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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 19:44

 816a1 gorges de Tempé

 

816a2 gorges de Tempé

 

Hier, après avoir achevé notre visite des monastères des Météores, nous avons décidé de ne pas nous attarder davantage, et nous avons mis le cap à l’est. Repassant par Larisa, nous sommes allés voir (mais sans y croire) si par hasard les travaux du musée seraient terminés, et bien évidemment les portes étaient toujours closes. Nous avons donc poursuivi notre route qui nous a fait traverser les belles gorges de Tempé (comme, en grec, le groupe de lettres MP se prononce soit comme notre B, soit M B, ce nom est parfois transcrit en français TEMBÉ, comme il se prononce en grec). La route à chaussées séparées occupe tout le fond de la gorge, de sorte que pour avoir une belle vue il faudrait passer par des chemins à flanc de coteau. Il ne nous restait pas d’autre solution que de nous garer sur une aire de repos le long de la route et de prendre ces photos à vrai dire bien peu intéressantes, la première vers l’ouest, l’intérieur du pays et l’autre vers l’est, la mer (N.B.: vu le décalage entre le moment où j'ai rédigé cet article et la date où je le poursuis, plus de six mois, j'ai eu l'occasion de repasser ici dans l'autre sens et de prendre ds photos plus significatives. Il y aura donc un autre article sur ces gorges). Deux minutes, et nous sommes repartis. Je suppose que pour tracer la route on a dynamité les parois, car dans l’Antiquité les gorges étaient beaucoup plus étroites si j’en crois Tite-Live parlant de la conquête romaine de la Macédoine mais qui a vécu de 59 avant Jésus-Christ à 17 de notre ère : “Les gorges de Tempé sont en tout temps de difficile accès. Outre que la route, sur un espace de cinq milles, est si resserrée qu'une bête de somme peut à peine y passer avec son bagage, elle est bordée de rochers tellement taillés à pic qu'on ne peut guère regarder en bas sans éprouver des éblouissements et des vertiges. Le fracas du Pénée, qui roule ses eaux profondes à travers la vallée, vient encore ajouter à la terreur”. À l’arrivée sur la côte, nous avons effectué une petite balade dans le bourg de Platamonas, très orienté tourisme, et avons passé la nuit après avoir garé notre camping-car sur un grand parking du port.

 

816b1 Château de Platamonas

 

816b2 Château de Platamonas

 

Ce matin, nous avons prévu la visite du château dit “franc” de Platamonas. Mais nous avons d’abord voulu le voir de loin pour mieux en apprécier l’ensemble, et nous nous sommes donc rendus sur une autre colline. En effet, concernant une construction de cette époque, quand on emploie le mot de château il ne désigne pas un bâtiment compact (château de Versailles, de Chambord, de Chenonceau), mais une enceinte fortifiée qui renfermait une ville avec des habitations et des églises, sans exclure un donjon destiné à assurer la sécurité des habitants. Sur ces photos, on voit comment il est juché sur une colline pour surveiller les environs et parer aux attaques.

 

816b3 accès au château de Platamonas

 

816b4 accès au château de Platamonas

 

816b5 accès au château de Platamonas

 

Après cette vue d’ensemble, nous avons tourné nos roues vers le château. Du parking près de la route, un chemin bien tracé et cimenté, avec des marches, permet, de nos jours, un accès facile. Les portes ne fermant qu’à 15 heures, nous avons le temps de visiter tranquillement. Scylax de Caryanda, un grand géographe qui a vécu à cheval sur la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ et le début du cinquième (selon Hérodote, “pour savoir où se termine l’Indus, [Darius I] confia des navires à […] Scylax de Caryanda”. Mais il a aussi étudié des pays plus proches de son pays d’origine –la Carie, en Asie Mineure– et parle de notre région), Scylax, donc, écrit que, “après le fleuve Pénée, se trouve le peuple des Macédoniens et le golfe Thermaïque. La première ville des Macédoniens est Héracleion”. Or le Pénée, c’est ce fleuve que nous avons vu du haut des Météores, coulant dans la plaine de Thessalie, mais c’est lui aussi qui a creusé la gorge de Tempé pour se frayer un chemin vers la mer. Et la première ville dont on a retrouvé des ruines juste au nord de l’estuaire du Pénée, c’est Platamonas. D’où l’identification d’Héraclée avec l’emplacement de notre château.

 

Un peu plus tard, en 424 avant Jésus-Christ, au cours de la Guerre du Péloponnèse, le Spartiate Brasidas envisage de se rendre en Thrace et en Chalcidique pour s’attaquer aux colonies athéniennes. Thucydide nous dit qu’il est passé par Pharsale (intérieur du pays, à la hauteur de Volos), par Phakion (situation discutée mais probablement à l’ouest de Larissa, au sud du Pénée) et par la Perrhæbie (nord-ouest de la Thessalie) avant de gagner Dion. Regardant une carte actuelle, je comprends bien quelle a été sa route, plus ou moins par Elassona où passe la route n°03, puis à travers le défilé d’Agios Demetrios dans les gorges de l’Olympe sur la route n°13, et par Petra et Litochoro, d’où il est redescendu vers Dion. Plutôt que de suivre le chemin de l’actuelle autoroute par les gorges de Tempé et de suivre ensuite la côte vers le nord, il a choisi une route plus longue et plus difficile, ce qui a fait penser aux historiens que sur la colline de Platamonas une citadelle Athénienne (c’est-à-dire Héracleion) veillait.

 

816b6 accès au château de Platamonas

 

816c1 Vue depuis le château de Platamonas

 

816c2 l'Olympe, vu depuis le château de Platamonas

 

Si l’on franchit la porte de la ville, on se rend compte que la place domine une large baie à l’est, et se situe au pied de l’Olympe à l’ouest. Venons-en à l’époque de la conquête romaine, en 169 avant Jésus-Christ. Cette fois-ci, c’est Tite-Live qui nous en parle. “Le consul fit partir Popilius de Phila pour Héraclée avec deux mille hommes. Cette ville, bâtie sur un rocher qui domine le fleuve, est à cinq milles environ de Phila, entre Dion et Tempé. […] Popilius, de concert avec la flotte mouillée sur le rivage, commença le siège par terre et par mer”. Là encore, aucun doute, il convient d’identifier Héracleion avec Platamonas.

 

816d1 murs de Platamonas

 

816d2 murs de Platamonas

 

816d3 murs de Platamonas

 

Faisons un saut jusqu’à l’époque de Justinien. L’historien byzantin Procope (vers 500-560) ne parle pas des murs de Platamonas. Cela a fait dire à des spécialistes qu’après la destruction romaine de 169 avant Jésus-Christ, et jusqu’au cinquième siècle de notre ère, la ville n’a pas connu de vie. Mais cette thèse est démentie par les données de l’archéologie, car si personne n’avait vécu là, on ne comprendrait pas pourquoi le sol contenait de nombreux fragments de céramique d’époque pré-justinienne (quatrième et cinquième siècles) et d’époque justinienne (sixième siècle) ainsi que beaucoup de pièces de monnaie de ces deux mêmes époques. En outre, des fouilles récentes près du port ont mis au jour des traces de bâtiments de la même époque pré-justinienne. De toutes ces données, on peut conclure qu’Héracleion (ou Héraclée) se composait à l’origine d’un noyau urbain et de satellites (l’acropole d’un côté, le port de l’autre), que les Romains ont détruit le noyau et que le site a dès lors été abandonné. Mais au début de la diffusion du christianisme, vers le quatrième siècle, s’est développé un nouvel établissement, de l’acropole au port. Et cet établissement paléochrétien a pris le nom de Platamonas en remplacement du nom païen d’Héracleion.

 

Selon le pourtant célèbre dictionnaire anglais Liddle-Scott, il faudrait voir dans le mot Platamon (ancien nom de Platamonas) platys aigialos, “wide shore”, soit en français “vaste rivage”. Or, si cette interprétation convient au paysage, elle n’en est pas moins clairement fantaisiste car je ne vois pas comment le second terme aurait pu évoluer phonétiquement en “-amon”. En revanche, on trouve le mot platamôn dans l’hymne homérique à Hermès (vers 127), et selon mon fidèle dictionnaire grec-français de Bailly, le mot désigne une “surface plane, bord plat le long de la mer, d’où grève”, et je me demande s’il ne faudrait pas plutôt chercher de ce côté-là.

 

816e Platamonas, maison

 

Ci-dessus, une ruine de maison. Lors de notre visite de la Sicile, et notamment à Palerme, j’ai amplement parlé des Normands d’Hauteville, de Robert Guiscard et de Roger, de leur conquête de tout le sud de l’Italie dans la seconde moitié du onzième siècle, puis de leurs successeurs. C’est sur les Arabes qu’en cette fin de onzième siècle la Sicile a été conquise. À la cour de Roger II (1105-1154) vivait le prince Abdallah Mohamed al-Idrisi (né année de l’Hégire 493 / ou 1099 après Jésus-Christ, mort en 1154), descendant du Prophète, qui a étudié à Córdoba (Cordoue). Ce musulman cultivé, qui a visité l’Europe, le Maghreb, l’Asie Mineure, est un géographe distingué venu vivre à la cour de Sicile, à Palerme, à la demande de Roger II. En ce haut Moyen-Âge, le lustre du roi tient en partie à la qualité artistique ou scientifique de son entourage. Après avoir réalisé, en argent, une sphère céleste et un disque représentant le monde connu, il est chargé par le roi d’effectuer une description du monde habité à partir d’observations et pas seulement de la compilation de livres. Aussi Idrisi décrit-il d’après ce qu’il a vu personnellement, mais aussi d’après ce que rapportent des émissaires, envoyés partout où il doit compléter ou vérifier ses informations. Selon lui, Platamonas est “une cité florissante dont les maisons sont remarquables et jouissent d’admirables espaces de vie, dans une région agréable disposant d’abondantes ressources. Dans son port, on peut voir de nombreux navires à l’ancre, et d’autres qui arrivent”.

 

816f Platamonas, citerne

 

Je montre rapidement la citerne ci-dessus, et je continue avec l’histoire du château. Un demi-siècle plus tard, en 1198, un édit de l’empereur de Byzance Alexis III accorde des privilèges aux Vénitiens de “l’épiscopal Platamonas”, l’adjectif épiscopal désignant une région liée à la famille impériale et bénéficiant d’un statut fiscal particulier. Puis c’est 1204 et la Quatrième Croisade détournée qui prend et met à sac Constantinople, puis repartant vers l’ouest les Francs établissent un royaume à Thessalonique et s’emparent de Platamonas. Ils entreprennent de grands travaux, abattent l’entrée paléochrétienne et construisent en style gothique tardif celle que nous voyons. En très peu d’années, ils réalisent tant de changements que la tradition fait de ce château un château franc. Ce qu’il n’est pas. Voilà pourquoi, au début de cet article, j’ai placé “franc” entre guillemets. D’ailleurs, dès 1217, un Comnène d’Arta (ouest de la Grèce) reconquiert Platamonas, placée sous le despotat d’Épire. Un siècle plus tard, en 1333, Andronikos III Paléologue (né en 1297, empereur de Byzance de 1328 à 1341) prend la ville à son tour, aux dépens de l’Épire. C’est lui qui, en 1334-1335, va construire le donjon octogonal que je montrerai tout à l’heure.

 

816g1 Platamonas, église

 

816g2 Platamonas, église

 

Dans le courant du quatorzième siècle, les murs de l’église de ma première photo sont décorés de fresques, l’église de ma deuxième photo passe d’une travée à trois, par la construction d’absidioles de part et d’autre de l’abside centrale, avec les nefs correspondantes. À la même époque, les cimetières se remplissent. Il y a donc eu un fort accroissement de la population. À une date inconnue mais en tous cas postérieure à 1386, les Turcs prennent Platamonas. En 1425 les Vénitiens parviennent à les en chasser et, selon un capitaine vénitien qui a pris part à l’assaut, ils l’ont réparé et amélioré. Mais deux ans plus tard, au terme de négociations financières, le château est restitué aux Turcs. Ailleurs, le pouvoir ottoman a généralement abattu les murs, mais ici au contraire il les a rehaussés pour se protéger des Klephtes de l’Olympe et des pirates côté mer. Par ailleurs, la restauration de trois églises au dix-septième siècle prouve que vivait dans ces murs une communauté chrétienne, conjointement avec une garnison turque. Mais au dix-huitième siècle, la menace klephte s’intensifiant, on chasse les Grecs de Platamonas et on ne maintient qu’une garnison turco-albanaise autour d’un dépôt d’armes et d’une poudrière. Pour se reloger, les Grecs créent alors des villages sur les pentes de l’Olympe.

 

Passons au dix-neuvième siècle. Pendant les années 1812 à 1815, une terrible épidémie de peste ravage le pays. La garnison turco-albanaise s’en va et le château est presque à l’abandon. En 1826, Pouqueville (je parle de ce très intéressant personnage dans mon article sur Gytheio, 11 au 13 mai 2011) décrit environ 150 bâtiments turcs en bois et, en 1827, le diplomate Félix de Beaujour (1765-1836) note dans son Voyage militaire dans l’Empire Ottoman publié deux ans plus tard que “la centaine plus ou moins de maisons en bois qu’entoure le mur rend difficile le maniement d’armes et de troupes à l’intérieur du château”. Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il n’y avait plus que seize maisons pour 25 artilleurs dotés de cinq canons et le château tombait en ruines. Aussi, lors du soulèvement de 1878, le commandant de la garnison turque a préféré livrer le château aux rebelles, sans tenter un impossible combat.

 

816h1 donjon du château de Platamonas

 

816h2 accès au donjon de Platamonas

 

Notre visite de Platamonas ne se prête guère à la présentation de photos suivies d’un commentaire. J’ai préféré éparpiller quelques photos au cours de mon récit historique. Et puisque j’ai dit un peu plus haut que j’allais montrer le donjon octogonal construit par l’empereur Andronikos en 1334-1335, le voici. Comme on peut le constater, il est enfermé dans sa propre fortification, au sein du château qui est lui-même enclos dans sa muraille. Comme les poupées russes.

 

816h3 dans l'enceinte du donjon de Platamonas

 

816h4 donjon du château de Platamonas

 

Les deux photos ci-dessus sont prises de l’intérieur de la fortification du donjon, montrant la même porte de l’autre côté, et le donjon de près. Il semble qu’il ait été possible , il y a quelque temps, de le visiter, mais aujourd’hui il est en travaux, on ne peut y pénétrer ni même accéder à son escalier. Tout au plus gravir l’escalier du rempart pour voir sa porte…

 

Il me reste donc à présent à finir mon histoire. En 1881, la Thessalie voisine rejoint la Grèce. Juste de l’autre côté, aux confins sud de la Macédoine, le château de Platamonas devient un gardien de la frontière turque, ce qui lui vaut en 1897 d’être abondamment bombardé par les Grecs lors de la guerre gréco-turque, obtenant le départ de la garnison qui, cependant, reviendra par la suite car, lors de la cession de la Macédoine à la Grèce en 1912, il y avait 40 familles turques et albanaises qui seront évacuées lors de l’échange de populations.

 

1941. Les Nazis entrent en Grèce. Les troupes néo-zélandaises se retranchent dans le château, où elles essuient un sévère bombardement de la part de l’armée allemande. Enfin, lors de la Guerre Civile (1948-1949), l’armée a ouvert des brèches dans le mur est pour recevoir son ravitaillement par voie maritime. Telle a été l’histoire très mouvementée de cette ville et de ce château qui n’a été franc que treize années à peine malgré l’appellation qu’on lui attribue.

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Published by Thierry Jamard
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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 12:31

815a1 la montagne de l'autre côté des Météores

 

Parmi les lieux les plus célèbres de Grèce, les fabuleux Météores avec leurs monastères perchés sur des rochers inaccessibles sont en concurrence avec le Parthénon, le théâtre d’Épidaure ou le sanctuaire de Delphes. Ils constituent un passage obligé de tous les circuits organisés. Lorsque nous sommes arrivés, dimanche soir, un orage a éclaté, mais auparavant nous avons vu, sur la montagne de l’autre côté, un ciel magnifique.

 

815a2 Le Pénée dans la plaine de Thessalie

 

Mais d’abord, on traverse la grande et riche plaine de Thessalie avant d’arriver à Kalambaka, la ville des Météores. Dans la plaine coule le Pénée dans sa large vallée.

