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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 11:09

Je vais aujourd’hui résumer l’histoire de Prespa et parler des constructions humaines, après avoir dans mon précédent article parlé de la nature, des paysages et des animaux. Car Prespa a une longue et tumultueuse histoire. Au néolithique déjà, entre 5000 et 3300 avant Jésus-Christ, la région a probablement été habitée, quoique les restes archéologiques les plus anciens ne datent que de l’âge du bronze et de l’âge du fer. Puis, au sixième siècle avant notre ère, on trouve dans le secteur des groupes nomades et des tribus illyriennes. Du cinquième au deuxième siècle, la région est intégrée à l’empire macédonien, et sa destinée est la même que celle des autres régions administrées par Philippe II, par Alexandre le Grand et par leurs successeurs lorsque l’empire est divisé entre les généraux d’Alexandre. Puis c’est l’époque de la conquête romaine et de la romanisation. Au Bas Empire, ici comme ailleurs le christianisme pénètre, et l’on trouve des tombes paléochrétiennes. Lorsque s’établit l’Empire Byzantin, Prespa fait partie de la province d’Illyrie.

 

826a1 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 826a2 basilique Agios Achilleios, à Prespa  

826a3 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Le changement intervient à la fin du neuvième siècle quand Prespa, avec une grande partie de la Macédoine, est conquise et intégrée au royaume bulgare du tsar Siméon Cometopoulos. Un siècle plus tard, en 971, l’empire bulgare est dissous, mais l’ouest reste entre les mains des Cometopoulos. Quand meurt le tsar Nicolas, il laisse deux fils. L’aîné, David, est assassiné sur la route de Prespa à Kastoria. Le second, Samuel, va s’attacher à reconstruire l’empire de son ancêtre Siméon et fait de Prespa sa première capitale mais par la suite, sa capitale sera transférée à Ochrid, en FYROM actuelle (Former Yougoslav Republic Of Macedonia). En effet, nous avons vu dans mon précédent article, sur la vue satellite, que cette région est entourée de hautes montagnes qui la protègent, seules trois passes en autorisant l’accès. C’est donc pour lui une excellente base pour attaquer l’Empire Byzantin. En 980, il passe en Grèce, s’empare de Larissa. Il y prend les reliques de saint Achille (Agios Achilleios) qu’il rapporte à Prespa. Il ramène aussi des populations pour peupler Prespa. Il construit dans cette petite île de Mikri Prespa un palais et une grande basilique. En 983, il y dépose les ossements de saint Achille et la basilique (mes photos ci-dessus et ci-dessous) prend le nom de ce saint patron, et l’île tout entière aussi reçoit le nom d’Agios Achilleios.

 

826a4 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a5 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a6 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Cette basilique a été édifiée de 983 à 988 par des architectes et artisans amenés de Larissa. Elle est exceptionnellement grande et haute, mais son toit devait être de bois. C’est une église à trois nefs séparées par des colonnades et à narthex. Selon l’usage qui s’est maintenu dans l’Église orthodoxe jusqu’à nos jours, le sanctuaire –c’est-à-dire l’espace, dans le chœur, où le prêtre officie– était séparé de la nef par une iconostase de marbre.

 

826a7 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a8 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Au milieu de la nef, on peut encore voir le siège de l’évêque, où se situait son trône. Samuel meurt en 1014, peut-être à Prespa. Des fouilles menées en 1965 ont mis au jour sa tombe, dans la basilique. En 1018, l’empereur de Byzance Basile II parvient à vaincre les successeurs de Samuel et récupère ses territoires, dont Prespa, puis crée l’archidiocèse d’Ochrid dont dépend Prespa. On sait qu’il vint ici, qu’il visita la basilique et le palais, mais aucun bâtiment autre que ce que nous voyons ici n’a été retrouvé. On ignore même jusqu’à leur emplacement. En 1072, des Alamans et des Francs entrent à Prespa et pillent l’église d’Agios Achilleios.

 

L’âge d’or de Prespa, sa grande prospérité du dixième siècle et du début du onzième, cela est terminé car jusqu’au milieu du quatorzième siècle va suivre une longue période où la région est alternativement envahie par les Petchenègues, les Bulgares, les Normands, les Alamans, les Francs, les Serbes, les Byzantins. On se souvient qu’en 1204 les Francs de la Quatrième Croisade dévoyée ont pris Byzance et l’ont mise à sac, mais ils tardent à occuper Prespa, région très reculée. Privé de sa capitale et de la plus grande partie de ses possessions, l’Empire Byzantin s’est déplacé sur Nicée, en Asie Mineure (Iznik actuelle). En septembre 1259, l’empereur Michel VIII Paléologue affronte le despotat d’Épire, la Sicile normande, la principauté franque d’Achaïe à la bataille de Pélagonia (vraisemblablement près de Kastoria) et parvient à reprendre Constantinople. Il reconquiert Prespa où il est représenté par le sébastocrator Jean Paléologue (en grec, sebomai signifie je respecte, je vénère, et sebastos d’où dérive le prénom Sébastien veut dire vénéré, auguste) et il continue sa marche sur la Grèce.

 

826b1 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa) 

826b2 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa)

 

Tout cela est bien long, et nous sommes encore loin de l’époque contemporaine. Faisons donc une petite pause dans le récit historique pour visiter le village d’Agios Germanos. Venant des lacs nous passons Laimos avec son centre d’information et sa SPP (voir mon article précédent) et trouvons à l’entrée d’Agios Germanos une petite église très modeste, c’est Agios Athanasios, qui date de la fin du dix-huitième siècle. On voit une iconostase assez joliment décorée d’icônes, ici la Vierge et le Christ.

 

826b3 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa)

 

Sur les murs, les fresques sont assez bien conservées. Ici, saint Christophe. Nommé “le réprouvé”, un géant redoutable et monstrueux qu’un récit gnostique affuble d’une tête de chien, avait décidé de se mettre au service du plus puissant. Le diable lui parut être son homme, mais quand il le vit s’enfuir en présence d’une croix, notre géant chercha ailleurs. Passeur près d’une rivière, il prit un jour sur ses épaules un petit enfant mais au cours de la traversée l’enfant devint de plus en plus pesant et le courant de la rivière de plus en plus violent. Enfin arrivé sur la rive opposée, l’enfant lui dit “Tu dis que j’étais lourd comme si tu avais porté le monde sur tes épaules, mais en réalité c’est celui qui l’a créé que tu as fait passer. Le Réprouvé se fit alors chrétien et prit le nom de Porte-Christ, en grec Christo-Phoros, Christophe (plus près de l’étymologie, les anglophones disent Christopher). Par la suite, il convertit de nombreux païens et finit supplicié et décapité. Dans les églises catholiques, saint Christophe est généralement représenté come un géant s’appuyant sur un bâton, portant un enfant et les mollets dans l’eau, mais l’iconographie orthodoxe reste généralement attachée au souvenir du récit qui lui attribue une tête de chien. Représentant le passage du paganisme au christianisme, le franchissement du fleuve qui sépare le monde matériel du royaume de Dieu auquel on accède après la mort, on n’est pas loin de Cerbère, le chien des Enfers dans la mythologie grecque, qui avec Charon fait passer aux morts le fleuve infernal. Chez les Égyptiens, c’est également le dieu Anubis, avec sa tête de chien et en relation avec le Nil, qui veille sur les morts.

 

826c1 Prespa, église Agios Germanos

 

Mais continuons notre chemin plus loin dans le village. Nous arrivons à l’église qui a donné son nom au village, Agios Germanos. Il existe bon nombre de Germain qui ont été canonisés, et ce saint Germain-là, qui n’a rien à voir avec celui de Paris, est le patron de Constantinople. Il est né à la fin du septième siècle et est mort en 733. Quand son père, pour raisons politiques, est exécuté, Germain a 20 ans. On en fait un eunuque en le châtrant, et on le fait entrer, de force, dans le clergé de l’église Sainte Sophie de Constantinople. Brillant religieux, il devient patriarche. Lorsque l’empereur Léon l’Isaurien décide de l’iconoclasme (interdiction du culte des icônes et statues) et de la destruction de toutes les représentations religieuses, il prend résolument parti contre les iconoclastes. On le contraint à démissionner de ses fonctions et il meurt en exil. Le deuxième concile de Nicée, en 787, rétablira officiellement l’usage des représentations des saints comme intermédiaires de leur culte et, considérant Germain comme un martyr de la cause des opposants à l’iconoclasme, le déclare saint en le canonisant. C’est depuis cette époque qu’il est protecteur de la capitale de l’Empire Byzantin. Or l’église où nous nous trouvons, l’une des plus anciennes de la région, a été bâtie au cours des vingt premières années du onzième siècle, c’est-à-dire peu après Agios Achilleios dont nous avons vu les ruines, et aux alentours de la mort du tsar bulgare Samuel et de la reprise des lieux par l’empereur byzantin Basile II. Quoiqu’aucune de mes lectures ne fasse état de cette interprétation, je propose de voir dans cette dédicace de l’église la célébration du retour à Byzance.

 

826c2a Prespa, église Agios Germanos

 

826c2b Prespa, église Agios Germanos

 

La porte de l’église n’est pas fermée. Il suffit de la pousser pour subir l’éblouissement de parois intégralement recouvertes de fresques. Même dans le sanctuaire, derrière l’iconostase, il n’y a pas un seul centimètre carré de paroi qui ne soit décoré. C’est prodigieux. De plus, l’état de conservation de ces fresques est remarquable. Ma seconde photo est prise verticalement, du sol vers le dôme.

 

826c3 Prespa, église Agios Germanos

 

Certes, ces fresques sont loin de dater de la construction de l’église. Une inscription contemporaine de leur réalisation les date de 1743, soit plus de sept siècles plus jeunes que le bâtiment. Mais elles s’efforcent de reprendre style et thèmes du début du onzième siècle tout en étant influencées par les quatorzième et seizième siècles, et je les trouve si admirables que je ne peux résister à la tentation d’en montrer beaucoup ci-dessous.

 

826c4 Prespa, église Agios Germanos

 

826c5 église Saint-Germain, à Prespa

 

826c6 église Saint-Germain, à Prespa

 

Les sujets sont très variés, mais reprennent les thèmes traditionnels. On retrouve, par exemple, le Christ vêtu des ornements des empereurs byzantins, on retrouve la Dormition de la Vierge qui constitue l’une des divergences de l’orthodoxie et du catholicisme qui représente son Assomption, on retrouve aussi de nombreuses scènes de martyre, comme ici un décapité, un écorché vif pendu par les pieds, ou encore un martyr à qui l’on enfonce à coups de masse de gros clous dans la poitrine.

 

826c7 église Saint-Germain, à Prespa

 

826c8 église Saint-Germain, à Prespa

 

On retrouve, enfin, les scènes de la vie de Jésus, comme la Présentation au temple, Syméon portant l’Enfant Jésus, derrière lui la prophétesse Anne qui fait très jeune malgré ses 84 ans,  Joseph apportant le couple de tourterelles rituelles, et Marie attentive à la présentation de son enfant. L’autre photo montre l’entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur un petit âne. Ici, plutôt que les rameaux catholiques célébrant son entrée, on représente des enfants étalant leur manteau sous les pas de l’âne. Il y a aussi les noces de Cana, la résurrection de Lazare, la Transfiguration, la Cène, etc. Impossible de montrer tout cela, je garderai égoïstement mes images pour moi.

 

826c9a église Saint-Germain, à Prespa

 

826c9b Prespa, église Agios Germanos

 

826c9c Prespa, église Agios Germanos

 

Encore une scène, toutefois, que je montre entière, puis deux détails en gros plan. C’est le moment du baiser de Judas, de sa trahison, quand il embrasse Jésus pour le désigner aux soldats qui vont s’emparer de lui au matin du Vendredi Saint. Sur le premier gros plan, les épées sont brandies quand Judas s’approche de Jésus. Les expressions des deux hommes, leurs regards, sont remarquables d’expressivité de leurs sentiments respectifs. L’autre détail se rapporte au récit de l’évangile. Saint Jean écrit “ Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, le tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l'oreille droite. Ce serviteur avait nom Malchus”.

 

Assez pour l’instant. Reprenons notre récit historique. Au quatorzième siècle, Prespa est incorporé au royaume serbe de Stephen Dušan. Quand il meurt, en 1351, la région dépend de différents petits princes (kral. Je suis loin de parler russe, mais je sais qu'un roi se dit korol. Je suppose que, dans ces deux langues slaves, il s'agit de la même étymologie). Vers 1371 ou 1375 a lieu une incursion de Serves Albanais. Finalement, ce sont les Ottomans qui, arrivant en 1386 dans les régions situées à l’ouest de Veroia, vont assurer la stabilité politique de Prespa qui, sous leur domination, parce qu’il s’agit d’une province reculée et isolée, va connaître une période assez tranquille. En fait, elle n’est pas annexée à l’Empire Ottoman mais devient sa vassale. La région reste sous l’autorité du kral Marko, roi de Serbie dépossédé par différents princes et ne régnant que sur l’ouest de la Macédoine, lequel mourra au combat contre les Valaques, en 1395 à la bataille de Rovine, aux côtés du sultan ottoman Bayezid (Bajazet) I. Beaucoup de chrétiens viennent s’établir à Prespa, les moines fuient les grandes villes occupées par les Turcs, ils trouvent ici refuge et se multiplient les églises, les chapelles, les monastères, les cellules d’ermites.

 

826d1 Peinture rupestre religieuse, Grand lac Prespa

 

826d2 Cellule d'ermite, Prespa, Megali Limni

 

J’ai parlé, dans mon précédent article, du tour en bateau effectué sur le grand lac Prespa sous la conduite de Vasilis qui a su nous montrer les oiseaux, mais aussi des ermitages et monastères créés ici par des Orthodoxes cherchant, au sein de l’Empire Ottoman, à mettre toute la distance possible avec les Turcs et qui ont trouvé refuge ici. Le moment est donc venu pour moi d’insérer dans mon récit des images de ce mouvement. Indépendamment de toute construction, de toute caverne même, on peut voir comme sur ma première photo des représentations religieuses peintes à même la roche de la falaise. Il y a aussi (deuxième photo) maintes toutes petites constructions dont l’accès était bien protégé par la nature des lieux.

 

826e1 Ermitage de Mikri Analipsi

 

826e2 Ermitage de Mikri Analipsi

 

Vasilis a également abordé pour nous donner la possibilité d’accéder à des ermitages particulièrement intéressants, comme celui de Mikri Analipsi (“Petite Adoption”). Son église construite dans une anfractuosité de la falaise à vingt mètres au-dessus de la surface du lac date, selon le panneau placé par l’Éphorat des Monuments Byzantins, du quinzième siècle, comme ses fresques. Un site culturel qui semble sérieux remonte jusqu’à la fin du quatorzième siècle. L’édifice, en grande partie creusé dans la roche et très partiellement construit en maçonnerie était encore en très bon état lorsqu’en 1994 on en a entrepris la restauration, qui a été très limitée, mais a comporté l’installation d’un escalier métallique pour en rendre l’accès moins difficile. La fresque de ma première photo dont la seconde photo montre un détail représente la Panagia Vlachernitissa, dont le visage est typiquement byzantin.

 

826f1 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f2 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f3 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Nous avons pu aussi nous rendre à l’ermitage de la Panagia Eleousa ( la Vierge de Pitié, cf. la prière Kyrie eleison, Seigneur prends pitié). Ici, le seul accès possible est par bateau, et ensuite la chapelle est construite quarante mètres au-dessus de la surface du lac. On commence par monter des marches tantôt maçonnées, tantôt taillées dans la roche, puis on termine par un escalier de bois en très mauvais état. À Kastoria, nous avons vu des églises byzantines où les briques du mur formaient des motifs ornementaux, mais ici la même impression est procurée par de la peinture couleur brique sur une couche de plâtre. Ici, pas d’hésitation pour la date, une inscription nous dit que les moines Savvas, Jacobus et Varlaam ont financé la construction et la décoration en 1409-1410.

 

826f4 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Et pour cette décoration, une autre inscription donne le nom du hiéromoine Ioannikios (un hiéromoine est un moine ordonné prêtre à la suite de la proposition de l’higoumène). Les spécialistes décèlent deux “mains”, d’une part un artiste se référant à la tradition de la peinture macédonienne du quatorzième siècle des Paléologue, et d’autre part un artiste qui crée des compositions expressionnistes et naïves conformes aux tendances nouvelles des artisans locaux en ce quinzième siècle, et comme il n’y a qu’un nom ils supposent que le maître auteur des cartons, plus âgé et plus traditionnel, était secondé par un jeune élève.

 

826f5 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f6 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f7 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f8 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Voilà, ci-dessus, quelques unes de ces fresques. Le baptême de Jésus nous montre un saint Jean Baptiste sans sa traditionnelle peau de chameau, et la colombe du Saint Esprit, pas très blanche, plane les ailes largement étendues. La deuxième scène est la résurrection de Lazare qui déjà se redresse dans son cercueil, tandis que l’homme barbu qui suit Jésus est conforme à l’image conventionnelle de saint Pierre. La troisième scène, une mise au tombeau, montre Marie éplorée embrassant son fils mort, tandis que le jeune saint Jean prend avec affection la main du Christ contre sa joue. Derrière, les saintes femmes sont dans l’attitude de deuil des pleureuses orientales. Quant à la quatrième scène, elle fait écho à la mise au tombeau, elle se situe le matin de Pâques quand un ange apparaît aux saintes femmes qui découvrent les bandelettes bien rangées dans un cercueil vide.  

 

826g1 Plati (Prespa), église Agios Nikolaos (Metamorphosis

 

Nous nous rendons dans le petit village de Plati. À un kilomètre en suivant un petit chemin, nous trouvons l’église toute simple, toute modeste, dédiée à saint Nicolas. Mais beaucoup de gens l’appelant l’église de la Transfiguration, elle porte en fait deux noms, Agios Nikolaos et Metamorfosis. Ici, nous avons fait un bond de près de deux siècles, puisqu’elle a été construite en 1591. Nous savons qu’elle recèle des fresques, mais la porte est close. Nous repartons. Et puis, un autre jour, nous revenons et demandons à des hommes assis à la terrasse du bar du village s’il serait possible de visiter l’église. Communication un peu difficile parce qu’ils ne parlent que grec et que nous, notre grec est limité, mais ils disent quelque chose à un adolescent qui se lève en abandonnant son Coca-Cola et revient quelques minutes après en nous tendant une clé. On nous fait confiance, c’est sympathique. Et nous découvrons, en effet, un intérieur qui mérite le coup d’œil.

 

826g2 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

826g3 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Non pas tant du côté de l’iconostase, qui n’a rien d’exceptionnel, mais en contemplant les fresques qui datent de l’époque de la construction. À commencer par cette Annonciation, qui encadre une ouverture.

 

826g4 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Il y a aussi la sélection de scènes de la vie du Christ, dont le choix relève plus d’une tradition quasiment obligatoire que de la liberté de l’artiste ou de la sensibilité du commanditaire. Je ne parle pas, bien sûr, des scènes de la Passion du Christ puisqu’elles sont fondatrices du christianisme, mais par exemple de la résurrection de Lazare, ci-dessus, plutôt que la guérison de l’aveugle ou la tentation au désert. Cela dit, Il est intéressant, d’une église à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’une tradition catholique à une tradition orthodoxe, de voir toujours les mêmes scènes et de pouvoir comparer le traitement par l’artiste de l’Annonciation ou de la résurrection de Lazare. Comme de la Passion, que je montre ci-dessous.

 

826g5 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

826g6 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Voilà donc la scène du baiser de Judas, et en bas à droite sans aucun souci de perspective, saint Pierre en train de couper l’oreille du serviteur du grand prêtre, puisqu’ils sont représentés en tout petit alors qu’ils sont au premier plan. Il est une tradition qui vient de l’Antiquité, où les dieux sont représentés beaucoup plus grands que les simples humains, et que souvent le christianisme a adoptée, Jésus étant plus grand que ses disciples. Mais ici Judas et les soldats sont proportionnés à Jésus, ce n’est donc pas ce qui explique la taille de Pierre et de sa victime.

 

Par ailleurs, Judas a trahi pour le prix de trente talents. Le talent est une monnaie grecque –et non romaine– en argent, dont le poids est celui d’un pied cube d’eau. Le problème est de savoir la dimension du pied utilisée à Jérusalem en 33 de notre ère, car elle est variable selon les cités. Disons que trente talents doivent représenter pas loin de 780 kilogrammes d’argent, une somme considérable. Si j’essaie de calculer, je convertis ce poids en onces troy, l’actuelle unité de mesure des métaux précieux. Cela en fait 25000. Selon la cotation de l’argent, on arrive à six cent soixante mille Euros. C’est beaucoup. Dans son évangile, saint Mathieu écrit "Judas jeta les pièces d'argent dans le temple, se retira, et alla se pendre." Telle est la scène représentée ici, et qui n’est pas fréquente. Peut-être parce que, selon les Actes des apôtres, la mort de Judas est différente. "Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s'est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues". Cette différence peut expliquer que l’on s’abstienne pour éviter d’avoir à faire le choix entre les versions. Mais il est une chose qui m’étonne. Mathieu est contemporain de Jésus et de Judas, l’un étant son maître, l’autre son condisciple. Il ne peut ignorer la monnaie de son temps. Il l’ignore d’autant moins qu’avant de suivre Jésus il exerçait les fonctions de publicain, autrement dit fonctionnaire chargé de la perception des impôts. Or je suis sûr du poids du talent d’argent, et pour lever tout doute je viens de le vérifier dans mon Guide grec antique (Paul Faure et Marie-Jeanne Gaignerot, éditions Hachette 1991, page 129) ainsi que sur divers sites Internet. C’est plus de trois quarts de tonne que Judas a jetés dans le temple. Il faudrait l’imaginer faisant plusieurs tours avec sa brouette (car si la plus ancienne représentation de brouette date du treizième siècle de notre ère, des inventaires grecs de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ semblent bien faire allusion à ce genre de véhicule), ou bien venant déverser son tombereau tiré par des bœufs. On est bien loin des représentations de la Renaissance où, lors de la Cène, Judas est attablé, tenant dans sa main, cachée sous la table, une petite bourse gonflée. Cela ressemblerait davantage à un camion blindé de transport de fonds estampillé Brink’s, garé discrètement le long du trottoir d’une petite rue adjacente.

 

826g7 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Suivant la chronologie de Jésus, je trouve, tout en haut de part et d’autre de la poutre, le calvaire avec Jésus en croix, mais les croix des deux larrons sont absentes de la représentation, et à droite la descente de croix. On note que sur ces deux images, sont représentés la lune et le soleil.

 

826g8 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Cette fresque est en assez mauvais état, ce qui au premier moment rend difficile son interprétation, mais en y regardant de plus près, on distingue que la main de l’homme en vêtement sombre et le regard tourné vers nous est posée sur le flanc du personnage central qui ne peut être que Jésus, lequel abaisse le manteau de son épaule gauche, découvrant son épaule, son bras, son flanc. C’est donc, après la résurrection de Jésus, le moment où Thomas incrédule met sa main dans la plaie de Jésus pour le reconnaître. Et puis, levant tout doute, on s’aperçoit qu’en haut l’inscription dit “ê psêlaphês tou Thôma”, autrement dit “la palpation de Thomas”. Selon l’évangile de saint Jean, “Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : ‘Nous avons vu le Seigneur.’ Mais il leur dit : ‘Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.’ Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, se présenta au milieu d’eux, et dit : ‘La paix soit avec vous.’ Puis il dit à Thomas : ‘Avance ici ton doigt, et regarde mes mains, avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais crois.’ Thomas lui répondit : ‘Mon Seigneur et mon Dieu !’ Jésus lui dit : ‘Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru’.”

 

826g9 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

 

Terminons cette visite d’Agios Nikolaos (Metamorfosis) de Plati avec cette vue de tout le panneau de fond, derrière la poutre, avec la représentation de la Dormition de la Panagia, sujet partout répété et qui montre la très grande dévotion à la Vierge Marie. Après cette visite, nous avons soigneusement refermé la porte et sommes retournés vers le village où les mêmes messieurs étaient toujours assis derrière les mêmes tables, et avons restitué la clé en leur disant evkharisto parapoly.

 

Dans cette église, je le disais, nous étions en 1591. Avançons de seulement 29 ans. En 1620, dans la région ont proliféré les contrefaçons de monnaies d’or et d’argent. Le gouverneur de Roumélie envoie des inspecteurs. Dès l'année suivante, en 1621, Prespa est le théâtre d’actions de klephtes. Intégré à l’Empire Ottoman Prespa n’est plus enclavée dans des frontières administratives, et une grande part de la population émigre. Les personnes qui restent sur place conservent leur attachement à l’orthodoxie, mais pour survivre on met ses principes religieux dans sa poche avec son mouchoir par-dessus, et on pratique le brigandage. À partir de 1715, le kazade (la province) de Prespa est chargé de sécuriser les routes, infestées de bandits de grands chemins.

