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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 09:00

858a une salle du musée islamique d'Edirne

 

Dans les anciennes dépendances de la mosquée Selimye, où se trouvaient plusieurs medrese (écoles supérieures coraniques), sont installés deux musées, le musée islamique objet du présent article, et le musée Vakif objet du prochain article. Comme on peut le voir, indépendamment de ce qui est exposé le cadre lui-même est intéressant.

 

858b1 livre islamique, miniatures

 

858b2 livre islamique

 

Il y a de très belles choses à voir, mais très souvent sans aucune explication. Par exemple, ce livre de miniatures, j’ignore ce qu’il représente. Le livre ouvert à une page de texte, j’ignore ce qu’il raconte, sourates du Coran ou histoires, et la plupart des Turcs ayant appris à lire après l’adoption de l’alphabet latin, ces textes leur sont aussi illisibles qu’à moi-même. En revanche, de grands panneaux en turc et en anglais donnent des commentaires généraux très intéressants. Par exemple, il est dit que le premier commandement d’Allah aux hommes dans le Coran est “lisez”, et ailleurs “je fais l’encrier témoin de la plume, et la plume témoin de ce qui est écrit par elle”. Certes, ayant eu dans ma carrière beaucoup d’élèves Musulmans, j’ai considéré qu’il était indispensable pour les comprendre de lire le Coran. Mais n’étant pas moi-même Musulman, j’ai beau me reporter de temps à autre à mon Coran, je suis loin de le connaître aussi bien que celui dont c’est la religion et qui en récite quotidiennement des passages. Et comme je pense que nombre des visiteurs étrangers, dont la plupart sont occidentaux ou extrême-orientaux, n’en savent pas beaucoup plus que moi, ces panneaux sont très utiles et très judicieux. Grâce à ces précisions, on comprend pourquoi les Turcs, une fois arrivés en Anatolie et convertis à l’Islam, ont donné tant d’importance à la calligraphie, en faisant le premier des arts.

 

  858c1 encrier, musée islamique d'Edirne

 

858c2 Encrier, musée islamique d'Edirne

 

858c3 matériel d'écriture, musée islamique d'Edirne

 

Dans ces conditions, il est logique que le musée présente le matériel du calligraphe (en turc, hattat) qui avait dû se soumettre à un apprentissage de trois à cinq ans, comme ces deux encriers et ces autres accessoires. Mais hormis le grand panneau il n’y a aucune indication de date, de provenance, d’usage. Une vitrine avec nombre d’objets mais pas un seul mot.

 

858d1 céramique ottomane, musée islamique d'Edirne

 

858d2 céramique ottomane, musée islamique d'Edirne

 

858d3 céramique ottomane, musée islamique d'Edirne

 

858d4 céramique ottomane, musée islamique d'Edirne

 

La céramique est l’un des arts qui ont atteint un haut degré de perfection dans l’Empire Ottoman. Les carrelages sont un élément essentiel du décor architectural, tant en intérieur qu’en extérieur, commençant de façon brillante à l’époque de la dynastie Seldjoukide (1037-1194), avec des bleus, des outremer, du noir, du blanc et parfois du doré. Dans ces débuts, malgré les impératifs de l’Islam, apparaissent de loin en loin des dessins d’humains ou d’animaux, mais le décor est essentiellement fait de fleurs et de feuillages. Chez les Ottomans s’ajoute le jaune aux couleurs des Seldjoukides. C’est à Iznik, en Asie Mineure, que l’on rencontre l’art le plus évolué, les carrelages étant envoyés dans tout l’Empire (ici à Edirne, le mihrab de la mosquée de Selim à laquelle je consacrerai un prochain article a été décoré de ces merveilleux carrelages d’Iznik dans la seconde moitié du seizième siècle). Là ce sont les fleurs de grenadier, de prunier, les roses, les tulipes, les jacinthes qui prédominent, avec intégration d’un remarquable rouge de corail et un vernis très brillant. Hélas, ici encore je peux admirer de superbes carrelages mais je dois me limiter à ces quelques généralités parce que, néophyte en la matière et en l’absence de toute indication, je ne suis pas capable de définir l’origine ni la date de chacun d’entre eux.

 

858e Mimar Sinan, musée islamique d'Edirne

 

Dans mon premier article sur Edirne, “Edirne dans l’histoire”, j’ai amplement parlé de Mimar Sinan, cet ingénieur militaire devenu architecte et qui a réalisé un nombre impressionnant de monuments remarquables au seizième siècle. Ce grand homme est représenté ici en mannequin habillé de vêtements authentiques.

 

858f1 hallebardes, musée islamique d'Edirne

 

858f2 pistolets turcs, musée islamique d'Edirne

 

858f3 pistolet ottoman

 

L’Empire Ottoman a dû sa grandeur à ses conquêtes. Il a d’abord occupé l’Asie Mineure, d’où il est parvenu à s’emparer de l’Empire Byzantin, puis il s’est étendu dans les Balkans, remontant jusqu’à Vienne. De l’autre côté de la Méditerranée, il régnait sur la Syrie et le Liban, la Palestine, l’Égypte et le Maghreb. On comprend dès lors l’importance des armes dans cette civilisation. Ci-dessus, des pistolets, mais aussi des hallebardes. Ces dernières, en forme de hache au bout d’un long manche, étaient des armes redoutables, surtout lorsque, comme celle du milieu sur ma photo, elles étaient en forme de double hache et qu’une pointe au milieu pouvait faire office de lance ou d’épée. Mais ce n’était pas qu’une arme de guerre, parce que lorsqu’un bienfaiteur voulait aider un pauvre derviche, il lui offrait une hallebarde et celui-ci la recevait en prononçant la formule appelée le takbir : “Allah akbar”, c’est-à-dire “Allah est le plus grand”. À travers villes, montagnes, déserts, le derviche s’en servait pour repousser les animaux ou pour se défendre.

 

858g1 femme d'Edirne, époque de l'Empire Ottoman

 

858g2 femme d'Edirne, époque de l'Empire Ottoman

 

Le musée présente aussi quelques mannequins en vêtements traditionnels locaux. C’est évidemment très intéressant, on peut comparer les modes des différents pays, des différentes régions, en fonction du climat, des occupations, des civilisations, à condition que des notices indiquent où, quand, par qui et en quelles circonstances ces vêtements ont été portés. Indications totalement absentes ici, hélas. Il existe bien un grand panneau bilingue turc-anglais parlant du vêtement des femmes ottomanes, mais tant le dessin qui accompagne le texte que la description des diverses pièces du vêtement ne correspondent pas du tout à ce que je vois sur les mannequins. Il semble que la description porte sur les femmes de l’aristocratie tandis que les mannequins sont des femmes de la campagne. Il semble… je ne saurais l’affirmer.

 

858g3 bracelet, musée islamique d'Edirne

 

858g4 bracelet, musée islamique d'Edirne

 

Il en va de même pour ces bijoux qui ont l’air d’être en argent, mais dont strictement rien n’est dit. Contentons-nous d’admirer sans comprendre, et passons notre chemin.

 

858h1 décoration ottomane, musée islamique d'Edirne

 

858h2 décoration ottomane, musée islamique d'Edirne

 

Un bracelet, c’est ornemental. Dans cette civilisation et vu la finesse du poignet, ces bracelets ornent des femmes. Mais face à des décorations, en l’absence de toute explication on en est à se demander s’il s’agit de distinctions honorifiques, d’insignes de grade, de récompenses pour le courage à la guerre ou pour services rendus à la patrie… C’est sur ces images que je vais conclure mon article en m’interrogeant sur la signification donnée à une exposition de musée par son conservateur. Car ce musée islamique est riche de nombreuses pièces que l’on ne voit que des yeux, sans les comprendre. Et c’est bien dommage.  

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Published by Thierry Jamard
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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 09:00

857a1 expo usages funéraires ottomans, Edirne

 

Sur une esplanade face au musée archéologique d’Edirne, des tombes. Un panneau signale qu’il ne s’agit pas d’un cimetière. C’est en effet une sorte de musée funéraire ottoman en plein air. De l’autre côté de la rue, dans la cour du musée, d’autres tombes. Faute d’indications, je ne sais si, ici, il s’agit d’un vrai cimetière. Sur ma photo, sont alignés des turbans de pierre. Ils ornaient le sommet de la stèle funéraire d’hommes et, contournant l’interdiction musulmane de dire plus que l’identité du défunt, distinguaient ainsi son statut social.

 

857a2 dolmen funéraire, musée d'Edirne

 

En extérieur, dans la cour du musée, on peut voir aussi divers autres monuments et sculptures. Ainsi que ce dolmen. Un grand panneau rédigé en turc et en anglais informe qu’en turc cela s’appelle kapaklıkaya (avec un I sans point qui se prononce un peu comme un E fermé français tirant sur le I) et qu’il s’agit d’un monument protégeant une tombe, en usage à la fin de l’âge du bronze ou au début de l’âge du fer, et qui a continué à être utilisé parfois jusqu’au huitième ou au septième siècle. C’est un total de 118 dolmens qui a été répertorié en Thrace depuis 1998, et tous sont systématiquement orientés nord-ouest (je suis conscient de l’impropriété de l’expression, puisque orienté signifie tourné vers l’Orient, vers l’est, mais je ne sais quel mot employer à la place). Dans le dolmen du village de Hacılar (avec C prononcé DJ et avec un I sans point) ont été déterrées, à une profondeur variant de seulement 25 à 60 centimètres, des offrandes faites au mort, qui sont exposées dans le musée.

 

857b1 outils en os, 6400-6300 avant Jésus-Christ

 

857b2 poterie chalcolithique et coquillages

 

Le musée est plein d’objets intéressants qui, malgré l’appellation de musée archéologique, couvrent une période du néolithique au vingtième siècle (de notre ère). Commençons par le plus ancien, l’époque néolithique. Le problème, ici, c’est que beaucoup d’indications sont en turc, rien qu’en turc, une langue que je ne maîtrise guère mieux que les hennissements de cheval et les barrissements d’éléphant. Quant aux traducteurs dont je dispose sur Internet, Google, Bing, ils croient mieux comprendre que moi, mais ce qu’ils me disent n’a ni queue ni tête. Pour cette étoile d’objets blancs, mon petit dictionnaire m’a permis de déchiffrer “outils en os”, et puis deux chiffres que j’interprète comme une fourchette de dates, 6400-6300 avant Jésus-Christ.

 

Quant à ma seconde photo, je me sens génial devant Karpatlar ve Balkanlar, Kalkolitik, 5000, 4000. Je suppose qu’il s’agit d’une poterie contenant des coquillages, originaire des Carpates ou des Balkans, datée du Chalcolithique entre 5000 et 4000 avant Jésus-Christ. Et grâce à mon dictionnaire je vois que l’on y décèle une influence anatolienne.

 

  857b3 poterie trouvée dans un dolmen funéraire

 

À propos du dolmen, tout à l’heure, je disais qu’on y avait trouvé de nombreuses offrandes faites au mort. Parmi elles, ce pot daté entre 1200 et 800 avant Jésus-Christ. Là aussi, le panneau informatif est très grand, mais en turc.

 

857b4 sceau en pierre, musée archéologique d'Edirne

 

L’explication donnée ici est bilingue turc et anglais, mais tient en un seul mot, “seal”, c’est-à-dire “sceau”. Date, origine, rien.

 

  857c1 monnaies du 6e au 1er siècles avant JC

 

Il y a de nombreuses pièces de monnaie de toutes époques. Les deux premières proviennent d’une section intitulée Époque hellénistique-classique, sixième-premier siècles avant Jésus-Christ. En bas à gauche, Époque de l’Empire Romain, du 1er s. avant Jésus-Christ au 5e s. après. Et en bas à droite, Époque des Principautés, sans autre précision. Or, à travers l’Histoire, des principautés il y en a eu beaucoup. Je suppose qu’il doit être fait référence au temps où le sultan, vainquant un pays, ne l’intégrait pas complètement à l’Empire Ottoman mais en faisait un vassal, lui imposant le paiement d’un tribut annuel, incorporant ses hommes dans son armée et laissait à sa tête un prince qui lui était soumis.

 

  857c2 poterie à figures rouges

 

Aucune explication dans aucune langue pour cette belle poterie à figures rouges qu’à l’œil je daterais de l’époque classique. Quant aux personnages représentés…

 

857c3 terre cuite, 5e s. avant Jésus-Christ

 

857c4 figurine de terre cuite, 5e s. avant JC

 

Pour chacun de ces deux objets, il est dit (en anglais) “terre cuite, cinquième siècle avant Jésus-Christ”. Je ne distingue pas bien les attributs de ce petit buste féminin, mais je pense qu’il pourrait s’agir d’une Perséphone. Quant à ce petit singe chevauchant un âne, il est très amusant.

 

  857c5 Oenochoé de verre, 5e s. avant JC

 

Œnochoé en verre, cinquième siècle avant Jésus-Christ, dit l’étiquette. Une œnochoé est une cruche pour servir le vin qui a précédemment été préparé en y mêlant de l’eau dans un cratère. Il s’agit d’un verre épais, teinté dans la masse.

 

  857d1 buste de Serapis en bronze

 

857d2 statuette de femme en bronze

 

Ça y est, je suis turcophone. Je lis “Serapis bronz”, et je comprends qu’il s’agit d’un Sérapis en bronze, ce dieu créé par les Grecs à partir d’une mauvaise interprétation linguistique de l’égyptien (voir mes articles sur les musées archéologiques d’Héraklion, 7 août 2011, et de Dion, 30 juin 2012). Mais il n’y a aucune indication de lieu ni de date, pas plus que pour cette statuette Kadin heykelciği bronz. J’ai déjà eu l’occasion d’apprendre que kadin, c’est une femme. Mon dictionnaire me donne heykel, statue. Et comme le turc est une langue qui ajoute suffixe sur suffixe pour marquer le nombre, la fonction, les prépositions, etc., je comprends que ce que je vois est une statuette de femme en bronze. Moyennant quoi je ne m’extasie pas devant la richesse des explications.

 

  857d3 cavalier thrace, musée archéologique d'Edirne

 

  857d4 cavalier thrace, musée archéologique d'Edirne

 

857d5 cavalier thrace, musée archéologique d'Edirne

 

Un grand panneau tout en turc porte le titre Traklar. Mon dictionnaire ne connaît pas Trak qui est la base dont ce mot est composé, et Google traduit par “rails” ce qui n’est guère satisfaisant dans ce contexte. Je lis les noms d’Hérodote et de Xénophon, mais sans les références ce qui fait que je ne peux m’y reporter. Le mot Thrace revient à plusieurs reprises et il y a des dessins représentant des soldats, et aussi deux bagues représentant des cavaliers. Alors à défaut de l’aide de ce panneau pourtant bien documenté et bien fait semble-t-il, je me limiterai à ce que je sais par moi-même. Le cheval tenait une grande place dans la civilisation des Thraces Odryses, et sur nombre de tombes on trouve ces cavaliers sculptés. Quant à dater ces stèles, j’avancerai sous toutes réserves l’époque hellénistique.

 

  857e1 Sculpture d'époque romaine, Ulysse

 

Ici, une indication est donnée en anglais. Cette tête en pierre date de l’époque romaine, ce qui suppose que c’est après l’époque hellénistique, 30 avant Jésus-Christ, mais on peut aller jusqu’au Bas-Empire, au cinquième siècle de notre ère. Une indication très vague. Il est dit que la sculpture est à l’effigie d’Ulysse et qu’elle a été trouvée sur le territoire d’Edirne.

 

857e2 Orphée, musée archéologique d'Edirne

 

Ici, l’information consiste seulement en deux mots, “Orpheus kabartmasi”, ce que le traducteur interprète comme “Secours d’Orphée”. Pour ma part, voyant les animaux dont il est entouré, je dirai que de sa lyre il savait tirer des sons qui charmaient les bêtes sauvages, et c’est pourquoi il est souvent représenté en leur compagnie.

 

  857e3a jarre du 1er siècle après Jésus-Christ

 

857e3b détail d'une jarre du 1er siècle après Jésus-Chr

 

857e4 bagues (Athéna et Hermès), 1er siècle apr. JC

 

Ici, les choses sont extrêmement bien faites à l’intention du visiteur étranger. Le panneau en anglais est aussi grand que le panneau en turc. Cette œnochoé et ces bagues sont des offrandes à un mort. C’est près d’un village du district d’Edirne qu’a été fouillé en 2004 un tumulus funéraire de 11 mètres de haut sur 55 mètres de diamètre. Si grand, si caractéristique, on ne peut s’étonner qu’une partie en ait été cambriolée par des amateurs peu scrupuleux. On a retrouvé des morceaux de bois brûlé dans et autour d’un puits d’1,5 mètre carré, et parmi ces restes calcinés du feu rituel se trouvaient des céramiques de toutes formes, des pièces en verre fondu et toutes sortes d’os d’animaux. On en a conclu qu’un banquet funéraire avait dû se tenir là, près de la tombe. Les restes d’ossements très calcinés du défunt étaient dans l’épaisse couche de cendres au fond du puits. Quant à la tombe elle-même, mesurant 1,74m. sur 2,55m., elle était orientée est-ouest, à soixante centimètres sous le sol. Les trente-trois pièces de vaisselle retrouvées ont permis de dater la sépulture du premier siècle de notre ère. Parmi les offrandes faites à ce mort, figurait cette œnochoé à l’anse joliment décorée, et ces deux bagues au chaton en agate rouge dont celle de gauche représente Athéna (ou, puisque nous sommes au temps des Romains, Minerve, bien qu’elle soit coiffée du caractéristique casque athénien) et celle de droite Hermès (ou Mercure), portant son caducée.

 

  857f1 Saint Georges, musée archéologique d'Edirne

 

Cette stèle, dépourvue de toute explication en quelque langue que ce soit, représente à l’évidence saint Georges terrassant le dragon. On sait très peu de chose sur cet officier d’origine grecque né en Cappadoce et martyrisé sous Dioclétien en 303. Mais tout juste dix ans après, intervient en 313 l’édit de Milan qui garantit la liberté de culte dans l’Empire Romain. Entre le moment où, en 324, l’empereur Constantin crée à Byzance la ville de Constantinople nouvelle capitale de l’Empire, et le moment de sa mort en 337, il a fait construire au sein de cette ville une église chrétienne consacrée à saint Georges. Et la Thrace étant, nous l’avons vu, la patrie des cavaliers, il n’est pas étonnant qu’au onzième siècle Jacques de Voragine fasse de lui, dans la Légende Dorée, un cavalier qui terrasse le dragon symbolisant le Mal. Un dragon exigeait un tribut de deux jeunes par jour, tirés au sort, et les dévorait. Georges arrive alors que la fille du roi a été désignée et que le dragon va la tuer. Il prie, fait un signe de croix, s’attaque au monstre et le blesse. Le dragon alors devient doux comme un agneau et s’attache aux pas de la princesse. D’un coup de lance, Georges l’achève. Sur ce bas-relief, on voit le roi et la reine lui tendant, du haut de la tour, les clés de la ville, tandis que leur fille, en bas, regarde le saint héros. On a envie d’ajouter qu’ils se marièrent, vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants, mais ce n’est pas possible pour deux raisons. D’abord, un saint se doit d’être chaste, et ensuite parce que Dioclétien s’est chargé de le faire décapiter encore tout jeune après lui avoir fait subir les pires supplices. Puisque cette légende date du onzième siècle et que les Ottomans sont arrivés au quatorzième siècle en apportant l’Islam, c’est dans cette fourchette que l’on doit situer ce bas-relief.

 

857f2 dragon ailé (12e-14e s. après JC)

 

Ici le traducteur Internet a compris que cet élément d’un mur daté douzième-quatorzième siècle représentait un dragon ailé. Je le trouve quand même atypique, ce monstre. Ce n’est pas un griffon, car clairement sa tête n’est pas celle d’un oiseau de proie. Et si le corps est bien celui d’un lion, la queue en forme de flèche n’est pas celle d’un serpent. Et puis, tellement peu aérodynamique et beaucoup trop lourd, je le mets au défi de s’élever au-dessus du sol avec des trognons d’ailes aussi courts.

 

 857g1 monnaies époques des principautés et ottomane

 

Comme je ne sais pas trop où placer les monnaies de “l’époque des principautés”, j’en ai mis une pour finir ma série précédente, et trois autres pour commencer cette série-ci, les deux du haut et celle du centre. Ce sont des régions qui ne se plient pas à la règle musulmane de non représentation de la personne humaine. La monnaie de gauche, celle de droite et les deux du bas sont ottomanes. Je vais donc passer à une section du musée plus proche de nous puisque l’on sort du Moyen-Âge.

 

  857g2 brûle-parfums ottomans (encens)

 

Époque de l’Empire Ottoman, mais sans aucune précision quant à la date, entre 1361 et 1922. C’est très vague, même si j’ai bien l’impression que ces brûle-parfum destinés à l’encens ne sont pas très vieux, je dirais volontiers dix-neuvième siècle. Mais c’est une évaluation toute personnelle sans aucune garantie.

 

  857g3 aiguière ottomane 19e s. en cuivre doré

 

En revanche, il est dit (en anglais) que cet objet est une aiguière du dix-neuvième siècle faite de cuivre doré. Je lui trouve des allures de théière.

 

  857g4 sabre ottoman, musée archéologique d'Edirne

 

Outre une référence d’inventaire, un seul mot –en turc– définit ce que l’on voit ici : Kılıç, ce qui veut dire épée, ou sabre. Vu la forme, je choisis sabre. En principe, droite et à deux tranchants, l’épée est l’arme des fantassins, tandis que les cavaliers, dont le cheval ne recule pas et dont le geste n’a de force que vers l’avant sont munis d’un sabre, à un seul tranchant. L’arme que nous voyons n’a donc pas appartenu à un janissaire, corps d’élite de l’infanterie. À qui, alors, il serait intéressant de le savoir, car les armées du sultan étaient composées de régiments de tous les pays de l’Empire, chacun possédant son équipement propre. Par ailleurs, plusieurs villes avaient des spécialités de fabrication d’armes. Nous l’avons vu, par exemple, quand nous avons visité Ioannina. Je resterai sur ma faim.