 

815b1 Au-dessus de Kalambaka, les Météores

 

815b2 Les Météores au-dessus de Kalambaka

 

815b3, les Météores

 

Et puis, face à la montagne, posés dans la plaine, les gigantesques rocs des météores dominent la ville. Et c’est là, au sommet de ces rochers inaccessibles, que se sont installés des monastères. Le livre que j’ai acheté au sujet de ces monastères, rédigé par un éminent savant qui a déchiffré, recopié et interprété un nombre incalculable de manuscrits des monastères écrit dans son introduction “Les géants de pierre météorites se dressent silencieux et immuables […]. La forêt de pierres célestes forme…” etc., etc. En effet, un météore (phénomène tel que l’arc-en-ciel ou la queue de comète) n’est pas la même chose qu’une météorite (élément tombé du ciel). Mais passons sur ce problème de vocabulaire. Notre éminent savant voit en ces rocs des pierres tombées du ciel. Il est vrai que la terre reçoit chaque jour (oui, chaque jour) une centaine de tonnes de météorites, mais les deux tiers environ sont des poussières entre le dixième de milligramme et le gramme. Lorsqu’il a neigé en pleine campagne, loin de la pollution atmosphérique, et que l’on note sur la neige de minuscules grains de poussière grise, il s’agit de météorites. Il en est, il est vrai, de grande taille. Chaque année, plusieurs milliers de météorites de plus d’un kg tombent sur la terre, certaines atteignant cent kilogrammes, et il en est qui peuvent être si grosses que sous l’impact elles creusent un cratère. En 1908, à Toungouska en Sibérie, une gigantesque météorite a provoqué un terrible ébranlement dont l’onde de choc a abattu tous les arbres de la forêt dans un rayon de 20 kilomètres, et des dégâts ont été constatés jusqu’à cinq fois plus loin. La météorite d’Hoba, en Namibie, pèse 66 tonnes et mesure 2,70 mètres de long sur 90 centimètres d’épaisseur. Toutefois, il est totalement irréaliste et anti-scientifique de considérer qu’un même endroit a pu recevoir en tir groupé un flux d’aussi énormes météorites qui n’auraient pas explosé lors de l’impact et seraient restées fichées verticalement dans le sol. Pas plus les Dolomites d’Italie que les Météores de Grèce ne sont des météorites. Notons quand même que notre savant, écrivant dans un livre préfacé par le métropolite de Stagi et par l’archimandrite higoumène du monastère du Grand Météore, ne dit nulle part, et ne tente pas de laisser penser, que c’est Dieu qui a lancé là ces pierres pour que les moines puissent y bâtir leurs monastères. Il se limite à en faire un phénomène astronomique.

 

815c1 au nord-ouest de la Thessalie, les Météores

 

815c2 En Thessalie (Grèce), les célèbres Météores

 

Nulle part je n’ai trouvé d’explication claire et scientifique de cette formation géologique. En recherchant sur Internet, j’ai trouvé des tas de choses qui se contredisent, sous la plume –ou plutôt sous le clavier– de personnes qui ne sont pas réellement qualifiées. Néanmoins, de tout ce que j’ai lu, il ressort que l’explication la plus probable est celle-ci : la mer ayant occupé la plaine de Thessalie, y a laissé un terrain calcaire. Mais des aiguilles de grès (trouvant leur origine soit dans la compression de galets et sables alluvionnaires, soit dans des remontées éruptives) se sont trouvées enchâssées dans les couches calcaires. Les secousses sismiques ont fracturé cet ensemble, l’exhaussement du sol a créé un massif, puis l’érosion a éliminé le calcaire plus tendre, ne laissant que les aiguilles de grès. Cette explication, déduite d’éléments épars trouvés sur des sites qui paraissent plus fiables, me semble la plus plausible.

 

815d Grottes où ont vécu des ermites, dans les Météores

 

Certaines de ces roches sont truffées de niches comme celles qui apparaissent sur ma photo. C’est que des ermites y ont vécu, dès le onzième siècle semble-t-il. L’espace y est si réduit que le type de vie choisi par ces hommes pouvait s’apparenter à celui des stylites, ces autres ascètes qui vivaient au sommet d’une colonne sur laquelle ils ne pouvaient s’allonger.

 

815e1 monastère du Grand Météore

 

Mais ce sont de vrais monastères qui se sont établis au sommet des Météores. Les moines choisissent généralement des lieux retirés pour se tenir loin des turbulences du monde et pouvoir se consacrer à la prière et à le vie contemplative. Mais ici, ce n’est pas le fond d’une vallée qu’ils ont choisi, ni le milieu d’une forêt, c’est le sommet d’un mont inaccessible, aux parois abruptes, et qui s’élève à 300 ou 400 mètres au-dessus de la plaine. Plus d’une vingtaine de monastères ont été édifiés au quatorzième siècle dans ce genre de situation, mais plusieurs ont été reconstruits au seizième siècle et la plupart ont disparu aujourd’hui. Seuls, six d’entre eux sont encore habités, et sont ouverts aux visiteurs. Nous commençons par le monastère du Grand Météore (photo ci-dessus). Dans la ville située en Grèce centrale, à une centaine de kilomètres nord-ouest d’Athènes à vol d’oiseau et nommée Néopatras aux époques byzantine et ottomane, et qui n’est plus aujourd’hui que le village d’Ypati qui compte moins de mille habitants, est né en 1302 un garçon du nom d’Andronic. Très tôt orphelin, ce jeune homme cultivé et lettré voit en outre sa ville investie par les Catalans en 1318. Comme il a un oncle à Thessalonique, il va se réfugier chez lui, et de là il gagne le Mont Athos, puis Constantinople où il fréquente plusieurs illustres ascètes, et après un séjour en Crète il revient vers l’âge de trente ans au Mont Athos où il est initié à la vie monastique par deux anachorètes, Moïse et Grégoire. Il devient diacre puis prêtre, prenant en religion le nom d’Athanase. Mais au Mont Athos, les incursions des Turcs sont incessantes (ils ne s’installeront à Constantinople que 120 ans plus tard, en 1453), aussi Athanase part-il vers ces Météores, absolument déserts, accompagné de Grégoire, son père spirituel. Dix ans plus tard, Grégoire s’en va, Athanase se retire dans une grotte. En 1340, il s’établit au sommet de ce Grand Météore où nous sommes. Il travaille à y créer un ermitage, accueille et organise une communauté monastique, établit la règle cénobitique (du grec koinos+bios soit vie en commun, dans un monastère, par opposition aux anachorètes qui vivent individuellement leur face à face avec Dieu). Telle est l’origine du lieu que nous visitons.

 

(815e2 monastère du Grand Météore

 

815e3 monastère du Grand Météore

 

815e4 monastère du Grand Météore

 

Inaccessibles, disais-je. On se gare sur le parking, et puis on entame une longue montée par des pentes et des escaliers interminables. Les moines, eux, restent en principe dans leur monastère, mais il y a des cas où ils doivent bien se rendre dans le monde, pour consulter un médecin, pour acquérir telle denrée, tel matériau indispensable, etc. Alors pour gagner du temps, il y a plus rapide, moins fatigant et plus commode que d’effectuer tout ce trajet de descente puis de remontée. On s’installe dans ce filet, et hop, ce haut dénivelé de ma troisième photo n’est un problème que pour qui aurait le vertige. Je crois que ce système n’est plus utilisé, mais un moteur électrique auquel sont reliés les câbles jouxtant le vieux cabestan de bois désaffecté signifie que l’usage du filet n’a pas cessé au dix-septième siècle… Selon un hymnographe, “Le filet dit aux moines : Faites attention ! je vous élève non seulement du sol sur la montagne mais aussi sur les cieux”.

 

815f1a l'église du monastère du Grand Météore

 

815f1b l'église du monastère du Grand Météore

 

Le catholicon, église du monastère, est dédié à la Transfiguration du Christ (en grec, Metamorphosis). Tout comme les Orthodoxes, les Catholiques célèbrent la Transfiguration, mais l’événement est beaucoup plus souvent représenté chez les Orthodoxes, et multiples sont les églises et monastères de Grèce qui lui sont consacrés. Un premier catholicon dédié au Christ Sauveur avait été construit de ses mains par Athanase, qui meurt à 78 ans vers 1380. Or une partie de l’église, écroulée, a dû être reconstruite dès 1387-1388, et on en profite pour l’agrandir en longueur et en hauteur. Ce sera l’œuvre du successeur d’Athanase. Ce successeur qu’il avait désigné, Jean Comnène Paléologue né vers 1349, avait pour mère la fille du despote d’Épire et pour père un descendant des Paléologue empereurs de Byzance, lui-même roi gréco-serbe de Thessalie et d’Épire. Dès l’âge de 10 ans, Jean est proclamé co-roi par son père. Et quand, vers 1370, meurt ce dernier, Jean lui succède naturellement sur le trône. Mais à une date située entre novembre 1372 et juin 1373, Jean confie le pouvoir à un dignitaire du régime et se retire comme moine au Grand Météore, auprès d’Athanase, prenant en religion le nom de Joassaf. Il n’a alors que 22 ans environ. Et il en a 31 ou 32 quand il prend en charge ce monastère dont, bientôt, il va reconstruire l’église que nous voyons. Mais au seizième siècle l’essor du monastère est considérable et, en 1544-1545 , sont construits la nef et le narthex. D’admirables fresques sont peintes en 1552 mais, alors que la photo est libre dans les locaux de vie et de circulation, elle est malheureusement interdite dans l’église, et c’est pourquoi je ne peux rien en montrer ici.

 

815f2 fresque dans le monastère du Grand Météore

 

Cette fresque-ci étant dans un espace extérieur, j’ai pu la photographier mais, quoiqu’elle soit belle, elle ne vaut pas la splendeur, la variété, l’originalité de celles du catholicon.

 

815f3 Talanton (signaux sonores), monastère Gd Météore

 

Lors de l’occupation turque qui a duré ici presque un demi-millénaire, le pouvoir ottoman a manié conjointement une cruauté raffinée (par exemple, têtes coupées, et même d’innocents, pour montrer qui est le maître) et une certaine tolérance. C’est ainsi que dans les territoires occupés par les Vénitiens les populations grecques, à quasiment cent pour cent orthodoxes, subissaient de violentes pressions pour se convertir au catholicisme et que leurs églises passaient au culte romain, alors que quand les Turcs s’en emparaient, ils se contentaient de transformer en mosquées les plus grandes églises et laissaient les Grecs à leur christianisme orthodoxe dans leurs monastères et leurs autres églises. De même quand, au seizième siècle, l’Espagne a chassé les Juifs de son territoire, le sultan les a accueillis volontiers et leur communauté a pu si bien prospérer jusqu’au vingtième siècle que lors de la Seconde Guerre Mondiale les Nazis ont pu s’en donner à cœur joie dans l’horreur pour leur funeste besogne. Toutefois, aussi longtemps qu’a duré l’Empire Ottoman, et jusqu’à l’accession d’Atatürk (Mustapha Kemal) au pouvoir, l’Islam a été religion officielle, les non Turcs pouvaient sans problème accéder aux plus hautes fonctions mais à la condition de se faire Musulmans, et les autres religions devaient toujours rester discrètes et ne pas déranger la religion d’État. C’est ainsi qu’en Grèce les églises post-byzantines sont d’aspect généralement modeste extérieurement. Par ailleurs, le seul appel à la prière devait rester celui du muezzin du haut du minaret, aussi les campaniles étaient-ils prohibés, ainsi que les cloches. Pour tous les appels, que ce soit pour la prière, pour les repas, ou autres, les monastères utilisaient donc le talanton, cette lourde planche de bois frappée du marteau qui y est rangé (le manche est passé dans un trou), selon des rythmes codés. Comme Noé qui, exécutant l’ordre de Dieu, frappa une planche de bois pour donner aux animaux le signal d’entrer dans l’arche pour échapper au déluge, de même le son émis par cette planche signale l’heure du service sacré afin que le fidèle entre dans la “Nouvelle Arche Sainte”, l’église du Christ, et soit sauvé du déluge du péché.

 

Lorsque l’Empire Ottoman est devenu une république laïque, le monastère a pu utiliser, à la place du talanton de bois, cet objet métallique semi-circulaire que l’on voit au premier plan.

 

815f4a celliers du monastère du Grand Météore

 

815f4b celliers du monastère du Grand Météore

 

La très intéressante visite du monastère nous a menés dans ses caves. On peut y voir un vieux pressoir. Il ne convient pas de s’affoler en voyant l’épaisse poussière qui le recouvre, aucun jus ne sortira des grappes de raisins qui s’y trouvent car elles sont fausses. Par ailleurs le chai présente tonneaux et tonnelets, et divers outils d’autrefois.

 

815f5a cuisine du monastère du Grand Météore

 

815f5b cuisine du monastère du Grand Météore

 

Par ailleurs, il y a la cuisine, grande pièce carrée dont le toit est en forme de dôme, avec un trou au centre pour l’évacuation de la fumée. Logiquement, c’est au centre du sol que l’on trouve le foyer. Tout autour, posés à terre, suspendus aux murs, sur des étagères, de multiples ustensiles et récipients, en cuivre, en bois, en terre cuite, permettent de se faire une idée de ce qu’utilisaient les moines dans le passé.

 

815f6 Remise de Thessalonique à la Grèce, 26 octobre 1912

 

Il y a un musée, où la photo est interdite. Mais dans une longue galerie, où je n’ai vu aucun panneau d’interdiction, j’ai manié ouvertement mon appareil, et personne ne m’a rien dit. Je peux donc supposer avoir agi légalement, et être en droit de publier mes photos. Ci-dessus, une gravure représente la remise de Thessalonique à la Grèce par l’Empire Ottoman le 26 octobre 1912. Puisque nous nous rendrons dans quelques jours ou quelques semaines dans cette ville qui est la deuxième du pays, j’aurai alors l’occasion de parler plus en détail de cet événement, mais dès aujourd’hui je veux dire que la légende a tort de parler de Thessalonique. Les Turcs avaient changé son nom en Salonique (en turc, Selanik). Le jour de la remise, la ville n’a pas encore repris son nom historique.

 

815f7 chute en tentant de mettre le drapeau nazi sur le Gra

 

Une autre gravure montre ce soldat nazi qui, ayant tenté d’escalader le Météore pour y planter son drapeau à croix gammée à la place du drapeau grec, a basculé dans le vide et va s’écraser sur les rochers. On aperçoit aux mains d’un moine en soutane noire, là-haut au-dessus d’une chapelle du monastère, un drapeau bleu et blanc qu’il brandit.

 

815g1 Monastère de Varlaam (Météores)

 

815g2 Monastère de Varlaam (Météores)

 

815g3 Monastère de Varlaam (Météores)

 

Après le Grand Météore, nous nous rendons au monastère de Varlaam. Ce nom, c’est celui d’un anachorète, ascète, contemporain de saint Athanase, le fondateur du monastère du Grand Météore dont je viens de parler. Nous sommes donc dans la seconde moitié du quatorzième siècle. Ce moine s’installe sur le “météore” situé juste en face de celui d’Athanase, mais reste seul, semble-t-il. Il ne fonde pas de monastère. Pourtant, après lui, une communauté a dû se créer ici, qui a perpétué son nom. Ce sont deux frères originaires de Ioannina, Théophane et Nectaire, qui vont créer au seizième siècle un monastère et y construire le catholicon. À noter que ce Nectaire-là n’a rien à voir avec le patron de la magnifique basilique romane de Saint-Nectaire dans le Puy-de-Dôme, ce dernier ayant évangélisé ce coin d’Auvergne à la fin du troisième siècle, près de 1300 ans avant notre Nectaire de Varlaam. Ils écrivent “Avec le consentement de l’éminentissime métropolite de Larissa et du révérendissime higoumène du saint et royal monastère du [Grand] Météore, nous avons été autorisés alors d’occuper le rocher de Varlaam. Étant donné que sur ce rocher il y avait auparavant une église […], mais que le temps et l’abandon avaient ruinée, nous l’avons rebâtie de fond en comble. Nous avions l’intention de l’élargir et de l’embellir, mais par peur des autorités d’occupation nous n’avons pas osé l’agrandir davantage”. Rappelons que les Turcs, à cette époque, occupent la Thessalie depuis un peu plus d’un siècle. En 1541, le gros œuvre est terminé. En 1543, Théophane tombe gravement malade. Dix mois se passent jusqu’à ce qu’en mai 1544, malgré sa faiblesse, il se lève de son lit et, progressant péniblement en s’appuyant sur sa canne, il arrive au catholicon qui vient d’être achevé. Il est émerveillé et dédie l’église à tous les saints, félicite tous ceux qui ont participé à la construction et retourne sur son lit, où il meurt.