 

Puis viennent, au dix-neuvième siècle, en même temps que dans toute la Grèce, des mouvements de libération, mais l’économie doit être assez prospère si l’on en croit la qualité des églises et des maisons, ces dernières appartenant à des représentants de la Turquie, ou à des propriétaires qui s’inspirent du style des maisons urbaines, par exemple celles de Bitola (actuel FYROM). Dans la seconde moitié du siècle, alors que la plus grande partie de la Grèce est libérée, le territoire reste sous tutelle ottomane, mais Prespa est revendiquée auprès des Ottomans par les Bulgares d’un côté, par les Grecs de l’autre. Finalement, après des répressions qui ont provoqué l’émigration de beaucoup vers la Roumanie, les USA, le Canada, Prespa est rattaché à la Grèce, et la frontière est fixée en 1913 par le traité de Bucarest. Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, on a parlé ici principalement le turc (les Turco-Albanais), puis viennent le slavo-macédonien, l’Albanais, le Valaque. En dernière place vient le grec…

 

Pendant la Première Guerre Mondiale, ce sont des troupes françaises qui sont chargées de garder la frontière contre les Bulgaro-Germains. Lors du dramatique échange de populations, 88 familles de réfugiés grecs venant des rives de la Mer Noire (ici on parle du Pont Euxin, et en grec on se limite au premier mot, que l’on prononce Ponn’doss) s’installent à Prespa dans un premier temps, mais bientôt ces familles repartent vers l’Amérique ou vers l’Autriche, entraînant avec elles des locaux. Toutefois, on a laissé à Prespa des membres de la famille, un terrain, son cœur… Aussi, s’enrichissant à l’étranger –les Grecs de la diaspora sont pour la plupart très actifs, très entreprenants, tandis que beaucoup de Grecs de Grèce sont, quoique fidèles au christianisme, profondément marqués par le fatalisme musulman–, les expatriés envoient des fonds qui permettent d’accélérer la reconstruction. Puis viennent la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation italienne, et de 1946 à 1949 c’est la terrible guerre civile. Sous la domination des Partisans communistes (dénommés “Armée grecque démocratique”) ont lieu de nombreuses déportations vers des pays du Pacte de Varsovie qu’il s’agit de repeupler.  L’époque est proche, elle est dans les mémoires. L’une des personnes que nous avons rencontrées nous a raconté que sa grand-mère, en compagnie de plusieurs de ses enfants (dont le père de notre interlocutrice, alors tout petit) ont ainsi été enlevés et envoyés en Pologne, tandis que son grand-père, qui était absent, ainsi que la fille aînée, ont échappé à la rafle, mais sont restés longtemps sans savoir ce qui était advenu du reste de la famille. Par ailleurs, nous sommes entrés dans une épicerie pour acheter des haricots de Prespa et du soda bien frais. Quand, à l’habituelle question “d’où venez-vous ?”, nous avons répondu “de France”, le patron, un homme d’âge mûr, a prononcé le nom de Maria Skłodowska Curie, dans sa forme polonaise, alors qu’en général les gens évoquent François Hollande ou le PSG. Devant notre étonnement, il nous a dit avoir été enlevé tout petit garçon et envoyé en Pologne, seul, sans famille. Quoiqu’il ait durement souffert de cette situation (il ne peut en être autrement), il était heureux, ensuite, de s’entretenir en polonais avec Natacha. Je ne saurais dire de quoi, je ne comprends pas un mot de cette langue. Seulement 1400 habitants à Prespa, nous n’en avons bien sûr rencontré qu’une infime partie, et sur ce nombre deux familles touchées par ces déportations. C’est dire l’ampleur de ces actions, ici tout particulièrement. Parce que les troubles ont été encore plus violents qu’ailleurs, la région de Prespa est restée sous contrôle militaire direct depuis la fin de la guerre civile et jusqu’à la chute du régime des Colonels en 1974.

 

826h1 Maison abandonnée (île d'Agios Achilleios, Prespa)

 

826h2 Maison abandonnée sur l'île d'Agios Achilleios

 

Suite à toutes ces dramatiques années de guerre, étrangère ou civile, des villages entiers sont en cendres ou abattus sous les bombes. Beaucoup d’habitants fuient à l’étranger. Dans les années 1950, les lieux sont presque déserts. L’État, alors, tente de repeupler Prespa en y sédentarisant 300 à 350 familles de paysans valaques nomades d’Épire et de Thessalie.

 

826i1 Vieille maison de brique crue (Prespa)

 

826i2a Prespa, vieux moulin à eau

 

826i2b Prespa, vieux moulin à eau

 

Aujourd’hui, Prespa est reconstruit, mais garde nombre de vestiges de son passé. Ci-dessus, nous voyons une vieille maison de brique crue, dont la technique n’est pas très éloignée de celle des Minoens en Crète ou des autochtones du néolithique. La deuxième photo montre un moulin à eau ancien, où il m’a été possible de pénétrer par l’ouverture en plein cintre que l’on voit. À l’intérieur, il reste cette roue à aubes métallique, et un bras de la rivière court toujours entre les pierres de la ruine.

 

826j Bois bien rangé à Prespa

 

De bonnes routes ont été ouvertes, le pays est complètement désenclavé, le passage de touristes apporte le monde extérieur, et la diffusion partout de la télévision, du téléphone portable, d’Internet, ont fait entrer la modernité à Prespa. Si l’on s’attend à voir un peuple de nomades récemment sédentarisés et vivant à l’ancienne, campés dans des ruines comme précédemment sous leurs tentes, on sera bien étonné. Au contraire, tout est moderne et bien ordonné comme en témoigne ce bois parfaitement rangé.

 

826k1 Prespa, Mikri Limni, pont flottant vers Agios Achille

 

Pour terminer ce trop long article, je me propose d’emmener de nouveau mes lecteurs dans l’île d’Agios Achilleios, sur Mikri Limni (le Petit Lac), en empruntant cette passerelle flottante d’environ 850 mètres de long (mesurée en comptant patiemment mes pas, ce qui risque de donner un chiffre quelque peu inexact). Nous y avons déjà vu cette superbe basilique du tsar Samuel. Les maisons abandonnées que j’ai montrées un peu plus haut en viennent aussi.

 

826k2 église Agios Georgios, île d'Agios Achilleios, Pres

 

826k3 église des Saints Apôtres, île d'Agios Achilleios,

 

Je voudrais seulement ajouter que Prespa, et plus particulièrement l’île d’Agios Achilleios, ont vu pousser comme des champignons dans un sous-bois à l’automne les églises et les monastères. Et cela tout au long des siècles. À l’entrée de cette toute petite île, un mât portant une moisson de flèches, comme à Paris pendant l’occupation allemande, indique la direction à prendre pour voir des églises. Qui, il faut bien l’avouer, sont d’inégal intérêt. Nous voyons par exemple (première photo) Agios Georgios, où nous n’avons pu pénétrer pour y voir des fresques du quinzième siècle, et dont le cimetière est encore utilisé de nos jours. Ou Agioi Apostoloi (seconde photo), les Saints Apôtres, que seul le panneau brun signalant un lieu d’intérêt culturel m’a permis d’identifier parce que, reconnaissons-le, il est difficile de reconnaître dans cet unique pan de mur une basilique byzantine des onzième et douzième siècles. Il paraît qu’une pierre provenant de cette basilique et conservée au musée de Florina porterait le nom d’un certain Iulios Krispos, bienfaiteur de la cité-état de Lyka. Cette cité se situait quelque part au sud-ouest de l’île et, selon les historiens, elle aurait prospéré pendant cinq siècles, d’environ 200 avant Jésus-Christ jusqu’à une date assez avancée dans le Bas-Empire, mais n’aurait pas disparu ensuite, puisque ce Krispos en est le bienfaiteur de nombreux siècles plus tard.

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 11:27

Prespa, c’est une région de l’ouest de la Macédoine, à l’extrémité nord des monts Pinde, qui doit son nom à deux lacs, un petit (Mikri Prespa), tout grec à l’exception d’une toute petite portion albanaise (43,5 kilomètres carrés en Grèce et seulement 3,9 en Albanie), et un grand (Megali Prespa), dont la Grèce ne possède que 41,3 kilomètres carrés alors que l’Albanie en a 34,9 et que 176,3 sont en FYROM (Former Yugoslav Republic Of Macedonia, c’est-à-dire le pays de Macédoine, opposé à la région grecque de Macédoine). Prespa, lacs et terre, ce sont en Grèce 330 kilomètres carrés, 13 villages et seulement 1400 habitants.

 

825a Prespa sur Google Earth

 

Ci-dessus, une vue satellite des lacs et de la région prise sur Google Earth. Parce que Prespa est enclavée entre le mont Vrondero (1457m.) à l’ouest, le mont Triklario (1749m.) au sud et le mont Varnoundas (2334m.) à l’est, seules trois passes (que j’ai représentées par des traits rouges) donnent accès à l’extérieur, vers l’est la ville grecque de Florina, au sud vers la ville albanaise de Bilisht et au nord vers la ville macédonienne de Bitola. En un temps où les attaques ne pouvaient avoir lieu par avion, cette situation rendait plus aisée la protection des accès, et comme on va le voir dans mon autre article sur Prespa elle explique certaines données historiques. Encore un mot sur la géologie et la géographie. Au jurassique, il y a deux cents millions d’années, la région n’était qu’une partie d’un très grand lac. Au pliocène, entre onze et un million d’années, le niveau de l’eau était à 80 mètres plus haut qu’aujourd’hui, où l’altitude de la surface est de 850 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le niveau de l’eau baissant a laissé sèche une grande partie, tandis que subsistait entre Albanie et Macédoine le grand lac d’Orchid, et d’autre part les lacs Prespa qui tous trois ne faisaient qu’un. Puis la rivière Agios Germanos qui se déversait au niveau du petit lac a apporté des sédiments qui ont créé un isthme haut de 18 mètres entre les deux lacs, sauf une étroite passe, le détroit de Koula. Au vingtième siècle, dans les années 30, la rivière a été déviée vers le sud du grand lac, et dans les années 80 le libre passage des bateaux a été entravé par une première écluse rudimentaire, reconstruite de façon plus élaborée en 2005 avec des fonds européens pour réguler le niveau de Mikri Prespa. En effet, Megali Prespa est un peu plus bas, et en limitant le déversement de Mikri Prespa on peut en utiliser les eaux pour l’irrigation des champs.

 

On a pu s’étonner que Megali Prespa n’ait pas de déversoir, jusqu’à ce que l’on se rende compte que par des voies souterraines ses eaux s’écoulent pour donner naissance à des sources en FYROM, d’où des cours d’eau se dirigent vers le lac d’Orchid, puis la rivière Drin. La profondeur moyenne de Mikri Prespa n’est que de 4,10 mètres, tandis que celle de Megali Prespa est de 18 mètres, avec un maximum de 55 mètres.

 

     825b1 champ de haricots à Prespa

 

825b2 haricots à fleurs rouges

 

825b3 haricots à fleurs blanches

 

Ces données expliquent que l’économie de Prespa repose sur l’agriculture, avec une spécialité, le haricot. Mes photos ci-dessus représentent un champ de haricots comme on en voit partout, partout, partout dans cette région. Et toutes les espèces sont cultivées. Ici, je montre des haricots à fleurs rouges cet d’autres à fleurs blanches, mais j’ignore si ce sont des fèves, des lingots, des cocos, des flageolets, etc.

 

825c1 vaches en liberté à Agios Achilleios

 

825c2 vache se rafraîchissant dans la mer à Psarades

 

L’élevage aussi occupe une grande place. Ici, on n’enclot généralement pas les animaux, qui se promènent librement. Par exemple, pour je ne sais quelle raison qui leur passe par la tête, ces vaches gravissent la colline d’Agios Achilleios, une petite île sur Mikri Prespa, comme si elles voulaient se rendre à l’église. Ailleurs, à Psarades, en bordure de Megali Prespa, cette vache est descendue dans la mer, chercher peut-être la fraîcheur, mais plus probablement parce que les parties de son corps qui sont immergées sont à l’abri des insectes, mouches et taons.

 

825c3 poissons séchant au soleil à Psarades

 

825c4 poissons séchant au soleil à Psarades

 

Bien sûr aussi la pêche est une ressource essentielle de la région. Mes photos, prises à Psarades, montrent des poissons que l’on met à sécher au soleil dans la rue. Conservé séché ou vendu à l’exportation, le poisson frais ne fait pas partie des spécialités culinaires les plus courantes en Grèce. Avec ces kilomètres de côtes maritimes, avec ces lacs comme Prespa, on se dit que dans n’importe quelle taverne on va déguster du poisson frais, or si tous les menus proposent du poisson, dans la liste la moitié sont surgelés…

 

825d1 centre d'information de Laimos

 

825d2 Foteini, au siège de la SPP (Société pour la Prote

 

À ces ressources, récemment s’est ajouté le tourisme, qui s’explique par la richesse écologique de la région, où l’on recense plus de 1500 espèces végétales, 23 espèces de poissons, 11 espèces d’amphibiens, 21 espèces de reptiles dont la vipère et le lézard des sables qui ont ici leur habitat le plus austral d’Europe, 42 espèces de mammifères dont des ours bruns, des loups, des chamois sur les pentes de la montagne et des loutres dans les marécages, et plus de 260 espèces d’oiseaux dont 164 nidifient ici. C’est cela qui va faire l’objet du présent article. Hélas, nous n’avons vu ni ours, ni loup, ni chamois, ni loutre, rien que des centaines d’oiseaux et d’insectes. Ce qui nous a déjà procuré bien du plaisir.

 

En février 2000, les premiers ministres des trois pays concernés, Grèce, Albanie, FYROM, se sont réunis à Agios Germanos pour signer officiellement la création du parc transfrontières de Prespa. Cette zone protégée favorise évidemment le tourisme écologique. Il existe à Laimos, un village de ce territoire, un centre d’information (première photo) où nous avons été accueillis par une jeune Française qui fait ici une période de volontariat, et qui nous a aussi indiqué, à quelques centaines de mètres, la Société pour la Protection de Prespa (SPP). Là, nous avons fait la connaissance de Foteini (seconde photo), l’une des responsables, extrêmement compétente, qui nous a tout expliqué et qui nous a fait effectuer une passionnante visite de certains points clés du parc. J’ajoute au passage qu’avec cette personne aussi sympathique qu’elle est compétente, nous avons noué des liens d’amitié. Je ne suis plus à Prespa aujourd’hui, et j’ai oublié de relever les coordonnées GPS de SPP. Disons qu’en se dirigeant du lac vers Agios Germanos, tout de suite après avoir vu sur la droite le centre d’information, on prend la première rue à gauche, et c’est là, à cinquante mètres. Et le téléphone est le (+30) 23 85 05 12 11.

 

825d3 tortues dans laz nature à Prespa

 

825d4 l'une des espèces de papillons de Prespa

 

Puisque je parlais des espèces animales, certes une tortue n’est pas un animal bien exotique, mais il est toujours surprenant, pour le citadin que je suis, d’en rencontrer dans la nature au détour d’un chemin. Par ailleurs, Prespa héberge plusieurs espèces spécifiques de papillons, mais n’y connaissant rien je suis bien incapable de donner le nom de celui de ma photo.

 

825d5 plantes de Prespa

 

825d6 plantes de Prespa

 

825d7 Plantes de Prespa

 

En matière de botanique, je n’en sais pas plus qu’en entomologie. Tout ce que je peux dire, c’est que les originales plantes ci-dessus dont je ne peux donner le nom se retrouvent un peu partout dans la région de Prespa.

 

825e plantes aquatiques de Prespa

 

La flore ne se développe pas seulement sur la terre sèche. Dans les zones humides de Prespa, on rencontre également des nénuphars et nymphéas, des roseaux, et puis aussi ces plantes de ma photo qui dessinent par touffes dans l’eau de curieuses compositions d’un graphisme abstrait.

 

825f1 panorama de Mikri Prespa vers Agios Achilleios

 

Et tout cela dans des paysages somptueux. Ce panorama est pris du continent, devant le petit lac, en face de l’île Agios Achilleios et la passerelle flottante qui permet de s’y rendre à pied sec en moins d’un kilomètre.

 

825f2 le pont flottant sur Mikri Prespa vers Agios Achillei

 

Sur la rive, une haute colline permet d’avoir, du même paysage, une vue différente mais tout aussi enthousiasmante. On voit la longue passerelle flottante, le cordon de végétation aquatique qui relie l’île à la terre mais n’est nullement stable et n’autorise pas le passage, et puis il y a ces couleurs douces et fondues qui rendent la vue délicatement mélancolique. Non, non, le lac de Lamartine ne peut rien avoir à envier à celui-ci, j’en suis sûr.

 

825f3 zone humide de Prespa

 

825f4 zone humide de Prespa

 

Dans cet environnement de rivières, de lacs, de montagnes, d’étroites plaines fertiles, les paysages sont très variés. Dans la visite découverte où Foteini nous a guidés, nous avons pu voir, grâce aux puissantes jumelles et au télescope qu’elle avait apportés, les lieux où nidifient les pélicans et qu’il est strictement interdit d’approcher pour ne pas déranger les oiseaux. À cette époque de l’année, les œufs sont éclos et nous avons pu voir les jeunes pélicans encore peu pourvus de plumes. Cela, rien que pour les yeux, c’est inaccessible avec nos objectifs limités à 300 millimètres de distance focale (ce qui, sur les capteurs numériques de cette catégorie d’appareils, équivaut déjà à plus de 450 sur film argentique). Mes lecteurs ne pourront donc pas en profiter, ce que je déplore. Je me contenterai de ces vues des zones humides et sableuses, près du débouché de cette rivière dans le lac.

 

825f5 paysage de Prespa par temps orageux

 

Pendant les quelques jours passés à Prespa, il y a eu un très bref passage orageux, sans pluie, mais qui a donné au ciel et au lac des teintes particulières, comme ce vert émeraude agité de petites vagues. Puis il y a eu un splendide arc-en-ciel. J’ai été vraiment séduit par les couleurs de ce paysage. 

 

825f6 paysage de Prespa

 

825f7 paysage de Prespa

 

C’est surtout en fin de journée, quand le soleil est moins violent, que tout prend plus de relief. Les hautes montagnes qui entourent les lacs sortent de cette brume d’ultra-violet qui les fait paraître plus pâles, le lac devient plus inquiétant.

 

825f8 coucher de soleil sur Mikri Prespa

 

Splendide aussi est le coucher de soleil qui embrase le ciel. Puis le soleil atteint le sommet de la montagne, la lumière décline d’un coup, et les couleurs virent à l’orangé. Un moment à ne pas manquer.

 

825g1 observatoire pour amateurs d'oiseaux

 

Pour le touriste désirant voir des oiseaux, des observatoires ont très judicieusement été placés dans des endroits appropriés. Mais il est évident que l’idéal est d’être guidé. C’est grâce à Foteini que nous avons pu trouver les endroits les plus intéressants et les plus riches.

 

825g2 notre guide sur le grand lac Prespa

 

De même, il nous a été conseillé d’aller demander à Psarades un guide qui nous emmènerait en bateau sur le grand lac voir des oiseaux et des ermitages perchés dans la roche. Il est sympathique, il connaît bien son affaire, il nous a fait faire des découvertes magnifiques (dans le présent article on va voir des oiseaux photographiés lors de cette promenade, et dans mon prochain article ce seront les ermitages), et ensuite il nous a donné rendez-vous pour nous conseiller des masses de visites à effectuer en Macédoine et en Thrace. Cela vaut donc vraiment la peine que je donne ici ses coordonnées (mais, pour se sentir libre, dit-il, il n’utilise pas Internet). Il se prénomme Vasilis, son portable est (+30) 69 45 74 46 57 et on le trouve au village de Psarades, à la taverne Syntrofia (la dernière taverne sur le port).

 

825h1 cygnes sur lac Prespa

 

Avec Foteini, avec Vasilis, nous avons vu toutes sortes d’oiseaux en grand nombre. Et pas seulement, comme sur cette photo, des cygnes, même si je suis plus habitué à voir cet animal décoratif sur des lacs en ville ou dans des parcs de châteaux. Mais j’ai toujours plaisir à en voir, parce que me viennent immédiatement à la mémoire ces vers de Mallarmé dont je raffole, “Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui / Magnifique mais qui sans espoir se délivre / […] / Il s’immobilise au songe froid de mépris / Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne”.

 

825h2 plus vite, petits canards, plus vite (lac Prespa)

 

Ces oiseaux ont l’air d’être des canards, mais je ne suis pas très sûr de ne pas me tromper. Je place ici cette photo parce que je les trouve désopilants, à pédaler à toute vitesse pour arriver plus tôt je ne sais où, et eux non plus. Rien ne leur a fait peur, ils ne vont vers rien de précis… Impossible de deviner ce qui se passe dans une tête de canard…

 

825i1 vol de cormorans sur lac Prespa

 

825i2 Les lacs Prespa abritent une colonie de cormorans

 

825i3 cormoran nain prenant le soleil (lac Prespa)

 

825i4 cormoran nain (lac Prespa)

 

Prespa héberge la plus grande colonie de cormorans pygmées de l’Union Européenne. Leur vol rapide est élégant, et lorsqu’ils plongent pour pêcher, ils restent si longtemps sous l’eau qu’on les croit perdus corps et biens, puis soudain on les voit réapparaître beaucoup plus loin. Ils aiment aussi se poser sur terre et rester les ailes étendues à se sécher au soleil.

 

825j1 Pélican à Prespa

 

Et puis ici à Prespa nous sommes au royaume du pélican (rassurez-vous, je vous ferai grâce aujourd’hui de la Nuit de Mai de Musset “Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage […] Puis, gagnant à pas lents une roche élevée…”). On trouve ici principalement des pélicans dalmates, la plus grande colonie au monde de cette race, et une vaste colonie de grands pélicans blancs qui, situation unique en Europe, nidifient avec les pélicans dalmates.

 

825j2 Grand pélican blanc, lac Prespa

 

Le pélican dalmate est un peu plus petit et il est tout blanc, alors que malgré son nom le grand pélican blanc a le bord des ailes noir, comme celui de la photo ci-dessus. Il n’est donc pas bien difficile de les différencier, même pour le profane.

 

825j3 Prespa, décollage de pélican

 

825j4 Prespa, décollage de pélican

 

Ces gros oiseaux ont du mal à décoller. Ils doivent courir sur l’eau, ou sauter à la surface, en battant le lac de leurs ailes pour parvenir à prendre leur vol. Quelqu’un ici m’a dit que pour se moquer, on les appelait des Dakota, par allusion au gros et pataud avion de transport de troupes Douglas C-47 dont on se demandait, en le voyant rouler sur la piste, s’il allait parvenir à s’élever.

 

825j5 vol de pélican sur le grand lac Prespa

 

825j6 Prespa, Megali Limni. Grand pélican blanc

 

Et voilà, c’est parti. Au début des années 1970, les pélicans nidifiaient en plusieurs endroits de Mikri Prespa, mais principalement dans la pointe sud, en territoire albanais. Mais l’Albanie a entrepris de vastes travaux de gestion de l’eau, ce qui a provoqué de grands troubles dans la colonie déjà en nombre décroissant. Les pélicans ont alors trouvé refuge plus au nord, en territoire grec. Sous la garde vigilante et active de la SPP, leur nombre a été multiplié par 5 au début des années 1980 et désormais avec un millier de couples la colonie de pélicans dalmates représente 7 à 10 pour cent de la population mondiale. Quant au grand pélican blanc, il continue de se bien reproduire, et ne semble pas souffrir du fait que ses plus proches congénères sont à plus de 800 kilomètres de Prespa.

 

825j7 Pelicanus onocrotalus, Prespa, Megali Limni

 

Une fois en l’air, ailes étendues pour planer, ce grand oiseau retrouve toute sa majesté. Cette fois-ci, c’est Baudelaire que je cite (même si ces vers s’appliquent à l’albatros) : “Exilé sur le sol au milieu des huées / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher”.

 

825j8 Prespa, Megali Limni. Vol de pélican

 

Quoique je sois conscient d’abuser avec toutes ces photos de pélicans, je ne résiste pas à l’envie d’en placer une dernière. Elle est symbolique de la fin de mon article, puisque ce pélican s’en va... 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 09:43

824a1 arrivée au village néolithique de Dispilio

 

824a2 écomusée du village néolithique de Dispilio

 

Dans une proche banlieue de Kastoria, à Dispilio, sur le lac a été installé un écomusée qui reconstitue un habitat lacustre néolithique. En effet, l’hiver 1932 ayant été exceptionnellement sec, le niveau du lac a baissé, révélant des traces de pilotis. Ce n’est qu’à partir de 1992 que des fouilles approfondies ont été menées par un spécialiste d’archéologie néolithique, professeur à l’université Aristote de Thessalonique. Il a pu mettre au jour des restes d’allées sur pilotis et d’habitations, ainsi que des fragments de poteries, des bijoux, des armes, etc., le tout prouvant une longue période d’occupation, depuis les alentours de 5600 avant Jésus-Christ jusque vers 3000. L’ensemble des trouvailles permet, dans cet écomusée, de reconstituer avec un haut degré de probabilité ce qu’a été le village. Mais en outre a été découverte une tablette de bois datée au carbone 14 de 5260 avant Jésus-Christ et qui porte des signes disposés en lignes verticales qui, à n’en pas douter, constituent une écriture primitive. Immergée dans la vase à l’abri de l’air pendant des millénaires, cette tablette a pu se conserver mais lorsqu’elle s’est trouvée exposée à l’oxygène de l’air après sa découverte elle a vite été endommagée. Elle a donc été placée sous atmosphère protégée et elle est en cours de restauration et de consolidation. Autre trouvaille exceptionnelle, parmi des ossements, des graines, des figurines, a été mise au jour une flûte du sixième millénaire elle aussi, la plus ancienne trouvée à ce jour en Europe.

 

824b1 écomusée du village néolithique de Dispilio

 

824b2 écomusée du village néolithique de Dispilio

 

824b3 bucrane

 

Les choses sont extrêmement bien faites. Pour que l’on comprenne les techniques de construction, certaines maisons sont réduites à leur structure de bois. Par ailleurs, on peut voir comment les murs sont montés en branchages entrelacés et portant une couche de torchis pour jointoyer et isoler. On peut voir aussi comment, au moyen d’une échelle fixée à la passerelle sur pilotis, les habitants pouvaient descendre dans leurs barques. Puisqu’il était de tradition de suspendre un bucrane à l’entrée des habitations, les concepteurs du musée n’ont pas oublié ce détail qui rappelle que ces sociétés pratiquaient aussi l’élevage.