 

857g5 jeune mariée ottomane

 

Une grande vitrine représente une pièce d’habitation. Ce n’est qu’après être ressorti du musée que j’ai récupéré mon dictionnaire pour déchiffrer l’inscription de la vitre, gelin odası, ce qui veut dire chambre de jeune mariée. On sait que dans le harem les seuls hommes à pouvoir entrer, hormis les esclaves eunuques chargés de la surveillance et de la garde, sont le mari, le père, les frères, les fils. Par ailleurs, les gravures du dix-huitième siècle montrent des femmes dont le voile contourne le visage, cachant le front à partir de la base des cheveux, les oreilles, le menton mais laissant libre la face, yeux, nez, bouche. Puis les voyageurs du dix-neuvième siècle, Nerval, Gautier, Loti, décrivent des femmes intégralement voilées, sauf une étroite ouverture pour les yeux. Dans Mon nom est Rouge, que Pamuk situe en 1591, le visage féminin n’est pas dissimulé de façon aussi drastique. Tout cela concerne Constantinople, il est vrai, mais Edirne, alors, est incorporée au même empire depuis des siècles et n’est éloignée de la capitale que de 240 kilomètres. J’aimerais alors savoir quelle époque est représentée dans cette vitrine, et si ainsi coiffée d’un voile qui cache ses cheveux et rien de plus cette jeune femme pourrait sortir dans la rue.

 

  857h pièces de monnaie, République de Turquie

 

De l’époque de la République, le musée ne montre que des monnaies. On ne saurait s’en plaindre, dans un musée qui s’appelle archéologique. Parmi celles que je présente, la plus récente porte la date de 2007.

 

Ma conclusion, on la devine. Lorsque l’on voit tant de belles choses, tant d’objets intéressants qui peuvent nous parler de leur époque, dans une présentation tout à fait correcte, on est frustré par cette muséographie lamentable, où les explications sont tantôt totalement absentes, tantôt extrêmement réduites, parfois longues et apparemment bien faites mais exclusivement en turc, et puis parfois aussi, au hasard, traduites en anglais… Je sais bien que les touristes étrangers sont ici peu nombreux, fonçant par autoroute directement de Grèce à Istanbul. Mais il y en a quand même quelques-uns, et ceux qui s’arrêtent à Edirne sont précisément ceux qui souhaitent en savoir davantage. Et puis même pour les Turcs l’information est très lacunaire. Mais de façon tout à fait paradoxale, après avoir formulé toutes ces critiques, je conseille vivement la visite de ce musée car malgré ses défauts on y trouve de quoi satisfaire l’esthétique et on y glane quand même des connaissances…  

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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 09:00

Une grande ville comme Thessalonique, prise en 1430 soit moins de 70 ans après Edirne, ne présente que peu de traits musulmans (je ne dis pas qu’elle ne garde pas de marques ottomanes), alors qu’Edirne est typiquement, profondément, une ville de l’Islam. Deux faits expliquent cette différence. D’une part, bien sûr, le rattachement de Selanik, qui redevient Thessalonique, à la Grèce il y a tout juste cent ans, alors qu’Edirne restait ottomane puis a connu le passage à la république de Turquie, et d’autre part le rôle de capitale de l’Empire Ottoman pendant huit ou neuf décennies au cours desquelles des populations musulmanes se sont ajoutées, puis peu à peu substituées aux populations chrétiennes, une bonne part desquelles s’est aussi convertie à l’Islam. Alors qu’à Selanik les Ottomans ont transformé en mosquées bien des églises chrétiennes, à Andrinople devenue Edirne ils se sont livrés à une intense activité de bâtisseurs. On a vu les multiples marchés, voici des mosquées. Cinq d’entre elles ont particulièrement retenu mon attention. Selimiye est si remarquable que je lui consacrerai plus tard (après avoir parlé des musées) un article à part. Je parlerai de celle du complexe de Beyazid, ou Bajazet, dans un article global sur ce complexe. Il en reste trois majeures que je vais présenter aujourd’hui.

 

 

856a1 mosquée aux Trois Balcons à Edirne

 

856a2 Üç Şerefeli camii (Edirne)

 

 

856a3 Üç Şerefeli camii (Andrinople)

 

 

Dans mon précédent article, j’ai évoqué les dômes de la galerie de la mosquée Üç Şerefeli (prononcer Utch Chéréféli), ce qui signifie “Trois Balcons”. En effet, l’un de ses minarets comporte non pas un ou deux balcons d’où le muezzin appelait à la prière (maintenant ce sont des haut-parleurs), comme c’est le cas généralement, mais trois comme on peut le voir. Cette mosquée se distingue aussi par la très originale décoration de ses quatre minarets. Le plus élevé, qui atteint 67 mètres, est celui qui donne son nom à la mosquée. Il présente en outre la particularité que ce sont trois escaliers différents qui donnent accès à chacun des trois balcons.

 

 

856b1 Edirne, l'entrée de la mosquée aux Trois Balcons

 

856b2 la cour de la mosquée aux Trois Balcons d'Edirne

 

Par une belle porte au haut d’escaliers, on accède à la cour de la mosquée. De façon très conventionnelle, la cour de la mosquée est bordée de portiques sous dômes multiples. Au centre, une fontaine avec de multiples robinets pour les ablutions.

 

Des adeptes du houroufisme, cette doctrine philosophico-religieuse qui expliquait le Coran par les sept chiffres sacrés et par les lettres de l’alphabet et qui a donné naissance à une grande secte soufie, avaient approché Mehmet II, étaient entrés dans son intimité et tentaient de le convertir. Inquiets, les oulémas (théologiens du Coran, gardiens de la tradition musulmane) menés par Mahmoud Pacha se sont adressés à Fahreddin, l’un d’entre eux, qui a espionné les propos des houroufis et les a accusés d’ignominieuse hérésie avec des mots si forts que Mehmet n’a pu les défendre et c’est ici, devant cette mosquée des Trois Balcons, qu’ils ont été jugés. On raconte que Mahmoud Pacha, qui assistait au procès, enflamma accidentellement sa barbe. Condamnés à mort, les accusés périrent sur le bûcher.

 

856b3 Üç Şerefeli camii (Edirne)

 

856b4 mosquée aux Trois Balcons à Edirne

 

 

J’ai eu, précédemment, l’occasion de parler de Mourad II devenu sultan en 1421. C’est lui qui a décidé de la construction de cette mosquée, réalisée de 1437 à 1447. Elle a été passablement endommagée par un tremblement de terre en 1752, et réparée en 1763. Mais notamment, si l’on voit que la partie supérieure des minarets est beaucoup moins ornée que leur moitié inférieure, c’est parce qu’elle a été réalisée en remplacement de ce que le séisme avait jeté à bas. Puis l’ensemble de la mosquée a subi une complète restauration en 1930. Ce vaste dôme central mesure 24 mètres de diamètre.

 

856c1 Üç Şerefeli camii (Edirne)

 

 

On voit que l’architecte n’a pas lésiné sur les fenêtres. Rien que le dôme est percé de 12 ouvertures. En outre, de nombreuses fenêtres sont placées sur les murs de tout le pourtour. Non seulement cela crée un intérieur très lumineux malgré l’ampleur du bâtiment, en outre le travail du vitrail est fort décoratif.

 

856c2 Üç Şerefeli camii (Edirne)


856c3 mosquée aux Trois Balcons à Edirne


856c4 Üç Şerefeli camii (Edirne)

 

Il n’est pas besoin de longs commentaires pour convaincre que la décoration est très recherchée. Dans les mosquées, le style est généralement très chargé. Bien évidemment, du fait de l’interdiction religieuse, toute représentation humaine, et même animale, est proscrite. Il ne s’agit que de dessins géométriques, riches, variés, colorés.

 

856d1 Eski camii, Edirne

 

 

856d2 la Vieille Mosquée d'Edirne

 

 

Venons-en à celle que l’on appelle Eski Camii, c’est-à-dire la Vieille Mosquée. On connaît le sultan Bajazet I (ou en turc Beyazit, généralement transcrit en Bayezid) qui est entré en guerre avec Tamerlan après avoir échangé avec lui des mots fort aimables : “Ne sais-tu pas que la plus grande partie de l'Asie obéit à nos lois ? […] Songe que tu n'es qu'un insecte, et que si tu irrites les éléphants, ils t'écraseront sous leurs pieds”, écrit Tamerlan. “Oses-tu comparer les flèches de tes Tatars, toujours prêts à prendre la fuite, au sabre de mes intrépides janissaires ?” répond Bajazet. Il s'ensuit la terrible bataille d’Ankara en 1402, qui laisse sur le terrain deux cent quarante mille morts et où Bajazet est fait prisonnier. Il mourra en 1403 en captivité chez Tamerlan. C’est alors que commence une longue lutte entre quatre de ses cinq fils (le plus jeune est mort à la bataille d’Ankara) pour prendre sa succession, période que les historiens appellent l’Interrègne Ottoman et qui a duré de 1403 à 1413. J’évoque ces événements, hors sujet je dois l’avouer, parce que l’aîné des fils, Süleyman, m’en donne le prétexte de façon très artificielle en étant l’homme qui a entrepris la construction de cette Vieille Mosquée, poursuivie par le troisième fils Mousa et achevée en 1414 par le quatrième, Mehmet, qui va devenir en 1413 le sultan en titre, Mehmet I (lequel est le père de Mourad II, et le grand-père de Mehmet II le conquérant de Constantinople). Il y a donc eu, au gré des aléas du pouvoir entre les frères, trois commanditaires, trois maîtres d’ouvrage, mais un seul maître d’œuvre, l’architecte Haci Alaeddin dont j’ai parlé dans mon précédent article. C’est lui qui va, ensuite, construire le marché couvert (Bedesten). Parce qu’en Europe, dans les territoires que conquièrent les Ottomans à la fin du quatorzième siècle et en ce début de quinzième siècle, les types de bâtiments qui leur sont propres, la mosquée, la medrese, le hammam, sont totalement inconnus, non seulement on ne peut imaginer que l’architecture locale ait pu y avoir quelque influence, mais en outre il était nécessaire de faire appel à des architectes de l’hinterland anatolien. Et en effet, Alaaddin vient de Konya. Pour cette mosquée, il était assisté d’Omer bin Ibrahim, nous dit une inscription.

 

La mosquée ainsi construite par nos trois commanditaires ne comportait qu’un minaret, sur ma photo c’est celui de gauche, avec un seul balcon. À en croire mes lectures techniques, l’autre minaret aurait été ajouté par le sultan Mourad II entre 1424 et 1448, mais Bibendum me dit à l’oreille qu’il est du seizième siècle. Je suis trop débutant dans mes observations d’architecture ottomane pour trancher entre ces deux datations. Selon le même principe que pour les Trois Balcons, ce sont deux escaliers séparés qui accèdent aux deux balcons.

 

Une remarque, à la fois de phonétique, de civilisation et de religion. Civilisation, jusqu’à Atatürk au vingtième siècle, on n’avait pas de nom de famille en Turquie, on se distinguait entre homonymes par un surnom. Religion, tout bon Musulman doit, au moins une fois dans sa vie, effectuer le pèlerinage de La Mecque. Il devient alors Hadj. Phonétique enfin, le C du turc se prononce DJ. Cet architecte Alaaddin portant le surnom de Haci, que l’on transcrit Hadji, a donc effectué ce pèlerinage.

 

856d3 la Vieille Mosquée d'Edirne

 

 

856d4 la Vieille Mosquée d'Edirne

 

 

Ici, non seulement la mosquée a été gravement endommagée par le séisme de 1752, mais il est venu ajouter son action à un grand incendie qui avait sévi quelques années plus tôt, en 1746. À l’intérieur, on est frappé par les immenses calligraphies partout sur les murs. Elles sont plus tardives que le bâtiment et ont été réalisées après la restauration par des artistes calligraphes de renom. Disposant de la liste des artistes, j’ai voulu trouver des informations sur eux sur Internet, mais Google ne les connaît pas. Inutile, donc, de les nommer…

 

Par ailleurs, on doit se déchausser pour entrer dans les mosquées, nul ne l’ignore. De plus, si l’on prie debout, on prie aussi agenouillé, on met son front en contact avec le sol. Le sol, en conséquence, est intégralement recouvert de tapis, et là encore on ne se contente pas d’une vulgaire moquette unie, le décor est riche et la laine est épaisse.

 

856d5 Eski camii, Edirne

 

856d6 Eski camii, Edirne. La loge du muezzin

 

856e Eski camii (Edirne), loge du muezzin

 

 

Quelques détails des aménagements intérieurs, entre des murs et des piliers tous ornés de calligraphies représentant le nom d’Allah, des versets du Coran, des signatures de sultans. Ici, nous voyons la loge du muezzin, avec son escalier de bois sculpté. Le couple que l’on voit assis par terre n’est pas, m’a-t-il semblé, un couple de touristes indifférents à l’Islam. La jeune femme s’est retirée dans la loge des femmes, lui s’est prosterné devant le mihrab (place au centre du mur tourné vers La Mecque), puis tous deux se sont retrouvés pour s’asseoir sur ce confortable tapis.

 

856f1 Minbar de la Vieille Mosquée d'Edirne

 

 

856f2 Minbar d'Eski Camii (Vieille Mosquée) d'Edirne

 

Ceci, c’est le minbar, la chaire, avec sa superbe décoration sur le flanc. Toutes les mosquées comportent un minbar d’où l’imam fait son prêche (la khutba) lors de la prière du vendredi. Or c’est dans cette ville d’Edirne à la frontière de l’Empire vers les Balkans, ici dans l’Eski Camii, du haut de ce minbar, que le grand mufti (chef religieux du pays sous l’autorité du calife, “commandeur des croyants”, le sultan) annonçait sur ordre du sultan quelle serait la prochaine campagne de conquêtes ottomanes. Car en général pour des raisons politiques les pays visés par l’expédition n’étaient révélés qu’au dernier moment. Sans doute pour symboliser le départ en guerre, lorsque le grand mufti prononçait la khutba annonçant la campagne, il tenait en main son épée. Certains pensent que, plutôt qu’un symbole, c’était une protection contre qui aurait voulu s’opposer à cette décision. Explication qui me semble peu plausible, car ou bien la foule des fidèles présents aurait empêché l’impie de s’attaquer au mufti, ou bien il faudrait supposer un manque collectif de respect pour le mufti, impensable en cette terre d’Islam. Et d’ailleurs, en pareil cas, qu’eût-il pu faire avec son épée contre une foule unanime ? Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que si, aujourd’hui encore, chaque vendredi l’imam d’Eski Camii prononce sa khutba avec l’épée à la main, ce ne peut être que pour maintenir une tradition.

 

856f3 Vieille Mosquée d'Edirne, la loge du sultan


 

856f4 la Vieille Mosquée d'Edirne

 

Ces photos représentent, la première la loge du sultan, la seconde les loges d’où les femmes prient, séparées des hommes. Oui, on considère que même pour s’adresser à Allah elles doivent être mises à part. Parce qu’il y a en France beaucoup de Musulmans j’ai eu l’occasion, professionnellement et hors profession, d’en fréquenter un grand nombre, quelques-uns d’entre eux étant des amis, et j’ai ainsi pu constater que des croyants convaincus, pratiquants, pouvaient avoir des positions très différentes, voire opposées, au sujet de la place des femmes dans la société, et voilà pourquoi trouvant dans une librairie un petit livre écrit par une Marocaine (en français), médecin, pratiquante convaincue, qui s’appuie sur de nombreux passages du Coran pour montrer que ni Mahomet, ni le texte sacré de l’Islam ne sont misogynes et ne relèguent la femme au second plan derrière l’homme, je l’ai lu d’un trait, le trouvant très instructif. Car de même, dans nos pays occidentaux dont la culture est largement fondée sur l’évangile et sur le christianisme, on voit mariés des popes orthodoxes et des pasteurs protestants, tandis que les prêtres catholiques doivent respecter le célibat. Et ces mêmes Orthodoxes dont les popes mènent une vie de couples tout à fait normale excluent qu’un pied féminin, ou femelle de mammifère, foule le sol du Mont Athos, quand hommes et femmes sont admis sans problème au cœur-même des monastères d’hommes ou de femmes aux Météores et ailleurs. Je ne peux donc m’étonner (ce qui ne m’empêche pas de le déplorer) que dans les mosquées turques les femmes prient à part.

 

856g1 Eski Camii (Vieille Mosquée) d'Edirne

 

856g2Eski Camii (Vieille Mosquée) d'Edirne

 

 

Même si, pour mes lecteurs, c’est un peu monotone, dans toutes les mosquées où je passe je suis fasciné par le traitement des dômes et celui des angles. Nulle part on ne trouve les mêmes dessins, les mêmes couleurs, et c’est pourtant toujours le même style quelle que soit l’époque.

 

856g3 pierre noire de la Kaaba, Eski Camii, Edirne

 

 

Nos guides ne disent pas un mot de ce que représente cette photo. Et j’ai constaté que d’une façon générale les internautes n’y attachent aucune attention. Peut-être parce que leurs guides n’en parlent pas. Or il s’agit d’un élément extrêmement important pour les Musulmans. En effet, une tradition musulmane veut qu’à La Mecque le premier –chronologiquement– des prophètes, à savoir Adam, ait construit un monument cubique et que bien des siècles plus tard Abraham aidé de son fils Ismaël ait rebâti sur les mêmes fondations la Kaaba qui est le lieu de pèlerinage. Dans son mur à l’est a été fixée la pierre sacrée, la pierre noire, Rukn El Aswad, météorite envoyée par Allah. Mais si la pierre noire a le don de remettre les péchés de qui la touche, il y a dans le mur sud une autre pierre noire, Rukn El Yamani. Lors de la construction de la Vieille Mosquée d’Edirne, un fragment de cette pierre a été cassé pour être inséré dans ce mur, et c’est ce que représente ma photo. Cet endroit, près du minbar, est appelé la Vallée du Ciel et on dit qu’en ce lieu saint tous les souhaits émis, toutes les prières, sont agréés. C’est donc une erreur de négliger d’en parler aux touristes qui s’intéressent aux cultures locales, aux croyances, bref aux personnes autant qu’aux monuments. Car les monuments ne sont que les œuvres de ces personnes.

 

856h1 entrée de la mosquée de Mourad II à Edirne

 

 

856h2 Mosquée de Mourad II à Edirne

 

 

856h3 Edirne, Muradiye Camii (mosquée de Mourad)

 

 

856h4 Edirne, Muradiye Camii

 

 

Un peu à l’écart du centre on trouve Muradiye Camii, la Mosquée de Mourad. C’est en effet le sultan Mourad II qui l’a fait construire en 1433. Pendant que nous étions à l’intérieur de cette mosquée, un orage a apporté de gros nuages noirs qui, heureusement pour nous, n’a pas éclaté en pluie. Mais j’ai refait alors mes photos de l’extérieur, parce que je trouve très belle cette pierre d’un blanc doré sur le fond noir du ciel.

 

Tout comme autour des vieilles églises chrétiennes, le cimetière ici est au pied de la mosquée, mais il n’est pas isolé par de hauts murs, par des grilles, par une porte close à 17h ou à 19h.

 

856i1 Edirne, Muradiye Camii

 

856i2 Edirne, Muradiye Camii

 

856i3 Edirne, Muradiye Camii (mosquée de Mourad)

 

 

Nous ne sommes pas, avec Muradiye, dans l’une de ces grandes mosquées comme nous en avons vu, mais son mihrab en carreaux de céramique bleue est le plus grand, après celui de la mosquée de Yeşil à Bursa (ville connue en français sous le nom de Brousse, au nord-ouest de la Turquie d’Asie). Sur ma photo, cela ne se voit pas trop, mais certains carreaux manquent, et d’autres sont cassés. Or parce que le tremblement de terre de 1752 a causé des dégâts ici aussi, on pourrait penser qu’il est responsable de ces dommages. Mais pas du tout. Selon le panneau placé là, “malheureusement, ses carrelages ont été abîmés par des gens sans respect pour l’histoire et les arts, afin de se procurer des bénéfices pour eux-mêmes”. Si je comprends bien, il ne s’agit pas de vandalisme gratuit, mais de vol pour revente. J’ajoute quand même qu’un autre séisme, en 1953, a provoqué une fissure qui court du haut  en bas du mihrab et qui est surtout visible sur la seconde de ces photos.

 

856i4 Muradiye Camii (mosquée de Mourad, Andrinople)

 

 

856j1 Mosquée de Mourad II à Edirne (Muradiye Camii)

 

 

856j2 Edirne, Muradiye Camii (mosquée de Mourad)

Ce ne sont pas les voleurs qui ont détruit les fresques qui ornaient les murs, mais cette fois-ci c’est bien le tremblement de terre qui a fait tomber les plâtres. Ces superbes fresques, on le voit, ne se limitaient pas à des dessins géométriques, mais au-dessus de calligraphies elles représentaient des décors végétaux ainsi que des paysages architecturaux. Comme le montrent mes diverses photos de l’intérieur, il n’en reste que des fragments de faible superficie.

 

856j3 Edirne, Muradiye Camii (mosquée de Mourad)

 

 

Et enfin, les murs sont revêtus de carreaux de céramique dans leur partie inférieure. Il s’agit de célèbres faïences d’Iznik, de ce bleu traditionnel. L’information affichée, je le disais, incriminait des voleurs concernant le mihrab. Mais considérant les quelques manques dans ce mihrab et au contraire les nombreux carreaux absents sur les murs, je pense c‘est là que les voleurs ont effectué des prélèvements, d’autant plus que ces carreaux de forme hexagonale ou triangulaire sont d’un réemploi et d’une revente beaucoup plus aisés. Ces disparitions sont vraiment désolantes.

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Published by Thierry Jamard
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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 09:00

 

855a1 Entrée d'Edirne, pont sur la Meriç

 

 

855a2 Entrée d'Edirne, pont sur la Maritsa

 

 

855a3 Entrée d'Edirne, pont sur l'Evros

 

Quand, venant de Grèce, on entre en Turquie et que l’on gagne Edirne, on traverse un petit village nommé Karaagaç et, au bout d’une brève ligne droite, on arrive au pont de mes photos qui date de 1847 et  enjambe ce fleuve dont j’ai parlé dans un précédent article (20 septembre 2012) sous le nom d’Evros en Grèce, mais que les Bulgares appellent Maritsa, alors qu’ici c’est la Meriç. De l’autre côté, c’est Edirne. Après avoir franchi la frontière, nous avions hâte de découvrir cette première ville de Turquie et aussi de trouver un emplacement pour nous installer, et ne sommes donc pas restés longtemps mais un autre jour nous y sommes revenus pour admirer le paysage, et prendre un pot dans cet agréable bar dont les parasols indiquent qu’il est municipal (Belediyesi, c’est la municipalité).  

