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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 11:18

Alexandroupolis et Samothrace, le delta de l’Evros, nous sommes tout au bout à l’est de la Grèce, à la frontière turque. Mais en cet endroit, comme un chien qui relève la queue, une bande de terre de 20 à 40 kilomètres de large remonte vers le nord, le long de la Turquie. Sur ma carte Michelin au sept cent millième, je mesure environ quinze centimètres à vol d’oiseau entre la mer au sud et le poste frontière vers Edirne au nord, soit une bonne centaine de kilomètres. C’est cette direction que nous avons prise, nous arrêtant à peu près à mi-chemin dans la petite ville de Soufli.

 

851a1 Soufli, en Thrace grecque

 

Un bourg du nom de Sofulu est mentionné en ce lieu en 1667 par Evliya Çelebi (1611-1682), ce grand voyageur turc auteur du Livre des voyages, mais c’est surtout à la fin du dix-neuvième siècle que Soufli s’est développée, grâce à l’industrie de la soie. À l’époque, la Thrace était turque des deux côtés du fleuve Evros qui aujourd’hui sépare les deux pays, et Soufli était le centre administratif et commercial (soie et vin principalement) de soixante villages éparpillés des deux côtés de l’Evros. Cette activité a profondément marqué l’architecture de la ville, car dans les maisons privées de brique et de pierre l’étage était réservé à l’élevage des vers à soie qui y tissaient leurs cocons. Les bâtiments étaient donc conçus pour assurer la ventilation et le maintien de constantes en température, hygrométrie, lumière.

 

851a2 Soufli, maison Kourtidis, musée de la soie

 

Il y avait aussi des maisons bourgeoises comme celle de ma photo, typique de Soufli. Elle a été construite en 1883 par un médecin, le docteur Konstantinos Kourtidis (1870-1944), et généreusement sa fille Maria Kourtidi-Pastra l’a donnée à la Municipalité pour en faire un musée de la soie. Ce musée est entre les mains d’une fondation culturelle de la Banque du Pirée, qui perçoit un droit d’entrée, vend assez cher livres, bibelots et soieries, et interdit formellement toute photo, y compris des longs (et intéressants) panneaux explicatifs et historiques dont cependant on ne m’a pas empêché de prendre des notes. Mais sous l’œil suspicieux des garde-chiourme je n’ai pas eu l’envie de passer les deux ou trois heures nécessaires pour tout noter et faire la visite. Tant pis pour ce que j’ai pu oublier. Cette interdiction est d’autant plus incompréhensible que sur le dépliant donné aux visiteurs et que j’ai sous les yeux en ce moment, il est dit “Amateur photography and video filming are permitted”.

 

On trouve les premières traces d’utilisation du fil de soie en Chine en 2690 avant Jésus-Christ. Selon une légende, une princesse chinoise, Si-Ling-Chi, buvait son thé à l’ombre d’un mûrier quand est tombé dans sa tasse un cocon de bombyx. Le retirant précautionneusement, elle se rendit compte qu’il se dévidait en un fil très fin, très brillant, très résistant. C’est Alexandre le Grand qui au quatrième siècle avant Jésus-Christ, lors de ses expéditions en Orient, rapporte la soie en Grèce et son précepteur, le philosophe et savant Aristote, est l’auteur de la toute première description de la métamorphose de la chrysalide. Virgile croyait qu’il s’agissait d’un produit végétal (“Les Chinois dépouillent les feuilles de leur délicat duvet”) et par ailleurs j’ai trouvé une description faite par Pline l’Ancien : “Voici d'autres bombyx, dont l'origine est différente. Ils proviennent d'un gros ver muni de deux cornes particulières proéminentes. Ce ver devient d'abord chenille, puis ce qu'on appelle bombyle, de cet état il passe à celui de nécydale, et au bout de six mois à celui de bombyx. Ces insectes forment, comme les araignées, des toiles, dont on fait, pour l'habillement et la toilette des femmes, une étoffe nommée bombycine. L'art de les dévider et d'en faire un tissu a été inventé dans l'île de Céos [aujourd’hui Kéa, à une petite vingtaine de kilomètres au sud-est de l’Attique, voir mon article daté 18 et 19 août 2011] par Pamphila, fille de Latoüs. Ne la privons pas de la gloire d'avoir imaginé pour les femmes un vêtement qui les montre nues” (le tissu de soie est beaucoup plus léger que le drap de laine ou de lin dont généralement est fait le vêtement romain).

 

851a3 J. Stradan (1580), apport des oeufs de bombyx

 

La Chine produisait et exportait le fil, des tissus, déjà en ce temps et jusqu’au vingtième siècle, mais n’a jamais vendu les insectes qui en sont à l’origine, ni leurs œufs, ni les cocons. Les Chinois, pour vendre leurs produits, loin de détromper leurs clients, entretenaient leurs croyances sur l’origine de la soie. Au sixième siècle de notre ère, Procope (vers 500-560) raconte comment des œufs de bombyx sont venus à Byzance. “Arrivèrent de Serinda [Inde] certains moines […] qui se présentèrent devant [Justinien]. […] Ils expliquèrent que certains vers sont des fabricants de soie […] et que, bien que les vers ne puissent pas être apportés ici vivants, leurs œufs pourraient facilement être transportés […]. Dès que [leurs œufs] sont pondus, on les recouvre de fumier et on les garde au chaud aussi longtemps qu’il est nécessaire pour qu’ils produisent des insectes. Lorsqu’ils eurent donné ces informations, mus par d’alléchantes promesses de l’empereur pour prouver leurs dires, ils retournèrent [en Inde]. Quand ils eurent rapporté les œufs à Byzance, […] ils en firent, par métamorphose, des vers qui se nourrissent des feuilles du mûrier”. Ils avaient dissimulé les œufs volés dans des bambous évidés. Très vite, ensuite, la culture du ver à soie s’est répandue dans tout le Bassin Méditerranéen. La gravure que je reproduis ci-dessus, et qui représente les deux moines apportant les œufs de bombyx à l’empereur Justinien, est extraite d’un livre de J. Stradan (1580).

 

À la fin du onzième siècle, le roi Roger I, conquérant de la Sicile avec l’aide de son frère Robert Guiscard, introduit dans le Péloponnèse la culture du mûrier pour l’élevage du ver à soie. C’est du nom du mûrier que cette partie de la Grèce tient le nom de Morée qu’elle a porté jusqu’au dix-neuvième siècle.

 

On produit déjà de la soie à Soufli quand, au dix-huitième siècle, viennent s’y fixer des nomades de Souli, en Épire. Leur implication dans la production du fil et dans le tissage a permis d’augmenter la production, qui était artisanale et familiale. Le très fort développement des années 1870 était dû au travail à domicile. Puis, au début du vingtième siècle, apparaissent les premières usines. Après le rattachement de la Thrace à la Grèce en 1919, les industries en général ont décliné, alors qu’au contraire cela a été pour Soufli l’âge d’or de la soie.

 

851b1 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

En 1920, ce sont deux frères juifs, Bohor et Eliezer Givré qui viennent créer une grande manufacture de soie à Soufli. Leur nom, prononcé DJIVRÉ, ne peut être prononcé par une bouche grecque, qui ignore le son J. On remplace les J par des Z (ici, on m’appelle Zamard). Par conséquent, en grec on orthographie leur nom Tzivre, et c’est parfois ainsi qu’on le transcrit dans notre alphabet. C’est un Français, le comte Hilaire de Chardonnet (1839-1924) qui, après avoir travaillé avec Pasteur sur l’éradication d’une maladie du ver à soie qui handicape l’industrie des soyeux de Lyon, invente en 1884 une combinaison de cellulose et de collodion qui permet de fabriquer une soie artificielle, aussi fine, aussi brillante, aussi résistante que la soie naturelle. C’est la rayonne. Mais cette invention révolutionnaire ne viendra réellement concurrencer la soie que plus tard, et les usines Givré tournent à plein régime.

 

851b2 Usines Givré (soyeux de Soufli), désaffectées

 

851b3 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

851b4 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

Si j’ai dit tout à l’heure que les frères Givré étaient juifs, ce n’est pas dans un esprit raciste ou antisémite. Je ne suis pas comme ça. Pas du tout. Mais c’est parce que, moins de vingt ans après la création de l’entreprise, éclate la Seconde Guerre Mondiale. Les Bulgares occupent la Thrace. Ils sont du côté de l’Axe, et le Nazisme effectue sa triste besogne d’extermination des Juifs. Parmi les héritiers des fondateurs, un homme émigre, mais deux filles restent et, ne passant jamais deux jours au même endroit, elles restent en Thrace, ce qui suppose beaucoup de courage, d’ingéniosité, de persévérance. De chance aussi car elles parviendront à ne pas tomber dans les mailles du filet jusqu’à la fin de la guerre et la libération. Elles reprennent alors leurs usines et les remettent en route. Hélas, pire que la rayonne, arrive le synthétique. Certes, cette matière n’a pas les qualités de la soie, loin de là, mais elle est beaucoup moins chère. La grande manufacture Givré ne peut lutter, et doit fermer ses portes définitivement en 1965.

 

851c1 Soufli, musée de la soie privé Tsiakiri)

 

C’est grâce à l’un des frères Tsiakiri, Georgios, que nous avons pu visiter ces bâtiments désaffectés. Cette entreprise de soyeux fonctionnait elle aussi à l’âge d’or de la soie de Soufli. Et elle a réussi à se maintenir jusqu’à ce jour. De plus, dans le joli bâtiment de ma photo, en centre-ville, d’où l’entreprise a dû déménager pour intégrer, plus loin, des locaux plus vastes, ils ont créé un musée privé de l’art de la soie. Là, on est accueilli de façon sympathique soit par Georgios Tsiakiri, soit par une dame anglaise originaire du Devonshire. On peut aussi y acheter les produits de l’usine.

 

851c2 au musée Tsiakiri, iPak multilingue pour chaque visi

 

Avec gentillesse, avec patience, on répond à toutes les questions, mais il est mis en œuvre un système très intelligent d’information. On remet au visiteur un iPaq. Le musée dispose d’un grand nombre de ces appareils, et les informations sont rédigées en un grand nombre de langues. Chaque machine, chaque vitrine, est dotée d’un code barre et il suffit d’en approcher l’appareil pour que s’affiche sur l’écran le texte correspondant. Comme, par ailleurs, la photo est permise sans restriction et que l’on fait confiance aux visiteurs pour avoir l’intelligence de ne rien dégrader (on se contente de petits panonceaux “prière de ne pas toucher”, on se promène seul sans œil inquisiteur. C’est d’autant plus agréable que si, au contraire, on souhaite un renseignement complémentaire, ces personnes compétentes sont disponibles pour répondre à la question. Et c’est au nom de son attention amicale que Georgios Tsiakiri nous a emmenés dans sa voiture, deux jours après la visite de son musée, voir les actuelles usines Tsiakiri, ainsi que les usines Givré désaffectées.

 

851d1 Mûrier pour bombyx, à Soufli

 

851d2 feuille de mûrier, pour ver à soie

  

C’est dans la cour du musée de la Banque du Pirée que j’ai photographié ce mûrier. Seul endroit où on ne m’a pas frustré. Dans un film, on voit des milliers de vers dévorer des quantités inimaginables de feuilles dans un bruit assourdissant. Il faut donc de grandes plantations de ces arbres pour élever des vers à soie.

 

851d3 vers à soie (musée Tsiakiri)

 

851d4 vers à soie (musée Tsiakiri)

 

Lorsque les œufs éclosent, il en sort de minuscules vermisseaux qui très vite grandissent (vu la quantité de nourriture qu’ils engloutissent, ce n’est pas étonnant) pour donner ces gros vers blancs qui vont ensuite s’envelopper dans un cocon en enroulant autour d’eux un fil qu’ils produisent de la même façon que l’araignée pour sa toile. En une dizaine de jours, le travail à l’intérieur du cocon est terminé, la chrysalide est devenue papillon, et le papillon va creuser un trou pour sortir et aller pondre ses œufs.

 

851d5 cocons de ver à soie

 

Mais puisqu’un même fil est enroulé, si on laisse le papillon faire ce trou, on n’aura plus un fil de soie continu, mais des centaines de petits bouts. Il convient de tuer le papillon avant qu’il ne détruise la soie. Bien sûr, on en garde quelques-uns pour la reproduction, mais la majorité des cocons sont soumis à une température de 80° pour tuer le papillon.

 

851d6a oeufs de bombyx du mûrier

 

851d6b bombyx ayant pondu

 

Ces photos montrent des papillons qui ont pondu. Ils meurent dès qu’ils se sont reproduits. On peut voir les tout petits œufs noirs qui, à température correcte, vont éclore. L’usage veut que l’on appelle ces œufs des graines. De même, les textes en anglais parlent de seeds. Lors de l’éclosion des œufs, les vermisseaux qui en sortent sont si petits qu’on ne peut les recueillir sans les tuer. On dispose alors une gaze au-dessus d’eux sur la table où sont les œufs et sur cette gaze des lanières de feuilles de mûrier. Le ver passe au travers des fines mailles, attiré par cette nourriture, et grossit, ce qui l’empêche de repasser de l’autre côté. On transporte alors la gaze en une seule pièce, avec toute la récolte. Il va falloir ensuite nourrir les vers quatre fois par jour, à heure fixe, changer délicatement leur litière pour maintenir une hygiène parfaite, désinfecter les locaux après chaque génération d’élevage, car le ver à soie est sujet à des maladies qui peuvent décimer leur population. Je n’ai pas de chiffres pour Soufli, mais en France, dans les Cévennes, certaines années la production de cocons était divisée par quatre. Il a été fait appel à Pasteur qui a trouvé le moyen de lutter contre la pébrine, l’une de ces maladies.

 

851d7 cocons de soie inutilisables (musée de la soie, Souf

 

La photo ci-dessus montre des cocons inutilisables. Certains sont percés, d’autres sont colorés, ou trop fragiles, ou comprimés, ou atteints de maladies, ou attaqués par des parasites.

 

851d8 soie dévidée du cocon

 

851d9 fil de soie torsadé et teinté

 

Avant d’en venir au travail sur la soie, encore deux photos concernant la production. D’abord la soie toute fine après le traitement qui a suivi le dévidage. Ensuite du fil de soie torsadé, blanc ou teint.

 

851e1 Musée de la soie Tsiakiri à Soufli

 

851e2 plaque de machine à soie, musée Tsiakiri, Soufli

 

Le musée Tsiakiri montre quelques vers à soie, des papillons, des cocons, mais la région de Soufli, si elle continue à pratiquer l’élevage du ver à soie, n’en fait qu’une production minime de cocons. L’industrie de la soie qui perdure à Soufli doit importer ses cocons. Le principal producteur reste la Chine. Mais c’est la nature qui produit le cocon, ce ne sont pas les Chinois. Eux permettent aux graines de germer, aux vers de se développer, aux chrysalides de faire leur travail de production. Le dévidage des cocons, la filature et la torsion des fils, puis le tissage sont réalisés à Soufli. Le musée montre des machines anciennes, comme celle-ci pour le tissage. On peut voir sur sa plaque qu’elle provient de Sainte-Colombe, dans le Rhône, ce qui se comprend puisque les soyeux de Lyon étaient aussi utilisateurs de ce genre de machines.

 

851e3 plaques de machines à soie, musée Tsiakiri, Soufli

 

Mais d’autres machines viennent d’autres pays, dont voici deux exemples, l’Allemagne et l’Italie, comme le prouvent ces plaques, de Chemnitz (qui, de 1953 à 1990, s’est appelée Karl-Marx-Stadt, en RDA) et de Milan.

 

851e4 incubateur à cocons (musée de la soie Tsiakiri à S

 

Cet incubateur à cocons, ou couveuse, date de 1946 mais ce type d’appareil est utilisé depuis les années 1920. Parce que la température idéale se situe entre 35° et 38° et qu’elle doit être constante, par le passé les femmes enveloppaient les graines dans des mouchoirs, elles les plaçaient sous leurs aisselles et dans leurs corsages, et les gardaient ainsi jour et nuit jusqu’à éclosion. Efficace, certes, mais peu productif et peu confortable. La couveuse chauffée au gaz a un corps de bois, un intérieur en tôle galvanisée, une porte vitrée pour que l’on puisse vérifier l’intérieur, et la partie inférieure est remplie d’eau pour éviter la dessiccation.

 

851e5 Musée de la soie Tsiakiri à Soufli

 

Cet appareil de tordage manuel du fil a été utilisé dans cet atelier de 1955 à 1980. En faisant varier la vitesse de déroulement et d’enroulement, on fait varier le nombre de tordages par mètre, d’où plus ou moins de résistance pour un fil plus ou moins gros.

 

851e6 tissage de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

851e7 tissage de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

Sur ce métier à tisser, on peut voir s’un côté les fils de chaîne qui arrivent, et dans la machine la trame est ajoutée. De l’autre côté de la machine on voit sortir le tissu réalisé. J’ai trouvé intéressant de réunir les deux sur une même image.

 

851f1 Matériel pour batik

 

851f2 Timbre pour imprimer sur soie (musée Tsiakiri)

 

Outre les grosses machines dont un bon nombre sont présentées, il y a aussi tout un petit matériel pour le travail plus artisanal, moins industriel. Sur cette table, c’est le matériel nécessaire pour le batik qui est un travail artistique. Sur le coin gauche de la table on voit le bloc de cire que l’on applique à chaud sur les parties de la soie que l’on veut protéger de la coloration, puis on pose une couleur. Ensuite, on laisse à découvert d’autres zones pour y appliquer une autre couleur, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le dessin soit coloré, puis on ôte la cire à l’eau bouillante ou au fer à repasser. La seconde photo montre un timbre pour impression d’un dessin sur la soie. Là, le geste est plus machinal qu’artistique.

 

851g1 broderie de soie en vente au musée Tsiakiri, Soufli

 

Dans des vitrines sont présentées des réalisations en soie, certaines juste pour l’exposition, d’autres dont les sœurs sont en vente au rez-de-chaussée. Bien entendu, ce qui est présenté ici est une broderie de soie.

 

851g2 vêtements de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

851g3 vêtements de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

Il y a aussi des modèles de vêtements présentés sur des mannequins dans des vitrines. Sur la première photo, un tailleur en soie naturelle, et une robe en soie sauvage. La couleur est végétale naturelle (noyer). Ces vêtements sont des années 1950-1960. Dans la vitrine de la deuxième photo, ce sont des vêtements des années 1960-1970. Le costume d’homme est tout en soie seta crouta, la chemise en soie, la cravate en batik. La robe de la femme est en batik. Il est précisé (mais ce n’est pas nécessaire, me semble-t-il) que tous ces tissus proviennent des ateliers Tsiakiri.

 

851g4 press book du styliste Tseklenis

 

851g5 press book du styliste Tseklenis

 

Il y a aussi un très gros press-book d’un brillant styliste grec, Iannis Tseklenis, qui travaille la soie à Athènes et qui, bien sûr, est en relation avec les frères Tsiakiri. C’est très intéressant à consulter. Les journaux et magazines, grecs mais aussi et surtout américains, britanniques, français, italiens, ne tarissent pas d’éloges à son égard. Et si le stylisme ne dépend que de lui, un peu de sa gloire retombe aussi sur ceux qui lui fournissent une matière première de qualité.

 

851h1a Cocons de soie aux usines Tsiakiri de Soufli

 

851h1b Cocons de soie aux usines Tsiakiri de Soufli

 

Je disais que Georgios Tsiakiri nous avait emmenés visiter les usines actuelles. En ce jour, en raison d’une préparation de présentation ailleurs, l’usine ne fonctionnait pas, mais nous avons vu le matériel moderne après avoir vu dans le musée le matériel du passé. Ici, deux sacs de cocons qui attendent d’être dévidés, d’autres déjà éventrés.

 

851h2 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

851h3 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

851h4 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

Je ne veux pas m’étendre sur les questions techniques, sur le fonctionnement des machines, mais nous avons vu de fantastiques métiers à tisser dont un de vingt mille fils, un autre de trente mille pour une largeur d’1,80 mètre, soit plus de 160 par centimètre. Nous avons vu aussi des machines de tordage réalisant vingt-cinq mille torsions par mètre pour que le fil soit plus élastique. J’ai été impressionné par une table métallique gigantesque de trente mètres de long sur 1,40 mètre de large, etc., etc.

 

851h5 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

Je terminerai avec ces cuves. Afin de fixer les dimensions du tissu de soie et le rendre indéformable, il passe dans des étuves où il est soumis successivement à des températures de 180°, 40° et 240°. En conclusion, je dirai que ces visites m’ont passionné. Évidemment, je savais que le fil de soie provenait du cocon de la chrysalide du bombyx du mûrier, mais il est impressionnant de voir combien il y a d’étapes complexes entre l’œuf, la “graine”, et mes cravates en soie. Je crois pouvoir recommander à toute personne passant dans les parages de Soufli d’aller y faire un tour, au risque de se laisser tenter par l’achat de soieries fort attractives…

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Published by Thierry Jamard
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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 12:43

850a1 Départ du ferry vers Samothrace

 

Alexandroupolis est intéressante et sympathique, et nous sommes heureux de l’avoir découverte, mais en fait, si nous nous y sommes rendus, c’est parce que là se trouve l’embarcadère des ferries vers l’île de Samothrace, la patrie de cette fameuse Victoire (Nikè) qui fait l’orgueil –qui contribue à faire l’orgueil– du musée du Louvre. Nous voici donc sur le ferry, quittant le port d’Alexandroupolis.

 

850a2 à bord du ferry vers Samothrace

 

Je crois que le bar du bord vend beaucoup plus de gâteaux secs pour les mouettes, “vastes oiseaux des mers qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers”, que pour les passagers eux-mêmes. Car nombreux sont les enfants, et dix fois plus nombreux sont les adultes qui s’amusent à tendre un petit morceau de pain ou de gâteau sec à bout de bras  pour avoir le plaisir de voir une mouette ou un grisard venir s’en saisir.

 

850a3 grisard

 

850a4 mouette

 

850a5 amerrissage de mouette

 

Quant à moi, tout aussi enfantin, je me régale à essayer de surprendre des moments intéressants, tels qu’un amerrissage. Car il est vrai que je suis fasciné par le vol des mouettes.

 

850a6 arrivée près de l'île de Samothrace

 

Mais voilà deux heures que nous sommes partis, et Samothrace apparaît comme une montagne posée sur la mer (le sommet est à 1611 mètres). Nous ne sommes cependant pas arrivés, parce que le ferry va contourner une partie de l’île avant d’entrer dans le port.

 

850b1 végétation sur l'île de Samothrace

 

850b2 végétation sur l'île de Samothrace

 

Lors de notre petit séjour dans l’île, nous ne nous sommes pas contentés de visiter le site archéologique et le musée. Nous nous sommes aussi promenés à pied. La végétation est assez surprenante. Sur ma seconde photo, on ne voit pas un tas de branchages réunis par le râteau d’un jardinier, mais une curieuse plante dont j’ignore le nom et qui pousse ainsi en touffes, souvent isolées comme ici, parfois voisines les unes des autres, créant un effet de moutonnement.

 

850b3 Samothrace, cap Kipos

 

850b4 Samothrace, cap Kipos

 

Nous avons aussi pris le camping-car pour suivre la route qui longe la mer à l’est et nous rendre là où elle s’arrête, au cap Kipos. En cet endroit, sauvage et superbe, on ne peut plus parler de végétation. C’est soudainement un désert qui plonge dans la mer.

 

850b5 Le Mont Athos vu de Samothrace

 

Un coucher de soleil est presque toujours spectaculaire. Mais ici, où nous sommes sur la côte ouest (à l’opposé du cap Kipos dont je viens de parler), je regarde ma carte pour essayer de comprendre quelle est cette montagne. Le soleil a plongé un peu à droite du cadre de ma photo. Cette montagne est donc à l’ouest-sud-ouest. Par conséquent, il ne peut y avoir de doute, c’est la côte est de la Chalcidique, c’est le Mont Athos, c’est la Montagne Sacrée, qui doit bien se trouver à une centaine de kilomètres et qui semble assez proche. On doit donc imaginer que, du fait de la courbure de la terre, à cette distance le pied de la montagne nous est caché.

