

 

Les poids de bronze constituant des mesures officielles étaient souvent fondus à l’effigie de l’impératrice. Celui-ci représente Ariane (Aelia Ariadnè, avant 457-515), ce qui permet de le dater fin cinquième siècle ou début sixième.

 

874e2 poids byzantin (impératrice Eudocie, 400-460)

 

Cet autre poids de bronze, qui a conservé son crochet qui permet de le suspendre à la balance, provient de Yalova sur la côte sud-est de la mer de Marmara, et représente très probablement l’impératrice Eudocie ou Eudoxie. Cette femme est très intéressante. C’est vers l’an 400 que naît une Athénienne nommée Athénaïs, fille d’un rhéteur. Pulchérie, sœur du très jeune et influençable empereur Théodose II qu’elle tient sous sa coupe, choisit Athénaïs pour la lui faire épouser en 421. Comme son père, Athénaïs est païenne, mais dans cette situation auprès de l’empereur, et auprès de la très dévote Pulchérie, elle doit se convertir au christianisme et prend alors le nom d’Aelia Eudocia. Intelligente, cultivée, c’est une femme de lettres dont on a conservé quelques œuvres. Je lis sur Wikipédia “Témoignage touchant de sa venue en Terre Sainte, une inscription dédicatoire comportant un poème en vers homériques a été récemment découverte à Hamat Gader, au sud du lac de Tibériade”. Aristote disait que “la nature a horreur du vide”, et cela est vrai aussi de la personnalité. Théodose est inconsistant, Pulchérie l’a mené par le bout du nez, puis une fois mariée Eudoxie a joué un rôle de premier plan dans les affaires de l’Empire, entre autres elle est à l’origine de la création de l’université de Constantinople en 425, à tel point que l’impérieuse Pulchérie se sent évincée. Cela dure jusqu’en 433, quand Pulchérie invente une affreuse calomnie, racontant qu’Eudoxie trompe Théodose. Eudoxie est alors dépouillée de son titre d’Augusta qui est celui de l’impératrice, et envoyée dans un couvent à Jérusalem. Elle mène une réflexion religieuse intense, et consulte saint Siméon le Stylite avec qui elle entretient une correspondance suivie (cf. mon article sur Osios Loukas daté 21 juin 2011).

 

874f1 Sainte Eudocie, fin 10e-début 11e s.

 

Eudoxie meurt en 460. L’Église Orthodoxe l’a canonisée mais les Églises Orthodoxe et Catholique, toutes les deux, ont canonisé Pulchérie dont je veux bien croire qu’elle était très pieuse, à la limite même bigote, sans que cela l’empêche d’être ambitieuse, calomniatrice, vindicative, bref pas très exemplaire pour une sainte. Toutefois, n’étant ni pape, ni métropolite, et n’ayant pas –je crois– vocation à le devenir un jour, sans doute n’ai-je pas les éléments pour la juger. Ci-dessus, cette icône de marbre en opus sectile, c’est-à-dire avec inserts de pierres de couleur, représente sainte Eudoxie, mais elle est très largement postérieure à sa mort puisqu’elle ne remonte qu’à la première moitié du onzième siècle, ou au mieux à la fin du dixième. Elle se trouvait dans l’église du monastère de Constantin Lips, nom d’un amiral de l’empereur Léon le Sage qui a dédié l’église à la Panagia Théotoka (la Mère de Dieu), église qui, réunie à une autre, est devenue à la fin du quinzième siècle la mosquée Fenari Isa. Aujourd’hui, bien évidemment, cette icône ne décore pas la mosquée, elle se trouve au musée archéologique.

 

874f2 Vierge Hodégétria, 11e siècle (Istanbul)

 

Pour finir, voici un bas-relief du onzième siècle représentant une Vierge Hodegetria en marbre. Sur le pourtour, une inscription lacunaire dit “Depuis qu’Israël a mené le Christ à la vie, même un aveugle peut voir le miracle de Dieu. Et personne n’a ce pouvoir, vous Marie […]”.

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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 09:00

873a1 En gare de Kumkapi (Istanbul)

   

873a2 Le train de banlieue d'Istanbul

 

Un article sur la gare de Sirkeci ? Plusieurs raisons le justifient. D’abord, parce que j’ai toujours aimé les trains, mais aussi et surtout parce que c’est la gare d’arrivée du célèbre Orient-Express. Un grand train de luxe, pas seulement célèbre parce que, retranchée dans sa chambre n°411 du Pera Palace à Istanbul, Agatha Christie y a écrit son roman où elle fait du train le cadre du crime et de son élucidation par Hercule Poirot. J’ajoute que, du lieu où nous résidons dans notre camping-car, nous ne sommes qu’à dix ou quinze minutes à pied de maints lieux touristiques ainsi que du tramway qui nous emmène où nous voulons en ville, mais nous sommes également à cinq minutes à peine du train de banlieue qui nous dépose à la gare de Sirkeci (on prononce sir-ké-dji) située près du pont de Galata et du débouché de la Corne d’Or dans le Bosphore. Notre station de départ, c’est Kumkapi (kapi signifie “porte” et kum signifie “sable”).

 

873b1 En gare de Sirkeci à Istanbul

 

873b2 Istanbul, en gare de Sirkeci

 

873b3 Istanbul, en gare de Sirkeci

 

873b4 Gare de Sirkeci à Istanbul

 

Certes, la gare de Sirkeci paraît de dimensions bien modestes, le nombre de quais semble dérisoire quand on la compare à n’importe quelle gare parisienne, ou même de grandes villes de province. La raison en est que la situation d’Istanbul au bout d’une avancée européenne uniquement turque ne peut, en direction de l’Europe, développer un réseau en étoile. Les voies se diversifient plus loin vers l’ouest, selon que l’on se dirige vers la Bulgarie ou vers la Grèce. En l’absence de grand pont ferroviaire au-dessus du Bosphore et en attendant le tunnel prévu pour 2013, il a fallu créer une autre gare d’Istanbul sur la rive asiatique du détroit, c’est la gare de Haydarpaşa (que nous n’avons pas visitée), la plus importante pour le nombre de voyageurs de tout le Moyen-Orient, et qui développe des lignes dans toutes les directions. Ces lignes avaient commencé à se développer dès le milieu du dix-neuvième siècle et leur réseau s’est vite étendu dans le dernier quart du siècle. Le sultan Abdülhamid II (1876-1909) écrit dans ses mémoires “J'ai accéléré la construction des chemins de fer anatoliens de toutes mes forces. Le but de ces chemins de fer est de connecter la Mésopotamie et Bagdad à l’Anatolie et d’atteindre le Golfe Persique. Cela a été réalisé grâce à l'aide allemande. Les grains qui, auparavant, pourrissaient dans les champs peuvent désormais trouver un marché et nos mines sont introduites à la vente sur le marché mondial. Cela a ouvert un bel avenir à l’Anatolie. La concurrence entre les grands États pour la construction des chemins de fer sur le territoire de notre Empire est bien bizarre et bien suspecte. Même si ces grands États ne veulent pas l'avouer, ces chemins de fer sont importants non seulement pour des raisons économiques, mais aussi pour des raisons politiques.”

 

Puis est venue la République, et en 1924 s’est ouverte une liaison des TCDD (soit Türkiye Cumhuriyeti Devlet Demiryolları, ce qui veut dire Chemins de fer d'État de la République de Turquie) avec la Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens (CIWL) vers Ankara, puis en 1926 vers Izmir (nouveau nom de Smyrne), vers Damas en 1927, vers Sivas (antique Sébastée, en Cappadoce) en 1930, vers Elazığ (centre-est de l’Anatolie) en 1932, etc. En 1930, les TCDD et cette même CIWL avaient créé une liaison prestigieuse, le Taurus Express, entre Ankara et Bagdad avec connexions vers Téhéran et Le Caire, liaison qui a fermé en 2009. Rappelons qu’Hercule Poirot rentrait de Syrie à Londres par le Taurus Express jusqu’à Istanbul, puis par l’Orient-Express ensuite, lors des aventures survenues dans le roman d’Agatha Christie. À vrai dire, je ne me rappelle plus comment est nommée la ville dans le roman et je ne l’ai pas sous la main, mais comme Constantinople est devenue Istanbul en 1930 et que le roman est de 1934, je suppose que le roman a adopté le nouveau nom. En 1962, c’est l’illustre Orient-Express qui a cessé de circuler. Quant à la CIWL, elle s’est complètement retirée de Turquie en 1972, remettant ses parts aux TCDD.

 

873b5 ''Je suis Turc de tout mon cœur'', dit Atatürc

 

Mais nous voilà bien loin de la gare de Sirkeci. On le voit, ici comme ailleurs on n’oublie pas le grand réformateur Atatürk dont l’effigie trône en place d’honneur en compagnie de l’emblème des TCDD.

 

873c1 hall de la gare de Sirkeci à Istanbul

 

873c2 hall de la gare de Sirkeci à Istanbul

 

Cette gare ancienne est superbe. Il est difficile d’imaginer, lorsque l’on est dans cette pièce, que l’on se trouve dans le hall d’une gare.

 

873c3 salle d'attente, gare de Sirkeci

 

873c4 salle d'attente de la gare de Sirkeci

 

Un peu plus loin, c’est la salle d’attente. Sur la première de ces photos, on ne se rend pas bien compte des couleurs qui ornent les vitraux des œils-de-bœuf (et tant pis pour moi si mes lecteurs sont au courant de la réforme d’orthographe de 1990 qui veut que ce pluriel s’écrive désormais des œil-de-bœufs, ils me créditeront d’une faute mais je me refuse à cette ineptie, à moins que l’orthographe soit amenée à oublier l’étymologie, comme gas-oil devient gazole. Écrivons alors un euildebeuf, des euildebeufs). Seuls les sièges le long des murs sont modernes et quelconques, mais ils sont si discrets qu’ils ne choquent pas l’œil, ni ceux des humains, ni ceux des bœufs là-haut au-dessus des portes.

 

873c5 restaurant Orient-Express, Istanbul

 

873c6 Restaurant Orient-Express, gare de Sirkeci

 

Sur le quai ouvre un restaurant chic. Il n’était pas possible, si l’on voulait en faire briller le style, de lui donner un autre nom qu’Orient-Express. Mais on se rend compte que si, à l’extérieur, sous sa façade ancienne sa terrasse n’a rien de plus que celle d’un classique bar de gare, en revanche à l’intérieur les tables sont élégantes.

 

873c7 poêle salle d'attente Sirkeci (1890)

 

Fort intéressant –et gratuit, avec photo autorisée–, une porte discrète donne sur un musée des chemins de fer. Et on trouve de tout dans ce musée. Par exemple ce poêle en faïence qui chauffait la salle d’attente depuis 1890.

 

873d1 Télégraphe ancien, musée de la gare, Istanbul

 

Dans un domaine très différent, on trouve ce télégraphe, dont il est seulement dit qu’il est du vingtième siècle. Mais je pense qu’il a dû finir sa vie il y a pas mal de temps.

 

873d2

 

Si l’on s’intéresse à la technique, on a de quoi faire avec cette vitrine qui rassemble toutes sortes d’éléments électriques et d’instruments de mesure.

 

873d3 plan de gare turque (Sirkeci) en français

 

Il y a également des plans d’architecture, comme celui-ci au 1/200ème qui concerne cette gare. Le titre dit “Station de Stamboul” (en français) et, en plus petit, “Sirkeci gari” (gare de Sirkeci, en turc). Visiblement, c’est un Turc qui a établi ce plan, car le hall est orthographié “hol”, la salle d’attente “attante” et la terrasse “terrase”. Cocorico, on peut être fier que notre langue ait été utilisée comme langage international. À l’époque de cette gare, la ville s’appelle encore Constantinople, et Stamboul n’en est qu’un quartier. C’est pour rompre avec la signification trop lourde d’un passé byzantin puis impérial que le rôle de capitale de la République de Turquie a été transféré à Ankara et que le nom de Constantinople a, en 1930, été remplacé par celui, à peine modifié, de ce quartier.

 

873e bulletin, école des chemins de fer, Turquie

 

On apprend aussi que les TCDD entretenaient une école. C’est illustré par divers documents, tels que ce bulletin, et aussi une plaque portant le titre “TCDD Meslek Lisesi” (lycée professionnel des TCDD), des photos d’élèves avec leur professeur, etc. L’établissement a fonctionné de 1942 à 1998.