 

 

855a4 Edirne (expo ''Philoxenia'')

Longtemps, longtemps après avoir quitté Edirne et la Turquie, nous venons de visiter à Athènes –en ce 3 octobre 2013– une exposition du musée Benaki intitulée “Philoxenia” qui me permet d’enrichir ma présentation d’Edirne avec ce plateau décoré, datant de la fin du dix-neuvième siècle et destiné au marché ottoman. J’aime bien sa couleur locale, avec son train tiré par une machine à vapeur.

 855b1 Edirne et ses minarets

 

On passe, en quelques kilomètres, d’un pays chrétien orthodoxe sans séparation de l’Église et de l’État à un pays laïc dans sa constitution, mais dont le passé musulman et politique est encore tout proche et dont l’Islam revient en force au fur et à mesure que s’éloigne dans le passé la mort d’Atatürk. L’actuel président de la République, Abdullah Gül, et le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, appartiennent l’un et l’autre à l’AKP, un parti qui a bien failli, en 2008, être dissout et interdit par la Cour Constitutionnelle pour “atteinte à la laïcité”, et leurs déclarations sur le port du voile ont risqué de leur valoir une interdiction de cinq ans d’appartenance à un parti politique. Or Atatürk et la création d’une république laïque en Turquie datent de quatre-vingt-dix ans seulement, et la ville est hérissée d’une forêt de minarets. C’est sans doute le plus dépaysant lorsque l’on vient de passer la frontière. Et c’est, avouons-le, très esthétique. “La seule chose qui soit originale dans les mosquées, qui appartienne à l’islamisme, dont il ait tout l’honneur, c’est le minaret. J’en suis jaloux pour le christianisme. Que le minaret est beau !” s’exclame l’abbé Michon (1806-1881) dans son Voyage religieux en Orient (1853). Mais pour le poète russe Brodsky, dissident soviétique exilé (1940-1996), cet art religieux musulman évoque “des batteries anti-aériennes à côté de mosquées trapues comme des crapauds”.

 

855b2 Balais, spécialité d'Edirne

 

 

En me promenant, j’ai été étonné de voir cette sculpture d’un homme assis auprès de son balai. S’agit-il de mettre à l’honneur les agents municipaux de la voirie et de la propreté de la ville ? Pas du tout. C’est qu’Edirne a une spécialité que j’ignorais. Il y a le nougat de Montélimar, les tripes à la mode de Caen, les mouchoirs de Cholet et les balais plats d’Edirne en fibres naturelles. C’est une spécialité très ancienne ici, qui se perpétue de façon artisanale et qui, même très largement industrialisée, continue de s’effectuer à la main. Difficile à voir sur ma photo, l’artisan s’attache avec une corde ou une chaîne, pour mettre toute sa force et son poids dans l’opération qui consiste à lier le balai sur le manche.

 

Et puis il y a aussi une tradition qui n’est pas représentée sur cette statue. C’est celle du miroir sur le balai. Dans les boutiques de souvenirs, on trouve des balais dont les crins, sur un côté, portent un miroir et un œil en verre bleu. On raconte qu’une belle-mère, trouvant que sa belle-fille trop coquette passait plus de temps aux soins de beauté qu’à l’entretien de sa maison qu’elle négligeait, lui offrit un balai ainsi décoré. L’œil, c’est pour détourner le mauvais œil, c’est très répandu, ce n’est pas réservé qu’aux balais. Mais le miroir, c’était, dit une tradition, pour que la jolie jeune femme puisse se contempler tout en balayant. Une autre tradition, à laquelle va ma préférence, veut que le balai une fois suspendu au clou permette à la belle-mère de surveiller sa bru. Cette seconde version justifie mieux, à mon avis, l’usage d’aujourd’hui qui consiste à suspendre le fameux balai devant la porte des jeunes filles à marier, non seulement pour signifier leur présence au prince charmant de passage, mais pour permettre à l’impétrante de voir le reflet du passant afin de savoir s’il vaut la peine de lui ouvrir la porte. Mais une fois mariée, la jeune femme rangera ce balai dans un coin sombre, là où les démons ont l’habitude de se dissimuler, car voyant l’image de leurs horribles visages grimaçants, pris de panique ils s’enfuiront. Le miroir renforcera donc l’action bienfaisante de l’œil bleu.

 

 

855b3a Fontaine de l'Amour, à Edirne

 

 

855b3b Fontaine de l'Amour, à Edirne

 

 

855b3c Fontaine de l'Amour, à Edirne
Au milieu d’une grande rue piétonne d’Edirne on peut voir cette belle fontaine. La nuit, elle bénéficie d’un éclairage coloré un peu kitsch. En guise d’explication, je préfère traduire purement et simplement le texte bilingue turc anglais figurant sur une plaque.

 

“La Fontaine d’Amour. Edirne, point de rencontre de rivières et de cultures, fut une ville importante des civilisations thrace, romaine et byzantine, et capitale de l’Empire Ottoman pendant 92 ans. Dans cette œuvre intitulée la Fontaine d’Amour, les anciennes civilisations qui ont existé à Edirne sont représentées à travers les masques en tête de lion et la période ottomane est représentée à travers la fontaine et ses reliefs. Les statues de jeune femme et de jeune homme symbolisant la paix et la liberté représentent la jeune république turque. Cette œuvre a été réalisée par la Municipalité d’Edirne et placée rue Saraçlar en 2009”.

 

Je note au passage cette durée de quatre-vingt-douze ans. Comme Constantinople a été conquise en 1453 et est devenue la nouvelle capitale en la même année, cela suppose un début en 1362. À ma connaissance, comme je le disais dans mon précédent article, les historiens discutent encore de la date précise de conquête de cette ville, peut-être 1361, peut-être 1369. La Municipalité porte son choix sur la première des deux dates. Certes, je me réfère à des études déjà anciennes, mais lors de mes recherches en bibliothèque et sur Internet je n’ai rien trouvé de plus récent qui les remette en question. Je cite un article de la Revue des études byzantines, n°25 de 1967, page 345 : “La prise d’Andrinople est l’un des points les plus obscurs de l’histoire ottomane. Diverses dates ont été proposées, entre 1361 et 1371 ; celle de 1361 vient encore d’être admise par H. Inalcik dans un ouvrage consacré au six-centième anniversaire de cet événement. La controverse s’explique par la confiance que l’on accorde aux chroniques ottomanes. La critique des sources turques qu’elle connaît admirablement conduit Madame Irène Beldiceanu-Steinherr (La Conquête d’Andrinople par les Turcs : la pénétration turque en Thrace et la valeur des Chroniques ottomanes, p. 439-461) à la conclusion que cette conquête, réalisée en 1369, fut l’œuvre de beys attachés à la dynastie ottomane. Murad I, alors occupé ailleurs, ne vint à Andrinople que plus tard (1376-1377)”.


 

855c1 cimetière en ville, à Edirne

 855c2 cimetière dans la campagne d'Edirne

 

La vie et la mort n’ont pas la même signification en pays musulman et en pays de tradition chrétienne ancienne. En Turquie, les morts ne sont pas relégués dans des cimetières fermés bien isolés du monde des vivants. Même si je n’ai pas retrouvé les “Champs des Morts” décrits par les voyageurs du dix-neuvième siècle, Lamartine, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Pierre Loti, ces morceaux de nature qui constituent des lieux de promenade pour les femmes voilées, des terrains de jeux pour les enfants, néanmoins un coin non clos près d’une mosquée, un espace entre deux immeubles, sont mis à profit pour placer quelques tombes. “Tous les lieux de plaisir de Constantinople, écrit Nerval, se trouvent au milieu des tombes”. De même, en pleine campagne, on trouve ici ou là des tombes au pied d’un arbre, parfois quelques ossements pointent à la surface du sol. Du temps de l’Empire Ottoman, les tombes étaient signalées par des stèles dont le sommet s’orne d’un turban pour les hommes –et plus tard d’un fez– et pour les femmes d’une sorte de bonnet plat dans soixante-dix-huit pour cent des tombes des dix-huitième et dix-neuvième siècles, d’une décoration florale dans les autres cas. Lorsque le cimetière est clos de murs, de place en place des ouvertures grillées permettent au passant de voir les stèles et de dire une prière pour l’âme du défunt. Cela explique que les stèles, à la différence de celles des cimetières chrétiens, ne soient pas systématiquement placées à la tête de la tombe avec l’inscription tournée vers le pied, mais positionnées pour être lues du côté du passage, allée, rue, etc. L’Islam prohibe la représentation humaine ainsi que toute référence à la position sociale du défunt. Les inscriptions se limitent donc à une prière ou à un poème, à l’identification du mort et à la date de son décès, et s’achèvent par une fâtiḥa (les sept versets de la première sourate du Coran), le tout écrit en calligraphie arabe. À défaut de la représentation physique de l’homme, son turban le symbolise, et la forme et la dimension de ce turban, indicateurs de la position sociale du défunt, contournent l’interdiction portant sur les mots. La République turque ayant interdit ces stèles, les tombes modernes ne portent plus qu’une plaque plus petite rédigée en caractères romains.  

 

 

855c3 Le Petit prince de Saint-Exupéry, en turc

Pour cette première étape en Turquie, il faut aussi se faire à une autre langue. Le turc n’est pas une langue indo-européenne. Alors que les peuplades indo-européennes parties d’Asie Centrale ont déferlé vers le nord et l’ouest (et le sud-ouest), Germains de Suède ou d’Allemagne, Celtes de Gaule, Bretagne, Pays de Galles, Irlande, Galice, Italiques d’Ombrie ou du Latium, Slaves de Russie, d’Ukraine, Grecs…, le groupe auquel appartient le turc est parti de l’Altaï (langues dites altaïques) pour se répandre vers l’est et le sud, et a donné naissance aux langues coréennes, japoniques, mongoles, toungouses et turques, lesdites langues turques s’étant divisées –entre autres– en hunnique (langue morte aujourd’hui), kazakh, kirghiz, ouzbek, turkmène et le turc de Turquie. Si, donc, entre le grec, le russe et le français, il y a des racines de mots en commun et des éléments grammaticaux qui répondent à une même logique, pour nous Français le turc est à cent pour cent étranger. Je suppose donc qu’à moins d’être né turc ou d’avoir longuement étudié le turc, personne ne sera capable de traduire le titre du livre de ma photo. Parlant linguistique, il est essentiel ici de préciser que si l’Islam est en grande partie répandu dans le monde arabe et si pendant des siècles le sultan a régné sur les pays qui vont de l’Iran au Maghreb en passant par l’Irak, l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Libye, sa langue n’a rien à voir. L’arabe appartient au groupe des langues sémitiques, comme l’hébreu. D’ailleurs, la tradition biblique veut que Jacob, fils d’Isaac, petit-fils d’Abraham, ait pris le nom d’Israël après sa lutte avec l’ange et l’ait transmis à son peuple, le peuple Juif, tandis qu’Ismaël, fils aîné d’Abraham, a donné naissance au peuple arabe d’où est issu Mahomet. Ismaël et Israël sont donc oncle et neveu, leur langue est commune, et se diversifie au cours des siècles. Ils ne viennent pas de l’Altaï, eux. Est-il besoin de préciser que l’Altaï, la “Montagne d’Or”, est une chaîne de Sibérie et du Kazakhstan, qui va jusqu’en Mongolie et en Chine.

 

855d1 en centre ville d'Edirne
Poursuivons notre promenade. Une halte ici, une agréable rue piétonne, un petit ruisseau décoratif et rafraîchissant, et sur la droite, hors champ, un bar installé à l’ombre de ces arbres. Oui, Edirne est une ville accueillante et sympathique.

 

 

855d2a Edirne, ancienne prison

855d2b Mur de l'ancienne prison d'Edirne

 

Accueillante ? Elle l’était même en ces lieux ! Il s’agit de l’ancienne prison. Plaisanterie mise à part, il devait être plus dur de scier la pierre de cet œil-de-bœuf que des grilles de fer, et côté rue, pour le passant, la décoration est plus esthétique.

 

 

855d3a Marché, à Edirne

 855d3b porte de galerie, à Edirne

 

Dans mon précédent article, j’ai montré le marché Ali Pacha créé par l‘architecte Mimar Sinan. L’économie ottomane était largement basée sur le butin des conquêtes, mais aussi sur le commerce et les échanges. Pas seulement la vente du butin. On a donc multiplié les marchés (Çarşısı). Ici, avec sa vieille porte de bois, un marché situé tout près de la grande mosquée de Selim et… de notre parking.  


 

855d4 ancienne medrese (Edirne)

 

855d5 Mosquée Trois Balcons (Üç Şerefeli)
Quelques images d’architecture, à présent. D’abord, l’ancienne medrese, c’est-à-dire l’école coranique. Ensuite, cette multitude de petits dômes (les crapauds de Brodsky) appartiennent aux dépendances, en fait la galerie de la cour, de la mosquée aux Trois Balcons (Üç Şerefeli camii). Ça y est, le turc commence à nous être familier. Avec ce nom et sa traduction, on comprend que la mosquée c’est camii (prononcé Djamii), que üç c’est le chiffre trois (prononcé utch, avec un U comme en français une rue), et que şerefeli c’est le balcon (prononcé chéréféli).


 

855e1 pont sur la Tunca à Edirne

 

 

855e2 petits potagers à Edirne

Au début, j’ai montré un pont sur le large fleuve Meriç (il faut prononcer Méritch, mais depuis que vous avez vu le nombre üç, vous le savez déjà). Or Edirne est située au confluent de son affluent la Tunca (prononcer Toundja) qui est enjambée par plusieurs jolis petits ponts de pierre. Afin d’éviter les inondations elle est bordée d’une levée de terre (à droite sur ma photo) sur laquelle court un chemin constituant une très agréable promenade. De là-haut on peut voir les potagers qui s’étalent au pied. Les terrains sont minuscules, mais à l’amoncellement des cageots de bois dans un coin on comprend qu’il s’agit de cultures maraîchères destinées à la vente, non à la consommation familiale.

 

 

855f1 Le Bedesten d'Alaaddin à Edirne (début 15e s.)

 

 

855f2 Le Bedesten d'Alaaddin à Edirne (début 15e s.)

 

 

855f3 Le Bedesten d'Alaaddin à Edirne (début 15e s.)


 855f4 boutique de laine du Bedesten à Edirne

 

Dans mon précédent article, j’ai eu l’occasion de parler de Mourad II et de son fils Mehmet II, le conquérant de Constantinople en 1453. Son grand-père, le père de Mourad, est Mehmet I, né en 1382, sultan de 1413 à sa mort en 1421. Nous avons vu que de son temps, Andrinople était déjà ottomane depuis quelques décennies. Il y a fait construire une mosquée dont je parlerai dans mon prochain article, puis il charge le même architecte, Haci Alaaddin, de construire un grand marché couvert. C’est le Bedesten, dont les toitures des deux allées sont faites d’une succession de sept dômes chacune. Il s’agissait, avec les revenus du marché, d’assurer les revenus de la mosquée, aussi les boutiques étaient-elles spécialisées dans des produits de luxe, à savoir essentiellement bijouteries et armureries. Aujourd’hui, c’est plus modeste et moins guerrier, comme en témoignent les boutiques de vêtements, chaussures, pelotes de laine.  


 

855g1 hammam Sokollu Mehmet Pacha, par Sinan

 

 

855g2 hammam Sokollu Mehmet Paşa, par Sinan

 

Avançant dans le temps, j’en reviens à ce Mimar Sinan dont j’ai précédemment parlé au sujet du marché d’Ali Pacha et du caravansérail. Il a aussi construit ici un luxueux hammam. Un certain Sokollu Mehmet Pacha avait été janissaire à Edirne, avant de devenir grand vizir à Constantinople. Le grand vizir est le premier personnage de l’Empire après le sultan, c’est une sorte de premier ministre. Devenu un haut personnage, Sokollu n’a pas oublié la ville où il avait servi autrefois, il a choisi le meilleur architecte, c’est-à-dire Sinan, pour l’enrichir d’un bel établissement de bains. En voyant sa façade, on pourrait penser que le hammam est désaffecté mais il n’en est rien. Nous ne l’avons pas testé mais il paraît qu’à l’intérieur on a maintenu un superbe décor. Comme certaines municipalités, en France, jugent bon de le faire pour leurs piscines, ce hammam alterne les jours ouverts aux hommes et les jours ouverts aux femmes.  


 

855h Edirne, parking camping-car face à Selimiye

 

Et voilà pour ce petit tour d’Edirne. Il nous restera à visiter des mosquées et des musées, mais ce sera pour de prochains articles. Pour terminer, je voudrais montrer à quel point notre emplacement sur ce parking était exceptionnel (j’en redonne ici les coordonnées que j’ai déjà indiquées dans mon précédent article: N41°40’43,72” E26°33’30,48”). Derrière ce mur que l’on voit passe une rue pas trop bruyante, et de l’autre côté ce sont les jardins de la merveilleuse mosquée Selimiye, œuvre du génial Sinan. Mais je ne veux pas anticiper sur sa description.  

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Published by Thierry Jamard
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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 09:00

854a panneau Yunanistan (Grèce)

 

Et voilà, nous avons quitté la Grèce. Nous avons franchi la frontière turque. Ici, c’est un autre monde. Et d’abord, il n’y a plus de Grèce, le pays d’à côté s’appelle Yunanistan. Comme dans Afghanistan, Pakistan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan et autres Kirghizistan, le deuxième élément du mot signifie “pays”, “terre”. Quant au premier élément, ce ne sont pas les Turcs qui s’en sont servis les premiers pour désigner les Grecs, ce sont les Perses pour qui les voisins grecs d’Asie Mineure étaient des Ioniens. Ainsi, Yunanistan veut dire “Pays des Ioniens”. Mais nous disons “Grèce” quand les Grecs appellent leur pays “Ellas” (sans H initial, l’aspiration ayant disparu au cours des âges), et ils se vengent en appelant “Gallia” le pays que nous appelons “France”. Puisque j’en suis à ces différences d’appellation, ce que je crois être le record concerne les habitants de l’Allemagne. Deutsch en allemand, German en anglais, Allemand en français, Tedesco en italien, Saksa en finnois, Nemiets (Немец) en russe… Mais en grec c’est proche de l’anglais, en espagnol proche du français et en turc proche de l’allemand… Maintenant, revenons à nos moutons.

 

Edirne, c’est une grande ville d’environ cent mille habitants sur la Maritsa (en grec l’Evros, voir mon article à ce sujet daté 20 septembre 2012) à son confluent avec la Tunca (prononcer Toundja). Nous allons voir tout à l’heure, à propos de Kirkpinar que les Ottomans ont mis le pied en Europe en 1356. Quand et dans quelles circonstances ils sont arrivés à Edirne, on l’ignore. Les avis des spécialistes divergent, les uns proposant 1361 et d’autres 1369.

 

854b1 Edirne, mur du 2e s. après JC

 

854b2 Edirne, mur byzantin

 

La ville frontière, au contact du nord-est de la Grèce et du sud-est de la Bulgarie, c’est Edirne. Une ville passionnante à découvrir, que les guides ne mentionnent généralement qu’en passant, et que les touristes traversent sans s’arrêter sur la route d’Istanbul. Or il faut absolument la visiter. D’abord, c’est une ville chargée d’histoire située en Thrace, cet ancien royaume étant aujourd’hui partagé entre la Grèce, la Bulgarie, la totalité de la Turquie d’Europe et même un petit peu en Roumanie. L’une des tribus thraces, les Odryses, avait fondé une dynastie et régnait sur nombre d’autres tribus. Les Odryses ont longtemps conservé leurs rois et leur autonomie, même lorsqu’au temps de Philippe II ils deviennent vassaux de la Macédoine, même lorsqu’ils sont contraints d’accepter d’être sous le contrôle de Rome quand les autres Thraces sont purement et simplement annexés. Ce n’est qu’en 46 de notre ère que l’empereur Claude décide l’annexion à l’Empire Romain. Or avait été créée ici la ville d’Odrysia, que les Grecs appelaient Orestias, et c’est l’empereur romain Hadrien (117-138 après Jésus-Christ) qui, en 125, réunissant Orestias et des villages proches, établissant un plan d’urbanisme, refonde la cité et lui donne son nom, “Ville d’Hadrien”, c’est-à-dire en grec Hadrianopolis. En effet, à cette époque, les Thraces ont depuis longtemps adopté la langue et la culture grecques. L’évolution phonétique de ce nom aboutira à Andrinople en français, en anglais. Hadrien entoure la ville d’un mur (première photo), que plus tard au dixième siècle les Byzantins doubleront d’un mur extérieur (seconde photo) pour mieux résister aux attaques des Bulgares.

  

854b3 Edirne, enceinte d'Hadrien et tour de Macédoine

 

854b4 Edirne, la Tour de Macédoine

 

Mes photos montrent une tour datant d’Hadrien mais renforcée à l’époque où elle a été incluse dans le rempart byzantin, servant de tour de guet. Quand les régions alentour, en Grèce et en Bulgarie, ont été conquises par l’Empire Ottoman, elle a perdu son importance, mais on l’a maintenue en état car, haute de 46 mètres, c’était un excellent observatoire pour repérer les débuts d’incendie et donner l’alarme au plus tôt, les maisons étant pour la plupart en bois et mitoyennes. À la fin du dix-neuvième siècle le gouverneur Hadji Izzet Pacha a fait venir de France une horloge qu’il a placée à son sommet. La tour a pris le nom de Tour de l’Horloge (Saatli Kule) qui lui est resté depuis, même quand le tremblement de terre de 1953 l’a en partie effondrée et que son horloge a disparu.

  854b5 Four de potier, 10e s. (Edirne) 

 

Au pied de la Tour de l’Horloge, s’étend un champ de fouilles menées depuis 2002, avec les fragments de murs romains et byzantins que j’ai montrés, mais aussi avec quelques autres vestiges du passé, comme ce four de potier d’époque byzantine (dixième siècle).