 

815g4 Monastère de Varlaam (Météores)

 

 

815g5 Monastère de Varlaam (Météores)

 

815g6 Monastère de Varlaam (Météores)

 

Son frère Nectaire, qui lui survivra jusqu’en 1550, fait décorer en 1548 l’église de fresques, que je ne montre pas, la photo étant interdite ici aussi dans le catholicon. Considérant la vigueur du dessin, le réalisme des détails minutieux hérités de l’art italien, la palette de couleurs, les spécialistes n’ont aucun doute pour reconnaître en l’artiste Frangos Catelanos, un Thébain qui est l’auteur de fresques dans un monastère du Mont Athos, l’artiste de Varlaam. D’autant plus que le catholicon lui-même a été bâti sur un plan typique des églises du même Mont Athos. J’en suis réduit à montrer ce plafond d’une belle salle sous ogives qui abrite aujourd’hui la librairie et boutique de souvenirs. Dans le musée, je n’ai pas pu non plus prendre de photos, je me limite donc à évoquer une extraordinaire bibliothèque de 290 manuscrits dont certains remarquablement enluminés. Ce monastère de Varlaam était célèbre pour ses ateliers de calligraphes, de copistes, de décorateurs. Il possède aussi quelques incunables rares. Précisons que ce que l’on appelle incunable n’est plus un manuscrit. C’est un livre imprimé, mais dans les tout débuts de cette technique, entre l’invention de Gutenberg (vers 1450) et la date arbitraire de 1501.

 

815g7a monastère de Varlaam, ancien outil aratoire

 

815g7b agriculture ancienne, monastère de Varlaam

 

815g7c anciennes méthodes agricoles, Chili 1986

 

Dans une pièce du monastère, on peut voir cette planche munie à sa partie inférieure de dents métalliques. Une carte postale montrant son usage autrefois a été collée dessus (seconde photo), mais cela m’a rappelé qu’au milieu des années 1980, alors que je travaillais au Chili, j’ai vu quelque chose de semblable et par chance j’ai emporté sur mon disque dur une photo que j’ai faite à l’époque dans le sud du pays (à l’époque je faisais des diapositives, mais j’en ai scanné quelques unes ces dernières années). Ce n’est pas parce qu’en Grèce la planche est utilisée en longueur et tirée par un âne alors qu’au Chili elle est en largeur et attelée à des bœufs que la différence est bien grande.

 

815g8a Monastère de Varlaam, tonneau de 12000 litres (16e

 

815g8b dans le tonneau de 12000 litres (monastère de Varla

 

Dans cette même pièce une gigantesque barrique l’occupe tout entière. C’est un tonneau qui contenait douze mille litres de vin. J’ai pu, par la petite ouverture laissée pour les curieux, glisser mon appareil photo et, sans craindre que l’éclair détériore les couleurs car le vin ne jouissait du spectacle d’aucune fragile fresque, j’ai donné un coup de flash. L’intérieur est aussi impressionnant que l’extérieur. Mais puisque l’on a pu constater que la barrique était vide, on comprendra que j’aie pu continuer à marcher droit pour me diriger vers le monastère suivant.

 

815h1 Monastère de Roussano (Météores)

 

815h2 Monastère de Roussano (Météores)

 

815h3 Monastère de Roussano (Météores)

 

Le monastère suivant, c’est Roussano. Un peu de marche à pied sur la route sous le soleil, puis de la vallée on suit un chemin qui monte dans la forêt vers le sommet d’un rocher d’où un escalier et une passerelle enjambent une faille pour atteindre ce monastère, autrefois uniquement accessible par une longue, longue échelle de corde. Ce monastère de religieuses, lui, occupe la totalité du sommet de ce rocher très aigu. En perte de vitesse à partir du début du vingtième siècle, après la Seconde Guerre Mondiale la situation a empiré jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une seule et unique religieuse, la sœur Eusébie, qui est restée dans cet isolement pendant presque vingt ans, jusqu’à son décès en 1971. Restauré dans les années 80 par le service des antiquités byzantines, il a vu revenir des religieuses. On a ici une ambiance différente, plus sympathique, plus humaine. Dans les deux monastères d’hommes que nous avons vus précédemment, il n’y a que des laïcs pour percevoir le droit d’entrée, pour tenir la boutique, pour avoir un œil sur les vagues de touristes qui déferlent et pour s’assurer qu’on ne prend pas de photos. Juste une fois, un moine a traversé une cour, rapide comme l’éclair et a disparu. Ici, dans ce monastère de femmes, tout est différent. L’ambiance est humaine. Les religieuses tiennent seules les lieux. À l’entrée ou dans la boutique, ces femmes au visage strictement encerclé dans leur austère voile noir vous accueillent avec un large sourire, vous disent quelques mots. Une autre, devant une table installée dans un couloir, peint des miniatures sur des pierres. Hélas, ici comme ailleurs, la photo des fresques du catholicon est interdite, mais sans garde-chiourme dans votre dos.

 

815h4 Sainte Barbara au monastère de Roussano

 

On ne sait rien de l’origine du monastère. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer son nom, mais la plus vraisemblable est que c’est le nom d’un anachorète qui a occupé ce rocher, ou du moine qui a construit le catholicon. Le premier occupant a dû arriver à la fin du quatorzième siècle ou au début du quinzième mais le monastère tel qu’on le connaît a été construit dans les années 30 du seizième siècle par les moines Joassaf et Maxime, deux frères originaires de Ioannina. Les fresques, elles, ont été achevées en 1560 alors que les fondateurs étaient déjà morts parce que l’on dispose, pour cette date, du nom d’un autre higoumène, Arsène. Le monastère a servi, en 1757, de refuge pour des habitants de Trikala qui y ont échappé aux violences du pacha  turc. En 1897, une guerre a opposé Grecs et Turcs et s’est achevée par la défaite des Grecs, ce qui a mis en grand danger de représailles la vie de Grecs de Kalambaka et de Kastraki, les deux villes au pied des Météores, qui ont eux aussi trouvé refuge à Roussano. Je n’ai pas trouvé à quelle date ni du fait de quelles circonstances ce monastère est devenu un couvent de femmes, mais comme le montre la photo ci-dessus on y a une grande dévotion envers sainte Barbara quoique le catholicon reste dédié à la Transfiguration. Un mot au sujet du nom de Barbara. En français, l’accent tonique étant toujours sur la dernière syllabe prononcée, il est sur le troisième A. En anglais, c’est sur le A initial (cf. Barbra Streisand, où le second A était si faible qu’il a disparu). En grec, non seulement c’est le contraire, avec l’accent tonique sur la syllabe du milieu, mais la consonne Bêta (B) ayant évolué phonétiquement vers Vita (V), cette sainte s’appelle Varvára. Je rappelle enfin ce que j’avais dit de son nom lorsque, dans mon article daté 21 juin 2011, j’avais raconté sa vie. Après que le propre père de cette jeune Perse née à Baalbek lui a tranché la tête sur ordre du gouverneur, ses camarades sont allées réclamer le corps et, pour donner une impression de distance et ne pas l’appeler par son nom de baptême, elles ont demandé “la jeune barbare”, “barbara” sans majuscule. Et elle a été ensevelie, puis canonisée, sous ce nom.

 

815i1 le monastère d'Agios Nikolaos (Météores)

 

Notre quatrième monastère, c’est celui de Saint Nicolas Anapafsas. Comme on s’en rend compte d’après ma photo, le rocher est étroit et son sommet est exigu, de sorte que les bâtiments se sont développés sur plusieurs étages. On suppose que ce monastère, dont le nom dérive du verbe anapauomai, se reposer, a dû commencer à exister avec une vie organisée au début du quatorzième siècle, mais ce qui est sûr c’est qu’en 1392 au plus tard il était fondé parce qu’un document de l’époque en fait mention. Au tout début du seizième siècle, le métropolite de Larisa se retire comme simple moine dans ce monastère et il y passe ses derniers jours (il mourra en mars 1510) en restaurant les bâtiments et en construisant le catholicon. C’est lui qui sera canonisé sous le nom d’agios Dionysios Eleimon (saint Denis le Miséricordieux). Un autre moine, Nikanor, terminera la construction et, en 1527, sont peintes de merveilleuses fresques par un célèbre peintre, Théophane Strélitzas, né à Héraklion de parents peintres du Péloponnèse qui ont émigré en Crète lorsque leur pays a été investi par les Turcs. Il est considéré comme le chef de l’école crétoise, et les fresques du catholicon de Saint Nicolas sont sa plus ancienne œuvre connue. Je suis très triste, encore une fois, de n’avoir pu prendre de photos, et tout particulièrement une scène qui se réfère à la Genèse (“L'homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages”), où l’on voit Adam au milieu des animaux dans le Paradis Terrestre, en train de nommer chacun d’eux.

 

815i2 Météores, en montant vers Agios Nikolaos

 

En montant vers le monastère, on passe devant une petite chapelle troglodyte où il est possible de prendre des photos mais, à part le fait qu’elle occupe une caverne naturelle de la roche –peut-être agrandie de main d’homme–, elle n’est pas bien originale… Nulle part je n’ai trouvé d’information à son sujet, mais je suppose qu’à l’origine elle a servi de logement à quelque anachorète.

 

815i3 De la terrasse du Monastère St Nicolas (Météores)

 

Lorsque l’on est sur la terrasse de ce petit monastère, on a une belle vue sur le paysage. Et l’on aperçoit, en bas sur le parking, tout petit comme un jouet d’enfant, notre camping-car qui nous attend. Mais cela permet d’apprécier la hauteur de l’ascension. Avec nos six monastères, cela représente bien des dénivelés. Mais nous n’en sommes encore qu’au quatrième. Ce Saint Nicolas Anapafsas a été déserté au début du vingtième siècle. Inhabité, non entretenu, il s’est vite dégradé. Une cinquantaine de manuscrits qui y étaient conservés ont été transférés au monastère de la Sainte Trinité (notre prochaine étape). Et puis, dans les années soixante, les services archéologiques ont décidé de le sauver et ont effectué les travaux de restauration nécessaires.

 

815i4 ruines d'un monastère, aux Météores

 

Nous sommes toujours sur la terrasse. De ce côté-ci, on domine un autre Météore au sommet duquel un monastère a eu moins de chance que celui où nous sommes. On distingue bien les ruines de ses murs. Pour quelle raison il a été abandonné, je l’ignore.

 

815j1 Le monastère d'Agia Triada, aux Météores

 

Nous sommes descendus jusqu’à la plaine et nous sommes rendus jusqu’au pied du monastère d’Agia Triada (la Sainte Trinité). Une charte de 1362 mentionne, sous ce nom, un monastère  en ce lieu, mais le catholicon tel que nous l’avons vu (“no photo !”) a été construit, nous dit la dédicace peinte sur son mur, en 6984. À noter que les années sont comptées depuis la date supposée alors de création du monde. D’ailleurs, dans l’Église catholique, le célèbre cantique de Noël dit, lui aussi “Depuis plus de quatre mille ans / Nous le promettaient les prophètes, Depuis plus de quatre mille ans / Nous attendions cet heureux temps”. En fait, puisque 6984 correspond à 1475, la croyance d’alors était que le monde avait été créé en 5509 avant Jésus-Christ. Quant aux fresques, elles sont de 1741. Il y avait dans cette église une vieille et belle iconostase en bois sculpté mais, en 1979, des cambrioleurs l’ont emportée, ainsi que de remarquables icônes portables, dont une du Christ datant de 1662 et une de la Vierge datant de 1718.

 

Par ailleurs, au bout d’une galerie, on accède à une petite chapelle en rotonde creusée dans le roc et entièrement couverte de somptueuses fresques, la chapelle du Précurseur. C’est saint Jean Baptiste qui est appelé Prodromos, autrement dit Précurseur. On suppose qu’à l’origine cet endroit a dû être un ermitage, mais on a la date de 1682 pour l’aménagement en chapelle et la peinture des fresques. Le monastère possédait des manuscrits, auxquels en 1909 ont été ajoutés ceux de Rossano et d’Agios Nikolaos. Aujourd’hui, il est propriétaire d’un total de 124 mais pour des raisons de sécurité ils sont conservés depuis 1953 au monastère d’Agios Stefanos, que nous visiterons pour terminer. “Possession vaut titre”, dit la loi française. Si la loi grecque dit la même chose, le monastère d’Agia Triada a intérêt à bien garder ses titres de propriété en lieu sûr, mais… pas dans les coffres d’Agios Stefanos ! Ajoutons qu’un évêque érudit a légué à sa mort en 1808 sa bibliothèque personnelle riche de rares incunables. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, cette bibliothèque a disparu, avec divers objets précieux. Espérons qu’elle refasse surface un jour dans une vente, car le monastère n’a pas brûlé, elle a donc été volée.

 

815j2 accès au monastère d'Agia Triada (Météores)

 

815j3 Accès très spécial au monastère d'Agia Triada

 

Dans le passé, on accédait à ce monastère, comme aux autres, par une échelle de cordes et aussi par le fameux filet suspendu à un croc au bout d’une corde longue de plusieurs centaines de mètres. C’est excellent pour maintenir l’isolement monastique, c’est très intéressant pour le touriste d’un point de vue folklorique, mais il faut bien avouer qu’il y a plus commode et, surtout, moins dangereux. C’est en 1925 qu’a été aménagé le chemin de ma photo ci-dessus lié à un escalier de 140 marches taillées dans le roc.

 

815j4 Météores, une salle du monastère d'Agia Triada

 

815j5 triade d'anges au monastère de la Ste Trinité (Mét

 

Puisque je ne peux rien montrer d’autre dans ce monastère, voici une grande salle à piliers qui, c’est clair, est moderne, mais qui, vu sa situation dans les bâtiments, doit succéder à une autre de même taille. Et une représentation d’une triade d’archanges (“la Triade originelle”) qui n’a sans doute pas grande valeur artistique mais qui me plaît bien.

 

815j6 Natacha et nos amis australiens près d'Agios Stefano

 

Pendant notre visite du monastère d’Agia Triada, nous avons vu, assis sous la triade d’archanges que je viens de montrer, un monsieur et une jeune fille en train de lire avec beaucoup d’attention un guide détaillant le monastère. Un peu plus tard, nous avons arrêté notre camping-car à quelques centaines de mètres d’Agios Stefanos, le dernier des monastères que nous voulions visiter, pour attendre l’heure d’ouverture aux visiteurs (il ferme plusieurs heures à la mi-journée). Et nous voyons s’approcher et s’asseoir sur un muret proche les deux mêmes personnes que nous avions vues à Agia Triada. Vu la chaleur et considérant le chemin parcouru à pied, Natacha leur propose un verre d’eau fraîche. Et nous avons lié conversation. Des gens très intéressants, cultivés, des personnalités riches. Ce sont un père et sa fille, des Égyptiens de religion copte qui vivent en Australie et qui effectuent ici un pèlerinage. Nous avons eu grand plaisir à rester en leur compagnie dans l’attente de l’ouverture du monastère d’Agios Stefanos puis pendant sa visite et, comme la route est longue à pied jusqu’au village, nous leur avons, ensuite, proposé de les redescendre dans notre camping-car. Nous les avons quittés devant leur hôtel, non sans avoir échangé nos adresses électroniques.

 

815k1 Météores, monastère Agios Stefanos

 

815k2 Monastère Saint Etienne (Météores)

 

Le monastère d’Agios Stefanos, donc. Dans ce nom, il faut reconnaître aussi bien la simple transcription directe du grec Stéphane que son évolution anglaise Steve ou l’évolution phonétique du français Étienne. Ce monastère dresse sa masse puissante sur ce gros “Météore” escarpé mais, comme on l’aperçoit sur ma seconde photo ce roc est tout proche d’un autre aussi haut mais accessible, lui, par la route. Aussi, pour la récompense du touriste qui a dû se hisser sous le soleil vers les cinq monastères précédents, puis redescendre sous ce même soleil, ici un petit pont permet d’éviter l’ascension.