 

824c1 habitat lacustre néolithique (Dispilio)

 

824c2 habitat lacustre néolithique (Dispilio)

 

On peut voir non seulement la structure d’une maison, mais aussi comment sont bâties des plateformes sur pilotis reliées entre elles par des passerelles formant rues, et au centre desquelles est construite l’habitation, la plateforme permettant d’en faire le tour lors de la construction ou pour des réparations. C’était aussi un espace de stockage extérieur, par exemple pour le séchage du poisson.

 

824d1 habitat néolithique, écomusée de Dispilio

 

824d2 habitat néolithique, écomusée de Dispilio

 

824d3 habitat néolithique, écomusée de Dispilio

 

En visite libre sur le site, on peut pénétrer dans les maisons. Là, les intérieurs ont été garnis comme on peut imaginer qu’ils l’étaient. Cloisons de branchages et peaux de bêtes sur le sol, et sur mes photos on voit une étagère suspendue au-dessus d’outils aratoires, un petit foyer au centre de la pièce, une cuve au sol permettant de préparer les aliments ou de laver. On se rend compte que ces gens, ne disposant que des techniques de leur époque, pouvaient néanmoins mener une vie proche de celle d’un paysan français du dix-neuvième siècle dans un village reculé (toutes proportions gardées, évidemment). L’ingéniosité de cette organisation est remarquable.

 

824e barque néolithique, écomusée de Dispilio

 

J’ai montré tout à l’heure une échelle pour descendre dans une barque. Par ailleurs, sur la photo de la maison en construction, on distingue une barque. Ici, en voici une en gros plan. On voit que ces embarcations étaient creusées dans des troncs d’arbres. Sur les vagues de la mer, leur stabilité aurait été problématique, mais sur les eaux calmes du lac, en ayant soin d’aplanir le fond pour éviter que la forme cylindrique ne bascule, on obtient des barques tout à fait correctes. Là encore, si ces gens ne théorisaient pas les lois de la physique (mais après tout nous n’en savons rien), ils étaient toutefois parfaitement conscients de leurs impératifs, et tout à fait capables d’en tenir compte dans leurs réalisations.

 

824f Jolie libellule rouge

 

Cette visite de l’écomusée de Dispilio est aussi intéressante et instructive pour des adultes que pour des enfants, même très jeunes. Dans notre société qui croit tout avoir inventé et se plaît à présenter le passé comme inculte, surtout remontant si loin, afin d’accentuer sa supériorité, cela remet les choses à leur vraie place et incite le vingt-et-unième siècle à un peu de modestie. Certes, il y a 7000 ans, on ne s’éclairait pas à l’électricité pour taper sur son clavier d’ordinateur, mais n’utilisant ni sacs de plastique, ni canettes d’aluminium, on risquait moins de polluer la nature en les jetant au sol là où l’on se trouve et on laissait plus de place à la vie végétale et animale, comme la belle libellule rouge de ma photo, surprise sur une herbe du lac, près d’un pieu de maison néolithique.

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 19:22

823a entre Veria et Kastoria

 

Nous quittons la région de Véroia et Naousa pour nous rendre plus à l’ouest, à Kastoria. Ce n’est pas un bien grand voyage, et ce n’est que pour admirer le point de vue (et prendre une photo) que nous faisons une petite halte. En bas, j’ai cru voir deux lacs. Un coup d’œil à la carte m’a détrompé, c’est une portion élargie du fleuve Aliakmon qui, en 300 kilomètres environ depuis sa source près de la frontière de l’Albanie, va se jeter dans le golfe Thermaïque, celui au fond duquel se trouve Thessalonique.

 

823b1 Lac de Kastoria

 

823b2 Lac de Kastoria

 

823b3 Lac de Kastoria

 

L’un des charmes de Kastoria, construite sur l’emplacement de l’antique Kelethron par Justinien, empereur romain d’Orient (Byzance) qui a régné de 527 à 565 de notre ère, c’est son magnifique lac. Je pourrais lui en vouloir, à ce lac, car il nous a joué un sacré mauvais tour. En arrivant ici, nous avons voulu nous promener un peu, reconnaître les lieux, et nous avons longé un bon moment le lac, qui était sur notre droite. Puis nous avons pénétré dans la ville dont les ruelles escaladent la colline en tous sens, et quand une ruelle nous a remis au bord du lac nous l’avons suivi en le gardant sur notre gauche. C’était, à l’évidence, la meilleure solution pour revenir au parking où nous étions garés. Et nous avons marché, marché, marché. Et la nuit est tombée. Mais quand, enfin, nous avons demandé où pouvait bien se trouver le lieu que nous avons décrit, on nous a expliqué que c’était tout simplement loin, loin de l’autre côté. Hé oui, j’avais négligé de regarder une carte, qui m’aurait informé qu’une péninsule s’avance dans le lac et que Kastoria est bâtie à cheval sur la haute colline de l’isthme. Montés d’un côté, nous étions redescendus de l’autre, sans nous en rendre compte.

 

D’autre part, généralement en Grèce quand les parkings sont payants la perception a lieu dans une cabine devant l’entrée. Mais ailleurs, les panneaux de défense de s’arrêter, de même que les panneaux de défense de stationner, semblent ironiquement inciter les automobilistes à garer leur voiture, et jamais je n’ai vu un policier s’en formaliser. Mais ici, une surprise nous attendait. Nous n’avions pas repéré le petit parcmètre rouillé que rien n’indique, et sous l’essuie-glace un aimable papillon rédigé uniquement en grec (les étrangers n’ont qu’à apprendre la langue, bon sang) nous informait que nous étions rackettés de vingt Euros. Charmant accueil. Voilà plus d’un an et demi que nous sommes en Grèce, nord, sud, est, ouest, îles et continent, et jamais jusqu’à ce jour nous n’avons vu un Grec manquer à l’hospitalité, à l’accueil, à la traditionnelle et antique philoxénie hellénique. Eh bien la municipalité de Kastoria est l’exception qui confirme la règle. Je me moque bien de ces vingt Euros qui, sur le coût total de notre long voyage, ne sont qu’une goutte d’eau dans la mer, mais un petit papier d’avertissement, rédigé en grec et en anglais, aurait été plus élégant.

 

823b4 Kastoria aime les oiseaux

 

823c1 Pélicans du lac de Kastoria

 

823c2 Pélican du lac de Kastoria

 

Un autre des charmes de Kastoria est lié à son lac. Ce sont les oiseaux qu’il attire en grand nombre, au point que la ville a choisi de faire réaliser des poubelles publiques en forme d’échassier. Devant notre camping-car, une troupe d’oies (jusqu’à présent, je n’en avais vu que dans des fermes) est venue nous souhaiter le bienvenue, ou peut-être nous réclamer quelque chose à manger, car quand je leur ai proposé notre pain dur elles n’ont pas décliné l’offre et sont venues, en se chamaillant un peu, le prendre  directement dans ma main. Sur la promenade au bord du lac, il y a des distributeurs comme ceux où dans le RER on peut acheter une barre chocolatée ou une canette de soda, mais ici ce sont des distributeurs de sachets de graines qui, contre une pièce de monnaie, permettent aux promeneurs de nourrir les oiseaux. Comme on le voit sur mes photos, l’un des oiseaux du lac est le pélican. Sur la deuxième photo on voit que la municipalité a poussé la sollicitude jusqu’à prévoir des niches flottantes pour le confort des oiseaux, probablement financées grâce aux amendes infligées aux touristes.

 

823c3 oiseau sur le lac de Kastoria

 

823c4 oiseau sur le lac de Kastoria

 

823c5 oiseau sur le lac de Kastoria

 

Mais il y a aussi toutes sortes d’autres oiseaux. Je ne me risquerai pas à donner des noms, j’aurais trop peur de me tromper, mais ils constituent un spectacle élégant et distrayant. Nous avons, à plusieurs reprises, passé de longs moments à les contempler.

 

823d1 Kastoria, Mansion Tsiatsiapa

 

Dans certains quartiers, se dressent de superbes archontika, comme on appelle ces grandes et riches maisons de notables qui surplombent le lac. Elles sont de type forteresse, avec un rez-de-chaussée bâti en pierre, et un ou deux étages de torchis avec balcon et pièces en projection. Elles sont souvent construites autour d’un jardin intérieur et généralement derrière une cour dont une porte donne directement sur le lac. Celui-ci, c’est l’archontiko Tsiatsiapa. Ceux qui les ont construites au dix-huitième ou au dix-neuvième siècle sont de riches bourgeois de la ville.

 

823d2 Kastoria, peaux de vison

 

Car Kastoria a été une ville florissante grâce au commerce de la fourrure. Cet artisanat est ici très ancien, mais c’est surtout à partir du quinzième siècle que cette activité s’est énormément développée. Il existe trois grandes foires internationales de la fourrure, l’une se tient à Montréal, une autre à Francfort, et chaque année au mois de mars Kastoria en organise une aussi. D’ailleurs, selon une information que je n’ai pas pu vérifier et que par conséquent je donne sous toutes réserves, quatre-vingts pour cent de la production et de la distribution de peaux, en Grèce et à travers le monde, seraient entre les mains de Grecs. Ci-dessus, dans une rue, des peaux (je ne sais si ce sont des peaux de vison ou d’autre animal) sont en train de sécher au soleil. Cela, on peut le voir un peu partout en ville. On voit aussi, par des portes ouvertes ou par des fenêtres, des artisans travaillant des peaux. Et il y a bien sûr aussi de nombreuses boutiques de fourreurs. Comme quoi on peut être bon pour les oiseaux et prendre soin de leur vie et assassiner par centaines de petites bêtes à poil. Évidemment, il serait profondément choquant et immoral de mettre en balance les abominables crimes de la Shoah et le meurtre d’animaux, et là n’est pas mon intention, mais je ne peux effacer l’image de l’utilisation, identique, de gaz, ici pour ne pas endommager les peaux… Encore deux mots au sujet de cette activité. D’une part, plus que la crise économique qui doit toucher ce produit de luxe, je pense que le souci écologique de protection des animaux, très vivace dans beaucoup de pays occidentaux, doit fortement affecter le commerce de la fourrure et provoquer la fermeture d’ateliers. D’autre part (ce qui n’a rien à voir), nulle part je n’ai trouvé d’explication au sujet du nom de la ville. Ici ou là, des gens supposent ou affirment sans preuves que le nom vient du mot castor (kastoras, en grec). C’est bien possible, mais j’aimerais trouver un texte datant de l’apparition du nom et confirmant cette hypothèse.

 

823d3 Saints Anargyres, 2me moitié 13e s. (Kastoria, musé

 

La ville dispose d’un magnifique musée byzantin où, comble de bonheur, la photo est autorisée. Et comme on suppose avec raison que les visiteurs de l’établissement ne viennent pas pour saccager les œuvres exposées, on n’est pas suivi pas à pas par un garde-chiourme. Je me limiterai à montrer trois des icônes qui, intelligemment, sont classées par date avec panneaux explicatifs pour que l’on puisse suivre l’évolution de l’art religieux. Ci-dessus, les saints Anargyres, peints dans la deuxième moitié du treizième siècle. Le mot anargyres signifie sans argent, et désigne les saints Côme et Damien, médecins qui se consacraient à soigner gratuitement les pauvres.

 

823d4 St Nicolas, 2me moitié 13e s. (Kastoria, musée byza

 

De cette même seconde moitié du treizième siècle date aussi cette icône représentant saint Nicolas. Sur le pourtour, sont représentées diverses scènes de la vie du saint. Rappelons qu’à cette époque, l’Empire Byzantin existe encore. Après le sac de Constantinople par les Francs en 1204, les trois huitièmes de la ville (avec Sainte Sophie) ont été donnés aux Vénitiens, les autres cinq huitièmes ont été gardés par les Francs, mais l’Empire a continué d’exister, quoique très affaibli, en transportant son siège à Nicée, actuelle Iznik, en Asie Mineure. Puis en 1261 l’empereur Michel Paléologue parvient à reprendre Constantinople. Les Turcs n’arriveront en Macédoine qu’au quatorzième siècle et, encore un siècle plus tard, ils prendront Constantinople, comme on sait, en 1453.

 

823d5 Vierge de tendresse, vers 1400 (Kastoria, musée byza

 

Concernant les œuvres byzantines, je terminerai avec cette Vierge de Tendresse qui date des alentours de l’an 1400, c’est-à-dire la toute fin de l’époque où l’art religieux était libre et respectait des règles traditionnelles de l’orthodoxie.

 

823d6 Présentation de Marie, 16e s. (Kastoria, musée byza

 

Le musée présente aussi une belle collection d’œuvres post-byzantines. Quoique l’Islam prohibe en principe toute représentation humaine ou animale, l’imitation de l’œuvre d’Allah étant impie, les Turcs n’ont jamais interdit les icônes chez les Orthodoxes. D’ailleurs, quoique respectant en public les prières rituelles et les impératifs musulmans, les sultans ne dédaignaient pas de faire venir à leur cour de grands artistes occidentaux pour se faire représenter en peinture ou pour faire immortaliser sur la toile leurs hauts faits. Mais nombreuses sont les églises où j’ai vu que les yeux des saints personnages, sur les fresques, avaient été creusés dans le plâtre pour en tuer le regard. Parfois, on ne peut exclure complètement un pur et simple vandalisme moderne, mais la plupart du temps il s’agit d’actes accomplis dans les siècles passés par des croyants musulmans choqués par les représentations chrétiennes. La Présentation de Marie au temple, ci-dessus, date du seizième siècle. On peut constater la différence de style par rapport aux peintures précédentes. Par ailleurs, on note la disproportion du bébé, représenté comme un adulte en réduction, avec des vêtements d’adulte, mais avec des dimensions ridiculement petites par rapport à ses parents. En supposant qu’à sa naissance le nourrisson mesure 52 centimètres, comme on le place quatre fois et demie dans la hauteur d’Anne, cette dernière est une basketteuse de 2,34 mètres…

 

823e1 Medrese de Kastoria

 

823e2 Medrese de Kastoria

 

Nous voyons ici la medrese de Kastoria, c’est-à-dire l’école musulmane. On ne peut visiter, mais la rue étant en pente forte on peut en apercevoir la cour intérieure, son portique, les multiples petits dômes constituant son toit. Le grand panneau bleu nous dit que le devis pour l’intervention de consolidation s’élevait à 67 millions. À l’époque, c’étaient encore des drachmes, soit un petit peu moins de deux cent mille euros. Je ne sais de quand date le panneau, mais il n’y est pas question de financement européen. Espérons que les crédits ont été trouvés et que l’opération a été menée à bien pour que ce bâtiment ne s’écroule pas mais hélas j’ai bien peur, en voyant son état et constatant que le panneau n’a pas été enlevé, que les travaux soient encore en attente, et le restent jusqu’à ce que les murs et les toits s’étant effondrés toute intervention devienne inutile.

 

823f Kastoria, Agios Nikolaos de l'Archonte Thomanos

 

Il paraît qu’il y aurait à Kastoria 72 églises byzantines et post-byzantines. Je ne les ai pas comptées pour vérifier, mais à chaque pas on en voit. Presque toutes sont décorées de fresques, mais la plupart d’entre elles sont fermées et nous ne pouvons passer deux mois à Kastoria, courant ici ou là pour obtenir une clé. Selon l’église, c’est le musée byzantin qui détient la clé (il est fermé l’après-midi), tantôt c’est un voisin de l’église, tantôt c’est un paroissien qui n’habite pas forcément à côté. Nous visiterons donc quelques églises ouvertes, plus deux qui seront ouvertes pour nous. Et, puisque je dois me limiter à un petit nombre, je donnerai la préférence aux plus anciennes et plus typiques, c’est-à-dire les byzantines. Je n’évoquerai qu’une seule église post-byzantine, Agios Nikolaos de l’archonte Thomanos, à travers sa fresque ci-dessus qui montre sainte Paraskevi.

 

823g1a Kastoria, Panagia Koumbelidiki

 

823g1b Kastoria, Panagia Koumbelidiki

 

À tout seigneur tout honneur, je commencerai mon petit tour des églises byzantines par celle qui est peut-être la plus célèbre de la ville, l’église de la Panagia Koumbelidiki. On peut trouver compliqué ce nom, qui est son nom usuel, mais une inscription du dixième siècle désigne cette Panagia (la Vierge) Skoutariotissa, ce qui n’est guère plus simple. Ce très original bâtiment à trois conques et à dôme perché sur un cylindre démesurément haut date du milieu du neuvième siècle. Son exonarthex a été ajouté au quinzième siècle.

 

823g2 Kastoria, Panagia Phaneromeni

 

Nous n’avons pu pénétrer dans cette église de la Panagia Faneromeni pour voir sa nef unique sous charpente, mais il paraît que ses fresques sont illisibles, couvertes d’une épaisse couche de suie qui attendent depuis longtemps une restauration qui risque bien de tarder encore beaucoup d’années.

 

823g3 Kastoria, Agios Dimitrios Oikonomou

 

Autre petite église que nous ne visiterons pas, mais qui permet de voir que les Byzantins pouvaient construire presque côte à côte de jolies églises toutes décorées et, par ailleurs, de simples parallélépipèdes de pierre.

 

823g4a Kastoria, Agios Stefanos

 

823g4b Kastoria, Agios Stefanos

 

823g4c Kastoria, Agios Stefanos

 

Avec Agios Stefanos, nous abordons l’une des plus belles et des plus anciennes églises byzantines de Kastoria. Elle date de la seconde moitié du neuvième siècle. Elle comporte trois nefs et un double narthex. C’est une église de type oriental, dont les murs bénéficient d’un joli travail décoratif de disposition des briques formant des dessins. Il est vraiment dommage que malgré nos tentatives nous n’ayons pas réussi à en obtenir la clé, car elle recèle des fresques du neuvième siècle et d’autres du treizième siècle.

 

823g5a Kastoria, Agioi Tris

 

823g5b Kastoria, Agioi Tris

 

Celle-ci, c’est Agioi Tris, les Trois Saints. Ce qui ne désigne pas la Sainte Trinité (Agia Triada en grec), mais saint Gourias, saint Samonas et saint Avivos. N’ayant jamais rencontré quelqu’un portant l’un de ces prénoms, quoique mon métier m’ait amené à voir des milliers de noms, je n’ai pas eu jusqu’à présent l’occasion de me soucier de la biographie de ces messieurs. Renseignements pris, Gourias et Samonas, d’Edessa (où nous nous rendrons bientôt) ont été décapités en 288 ou, selon d’autres sources, en 303. De toutes façons, c’était sous Dioclétien, qui a régné de 284 à 305. Avivos, d’Emesa, a pour sa part été brûlé vif en 316 sous Licinius. Ce Licinius était coempereur avec Constantin, régnant sur la partie orientale de l’empire et Constantin sur la partie occidentale. En effet, après la tétrarchie (quatre empereurs) voulue par Dioclétien et les luttes sanglantes pour la succession, les vainqueurs Constantin et Licinius se sont rencontrés à Milan en 313 pour signer un édit scellant le partage du monde romain en deux zones géographiques sur lesquelles ils régneraient, et ce même édit inclut la liberté de culte dans tout l’Empire. Aussi est-on en droit de s’étonner qu’Avivos ait subi le martyre trois ans après. Quoi qu’il en soit, cette petite église consacrée aux trois saints martyrs est à nef unique sous charpente, les galeries extérieures nord et sud qui apparaissent sur mes photos étant plus tardives, d’époque ottomane. La décoration est composée de fresques de 1401.

 

823g5c Kastoria, Agioi Tris

 

Tout cela est très joli, très esthétique. Dans les églises orthodoxes, on trouve toujours un bac, circulaire ou rectangulaire, plus ou moins grand, rempli de sable, auprès duquel des cierges de cire vierge sont à la disposition des fidèles qui déposent une obole dans un tronc et allument un cierge. Le sable présente le double avantage de permettre de planter très aisément le cierge, tout en assurant contre les risques d’incendie. Si tel avait été l’usage à Saint-Thégonnec, dans le Finistère, le merveilleux retable qui a brûlé en 1998 dans l’église de l’enclos paroissial serait encore en place. Ici, c’est une lampe à huile qui est placée au centre d’un bac de métal ouvragé et doré. Pour protéger la flamme du courant d’air, on a trouvé le moyen ô combien esthétique de confectionner un pare-vent taillé dans un bidon de féta, ce fromage de brebis ou de chèvre dont les Grecs sont si friands.

 

823g6 Kastoria, Agios Nikolaos Kasnitzi

 

Cette petite église d’Agios Nikolaos Kasnitzi bénéficie elle aussi d’un joli travail ornemental de disposition de ses briques. Elle a été fondée par le couple de Nikiphoros et Anna Kasnitzi. Elle recèle des fresques du douzième siècle.

 

823g7a Kastoria, Taxiarque du Gymnase

 

823g7b Kastoria, Taxiarque du Gymnase

 

823g7c Kastoria, Taxiarque du Gymnase

 

Nous avons pu pénétrer dans cette église du Taxiarque du Gymnase. Un taxiarque, c’est un archange. Probablement saint Michel. De même qu’il y a dans Kastoria de nombreuses églises Agios Nikolaos ou de la Panagia, il y a aussi plusieurs églises du Taxiarque. Pour les distinguer l’une de l’autre, on ajoute le nom du fondateur (comme Kasnitzi) ou celui du quartier, ou encore celui d’un bâtiment proche, comme c’est le cas ici.

 

823g8a Kastoria, Taxiarque de la Métropole

 

823g8b Kastoria, Taxiarque de la Métropole

 

Autre église du Taxiarque, le Taxiarque de la Métropole. En grec, le terme metropolis désigne l’évêché. Nous sommes donc près de la cathédrale moderne dont je trouve l’architecture inintéressante. Celle-ci, fin neuvième, début dixième siècle, élève ses trois nefs voûtées en berceau en réutilisant des éléments d’une église paléochrétienne qui l’a précédée au même endroit. Le taxiarque d’ici, c’est confirmé, est l’archange saint Michel.

 

823g8c Kastoria, Taxiarque de la Métropole

 

823g8d Kastoria, Taxiarque de la Métropole

 

Ici encore, l’église est toute décorée de belles fresques. Dans le narthex, elles remontent au dixième siècle. À l'intérieur, elles sont de 1359. À l’extérieur, elles représentent les citoyens de Kastoria qui ont eu l’honneur d’être enterrés sous les dalles de l’église entre le treizième et le quinzième siècles. Ces peintures (ma seconde photo) ont été réalisées en 1436-1439.

 

823h1 Monastère de la panagia Mavriotissa, Kastoria

 

Je disais tout à l’heure que Kastoria est bâtie sur la colline de l’isthme qui relie une péninsule du lac au continent. Si l’on part de la rive sud de l’isthme en direction de la pointe de la péninsule par la route qui en fait le tour, on arrive après quelques kilomètres au monastère de la Panagia Mavriotissa (la Vierge Noire, en fait une Dormition). Nous sommes arrivés alors que des entreprises s’activaient à la préparation d’un mariage, fleurs et décorations dans l’église, table du buffet à l’extérieur. Puis les invités sont arrivés, et enfin les deux futurs époux. Quand les gens sont entrés dans l’église pour la célébration, je suis resté dehors pour ne pas troubler la cérémonie, mais la majeure partie des invités est restée à l’extérieur, commençant à boire l’apéritif servi.

 

823h2 Monastère de la panagia Mavriotissa, Kastoria

 

Tout cela ne nous a pourtant pas empêchés de visiter sans nous presser le moins du monde l’église, car nous étions arrivés suffisamment tôt. Le catholicon de la Mavriotissa date de l’époque d’Alexis I Comnène qui a régné sur l’Empire Byzantin de 1081 à 1118. Au quatorzième siècle, le narthex a été remplacé par une chapelle dédiée à Saint Jean le Théologien, plus tardivement décorée de fresques en 1552. Mais dans l’église ancienne les fresques sont de la fin du douzième siècle ou, au plus tard, du début du treizième. Ce sont ces fresques qui ont retenu mon attention (photos ci-dessous).

 

823h3 Monastère de la panagia Mavriotissa, Kastoria

 

823h4 Monastère de la panagia Mavriotissa, Kastoria

 

823h5 Monastère de la panagia Mavriotissa, Kastoria

 

Les murs de l’église en sont intégralement recouverts. C’est un régal pour les yeux. Je n’en montre ici que trois panneaux, mais on peut rester longtemps à admirer chacune des scènes. Ma première photo représente les noces de Cana. En haut à droite, une servante passe un plat. En bas, de taille plus petite que les maîtres, des serviteurs remplissent d’eau les amphores vides de vin. Sur la gauche, Jésus se penche pour écouter Marie qui lui signale qu’il n’y a plus de vin pour la fin du repas.

 

La deuxième photo montre la dernière Cène. Selon la tradition, saint Jean, “le disciple que Jésus aimait”, se penche à demi endormi, vers le Maître qu’il admire. Jésus pose la main gauche sur son pain, et au même moment l’un des disciples, à droite, met la main au plat. Toutes les auréoles sont dorées, sauf celle de ce disciple. C’est bien sûr Judas, celui qui va trahir Jésus. Il est intéressant de voir comment l’artiste a représenté la ville à l’arrière-plan, comment il a disposé sur la table plats et carafes.