854c1 'Kirkpinar historique', Edirne

 

854c2 championnat de lutte à l'huile de Kirkpinar

 

Il est dans la langue française des expressions appliquant à des peuples des étiquettes qui ne correspondent pas forcément à des faits culturels constants. On dit, par exemple, “saoul comme un Polonais”, mais dans les rues de Varsovie ou de Poznań on ne croise pas plus d’ivrognes que sur les trottoirs de Paris ou de Dijon. On dit aussi “fort comme un Turc”, mais lesdits Turcs ne trustent pas les médailles olympiques en lancer du poids et ne brûlent pas les rings de boxe. Pour comprendre ces expressions, il faut en connaître l’origine. Et pour les Turcs, l’origine en est à Edirne qui en perpétue la mémoire à travers le championnat de lutte de Kirkpinar. L’arche sur la route signifie “Kirkpinar historique”.


Nous sommes en 1356. Le sultan ottoman Orhan Ghazi (Orhan “le Victorieux”) décide de prendre pied en Thrace pour grignoter le terrain tout autour de Byzance. Il charge son frère Süleyman Pacha, qu’il avait fait grand vizir, de franchir les Dardanelles et de prendre le fort de Domuzlu, sur la côte de Thrace. Süleyman, avec quarante hommes de main, des lutteurs puissants, réussit à s’emparer du fort, puis la petite troupe s’en va pour prendre d’autres châteaux. Un jour d’été, lors d’une halte sur la prairie d’Ahirköy aux portes d’Edirne, nos lutteurs s’adonnent à leur sport favori. Deux frères, excellents lutteurs d’égale force, luttent tout le jour sans parvenir à se départager. On allume des bougies et ils poursuivent le combat toute la nuit, jusqu’à ce que tous deux tombent simultanément, morts d’épuisement. Leurs compagnons les enterrent là où ils ont succombé, et s’en vont. Quelques années plus tard, revenus à Edirne, ils décident de mettre une dalle sur les tombes et se rendent sur cette prairie.

 

854c3 championnat de lutte à l'huile de Kirkpinar

  854c4 Bougie à base rouge, championnat de Kirkpinar

 

Mais à l’endroit où ils avaient enterré leurs compagnons, ils voient qu’a surgi une source. Et comme ils étaient quarante au départ, ils nomment le lieu “Quarante Sources”, soit Kirkpinar en turc. Et depuis ce temps, chaque année sur cette prairie a lieu en juillet une grande compétition, le Festival de lutte de Kirkpinar. En souvenir des bougies qui brûlaient pour éclairer la lutte des deux héros, les invitations officielles se font avec des bougies à base rouge. Autrefois ces bougies étaient suspendues au plafond des cafés de tous les villages pour signifier l’invitation aux habitants. De nos jours, le terrain a été aménagé, et des tribunes accueillent un public toujours très nombreux. En 2010, l’UNESCO a inscrit ce festival sur la liste du patrimoine culturel immatériel.  

 

854c5 'Fort comme un Turc', champions de Kirkpinar

 

854c6 Champions de lutte à l'huile, Kirkpinar, Edirne

 

Pour le combat, les lutteurs portent un pantalon très spécifique (photo de la mosaïque et seconde photo ci-dessus) qui leur arrive sous le genou et qui est taillé traditionnellement dans un cuir de buffle très épais, mais plus couramment aujourd’hui en cuir de vache. Seuls quelques tailleurs spécialisés établis dans les provinces de Çanakkale et de Samsun les réalisent pour un prix supérieur à 150 Euros. Ce pantalon très ajusté, sans réglage de ceinture, et qui pèse dans les treize kilos, s’appelle un kispet.

 

On parle de festival de lutte à l’huile, parce que les participants, appelés pehlivans (“héros”, en turc), s’enduisent très abondamment le corps d’huile d’olive pour rendre impossible toute prise à l’adversaire. Il s’agit en effet de mettre son adversaire sur le dos, “le ventre vers le soleil”. Il est très difficile même de se tenir à bras le corps. La seule prise possible consiste à tenter de glisser sa main dans le kispet de l’autre et, lorsque sa cuisse fait un angle avec son buste, à saisir le pli du cuir. Pour cela, les pehlivans versent tout autant d’huile d’olive sur la face interne de leur kispet que sur sa face externe, ainsi que sur leur peau à l’intérieur du kispet. Le lutteur finaliste est nommé “pehlivan en chef de Turquie” et il reçoit une ceinture d’or qu’il conserve toute l’année, jusqu’à ce qu’elle soit remise en jeu lors du festival suivant. Mais si, trois années de suite, elle lui est attribuée, alors il en devient définitivement propriétaire.

 

Une autre figure essentielle du festival est celle de l’aga de Kirkpinar. Lorsque s’ouvre le festival, on choisit la personne qui sera “Kirkpinar  Aga” pour le festival suivant. Comme l’aga est le principal commanditaire de tous les événements du festival, on choisit celui qui fait l’offre financière la plus élevée afin d’assurer la viabilité de la compétition, la seule autre source de financement étant la vente des tickets d’entrée. Cette fonction est juridiquement reconnue par l’État, et dès sa nomination le nouvel aga reçoit une voiture avec des plaques rouges officielles qui portent la mention “Kirkpinar Aga”.

 

 854d1 Taşodalar, maison natale de Mehmet II

 

854d2 Taşodalar, maison natale de Mehmet II à Edirne

 

Tout à l’heure, nous avons vu que les Ottomans étaient arrivés en Europe en 1356, qu’ils avaient occupé Edirne en 1361 ou en 1369. Ensuite, ils ont fait de la ville leur capitale et ont poursuivi leurs conquêtes. Thessalonique, qui redoutait leur avance, avait fait appel aux Vénitiens, trop heureux de s’installer là. Le sultan Mourad II (1404-1451) commence par annexer le Péloponnèse, puis parvient en 1430 à prendre Thessalonique aux Vénitiens. Mais sa défaite face à une coalition de Hongrois, de Serbes, de Polonais, d’Albanais, l’amène à devoir signer le traité d’Edirne en 1444. Il abdique alors en faveur de son fils Mehmet II.

 

Mehmet est son quatrième fils, né le 29 mars 1432. Et si je raconte tout cela à la suite de ces photos, c’est parce que Mehmet est né à Edirne, dans ce bâtiment, le Taşodalar, qui fait partie du palais dont la plupart des bâtiments ont disparu aujourd’hui (il s’étendait notamment là où s’élève aujourd’hui l’énorme et superbe mosquée Selimiye, qui sera l’objet du septième des neuf articles que je projette de consacrer à Edirne). Le nouveau sultan n’est donc âgé que de douze ans lorsque son père lui abandonne le pouvoir. Voyant un enfant si jeune à la tête de cet empire naissant mais déjà si puissant, le pape Eugène IV juge que c’est le moment d’anéantir cet État musulman et pousse à la création d’une coalition européenne. Le prince hongrois Jean Hunyadi (János Hunyadi), soutenu par Venise et la Pologne, prend la tête d’une armée de Hongrois, de Serbes, de Byzantins, sûr de la victoire contre les Turcs. La croisade commence bien. Inquiet, le petit sultan en appelle à son père. Il lui écrit : “Si vous êtes le sultan vous devez diriger votre pays dans cette situation difficile. Je vous en prie venez à la tête de votre armée. Si je suis le sultan, je vous rappelle que vous devez obéir à mes ordres et je vous ordonne ceci : Prenez la tête de votre armée”. Face à cette logique, Mourad II accepte de reprendre le commandement de l’armée, et c’est dès cette même année 1344 la victoire de Varna. En 1446, Mourad reprend le pouvoir. De nouveau opposé aux Hongrois, il remporte la victoire de Kosovo (1448). Lorsqu’il meurt à Edirne en 1451, Mehmet II redevient sultan. Et c’est lui que l’on surnommera “le Conquérant”, car en 1453 il parviendra à prendre Constantinople sur l’empereur byzantin Constantin XI, marquant ainsi la fin d’un Empire Byzantin agonisant. Les historiens datent aussi de la chute de Constantinople la fin du Moyen-Âge. Et cette Edirne où nous sommes va perdre son titre de capitale de l’Empire Ottoman au profit de Constantinople où, symboliquement, Mehmet II s’installe. Voilà l’homme dont mes photos montrent la maison natale.

 

854d3 chambre du Taşodalar, maison natale de Mehmet II

 

854d4 chambre du Taşodalar, maison natale de Mehmet II

Je suis revenu au jour faire mes photos du Taşodalar, car c’est un soir que nous nous sommes arrêtés pour lire la plaque donnant des indications sur la nature du bâtiment. Nous voyant intéressés, le réceptionniste –parce que c’est aujourd’hui un hôtel– est sorti et, extrêmement aimable, nous a proposé de jeter un coup d’œil. Proposition acceptée avec enthousiasme. Nous allons voir dans un instant qu’un nouveau palais impérial a été construit à la fin du quinzième siècle. Désormais, le Taşodalar va devenir la résidence de pachas et de beys. La famille du sultan est revenue vivre ici en 1876 et y est restée même après la proclamation de la République par Atatürk, mais en 1965 elle a été expropriée, les bâtiments ont été rénovés, en 2006 une location a été concédée à la société Çakay qui a équipé d’un mobilier de l’époque les neuf chambres désormais destinées à l’usage touristique. Évidemment, j’ai eu la curiosité de jeter un coup d’œil à www.booking.com en mettant des dates hors vacances. Cent Euros la chambre double petit déjeuner compris, deux cents Euros la suite, cela me semble très raisonnable compte tenu de la localisation de l’hôtel et de sa qualité.

 

854e1 Edirne, Nouveau Palais

 

854e2 Edirne, Nouveau Palais 

Nous venons de voir qu’un seul pavillon du palais impérial d’Edirne subsistait à ce jour. Bien d’autres châteaux et luxueux pavillons ont été construits dont des textes nous donnent les noms, mais ils ont disparu au point que l’on ignore même quels ont pu être leurs emplacements. En revanche, il reste quelques traces de celui que Mourad II a fait commencer à la fin de sa vie, c’est-à-dire au milieu du quinzième siècle, et dont Mehmet II a fait poursuivre la construction tout au long de son règne. C’est celui que l’on appelle le Nouveau Palais Impérial, qui comportait près de cent bâtiments. Il est resté en usage au cours des siècles mais pendant la guerre russo-turque de 1874, voyant que les armées du tsar étaient sur le point de prendre le palais que l’on avait transformé en arsenal, le commandant de la place se refusa à voir armes et munitions tomber entre les mains de l’ennemi et ordonna de faire sauter le palais. On voit ci-dessus le résultat de l’opération. Les quelques bâtiments encore debout ont subi des dommages pendant les guerres balkaniques de 1910-1912.  

 

854e3 Edirne, Nouveau Palais, les cuisines
  854e4 Edirne, Nouveau Palais, les cuisines

 

Toutefois le ministère de la culture et du tourisme a décidé de sauver ce qui pouvait l’être, et certains bâtiments sont en cours de restauration. Ci-dessus, ce sont les cuisines, où nous avons vu des ouvriers s’activer sous la direction de professeurs d’archéologie de l’université d’Istanbul. Mais on ne retrouvera jamais tout ce que comportait le palais, 21 pavillons de gouvernement, 117 pièces principales, 23 chambres à coucher, 18 hammams, 8 petites mosquées, 4 celliers, 5 cuisines, 17 autres pavillons. Pour les accès à l’enceinte, 17 portes et 6 ponts. Certains documents laissent penser que trente-quatre mille personnes vivaient là, en plus des six mille personnels de service. Une ville.

 

854e5 pont Mehmet II (Edirne, Nouveau Palais)

 

854e6 Edirne, Nouveau Palais, pavillon de bain

 

854e7 Edirne, Nouveau Palais, Cour suprême
Nous venons de voir des cuisines en cours de restauration, mais d’autres bâtiments sont d’ores et déjà remis en état. C’est le cas par exemple du “Pont du Conquérant” (Fatih Köprüsü), c’est-à dire le Pont de Mehmet II (première photo ci-dessus) qui franchit la Tunca, du “hammam du Sable” (seconde photo), ou encore de la tour du pavillon de justice (troisième photo).  

 

854f1 l'architecte Mimar Sinan (1490-1588) 

Laissons là ce palais du quinzième siècle et avançons dans le temps. Mimar Sinan (statue de la photo ci-dessus) est né en 1490 à Kayseri, en Cappadoce, dans une famille chrétienne d’origine arménienne. Il est donc encore enfant quand commence ce seizième siècle où il a brillé. Mais chaque année, des envoyés du sultan enlèvent de force de jeunes garçons chrétiens des provinces, pour les envoyer à Istanbul. Là ils sont circoncis, convertis à l’Islam, reçoivent une formation militaire. Et c’est ce qui arrive à Sinan en 1513. Il arrive à Istanbul, en 1514 il entre à l’armée. Il participe à l’expédition d’Égypte (1516), à la campagne de Serbie avec le sultan Soliman le Magnifique (1520), à la campagne de Rhodes (1522). Les pays traversés au cours de ces années lui ont permis de voir et d’étudier les architectures des Seldjoukides d’Anatolie, d’Iran, de Phénicie, ainsi que les œuvres des Arabes, des Égyptiens, des Grecs, des Romains. En 1526, lors de la célèbre bataille de Mohaç (sud de la Hongrie) où Soliman le Magnifique écrase les Hongrois et où leur roi Louis II meurt écrasé sous son cheval, il commande l’infanterie. Il participe à la prise de Bagdad en 1534, à la campagne d’Iran en 1535. Jusque-là, on a l’impression que toute sa carrière va être celle d’un militaire.  

 

Mais il est devenu ingénieur militaire, et voilà qu’en 1538, à quarante-huit ans, il est nommé architecte de la Cour. Rien ne peut être construit ou détruit sans son assentiment. Sa première œuvre va être le mausolée d’Ayas Pacha au cimetière d’Eyüp, à Istanbul (célèbre cimetière fréquenté par Pierre Loti et qui est dans nos projets de visite). Dès lors, il va être un architecte incroyablement prolifique, construisant des mosquées, des palais, des ponts, des caravansérails, des hammams partout en Turquie et ailleurs, jusqu’en Serbie. Et il va continuer à ce rythme effréné toute sa longue vie, sa dernière œuvre étant en 1587 une salle de prière, et il mourra l’année suivante, en 1588, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. Au total, il aura construit 84 grandes mosquées et 52 salles de prière, 48 hammams, 20 caravansérails, 8 ponts et 7 aqueducs, etc., etc.

 

854f2 Marché Ali Pacha d'Edirne (1569)

 

854f3 Edirne, marché Ali Pacha (1569)

Puisque Mimar Sinan a travaillé partout et qu’Edirne est une grande ville, on y retrouve sa patte. Il est l’architecte de la très remarquable mosquée Selimiye à laquelle je consacrerai un article à part, mais  ce n’est pas tout. Entre autres, on lui doit le Marché d’Ali Pacha, en 1569. Il s’étire sur trois cents mètres et son plafond joue sur l’alternance du marbre blanc et de la brique rouge.

 

Je profite de ces images pour parler de ce grand portrait suspendu. L’effigie de ce même homme se retrouve partout, sur le mur du barbier ou celui du boucher, dans le commissariat de police, suspendu au rétroviseur du chauffeur de taxi, placardé en immense sur les murs de la ville. Un peu comme les images de la Panagia en Grèce. Ce portrait, c’est celui de Mustafa Kemal, celui qui a entrepris et gagné la guerre contre les Grecs en 1922, qui a instauré une république en renversant le sultan Abdülmedjid et a modernisé la Turquie à marche forcée. Pour que la Turquie cesse d’être un pays à part dans ce bloc européen auquel la géographie la rattache, il a remplacé l’écriture arabe de sa langue par l’alphabet latin (“Nous devons nous affranchir de ces signes incompréhensibles qui depuis des siècles maintiennent nos esprits dans un carcan de fer”). Jusqu’au vingtième siècle, on n’avait pas de nom de famille (Sinan était appelé Mimar, ce qui signifie “l’Architecte”, et lui-même, Mustafa Kemal, c’est-à-dire “Mustafa Perfection”, avait reçu ce surnom de son professeur de mathématiques lorsqu’il avait douze ou treize ans), il a rendu obligatoire la création d’un nom de famille, le Parlement lui donnera celui de Kemal Atatürk, généralement traduit “Père des Turcs” mais certains traduisent plutôt “Turc Ancêtre”. Il a fait de cette république une république laïque, séparant l’État de l’Islam, en quoi la Turquie devenait plus moderne que la Pologne officiellement catholique ou la Grèce officiellement orthodoxe d’aujourd’hui. Le port du voile (hijab) pour les femmes est interdit aux fonctionnaires. Pas le temps de créer un droit authentiquement turc, il adopte tel quel le code civil suisse, le code pénal italien, le code commercial allemand, purement et simplement traduits, il n’est pas un seul domaine qu’il n’ait modernisé, occidentalisé, ouvert sur le reste du monde. Concernant l’éducation, il déclare “Il est honteux que dans une nation dix à vingt pour cent de la population sachent lire et écrire tandis que quatre-vingts à quatre-vingt-dix sont illettrés”. En France, au début de ma carrière à la fin des années 1960, au lycée public de Pontoise impasse Chabanne, j’ai enseigné devant des classes de garçons, mais Atatürk a rendu mixtes les écoles turques. Alors qu’en France les femmes n’obtiendront le droit de vote qu’en 1946, il le donne aux femmes turques en 1934. La justice devient laïque et indépendante, le costume devient européen, avec l’interdiction du fez (“Rejetons le fez, qui est sur nos têtes comme l'emblème de l'ignorance et du fanatisme”, dira-t-il). Le calendrier musulman calculant les années depuis l’Hégire en 622 et basé sur les phases de la lune est remplacé par  notre calendrier grégorien. Même chose pour l’adoption du système métrique et pour le calcul de l’heure. Théophile Gautier, en 1852, voulait voir le sultan se rendre à la mosquée, mais “comme l’heure turque est assez difficilement compréhensible pour les étrangers, lorsque j’arrivai tout en sueur et à  demi cuit par un torride soleil de juillet, le cortège avait défilé et le sultan récitait ses prières dans l’intérieur de la mosquée”.

 

Tout cela, mais plus encore que le reste l’éveil nationaliste des années 1920 qui a permis de se libérer de l’occupation par les Alliés et de reconquérir le pays sur les Grecs, lui vaut cette popularité immense. Né en 1881, il n’a que cinquante-sept ans lorsqu’il meurt d’une cirrhose du foie en 1938. Sans lui, sans sa poigne de fer, il y a eu des coups d’état militaires, et maintenant l’Islam reprend du pouvoir dans la vie civile. Une loi de 1951 prévoit des peines de prison pour quiconque critiquerait publiquement sa mémoire. Je n’ai nulle envie de le faire, car il a effectué un travail hors du commun au bénéfice de son pays. Mais cette loi n’est guère démocratique, en faveur de la liberté d’expression. Pour ce premier article sur la Turquie, je me devais de parler d’Atatürk, j’ai donc saisi au vol ce portrait au marché Ali Pacha, mais il est temps maintenant de reprendre le fil.


 

854g1 Edirne, le caravansérail (1571)

 

 

854g2 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)


Deux ans après avoir construit ce marché, soit en 1571, Mimar Sinan est à Edirne pour édifier deux caravansérails, qui aujourd’hui sont réunis en un seul, équipé en hôtel, le Rüstempaşa Kervansaray. Un han, en turc, est un immeuble, une auberge, l’adjectif büyük signifie grand, et küçük signifie petit (prononcer BUYUK et KUTCHUK, le U sans tréma étant le OU français, et avec tréma le U français). Aussi, ces deux caravansérails n’étant pas de même taille, avec une logique implacable on les a nommés Büyük Han et Küçük Han.

 

 

854g3 Edirne, le caravansérail (1571)

 

  854g4 Edirne, le caravansérail (1571)

 

 

854g5 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)

 

Tous les Turcs que nous avons rencontrés à Edirne ont été fort aimables. Espérons que nos expériences dans d’autres villes confirmeront cette première impression très positive. Ainsi, le personnel de la réception nous a chaleureusement autorisés à nous promener seuls dans le caravansérail et à prendre toutes les photos que nous désirions. J’ignore si les chambres sont confortables, mais le cadre est plaisant. Il n’a visiblement pas été conçu comme une halte sur la route pour des caravanes, mais comme une auberge de grande ville où pouvaient descendre des personnages importants.

 

 

854g6 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)

 

 

854g7 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)

 

 

Encore deux photos, puisque nous avons pu monter à l’étage et, de la galerie qui en fait le tour, avoir une vue différente sur cette cour et sa fontaine centrale. Sans conteste, Sinan a fait un joli travail.

 

 

854h1 Hammam, à Edirne 

 

Nous avons trouvé à nous établir en plein cœur d’Edirne, sur un parking gardé d’un prix fort raisonnable (pour qui serait intéressé, N41°40’43,72” E26°33’30,48”), où il est en outre proposé l’usage de toilettes payantes et d’une douche plus que rudimentaire, mais à deux pas sur l’emplacement de l’ancien palais impérial, il y a un hammam historique qui propose pour seulement vingt Lira, soit moins de neuf Euros, le soin complet, incluant thé, serviettes, produits de toilette, etc. Le fait qu’il soit ancien et que ses installations extérieures ne paient pas de mine est très trompeur quant à sa réelle qualité. Car n’étant pas fréquenté par les touristes, il est authentique.


 

854h2 Edirne, canon

 

En passant, cette sculpture en bronze. Il y a un panonceau explicatif assez long, mais tout en turc, langue que je parle aussi couramment que Platon s’exprimait en français. Et si l’on croit que, sur Platon, j’ai l’avantage de disposer de traducteurs sur Internet, que l’on essaie. J’ai pris une photo de la pancarte, puis devant mon ordinateur j’ai ouvert deux traducteurs différents. Après avoir laborieusement recopié de nombreuses lignes de texte lettre par lettre (en insérant les i sans point, les ğ et les ş), je n’ai obtenu qu’un charabia totalement incompréhensible, et même en comparant les résultats –fort différents– des deux traducteurs, Google et Bing, je ne suis pas parvenu à comprendre grand-chose. Sauf que les Ottomans ont développé une technologie de pointe. Apparaissent les dates de 1452, donc sans doute préparation de la prise de Constantinople l’année suivante, 1807 et 1868, ainsi que des mesures techniques (18 tonnes, 523cm, 63,5cm, 315cm, 208cm, 24,8cm...). Et j’ai d’autant plus de mal à chercher à comprendre que cela se rapporte à un paragraphe qui, selon Google, commence par “Comme il n'y a pas de bague sur le moyeu et bouger la balle il n'y a pas d'incendie criminel des femmes” et selon Bing par “En l'absence de morceaux de cône et de déplacer l'anneau de boule, car il y n’est aucune femelle langes vêtements”. Si j’ai des lecteurs turcophones plus compétents que ceux d’Internet, c’est très volontiers que je leur envoie ma photo du texte explicatif.