 

815k3 précipice sous la passerelle vers Agios Stefanos

 

Et ce n’est pas un luxe car, comme on peut le constater sur cette photo prise du pont, la dénivellation est loin d’être négligeable, cela aurait représenté bien des marches à gravir. Sur le rocher, une inscription relevée par bien des voyageurs mais pour la dernière fois en 1927 et disparue depuis, disait “Jérémie” et “1192”. Cela fait très probablement allusion à un ascète qui a vécu là, dans une grotte de ce rocher, et y a inscrit son nom et la date. À part cet anachorète de la fin du douzième siècle, il faudra attendre la première moitié du quinzième siècle pour que l’on trouve cité l’archimandrite Antoine comme fondateur d’un monastère en ce lieu. Peut-être est-ce lui qui a construit la première église consacrée à saint Étienne.

 

Mais en 1545 une lettre du patriarche Jérémie Premier dit “Le très saint ascète Philothée […] assisté dans cette entreprise par l’hiéromoine Gérassime et par d’autres moines et novices a reconstruit, pour ainsi dire, l’église de fond en comble et l’a embellie. Il a construit de nombreuses cellules pour le séjour commode des moines résidents et des visiteurs et a agrandi le monastère en le dotant de nouvelles constructions”. D’ailleurs, datant également des environs de 1545, une fresque représente Antoine et Philothée. Mais… pas de photos !

 

La maison royale roumaine de Valachie a offert à ce monastère une église en obédience à Butoiu (dans le sud-est du pays, non loin de Targoviste), en plus de donations de reliques, d’objets de culte, etc., parmi lesquels le crâne de saint Charalambos. Les spécialistes ne s’accordent pas sur la date ni l’origine de ces liens, qu’ils situent entre la fin du quatorzième siècle et le début du seizième. Le crâne du saint, lui, a été donné en 1398 par Vladislav et le Grand Vornique (gouverneur) Dragomir. Cette information, je l’ai trouvée sous la plume d’un illustre savant, mais je ne la comprends pas car, ne connaissant pas trop bien l’histoire de la Roumanie, j’ai jeté un coup d’œil sur Internet, j’ai cherché Vladislav, et j’ai trouvé Vladislav I mort en 1377 et Vladislav II né en 1397, qui n’avait qu’un an lors du don du crâne… C’est Mircea I qui, à cette époque, de 1386 à 1418, règne sur la Valachie. Alors qui est ce Vladislav qui, conjointement avec le gouverneur équivalent d’un premier ministre, est autorisé à faire un don de reliques appartenant à la Couronne, je l’ignore. À moins qu’il n’y ait erreur sur la date.

 

815k4 église du monastère Agios Stefanos (Météores)

 

En 1798 a été construite une autre église, très grande, dédiée à saint Charalambos et où a été transféré le crâne du martyr (ce prêtre de Magnésie en Asie Mineure, qui prêchait ouvertement la religion chrétienne, a été supplicié du temps de Septime Sévère, empereur de 193 à 211). Cette église a repris à l’église Saint Étienne le rôle de catholicon du monastère. Puis, en 1857, c’est un réfectoire que l’on construit. Par ailleurs, de longue date le monastère s’est intéressé à l’instruction publique, protégeant et favorisant l’enseignement grec public au temps de la domination ottomane. Ainsi, il a construit une école primaire, et il en a subventionné une autre à Trikala.

 

815k5 jardins du monastère Agios Stefanos (Météores)

 

815k6 jardins du monastère Agios Stefanos (Météores)

 

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les bâtiments ont été sérieusement endommagés, en particulier l’église Saint Charalambos ainsi que les fresques de l’église Saint Étienne, le monastère a été pillé, à la suite de quoi il a été déserté. En 1961, ce sont des religieuses qui sont venues s’installer, renouant avec une tradition ancienne. En effet, en 1779, le Suédois Björnstahl écrit : “Au début, ce monastère était destiné à des femmes qui désiraient faire une retraite, mais plus tard il fut abandonné et tomba en ruines, jusqu’à ce qu’il fût de nouveau habité par des moines”. Ces religieuses, donc, rénovent et restaurent les lieux, effectuant un énorme travail matériel, en même temps qu’elles mènent des actions caritatives. Ici, comme à Roussano, ces femmes sont présentes et visibles, elles se montrent accueillantes, créant une atmosphère différente de celle qui règne dans les quatre couvents d’hommes.

 

815k7 dans le monastère Saint Etienne (Météores)

 

Poursuivant l’action ancienne du monastère en faveur de l’éducation, les religieuses ont, dans les années 1970, fait fonctionner dans leurs murs un orphelinat école primaire de filles dont les enseignantes étaient les religieuses.

 

L’ancien réfectoire du quatorzième siècle, restauré en 1852, accueille depuis 1972 le skévophylakeion, réorganisé dans une nouvelle muséographie en 1991. Les skévophylakeia sont les musées de monastères qui ne se proposent pas de présenter leurs collections comme des biens culturels, mais cherchent à en montrer le double caractère d’objets de culte réalisés et conservés comme des œuvres d’art. La collection est merveilleuse. Outre des vêtements brodés de fils d’or et datant des dix-septième et dix-huitième siècles, des objets liturgiques, des croix de bois sculpté, on peut voir de belles icônes et surtout des fragments de parchemins du sixième siècle, du douzième siècle, des manuscrits enluminés et des éditions anciennes rares, laïques (comme les œuvres d’Aristote) ou religieuses (évangiles). Mais, comme on peut s’y attendre, la photo est interdite, arrêtant ici mes commentaires sur ce que je ne peux montrer.

 

C’est sur la visite de ce monastère que se conclut notre séjour aux Météores. Au temps de la splendeur, il y a eu jusqu’à vingt-quatre monastères ainsi perchés. Si c’était le cas aujourd’hui, j’aurais voulu les voir tous, mais j’aurais opté pour l’ascension dans le filet, sinon cela aurait représenté trop de marches…

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 18:29

814a Kolokotronis à Larisa

 

De Volos à Kalambaka (au pied des Météores), de Kalambaka au château franc de Platamonas et à la ville sainte macédonienne de Dion, la route croise obligatoirement Larisa, capitale de la Thessalie. En grec, ce nom ne comporte qu’un S (sigma), mais dans les transcriptions anglaises (panneaux indicateurs) ou françaises (guides) en caractères latins, il arrive que l’on trouve Larissa orthographiée avec deux S pour éviter que le S entre voyelles soit prononcé Z. Cette grosse ville de cent trente mille habitants, posée au milieu de la grande plaine thessalienne (mais oui, mais oui, il y a quand même en Grèce des espaces entre les montagnes qui occupent plus de surface qu’un mouchoir de poche), a connu l’occupation turque à partir de 1389, dès avant la prise de Constantinople soixante-quatre ans plus tard. Et les grandes puissances n’obtiendront qu’en 1881 le rattachement de la Thessalie, avec Larisa, au royaume de Grèce. Aussi Kolokotronis (photo ci-dessus), le héros de l’indépendance grecque, était-il mort depuis longtemps (15 février 1843). Ce qui n’empêche pas la ville de le célébrer. Quant à Evaristo de Chirico, le père du peintre italien Giorgio, il va dès lors pouvoir créer la ligne de chemin de fer Volos-Larisa-Kalambaka.

 

814b Larisa, ancienne mosquée

 

Restée sous domination turque si longtemps, un état encore à cette époque-là officiellement musulman, il n’est pas étonnant que les mosquées soient nombreuses. Mais recouvrant leur souveraineté sur les lieux, les Grecs, étroitement liés à la religion orthodoxe, se sont empressés de laïciser les mosquées, comme sur cette photo où l’on voit que des boutiques ont envahi le bâtiment religieux.

 

814c Musée archéologique de Larisa (mosquée)

 

814d Larissa, le musée archéologique est fermé

 

Une amie m’avait prévenu que, comme celui de Thèbes, le musée de Larisa (qui, lui aussi, a investi une ancienne mosquée) était fermé lors de son dernier passage ici. Or il comporte un intéressant menhir, des sculptures, des mosaïques. Serait-il rouvert ? Nous tentons notre chance. Hé non, fermé. Nous n’en voyons que cette mosquée du dix-neuvième siècle qui l’héberge.

 

814e Expropriation d'immeuble à Larissa

 

Reste, en plein cœur de la ville, le théâtre hellénistique. Comme on peut s’en rendre compte, des immeubles étaient construits au-dessus, qui ont été expropriés et détruits. En effet, le niveau de la ville moderne est bien supérieur à celui de la ville antique. C’est un programme européen de développement régional de 2000-2006 qui a pris en charge 75% des quatre millions quatre cent deux mille cinquante cinq Euros nécessaires à sa restauration. Et cela en valait bien la peine.

 

814f le théâtre hellénistique de Larisa

 

814g le théâtre hellénistique de Larisa

 

814h le théâtre hellénistique de Larissa

 

Ce théâtre ne se visite pas, mais il est bien visible de la rue, derrière une simple balustrade. Dans mon article sur Volos, j’ai dit que régnaient sur la Grèce continentale, donc la Thessalie, les rois de Macédoine, et que Démétrios avait été proclamé roi en 294. Il était le fils et le successeur d’Antigonos Gonatas, qui a construit ce théâtre au troisième siècle avant Jésus-Christ, donc dans les toutes premières années de ce siècle. Avec sa capacité de 14000 places, la cavea s’appuie sur les flancs de l’acropole antique. Mais les Romains, plus passionnés par les combats de gladiateurs que par le théâtre, en ont détruit les quatre premiers rangs de sièges, non seulement pour dégager plus d’espace mais aussi pour assurer plus de hauteur entre l’arène et les spectateurs les plus proches, donc plus de sécurité. Les membres du Conseil Fédéral des Thessaliens avaient leurs places réservées, comme en attestent leurs noms gravés sur leurs sièges. Plus tard, à l’époque impériale, de simples citoyens pouvaient acheter leur place fixe, leurs noms étant également gravés. Le théâtre continuera de fonctionner jusqu’à l’extrême fin du troisième siècle de notre ère, voire jusqu’au tout début du quatrième siècle.

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 11:35

813a1 Le Centaure symbole du Pélion

 

813a2 Le Centaure symbole du Pélion

 

La grosse montagne du Pélion, qui culmine à 1652 mètres et occupe une longue péninsule prolongée, après un détroit, par l’île d’Eubée, était creusée d’une profonde caverne qui constituait la demeure du centaure Chiron. On dit que du fond de cette caverne, située tout en bas dans une gorge profonde, juste à la verticale de l’église des Taxiarques dont je vais parler tout à l’heure, à Miliès, un sentier souterrain chemine jusqu’à une autre caverne située à Malaki, sur la côte. Cronos, qui est aussi le père de Zeus, a pris la forme d’un cheval pour s’unir à Philyra et engendrer Chiron, d’où ce buste anthropomorphe sur un corps de cheval. Ce centaure-là n’était pas un être rustique et mal dégrossi comme les autres centaures, il était sage, instruit, et pour cette raison Apollon lui confia son fils Asklépios pour qu’il lui enseigne la médecine (mon blog au 10 mars 2011 au sujet du sanctuaire d’Asklépios à Épidaure). La célébrité et la sagesse de Chiron lui valent d’avoir été choisi pour symboliser le Pélion, comme en témoignent ces deux sculptures occupant une place d’honneur dans deux petites municipalités.

 

Mais cette montagne avait déjà connu auparavant une aventure. On sait comment Cronos, l’un des six Titans fils d’Ouranos (le Ciel) et de Gaia (la Terre), mutila son père en lui tranchant les testicules car sa mère ne cessait d’enfanter, le Ciel couvrant sans cesse la terre. Du sang de la blessure tombé sur la Terre, Gaia enfanta les Géants, frères des Titans. Or Cronos, de peur d’être détrôné à son tour, avale ses enfants à la naissance jusqu’à ce que sa femme, Rhéa, emmaillote une pierre qu’il avale tout rond en la prenant pour le nouveau-né tandis que celui-ci, le petit Zeus, est allaité par une chèvre, Amalthée, dans une caverne du mont Ida, en Crète. Devenu adulte, Zeus libère ses frères et sœurs de l’estomac de Cronos en administrant un émétique à son père et, au bout de dix années de lutte, la jeune génération parvient à chasser Cronos et les autres Titans de l’Olympe pour les enfermer dans le Tartare. C’est alors que les Géants, choqués de voir leurs frères les Titans ainsi traités, et poussés par Rhéa, attaquent les Olympiens. C’est la célèbre gigantomachie. Pour être aussi haut que les dieux sur l’Olympe, les Géants, dont la force est ahurissante, se saisissent du Pélion tout entier et l’entassent au-dessus de l’Ossa, le massif montagneux juste au nord, entre Olympe et Pélion. Finalement, les Olympiens remportent la victoire, et le Pélion reprend sa place (la légende ne précise ni quand, ni comment).

 

813a3 Le Centaure symbole du Pélion

 

Les autres centaures vivaient aussi dans cette montagne, c’est pourquoi je préfère imaginer que c’est l’une de ces brutes qui est représentée sur les poubelles en inox, indigne support pour le raffinement de Chiron. On se rappelle comment, ayant trop bu au mariage du roi thessalien des Lapithes Pirithoos avec Hippodamie, les centaures se sont précipités sur la jeune mariée et sur les autres femmes invitées, d’où le grand combat des centaures et des Lapithes. Dans une autre légende sur les détails de laquelle je passe parce qu’ils ne concernent pas cette montagne, Pélée, le père d’Achille, est à la chasse dans le Pélion avec Acaste qui, pour se venger d’un affront, profite de son sommeil dans la montagne pour lui cacher son épée et partir. À son réveil, Pélée se voit entouré des Centaures qui s’apprêtent à le tuer, mais notre brave Chiron lui trouve son épée et la lui rend, lui sauvant la vie. Pélée, qui est mortel, s’est marié avec Thétis, déesse immortelle, Néréide fille de Nérée et petite-fille d’Océan. La noce a lieu sur le Pélion, et Chiron offre à Pélée une lance de frêne. Tous les dieux de l’Olympe avaient été invités. Tous, à part une seule déesse oubliée, Éris, la Discorde. Pour se venger, c’est au retour des autres sur l’Olympe qu’elle lance la pomme de discorde qui sera la cause de la Guerre de Troie où mourra le fils de Pélée. Mariage bancal, et après la naissance d’Achille Thétis quitte son mari pour retourner dans les flots. Elle voulait tremper son fils dans le feu pour le rendre immortel, mais Pélée lui avait arraché des mains l’enfant, dont seul un osselet du pied droit avait été brûlé. Pélée alors confie Achille à Chiron, dans sa caverne du Pélion, pour se charger de son éducation, tandis que Philyra et Chariclo, respectivement mère et femme du centaure, se chargent des soins matériels. Pour réparer le pied atteint, Chiron va déterrer le squelette d’un géant qui avait été célèbre pour la rapidité avec laquelle il courait, il prélève l’osselet nécessaire et, en chirurgien expert, il procède à l’opération de substitution. Pour Homère, c’est toujours πόδας ὠκὺς Ἀχιλλεύς, Achille aux pieds rapides, conséquence de cette opération. Et puis ce Jason d’Iolkos, dont je parlais au sujet de Volos, il a lui aussi été élevé dans cet antre, confié à Chiron par son père lorsque le pouvoir lui a été pris par Pélias.

 

813a4 Source dans le Pélion

 

Et c’est avec le bois des arbres coupés dans cette montagne qu’il a construit le navire Argo pour aller, comme je l’évoquais également, conquérir en Colchide la Toison d’Or. Car, situation exceptionnelle en Grèce, le Pélion est remarquablement riche en eau, ce qui autorise une végétation très abondante jusqu’au sommet de la montagne. Ainsi la forêt se développe partout, mais on cultive également toutes sortes de fruits et de légumes, et en cette saison les agriculteurs proposent, sur le bord de la route, les cerises qu’ils viennent de cueillir. Les sources ruissellent de partout sur la roche, le courant est ensuite canalisé le long de la chaussée, et un complexe réseau de dérivations mène l’eau pure et fraîche à chaque parcelle.

 

813a5 village niché dans la montagne du Pélion

 

813a6 Vue, dans le Pélion

 

Les villages du Pélion sont, pour les uns, étalés en tout petits groupes de maisons, voire en maisons isolées le long de la route, sur de grandes distances, ou au contraire tout resserrés en masses compactes créant des taches dans un grand paysage vert (première photo ci-dessus). Par ailleurs, la montagne offre de temps à autre des échappées vers la mer. Ma deuxième photo ci-dessus montre une vue sur Volos par-dessus un toit de lauzes, ces pierres plates typiques des maisons de montagne (en Auvergne par exemple) où avant le transport aisé de matériaux par camion sur des routes macadamisées il était moins coûteux et plus facile d’utiliser des pierres prélevées au sol près du village que d’importer de loin des tuiles manufacturées, même si le poids de la lauze nécessite une charpente solide. Mais pour cela on ne manque pas de bois non plus à l’orée du village. Hélas, aujourd’hui, ces beaux toits ont tendance à disparaître.