 

873f1a maquette de rame de banlieue d'Istanbul

 

873f1b plaque de la maquette de train, musée de la gare, I

 

873f1c circuit de train modèle réduit

 

Et puis, bien sûr, on en vient aux trains proprement dits. Comme avec cette maquette d’une rame de banlieue dont la plaque en français dit “Chemins de fer turcs – Banlieue d’Istanbul, rame automotrice triple à courant monophasé 25kV 50Hz, 1500 ch, 90 km/h. Constructeurs Alsthom, Jeumont, Schneider-Westinghouse, SFAC, De Dietrich”. Un peu plus loin, il y a tout un réseau de train électrique en modèle réduit, avec un paysage esquissé, des aiguillages, un passage à niveau, bref une maquette qui tourne sur son circuit.

 

873f2a rame de banlieue d'Istanbul

 

873f2b cabine de conduite, automoteur, Istanbul

 

Pour que l’on puisse bien examiner ce train, il y a aussi un avant réel, découpé, avec sa cabine de conduite. On se prendrait presque pour le conducteur… si la voie était plus dégagée devant le pare-brise…

 

873f3 plaque de constructeur de chemin de fer

 

873f4 plaques de constructeurs chemin de fer

 

La France est à l’honneur, en tant que principal pourvoyeur de matériel ferroviaire, mais elle n’est pas seule, loin de là, car sur ces plaques je lis Belgique, England, Scotland, Smichow (une ville aujourd’hui rattachée à Prague), Tchécoslovaquie, Simmering-Graz (donc en Autriche), Düsseldorf.

 

873g1 reconstitution restaurant Orient-Express

 

873g2 menu de l'Orient-Express

 

Et parce qu’un train ce n’est pas qu’une locomotive et de la technique, le musée a également reproduit une table du wagon restaurant telle qu’à bord de l’Istanbul-Express (d’Istanbul à Munich, via Edirne, Svilengrad, Sofia, Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Salzbourg). Sur le bord de la table, on n’a pas oublié de placer la carte avec les prix. Mais comme je ne sais pas comment évaluer la monnaie, d’autant plus que la date n’est pas indiquée, je ne peux pas dire s’il est coûteux de payer deux cent mille TL pour une thé, ou cinq cent mille pour une omelette, pour des chips ou pour un Cola ; mais cette table ne donne pas l’impression de se trouver dans un train de luxe.

 

873g3 service en argent, Orient-Express

 

873g4 service en argent, Orient-Express

 

En revanche, ces services en argent massif étaient en usage dans l’Orient-Express au début vingtième siècle. Il est dommage que le musée ne montre pas comment étaient présentés la voiture restaurant ou les compartiments de ce train prestigieux.

 

873g5 service en porcelaine, Orient-Express

 

873g6 service en argent, Orient-Express

 

Dans les wagons-lits et les wagons-restaurants des divers trains express de Turquie, on utilisait ces accessoires aux dix-neuvième et vingtième siècles. En porcelaine et en argent, est-il dit. Je veux bien croire que ce n’est pas du métal argenté, et d’ailleurs la bosse sur l’un des pots semble indiquer un métal plus mou que le maillechort. Mais en fait de porcelaine j’ai plutôt l’impression, au coup d’œil, qu’il s’agit de faïence. Ce qui n’est d’ailleurs pas déshonorant, car des faïences comme celles de Gien valent bien, esthétiquement, de nombreuses porcelaines.

 

Il y a encore beaucoup d’autres choses intéressantes à voir dans ce petit musée, j’ai seulement essayé de survoler les différents domaines abordés, l’histoire, la technique, les matériels, l’accueil des passagers. Ce n’est certes pas Topkapi ou Sainte-Sophie, mais je pense que lors d’un séjour à Istanbul, même bref, il vaut la peine d’en pousser la porte puisque cette gare est en plein centre historique, au bord de la Corne d’Or, tout près du pont de Galata.

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1 mai 2014 4 01 /05 /mai /2014 09:00

    872a1 débouché du Bosphore dans la mer de Marmara

 

872a2 débouché du Bosphore dans la mer de Marmara

 

Nous avons vu la Corne d’Or, maintenant le Bosphore, ce bras de mer long de 32 kilomètres qui relie au nord la Mer Noire, nom actuel du Pont Euxin souvent appelé en bref “le Pont”, et la Mer de Marmara (la Propontide, dans l'antiquité grecque) qui elle-même est liée à la mer Égée et au reste de la Méditerranée par le détroit des Dardanelles. Ce même Bosphore sépare l’Europe de l’Asie et coupe la ville d’Istanbul en deux. Nous ne pouvions nous passer d’une mini-croisière pour le découvrir. C’était le 21 novembre après-midi, à l’aller il faisait grand jour mais au retour, après 16h45, la nuit est tombée. Ma première photo est prise depuis la promenade qui longe la mer de Marmara, et montre le débouché du Bosphore sur la gauche. La seconde regarde le Bosphore du sud vers le nord.  

 

    872b1 pont du Bosphore (Boğaziçi Köprüsü) 

 

    872b2 Boğaziçi Köprüsü (Pont du Bosphore) 

 

Depuis 1973, on peut se passer de caïque ou de “vapur” pour traverser le Bosphore d’Europe en Asie, car le Boğaziçi Köprüsü (Pont du Bosphore) le franchit à une hauteur de 64 mètres. Il le fallait bien, puisqu’avec ses 80 mètres de profondeur ce détroit permet le passage des plus gros cargos, des plus grands paquebots. C’est un immense pont suspendu dont les deux piliers porteurs sont distants l’un de l’autre de 1074 mètres.

 

    872b3 les deux ponts sur le Bosphore 

 

    872b4 les deux ponts sur le Bosphore 

 

En 1991 est venu s’ajouter, plus loin vers le nord, le Mehmet Fatih Köprüsü (Pont de Mehmet le Conquérant). Nous allons le revoir tout à l’heure. Pour l’instant, je vais d’abord m’intéresser à la rive ouest, le côté européen, de la mer de Marmara jusqu’au second pont puis, après le demi-tour de notre bateau, je suivrai l’autre rive, côté asiatique.

 

    872c1 l'entrée du palais de Dolmabahçe 

 

    872c2a le palais de Dolmabahçe à Istanbul

 

    872c2b le palais de Dolmabahçe à Istanbul 

 

Ici autrefois le Bosphore s’élargissait en une baie qui servait de port. Au dix-huitième siècle, on a fermé le port et comblé la baie. Un polder, en quelque sorte, sur lequel on a aménagé de somptueux jardins pour le sultan. Et puis, de 1842 à 1853, on a construit ce grand palais, dont on voit d’abord ci-dessus une entrée du parc. Il a nom Palais de Dolmabahçe, ce qui signifie “jardin comblé”, en raison de l’origine du terrain. Et, parce que le palais de Topkapi –quoique splendide et luxueux– ne répondait plus aux normes de confort de l’époque, les sultans sont venus s’installer ici dès 1856. Et c’est de là que le dernier sultan Mehmet VI est parti précipitamment en exil vers Malte quand le grand Mustapha Kemal (pas encore appelé Atatürk) a proclamé la République. Et c’est dans ce palais qu’Atatürk est mort le 10 novembre 1938.

 

Il n’est donc pas tout à fait terminé à l’été 1952 quand Théophile Gautier, qui l’appelle Dolma-Baktché, a séjourné à Constantinople. “Quand on se promène en caïque sur le Bosphore […], on aperçoit en face de Scutari [aujourd’hui Üsküdar] un immense palais en construction qui baigne ses pieds blancs dans l’eau bleue et rapide. Il existe en Orient une superstition soigneusement entretenue par les architectes, c’est qu’on ne meurt pas tant que la demeure qu’on se fait construire n’est pas achevée. Aussi les sultans ont-ils toujours soin d’avoir quelque palais en train. […] Vignole sans doute ne se reconnaîtrait pas dans cette façade hybride où les styles de tous les temps et de tous les pays forment un ordre composite qu’il n’avait pas prévu. Mais on ne peut nier que cette multitude de fleurs, de rinceaux, de rosaces, ciselés comme des bijoux dans une matière précieuse, n’ait un aspect touffu, compliqué, fastueux et réjouissant à l’œil. C’est le palais que pourrait construire un ornemaniste qui ne serait pas architecte, et n’épargnerait ni la main d’œuvre, ni le temps, ni la dépense […]. Il est probable que les hardis constructeurs de nos cathédrales n’en savaient pas davantage, et leurs œuvres n’en sont pas moins admirables pour cela”.

 

    872c3a le palais de Dolmabahçe (expo à Athènes) 

 

    872c3b Dolmabahçe expo ''Philoxénie'', Athènes 

 

Pour la quatrième fois, je vais utiliser ici des photos faites un an plus tard, le 3 octobre 2013. C’est en effet en visitant l’exposition “Philoxénia” au musée Benaki d’Athènes que j’ai vu ces deux plateaux métalliques peints destinés au marché ottoman et datant de la fin du dix-neuvième siècle, et donc postérieurs à la visite de Gautier. Ils représentent tous deux le palais de Dolmabahçe, le premier avec, stationné devant, le bateau du sultan, et le second avec en premier plan le passage d’un bateau à vapeur, un “vapur”, mû par ses roues à aubes.

 

872c4 le palais Çirağan (Istanbul) sur le Bosphore

 

Un peu plus loin, c’est le palais Çirağan, construit par le sultan Abdülaziz, inauguré en 1871 pour sa résidence (celui que décrit Gautier en 1852 en l’orthographiant Schiragan est donc une construction antérieure) et occupé en 1908 par le Parlement. Deux ans plus tard, en 1910, il est ravagé par un incendie, et abandonné. De nos jours, réhabilité et rénové, il est investi par un hôtel de grand luxe. Si j’en crois ce que je lis selon le guide du Petit Futé trouvé sur Internet, il y a un bâtiment moderne où la chambre est quand même à quatre cents Euros. Quant au bâtiment historique de ma photo, la suite y est à deux mille Euros (le guide précise “minimum”), et la grande suite du sultan à vingt-sept mille Euros. Pour le prix d’une nuit, on peut s’offrir deux Renault Clio 75ch et il reste encore mille Euros pour les agrémenter de quelques options…

 

872c5 Arnavutköy (rive européenne du Bosphore)

 

Au passage, je remarque cette jolie “échelle”, comme on appelle les haltes des bateaux, mot qui auparavant désignait des escales commerciales. C’est Arnavutköy.

 

872d1 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

872d2 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

872d3 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

Vers la fin du trajet aller, nous arrivons à cette forteresse Rumeli Hisari. Il s’agit d’une construction militaire turque due à Mehmet le Conquérant et datant de 1452, soit un an avant la prise de Constantinople. Quatre mois et demi tout juste ont suffi à édifier cet imposant ouvrage, un vrai tour de force. Déjà en 1393-1394, Bajazet premier avait construit, juste en face, sur la rive asiatique, une autre forteresse. Il s’agissait ainsi, en vue d’une attaque de Constantinople, d’être en mesure de barrer la route à toute aide qui, venant de la Mer Noire, aurait pu tenter de secourir l’empereur byzantin. C’est, là où a été jeté le second pont –Mehmet Fatih Köprüsü (Pont de Mehmet le Conquérant) que l’on voit sur mes deux photos ci-dessous–, l’endroit où le Bosphore est le plus étroit, avec six cent soixante mètres d’une rive à l’autre. C’est donc là que le contrôle est le moins difficile à effectuer.

 

872d4 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

872d5 Istanbul, sous le pont Mehmet Fatih, côté Asie

 

Et c’est là également, très précisément, que Darius a fait franchir le Bosphore à ses troupes sur un pont de bateaux en 513-512 avant Jésus-Christ lors d’une expédition contre les Scythes. Mes photos montrent le côté européen puis le côté asiatique. Hérodote nous raconte que “Darius se préparait à marcher contre les Scythes et expédiait partout des messagers pour réclamer aux uns des soldats, à d’autres des vaisseaux, et en charger d’autres encore de jeter un pont sur le Bosphore de Thrace. […] Darius quitta Suse et parvint en Chalcédoine, à l’endroit où se trouvait le pont sur le Bosphore. Là il s’embarqua pour les îles appelées Cyanées [un groupe de rochers à l’entrée de la Mer Noire]. […] Les contingents s’élevaient, sans compter la flotte, à sept cent mille hommes, y compris la cavalerie. La flotte comprenait six cents navires. […] Darius fut très satisfait de ce pont de bateaux et récompensa richement son architecte, Mandroclès de Samos. Mandroclès préleva sur ces présents de quoi faire exécuter un tableau qui représentait le pont jeté sur le Bosphore, avec le roi Darius siégeant au premier plan et son armée en train de franchir le détroit. Il consacra le tableau à Samos dans le temple d’Héra, avec cette inscription :

En souvenir du pont qu’il jeta sur le Bosphore poissonneux,

Mandroclès à Héra consacre ce tableau.