 

Pour la troisième et dernière photo, j’ai choisi cette Crucifixion, quoique la fresque soit en cours de restauration (voir les bandes blanches collées dans la partie supérieure), parce que je trouve intéressant le traitement du corps supplicié de Jésus, le rappel du nom du Golgotha (“Lieu du Crâne”) par la représentation d’un crâne sur le monticule sous la croix du Christ, ainsi que l’expression des saintes femmes et autres personnages au pied de la croix. Il est bien sûr dommage que l’on ne puisse voir les visages des deux larrons, pour apprécier la façon dont l’artiste a différencié le bon larron du mauvais. Déjà la position de leurs jambes n’est pas la même, et celui de droite porte un pagne semblable à celui du Christ.

 

Et voilà. Pour qui, comme nous, s’intéresse aux fresques byzantines, je ne peux que conseiller de prévoir une visite de plusieurs jours et, après avoir dûment placé une pièce de monnaie dans le parcmètre, de prendre toutes les informations sur l’endroit où se procurer les clés de chacune des églises afin de ne pas devoir repartir deux jours plus tard, emportant la frustration de s’être cassé le nez sur des portes closes.

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Published by Thierry Jamard
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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 10:55

Lefkadia fait partie de l’antique Mieza, au même titre que Naousa dont je parlais récemment, car cette ville macédonienne était très étendue. Le premier juillet, à propos de Vergina, je parlais de l’arrivée du premier roi de la dynastie macédonienne dans cette région d’Émathie, qui s’étend à l’est du mont Vermion et dont Hérodote dit qu’il y pousse des roses à soixante pétales au merveilleux parfum et que là se trouvaient les jardins de Midas fils de Gordias.

 

Commençons par le père. Quoique lointain descendant de rois, Gordias est un pauvre paysan de Macédoine, vers 1300 avant Jésus-Christ. Voyant un aigle se poser sur son char à bœufs et n’en plus bouger, il y voit un présage et décide de se rendre jusqu’en Phrygie pour y consulter l’oracle de Zeus Sabazios, l'aigle étant l'oiseau de Zeus. Une voyante rencontrée aux portes de la ville lui conseille de sacrifier au dieu et propose de l’accompagner au temple pour s’assurer qu’il choisisse les victimes correctement. Jeune, jolie, intelligente, elle plaît tant à Gordias qu’il lui propose de l’épouser. Elle accepte, mais seulement après les sacrifices à Zeus. Or, dans la ville, on devait choisir un roi mais on n’arrivait pas à s’entendre sur le choix, aussi consulta-t-on l’oracle, qui dit de proclamer roi le premier homme qui monterait au temple sur un char. On s’imaginait, bien sûr, un beau char royal attelé de nobles chevaux, mais c’est à ce moment précis que Gordias et la voyante firent leur entrée en ville et montèrent vers le temple de Zeus, sur l’acropole, à bord de leur lourd char paysan tiré par des bœufs. Et Gordias fut proclamé roi. C’est ce Gordias qui, alors, fonda la ville de Gordion et en fit la capitale de la Phrygie. Son char, dont le timon était fixé avec un nœud inextricable, était conservé dans la ville.

 

Midas est donc le fils de Gordias, selon Hérodote. D’autres auteurs le disent adopté par le couple de Gordias et Cybèle. Ce qui laisserait entendre que la jeune devineresse épousée par Gordias ne serait autre que la déesse Cybèle, la Grande Mère, divinité de première importance en Asie Mineure. Dans l’une de ses fables, Hygin (né en 67 avant Jésus-Christ et mort en 17 de notre ère) raconte que “tandis que le père Liber [= Dionysos] menait son armée en Inde, Silène se perdit. Midas le recueillit avec hospitalité et lui offrit un guide pour le conduire auprès de Liber. Pour cette faveur, le père Liber donna à Midas le privilège de demander ce qui lui plairait. Midas demanda que tout ce qu’il touche devienne de l’or.  Quand son souhait fut exaucé, et qu’il revint à son palais, tout ce qu’il toucha devint de l’or. Mais tandis qu’il était torturé par la faim, il pria Liber de reprendre son merveilleux présent. Liber lui ordonna de se baigner dans le fleuve Pactole et, dès que son corps toucha l’eau, elle prit une couleur dorée. La rivière de Lydie fut depuis appelée Chrysorrhoas [= écoulement d’or]”. Cela pour expliquer les pépites d’or ramassées en grand nombre dans ce fleuve.

 

Les données historiques, si l’on en croit Hérodote, font des Phrygiens un peuple installé en Macédoine qui serait ensuite passé par la Thrace, aurait traversé l’Hellespont (Dardanelles) pour gagner l’emplacement de Troie, non encore détruite lors de la Guerre menée par les Mycéniens avec Agamemnon, et de là serait arrivé en Phrygie, au centre de l’Asie Mineure aujourd’hui turque, profitant de la ruine de l’Empire Hittite.

 

Beaucoup plus tard, un autre roi Midas a régné de 715 à 676 avant Jésus-Christ. Il est le dernier roi de la dynastie, avant que le royaume phrygien soit anéanti par les Cimmériens. Laissons encore passer quelques siècles. Un oracle avait prédit que qui réussirait à défaire le nœud du char de Gordias, pieusement conservé, se rendrait maître de l’Asie. En 333, Alexandre arrive là, cherche à défaire le nœud gordien et, ne parvenant pas à trouver l’extrémité, se saisit de son épée et, d’un coup, le tranche. Et l’on sait comment, ensuite, il conquit l’Asie jusqu’à l’Indus…

 

822a théâtre de Mieza

 

Nous sommes donc sur cette partie de Mieza occupée aujourd’hui par la commune de Lefkadia. Les découvertes qui y ont été faites montrent l’occupation du site depuis la fin de l’âge du bronze. Il y a entre autres un grand théâtre que l’on ne peut visiter, non seulement parce que les fouilles n’y sont pas terminées, mais surtout pour raison de sécurité parce que l’on y travaille à la restauration, que des grues transportent en l’air d’énormes pierres, que des engins de terrassement s’y déplacent en tous sens. Mais un simple grillage barre la route, et la grille en est largement ouverte, les ouvriers ayant besoin de circuler. Seul le panneau de danger nous interdit le passage. Ce n’est qu’en 1992 que ce théâtre hellénistique du deuxième siècle avant Jésus-Christ a été découvert, en bien mauvais état parce que ses pierres ont été utilisées au cours des siècles pour d’autres constructions. Le diamètre de l’orchestra est de 22 mètres. Avec ses quatre premiers rangs en pierre maçonnée extraite sur place et les douze suivants directement taillés dans le roc de la pente, il devait pouvoir admettre 1500 à 2000 spectateurs. Il est orienté vers la plaine où, à l’époque, il y avait un lac.

 

822b1 Lefkadia, Tombe du Jugement

 

Mais surtout, sur le territoire de Lefkadia, on trouve des tombes dites macédoniennes, non seulement parce qu’elles sont en Macédoine, ce qui est si évident que ce serait absurde, mais parce qu’elles sont d’un type particulier que l’on ne trouve presque qu’en Macédoine. On en dénombre au total, à Lefkadia et ailleurs, plus de soixante-dix. Elles ont en commun d’être hors les murs de la cité ou sur le bord d’une route, de comporter une chambre, ou une antichambre et une chambre, de forme carrée ou rectangulaire et au toit presque toujours en voûte, d’être accessibles via une rampe, ou un couloir qui parfois est couvert d’une voûte, de disposer de façades évoquant des maisons voire, pour les plus monumentales, évoquant des temples ioniques ou doriques, et d’être construites avec des murs de pierre locale (poros) systématiquement enduits de plâtre blanc pour être peints de fresques de couleurs vives. Des traces de réparations ou d’additions, plus rarement des inscriptions, prouvent qu’il s’agit de tombes familiales, rouvertes pour accueillir d’autres morts. Après la crémation rituelle, les restes du défunt étaient placés à l’intérieur avec de riches présents, puis des portes de marbre étaient hermétiquement fermées et l’on enterrait le tout sous un tumulus. Le lit de banquet que les archéologues retrouvent à l’intérieur avec tous les accessoires d’un repas témoignent du rite de banquet funèbre, le défunt partant dans l’au-delà où il participera à l’éternel banquet des Immortels.

 

822b2 Lefkadia, Tombe du Jugement

 

822b3 Lefkadia, Tombe du Jugement

 

La tombe que nous visitons ici, qui date du dernier quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ (et donc quelque temps après la mort d’Alexandre), est appelée la Tombe du Jugement en raison de la fresque splendide qui représente les juges des enfers devant lesquels comparaît le défunt. Hélas, cette fresque en restauration n’était que très peu visible lors de notre passage, cachée par les échafaudages et les divers enduits des restaurateurs (première photo ci-dessus). La façade est divisée en quatre panneaux. Sur le premier à gauche, c’est le défunt, tenant une lance dans une main, son épée dans l’autre. Curieux, quand on sait que les morts doivent se présenter sans armes aux enfers, mais nous allons voir qu’il y a une explication très probable. Le deuxième panneau représente Hermès, le Psychopompe (conducteur des âmes) retourné vers la gauche pour inviter à le suivre. De l’autre côté de la porte, se trouvent les juges. C’est dans le Gorgias que Platon en parle : “Au temps de Cronos, il y avait une loi concernant les hommes, qui était celle-ci, toujours en vigueur chez les Dieux, même à présent encore, que celui des hommes qui a passé toute sa vie dans la justice et la piété s’en aille, quand il a fini ses jours, habiter les Iles des Bienheureux dans un état complet de béatitude et d’exemption de tous maux, tandis que celui qui l’a passée dans l’injustice et l’impiété s’en va à cette prison où se paient les peines encourues, et que l’on appelle Tartare. Mais […] c’étaient des vivants qui étaient juges de vivants, rendant leur sentence le jour même où devaient trépasser ces derniers. Mais leurs jugements étaient de mauvais jugements. Zeus tint alors ce langage : 'Eh bien! dit-il, je vais mettre un terme à cet état de choses. […] Ce qu’il faut en premier faire cesser, c’est que les hommes sachent à l’avance qu’ils vont mourir, car actuellement à l’avance ils le savent. […] J’ai nommé juges mes propres fils : deux originaires de l’Asie, Minos et Rhadamanthe, un seul originaire de l’Europe, Éaque. Donc, quand ils seront trépassés, ils prononceront leurs sentences dans la Prairie, au carrefour d’où partent les deux routes, l’une vers les Iles des Bienheureux, l’autre vers le Tartare. Les morts qui viennent de l’Asie seront jugés par Rhadamanthe ; ceux qui viennent de l’Europe, par Éaque. À Minos, d’autre part je donnerai la prérogative d’être surarbitre, pour le cas où les deux autres seraient, en quelque point, embarrassés, afin que la décision soit aussi juste que possible quant au voyage à assigner aux hommes' ”. Conformément à cela, sur le troisième panneau Éaque est assis, pensif et concentré, tandis que dans le dernier panneau à droite Rhadamanthe debout observe la scène en attente de la sentence. Minos est absent, ce qui laisse penser que le jugement ne sera pas difficile. Photis Petsas, l’archéologue éminent qui a découvert cette tombe, a été frappé par la reprise de cette disposition par le christianisme. Le rôle d’Hermès est tenu par la Vierge, dont le défunt attend l’intercession. Puis Jésus, juge des âmes. Enfin, comme Rhadamanthe est le demi-frère d’Éaque, on trouve saint Jean Baptiste, cousin de Jésus.

 

C’est en 1954 que, lors de la construction de la route provinciale reliant le village de Chariessa à la grand-route de Véroia à Edessa, les engins de travaux publics ont buté sur cette tombe. Certes, cela a permis de la découvrir, mais travaillant sans délicatesse et ne comprenant pas quel obstacle ils rencontraient, les engins y ont causé de gros dégâts. Pourtant, sous son tumulus de 10 mètres de diamètre et 1,50 mètre de haut, je suppose qu’elle n’était pas invisible… Sur sa façade quasiment carrée de 8,68 mètres de large sur 8,60 mètres de haut, il n’y a exceptionnellement pas de portes de marbre, l’ouverture ayant été simplement scellée avec des blocs de poros. La tombe principale de (longueur sur largeur sur hauteur) 4,90x4,82x5,25 mètres est précédée d’une antichambre beaucoup plus vaste de 6,50x2,12x7,70 mètres. Les fouilles ont été menées, puis le bâtiment a été laissé à l’abandon à tel point qu’il menaçait de s’écrouler. Il a fallu une plainte contre X pour abandon du monument déposée par Emmanouil Valsamidis, proviseur de lycée très impliqué en archéologie et des votes de divers conseils locaux pour que le ministère de la culture réagisse enfin.

 

Avant de passer à une autre tombe, je reviens sur l’identification de ce défunt qui ose se présenter devant les juges des morts avec des armes. Grande et riche, cette tombe est celle d’un guerrier de haut rang. Le mouvement du corps, celui des jambes, rappellent ceux d’une statuette d’Alexandre possédée par le Louvre (les auteurs ne donnant pas de détails, je ne peux chercher sur Internet l’image de cette statuette pour comparer). De même, la cuirasse ressemble à celle d’Alexandre sur une mosaïque de Pompéi. Au lieu de la représentation traditionnelle de Déméter et Perséphone, le choix de ce mythe tiré de Platon laisse penser que le défunt avait une formation philosophique reçue d’un disciple de Platon, autrement dit ce serait l’un des condisciples d’Alexandre au nymphée de Mieza auprès d’Aristote. Enfin, pour ne pas influencer les juges, on doit se présenter sans armes, sans aucun élément révélant la puissance ou la richesse. Mais Alexandre admirait Achille, et dans le sanctuaire d’Athéna à Troie il avait trouvé ses armes qu’il avait prises, laissant sa cuirasse en échange. C’est le père d’Achille, Pélée, qui lui a légué sa lance, taillée dans un frêne du Pélion, cadeau du centaure Chiron à l’occasion de son mariage avec Thétis (voir mon article sur le Pélion, 17 et 19 juin 2012). C’est avec cette lance qu’il a tué Hector. Sauf de la lance qu’il n’avait pas, Patrocle a été dépouillé par les Troyens des armes d’Achille qu’il utilisait lorsqu’il est mort, et le dieu Héphaïstos a forgé de nouvelles armes pour Achille, dont l’épée. Cette lance et cette épée, Alexandre les a confiées à son ami, condisciple du nymphée, garde du corps qui l’avait sauvé lorsque, touché d’une flèche, il avait perdu connaissance. Ce garde du corps, c’est le général Peucestas, devenu satrape de Perse, présent à la mort d’Alexandre à Babylone, qui beaucoup plus tard se retirera dans sa Mieza natale. Il y a donc fort à parier que cette tombe soit celle de Peucestas.

 

822c1 Lefkadia, Tombe de Lyson et Calliclès

 

822c2 Lefkadia, Tombe de Lyson et Calliclès

 

Nous nous sommes rendus à une tombe qui, fait très rare dans les tombes macédonienne, porte des noms, Lyson et Calliclès, fils d’Aristophane, un Aristophane qui, bien sûr, n’a rien à voir avec le poète comique athénien auteur des Oiseaux, des Guêpes ou de Lysistrata. Elle avait été soigneusement pillée lorsqu’elle a été découverte du temps de l’Occupation allemande, en 1942, et fouillée dans la foulée, en 1943. Elle est plus petite que la plupart, et sa façade n’est pas décorée. Hélas, trois fois hélas, elle n’est pas ouverte à la visite, et les photos ci-dessus, je les ai prises… sur le panneau placé devant l’entrée. Il aurait pourtant été fort intéressant de voir l’intérieur, qui comporte 22 niches alignées sur deux rangées et qui avaient été fermées par des plaques de terre cuite. Cinq étaient vides, mais dans les 17 autres se trouvaient les urnes ayant recueilli les cendres de crémations. En fait, 18 crémations, parce que celles d’Aristophane et de sa femme Thessalonique avaient été placées dans la même niche. Au-dessus de chaque niche figure le nom du défunt, les hommes sur la rangée du haut, les femmes sur la rangée du bas. Il est ainsi possible de reconstituer l’arbre généalogique de la famille. Puisque leurs parents sont eux aussi enterrés ici, je ne sais pourquoi au-dessus de la porte figurent les noms de Lyson et Calliclès qui, en outre, avaient un frère. Peut-être parce que c’est eux qui avaient commandé la tombe, ou parce qu’ils sont les deux premiers de la famille à y avoir été enterrés. Cette tombe a été utilisée de la fin du troisième siècle au milieu du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

822d Lefkadia, Tombe de Kinch

 

Le site de Mieza et de ses villages, réparti sur les communes actuelles de Naousa, Kopanos, Chariessa et Lefkadia, avait été identifié au dix-neuvième siècle par le Français Delacoulonche accompagné de l’architecte et archéologue danois Kinch. Les villageois avaient creusé un trou, jusqu’à percer le toit en voûte, et grâce à cela c’est ce Kinch qui, en 1887, a découvert de façon fortuite la tombe ci-dessus, étudiée en 1889 et 1892. Mais ce n’est qu’à partir de 1950 que cette tombe, appelée Tombe de Kinch, va être fouillée systématiquement. Entre temps, les travaux de construction de la ligne de chemin de fer de Thessalonique à Monastiri ont bien endommagé le bâtiment et l’ont presque écrasé sous la masse de terre rejetée. Il va être déblayé, restauré, fouillé à partir de 1970, mais la plupart des peintures murales, connues par les reproductions qu’en avait faites Kinch, sont perdues à jamais. C’est une perte d’autant plus catastrophique que nulle part ailleurs que dans ces tombes macédoniennes ne subsistent de grandes surfaces de compositions peintes des époques classique et hellénistique, œuvres annonciatrices des peintures de Pompéi. Ici encore, la porte de cette tombe de la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ est fermée, nous ne la visiterons pas.

 

822e Lefkadia, tombe des Palmettes

 

En revanche, grâce à l’intervention des personnes rencontrées à la conférence du centre culturel Aristote à Naousa, nous avons eu la chance exceptionnelle de pouvoir visiter la tombe dite des palmettes, normalement fermée car elle est en cours de restauration. Cette tombe de la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ qui, sous son tumulus de 15 à 17 mètres de diamètre et 2,50 mètres de haut, avait déjà été pillée dans l’Antiquité, a été découverte par hasard durant l’hiver 1971 par… des voleurs d’antiquités. L’histoire ne dit pas comment elle est passée des voleurs aux archéologues. L’escalier que l’on voit dans ce couloir d’accès est moderne, il a été construit pour faciliter l’accès, mais surtout pour maintenir les murs latéraux.

 

822f1 Lefkadia, tombe des Palmettes

 

822f2 Lefkadia, tombe des Palmettes

 

La façade, de 6,25 mètres de large sur 5,25 mètres de haut dépasse le toit de l’antichambre qui ne monte qu’à 5,14 mètres, la pièce faisant 4,08 mètres de large et 2 mètres de profondeur. Derrière, la chambre fait 5,10 mètres sur 4,70 et elle est haute de 4,95 mètres. Ces deux pièces sont sous voûte et, ce qui justifie le nom donné à cette Tombe des Palmettes, la décoration consiste en fleurs de lotus et en palmettes. Les couleurs ont été remarquablement conservées.

 

822f3 Lefkadia, tombe des Palmettes

 

822f4 Lefkadia, tombe des Palmettes

 

Pour conclure cet article sur les tombes macédoniennes de Lefkadia, après avoir montré les remarquables palmettes de cette tombe, je voudrais revenir à Platon, dans les Lois, cette fois-ci. Il y décrit la tombe des plus hauts dignitaires de la république. “Leur tombe sera construite sous terre, en forme de voûte oblongue de pierre poreuse, aussi durable que possible, et composée de couches de pierres posées côte à côte. Lorsque l’on y a mené celui qui est parti vers le repos, on élèvera un tertre inscrit dans un cercle qui en fera le tour et on y plantera un bosquet d’arbres, sauf à une extrémité pour qu’en cet endroit la tombe puisse toujours être agrandie”. Ce texte, plus ancien que la plus ancienne des tombes macédoniennes connues à ce jour, et rédigé par un Athénien, n’en décrit cependant pas moins ce que nous pouvons voir sur le territoire de l’ancienne Mieza ou à Vergina, par exemple.

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Published by Thierry Jamard
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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 11:40

Beroia, Berœa, Bérée, Véroia, Véria… Beaucoup de formes différentes pour le nom d’une seule ville. Beroia, c’est le nom grec antique, et c’est l’orthographe grecque d’aujourd’hui. Berœa en est la transcription latine, selon le même principe qui fait qu’Oidipous devient Œdipus, Œdipe. Les traductions françaises du Nouveau Testament, dans les Actes des Apôtres, respectant l’évolution de la prononciation du latin, parlent de Bérée. Puis le bêta (B) de l’alphabet grec est devenu vita, se prononçant V, d’où Véroia. Enfin, le vocalisme grec ayant évolué très généralement vers le son I, l’ancienne diphtongue OI se prononce aujourd’hui I (comme l’ancienne diphtongue EI et comme les voyelles écrites I, Y et H), et les panneaux indicateurs grecs sont doublés d’autres panneaux qui les traduisent en langue anglaise avec notre alphabet latin, et qui affichent Véria, ce qui correspond à la prononciation actuelle. Pour ma part, j’adopte la forme Véroia conforme à l’orthographe Βέροια du grec, si l’on considère que le signe B est un V. Mais voilà un bien long paragraphe pour un détail qui n’intéresse que moi.

 

821a le dieu fleuve Olganos, frère de Veroia et Mieza

 

Indépendamment de son orthographe et de sa prononciation, le nom de cette ville a son histoire dans la mythologie. Makédonas est le roi éponyme de cette Macédoine qui a conquis la Grèce au temps de Philippe II puis une grande partie de l’Orient jusqu’à l’Indus et à l’Égypte au temps d’Alexandre et qui, après avoir été romaine puis byzantine et après une longue période d’occupation ottomane qui a duré jusqu’en 1912, ne sera plus aujourd’hui que partagée entre deux provinces de Grèce du nord et une république indépendante (en grec PGDM, Πρώην Γιουγκοσλαβική Δημοκρατία της Μακεδονίας, en français ARYM, Ancienne République Yougoslave de Macédoine, ou en anglais FYROM, Former Yugoslav Republic Of Macedonia). À ce Makédonas succède son fils, Bérès. Et Bérès a trois enfants, deux filles Beroia et Mieza qu’il honorera en donnant leurs noms aux deux principales villes de son royaume (dans mon précédent article au sujet de Naousa, je disais que cette ville était co-héritière de l’antique Mieza), mais l’aîné était un fils, Olganos, devenu un dieu-fleuve. C’est lui qui est représenté ici par ce buste des alentours de 150 de notre ère et que l’on trouve au musée archéologique. Pas de doute sur l’identification, le nom est gravé sur le socle. En revanche, l’identification du fleuve avec l’Arapitsa qui coule au pied des falaises de Naousa et rejoint la plaine à Kopanos, village dans un champ près duquel cette sculpture a été mise au jour, n’est qu’une conjecture très probable.

 

821b1 Veroia, maisons sur les remparts sud

 

821b2 Veria, maison ancienne

 

821b3 Beroia, maison ancienne

 

Mais nous reviendrons plus tard au musée. Faisons d’abord un petit tour à pied dans cette très vieille ville qui a conservé nombre de ses maisons turques traditionnelles. Mais les moucharabieh ont perdu leurs grillages qui dissimulaient les femmes au regard des passants.  La première de ces photos montre une maison construite sur un mur du rempart de fortification sud.

 

821c église discrète à Veroia (Vierge Evangelistria, 16e

 

Quant à cette construction, cette sorte de maison sans fenêtres, c’est une église du seizième siècle, dédiée à la Vierge (Panagia) Évangelistria. En effet, les Turcs ont transformé en mosquées les plus grandes églises byzantines qui pouvaient s’accorder avec le culte musulman, et y ont adjoint un minaret, mais ils se sont montrés tolérants envers la religion des Grecs, et leur ont laissé la disposition de leurs plus petites églises byzantines, inutilisables pour eux. Cependant, cette tolérance était très limitée, et l’Islam devait toujours rester prééminent. C’est ainsi que tout son de cloche était strictement prohibé pour ne pas concurrencer la voix du muezzin, et que les clochers eux-mêmes étaient arasés pour ne pas côtoyer, même très modestement, les minarets. Quant aux églises construites après la conquête, comme celle-ci, beaucoup d’entre elles adoptent un style extérieur extrêmement neutre. Sans la plaque de plexiglas transparent fixée au mur et donnant son nom et sa date, jamais je n’aurais remarqué qu’il s’agissait d’une église.