 

813b1 Milies (Pélion), église des Taxiarques (Archanges)

 

813b2 Milies (Pélion), église des Archanges

 

Dans mon article sur le train à voie étroite créé par Evaristo de Chirico, je disais qu’il nous avait menés à Miliès, au cœur du Pélion, et que nous avions disposé de quelques heures pour visiter le village avant l’heure du retour. Cette visite étant hors sujet dans un article ferroviaire et cadrant au contraire parfaitement avec un article sur le Pélion, j’en remettais la description à plus tard. C’est-à-dire à aujourd’hui. De la gare, nous sommes montés par un sentier vers le village, à un petit quart d’heure de marche, et au bout d’une rue nous sommes tombés sur la place principale envahie par les tables et les chaises des tavernes, restaurants et bars. Donnant sur un côté de la place, se dresse l’église des Taxiarques, c’est-à-dire, en grec, l’église des Archanges. C’est d’ailleurs l’archange saint Michel qui nous accueille au-dessus de la porte. À l’intérieur, nous sommes éblouis par la splendide iconostase de bois doré.

 

813b3 Milies (Pélion), église des Archanges

 

813b4 Milies (Pélion), église des Archanges

 

813b5 Milies (Pélion), église des Taxiarques

 

Mais aussi par les fresques qui recouvrent intégralement murs et plafonds, tant dans le narthex que dans l’église. Ne pouvant présenter ici les dizaines de photos que j’en ai faites, je suis contraint d’effectuer un choix. C’est difficile, parce que toutes ou presque me plaisent… Ci-dessus, dans le narthex, c’est la grande fresque du jugement dernier. Au centre (première photo), on voit la pesée des âmes. Des mains des anges s’échappent des rayons qui vont frapper et culbuter les démons, trop pressés de s’emparer des âmes avant que la balance entre les bonnes et les mauvaises actions ait rendu son verdict. Sur la droite (deuxième photo), les damnés sont nus et les démons les tourmentent. Sur la gauche au contraire (troisième photo), les bienheureux s’avancent somptueusement vêtus vers la porte du paradis, où il rejoignent saint Pierre qui, muni des clés, va leur y donner accès.

 

813b6 église des Taxiarques à Milies

 

Certes j’aurais eu bien du mal à reconnaître saint Christophe dans ce personnage à la tête bien peu humaine si je n’avais lu son nom en caractères grecs, O agios Christophoros. Il n’y a donc aucun doute.

 

813b7 église des Taxiarques à Milies

 

De même, ici, voyant au milieu des flots (avec l’inscription bien inutile parce qu’évidente hê thalassa, la mer) un homme dans la bouche d’un poisson, j’ai cru pouvoir identifier le Jonas de la Bible. Jusqu’à ce que je remarque qu’il y avait plusieurs hommes dans plusieurs poissons, alors que Jonas serait seul et unique. Observant les alentours, j’ai alors vu (en haut à gauche sur ma photo) que des personnages émergeaient d’une caisse en bois. Et du coup j’ai compris que ce sont des morts qui sortent de leur cercueil, la fresque représente la résurrection des morts, et l’artiste n’a pas voulu oublier ceux qui ont péri en mer. Les poissons ne les avalent pas, ils les restituent, au contraire. Telle est, du moins, l’explication que j’ai imaginée pour cette image. Je suis preneur de toute autre interprétation éventuelle…

 

813b8 église des Archanges à Milies

 

Les images si savoureusement naïves se succèdent comme une bande dessinée remarquablement expressive. Après un Noé embarquant des animaux dans son arche, on arrive à cette image, malheureusement partiellement cachée par un grand drapeau grec enroulé sur sa hampe et remisé à cet endroit. Cette image, clairement, représente l’humanité engloutie dans les flots qu’engendre le déluge. Certains tentent de grimper au sommet des arbres et de s’y agripper mais on voit sur le ciel sombre que la pluie continue à tomber et l’on comprend que le niveau de l’eau n’a pas fini de monter et que tous seront noyés, à l’exception de la famille de Noé et des couples d’animaux qu’il aura embarqués.

 

813c1 fontaine 17e siècle à Milies

 

813c2 fontaine 17e siècle à Milies

 

813c3 toiture d'une fontaine du 17e siècle à Milies

 

Au moment où nous sortons de l’église, une dame fort aimable s’approche de nous et parce que, dit-elle, nous avons un bon matériel photographique et semblons préférer nous en servir plutôt que de nous attabler dans une taverne, elle propose de nous indiquer des choses intéressantes à voir. C’est une Allemande qui s’est installée ici, séduite par le village (il y a de quoi, c’est vrai). Une somptueuse bibliothèque comporte plus de 3000 livres rares qui lui viennent de l’école du dix-huitième siècle qui a fonctionné ici. Mais, bêtement, la bibliothèque est fermée le dimanche, jour où le train amène les touristes. Qu’à cela ne tienne, il y a un beau musée d’histoire populaire, qui traite du passé turc, mais aussi de l’horrible massacre de population dont se sont rendus coupables les Nazis en 1943. Normalement le musée est ouvert jusqu’à 14h30, nous nous y rendons à 13h25 mais… il est fermé. Notre mentor nous conseille alors une belle fontaine du dix-septième siècle un peu en dehors du centre du village et que, sans elle, nous n’aurions pas vue, parce que rien ne la signale. Elle se penche pour recueillir de l’eau dans la paume de sa main et en mouiller la pierre que l’on distingue au-dessus des deux petites vasques, pour la rendre plus lisible. On y voit qu’en l’an 1770 cette fontaine a reçu le nom de Fontaine du Baptême. Sans que je puisse savoir si c’est parce qu’elle a été destinée au baptême des nouveaux chrétiens ou si ce n’est qu’un nom, une dédicace au baptême du Christ par saint Jean Baptiste.

 

813d1 église Sainte Marine à Milies (Pélion)

 

813d2 église Agia Marina (Miliès, Pélion)

 

Cette dame allemande nous a encore indiqué, sans nous y accompagner cette fois, une autre église, perdue dans la verdure un peu en dehors du village. C’est en effet un édifice intéressant, avec des dalles de marbre serties dans l’abside, toutes incisées de motifs différents.

 

813d3 Sainte Marine (église, à Mélies)

 

Au-dessus du portail, le tympan représente la patronne de l’église, agia Marina, attaquant le démon à coups de marteau. En 732, à Poitiers, les Sarrasins ont de même été arrêtés par Charles Martel, d’où son surnom. Ce démon qu’elle veut bouter hors de son territoire par la force, est représenté avec la peau basanée… Et la sainte s’appelle Marine… Tiens, tiens, cela me rappelle quelqu’un, en France… Non, pas possible, ce ne serait pas conforme à la fameuse philoxénie des Grecs, si accueillants aux étrangers.

 

813e place centrale de Makrinitsa

 

Mardi 19. Nous ne sommes pas venus par le rail mais par la route. Nous avons dépassé Anakasia sans nous y arrêter, avec l’intention d’y revenir. Et comme c’est le “Haut Volos” (Ano Volos) j’en ai parlé dans mon article sur Volos (musée Theophilos, église d’Episkopi). Nous arrivons ainsi à Makrinitsa (ou Makrynitsa). Nous nous garons sur le parking avant le village et prenons la rue piétonne bordée de vieilles maisons traditionnelles que l’on pourrait apprécier si elles n’étaient pas monopolisées par les boutiques d’articles pour touristes. Au bout, on arrive à la grande place traditionnelle des villages du Pélion, avec au centre un gros arbre, souvent pluricentenaire. Sur la place, une petite église du dix-huitième siècle vaut, paraît-il, le coup d’œil. Malheureusement, elle est entièrement emmaillotée dans des échafaudages et des bâches qui n’en laissent rien voir. Eh bien, puisqu’un panneau indique un musée d’art populaire, allons-y. Seconde malchance, une feuille dactylographiée informe que depuis le dimanche 17 juin (il y a deux jours…) le musée est fermé pour travaux. Décidément, dure, dure est la vie de voyageur culturel.

 

813f1 Makrinitsa, fontaine

 

813f2 Makrynitsa, fontaine

 

Nous nous consolons en admirant, à côté de l’église, cette belle fontaine de marbre dont tous les panneaux sont sculptés en très bas-relief et dont les bouches crachant l’eau sont originales et décoratives. Puis nous allons nous offrir un rafraîchissement et là, la charmante jeune femme qui nous sert nous conseille d’aller voir le monastère de Saint Gerasimos.

 

813g1 Makrinitsa, vers le monastère St Gerasimos

 

813g2 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

813g3 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

Ce que nous faisons, bien sûr, en suivant cette rue qui a conservé son pavage d’autrefois. Saint Gerasimos est né dans le Péloponnèse au début du seizième siècle. Devenu moine, il est ordonné diacre puis prêtre à Jérusalem, où il s’est rendu en pèlerinage. À la suite de quoi, il mène pendant cinq ans une vie d’ascèse et de prière. De retour en Grèce, il va fonder à Céphalonie un monastère de femmes, et il reste là encore trente ans avant de mourir à 71 ans en 1579. Deux ans après sa mort, pour une raison que j’ignore, on a ouvert sa tombe, et on a trouvé son corps non corrompu. Il a donc été considéré comme saint par l’Église orthodoxe, qui lui attribue des guérisons et des exorcismes.

 

813g4 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

813g5 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

Le catholicon, c’est-à-dire l’église du monastère, date de 1767 et est consacré à la Panagia, la Vierge. Mais les portes en sont fermées. D’ailleurs, nous ne détectons pas le moindre signe de vie, donnant l’impression que ce monastère, comme beaucoup d’autres, est désaffecté. Mais je suppose qu’il n’en est rien, parce que sur Internet j’ai trouvé un document qui va jusqu’à donner le nom de la Supérieure –la Mère Eupraxie– et un numéro de téléphone, et quelqu’un d’autre dit dans un article de blog daté de juillet 2010 que le monastère compte une quinzaine de religieuses, qu’il s’est entretenu un moment avec l’abbesse et qu’il a pu voir le crâne de saint Gerasimos. Malgré tout, nous apprécions l’atmosphère de calme du lieu, son charme, nous faisons le tour de l’église et admirons la fresque de la Vierge au-dessus du portail, la triple abside. Puis nous repartons vers le parking pour récupérer notre véhicule.

 

813h1 église Agia Kyriaki, à Zagorá

 

813h2 tympan de l'église Sainte Cyriaque à Zagora

 

813h3 mur de l'église Sainte Cyriaque, à Zagora

 

Nous roulons vers l’est, ce qui nous mène à gravir le col de Chania, à 1200 mètres d’altitude, au milieu de belles forêts très denses et très vertes, de roche qui apparaît parmi les arbres et d’eaux vives qui ruissellent sur la pierre, qui cascadent en ruisseaux. Puis nous obliquons vers le nord-est pour nous rendre à Zagorá. Là, nous nous arrêtons d’abord devant l’église de Sainte Cyriaque (Agia Kyriaki). Cette sainte, une martyre romaine du troisième siècle, j’en ai parlé assez récemment, le 6 juin dernier, à Marathon. Dans cette église, je remarque particulièrement le tympan du portail principal qui représente une Dormition de la Vierge, et ces curieuses sortes d’assiettes de céramique décorée qui sont incrustées en grand nombre, comme on peut le voir sur la première photo, dans les murs de l’église. Elles représentent des sujets très divers, auxquels je trouve des airs d’art islamique et qui, en tous cas, n’ont rien de spécialement chrétien ou biblique. Je me demande s’il ne s’agirait pas d’incrustations, postérieures au départ des Turcs, de céramiques leur ayant appartenu. Nulle part je n’ai trouvé  la moindre explication, ce qui laisse place pour cette simple conjecture.

 

813i1 Place de Zagora (Pélion)

 

Ce village de Zagorá est du type extrêmement étalé que je définissais au début. On se retrouve dans la campagne, on croit être sorti du village… et puis on y entre de nouveau. Et tout au bout, on arrive à cette place ombragée de ses vieux arbres.

 

813i2 Campanile de Saint-Georges, à Zagora (Pélion)

 

Sur cette place, on trouve d’abord un campanile détaché et qui fait office de porte vers la petite esplanade d’une autre église.

 

813j1 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

813j2 église Saint-Georges, Zagora, Pélion

 

Cette autre église, c’est Agios Georgios, Saint Georges. Comme beaucoup d’églises du Pélion, elle est bordée d’un préau. Évidemment, vues d’extérieur, ces églises sont très simples, elles ne séduisent pas au premier coup d’œil comme les églises romanes de villages de France ou d’Italie, mais lorsque l’on en fait le tour, côté abside on trouve la plupart du temps de superbes bas-reliefs taillés dans le marbre.

 

813j3 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

813j4 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

813j5 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

Et c’est bien le cas ici. Sur la photo précédente, on a pu voir que l’abside principale et les deux absidioles latérales étaient composées de multiples facettes de plaques de marbre. Les trois photos ci-dessus montrent des exemples de la décoration qui y est gravée, des dessins naïfs amusants et décoratifs.

 

813j6 iconostase, église St-Georges, Zagora, Pélion

 

Selon le Guide Vert Michelin, il faut voir dans cette église la monumentale iconostase du dix-huitième siècle en bois sculpté et doré. Le hic, c’est que l’église est fermée, et que selon les gens du coin que nous avons interrogés on ne sait pas quand elle sera ouverte, peut-être dans dix minutes ou une demi-heure, peut-être pas du tout. Alors nous attendons un peu, puis nous renonçons. Par une fenêtre, sur le côté du portail, on peut l’apercevoir dans la pénombre. Appuyant mon objectif contre la vitre pour éviter de bouger pendant une pose longue, je déclenche, et la photo prise à travers la vitre donne l’image ci-dessus. Les lustres, le mobilier, cachent passablement l’iconostase que l’on n’aperçoit que de loin, mais au moins nous ne rentrerons pas bredouilles. Oui, je l’ai vue (un petit peu) la fameuse iconostase monumentale de Saint Georges de Zagorá !

 

813k Jumelage Tsagkarada avec Juigné

 

Pour refermer le circuit, nous retournons vers la route principale, qui part vers le sud. L’étape suivante, c’est Tsagkarada. Compte tenu du fait qu’en grec moderne GK se prononce comme le G dur français (un gang, une gargouille), le mot est parfois transcrit en omettant le K grec. Mais comme d’autre part, depuis l’Antiquité, un G devant une gutturale (G, K ou KH) se prononce comme un N (d’où le mot grec Aggelos a donné le prénom italien Angelo et le mot français ange, d’où aussi l’orthographe grecque Agkyra pour la capitale turque Ankara), il n’est pas illogique de transcrire ce nom comme il se prononce, à savoir Tsangarada. Heureusement que j’ai ce commentaire à faire sur la prononciation, parce que nous aurions dû voir sur la place principale un gigantesque platane millénaire déployant sa ramure sur une envergure de plus de trente mètres. Mais la route ne traverse pas cette place principale, dans ce village de type extrêmement étiré et dispersé et après avoir demandé notre chemin cinq fois et être partis chaque fois dans une direction différente, nous avons décidé de rentrer. Des églises emmaillotées ou fermées, des musées fermés, une bibliothèque fermée, un platane introuvable, c’est assez. Et malgré toutes ces déconvenues, Natacha et moi sommes bien d’accord pour dire que nous n’avons pas perdu notre temps parce que nous avons quand même vu des fresques, des sculptures, et aussi des paysages à couper le souffle au pays des centaures. Alors même dans ces conditions, le tour du Pélion, ça vaut le coup.

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Published by Thierry Jamard
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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 23:31

 

Puisque la Magnésie, région de Volos et du Pélion en Thessalie, a été habitée depuis le paléolithique, on y a découvert des objets extrêmement anciens, depuis 6500 avant Jésus-Christ, des objets de l’époque de Jason, qui a précédé les Mycéniens, des objets des époques géométrique, archaïque, classique, hellénistique, romaine… Cela fait un musée extrêmement riche. Et tout cela pour 2 petits Euros seulement. Et 1 Euro pour les plus de 65 ans. Et la photo est autorisée. Voilà un bel exemple de politique culturelle. Voyons donc un peu ce qu’on y trouve.