 Il a gagné, pour lui, une couronne, et pour Samos, la gloire,

 En exécutant ce qu’a voulu le roi Darius”.

 (Traduction d’Andrée Barguet, édition Folio Classique n°1651).

 

872e1 sur la rive européenne du Bosphore

 

Nous avons entamé le retour. Même si, en réalité, j’ai pris des photos des deux rives lors de l’aller comme du retour, je vais maintenant me consacrer à la rive d’Asie, en commençant par cette luxueuse résidence.

 

872e2 en regardant vers le sud du Bosphore

 

Sans oublier toutefois qu’entre les deux rives il y a quand même la mer, le ciel, et aussi le trafic incessant d’énormes cargos chargés de containers, de pétroliers géants, de toutes sortes de bateaux de toutes tailles.

 

872f1 Villa sur la rive asiatique du Bosphore

 

872f2 Villas sur la rive asiatique du Bosphore

 

Sur cette rive, se sont multipliées depuis le dix-huitième siècle et jusqu’au début du vingtième toutes sortes de ce que nous appellerions aujourd’hui des résidences secondaires, généralement construites en bois. Il en reste aujourd’hui fort peu, elles ont été remplacées par des constructions en matériaux moins combustibles, mais toujours avec un souci d’élégance ou d’originalité.

 

    872g1 Küçüksu Kasrı (Palais Küçüksu)

 

Débouche sur cette rive d’Asie une petite rivière aux berges encore très agréables en ce vingt-et-unième siècle très urbanisé, mais qui était au dix-neuvième siècle un but de promenade extrêmement prisé tant des Turcs que des Occidentaux. Gérard de Nerval ou Théophile Gautier se réjouissent de leurs déambulations aux “Eaux Douces d’Asie”. Et sur la rive nord de cette rivière, juste à son embouchure sur le Bosphore, s’est construit en 1856 ce joli palais, nommé “Palais Petite Eau” (Küçüksu Kasrı en turc) en raison de sa situation. Avant de devenir un musée, il a été l’une des résidences d’été des sultans, puis sous la République il a été récupéré par la Présidence pour y héberger les hôtes officiels de l’État.

 

    872g2 Ecole militaire Kuleli 

 

    872g3 Ecole militaire Kuleli 

 

Cet immense bâtiment blanc est la prestigieuse école militaire Kuleli. Djemal Gürsel, quatrième président de Turquie (1960-1966), en a été l’élève, comme de très nombreuses autres personnalités moins commues du public français (de moi en particulier), mais dont les Turcs déroulent la longue liste avec fierté.

 

    872g4 mosquée de Beylerbeyi 

 

Continuant de glisser vers le sud, nous passons devant la mosquée de Beylerbey (le mot signifie “bey des beys”, titre des gouverneurs de province) construite en 1778 à la mémoire de la sultane Rabia Sermi par son fils le sultan Abdülhamid Premier (1774-1789). Elle est toujours là malgré les deux incendies qu’elle a subis, en 1969 et en 1983.

 

    872g5 petit kiosque du palais de Beylerbey 

 

    872g6 palais de Beylerbey 

 

    872g7 pont du Bosphore (Boğaziçi Köprüsü) 

 

Encore plus loin, juste avant le Pont du Bosphore, le Boğaziçi Köprüsü (le plus au sud), et dans ce même quartier que la mosquée, c’est le palais de Beylerbey. Ce joli petit kiosque est pris dans sa clôture sur le Bosphore. Il y en a un identique de l’autre côté du palais. Le rôle d’hébergement des étrangers hôtes officiels de l’État, tenu par Küçüksu Kasrı au temps de la République, était tenu par le palais de Beylerbey au temps des sultans. Entre autres, en 1869, l’impératrice Eugénie (de Montijo), la femme de Napoléon III, y a été invitée. Un grave incident diplomatique s’est déroulé lors de cette visite, mais hélas je n’ai trouvé nulle part s’il avait eu des suites. Le sultan Abdülaziz, élevé à l’occidentale, a offert son bras à l’impératrice Eugénie. Voyant cette femme, non voilée de surcroît, pénétrer dans le château au bras du Grand Seigneur, Pertevniyal la mère du sultan en a été si profondément choquée qu’elle a giflé l’impératrice française.

 

J’ai dit qu’Abdülaziz avait été élevé à l’occidentale, au même titre que son frère Abdülmecid auquel il a succédé. Tous deux, comme leur père Mahmoud II, ont été des sultans réformateurs, s’inspirant des nations européennes. On peut s’étonner de ce virage du sultanat, et c’est pourquoi j’ai envie ici de m’écarter de mon sujet sur le Bosphore pour raconter comment Mahmoud II a été élevé. Il était une fois dans l’île de la Martinique, qui était à cette époque une colonie française (et non un département d’outre-mer comme aujourd’hui), une petite fille nommée Aimée Dubuc de Rivery qui était née en 1766. C’est un siècle plus tôt, en 1657, que son ancêtre venu de Normandie s’est installé dans l’île après avoir pris part à des opérations militaires contre les Indiens Caraïbes. Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, usuellement appelée Rose Tascher, est une autre créole de la Martinique, qui épouse en premières noces un voisin de la Martinique, Alexandre de Beauharnais. Quand, après la mort de son mari, guillotiné pendant la Révolution, elle épouse le jeune Napoléon Bonaparte, il préférera la surnommer Joséphine. Ces trois familles, Dubuc de Rivery, Tascher de la Pagerie et Beauharnais, appartenant toutes trois à la très restreinte aristocratie de la Martinique, vont souvent mêler leur sang. C’est ainsi que la jeune Aimée Dubuc était une petite-cousine de l’impératrice des Français qui n’était que de trois ans son aînée (et qui, pour se rajeunir, se faisait passer pour sa cadette de deux ans).

 

Afin de lui donner une éducation digne de son rang, tant pour la culture que pour le savoir-vivre, les parents d’Aimée Dubuc  l’ont envoyée à Nantes, où les religieuses du couvent de la Visitation l’ont prise en internat. Parce que Maman était nantaise et que je suis souvent allé voir ma famille maternelle, je revois très bien “la Visitation”, qui existe encore rue Gambetta, à deux pas de la cathédrale. Quand elle a atteint ses dix-huit ans, Aimée est repartie en direction de la Martinique pour y retrouver sa famille, mais le navire qui la transportait ainsi que la dame de compagnie qui la chaperonnait, menaçait de couler parce qu’une voie d’eau s’était ouverte dans la coque. Heureusement, un navire anglais qui croisait dans les parages a pu sauver l’équipage et les passagers avant que le bateau ne sombre. Ce navire anglais se dirigeait vers l’île de Majorque, en Méditerranée. Il n’était qu’à quelques milles du port quand des pirates algériens l’ont arraisonné et ont emmené tout le monde. C’est un Slave trafiquant d’esclaves qui a acheté Aimée et l’a revendue au dey d’Alger. À l’époque, et jusqu’à la conquête de l’Algérie par la France en 1830, le pays était inféodé à l’Empire Ottoman, sous l’autorité d’un dey résidant à Alger. Lequel dey décida d’en faire cadeau au sultan Abdülhamid, pensant que le don d’une esclave si belle et si bien éduquée lui assurerait la bienveillance du Grand Seigneur. Nous sommes alors en 1784. Je ne sais si le sultan a su manifester sa reconnaissance au généreux dey, mais il est certain qu’il apprécia Aimée, qu’il intégra dans son harem sous le nom de Nakş-i-Dil Haseki. Devenue sa favorite, elle lui donna un fils dès 1785, le futur sultan Mahmoud II. Abdülhamid l’émancipe et en fait la quatrième de ses douze épouses. La sultane mère va soigner l’éducation de son fils, l’élevant à la française, lui donnant les meilleurs précepteurs, faisant venir de France des religieuses catholiques. Il semble assuré que toute sa vie elle a conservé –plus ou moins discrètement– sa religion chrétienne, et même sans doute que Mahmoud était musulman de façade (le calife de l’Islam y était contraint), mais catholique en cachette. Ce qui est sûr, c’est que pour ses sujets il était “Gavur Sultan” (le Sultan Infidèle). Cette histoire explique, je pense, pourquoi à partir de son règne les sultans ont été réformateurs de père en fils et tournés vers l’Occident.

 

    872h1 Şemsi Paşa Camii (mosquée de Semsi Pacha) 

 

Mais revenons à nos moutons. Plus loin, approchant vers la fin de la mini-croisière, arrivés en face d’Üsküdar on passe devant la mosquée de Şemsi Paşa, du nom du grand vizir qui l’a commandée au célèbre architecte Mimar Sinan qui l’a édifiée en 1580-1581. Il fait hélas tout à fait nuit à présent, il est difficile de bien apprécier l’œuvre.

 

    872h2 tour de la Jeune Fille (ou tour de Léandre) 

 

    872h3 tour de Léandre (ou tour de la Jeune Fille) 

 

    872h4 tour de Léandre (ou tour de la Jeune Fille) 

 

Terminons par cet îlot, tout près de la côte d’Asie mais juste en face de la Corne d’Or. La petite tour qui s’y dresse porte deux noms au choix, selon la légende à laquelle on se réfère. À part que l’une des légendes est ici mal placée. La mauvaise, d’abord. Quand on parle de la “Tour de Léandre”, on fait allusion aux aventures de Léandre et Héro. Mais le géographe Strabon (vers 64 avant Jésus-Christ – entre 21 et 25 après Jésus-Christ) nous dit qu’Abydos “commande le détroit qui donne accès, d'une part, dans la Propontide [la mer de Marmara], de l'autre, dans l'Hellespont [la mer Égée aux Dardanelles]. […] Sestos est située en face d'Abydos. […] Située comme elle est en deçà d'Abydos par rapport à la Propontide, Sestos se trouve au-dessus du courant qui sort de cette mer, aussi la traversée est-elle plus facile quand on vient de Sestos : on commence par s'écarter un peu en gouvernant droit sur la tour d'Héro”. Pas de doute, donc, la légende antique de Héro se situe dans les Dardanelles puisque la tour qui porte son nom se trouve dans le détroit là où il est le plus étroit, soit mille trois cents mètres. Mais puisque certains, depuis quelques siècles, croient devoir situer ici la légende, la voici. Léandre et Héro s’aiment. Apparemment leurs amours sont sous des auspices favorables, parce que Héro est prêtresse d’Aphrodite, la déesse qui favorise l’amour. Comme elle vit dans une tour à Sestos (c’est-à-dire une ville située dans la longue péninsule sur la rive européenne du détroit des Dardanelles) et que Léandre vit à Abydos (la grande ville en face de Sestos, sur la rive asiatique du même détroit), chaque nuit Héro allume une lampe au sommet de sa tour, et Léandre se jette à l’eau pour rejoindre sa bien-aimée à la nage. Mais une nuit d’orage, la lampe s’éteint, Léandre se perd et se noie. Le lendemain, découvrant son corps rejeté par la mer, Héro désespérée se jette du haut de la tour et meurt près de Léandre. Comme on le voit, non seulement il y a une grossière erreur géographique à situer cette tour dans le Bosphore, mais de plus il n’y a aucune raison de lui donner le nom de l’homme puisqu’elle était habitée par la jeune fille.