 

821d1 tribune de st Paul à Bérée

 

821d2 autour de la tribune de st Paul à Veroia

 

821d3 mosaïque de st Paul à Veroia

 

Actes des Apôtres XVII, 10-14 : “Aussitôt les frères firent partir de nuit Paul et Silas pour Bérée. Arrivés là, ils se rendirent à la synagogue des Juifs. Or ceux-ci avaient l'âme plus noble que ceux de Thessalonique. Ils accueillirent la parole avec le plus grand empressement. Chaque jour, ils examinaient les Écritures pour voir si tout était exact. Beaucoup d'entre eux embrassèrent ainsi la foi, de même que, parmi les Grecs, des dames de qualité et bon nombre d'hommes. Mais quand les Juifs de Thessalonique surent que Paul avait annoncé aussi à Bérée la parole de Dieu, ils vinrent là encore semer dans la foule l'agitation et le trouble. Alors les frères firent tout de suite partir Paul en direction de la mer. Quant à Silas et Timothée, ils restèrent à Béroia”. En effet, le christianisme, à Véroia, n’est pas implanté d’hier. Après l’épisode de Philippes où saint Paul a été battu de verges et jeté en prison, après l’épisode de Thessalonique d’où il doit s’échapper de nuit, le voilà prêchant à Véroia où il trouve des oreilles attentives. De grands panneaux indicateurs dirigent le visiteur vers les trois pierres de ma première photo. On dit ici qu’elles constituent la tribune d’où saint Paul s’adressait aux Juifs de la ville. Je ne suis pas sûr de leur authenticité, mais ce n’est pas improbable du fait que les données archéologiques situent là la synagogue du premier siècle de notre ère. On voit, sur la seconde photo, comment cette tribune a été placée dans un monument moderne orné de mosaïques. Sans doute celle de ma troisième photo (flanc droit du monument de la photo précédente) ne constitue-t-elle pas une œuvre d’art impérissable, mais je trouve intéressantes les attitudes que l’artiste prête aux assistants, religieux, civils, soldat, femme.

 

821e1 Veroia, près de la tribune de st Paul

 

821e2 mosquée cathédrale de Veria

 

Le monument de la tribune de saint Paul se dresse sur une place en hauteur. Sur la gauche de cette place a été construit en outre le petit monument de la première photo ci-dessus. Je publie cela parce que j’aime bien la perspective du minaret musulman derrière l’évocation de saint Paul. En fait, le minaret n’a pas été détruit quand la cathédrale est revenue au culte orthodoxe, mais ce n’est plus aujourd’hui une mosquée.

 

821f1 Veroia, église byzantine de la Résurrection du Chri

 

Témoin de l’époque byzantine, cette église du quatorzième siècle maintenue lors de la conquête ottomane. Elle est dédiée à la Résurrection du Christ (Anastasis tou Christou). En effet, alors que les églises catholiques sont toutes consacrées à des saints ou à Dieu lui-même (la Trinité, le Sacré-Cœur), les églises orthodoxes sont pour une grande partie d’entre elles consacrées à des événements importants de la religion, comme la Résurrection, la Transfiguration (Metamorphosis), la Dormition de la Vierge (Koimêsis). Il est curieux de rencontrer aussi ce que je vois comme une tradition très ancienne, homérique, qui attribue aux personnages des “épithètes de nature” qui les définissent et sont régulièrement liés à leur nom, comme l’artificieux Ulysse, Achille aux pieds légers, Athéna aux yeux pers, l’Aurore aux doigts de rose, Poséidon à la chevelure bleue, etc. C’est ainsi que l’on trouve ici des églises du Christ Sauveur, par exemple. Ou des Saints Anargyres (sans argent), c’est-à-dire Côme et Damien, médecins des pauvres qui ne se faisaient pas payer.

 

821f2 Beroia, ieros naos Anastaseos Christou

 

821f3 Veroia, église byzantine de la Résurrection du Chri

 

821f4 Veroia, église byzantine de la Résurrection du Chri

 

821f5 Veroia, église byzantine de la Résurrection du Chri

 

Tant en extérieur sous le portique (saints martyrs, Calvaire) qu’à l’intérieur (Dormition), on voit que l’église est intégralement couverte de fresques très belles, mais malheureusement en très mauvais état. L’édifice lui-même, comme ses peintures, aurait besoin d’une bonne restauration, qui malheureusement ne vient pas. Et tout se détériore de plus en plus.

 

821g1 masques de carnaval (Veria, musée byzantin)

 

821g2 masques de carnaval (Veria, musée byzantin)

 

Nous avons aussi visité le musée byzantin. Lui est fort bien aménagé et présente de belles collections, mais je lui fais deux reproches. Le premier, c’est que la photo y est interdite. Or les droits des auteurs ont expiré depuis longtemps, les œuvres tombant dans le domaine public 70 ans après leur mort, et de plus la très importante participation financière de l’Union Européenne (quatre-vingts pour cent des trois millions huit cent cinquante-deux mille Euros dépensés) devrait donner quelques droits aux citoyens de l’Union. Mon deuxième reproche, c’est que s’il est normal et nécessaire qu’une surveillance soit exercée sur les visiteurs, il est désagréable d’être suivi pas à pas, au sens propre. Natacha et moi ne nous arrêtons pas toujours devant les mêmes œuvres en fonction de nos goûts ou de notre intérêt, nous avons chacun notre rythme de lecture des informations, aussi généralement ne nous suivons-nous pas dans les musées et sur les sites. Lorsque j’ai mis un pied sur la première marche de l’escalier pour changer d’étage, je me suis vu fermement intimer l’ordre d’attendre que Natacha soit prête à monter elle aussi parce qu’il n’y a qu’un gardien, et le public ne peut être seul à un étage. Pourtant, ce monsieur avait vu clairement que nous n’étions pas le genre à brandir nos bombes de peinture pour taguer les icônes, et nos sacs photo étant restés à l’accueil nous ne risquions pas de prendre des clichés prohibés.

 

Point de photo, point de commentaire des œuvres de ma part. Mais au rez-de-chaussée, une exposition temporaire montre des masques de carnaval traditionnels de diverses régions de Grèce que l’on est parfaitement autorisé à prendre en photo. Sur la première, à droite nous sommes à Nadouse en Messénie et à gauche à Tyrnavos en Thessalie. Notons que l’auteur du thème de ce dernier masque, thème traditionnel dans cette ville et qui se répète chaque année depuis fort longtemps, semble avoir souffert d’une obsession, car non seulement ce masque ithyphallique  est à double face, mais il y a des chars dont le canon est remplacé par un gigantesque sexe, etc… Mais il s'agit, bien sûr, d'un rite de fécondité. Sur la seconde photo, à droite nous voilà dans le centre de Lesbos et à gauche c’est encore Nadouse. Ces nombreux masques, plus d’une vingtaine, sont amusants à voir mais sortis du contexte sociologique, ethnologique du carnaval ils perdent un peu d’intérêt. Passons donc au musée archéologique où la photo, intelligemment, est autorisée

 

821h1 fragment de vase néolithique, musée de Veroia

 

Commençons par un objet du néolithique ancien, soit cinq à sept millénaires avant Jésus-Christ, pour témoigner de la présence humaine ici dès cette époque et parce que j’ai été frappé par ce morceau de terre cuite, un fragment de poterie qui était décorée d’un visage humain. Outre le souci esthétique de décoration, le pouvoir d’expression de ces quelques traits extrêmement réduits est extraordinaire et témoigne, à mon avis, d’un grand talent de la part du potier. Aucune légende ne dit si ce visage avait une valeur symbolique ou religieuse, et je confesse mon inaptitude à le dire moi-même.

 

821h2 armes macédoniennes (6e-4e s. avant JC)

 

Mais laissons là ces époques très reculées. Ces armes datent du sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ. À droite, ce sont quatre pointes de lances qui étaient fixées sur des hampes de bois. La lance, en grec ancien, se dit dory, par conséquent le doryphore est un “porte-lance”, mais cet insecte étant dépourvu de long nez ou de quelque dard que ce soit évoquant cette arme, je ne sais pourquoi il porte ce nom. Peut-être pour évoquer le redoutable combattant de la pomme de terre. Les deux autres armes de ma photo sont des épées, celle du centre portant sur sa poignée une plaque en or, peu visible ici, représentant une Victoire.

 

821h3 vase macédonien hellénistique

 

Nous en venons à l’époque hellénistique qui, je le rappelle, commence arbitrairement à la mort d’Alexandre en 323 avant Jésus-Christ et s’achève tout aussi arbitrairement à la mort de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ. Ce vase noir à décoration en relief représente des musiciens et des danseurs. Je l’ai choisi parce que je trouve que son style rappelle étrangement celui de poteries mycéniennes, plus vieilles d’un millénaire.

 

821h4 Aphrodite, femme avec Eros, autre femme

 

821h5 trois élégantes macédoniennes hellénistiques

 

La première photo représente à gauche la déesse Aphrodite, et au centre une femme tenant par la main un petit Éros. Toutes deux doivent être placées entre le troisième et le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Les quatre autres figurines de terre cuite sont plus précisément du deuxième siècle. J’ai choisi quelques unes de ces petites sculptures parce que, à part Aphrodite qui est nue et sert de modèle, les autres, trouvées dans des tombes de la région, sont des élégantes macédoniennes d’époque hellénistique portant chacune un vêtement différent. Pas de mode uniforme, donc, mais beaucoup de recherche. Seules les deux de gauche sur la deuxième photo semblent avoir acheté leur robe chez le même couturier, mais elles diffèrent par la coiffure, le chapeau, et celle du milieu a jeté un voile sur son épaule gauche.

 

821h6 danseuses 2e s. avant JC (Macédoine)

 

Ces deux-là sont aussi habillées de façon différente, mais c’est normal parce que ce sont des danseuses, comme en témoigne leur gestuelle. Elles sont de la même époque que les précédentes.

 

821h7 Aphrodite pleure la mort d'Adonis (2e s. avant JC)

 

D’époque hellénistique aussi est ce groupe d’Aphrodite et Adonis. À Pæstum, le 24 juin 2010, j’ai raconté cette légende, Myrrha commettant un inceste avec son père, le père s’en rendant compte et la poursuivant avec un couteau, Aphrodite la transformant en arbre (l’arbre à myrrhe). Puis l’écorce s’ouvrant et donnant naissance à Adonis. Aphrodite le confie à Perséphone pour l’élever, puis Perséphone refuse de le rendre, Zeus tranche, il passera un tiers de l’année avec l’une, un tiers avec l’autre, et le troisième tiers où il voudra. Il choisira deux tiers avec Aphrodite. Je n’avais pas, alors, raconté la fin de ce mythe oriental de la végétation. Oriental parce qu’il vient de Syrie, et plus précisément sémite, le nom d’Adonis signifiant seigneur en hébreu. Et végétation, avec ces quatre mois avec une déesse chtonienne et huit mois avec une déesse de la génération et de l’amour. Arès, le dieu guerrier, était l’amant d’Aphrodite. On conçoit qu’il ait pris ombrage de l’amour d’Aphrodite pour Adonis, et un jour, alors qu’Adonis chassait dans la forêt, Arès lança contre lui un sanglier qui le chargea et le blessa à mort. Telle est, du moins, l’une des versions données de l’accident. Chaque goutte de sang d’Adonis donna naissance à une anémone, tandis que la rose, blanche à l’origine, devint rouge quand Aphrodite, se précipitant pour secourir son amant blessé, se piqua le pied à une épine et que son sang montant dans la tige en colora la fleur. Nous voyons ici la déesse portant Adonis sur le lit funèbre.

 

821h8a loi des gymnasiarques, musée de Veroia

 

821h8b loi des gymnasiarques, musée de Veroia

 

Cette stèle qui comporte plus de cent lignes de texte sur chacune de ses faces a été trouvée dans un lieu qui, cela est prouvé par d’autres inscriptions, était un gymnase et elle date du premier tiers du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Ce texte, la loi des gymnasiarques, commence par la résolution qui adopte la loi (date, convocation de l’assemblée, acte de ratification, etc.). Puis elle fixe la période d’élection du gymnasiarque, la limite d’âge, le texte du serment qu’il doit prêter, la désignation et le rôle de ses assistants. Suit la liste des activités des jeunes et leurs règles de vie, je vais y revenir. Ensuite, est définie la manière dont doit être choisi le gymnasiarque, quelles sont ses responsabilités et ses pouvoirs, le rôle des instructeurs et des entraîneurs, les punitions prévues en cas de manquement au règlement et il est précisé que l’entraînement est donné jusqu’à l’âge de 22 ans. Enfin, le texte définit l’utilisation des fonds constitués par l’apport des jeunes hommes admis au gymnase. Les dernières lignes indiquent les noms des magistrats chargés de délivrer une copie du texte pour gravure dans la pierre. Dois-je ajouter que ce que je dis là, je ne l’ai pas lu sur la stèle. Et pas seulement par manque de temps. Pour en être capable, je devrais être un épigraphiste distingué, comme l’éminente personne dont j’indique ici, dans la colonne de droite de cette page, le remarquable site.

 

Il est très instructif, ici, de comparer un gymnase macédonien et un gymnase d’une autre partie de la Grèce, en Attique par exemple. En Grèce, les pratiques sportives alternent avec des conférences de philosophie, de littérature, des enseignements scientifiques, aussi les gymnases comportent-ils des salles de conférences, des salles d’étude, des bibliothèques. L’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote sont des gymnases. Pour cette raison, la langue allemande utilise ce mot pour désigner ses lycées, le grec moderne ses collèges. Ce gymnase macédonien, lui –j’en reviens donc, comme je l’annonçais, aux entraînements et aux règles de vie–, ne comporte que des entraînements sportifs axés sur la guerre, tir à l’arc, lancer de javelot et autres. Les compétitions qui doivent être organisées portent sur la course à pied, l’arc, le javelot, la fronde, l’équitation. Les notes évaluent la musculation, la discipline, l’ingéniosité. Pas trace de philosophie, de rhétorique, de connaissance du monde  et des sciences. Or un siècle et demi, deux siècles, deux siècles et demi plus tôt, les rois faisaient appel aux plus grands sculpteurs, aux plus grands peintres, aux meilleurs artisans, Euripide est mort à la cour du roi, Aristote a été chargé de l’éducation d’un autre roi. Mais ce gymnase témoigne, à travers sa loi, que la société macédonienne hellénistique veut rester attachée à sa tradition militaire en axant ainsi la formation de ses jeunes hommes, à une époque où les autres cités font bien plutôt appel à des mercenaires. Il semblerait donc que le gymnase soit le siège d’une administration militaire et que lorsque les jeunes gens, à 22 ans, le quittent, ils soient répertoriés comme incorporables de droit par la cité en cas de conflit.

 

821h9 stèle d'un gladiateur rétiaire (1er siècle après

 

Cette stèle est plus tardive. Elle est de la seconde moitié du premier siècle de notre ère. Autrement dit, à partir du règne de Claude mort en 54 jusqu’à l’avènement de Trajan en 98. Elle concerne un rétiaire, ces gladiateurs armés d’un filet (latin rete) et d’un trident. On le voit représenté ici tenant la hampe de son trident à deux mains (on entraperçoit les pointes à l’extrême droite, à la limite de la cassure de la pierre). Nous sommes à l’époque romaine, voilà plus de deux siècles que la Macédoine a été conquise avec la Grèce, et ces jeux du cirque sont typiquement romains, mais la gravure est en caractères grecs et donne le nom de ce gladiateur, Pekouliaris. En dessous, l’abréviation PY A signifie premier combat. Deux explications possibles, ou bien c’est une plaque commémorant le premier combat de ce jeune gladiateur, ou bien il s’agit d’une stèle funéraire et cet homme a été tué dès son premier combat.

 

821i graffito politique à Veroia

 

Essayons d’être raisonnable et de limiter ma présentation d’objets du musée archéologique. Comme toujours, j’ai envie de tout montrer… Pour conclure cet article sur Véroia, un graffito politique. Il dit “Si vous croyez que nous vivons en démocratie… doux rêves”.

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 13:53

L’antique Mieza s’étend aujourd’hui sur plusieurs villages et villes. Naousa, dont je vais parler aujourd’hui, en fait partie. D’ici quelques jours, nous comptons nous rendre à Lefkadia qui conserve également des vestiges antiques de Mieza auxquels je consacrerai un autre article le moment venu. Aujourd’hui, c’est Naousa dont le nom ne comporte en grec qu’un seul S (sigma) mais qui est souvent transcrit avec deux S pour éviter qu’en anglais ou en français on prononce ce S comme un Z. Pour ma part, je transcris lettre pour lettre. Cette région, c’est l’Imathie évoquée par Homère dans l’Iliade : “Héra, d’un saut, quitta les sommets de l’Olympe et, après avoir survolé la Piérie et l’aimable Imathie, […] elle ne foula pas la terre de ses pieds […] et elle arriva à Lemnos”.

 

820a1 Rivière à Naousa, dans l'école d'Aristote

 

Dans mon précédent article portant sur Vergina, je citais Justin selon qui “Un ancien oracle avait prédit que le règne d’un des fils d’Amyntas serait une époque de gloire pour la Macédoine”. Ce règne a été celui de Philippe II. Pour que cette époque de gloire trouvât un prolongement, le roi a souhaité donner à son fils Alexandre la meilleure éducation possible. Alexandre, fils de Philippe et d’Olympias, était né en 356, soit 2300 ans jour pour jour avant moi. Je ne suis pas (encore) aussi célèbre que lui, il va falloir que je me dépêche. Lorsqu’il a eu 13 ans, en 343, son père a invité pour se charger de son éducation le plus illustre philosophe de son temps, Aristote (Socrate est mort depuis 56 ans en 399 et Platon depuis 5 ans en 348), un Macédonien né à Stagire mais qui a été l’élève de Platon à Athènes, et qui y a ensuite enseigné lui-même. En 348, l’année de la mort de Platon, Olynthe, ville de Chalcidique qui avait d’abord été alliée de la Macédoine, s’est tournée vers Athènes, ce qui lui a valu d’être rasée par Philippe, tous les habitants étant réduits en esclavage. Dès lors le Macédonien Aristote ne s’est plus senti trop en sécurité à Athènes, l’alliée d’Olynthe, et comme de plus il a vu un collègue à lui prendre la succession de Platon que lui-même guignait, il s’était rendu en Troade, à Atarnée, puis à Lesbos. On comprend que l’invitation de Philippe quelques années plus tard lui ait paru alléchante.

 

Étymologiquement, une péripatéticienne est une femme qui se promène. Si, dans la langue française, elle arpente le trottoir, c’est dans un but professionnel bien précis qu’ignore le mot grec. Aristote aimant enseigner en se promenant dans la nature, il est qualifié de philosophe péripatéticien, ce qui n’a rien à voir avec le métier ci-dessus. C’est à Mieza, en pleine nature à quelques kilomètres de Naousa, qu’il a pris en charge l’éducation d’Alexandre et de quelques fils d’aristocrates du régime, se promenant le long de cette rivière que montre ma photo.

 

820a2 Naousa, nymphée de Mieza, l'école d'Aristote

 

820a3 Naousa, nymphée de Mieza, l'école d'Aristote

 

820a4 Naousa, nymphée de Mieza, l'école d'Aristote

 

Au milieu du dix-neuvième siècle, le Français Delacoulonche avait repéré le site qui, enfoui sous la végétation, n’avait alors pas fait l’objet de plus de fouilles et avait été oublié et perdu. Ce n’est qu’en 1965 que l’archéologue Fotis Petsas s’y est intéressé. Ayant repéré les méandres du cours d’eau, les sources, les grottes, il se plaisait à répéter “Tu ne m’échapperas pas, Aristote”. Et Aristote ne lui a pas échappé, Petsas a redécouvert le site. Dans les années suivantes, de 1965 à 1969, il l’a dégagé puis, à partir des textes de Tite-Live et surtout de Plutarque comparés à la topographie ainsi qu’à ce que révélaient les fouilles, il a pu confirmer avec certitude l’identification. Philippe avait installé Aristote et ses jeunes élèves dans un nymphée, autrement dit un sanctuaire des Nymphes, naïades (nymphes des eaux courantes) et dryades (nymphes des arbres) qui existait déjà depuis bien longtemps, ce qui signifie qu’il a fait aménager deux grottes naturelles proches d’une source vive (et donc habitée par des Nymphes), l’espace plan que l’on voit sur la première de ces photos a été taillé dans le roc, et il a fait construire les bâtiments annexes nécessaires. Car maître et disciples vivaient là. Ce n’était nullement une école où l’on se rendait le matin pour en revenir le soir. Dans cette grotte précédée de marches, avant que par Philippe ne soit taillée la porte de façon régulière avec son linteau décoratif, un culte était rendu aux Nymphes depuis le onzième siècle avant Jésus-Christ. Là, lorsque le temps ne se prêtait pas à la promenade (froid de l’hiver, pluies trop violentes) Alexandre a reçu des leçons de littérature, de politique, de philosophie, de morale, ainsi que de mathématiques et de sciences naturelles. Les auteurs antiques nous le présentent, devenu adulte et conquérant le monde, toujours accompagné de l’édition de l’Iliade qu’Aristote lui avait offerte et dédicacée de sa main, et s’identifiant à Achille. En 340, Philippe dut s’absenter pour mener des guerres, aussi le jeune Alexandre, seulement âgé de 16 ans, mit fin à sa période d’éducation sous la férule d’Aristote, il a quitté ce nymphée de Mieza et il s’est rendu à Pella, la capitale, pour être le régent du royaume pendant l’absence de son père. Mais on peut imaginer la puissante influence exercée par un esprit aussi brillant que celui d’Aristote sur l’intelligence exceptionnellement vive et précoce d’Alexandre pendant ces trois années de dialogue ininterrompu.

 

820a5 Naousa, nymphée de Mieza, l'école d'Aristote

 

Dans cette paroi taillée verticalement dans la roche pour créer un mur sur le côté de la grotte, on voit les trous qui ont reçu l’extrémité de poutres soutenant un toit incliné dont la partie supérieure s’appuyait sur une saignée horizontale dans la roche. L’autre extrémité des poutres reposait sur des colonnes.

 

820a6 Naousa, nymphée de Mieza, l'école d'Aristote

 

De l’autre côté de cette esplanade, on voit l’entrée d’une autre grotte. Pas vraiment inaccessible mais aujourd’hui moins aisément abordable. Un chemin part sur le côté et mène, un peu plus loin, à une troisième grotte, ornée de stalactites. On ne sait pas si l’usage de chacune était spécialisé ou si l’une ou l’autre était utilisée au hasard des circonstances.

 

820b1 centre culturel Aristote à Naousa

 

820b2 centre culturel Aristote à Naousa

 

On accède au site à partir de la route par un agréable petit sentier dans la nature, le long de la rivière. Mais de l’autre côté de la route, inattendu perdu dans la campagne, a été construit un centre culturel dédié au grand homme. Sur la pelouse, une statue d’Aristote. C’est pour moi l’occasion de rappeler en quelques mots qui il est pour compléter ce que j’ai dit de lui en relation avec Alexandre. Il était né en 384 avant Jésus-Christ. J’ai dit que Stagire, sa ville natale était en Chalcidique. La Chalcidique est, à l’est de Thessalonique, tout au nord de la Grèce, cette rotondité qui avance trois longs doigts fins dans la Mer Égée vers le sud. Ou, peut-être, qui ressemble davantage à un gros pis de vache avec trois longs tétons. Stagire est sur le flanc est du pis. Le père d’Aristote était un médecin réputé, qui a été appelé à la cour du roi Amyntas III, le père de Philippe, pour être le médecin personnel de la famille royale. Philippe, né en 382,  n’a que deux ans de moins qu’Aristote, tous deux sont donc de la même génération et se connaissent bien. De son père, Aristote a hérité le goût de la médecine. Mes lectures de ces derniers jours, pour me remémorer notre homme et pour documenter le présent article, ne cessent de dire que, parallèlement à la philosophie qui l’a rendu célèbre, Aristote avait aussi le goût des sciences. Je crois que c’est une erreur, c’est méconnaître l’essence même de la philosophie et l’histoire des sciences. En effet, les sciences –toutes les sciences– ont été réflexions philosophiques, ont été philosophie, avant de s’émanciper et de vivre leur vie propre. Qu’est-ce que le corps, quel est le pourquoi des maladies, malédiction divine ou résultat d’interactions physiques entre organes internes et éléments extérieurs, la guérison peut-elle venir d’une action humaine ou doit-elle être attendue d’une volonté divine, voilà des sujets philosophiques et métaphysiques qui ont contribué à donner naissance à la médecine. Tous les grands savants de l’Antiquité étaient des philosophes. Et Pascal ou Descartes, qu’avec notre manie de ranger les individus dans de petites boîtes, nous classons sur l’étagère des philosophes, ont aussi largement contribué au développement scientifique (que l’on se rappelle, par exemple, l’expérience de Pascal sur le Puy-de-Dôme ou la théorie cartésienne de l’animal machine). Quand meurt le père d’Aristote, c’est un certain Proxénos qui va s’occuper de son éducation, après avoir consulté l’oracle de Delphes pour savoir quelle était la meilleure façon de s’y prendre.

 

En 367, à 17 ans, Aristote part compléter son éducation à Athènes, à l’Académie de Platon. Élève puis enseignant, il ne la quittera pas pendant 19 ans, jusqu’à la mort de Platon en 348. J’ai dit tout à l’heure son départ pour l’Asie Mineure, son séjour à Mytilène (Lesbos), puis son enseignement au nymphée de Naousa. Passons rapidement sur la suite. Quand il retourne à Athènes en 339, il ne peut acheter, comme l’avait fait Platon, un terrain pour créer son école, parce qu’il est étranger, métèque (ce qui signifie citoyen libre mais ne possédant pas la citoyenneté, l’étymologie évoquant un “changement de maison, de résidence”), seuls les citoyens athéniens étant autorisés à être propriétaires fonciers en Attique. Il loue donc un terrain sur la colline d’Apollon Lycien, le Lycée (lieu fréquenté par les loups). Il se peut que, de 335 à 331, Aristote ait quitté Athènes pour rejoindre Alexandre sur le lieu de ses conquêtes, mais sans pour autant fermer le Lycée, où il enseignera jusqu’à sa mort en 322. Il s’était rendu en Eubée, à Chalcis d’où sa mère était originaire et où elle avait une propriété. Dans mon article sur l’île d’Eubée daté du 25 août 2011, je parle du violent courant de l’Euripe, entre le continent et l’île, qui change de direction plusieurs fois par jour, et parfois jusqu’à quatorze fois. Aristote était là pour essayer d’en comprendre l’explication scientifique. N’ayant pas trouvé la solution du problème, on raconte que de désespoir il se serait jeté du pont et serait mort emporté par l’Euripe. Belle fin légendaire. La réalité c’est que depuis plusieurs années il souffrait de l’estomac. Peut-être du même cancer que Napoléon. Toujours est-il que c’est dans son lit, et des suites de cette maladie, qu’il est mort. Il avait 62 ans.