 

850c1 Chora, Samothrace

 

850c2 Chora, Samothrace

 

Le port, sur la côte ouest de l’île, c’est Kamariotissa. Mais la capitale de Samothrace, à cinq ou six kilomètres vers l’est à l’intérieur des terres, on l’appelle simplement Chora, comme toutes les capitales des îles grecques. En fait, le mot signifie “le Pays”, c’est-à-dire donc la ville éponyme de l’île. Nous nous y sommes rendus, et c’est d’ailleurs en redescendant vers Kamariotissa que j’ai pris cette photo du coucher de soleil. Il s’agit d’un joli petit village authentique, avec ses ruelles pavées, ses vieilles maisons avec four extérieur (désaffecté, généralement débordant d’un fouillis de tout ce dont on ne veut pas à la maison), ses arbres pluricentenaires, son église orthodoxe ramassée, mais aussi son monument aux héros.

 

850c3 tour Phonias à Samothrace

 

850c4 tour Gattilusi à Samothrace

 

850c5 tour Gattilusi à Samothrace

 

Pour avoir aidé l’empereur de Byzance Jean V Paléologue à se défaire de son rival Jean VI Cantacuzène pour accéder au trône en 1354 (nous avons vu dans mon récent article sur Feres daté 18, 19 et 25 septembre comment ce dernier s’était fait proclamer empereur en 1342), le Génois Francesco Gattilusio reçut en 1355 la seigneurie des îles de Lesbos et de Samothrace, et en outre l’empereur lui donna en mariage sa sœur Maria. Mais après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, dès 1456 les Ottomans vont confisquer ces possessions. Samothrace, du fait de sa position, était une île convoitée, aussi convenait-il de la défendre, et pour ce faire les Gattilusi y avaient construit des tours. Celle de ma première photo est nommée Tour Phonias (ou Fonias, selon le mode de transcription), en raison de la proximité de la rivière de ce nom qui signifie “assassin”, du fait de ses crues dangereuses. Les tours de mes deux dernières photos sont tout simplement nommées Tours Gattilusi.

 

850d1 copie de la Victoire de Samothrace, dans son île

 

Non ! Ce n’est pas possible ! Cette statue française du Louvre, les Grecs nous l’auraient volée ? Attendez, je ne comprends pas ce que vous dites, elle serait à eux et c’est nous qui la leur aurions prise… j’ai du mal à y croire. Ah, celle-ci n’est qu’une copie en plâtre, dites-vous… Cela me rassure.

 

Mais soyons sérieux. Quelques personnes, ici, m’ont dit que nous, les Français, nous l’avions volée. Le mot “looted” est employé par Wikitravel en anglais. En 1863, le vice-consul de France à Andrinople (aujourd’hui Edirne, première ville de Turquie, juste à la frontière grecque) est chargé de mission archéologique sur l’île. Sur le site du sanctuaire, il découvre des fragments de statue, les rassemble et, avec l’assentiment des autorités turques –car à l’époque, la Thessalie, la Macédoine, la Thrace, les îles de l’Égée, la Crète appartiennent encore à l’Empire Ottoman– il les envoie à Paris. De même, lorsque des Autrichiens, en 1875, identifient la proue de navire sur laquelle reposait la statue, personne n’y trouve à redire quand elle est remise aux représentants français pour prendre la direction de Paris. Or sous l’autorité des Turcs, il y avait des Grecs, dans ce pays, et s’ils ne disposaient d’aucun pouvoir pour s’opposer à cette expatriation des biens culturels, ils avaient celui d’exprimer leur mécontentement, ce qu’ils n’ont pas fait. Ceux qui vivaient en France et n’avaient donc rien à craindre du Sultan ni de ses pachas disposaient d’un journal de la diaspora grecque, où jamais aucun article de protestation n’a été publié. Voilà pourquoi je récuse hautement le terme de vol. Et quand, dans les maisons des villages, dans les murs des fermes, on reconnaît des fragments de colonnes, de gros blocs de marbre bien taillés, une tête ou un bras de statue, ce ne sont pas des archéologues français qui sont allés piller les ruines antiques. Depuis plus d’un an et demi que nous sommes en Grèce, et même bientôt deux ans, j’ai l’impression que bien peu de Grecs ressentent réellement un intérêt patrimonial pour leurs richesses culturelles antiques. C’est plutôt la conscience que cela amène des touristes, et que le pays en vit. Pendant les vacances, les tavernes et les bars sont bondés, et la plupart des musées de province sont déserts, ou visités par des étrangers. D’ailleurs, si de riches marchands, industriels, armateurs grecs de Thessalonique, de Constantinople, de Smyrne ou d’ailleurs avaient procédé au travail de fouilles dont se sont chargés des Français, les autorités turques les auraient laissés emporter leurs trouvailles dans leurs propriétés privées, et ces œuvres d’art seraient aujourd’hui encore en Grèce. Je dois quand même ajouter que dans une taverne de Kamariotissa, j’ai discuté avec la patronne, une jeune femme, et l’employée aux cuisines qui avait longtemps vécu en Belgique. Cette dernière estimait que le Louvre devait rendre cette statue et toutes les autres, qui n’ont de sens que sous le ciel de Grèce. Mais la patronne disait qu’ici en Grèce les autorités ne savaient pas mettre les antiquités en valeur, et qu’au Louvre des millions de personnes de tous pays pouvaient voir la Victoire de Samothrace alors que ce ne seraient que quelques centaines, voire quelques milliers si elle était sur place, et qu’en compagnie de la Joconde et d’autres chefs d’œuvre de toutes les époques et tous les pays elle était bien plus à sa place. Un grand merci, Madame.

 

850d2 dans l'île de Samothrace, où a été trouvée la Ni

 

Puisque j’ai parlé de la célèbre statue, il convient de montrer le lieu où elle a été découverte. Même si, précisément cette année, le Louvre a estimé qu’elle avait besoin d’une restauration pour lui rendre sa couleur bien blanche et pour refaire les joints de ciment qui lui permettent de tenir sur sa base, le poli bien conservé de son marbre prouve qu’elle était à l’abri d’un bâtiment et non pas exposée en plein air. Par ailleurs, le travail particulier de son côté gauche (à droite pour qui la regarde) permet de penser qu’elle était présentée légèrement de côté. Ce que montre ma photo, ce sont les ruines des murs de ce bâtiment.

 

850d3 autre Victoire (Nikè) de Samothrace

 

Cette Nikè (Victoire), elle, est authentique, et elle est bien dans le musée du site archéologique. Elle provient de l’acrotère du hiéron (je vais parler de ce bâtiment tout à l’heure), et elle est un peu plus récente que sa collègue du Louvre (vers 130 avant Jésus-Christ, contre environ 190 avant Jésus-Christ). Il faut bien avouer qu’elle est loin d’être aussi splendide. Quand, au début de l’époque impériale, un tremblement de terre l’a jetée à bas et brisée, elle a été soigneusement enterrée contre les fondations du bâtiment, et remplacée par une statue identique, laquelle se trouve aujourd’hui au musée de Vienne. Ce n’est qu’en 1949 que l’on a découvert les morceaux de cette statue.

 

850d4 restitution du Louvre à la Grèce

 

Comme pour le hiéron, je dirai tout à l’heure ce qu’on appelle la Rotonde d’Arsinoé, mais pour l’instant disons que sur ce bâtiment le toit était conique et se terminait par ce que je montre sur ma photo. On le voit, il y a deux parties. La pierre constituant la partie supérieure avait pris le chemin du Louvre au dix-neuvième siècle. Peut-être avec un sentiment de culpabilité totalement injustifiée pour la statue de la Victoire, la France a rendu cette pierre à la Grèce. Je trouve que c’est très bien d’avoir réuni ces deux parties, ici dans ce musée du site, mais quel dédommagement dérisoire en comparaison de cette œuvre d’art exceptionnelle…

 

850e1 le théâtre de Samothrace en piteux état

 

Sur le site, un panneau nous informe que ceci est le théâtre, construit vers 200 avant Jésus-Christ. Ah bon… Il n’en reste plus guère qu’une forme vague, sans une seule pierre qui permette d’en avoir la moindre idée. Durant des siècles, la population s’est servie, comme dans une carrière, et a construit des maisons. Car même en deux millénaires la pluie ne dissout pas les pierres.

 

850e2 odéon à Samothrace

 

850e3 Petit théâtre à Samothrace

 

Ici, l’état est bien meilleur. On dirait un odéon, ces petits théâtres pour donner des concerts ou pour déclamer de la poésie. Mais les archéologues ont une autre idée. Pour l’expliquer, il me faut d’abord parler du culte. À Samothrace, on honore des dieux dont on n’ose pas prononcer le nom, par respect. Comme un sanctuaire existait là déjà avant l’arrivée des colons grecs et que le culte venait de Phénicie, on utilise souvent le mot anatolien Cabires pour désigner ces dieux. Et comme ce mot, du sémite kabir, signifie “Grands”, on préfère même les appeler les Grands Dieux, de peur que ce mot Cabires que les Grecs ne comprennent pas soit pris pour leur nom, qu’on ne doit pas prononcer. Des rapprochements ont été faits entre le mot sémite et des mots indo-européens, comme Kobold en allemand, Gobilin en breton, Gobelin en français, tous ces noms désignant des esprits ou des lutins. Mais j’ai déjà parlé de ces divinités lorsque, le 23 avril dernier, nous avons visité à Athènes l’exposition concernant le navire naufragé près de l’île d’Anticythère. Il s’agissait d’un skyphos représentant un initié aux mystères de leur culte. Plutôt que de me répéter, je préfère mettre ici un lien vers cet article.

 

Selon les auteurs, leur nombre varie, mais les auteurs qui parlent d’eux n’ont pas été initiés, et on ne doit pas oublier que les initiés ne pouvaient en aucune façon révéler ce qu’ils avaient appris. En Phénicie et en Égypte, les Cabires semblent avoir été sept ou huit. Dans une scholie aux Argonautiques d’Apollodore, le géographe Mnaseas, disciple d’Aristophane d’Alexandrie à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, compte trois Cabires, dont il donne les noms, Axieros, Axiokersa et Axiokersos auxquels, précise-t-il, certains en associent un quatrième, Kasmilos. Si, contrairement à ce que dit Hérodote, ils ne sont pas enfants d’Héphaïstos, la première, Axieros, serait celle que les monnaies de Samothrace représentent souvent, une déesse assise entre deux lions que l’on identifie comme la “Grande Mère”, Cybèle, cette divinité d’Asie Mineure en qui les Grecs reconnaissent leur Déméter. Dans ces conditions, la seconde, Axiokersa, serait sa fille Perséphone (Korè), enlevée aux enfers par Hadès, qui serait donc le troisième, Axiokersos. Pour expliquer éventuellement le quatrième, Kasmilos, il a été proposé d’y voir le conducteur des âmes (psychopompe) aux enfers et messager des dieux, Hermès.

 

Leur culte est un culte à mystères. Les fidèles, comme on l’a vu, doivent recevoir une initiation, en deux temps comme à Éleusis. Et selon les recherches les plus récentes, il semblerait que ce petit théâtre de mes photos ait été réservé à la première initiation. Il était, dans le passé, entouré de statues. Le mot “mystère” est à mettre en relation avec le verbe grec μύω (myô), “je ferme les yeux” (cf. myope, de my-op-, “yeux fermés”, pour désigner celui qui fronce les paupières pour voir de loin). En effet, le mystère est ce que l’on ne voit pas et, après cette première initiation, les fidèles sont mystai.

 

En visitant ces lieux, où d’innombrables pèlerins se sont rendus pendant toute la durée de l’Antiquité, il est difficile d’oublier qu’une certaine Olympias, princesse molosse d’Épire et prêtresse de Zeus au sanctuaire de Dodone faisait en 357 avant Jésus-Christ son initiation au sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace quand le jeune roi Philippe II de Macédoine s’est rendu en ces mêmes lieux. Philippe est âgé de 25 ans, Olympias de 18. Ils se sont rencontrés, se sont mariés, et ont engendré Alexandre le Grand. Pour cette raison, Philippe, Alexandre, et après eux tous leurs successeurs sur le trône de Macédoine ont honoré ce sanctuaire et l’ont enrichi.

 

850f1Tholos d'Arsinoé à Samothrace

 

850f2 Rotonde d'Arsinoé, Samothrace

 

J’ai dit, en en montrant le sommet, que j’expliquerais la Rotonde d’Arsinoé. Ce que l’on voit au centre, partiellement recouvert de briques, est le reste d’une structure de la première moitié du quatrième siècle, un autel de sacrifices avec un puits rond pour recevoir les libations aux dieux d’en bas. Cette tholos (bâtiment circulaire, donc rotonde) a été édifiée autour de cette structure un siècle plus tard (288-270) et consacrée par la fille de Ptolémée I, ami d’enfance puis garde du corps et général d’Alexandre, devenu après la mort de celui-ci pharaon d’Égypte. Cette fille, c’est Arsinoé II qui a épousé en 299 Lysimaque, autre garde du corps et général d’Alexandre devenu roi de Thrace. La fourchette de dates est due au fait que l’on ignore à quel moment de sa vie a eu lieu cette consécration, soit lorsqu’elle était la femme de Lysimaque, mort en 281 ou lorsqu’elle a épousé son demi-frère Ptolémée Keraunos (“Ptolémée Foudre”) ou encore lorsque celui-ci a assassiné deux des trois fils qu’elle avait eus avec Lysimaque et qu’elle s’est enfuie en 280 à Samothrace puis, veuve de nouveau en 279, qu’elle a épousé son frère Ptolémée II de sept ans plus jeune qu’elle, nouveau pharaon d’Égypte succédant à son père. Elle mourra en 270 et Ptolémée II la divinisera sous le nom d’Arsinoé Philadelphe. Lui aussi on le surnommera Ptolémée Philadelphe, le mot signifiant “qui aime son frère” ou “qui aime sa sœur”.

 

850f3 galerie de la Rotonde d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

850f4 détail de la Tholos d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

850f5 détail de la Rotonde d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

La Rotonde d’Arsinoé mesurait 20,219 mètres de diamètre au niveau du sol (c’est précis) et était faite de marbre de Thasos. La première photo ci-dessus montre un fragment de la galerie qui courait tout autour, sous le toit, et les deux autres sont des détails de la décoration de cette galerie.

 

Au plus tard à partir du troisième siècle avant Jésus-Christ, chaque année, à une date que l’on ne connaît pas avait lieu un grand festival. Certains supposent que ce pourrait être fin juillet, et que l’actuel festival populaire de sainte Paraskevi, le 26 du mois à Samothrace près du sanctuaire des Grands Dieux, avec ses réminiscences païennes, platanes, source, pourrait en avoir pris la succession. On y invitait des ambassadeurs de toutes les cités de Grèce et d’Asie Mineure. Dans cette Rotonde d’Arsinoé avaient lieu les sacrifices, ce que symbolisent les bucranes de la frise de décoration, et il est probable que le bâtiment servait aussi à recevoir les ambassadeurs.

 

850g1 dans le sanctuaire de Samothrace, l'anaktoron

 

On appelle ce bâtiment l’anaktoron, nom que l’on donne à la salle d’initiation aux mystères, et la petite salle au premier plan, appelée la sacristie, était considérée comme la pièce de préparation. Depuis que l’on a compris que ce n’était pas le lieu d’initiation, on ne sait plus trop bien à quoi servait le bâtiment. Peut-être un lieu de réunion, mais cela n’explique pas l’usage de ladite sacristie.

 

850g2 Stoa de Samothrace (1ère moitié du 3e s. avant JC)

 

Reposons-nous un peu de ces conjectures, des longues explications aussi, avec cette image de la stoa, le portique, long de 104 mètres, large de 13,40 mètres et datant de la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ, qui protégeait les visiteurs des intempéries ou de l’ardeur du soleil.

 

850h1 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850h2 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

Nous sommes ici au cœur du sanctuaire des Cabires, et ces photos montrent leur temple. Cyriaque d’Ancône (1395-1455) y a vu un temple de Poséidon. Puis jusqu’à une époque récente, les archéologues y ont vu le hiéron, l’espace sacré des initiations. Aujourd’hui, des découvertes d’objets votifs et autres font revenir vers l’idée d’un temple, mais dédié aux Grands Dieux. La construction en a été entreprise au début de l’ère hellénistique, vers 325, mais les colonnes de la façade et les décorations du toit (dont la Victoire d’acrotère que j’ai montrée, qui était dans un angle, ainsi que ses trois sœurs des autres angles) n’ont été ajoutées que 175 ans plus tard. Sur la gauche de ma seconde photo, cet espace est tout ce qui reste d’un bâtiment où étaient déposés les objets votifs offerts par les fidèles.

 

850h3 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850i1 bâtiment des Danseuses, Samothrace

 

Tout contre le temple, juste au pied des colonnes, s’élevait un autre bâtiment dont, hélas, on a du mal à imaginer l’apparence. Mais les archéologues y ont trouvé des sculptures qui permettent au moins de lui donner un nom.

 

850i2 Frise des danseuses, Samothrace (vers 340 avant JC)

 

Ces sculptures sont une grande frise malheureusement cassée en plusieurs morceaux, mais représentant une procession de danseuses, que je trouve absolument admirable. D’où le nom donné à ce bâtiment, le bâtiment des danseuses. Et c’est depuis que l’on sait qu’il s’agit en réalité de l’anaktoron, du bâtiment de la seconde initiation, que l’on doit réfléchir à l’usage du bâtiment de ma photo de tout à l’heure. Les mystai venant du petit théâtre de la première initiation descendaient en procession une allée pavée en direction de la Rotonde d’Arsinoé. Là, sur la droite une allée se dirigeait vers ce que l’on appelle encore l’anaktoron, et sur la gauche l’allée continue vers cette salle des danseuses, la plus vaste structure de tout le sanctuaire. La cérémonie avait lieu à la nuit. Les initiés, les yeux bandés, erraient à la recherche d’Harmonie. Il me faut donc raconter la légende de cette déesse.

 

Zeus, s’unissant à Électre, une Pléiade fille d’Atlas vivant à Samothrace, a engendré Dardanos le fondateur de la dynastie qui règnera sur Troie, Iasion qui tombe amoureux de Déméter, et Harmonie. Lorsque Zeus, sous l’aspect d’un taureau, a enlevé Europe, moi je sais qu’il l’a emmenée en Crète, mais sa famille l’ignorait. La mère d’Europe et ses frères sont alors partis à sa recherche. L’un d’eux, Cadmos, est passé par Samothrace et a enlevé Harmonie. Dans cette île où sont célébrées Déméter et Perséphone, un parallèle est fait entre l’enlèvement de Perséphone par Hadès et celui d’Harmonie par Cadmos, mais dans ce second cas il n’y a pas de descente aux enfers ni de quête de la fille par sa mère. Au contraire, Cadmos ramène Harmonie et la rend à ses frères Dardanos et Iasion, et un mariage sacré est célébré entre Cadmos et Harmonie. C’est à ce point que la légende de Cadmos et Harmonie à Samothrace rejoint celle des mêmes à Thèbes. Dans ce dernier cas, le mariage a lieu là où Cadmos fonde la ville de Thèbes (la citadelle porte le nom de Cadmée).

 

850i3 Frise des danseuses, Samothrace

 

850i4 Frise des danseuses, Samothrace

 

J’ai montré en entier le plus grand des morceaux de cette frise pour que l’on voie comment s’enchaîne le mouvement de ces femmes, toutes individualisées, mais dans le cadre limité de ce blog l’image est trop petite, il me faut aussi montrer des images plus détaillées qui permettent de voir la finesse de la réalisation.

 

C’est donc dans cette salle que les mystai, un bandeau sur les yeux, recherchent Harmonie. Là aussi le rite d’initiation comporte une représentation du mariage sacré, et cette frise qui faisait tout le tour du bâtiment représenterait alors très probablement la cérémonie du mariage. C’est à la suite de ces cérémonies que les mystai, auxquels on retire le bandeau pour leur faire vivre une vision extraordinaire, passent au second stade, devenant des epoptai, des spectateurs. Car seules les deux catégories de mystai et d’epoptai sont autorisées à voir cela –que nous ne saurons jamais.

 

850i5 anneau de fer d'un initié aux mystères de Samothrac

 

Tout ce que l’on sait, c’est trois choses. D’abord, l’impétrant devait dire au prêtre l’action la plus illégale qu’il avait jamais commise. Ensuite il se ceignait, sous le ventre, de filets violets. Enfin, les initiés recevaient un anneau de fer (ma photo) comme marque de leur initiation et pour se reconnaître entre eux.

 

850j1 Initié, sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850j2 ''le non-initié ne peut entrer dans le sanctuaire''

 

Revenons au temple lui-même, où a été retrouvée cette petite terre cuite hellénistique. La tête est celle d’un initié aux mystères du culte. Et, particulièrement intéressante, la pierre de la seconde photo porte une inscription du deuxième siècle avant Jésus-Christ, illisible sur ma photo, qui dit “Le non-initié ne peut entrer dans le sanctuaire”.

 

850j3, lampe, sanctuaire des Cabires, Samothrace

 

Et puis cette lampe à huile a également été retrouvée dans le sanctuaire des Cabires.

 

850j4 Le devin Tirésias (Samothrace)

 

Mais ce qui m’a fait grand plaisir, c’est de trouver cette représentation de Tirésias de 460 avant Jésus-Christ, même si par prudence cette identification est suivie d’un point d’interrogation entre parenthèses. Car ce grand devin se retrouve dans toutes les légendes thébaines. Homère, dit-on, était aveugle, et Tirésias aussi. Cela tient au fait que pour les Grecs, l’inspiration poétique comme la connaissance du futur sont intérieures, elles sont le fait d’une vision qui n’est pas celle des yeux.

 

Dans le cas de Tirésias, on raconte que sa mère, la nymphe Chariclo, était une grande amie d’Athéna, qui souvent accompagnait la déesse sur son char. Or un jour, Athéna et Chariclo se baignaient nues dans une source, quand Tirésias qui chassait dans la montagne déboucha soudainement et inopinément, et vit Athéna. Un mortel ne peut voir une divinité, et surtout une déesse vierge nue, et Athéna lui ôta la vue. Chariclo, éplorée de ce qui arrivait à son fils, supplia son amie, mais ne put obtenir l’impossible. Pour la consoler, Athéna donna à Tirésias un bâton de cornouiller avec lequel il reconnaissait son chemin aussi bien que s’il voyait et lui donna le don de comprendre et d’interpréter le chant des oiseaux, ce qui signifiait, en fait, le don de prophétie.

 

Parmi les nombreuses prophéties qu’on lui prête, j’en ai deux en mémoire. Zeus, séduit par la beauté d’Alcmène, se débrouille pour faire partir Amphitryon, son mari, à la guerre, puis prend son apparence et fait croire à la fidèle Alcmène qu’il est venu passer la nuit avec elle et rejoindra son camp au matin. C’est ainsi qu’il a engendré Héraclès. Et c’est Tirésias qui dira au mari par qui il a été trompé. D’autre part, Œdipe a fui Corinthe où se trouvaient le roi et la reine qui l’avaient élevé sans jamais lui révéler qu’il était adopté, parce que l’oracle de Delphes lui avait prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Dans sa fuite, il se querelle avec un homme qu’il tue, puis épouse la reine de Thèbes, récompense promise à qui débarrasserait la ville du Sphinx. Et, bien sûr, il s’agissait de Laïos et de Jocaste, ses parents biologiques. Ces crimes ont jeté sur Thèbes une terrible peste, que seul peut conjurer le bannissement du coupable, et c’est encore Tirésias qui va informer Œdipe de la vérité et de sa culpabilité involontaire.