 

 

854i1 fille juive d'Andrinople (Edirne)


 

854i2 Femme grecque d'Andrinople (Edirne)

 

Je suis remonté jusqu’aux héros de Kirkpinar, je suis passé au temps de Mourad et de Mehmet le Conquérant, j’ai parlé de Mustapha Kemal Atatürk qui a fait basculer le pays dans la modernité et en même temps dans l’occidentalisation. Reste à jeter un coup d’œil sur cette Turquie des derniers temps de l’Empire Ottoman. Le dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Ci-dessus, deux gravures représentant des femmes non turques d’Edirne. Je n’en connais pas l’auteur ni la provenance, parce qu’elles sont placardées dans un marché couvert, sans explication autre que ce qui figure sur la gravure elle-même. La première est une “fille juive d’Andrinople” et la seconde est une “femme d’état grecque de la cité d’Andrinople, ville de Thrace”. Par “femme d’état” il faut comprendre non pas qu’elle est vizir ou pacha, mais bourgeoise, au sens de “femme établie”.


 

854i3 Vieille maison d'Edirne

854i4 Vieille maison d'Edirne

 

  854i5 carte postale ancienne d'Edirne 

On trouve encore dans Edirne un grand nombre de maisons anciennes, en bois ou en construction mixte, les unes maintenues en bon état, d’autres plus ou moins délabrées mais encore habitées. J’y joins une carte postale montrant une rue du centre d’Edirne. On y reconnaît la mosquée Üç Şetrefeli (Trois Balcons) dont je parlerai dans un prochain article “Quelques mosquées à Edirne”. Je n’ai pu retourner cette carte postale pour voir la date d’un tampon postal, mais la date se situe assez près de nous pour que la photo existe et que le costume soit relativement moderne, et assez loin pour qu’il n’y ait pas l’ombre d’un véhicule à moteur.


 

854j1 Edirne, souvenir du traité de Lausanne

 

 

854j2 Edirne, souvenir du traité de Lausanne

 

 

854j3 'comment nous avons gagné la république'

Et pour finir, nous voici rendus au moment du basculement. Cette statue et le bas-relief de bronze sur un monument auprès d’elle célèbrent les victoires des Turcs de Mustapha Kemal contre les Alliés et les Grecs et la signature de Traité de Lausanne le 24 juillet 1923, traité qui revient sur le traité de Sèvres ratifié par le sultan et qui démembrait l’Empire Ottoman et acceptait une occupation militaire sur tout le pays (la Thrace orientale et la région de Smyrne en Asie Mineure revenaient à la Grèce, le Kurdistan acquérait l’autonomie, l’armée était dissoute, le pays était mis sous tutelle). Les Turcs peuvent réinvestir Edirne. Le 29 novembre de la même année la République est proclamée. Désavoué par les Grandes Puissances et par son peuple, le sultan n’est plus que le calife de l’Islam. Un an plus tard, le califat est aboli. La fresque de ma dernière photo a été peinte sur la partie aveugle d’un mur extérieur de bâtiment. Elle dit “Comment nous avons gagné la République”.  

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 10:58

Si tout se passe comme prévu, c’est aujourd’hui notre dernier jour en Grèce. Nous sommes désormais tout près d’Edirne, grande ville turque juste de l’autre côté de la frontière. Il nous reste à voir aujourd’hui deux lieux importants, Didymoteicho (prononcer Didimotikho, comme on le voit parfois transcrit), ville au riche passé historique, et des tombes d’époque romaine impériale, à Mikri Doxipara.

 

853a1 mosquée de Didymoteicho

 

853a2 Didymoteicho, la mosquée

 

853a3 Didymoteicho, minaret de la mosquée

 

Pas de doute, nous sommes tout près d’une terre d’Islam. Alors que la ville faisait encore partie de l’Empire Ottoman, vers la fin du dix-neuvième siècle (ces terres ne changeront de mains que lors des Guerres Balkaniques), on y trouvait pas moins de quarante mosquées pour trois églises orthodoxes. Celle de ma photo date de 1420, ce qui en fait la plus vieille mosquée d’Europe.

 

Dès le dixième siècle avant Jésus-Christ, une ville a existé ici, mais c’est au cinquième siècle que la tribu thrace des Odryses est venue s’y installer, conduite par le roi conquérant Térès I. Les Athéniens, nous dit Thucydide, “voulaient obtenir l’alliance de Sitalkès, fils de Térès et roi de Thrace. Ce Térès, père de Sitalkès, avait fondé le puissant royaume des Odryses, qu’il avait étendu à la plus grande partie du reste de la Thrace. […] Les Athéniens firent entrer dans leur alliance Sitalkès fils de Térès roi de Thrace et Perdiccas fils d’Alexandre roi de Macédoine”. Cela, c’était en été de l’année 431 avant Jésus-Christ, au cours de la Guerre du Péloponnèse, et par conséquent cet Alexandre de Macédoine n’est pas Alexandre le Grand (qui porte le numéro III et est né en 356), mais Alexandre I son trisaïeul. C’est Philippe II, le père d’Alexandre le Grand, qui va conquérir la Thrace avec Didymoteicho au troisième siècle avant Jésus-Christ.

 

853b1 Site de Didimoticho (Thrace)

 

Au début du deuxième siècle de notre ère, l’empereur Trajan va se battre pour conquérir la Dacie (aujourd’hui la Roumanie. La marque nationale de voitures actuellement détenue par Renault s’appelle Dacia, nom latin du pays) car il a besoin de ses mines d’or pour combler le trou budgétaire de l’Empire et, passant par la Thrace, il construit en l’honneur de sa femme Pompeia Plotina la ville de Plotinoupolis, qui est aujourd’hui un faubourg de Didymoteicho.

 

853b2 catacombes paléochrétiennes de Didymoteicho (Thrace

 

853b3 catacombes paléochrétiennes de Didimoticho (Thrace)

 

853b4 catacombes paléochrétiennes de Didymoteicho (Thrace

 

De l’époque paléochrétienne datent ces catacombes. Parmi mes livres et documents, un seul livre évoque qu’il y a des catacombes paléochrétiennes à Didymoteicho, sans aucun détail supplémentaire, et sur place pas la moindre indication. Si je n’avais pas lu ce livre, je me serais demandé ce que je voyais le long de cette rue et sous ce hangar. Seule l’alternance de brique et de pierre, sur ma troisième photo, permet de comprendre que l’on est en présence d’un ouvrage d’époque postérieure à l’arrivée des Romains…

 

(853c1 Didymoteicho, forteresse byzantine

  

853c2 Didimoticho, forteresse byzantine

 

853c3 Didymoteicho, kastro byzantin

 

Procope nous dit que Justinien, empereur de 527 à 565, a construit un mur pour protéger la ville des invasions barbares. Mais ensuite, une grande citadelle byzantine, un kastro, a été édifiée. Ce qui en reste est en plusieurs morceaux, et on voit même un fragment sur lequel s’appuie une maison.

  

On reparle de Didymoteicho plus tard dans l’Empire Byzantin. En 1204, Constantinople tombe entre les mains des Francs au cours de la Quatrième Croisade détournée. Les Byzantins sont partagés entre l’Empire de Nicée et l’Empire de Trébizonde en Asie Mineure, et le Despotat d’Épire en Europe. De 1221 à 1254, va régner sur Nicée l’empereur byzantin Jean III Doukas, né avant la perte de la Thrace, vers 1190, à Didymoteicho.

 

Par ailleurs, un Empire Latin de Constantinople s’étend sur le nord-ouest de l’Asie Mineure, la Thrace, la Macédoine, et le reste de la Grèce y compris le Péloponnèse. La Thrace dépend de Constantinople, et il y a un royaume de Thessalonique, un duché d’Attique, une principauté d’Achaïe. En 1261, les Byzantins (Grecs) parviennent à reconquérir leur empire, l’empereur latin Baudouin s’enfuit. Michel VIII Paléologue est le nouvel empereur byzantin. En 1272 il associe son fils Andronic II au trône et meurt en 1282. Ensuite, c’est une histoire très compliquée. Andronic va régner seul jusqu’en 1294, année où il va associer au trône son fils Michel IX puis en 1316 son petit-fils Andronic III. Trois empereurs associés, donc, jusqu’en 1320 quand meurt Michel IX. Trouvant son petit-fils Andronic III trop ambitieux et dangereux, Andronic II le déshérite en cette même année 1320. C’est le début d’une guerre civile entre le grand-père et le petit-fils. Andronic II parvient à faire emprisonner Andronic III. Ce dernier s’évade en 1321, se fait couronner empereur et fait de Didymoteicho sa capitale. Il y a donc maintenant deux empereurs byzantins, non plus associés mais concurrents. Après maints rebondissements, en 1328 Andronic II très impopulaire doit abdiquer, et Andronic III reste seul empereur jusqu’à sa mort le 15 juin 1341. Il fait de Didymoteicho sa seconde capitale, derrière Constantinople. Le 26 octobre 1341, quatre mois après sa mort, se fait couronner empereur Jean VI Cantacuzène. Certains textes placent ce couronnement à Andrinople (aujourd’hui Edirne), mais d’autres disent que c’est ici, à Didymoteicho.

 

Mais les choses ne se passent pas aussi simplement qu’il y paraît. Car ce Jean VI qui a chaudement soutenu Andronic III n’est que son cousin. Or Andronic laisse cinq héritiers directs, l’aînée et la dernière étant des filles, et entre elles trois garçons, dont le plus vieux, Jean, né en 1332 à Didymoteicho, n’a que huit ans. Leur mère, Jeanne de Savoie, n’entend pas laisser ainsi dépouiller du pouvoir l’aîné de ses fils et, installée à Constantinople, assure la régence et entreprend une guerre civile pour sauvegarder les droits de son fils couronné empereur dès la mort d’Andronic. Il y a de nouveau deux empereurs concurrents, Jean V Paléologue représenté par Jeanne de Savoie à Constantinople et Jean VI Cantacuzène à Didymoteicho. C’est ce dernier qui, finalement, l’emporte. En 1347 il prend Constantinople, Jeanne de Savoie est écartée du pouvoir. En voilà assez. En 1351, Jean V Paléologue a 19 ans. Il est adulte. Il prend les armes contre Jean VI Cantacuzène et parvient à l’éliminer en 1354. De même que les têtes de l’hydre de Lerne, un autre empereur concurrent apparaît quand le précédent est écarté. C’est Mathieu Cantacuzène, le fils de Jean VI, que Jean V Paléologue doit vaincre en 1357 pour, enfin, se retrouver seul empereur sur le trône. Il connaîtra par la suite bien d’autres vicissitudes, mais pas à Didymoteicho. Ce n’est donc plus mon sujet.

 

 853d Didymoteicho, mosquée 

 

Dès l’époque du rétablissement de l’Empire Byzantin du temps de Michel VIII, les Turcs profitaient de ce que Latins et Byzantins se chamaillaient en Europe pour conquérir peu à peu les places fortes d’Asie Mineure. Puis ils en sont venus à débarquer en Europe. En 1361, le sultan Mourad I prend Didymoteicho. Ce sultan avait pour père le sultan Orhan Gazi. Une princesse byzantine, Holofira, célébrait son mariage avec un prince byzantin quand, au cours de la cérémonie, Orhan Gazi effectua un coup de main et enleva la princesse, dont il fit sa seconde épouse. Elle se convertit à l’Islam –était-elle pleinement consentante et convaincue, je l’ignore mais j’ai quelques doutes–, prit (ou reçut) le nom de Nilufer Hatun, et donna naissance à Mourad. Le jeune garçon reçut son éducation de sa mère, puis alla étudier arts, sciences et théologie à l’université de Brousse (aujourd’hui Bursa). Telles sont l’origine et la formation du conquérant de la Thrace. Mais Constantinople ne sera prise que 92 ans plus tard, et c’est Didymoteicho qui devient la première capitale européenne des Ottomans. Là réside la famille impériale, et c’est donc là que naissent Yakoub (en français Jacob) et Bayezid (en français Bajazet), les fils de Mourad. Mourad est tué à la bataille de Kosovo en 1389, aussitôt Bayezid assassine Yakoub et succède à son père, c’est le sultan Bayezid I. Étant donné ce passé, on ne peut s’étonner de trouver ici tant de mosquées.

 

Passons au dix-huitième siècle et à l’autre bout de l’Europe. C’est l’Empire Suédois de Charles XII. Il comprend la Suède d’aujourd’hui, une bonne partie de la Norvège, la Finlande, l’Estonie et le nord de la Lettonie, ainsi que la Carélie et l’Ingrie qui sont des provinces russes au nord, à l’ouest et au sud du lac Ladoga. En 1702 le tsar Pierre le Grand prend l’Ingrie et dès 1703 commence à y bâtir une ville dédiée à son saint patron, Saint-Pétersbourg, sur l’emplacement de la ville suédoise de Nyenskans. Charles XII avait déclaré, selon Voltaire, “J'ai résolu de ne jamais faire une guerre injuste, mais de n'en finir une légitime que par la perte de mes ennemis”. Excellent stratège malgré son jeune âge (il était né en 1682), et attaqué sur trois fronts à la fois, il se débarrasse du royaume de Danemark et Norvège et du royaume de Pologne et Lituanie. Les Russes vont lui donner plus de fil à retordre, et après la défaite de Poltava en 1709 où il a été blessé, à Perevolochna les Suédois doivent signer leur reddition aux Russes. Charles XII, accompagné d’un petit nombre de soldats, va chercher refuge auprès de l’Empire Ottoman qui l’accueille et prend en charge tous ses frais. De plus, le sultan Ahmet III rachète des femmes et des enfants suédois pris par les Russes et fait construire près de Bender (sud-est de l’actuelle Moldavie) un village nommé Karlstad (“Ville de Charles”) pour accueillir les Suédois de plus en plus nombreux auprès du roi. Mais les choses se sont gâtées. Charles XII, fidèle à sa résolution de ne pas renoncer avant d’avoir obtenu la perte de ses ennemis, multipliait intrigues et manipulations pour lancer la Sublime Porte dans la guerre contre la Russie. Les ressortissants suédois ne cessaient d’accroître leurs dettes auprès des commerçants de Bender, qui craignaient de voir un jour tout ce monde rentrer au pays en laissant une lourde ardoise. Le 31 janvier 1713, les janissaires tirent sur le camp des Suédois et le premier février ils attaquent la colonie Karlstad. Charles XII et une petite quarantaine de ses soldats se battent courageusement, le roi par trois fois échappe de peu à la mort, mais au terme de sept heures de combat il est pris et mené en semi-détention à Didymoteicho. Mais bientôt on apprit que la Suède venait de gagner, le 20 décembre précédent, une grande bataille sur le royaume de Danemark et Norvège et l’électorat de Saxe, aussi relâcha-t-on les prisonniers, et Charles XII repartit pour la Suède.

 

853e1 Didymoteicho, vieille maison

 

853e2 Didymoteicho, vieille maison

 

La cité est donc très ancienne avec un passé prestigieux, et outre les traces du lointain passé on trouve aussi dans les ruelles qui escaladent la colline de belles maisons de ville traditionnelles en bois.

 

853f1 Paysage de Metaxades

 

853f2 champs de coton de Metaxades

 

853f3 culture du coton

 

Quelques vues de ce nord de la Thrace. Grands prés ondulés avec des troupeaux de moutons, mais surtout, à perte de vue, ces champs saupoudrés de blanc. Nous sommes en automne, il fait encore bien chaud, ce n’est pas de la neige, mais des champs de coton mûr. Il y avait des filatures dans la région, pour traiter toute cette production. Je ne sais ce qui s’est passé dans l’économie, mais elles ont fermé, et tout ce coton est expédié brut vers la Turquie où il est traité, filé, tissé. Ce n’est donc pas, apparemment, la concurrence des fibres synthétiques qui est à l’origine de cette décadence industrielle, puisque la production se poursuit en Turquie.

 

853f4 coton

 

853f5 coton

 

Déjà avant maturation, je trouve jolis ces bourgeons gonflés. Et puis la fleur éclot, et c’est cette merveilleuse mousse immaculée qui apparaît. C’est stupide, bien sûr, mais je suis resté longtemps à contempler cette incroyable production de la nature.

 

853f6 remorques pour le transport du coton

 

853f7 récolte du coton

 

853f8 récolte du coton

 

Tout cela est transporté dans ces grandes remorques, et entassé dans la cour des fermes avant d’être expédié vers les usines. Comme on peut l’imaginer, les treillis lâches des remorques ne sauraient empêcher le coton de s’échapper. Ce que l’on voit au sol sur ma première photo n’est pas seulement perdu au moment du déchargement, car tout le long de la route l’herbe du bas-côté est blanche de coton. Puis, quand on voit la colline de coton accumulé dans les cours de ferme, on est étonné de constater que cette si jolie fleur légère et d’un blanc neigeux n’est plus qu’une substance compacte et sale…

 

853g1 char dans une tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

853g2 tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

853g3 tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

Alors filons vite plus loin. Nous avions entendu parler de tombes thraces à Mikri Doxipara. Pour les uns, non-non, il n’y a rien d’intéressant à voir. Pour d’autres, il y a des fouilles, d’accord, mais on ne visite pas. Ceux-là ont à moitié raison, car c’est grâce à notre ami de Soufli, qui a passé un coup de téléphone, que nous avons pu effectuer cette visite. Et ce que nous avons vu est exceptionnel.

 

Les crémations, au nombre de quatre, sont datées entre 90 et 120 après Jésus-Christ. Les corps étaient placés dans des fosses, sur du bois, et incinérés sur place. Avec eux, on a retrouvé, carbonisés, la trace de tissu, de cuir, des morceaux de corde, de mèche, des noix, des pignons de pin. Après la crémation, on disposait les dons des proches et le nécessaire pour la vie dans l’au-delà. Dans deux cas, des ossements incomplètement incinérés ont permis d’identifier deux hommes d’âge moyen. Dans les deux autres cas, ce sont uniquement les dons déposés qui permettent d’identifier un homme et une jeune femme. Il s’agit de gens du crû, mais nous sommes en Thrace, conquise au quatrième siècle avant Jésus-Christ par le Macédonien Philippe II puis au deuxième siècle par les Romains. En cette époque impériale romaine (Domitien 81-96, Nerva 96-98, Trajan 98-117, Hadrien 117-138), je ne sais trop à qui attribuer ces tombes. Puisque nous sommes en Thrace, disons-les thraces. Si elles sont tellement exceptionnelles, c’est parce qu’on a retrouvé, avec les corps incinérés, les restes de cinq chars et les squelettes de chevaux. C’est sur ces chars que le corps des morts avait été transporté pour la crémation. Les parties de bois ont presque complètement disparu avec le temps, mais le métal ainsi que les ossements des chevaux sont intacts. On voit clairement le cerclage des roues, les moyeux, les essieux. Deux des chars avaient été placés complets, les seuls de tout le monde grec retrouvés complets, et les trois autres avaient été démontés et les chevaux avaient été détachés. Outre les chevaux des chars, deux autres chevaux avaient été enterrés.

 

853h1 tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

853h2 tombe macédonienne, Mikri Doxipara

 

853h3 Mikri Doxipara, tombe macédonienne

 

853h4 tombe macédonienne, Mikri Doxipara

 

Beaucoup des objets retrouvés dans les tombes ont été emportés pour être, un jour, exposés dans un musée. Mais le musée reste à construire… Toutefois, pour une raison que j’ignore (mais j’en suis bien content) on peut encore voir, au sol, des objets intéressants.

 

853i1 chevaux sacrifiés, Mikri Doxipara (2e s. après JC)

 

853i2 cheval sacrifié, Mikri Doxipara (90-120 après JC)

 

853i3 cheval sacrifié, Mikri Doxipara (90-120 après JC)

 

Lorsque je dis que les squelettes des chevaux ont été remarquablement conservés, mes photos prouvent que je ne mens pas. Et c’est impressionnant. On peut même voir, sur ce crâne de cheval, le harnachement encore en place. Il a fallu qu’un habitant de Mikri Doxipara signale que des tentatives de creusement étaient visibles dans le tumulus et réclame une intervention pour qu’en 1998 on se préoccupe de sauvegarder ce lieu. En 2000, à l’aide d’un géo-radar on a identifié des tombes. C’est en 2002 et 2003 que les fouilles ont été menées. Au sommet du tumulus, se trouvaient de nombreux fragments de marbre. On suppose qu’un monument y avait été érigé et qu’il a été détruit. En 2004, le tumulus a fini d’être dégagé, et des abris légers ont été posés pour protéger chars et squelettes. Sur place, a été créé un laboratoire complètement équipé qui travaille à la conservation sur site de ces incroyables découvertes.

 

Chronologiquement, aujourd’hui, nous étions ce matin encore à Soufli pour visiter les usines Tsiakiris (j’ai rendu compte de cette visite dans un précédent article). Puis nous avions rendez-vous pour visiter ces tombes, et nous nous sommes ensuite arrêtés à Didymoteicho en nous dirigeant vers la frontière turque. Je n’ai donc pas respecté ici l’ordre chronologique mais, pour mon dernier article sur la Grèce –du moins, le dernier avant de passer en Turquie, car nous y reviendrons bientôt, la législation turque limitant la durée des séjours dans le pays–, j’ai voulu terminer sur ces tombes, qui nous ont tellement impressionnés.

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 09:37

Aujourd’hui, nous nous rendons dans l’un des derniers écosystèmes de forêts existant encore en basse altitude, 500-600 mètres au-dessus du niveau de la mer, pour toute la Méditerranée orientale, la forêt de Dadia, un peu au sud-ouest de Soufli, dans cette Thrace du nord-est de la Grèce.