 

812a Outil néolithique (Thessalie, 6500-3200)

 

Cet outil, situé dans une très large fourchette, 6500-3200 avant Jésus-Christ, est en fait une reconstitution, mais réalisée à partir d’éléments authentiques, ce qui la rend très crédible. Un os a été incisé dans sa longueur, et des silex tranchants y ont été insérés. On obtient ainsi un outil à couper, une sorte de couteau, à une époque antérieure à l’usage des métaux.

 

812b1 Visages sur poteries thessaliennes néolithiques

 

Sur ces fragments de grands vases de terre, on voit des visages humains en relief. Nous sommes à la fin de l’époque néolithique, dans la première moitié du quatrième millénaire avant Jésus-Christ.

 

812b2 Poterie thessalienne (Dimini, 4700-4600)

 

Lorsque l’on se rend compte que cette poterie a été datée 4700-4600 avant Jésus-Christ, on reste admiratif devant la qualité de sa réalisation, l’esthétique de sa forme, la beauté de sa décoration incisée. Elle provient du site de Dimini, dont je parle dans mon article sur Volos.

 

812b3 boutons (Thessalie, époque néolithique)

 

En matière de joaillerie et d’accessoires d’habillement, c’est une caverne de Thessalie qui a livré les éléments les plus anciens, du paléolithique, il y a 25000 ans. Ce qui est présenté ici ne remonte pas aussi loin, néanmoins il est frappant de trouver ces boutons datant du néolithique. Certains sont en pierre, d’autres réalisés dans un coquillage, le spondylus gaederopus.

 

812c1 Terres cuites néolithiques thessaliennes (6500-4500)

 

Ici, ce sont trois masques humains, trouvés dans des habitats néolithiques de Thessalie et datant de 6500-5800 avant Jésus-Christ. À droite, cette figurine animale en terre cuite provient elle aussi d’un habitat néolithique thessalien, mais elle est sans doute plus récente que les masques.

 

812c2 Figurines néolithiques thessaliennes (6500-5300)

 

Comme les objets précédents, les trois figurines de terre cuite ci-dessus proviennent d’habitats néolithiques thessaliens. Elles sont datées entre 6500 et 5300 avant Jésus-Christ. Ces deux femmes et cet homme sont extrêmement réalistes. L’homme est représenté avec un ventre avachi, il est âgé. Les femmes ont de fortes hanches, de grosses cuisses, de grosses fesses, elles possèdent les caractéristiques considérées comme favorables à la reproduction. La femme enfante, la femme nourrit, la femme crée le lien social, son rôle est essentiel, ce qui explique qu’elle soit représentée beaucoup plus fréquemment que l’homme. On s’est demandé si ces figurines représentent des dieux et des déesses objets d’un culte, ou si elles ne sont que des représentations symboliques de la fécondité, statuettes utilisées dans des rites magiques propitiatoires (enfants, récoltes), ou même tout simplement des objets décoratifs. Mais on ne les trouve pas dans les sépultures.

 

812d1 tombe mycénienne (Dimini, 2000-1600)

 

Traversant les millénaires, nous en venons à la fourchette 2000-1600 avant Jésus-Christ pour cette tombe transférée de Dimini et par conséquent antérieure à l’arrivée des Mycéniens (vers 1550).

 

812d2 tombe mycénienne (Thessalie, 14e siècle)

 

Datant, elle, du quatorzième siècle, cette tombe est d’époque mycénienne. Le transfert de tombes complètes, avec leurs murs, avec les ossements, avec les objets votifs replacés là où on les a trouvés, permet de mieux se représenter les sépultures néolithiques et mycéniennes.

 

812d3 chariot mycénien (région de Larissa, 13e s.)

     

Ce chariot de terre cuite mycénien (treizième siècle avant Jésus-Christ) a été trouvé dans une tombe taillée dans la roche, au cimetière de Megalo Monastiri, dans la région de Larissa. Ces chars sont bien connus, par quelques autres terres cuites, et surtout par des peintures de vases. Ce sont des chars de ce modèles que montaient les soldats de la Guerre de Troie, comme celui que menait Patrocle pour Achille. Leur usage n’était pas que guerrier, ils servaient aussi pour la chasse, pour les compétitions (jeux funèbres de Patrocle, par exemple), pour des cérémonies officielles, dans des processions religieuses.

 

812d4 collier mycénien en or (Volos, 15e-13e s.)

 

À Volos, dans une tombe mycénienne à tholos renfermant des sépultures du quinzième au treizième siècles avant Jésus-Christ, a été trouvé ce merveilleux collier d’or fait de pastilles en forme de rosettes et de fleurs de papyrus.

 

812e1 boucles d'oreilles hellénistiques en or

 

812e2 boucles d'oreilles hellénistiques en or

 

812e3 collier hellénistique en or

 

Le musée comporte bien des objets des périodes géométrique et archaïque, mais pour passionnant qu’il soit de les voir ici, les montrer en petites photos dans mon blog pourrait donner l’impression d’être répétitif par rapport à ce que j’ai déjà montré de ces époques et en provenance d’autres musées. Concernant la période classique, je ne vais pas respecter l’ordre chronologique parce que de ce bijou mycénien je voudrais rapprocher d’autres bijoux beaucoup plus tardifs puisqu’ils sont des débuts de l’époque hellénistique, fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou début du troisième. Ces deux paires de boucles d’oreilles et ce collier proviennent tous trois d’Homolion, ville du nord de la Thessalie annexée par la Macédoine en même temps que toute la Magnésie, en 352 avant Jésus-Christ. Il est intéressant de remarquer que ces pièces de joaillerie en or, qui sont d’une finesse exceptionnelle, répondent à un goût beaucoup moins sobre que le collier mycénien.

 

812f1 Colorants Thessalie antique

 

Phères, palais présumé du Mycénien Admète (cf. Alkestis, tragédie d’Euripide) a livré bien des objets intéressants. Comme le site a continué d’être habité bien longtemps après les Mycéniens, les découvertes concernent toutes les époques, comme ces vases contenant des pigments destinés à la décoration de figurines et autres articles de terre cuite que l’on situe, de façon bien vague, entre le sixième et le premier siècle avant Jésus-Christ.

 

812f2 L'appartement des femmes (gynécée) 6e-4e s. avt JC

 

L’intérêt de ce fragment de couvercle de pyxide réside dans le fait qu’il représente une scène se déroulant au sein de l’appartement des femmes, le gynécée. Il a été trouvé dans les fouilles d’une maison privée de Phères et cette poterie à figures rouges a été datée entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

812f3 Course, sur amphore panathénaïque. 336-335 avt JC

 

Ici, la datation est beaucoup plus précise. Non seulement on est au quatrième siècle avant Jésus-Christ, mais parce que cette représentation d’hommes en compétition de course à pied se rapporte à des jeux panathénaïques précis, on sait que l’amphore qui porte cette peinture est de l’année 336/335. Trouvée sur le site de la ville antique d’Amphanae, près de Volos, dans le temple d’Apollon, elle porte inscrit le nom de Pythodélos.

 

812f4 stèle votive, Apollon et le donateur, 4e s. avt JC

 

Également trouvée dans le temple d’Apollon d’Amphanae et datée du quatrième siècle avant Jésus-Christ, cette stèle votive en marbre représente Apollon à droite auprès du donateur. La différence de taille s’explique par le fait que, comme d’habitude, le dieu est représenté plus grand que l’humain.

 

812f5 Enfant assis (marbre), 4e s. avt JC

 

Encore le temple d’Apollon d’Amphanae et encore le quatrième siècle avant Jésus-Christ pour cette statue de marbre d’un petit garçon assis sur son pied, dont malheureusement la tête est perdue. Dommage, car même acéphale cet enfant est surprenant de réalisme.

 

812f6 Tête d'Aphrodite (marbre), 4e s. avt JC

 

Sans quitter l’époque classique et son quatrième siècle, nous nous transférons sur l’acropole de Phères pour cette tête de marbre qui a dû appartenir à une Aphrodite. Malgré son nez brisé et ses lèvres arrachées, je trouve admirablement beau ce visage.

 

812f7 Guerrier galate assis (3e-2e s. avant JC)

 

Nous arrivons maintenant à l’époque hellénistique. Cette terre cuite représentant un guerrier galate assis (la Galatie est une région du centre de l’Asie Mineure) est en effet du troisième ou du second siècle avant Jésus-Christ. Il provient de la ville antique de Démétrias.

 

812f8a Edit de Philippe V de Macédoine (184 avt JC)

 

812f8b Edit de Philippe V de Macédoine (184 avt JC)

 

Cette petite stèle de marbre datée de 184 avant Jésus-Christ et provenant du théâtre de Démétrias porte un édit du roi Philippe V de Macédoine par lequel il fixe la couleur des vêtements des “chasseurs d’Héraklès”, éphèbes constitués en un corps chargé de l’éducation de jeunes Macédoniens appartenant à la plus haute aristocratie proche du roi. Le vêtement traditionnel de ces catégories de personnes est constitué du pétase et de la chlamyde. Pour lesdits chasseurs d’Héraklès, pétase et chlamyde seront gris foncé, excluant toute polychromie. Un détail de ce genre ne revêt pas qu’un aspect folklorique ou amusant. Il est au contraire très significatif. En effet, s’il y a à Démétrias des chasseurs d’Héraklès, c’est qu’il s’y trouve aussi une haute aristocratie macédonienne, et par conséquent que la cité n’est pas en situation de dépendance ou en situation d’alliée vassale, mais qu’elle est bel et bien sur un pied d’égalité avec les cités Macédoniennes. La conquête de la Magnésie a maintenant 168 ans, et l’on voit en quel sens a évolué l’assimilation. Je publie aussi la transcription de ce texte. L’épigraphie (science qui étudie les inscriptions) est une science extrêmement complexe. J’ai déjà attiré l’attention sur un lien que j’indique sur la droite de l’écran, plus haut, et qui mène à un site remarquable sur le sujet. Dans l’édit ci-dessus, on voit que la transcription supplée entre crochets droits ce qui manque (stèle endommagée), sépare les mots (le grec antique ne laisse aucun espace entre mots), ajoute la ponctuation, les esprits, les accents, rendant le texte compréhensible pour un helléniste non épigraphiste. La numérotation des lignes permet en outre de se reporter aisément au texte correspondant sur la stèle.

 

812f9 Pièces d'argent, Démétrias, 47-27 avant JC

 

Nous arrivons dans les toutes dernières années de la période hellénistique, ou même un tout petit peu après, avec ces pièces d’argent provenant du théâtre de Démétrias (47-27 avant Jésus-Christ). Ce trésor est constitué de 68 pièces d’argent. 67 d’entre elles proviennent de trois éditions successives de la ligue thessalienne, tandis que la soixante huitième pièce est de la ligue de Magnésie.

 

812g1 Stèle peinte de Stratonikos (3e-2e s. avt JC)

 

Le musée archéologique de Volos possède une incroyable collection de stèles peintes. Parmi les liens que je propose sur mon blog, à droite (et tous très bien faits et proches de mon sujet), c’est celui qui concerne l’épigraphie qu’il faut consulter maintenant car, même pour qui ne lit pas le grec, il apporte de précieux renseignements, par exemple sur la composition de la population de Volos (“Au menu de ce site” puis “Des stèles funéraires peintes…”) tirés de la lecture et de l’interprétation de ces pierres. En voici sept, choisies presque au hasard. Toutes proviennent du cimetière de la ville antique de Démétrias et toutes sont datées entre le troisième et le deuxième siècles avant Jésus-Christ, à savoir entre la fondation de la ville en 293 et l’arrivée des Romains en 168, comme je l’expliquais à la fin de mon article sur Volos. On remarque dans ces stèles de grandes similitudes avec le style athénien, et cela n’a rien de bizarre. Ce n’est nullement dû à une influence exercée sur les artisans locaux. En fait, les riches Athéniens avaient l’habitude de faire construire pour leurs proches ou pour eux-mêmes des monuments énormes, qui occupaient beaucoup trop de place dans les cimetières. Aussi en 317 une loi interdisant le luxe des sépultures à Athènes, limita à une simple colonnette gravée la marque des tombes. Les nombreux artisans qui travaillaient alors pour les cimetières se seraient retrouvés au chômage s'ils n'avaient choisi de partir pour des villes où on leur permettait de continuer à réaliser des monuments funéraires. Telle est l’explication de ce style athénien à Démétrias ou ailleurs. La pierre ci-dessus signale la tombe de Stratonikos.

 

812g2a Stèle peinte de Démétrios (3e-2e s. avt JC)

 

812g2b Stèle peinte d'Olympos (3e-2e s. avt JC)

 

La première de ces deux stèles est celle d’un certain Démétrios fils d’Olympos. Sans indication de lieu d’origine, cette stèle comme celle de Stratonikos sont celles de citoyens du crû. Mais la seconde stèle ci-dessus est celle d’Olympos, d’Héraklée (le monde grec comporte plusieurs villes de ce nom, dont une sur la côte ouest de l’Asie Mineure). Démétrios est sans doute le fils de cet Olympos-là, et ses grands-parents étaient citoyens d’Héraklée.

 

812g3 Stèle peinte de Jason (3e-2e s. avt JC)

 

Nombre de stèles représentent, comme celle-ci, un ruban rouge noué. Ici, il s’agit de la tombe de Jason, fils d’Antipatros, d’Askalon (colonie phénicienne de Tyr, au sud de l’État actuel d’Israël, non loin au nord de Gaza).

 

812g4 Stèle en bas-relief peint (banquet funéraire)

 

Ici, pas de texte, pas de nom. Mais si j’ai choisi de montrer cette stèle c’est parce que, en plus de la peinture, elle est en bas-relief et parce que, en outre, elle montre un banquet funèbre, nous informant de façon réaliste sur la manière dont se déroule ce rite.

 

812g5 Stèle peinte de Boion (3e-2e s. avt JC)

 

Stèle de Boion, fils de Bion, originaire de l’île de Kos dans le Dodécanèse. Or, comme on sait, Hippocrate est né à Kos vers 460 avant Jésus-Christ et est mort à Larissa (notre prochaine étape) en 370. Le premier, il a dégagé la médecine de l’action divine et de son étude comme objet philosophique. Il est l’auteur (quoique contesté par les études les plus récentes) du serment prêté par les médecins. Ce serment est maintenant adapté, dans les différents pays, à la médecine moderne et aux mœurs contemporaines. L’original dit, entre autres “[…] Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion. Semblablement, je ne remettrai à aucune femme un produit abortif […]. Dans quelque maison que je rentre, j'y entrerai pour l'utilité des malades, me préservant […] surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l'exercice de ma profession, je tairai ce qui n'a jamais besoin d'être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas […].” À Kos, Hippocrate a enseigné la médecine au sein de la Confrérie des Asclépiades et longtemps après lui la tradition de la médecine s’est maintenue dans l’île. Aussi en vient-on rapidement à l’idée que très probablement ce Boion était un médecin de Kos qui aurait migré sur le continent un ou deux siècles après le Père de la Médecine.

 

812g6 Stèle peinte d'Archidikè (3e-2e s. avt JC)

 

 

Le long texte, très émouvant, gravé sur cette stèle d’une certaine Archidikè dit tout de son origine. Aussi est-il préférable que je le cite : “Si toi, Rhadamante, ou toi, Minos, avez jugé une autre femme comme vertueuse, alors jugez aussi cette fille d’Aristomachos. Menez-la aux îles des bienheureux, parce qu’elle fut pieuse et juste. Tylisos, cité crétoise, l’a élevée, et maintenant cette terre l’enveloppe. Ta destinée, Archidikè, t’a classée parmi les immortels”. Rappelons seulement que Minos et Rhadamante, fils (comme Sarpédon) d’Europe aimée de Zeus qui avait pris l’apparence d’un taureau, sont devenus, après leur mort, juges des enfers. Quant à Tylisos, c’est une ville antique dont les ruines sont au sud-ouest d’Héraklion.