 

Athéna avait également ajouté un lot de consolation. Même après sa mort, Tirésias conserverait son don de prophétie. Selon certains auteurs, c’est Zeus qui lui aurait attribué ce privilège, en même temps que celui de vivre très vieux. Et c’est ainsi qu’après avoir vécu le temps de sept générations humaines, il mourut et selon le lot commun descendit chez Hadès. Dans l’Odyssée, nous voyons Ulysse aller le consulter. “Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d'une coudée [c’est-à-dire environ 50 centimètres] dans tous les sens, et j'y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis enfin d'eau et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, promettant, dès que je serais rentré dans Ithaque, de sacrifier dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à part, au seul Tirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l'Érèbe. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me saisit. Alors j'ordonnai à mes compagnons d'écorcher les victimes qui gisaient égorgées par l'airain cruel, de les brûler et de les vouer aux dieux, à l'illustre Hadès et à l'implacable Perséphone. Et je m'assis, tenant l'épée aiguë tirée de sa gaine, le long de ma cuisse, et je ne permettais pas aux têtes vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu Tirésias. […] Et l'âme du Thébain Tirésias arriva, tenant un sceptre d'or, et elle me reconnut et me dit : Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hélios, es-tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable ? Mais recule de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te dirai la vérité. Il parla ainsi et, me reculant, je remis dans la gaine mon épée aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et alors, l'irréprochable devin me dit : Tu désires un retour très facile, illustre Ulysse, mais un Dieu te le rendra difficile […]. Ayant ainsi parlé, l'âme du roi Tirésias, après avoir rendu ses oracles, rentra dans la demeure d'Hadès mais je restai sans bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir” (traduction de Leconte de Lisle).

 

Quand j’ai parlé du temple, j’ai évoqué Cyriaque d’Ancône. Il a également vu cette statue en 1444 et l’a dessinée. Les yeux étaient bien moins ronds, pour évoquer la cécité et, pensant qu’il s’agissait d’Aristote, il s’étonnait de leur petitesse. Mais ce buste a été retrouvé dans la façade d’une maison de Chora, où on l’avait inséré au dix-neuvième siècle après lui avoir creusé les yeux afin d’en faire une représentation de saint protecteur. Comme quoi il est dommage qu’on ne l’ait pas transporté au Louvre avant qu’il soit ainsi vandalisé.

 

850j5 Héraklès et Dionysos

 

Cette pélikè à figures noires (urne ventrue à deux poignées) est signée du peintre Eukharidès et date environ de 500 ou 490 avant Jésus-Christ. Normalement, une pélikè sert à conserver des aliments, mais celle-ci avait été utilisée comme urne funéraire pour recueillir des cendres de crémation. Elle contenait, avec les restes de la défunte, des boucles d’oreilles et une pièce de monnaie en argent. Elle représente Héraklès (à gauche, la tête recouverte de la peau du lion de Némée) et Dionysos.

 

850k1 fragment de couronne funéraire

 

Puisque nous en sommes venus aux rites des enterrements, voici un fragment de couronne funéraire. Mais la notice ne dit rien de plus, de quelle date, avec quels autres objets, trouvée dans une urne, un sarcophage, etc. Rien.

 

850k2 ornements en os

 

Aucun détail non plus n’est donné ici, à part qu’il s’agit d’ornements de coiffure et que ces objets sont en os. Mais j’en publie la photo parce qu’ils sont finement travaillés.

 

850k3 inscription dans une langue non grecque

 

Je terminerai notre visite du musée (et du site, et de l’île) par ce fragment de céramique (sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ), qui porte une inscription en caractères grecs, mais dans une langue inconnue. On peut penser que c’est du Thrace, le langage parlé dans l’île avant sa colonisation par des Grecs, mais que l’on continuait à parler sur le continent, et que l’on utilisait encore au premier siècle avant Jésus-Christ dans la liturgie du culte. Les colons grecs sont arrivés vers 700 avant Jésus-Christ, des Éoliens venus du nord-ouest de l’Anatolie, et ils ont adopté le culte préexistant.

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Published by Thierry Jamard
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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 09:57

Dans mon article sur Xanthi, dans mon article sur Alexandroupolis, j’ai parlé de l’histoire de la Thrace, j’ai évoqué des personnages célèbres, Orphée, Spartacus. Avant d’aborder le cœur de mon sujet d’aujourd’hui, le fleuve Evros, je vais ajouter une autre personnalité thrace, une femme celle-ci. C’est à mon cher Hérodote que je vais laisser le soin de raconter l’histoire. Il parle du pharaon Mykérinos et de la pyramide qui a hébergé son tombeau. “Lui aussi laissa une pyramide, beaucoup plus petite que celle de son père […]. Quelques Grecs l’attribuent à la courtisane Rhodopis, mais c’est une erreur. Ces gens-là parlent, je crois, sans même savoir qui était cette Rhodopis. […] Car elle a vécu un très grand nombre d’années après les rois qui ont laissé ces pyramides, cette Rhodopis qui était d’origine Thrace, esclave d’Iadmon, fils d’Héphaistopolis, un Samien, et compagne d’esclavage d’Ésope le fabuliste. Car Ésope appartint lui aussi à Iadmon […]. Rhodopis vint en Égypte en compagnie du Samien Xanthès, elle vint y exercer le métier de courtisane et fut affranchie pour une somme considérable par un Mytilénien, Charaxos, fils de Scamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Elle devint libre ainsi mais demeura en Égypte où le pouvoir de ses charmes lui fit amasser une fortune énorme. […] Pour Charaxos, quand il revint à Mytilène après avoir affranchi Rhodopis, Sappho lui fit en vers les reproches les plus violents”. Et puis la légende a brodé, on a raconté que le pharaon, rien qu’en voyant une de ses chaussures serait tombé amoureux d’elle et l’aurait épousée. Et c’est ce qui aurait inspiré le conte de Cendrillon à Charles Perrault.

 

Quant au fabuliste Ésope, phrygien selon la tradition la plus répandue, il existe quand même un auteur antique qui le dit originaire de Thrace. Quoi qu’il en soit, il était esclave, fut affranchi, dit ses fables à Crésus, puis au roi de Babylone, mais ayant mal parlé des Delphiens dans une de ses fables, quand il se rend à Delphes on se venge de lui en dissimulant une coupe d’or dans ses bagages, on l’accuse de l’avoir volée et on le condamne à mort.

849a1 delta de l'Evros

 

849a2 delta de l'Evros

 

Venons-en à l’Evros. Ce fleuve de 530 kilomètres de long prend sa source en Bulgarie, dans le massif de Rila, à 2378 mètres d’altitude, puis coule brièvement en Turquie où il traverse Edirne (Andrinople, ancienne Hadrianopolis, par où nous avons l’intention de passer sur notre route vers Istanbul), et après quelques kilomètres où il se dédouble sert ensuite de frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie jusqu’à son delta par lequel il se déverse dans la Mer Égée.

 

En turc, l’Evros s’appelle Meritch, et en bulgare Maritsa (parfois transcrit en français avec un Z, Maritza). Ce nom rappelle évidemment à ceux de mon âge une chanson de 1968, où la petite Bulgare Sylvie Vartan, âgée alors de 24 ans (je sais son âge, parce qu’elle a juste 25 jours de moins que moi…) évoquait son passé :

 

“La Maritza, c'est ma rivière

Comme la Seine est la tienne

Mais il n'y a que mon père

Maintenant qui s'en souvienne

Quelquefois

 

De mes dix premières années

Il ne me reste plus rien

Pas la plus pauvre poupée

Plus rien qu'un petit refrain

D'autrefois

 

Tous les oiseaux de ma rivière

Nous chantaient la liberté

Moi je ne comprenais guère

Mais mon père, lui, savait

Écouter

 

Quand l'horizon s'est fait trop noir

Tous les oiseaux sont partis

Sur les chemins de l'espoir

Et nous on les a suivis,

À Paris”

 

849a3 delta de l'Evros

 

Un delta, disais-je. Il couvre 188 kilomètres carrés dont 110 en Grèce. Nous avons pris, au Centre d’Information, une visite. On nous a emmenés avec quelques autres personnes dans un minibus 4x4, mais il fallait demander à s’arrêter pour prendre à la va-vite quelques photos, et sans tarder il fallait repartir car normalement les arrêts ne sont pas prévus. En outre, la rive gauche (rive est) du bras principal est zone militaire, à cause de la frontière turque par où plus de cinquante pour cent des clandestins d’Europe parviennent à pénétrer dans l’espace Schengen. Pour y entrer, il faut solliciter une autorisation spéciale auprès de la douzième division de l’armée, envoyer la photocopie du passeport, et attendre environ trois semaines pour obtenir le laissez-passer. Nous avons renoncé. Certes, en rentrant de Turquie, nous comptons repasser par ici, mais nous ne pouvons avancer de date précise.

 

849b1 quatre vautours noirs massacrés

 

849b2 Pélican massacré

 

849b3 Une chasse honteuse

 

Cette zone humide constitue un écosystème remarquable. Hélas, pour les populations, et même pour beaucoup d’élus et de responsables, l’intérêt et la richesse des zones humides n’est pas évident, aussi pendant la seconde moitié du vingtième siècle, soixante à soixante-dix pour cent des zones humides de Grèce ont été asséchées et détruites pour créer des espaces cultivables. Aujourd’hui, on se rend compte du dommage causé, mais il est bien tard… Par exemple, le lagon de Drana. Au cours des siècles, l’influence conjointe de la mer et du fleuve ont créé des prairies humides et des espaces sablonneux, et près de l’embouchure plusieurs grands lagons, dont celui de Drana. Dans les années 1950-1960, une digue a été construite pour réduire la superficie de ce lagon puis, en 1987, de façon illégale les riverains ont drainé les eaux et asséché le sol. Devant les dégâts occasionnés, la population s’est émue et les espaces ont été remis en eau, la végétation basse est revenue, mais on n’a pas replanté les arbres. Le jour où on se décidera à le faire, il faudra attendre de longues années pour qu’ils soient adultes.

 

En informatique, on distingue le hardware et le software. Avec cette destruction des sols j’ai parlé du hardware naturel. Le software, c’est la vie animale. Les oiseaux sont ici protégés, mais cela n’empêche pas les chasses illégales et absurdes. Les trois photos ci-dessus sont des reproductions de photos affichées dans le Centre d’Information. Les vautours ne se nourrissent que de charognes, ils ne tuent pas, mais les quatre de la première photo ont été stupidement abattus. Certes, un pélican, cela pêche, aussi cet oiseau est considéré comme un concurrent des pêcheurs. Quant aux cormorans, dans mon article sur le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas (2, 4, 5, 6 et 11 septembre), j’ai déjà évoqué le problème, et les pêcheurs croient pouvoir les exterminer en grand nombre. Quant aux canards, leur chair est comestible… Je lis que 20 espèces sont menacées, 23 en grand danger, 12 en danger immédiat.

 

849c barque du delta de l'Evros

 

Pourtant, aujourd’hui les autorités, bien briefées par les écologistes et les scientifiques, ont pris conscience du problème, et une action pédagogique est entreprise en direction des pêcheurs et des agriculteurs pour leur expliquer que leur activité n’est pas incompatible avec la protection de l’environnement, et qu’au contraire dans une nature vivante, vigoureuse, leur rentabilité n’en sera que meilleure. Les habitants circulent dans les lagons et sur les canaux et petits bras du delta dans ces barques spéciales à fond plat.

 

849d1 flamants dans le delta de l'Evros

 

849d2 pélican dans le delta de l'Evros

 

Nous désirions voir des oiseaux, bien sûr. Mais dans ces conditions de visite qui étaient les nôtres, cela a été très difficile. Incomparable avec les conditions que nous a offertes Anastasia pour le Vistonidas et alentours. Par exemple, ces flamants roses étaient si loin qu’on les aperçoit à peine, alors qu’en Camargue j’ai eu l’occasion d’en voir de bien plus près. En revanche, à deux ou trois reprises, nous avons vu des pélicans de tout près. C’est eux qui sont venus à nous, comme Lagardère !!!

 

849d3 dans le delta de l'Evros

 

849d4 dans le delta de l'Evros

 

849d5 dans le delta de l'Evros

 

En hiver, plus de 145 espèces d’oiseaux venus d’Europe Centrale trouvent dans le delta des conditions climatiques plus clémentes. Par ailleurs, même pour les oiseaux qui ne viennent pas passer ici l’hiver, c’est une étape dans le transit entre l’Europe et l’Asie vers les Dardanelles puis l’Afrique, ce qui fait qu’entre les oiseaux qui restent et ceux qui passent, c’est un total de 316 espèces qui peuvent être observées selon la saison, alors que pour tout le continent européen on en a recensé 420, soit un peu plus de soixante-quinze pour cent. Par ailleurs, 77 de ces espèces se reproduisent dans le delta. Si je suis fondé à incriminer l’organisation de la visite dans notre fort maigre chasse photographique, ainsi que l’interdiction d’accès à toute la vaste zone militaire, je dois reconnaître aussi que la plupart des oiseaux ne viendront, soit pour s’établir, soit pour s’arrêter le temps de se reposer, que plus tard dans la saison. Quant aux nombreux reptiles, chacals, chats sauvages, ils passent toute l’année ici, mais nous déplaçant en minibus nous n’en avons pas vu un seul.

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Published by Thierry Jamard
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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:28

848a1 Egnatia Odos

 

848a2 Entrée de Feres (Thrace)

 

Partagée depuis 1923 entre la Bulgarie, la Turquie et la Grèce, la Thrace voit sa frontière gréco-turque marquée par le fleuve Evros, que nous avons l’intention d’aller voir bientôt. En attendant, mon article d’aujourd’hui se propose d’aller faire un petit tour dans le sud-est de la Thrace grecque. Et d’abord, nous longeons la via Egnatia antique (ma première photo) puis nous arrivons dans la ville de Feres (dont on prononce des deux E, soit Férès).

 

À droite de la route qui, de la nationale, entre dans Feres, on voit cette belle ruine d’un grand aqueduc (deuxième photo). Nous allons voir dans un instant le monastère byzantin pour l’alimentation duquel cet aqueduc a été construit en 1152. C’était la pleine nature à l’époque. Puis un bourg, appelé Vira, s’est développé autour. Après la prise de Constantinople lors de la Quatrième Croisade en 1204 et l’établissement d’un Empire Latin d’Orient sur les débris de l’Empire Byzantin, Vira devenue fief franc tombe sous la coupe de Godefroy de Villehardouin. En 1259 l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue réussit à récupérer Thrace et Macédoine, puis Constantinople en 1261, mais en 1357 les Ottomans arrivent, un siècle avant qu’ils ne parviennent à s’emparer de Constantinople, et Vira ne prendra le nom de Feres que des années après 1920, date à laquelle la Thrace a été rattachée à la Grèce.

 

848b1a Feres, monastère de la Panagia Cosmosoteira

 

848b1b Feres, monastère de la Panagia Cosmosoteira

 

Ces photos montrent les murs du monastère byzantin. C’est, comme je le disais, en 1152 qu’Isaac Comnène, frère de l’empereur byzantin Jean II et d’Anne Comnène la célèbre chroniqueuse, âgé de 59 ans et se retournant vers son passé de pécheur (notamment, il a longuement lutté contre son frère, puis contre son neveu qui lui a succédé) décide de racheter les errements de sa conduite en consacrant ses dernières années à Dieu. Il choisit cet endroit pour y construire un grand monastère dans lequel il investit la totalité de sa fortune personnelle, le dotant de domaines destinés à assurer son autosuffisance, et y ajoutant un hôpital, un hospice de vieillards, une bibliothèque. Il prévoit des cellules pour accueillir jusqu’à cent moines selon l’une de mes sources, soixante-quinze selon une autre. Disons, beaucoup de moines. Enfin, outre l’aqueduc que nous avons vu en arrivant, il entoure son nouveau monastère de murs destinés à le protéger de toute attaque. C’est ce qu’il en reste que nous voyons sur mes photos ci-dessus. Il se retire dans ce monastère, où il souhaitera être enterré. Les fresques de l’église étant en très mauvais état, je n’ai malheureusement pas été capable de repérer celle où la Vierge montre le sol de son doigt, endroit présumé de la tombe.

 

Le treizième siècle a vu les guerres contre les Bulgares, les Turcs, les Francs, et le quatorzième siècle les guerres intestines. Les murs du monastère ont servi de rempart. En 1342 Jean VI Cantacuzène, proclamé empereur alors que le patriarche de Constantinople soutient la dynastie des Paléologue, met le siège sous les murs du monastère où se sont barricadés les moines et les paysans des environs, partisans du patriarche. Le monastère sera pris, les occupants exterminés, et les lieux seront abandonnés jusqu’à l’arrivée des Turcs. Ces derniers démoliront les murs et la plupart des bâtiments, en réutiliseront les pierres, mais l’église sera sauvée parce que transformée en mosquée qui portera le nom de Soliman le Magnifique après sa mort en 1566. Les mosaïques, un Pantocrator en or, tous les livres de la bibliothèque, ont disparu.

 

848b2 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b3 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b4 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Voici donc l’église du monastère d’Isaac Comnène, débarrassée de son minaret. Il avait voulu la consacrer à la Panagia Cosmosoteira, la Vierge Sauveur du Monde, et elle a été conçue pour être une sorte de Sainte-Sophie (de Constantinople) en miniature. En fait, une miniature imposante dans cet environnement. C’est la seule église byzantine qui subsiste en Thrace.

 

848b5 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b6 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Avant d’en faire une mosquée, les Turcs ont mis le feu au catholicon du monastère, puis ont remis en état les murs. Difficile, alors, de savoir ce qui, dans ces inclusions, date de l’église primitive récupérant des ruines antiques, ou de la réfection par les Turcs ramassant les débris de ce qu’ils ont détruit.

 

848c1 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Dans une mosquée, l’espace est ouvert, on prie tourné vers la Mecque. Pas de place pour une iconostase. Celle que l’on voit aujourd’hui est moderne, pour rendre à l’église sa fonction de lieu de culte chrétien orthodoxe. Des offices y sont en effet célébrés régulièrement.

 

848c2 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c3 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c4 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Les travaux entrepris dans les années 1930 ont comporté, outre la construction de contreforts extérieurs pour assurer la stabilité de l’édifice, un cerclage de toutes les colonnes ainsi qu’un cerclage des dômes à l’intérieur des coupoles. Mais on n’a pas rouvert les fenêtres qui avaient été murées.

 

848c5 fresque chrétienne martelée par les Musulmans

 

Après les travaux de consolidation du bâtiment, il a fallu débarrasser les murs de l’enduit qui recouvrait les fresques originales du milieu du douzième siècle. L’Islam interdisant la représentation humaine, car il est dit que Dieu a créé l’Homme à son image et il ne peut être question de représenter Allah, les Musulmans se devaient de cacher ce sacrilège. Bien souvent, ailleurs, on voit des fresques aux yeux crevés, le plâtre bien creusé à l’endroit des pupilles. Mais il était plus radical de simplement crépir les surfaces des murs, pour y peindre des versets du Coran calligraphiés et des dessins géométriques. J’ai lu que les fresques, ici, avaient été martelées pour les détruire. Je ne prétends pas que les Turcs, qui ont incendié l’église, n’avaient que de bonnes intentions à l’égard de ces fresques, mais vu la régularité du martelage, il ne donne pas l’impression d’une opération de saccage, mais plutôt du travail consciencieux de maçons désireux de donner à leur plâtre un support irrégulier sur lequel il puisse s’accrocher durablement.

 

848c6 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c7 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Heureusement, quelques fresques ont survécu à ce massacre, et lorsque les services archéologiques ont décidé d’ôter le crépi, on a découvert des merveilles, trop peu nombreuses hélas, œuvres d’artistes de l’école de Constantinople. Entre les fenêtres latérales, sont représentés quatre guerriers, qui sont supposés être des membres de la famille impériale d’Alexis I Comnène (1081-1118), le père de Jean II, d’Anne et de notre Isaac. Certains, même, croient voir Isaac Comnène dans le personnage de ma seconde photo.

 

848c8 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Pas question de quitter cette église consacrée à la Panagia Cosmosoteira sans en montrer l’icône dont, en fait, rien n’est dit, de sorte que je ne suis pas capable de la dater.

 

848d1 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d2 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d3 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

Toujours dans ce Far East de la Thrace grecque, mais un peu au sud-ouest de Feres, on trouve Traianoupolis, ce qui signifie Ville de Trajan (l’empereur romain, 98-117 après Jésus-Christ, qui l’a fondée). Dès le quatrième siècle, la ville a assez d’importance pour être le siège d’un diocèse. Puis, au sixième siècle, on sait par Procope que l’empereur Justinien répare les murs de la ville, mais aujourd’hui, de ces murs il ne reste quasiment plus rien. Le bâtiment ci-dessus, qui date de la seconde moitié du quatorzième siècle (1375-1385), donc du début de l’occupation ottomane, et qui est dû à Gazi Evrenos Bey, est appelé le “han” (maison, auberge en turc), parce qu’il a été créé pour accueillir aussi bien les voyageurs qui faisaient une halte sur la via Egnatia de ou vers Constantinople, que les usagers des bains locaux. Cette date supposée de construction, établie au regard de la technique de maçonnerie, en fait l’un des plus anciens bâtiments ottomans en Thrace. Devant, une première pièce comportant des cheminées a été détruite.

 

848d4 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d5 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

Si, à l’époque de Trajan, les Romains avaient fondé cette ville, c’était à la fois parce qu’elle constituait un relais sur la via Egnatia et parce qu’il s’y trouvait une source thermale chaude, et ils y avaient installé un établissement de bains. Les Ottomans, très amateurs de bains et de hammams eux aussi, avaient construit au seizième siècle l’établissement dont on voit les dômes ci-dessus. Aujourd’hui encore cet établissement fonctionne (dans d’autres locaux plus modernes), et plusieurs hôtels ont fleuri tout autour. Les médecins, avec leur esprit positiviste, peuvent bien attribuer à l’eau une composition chimique favorable au traitement des maladies (je lis qu’elle est riche en hydro-sulfure-chlorure-sodium et radium), ils ne peuvent empêcher Chrétiens comme Musulmans de voir cette source comme miraculeuse. D’ailleurs, il y a un puits dont le fond est complètement clos dans la roche, et lorsqu’on le vide entièrement il se remplit de nouveau, affirme-t-on. Pour les Musulmans, on y voit la main d’Allah, tandis que pour les Chrétiens il y a du saint Georges là-dessous, parce que non loin dans la roche on peut voir l’empreinte du sabot de son cheval. Certains viennent ici pour prendre les eaux, se faire masser et dorloter, et d’autres y viennent en pèlerinage, parfois dans l’espoir d’une guérison miraculeuse. On y soigne, par l’eau minérale, le diabète, les maladies des reins et du foie, les gastrites chroniques, la constipation, et par l’hydrothérapie l’arthrite, l’arthrose, les lumbagos, les hernies discales, les névralgies, les problèmes gynécologiques.

 

848e1 Château d'Avas, en Thrace orientale

 

848e2 Château d'Avas, en Thrace orientale

 

Encore un peu plus à l’ouest et plus au nord, se dresse au sommet d’une falaise le château d’Avas. On a bien tenté de nous décourager, “bof, n’y allez pas, c’est une ruine, il n’y a rien à visiter”, nous nous y sommes quand même rendus. Ce n’est qu’à une petite dizaine de kilomètres plein nord d’Alexandroupolis où nous avons établi temporairement nos Pénates. Et s’il est vrai que, vu l’état des ruines, on ne peut les visiter, je trouve qu’elles ont quand même fière allure, ces tours du vieux château byzantin. Les Turcs ont, après la conquête, créé un peu plus au nord, au pied de la falaise, le bourg de Dervent, et l’ont peuplé aux trois quarts de Bulgares, et de Turcs pour le dernier quart. Après les Guerres Balkaniques, la Première Guerre Mondiale, la guerre gréco-turque, les échanges de populations y ont vu arriver des Grecs de Thrace turque et d’Asie Mineure, et la ville a changé de nom pour s’appeler Avas ou Avantas. De 1981 à 2001, le village a perdu quatre-vingts pour cent de sa population du fait de l’exode rural, et ne compte plus aujourd’hui que quelques centaines d’habitants. Il faut dire que l’électricité n’est arrivée là qu’au cours des années 1960 et la télévision au cours des années 1980. Pour la route asphaltée, il a fallu attendre la fin du siècle. Alors l’attrait des villes…

 

848f1 Héros à Alexandroupolis

 

Venons-en à Alexandroupolis. Une ville très dynamique, très vivante, en pleine croissance. Comptant un peu moins de cinquante mille habitants lors du dernier recensement, en 2001, elle dépasserait à présent les soixante-dix mille et la Municipalité envisage d’en accueillir pas moins de cent mille d’ici à quelques années. Cette croissance, ce modernisme, ne l’empêchent nullement d’être sympathique et accueillante. Son grand camping ouvert toute l’année, en bordure de mer et sur une ligne de bus, à 1,5 kilomètre de l’entrée de la ville en est un exemple. Un autre, c’est la connexion Internet gratuite, sans code, partout en ville et par conséquent aussi au camping. On rencontre ici beaucoup d’étrangers qui se sont installés, des Turcs, des Russes, mais aussi des Grecs venus d’autres régions, et lorsque l’on discute avec eux et qu’on leur demande ce qu’ils pensent de leur vie ici, tous sont unanimes pour dire qu’ils s’y sentent bien et ne voudraient en repartir à aucun prix.