 

La “Tour de la Jeune Fille”, tel est l’autre nom de notre tour sur l’îlot du Bosphore. Mais cette jeune fille n’est pas Héro. La légende ne dit pas son nom, on sait seulement qu’elle est la fille chérie d’un sultan, lui aussi anonyme. Selon un devin, il était écrit qu’elle mourrait, mordue par un serpent, le jour de ses dix-huit ans. Effrayé, son père le sultan fit construire sur ce rocher isolé dans les eaux du Bosphore une tour où elle devrait vivre recluse jusqu’après ses dix-huit ans, ne recevant de visites que de son père. Lequel, après bien des années, lorsque vint enfin le jour tant redouté, voulut offrir à la jeune fille un panier débordant de fruits exotiques pour son anniversaire. Et lorsqu’elle tendit la main pour prendre un fruit, un serpent caché dans le panier la mordit et elle mourut. Telle est la légende de la Tour de la Jeune Fille.

 

Toutefois, c’est de phare pour les navires que cette tour a servi pendant des siècles, ce qui peut expliquer le rapprochement et la confusion avec la lumière que Héro allumait pour guider Léandre. C’est en 408 avant Jésus-Christ que l’on a utilisé l’îlot pour supporter une tour contrôlant les passages dans le Bosphore. À cette époque, ce sont deux villes différentes sur chacune des rives, Chrysopolis là où est Üsküdar en Asie, Byzance là où Constantin a créé Constantinople en Europe. Le souvenir des Guerres Médiques (terminées en 479) est encore proche, et l’on juge bon de contrôler les allées et venues des Perses dans le Bosphore. Ce n’est que bien plus tard, en 1110, qu’Alexis Comnène, empereur de Byzance, remplace la tour antique par une nouvelle tour fortifiée, celle-là même que nous voyons aujourd’hui, profondément remaniée et modifiée toutefois à plusieurs reprises par les Ottomans. Il paraît qu’aujourd’hui un restaurant s’y est installé. Nous ne l’avons pas essayé.

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 09:00

 

871a1 La Corne d'Or au 19e siècle

 

Dans mes articles précédents, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de montrer des photos de Sebah et Joallier prises au dix-neuvième siècle et que j’ai vues à Thessalonique dans l’exposition Voyage en Méditerranée orientale (mon article du 5 août 2012). Quant à ces photographes, j’en parle dans mon article Istanbul 04, la ville romaine. Cette vue de la Corne d’Or à son débouché dans le Bosphore, avec l’ancien pont de Galata, est d’eux. À défaut de voitures, d’autobus, de tramways, si l’on ne désire pas changer de rive à pied, ou parcourir de longues distances d’un quartier à l’autre le long de la Corne d’Or, on utilise des caïques comme des taxis sur l’eau. On les voit sur cette photo, ces innombrables petites barques. Le travail était dur pour ces rameurs mais il a été encore plus dur pour eux de se retrouver au chômage quand ils n’ont plus pu faire face à la concurrence du bateau à vapeur. Le “vapur” comme on dit en turc, en adaptant le mot français.

 

871a2 ''Constantinople'' par Thaleia Flora Karavia (v. 1905

 

Ici, c’est une peinture à l’huile de Thaleia Flora-Karavia (1871-1960) des environs de 1905 et intitulée Constantinople. L’artiste a situé son chevalet sur la rive nord (Galata, aujourd’hui Karaköy) et regarde vers Eminönü. Des caïques aux plus gros navires, la Corne d’Or est encombrée d’embarcations de toutes tailles et de toutes sortes. Même en ce début de vingtième siècle, les voiles dominent encore, mais il y a quelques panaches d’épaisse fumée.

 

871a3 Istanbul. Süleymaniye et Rüstem Pacha

 

871a4 Istanbul. Vue depuis Süleymaniye

 

Partons de l’est, au débouché de la Corne d’Or dans le Bosphore –ce que montre ma seconde photo, prise depuis la terrasse de la grande mosquée Süleymaniye que l’on voit sur la première photo, dominant la rive sud de sa masse imposante–. La mosquée plus modeste que l’on voit plus bas sur la gauche est Rüstem Pacha.

 

871a5 Vue sur Karaköy (Galata) à Istanbul

 

De l’autre côté, vers le nord, c’est Karaköy, avec sa célèbre tour de Galata. Nous sommes donc encore au débouché dans le Bosphore.

 

871b Escales du ''vapur'' sur la Corne d'Or

 

Mais je disais que les “vapur” ont remplacé les caïques pour se rendre d’un point à l’autre des berges. Il existe un bateau qui dessert en zigzag les deux rives, pour un prix très réduit. Nous l’avons pris. Il venait de la rive asiatique du Bosphore (Üsküdar) et de Karaköy sur la rive nord de la Corne d’Or lorsque nous l’avons pris à Eminönü sur la rive sud. En amont, les rives s’orientent de plus en plus du nord vers l’est, du sud vers l’ouest. Ensuite, donc, il a desservi Kasimpaşa et Hasköy (rive est), Ayvansaray (rive ouest), Sütlütce (rive est), Eyüp (rive ouest). À Paris, le Batobus dessert les principaux lieux touristiques le long de la Seine, et comme avec les bus “hop on, hop off” pour touristes, on peut le reprendre pour aller d’une escale à une autre. Ici, avec le vapur, rien à voir, c’est un vrai autobus urbain sur l’eau.

 

871c1 rive sud de la Corne d'Or

 

871c2 pêcheurs à la ligne sur la Corne d'Or à Istanbul

 

871c3 escale de Kasimpaşa sur la Corne d'Or

 

Après avoir jeté un coup d’œil sur la rive sud, nous passons sous le pont Atatürk, où les pêcheurs à la ligne sont aussi nombreux que sur le pont de Galata, et nous faisons escale à Kasimpaşa.

 

871d1a

 

871d1b

 

871d2

 

Pour me renseigner sur ce que je vois, je dispose entre autres d’une carte excellente, intitulée Istanbul Old City Cultural Map, les plans de guides et les cartes d’Istanbul achetées en librairie ne m’étant pas toujours d’un grand secours. Ce magnifique palais en travaux situé juste avant la mosquée Çorlulu Ali Pacha, est désigné comme “Deniz Subay Orduevi Kuzey Deniz Komutanligi”. Ensuite, on passe devant cette curieuse construction métallique flottante que mes cartes indiquent comme étant des docks.

 

871d3

 

Toujours sur cette même rive de l’est, on peut s’étonner de voir un sous-marin. En fait, il s’agit d’un musée privé des transports depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu'à la fin du vingtième, le Rahmi Koç Müzesi. Et si les véhicules terrestres peuvent être situés en intérieur, ce sont les eaux de la Corne d’Or qui accueillent ce sous-marin. Ce musée, qui doit être passionnant, nous ne l’avons pas visité. Ce sera pour notre prochain séjour à Istanbul.

 

871d4

 

Un peu plus loin, ce qui semble être une sorte de hangar à bateaux, ce sont d’autres docks. Mais, comme on peut le constater, les navires qui se chargent ou se déchargent ici sont de taille modeste.

 

871d5

 

871d6

 

C’est encore sur la rive est que, derrière l’arrêt de Sütlüce, se dresse l’imposant (mais, à la vérité, pas vraiment esthétique) bâtiment du centre de Congrès.

 

871e1

 

871e2

 

Tournons maintenant nos regards vers la rive ouest, ici c’est Eyüp, avec le complexe de Mehmet Pacha. Je consacrerai plus tard un article à ce quartier d’Eyüp (Istanbul 21).

 

871f1 cimetière d'Eyüp vu depuis la Corne d'Or

 

Mais ce que je peux dire d’ores et déjà, c’est que sur la colline d’Eyüp s’étend un très vaste cimetière, et que cette même colline était fréquentée par Pierre Loti, cet écrivain fou d’amour pour Constantinople et une femme musulmane mariée.

 

871f2

 

Nous débarquons. Nous allons nous promener dans ce cimetière et dans le quartier d’Eyüp en prenant le téléphérique, mais pour aujourd’hui je me limite à ce pont.

 

871f3 vue depuis Eyüp (2 îles), à Istanbul

 

871f4 vue de la Corne d'Or (gare du téléférique d'Eyüp)

 

À la nuit, avant de redescendre, nous contemplons la Corne d’Or en direction du centre de la ville. Dans la station du téléphérique, un panneau de carrelage représente le même paysage de jour.

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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 09:00

Une visite phare d’Istanbul, c’est bien sûr celle de Sainte-Sophie. Cette Sophie-là n’est pas une sainte vierge et martyr à l’époque des persécutions de Dioclétien. Il s’agit de la “sophia” grecque, c’est-à-dire la sagesse, la raison, que l’on retrouve dans le mot philosophie, et qui est qualifiée de sainte, non seulement pour sa qualité primordiale chez le fidèle qui conforme sa vie aux préceptes de l’Évangile, mais surtout parce qu’il s’agit du Christ, qui incarne la “Sagesse de Dieu”. D’ailleurs, puisque l’on fête l’avènement de Jésus le 25 décembre, c’est aussi le 25 décembre que l’on célèbre cette “Sophie”-là.  

 

Cette église a été construite par Constantin sur un ancien temple, ici je lis d’Artémis en 325, là je lis d’Apollon en 330. Pour Wikipédia, c’est après la conversion de l’empereur au christianisme, mais selon certains il n’aurait été baptisé qu’au moment de sa mort, en 337. De toute façon, la décision de construire une nouvelle capitale portant son nom là où se situait la ville de Byzance a été prise en 324, et l’inauguration de la nouvelle cité a eu lieu en 330. Sainte-Sophie est donc à situer dans cette fourchette. Elle sera agrandie par son fils Constance II en 365. Jean Chrysostome (“Bouche d’Or”, surnom qui lui a été donné pour son éloquence), prêtre renommé, avait été choisi par l’empereur comme archevêque de Constantinople –à cette époque, c’est le pouvoir temporel qui désigne les chefs spirituels– mais sa virulente critique de la vie de la cour et des grands mécontente l’aristocratie, et aussi l’impératrice Eudoxie qui pourtant l’avait soutenu au début, tant et si bien que le 20 juin 404 l’empereur Arcadius l’exile. Furieux, ceux qui le soutiennent mettent le feu à Sainte-Sophie, au cours d’une violente émeute. Même si Jean Chrysostome est rappelé dès la même année parce que l’on a vu dans la fausse couche d’Eudoxie et sa mort le 6 octobre un signe du Ciel, l’église est détruite. Elle va être rebâtie en 415 par Théodose II.

 

870a1 Justinien sortant de Ste-Sophie

 

Si aujourd’hui, parmi les fanatiques de football, partisans de l’O.M. et partisans du P.S.G. s’affrontent parfois, cela n’a rien à voir avec les Bleus et les Verts sur l’hippodrome de Constantinople. Il faut dire que ces équipes sportives sont aussi et surtout des factions fortement politisées. Nous dirions dans le langage actuel que les Bleus sont très à droite, et n’hésitent pas à opprimer leurs employés, tandis que les Verts sont très à gauche, et revendicateurs. Justinien (empereur de 527 à 565) et surtout l’impératrice Théodora, soutiennent ouvertement les Bleus. Le 11 janvier 532, lors des courses de chars dans l’hippodrome, les Verts insultent le couple impérial et le préfet, puis partent manifester partout en ville. Réaction de Justinien, il fait exécuter nombre de meneurs Verts, et un Bleu y passe aussi par erreur. Et voilà Bleus et Verts ensemble pillant et massacrant le palais et les soldats. Du 15 au 18 janvier, au cri de Nika! Nika! (Vaincs! Vaincs! d'où le nom de “révolte de nika”), les émeutiers mettent le feu au palais et à la ville. Sainte-Sophie fait partie des bâtiments détruits par le feu. Bélisaire, le célèbre général, encercle les émeutiers dans l’hippodrome, et fait massacrer par ses soldats germains plusieurs dizaines de milliers de manifestants. Justinien a eu chaud, mais le voilà consolidé sur son trône. Un mois plus tard, le 23 février 532, il fait débuter la reconstruction. Les architectes sont Isidore de Milet, un physicien, et Anthémius de Tralles, un mathématicien. Justinien avait voulu faire plus grand que le temple de Salomon et, le 27 décembre 537, inaugurant la basilique terminée, il s’est écrié “Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand ouvrage. Ô Salomon, je t’ai vaincu”. Moins de six ans auront donc suffi à un millier de techniciens et à plus de dix mille ouvriers rondement menés pour édifier ce gigantesque monument. Ma photo montre la reproduction, sur un grand panneau, d’une gravure représentant Justinien au sortir de Sainte-Sophie, entouré de la procession impériale.