 

852a1 Dadia forest

 

852a2 Forêt de Dadia (Thrace, Grèce)

 

852a3 Forêt de Dadia (Thrace, Grèce)

 

852a4 Forêt de Dadia (Thrace, Grèce)

 

En 1979, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN) et le WWF ont commandé une étude pour cette zone qui était de plus en plus dégradée par les agissements humains, déboisement illimité entre autres. En effet, il y avait une grande activité de production de charbon de bois pour laquelle on coupait des arbres sans prendre la précaution que la coupe n’excède pas le reboisement. Cette étude et l’action des organismes ont obtenu que la forêt soit déclarée zone protégée en 1980. 7250 hectares sont en absolue protection, tandis qu’autour est définie une zone tampon de 28 000 hectares. Au total, soixante-dix pour cent de la zone sont aujourd’hui couverts de forêt.

 

Volcaniques, les sols conviennent parfaitement au pin. Il y a cependant aussi des espaces couverts de feuillus, généralement jeunes mais parmi lesquels on trouve quelques chênes vieux de plus de cinq cents ans, tandis que quelques espaces sont mixtes, résineux et feuillus. Et puis nombre d’oiseaux et de mammifères trouvent un abri dans le couvert de saules, de noisetiers, d’aulnes. Autrefois, tout comme c’était le cas dans les Landes, des godets étaient fixés sur les troncs des pins sous une profonde entaille,

 

“ Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ce qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa sève qui bout…”

 

Mais aujourd’hui c’est fini, on n’exploite plus la résine, sa récolte étant plus coûteuse que la production industrielle de synthèse, Théophile Gautier n’aurait plus à se lamenter sur la douleur du pin des Landes. En revanche, pour éviter l’usage de véhicules destructeurs pour les sols, tout comme par le passé on transporte le bois des coupes raisonnées à dos de mule, vers les lieux de production de charbon de bois qui subsistent.

 

Pour ce qui est de la faune, les bergers mettent en pâture moutons et chèvres, ce qui est bon pour maintenir les clairières et les prairies, nécessaires aux vautours et autres rapaces. Mais aussi la faune sauvage est très développée, on a recensé quarante espèces de reptiles et amphibiens (serpents, grenouilles, tortues, lézards, salamandres, tritons) et on trouve de nombreux mammifères, loups, sangliers, renards roux, ours bruns, lièvres, chevreuils, loutres, blaireaux… Hélas, on déplore un braconnage assez sérieux portant sur les chevreuils, et par ailleurs les paysans estimant que renards et loups sont un danger pour leur cheptel, ils disposent des appâts empoisonnés. En outre, quoique les vautours ne se nourrissent que de charognes et qu’ils effectuent un travail très utile, comme nous allons le voir, ils sont aussi considérés bien souvent comme des ennemis, et si l’on prend l’exemple de l’année 1995 on a déploré que sept vautours noirs aient été tués, de façon bien entendu illégale.

 

Sur les trente-huit espèces d’oiseaux de proie répertoriées en Europe, trente-six sont représentées à Dadia, soit quatre-vingt-quinze pour cent. Et vingt-six de ces espèces se reproduisent ici.

 

852b1 tronc de pin des Abbruzes

 

852b2 tronc de pin noir

 

852b3 pin noir

 

Toutes ces informations, et bien d’autres encore, sont fournies par le Centre d’Écotourisme. De plus, ce centre propose d’aller observer des vautours, sans garantie d’en voir cependant, car il ne suffit pas de les siffler pour qu’ils viennent se percher sur votre épaule. Mais nous avons fait la balade, et nous avons eu la chance d’en voir… de loin. La guide nous a montré comment reconnaître le pin des Abruzzes (première photo) et le pin noir (deuxième et troisième photos) dont la ramure étalée à l’horizontale est idéale pour le nid des vautours.

 

852c1 vautours dans la forêt de Dadia

 

852c2 vautours dans la forêt de Dadia

 

852c3 vautours dans la forêt de Dadia

 

852c4 vautours dans la forêt de Dadia

 

Il existe quatre espèces de vautours, et Dadia est le seul endroit d’Europe où vivent ensemble ces quatre espèces. Je disais tout à l’heure que les vautours effectuaient un travail très utile. En effet, ils nettoient l’espace de leur habitat en se nourrissant des charognes. Complètement. Ils ne laissent rien. De plus, ils vivent très bien ensemble parce qu’ils ne mangent pas les mêmes parties de l’animal, chacun a sa spécialité en fonction de sa morphologie, et ceux qui doivent manger en dernier attendent patiemment que ceux qui doivent commencer la tâche aient terminé.

– Le vautour noir (aegypius monachus), au bec puissant, déchire la peau de l’animal et mange les chairs dures

– puis vient le vautour griffon (gyps fulvus) au long cou, qui plonge la tête dans le corps de l’animal et mange les chairs intérieures et les viscères

– ce qui reste est alors éparpillé et aisément accessible au vautour égyptien (neophron percnopterus), au petit bec

– quant au vautour barbu (gypaetus barbatus), il mange les os de la carcasse, qu’il brise en les lâchant de haut sur des pierres.

 

852d1 vautour

 

852d2 vautour

 

L’Espagne et Dadia sont les deux seuls endroits dans toute l’Europe où il reste des vautours noirs. Ces puissants oiseaux d’un mètre de haut et dont l’envergure peut atteindre trois mètres pèsent entre dix et douze kilos. Quand je disais qu’ils ne venaient pas se percher sur votre épaule… cela vaut peut-être mieux. Même si, ne se nourrissant pas d’êtres vivants, et ne chassant pas, ils ne sont pas dangereux. Mais l’espèce est en danger d’extinction. Il y a, au sujet de cet oiseau, quelque chose qui m’étonne. La Fontaine, le fabuliste, était maître particulier triennal des eaux et des forêts du duché de Château-Thierry. À la mort de son père, il a hérité en outre de la charge de maître des eaux et forêts du duché. Il était censé connaître les animaux, mais il écrit au sujet du pigeon qui avait voulu voir du pays

“Mais un certain vautour à la serre cruelle

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé

          Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier quand, des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues…”

 

Pas de doute, donc, La Fontaine fait clairement du vautour un prédateur chasseur au même titre que l’aigle. Sans doute faut-il considérer que ce n’est que pour les besoins de la poésie, puisque par ailleurs un renard peut bien convoiter un fromage détenu par un corbeau.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 11:18

Alexandroupolis et Samothrace, le delta de l’Evros, nous sommes tout au bout à l’est de la Grèce, à la frontière turque. Mais en cet endroit, comme un chien qui relève la queue, une bande de terre de 20 à 40 kilomètres de large remonte vers le nord, le long de la Turquie. Sur ma carte Michelin au sept cent millième, je mesure environ quinze centimètres à vol d’oiseau entre la mer au sud et le poste frontière vers Edirne au nord, soit une bonne centaine de kilomètres. C’est cette direction que nous avons prise, nous arrêtant à peu près à mi-chemin dans la petite ville de Soufli.

 

851a1 Soufli, en Thrace grecque

 

Un bourg du nom de Sofulu est mentionné en ce lieu en 1667 par Evliya Çelebi (1611-1682), ce grand voyageur turc auteur du Livre des voyages, mais c’est surtout à la fin du dix-neuvième siècle que Soufli s’est développée, grâce à l’industrie de la soie. À l’époque, la Thrace était turque des deux côtés du fleuve Evros qui aujourd’hui sépare les deux pays, et Soufli était le centre administratif et commercial (soie et vin principalement) de soixante villages éparpillés des deux côtés de l’Evros. Cette activité a profondément marqué l’architecture de la ville, car dans les maisons privées de brique et de pierre l’étage était réservé à l’élevage des vers à soie qui y tissaient leurs cocons. Les bâtiments étaient donc conçus pour assurer la ventilation et le maintien de constantes en température, hygrométrie, lumière.

 

851a2 Soufli, maison Kourtidis, musée de la soie

 

Il y avait aussi des maisons bourgeoises comme celle de ma photo, typique de Soufli. Elle a été construite en 1883 par un médecin, le docteur Konstantinos Kourtidis (1870-1944), et généreusement sa fille Maria Kourtidi-Pastra l’a donnée à la Municipalité pour en faire un musée de la soie. Ce musée est entre les mains d’une fondation culturelle de la Banque du Pirée, qui perçoit un droit d’entrée, vend assez cher livres, bibelots et soieries, et interdit formellement toute photo, y compris des longs (et intéressants) panneaux explicatifs et historiques dont cependant on ne m’a pas empêché de prendre des notes. Mais sous l’œil suspicieux des garde-chiourme je n’ai pas eu l’envie de passer les deux ou trois heures nécessaires pour tout noter et faire la visite. Tant pis pour ce que j’ai pu oublier. Cette interdiction est d’autant plus incompréhensible que sur le dépliant donné aux visiteurs et que j’ai sous les yeux en ce moment, il est dit “Amateur photography and video filming are permitted”.

 

On trouve les premières traces d’utilisation du fil de soie en Chine en 2690 avant Jésus-Christ. Selon une légende, une princesse chinoise, Si-Ling-Chi, buvait son thé à l’ombre d’un mûrier quand est tombé dans sa tasse un cocon de bombyx. Le retirant précautionneusement, elle se rendit compte qu’il se dévidait en un fil très fin, très brillant, très résistant. C’est Alexandre le Grand qui au quatrième siècle avant Jésus-Christ, lors de ses expéditions en Orient, rapporte la soie en Grèce et son précepteur, le philosophe et savant Aristote, est l’auteur de la toute première description de la métamorphose de la chrysalide. Virgile croyait qu’il s’agissait d’un produit végétal (“Les Chinois dépouillent les feuilles de leur délicat duvet”) et par ailleurs j’ai trouvé une description faite par Pline l’Ancien : “Voici d'autres bombyx, dont l'origine est différente. Ils proviennent d'un gros ver muni de deux cornes particulières proéminentes. Ce ver devient d'abord chenille, puis ce qu'on appelle bombyle, de cet état il passe à celui de nécydale, et au bout de six mois à celui de bombyx. Ces insectes forment, comme les araignées, des toiles, dont on fait, pour l'habillement et la toilette des femmes, une étoffe nommée bombycine. L'art de les dévider et d'en faire un tissu a été inventé dans l'île de Céos [aujourd’hui Kéa, à une petite vingtaine de kilomètres au sud-est de l’Attique, voir mon article daté 18 et 19 août 2011] par Pamphila, fille de Latoüs. Ne la privons pas de la gloire d'avoir imaginé pour les femmes un vêtement qui les montre nues” (le tissu de soie est beaucoup plus léger que le drap de laine ou de lin dont généralement est fait le vêtement romain).

 

851a3 J. Stradan (1580), apport des oeufs de bombyx

 

La Chine produisait et exportait le fil, des tissus, déjà en ce temps et jusqu’au vingtième siècle, mais n’a jamais vendu les insectes qui en sont à l’origine, ni leurs œufs, ni les cocons. Les Chinois, pour vendre leurs produits, loin de détromper leurs clients, entretenaient leurs croyances sur l’origine de la soie. Au sixième siècle de notre ère, Procope (vers 500-560) raconte comment des œufs de bombyx sont venus à Byzance. “Arrivèrent de Serinda [Inde] certains moines […] qui se présentèrent devant [Justinien]. […] Ils expliquèrent que certains vers sont des fabricants de soie […] et que, bien que les vers ne puissent pas être apportés ici vivants, leurs œufs pourraient facilement être transportés […]. Dès que [leurs œufs] sont pondus, on les recouvre de fumier et on les garde au chaud aussi longtemps qu’il est nécessaire pour qu’ils produisent des insectes. Lorsqu’ils eurent donné ces informations, mus par d’alléchantes promesses de l’empereur pour prouver leurs dires, ils retournèrent [en Inde]. Quand ils eurent rapporté les œufs à Byzance, […] ils en firent, par métamorphose, des vers qui se nourrissent des feuilles du mûrier”. Ils avaient dissimulé les œufs volés dans des bambous évidés. Très vite, ensuite, la culture du ver à soie s’est répandue dans tout le Bassin Méditerranéen. La gravure que je reproduis ci-dessus, et qui représente les deux moines apportant les œufs de bombyx à l’empereur Justinien, est extraite d’un livre de J. Stradan (1580).

 

À la fin du onzième siècle, le roi Roger I, conquérant de la Sicile avec l’aide de son frère Robert Guiscard, introduit dans le Péloponnèse la culture du mûrier pour l’élevage du ver à soie. C’est du nom du mûrier que cette partie de la Grèce tient le nom de Morée qu’elle a porté jusqu’au dix-neuvième siècle.

 

On produit déjà de la soie à Soufli quand, au dix-huitième siècle, viennent s’y fixer des nomades de Souli, en Épire. Leur implication dans la production du fil et dans le tissage a permis d’augmenter la production, qui était artisanale et familiale. Le très fort développement des années 1870 était dû au travail à domicile. Puis, au début du vingtième siècle, apparaissent les premières usines. Après le rattachement de la Thrace à la Grèce en 1919, les industries en général ont décliné, alors qu’au contraire cela a été pour Soufli l’âge d’or de la soie.

 

851b1 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

En 1920, ce sont deux frères juifs, Bohor et Eliezer Givré qui viennent créer une grande manufacture de soie à Soufli. Leur nom, prononcé DJIVRÉ, ne peut être prononcé par une bouche grecque, qui ignore le son J. On remplace les J par des Z (ici, on m’appelle Zamard). Par conséquent, en grec on orthographie leur nom Tzivre, et c’est parfois ainsi qu’on le transcrit dans notre alphabet. C’est un Français, le comte Hilaire de Chardonnet (1839-1924) qui, après avoir travaillé avec Pasteur sur l’éradication d’une maladie du ver à soie qui handicape l’industrie des soyeux de Lyon, invente en 1884 une combinaison de cellulose et de collodion qui permet de fabriquer une soie artificielle, aussi fine, aussi brillante, aussi résistante que la soie naturelle. C’est la rayonne. Mais cette invention révolutionnaire ne viendra réellement concurrencer la soie que plus tard, et les usines Givré tournent à plein régime.

 

851b2 Usines Givré (soyeux de Soufli), désaffectées

 

851b3 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

851b4 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

Si j’ai dit tout à l’heure que les frères Givré étaient juifs, ce n’est pas dans un esprit raciste ou antisémite. Je ne suis pas comme ça. Pas du tout. Mais c’est parce que, moins de vingt ans après la création de l’entreprise, éclate la Seconde Guerre Mondiale. Les Bulgares occupent la Thrace. Ils sont du côté de l’Axe, et le Nazisme effectue sa triste besogne d’extermination des Juifs. Parmi les héritiers des fondateurs, un homme émigre, mais deux filles restent et, ne passant jamais deux jours au même endroit, elles restent en Thrace, ce qui suppose beaucoup de courage, d’ingéniosité, de persévérance. De chance aussi car elles parviendront à ne pas tomber dans les mailles du filet jusqu’à la fin de la guerre et la libération. Elles reprennent alors leurs usines et les remettent en route. Hélas, pire que la rayonne, arrive le synthétique. Certes, cette matière n’a pas les qualités de la soie, loin de là, mais elle est beaucoup moins chère. La grande manufacture Givré ne peut lutter, et doit fermer ses portes définitivement en 1965.

 

851c1 Soufli, musée de la soie privé Tsiakiri)

 

C’est grâce à l’un des frères Tsiakiri, Georgios, que nous avons pu visiter ces bâtiments désaffectés. Cette entreprise de soyeux fonctionnait elle aussi à l’âge d’or de la soie de Soufli. Et elle a réussi à se maintenir jusqu’à ce jour. De plus, dans le joli bâtiment de ma photo, en centre-ville, d’où l’entreprise a dû déménager pour intégrer, plus loin, des locaux plus vastes, ils ont créé un musée privé de l’art de la soie. Là, on est accueilli de façon sympathique soit par Georgios Tsiakiri, soit par une dame anglaise originaire du Devonshire. On peut aussi y acheter les produits de l’usine.

 

851c2 au musée Tsiakiri, iPak multilingue pour chaque visi

 

Avec gentillesse, avec patience, on répond à toutes les questions, mais il est mis en œuvre un système très intelligent d’information. On remet au visiteur un iPaq. Le musée dispose d’un grand nombre de ces appareils, et les informations sont rédigées en un grand nombre de langues. Chaque machine, chaque vitrine, est dotée d’un code barre et il suffit d’en approcher l’appareil pour que s’affiche sur l’écran le texte correspondant. Comme, par ailleurs, la photo est permise sans restriction et que l’on fait confiance aux visiteurs pour avoir l’intelligence de ne rien dégrader (on se contente de petits panonceaux “prière de ne pas toucher”, on se promène seul sans œil inquisiteur. C’est d’autant plus agréable que si, au contraire, on souhaite un renseignement complémentaire, ces personnes compétentes sont disponibles pour répondre à la question. Et c’est au nom de son attention amicale que Georgios Tsiakiri nous a emmenés dans sa voiture, deux jours après la visite de son musée, voir les actuelles usines Tsiakiri, ainsi que les usines Givré désaffectées.

 

851d1 Mûrier pour bombyx, à Soufli

 

851d2 feuille de mûrier, pour ver à soie

  

C’est dans la cour du musée de la Banque du Pirée que j’ai photographié ce mûrier. Seul endroit où on ne m’a pas frustré. Dans un film, on voit des milliers de vers dévorer des quantités inimaginables de feuilles dans un bruit assourdissant. Il faut donc de grandes plantations de ces arbres pour élever des vers à soie.

 

851d3 vers à soie (musée Tsiakiri)

 

851d4 vers à soie (musée Tsiakiri)

 

Lorsque les œufs éclosent, il en sort de minuscules vermisseaux qui très vite grandissent (vu la quantité de nourriture qu’ils engloutissent, ce n’est pas étonnant) pour donner ces gros vers blancs qui vont ensuite s’envelopper dans un cocon en enroulant autour d’eux un fil qu’ils produisent de la même façon que l’araignée pour sa toile. En une dizaine de jours, le travail à l’intérieur du cocon est terminé, la chrysalide est devenue papillon, et le papillon va creuser un trou pour sortir et aller pondre ses œufs.

 

851d5 cocons de ver à soie

 

Mais puisqu’un même fil est enroulé, si on laisse le papillon faire ce trou, on n’aura plus un fil de soie continu, mais des centaines de petits bouts. Il convient de tuer le papillon avant qu’il ne détruise la soie. Bien sûr, on en garde quelques-uns pour la reproduction, mais la majorité des cocons sont soumis à une température de 80° pour tuer le papillon.

 

851d6a oeufs de bombyx du mûrier

 

851d6b bombyx ayant pondu

 

Ces photos montrent des papillons qui ont pondu. Ils meurent dès qu’ils se sont reproduits. On peut voir les tout petits œufs noirs qui, à température correcte, vont éclore. L’usage veut que l’on appelle ces œufs des graines. De même, les textes en anglais parlent de seeds. Lors de l’éclosion des œufs, les vermisseaux qui en sortent sont si petits qu’on ne peut les recueillir sans les tuer. On dispose alors une gaze au-dessus d’eux sur la table où sont les œufs et sur cette gaze des lanières de feuilles de mûrier. Le ver passe au travers des fines mailles, attiré par cette nourriture, et grossit, ce qui l’empêche de repasser de l’autre côté. On transporte alors la gaze en une seule pièce, avec toute la récolte. Il va falloir ensuite nourrir les vers quatre fois par jour, à heure fixe, changer délicatement leur litière pour maintenir une hygiène parfaite, désinfecter les locaux après chaque génération d’élevage, car le ver à soie est sujet à des maladies qui peuvent décimer leur population. Je n’ai pas de chiffres pour Soufli, mais en France, dans les Cévennes, certaines années la production de cocons était divisée par quatre. Il a été fait appel à Pasteur qui a trouvé le moyen de lutter contre la pébrine, l’une de ces maladies.

 

851d7 cocons de soie inutilisables (musée de la soie, Souf

 

La photo ci-dessus montre des cocons inutilisables. Certains sont percés, d’autres sont colorés, ou trop fragiles, ou comprimés, ou atteints de maladies, ou attaqués par des parasites.

 

851d8 soie dévidée du cocon

 

851d9 fil de soie torsadé et teinté

 

Avant d’en venir au travail sur la soie, encore deux photos concernant la production. D’abord la soie toute fine après le traitement qui a suivi le dévidage. Ensuite du fil de soie torsadé, blanc ou teint.

 

851e1 Musée de la soie Tsiakiri à Soufli

 

851e2 plaque de machine à soie, musée Tsiakiri, Soufli

 

Le musée Tsiakiri montre quelques vers à soie, des papillons, des cocons, mais la région de Soufli, si elle continue à pratiquer l’élevage du ver à soie, n’en fait qu’une production minime de cocons. L’industrie de la soie qui perdure à Soufli doit importer ses cocons. Le principal producteur reste la Chine. Mais c’est la nature qui produit le cocon, ce ne sont pas les Chinois. Eux permettent aux graines de germer, aux vers de se développer, aux chrysalides de faire leur travail de production. Le dévidage des cocons, la filature et la torsion des fils, puis le tissage sont réalisés à Soufli. Le musée montre des machines anciennes, comme celle-ci pour le tissage. On peut voir sur sa plaque qu’elle provient de Sainte-Colombe, dans le Rhône, ce qui se comprend puisque les soyeux de Lyon étaient aussi utilisateurs de ce genre de machines.

 

851e3 plaques de machines à soie, musée Tsiakiri, Soufli

 

Mais d’autres machines viennent d’autres pays, dont voici deux exemples, l’Allemagne et l’Italie, comme le prouvent ces plaques, de Chemnitz (qui, de 1953 à 1990, s’est appelée Karl-Marx-Stadt, en RDA) et de Milan.

 

851e4 incubateur à cocons (musée de la soie Tsiakiri à S

 

Cet incubateur à cocons, ou couveuse, date de 1946 mais ce type d’appareil est utilisé depuis les années 1920. Parce que la température idéale se situe entre 35° et 38° et qu’elle doit être constante, par le passé les femmes enveloppaient les graines dans des mouchoirs, elles les plaçaient sous leurs aisselles et dans leurs corsages, et les gardaient ainsi jour et nuit jusqu’à éclosion. Efficace, certes, mais peu productif et peu confortable. La couveuse chauffée au gaz a un corps de bois, un intérieur en tôle galvanisée, une porte vitrée pour que l’on puisse vérifier l’intérieur, et la partie inférieure est remplie d’eau pour éviter la dessiccation.