 

812h1 Charon conduit les âmes au monde des morts

 

La pierre de cette photo est un fragment de stèle, mais cette stèle ne fait pas du tout partie de la même série. D’abord, elle n’est pas peinte. Ensuite, elle est postérieure aux autres dans une fourchette de dates qui laisse un grand flou, entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le troisième siècle après. Enfin, sa provenance est inconnue, ce qui suppose qu’elle n’a pas été, comme les stèles précédentes, descellée par les archéologues du mur qui en faisait réemploi. Elle représente Charon qui, sur sa barque, mène les âmes des morts vers les enfers en leur faisant traverser le Styx. Généralement, Charon est accompagné de Cerbère, le chien à trois têtes, et il rame. Ici, pas de Cerbère, et le nautonier, assis à la poupe, fait ramer les morts qu’il transporte.

 

812h2 Autel cylindrique transformé en puits

 

Cette grosse pierre a connu une histoire particulière. À l’origine, c’était un autel cylindrique de marbre, datant probablement du premier siècle de notre ère. Puis vers le quatrième siècle, alors que le christianisme remplaçait la vieille religion païenne et en rendait inutiles les accessoires, on a creusé cet autel pour en faire la margelle d’un puits. Le frottement des cordes remontant les seaux pleins d’eau ont creusé des sillons dans le marbre, comme on peut le constater sur cette photo. Belle décoration de bucranes reliés par des guirlandes.

 

812h3 Zeus, 3ème siècle après JC

 

812h4 Hermès, 3e siècle après JC

 

812h5 Aphrodite, 3e siècle après JC

 

Et nous terminerons la visite de ce musée par ces trois petites statuettes de bronze représentant respectivement Zeus, Hermès et Aphrodite. Toutes trois sont du troisième siècle après Jésus-Christ, et toutes trois proviennent d’autels privés situés dans des maisons romaines de Dimitrias. Lorsque le musée dit “maison romaine”, cela signifie une maison de l’époque romaine, de gens vivant à la romaine. Mais ces gens peuvent être des Grecs ou des Romains. Et comme les rapprochements de légendes, d’attributs, etc., entre les dieux du panthéon grec et ceux du panthéon romain ont amené les croyants à penser que les différents peuples utilisaient des noms différents pour nommer, dans leur langue, les mêmes dieux, les habitants de ces maisons romaines ont peut-être plutôt honoré, dans ces statuettes, Jupiter, Mercure et Vénus…

 

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 22:46

Le peintre italien Giorgio de Chirico (1888-1978) est évidemment bien connu. Nous étions encore en France lorsqu’il a été exposé début 2009 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, mais nous l’avons manqué. Nous nous sommes rattrapés en allant voir l’exposition de ses œuvres à Rome quelque temps après, apparemment la même exposition qu’à Paris. Ai-je su qu’il était né à Volos et l’ai-je oublié, je ne saurais le dire. Oui, probablement, je l’ai lu dans sa biographie affichée sur un grand panneau à l’entrée de l’exposition, mais à l’époque Volos n’était pour moi que le nom d’un port de Thessalie, rien de plus, et ce jour-là je ne me suis même pas étonné de cette naissance en Grèce, qui pourtant explique la présence dans ses tableaux de colonnes et autres éléments architecturaux antiques. La raison de cette naissance à Volos du petit Giorgio s’explique par le contrat de construction des chemins de fer de Thessalie, obtenu par son père l’ingénieur Evaristo de Chirico qui s’est transporté sur place avec sa famille pour travailler plusieurs années durant sur ce projet. De là aussi la prédilection de Giorgio pour les trains dans ses tableaux.

811a1 Musée du chemin de fer du Pélion

 

Le petit train à vapeur du Pélion roulait sur une voie extrêmement étroite de 0,60 mètre (alors que l’écartement britannique adopté par la France et presque toute l’Europe est de 1,435 mètre, et qu’il est de 1,524 mètre dans les pays de l’ex-Union Soviétique et de 1,668 en Espagne et au Portugal) dont on ne trouve guère d’équivalent dans le monde qu’en Inde, exception faite de voies de mines, de voies touristiques locales, etc. Cette ligne est évoquée dans un petit musée des chemins de fer de Thessalie situé à l’étage de la gare de Volos, que l’on peut visiter sur demande. Demande que nous avons faite, bien sûr. Et un monsieur fort aimable nous en a ouvert la porte et nous a laissés libres de circuler et de photographier, attirant parfois notre attention sur des objets que nous ne remarquions pas ou donnant –en grec et par gestes expressifs– les nécessaires explications. Ci-dessus, dans la bibliothèque, le Dictionnaire des chemins de fer, et d’autres ouvrages sur le sujet.

811a2 Musée du chemin de fer du Pélion

 

811a3 Musée du chemin de fer du Pélion

 

811a4 L'entreprise Evaristo de Chirico

 

On peut voir dans ce musée la genèse du train, avec les originaux des dessins techniques, comme ci-dessus les voies et un modèle de gare (selon l’importance de la station, il y avait trois modèles de gares). Et puis le tampon de l’entreprise. Difficile, dans cet état réduit de la première photo, de lire le titre, Éléments de résistance du rail. Sur la seconde photo, on distingue mieux Plan du rez-de-chaussée, et même avec de bons yeux la destination de chacune des salles. Et le tampon de la troisième photo est bien lisible. On se rend compte que dans cette entreprise créée par un ingénieur italien pour travailler en Grèce, tout est en langue française... Sur une autre page, que je ne publie pas parce qu’elle est déjà difficilement lisible sur place dans le musée, sont représentés les profils de lignes, en coupe donnant les cotes d’altitude point par point, et l’on voit que ces études ne se limitent pas au Pélion, puisqu’il y a l’étude d’une ligne de Volos à Larissa et d’une autre ligne de Velestino (Phères, près de Volos) à Kalambaka (au pied des Météores). La construction de ces lignes, mises en service respectivement en 1884 (61 kilomètres) et en 1886 (142 kilomètres) a précédé celle de Volos à Milies (28 kilomètres) ouverte peu à peu de 1892 à 1903. Cette dernière a fermé en 1971. Il est à noter, pour la gare de Volos, une particularité unique au monde : la ligne de Milies à 0,60 mètre, la ligne de Larissa à 1,00 mètre (désormais passée au standard international) et la ligne d’Athènes et Thessalonique à 1,435 mètre. Trois standards. De sorte que l’on peut voir encore aujourd’hui sortir de la gare une voie à quatre rails, l’un servant à tous les trains, et les trois autres distants du premier de 0,6 mètre, 1 mètre, 1,435 mètre.

811b1 Musée du chemin de fer du Pélion

 

811b2 Risque d'incendie

 

Il y a également toutes sortes de souvenirs, affiches indiquant le prix du billet, tickets compostés (première photo), indications de sécurité (seconde photo) destinées à éviter les incendies “Il est formellement interdit de jeter hors des voitures des cigarettes ou des cendres incandescentes. Les contrevenants feront l’objet d’une plainte”. En effet la végétation est abondante et comporte une forte proportion de résineux, il y a beaucoup de sources mais elles s’écoulent dans des lits étroits et le soleil est chaud, desséchant la terre, une cigarette jetée par la fenêtre peut provoquer un incendie dévastateur.

811b3 Sifflet à vapeur du chemin de fer du Pélion

 

On peut voir aussi de nombreux objets techniques de mesure et de commande, des plaques constructeur provenant de locomotives, etc. Je me limiterai à montrer ici cet objet, sifflet à vapeur pour locomotive. La vapeur sous pression arrive à l’intérieur, et si le mécanicien abaisse la poignée, la vapeur passe par le sifflet, qui retentit.

811c1 Chemin de fer du Pélion, par Evaristo de Chirico

 

Parmi les affiches et les photographies anciennes en noir et blanc, je choisis celle-ci qui montre le train du Pélion lors de ses débuts. Aujourd’hui, la voie n’a pas été arrachée, et elle est visible près de la route en bordure de mer, parfois même sur la route, noyée dans le macadam. D’ailleurs, de 1988 à 1994, le train a circulé, pour les touristes, dans les rues mêmes de la ville.

811c2 Chemin de fer du Pélion, oeuvre d'Evaristo de Chiric

 

Quittons à présent le musée. J’enchaîne avec quelques autres photos qui sont placardées dans la gare de Milies, petite localité au sein de la montagne du Pélion, terminus de la ligne venant de Volos. Ci-dessus, on voit le train franchissant un viaduc métallique. Evaristo de Chirico est en effet contemporain de notre Gustave Eiffel national, et l’usage de l’acier pour construire des structures légères et souples est alors le summum de la technique moderne.

811c3 L'autobus de Milies

 

Légendée à la main, cette photo montre l’autobus de (vers) Milies. Nul doute que ce chemin de fer soit un moyen de transport plus sûr. Néanmoins la ligne ayant été ouverte à la fin du dix-neuvième siècle, cet autobus est postérieur puisqu’à cette époque le chemin de fer n’était plus une nouveauté (Balzac, mort en 1850, a utilisé le train pour son dernier voyage vers Madame Hanska, jusqu’en Ukraine), tandis que l’automobile en était à ses balbutiements.

811c4 L'ingénieur italien Evaristo de Chirico

 

Il est nécessaire de montrer le visage de l’auteur du train. La légende de la photo dit “Le chef de l’entreprise constructrice des chemins de fer thessaliens, l’ingénieur italien E. de Chirico”.

811d1 Locomotives du chemin de fer du Pélion

 

La gare de Volos construite à la fin du dix-neuvième siècle pour les trains de Thessalie est encore en service aujourd’hui mais en voies d’écartement standard et pour des trains reliant Athènes, Larissa, Thessalonique. On y voit, sagement rangées au fond, les vieilles locomotives à vapeur pour voie étroite.

811d2 Le chemin de fer du Pélion

 

811d3 Le chemin de fer du Pélion à Ano Lekhonia

 

811d4 Le chemin de fer du Pélion

 

Pour le plaisir des touristes, la vieille ligne a été remise en service. Hors juillet et août, le train ne circule que les samedis et dimanches du printemps à l’automne. La première partie du trajet, de Volos à Ano Lekhonia, n’est plus praticable, la voie étant en grande partie –comme je le disais plus haut– noyée dans la chaussée des voitures, parfois des maisons ont été construites là où elle passait. Mais à partir du moment où elle s’enfonce dans la montagne, n’étant plus en concurrence avec la route, elle a pu être remise en service. Pour le prix de 18 Euros pour l’aller et retour, on peut partir de la gare d’Ano Lekhonia à 10 heures et monter en une heure et quart ou une heure vingt (avec arrêt de 15 minutes à Ano Gatzea) jusqu’au terminus de Milies situé 16 kilomètres plus loin. On dispose alors de quelques heures pour visiter le village, puisque pour la descente le train repart à 15 heures. La vapeur crachée par la cheminée de la locomotive n’est pas blanche et elle sent le pétrole, les bielles actionnant les roues sont invisibles et le bruit de la vapeur dans les cylindres rappelle étrangement la sonorité d’un gros moteur diesel de camion, mais il faut faire semblant d’y croire. Une vraie machine à vapeur –une seule– est encore en service pour des occasions très spéciales, paraît-il.

811e Chemin de fer du Pélion, la gare de Milies

 

811f1 La plaque tournante à Milies

 811f2 La plaque tournante à Milies

 

En gare de Milies, la locomotive doit changer de direction. On la détache des wagons, elle va jusqu’à l’aiguillage et revient sur la voie d’à côté puis roule jusqu’à une plaque tournante où on va lui faire faire demi-tour. La plaque n’étant pas mécanisée, on fait appel aux passagers pour donner un coup de main aux employés.

811g1 La ligne du chemin de fer du Pélion

 

811g2 Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Pélio

 

L’établissement de la ligne a supposé une infrastructure difficile et coûteuse. Déjà, une route nécessite de grands travaux en montagne, mais les roues de train métal contre métal ne peuvent s’accommoder que de pentes très faibles, les courbes doivent avoir un grand rayon, ces contraintes exigent encore plus d’ouvrages d’art qu’une route. Au total, pour cette petite ligne de Volos à Milies, Evaristo de Chirico aura construit deux tunnels et neuf ponts. Ci-dessus, on voit comment est franchie une hauteur, soit à ciel ouvert en ouvrant la voie à l’explosif entre deux parois abruptes, soit en creusant un tunnel.

811g3a Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

811g3b Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

À l’inverse, lorsqu’il faut franchir une vallée, les ingénieurs conçoivent des viaducs. Cette vallée-ci n’est pas trop profonde, on a pu y construire les piles de pierre de ce viaduc.

811g4a Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

811g4b Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

Là, au contraire, la gorge est très profonde, les travaux pour y monter des piles de pierre seraient très coûteux. Puisqu’elle est étroite, elle se prête bien à un viaduc métallique jeté d’un bord à l’autre. C’est celui que nous avons vu sur la photo ancienne. On a remarqué qu’il coupe en ligne droite pour les employés piétons, tandis que de l’autre côté il suit une courbe douce pour la voie ferrée. Ingénieuse disposition qui permet de mettre le train en position pour attaquer le flanc de la vallée, tout en jetant un pont aussi court que possible, quitte à le faire plus large.

 

811h1 Musée de l'olive à Ano Gatzea

 

800h2 Musée de l'olive à Ano Gatzea

 

811h3 Musée de l'olive à Ano Gatzea

 

Voilà terminé notre voyage en train. Le temps dont nous avons disposé à Milies a été suffisant pour que nous puissions visiter le village. J’en parlerai dans un prochain article qui traitera de notre visite du massif du Pélion. En revanche, le petit quart d’heure d’arrêt à Ano Gatzea, dont une partie a été consacrée à faire des photos du train et de la gare, ne nous a pas permis de jeter le moindre coup d’œil au village. Mais il y a, mitoyen de la gare, un musée de l’olive et de l’huile d’olive qui n’ouvre ses portes que lors du passage du train à l’aller, c’est-à-dire deux fois un quart d’heure par semaine, car sinon il n’aurait malheureusement aucun visiteur. Et c’est dommage, parce qu’il est petit mais sympathique, et le monsieur qui nous y a reçus est souriant, accueillant et répond avec compétence aux questions. Et puis, même sans poser de questions, la présentation intelligente permet de trouver à chaque endroit les explications nécessaires. Quelques (brèves) minutes de plaisir lors de la halte à mi-parcours. Il me semble donc préférable d’en parler ici plutôt que dans l’article sur le Pélion. Les photos ci-dessus se passent, je pense, de commentaires, sauf peut-être la dernière, qui représente la fabrication du savon à partir de l’huile d’olive.

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 15:07

810a1 Etude du séisme 1 (1954) par Agenor Asteriadès

 

Pour cause de violents séismes en 1954 et 1955, Volos est une ville neuve reconstruite sur les décombres. C’est un important centre industriel de traitement des produits de la Thessalie, minoteries et tanneries, et dans son port sont chargés pour l’exportation blés et farines, cuirs, cultures maraîchères, huile d’olive et savon, sucre. Et le musée vaut la visite. Ci-dessus, un tableau d’Agenor Asteriadès daté de 1954 s’intitule Étude du séisme.

 

Pour l’étymologie du nom de Volos, diverses hypothèses ont été avancées. Certaines, émanant pourtant d’archéologues reconnus, supposent des déformations qui ne répondent à aucune évolution phonétique possible de sorte que, quoique n’ayant pas –tant s’en faut– leur notoriété ni leurs compétences, je ne peux que les rejeter. Celle qui me paraît la plus plausible ferait venir ce nom du vieux slave GOLO, espace dénudé. Et en effet, dans l’Antiquité tardive, des populations slaves sont venues s’installer en Grèce, en Thessalie entre autres, et ces terres résultant de l’ensablement qui a fait reculer le rivage, on peut supposer qu’elles étaient vierges de végétation et de cultures.

 

810a2 Volos, bateaux de pêche, 1997 (par Chryssa Vergi)

 

Dès le milieu du quinzième siècle, très tôt après la prise de Constantinople en 1453, les Turcs tiennent la forteresse de Volos. Par la suite, peu à peu, des Juifs et des Grecs créent en front de mer des établissements commerciaux. Lorsqu’au cours du dix-neuvième siècle la ville se développe, d’autres Grecs arrivent et, malgré l’opposition de ceux qui étaient déjà installés là, ils construisent et donnent à la ville un aspect flatteur, puisqu’en 1883 Alfred Mézières parle des maisons “aux jolies façades” (la Thessalie n’a été rattachée à la Grèce, libérée de l’Empire Ottoman, qu’en 1881). Ci-dessus, un tableau de Chryssa Vergi intitulé Volos, bateaux de pêche, 1997.