 

“Doriscos est une vaste plaine de la Thrace, nous dit Hérodote parlant de l’année 480 avant Jésus-Christ, en bordure de la mer, traversée par un grand fleuve, l’Hèbre [= l’Evros]. […] Pour les navires, quand ils furent tous arrivés à Doriscos, les capitaines, conformément aux ordres de Xerxès, accostèrent près de la forteresse, à l’endroit où se trouvent les villes de Salè, qui appartient à Samothrace, et de Zonè et, terminant la plage, le fameux promontoire de Serrhéion”. Si je cite ce passage, c’est parce que la ville d’Alexandroupolis s’est construite sur l’emplacement de Salè qui n’était plus qu’un village insignifiant (le nom ne venant pas d’Alexandre le Grand dans l’Antiquité, mais il a été donné en l’honneur du monarque moderne Alexandre I, roi de Grèce de 1917 à 1920), et parce que le cap Serrhéion, qui clôt à l’ouest la plage d’Alexandroupolis, est l’endroit où les femmes de Thrace, furieuses qu’Orphée inconsolable de la perte d’Eurydice ne s’intéresse pas à elles et même, selon une tradition, qu’il ait inventé la pédérastie, se vengèrent en le tuant et en déchirant son corps. Ensuite, elles ont jeté les morceaux dans l’Evros, qui les a emportés à la mer. Un courant a déposé la tête et la lyre d’Orphée sur une plage de l’île de Lesbos, devenue pour cette raison la patrie de la poésie lyrique. Telle est du moins la version thrace de la légende, puisque nous avons vu (mon article sur Dion, 29 et 30 juin 2012) que les Macédoniens font mourir Orphée chez eux. Quant à Doriscos, il existe toujours un village de ce nom, dans le delta de l’Evros, au sud-ouest de Feres.

 

Mais cela est bien loin. Un peu plus proche, c’est la guerre d’indépendance grecque. La Trace aussi y a pris part, même si sa libération attendra un siècle après la libération de la Grèce centrale et du Péloponnèse. La statue ci-dessus représente “Khatzi-Antonis et Domna Visvizi, d’Ainos, en Thrace Orientale, héros de la lutte en 1821”, selon la plaque sur le piédestal. Lui, il était capitaine d’un bateau de guerre de 16 canons et 160 hommes. Il a été tué au cours d’une bataille, mais on n’a pas pu démêler s’il était tombé sous les coups des Turcs ou sous ceux de Grecs d’une faction opposée. Elle, sa femme, on l’a surnommée la Bouboulina thrace. Elle a pris une part active à la guerre et, après la mort de son mari, tout en continuant de s’occuper de l’éducation de leurs cinq enfants, elle a poursuivi la lutte.

 

La ville créée par les Turcs au dix-neuvième siècle sur l’emplacement du petit village de Salè s’appelait Dedeagats, et elle a gardé ce nom turc jusqu’en 1920. Son puissant phare, qui porte à 24 milles nautiques (44 kilomètres) du haut de ses 27 mètres, a été construit en 1880 par la Compagnie Française des Phares et Balises. On dit que ce sont les Russes qui ont décidé sa construction, qui ont tracé les larges avenues de la ville là où il y avait un enchevêtrement de ruelles, en bref qui ont modelé l’Alexandroupolis d’aujourd’hui. Nos trois livres sur la Thrace, un sur Alexandroupolis, plusieurs dépliants, sans compter nombre de sites Internet, ne m’ont pas permis de démêler exactement le sort de la ville vers la fin du dix-neuvième siècle. Il est dit que pour mettre fin à la guerre russo-turque de 1877-1878 est signé le traité de San Stefano (aujourd’hui Yeşilköy, banlieue de Constantinople) en mars, selon lequel pour ce qui concerne notre région la Bulgarie obtient l’autonomie de la Mer Noire à la Mer Égée (ce qui inclut donc Alexandroupolis), traité modifié en juillet par le congrès de Berlin qui rend la Macédoine et la Thrace à l’Empire Ottoman. Pas trace des Russes à Alexandroupolis. Finalement, ce n’est que la consultation d’une publication de 1878 de la Revue des Deux Mondes qui m’a donné l’explication. “ L’empire ottoman n’est plus qu’un composé de trois ou quatre tronçons qui ne communiquent plus même entre eux ou qui n’ont que des communications tolérées, toujours incertaines, sous le bon plaisir des Bulgares. Dans l’épaisseur de la Turquie d’Europe tout entière, du Danube à Salonique, se déroule sans interruption la Bulgarie nouvelle, et dans cette Bulgarie, vainement affublée du titre de principauté tributaire, la Russie campe pour deux ans avec une armée d’occupation de 50.000 hommes. Un prince de la famille du tsar, ou tout au moins son allié, a certainement bien des chances d’être élu comme chef de l’état qui vient d’être créé ; il est déjà désigné”. Ainsi donc, à cette époque, nous sommes en Bulgarie, mais les Russes sont une armée d’occupation de 1878 à 1880.

 

Jusqu’en 1913 nous sommes en Roumélie (“Pays des Romains”, en turc), de 1913 à 1919 en Bulgarie, quand le traité de Neuilly contraint la Bulgarie à lâcher cette partie de la Thrace au bénéfice de la Grèce. Enfin, pendant la Seconde Guerre Mondiale la Bulgarie récupère la Thrace, qu’elle sera contrainte de rendre lorsque sera actée la défaite des forces de l’Axe.

 

848f2 Alexandroupolis, futur musée

 

848f3 Alexandroupolis, futur musée

 

848f4 Alexandroupolis, futur musée

 

Juste en face de l’entrée du camping, doit se construire le nouveau musée d’Alexandroupolis. Le panneau dit que le devis est de sept millions neuf-cent soixante mille cinq cent soixante Euros, partagés entre la Caisse Régionale de Développement Régional et les ministères grecs de la culture et du tourisme, et celui du développement, de la concurrence et de la marine. La répartition des contributions n’est pas précisée, mais en général ce sont soixante-quinze ou quatre-vingts pour cent qui sont supportés par l’Europe, le reste par le pays concerné. Il n’est pas dit non plus ce que présentera ce “Nouveau musée d’Alexandroupolis”, des collections archéologiques ou autres. Il est probable, en fait, qu'il regroupera des musées divers. 

 

Entre le moment où j'ai rédigé le présent article sur mon ordinateur et le moment où je me décide à le mettre en ligne, plusieurs mois se sont écoulés. Depuis, nous sommes allés en Turquie et au retour sommes de nouveau passés par Alexandroupolis. Avouerai-je que, vu l'âge du camion-citerne abandonné là et l'absence de tout engin de travaux, je pensais que rien ne se passerait avant bien des années. Or le 17 décembre, un peu moins de trois mois plus tard, j'ai été ébahi de constater que les travaux avaient beaucoup avancé. Optimisme, donc.

 

 848g Musée ethnographique, Alexandroupolis (Thrace)

 

C’est Alexandroupolis qu’a choisie le Musée Ethnologique de Thrace pour s’installer. Pour mieux comprendre cette région, une visite s’impose dans le joli bâtiment qui l’abrite (sera-t-il transféré dans le futur grand musée ?) en plein cœur de la ville. Et il s’y trouve tant de choses intéressantes que nous y avons pris un grand plaisir.

 

848h1 aiguière et assiette arméniennes en cuivre

 

848h2 cruche en cuivre, fin 19e siècle

 

Constantinople apparaissait comme le plus important centre de travail du cuivre durant l’ère ottomane, les artisans considérés comme les meilleurs étant des Grecs des bords de la Mer Noire, mais il y avait aussi des ateliers à Xanthi et à Komotini. À Alexandroupolis, on a répertorié un atelier de réparation. Car aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, les objets de cuivre tenaient une place très importante dans les ménages, comme en témoignent les contrats de mariage. Il ne s’y trouvait ni décoration ni inscription pour les objets d’usage quotidien, mais cela apparaissait soit pour les cérémonies particulières, soit dans le cas de cadeaux. Au vingtième siècle l’usage du cuivre a décru, et l’on a cessé de battre le cuivre vers 1955 ou 1960 Ci-dessus, la première photo montre une aiguière et son assiette, de travail arménien, et la seconde une cruche à eau de la fin du dix-neuvième siècle, originaire du Pont (le Pont Euxin, c’est-à-dire la Mer Noire).

 

848h3 cruche de Çanakkale

 

848h4 poterie d'Ainos (extrême ouest de la Turquie)

 

Deux exemples de poteries. La première, que j’ai choisie parce que je la trouve amusante, est une cruche de Çanakkale, ville turque près des ruines de Troie. La seconde est une poterie d’Ainos, ville de Thrace sur la mer Égée, actuellement en Turquie, à deux pas de la frontière grecque, car la Thrace a été coupée en deux par le traité de Lausanne en 1923, puisque géographiquement et historiquement c’est une seule région depuis Constantinople (je ne dis pas Istanbul, puisque la ville a changé de nom après la partition) jusqu’à Kavala. Homère l’évoque dans l’Iliade quand il parle du “chef des Thraces, Piroüs, fils d'Imbrase, venu de la ville d'Ainos”. Sur cette seconde poterie, ma photo montre mal que de chaque côté du bateau central s’avance un autre bateau dont la proue ressemble à un dauphin.

 

848h5 costumes traditionnels de Thrace

 

Sur cette image, j’ai regroupé trois photos de costumes typiques. La dame de droite porte un vêtement traditionnel de Sille, près de Konya en Turquie centrale, et celle du milieu un costume traditionnel du Pont (comme je le disais tout à l’heure, c’est ainsi que depuis l’Antiquité on nomme la Mer Noire). À gauche, cet homme porte le traditionnel costume sarakatsan. Ceux que l’on appelle Sarakatsans sont des pasteurs nomades des Balkans, dont l’origine serait dans les montagnes du Pinde, et c’est dans cette région et dans les régions proches au nord des frontières grecques (sud de la Bulgarie, de la Macédoine ex-yougoslave, de l’Albanie) qu’on les trouve surtout. Mais, par nature, ils sont d’un peu partout, puisque nomades. Voilà pourquoi lorsqu’on les appelle Valaques c’est impropre, car ils ne sont pas particulièrement liés à la Valachie. Beaucoup à présent sont sédentarisés, mais certains vivent encore en clans nomades.

 

848i1 bassine à halvas

 

848i2 machine à loukoum

 

Dans une autre section du musée, sont présentées toutes sortes d’ustensiles permettant de confectionner des spécialités sucrées ou non, héritage de tout ce qu’ont apporté les peuples conquis par les Ottomans, ajoutant à la gastronomie byzantine de Constantinople des spécialités turques, arabes, arméniennes, juives, et autres. Car dans les milieux bourgeois, on appréciait beaucoup de grignoter, dans la journée, des “délices turcs”, ou loukoums, ou bien des petits morceaux de halvas, ou encore des pois chiches grillés. Pour le halvas, on faisait frire de la semoule dans de l’huile d’olive, puis dans la cuve en cuivre de ma première photo on versait du sirop de sucre et l’on faisait cuire l’ensemble, que l’on moulait ensuite pour laisser refroidir. Cela donnait quelque chose de différent du halvas industriel que l’on achète maintenant tout fait et parfumé à la vanille, au chocolat, avec des pistaches, etc. Quant aux loukoums, c’est du sirop de sucre et de la gélatine que l’on parfume traditionnellement à l’extrait de rose, mais où l’on met aujourd’hui du citron, ou de la menthe, ou du gingembre, ou de la pistache, et la machine de la seconde photo était utilisée pour mixer et travailler l’ensemble, car le mélange est extrêmement collant, et très difficile à travailler à la main.

 

848i3 récipient pour rôtir les pois chiches

 

848i4 crible à pois chiches

 

Par ailleurs, j’évoquais les pois chiches grillés. Ils sont trois fois alternativement grillés puis trempés dans l’eau pendant des durées variées, ensuite on les fait mariner dans une sauce épicée ou simplement dans de l’eau salée avant de les rôtir dans un récipient spécial, le davas, à fond de cuivre et à fouet de bois qui les remue pendant la cuisson. Enfin, ils sont triés par taille à l’aide de cribles spéciaux comme ceux de ma photo.

 

848j1 anges, cadre de porte d'iconostase

 

848j2 séraphin pour bannière de porocession

 

Une pièce est consacrée à la religion, et là encore les vitrines sont remplies d’innombrables objets. Difficile d’effectuer une sélection. Alors, au hasard, ma première photo représente deux inserts situés de part et d’autre de la porte centrale de l’iconostase (dix-neuvième siècle, Thrace du Nord), tandis que sur la seconde photo on voit un ange, un séraphin à six ailes, mais la légende donnée par le musée dit seulement “bannière portée dans les processions religieuses”, ce qui est curieux pour un objet de la taille d’une main. Je suppose qu’il faut comprendre que c’était une décoration au sommet de la hampe d’une bannière (préfecture de l’Evros, la province la plus orientale de Grèce, en contact avec la Turquie).

 

848j3 masques de Babousiaros

 

Ces masques étaient utilisés, est-il dit en anglais, pour des fêtes traditionnelles, sans autre précision. Mais en grec, le texte évoque “Μπαμπούσαρος”, Babousaros, que je ne connais pas et dont j’ai trouvé sur Internet quelques éléments. Il s’agit d’un rite, le lendemain de Noël, destiné à réveiller les esprits de la végétation, en sommeil pendant l’hiver. Un couple, dont le rôle de la femme est tenu par un homme avec une pelisse évoquant un animal, des clochettes autour de la taille et du cou, et un masque comme ceux que nous voyons ici, parcourt le village, de maison en maison, accompagné de musiciens et des villageois.

 

848k1 presse à miel

 

Ce curieux instrument est pomaque, c’est une presse pour extraire le miel. Pomaque… Tel est le nom que l’on donne à ces Musulmans de Thrace. Lorsque l’on évoque les terribles échanges de populations qui ont suivi le traité de Lausanne en 1923, on parle de Grecs d’Asie Mineure et du Pont qui ont dû migrer vers la Grèce, et de Turcs de Grèce contraints de s’établir en Turquie. Je confesse que ce sont les termes que moi-même j’emploie généralement, mais c’est une erreur. Car si, comme je le disais dans mon article sur Xanthi, la nationalité était prise en compte plus que la religion, parfois aussi il s’est agi d’un échange fondé sur la religion, un échange d’Orthodoxes et de Musulmans. Or les Pomaques sont des populations musulmanes de Grèce et du sud des Balkans, dont l’ethnie et la langue sont distinctes de celles des Turcs. Le traité de Lausanne excluant de cet échange les Orthodoxes de Constantinople et de deux autres endroits de Turquie, ainsi que les Musulmans de Thrace, la population de cette région comporte une importante proportion de Pomaques et des Turcs, à la différence des autres régions de Grèce. En l’absence de tout recensement depuis 1951, on ne peut qu’estimer approximativement leur nombre, à trente ou trente-cinq mille individus.

 

Je profite de l’occasion qui m’est ici donnée de parler un peu de ce peuple pomaque (ou Pomak), qui se donne le nom d’Achrjani, dont la situation et le statut sont très particuliers. D’abord, leur origine même est discutée, chacun les revendique. Pour les Grecs, qui se fondent sur des analyses de sang, ils sont d’ethnie thrace, de ces Thraces d’avant les Turcs, d’avant les Byzantins et, argument supplémentaire, ceux des montagnes, qui ont résisté à toutes les influences extérieures, parlent une langue fortement marquée de bulgare mais où se mêlent des mots de grec ancien, de grec homérique, qui ne peuvent qu’avoir été transmis oralement depuis la nuit des temps puisque ces populations de bergers sont incultes et n’ont jamais étudié les auteurs classiques. Les Thraces de l’Antiquité, dont ceux de la tribu des Agriani, étaient de grands soiffards qui appréciaient les vignes dont leur région était riche, aussi les Grecs les appelaient-ils des “buveurs” (en grec pomakes), quant au nom d’Achrjani, il viendrait d’Agriani. Et puisque la Thrace est grecque, ils sont donc grecs. Mais les Bulgares contestent cette analyse, car les Ottomans utilisaient les Pomaques comme auxiliaires, c’est-à-dire des assistants, des aides, ce qui en turc se dit pomagach, à moins que leur nom ne dérive du bulgare pomochamedanci, “islamisés”, ce qui correspondrait à une époque postérieure à Achrjani, du vieux bulgare aagarjani, “infidèles”, mot employé par les Musulmans pour désigner les Chrétiens et les Juifs. “Les infidèles parmi les gens du Livre, ainsi que les Associateurs, iront au feu de l'Enfer, pour y demeurer éternellement. De toute la création, ce sont eux les pires”, dit le Coran. Quant aux Turcs, eux aussi les revendiquent, car pour eux ce sont des descendants de tribus Petchenègues ou Avars, donc de tribus turques, arrivées dans les Balkans très longtemps avant les conquêtes ottomanes des quatorzième et quinzième siècles, ce qui en fait les populations turques d’Europe dont le sang serait le plus “pur”. Comme les Bulgares, ils admettent l’étymologie pomagach, “auxiliaires”, pour le nom de Pomaques, tandis qu’Achrjani viendrait du persan Ahiyan “Don d’Allah”.

 

Le traité de Lausanne reconnaît le droit des Musulmans de Grèce à recevoir un enseignement dans leur langue d’origine. Jouant sur le fait qu’il n’existe pas de littérature de langue pomaque, le Gouvernement grec n’a ouvert aucune école de langue pomaque, considérant que tous les Musulmans peuvent bien étudier le turc si ça leur chante. Or il existe en Thrace 231 écoles élémentaires en langue turque, et seulement deux écoles secondaires et deux séminaires musulmans. C’est notoirement insuffisant, puisque la loi grecque rend la scolarité obligatoire jusqu’à la troisième année du cycle secondaire. De ce fait, si les familles –pomaques comme turques– en ont les moyens, elles envoient leurs enfants étudier en Turquie, et sinon il leur faut accepter un enseignement en grec. Ainsi éduqués à la turque, assimilés dans l’esprit de bien des gens à la population turque, les Pomaques se sentent plus turcs que grecs et optent pour la troisième interprétation de leur origine, tandis que la communauté internationale a plutôt tendance, lorsqu’il arrive de penser à eux, à considérer que les Pomaques sont des Bulgares, puisque l’essentiel de leur langue est slave et qu’ils vivent majoritairement des deux côtés de la frontière gréco-bulgare.

 

Du fait de cette position frontalière, et parce que la Thrace était revenue à la Bulgarie depuis les guerres balkaniques et jusqu’au traité de Lausanne, les provinces proches de la frontière étaient considérées comme suspectes des deux côtés à l’époque du communisme. On soupçonnait les Pomaques de vouloir comploter, ceux de Bulgarie étant suspects de sympathie pour la Turquie membre de l’OTAN et accueillant des missiles américains, ceux de Grèce pouvant souhaiter une réunion de la Thrace à la Bulgarie où vivaient leurs frères ethniques. Aussi la Grèce a-t-elle maintenu le classement de ces provinces en “zone militaire surveillée” même après la démocratisation de la Bulgarie, et jusqu’à la réouverture des frontières en 1995. Cette situation restreignait les droits civiques des Pomaques en ce qui concernait leur citoyenneté, leur résidence, leurs déplacements, leur droit à la propriété immobilière, etc.

 

Telle est la situation de ces Pomaques musulmans grecs, qui n’a strictement rien à voir avec leur presse à miel sur ma photo ci-dessus, mais puisque les circonstances de notre séjour en Thrace m’ont donné l’occasion de lire tout un tas de documents concernant cette minorité, j’ai eu envie d’en faire un petit résumé (non, en fait, pas si petit que ça, 974 mots me dit Word, mais quand même inférieur aux quelque trois cents pages de ma documentation) qui pourrait intéresser tel ou tel de mes lecteurs. Car je n’ai guère eu l’occasion d’entendre les associations de défense des droits de l’Homme à leur sujet.

 

848k2 presse à olives

 

Beaucoup plus classique, ceci est une presse à olives pour en extraire l’huile. Elle date du dix-neuvième siècle.

 

848k3 machine à égréner les épis de maïs

 

Quant à cette curieuse machine, dont on ne précise pas comment elle fonctionne, elle est destinée à extraire les grains de maïs de leur épi.

 

848k4 alambic à raki

 

848k5 alambic à raki

 

Pour en venir aux choses sérieuses –je veux parler du raki, cette eau de vie de raisin en usage dans toute la Grèce mais d’origine turque–, voici des alambics, dont le premier appartenait à un producteur d’Alexandroupolis et date de 1905, tandis que le second était utilisé à Smyrne depuis 1895.

 

848k6 tabac en colliers à sécher

 

À tout seigneur, tout honneur. Dans mon article sur Xanthi, nous avons vu que le tabac avait fait la richesse de toute la région, je me devais donc de terminer le présent article en montrant des feuilles de tabac enfilées en chapelets et suspendues pour sécher. Comme on peut le constater, ce musée illustre tous les aspects de la vie régionale non pas vraiment à travers les âges parce qu’il ne remonte pas très loin, mais aux dix-neuvième et vingtième siècles.

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Published by Thierry Jamard
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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 11:11

Nous sommes en Thrace. Parlant du site de Dion les 29 et 30 juin derniers, je disais que les habitants en faisaient le lieu où se trouvaient les ossements d’Orphée, mais selon une autre tradition c’est en Thrace qu’il aurait été tué par les femmes. Et puis on ne peut visiter la Thrace sans évoquer Spartacus. Ce berger des montagnes thraces né vers 100 avant Jésus-Christ se fait auxiliaire dans une légion romaine, mais il déserte, est repris et vendu comme esclave à une école de gladiateurs de Capoue, au nord de Naples. En tant que Thrace, il a probablement été porteur d’un petit bouclier et d’une épée, affrontant soit des porteurs de grands boucliers, soit des rétiaires (porteurs d’un filet pour entraver l’adversaire et d’un trident). Décidé à en finir avec l’esclavage, il s’évade de nouveau, accompagné de quelques dizaines d’autres gladiateurs esclaves, et en route s’adjoignent à eux de nombreux esclaves des campagnes. Ce n’est pas ici le lieu pour raconter les détails de cette épopée, mais disons que les gladiateurs savaient se battre (Végèce, auteur de compilations de technique militaire à la fin du quatrième siècle de notre ère, les cite comme modèles pour légionnaires) et qu’ils ont un temps tenu les légions romaines en échec. Mais, comme je le disais lorsque le 16 janvier 2010 nous avons parcouru aux portes de Rome la via Appia, Spartacus et ses esclaves révoltés ont fini par être vaincus et Crassus en fait crucifier 6000 le long de cette voie romaine très fréquentée qui, de Rome à Brindisi, passe précisément par Capoue.

 

Lorsque nous avons découvert les lacs Vistonida et Ismarida avec notre guide Anastasia, puis lorsque nous avons descendu le Nestos dans ses gorges en canoë sous la conduite de son frère Ilias, nous avons noué avec eux des relations amicales, comme je le disais dans un précédent article. Et avec eux nous avons découvert Xanthi. Et nous y sommes retournés plusieurs fois sans eux, pendant leurs heures de travail. C’est une ville de caractère qui vaut vraiment la visite. Et en premier lieu pour son architecture.