 

Une succession de séismes, en 553, 557, 558 ont ébranlé la basilique, le dernier faisant s’écrouler la voûte du dôme qui, dans sa chute, a écrasé l’ambon, l’autel, le ciborium. Justinien a fait procéder sans plus tarder aux réparations, sous la conduite du fils d’Isidore de Milet, nommé lui aussi Isidore. D’autres tremblements de terre, en 869, en 989, en 1344, détruiront de nouveau cette pauvre coupole. Mais ce n’est pas tout, car voilà qu’en 726, Léon l’Isaurien lance l’iconoclasme. Plus de représentations humaines. On détruit toutes les icônes, toutes les fresques, toutes les statues, la plupart des mosaïques. Et puis en 1204 –j’ai eu maintes fois l’occasion d’en parler–, la Quatrième Croisade, dévoyée, voit Constantinople prise par les Francs, mise à sac, les Croisés pillent tout, icônes, croix incrustées de pierres précieuses, reliquaires, ils fondent candélabres et vases d’or et d’argent. Sainte-Sophie, orthodoxe, est convertie en église catholique mais lorsque les Byzantins en reprennent possession en 1261, la basilique est méconnaissable, les Latins l’ont intégralement vidée et vandalisée. Elle revient au culte orthodoxe, de grands travaux de restauration sont entrepris.

 

870a2 Ste-Sophie convertie en mosquée

 

Et le 29 mai 1453, Mehmet le Conquérant prend Constantinople avec ses troupes turques musulmanes. Il a tôt fait de convertir l’église chrétienne à l’Islam, car dès le premier juin de la même année y est célébrée la première prière du vendredi. Mais, excepté le fait que cette religion a fait dissimuler les représentations anthropomorphes sous une couche d’enduit et fait adapter l’architecture avec à l’extérieur quatre minarets et à l’intérieur un mihrab et un minbar, en revanche les Ottomans ont beaucoup plus respecté leur mosquée, ils l’ont entretenue, quand cela s’est révélé nécessaire le grand architecte Sinan a été chargé de prendre des mesures de consolidation. Et la basilique Sainte-Sophie, en grec Hagia Sophia, est devenue la mosquée Ayasofya. Ici aussi, ma photo représente une gravure reproduite sur un grand panneau dans Sainte-Sophie.

 

870a3 Ste-Sophie au 19e s., par Sebah & Joallier

 

Pour le dix-neuvième siècle, Théophile Gautier nous dit que “Saint-Sophie menaçait ruine. Les murailles faisaient ventre, des fissures lézardaient les dômes, le pavé ondulait […]. Rien n’était d’aplomb, tout l’édifice penchait visiblement à droite […]. Un architecte tessinois très habile, M. Fossati, accepta la tâche difficile de redresser et de raffermir l’antique monument […] et, grâce à cette heureuse et complète restauration, Sainte-Sophie put se promettre encore quelques centaines d’années d’existence”. La photo ci-dessus est signée Sebah et Joallier, elle date d’après les grands travaux dont parle Gautier, et je l’ai reproduite lors de notre visite de l’exposition “Voyage en Méditerranée orientale” à Thessalonique (mon blog daté 5 août 2012).

 

870a4 Aya Sofya, Constantinople (Ste-Sophie)

 

Arrive le vingtième siècle. Arrive Atatürk. Arrive la République turque qui remplace l’Empire Ottoman plus qu’elle ne lui succède, en instaurant un État laïque. Évidemment, instaurer un État laïque ne signifie pas fermer les mosquées dans un pays où l’immense majorité de la population est musulmane, mais cette vieille Sainte-Sophie de Justinien, que l’on ne peut quand même pas rendre au culte chrétien et qui est une merveille architecturale, le mieux est de la séculariser. C’est ce qu’a fait Atatürk, la livrant en 1935 à la visite touristique. Et aux archéologues, qui ont pu s’adonner à toutes sortes de recherches. Les fouilles, cependant, ont dû être limitées pour ne pas trop ébranler le sol sous la majestueuse vieille dame. Le bâtiment actuel a donc été église chrétienne de 537 à 1453, soit 916 ans, mais en y ajoutant ses devancières depuis Constantin cela fait 1128 ans de christianisme sur le site. Puis elle a été mosquée de 1453 à 1935, soit 482 ans. En totalisant tout cela elle atteint aujourd’hui, en cette fin de 2012, précisément le 27 décembre prochain, un âge vénérable de 1475 ans, dont 1398 comme lieu de culte. Et si l’on remonte aux bâtiments précédents, au temple païen…

 

870b1 Constantinople, plan de Ste-Sophie

 

La troisième Sainte-Sophie d’aujourd’hui est une basilique à dôme avec une nef et deux bas-côtés. Quelques chiffres. À l’intérieur, l’église mesure cent mètres sur soixante-dix, elle occupe au sol sept mille cinq cent quarante mètres carrés. C’était la plus grande église du monde, et même aujourd’hui, bien peu la surpassent. Saint-Pierre de Rome mesure 188 mètres sur 154,60. Le Duomo de Milan mesure 148 mètres sur 66. La nef de Saint-Paul de Londres mesure 150 mètres sur 36 mais le transept fait 76 mètres de façade à façade. La cathédrale de Séville mesure 115 mètres sur 76. À Sainte-Sophie, la coupole s’élève, selon mes sources, à 56,71 ou 56,60 mètres pour un diamètre de 30,31 ou 31,87 mètres. Je n’ai pas construit d’échafaudages pour aller mesurer moi-même et vérifier qui a raison.

 

870b2 Fontaine, annexe de Ste-Sophie (Istanbul)

 

870b3 Muvakkithane, Sainte-Sophie, Istanbul (1853)

 

870b4 Ste-Sophie, mausolées des sultans

 

Autour de Sainte-Sophie, plusieurs bâtiments dépendent de la mosquée musulmane. Parmi eux, ci-dessus je montre (première photo) celui qui abrite la fontaine pour les ablutions rituelles, puis (seconde photo) le muvakkithane construit en 1853 par Fossati, c’est-à-dire la résidence de la personne chargée de déterminer l’heure de la prière, et enfin (troisième photo) le mausolée des sultans.

 

870c1 Aya Sofya, Constantinople (Ste-Sophie)

 

870c2 Sainte-Sophie, Constantinople, extérieur

 

J'ai entre les mains le Constantinople de Théophile Gautier, continuons à le citer. “Sainte-Sophie présente un amas incohérent de constructions difformes. Le plan primitif a disparu sous une agrégation de bâtisses après coup qui oblitèrent les lignes générales et les empêchent d’être aisément discernées”. Il est difficile de ne pas être d’accord avec lui. L’extérieur, du moins vu de près, n’est pas splendide.

 

870c3 Les 12 apôtres, devant Ste-Sophie (Istanbul)

 

Les fouilles entreprises depuis la sécularisation de Sainte-Sophie ont permis de mettre au jour des éléments ayant appartenu à des états antérieurs à la basilique de Justinien. C’est de l’église construite en 415 par Théodose que provient ce fragment de bas-relief représentant quelques-uns des douze moutons figurant les douze apôtres. Lorsqu’il a été découvert en 1935, il gisait donc dans le sol depuis 532.

 

870c4 L'entrée de Sainte-Sophie à Istanbul

 

870c5 L'entrée de Sainte-Sophie à Istanbul

 

Mais le moment est venu d’aller voir à quoi ressemble cette basilique mosquée musée à l’intérieur. Nous allons donc franchir cette entrée. Même en cette date tardive, et hors toute période de vacances, les visiteurs sont très nombreux.

 

870d1 Ste-Sophie, à Istanbul

 

870d2 Ste-Sophie, à Istanbul

 

870d3 sarcophage de l'impératrice Irène, Ste-Sophie

 

Je ne saurais dire à quoi correspond cet immense hall qui court latéralement le long de l’édifice. Sur le côté, ce n’est pas un narthex, mais complètement fermé sur le cœur de l’édifice par de lourdes portes je ne suis pas sûr de pouvoir l’interpréter comme une nef latérale. Mais, quel qu’il soit, il est imposant et splendide. On y voit cette grande vasque qui a sans doute servi de baptistère, quoiqu’il existe (je vais y venir tout à l’heure) un baptistère par immersion.

 

Quant au sarcophage, c’est celui de l’impératrice Irène. Née à Athènes, elle épouse le fils de l’empereur de l’Empire Byzantin qui devient empereur à son tour sept ans plus tard, en 775. C’est Léon IV, qui ne tarde pas à mourir, en 780. Leur fils Constantin VI n’a alors que dix ans. Irène parvient à en obtenir la régence. Heurtée par l’iconoclasme qui sévit depuis 730, plus proche dans son cœur de la foi romaine que de l’orthodoxie, elle va tenter de rapprocher Byzance de Rome. D’abord, elle essaie –sans succès– de marier Constantin avec Rotrude (775-810) fille de Charlemagne, roi des Francs (il ne sera sacré empereur à Rome que le 25 décembre 800). Puis, en 787, elle convoque à Nicée (aujourd’hui Iznik, en Anatolie turque) un concile œcuménique, auquel elle propose au pape de se faire représenter, et obtient que ce concile abroge l’iconoclasme. Irène est ambitieuse, ce succès la pousse à se proclamer seul maître à bord. Ce qui ne réjouit ni Constantin, évidemment, ni ses partisans parmi lesquels on compte les iconoclastes. Passons sur ces querelles, puisque Constantin meurt en 797. Elle va mener alors une politique destinée à renforcer la puissance économique de l’Empire tout en protégeant les plus pauvres. Mais voilà que du côté franc, on estime qu’une femme ne peut être dépositaire du titre prestigieux d’impératrice dans ce qui est vécu comme la continuation de l’Empire Romain d’Orient, et le pape consacre Charlemagne empereur, lui donnant la tentation de réunir sous son autorité toute la chrétienté. En effet, si l’on fait partir traditionnellement la séparation entre Catholiques et Orthodoxes de l’année 1054 où le légat du pape et le patriarche de Constantinople se sont mutuellement excommuniés, les divergences politiques, linguistiques, de dogme, s’accumulaient déjà depuis plusieurs siècles. De son côté, Irène, poursuivant son idée de réunification de la chrétienté, pense qu’un mariage avec ce Charlemagne résoudrait tous les problèmes[]. Pour ses ennemis, c’en est trop, ils la considèrent comme traîtresse à l’Empire Byzantin et en 802 un coup d’État la renverse, l’emprisonne à Prinkipo, l’une des Îles des Princes, en mer de Marmara, à l’entrée du Bosphore, et la remplace sur le trône par Nicéphore Premier, précédemment logothète général, une sorte de ministre du budget. Puis Irène est transférée à Mytilène (île de Lesbos) où elle meurt le 9 août 803. À Constantinople, il ne reste de sa tombe pillée par la Quatrième Croisade de 1204 puis détruite par Mehmet le Conquérant, que ce sarcophage conservé à Sainte-Sophie. Canonisée, elle est devenue sainte Irène.

 

870d4a décisions du synode de 1166 à Ste-Sophie

 

870d4b décisions du synode de 1166 à Ste-Sophie

 

Sur un mur, ces cinq grandes plaques gravées dont je reproduis aussi un détail en gros plan, ne sont hélas que des copies (on ne nous dit pas où est l’original), mais elles portent un texte très important puisque c’est celui qui énumère les décisions prises lors du synode de 1166. Je ne vais pas entrer ici dans le détail des divergences entre le culte catholique et le culte orthodoxe, mais les deux plus importantes sont le Filioque (la question est de savoir si le Saint-Esprit procède uniquement du Père, selon la doctrine orthodoxe, ou aussi du Fils, comme le pense l’Église catholique) et le rôle de l’évêque de Rome. Au début du christianisme, les apôtres se réunissaient pour débattre des questions de dogme, et saint Pierre, sur qui Jésus a fondé son Église (“tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église”) reconnaît parfois se tromper quand saint Paul le corrige. Les évêques, “descendants” des apôtres, se réunissaient donc, aux premiers temps de l’Église, pour débattre du dogme comme le faisaient les apôtres, sous la présidence de l’évêque de Rome, successeur de saint Pierre, toutes les décisions étant prises en commun. Les choses se sont gâtées lorsque ledit évêque de Rome s’est dit pape, s’érigeant non plus en président mais en chef de la chrétienté, capable de prendre les décisions seul, quoiqu’après avoir consulté ses conseillers. De là la cassure, le schisme, entre Orthodoxes (étymologiquement ceux qui détiennent “le dogme authentique”), et Catholiques. Les choses n’ont fait que s’aggraver lorsqu’au dix-neuvième siècle le pape s’est déclaré infaillible. Non pas, bien sûr, en prévisions météorologiques ou en dosage des épices dans une recette de cuisine, mais pour les questions de dogme. Chez les Orthodoxes, les métropolites continuent de se réunir périodiquement en synodes, comme lors de celui de 1166 qui s’était tenu à Sainte-Sophie.