 

Revenons à Philippe et Alexandre. Je laisse la parole à Plutarque. “Philippe avait observé que le caractère de son fils était difficile à manier et qu'il résistait toujours à la force, mais que la raison le ramenait aisément à son devoir. Il s'appliqua donc lui-même à le gagner par la persuasion, plutôt que d'employer l'autorité. Et, comme il ne trouvait pas, dans les maîtres qu'il avait chargés de lui enseigner la musique et les belles-lettres, les talents nécessaires pour diriger et perfectionner son éducation, […] il appela auprès de lui Aristote, le plus savant et le plus célèbre des philosophes de son temps, et lui donna, pour prix de cette éducation, la récompense la plus flatteuse et la plus honorable. Il rétablit la ville de Stagire, patrie de ce philosophe, qu'il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants qui s'étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage. Il assigna, pour les études et les exercices de son fils, un lieu appelé Nymphée, près de Mieza, où l'on montre encore des bancs de pierre qu'Aristote y avait fait placer, et des allées couvertes pour se promener à l'ombre. Il paraît qu'Alexandre apprit de ce philosophe, non seulement la morale et la politique, mais encore les sciences plus secrètes et plus profondes, que ses disciples appelaient particulièrement acroamatiques et époptiques, et qu'ils avaient soin de cacher au vulgaire. Alexandre, après qu'il fut passé en Asie, ayant appris qu'Aristote avait publié des ouvrages où il traitait de ces sciences, lui écrivit une lettre pleine de liberté, dans laquelle il se plaignait au nom de la philosophie, qui était conçue en ces termes : ‘Alexandre à Aristote, salut. Je n'approuve pas que tu aies donné au public tes livres des sciences acroamatiques. En quoi donc serions-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que tu m’as apprises deviennent communes à tout le monde ? J'aimerais mieux encore les surpasser par les connaissances sublimes que par la puissance. Adieu.’ Aristote, pour consoler cette âme ambitieuse et pour se justifier lui-même, lui répondit que ces ouvrages étaient publiés et qu'ils ne l'étaient pas. Il est vrai que ses traités de métaphysique sont écrits de manière qu'on ne peut ni les apprendre seul, ni les enseigner aux autres et qu'ils ne sont intelligibles que pour les personnes déjà instruites. Il me semble aussi que ce fut Aristote qui lui donna, plus qu’aucun autre de ses maîtres, le goût de la médecine. Car ce prince ne se borna pas seulement à la théorie de cette science, il secourait ses amis dans leurs maladies et leur prescrivait un régime et des remèdes, comme il paraît par ses lettres”.

 

Pour pédagogie, Aristote voulait isoler son élève loin des influences externes, particulièrement des intrigues inévitables au palais, d’où le nymphée de Mieza. Il voulait développer le sens social et de coopération d’Alexandre, d’où ce groupe de quinze jeunes aristocrates traités en parfaite égalité, qui deviendront ses lieutenants lors de ses campagnes. Il voulait une durée d’études de cinq ou six ans pour inscrire son enseignement dans la durée et avoir le temps d’aborder et d’approfondir tous les domaines de la philosophie et des sciences, ce qui a dû se limiter à trois ans pour la raison d’État que j’ai dite plus haut. Il était accompagné de son disciple et ami Théophraste. D’ailleurs, quand il mourut, c’est Théophraste qui, à Athènes, prit sa succession à la tête du Lycée. L’école du Lycée survécut près de neuf siècles, jusqu’en 529 de notre ère. 

 

820b3 centre culturel Aristote à Naousa

 

En fait, ce centre culturel de Mieza renoue un peu avec la tradition aristotélicienne du Lycée, avec au sous-sol une belle et grande salle de conférences (mais je vais y revenir tout à l’heure) et avec un accueil sympathique, un petit bar, l’exposition d’œuvres d’artistes locaux, des panneaux pédagogiques (ma photo ci-dessus).

 

 820c1 amis de Naousa

 

820c2 avec Constantinos, et leur fils, nos amis de Naousa

 

Naousa n’est pas seulement célèbre pour son nymphée. C’est aussi la capitale grecque de la pêche et de la nectarine. Les routes de la région passent toutes entre des vergers de pêchers qui, en cette saison, sont surchargés de fruits mûrs. Voyant quelqu’un dans le jardin d’une petite maison juste en face du parking du nymphée, Natacha est allée demander s’il ne serait pas possible d’acheter quelques fruits. En fait, nous avons été accueillis en amis par Konstantinos et sa femme (à gauche sur la photo du haut), ils nous ont offert le café et en nous mettant entre les mains un grand seau ils ont insisté pour que nous le remplissions jusqu’au bord de pêches mais aussi d’abricots à cueillir tout frais. Gratuitement, cela va sans dire. Philoxénie grecque, accueil, chaleur. Lui est enseignant au lycée de Naousa, elle a une petite industrie de jouets en bois destinés aux écoles. Puis ils nous ont donné rendez-vous le soir et, dans leur voiture, nous ont emmenés faire un tour de Naousa, après quoi nous avons pris ensemble, et avec leur fils, un pot sur une agréable terrasse.

 

820d1 arbre de Naousa

 

820d2 vieille maison à Naousa

 

Nous sommes passés par les petites rues, nous avons profité des explications de nos cicérones, nous avons vu cet arbre historique vieux de plus d’un demi-millénaire, ainsi que des maisons de l’époque ottomane. Nous nous sommes arrêtés ici ou là pour voir de plus près cette ville d’un peu moins de vingt-cinq mille habitants qui a été un centre industriel important. Mais les luttes de pouvoir après le départ des Ottomans au début du vingtième siècle, les deux guerres mondiales, la guerre civile à la fin des années quarante, et maintenant la grande crise économique laissent ces bâtiments d’usines inoccupés, déserts, et le chômage atteint ici le chiffre dramatique de quarante-trois pour cent de la population active.

 

820d3 souvenir des femmes qui se sont sacrifiées à Naousa

 

En 1822, toute la Grèce se soulève contre l’occupant turc. La Macédoine aussi. À Naousa, le pacha de Thessalonique (qui s’appelait encore Salonique, nom tronqué par les Turcs), Abdul Abud, arrive le 14 mars avec 16000 hommes et 12 canons. Forte de 4000 hommes, la ville assiégée résiste. Le 31 mars, les insurgés renvoient les émissaires du pacha en refusant de se rendre, et le pacha lance une offensive qui est repoussée. Mais quand, le 6 avril, arrive un renfort de 3000 hommes, Abdul Abud réussit à pénétrer dans la ville. Les insurgés s’enfuient. Des femmes, restées en arrière, sachant fort bien ce qui les attend si elles sont capturées, esclavage et vente dans des harems, se jettent du haut de la falaise dans la rivière Arapitsa et sur ses galets. Le monument ci-dessus rappelle leur sacrifice. La Grèce obtiendra son indépendance, mais la Macédoine devra attendre jusqu’en 1912.

 

820e Naousa, dans le parc d'Agios Nokolaos

 

Ce sont aussi nos nouveaux amis de Naousa qui nous ont conseillé de nous installer pour la nuit dans le parc d’Agios Nikolaos. Non seulement le cadre est agréable, mais aussi le lieu est absolument sûr, parce que le parking du parc est situé juste en face  d’une caserne dont l’entrée est gardée jour et nuit par un homme en armes. De plus c’est très tranquille en dehors du clairon qui sonne le réveil, le lever des couleurs et l’extinction des feux. Notre rythme de vie est quelque peu décalé, mais qu’importe.

 

820f1 conférence archéologique au centre culturel de Naou

 

820f2 conférence archéologique au centre culturel de Naou

 

Avant de conclure, je reviens au centre culturel d’Aristote, comme je l’ai annoncé tout à l’heure. Parce que nos amis nous ont informés, en ce dimanche premier juillet que mercredi 4 il y avait ici une conférence sur l’archéologie. Ce qui nous a alléchés. Mardi nous nous sommes rendus à Véria (voir mon prochain article), et sommes revenus mercredi à Naousa pour la conférence. Certes, nous ne comprenons pas une conférence en grec. Je capte des mots, suffisamment parfois pour comprendre de quoi il est question, mais il est plus difficile de comprendre des idées et des concepts dans une conférence de spécialistes que de saisir l’explication d’un commerçant sur la provenance du plateau de pêches et sur le prix du kilo d’oranges au marché. Toutefois, puisque l’entrée est libre et que l’on n’a pas à montrer patte blanche, nous avons pensé qu’il serait intéressant d’apprécier l’ambiance et peut-être de faire des rencontres. Et tel a bien été le cas. Un tiers de la salle environ était composé de curieux locaux, non spécialistes, et deux tiers d’archéologues. Il s’agissait de la présentation d’un travail sur un logiciel interactif qui sera achevé dans deux ans. Le plus difficile à suivre, ce sont les questions ou critiques à la fin, et les réponses qu’elles suscitaient, parce qu’elles entraient dans des détails qui supposent la compréhension fine des nuances. Et puis nous avons aussi parlé avec deux ou trois personnes parmi lesquelles une jeune archéologue très sympathique prénommée Photeini (Claire, en français) qui travaille sur ce projet et avec qui nous avons échangé des  adresses électroniques. Elle a promis de nous avertir quand le logiciel sortira.

 

En conclusion, notre double passage à Naousa a été très positif, visites et événements passionnants, rencontres et contacts riches humainement. Et fruits délicieux.

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 10:28

Vergina, l’antique Aigai, première capitale de la Macédoine. En 1856 Léon Heuzey, archéologue français au temps de Napoléon III, découvre le site et, en moins d’un mois et demi, il découvre une tombe macédonienne et une partie du palais. Il repart en rapportant quelques pierres pour le Louvre. Le temps passe. Après les Guerres Balkaniques et le Première Guerre Mondiale, en 1922 a lieu le terrible “échange de populations”, Turcs devant quitter le territoire grec, et vagues de réfugiés grecs contraints de regagner une patrie qu’ils ne connaissent pas, un peu comme les Pieds Noirs d’Algérie en 1962. Du Caucase et de la Mer Noire bulgare, d’Asie Mineure aussi, nombre de Grecs expulsés du territoire turc viennent ici trouver de l’espace et des pierres (antiques) pour construire leurs maisons. Le Bey de Palatitsa possédait les deux petits villages de Koutlès et de Barbès avec 25 familles grecques serves, puisque le servage existait encore légalement en Turquie. Le Bey est contraint au départ, abandonnant terres, villages et serfs qui trouvent du fait même la liberté. Les terres sont partagées également entre ces 25 familles grecques autochtones et 121 familles grecques venant de terres turques. Les deux villages fusionnent. Le métropolite de Véria propose que cette nouvelle entité prenne le nom d’une reine légendaire de l’antique Véria qui, lors de l’arrivée des Turcs au quatorzième siècle, se serait jetée dans le fleuve Haliacmon. Cette héroïne s’appelait Vergina. Aujourd’hui, la petite ville de Vergina qui résulte de la fusion de Koutlès et Barbès compte environ 1250 habitants.

 

819a Vergina, tombe macédonienne de Rhomaios

 

Depuis Heuzé, on avait posé l’hypothèse, comme lui, que les éléments découverts pouvaient peut-être provenir de la ville antique de Ballas. En 1937, le professeur Rhomaios de l’université Aristote de Thessalonique emmène ses étudiants s’entraîner ici à la fouille archéologique, et ce groupe découvre une autre tombe à laquelle on donne son nom, “tombe de Rhomaios” (photo ci-dessus). On en reste à l’hypothèse que ce peut être Ballas. Mais parmi ses étudiants se trouvait un certain Manolis Andronicos, qui par la suite s’est révélé un brillant archéologue, chargé de 1952 à 1963 de mener la fouille systématique des tumuli de Vergina.

 

819b Vergina, tumulus de la tombe de Philippe II

 

En 1968, un historien anglais, Nicholas Hammond, étudie soigneusement la topographie, et en conclut que ce peut être plutôt Aigai, le première capitale des Macédoniens. Puis en 1977 Andronicos découvre des tombes royales non pillées et raconte le moment le plus émouvant, le 8 novembre 1977. Il ouvre le sarcophage. “Et alors nous vîmes quelque chose que je n’aurais jamais pu imaginer […], un coffre en or massif avec une impressionnante étoile en relief sur son couvercle. Nous le sortîmes du sarcophage , le déposâmes sur le sol et l’ouvrîmes. C’est à peine si nos yeux ne nous sortaient pas des orbites et nous retenions notre souffle […]. Tout indiquait que nous avions découvert une tombe royale et si la datation que nous avions assignée aux objets était correcte, comme cela semblait être le cas, alors… je n’osais même pas y penser. Pour la première fois, je sentis un frisson courir sur ma colonne vertébrale, comme si j’avais reçu un choc électrique. Si la datation… et si c’étaient des restes royaux… alors… avais-je tenu les ossements de Philippe dans mes mains ? J’étais sidéré, trop pour le concevoir […]”. Or on sait que Philippe a été enterré à Aigai.

 

Ce que l’on appelle la Grande Toumba (ci-dessus), d’un diamètre de 100 mètres et d’une hauteur de 13 mètres, renfermait des tombes royales. Mais en 274-273 avant Jésus-Christ, avec des mercenaires gaulois, Pyrrhus Premier, roi d’Épire, attaque et vainc le roi de Macédoine Antigone II Gonatas qui, lui-même, employait des mercenaires gaulois. Vainqueur, Pyrrhus investit le trône de Macédoine. Selon Plutarque, “après la victoire sur le terrain, il fit sécuriser les villes et y procéda lui-même à Aigai. En plus d’autres épreuves supportées par le peuple, il laissa dans la ville une garnison de Gaulois, certains de ceux de sa propre armée qui, ayant un insatiable désir de richesse, ont immédiatement déterré les tombes des rois qui étaient enterrés là et ils ont emporté les richesses et insolemment dispersé leurs os”. Ce Pyrrhus est celui de la “victoire à la Pyrrhus” contre Rome et qui, ayant accepté en 272 d’intervenir dans une querelle intestine à Argos et guerroyant dans les rues étroites de la ville, reçut sur la tête la tuile que, de son toit, lui lança une vieille femme. À terre, il fut décapité par un soldat argien. Et Antigone II Gonatas retrouva son trône.

 

Après le pillage, et pour protéger ce qui reste, on édifie une colline artificielle. C’est la Grande Toumba. En fait, seules trois tombes n’avaient pas été pillées, ce sont les trois qu’Andronicos a mises au jour, dont celle de Philippe. Mais les fouilles d’Andronicos, en cette campagne de 1976-1977, ont provoqué une grande excavation. En 1992 a été placée une coque artificielle pour reproduire à l’identique l’aspect extérieur du tumulus antique. Dessous, on peut voir la tombe de Philippe II et celle, dans l’antichambre, de sa dernière femme Cléopâtre (épousée en 337, un an avant sa mort, à ne pas confondre avec sa fille Cléopâtre née en 355, d’un an cadette d’Alexandre le Grand ni, bien évidemment, avec Cléopâtre reine d’Égypte plus jeune de trois siècles), ainsi que deux autres tombes qui n’avaient pas été pillées. Sous ce tumulus on peut aussi voir un fabuleux musée où, hélas, la photo est interdite.

 

819c Vergina, tombe macédonienne près du tumulus

 

Autour du tumulus, des stèles funéraires et des sépultures de diverses époques ont été trouvées (photo ci-dessus). Il y a également la tombe de Rhomaios dont j’ai parlé, une tombe dite d’Eurydice en raison d’une splendide fresque qui la décore. Mais il paraît que seulement un pour cent de la surface des cimetières a été fouillée, et 0,2 pour cent de la ville… De fait, un peu partout dans la campagne environnante on voit que les archéologues ont fait des recherches et ont mis au jour quelques pierres. Reste à dégager plus profond et à interpréter les trouvailles pour comprendre face à quoi l’on se trouve. Notamment, des travaux très importants sont en cours au palais royal. Un grand panneau explique que pour cette raison il est fermé à la visite. Nous sommes contraints de repartir bredouilles.

 

819d théâtre d'Aigai à Vergina

 

Bredouilles, pas tout à fait quand même, parce que nous pouvons apercevoir, de loin et à travers le grillage, le théâtre d’Aigai. Il faut avouer qu’il en reste bien peu, mais c’est lui, ci-dessus, qu’Andronicos a découvert en 1982. Or ce théâtre a une place dans l’histoire. C’est Diodore de Sicile qui raconte que “sans attendre, [Philippe] accomplit des sacrifices grandioses en l’honneur des dieux et célébra en même temps le mariage de sa fille Cléopâtre née de son union avec Olympias […]. Ainsi donc, des foules venues de tous les pays se mirent en route et prirent ensemble le large, pour atteindre les festivités et les jeux, et le mariage fut célébré à Aigai, en Macédoine […]. Tous les gradins du théâtre étaient occupés quand Philippe se présenta vêtu d’un himation blanc. Se pliant à ses directives, ses gardes du corps se tenaient en arrière et le suivaient à distance, parce que le roi voulait montrer à tous que la bienveillance de son peuple le protégeait et qu’il n’avait nul besoin de sa garde armée. Ainsi il était au faîte de sa gloire, mais tandis que les louanges et les ovations fusaient de toutes parts, le complot contre le roi fut révélé quand celui-ci fut blessé à mort. [… Pausanias] posta ses chevaux aux portes de la cité et s’avança vers l’entrée du théâtre, un poignard celtique caché sous son manteau. Quand Philippe intima à ses amis qui l’escortaient l’ordre de le précéder dans le théâtre, il vit que le roi était seul, puisque ses gardes se tenaient toujours à distance. Il se précipita sur lui et plongea son arme dans ses côtes, le laissant raide mort. Puis il courut vers les portes de la ville et ses chevaux qu’il avait sellés pour pouvoir prendre la fuite. Aussitôt, une partie des gardes du corps se précipita sur le cadavre du roi, tandis que les autres, parmi lesquels Léonnatos, Perdiccas et Attale, se lançaient à la poursuite de l’assassin. Ayant une bonne longueur d’avance, Pausanias aurait pu réussir à enfourcher sa monture avant d’être rejoint par les autres s’il n’avait buté sur un pied de vigne et n’avait perdu l’équilibre. Au moment où il se relevait, Perdiccas et les autres le rattrapèrent et le tuèrent à coups de javelots”.

 

Ce théâtre était récent, on le date comme le palais de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. C’est le premier théâtre en pierre du monde grec, mais seule la première rangée de sièges est en pierre, tous les autres gradins devaient être en bois. Pour éviter la construction de murs de soutènement, pour plus de solidité et pour une meilleure acoustique, les théâtres grecs sont généralement adossés à des collines. À Aigai, seul le côté est de la cavea s’y appuie, avec des sièges directement taillés dans le rocher. Côté ouest, au contraire, les sièges sont maçonnés. En effet, il s’agissait que le théâtre ne fasse qu’un avec le palais, situé sur la terrasse juste au-dessus, et le terrain ne se prêtait pas au creusement d’un hémicycle complet à cet endroit.

 

819e Vergina, sanctuaire d'Eukleia

 

Montant de la Grande Toumba vers le palais et le théâtre, notre attention a d’abord été attirée par un tumulus et c’est là que nous avons découvert une tombe macédonienne derrière ses échafaudages. Aucun panneau sur la route ne la signale, et rien ne dit, sur le grillage, qu’il s’agit de la tombe de Rhomaios, que je n’ai identifiée qu’en observant, par la suite, des plans archéologiques de la zone et en comparant mes photos avec celles de publications. Ensuite, à peu près à mi-distance de cette tombe de Rhomaios et du théâtre, sur la gauche, en pleine nature, on aperçoit les ruines de ma photo ci-dessus. C’est le sanctuaire de la déesse Eukleia. Ce n’est pas une divinité très connue. Dans la tradition orphique elle est fille d’Héphaïstos, et fille d’Héraklès chez Plutarque. Mais son nom, “Bonne Réputation”, est clair. On y associe la renommée et la gloire. Elle a eu droit à un petit sanctuaire sur l’Acropole d’Athènes après la victoire de Miltiade à Marathon, et ici à Aigai nous sommes informés par la découverte d’une inscription selon laquelle Eurydice, femme du roi Amyntas III et mère de Philippe II, et par là grand-mère d’Alexandre le Grand, consacre des statues de marbre à la déesse Eukleia. Comme, par ailleurs, nous sommes sur un espace plat à l’intérieur des murs de la ville, que le palais domine juste cet endroit et que près de ce temple des restes de bâtiments publics ont été identifiés, on en conclut que là devait se trouver l’agora.

 

En général, les livres et les articles commencent par l’histoire des sites. Moi je vais terminer par là, et sans photos. La ville a été habitée depuis les environs de l’an 1000 avant Jésus-Christ. Des tribus illyriennes occupaient la région quand, au milieu du septième siècle, arrive Perdiccas I, premier roi de la dynastie macédonienne. C’est Hérodote qui en raconte les circonstances. “D’Argos, trois descendants de Téménos, trois frères, Gauanès, Aéropos et Perdiccas, s’enfuirent en Illyrie, puis ils passèrent les montagnes, entrèrent en Haute Macédoine et gagnèrent la ville de Lébaia. Là, ils louèrent leurs services au roi du pays, et l’un gardait les chevaux, l’autre les bœufs et le plus jeune, Perdiccas, le petit bétail. La femme du roi préparait elle-même leur nourriture (car en ces temps-là les souverains eux-mêmes ne connaissaient pas l’opulence, pas plus que leurs sujets). Or, lorsqu’elle faisait le pain, la miche destinée au garçon, leur domestique, doublait régulièrement de volume. Comme c’était chaque fois la même chose, la reine en informa son mari. Averti, le roi eut aussitôt l’idée qu’il y avait là quelque prodige et l’annonce de choses graves. Il fit venir ses trois serviteurs et leur intima l’ordre de quitter le pays. Les autres réclamèrent leurs gages, en protestant qu’il était juste qu’ils fussent payés avant de s’en aller. Alors (un rayon de soleil pénétrait justement dans la maison par le trou ménagé dans le toit pour la fumée) le roi, en entendant parler de salaire, s’exclama, égaré sans doute par un dieu : ‘Votre salaire ? Je vais, moi, vous donner celui que vous méritez. Tenez !’ et, ce disant, il leur montrait la tache de soleil. Gauanès et Aéropos, les aînés, en restèrent tout interdits, mais le garçon, qui avait un couteau sur lui, répliqua : ‘Nous acceptons, Seigneur, ce que tu nous donnes’ et, de son couteau, il traça sur le sol les contours de la tache de soleil, après quoi il fit à trois reprises le geste de puiser du soleil et de le verser dans le pli de sa tunique, puis il s’en alla, et ses frères avec lui […]. Les trois hommes gagnèrent une autre région de la Macédoine où ils s’installèrent, près des jardins qui sont, dit-on, ceux de Midas, fils de Gordias. Là poussent des roses sauvages qui ont soixante pétales, et un parfum plus suave que toutes les autres roses”. Perdiccas se rend à Delphes, où l’oracle lui dit de fonder sa capitale au Lieu des Chèvres. Or le mot chèvre, en grec, est formé sur la racine AIG-. Il choisit donc Aigai et de là, au sixième siècle, le royaume s’étend partout alentour.

 

À la fin du cinquième siècle, Archélaos (413-399) transfère sa capitale d’Aigai à Pella où naîtront, au quatrième siècle, Philippe II et 382 et Alexandre le Grand en 356. Mais à Aigai subsiste la nécropole royale et l’usage des cérémonies officielles du royaume, comme le mariage de Cléopâtre qui a vu l’assassinat de Philippe.

 

Justin, historien du troisième siècle de notre ère, nous parle du roi Amyntas III. “Son épouse Eurydice lui donna trois fils, Alexandre, Perdiccas et Philippe, père d’Alexandre le Grand, avec une fille nommée Euryone. Il eut aussi de Gygée Archélaos, Arrhidée et Ménélas. Il fit une guerre sanglante aux Illyriens et aux Olynthiens. Sa femme Eurydice forma le projet de l’assassiner et de donner à son gendre sa main et la couronne. Le roi eût été victime de cette trahison si sa fille ne lui eût révélé les dérèglements et les complots de sa mère”. Ailleurs, Justin parle de la suite des événements. “Un ancien oracle avait prédit que le règne d’un des fils d’Amyntas serait une époque de gloire pour la Macédoine. [Philippe] restait, par les crimes de sa mère, l’unique objet de cette prédiction. Le meurtre de ses frères, indignement égorgés, la crainte de périr comme eux, le nombre de ses ennemis, la faiblesse d’un empire épuisé par une longue suite de guerres, troublèrent les premières années de son règne et tourmentèrent sa jeunesse”.

 

Voilà donc ce qui concerne Philippe II, mort et enterré à Aigai / Vergina. La suite de l’histoire de Macédoine concerne plutôt la nouvelle capitale, Pella, que nous comptons visiter dans quelque temps. La ville d’Aigai a continué d’être florissante jusqu’à la conquête romaine. En 148 avant Jésus-Christ, Andriskos tente une révolution et échoue. Ce sera le début du lent déclin de la ville, jusqu’à ce qu’elle soit complètement désertée à la fin du premier siècle de notre ère.