 

847a1 rue de Xanthi

 

847a2 maison traditionnelle de Xanthi, milieu 19e siècle

 

Nous avons trouvé –ou plutôt nos amis nous ont montré– au-dessus de la ville haute, qui est la ville ancienne, une petite place où nous avons pu établir nos pénates avec le camping-car. De là, plusieurs itinéraires vers la ville basse font cheminer à travers un réseau compliqué de ruelles étroites et tortueuses, très typiques et sympathiques. On est loin du plan hippodaméen des Grecs classiques et hellénistiques. La maison de la seconde photo a été construite au milieu du dix-neuvième siècle par des maçons de Kastoria (en Macédoine) selon le style traditionnel local marqué par des influences ottomanes, avec ses deux ailes en façade et ses avancées en balcons clos. Elle a appartenu à un marchand du nom de Chatzipetros et, pendant un temps et jusqu’en 1897, elle a été habitée par le métropolite (évêque) Ioakeim Sgouros mais, en même temps, elle servait de lieu de réunion pour le Δημογεροντίας, ou Conseil des Anciens.

 

847a3 maison traditionnelle de Xanthi

 

Les rues ne se coupent pas à angle droit, et elles ne sont pas rectilignes. Pourtant, les façades suivent le tracé des rues, même lorsqu’elles sont à l’angle de deux rues, ce qui donne aux pièces des formes biscornues. Pas de problème, au rez-de-chaussée on installera la cuisine, les réserves, voire l’écurie, et à l’étage les pièces à vivre déborderont en surplomb sur la rue afin d’être rectangulaires. La maison ci-dessus en est l’illustration.

 

847a4 maison traditionnelle de Xanthi

 

La vieille ville est pleine de ces maisons anciennes à armature de bois supportant un treillis de bois sur lequel est plaqué du torchis ou du ciment. Leur style, leur élégance, leur ancienneté ne découragent pas les crétins d’y apposer des graffiti.

 

847b1 Xanthi, architecture néoclassique

 

Il y a aussi à Xanthi de grandes maisons bourgeoises en pierre. Sur elles comme sur les maisons traditionnelles ou les bâtiments publics, la municipalité a l’intelligence de poser des plaques informatives bilingues en grec et en anglais quoique l’afflux de touristes ne soit pas aussi important qu’à Athènes ou à Thessalonique… où cet effort n’est pas fait. Ici, on apprend que c’est la Maison Ladas, construite vers 1900 par des maçons de Philippoupolis, c’est-à-dire Plovdiv, en Thrace bulgare. C’est un bon exemple de l’architecture néoclassique de Xanthi. Il paraît que la face interne est symétrique à la façade extérieure.

 

847b2a Xanthi, Maison Kougioumtzoglou-Kaloudi, 1877

 

847b2b Xanthi, maison Kougioumtzoglou-Kaloudi, 1877

 

C’est le commerçant en tabac Vasilios Kougioumtzoglou qui a construit cette belle et grande maison de pierre en 1877, et dont l’héritière Anna Kaloudi a fait don à la Municipalité. On ne visite pas, mais il est dit qu’à l’intérieur de cette maison d’inspiration romane académique, les pièces se répartissent tout autour d’un grand living. Ma seconde photo prise à la nuit laisse difficilement apercevoir que la façade principale de cette maison Kougioumtzoglou-Kaloudi est décorée de peintures. À la fin du seizième siècle, des plants de tabac ont été apportés d’Amérique à Thessalonique (Salonique, à l’époque). De là, un siècle plus tard la culture du tabac s’était répandue dans tout l’Empire Ottoman, pour satisfaire une consommation extrêmement intense. D’ailleurs, aujourd’hui encore, les Turcs, et avec eux les Grecs, sont parmi les plus gros consommateurs de tabac. Or la qualité du sol et la nature du climat ont valu à Xanthi de pouvoir produire la variété Basmas, aux feuilles petites et très parfumées, utilisées dans les mélanges des plus grandes marques, et de là sont nés l’essor et la richesse de la ville. Le tabac partait par train vers le port de Kavala, d’où des cargos l’emportaient un peu partout dans le monde.

 

847b3 maison Kotsioudis, à Xanthi (vers 1900)

 

Autre belle et grande maison, la maison Kotsioudis a été construite par un marchand aux alentours de 1900. Elle est d’architecture académique, incluant des éléments néoclassiques. L’avancée, ou balcon clos, est reprise des maisons locales mais adaptée au reste de l’architecture de la construction. Il paraît qu’à l’intérieur, murs et plafonds sont revêtus de peintures remarquables.

 

847b4 bâtiment Konstantinos Leventis, à Xanthi (1903)

 

Ce bâtiment a été construit en 1903 comme maison d’habitation par une vieille famille de Xanthi dont la trace remonte au début du dix-huitième siècle. On remarque le style très particulier, unique à Xanthi, de ce balcon clos, mis en valeur par une peinture différente de celle de la façade, et rappelée dans un bandeau qui court sous le toit. Aujourd’hui, cette maison est devenue le siège du Centre de Développement Culturel de Thrace. Son achat a été financé en 2001 par la société Lévédis grâce à la générosité de son président, feu Constantin Lévédis, un noble Chypriote.

 

847b5 ex-résidence du pacha de Xanthi

 

Résidence de l’avocat et député originaire de Crète Emmanuel Karyotakis, de 1922 à 1951, cette maison avait été construite en 1905 par le gouverneur ottoman de Xanthi à l’époque, Khilmi Pacha. Aujourd’hui y est installée une taverne au rez-de-chaussée. Ce que ne dit pas le panonceau, c’est si Karyotakis habitait l’ensemble comme un énorme hôtel particulier, ou s’il avait un appartement au sein de l’immeuble.

 

847b6 Xanthi, maison Muzaffer Bey

 

La maison Muzaffer Bey est, nous dit-on, l’un des plus remarquables exemples d’architecture traditionnelle de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, mêlant des éléments thraces et ottomans. Si la notice a été rédigée par des architectes, ou des historiens de l’art architectural, je dois bien les croire, mais faute d’explications je trouve que cela ne saute pas aux yeux. Ce bâtiment, doté de deux ailes formant la lettre grecque Pi (Π) sur trois niveaux, a été édifié dans les années 1860 comme l’un des éléments d’un complexe de constructions de style musulman. Il subsiste à l’intérieur des décorations peintes.  Aujourd’hui, il appartient à la Municipalité de Xanthi, et un grand panneau annonce des travaux pour un montant d’un million sept cent cinquante mille Euros, financés à soixante-quinze pour cent par l’Union Européenne. Pour désigner ce genre de grande résidence de haut personnage, on emploie le mot turc konak.

 

847b7 Xanthi, musée d'art populaire

 

Dans ce bâtiment est installé le musée “λαογραφικό”, cet adjectif signifiant “folklorique”. Je traduis par “Musée des arts et traditions populaires”. J’y reviendrai, car pour l’instant je me limite au bâtiment. Il a deux corps. Monsieur Kougioumtzoglou, le riche négociant en tabac dont j’ai montré la maison tout à l’heure, pour donner à ses deux fils des logements qui ne soient pas de nature à attiser des jalousies entre eux, a fait construire deux corps, symétriques et intégralement semblables. En l’absence de toute plaque explicative sur le bâtiment, je ne sais que cette anecdote racontée par Ilias, mais à première vue, et de l’extérieur, je trouve que l’on dirait une usine reconvertie, avec une élégante façade de brique, comme on en faisait au dix-neuvième siècle. Mais ce sont au contraire deux luxueux hôtels particuliers.

 

847b8a Xanthi, locaux commerciaux fin 19e siècle

 

Ce bâtiment a été construit dans les années 1880 en granit gris du Rhodope, la montagne proche, par des maçons venus d’Épire, la région située à l’extrême nord-ouest de la Grèce actuelle et au sud de l’Albanie. Il s’agit d’un immeuble destiné au commerce au rez-de-chaussée et à l’habitation en étage.

 

847b8b Xanthi, boutique d'antiquaire

 

Cette forme de devantures en plein cintre que nous venons de voir deviendra typique des locaux commerciaux du début du vingtième siècle à Xanthi. La boutique d’antiquaire ci-dessus en est un exemple.

 

847b9 Xanthi, boutiques colorées

 

Ni particulièrement typique, ni d’une architecture remarquable, ce bâtiment dédié au commerce ne fait l’objet d’aucune indication de la part de la Municipalité. J’ai quand même eu envie de le photographier, et maintenant d’en publier la photo, parce que je trouve amusantes ces couleurs très vives. Les Grecs ne rechignent pas devant la peinture des maisons, et les Turcs non plus (nous venons d’en voir quelques exemples), mais il est rare de trouver des couleurs aussi fortes.

 

847c1a Xanthi, église des Grands Archanges, 1834

 

847c1b Xanthi, église des Grands Archanges, 1834

 

847c1c Xanthi, église des Grands Archanges, 1834

 

Quelques églises, à présent. L’église des Grands Archanges est de style basilical à trois nefs. C’est à la suite du tremblement de terre de 1829 qui avait détruit une église byzantine en cet endroit, que le Métropolite Eugène l’a édifiée en 1834.

 

847c2 Xanthi, église Saint Georges, 1835

 

De l’année suivante –1835– date cette église Saint-Georges, autre basilique à trois nefs. Nous sommes donc encore sous l’Empire Ottoman, où seuls étaient autorisés les minarets avec l’appel du muezzin. Les appels de cloches des églises chrétiennes étaient prohibés. Il n’y avait donc pas de clochers. Celui-ci a été construit après le rattachement à la Grèce, en 1927.

 

847c3a mosquée Akhrian, à Xanthi

 

847c3b toit du minaret de la mosquée Akhrian, à Xanthi

 

Il reste à Xanthi quelques “églises” musulmanes, autrement dit des mosquées. Car les années 1922 et suivantes ont eu beau voir les dramatiques échanges de populations, des millions de Grecs obligés de tout laisser en Asie Mineure ou sur les bords de la Mer Noire pour se rendre dans leur patrie qu’ils ne connaissaient pas, ainsi que des Turcs, en moindre nombre, précédemment installés dans des territoires qui avaient appartenu à leur Empire mais qui venaient de gagner leur indépendance, contraints de tout abandonner dans un pays devenu indépendant et ennemi, il n’en est pas moins resté de nombreux Musulmans en Thrace. Car on échangeait des nationalités, non des religions. Or nombre de Grecs, au cours des siècles, s’étaient convertis à l’Islam, parfois par conviction, mais le plus souvent pour se simplifier la vie, pour se soustraire aux vexations, éventuellement pour accéder à des charges publiques. Lorsque le second motif avait entraîné la conversion, la première génération n’avait sans doute pas une foi bien ancrée, mais les générations suivantes, éduquées dans la foi islamique, étaient faites de vrais Musulmans. Dès lors, il n’y avait aucune raison d’expulser ces vrais Grecs d’un pays où, certes, il n’y avait pas –il n’y a pas– séparation de l’Église (orthodoxe) et de l’État, mais où la liberté de conscience et de culte est reconnue par la loi. Ci-dessus, cette mosquée Akhrian a été reconstruite après 1850 sur l’emplacement d’une mosquée antérieure, située au cœur du quartier où s’étaient établis, dès la conquête ottomane au quatorzième siècle, les Turcs musulmans. En France, dans les grandes villes il est fréquent de croiser dans la rue des Musulmanes en foulard, pas en Grèce, mais dans ce quartier il est frappant que la plupart des femmes que l’on croise dissimulent leurs cheveux sous un foulard bien ajusté.

 

847d1 festival d'automne à Xanthi

 

847d2 Xanthi, festival d'automne

 

847d3 Xanthi, festival d'automne

 

847d4 festival d'automne à Xanthi

 

Et puis nous avons eu la double chance d’être à Xanthi pendant la semaine que dure le festival d’automne, et d’avoir été invités à dîner en ville par notre ami Ilias, deux soirs, pendant ce festival. C’est ainsi l’usage, dans cette ville, de fêter la rentrée, la reprise des habitudes de l’année après les vacances, le retour de l’automne. Chaque jour de la semaine, jusque tard dans la nuit, on fait la fête. Les rues de tout un secteur sont fermées à la circulation et se remplissent de tables où les gens vont dîner, oubliant la crise économique qui sévit. Et puis on déambule en discutant, en riant, en regardant les autres passants, en profitant du temps encore très doux et qui va bientôt se rafraîchir. Sur mes photos, la tenue vestimentaire des gens montre que le début septembre est encore l’été, n’en déplaise au festival appelé d’automne.

 

847d5 Xanthi, festival d'automne

 

847d6 festival d'automne à Xanthi

 

847d7 festival d'automne à Xanthi

 

Dans certaines rues où ne sont pas installées des tavernes, pour un budget très modeste on peut déguster des grillades faites par des vendeurs ambulants. Les brochettes en train de cuire sur la braise sont ici ou là si nombreuses que l’on ne se voit plus au travers du nuage de fumée odorante, et ma première photo prouve que je n’exagère pas. Ici ou là, des baladins proposent aussi des attractions qui attirent les badauds. Une piécette dans le chapeau que de temps à autre ils promènent parmi la foule, et de nouveau ils font du vélo à une roue, jonglent avec des torches enflammées ou, comme sur ma seconde photo, font de l’équilibre sur une échelle. C’est bon enfant, sympathique et, dans le cas que nous voyons ici, ces comédiens sont adorables avec les enfants, qu’ils font participer. Et puis il suffit que quelqu’un joue de la musique pour que spontanément des jeunes, et parfois des moins jeunes, se mettent à danser.

 

847e publicité AXION 'Nos écoles... notre futur' (Xanthi)

 

Mais le festival d’automne, il ne faut pas l’oublier, c’est aussi le festival de la rentrée, professionnelle ou scolaire. Une école privée de la maternelle à la fin des études secondaires, AXION, a loué un local en rez-de-chaussée et propose ses services. Sur la vitre, cette publicité dit “Axion, écoles privées de Xanthi, maternelle, primaire, collège, lycée. Nos écoles… notre avenir”.

 

847f1 vêtement de fête de Karditsa

 

Discret, il existe à Xanthi un petit musée du costume. Je dis “petit” mais en fait il présente un grand nombre de vêtements traditionnels de la Grèce du Nord. Pas seulement de Thrace. Ci-dessus, nous voyons un vêtement de fête de Karditsa, ville située à 27 kilomètres sud-est de Trikala, en Thessalie (et Trikala est sur la route de Larissa aux Météores).

 

847f2 tenue de mariée de Thasos

 

Ceci, c’est une tenue de mariée de l’île de Thasos. Je sais que les femmes romaines, à l’époque de l’Empire, revêtaient un voile orange pour se marier, le flammeum. Je ne sais si cette tradition s’est perpétuée depuis l’occupation romaine en Thrace, ou s’il s’agit d’une coutume provenant d’une autre origine, mais la concordance est troublante.

 

847f3a vêtement d'homme, Episkopi d'Emathia

 

847f3b vêtement d'homme, Episkopi d'Emathia

 

Cet homme porte le costume d’Episkopi, ville de la province d’Émathie, en Macédoine, située sur la route d’Edessa à Véroia. Sa chemise est soigneusement brodée à la main.

 

847f4a musée du costume de Xanthi

 

847f4b Xanthi, musée du costume

 

Lorsque je prends une photo dans un musée, je prends aussi systématiquement, juste après, une photo de la légende. Et ici… j’ai oublié de le faire. Mais comme la robe est somptueusement brodée je la publie quand même. Il me semble, sous toutes réserves, qu’elle est de Thessalie.

 

847f5 vêtements thraces (musée du costume, Xanthi)

 

Ce couple porte des costumes de Thrace. C’est beaucoup plus sobre que ce que nous avons vu jusqu’ici. L’homme porte la fustanelle, cette jupette plissée que l’on voit, par exemple, sur les gardes du parlement d’Athènes. Et ils ont, de même, ces pompons sur leurs chaussures.

 

847f6 vêtement de Kastritsi, Thrace orientale

 

Encore un costume ? Alors je choisis cette tenue de fête de Kastritsi, en Thrace orientale. Cette façon de s’entourer le front de façon à dissimuler la totalité des cheveux rappelle le voile que portent les femmes musulmanes. Je disais tout à l’heure qu’il y avait en Thrace un bon nombre de Grecs musulmans, mais ce costume thrace n’est pas le leur. Il s’agit donc d’un rapprochement de pure forme, sans lien de cause à effet.

 

847f7 Diadème thrace (1890)

 

Ce diadème thrace porte, difficilement discernable sur ma photo mais visible quand même, la date de 1890. C’est sur cet accessoire somptueux que je terminerai la visite du musée du costume.

 

847g1 bureau d'un négociant en tabac, à Xanthi

 

Nous nous rendons maintenant dans le musée “folklorique”, c’est-à-dire des arts et traditions populaires. Tout à l’heure, j’en ai montré la façade, en disant que nous allions y revenir. Et je disais que le bâtiment avait appartenu à un riche négociant en tabac. L’une des pièces représente son bureau, et des mannequins sont censés faire vivre une scène de travail.

 

847g2 musée 'laografiko' de Xanthi

 

847g3 musée folklorique de Xanthi

 

847g4 Xanthi, musée d'arts et traditions populaires

 

D’autres pièces sont aménagées, comme cette salle à manger, cette chambre à coucher ou cette chambre d’enfant. Il est certes toujours intéressant de voir un intérieur thrace bourgeois tel qu’a pu y vivre une famille du tabac dans la première moitié du vingtième siècle, mais il serait bon de préciser si ce décor a été reconstitué à partir de mobilier acheté chez des antiquaires, ou si c’est l’authentique intérieur de la famille Kougioumtzoglou. Or dans ce musée pas un seul panonceau, pas la moindre étiquette expliquant quoi que ce soit. C’est bien dommage.

 

847g5 souvenir de l'enfance de Hadjidakis à Xanthi

 

Ici, par exemple, c’est notre ami Ilias qui nous a donné la clé de cette scène. En effet, le célèbre musicien Manos Hadjidakis (1925-1994, compositeur des Enfants du Pirée) est né ici à Xanthi et c’est une Arménienne, Madame Antoine, qui lui a donné ses leçons de piano lorsqu’il était enfant. Puis, à la mort de son père, alors qu’il était âgé de neuf ans, sa mère et lui sont partis vivre à Athènes. Mais je ne sais s’il a pris ici ou ailleurs ses leçons, car il existe à Xanthi, paraît-il, une maison Hadjidakis que l’on n’a pas su m’indiquer.

 

847h1 poêle ancien, musée folklorique, Xanthi

 

Ce poêle ancien est splendide. Mais d’où vient-il, de quand date-t-il, a-t-il chauffé cette pièce où on le voit, rien ne répond à ces questions. Les visiteurs, visiblement, s’interrogent, car on les voit l’ouvrir, regarder à l’intérieur, tourner autour… Il n’existe pas de catalogue de l’exposition, mais j’ai trouvé à acheter une collection de huit petits livres sur Xanthi, Éléments du folklore de Xanthi, Vie de la classe moyenne à Xanthi au début du vingtième siècle, La Cité du tabac, etc. L’un d’entre eux est consacré aux Collections du musée folklorique, mais n’en parle que de façon très générale. Cependant, deux pages sont consacrées au poêle, décrivant des couleurs, précisant qu’il est fait de fonte revêtue de faïence vernissée, expliquant les qualités de la faïence pour ce qui est de ses coefficients de dilatation en fonction de la température, et ses défauts concernant sa fragilité aux chocs et sa porosité qui entraîne le fendillement. C'est intéressant, mais hélas, rien ne répond à mes questions…

 

847h2 Xanthi, musée folklorique, plafond peint

 

847h3 Xanthi, musée folklorique, plafond peint

 

À coup sûr, cela est authentiquement de la maison. Les murs, les plafonds, sont richement peints. Ci-dessus, deux exemples de plafonds.

 

847i bureau de Katina Veïkou Sérameti

 

Visitant les pièces de cette grande maison, on tombe devant un bureau de style plus moderne. C’est le bureau de Katina Veïkou Sérameti (1912-1989). Cette femme xanthiote était écrivain et poète (auteur, entre autres, de Γραφές γιά την χαμένη πατρίδα, Écrits pour la patrie perdue). Mais là encore, rien ne dit si elle a écrit ses œuvres ici, dans cette pièce, pas plus qu’on ne sait si Hadjidakis a pris ses leçons de piano sur celui que l’on a vu, ou bien au contraire s’il s’agit de reconstitutions dans une maison dont le style pourrait correspondre à l’époque.

 

847j1 Mouseio laografiko (Xanthi)

 

847j2 Mouseio laografiko (Xanthi)

 

On peut descendre au sous-sol. Et là, pas de doute, ce sont des reconstitutions. Il s’agit de scènes de la vie à la campagne. Je suppose, en l’absence d’autre indication, que cet homme en houppelande noire doit être un berger. Ces grands récipients seraient alors sans doute destinés à recevoir le lait. Simple supposition, sans aucune certitude. Quant à ma seconde photo, on y voit des outils de ferme en bois au premier plan, des ustensiles de cuisine en cuivre et en étain à l’arrière-plan, et entre les deux, une jeune femme est assise à la turque, sur un coussin posé au sol, devant une petite table très basse. Ce que ne montre pas cette photo, prise de face, c’est que près d’elle est un berceau avec une poupée figurant son bébé. Et par ailleurs, elle est occupée à cuisiner, tenant entre les mains un rouleau à pâtisserie. Curieuse disposition, parce que je ne vois pas bien comment elle pourrait le rouler et étendre une pâte, vu que la table est encombrée d’objets divers, dont une cruche de grès à quelques centimètres devant elle.

 

847k1 Musée folklorique de Xanthi, projecteur

 

847k2 Musée folklorique de Xanthi, chambre photographique

 

Pour montrer de quoi était faite la vie dans la première moitié du vingtième siècle, il y a également des objets tels que ce projecteur de cinéma, ou cette chambre photographique.

 

847k3 Musée folklorique de Xanthi, café

 

Et pour terminer, revenons à ce qui faisait le quotidien. Le café turc, bien sûr, dans cette province ottomane qui venait d’acquérir l’indépendance. On nous montre ici du café cru, les accessoires pour le griller, les moulins de cuivre pour le broyer, les petits récipients pour le préparer, identiques à ceux que nous voyons aujourd’hui dans tous les bars de Grèce pour préparer le “café grec”.

 

847k4 Musée folklorique de Xanthi, sorbetière

 

Un dernier objet. Autour de moi, les gens s’interrogeaient sur son usage. Certains proposaient ceci ou cela. Et, évidemment, ici comme ailleurs dans ce musée, pas la moindre explication. Or moi je sais très bien qu’il s’agit d’une sorbetière, pour en avoir vu une à la maison dans mon enfance. C’est Anne, ma tante, qui faisait de délicieuses glaces. On met de la glace concassée tout autour, dans le bac de bois, et dessus on verse du gros sel, dans le récipient métallique du centre on met la préparation, et il ne reste plus qu’à tourner la manivelle, tourner, tourner et tourner encore jusqu’à ce que cela résiste de plus en plus, signe que la crème glacée ou le sorbet est en train de prendre. Et c’est long. C’est pourquoi nous nous relayions. Mais ensuite, pas de paillettes gelées dans la glace, comme si on s’était contenté de mettre la préparation au freezer, car à l’époque il n’y avait pas de sorbetières électriques, ou du moins pas pour les particuliers. Je n’ai pas vu, à travers la littérature, l’usage fréquent des sorbets et glaces en Grèce, mais je pense que dans les familles de la bourgeoisie qui entretenaient avec les Turcs résidents des relations souvent étroites, les mœurs turques devaient pénétrer. Or dans la littérature (Théophile Gautier, Pierre Loti) on voit que les Turcs aisés étaient gros consommateurs de ces rafraîchissements en été. On faisait, dans les caves, de grandes provisions de neige et de glace en hiver, comme d’ailleurs on le faisait à Versailles et ailleurs, pour pouvoir puiser dans cette réserve en été et s’en servir pour confectionner les sorbets. Une citation au hasard (Théophile Gautier, invité chez un pacha à Constantinople) : “Pour boisson, on buvait de l’eau, du sorbet et du jus de cerise qu’on puisait dans un compotier avec une cuiller d’écaille à manche d’ivoire”.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 09:12

846i1 Imera, village mort

 

Dans mon précédent article où je parlais de nos nouveaux amis de Xanthi, Vasilis, Ilias, Anastasia et Helen, je disais que pour nous rendre à Stavroupoli, bourg sur le Nestos à partir duquel nous allions le descendre en canoë, Ilias ne nous avait pas laissés prendre le train, et nous avait emmenés en 4x4 à travers la montagne. Car le paysage est splendide. Mais hélas il y a aussi des villages abandonnés, comme Imera, avec de magnifiques maisons traditionnelles, comme celle de ma photo., qu’on laisse mourir à petit feu. Pour certaines, l’Union Européenne a financé des projets de restauration, puis a assuré le fonctionnement en hôtel ou autre centre culturel, fixant à X années la date où la Grèce devrait reprendre la main. Mais personne, ici, n’a envie de s’investir dans ce genre d’activité, et des bâtiments merveilleusement remis à neuf seront bientôt dans le même état que ceux qui, comme celui-ci, n’auront jamais été rénovés.