 

851e5 Musée de la soie Tsiakiri à Soufli

 

Cet appareil de tordage manuel du fil a été utilisé dans cet atelier de 1955 à 1980. En faisant varier la vitesse de déroulement et d’enroulement, on fait varier le nombre de tordages par mètre, d’où plus ou moins de résistance pour un fil plus ou moins gros.

 

851e6 tissage de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

851e7 tissage de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

Sur ce métier à tisser, on peut voir s’un côté les fils de chaîne qui arrivent, et dans la machine la trame est ajoutée. De l’autre côté de la machine on voit sortir le tissu réalisé. J’ai trouvé intéressant de réunir les deux sur une même image.

 

851f1 Matériel pour batik

 

851f2 Timbre pour imprimer sur soie (musée Tsiakiri)

 

Outre les grosses machines dont un bon nombre sont présentées, il y a aussi tout un petit matériel pour le travail plus artisanal, moins industriel. Sur cette table, c’est le matériel nécessaire pour le batik qui est un travail artistique. Sur le coin gauche de la table on voit le bloc de cire que l’on applique à chaud sur les parties de la soie que l’on veut protéger de la coloration, puis on pose une couleur. Ensuite, on laisse à découvert d’autres zones pour y appliquer une autre couleur, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le dessin soit coloré, puis on ôte la cire à l’eau bouillante ou au fer à repasser. La seconde photo montre un timbre pour impression d’un dessin sur la soie. Là, le geste est plus machinal qu’artistique.

 

851g1 broderie de soie en vente au musée Tsiakiri, Soufli

 

Dans des vitrines sont présentées des réalisations en soie, certaines juste pour l’exposition, d’autres dont les sœurs sont en vente au rez-de-chaussée. Bien entendu, ce qui est présenté ici est une broderie de soie.

 

851g2 vêtements de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

851g3 vêtements de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

Il y a aussi des modèles de vêtements présentés sur des mannequins dans des vitrines. Sur la première photo, un tailleur en soie naturelle, et une robe en soie sauvage. La couleur est végétale naturelle (noyer). Ces vêtements sont des années 1950-1960. Dans la vitrine de la deuxième photo, ce sont des vêtements des années 1960-1970. Le costume d’homme est tout en soie seta crouta, la chemise en soie, la cravate en batik. La robe de la femme est en batik. Il est précisé (mais ce n’est pas nécessaire, me semble-t-il) que tous ces tissus proviennent des ateliers Tsiakiri.

 

851g4 press book du styliste Tseklenis

 

851g5 press book du styliste Tseklenis

 

Il y a aussi un très gros press-book d’un brillant styliste grec, Iannis Tseklenis, qui travaille la soie à Athènes et qui, bien sûr, est en relation avec les frères Tsiakiri. C’est très intéressant à consulter. Les journaux et magazines, grecs mais aussi et surtout américains, britanniques, français, italiens, ne tarissent pas d’éloges à son égard. Et si le stylisme ne dépend que de lui, un peu de sa gloire retombe aussi sur ceux qui lui fournissent une matière première de qualité.

 

851h1a Cocons de soie aux usines Tsiakiri de Soufli

 

851h1b Cocons de soie aux usines Tsiakiri de Soufli

 

Je disais que Georgios Tsiakiri nous avait emmenés visiter les usines actuelles. En ce jour, en raison d’une préparation de présentation ailleurs, l’usine ne fonctionnait pas, mais nous avons vu le matériel moderne après avoir vu dans le musée le matériel du passé. Ici, deux sacs de cocons qui attendent d’être dévidés, d’autres déjà éventrés.

 

851h2 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

851h3 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

851h4 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

Je ne veux pas m’étendre sur les questions techniques, sur le fonctionnement des machines, mais nous avons vu de fantastiques métiers à tisser dont un de vingt mille fils, un autre de trente mille pour une largeur d’1,80 mètre, soit plus de 160 par centimètre. Nous avons vu aussi des machines de tordage réalisant vingt-cinq mille torsions par mètre pour que le fil soit plus élastique. J’ai été impressionné par une table métallique gigantesque de trente mètres de long sur 1,40 mètre de large, etc., etc.

 

851h5 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

Je terminerai avec ces cuves. Afin de fixer les dimensions du tissu de soie et le rendre indéformable, il passe dans des étuves où il est soumis successivement à des températures de 180°, 40° et 240°. En conclusion, je dirai que ces visites m’ont passionné. Évidemment, je savais que le fil de soie provenait du cocon de la chrysalide du bombyx du mûrier, mais il est impressionnant de voir combien il y a d’étapes complexes entre l’œuf, la “graine”, et mes cravates en soie. Je crois pouvoir recommander à toute personne passant dans les parages de Soufli d’aller y faire un tour, au risque de se laisser tenter par l’achat de soieries fort attractives…

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 12:43

850a1 Départ du ferry vers Samothrace

 

Alexandroupolis est intéressante et sympathique, et nous sommes heureux de l’avoir découverte, mais en fait, si nous nous y sommes rendus, c’est parce que là se trouve l’embarcadère des ferries vers l’île de Samothrace, la patrie de cette fameuse Victoire (Nikè) qui fait l’orgueil –qui contribue à faire l’orgueil– du musée du Louvre. Nous voici donc sur le ferry, quittant le port d’Alexandroupolis.

 

850a2 à bord du ferry vers Samothrace

 

Je crois que le bar du bord vend beaucoup plus de gâteaux secs pour les mouettes, “vastes oiseaux des mers qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers”, que pour les passagers eux-mêmes. Car nombreux sont les enfants, et dix fois plus nombreux sont les adultes qui s’amusent à tendre un petit morceau de pain ou de gâteau sec à bout de bras  pour avoir le plaisir de voir une mouette ou un grisard venir s’en saisir.

 

850a3 grisard

 

850a4 mouette

 

850a5 amerrissage de mouette

 

Quant à moi, tout aussi enfantin, je me régale à essayer de surprendre des moments intéressants, tels qu’un amerrissage. Car il est vrai que je suis fasciné par le vol des mouettes.

 

850a6 arrivée près de l'île de Samothrace

 

Mais voilà deux heures que nous sommes partis, et Samothrace apparaît comme une montagne posée sur la mer (le sommet est à 1611 mètres). Nous ne sommes cependant pas arrivés, parce que le ferry va contourner une partie de l’île avant d’entrer dans le port.

 

850b1 végétation sur l'île de Samothrace

 

850b2 végétation sur l'île de Samothrace

 

Lors de notre petit séjour dans l’île, nous ne nous sommes pas contentés de visiter le site archéologique et le musée. Nous nous sommes aussi promenés à pied. La végétation est assez surprenante. Sur ma seconde photo, on ne voit pas un tas de branchages réunis par le râteau d’un jardinier, mais une curieuse plante dont j’ignore le nom et qui pousse ainsi en touffes, souvent isolées comme ici, parfois voisines les unes des autres, créant un effet de moutonnement.

 

850b3 Samothrace, cap Kipos

 

850b4 Samothrace, cap Kipos

 

Nous avons aussi pris le camping-car pour suivre la route qui longe la mer à l’est et nous rendre là où elle s’arrête, au cap Kipos. En cet endroit, sauvage et superbe, on ne peut plus parler de végétation. C’est soudainement un désert qui plonge dans la mer.

 

850b5 Le Mont Athos vu de Samothrace

 

Un coucher de soleil est presque toujours spectaculaire. Mais ici, où nous sommes sur la côte ouest (à l’opposé du cap Kipos dont je viens de parler), je regarde ma carte pour essayer de comprendre quelle est cette montagne. Le soleil a plongé un peu à droite du cadre de ma photo. Cette montagne est donc à l’ouest-sud-ouest. Par conséquent, il ne peut y avoir de doute, c’est la côte est de la Chalcidique, c’est le Mont Athos, c’est la Montagne Sacrée, qui doit bien se trouver à une centaine de kilomètres et qui semble assez proche. On doit donc imaginer que, du fait de la courbure de la terre, à cette distance le pied de la montagne nous est caché.

 

850c1 Chora, Samothrace

 

850c2 Chora, Samothrace

 

Le port, sur la côte ouest de l’île, c’est Kamariotissa. Mais la capitale de Samothrace, à cinq ou six kilomètres vers l’est à l’intérieur des terres, on l’appelle simplement Chora, comme toutes les capitales des îles grecques. En fait, le mot signifie “le Pays”, c’est-à-dire donc la ville éponyme de l’île. Nous nous y sommes rendus, et c’est d’ailleurs en redescendant vers Kamariotissa que j’ai pris cette photo du coucher de soleil. Il s’agit d’un joli petit village authentique, avec ses ruelles pavées, ses vieilles maisons avec four extérieur (désaffecté, généralement débordant d’un fouillis de tout ce dont on ne veut pas à la maison), ses arbres pluricentenaires, son église orthodoxe ramassée, mais aussi son monument aux héros.

 

850c3 tour Phonias à Samothrace

 

850c4 tour Gattilusi à Samothrace

 

850c5 tour Gattilusi à Samothrace

 

Pour avoir aidé l’empereur de Byzance Jean V Paléologue à se défaire de son rival Jean VI Cantacuzène pour accéder au trône en 1354 (nous avons vu dans mon récent article sur Feres daté 18, 19 et 25 septembre comment ce dernier s’était fait proclamer empereur en 1342), le Génois Francesco Gattilusio reçut en 1355 la seigneurie des îles de Lesbos et de Samothrace, et en outre l’empereur lui donna en mariage sa sœur Maria. Mais après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, dès 1456 les Ottomans vont confisquer ces possessions. Samothrace, du fait de sa position, était une île convoitée, aussi convenait-il de la défendre, et pour ce faire les Gattilusi y avaient construit des tours. Celle de ma première photo est nommée Tour Phonias (ou Fonias, selon le mode de transcription), en raison de la proximité de la rivière de ce nom qui signifie “assassin”, du fait de ses crues dangereuses. Les tours de mes deux dernières photos sont tout simplement nommées Tours Gattilusi.

 

850d1 copie de la Victoire de Samothrace, dans son île

 

Non ! Ce n’est pas possible ! Cette statue française du Louvre, les Grecs nous l’auraient volée ? Attendez, je ne comprends pas ce que vous dites, elle serait à eux et c’est nous qui la leur aurions prise… j’ai du mal à y croire. Ah, celle-ci n’est qu’une copie en plâtre, dites-vous… Cela me rassure.

 

Mais soyons sérieux. Quelques personnes, ici, m’ont dit que nous, les Français, nous l’avions volée. Le mot “looted” est employé par Wikitravel en anglais. En 1863, le vice-consul de France à Andrinople (aujourd’hui Edirne, première ville de Turquie, juste à la frontière grecque) est chargé de mission archéologique sur l’île. Sur le site du sanctuaire, il découvre des fragments de statue, les rassemble et, avec l’assentiment des autorités turques –car à l’époque, la Thessalie, la Macédoine, la Thrace, les îles de l’Égée, la Crète appartiennent encore à l’Empire Ottoman– il les envoie à Paris. De même, lorsque des Autrichiens, en 1875, identifient la proue de navire sur laquelle reposait la statue, personne n’y trouve à redire quand elle est remise aux représentants français pour prendre la direction de Paris. Or sous l’autorité des Turcs, il y avait des Grecs, dans ce pays, et s’ils ne disposaient d’aucun pouvoir pour s’opposer à cette expatriation des biens culturels, ils avaient celui d’exprimer leur mécontentement, ce qu’ils n’ont pas fait. Ceux qui vivaient en France et n’avaient donc rien à craindre du Sultan ni de ses pachas disposaient d’un journal de la diaspora grecque, où jamais aucun article de protestation n’a été publié. Voilà pourquoi je récuse hautement le terme de vol. Et quand, dans les maisons des villages, dans les murs des fermes, on reconnaît des fragments de colonnes, de gros blocs de marbre bien taillés, une tête ou un bras de statue, ce ne sont pas des archéologues français qui sont allés piller les ruines antiques. Depuis plus d’un an et demi que nous sommes en Grèce, et même bientôt deux ans, j’ai l’impression que bien peu de Grecs ressentent réellement un intérêt patrimonial pour leurs richesses culturelles antiques. C’est plutôt la conscience que cela amène des touristes, et que le pays en vit. Pendant les vacances, les tavernes et les bars sont bondés, et la plupart des musées de province sont déserts, ou visités par des étrangers. D’ailleurs, si de riches marchands, industriels, armateurs grecs de Thessalonique, de Constantinople, de Smyrne ou d’ailleurs avaient procédé au travail de fouilles dont se sont chargés des Français, les autorités turques les auraient laissés emporter leurs trouvailles dans leurs propriétés privées, et ces œuvres d’art seraient aujourd’hui encore en Grèce. Je dois quand même ajouter que dans une taverne de Kamariotissa, j’ai discuté avec la patronne, une jeune femme, et l’employée aux cuisines qui avait longtemps vécu en Belgique. Cette dernière estimait que le Louvre devait rendre cette statue et toutes les autres, qui n’ont de sens que sous le ciel de Grèce. Mais la patronne disait qu’ici en Grèce les autorités ne savaient pas mettre les antiquités en valeur, et qu’au Louvre des millions de personnes de tous pays pouvaient voir la Victoire de Samothrace alors que ce ne seraient que quelques centaines, voire quelques milliers si elle était sur place, et qu’en compagnie de la Joconde et d’autres chefs d’œuvre de toutes les époques et tous les pays elle était bien plus à sa place. Un grand merci, Madame.

 

850d2 dans l'île de Samothrace, où a été trouvée la Ni

 

Puisque j’ai parlé de la célèbre statue, il convient de montrer le lieu où elle a été découverte. Même si, précisément cette année, le Louvre a estimé qu’elle avait besoin d’une restauration pour lui rendre sa couleur bien blanche et pour refaire les joints de ciment qui lui permettent de tenir sur sa base, le poli bien conservé de son marbre prouve qu’elle était à l’abri d’un bâtiment et non pas exposée en plein air. Par ailleurs, le travail particulier de son côté gauche (à droite pour qui la regarde) permet de penser qu’elle était présentée légèrement de côté. Ce que montre ma photo, ce sont les ruines des murs de ce bâtiment.

 

850d3 autre Victoire (Nikè) de Samothrace

 

Cette Nikè (Victoire), elle, est authentique, et elle est bien dans le musée du site archéologique. Elle provient de l’acrotère du hiéron (je vais parler de ce bâtiment tout à l’heure), et elle est un peu plus récente que sa collègue du Louvre (vers 130 avant Jésus-Christ, contre environ 190 avant Jésus-Christ). Il faut bien avouer qu’elle est loin d’être aussi splendide. Quand, au début de l’époque impériale, un tremblement de terre l’a jetée à bas et brisée, elle a été soigneusement enterrée contre les fondations du bâtiment, et remplacée par une statue identique, laquelle se trouve aujourd’hui au musée de Vienne. Ce n’est qu’en 1949 que l’on a découvert les morceaux de cette statue.

 

850d4 restitution du Louvre à la Grèce

 

Comme pour le hiéron, je dirai tout à l’heure ce qu’on appelle la Rotonde d’Arsinoé, mais pour l’instant disons que sur ce bâtiment le toit était conique et se terminait par ce que je montre sur ma photo. On le voit, il y a deux parties. La pierre constituant la partie supérieure avait pris le chemin du Louvre au dix-neuvième siècle. Peut-être avec un sentiment de culpabilité totalement injustifiée pour la statue de la Victoire, la France a rendu cette pierre à la Grèce. Je trouve que c’est très bien d’avoir réuni ces deux parties, ici dans ce musée du site, mais quel dédommagement dérisoire en comparaison de cette œuvre d’art exceptionnelle…

 

850e1 le théâtre de Samothrace en piteux état

 

Sur le site, un panneau nous informe que ceci est le théâtre, construit vers 200 avant Jésus-Christ. Ah bon… Il n’en reste plus guère qu’une forme vague, sans une seule pierre qui permette d’en avoir la moindre idée. Durant des siècles, la population s’est servie, comme dans une carrière, et a construit des maisons. Car même en deux millénaires la pluie ne dissout pas les pierres.

 

850e2 odéon à Samothrace

 

850e3 Petit théâtre à Samothrace

 

Ici, l’état est bien meilleur. On dirait un odéon, ces petits théâtres pour donner des concerts ou pour déclamer de la poésie. Mais les archéologues ont une autre idée. Pour l’expliquer, il me faut d’abord parler du culte. À Samothrace, on honore des dieux dont on n’ose pas prononcer le nom, par respect. Comme un sanctuaire existait là déjà avant l’arrivée des colons grecs et que le culte venait de Phénicie, on utilise souvent le mot anatolien Cabires pour désigner ces dieux. Et comme ce mot, du sémite kabir, signifie “Grands”, on préfère même les appeler les Grands Dieux, de peur que ce mot Cabires que les Grecs ne comprennent pas soit pris pour leur nom, qu’on ne doit pas prononcer. Des rapprochements ont été faits entre le mot sémite et des mots indo-européens, comme Kobold en allemand, Gobilin en breton, Gobelin en français, tous ces noms désignant des esprits ou des lutins. Mais j’ai déjà parlé de ces divinités lorsque, le 23 avril dernier, nous avons visité à Athènes l’exposition concernant le navire naufragé près de l’île d’Anticythère. Il s’agissait d’un skyphos représentant un initié aux mystères de leur culte. Plutôt que de me répéter, je préfère mettre ici un lien vers cet article.

 

Selon les auteurs, leur nombre varie, mais les auteurs qui parlent d’eux n’ont pas été initiés, et on ne doit pas oublier que les initiés ne pouvaient en aucune façon révéler ce qu’ils avaient appris. En Phénicie et en Égypte, les Cabires semblent avoir été sept ou huit. Dans une scholie aux Argonautiques d’Apollodore, le géographe Mnaseas, disciple d’Aristophane d’Alexandrie à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, compte trois Cabires, dont il donne les noms, Axieros, Axiokersa et Axiokersos auxquels, précise-t-il, certains en associent un quatrième, Kasmilos. Si, contrairement à ce que dit Hérodote, ils ne sont pas enfants d’Héphaïstos, la première, Axieros, serait celle que les monnaies de Samothrace représentent souvent, une déesse assise entre deux lions que l’on identifie comme la “Grande Mère”, Cybèle, cette divinité d’Asie Mineure en qui les Grecs reconnaissent leur Déméter. Dans ces conditions, la seconde, Axiokersa, serait sa fille Perséphone (Korè), enlevée aux enfers par Hadès, qui serait donc le troisième, Axiokersos. Pour expliquer éventuellement le quatrième, Kasmilos, il a été proposé d’y voir le conducteur des âmes (psychopompe) aux enfers et messager des dieux, Hermès.

 

Leur culte est un culte à mystères. Les fidèles, comme on l’a vu, doivent recevoir une initiation, en deux temps comme à Éleusis. Et selon les recherches les plus récentes, il semblerait que ce petit théâtre de mes photos ait été réservé à la première initiation. Il était, dans le passé, entouré de statues. Le mot “mystère” est à mettre en relation avec le verbe grec μύω (myô), “je ferme les yeux” (cf. myope, de my-op-, “yeux fermés”, pour désigner celui qui fronce les paupières pour voir de loin). En effet, le mystère est ce que l’on ne voit pas et, après cette première initiation, les fidèles sont mystai.

 

En visitant ces lieux, où d’innombrables pèlerins se sont rendus pendant toute la durée de l’Antiquité, il est difficile d’oublier qu’une certaine Olympias, princesse molosse d’Épire et prêtresse de Zeus au sanctuaire de Dodone faisait en 357 avant Jésus-Christ son initiation au sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace quand le jeune roi Philippe II de Macédoine s’est rendu en ces mêmes lieux. Philippe est âgé de 25 ans, Olympias de 18. Ils se sont rencontrés, se sont mariés, et ont engendré Alexandre le Grand. Pour cette raison, Philippe, Alexandre, et après eux tous leurs successeurs sur le trône de Macédoine ont honoré ce sanctuaire et l’ont enrichi.

 

850f1Tholos d'Arsinoé à Samothrace

 

850f2 Rotonde d'Arsinoé, Samothrace

 

J’ai dit, en en montrant le sommet, que j’expliquerais la Rotonde d’Arsinoé. Ce que l’on voit au centre, partiellement recouvert de briques, est le reste d’une structure de la première moitié du quatrième siècle, un autel de sacrifices avec un puits rond pour recevoir les libations aux dieux d’en bas. Cette tholos (bâtiment circulaire, donc rotonde) a été édifiée autour de cette structure un siècle plus tard (288-270) et consacrée par la fille de Ptolémée I, ami d’enfance puis garde du corps et général d’Alexandre, devenu après la mort de celui-ci pharaon d’Égypte. Cette fille, c’est Arsinoé II qui a épousé en 299 Lysimaque, autre garde du corps et général d’Alexandre devenu roi de Thrace. La fourchette de dates est due au fait que l’on ignore à quel moment de sa vie a eu lieu cette consécration, soit lorsqu’elle était la femme de Lysimaque, mort en 281 ou lorsqu’elle a épousé son demi-frère Ptolémée Keraunos (“Ptolémée Foudre”) ou encore lorsque celui-ci a assassiné deux des trois fils qu’elle avait eus avec Lysimaque et qu’elle s’est enfuie en 280 à Samothrace puis, veuve de nouveau en 279, qu’elle a épousé son frère Ptolémée II de sept ans plus jeune qu’elle, nouveau pharaon d’Égypte succédant à son père. Elle mourra en 270 et Ptolémée II la divinisera sous le nom d’Arsinoé Philadelphe. Lui aussi on le surnommera Ptolémée Philadelphe, le mot signifiant “qui aime son frère” ou “qui aime sa sœur”.

 

850f3 galerie de la Rotonde d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

850f4 détail de la Tholos d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

850f5 détail de la Rotonde d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

La Rotonde d’Arsinoé mesurait 20,219 mètres de diamètre au niveau du sol (c’est précis) et était faite de marbre de Thasos. La première photo ci-dessus montre un fragment de la galerie qui courait tout autour, sous le toit, et les deux autres sont des détails de la décoration de cette galerie.