 

870e1 Güzel Kapi à Ste-Sophie (temple païen, 2e s. avt J

 

870e2 istanbul, Sainte-Sophie

 

Cette porte de bronze est appelée Güzel Kapi, la Porte Splendide. Elle n’a pas été coulée pour cette basilique, mais apportée par l’empereur Théophile (829-842) qui l’a prélevée sur un temple antique de Tarse, au sud de l’Anatolie (actuelle Turquie d’Asie), datant du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

870e3 istanbul, Sainte-Sophie

 

Éphèse, Palmyre, Pergame, Tarse, entre autres, ont fourni de leurs temples païens colonnes, chapiteaux, entablements, portes, etc. Sans indications particulières, il est donc difficile de dire si cette belle porte de pierre provient d’un bâtiment antique ou si elle a été exécutée pour cette basilique.

 

870f1 istanbul, Sainte-Sophie

 

870f2 istanbul, Sainte-Sophie

 

870f3 istanbul, Sainte-Sophie

 

Et puis il y a cet immense espace central, la nef principale, où de belles colonnes antiques soutiennent les côtés, dégageant la vue largement, comme aucune des églises chrétiennes du monde occidental, romanes ou gothiques, pourtant très largement postérieures, ne saura le faire.

 

870f4 istanbul, Sainte-Sophie

 

L’un des ajouts de l’ère ottomane dans cette nef, et cela se remarque tout de suite du fait d’un style totalement différent, c’est cette loge du sultan construite en 1849, à la demande du sultan Abdülmecid (1839-1861) par le même Fossati de la rénovation dont j’ai parlé tout à l’heure.

 

870f5 istanbul, Sainte-Sophie

 

On a pu remarquer, sur le plan de la basilique, que les angles de la nef étaient rompus en forme d’arcs de cercle. Au-dessus, ce sont d’élégants dômes soutenus par des rangées de colonnes.

 

870f6 jarre hellénistique de Pergame. Ste-Sophie

 

Autre pillage de l’Antiquité, mais pas par Justinien cette fois-ci, cette remarquable jarre taillée et creusée dans un seul bloc de marbre était à Pergame depuis l’époque hellénistique. C’est au temps du sultan Mourad III (1574-1595) qu’elle a été transportée ici. En fait, elle a même sa sœur jumelle un peu plus loin.

 

870f7 céramique d'Iznik à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Le mur d’un passage est recouvert de ces carreaux de céramique d’Iznik datant du seizième et du dix-septième siècles. J’ai, tout à l’heure, évoqué cette ville d’Iznik qui succède à celle de Nicée. Elle est réputée depuis plusieurs siècles pour ses céramiques. J’en ai déjà parlé dans deux articles (le musée islamique d’Edirne, daté du 11 octobre 2012, et la mosquée Selimiye d’Edirne, daté des 11 et 15 octobre 2012).

 

870f8a colonne des voeux, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

870f8b colonne des voeux, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Ce pilier, surnommé la colonne qui transpire, ou colonne des vœux, a la particularité de suinter à l’intérieur de ce trou. Difficile d’en prendre une photo, les touristes superstitieux ou amusés (ou les deux à la fois) s’y succèdent sans interruption et se font prendre en photo avec le doigt plongé dans ce qui doit combler leurs désirs.

 

870g1 baptistère de Ste-Sophie à Constantinople (Istanbul

 

870g2 baptistère de Ste-Sophie à Constantinople (Istanbul

 

Dans une cour sur le flanc de la basilique se trouve le baptistère. La partie couverte, sous l’auvent, abrite la cuve où l’on descendait par quelques marches pour recevoir le baptême par immersion, comme Jésus baptisé par saint Jean Baptiste dans le Jourdain, et non pas comme on le fait maintenant en versant juste un peu d’eau sur le front du catéchumène, ce qui se contente de symboliser le geste d’origine. D’ailleurs, le mot grec du baptême dérive du verbe baptô, qui signifie je plonge.

 

870g3 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut

 

870g4 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

En empruntant ce couloir dont les pierres du sol ont été polies par les innombrables pas qui les ont foulées depuis tant de siècles, pieds de Chrétiens, pieds de Musulmans, pieds de touristes parmi lesquels ceux qui proviennent de pays de tradition bouddhiste ne sont pas les moins nombreux, on peut accéder à la galerie haute du bâtiment.

 

870g5 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut

 

    870g6 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut 

 

    870g7 Ste-Sophie d'Istanbul, accès au niveau haut 

 

Le chemin suivi pour monter, tout comme celui que l’on emprunte pour redescendre, et qui n’est pas le même parce qu’il faut bien enrégimenter ces flots de visiteurs afin d’éviter les bousculades, révèle une architecture intéressante, avec des plans inclinés dont je me demande s’ils n’ont pas été construits de préférence à des escaliers pour permettre l’accès des chevaux, comme dans la Giralda de Séville. On remarque un système de rigoles pour permettre l’écoulement des eaux.

 

870h1 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

870h2 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

Comme l’ont fait Sebah et Joallier pour la photo que j’ai montrée au début, j’ai photographié la nef depuis la tribune, en haut. L’ampleur est saisissante. De là, on situe bien la loge du sultan, le mihrab au fond du chœur, les coupoles partielles qui brisent les angles de la nef, la dikka (c’est-à-dire la tribune) qui se trouve sous celle de droite, la galerie qui court tout autour de l’édifice à une hauteur respectable. Au total il y a, paraît-il, 67 colonnes dans la galerie supérieure, mais j’avoue ne pas avoir vérifié le nombre.

 

870h3 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

870h4 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

870h5 Ste-Sophie, Constantinople (Istanbul)

 

Encore quelques détails architecturaux qui montrent le degré de raffinement voulu par les architectes, tant lors de la construction que pour la décoration dans les siècles successifs.

 

870h6 loge de l'impératrice, Sainte-Sophie, Istanbul

 

Au milieu de la tribune, juste en face du chœur –en fait, là d’où j’ai pris ma photo à la suite de Sebah et Joallier– se situait la loge de l’impératrice. L’impératrice byzantine, bien sûr, puisque les sultanes ne pouvaient être visibles par des hommes.

 

870h7 graffito viking à Sainte-Sophie d'Istanbul

 

 

Sur la rambarde de marbre de la loge de l’impératrice, on peut voir sous ce dessin gravé de curieux signes (j’ai, hélas, dû les couper au bas de ma photo, parce que ma mauvaise mise au point les rend invisibles. Je signale leur place pour les visiteurs plus chanceux que moi…). Et encore plus curieux lorsque l’on sait qu’il s’agit d’un graffito viking du neuvième siècle qui n’a été découvert et identifié qu’en 1964. Il a été transcrit comme HALVDAN, un nom propre, mais le reste est illisible. L’écriture des Vikings est composée de “runes”, elle est dite “runique”. On sait que des Varègues (Vikings originaires de Suède), passés par l’actuelle Ukraine, ont atteint Constantinople en 838. Philippe Meyer, dans Baltiques: Histoire d'une mer d'ambre (aux éditions Perrin), écrit: “Le cabotage entre ports de la mer Baltique, commencé dès le VIIe siècle, n'a pas satisfait l'appétit d'aventures des Vikings. Un siècle plus tard, des bandes de Vikings, souvent concurrentes, ont pris la mer droit devant elles à partir de leurs ports. Les Vikings de Suède que l'on a appelés Varègues […] sont restés dans les eaux de la mer Baltique, filant vers l'est, vers la Baltique orientale et la Russie. […] Les Varègues suédois, après avoir caboté, et sans doute pillé et piraté dans la mer Baltique en même temps qu'ils y commerçaient, se sont introduits en Russie et en Ukraine en ayant recours, grâce au faible tirant d'eau de leurs embarcations, au réseau des lacs et des fleuves issus du lac Ladoga. Ils s'étaient donné pour but d'atteindre Constantinople, cité magique du monde méditerranéen dont la réputation était arrivée jusqu'à eux. Des Varègues y sont parvenus en descendant le Dniepr puis en traversant la mer Noire. En 838, ils ont atteint la capitale de l'Empire byzantin et ont réussi à s'entendre avec son empereur qui a enrôlé quelques Vikings dans sa garde personnelle. D'autres «Suédois», par une route plus longue –descente de la Volga et traversée de la mer Caspienne– ont rejoint Constantinople après être passés par Bagdad”. Pas étonnant que l'empereur ait apprécié ces guerriers réputés et intrépides.

870h8 la Porte de Marbre à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Nous sommes ici dans l’espace où se rencontraient les participants aux synodes. Nous allons alors franchir cette entrée, la Porte de Marbre, pour pénétrer dans la partie de la galerie où se réunissait le synode.

 

    870h9 tombe de Henri Dandolo, 41e doge de Venise (1192-1205 

 

Mais avant de franchir cette porte, on remarque à droite cette pierre tombale portant le nom de Henricus Dandolo. En fait, on n’est absolument pas sûr qu’il ait été enterré ici, ce doge de Venise dont le nom est gravé en latin mais qui, en italien, s’appelait Enrico, c’est-à-dire Henri, car la plaque que nous voyons ne date que du dix-neuvième siècle. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il est bien mort ici, après avoir commandé l’armée latine de la Quatrième Croisade qui a pris Constantinople aux Byzantins en 1204 et avoir organisé le pillage qui a accompagné la conquête. Quand il a été élu doge en 1192, il avait déjà 84 ans. Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne et de Romanie, qui a pris part à l’expédition et qui a rédigé une Chronique de la prise de Constantinople par les Francs, avait en grande considération “Li dux de Venise qui ot [avait] nom Henris Dandole, et ere [était] mult sages et mult prouz [courageux], si les honora mult, et il, et les autres gens”. Lors de mes études à la Sorbonne, je traduisais assez couramment l’ancien français, mais les années ont passé et si, de temps à autre, j’ai lu du latin ou du grec ancien, en revanche jamais, je crois, de l’ancien français et je me rends compte à quel point j’ai oublié. Je vais quand même essayer de m’y risquer pour le passage où Dandolo décide de partir.

 

“Lors ils se rassemblèrent un dimanche en l’église Saint-Marc. Il y eut une grande fête et s’y rendirent les gens du lieu ainsi que des barons et des pèlerins avant que la grand-messe commençât. Et le doge de Venise, qui avait nom Henri Dandolo, monta en chaire, et parla au peuple et dit alors «Seigneur, vous êtes en compagnie de la meilleure gent du monde et pour la plus haute affaire que jamais gens entreprissent, et je suis un homme vieux et faible, et devrais me consacrer au repos, et ménager mon corps  Mais je vois que nul ne saurait vous gouverner et vous commander comme moi-même, qui suis votre seigneur. Si vous vouliez décider que je prisse le signe de la Croix pour vous garder et pour vos enseigner, et que mes fils restassent à ma place et gardassent la terre, j’irais vivre ou mourir avec vous et avec les pèlerins.» Et quand ils entendirent cela, ils s'écrièrent tous d’une seule voix «Nous vous prions par Dieu que vous le décidiez et que vous le fassiez, et que vous veniez avec nous.» Alors vint Henri Dandolo qui était doge de Venise, mais qui était un vieil homme, et qui n’y voyait goutte”.

 

Malgré son grand âge et sa cécité, Dandolo prend donc la tête des Vénitiens qui vont s’emparer de Constantinople et la saccager. L’année suivante, le jour de la Pentecôte, soit le 29 mai 1205, “Dans ce lieu il advint un très grand dommage à l’armée, en ce que Henri Dandolo tomba malade, finit ainsi et mourut, et fut enterré avec de grands honneurs au monastère Sainte-Sophie”. Il avait donc été doge de Venise pendant treize années et était mort à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans.