 

846i2 montagne au nord de Toxotes

 

De nombreux endroits ont été défrichés, sans pour autant détruire la nature. Ici, c’est le cimetière du village, là c’est l’école, ailleurs on a mis le sol en culture, ou des animaux ont pâturé. Aujourd’hui, il y a en certains endroits, et c’est magnifique, des chevaux sauvages. Aux chevaux dont les ancêtres n’ont jamais été domestiqués se sont joints dans les années 1950 des chevaux qui ont été abandonnés lorsque le Gouvernement, craignant après la Guerre Civile la subversion de ces paysans isolés et impossibles à surveiller, les a massivement transférés dans des régions de plaine, leur donnant des terres et leur promettant des avantages. Après plusieurs générations, tous ces chevaux sont complètement revenus à la vie sauvage, et vivent en bandes sous la conduite d’un mâle dominant. Pensant que ces chevaux sont dangereux pour ses cultures, l’un des quelques rares paysans qui vivent encore dans ces montagnes en a tué deux avec son fusil de chasse. C’est évidemment un délit, mais le coupable n’a pas été identifié. Et je ne suis pas sûr qu'il y ait eu une volonté vraie et dérerminée de l'identifier.

 

Deux siècles plus tôt, en 1806, Chateaubriand a traversé la Grèce. Une autre région, il est vrai (le Péloponnèse, appelé alors Morée), mais ce que je veux en citer pourrait parfaitement s’appliquer avec efficacité au cas de l’assassinat de ces chevaux. “Il y avait, vers le mont Ithome, une troupe d’une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de Morée, Osman Pacha, se transporta sur les lieux, il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer l’innocent du coupable, on assomma comme des bêtes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grecs qui n’étaient pour rien dans cette affaire”.

 

Quand j’écris cela, on comprend que je ne peux être partisan de ce type de justice. Et on s’imagine que ce n’est plus de notre temps, dans nos pays occidentaux. Erreur. Certes, on ne va généralement pas jusqu’à souhaiter le massacre, mais lorsque l’on apprend qu’un vol, un crime, une incivilité ont été commis par une personne dont le nom a une connotation étrangère, certains s’exclament qu’il faut bouter les étrangers hors de France, comme Jeanne d’Arc l’a voulu pour les Anglais. Et hop, tous les étrangers. Je trouve que la méthode a beaucoup de points communs avec celle que relate ici Chateaubriand.

 

846i3 Méandres du Nestos dans ses gorges

 

Le passage par la montagne permet d’avoir cette vue sur les méandres du Nestos dans ses gorges. Non seulement on peut admirer ce paysage unique, mais en outre c’était une bonne introduction pour la descente en canoë que nous nous apprêtions à effectuer.

 

846i4 table d'orientation au-dessus ses gorges du Nestos

 

846i5 à l'horizon, le mont Pangée (1956 mètres)

 

En un point, il y a une table d’orientation aidant à identifier ce que l’on voit. Du côté de ma photo, la table indique que les crêtes que l’on voit au loin sont celles du mont Pangée, qui culmine à 1956 mètres.

 

Ilias nous a fait prendre ces petites routes perdues dans la montagne. Parfois, il nous a emmenés hors de la route qui nous menait à destination pour nous montrer un village, un point de vue, des animaux. Il n’hésitait pas à s’arrêter pour que nous puissions contempler le paysage et prendre nos photos. Il nous a donné, chemin faisant, toutes les explications nécessaires. Mais tel n’était pas l’emploi du temps prévu pour la journée, et nous avons dû continuer pour être à l’heure au rendez-vous de Stavroupoli, où nous attendaient l’autre guide et les cinq touristes avec lesquels nous allions nous mesurer au Nestos.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 08:05

Au cours de nos visites de lieux naturels du parc protégé qui regroupe le delta du Nestos et les lacs Vistonida et Ismarida, nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs personnes, et leurs qualités humaines, la chaleur de leurs caractères, leur générosité ont fait que nous avons quitté la région avec plus d’amis que lorsque nous y sommes arrivés. Je veux dire de vrais amis, pas des personnes que l’on rencontre, avec qui on sympathise, et que l’on oublie au bout d’une semaine, ou un mois dans le meilleur des cas. Non, ce sont des amis que nous n’oublierons pas.

 

N.B.: Il va sans dire que j'ai leur accord pour diffuser leur photo sur Internet.

 

846h1a Vasilis

 

846h1b Vasilis

 

Chronologiquement, le premier que nous avons rencontré s’appelle Vasilis. Il est responsable du centre d’information des lacs Vistonida et Ismarida. Il nous y a reçus avec tant de gentillesse, de patience, d’enthousiasme, sans même parler de ses connaissances et de sa compétence, que la perspective de passer quelques heures avec lui a participé de notre désir de faire cette découverte des lacs en 4x4 sous sa conduite. Je dis tout de suite que nous avons eu l’occasion de dîner en sa compagnie quelques jours plus tard. Lorsqu’il nous a fait savoir que, pour la visite, il était indisponible et que nous serions accompagnés et guidés par une jeune collaboratrice du centre, nous avons été déçus.

 

846h2a Anastasia (Sasa) au lac Vistonida

 

846h2b Sasa (Anastasia), dîner à Xanthi

 

846h2c Sasa et Natacha à Xanthi

 

Mais notre déception n’a pas duré, car cette collaboratrice, Anastasia dite Sasa, est quelqu’un de remarquablement sympathique. Elle est ouverte, vive, gaie, et elle aussi a choisi ce métier par passion, elle connaît à fond la région et les oiseaux, qu’elle nous a aidés à découvrir. Nous l’avons revue plusieurs fois, notamment pour deux dîners à Xanthi et pour une promenade en ville. Quand, à la fin de la visite des lacs, nous lui avons raconté que par le train nous n’avions pas vu grand-chose des gorges du Nestos, nous lui avons demandé si elle connaissait un moyen de découverte autre que le sentier, qui représente une bien longue randonnée de près de 50 kilomètres aller et retour. Elle nous a répondu que son frère proposait des descentes en canoë.

 

846h3a Ilias à Xanthi

 

846h3b Ilias à Toxotes (Riverland)

 

846h3c Ilias et son chat à Toxotes

 

Son frère, c’est Ilias. Et ils sont bien frère et sœur, ces deux-là. Aussi ouverts, spontanés, sympathiques l’un que l’autre. Et bien évidemment, nous avons eu envie de la faire, cette descente du Nestos en canoë. Normalement, on prend le train à Toxotes, on débarque à Stavroupoli, la première station, où l’on a rendez-vous pour la descente avec les moniteurs qui ont amené les canoës sur une remorque, mais Ilias ne nous a pas laissés prendre le train, il nous a emmenés en 4x4 par la montagne pour nous faire voir le paysage. Ce sera d’ailleurs le sujet de mon prochain article. Et puis j’ai dit que nous avions fait avec Sasa une promenade de découverte de la ville de Xanthi, et que nous avions dîné deux fois avec elle, mais Ilias était de la partie, et même bien plus, puisque c’est lui qui nous a invités et qui a énergiquement refusé que nous payions nos repas. Quand je parle de générosité…

 

846h4a Helen à Xanthi

 

846h4b Helen à Toxotes (Riverland)

 

Et puis je ne serais pas complet si j’oubliais Helen. Elle ne nous a pas informés, elle ne nous a pas guidés, elle ne nous a pas accompagnés. Ce n’est donc pas dans l’exercice de ses fonctions que nous avons fait sa connaissance. Mais elle travaille à Riverland avec Ilias, et elle était des deux dîners à Xanthi. Cette jeune Chypriote est née aux États-Unis et y a vécu ses neuf premières années, avant de rentrer avec ses parents à Chypre, où elle a encore passé neuf ans. Puis elle est partie pour la Thrace, où elle exerce à Toxotes ses fonctions de monitrice de rafting, de canoë, de balades en divers moyens de locomotion. Mais elle est munie d’un diplôme d’ingénieur, pour le cas où. Il suffit de la voir pour mesurer son dynamisme et ses qualités relationnelles. C’est quelqu’un de très sympathique et de très intéressant. À table comme lorsque nous sommes allés à Toxotes pour dire au revoir à Ilias et à elle-même, nous avons pris plaisir à discuter longtemps avec elle.

 

846h5 Sasa et Helen

 

En conclusion de ce petit article pour les présenter, je voudrais leur dire, à tous les quatre, un grand merci pour ce qu’ils nous ont apporté, non seulement de compétence professionnelle, mais surtout, parce que cela fait chaud au cœur, d’amitié. Il est évident que nous nous reverrons, en Grèce, en France ou ailleurs.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 00:38

Quelques mois de retard pour publier la photo d'une poterie néolithique ou même pour parler de la mort d'Alexandre le Grand, c'est sans grande conséquence, je pense, mais vivre un fait d'actualité et le relater quatre mois plus tard, cela prend un goût de réchauffé, voire un peu rance. J'intercale donc ma relation de la visite de François Hollande à Athènes entre les publications de deux articles concernant notre passage en Thrace l'été dernier.

 

00- Invitation

 

En effet, puisque l'on doit déclarer comme résidence le lieu où l'on habite plus de six mois par an, je suis régulièrement inscrit au consulat de France à Athènes. Ce qui m'a valu de recevoir une invitation du Président de la République Française à la réception qu'il offrait aux résidents français de Grèce cet après-midi au lycée franco-hellénique d'Athènes. Un courriel précisait que l'arrivée des invités devait avoir lieu entre 15h30 et 16h45 délai de rigueur, pour la réception à 17h15. La ponctualité, dit-on, est la politesse des rois. Parce que la France comme la Grèce ont aboli leurs monarchies, le Président est arrivé avec trois-quarts d'heure de retard. Mais cela, c'est du mauvais esprit de ma part (et de la mauvaise foi), parce que ses discussions économiques et politiques avec son homologue sont, bien évidemment, prioritaires.

 

01- Lycée français d'Athènes, attente de François Holla 

02- allocution de F. Hollande, lycée franco-hellénique, A

 

03- Sylvia Pinel, Pierre Moscovici, François Hollande

 

04- Sylvia Pinel, Pierre Moscovici, François Hollande

 

Lors de son entrée dans la salle, François Hollande a été chaleureusement applaudi. Il était accompagné de deux ministres, Pierre Moscovici ministre de l'économie, et Sylvia Pinel ministre de l'artisanat et du tourisme. Mon propos n'est pas de rendre compte du contenu de l'allocution, les journalistes sont là pour cela et ils le font bien mieux que moi. Je me contenterai de dire qu'il a remercié l'ambassadeur, le proviseur, les Français d'Athènes, qu'il a parlé de relance et de coopération entre nos deux pays plutôt que d'aides, de prêts, autrement dit d'assistanat, que puisque le gouvernement grec avait pris une décision qu'il n'avait pas à juger, à savoir des privatisations, la France devait être présente, que la langue française était très vivante en Grèce, témoin de cela le fait que tous les ministres grecs avec qui il s'est entretenu, sauf un, se sont exprimés en français. Pour le développement de ces thèmes, voir la presse.

 

05- Athènes, François Hollande et les Français de Grèce

 

À la fin de l'allocution, deuxième rafale d'applaudissements. Puis François Hollande a gravi les marches de l'amphithéâtre pour se diriger vers le buffet. Difficile progression du fait du bain de foule. Si j'en crois ce que j'ai vu dans d'autres circonstances, parmi les gens qui se sont précipités sur lui pour lui serrer la main, il doit y avoir un même pourcentage de sympathisants et d'opposants, qui ne se laveront pas la main pendant huit jours après avoir été en contact avec l'épiderme d'un président...

 

06- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

07- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

09- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

08- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

Comme, en général, la relation des journalistes ne porte que sur les sujets politiques mais que ce qui a attiré bon nombre de personnes ici c'était, outre la curiosité de voir François Hollande en chair et en os, la perspective de se régaler à l'œil, je pense qu'il n'est pas inutile de montrer le buffet. Que ceux qui se plaignent des dépenses inconsidérées de l'État au détriment d'actions plus utiles à leurs yeux se rassurent, le buffet n'était pas gargantuesque, tant s'en faut. Il y avait quand même du champagne (les Grecs prononcent sam'ban'), du Mumm, mais beaucoup de jus de fruits, beaucoup d'eau, et des bouteilles de vin grec. Je dois dire que d'une façon générale les Grecs (dois-je en déduire qu'il en va de même pour les Français d'Athènes qui les fréquentent au quotidien ?) boivent considérablement moins que les Français (de France). Il est rare de voir des Grecs éméchés dans la rue. Que ceux qui, considérant leur façon de conduire leurs voitures, ainsi d'ailleurs que leurs bus, en concluent que je mens, se détrompent. Un Grec n'a nullement besoin d'absorber ne fût-ce qu'un dé à coudre de piquette à 9° pour conduire comme un Français qui aurait plusieurs grammes d'alcool dans le sang.

 

10- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

J'ai trouvé amusant (je sais, je suis conscient aussi que c'est méchant) de prendre cette photo croisée, une main qui verse du champagne pour une Française dont on voit la coupe vide mais qui ne perd pas de temps et vite se saisit d'un petit canapé.

 

11- réception des Français d'Athènes par le président H

 

Mais tous n'étaient pas avides de se remplir l'estomac. Beaucoup de gens étaient également dans la salle en train de discuter. Même si la communauté française d'Athènes est relativement nombreuse, il semble que tout le monde se connaisse. Lorsque nous attendions le Président, j'avais remarqué que toute personne arrivant saluait, embrassait, adressait un mot à ceux qui étaient déjà dans la salle.

 

12- Sylvia Pinel, ministre de l'artisanat et du tourisme

 

13- Le président Hollande, 19 février 2013

 

14- En attente du départ de François Hollande

 

Je n'avais pas envie de boire, et je n'ai pris que deux canapés et une mousse au chocolat (de la photo ci-dessus). J'ai préféré sortir prendre l'air et guetter la sortie du président. Ce sont d'abord les deux ministres, Pierre Moscovici et Sylvia Pinel, qui ont regagné une voiture, et personne ne leur a prêté attention. Vexant. Puis François Hollande est sorti, les gens se sont massés autour de lui, un journaliste derrière une caméra de télévision lui a posé une question que je n'ai pas entendue, et puis il est monté en voiture précédé de six motards, suivi de six motards et de toute la procession de voitures officielles.

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 10:25

846a1 plage de Mandra

 

846a2 dunes de Mandra

 

Pour pouvoir visiter Abdère (parfois transcrite en Abdera, et en grec moderne Avdira), nous nous sommes installés avec le camping-car dans un camping devant la grande plage de sable de Mandra. Plus loin sur la côte, peu après le site archéologique, le rivage change d’aspect, ce sont des dunes.

 

846a3 Eglise Agia Paraskevi (1845) d'Abdera

 

846a4 bâtiment ottoman (1730) d'Avdira

 

La moderne Avdira (ici, je choisis bien sûr la forme grecque moderne du nom) est assez éloignée du site antique, à six kilomètres au nord. Ce fait date de l’arrivée des Ottomans, quand Mourad Premier a conquis la Thrace en 1374-1375, ce qui a provoqué l’abandon définitif du site antique. Plus tard, les post-Byzantins créeront cette nouvelle agglomération sous le nom de Bouloustra, et après le rattachement de la Thrace à la Grèce et sa libération le 4 octobre 1919, la ville récupérera le nom antique d’Abdère, ou Avdira. C’est aujourd’hui un village sympathique d’un peu plus d’un millier d’habitants. L’église ancienne a été abattue par un tremblement de terre en 1829, et reconstruite en 1845. Elle est dédiée à Agia Paraskevi. Mais on trouve aussi bon nombre d’autres bâtiments plus anciens, comme celui de ma photo, d’architecture ottomane de 1730, aujourd’hui utilisé comme centre culturel municipal et centre de conférences. C’est dans ce village de Néa Avdira (Abdera nouvelle) que se trouve le musée archéologique, que nous avons visité dimanche, avant de voir le site lundi, mais je trouve plus logique, pour le présent article, de voir d’abord le site et, ensuite, ce que l’on y a trouvé.

 

846b1 Avdira, tombe fin 4e-début 3e s. avant JC

 

846b2 Abdera, pithoi utilisés comme tombes (5e-3e s. avant

 

À l’entrée du site, des galeries ont été construites pour exposer ce qui n’a pas trouvé place au musée et ne craint pas d’être à l’air. La première photo montre une tombe de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième. L’intérieur est garni d’une couche de plâtre en trois bandes de couleur différente, blanche, rouge et bleue. Non, pas dans l’ordre du drapeau français. Il était fermé par cinq pierres plates rectangulaires de tailles différentes. Il a été possible de déterminer que le corps qui avait été enseveli là sur une couche de petits galets marins, un strigile de fer dans la main gauche et une coupe à vin près de la tête était un homme entre 35 et 43 ans. Le grand pithos (jarre pour des réserves) de ma seconde photo, plus vaguement daté entre le cinquième et le troisième siècle avant Jésus-Christ, a fait l’objet d’un usage funéraire. Par chance, on en a également retrouvé le couvercle. Ce genre de jarre était généralement placée dans un trou à sa dimension, et elle se terminait en pointe pour se ficher dans le sol. Ainsi il n’y avait aucun risque de la renverser et bien peu de la casser, tout en assurant un usage aisé. La notice ne dit pas si, dans son usage funéraire, elle avait été placée couchée, comme je le suppose, ou verticalement.

 

846c1a Abdère, bains romains 1er-4ème s. après JC

 

846c1b Abdera, bains romains 1er-4ème s. après JC

 

Diodore de Sicile raconte des faits survenus là où nous sommes aujourd’hui : “Eurysthée ordonna [à Héraclès] d'amener les juments de Diomède le Thrace. Elles étaient si indomptables qu'on leur avait donné des mangeoires d'airain, et si fortes qu'on était obligé de les tenir avec des brides de fer. Elles ne se nourrissaient pas des fruits de la terre, on leur donnait à manger les membres coupés de malheureux étrangers. Voulant s'emparer de ces juments, Héraclès se saisit d'abord de Diomède, leur maître, et il les rendit obéissantes en les rassasiant de la chair de celui qui leur avait donné l'habitude criminelle de manger de la chair”. Et pour la suite, c’est Apollodore qui nous dit qu’Héraclès “attaqua les gardiens des écuries, et mena les juments sur la plage. Mais les Bistones prirent les armes et les poursuivirent. Alors Héraclès confia les juments à Abdéros. Celui-ci était le fils d'Hermès. Originaire d'Oponte en Locride, il était aimé d'Héraclès. Mais les juments le mirent en pièces et le dévorèrent. Entre-temps, Héraclès avait défait les Bistones, tué Diomède et contraint à la fuite les survivants. Après avoir fondé la cité d'Abdère près de la tombe d'Abdéros, le héros amena les juments à Eurysthée”. Le poète Pindare donne à Abdéros une autre généalogie dans ce passage que, faute de trouver autre chose que le texte grec, je dois traduire moi-même : “Abdéros à la cuirasse de bronze, enfant de la naïade Thronia et de Poséidon, partant de toi je continuerai ce péan pour le peuple Ionien auprès d’Apollon Dérénien et d’Aphrodite. [manquent 18 vers …] J’habite cette terre de Thrace couverte de vignes et qui produit de beaux fruits”.

 

Cela c’est, bien sûr, l’histoire vraie, authentique, de la fondation d’Abdère. Mais selon une autre version, inventée par les historiens, la ville a été fondée en 656 avant Jésus-Christ par des colons ioniens venus de Clazomènes, en Asie Mineure (Turquie, aujourd’hui Urla, à moins de cinquante kilomètres à l’ouest d’Izmir). On bâtit des fortifications, mais les tribus thraces du coin viennent batailler. À ce harcèlement viennent s’ajouter les attaques du paludisme, qui frappe tout particulièrement les bébés et les tout petits. La colonie ne bat que d’une aile. Selon Hérodote, “quand Harpage par ses terrassements se rendit maître de leurs remparts, [les gens de Téos] montèrent tous sur leurs navires et partirent pour la Thrace où ils s’établirent dans la ville d’Abdère, fondée auparavant par Timésios de Clazomènes qui, chassé par les Thraces, n’avait pu en jouir”. En effet, en 545 d’autres colons ioniens, en fait des voisins de Téos (sur la côte, à 25 kilomètres plein sud de Clazomènes, près de l’actuelle Sığacık) débarquent à leur tour. Comme le raconte Strabon, “Anacréon, le poète lyrique, était de Téos : du temps qu'il vivait, les Téiens, ne pouvant plus tenir aux vexations et à la tyrannie des Perses, abandonnèrent leur ville et se transportèrent à Abdère en Thrace, c'est ce qu'Anacréon rappelle dans ce vers […] :

Abdère, la belle colonie des Téiens.

Mais dans la suite une partie des émigrants rentra à Téos”. En effet, le poète Anacréon est né à Téos vers 572 avant Jésus-Christ, a émigré à Abdère lors de la recolonisation de 545, et il a fait partie de ceux qui sont restés puisqu’il est mort à Abdère. Ces colons refondent la cité, s’installent, vainquent les Thraces. Guerres Médiques, Guerre du Péloponnèse, on ne cesse de parler d’Abdère. En 346, vaincue par Philippe II, Abdère intègre le royaume de Macédoine. En 170 le général romain Hortensius conquiert la ville. Et qui dit Romain dit thermes. Ci-dessus, il s’agit d’un luxueux établissement de bains qui a fonctionné du premier au quatrième siècle de notre ère. Notamment, sur ma seconde photo, cette salle ellipsoïde était une sorte de grande baignoire collective, revêtue de marbre au sol et sur les murs. Quand les bains ont été abandonnés, au temps du christianisme, on a utilisé cet espace comme cimetière chrétien.

 

J’ai évoqué Anacréon, mais il n’est que l’une des nombreuses célébrités d’Abdère. Leucippe est né vers 460, peut-être à Milet, au sud-ouest de l’Asie Mineure, mais a été citoyen d’Abdère. Ce philosophe, disciple de Parménide et de Zénon, est à l’origine de la théorie philosophique des atomes, particules premières de la matière, pour expliquer le monde.

 

Démocrite est né à Abdère entre 470 et 460 dans une famille très riche. Des prêtres chaldéens et des mages perses arrivés avec Xerxès ont été ses premiers professeurs, et ensuite il a reçu l’enseignement de Leucippe. Puis il a entrepris de grands voyages pour s’instruire sur le monde, ce qui lui a fait dépenser tout son patrimoine. Or pour inciter à l’enrichissement global de la cité, au cinquième siècle une loi interdisait d’enterrer sur le territoire d’Abdère un citoyen qui avait dilapidé son patrimoine. Et à vrai dire, le prenant pour un peu dérangé, ses concitoyens ont invité le célèbre Hippocrate à venir l’examiner. Diagnostic, Démocrite est l’homme le plus avisé du monde. Alors on s’est cotisé pour lui donner 500 talents et à sa mort, âgé de pas moins de 109 ans, on l’a enterré aux frais de l’État. La philosophie de ce remarquable encyclopédiste aborde tous les domaines, cosmologie, astronomie, mathématiques, physique, art de la guerre, éthique, poésie, musique, peinture, etc., etc. Il a développé la théorie des atomes initiée par son maître Leucippe. Mais ses théories et ses idées ne concordaient pas avec la ligne sociale et politique des époques classique et hellénistique, et on a détruit ses œuvres. Ce que l’on en a sauvé est bien mince, essentiellement à travers d’autres auteurs. Le philosophe latin Lucrèce, dans le De Natura rerum, adhère à la théorie des atomes de Démocrite.