 

Au plus tard à partir du troisième siècle avant Jésus-Christ, chaque année, à une date que l’on ne connaît pas avait lieu un grand festival. Certains supposent que ce pourrait être fin juillet, et que l’actuel festival populaire de sainte Paraskevi, le 26 du mois à Samothrace près du sanctuaire des Grands Dieux, avec ses réminiscences païennes, platanes, source, pourrait en avoir pris la succession. On y invitait des ambassadeurs de toutes les cités de Grèce et d’Asie Mineure. Dans cette Rotonde d’Arsinoé avaient lieu les sacrifices, ce que symbolisent les bucranes de la frise de décoration, et il est probable que le bâtiment servait aussi à recevoir les ambassadeurs.

 

850g1 dans le sanctuaire de Samothrace, l'anaktoron

 

On appelle ce bâtiment l’anaktoron, nom que l’on donne à la salle d’initiation aux mystères, et la petite salle au premier plan, appelée la sacristie, était considérée comme la pièce de préparation. Depuis que l’on a compris que ce n’était pas le lieu d’initiation, on ne sait plus trop bien à quoi servait le bâtiment. Peut-être un lieu de réunion, mais cela n’explique pas l’usage de ladite sacristie.

 

850g2 Stoa de Samothrace (1ère moitié du 3e s. avant JC)

 

Reposons-nous un peu de ces conjectures, des longues explications aussi, avec cette image de la stoa, le portique, long de 104 mètres, large de 13,40 mètres et datant de la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ, qui protégeait les visiteurs des intempéries ou de l’ardeur du soleil.

 

850h1 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850h2 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

Nous sommes ici au cœur du sanctuaire des Cabires, et ces photos montrent leur temple. Cyriaque d’Ancône (1395-1455) y a vu un temple de Poséidon. Puis jusqu’à une époque récente, les archéologues y ont vu le hiéron, l’espace sacré des initiations. Aujourd’hui, des découvertes d’objets votifs et autres font revenir vers l’idée d’un temple, mais dédié aux Grands Dieux. La construction en a été entreprise au début de l’ère hellénistique, vers 325, mais les colonnes de la façade et les décorations du toit (dont la Victoire d’acrotère que j’ai montrée, qui était dans un angle, ainsi que ses trois sœurs des autres angles) n’ont été ajoutées que 175 ans plus tard. Sur la gauche de ma seconde photo, cet espace est tout ce qui reste d’un bâtiment où étaient déposés les objets votifs offerts par les fidèles.

 

850h3 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850i1 bâtiment des Danseuses, Samothrace

 

Tout contre le temple, juste au pied des colonnes, s’élevait un autre bâtiment dont, hélas, on a du mal à imaginer l’apparence. Mais les archéologues y ont trouvé des sculptures qui permettent au moins de lui donner un nom.

 

850i2 Frise des danseuses, Samothrace (vers 340 avant JC)

 

Ces sculptures sont une grande frise malheureusement cassée en plusieurs morceaux, mais représentant une procession de danseuses, que je trouve absolument admirable. D’où le nom donné à ce bâtiment, le bâtiment des danseuses. Et c’est depuis que l’on sait qu’il s’agit en réalité de l’anaktoron, du bâtiment de la seconde initiation, que l’on doit réfléchir à l’usage du bâtiment de ma photo de tout à l’heure. Les mystai venant du petit théâtre de la première initiation descendaient en procession une allée pavée en direction de la Rotonde d’Arsinoé. Là, sur la droite une allée se dirigeait vers ce que l’on appelle encore l’anaktoron, et sur la gauche l’allée continue vers cette salle des danseuses, la plus vaste structure de tout le sanctuaire. La cérémonie avait lieu à la nuit. Les initiés, les yeux bandés, erraient à la recherche d’Harmonie. Il me faut donc raconter la légende de cette déesse.

 

Zeus, s’unissant à Électre, une Pléiade fille d’Atlas vivant à Samothrace, a engendré Dardanos le fondateur de la dynastie qui règnera sur Troie, Iasion qui tombe amoureux de Déméter, et Harmonie. Lorsque Zeus, sous l’aspect d’un taureau, a enlevé Europe, moi je sais qu’il l’a emmenée en Crète, mais sa famille l’ignorait. La mère d’Europe et ses frères sont alors partis à sa recherche. L’un d’eux, Cadmos, est passé par Samothrace et a enlevé Harmonie. Dans cette île où sont célébrées Déméter et Perséphone, un parallèle est fait entre l’enlèvement de Perséphone par Hadès et celui d’Harmonie par Cadmos, mais dans ce second cas il n’y a pas de descente aux enfers ni de quête de la fille par sa mère. Au contraire, Cadmos ramène Harmonie et la rend à ses frères Dardanos et Iasion, et un mariage sacré est célébré entre Cadmos et Harmonie. C’est à ce point que la légende de Cadmos et Harmonie à Samothrace rejoint celle des mêmes à Thèbes. Dans ce dernier cas, le mariage a lieu là où Cadmos fonde la ville de Thèbes (la citadelle porte le nom de Cadmée).

 

850i3 Frise des danseuses, Samothrace

 

850i4 Frise des danseuses, Samothrace

 

J’ai montré en entier le plus grand des morceaux de cette frise pour que l’on voie comment s’enchaîne le mouvement de ces femmes, toutes individualisées, mais dans le cadre limité de ce blog l’image est trop petite, il me faut aussi montrer des images plus détaillées qui permettent de voir la finesse de la réalisation.

 

C’est donc dans cette salle que les mystai, un bandeau sur les yeux, recherchent Harmonie. Là aussi le rite d’initiation comporte une représentation du mariage sacré, et cette frise qui faisait tout le tour du bâtiment représenterait alors très probablement la cérémonie du mariage. C’est à la suite de ces cérémonies que les mystai, auxquels on retire le bandeau pour leur faire vivre une vision extraordinaire, passent au second stade, devenant des epoptai, des spectateurs. Car seules les deux catégories de mystai et d’epoptai sont autorisées à voir cela –que nous ne saurons jamais.

 

850i5 anneau de fer d'un initié aux mystères de Samothrac

 

Tout ce que l’on sait, c’est trois choses. D’abord, l’impétrant devait dire au prêtre l’action la plus illégale qu’il avait jamais commise. Ensuite il se ceignait, sous le ventre, de filets violets. Enfin, les initiés recevaient un anneau de fer (ma photo) comme marque de leur initiation et pour se reconnaître entre eux.

 

850j1 Initié, sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850j2 ''le non-initié ne peut entrer dans le sanctuaire''

 

Revenons au temple lui-même, où a été retrouvée cette petite terre cuite hellénistique. La tête est celle d’un initié aux mystères du culte. Et, particulièrement intéressante, la pierre de la seconde photo porte une inscription du deuxième siècle avant Jésus-Christ, illisible sur ma photo, qui dit “Le non-initié ne peut entrer dans le sanctuaire”.

 

850j3, lampe, sanctuaire des Cabires, Samothrace

 

Et puis cette lampe à huile a également été retrouvée dans le sanctuaire des Cabires.

 

850j4 Le devin Tirésias (Samothrace)

 

Mais ce qui m’a fait grand plaisir, c’est de trouver cette représentation de Tirésias de 460 avant Jésus-Christ, même si par prudence cette identification est suivie d’un point d’interrogation entre parenthèses. Car ce grand devin se retrouve dans toutes les légendes thébaines. Homère, dit-on, était aveugle, et Tirésias aussi. Cela tient au fait que pour les Grecs, l’inspiration poétique comme la connaissance du futur sont intérieures, elles sont le fait d’une vision qui n’est pas celle des yeux.

 

Dans le cas de Tirésias, on raconte que sa mère, la nymphe Chariclo, était une grande amie d’Athéna, qui souvent accompagnait la déesse sur son char. Or un jour, Athéna et Chariclo se baignaient nues dans une source, quand Tirésias qui chassait dans la montagne déboucha soudainement et inopinément, et vit Athéna. Un mortel ne peut voir une divinité, et surtout une déesse vierge nue, et Athéna lui ôta la vue. Chariclo, éplorée de ce qui arrivait à son fils, supplia son amie, mais ne put obtenir l’impossible. Pour la consoler, Athéna donna à Tirésias un bâton de cornouiller avec lequel il reconnaissait son chemin aussi bien que s’il voyait et lui donna le don de comprendre et d’interpréter le chant des oiseaux, ce qui signifiait, en fait, le don de prophétie.

 

Parmi les nombreuses prophéties qu’on lui prête, j’en ai deux en mémoire. Zeus, séduit par la beauté d’Alcmène, se débrouille pour faire partir Amphitryon, son mari, à la guerre, puis prend son apparence et fait croire à la fidèle Alcmène qu’il est venu passer la nuit avec elle et rejoindra son camp au matin. C’est ainsi qu’il a engendré Héraclès. Et c’est Tirésias qui dira au mari par qui il a été trompé. D’autre part, Œdipe a fui Corinthe où se trouvaient le roi et la reine qui l’avaient élevé sans jamais lui révéler qu’il était adopté, parce que l’oracle de Delphes lui avait prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Dans sa fuite, il se querelle avec un homme qu’il tue, puis épouse la reine de Thèbes, récompense promise à qui débarrasserait la ville du Sphinx. Et, bien sûr, il s’agissait de Laïos et de Jocaste, ses parents biologiques. Ces crimes ont jeté sur Thèbes une terrible peste, que seul peut conjurer le bannissement du coupable, et c’est encore Tirésias qui va informer Œdipe de la vérité et de sa culpabilité involontaire.

 

Athéna avait également ajouté un lot de consolation. Même après sa mort, Tirésias conserverait son don de prophétie. Selon certains auteurs, c’est Zeus qui lui aurait attribué ce privilège, en même temps que celui de vivre très vieux. Et c’est ainsi qu’après avoir vécu le temps de sept générations humaines, il mourut et selon le lot commun descendit chez Hadès. Dans l’Odyssée, nous voyons Ulysse aller le consulter. “Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d'une coudée [c’est-à-dire environ 50 centimètres] dans tous les sens, et j'y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis enfin d'eau et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, promettant, dès que je serais rentré dans Ithaque, de sacrifier dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à part, au seul Tirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l'Érèbe. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me saisit. Alors j'ordonnai à mes compagnons d'écorcher les victimes qui gisaient égorgées par l'airain cruel, de les brûler et de les vouer aux dieux, à l'illustre Hadès et à l'implacable Perséphone. Et je m'assis, tenant l'épée aiguë tirée de sa gaine, le long de ma cuisse, et je ne permettais pas aux têtes vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu Tirésias. […] Et l'âme du Thébain Tirésias arriva, tenant un sceptre d'or, et elle me reconnut et me dit : Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hélios, es-tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable ? Mais recule de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te dirai la vérité. Il parla ainsi et, me reculant, je remis dans la gaine mon épée aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et alors, l'irréprochable devin me dit : Tu désires un retour très facile, illustre Ulysse, mais un Dieu te le rendra difficile […]. Ayant ainsi parlé, l'âme du roi Tirésias, après avoir rendu ses oracles, rentra dans la demeure d'Hadès mais je restai sans bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir” (traduction de Leconte de Lisle).

 

Quand j’ai parlé du temple, j’ai évoqué Cyriaque d’Ancône. Il a également vu cette statue en 1444 et l’a dessinée. Les yeux étaient bien moins ronds, pour évoquer la cécité et, pensant qu’il s’agissait d’Aristote, il s’étonnait de leur petitesse. Mais ce buste a été retrouvé dans la façade d’une maison de Chora, où on l’avait inséré au dix-neuvième siècle après lui avoir creusé les yeux afin d’en faire une représentation de saint protecteur. Comme quoi il est dommage qu’on ne l’ait pas transporté au Louvre avant qu’il soit ainsi vandalisé.

 

850j5 Héraklès et Dionysos

 

Cette pélikè à figures noires (urne ventrue à deux poignées) est signée du peintre Eukharidès et date environ de 500 ou 490 avant Jésus-Christ. Normalement, une pélikè sert à conserver des aliments, mais celle-ci avait été utilisée comme urne funéraire pour recueillir des cendres de crémation. Elle contenait, avec les restes de la défunte, des boucles d’oreilles et une pièce de monnaie en argent. Elle représente Héraklès (à gauche, la tête recouverte de la peau du lion de Némée) et Dionysos.

 

850k1 fragment de couronne funéraire

 

Puisque nous en sommes venus aux rites des enterrements, voici un fragment de couronne funéraire. Mais la notice ne dit rien de plus, de quelle date, avec quels autres objets, trouvée dans une urne, un sarcophage, etc. Rien.

 

850k2 ornements en os

 

Aucun détail non plus n’est donné ici, à part qu’il s’agit d’ornements de coiffure et que ces objets sont en os. Mais j’en publie la photo parce qu’ils sont finement travaillés.

 

850k3 inscription dans une langue non grecque

 

Je terminerai notre visite du musée (et du site, et de l’île) par ce fragment de céramique (sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ), qui porte une inscription en caractères grecs, mais dans une langue inconnue. On peut penser que c’est du Thrace, le langage parlé dans l’île avant sa colonisation par des Grecs, mais que l’on continuait à parler sur le continent, et que l’on utilisait encore au premier siècle avant Jésus-Christ dans la liturgie du culte. Les colons grecs sont arrivés vers 700 avant Jésus-Christ, des Éoliens venus du nord-ouest de l’Anatolie, et ils ont adopté le culte préexistant.

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Published by Thierry Jamard
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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 09:57

Dans mon article sur Xanthi, dans mon article sur Alexandroupolis, j’ai parlé de l’histoire de la Thrace, j’ai évoqué des personnages célèbres, Orphée, Spartacus. Avant d’aborder le cœur de mon sujet d’aujourd’hui, le fleuve Evros, je vais ajouter une autre personnalité thrace, une femme celle-ci. C’est à mon cher Hérodote que je vais laisser le soin de raconter l’histoire. Il parle du pharaon Mykérinos et de la pyramide qui a hébergé son tombeau. “Lui aussi laissa une pyramide, beaucoup plus petite que celle de son père […]. Quelques Grecs l’attribuent à la courtisane Rhodopis, mais c’est une erreur. Ces gens-là parlent, je crois, sans même savoir qui était cette Rhodopis. […] Car elle a vécu un très grand nombre d’années après les rois qui ont laissé ces pyramides, cette Rhodopis qui était d’origine Thrace, esclave d’Iadmon, fils d’Héphaistopolis, un Samien, et compagne d’esclavage d’Ésope le fabuliste. Car Ésope appartint lui aussi à Iadmon […]. Rhodopis vint en Égypte en compagnie du Samien Xanthès, elle vint y exercer le métier de courtisane et fut affranchie pour une somme considérable par un Mytilénien, Charaxos, fils de Scamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Elle devint libre ainsi mais demeura en Égypte où le pouvoir de ses charmes lui fit amasser une fortune énorme. […] Pour Charaxos, quand il revint à Mytilène après avoir affranchi Rhodopis, Sappho lui fit en vers les reproches les plus violents”. Et puis la légende a brodé, on a raconté que le pharaon, rien qu’en voyant une de ses chaussures serait tombé amoureux d’elle et l’aurait épousée. Et c’est ce qui aurait inspiré le conte de Cendrillon à Charles Perrault.

 

Quant au fabuliste Ésope, phrygien selon la tradition la plus répandue, il existe quand même un auteur antique qui le dit originaire de Thrace. Quoi qu’il en soit, il était esclave, fut affranchi, dit ses fables à Crésus, puis au roi de Babylone, mais ayant mal parlé des Delphiens dans une de ses fables, quand il se rend à Delphes on se venge de lui en dissimulant une coupe d’or dans ses bagages, on l’accuse de l’avoir volée et on le condamne à mort.

849a1 delta de l'Evros

 

849a2 delta de l'Evros

 

Venons-en à l’Evros. Ce fleuve de 530 kilomètres de long prend sa source en Bulgarie, dans le massif de Rila, à 2378 mètres d’altitude, puis coule brièvement en Turquie où il traverse Edirne (Andrinople, ancienne Hadrianopolis, par où nous avons l’intention de passer sur notre route vers Istanbul), et après quelques kilomètres où il se dédouble sert ensuite de frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie jusqu’à son delta par lequel il se déverse dans la Mer Égée.

 

En turc, l’Evros s’appelle Meritch, et en bulgare Maritsa (parfois transcrit en français avec un Z, Maritza). Ce nom rappelle évidemment à ceux de mon âge une chanson de 1968, où la petite Bulgare Sylvie Vartan, âgée alors de 24 ans (je sais son âge, parce qu’elle a juste 25 jours de moins que moi…) évoquait son passé :

 

“La Maritza, c'est ma rivière

Comme la Seine est la tienne

Mais il n'y a que mon père

Maintenant qui s'en souvienne

Quelquefois

 

De mes dix premières années

Il ne me reste plus rien

Pas la plus pauvre poupée

Plus rien qu'un petit refrain

D'autrefois

 

Tous les oiseaux de ma rivière

Nous chantaient la liberté

Moi je ne comprenais guère

Mais mon père, lui, savait

Écouter

 

Quand l'horizon s'est fait trop noir

Tous les oiseaux sont partis

Sur les chemins de l'espoir

Et nous on les a suivis,

À Paris”

 

849a3 delta de l'Evros

 

Un delta, disais-je. Il couvre 188 kilomètres carrés dont 110 en Grèce. Nous avons pris, au Centre d’Information, une visite. On nous a emmenés avec quelques autres personnes dans un minibus 4x4, mais il fallait demander à s’arrêter pour prendre à la va-vite quelques photos, et sans tarder il fallait repartir car normalement les arrêts ne sont pas prévus. En outre, la rive gauche (rive est) du bras principal est zone militaire, à cause de la frontière turque par où plus de cinquante pour cent des clandestins d’Europe parviennent à pénétrer dans l’espace Schengen. Pour y entrer, il faut solliciter une autorisation spéciale auprès de la douzième division de l’armée, envoyer la photocopie du passeport, et attendre environ trois semaines pour obtenir le laissez-passer. Nous avons renoncé. Certes, en rentrant de Turquie, nous comptons repasser par ici, mais nous ne pouvons avancer de date précise.

 

849b1 quatre vautours noirs massacrés

 

849b2 Pélican massacré

 

849b3 Une chasse honteuse

 

Cette zone humide constitue un écosystème remarquable. Hélas, pour les populations, et même pour beaucoup d’élus et de responsables, l’intérêt et la richesse des zones humides n’est pas évident, aussi pendant la seconde moitié du vingtième siècle, soixante à soixante-dix pour cent des zones humides de Grèce ont été asséchées et détruites pour créer des espaces cultivables. Aujourd’hui, on se rend compte du dommage causé, mais il est bien tard… Par exemple, le lagon de Drana. Au cours des siècles, l’influence conjointe de la mer et du fleuve ont créé des prairies humides et des espaces sablonneux, et près de l’embouchure plusieurs grands lagons, dont celui de Drana. Dans les années 1950-1960, une digue a été construite pour réduire la superficie de ce lagon puis, en 1987, de façon illégale les riverains ont drainé les eaux et asséché le sol. Devant les dégâts occasionnés, la population s’est émue et les espaces ont été remis en eau, la végétation basse est revenue, mais on n’a pas replanté les arbres. Le jour où on se décidera à le faire, il faudra attendre de longues années pour qu’ils soient adultes.

 

En informatique, on distingue le hardware et le software. Avec cette destruction des sols j’ai parlé du hardware naturel. Le software, c’est la vie animale. Les oiseaux sont ici protégés, mais cela n’empêche pas les chasses illégales et absurdes. Les trois photos ci-dessus sont des reproductions de photos affichées dans le Centre d’Information. Les vautours ne se nourrissent que de charognes, ils ne tuent pas, mais les quatre de la première photo ont été stupidement abattus. Certes, un pélican, cela pêche, aussi cet oiseau est considéré comme un concurrent des pêcheurs. Quant aux cormorans, dans mon article sur le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas (2, 4, 5, 6 et 11 septembre), j’ai déjà évoqué le problème, et les pêcheurs croient pouvoir les exterminer en grand nombre. Quant aux canards, leur chair est comestible… Je lis que 20 espèces sont menacées, 23 en grand danger, 12 en danger immédiat.

 

849c barque du delta de l'Evros

 

Pourtant, aujourd’hui les autorités, bien briefées par les écologistes et les scientifiques, ont pris conscience du problème, et une action pédagogique est entreprise en direction des pêcheurs et des agriculteurs pour leur expliquer que leur activité n’est pas incompatible avec la protection de l’environnement, et qu’au contraire dans une nature vivante, vigoureuse, leur rentabilité n’en sera que meilleure. Les habitants circulent dans les lagons et sur les canaux et petits bras du delta dans ces barques spéciales à fond plat.

 

849d1 flamants dans le delta de l'Evros

 

849d2 pélican dans le delta de l'Evros

 

Nous désirions voir des oiseaux, bien sûr. Mais dans ces conditions de visite qui étaient les nôtres, cela a été très difficile. Incomparable avec les conditions que nous a offertes Anastasia pour le Vistonidas et alentours. Par exemple, ces flamants roses étaient si loin qu’on les aperçoit à peine, alors qu’en Camargue j’ai eu l’occasion d’en voir de bien plus près. En revanche, à deux ou trois reprises, nous avons vu des pélicans de tout près. C’est eux qui sont venus à nous, comme Lagardère !!!

 

849d3 dans le delta de l'Evros

 

849d4 dans le delta de l'Evros

 

849d5 dans le delta de l'Evros

 

En hiver, plus de 145 espèces d’oiseaux venus d’Europe Centrale trouvent dans le delta des conditions climatiques plus clémentes. Par ailleurs, même pour les oiseaux qui ne viennent pas passer ici l’hiver, c’est une étape dans le transit entre l’Europe et l’Asie vers les Dardanelles puis l’Afrique, ce qui fait qu’entre les oiseaux qui restent et ceux qui passent, c’est un total de 316 espèces qui peuvent être observées selon la saison, alors que pour tout le continent européen on en a recensé 420, soit un peu plus de soixante-quinze pour cent. Par ailleurs, 77 de ces espèces se reproduisent dans le delta. Si je suis fondé à incriminer l’organisation de la visite dans notre fort maigre chasse photographique, ainsi que l’interdiction d’accès à toute la vaste zone militaire, je dois reconnaître aussi que la plupart des oiseaux ne viendront, soit pour s’établir, soit pour s’arrêter le temps de se reposer, que plus tard dans la saison. Quant aux nombreux reptiles, chacals, chats sauvages, ils passent toute l’année ici, mais nous déplaçant en minibus nous n’en avons pas vu un seul.

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Published by Thierry Jamard
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