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 10:58

Dans mon précédent article, il était question de ce que nous avons vu sur le site archéologique de Dion. Puis nous avons visité le musée archéologique, plein de pièces merveilleuses. J’ai effectué un choix parmi toutes mes photos, pour montrer ici ce qui est en relation avec tel ou tel endroit du site ou ce qui, à mes yeux, revêt un caractère particulier, et un peu différent de ce que j’ai eu l’occasion de montrer ailleurs en Grèce. Mais ensuite, je me suis demandé dans quel ordre présenter tout cela. Et j’ai choisi une solution un peu absurde sans doute, celle qui consiste à suivre mon parcours sur le site. Si j’ai vu le sanctuaire de Déméter avant celui d’Isis, je montrerai ce qui concerne Déméter avant ce qui concerne Isis. Oui, c’est très arbitraire, je le sais, mais…

 

818a1 gravure de Leclerc, 1698. L'Académie des sciences

 

818a2 L'entrée d'Alexandre dans Babylone. Leclerc, 1704

 

Toutefois, quoique cela ne concerne pas le site, parce que dans la première salle en entrant on tombe sur ces deux gravures, c’est par elles que je commencerai. Une plaque auprès d’elles informe “Dons du musée du Louvre au musée de Dion à travers le Consulat Général de France à Thessalonique. En souvenir de ‘la France Invitée d’Honneur’ au 39ème Festival de l’Olympe. Dion, 20 juin 2011”. Et comme sur mes photos les légendes ne sont pas lisibles, je les transcris ci-dessous.

 

La première dit : “L’Académie des sciences et des beaux-arts dédiée au roi par son très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet Seb. Le Clerc Chevalier R.”. Il faut comprendre “Sébastien Leclerc”. La gravure date de 1698.

 

Quant à la seconde, elle dit “L’Entrée d’Alexandre dans Babylone présentée à Monseigneur par son très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet Seb. Le Clerc Chevalier Romain”. Cette seconde gravure est du même Sébastien Leclerc et date de 1704.

 

818b1 bracelet d'or, tombe macédonienne, 3e s. avt JC

 

Ce bracelet en or provient d’une tombe macédonienne de la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ. Une tombe, donc, d’un type autre que celui que l’on trouve sous les murs de la ville… J’aurai l’occasion de parler plus explicitement des tombes macédoniennes dans quelques jours, à propos de Vergina ou sans doute plutôt à propos de Lefkadia.

 

818b2 Philosophe, 2e s. après JC. Villa de Dionysos, Dion

 

Cette statue du deuxième siècle de notre ère est celle de l’un des philosophes trouvés dans la Villa de Dionysos. Dans mon article sur le site archéologique de Dion, j’ai expliqué que ces statues avaient été victimes d’un séisme, l’effondrement d’un plafond les ayant décapitées. Les têtes avaient été laissées sur place dans les décombres du plafond et les corps transportés dans une autre pièce. Un incendie survenu alors a fait abandonner les lieux, sans plus chercher à recoller les têtes ni à reconstruire les bâtiments.

 

818b3a Hydraulis (ancêtre de l'orgue), musée de Dion

 

818b3b Hydraulis, musée de Dion

 

L’archéologue Pandermalis était chargé de fouilles sur le site de Dion. Il écrit : “Au cours de l’été 1992, le creusement destiné à mettre au jour l’intérieur d’un bâtiment datant de la fin du deuxième siècle après Jésus-Christ, situé en face de la villa à la grande mosaïque représentant le triomphe de Dionysos, progressait tout à fait bien. Nombre d’outils et quelques œuvres non terminées nous convainquirent que nous opérions dans un grand atelier ayant travaillé le métal et la pierre. Nous nous étions familiarisés avec cette sorte de trouvailles quand, soudain, le 19 août, nous atteignîmes le plancher du bâtiment et ôtâmes la dernière couche de déblais. C’est alors que nous trouvâmes une rangée de tuyaux de bronze et de grandes plaques de bronze. Cette découverte était très inhabituelle et extrêmement délicate. On prit grand soin pour la transférer de sa position d’origine aux laboratoires des fouilles. Nous ne doutions pas que cet objet fût l’instrument de musique que les anciens Grecs appelaient ’hydraulis’. Héron d’Alexandrie et Vitruve mentionnent cet instrument dans leurs écrits. Les tuyaux de l’hydraulis de Dion sont tous alignés, même s’ils forment deux rangées. L’une des rangées comporte 24 larges tuyaux et l’autre 16 tuyaux étroits. […] Un très rare ornement de verre polychrome fixé à la plaque a une importance extraordinaire. Il est élaboré selon la technique ‘millefiori’ utilisée pour les ustensiles de verre, particulièrement au cours du premier siècle avant Jésus-Christ. Les fins détails de construction des tuyaux orientent vers la même période chronologique. Ces deux faits nous mènent à la conclusion que l’instrument date de la même période. L’hydraulis de Dion est le premier instrument de ce type jamais trouvé en Grèce, et le plus vieux trouvé au monde. C’est l’ancêtre de l’orgue d’église en usage en Occident. Il est très semblable à celui inventé par l’ingénieur Ctésibios d’Alexandrie, et le son qu’il produisait serait certainement ‘doux et joyeux’ (Athénée, Deipnosophistes IV 174b) si nous pouvions encore l’écouter”.

 

818b4 table de marbre (2e s. après JC), musée de Dion

 

Avec son pied représentant une tête et une patte de lion, cette table de marbre du deuxième siècle de notre ère provient de la maison de Léda. C’est un objet remarquable, tant par son esthétique que par sa qualité d’exécution.

 

818c pierre tombale paléochrétienne d'une basilique de Di

 

Sur le site, nous avons vu l’une des basiliques paléochrétiennes. Au quatrième siècle, les chrétiens enterraient encore leurs morts à l’extérieur de la ville, sous les murs ou le long des routes, mais l’usage commençait d’enterrer quelques personnages en ville, près de la basilique. Cette pierre tombale chrétienne provient d’une basilique.

 

818d1 la Muse Terpsichore (2e s. avant JC), musée de Dion

 

Cette statue de femme représente la muse Terpsichore. Elle ne se défait jamais de sa lyre, qu’elle tient ici dans la main gauche, et, en jouant, elle danse en mesure. C’est en effet la muse de la danse. On a vu que le site de Dion,  abondamment arrosé par les eaux qui descendent le l’Olympe, était un endroit chéri des Muses et que leur culte s’était établi ici en même temps que celui de Zeus. Terpsichore est ici représentée se tenant sur le sol rocheux du mont Olympe. Elle date du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Puisque je suis souvent amené à parler de l’historien Hérodote et à le citer, je précise que son œuvre historique se répartit en neuf livres, chacun portant le nom d’une muse. Ayant eu au programme de ma licence le livre 5, nommé Terpsichore, dont le cours était assuré par la future académicienne Jacqueline de Romilly, je ne peux manquer d’en faire mention ici. Je n’ai pas oublié de saluer Terpsichore qui a participé avec grâce à mon succès en licence. Je ne suis pas sûr que les visiteurs qui m’ont vu agenouillé devant la statue ont cru que je voulais en prendre une photo en contre-plongée, mais personne n’a appelé l’ambulance psychiatrique…

 

818d2 Aigle du sanctuaire de Zeus Hypsistos, à Dion

 

Nous voici à présent dans la zone des sanctuaires antiques. Cet aigle aux ailes étendues provient du temple de Zeus Hypsistos. Il avait la tête tournée vers Zeus, comme on l’avait vu sur le site, où une copie a été placée là où il a été trouvé.

 

818d3 la déesse Cybèle. Musée de Dion

 

Cette statuette représente Cybèle. Cette déesse d’origine phrygienne honorée dans toute l’Asie Mineure, où elle est appelée la Grande Mère, ou la Mère des Dieux, a assez tôt été considérée par les Grecs comme la forme phrygienne de leur déesse Rhéa qui, avec Cronos, a engendré Zeus et les autres grands dieux. Cette assimilation a permis sa diffusion en Grèce. Elle est souvent, comme ici, représentée sur un trône, et souvent aussi elle est accompagnée de lions qui, lorsqu’elle est montée sur un char, y sont attelés. C’est donc un lion qu’il convient de voir dans l’animal qui se tient ici à ses côtés.

 

818e1 Dion, statue de culte d'Isis Tychè

 

Le sanctuaire d’Isis était très vaste et, comme je l’ai dit dans mon article sur le site archéologique, il a été très bien conservé, protégé par l’eau qui l’a envahi. Je dispose donc de beaucoup de photos d’objets qui y ont été mis au jour. Je commence par cette statue de culte d’Isis Tychè, du deuxième siècle de notre ère.

 

818e2 Isis et Sérapis. Musée de Dion

 

Têtes d’Isis et de Sérapis trouvées dans la zone des sanctuaires. La date n’est pas précisée. Le 7 août 2011, à Héraklion en Crète, j’avais évoqué le retour sur terre d’Osiris, frère et époux chéri d’Isis, sous la forme du taureau Apis, et honoré sous le nom d’Oser-Apis, joignant les deux noms. Mais, parce que les noms propres, en grec, sont toujours précédés d’un article (après tout, les Italiens disent bien “la” Callas ou “il” Caravaggio) et que l’article masculin singulier en grec est “o”, les prêtres grecs ont cru que ce dieu était “le” Sérapis. Quand, après la mort d’Alexandre le Grand, ses généraux se sont partagé l’immense empire qu’il avait conquis, Ptolémée a reçu l’Égypte en partage. Il s’agissait pour lui, un Gréco-Macédonien, de se faire reconnaître et accepter par la population égyptienne. L’occasion lui en a été donnée lorsqu’en songe lui apparut un dieu chevelu et barbu qui lui demandait d’apporter sa statue à Alexandrie. Mais si, mais si, il l’a sûrement rêvé, puisqu’il l’a affirmé. Or une statue ressemblant à cette description existait à Sinope, colonie grecque aujourd’hui en Turquie, plus ou moins au milieu de la côte nord de l’Asie Mineure, sur la Mer Noire. Comme les habitants refusaient de voir partir leur statue, la statue s’est rendue seule, sur ses pieds de pierre, au port où attendait le navire de Ptolémée. Osiris-Apis étant la forme du dieu remontant des enfers gardés chez les Grecs par le chien Cerbère, et la statue de Sinope étant sculptée avec un chien à ses pieds, ce dieu barbu ne pouvait être qu’une des formes d’Hadès, le dieu des enfers. Ainsi, Ptolémée a réussi à créer un dieu syncrétique Sérapis, réunissant le Grec Hadès et l’Égyptien Osiris dans les sanctuaires d’Isis. Et c’était lui, Ptolémée, qui avait rapporté cette statue à Alexandrie, on ne pouvait que reconnaître sa légitimité sur le trône d’Égypte. Parce que c’est au cours du deuxième siècle de notre ère que ce culte s’est répandu d’Égypte vers la Grèce, puis dans le reste du monde romain, et parce que le sanctuaire d’Isis à Dion date de ce deuxième siècle, je peux supposer que ces deux têtes sont de la même époque.

 

818e3 presse-fruits, sanctuaire d'Isis à Dion

 

Trouvé dans le sanctuaire d’Isis, ce presse-fruits date du deuxième siècle de notre ère. J’ai pensé qu’il était intéressant de montrer cet accessoire utilitaire.

 

818e4 statue de culte d'Aphrodite Hypolympiada, à Dion

 

818e5 Aphrodite sur un bélier, offrande votive, Dion

 

Nous avons vu que dans le sanctuaire d’Isis, et près de son temple, il y avait un temple d’Aphrodite Hypolympiada, et la première photo ci-dessus montre la statue de culte de cette déesse. La statue elle-même est du deuxième siècle avant Jésus-Christ tandis que son socle est du deuxième siècle de notre ère. L’autre photo montre une offrande votive, bas-relief représentant Aphrodite chevauchant un bélier.

 

818e6 statue de culte d'Artémis Baphyria, musée de Dion

 

C’est ici Artémis Baphyria, c’est-à-dire Artémis du fleuve Baphyras, qui est représentée. En fait, quoique cette déesse soit, elle aussi, vénérée dans le sanctuaire d’Isis, elle n’en provient pas. Elle provient de son propre sanctuaire d’Artémis Baphyria situé un peu plus à l’est, à l’embouchure du fleuve.

 

818f tête d'une statue d'Hygieia, 1er s. après JC, musée

 

Cette statue d’Hygieia, l’une des filles du dieu médecin Asclépios, provient du sanctuaire de son père. Elle date du premier siècle de notre ère. J’ai montré la statue en pied dans mon article sur le site archéologique, mais je trouve cette sculpture si belle que je ne résiste pas à la tentation d’en publier aujourd’hui la tête en gros plan. À vrai dire, la femme qui a servi de modèle n’est pas exceptionnellement jolie, son nez étant un peu court, mais elle a un tel charme, et le sculpteur a si bien rendu son air pensif, que cela en fait une statue que je ne me lasse pas d’admirer. 

 

818g1 statuette d'Héraklès, musée de Dion

 

Cette statuette d’Héraklès a été découverte dans un sanctuaire rural de Ritini (de Dion, 20 à 25 kilomètres à vol d’oiseau, direction “à 10 heures”). Il est aisément identifiable à sa massue et à la peau du lion de Némée jetée sur son épaule. 

 

818g2 la déesse Némésis, musée de Dion

 

Ce relief votif en marbre représente la déesse Némésis, qui incarne la Vengeance Divine, dont la fonction est de châtier l’excès d’orgueil, de mettre un terme à l’excès de bonheur, bref à maintenir la juste mesure qui est un élément central de la pensée grecque, tout excès en bien comme en mal risquant de bouleverser l’ordre du monde.

 

818g3a Némésis écrase l'injustice. Musée de Dion

 

818g3b Némésis écrase l'injustice (détail d'une statue)

 

818g3c Némésis représente le juste milieu (fragment de s

 

De cette sculpture brisée il ne reste malheureusement que la partie inférieure. C’est un fragment d’une statue de Némésis écrasant sous son pied Adikia (l’Injustice) pour maintenir en équilibre les deux plateaux de la balance.

 

818h1 cratère à figures rouges (4e s. avt JC), musée de

 

Ce cratère à figures rouges de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ provient d’une tombe de nord-Piérie, une région semi-montagneuse. Sa grande qualité témoigne du niveau de prospérité de la Macédoine à cette époque.

 

818h2 cratère à figures rouges, musée de Dion

 

On ne remarquerait pas spécialement cette petite poterie à figures rouges présentée dans une vitrine toute pleine d’objets divers en provenance de tombes, si le gardien de la salle ne venait, avec un visage hilare, attirer l’attention sur la scène qui y est représentée. Il est venu vers moi m’inciter à prendre une photo, ce que j’ai fait (la preuve en est ci-dessus). Puis je me suis consacré à regarder d’autres objets et à les photographier. Deux jeunes femmes russophones se sont dirigées vers la vitrine. De nouveau, le garde s’est approché pour leur montrer la poterie. Elles en ont été tellement ravies qu’elles en ont pris de nombreuses photos, puis se sont photographiées mutuellement en gros plan, la tête au niveau de la poterie.

 

818i1 système de suspension des chars grecs

 

818i2 système de suspension des chars grecs

 

Remarquables pour l’époque, les routes n’en étaient pas pour autant parfaitement lisses et égales comme un revêtement d’autoroute. Comme, par ailleurs, les roues des chars n’étaient pas montées sur pneus (John B. Dunlop n’étant pas encore né, il n’avait pu breveter son invention) et que la caisse du char ne pouvait être liée aux roues par le système hydropneumatique créé par Citroën pour les premières DS ni doté d’amortisseurs Allinquant, les longs trajets risquaient d’être assez éprouvants pour les vertèbres des voyageurs. Mais les Anciens étaient beaucoup plus imaginatifs qu’on ne le croit trop souvent, et ils avaient conçu un système de suspension de char qui sera oublié pendant tout le Moyen-Âge et jusqu’à l’époque moderne. Ce n’est qu’après la Renaissance qu’apparaissent des ressorts sur les carrosses. Le musée présente ce dessin explicatif à côté des lanières de cuir restituées dans leurs supports qui, eux, sont authentiques.

 

818i3 clés et serrures de l'Antiquité

 

Puisque j’en suis venu à la technique, voilà ci-dessus une collection de clés et de serrures antiques. Selon leur taille, elles étaient utilisées pour des portes ou pour des coffrets. Là encore, on voit que ces systèmes étaient proches de ceux d’aujourd’hui, beaucoup plus que leurs homologues du Moyen-Âge (comme la clé que je montre dans mon article sur Chlémoutsi, 17 et 18 juin 2011).

 

818j l'empereur Alexandre Sévère (222-235), bronze

 

Provenant de Ryakia (à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau au nord de Dion), cette tête d’une statue de bronze représente l’empereur romain Alexandre Sévère (222-235 de notre ère), cousin de Caracalla (celui des grands thermes de Rome) et successeur du sémite oriental Élagabal, que va suivre une longue période d’anarchie. C’est cette tête qui est destinée à clore l’article d’aujourd’hui.

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 02:47

817a1 l'Olympe vu de Dion

 

817a2 l'Olympe vu du site de Dion

 

Commençons par un peu de linguistique. Il me faut d’abord dire que, lorsque j’écris un mot ou une racine que l’on n’a jamais lus dans un texte, mais que l’on a reconstitués scientifiquement, on les fait précéder d’un astérisque (*). Seconde remarque préalable, le grand savant français Émile Benveniste a prouvé que les racines indo-européennes comportaient une voyelle dite alternante, parce qu’elle est tantôt un O, tantôt un E et tantôt absente. C’est ce qu’on appelle le degré O de la racine, ou degré E ou degré zéro. Voyons donc notre racine indo-européenne *dyew-. Avec le -S final du nominatif (forme du sujet), *dyew-s en grec devient Zeus. C’est la même racine que l’on retrouve au degré O et avec la terminaison -M de l’accusatif (complément d’objet) *dyow-m qui, en latin, donne Jovem (les Anglais jurent “by Jove!”), et ce dieu, au nominatif, les Romains l’appellent “père”: *Jov-pater qui devient Jupiter. Tel est le lien, très direct, entre Zeus et Jupiter : Dans l’origine commune entre les Latins, les Grecs, les Gaulois, les Slaves, les Germains, les Perses, etc., c’est-à-dire chez les Indo-Européens, c’était le même dieu (alors que Vénus, par exemple, n’a rien à voir, à l’origine, avec Aphrodite, pas plus que Diane avec Artémis, ou Mars avec Arès). C’est la même racine que l’on retrouve dans le latin dies qui signifie le jour (cf. espagnol día, français diurne, lun-di, mar-di, etc.). Zeus et Jupiter sont donc, à l’origine, des dieux de la lumière et du jour. 

 

Pourquoi je raconte tout cela ? Parce qu’en grec, l’accusatif de Zeus va être au degré zéro *dyw-m. Après consonne, le M se “vocalise” en A, et l’on trouve, chez Homère, la forme Diwa (avec un son W représenté par une lettre appelée digamma, qui ne se prononce plus à l’époque classique, ce qui fait que chez Platon, chez Aristophane, ou plus tard chez Pausanias, on trouve Dia. Et la ville où nous sommes, au pied de l’Olympe où réside Zeus quand il ne court pas après une jolie mortelle, c’est Dion. Cette ville porte donc le nom du grand dieu. Les photos ci-dessus montrent cette imposante montagne, la plus haute de Grèce avec ses 2918 mètres, vue depuis la campagne, puis vue depuis le site antique.

 

817a3a petite église à Dion

 

817a3b petite église à Dion

 

Puisque je montrais l’Olympe au cours d’une balade dans la campagne environnante, j’en profite pour montrer aussi cette petite église qui ne manque pas de charme, tout près des ruines du site.

 

817b Zeus sur un mur à Litochoro

 

Quant à l’Olympe, il faut y grimper. Première étape, Litochoro, petite ville plutôt sympathique, mais qui ne justifie pas vraiment une visite. Témoin, ce Zeus moderne sur un mur, foudre dans la main droite, aigle dans la main gauche. Moustache gauloise, coiffure à la Jésus, pagne africain, ce dieu règne sur l’univers entier. Après Litochoro, une petite route monte vers un parking, à Prionia (altitude 1100 mètres). On nous a vivement déconseillé d’y aller avec le camping-car, la route étant trop étroite, trop petite. Je ne sais si nous avons eu raison de suivre ce conseil. Du parking, le chemin se fait uniquement à pied, deux heures et demie pour le refuge à 2100 mètres, et encore deux heures et demie pour le refuge suivant, le tout représentant un peu plus de onze kilomètres. Ou six heures pour parcourir quinze kilomètres par un autre chemin. Pour nous qui aurions dû partir non de Prionia mais de Litochoro à 300 mètres d’altitude, l’ascension aurait été très rude, avec nécessité de passer la nuit là-haut. Nous avons renoncé.

 

817c1 mur de la cité de Dion

 

817c2 mur de la cité de Dion

 

817c3 mur de la cité de Dion et cimetière

 

Dion, c’est la ville sacrée des Macédoniens. Après chaque victoire, Alexandre le Grand, comme son père Philippe II, venait y offrir à Zeus et aux Muses des sacrifices grandioses. J’aurai l’occasion d’en reparler quand j’aborderai les sanctuaires. Mais Dion, c’est aussi une grande ville enfermée dans ses murs. Ces murailles, à la base de pierre de trois mètres d’épaisseur, étaient montés ensuite en brique crue jusqu’à une hauteur de sept à dix mètres et encerclaient un périmètre de 2625 mètres. Ils ont été construits à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ par Cassandre, le premier roi à succéder à Alexandre le Grand. Les sanctuaires, qui attiraient des foules considérables, étaient situés hors les murs, pour disposer de suffisamment d’espace. Et de même, selon une tradition bien établie chez les Macédoniens comme chez les Grecs, les cimetières étaient hors de la ville. Ci-dessus, les murs de la ville et, sur la troisième photo, on voit un sarcophage.

 

817c4 Dion, rue principale

 

817c5 Dion, rue principale

 

La toute première mention de Dion se trouve chez Thucydide. Dans mon précédent article sur Platamonas, je disais la route suivie en 424 avant Jésus-Christ par le Spartiate Brasidas pour rejoindre en Chalcidique son allié Perdiccas II, le roi de Macédoine. “Il gagna Phakion, puis la Perrhæbie. Là, les guides thessaliens le quittèrent, ce furent les Perrhæbiens, sujets des Thessaliens, qui le conduisirent à Dion, ville appartenant à Perdiccas, située au pied de l’Olympe, dans la partie de la Macédoine qui fait face à la Thessalie”. À la fin du siècle, Archélaos, roi de Macédoine de 413 à 399, en même temps qu’il transfère sa capitale administrative d’Aigai (Vergina aujourd’hui) à Pella, fait de Dion la capitale religieuse du royaume, et il y instaure de grandes manifestations religieuses et des compétitions sportives et artistiques.

 

Après les campagnes victorieuses, Philippe et Alexandre avaient coutume de remercier les dieux en se rendant à Dion pour offrir des sacrifices, comme je le disais tout à l'heure. Dion Chrysostome (vers 30-vers 116) y fait allusion : “Ils étaient à Dion en Piérie, de retour de campagne et étaient en train de sacrifier aux Muses et de célébrer la fête olympique, que l’on dit être une ancienne institution dans ce pays, quand Philippe, au cours de la conversation, posa à Alexandre cette question…” [au sujet de sa passion pour Homère].

 

Quelques mois après avoir rasé Thèbes révoltée, Alexandre délibère au cours de l’hiver 335-334 avant Jésus-Christ au sujet de son projet de campagne d’Asie. C’est Diodore de Sicile (premier siècle avant Jésus-Christ) qui le raconte : “ Antipater et Parménion furent d'avis que le roi devait d'abord engendrer des héritiers avant de s'engager dans une entreprise aussi difficile. Mais Alexandre, dont l'activité ne supportait aucun délai, s'opposa à ce conseil. ‘Il serait honteux, disait-il, que le généralissime de la Grèce, héritier d'armées invincibles, s'arrêtât pour célébrer des noces et attendre des naissances d'enfants.’ Il instruisit ensuite de ses projets les membres du conseil, les exhorta à la guerre et ordonna de pompeux sacrifices à Dion en Macédoine, il célébra des joutes scéniques en l'honneur de Zeus et des Muses, joutes instituées par Archélaos, un des rois ses prédécesseurs. Ces solennités eurent lieu pendant neuf jours, et chaque jour était consacré à une des Muses. Le roi fit construire une tente contenant cent lits, il y traitait ses amis, ses officiers et les délégués des villes grecques. Il donna des repas splendides, distribua aux soldats la chair des victimes et tout ce qui compose un repas. Il fit ainsi reposer l'armée de ses fatigues”. Par ailleurs, le testament d’Alexandre stipulait son souhait que fût édifié à Dion un grand temple à Zeus.