 

Le célèbre sophiste Protagoras est né à Abdère en 485 avant Jésus-Christ, mais s’est illustré à Athènes comme le grand rival de Platon. Accusé d’athéisme, il a vu brûler ses livres et a dû partir. Le bateau qui l’emmenait en 411 a coulé et il a péri noyé.

 

Mathématicien et philosophe né et ayant vécu à Abdère, Bion (430-370 avant Jésus-Christ) a été l’élève de Démocrite. Il a spécialement réfléchi sur la météorologie et l’a théorisée, étudiant entre autres la relation qui lie le climat à l’orientation des vents. Le premier, il a compris que des zones du globe terrestre connaissaient une nuit de six mois après un jour de six mois.

 

846c2a Avdira, maisons hellénistiques et romaines

 

846c2b Abdera, maisons hellénistiques et romaines

 

846c2c dans une maison hellénistique puis romaines d'avdir

 

En plusieurs endroits du site, on peut voir comme ici des blocs de maisons d’habitation qui datent de l’époque hellénistique et qui ont été maintenues ou reconstruites jusqu’à l’époque romaine (du quatrième siècle avant Jésus-Christ au quatrième siècle après). Ces constructions étaient ordonnées le long de la grande rue qui traversait la cité à partir de la porte principale. La troisième photo montre le système très soigné de drainage. Au troisième et au quatrième siècles de notre ère, de très graves inondations dues à la hausse de niveau du Nestos, le fleuve voisin, ont apporté une épaisse couche de sable qui a exhaussé le sol de la ville. Les maisons construites alors ne suivent plus le plan d’origine qui était hippodaméen (voir mon article sur Pella, 15 juillet dernier), et certaines d’entre elles sont même construites sur les restes des anciens murs. La plupart des constructions nouvelles se sont déportées vers le sud. Ces catastrophes, survenues à une époque où Rome n’attachait pas d’importance particulière à cette cité dont le lustre était éteint (déjà, plusieurs siècles auparavant, ils avaient fait passer la via Egnatia bien plus au nord), ont entraîné un déclin progressif mais inexorable. Quand la cité a été abandonnée, ici aussi on a utilisé l’espace comme cimetière.

 

Les causes de cet abandon ne sont pas connues de façon certaine. On suppose des incursions barbares à l’époque de Constantin (307-337 de notre ère) ou un peu après. Mais on n’en entent plus parler pendant plusieurs siècles, jusqu’à sa réapparition dans les comptes rendus du concile œcuménique de Constantinople en 879, où c’est le siège d’un diocèse avec un certain Démétrios comme évêque. À cette époque-là, la ville a changé de nom. Parce qu’à l’époque de la dynastie macédonienne qui a régné sur l’Empire Byzantin de 867 à 1056 les sièges des évêchés ont été fixés et beaucoup de noms de villes changés à cette occasion, les historiens supposent que c’est dans cette fourchette de dates que la ville a reçu le nom de Polystylon, ce qui veut dire “aux nombreuses colonnes”, en référence sans doute aux importants vestiges antiques. En 1363, un édit accordant propriété du petit monastère Saint Constantin et Sainte Hélène, sur l’île de Thasos, est signé par Petros, évêque de Polystylon. C’est le dernier document que l’on possède émanant d’un évêque de Polystylon. Ensuite, la ville a été rattachée au diocèse de Philippes, puis de Maroneia.

 

846c3 maison hellénistique et romaine à Abdera

 

Cette maison, dont on voit sur la gauche de l’image la cour pavée, était insérée dans un bloc délimité par des rues dont une n’a pas encore été fouillée. Elle a été construite au quatrième siècle avant Jésus-Christ, puis après une phase de réparations et de reconditionnement elle a été réoccupée à la fin du deuxième siècle de notre ère ou au début du troisième, et enfin une dernière phase d’occupation a eu lieu durant le quatrième siècle, après quoi elle a été abandonnée. On y a retrouvé toutes sortes d’objets domestiques, lampes, clés, cuillers, vaisselle, pièces de monnaie…

 

846c4a Abdère, maison des Dauphins (3e s. avant JC)

 

846c4b Abdère, mosaïque de la Maison des Dauphins

 

Celle-ci a été nommée Maison des Dauphins en raison d’un fragment de mosaïque qui y a été retrouvé (j’en ai pris la photo au musée, où il a été transporté). À Abdère, les sols de mosaïque sont extrêmement rares –on n’en a retrouvé que deux–, ce qui fait penser que cette maison, encore très partiellement fouillée, était particulièrement luxueuse. Ses murs, conservés à un niveau supérieur à la moyenne, étaient recouverts de plâtre. Le carré de pierre que l’on distingue vaguement dans un angle délimitait un puits. Elle date de la seconde moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ.

 

846c5a Abdera, ateliers de céramistes

 

846c5b Avdira, ateliers de céramistes

 

846c5c tête de terre cuite, quartier de céramistes, Abdè

 

On suit un sentier sur les bords duquel aucune trace antique n’est visible (peut-être cet espace reste-t-il à fouiller) pour parvenir à un autre quartier de quatre maisons qui, selon les indications, étaient celles d’ateliers de céramistes qui créaient, du milieu du quatrième siècle au début du premier siècle avant Jésus-Christ, toutes sortes de figurines de terre cuite comme celle de ma photo, prise au musée et datant de 150-100 avant Jésus-Christ. Chacune de ces maisons était composée au fond de pièces à vivre, cuisine, bain, réserve, avec des murs revêtus de plâtre blanc, rouge, jaune.

 

846c5d mesure de liquides trouvée à Abdère

 

Côté rue, c’était la boutique où l’on ne vendait pas seulement les terres cuites, mais toutes sortes de produits, comme le prouve une pierre de mesure des liquides du deuxième siècle avant Jésus-Christ (au musée archéologique). Au début du premier siècle avant Jésus-Christ, le feu a détruit ces maisons et par la suite ce quartier n’a plus été reconstruit et a été abandonné.

 

846c6 Abdère, monument funéraire de six tombes

 

Ce que nous voyons ici est un monument funéraire en forme de petit temple, que des murs intérieurs partagent en trois secteurs. Dans la base ont été mis au jour les restes de six tombes qui avaient été pillées. Parmi elles, quatre sarcophages semblent dater du premier siècle avant Jésus-Christ, tandis que les deux autres tombes qui, elles, sont creusées dans le sol et maçonnées, semblent beaucoup plus tardives, d’époque romaine impériale, sans doute quatrième siècle après Jésus-Christ.

 

846c7a Abdera, cimetière 4e-12e siècles

 

846c7b Abdera, cimetière byzantin sur des maisons romaines

 

En plusieurs endroits du site, j’ai lu (et j’ai rapporté ci-dessus) que des quartiers de la ville qui avaient été désertés ont ensuite été utilisés comme cimetières. Notamment, dans l’un des quartiers, plus de 180 tombes creusées et maçonnées ont été retrouvées, faites de pierres récupérées sur les monuments abandonnés. Païennes d’abord, on y a mêlé ensuite des tombes chrétiennes jusqu’au onzième siècle.

 

846c8 murs de la ville d'Abdera

 

Je ne peux quitter le site sans parler des murs de fortification, qui devaient assurer sa sécurité à la ville. Ce que nous en voyons aujourd’hui date du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ces murs font, selon les endroits, entre 1,70 et 2,40 mètres d’épaisseur, et sont constitués, en fait, de deux parois parallèles de gros blocs de pierres parallélépipédiques, entre lesquelles l’espace est comblé par des gravats et du sable. Il ne s’agit pas d’une méthode pour faire des économies, mais d’une technique qui assure une plus grande stabilité aux murs en cas d’attaque avec des engins capables de lancer des projectiles très lourds, des boulets de pierre sphériques de plusieurs dizaines de centimètres de diamètre, en usage dans l’Antiquité. Mais au premier siècle de notre ère, avec la Pax Romana, la Paix Romaine, ces murs n’ont plus été utiles, et bien des maisons se sont construites sur leurs ruines.

 

846d1 Hermès, 4e s. avant JC, Abdère

 

Nous avons vu sur le site qu’il y avait à Abdère des ateliers de céramique qui fabriquaient des statuettes et autres figurines. Tout naturellement, au musée archéologique nous en avons vu beaucoup, comme cette statuette d’Hermès à la belle casquette qui, s’il en retournait la visière sur sa nuque, serait tout à fait dans le style de certains jeunes d’aujourd’hui (mais il lui faudrait quand même enfiler un baggy). Pourtant, il date du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d2 masques de théâtre, musée d'Abdère

 

Ces figurines représentent des acteurs portant leur masque de théâtre, et sont situés dans une fourchette du quatrième au deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d3 Déméter, offrande votive (musée d'Abdera)

 

846d4 offrandes votives à Déméter et Korè, musée d'Abd

 

Ici, nous voyons diverses offrandes votives en provenance du sanctuaire de Déméter et Korè et datant du sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ. La déesse trônant de ma première photo doit donc être Déméter.

 

846d5 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

846d6 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

846d7 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

Il semble que ces figurines de terre cuite ne soient pas votives, et par conséquent elles doivent être des jouets. Le musée situe les deux premières, avec toutes les autres de la vitrine, dans la très large fourchette du cinquième siècle avant Jésus-Christ au premier siècle de notre ère, tandis que la troisième, cet Africain auquel le petit singe fait des tendresses, est précisément daté du milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d8 terre cuite, offrande funéraire 450-400 avant JC

 

846e1 coupe d'offrande funéraire 450-400 avant JC

 

Pour assurer ma transition entre les terres cuites et les rites funéraires, ces deux objets ont été trouvés sous un tertre recouvrant plusieurs tombes, comme offrandes à un mort incinéré. Les tombes étaient de 450-400 avant Jésus-Christ.

 

846e2 hydrie utilisée comme urne cinéraire, femme jonglan

 

Cette hydrie à figures rouges de 430-420 avant Jésus-Christ a été utilisée comme urne funéraire pour recueillir les cendres du défunt. Je trouve intéressant le sujet, qui représente une femme assise en train de jongler avec quatre balles.

 

846f1 offrandes trouvées dans des jarres funéraires

 

Ces deux petites jarres ont été trouvées comme offrandes dans de grandes jarres funéraires quasiment contemporaines l’une de l’autre, puisque la légende donne 625-600 pour celle de gauche, et fin du septième siècle pour celle de droite.

 

846f2 sarcophage de type Clazoménien

 

846f3 mythe de Troïlos sur un sarcophage (480-470 avant JC

 

Cette photo représente un sarcophage d’Abdère (480-470 avant Jésus-Christ), mais du type propre à Clazomènes quoique postérieur à la refondation par les Téiens, ce qui montre bien que malgré les conditions difficiles la première population de colons n’avait pas disparu quand est arrivée la seconde. En haut, dit le musée, cette peinture représente une scène du mythe de Troïlos. Je veux bien le croire, mais je ne vois pas trop ce qui permet de l’identifier. Troïlos est le plus jeune des fils du roi de Troie, Priam, et de la reine Hécube. S’il meurt avant ses vingt ans, a dit un oracle, Troie sera prise par les Grecs. Un soir qu’avec sa sœur Polyxène, la plus jeune des filles, il mène ses chevaux à l’abreuvoir, Achille le surprend mais le trouve si beau qu’il en tombe amoureux. Troïlos s’enfuit, poursuivi par Achille, et se réfugie dans le sanctuaire d’Apollon. Achille essaie de l’en faire sortir, sans succès. Alors, furieux, il le tue à l’intérieur du temple, sacrilège qui lui vaudra de mourir à Troie à la fin de la guerre (pour plus de détails, voir mon article sur le musée archéologique de Tarente, 01/10/2010). Ces porteurs et porteuses d’eau peuvent se rendre à la fontaine où Achille va trouver Troïlos et Polyxène, mais d’une part il n’est dit en aucun endroit que de nombreux Troyens ont assisté à la scène, d’autre part cette scène de personnes qui vont chercher de l’eau n’est pas propre à la légende de Troïlos.

 

846f4 tombe d'une Abdéritaine de 48-50 ans (fin 4e s. avan

 

Cette tombe n’a pas été transportée telle quelle, c’est une reconstitution, mais le squelette –qui a appartenu à une femme de 48-50 ans, a été replacé tel qu’il a été trouvé, avec les quelques objets avec lesquels il avait été enterré à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

846g boucles d'oreilles en or avec Eros (musée d'Avdira)

 

Ces boucles d’oreilles en or sont du début de l’époque hellénistique. Ce modèle avec de petits Éros suspendus sous un disque sont d’un modèle assez courant.

 

844i Hippocrate (musée archéologique de Naples)J’ai dit précédemment, au sujet de Démocrite, qu’Hippocrate était venu à Abdère. J’ai déjà cité, à Thasos,  une fiche de patiente qu’il avait rédigée mais je crois intéressant cependant de placer ici deux textes relatifs à des problèmes médicaux rencontrés à Abdère, le premier –un cas d’Hippocrate– dans la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, le second sans visée scientifique décrit par Lucien dans les années 300 avant Jésus-Christ.

 

Hippocrate : “Dans la ville d'Abdère, Nicodémos fut pris d'une forte fièvre après des excès de femme et de boisson. Au début, il ressentait des nausées et de la cardialgie. Altération. La langue était brûlée, urine ténue, noire. Deuxième jour, la fièvre s'exaspéra, frissonnement, nausées, il ne dormit pas, il vomit des matières bilieuses, jaunes. Urine semblable. Nuit passée tranquillement, il dormit. Troisième jour, tout se relâcha, amélioration. Vers le coucher du soleil le malaise recommença, et la nuit fut pénible. Quatrième jour, frisson, fièvre forte, douleur de tout le corps, urine ténue avec énéorème. De nouveau, nuit passée tranquillement. Cinquième jour, tous les accidents subsistaient, il est vrai, mais il y avait amélioration. Sixième jour, mêmes souffrances générales, énéorème dans les urines, beaucoup d'hallucinations. Septième jour, amélioration. Huitième jour, tout le reste se relâcha. Dixième jour et les jours suivants, les souffrances existaient encore, mais elles étaient toutes moins fortes. Les redoublements et les souffrances chez ce malade se faisaient constamment sentir davantage pendant les jours pairs. Vingtième jour, il rendit une urine blanche qui fut épaisse et qui, laissée en repos, ne donna point de sédiment, il sua beaucoup, et parut être sans fièvre, mais vers le soir il eut un retour de chaleur, les mêmes souffrances reparurent. Frisson, soif, légères hallucinations. Vingt-quatrième jour, le malade rendit beaucoup d'urine blanche qui donna un dépôt abondant, il eut une sueur profuse, chaude, générale. Il se trouva sans fièvre. La maladie fut jugée. Interprétation des caractères : Il est probable que la guérison fut due aux évacuations bilieuses et aux sueurs” (N.B.: Littré définit énéorèmeMatière légère et blanchâtre, en suspension dans l’urine que l’on a laissée reposer”). Grâce à cette fiche, la médecine moderne peut diagnostiquer une fièvre paludéenne ou typhoïdique. Il est un fait connu que les Grecs n’attachaient pas d’importance à la qualité sanitaire des eaux qu’ils buvaient.

 

Lucien :  “Les Abdéritains furent atteints […] d'une singulière maladie. C'était une fièvre dont l'invasion fut générale, et qui se manifestait dès le début avec une grande force d'intensité et de continuité puis, au septième jour, il survenait chez les uns un fort saignement de nez, chez les autres une sueur abondante, et les malades étaient guéris. Seulement, tant que la fièvre durait, elle jetait leur esprit dans une plaisante manie, ils faisaient tous des gestes tragiques, déclamaient des iambes, criaient de toute leur force, débitant à eux seuls d'un ton lamentable l'Andromède d'Euripide ou récitant à part la tirade de Persée. La ville était remplie de gens pâles et maigres, de tragédiens d'une semaine”. Ici, évidemment, pas d’interprétation possible par la médecine moderne.

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Published by Thierry Jamard
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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 14:11

845a1 Le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas

 

Après le site antique et le musée archéologique de Thasos, et avant le site antique et le musée archéologique d’Abdera, offrons-nous une petite dose de nature. Nous sommes en Thrace et c’est, autour de la ville de Xanthi, à l’ouest le fleuve Nestos qui se fraie un lit dans des gorges profondes puis s’achève par un delta, au sud-est le grand lac Vistonida qui communique avec la mer dans le golfe du même nom, et en peu plus loin vers l’est le petit lac Ismarida, un chapelet de marais s’égrenant entre ces deux lacs. Tout cela constitue une zone humide d’intérêt international, où l’on peut observer de nombreux types d’oiseaux. Sur la vue satellite ci-dessus, capture d’écran prise dans Google Earth, j’ai repassé en bleu le cours du Nestos et j’ai indiqué les sites que nous avons visités.

 

Quoique, au cours de ces jours, nous ayons parcouru tous ces sites dans le désordre, au gré des rendez-vous avec des guides, je vais essayer de suivre un ordre plus logique. Et pour commencer, j’aborderai le Nestos par ses gorges. Hésiode nous dit son origine “Téthys donna à l’Océan des Fleuves au cours sinueux, le Nil, l'Alphée, l'Éridan aux gouffres profonds, […] l'Achéloos aux flots argentés, le Nestos […]”. Prenant sa source en Bulgarie à 2240 mètres d’altitude, il court 126 kilomètres dans ce pays avant d’entrer en Grèce et de se jeter dans la mer un peu plus de 100 kilomètres plus tard. De l’entrée en Grèce jusqu’à la mer, il sert de frontière naturelle entre les régions historiques de Macédoine et de Thrace. Aujourd’hui, administrativement, il existe une région regroupant la Macédoine orientale et la Thrace.

 

845a2 le train de Toxotes à Paranesti

 

845a3 La voie ferrée dans les gorges du Nestos

 

La voie ferrée de la ligne qui joint Athènes à la frontière turque en passant par Thessalonique longe les gorges. Nous avons pensé en conséquence qu’il serait bien de voir la rivière de près en prenant le train de Toxotes à Paranesti (bien au-delà de ma photo satellite, sur la gauche). De plus, le billet est très bon marché. Mais lorsque, de loin en loin, on émerge des tunnels, un rideau d’arbres sépare la voie de la rivière, de sorte que l’on ne peut profiter du paysage. Bah, tant pis, il est toujours intéressant de prendre le train dans un pays étranger, cela en dit beaucoup sur les habitants. J’ajoute au passage que cette ligne a été construite en 1893 par une entreprise française.

 

845b1 Natacha dans les gorges du Nestos

 

845b2 Vidage de l'eau dans les gorges du Nestos

 

845b3 Dans les gorges du Nestos, halte sur la rive droite

 

Beaucoup plus adapté à la découverte des gorges, c’est le système dont nous a parlé notre guide pour les lacs (je vais y venir tout à l’heure, et je reparlerai de cette guide sympathique). Ilias, un guide très expérimenté et très sympathique lui aussi (pas étonnant, c’est son frère) a monté une petite entreprise, Riverland, qui propose de descendre le Nestos en canoë. Il propose aussi du rafting, des balades à vélo et bien d’autres choses, mais ce n’est pas mon sujet. Il mène le canoë de tête, on le suit par canoë de deux personnes, et une collègue à lui ferme la marche. Ce jour-là, outre nous deux, il y avait un couple italien et trois Bulgares. C’est sans danger, puisque par endroits il y a si peu d’eau que l’on s’ensable et qu’il faut se remettre à flot à la main. Il faut  prévoir un short qui ne craint pas l’eau, de même pour les chaussures, parce que l’on est très loin d’être au sec (sur ma seconde photo, lors d’une halte, Natacha vide les litres d’eau embarqués). On nous fournit des bidons étanches pour ce que l’on veut emporter, et des boîtes étanches spéciales pour les appareils photo. Évidemment, pendant la navigation, mieux vaut être prudent en prenant des photos, sans compter que cela signifie laisser le partenaire ramer seul pendant ce temps-là. Voilà pourquoi je montre peu d’images, mais je les garde toutes sur mes rétines. C’est ce que l’on appelle la permanence des images rétiniennes (bon, j’exagère peut-être un peu la durée de cette permanence…). Bref, cela vaut le coup, et je le recommande fortement à qui aime se bouger un peu physiquement en admirant la nature. Ilias parle grec et anglais. Le site en grec, anglais, allemand (pour voir de quoi il s’agit, les diverses propositions, et pour prendre rendez-vous) : www.riverland.gr/

 

845c1 Les gorges du Nestos

 

845c2 Les gorges du Nestos

 

845c3 Le Nestos à la sortie des gorges

 

Avec le camping-car, de Toxotes on se dirige vers la gare (STATHMOS) et on longe la voie vers la droite. On franchit le passage à niveau et on continue jusqu’au bout. Là il y a un grand parking, très calme, bien plat, où nous avons passé plusieurs nuits. De plus, il y a des fontaines avec des robinets. De là, un sentier longe le fleuve, et l’on peut faire une longue balade. Pas aussi longue qu’avec le canoë, parce que les 22 kilomètres, il faudrait ensuite les faire au retour. Dur-dur. Mais on peut quand même en voir pas mal. Ci-dessus, les deux premières photos sont prises du même endroit mais, pour suivre le cours du fleuve, je suis tourné vers l’amont pour la première, vers l’aval pour la seconde. La troisième est prise au sortir des gorges, près de notre parking de Toxotes.

 

N’ayez pas peur de suivre ce chemin, mes chers lecteurs. Nous sommes sur la rive gauche. Si je donne cette précision, c’est parce que, selon Hérodote, “il y a dans ce pays beaucoup de lions […]. Les lions habitent la région délimitée d’un côté par le fleuve Nestos qui traverse le territoire d’Abdère, et de l’autre par l’Achéloos qui coule en Acarnanie. On n’en trouve nulle part ailleurs en Europe, ni au-delà du Nestos du côté du levant, ni sur le reste du continent à l’ouest de l’Achéloos”. D’ailleurs, même sur la rive droite, on ne risque apparemment rien, car “les lions descendaient la nuit de leurs tanières dans les montagnes, mais ils ne touchaient jamais aux bêtes de somme ni aux hommes, ils ne s’en prenaient qu’aux chameaux. Je me demande quelle raison les poussait à épargner les autres créatures pour se jeter sur les chameaux, des bêtes qu’ils n’avaient jamais vues et dont ils n’avaient jamais tâté”. J’utilise la traduction d’Andrée Barguet en collection Folio, dans laquelle une note dit que “la raison semble bien être que les chameaux marchaient dans les derniers rangs, leur odeur épouvantant les chevaux, et que les lions attaquaient à la nuit les traînards isolés en queue de colonne”. Raison logique, en effet, mais qui n’explique pas pourquoi les lions ne s’en prenaient pas aux hommes qui accompagnaient ces chameaux, lesquels, à coup sûr, ne divaguaient pas seuls, sans conducteurs. Qu’importe que les hommes soient armés de lances, un soldat attaqué par surprise, de nuit et par derrière, ne peut se défendre d’un lion.

 

845c4 La rivière Nestos

 

845c5 la rivière Nestos

 

Plus loin sur son cours, le Nestos croise la grande route qui double l’antique via Egnatia ouest-est. Ayant franchi le pont, nous avons eu envie de voir de plus près et nous nous sommes garés un peu plus loin. Ici encore, nous avons pu suivre un chemin. Au franchissement de la route, le lit du fleuve est extrêmement large et ensablé, puis il se rétrécit un peu (première photo) et enfin devient étroit et rapide (deuxième photo), apparemment canalisé. Si l'on se reporte à la vue satellite de tout à l'heure, nous sommes ici dans la partie en aval de Toxotes, mais en amont du delta. 