 

    870i1 St Jean Chrysostome, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Seize mille mètres carrés de la basilique étaient recouverts de mosaïques. Les iconoclastes, les Croisés, le temps en ont détruit une part énorme. Les Musulmans de l’Empire Ottoman ont seulement recouvert ce qui choquait leurs convictions. Tout cela, je l’ai déjà dit. Je reprends maintenant Théophile Gautier. “Pendant les travaux, M. Fossati a eu la curiosité de débarbouiller les mosaïques primitives de la couche de chaux qui les empâte, et avant de les recouvrir il les a copiées avec un soin pieux : il devrait bien faire graver et publier ces dessins d’un si haut intérêt pour l’art et qu’une occasion unique lui a permis de contempler”. Mais Atatürk est passé par là, et désormais nous pouvons nous passer des dessins de ce monsieur Fossati, dont il faut quand même reconnaître qu’il a eu une idée géniale. Tout à l’heure, l’une de mes photos montrait un côté de la nef pris depuis la galerie d’en face, et on y aperçoit, tout en haut juste sous les fenêtres, des médaillons représentant chacun un personnage que l’on distingue vaguement. Ce sont des patriarches qui sont représentés là. Celui-ci est saint Jean Chrysostome.

 

    870i2 Séraphin, à Ste-Sophie d'Istanbul 

 

    870i3 ange, à Ste-Sophie d'Istanbul 

 

J’aime beaucoup ces représentations de séraphins, anges reconnaissables au fait qu’ils sont dotés de six ailes au lieu de quatre comme les chérubins ou seulement deux comme la piétaille des anges. Mais en fait j’aime encore mieux mon simple ange de la seconde photo.

 

870j1a Léon VI aux pieds du Christ Pantocrator, à Ste-Sop

 

870j1b Léon VI aux pieds du Christ Pantocrator, à Ste-Sop

 

Cette mosaïque représente l’empereur Léon VI (886-912) prosterné aux pieds du Christ Pantocrator. Un siècle après les ambitions de Charlemagne de devenir le chef temporel de la chrétienté réunie et les tentatives d’Irène de réunir l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, c’est-à-dire l’Empire Byzantin et l’Empire Franc vu comme le successeur de Rome, on nous dit que Léon VI en 899 convoque un grand synode pour tenter de rapprocher les deux Églises qui, parallèlement aux empires, s’éloignent de plus en plus l’une de l’autre. Mais de ce synode je ne trouve trace nulle part. Au contraire, ce Filioque que j’évoquais plus haut et qui constitue une divergence essentielle entre les deux Églises avait été ajouté au Credo par le pape Nicolas Premier (858-867), mais le concile de Constantinople de 879 auquel participaient les deux obédiences avait conclu à l’élimination de ce Filioque, élimination admise alors par le pape Jean VIII. Mais tout cela ne change rien à la dévotion de Léon VI au Christ Pantocrator, et de plus cette mosaïque étant de la fin du neuvième siècle, elle est antérieure à ce synode. Dans les médaillons près du Christ, on voit à gauche la Sainte Vierge et à droite l’archange Gabriel.

 

870j2a Christ Pantocrator, Constantin et Zoé à Ste-Sophie

 

870j2b Constantin, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

870j2c l'impératrice Zoé, à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Cette mosaïque est plus récente, puisque du onzième siècle. Elle représente elle aussi le Christ Pantocrator, mais ici il est entre l’empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055) et l’impératrice Zoé. Deux fois marié, deux fois veuf, Constantin n’a pas d’héritier pour le trône, mais l’Église à cette époque estime que l’on ne peut se marier plus de deux fois, car au-delà on devient collectionneur. Qu’à cela ne tienne, il va vivre en concubinage avec une certaine Maria Sklèraina qui a un lien de parenté avec sa précédente femme. L’année de son accession au trône, 1042, il épouse quand même Zoé, mais garde près de lui au palais Maria Sklèraina sans que l’impératrice s’y oppose. Elle va même faire donner à la maîtresse de son mari le titre de Sébasté, quelque chose comme “Auguste” pour qui n’est pas l’empereur lui-même. Mais la mosaïque ne va quand même pas jusqu’à représenter Maria à côté de Constantin.

 

870j3 Jean II Comnène et Irène, et Vierge à l'Enfant

 

Encore un peu plus tard, au douzième siècle, nous trouvons cette Vierge à l’Enfant entourée de l’empereur Jean II Comnène (1118-1143) et de sa femme l’impératrice Irène. C’est ce Jean II qui a d’abord calmé les ardeurs conquérantes des Turcs du côté d’Antalya au sud de l’Anatolie, qui a ensuite mis au pas les Petchenègues, peuple d’origine turque qui nomadise dans l’actuelle Bulgarie et menace ses frontières du côté du Danube. Puisqu’en Italie du sud et en Sicile j’ai à de très nombreuses reprises parlé du Normand Robert Guiscard et de sa conquête du pays, il me faut évoquer les conséquences indirectes de son offensive contre l’Empire Byzantin. En 1082, le prédécesseur de Jean II, son père Alexis Premier, avait eu besoin de l’appui de la flotte des Vénitiens contre Robert d’Hauteville dit le Guiscard devant Durazzo (aujourd’hui Durrës en Albanie) et l’avait négociée contre l’exemption de taxes et d’impôts sur toutes les terres de l’Empire, manne pour les commerçants de la Sérénissime et lourde soustraction dans le budget de l’Empire. Aussi Jean décide-t-il de ne pas renouveler ces privilèges lorsque, à la mort de son père en 1118, il prend les rênes du pouvoir. Furieux, les Vénitiens ravagent et pillent nombre de terres byzantines, Rhodes, Chios, Lesbos, Samos, Andros, Céphalonie, entre autres. Jean II préfère demander la paix, et doit se résoudre en 1126 à revenir à la situation de privilèges commerciaux pour Venise. Par la suite, Jean II fera campagne en Syrie, gagnera, et cinq ans plus tard reperdra ce qu’il avait gagné. Il mourra de la gangrène en 1143, après avoir été atteint accidentellement par une flèche empoisonnée au cours d’une partie de chasse.

 

L’impératrice, maintenant. Rien à voir, évidemment, avec l'impératrice Irène du huitième siècle dont nous avons vu le sarcophage tout à l'heure. C’est une petite Piroska que met au monde en 1088 à Esztergom la reine de Hongrie. Ayant perdu sa mère à l’âge de deux ans et son père à sept ans, elle devient la pupille de son cousin germain côté paternel qui accède en même temps au trône de Hongrie. Aux portes du pays, il est un empire qui a perdu de sa superbe au cours des siècles et voudrait bien redorer son blason. C’est l’Empire Byzantin, dont la religion orthodoxe est en lutte avec le catholicisme romain auquel adhère la Hongrie. Aussi le roi fait-il le nécessaire pour que Piroska épouse Jean II Comnène, coempereur de Byzance auprès de son père Alexis I, et destiné à devenir empereur en titre à la mort de ce dernier. Le mariage a lieu en 1104. À cette époque, il est presque aussi scandaleux pour des Catholiques de s’allier avec des Orthodoxes (ou l’inverse) que pour n’importe quelle obédience chrétienne de s’allier avec des Musulmans. Mais qu’importe, la raison d’État prime sur ces considérations confessionnelles. Quatre siècles plus tard, on verra François Premier coopérer avec Soliman le Magnifique, et encore un siècle après Henri IV abjurer son protestantisme pour accéder au trône de France. Piroska va donc se convertir à la religion orthodoxe et recevoir à cette occasion un nom grec, déjà porté par des impératrices byzantines, et qui signifie “la Paix”, Irène. Parce que, toute sa vie, elle a vécu dans une simplicité fort éloignée des fastes impériaux, parce qu’elle était d’une grande piété, parce qu’elle a fondé de nombreux monastères et institutions de bienfaisance, Irène, morte en 1134, a été canonisée, sainteté reconnue par Catholiques et Orthodoxes. Je trouve peu honorables ses intrigues pour empêcher son fils Jean d'accéder au trône après la mort d'Alexis, cela au bénéfice de son gendre Nicéphore Bryenne, l'époux de sa fille Anne Comnène, mais je ne suis pas habilité à prononcer les canonisations.

 

870j4a la Vierge, Justinien et Constantin (Istanbul)

 

870j4b Justinien présente son église à la Vierge

 

870j4c Constantin présente sa ville à la Vierge

 

Cette mosaïque-ci est du dixième siècle. La Vierge, portant l’Enfant Jésus sur ses genoux, est encadrée de deux empereurs. À gauche, c’est Justinien qui leur présente sa basilique Sainte-Sophie dont on reconnaît l’immense dôme. À droite, c’est Constantin qui leur présente sa ville, Constantinople. Il y a de hauts murs, mais Sainte-Sophie n’existe pas.

 

870k1 Jugement dernier (Jésus, Marie, Jean-Baptiste)

 

870k2 mosaïque, Christ à Ste-Sophie d'Istanbul

 

Il est bien dommage que cette mosaïque du douzième siècle soit si endommagée, parce que les visages sont extrêmement expressifs et finement dessinés. Autour du Christ, la Vierge et saint Jean Baptiste. La scène représentée était le jugement dernier.

 

870k3 Vierge à l'Enfant 9e s. (Sainte-Sophie à Istanbul)

 

870k4 Vierge à l'Enfant 9e s. (Sainte-Sophie à Istanbul)

 

Je terminerai ce long article sur Sainte-Sophie avec cette mosaïque qui est la plus ancienne de celles que j’ai vues, elle est du neuvième siècle, un petit peu antérieure à celle de Léon VI prosterné aux pieds du Pantocrator. La Vierge, l’Enfant Jésus, sont très hiératiques, et pourtant déjà la main de la maman sur l’épaule de son fils, les regards, sont très vivants. Et puis le dessin est remarquablement fin. Je suis longtemps resté en contemplation, et je suis revenu plusieurs fois admirer cette mosaïque…  

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Published by Thierry Jamard
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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 09:00

    869a1 La tour de Galata à Istanbul 

 

    869a2 La tour de Galata à Istanbul 

 

La Tour de Galata est, sans conteste, l’un des monuments emblématiques d’Istanbul. Si les musées archéologiques répondent à notre musée du Louvre (moins le département de peintures), si Sainte-Sophie répond à Notre-Dame de Paris et Topkapi à Versailles, la Tour de Galata est notre Tour Eiffel, où l’on grimpe pour voir le panorama sur la ville. Bon, d’accord, j’avoue que mes rapprochements sont un peu tirés par les cheveux…

 

La première tour de Galata était un phare en bois élevé, dit le panneau informatif, par l’empereur byzantin Anastase en 528. Mais Anastase, qui a accédé au trône en 491, est mort en 518. Par conséquent, ou bien il s’agit de l’empereur Justinien (527-565), ou la date est fausse et l’on peut aussi envisager Justin (518-527). Peu importe, d’ailleurs, il suffit de voir que c’était dans la première moitié du sixième siècle, donc très loin dans le passé. Ce sont les Génois qui, en 1348, l’ont remplacé par une tour de pierre appelée “Tour du Christ”, à usage défensif. Un siècle plus tard, en 1453, Mehmet le Conquérant devient le maître des lieux et respecte le monument, mais à l’époque de Bayezid (Bajazet) II (1481-1512), un tremblement de terre le met à mal, et c’est l’architecte Mourad Bin Hayreddin qui est chargé des réparations et qui en fait un observatoire astronomique. À partir de 1579, plus d’observatoire, la tour va servir à loger les prisonniers de guerre chrétiens utilisés comme esclaves dans les docks de la Corne d’Or. Un inventeur génial, Hezârfen Ahmed Çelebi (1609-1640), dont je ne sais s’il est le frère du célèbre voyageur Evliya Çelebi (1611-1682, voir mon article Istanbul 20, car ce nom de Çelebi n’était pas de naissance), reprenant les recherches de Léonard de Vinci publiées en 1505 dans son Codex sur le vol des oiseaux comportant les plans de sa machine volante, s’élance du haut de la tour de Galata à une altitude de 97,60 mètres et parvient à se poser sain et sauf à Üsküdar à une altitude de 12 mètres, à plus de trois kilomètres de là mais après environ six kilomètres de vol non rectiligne. Admiratif, le sultan Mourad IV (1623-1640) veut le récompenser, mais ses conseillers, et surtout les autorités religieuses, parviennent à le convaincre que ce vol est impie et qu’un tel homme est dangereux, et Mourad se résout à l’exiler en Algérie, où il ne tardera pas à mourir à l’âge de 31 ans.