 

Polybe parle de l’année 220 (l’Étolie est une région montagneuse du sud-ouest de la Grèce centrale) : “Il y avait déjà longtemps que les Etoliens étaient las de vivre en paix et sur leurs propres biens, eux qui étaient accoutumés à vivre aux dépens de leurs voisins, et qui ont besoin de beaucoup de choses, que leur vanité naturelle, à laquelle ils s'abandonnent, leur fait rechercher avec avidité. Ce sont des bêtes féroces plutôt que des hommes, sans distinction pour personne, rien n'est exempt de leurs hostilités. Cependant tant qu'Antigonos vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint. Mais dès qu'il fut mort, et qu'il n'eut laissé pour successeur que Philippe, qui n'était encore qu'un enfant, ils levèrent le masque […]. Scopas, ayant avec un corps d'Etoliens traversé la Thessalie, se jeta sur la Macédoine, porta le ravage dans les plaines de Piérie, et fit marcher vers Dion tout le butin qu'il avait fait. Comme les habitants avaient abandonné cette ville, il en renversa les murailles, les maisons et l'académie. Il mit le feu aux galeries qui étaient autour du temple, il réduisit en cendres tous les présents qui y étaient, ou pour l'ornement ou pour la commodité de ceux qui venaient aux fêtes publiques, et abattit les tableaux des rois. Quoique dès le commencement de la guerre il eût attaqué les dieux aussi bien que les hommes, quand il fut de retour en Étolie, loin d'être puni de ses impiétés, on l'y regarda comme un homme qui avait bien mérité de la république, on l'y reçut avec de grands honneurs, on n'en parla qu'avec admiration”. Suite à ce sac de la ville, les murs ont été réparés.

 

En 169, c’est la conquête romaine racontée par Tite-Live. “La position [du général romain] était telle que, s'il avait eu affaire à un ennemi de la trempe des anciens rois de Macédoine, il était menacé d'un grand désastre; mais le roi [Persée] qui parcourait les côtes avec sa cavalerie dans les environs de Dion […] ne songea ni à augmenter ses forces, […] ni à assister en personne à l'action, où sa présence était si importante. Le général romain, au contraire, malgré ses soixante ans et son excessif embonpoint, remplissait tous les devoirs d'un bon général. […] Le roi était, dit-on, au bain, lorsqu'on lui annonça l'arrivée de l'ennemi. À cette nouvelle, il se lève tout à coup avec effroi et s'élance hors de sa chambre en s'écriant qu'il est vaincu sans combat. Dans sa frayeur il prend à la fois mille résolutions et donne mille ordres contradictoires. Il fait partir deux de ses amis, l'un pour Pella, où étaient déposés ses trésors, l'autre à Thessalonique […]. Il fait ensuite charger sur sa flotte toutes les statues d'or de Dion, pour les soustraire à l'ennemi et les fait transporter précipitamment à Pydna. [Le général romain décide] de passer au milieu des ennemis pour pénétrer jusqu'à Dion en Macédoine, projet presque impossible à exécuter si les dieux n'avaient frappé le roi d'aveuglement. En effet, du pied du mont Olympe jusqu'à la mer il y a un peu plus d'un mille, or une moitié du terrain est envahie par le débordement des eaux du fleuve Baphyros qui a là son embouchure, une autre partie sert d'emplacement au temple de Jupiter et à la ville. L'espace qui reste est fort étroit, et il était facile de le fermer par un fossé et un retranchement; on avait même sous la main assez de pierres et de bois pour élever une muraille ou des tours. Mais Persée, aveuglé par la frayeur, ne réfléchit à rien, dégarnit ses postes, laissa tous les passages ouverts à l'ennemi et se réfugia à Pydna […]. Lorsqu'il vit que tous les chemins étaient libres, il se mit en marche, s'avança sans obstacles jusqu'à Dion et fit dresser son camp à la porte même du temple, pour prévenir la profanation du saint lieu. Il entra ensuite dans la ville. Il trouva, malgré son peu d'étendue, un grand nombre d'édifices publics et de statues; elle était en outre très bien fortifiée, aussi pouvait-il à peine croire que l'abandon si peu motivé d'un pareil poste ne cachât point quelque piège”.

 

La ville a été identifiée par Leake en 1806, visitée par Heuzey en 1861 et 1865, et fouillée à partir de 1928 par intermittence. C’est loin d’être achevé. En 1983, a été créé un musée archéologique pour recueillir les nombreuses trouvailles. Il fera l’objet de mon prochain article, mais je vais utiliser aujourd’hui quelques-unes des photos que j’y ai faites.

 

817d1 Dion, théâtre hellénistique

 

 

Près de la route, on peut voir le théâtre hellénistique, dont la cavea ne s’appuie pas sur une pente naturelle du terrain comme c’est l’habitude dans le monde grec, mais sur un remblai artificiel, et ses gradins étaient en brique, mais aujourd’hui des bancs de bois qui défigurent la ruine permettent, chaque été, des représentations de pièces antiques et, parfois, d’autres manifestations artistiques. Les fouilles ont mis au jour, dans les couches profondes sous le théâtre, des monnaies du temps d’Amyntas III (roi de Macédoine de 393 à 370 avant Jésus-Christ), laissant penser qu’un théâtre antérieur existait ici, où probablement ont été représentées les pièces d’Euripide, hôte du royaume où l’a invité le roi Archélaos Premier (413-399), où il a écrit ses dernières pièces (Archélaos et Les Bacchantes) et où il est mort en 406, tué, dit-on, par les chiens du roi, une nuit qu’il rentrait tard au palais sans prendre garde. En s’approchant, il est encore plus laid, je préfère ne le montrer que de loin. Dans mon livre sur Dion écrit par un archéologue et édité en 1997, il y a une photo aérienne du théâtre qui le montre sans ses hideux habits de bois noir.

 

817d2a Dion, théâtre romain

 

817d2b Dion, théâtre romain

 

Mais il y a aussi, à quelques centaines de mètres de là, un petit théâtre romain –une vingtaine de mètres de diamètre– construit au deuxième siècle après Jésus-Christ, probablement du temps de l’empereur Hadrien, dans l’enceinte du sanctuaire de Zeus Olympien. Ses gradins étaient en pierre mais, comme en témoigne ma première photo, ils ne sont plus en place. Si l’on monte sur la butte qui les supportait, on peut accéder à l’arrière du théâtre et voir le couloir semi-circulaire qui court autour.

 

817d3 Dion, bains d'époque romaine

 

Non loin, ces ruines sont celles de petits thermes avec des pièces de service, des pédiluves, deux salles de bain chaud (caldarium), une de bain tiède (tepidarium) et une de bain froid (frigidarium). À l’exception des colonnettes de brique de la salle de chauffe (hypocauste), je dois bien avouer que sans le panneau sur le site j’aurais eu bien du mal à identifier l’usage de chacune des pièces…

 

817d4a Dion, les grands bains (fin 2e s. de notre ère)

 

817d4b Dion, les grands bains (fin 2e s. de notre ère)

 

817d4c Dion, les grands bains (fin 2e s. de notre ère)

 

Parmi les nombreux établissements de bains que comptait la ville à l’époque romaine impériale (une dizaine ont déjà été mis au jour), ces thermes construits vers l’an 200 de notre ère sont de loin les plus importants et les plus grands. Parce que les citoyens passaient, presque tous les jours, plusieurs heures aux thermes, se rencontrant entre amis ou connaissances, s’y distrayant, s’y soignant, il y avait, outre les piscines chaudes ou froides, des salles de soins et massages, des salles de sport, et même un petit odéon où pouvaient se donner des concerts ou des lectures publiques, et un sanctuaire d’Asclépios où ont été mises au jour les statues de ses enfants, deux hommes (Machaon et Podaleirios) et quatre femmes (Hygieia, Aiglè, Panakeia et Akéso).

 

817d5a Dion, latrines publiques

 

 

817d5b Dion, latrines publiques

 

Sans compter, évidemment, les salles utilitaires comme les vestiaires ou les sanitaires. On accédait à la salle des W.C. par une petite porte et là, autour d’un sol en mosaïques, des banquettes de marbre sont percées de trous circulaires. Devant, une rigole recueillait les urines. Dans un angle, venant des bassins des thermes juste à côté, une grosse conduite de brique déversait le torrent des eaux des bains qui étaient renouvelées de façon continuelle, de façon que le courant emporte tout vers les égouts. Une anecdote. Natacha était plus loin, regardant, faisant ses photos. Un groupe de Russes (ou russophones) écoutait avec plus ou moins d’attention, le boniment monocorde de leur guide. Moi, j’étais en train de rechercher mon angle pour la photo ci-dessus, l’hypocauste vu à travers un court tunnel, et il semble que je n’aie pas été remarqué car quand le groupe s’est éloigné, laissant les lieux déserts, deux jeunes femmes sont restées en arrière, puis vite, vite, l’une d’elles a baissé son short en riant, s’est assise sur l’un des sièges tandis que sa compagne, pouffant elle aussi, la prenait en photo. On s’amuse comme on peut !

 

817e Dion, complexe hôtelier

 

Une grande ville reçoit aussi des visiteurs et pour ce faire elle est pourvue en hôtellerie. Dans les ruines ci-dessus, les fouilleurs ont découvert une inscription en latin se rapportant à la construction et à l’équipement d’un prætorium (accueil des officiels) et de deux tabernæ (logement des voyageurs privés), ce qui a permis d’identifier sans doute possible la destination des bâtiments. On a pu ainsi localiser d’un côté le prætorium, avec sa luxueuse salle à manger (triclinium) et cinq chambres à coucher, et de l’autre côté les tabernæ avec deux grandes pièces sur couloir, des jarres, les lampes à huile d’un chandelier. Entre ces deux parties, un espace tout en longueur était peut-être l’écurie. Par ailleurs on a découvert, à côté, des toilettes publiques.  

 

817f1 Dion, villa de Dionysos

 

817f2 Dion, villa de Dionysos

 

817f3 Dion, villa de Dionysos

 

817f4 Dion, villa de Dionysos, tête de Méduse

 

À côté de ces toilettes, on arrive à un très grand bâtiment privé datant des alentours de l’an 200 de notre ère et dont les fouilles commencées en 1982 sont toujours en cours, la ferme-villa dite “de Dionysos” en raison de ce que l’on y a trouvé, une statue de Dionysos dans une salle au sol de mosaïque représentant le dieu tenant un sceptre, et qui devait être une chapelle de culte et par ailleurs la salle de banquets, dont le sol de 100 mètres carrés a conservé intacte sa mosaïque, Dionysos sortant de l’eau sur son char tiré par des panthères. Le dieu est couronné de lierre, il tient dans une main une coupe de vin en forme de corne et dans l’autre son thyrse. Des statues de philosophes, antérieures de plus de deux siècles au bâtiment, avaient été transportées dans la salle des banquets, leurs têtes restant dans l’atrium où la chute du plafond due à un séisme les avait décapités. La salle des banquets contenait aussi les matériaux apportés pour la reconstruction, mais un grand incendie a fait déserter la ferme-villa, seule une petite partie, modeste, ayant été remise en état, sans doute pour la partie exploitation agricole. Du temps de sa splendeur, le complexe comprenait des thermes (premier plan de ma première photo ci-dessus), un atrium avec un puits au milieu (deuxième photo), la salle des banquets dont je viens de parler (troisième photo, malheureusement on est tenu à distance par un grillage), la salle de culte domestique avec Dionysos, et aussi une bibliothèque, des boutiques, des ateliers d’artisans, et de nombreuses autres pièces. Ma quatrième photo représente une superbe tête de Méduse en mosaïque provenant de la villa, mais qui est maintenant au musée.  

 

817f5 Dion, maison de Léda et maison de Zosa

 

817f6 Léda et le cygne, musée de Dion

 

817f7 Mosaïque de la maison de Zosa, musée de Dion

 

D’autres maisons privées dans un autre secteur. Ce complexe, ce sont les maisons de Léda et Zosa. Léda, parce que l’on y a retrouvé des statues (dont on aperçoit vaguement des copies sur ma première photo), parmi lesquelles celle de ma seconde photo, qui est maintenant au musée et qui représente Léda aimée de Zeus venu à elle sous l’apparence d’un cygne. On se rappelle que par la suite elle a eu des relations avec son mari Tyndare et que la conséquence de ces deux accouplements a été la naissance, dans deux œufs (dus au cygne), de jumeaux demi-dieux, Pollux et Hélène, et de jumeaux complètement humains, Castor et Clytemnestre. Dans le temple des Leucippides (cousines de Castor et Pollux), à Sparte, on pouvait voir les deux moitiés d’une coquille d’œuf géant qui avait été pondu par Léda. C’est également au musée que j’ai vu cette jolie mosaïque de ma deuxième photo, provenant de la maison de Zosa.

 

817g1 Dion, basilique du cimetière

 

817g2 mosaïque de sol, basilique paléochrétienne, Dion

 

817g3 Basilique du cimetière, Dion

 

Lorsque les tremblements de terre du quatrième siècle ont détruit nombre de bâtiments, entraînant le départ de la quasi-totalité de la population et l’abandon de la ville, le christianisme était déjà implanté, et plusieurs églises paléochrétiennes ont laissé leurs ruines. La plus grande d’entre elles était cette basilique à trois nefs et à abside semi-circulaire, à laquelle était accolé un cimetière où quatre tombes ont été mises au jour. Datant de la seconde moitié du quatrième siècle, elle était presque neuve lorsque les séismes l’ont abattue. La mosaïque du sol de ma photo date de cette époque. Après sa destruction, elle a été rebâtie sur les décombres, deux mètres plus haut, elle est alors devenue le centre de ce qui restait de la ville et seule une partie a été réservée au culte, d’autres parties ont accueilli un pressoir à raisin, une réserve de blé. Dans l’un des espaces, on a retrouvé plusieurs centaines de pièces de monnaie, d’où on a conclu que ce devait être le trésor de l’église.

 

817h1 cours d'eau à Dion

 

 

817h2 rivière, à Dion

 

On l’a vu, l’eau est omniprésente sur le site, et c’était le cas dans l’Antiquité, même avant que les séismes et les mouvements de terrain qu’ils ont entraînés fassent déborder les rivières, en changent le cours et transforment les lieux en marécages. Nous sommes au pied d’une haute montagne, et les eaux de ruissellement se dirigent vers la mer toute proche. Là-haut sur l’Olympe siègent les dieux autour de Zeus qui, à l’origine, était le dieu du jour, de la pluie et du climat, et en conséquence de la nature et de la fertilité, c’est pourquoi l’eau était essentielle dans son culte. Or, avec Mnémosynè avec qui ici en Piérie il s’est uni neuf nuits de suite, Zeus a engendré les neuf Muses, et les Muses aiment la nature et l’eau, elles aiment se baigner dans les eaux du Baphyras, fleuve de Piérie qui coule à Dion. Cet aspect de la nature à Dion explique que s’y soit établi un culte de Zeus et des Muses, auprès duquel viendront s’agréger d’autres divinités. Ce Baphyras est une résurgence de l’Hélicon (aujourd’hui l’Ourlia), fleuve qui descend de l’Olympe. Voici ce qu’en dit Pausanias, notre infatigable voyageur :

 

“Les Macédoniens qui habitent la Piérie au pied du mont Olympe, et la ville de Dion, assurent que c'est là qu'Orphée fut tué par les femmes. En allant de Dion à la montagne, lorsque vous avez fait vingt stades, vous trouvez à votre droite une colonne sur laquelle est une urne de marbre qui renferme les os d'Orphée, à ce que prétendent les gens du pays. Le fleuve Hélicon continue son cours pendant soixante-quinze stades, plus loin il disparaît et coule sous terre pendant vingt-deux stades au plus, et reparaissant ensuite, il prend le nom de Baphyras au lieu de celui d'Hélicon, et devient navigable jusqu'à la mer. Les habitants de Dion disent qu'autrefois ce fleuve coulait entièrement à découvert, mais que les femmes qui avaient tué Orphée, voulant s'y laver du sang dont elles étaient souillées, il se cacha alors sous la terre, afin de ne pas fournir de l'eau pour les purifier de ce meurtre. Voici encore ce que j'ai entendu raconter à Larisa. Il y avait sur le mont Olympe, du côté de la Macédoine, une ville nommée Libèthre, le tombeau d'Orphée n'en était pas éloigné. L'oracle de Dionysos, dans la Thrace, avait prédit aux Libéthriens que leur ville serait détruite par un sanglier, lorsque le soleil verrait les os d'Orphée. Ils ne firent pas grande attention à cet oracle, ne croyant pas qu'un animal, quelque terrible qu'il fût, pût renverser leur ville, et moins encore un sanglier, qui a beaucoup plus d'audace que de force. Cependant, lorsque les dieux le jugèrent convenable, voici ce qui arriva. Un berger s'étant appuyé vers le milieu du jour contre le tombeau d'Orphée, s'endormit, et il se mit en dormant à chanter les vers d'Orphée d'une voix forte et agréable. Ceux qui faisaient paître leurs troupeaux ou qui labouraient la terre dans les environs, laissant chacun leurs travaux, s'assemblèrent autour du berger pour écouter ce qu'il chantait en dormant. Il arriva, je ne sais comment, qu'en se poussant les uns les autres, et en se disputant à qui serait le plus près, ils renversèrent la colonne, l'urne qui était dessus se brisa en tombant, et le soleil vit les restes des os d'Orphée. Dès la nuit suivante il tomba du ciel une pluie si abondante, que le fleuve Sus [en grec, le mot sus désigne le porc ou le sanglier], qui est un des torrents de l'Olympe, s'enfla tellement qu'il renversa les murs de Libèthre, les temples des dieux, les maisons des habitants, et ensevelit dans ses eaux les hommes et tout ce qu'il y avait de vivant dans la ville. Les Libéthriens ayant ainsi tous péri, les Macédoniens de Dion, ajouta mon hôte de Larisa, apportèrent dans leur pays les os d'Orphée”.

 

817h3 libellule bleue à Dion

 

817h4 grenouille à Dion

 

Cet écosystème aquatique est extrêmement riche en animaux de toutes sortes, dont certaines espèces spécifiques, comme cette libellule bleue. Les oiseaux pullulent, et on voit aussi dans le marécage des batraciens comme cette grenouille.

 

817i1 autel du grand temple de Zeus Olympien à Dion

 

817i2 hécatombe offerte à Zeus Olympien, Dion

 

Commençons notre petit tour des sanctuaires anciens par celui du maître des lieux, Zeus Olympien. On n’a pas, ou pas encore, dégagé son temple, seulement des pans de mur de l’enceinte du sanctuaire, mais on a complètement mis au jour le grand autel des sacrifices (photo ci-dessus). On y réalisait des hécatombes (“hécaton” signifie “cent” et “bous” désigne le bœuf, ou le bovin. Une hécatombe est donc le sacrifice de cent bœufs). Sur le site, un dessin représente l’autel et une cérémonie de sacrifice. Comme je le trouve bien fait, ce dessin, conforme aux descriptions que l’on peut lire dans les textes antiques et que l’on peut voir sur des bas-reliefs, j’ai eu envie de le photographier et de le montrer ici. 

 

817i3 sanctuaire de Zeus Hypsistos, Dion

 

817i4 sanctuaire de Zeus Hypsistos, Dion

 

817i5 Statue de culte de Zeus Hypsistos, à Dion

 

817i6 statue d'Héra, temple de Zeus Hypsistos, Dion

 

Dans un tout autre secteur, à cinq ou six cents mètres, se trouve un autre temple du maître de l’Olympe, celui de Zeus Hypsistos. Les sculptures qui ont été retrouvées ont été mises à l’abri au musée, mais des copies ont été replacées là où se trouvaient les originaux dans l’Antiquité. Ma troisième photo montre la statue de culte de Zeus, qui avait seulement basculé derrière son socle. Il s’agit d’une œuvre d’époque impériale, mais inspirée par la statue chryséléphantine réalisée à l’époque classique par Phidias pour le temple de Zeus à Olympie. Il y avait auprès de lui un aigle aux ailes étendues, la tête tournée vers le dieu. Utilisée comme matériau de construction, on a retrouvé dans le mur de fortification une statue d’Héra (ma quatrième photo), de même taille et de même style que celle de Zeus, taillée dans la même pierre. Il est plus que probable qu’elle figurait dans le temple aux côtés de celle de son royal époux.

 

817j1 temple de Déméter à Dion

 

817j2 temple de Déméter à Dion

 

817j3 tête de Déméter (4e s. avant JC), musée de Dion

 

817j4 Baubo, musée de Dion

 

Non loin se trouve le temple de Déméter. Sous le temple, on a retrouvé l’objet le plus ancien de tout le site, une gemme du quinzième siècle avant Jésus-Christ. Quant aux bâtiments, on a aussi identifié les restes des plus anciennes constructions sacrées du site, mais qui remontent “seulement” à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. Ces bâtiments du sanctuaire ont été remplacés à la fin du quatrième siècle par deux temples doriques. La tête de la déesse dont on voit la copie sur le site (deuxième photo) et dont l’original est au musée (troisième photo) confirme l’attribution à Déméter. Les archéologues ont mis au jour trois puits, qui évoquent le puits sacré d’Éleusis où Déméter a rencontré les filles du couple royal (cf. mon blog daté 8 mars 2011 au sujet d’un grand relief au musée archéologique d’Athènes). Le sanctuaire est resté fréquenté pour son culte jusqu’au quatrième siècle de notre ère.

 

Le 23 août 2011, au sujet d’Éleusis, je racontais comment Déméter avait refusé le potage proposé par Baubô, comment cette dernière, vexée, lui avait montré son derrière, comment Iacchos avait éclaté de rire et comment, l’entendant, Déméter avait souri et accepté le potage. Cette statue du musée, sur ma quatrième photo, dont une copie a été replacée sur le site là où l’original se trouvait, représente cette Baubô, que l’on honorait dans le temple pour avoir déridé la déesse.

 

817j5 sanctuaire d'Isis à Dion

 

817j6 bas-relief d'Isis, musée de Dion

 

817j7 Dion, sanctuaire d'Isis, empreintes de fidèles

 

Venons-en au sanctuaire d’Isis. Le lit du fleuve, qui s’est déplacé depuis, a recouvert le sanctuaire dans l’Antiquité à la suite des séismes et des inondations du quatrième siècle de notre ère. C’est, d’une certaine manière, ce qui l’a protégé, certaines statues étant encore en place, debout et intactes. Mais lors des fouilles, très pénibles dans le marécage, il arrivait souvent que des coulées de boue viennent ensevelir ce que l’on venait de mettre au jour. Il a été nécessaire de détourner le fleuve et de pomper l’excédent d’eau. C’est Artémis, déesse de la nature et de l’enfantement, qui était honorée ici à l’origine. Le temple d’époque classique dédié à Artémis a accueilli à sa place, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, la déesse égyptienne Isis, patronne des enfantements comme avant elle Artémis, et dont le culte était en pleine expansion en Grèce. Ce temple a été reconstruit de fond en comble au deuxième siècle après Jésus-Christ. Les bâtiments comportaient plusieurs temples, et dans la façade du temple principal le bas-relief d’Isis (ma deuxième photo) était encastré, avec son chapeau, un épi de blé dans la main droite, un sceptre dans la main gauche. Il est aujourd’hui au musée. Comme sont aussi au musée de nombreuses pierres comme celle de ma troisième photo, représentant des empreintes de pieds de fidèles qui ont été offertes à la déesse.

 

On distingue mal sur ma première photo deux murets bas et parallèles menant au temple (partant du bord droit de ma photo et passant devant les colonnes), entre lesquels courait de l’eau pour évoquer le Nil. À la gauche du temple d’Isis on trouve le temple d’Aphrodite Hypolympiada (“Au-dessous de l’Olympe”). À l’époque hellénistique, l’eau d’une source sacrée a été captée, conduite sous la statue de culte d’Aphrodite Hypolympiada, et débouchait dans la citerne du temple d’Isis. Derrière, il y avait un petit temple d’Isis-Tychè (protectrice de la ville, cf. mes explications dans mon article sur Corinthe, 8-10 avril 2011). Au quatrième siècle de notre ère, un violent tremblement de terre a jeté le temple à bas. Divers indices montrent que sa reconstruction avait commencé, mais d’autres séismes entraînant de grandes inondations ont fait renoncer à d’autres travaux, et le sanctuaire n’a plus été fréquenté.

 

En ce même quatrième siècle, nous avons vu que la basilique paléochrétienne avait été détruite par ces mêmes séismes, et qu’une reconstruction avait également été entreprise. Cela signifie que la population était partagée entre chrétiens et païens, que le culte du Christ côtoyait celui d’Isis. En fait, le culte à mystères de cette déesse qui a fait ressusciter Osiris, son aspect de Providence, tout cela lui permettait de ne pas choquer la foi de nouveaux convertis au christianisme.  

 

817k1 sanctuaire d'Asklepios à Dion

 

817k2 Hygieia, musée de Dion

 

Je ne peux tout montrer. Nous avons parcouru ce très vaste site en long, en large et en travers pendant de nombreuses heures, et j’ai accumulé beaucoup de photos. Il me faut faire un choix. Aussi, je terminerai avec ce petit temple d’Asclépios Sauveur. J'ai déjà évoqué un autre sanctuaire d'Asclépios et de ses enfants dans les grands thermes. Le culte de ce dieu a été pratiqué ici dans un sanctuaire qui existait depuis la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou, au plus tard, depuis le début du troisième, mais c’est surtout à partir de l’époque impériale que son culte a pris de l’importance à Dion. L’eau, dont nous avons vu l’abondance et la présence partout en ces lieux, était un élément essentiel dans les thérapies, aussi est-il naturel de trouver ce dieu ici. Dans l’enceinte du sanctuaire, il y avait aussi des chambres où dormaient les pèlerins dans l’espoir que, leur apparaissant dans leur sommeil, Asclépios les guérirait, et des toilettes publiques. La découverte d’une statuette d’Hygieia (ma seconde photo), dont le nom signifie “santé”, prouve qu’elle était également honorée dans ce sanctuaire. Il s’agit d’une copie d’une statue attique du quatrième siècle avant Jésus-Christ la représentant avec un serpent sur les épaules. Quant à la suite, elle sera dans mon prochain article concernant le musée de Dion…

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Published by Thierry Jamard
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