 

845d1 arbres dans le delta du Nestos

 

845d2 timide reboisement du delta du Nestos

 

Car nous arrivons au delta. Un delta qui n’en est plus vraiment un, car il a été profondément modifié. Entre les branches canalisées du fleuve et les zones complètement défrichées, il a perdu sa physionomie. Dans les années 1950, après la Guerre Civile, on a donné des terres pour sédentariser des nomades considérés comme activistes, on a déplacé d’autres paysans, et ces populations ont cultivé les sols riches du delta après déboisement. Mais la richesse des sols étant due en grande partie aux conditions écologiques, une fois l’écologie bouleversée on a dû partir ailleurs. Aujourd’hui, on tente de reboiser, avec ces jeunes arbres sagement alignés, tandis qu’à l’arrière-plan de ma deuxième photo, tout au fond, on distingue les maigres restes d’une forêt ancienne, l’une des très rares forêts primitives d’Europe.

 

845d3 Le Nestos canalisé dans son delta

 

845d4 dans le delta du Nestos

 

845d5 dans le delta du Nestos

 

L’Union Européenne a mis la main à la poche pour aider au reboisement, mais la nature ne redeviendra jamais comme avant, et le cours du Nestos dans son delta alterne les branches canalisées entre des rives défrichées (paysages néanmoins magnifiques), et les branches restées à demi sauvages, libres et ensablées.

 

845d6 dans le delta du Nestos

 

845d7 dans le delta du Nestos

 

Enfin, on approche de l’embouchure. Comme le montre ma première photo, les terres défrichées pour être livrées à l’agriculture sont désertées. Mais (seconde photo) il existe des espaces inondés, marécageux, où la vie sauvage peut se développer.

 

845e1 Le delta du Nestos

 

845e2 Le delta du Nestos

 

845e3 Le Nestos s'est jeté dans la mer

 

Nous arrivons à la mer (troisième photo). Là, le fleuve a été laissé libre, parce que les sables apportés par son cours ont rendu les sols totalement impropres à l’agriculture. Par ailleurs, quoique les marées en Méditerranée soient d’une amplitude négligeable, les eaux sont légèrement saumâtres.

 

845f1 le 4x4 pour visiter les lacs Vistonidas et Ismarida

 

845f2 Notre guide 'Sasa' et Natacha près du lac Vistonidas

 

Vers l’est à partir du delta, toute la côte est marécageuse, les petits étangs côtiers se succèdent, ponctués par le grand lac Vistonida, et jusqu’au petit lac Ismarida. En grec on met un S à la fin de ces deux noms, parce que ce sont des génitifs (compléments de noms), lac “de” Vistonida. Et quelquefois en français on trouve ces noms orthographiés avec leur S. C’est lors de cette longue visite de toute la zone humide que nous avons fait connaissance avec notre guide Anastasia, dite Sasa (à gauche sur la photo, tandis que Natacha a l’œil collé à son viseur). Sa connaissance du milieu, des oiseaux, sa passion pour la nature et pour sa région, sa culture, en font un guide excellent et passionnant. Et comme en plus elle est chaleureuse, sympathique, elle est devenue une amie. Je compte d’ailleurs consacrer un prochain article aux amis sincères que nous nous sommes faits lors de ces journées, inutile donc d’en dire plus aujourd’hui.

 

Nous rendant au centre d’information de Porto Lagos, installé sur la grand-route, nous avons pris rendez-vous pour une découverte en 4x4. C’est dans ce petit Suzuki que nous avons parcouru la région de 9h à 17h, observant les oiseaux, admirant la nature, profitant de toutes les explications de Sasa.

 

845f3 bords du lac Vistonidas

 

845f4 le lac Vistonidas

 

845f5 Salicornes sur le lac Vistonidas

 

Tout le tour du lac Vistonida est aujourd’hui couvert de roseaux. On cultive le coton, mais il y a aussi beaucoup de salicorne qui, en cette saison, commence à devenir rouge sombre. Je ne sais s’il existe plusieurs espèces de salicorne, comestibles et non comestibles, mais lorsque Sasa nous a dit le nom de cette plante que, je l’avoue, je n’avais pas identifiée, je lui ai demandé si, dans cette zone protégée, les gens étaient autorisés à en cueillir lorsque les pousses sont tendres, elle n’a pas compris ce que les gens pourraient bien en faire. Explications culinaires données, elle ignorait que l’on puisse manger cette plante. Crue en salade, sautée à la poêle, cuite dans la soupe, confite au vinaigre, etc., jamais personne de sa connaissance n’a eu la curieuse idée d’essayer. Voilà pourquoi je me demande si cette salicorne est la même que celle que je connais. Mais quand elle prend cette couleur, c’est très décoratif.

 

845f6 Monastère Saint Nicolas sur lac Vistonida

 

845f7 église Panagias Pantanassis, monastère St-Nicolas

 

Sur ce lac se trouve un monastère dédié à saint Nicolas, auquel on accède par une passerelle, et de là une autre longue passerelle mène à une église Panagias Pantanassis, la Vierge Tout-Puissante, lieu de pèlerinage très vénéré. Ce monastère est propriété d’un grand monastère du Mont Athos, le monastère Vatopédi, et a été l’objet d’une grande affaire judiciaire. Dans la nuit du 23 au 24 décembre 2011, un dispositif policier sans précédent a isolé le monastère du Mont Athos sur terre et sur mer pour en arrêter l’higoumène (le supérieur), le Père Ephrem. En l’an 1371 le lac Vistonida a été donné au monastère du mont Athos par le roi serbe, qui y a construit le monastère Saint-Nicolas. Au dix-neuvième siècle, lors de l’insurrection grecque, les Turcs ont procédé à la saisie du lac pour venger la révolte, mais sans en exproprier les moines du monastère , et en leur laissant l’usage du vivier qu’ils y possédaient. Lors des guerres balkaniques, en 1913, les Bulgares ayant pris possession de toute la région ont, eux, expulsé les moines et ont déclaré le lac et le monastère biens nationaux. Quand les Bulgares sont partis et que cette partie de la Thrace a été rattachée à la Grèce, les moines sont revenus. Là en est restée la situation juridique. Or en 2005 l’higoumène a fait valoir que son monastère du Mont Athos était propriétaire légal du lac, les expropriations des dix-neuvième et vingtième siècles étant caduques, et l’État a accepté l’échange du lac, dont il devenait propriétaire, contre des terrains dont il se dessaisissait, terrains dont la valeur était, paraît-il, bien supérieure, que l’higoumène a revendus avec un confortable bénéfice, le compte du monastère du Mont Athos étant créditeur de cent millions d’Euros. Le nouveau Gouvernement, déclarant hautement son désir de lutter contre la corruption, même venant de l’Église Orthodoxe (qui, ici, est religion d’État), considère qu’il n’y a pas eu de restitution légale, que l’État restait propriétaire du lac, qu’il ne pouvait donc être échangé contre un autre bien appartenant au même propriétaire, en conséquence de quoi toute l’opération est malhonnête, et si les trois ministres impliqués bénéficient de la prescription, en revanche pas l’higoumène. Comme on peut s’y attendre, les athées crient haro sur l’Église, et les Orthodoxes crient au scandale médiatique sur un jugement inique. Et, à mon avis, le problème n’est pas là, il n’est pas religieux. Le problème est plutôt de savoir si la spoliation par les Ottomans puis par les Bulgares a été légalement avalisée par l’État grec ou non. Il serait, je trouve, intéressant de savoir ce qui s’est passé pour des maisons privées ou des usines confisquées par les Bulgares quand ils ont quitté le pays et que les Grecs en ont pris possession. Si les anciens propriétaires les ont récupérés, alors l’higoumène est dans son droit. Sinon, il mérite la prison.

 

Par ailleurs, on m'a raconté l'événement suivant. Dans ce monastère du lac Vistonida, la Vierge est l'objet d'un culte très fervent. En août 2005, une petite fille de neuf ans, souffrant d'un cancer, s'est éteinte et a été enterrée à Chypre. Or ce même jour de l'enterrement, un pèlerin de Kavala qui ne connaissait pas l'enfant et n'en avait même jamais entendu parler, revenait de l'église, marchant sur la passerelle de ma seconde photo, quand il croisa une religieuse donnant la main à une enfant. Échange de quelques mots, la religieuse disant qu'elle emmenait l'enfant. Et elles continuent leur route vers l'église. Lui s'arrête, se demande si l'on veut faire entrer au couvent une petite fille aussi jeune, attend un peu pour poser la question, puis ne voyant personne ressortir il retourne dans l'église. Et là, il a eu beau chercher partout, derrière l'autel, dans les moindre recoins, il n'y avait plus personne. Or l'église est sur un îlot et la seule issue est par cette passerelle. Effrayé, notre pèlerin ressort en courant, va poser des questions. Un prêtre lui montre une photo de la petite fille morte, enterrée le matin même à 1500 kilomètres de là, et l'homme est formel, c'est elle, avec les mêmes vêtements. Tous les fidèles ont la conviction que c'est un miracle et que la religieuse était la Panagia Pantanassa en personne emmenant l'enfant au Ciel. De quoi faire redoubler la ferveur et multiplier les pèlerinages.

 

845f8 la zone humide autour du Vistonidas

 

845f9 le lac Vistonidas au coucher du soleil

 

Encore un petit coup d’œil sur le Vistonida, et nous allons voir plus loin. Je montre quand même ce coucher de soleil, pris lors d’un autre passage par là, car lors de la fin de notre visite guidée, il faisait encore grand jour.

 

845g1 le golfe de Vistonidas

 

Ici, nous sommes face à la mer. Ce n’est plus le lac, c’est le golfe de Vistonida. Nous allons maintenant longer la côte et voir ces lagunes qui recèlent des milliers d’oiseaux.

 

845g2 le lac Ismaridas

 

J’ai beaucoup multiplié les photos, je ne vais pas continuer, car je suis conscient que c’est sans doute répétitif. Pour moi, dans ma mémoire, chaque lieu correspond à un ressenti particulier, à une émotion esthétique, ou à un moment de chasse photographique (je vais en venir à mes photos d’oiseaux), mais pour qui est devant son écran, c’est fastidieux. Donc, une seule photo de ce lac Ismarida.

 

845g3 roseaux sur le lac Ismarida

 

Trois petits torrents de la montagne du Rhodope ont été réunis, de main d’homme, pour former une seule rivière, la Vosvozis, qui se jette dans le lac Ismarida et l’alimente. Mais elle y apporte tellement d’alluvions, jointes à l’écoulement des engrais répandus dans les champs cultivés en amont sur ses rives, que la végétation de roseaux qui couvre ses bords a crû de façon excessive. Cela favorise, d’une certaine façon, les batraciens et autres reptiles, mais les protège trop bien des oiseaux dont la population a diminué. Aussi, un programme scientifique étudie et contrôle, à l’aide d’une simulation mathématique de modèles, les nutriments divers qui pénètrent dans le lac. Mais en contrepartie ces plantes absorbent l’azote et les phosphates produits par les activités humaines, et cela a créé les conditions favorables pour que se développe spontanément un bosquet naturel (cela a commencé vers 1975) de bouleaux et de peupliers, qui a pour effet de stopper la croissance de la végétation basse. Par ailleurs, l’abondance des sédiments arrachés à la montagne comble peu à peu le lac, qui en bien des endroits ne dépasse plus un mètre de profondeur. Et comme, avec ses 3,4 kilomètres carrés, il n’est pas bien grand, il risque d’être vite comblé, Or c’est le seul réservoir d’eau douce de Thrace. Un chenal fait de main d’homme ouvre le lac vers la mer. On voit à quel point l'écosystème est bouleversé.

 

Laissons les berges. Au printemps, la surface du lac lui-même se couvre, jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent parfois, paraît-il, de nymphéas (cf. Claude Monet) et autres plantes du plus bel effet. En effet, ce doit être surprenant, mais en ce début de septembre il n’y a plus rien. D’un autre côté c’est tant mieux parce que sous cette épaisse végétation les poissons se cachent trop bien, et les oiseaux qui se nourrissent de poisson n’ont plus rien à manger. Mais la variété des roseaux et de la végétation basse, du lac d’eau douce, des étangs saumâtres ou salés, des prairies humides, de l’embouchure de la Vosvozis, du bosquet, créent des conditions idéales pour le développement d’une multitude d’oiseaux.

 

845h1 cormoran mort dans un filet tendu par les pêcheurs

 

Ces oiseaux ne sont pas du goût de tout le monde. Les pêcheurs, par exemple, considèrent les cormorans comme des concurrents. On ne peut nier que les poissons qu’ils mangent, en moyenne 500 grammes par cormoran et par jour, n’iront pas dans les filets des pêcheurs, mais en diminuant la biodiversité on déséquilibre l’écosystème. Je me rappelle ce qui s’est passé sur la côte, infestée de moustiques, entre Narbonne et Port Leucate. Pour la mettre en valeur et la lotir, on a pulvérisé par avion des insecticides. Les moustiques une fois éliminés, les grenouilles ont disparu, n’ayant plus de nourriture. Puis les flamants mangeurs de grenouilles (n’en déplaise aux Anglais, les Français ne sont pas les seuls frog-eaters) sont partis à leur tour. Pour en revenir à nos cormorans, je sais aussi qu’en France, où il y a quelques décennies on craignait leur disparition, on en a fait une espèce tellement protégée qu’ils pullulent et dépeuplent les fermes marines et mettent en danger de disparition certaines espèces de poissons de rivière. Cela dit, même si je comprends le problème, je ne peux admettre la cruauté de ces filets tendus au-dessus des étangs, non pour empêcher les cormorans d’approcher, ce qui serait légitime, mais destinés à les prendre au piège et à les laisser mourir à petit feu, de faim, de soif, d’épuisement.

 

845h2 crabe bleu qui s'attaque aux poissons

 

845h3 poisson blessé par un crabe bleu

 

Autre problème écologique, les crabes bleus dont l’espèce n’est pas native d’ici, qui sont arrivés on ne sait comment, sans doute passagers clandestins d’un bateau, et qui prolifèrent. Eux, rien n’interdit de les pêcher, il paraît en outre que leur chair est délicate et délicieuse, mais personne ne semble s’y intéresser. Or ils détruisent les poissons, les profondes blessures de celui que j’ai pris en photo montrent ce que les pinces de ces crabes peuvent faire. Les crabes, à ma connaissance, n’ont pas de cortex, et donc ne ressentent pas la souffrance, j’ai moins pitié.

 

845i1 vol de pélicans dalmates

 

Les oiseaux, maintenant. Car c’est eux, les vedettes de cette promenade. Ci-dessus, un vol de pélicans dalmates. Chacun sait qu’il stocke le poisson pêché dans la poche jaune sous son bec, et que c’est une légende lorsque l’on dit qu’en cas de mauvaise pêche il s’ouvre la poitrine de son bec pour nourrir ses petits. Mais peut-être ne sait-on pas que cette poche contient 13 litres, ou 4 kilogrammes de poissons, et que si mâle et femelle disposent de la même poche, seule la femelle s’en sert pour rapporter à manger à ses petits, lesquels, prenant leur envol après environ soixante-dix jours, ont chacun absorbé environ soixante-dix kilos de poissons rapportés par leur mère. C’est un migrateur qui passe ici la plus grande partie de l’année, et repart d’avril à août.

 

845i2 grande aigrette blanche

 

845i3 grande aigrette blanche

 

845i4 grande aigrette blanche

 

La grande aigrette blanche est aussi un migrateur mais, moins frileuse, elle s’en va d’avril à octobre. Profitons-en pour parler de migrations. Difficile de dire où l’on en trouve la mention la plus ancienne. En Asie, c’est chez les Chinois avec Confucius (551-479 avant Jésus-Christ), mais l’Europe a devancé l’Asie car on lit dans le Livre de Job, dans la Bible “Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu'il déploie ses ailes vers le sud ?” mais reste à dater cela, et les spécialistes ne sont pas du tout d’accord. Pour les uns, parce que la langue utilisée comporte une sorte de mélange d’hébreu et d’arabe, cela date d’un temps très ancien où les langues sémitiques commençaient seulement à se différencier, et ils en attribuent la rédaction à Moïse, mort en 1272 avant Jésus-Christ. Pour les autres, la réflexion philosophique sur l’analyse du comportement de Dieu, que l’on trouve dans le Livre de Job, ne peut que dater de l’époque de Salomon, roi cultivé entouré d’une cour de penseurs et d’érudits, et l’on descend alors à 970-931 avant Jésus-Christ. Dans tous les cas, c’est l’allusion la plus ancienne à la migration des oiseaux. Quoi qu’il en soit, il reste un détail curieux. Il est question de migration du faucon, or le faucon ne migre pas. Peut-être est-ce un problème de traduction, car le faucon et l’épervier sont proches l’un de l’autre, or les éperviers du nord de l’Europe (Scandinavie, nord de l’Allemagne) passent l’hiver en Provence, en Italie, parfois ils s’aventurent de l’autre côté de la Méditerranée dans le Maghreb. Fort rarement en Israël. Il est vrai cependant que les habitudes migratoires évoluent en fonction des conditions climatiques et qu’à l’époque du Livre de Job (que ce soit Moïse ou Salomon) les climats étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

 

Et après cette allusion, peu précise, plus rien jusqu’à Homère, avec l’Iliade, où l’on peut lire

       Τρῶες μὲν κλαγγῇ τ᾽ ἐνοπῇ τ᾽ ἴσαν ὄρνιθες ὣς

       ἠΰτε περ κλαγγὴ γεράνων πέλει οὐρανόθι πρό·

       αἵ τ᾽ ἐπεὶ οὖν χειμῶνα φύγον καὶ ἀθέσφατον ὄμβρον

       κλαγγῇ ταί γε πέτονται ἐπ᾽ ὠκεανοῖο ῥοάων.

C’est-à-dire, dans la traduction de Leconte de Lisle “Les Troyens s'avancèrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air quand, fuyant l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots d'Océan”.

 

845i5 grande aigrette blanche

 

845i6 grande aigrette blanche

 

Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos aigrettes, qui ne sont pas des grues. Parce que je trouve cet oiseau très élégant, j’ai essayé de le traquer dans diverses situations, mais il faut quand même que je me limite.

 

845i7 héron cendré

 

845i8 héron

 

D’ailleurs, ce héron cendré est un oiseau assez proche de l’aigrette blanche, à la couleur près, évidemment, et en plus grand. Et puis lui, il reste ici toute l’année. Son comportement est très particulier, il peut rester des heures immobile dans l’eau peu profonde, planté sur une seule patte, le cou dressé, ou au contraire se percher quelque part et rentrer la tête dans les épaules. En vol, ses longues pattes étendues sous le ventre dépassent de sa queue. Sur ma première photo, je l’ai saisi au décollage.

 

845j1 cigogne

 

845j2 cigogne

 

Encore un échassier, avec cette cigogne blanche, qui passe ici les beaux jours, de mars à octobre. À un mois près, c’est juste le contraire de l’aigrette blanche. Cette région de Xanthi que choisit l’aigrette blanche pour passer les frimas, la cigogne blanche plus frileuse la préfère comme résidence d’été et va passer l’hiver en Afrique. Quand Sasa a vu que celle-ci était baguée, elle a brûlé d’envie de lire la bague. Elle a essayé avec ses jumelles, Natacha et moi avons pris des photos avec le téléobjectif, mais il nous a été, hélas, impossible de lire l’inscription. Le début semble dire qu’elle n’a pas été répertoriée en Grèce. Soit elle l’a été à son habitat d’hiver, soit elle n’est que de passage, en voie de migration venant d’un pays plus froid qu’elle quitte plus tôt que les cigognes grecques.

 

845j3 échasse blanche

 

Celle-ci, c’est une échasse blanche, migrateur qui fréquente cette région de mai à octobre pour y nidifier. Après 25 jours d’incubation par les deux parents, les oisillons sortent de l’œuf prêts à se débrouiller seuls pour quitter le nid et se lover quelque part dans la végétation. Mais il leur faudra patienter quatre semaines avant d’effectuer leurs premiers vols, et encore trois semaines de plus à recevoir la becquée avant d’être assez grands pour attraper seuls leur nourriture, à savoir des invertébrés pris dans la vase, vers, têtards, mollusques, insectes.

 

845j4 cormoran et sterne

 

845j5 sterne sur le lac Vistonidas (Thrace)

 

Passons à des oiseaux plus courts sur pattes, comme ce cormoran et cette sterne. À propos de l’oiseau desséché pris dans un filet, j’ai déjà parlé du cormoran. Il y a dans la région des sternes pierregarin, qui viennent pour nidifier, de mai à octobre, et des sternes caugek, résidentes toute l’année. Il me semble bien que celle-ci, en la comparant aux dessins et photos dont je dispose, est de la seconde espèce, plus grande, mais la sterne pierregarin a le bec rouge, et je ne suis pas sûr que ce ne soit pas le cas de la mienne…

 

845k1 tarier des prés

 

Ce petit oiseau qui nous tourne le dos est un tarier des prés. Ce joli petit oiseau migre mais il n’est ici que de passage en étapes longues, on peut le voir dans cette région qu’il traverse pendant une période de trois mois au printemps, et au retour au cours de deux mois en automne. Ce n’est donc pas ici qu’il construit son nid, installé dans des touffes d’herbe au sol, et qui risque fort d’être détruit lors des moissons. Hors de la période d’incubation, il aime se percher sur des tiges, comme sur ma photo, et ne descend au sol que pour prendre les araignées et autres insectes dont il se nourrit.

 

845k2 près du lac Vistonidas

 

Celui-là… je ne le reconnais sur aucune des photos de mon livre qui répertorie 271 oiseaux de la province de Xanthi. Si nous repassons un jour dans la région je pourrai interroger Sasa, mais en attendant peut-être un lecteur ornithologue pourra m’aider à l’identifier… Il ressemble un peu à une petite mouette à longues pattes.

 

845k3 pie-grièche écorcheur

 

845k4 pie-grièche écorcheur

 

Ce tout petit oiseau, dont je lis qu’il mesure 17 ou 18 centimètres de long, 24 à 27 centimètres d’envergure, de 22 à 47 grammes, est une pie-grièche. Et, parmi les diverses pies-grièches, celle-ci est dite écorcheur. En effet, si en hiver elle mange graines et petits fruits, en été elle se nourrit d’insectes, parfois un peu gros (scarabées, hannetons et autres coléoptères), mais aussi de lézards et même de petits oiseaux. Alors lorsque sa prise est un peu dure à dépecer, elle l’empale sur une grosse épine naturelle  ou sur une épine de fil de fer barbelé, et peut mieux ainsi s’y attaquer. De même, si sa proie est trop grosse pour un seul repas, elle la retrouvera ainsi embrochée. Elle vient ici de mai à octobre pour nidifier, et du fait de ses habitudes alimentaires elle aime bien, lorsque c’est possible, construire son nid dans des buissons épineux.

 

Il y a encore bien d’autres oiseaux à observer mais d’une part il serait fastidieux de multiplier les photos commentées et d’autre part je n’ai pas toujours réussi à les photographier d’assez près avec mon zoom limité à 200 millimètres de focale, ou même à les photographier tout court. Pour qui viendrait faire dans cette région la même découverte que nous, je conseille :

– un livre, Birds of Xanthi, édité par la Préfecture de Xanthi en 2005. Très utile, mais en anglais, ce qui pour ma part m’a obligé à recourir à des traducteurs sur Internet, Reverso, Google, Systran, qui ne connaissent pas toujours ces noms d’oiseaux. Or il n’est pas évident pour qui n’est pas ornithologue de savoir que le red-backed shrike est une pie-grièche écorcheur, que le whinchat est un tarier des prés, ou que l’oiseau caractérisé par la noirceur de ses ailes en anglais, black-winged stilt, est appelé échasse blanche en français.

– un site Internet, www.oiseaux.net, excellent, offrant de nombreuses photos pour chaque oiseau, et donnant tous les détails nécessaires sur les habitudes, le régime alimentaire, la nidification, la couvaison, etc.

– enfin il faut savoir que le livre en anglais dont je parle donne le nom savant latin à côté du nom anglais et du nom en grec moderne. Or le moteur de recherche du site ci-dessus fonctionne aussi bien avec le nom latin qu’avec le nom français. Si, donc, on a repéré l’oiseau de la photo dans le livre, le site est un excellent traducteur.

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Published by Thierry Jamard
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