 

Face aux ravages causés en ville par les incendies, en 1714 est créée une brigade de pompiers qui place jour et nuit des sentinelles au sommet de la tour pour pouvoir donner l’alarme le plus tôt possible. Il est aussi assigné aux veilleurs un rôle de surveillance concernant toute approche de bateaux suspects de vouloir attaquer. Et voilà que cette tour chargée de veiller sur les incendies a brûlé elle-même dans le grand incendie de 1794. La toiture de bois et de plomb, les escaliers, plusieurs pièces sont partis en fumée. Et à la suite d’un autre incendie, en 1831, le toit conique est venu coiffer la tour. En 1864, les remparts qui descendaient jusqu’au rivage ont été démolis, les fossés qui l’entouraient ont été comblés. En 1967, au terme de trois ans de travaux, la Tour de Galata avait retrouvé l’apparence qu’elle avait à l’époque du sultan Mahmoud II (1808-1838), c’est-à-dire après la restauration de 1831.

 

Du bas vers le haut, les murs de la tour vont en s’amincissant, mais à la base ils font 3,75 mètres d’épaisseur, et par conséquent le diamètre extérieur de 16,45 mètres se trouve réduit, à l’intérieur, de 3,75x2=7,50 mètres, soit seulement 8,95 mètres. On peut monter dans les étages pour avoir une vue panoramique sur la ville.

 

    869a3 Le pont de Galata vu depuis la tour de Galata à Ista 

 

    869a4 Vue depuis la tour de Galata à Istanbul 

 

    869a5 Vue depuis la tour de Galata à Istanbul

 

 

Lorsque nous sommes montés, le 10 décembre, il faisait nuit noire, et par intermittences il pleuvait une petite pluie fine de neige plus ou moins fondue. La photo était rendue difficile, mais nous avons pensé que de nuit la vue serait plus surprenante. Une galerie permet de tourner tout autour, mais c’est le côté de la Corne d’Or qui m’a le plus intéressé. Sur la première de ces trois photos, c’est le pont de Galata que l’on voit.

 

    869b1 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b2 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b3 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b4 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

Ayant traversé la Corne d’Or du sud au nord par le pont de Galata, me voici dans le quartier qui porte aujourd’hui le nom de Karaköy, l’ancien nom de Galata n’étant plus usité que pour les constructions traditionnelles, le pont et la tour. De là, je souhaite monter vers la ville haute, le quartier de Beyoğlu, autrefois Pera. C’est au dix-neuvième siècle la ville moderne, la ville des Occidentaux, la ville commerciale active, mais les deux quartiers de Galata et de Pera sont à deux niveaux différents, Galata au niveau de la mer près de la Corne d’Or et Pera sur la colline, et les constants allers et retours de l’un à l’autre sont fatigants et longs. C’est un ingénieur civil français, Eugène-Henri Gavand, qui a l’idée de proposer au sultan Abdülaziz un projet de funiculaire souterrain. Le temps de constituer une société et le projet est accepté en 1869. Les travaux commencent à la mi-1871 et, menés rondement, ils sont achevés en décembre 1874, la ligne étant inaugurée et ouverte au public en janvier 1875. Le tout premier métro au monde a été celui de Londres en 1863, mais sur le continent européen c’est celui-ci, appelé Tünel (en français, bien sûr, cela signifie Tunnel), suivi en 1896 par celui de Budapest qui sera en fait le premier vrai métro desservant plusieurs stations.

 

Tandis que le Tünel est en réalité un funiculaire grimpant de 60 mètres sur une ligne qui ne fait que 573 mètres de long. Pas d’électricité à l’origine, l’éclairage dans les voitures est assuré par des lampes à huile, et la traction des câbles par deux moteurs à vapeur de 150 chevaux, la conversion n’intervenant que très tard, en 1971, avec un moteur électrique de 350 chevaux. Au début, l’exploitation est assurée par une compagnie anglaise, puis à partir de 1910 par une compagnie ottomane, et enfin le Tünel sera nationalisé en 1939. Aujourd’hui, avec ses deux voitures de 16 mètres chacune, il transporte 170 passagers en une minute et demie entre Karaköy et Beyoğlu. Certes, il y a aujourd’hui un métro traditionnel moderne, et parce que les taxis sont bon marché une famille de quatre personnes paiera moins cher en voiture qu’en achetant quatre jetons pour le Tünel. Mais y perdra beaucoup en plaisir.

 

    869c1 Istanbul, le consulat et l'Institut français

 

Nous arrivons ainsi au terminus du Tünel, juste à l’extrémité de l’avenue Istiklal, cette très célèbre voie que j’ai déjà plusieurs fois évoquée et qui va de ce Tünel à la place Taksim, considérée comme le centre de la ville moderne. Istiklal est une rue piétonne où se trouve tout ce qu’il y a de chic à Istanbul. L’entrée principale du lycée de Galatasaray, dont j’ai longuement parlé dans mon article Istanbul 05, donne sur Istiklal. Et il y a aussi le consulat de France et l’Institut culturel français proposant sergiler (des expositions), konserler (concerts), tiyatro oyunları (théâtre), dans gösterileri (spectacles de danse), fılm gösterimleri (projections de films), edebiyat buluşmaları (rencontres littéraires) et söyleşi ve konferanslar (interviews et conférences). J’ai cité les mots turcs pour que l’on puisse se rendre compte combien la langue turque a emprunté au français, en adaptant toutefois l’orthographe à la prononciation locale.

 

    869c2 le passage Cité de Syrie à Istanbul 

 

    869c3 le passage Cité de Syrie à Istanbul 

 

Cet élégant passage de style néoclassique est le Passage de Syrie. À l’origine, l’architecte Dimitri Bassiliadis avait construit en 1908 trois blocs séparés avec des commerces au rez-de-chaussée et des appartements aux étages et ces bâtiments, réunis plus tard, se sont convertis en un passage. En 1910 a eu lieu l’inauguration, avec un cinéma. Un journal en français, Stamboul, qui existait depuis 1875, bien avant que soit construite cette cité, a été imprimé ici jusqu’en 1964, avant de disparaître. En revanche, un quotidien grec, Απογευματινή (Apoguevmatini, ce qui veut dire Après-Midi), est encore édité dans ces bâtiments, et cela depuis 1925, soit juste après le Cumhuriyet (La République, 1924), premier quotidien créé dans la toute nouvelle République Turque. J’ai eu l’occasion de le dire, la population grecque de Turquie est désormais très peu nombreuse, ce qui fait que les 600 exemplaires produits chaque jour touchent presque toutes les familles de Grecs, d’autant plus que, la distribution ayant lieu essentiellement à la main, dans la boîte aux lettres, il existe une possibilité d’abonnement à une version dématérialisée, lisible sur Internet. Mais ce quotidien a beau n’être qu’un quatre-pages, son coût de revient excède largement son chiffre d’affaires car l’apport des abonnements  ne représente que quarante pour cent du financement et la crise économique en Grèce a fait disparaître les annonceurs dont les publicités le faisaient vivre. Quand le journal a fait savoir qu’il était sur le point de mettre la clé sous la porte, une grande campagne de recherche de subventions a été lancée, et –entre autres– les étudiants de l’université privée Bilgi (dont dépend le musée Santralistanbul, sujet de mon futur article Istanbul 15) ont souscrit des abonnements. Le journal est provisoirement sauvé, mais avec la décrue du nombre des résidents grecs de Turquie, il est à craindre que ce soit pour fort peu de temps.

 

    869c4 Belle façade sur Istiklal, à Istanbul 

 

Promenons-nous sur Istiklal. Ce Passage de Syrie (rien ne dit pourquoi il porte le nom de ce pays voisin) n’est pas seul, loin de là, à témoigner de ce qu'a été ce quartier de Pera. Les belles façades y abondent.

 

    869d1 le Markiz à Istanbul 

 

    869d2 le Markiz à Istanbul 

 

    869d3 le Markiz à Istanbul ''le Printemps''

 

    869d4 le Markiz à Istanbul ''l'Automne'' 

 

On ne peut évidemment pas entrer dans tous ces beaux immeubles privés. Il n’en va pas de même de ce café brasserie. En 1940, un certain Avadis Ohanyan Çakir a acheté ce bâtiment avec l’intention d’y ouvrir une pâtisserie où il produirait et vendrait des chocolats et des fondants haut de gamme. En référence à la marque française Marquise de Sévigné, il appela son établissement Markiz. Très vite, du fait du cadre, de la qualité des produits et du service, avec ses assiettes en porcelaine de Limoges et ses couverts en argent de chez Christofle, la pâtisserie Markiz est devenue le rendez-vous des artistes et de la bourgeoisie d’Istanbul. Et même, pour accueillir des clients de passage qui ne seraient pas vêtus assez chic pour pouvoir être admis dans ce lieu prestigieux, on a ouvert à côté une boutique où le client pouvait louer une cravate, la cliente un chapeau, pour la durée du séjour chez Markiz.

 

Quand la pâtisserie s’est installée, la décoration existait déjà. Quatre panneaux de carrelages représentant les saisons avaient été achetés en 1920 à la Maison Hippolyte Boulenger & Cie, à Choisy-le-Roi, celle-là même qui, à la fin du dix-neuvième siècle, avait obtenu le marché des carreaux de grès émaillé des stations de métro de Paris. Les dessins étaient de J.-A. Arnoux, qui dirigeait les ateliers de décoration de la manufacture de Choisy, et avaient été fixés sur des murs de bois. Nul ne sait ce qu’il est advenu de l’Été et de l’Hiver, ni quand ni par qui ils ont été démontés, ou s’ils ont été brisés. Mais les deux autres saisons n’en ont acquis que plus de valeur quand l’usine de Choisy a été contrainte de fermer du fait des grandes grèves de 1936 et non pas, comme le dit l’information (en français) affichée sur l’établissement, détruite par un bombardement de la Première Guerre Mondiale, car alors elle n’aurait pu produire ces panneaux après la guerre, en 1920.

 

Aujourd’hui, la superbe décoration a été conservée dans la salle du rez-de-chaussée (à l’étage, c’est très quelconque), mais la célèbre pâtisserie a été remplacée par Markiz by Robert’s Coffee, qui sert pour des prix extrêmement raisonnables des plats de type fast food tout à fait corrects. Bref, une excellente adresse si l’on veut profiter du décor en se restaurant à bon compte, mais sans rechercher la gastronomie ni le style. Plus d’obligation de porter la cravate !

 

    869e1 foule, un samedi soir, sur Istiklal à Istanbul

 

    869e2 Istanbul, le tramway de Taksim au Tünel 

 

    869e3 carrelage décoratif à Istanbul 

 

Tous les soirs en général, mais tout particulièrement le samedi soir, la foule se presse sur Istiklal. On ne risque pas d’avoir peur de se sentir seul… Parcourant l’avenue tout du long, depuis la place Taksim jusqu’à la gare de Tünel, cet amusant petit tramway –évoqué dans mon tout premier article sur Istanbul– qui n’a rien à voir avec les tramways dernier cri des autres lignes est rarement dépourvu de passager clandestin sur son attache avant ou son attache arrière, sans que le conducteur, qui ne peut manquer de s’en rende compte, réclame le prix du ticket. C’est ce tramway, je suppose, qui est représenté sur ce panneau de carrelage qui décore la gare du Tünel côté Karaköy, c’est-à-dire en bas (on voit la Tour de Galata sur la gauche).

 

    869f1 galerie d'exposition sur Istiklal, à Istanbul 

 

    869f2 galerie marchande grande et chic sur Istiklal 

 

S’il fallait encore des preuves que la rue Istiklal est branchée, je pourrais ajouter ces deux images. La première a été prise dans une galerie d’exposition très chic, très moderne, au dernier étage de laquelle est cultivé un jardin botanique. Quant à la seconde, elle montre le puits des escalators d’une grande et belle galerie marchande à la mode. Alors oui, il faut voir Topkapi et Sainte-Sophie, mais il ne faut pas manquer non plus Galata, ni Istiklal un samedi soir.

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Published by Thierry Jamard
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