 

810b1 Volos, reconstruction du navire Argo de Jason

 

810b2 Volos, reconstruction du navire Argo de Jason

 

Je vais parler tout à l’heure du passé antique de la ville, peut-être mythique ou peut-être fondé, lié à Jason et aux Argonautes mais, parlant de la ville moderne, je ne peux manquer de montrer ici la reconstruction de l’Argo que l’on peut voir dans le port de Volos. Ce navire est ce que l’on appelle un penteconter, embarcation à cinquante rames alors qu’à l’âge du bronze les grands navires comptaient trente rames. Or on raconte qu’au quatorzième siècle avant Jésus-Christ les Achéens qui vivaient en Magnésie ont cherché à commercer avec les populations du Pont Euxin (c’est-à-dire la Mer Noire). Mais dans le Bosphore la violence des vents soufflant vers le sud en direction de la Mer Égée les a obligés à créer des navires plus puissants, soit disposant de plus de bras, d’où le passage de 30 à 50 rameurs. C’est l’Argo de Jason qui est l’archétype du penteconter. Selon les évaluations des ingénieurs navals contemporains, ce type de navire a dû mesurer entre 28 et 33 mètres de long sur 4 de large, et pouvait atteindre une vitesse maximum de 9 nœuds (soit 16,6 kilomètres à l’heure).

 

 

810b3 bronze de l'Argo des Arganautes à Volos

 

810b4 bronze du pentekontoros de Jason (Volos)

 

L’Argo est le symbole de la ville de Volos. La reconstruction qui flotte dans le port est doublée d’un monument au sommet duquel est représenté le navire de Jason en bronze. Sur la base de pierre, sont gravés les noms de tous les Argonautes (étymologiquement, les marins de l’Argo), compagnons de Jason.

 

 

810c1 Buste de Theophilos en Alexandre, à Anakasia

 

810c2 Anakasia, musée Theophilos

 

Montons vers Ano Volos (“Volos d’en Haut”). Nous nous arrêtons à Anakasia. Ici a vécu et travaillé Theophilos, peintre naïf originaire de l’île de Lesbos, né vers 1867-1870. Son père cordonnier ne comprenait pas qu’il puisse s’adonner à la peinture, et les pêcheurs se moquaient de ses œuvres et de lui. Il faut dire qu’outre sa peinture, magnifique mais vue comme dessin enfantin par qui n’est pas habitué à l’art naïf, il avait coutume de s’habiller avec l’ancien costume traditionnel, en jupette. Souvent aussi, il se déguisait en Alexandre le Grand, pour amuser les enfants, ou pour des représentations théâtrales, ou pour le carnaval. C’est pourquoi sur la photo ci-dessus, qui représente son buste en bronze sur la place principale d’Anakasia, il a cet aspect peu moderne… Il peint des fresques avec pour tout paiement un repas, quelquefois pour un ouzo, il lui arrive même de peindre pour rien. C’est en 1897 qu’il arrive à Volos, où il restera jusqu’en 1927. Ioannis Kontos, le riche propriétaire de la maison que je montre en photo, lui demande en 1912 de réaliser des fresques dans la plupart des pièces. Depuis 1981, cette maison a été transformée en musée Theophilos. C’est une merveille de visiter les pièces toutes couvertes de fresques, mais… la photo y est interdite. De retour à Lesbos, il est remarqué par un éditeur d’art parisien, fin critique, Tériade. Ce Tériade est lui aussi originaire de Lesbos, il y a une maison, et il tombe un peu par hasard sur des œuvres de Theophilos, qui a beaucoup travaillé sur les murs de bars, de restaurants, de maisons particulières. Il va intervenir pour que quelques œuvres de Theophilos entrent au Louvre. Notre peintre meurt en 1934.

 

 

810c3 Apostolos Voulgaris au musée Theophilos d'Anakasia

 

810c4 l'atelier d'Apostolos Voulgaris

 

Si la visite de ce musée a enchanté nos yeux mais, faute de photos, nous a frustrés, en revanche elle nous a permis de faire la connaissance d’un homme assez exceptionnel. Apostolos Voulgaris est un artiste chargé de la garde du musée. Il nous a ouvert, nous a tout expliqué, non comme un guide qui débite son boniment appris par cœur, mais comme un passionné qui parle de ce qu’il aime. Nous sommes restés longtemps à parler avec lui, et puisqu’il est peintre lui-même, il a bien voulu nous mener à son atelier, où nous avons pu constater qu’il a un réel talent.

 

 

810d1 Episkopi à Anakasia

 

810d2 Episkopi à Anakasia

 

Au-dessus d’Anakasia, une grosse colline. C’est la colline d’Épiskopi. Un chemin a été tracé au milieu des pins qui sous le soleil ardent dégagent une merveilleuse odeur de résine, il passe devant la petite chapelle de la Transfiguration enfouie à demi à mi-pente, et continue de courbe en courbe à gravir la colline jusqu’à son sommet.

 

 

810e1 Episkopi à Anakasia

 

810e2 Episkopi à Anakasia

 

810e3 Episkopi à Anakasia

 

Là se dresse une église construite en 1639 et consacrée à la Dormition de la Vierge. Parce que le christianisme considère que la mère de Jésus, l’Enfant Dieu, ne peut être morte, les Catholiques célèbrent son Assomption (elle est prise par les anges et emportée au Ciel), tandis que pour les Orthodoxes elle s’est endormie. En icônes, en fresques, la Dormition est l’un des thèmes favoris des artistes, et c’est l’objet de la consécration de nombreuses églises. La Vierge est représentée couchée dans une position très rigide, qui évoque la catalepsie, et son lit est entouré des douze apôtres, parfois aussi d’anges et de quelques saints. Et Jésus adulte lui présente l’enfant qu’elle a mis au monde, c’est-à-dire lui-même. Lorsque l’évêque Démétrias Calliste a construit cette église, il y a transféré le siège de son archevêché, ce qui explique que la colline s’appelle Episkopi (c’est le mot grec épiskopos qui, transcrit episcopus en latin, a phonétiquement évolué vers notre mot français évêque ou l'espagnol obispo, ainsi que vers l’anglais bishop, l’allemand Bischof). Avant cette église, et depuis le Moyen-Âge, il y avait là un monastère, qui a dû être détruit à la fin de l’Empire byzantin ou peu après l’arrivée des Turcs. Bien des pierres et des éléments architecturaux en ont été réemployés pour la construction de l’église, visibles dans les murs. Ma seconde photo ci-dessus montre, encastré dans le mur, un côté du sarcophage d’Anne Angélique, duchesse Paléologue (famille des empereurs de Byzance), épouse de Nicolas Melissinos. Lorsque l’un et l’autre ont décidé de se séparer pour entrer chacun dans un monastère, elle a pris en religion le nom d’Anthoussa. Vers 1300 son sarcophage, ou ce fragment de son sarcophage, a été transporté sur cette colline, où il a été scellé dans ce mur lors de la construction, quelques siècles plus tard.

 

 

810e4 Episkopi à Anakasia

 

810e5 Episkopi à Anakasia

 

L’un des murs extérieurs de l’église était entièrement revêtu de fresques intéressantes. Je suis contraint de dire “était” au passé, parce qu’elles ont été tellement vandalisées qu’il n’en reste pas grand chose. Le regard des saints  a été creusé de deux trous, pour leur crever les yeux. En un autre endroit, une personne avec qui je parlais m’a assuré que c’était le fait des Turcs, car pour l’Islam la représentation humaine, dont le regard est le symbole, est impie. Mais lorsqu’il s’agit de cœurs percés de flèches accompagnés de prénoms tels que Nikos ou Dimitrios, Eleni ou Maria, écrits en caractères grecs, avec des dates 1971, 1979, 1997, 2006, ils ont bon dos, les Turcs. Quant à l’inscription Toronto, Canada, elle prouve tout simplement que la stupidité ne connaît pas de frontières. Europe, Amérique, Asie… une minorité de crétins détruisent des œuvres de l’humanité, privant la majorité des visiteurs, provenant des mêmes pays, de la contemplation des fresques.

 

Dans les environs de la ville moderne de Volos, construite sur un espace peu à peu libéré par la mer qui s’est retirée au cours des deux derniers millénaires, on rencontre des traces du passé antique sur trois sites, Sesklo, Dimini et Demetrias.

 

 

810f1 établissement néolithique de Sesklo

 

810f2 établissement néolithique de Sesklo

 

Sesklo est un établissement néolithique situé à une douzaine de kilomètres du centre de la Volos moderne, fouillé une première fois en 1901-1902, puis plus à fond lors d’une autre campagne de fouilles, de 1956 à 1977. Il se répartit en deux zones séparées l’une de l’autre par quelques centaines de mètres d’un petit bois agréable. La zone que montrent ces deux photos présente les fondations de pierre de petits bâtiments dont murs et toits étaient faits de matériaux plus fragiles, qui ont disparu. Mais à part le fait de dire que l’on voit de petites habitations, le site est assez peu lisible pour qui n’est pas spécialiste.

 

810f3 établissement néolithique de Sesklo 

Le creusement que montre cette photo permet d’étudier la stratigraphie du lieu, autrement dit les diverses couches de terrain de bas en haut pour y lire l’histoire de l’occupation, chaque nouvelle période construisant au-dessus de la précédente. C’est au milieu du septième millénaire avant Jésus-Christ qu’ont apparu ici les premiers habitants, qui vivaient de l’agriculture et de l’élevage.

 

810f4 établissement néolithique de Sesklo

 

810f5 établissement néolithique de Sesklo

 

Ensuite, vers la fin du septième millénaire ou au début du sixième, la ville s’entoure de grands murs. Leur fonction, tout autant que défensive, est d’enclore et de délimiter la ville, des maisons s’appuyant en outre contre la muraille. On peut apprécier le soin de cette construction si ancienne.

 

 

810g1 Sesklo, habitation néolithique à une pièce

 

810g2 maison néolithique à deux pièces, type à megaron

 

Les maisons de cette époque ont des fondations de pierre légèrement plus hautes, qui se montent au-dessus du sol de quelques dizaines de centimètres. Les murs sont de brique crue, la toiture faite de poutres de bois est recouverte de terre et percée d’un trou pour l’évacuation de la fumée. Le sol est en terre battue. La plupart ne comportent qu’une seule pièce, mais on en trouve aussi de deux pièces. Ces maisons sont soit mitoyennes, soit séparées par d’étroits passages, le tout répondant visiblement à un plan. Nous avons ici le seul établissement organisé trouvé à ce jour pour toute la Thessalie.

 

 

810g3 maison néolithique du potier, site de Sesklo

 

810g4 maison néolithique du potier, site de Sesklo

 

Le musée archéologique de Volos, que nous avons visité et dont je parlerai dans un prochain article de ce blog, expose nombre de poteries peintes datant du sixième millénaire qui illustrent ce que l’on a appelé la “culture de Sesklo”. Or l’une des maisons, plus grande, a conservé son four de potier bien visible et reconnaissable. C’était à la fois l’atelier, l’entrepôt et l’habitation. Quand on pense que c’est de là que proviennent de belles poteries caractéristiques d’une culture vieille de 8000 ans, cela donne le vertige. Il est difficile de décrocher son regard de ce four…

 

Soudain, à la fin du sixième millénaire, Sesklo cesse de fournir des témoignages de son habitat. Une telle soudaineté ne peut qu’être liée à un quelconque désastre, incendie peut-être. L’établissement va rester abandonné pour une durée d’un demi-millénaire. Mais quand des traces de vie réapparaissent, ce ne sera que sur une très petite portion de l’espace précédemment habité. 

 

810h1 Site archéologique de Dimini

 

Voyons maintenant le site de Dimini, plus proche de Volos que ne l’est Sesklo, fouillé de 1901 à 1903 puis de 1974 à 1977. D’autres fouilles sont en cours actuellement. Ici, l’occupation n’a débuté qu’à la fin du cinquième millénaire, donc beaucoup plus tard qu’à Sesklo et, comme on va le voir, s’est prolongée bien plus tard. La ville néolithique occupe un tertre de 300 mètres sur 400 et 9 mètres de haut, et sa population n’a jamais dû dépasser 200 à 300 habitants.

 

810h2 Site archéologique de Dimini, la place centrale

 

810h3 Site archéologique de Dimini, la première enceinte

 

L’organisation de cette ville ne se retrouve nulle part ailleurs. Autour de la grande place centrale (première photo), on rencontre trois enceintes concentriques, faites de doubles murs de pierre. La seconde photo montre une paire de murs d’enceinte, la plus extérieure. On voit qu’entre les deux murs est ménagé un couloir de circulation. C’est (presque) comme à Paris en plus réduit, les boulevards des Maréchaux, le boulevard périphérique et l’A86. Et puisque nous les Parisiens nous sommes plus modernes, on y avons ajouté, encore plus loin, la Francilienne, quatrième couloir de circulation…

 

810h4 Site archéologique de Dimini

 

810h5 Site archéologique de Dimini, maison néolithique

 

810h6 Site archéologique de Dimini, four à poteries

 

Sur la place centrale, les maisons s’appuient contre le mur le plus intérieur. D’autres maisons s’appuient de même sur la face interne des deux autres doubles murs. La deuxième photo montre en gros plan l’intérieur d’une maison néolithique de Dimini, et la troisième un four de potier, moins clairement identifiable que celui de Sesklo, et pourtant bien plus récent.

 

810h7 Site archéologique de Dimini, le megaron de la cour

 

Au début du troisième millénaire, le site de Dimini est abandonné presque complètement, seule une puissante famille d’éleveurs va s’y maintenir, occupant le mégaron de la place centrale (photo ci-dessus).

 

 

810i1 le site mycénien de Dimini

 

810i2 le site mycénien de Dimini

 

C’est vers le milieu du quinzième siècle qu’apparaissent sur le site les premières maisons mycéniennes. Mais si le tertre néolithique est occupé par des Mycéniens, maintenant la vie dans le mégaron de la place centrale, une ville nouvelle se développe, maisons privées à mégaron, de part et d’autre d’une large rue, à côté du tertre néolithique. Puis au douzième siècle, pour une cause inconnue mais à la même époque que tous les autres établissements mycéniens, le site est abandonné. C’est cette vaste ville que représente le plan ci-dessus. En haut à droite du plan apparaît le premier double mur du tertre. Et parce que les fouilles sont en cours, protégées par des toits (ma seconde photo), l’accès n’y est pas autorisé. C’est bien dommage. 

 

La ville antique de Iolkos a été identifiée ici en 1980. C’est de là que Jason et les Argonautes sont partis à la conquête de la Toison d’Or à une époque où la mer venait jusqu’ici. Les fouilles de la ville antique, en partie bloquées par les problèmes d’expropriation, ont permis de mettre au jour deux palais mycéniens, l’un des alentours de 1400 avant Jésus-Christ qui pourrait avoir été celui du roi Pélias (fils de Poséidon, usurpateur du trône au détriment de son demi-frère Éson qui, lui, est le père de Jason) et l’autre des alentours de 1200, détruit par un incendie, ce deuxième palais pouvant avoir appartenu à Admète puis Eumélos. Eumélos apparaît dans l’Iliade, il a combattu à Troie, dans les jeux funèbres de Patrocle il est perdant de la course de chars, mais c’est surtout de son père Admète que j’ai envie de parler, et de sa mère Alkestis dont parfois on traduit le nom en Alceste, ce qui crée une confusion avec le Misanthrope de Molière. Car Admète et Alkestis sont roi et reine de Phères (Pherai en grec), or à une petite vingtaine de kilomètres de Volos un village porte le nom de Saint-Georges de Phères (Agios Georgios Pherôn), ce qui autorise à penser que la ville antique se trouvait quelque part dans les environs. Et si leur fils Eumélos a combattu à Troie, la date de 1200 correspond bien. Et l’arrivée violente des Doriens, la disparition des Mycéniens, s’accordent avec l’incendie du palais, comme dans le Péloponnèse, comme en Crète.

 

J’étais élève de première quand en classe nous avons étudié un passage de la tragédie d’Euripide intitulée Alkestis. Je ne me rappelle pas si, à l’époque, j’ai été frappé par la beauté du style, mon niveau en grec, en classe de lycée, ne me le permettait sans doute pas, mais l’intensité dramatique de cet extrait de pièce et l’admirable personnalité d’Alkestis face à son mari m’avaient tellement impressionné que, trois ou quatre ans plus tard, étudiant à l’université, j’ai lu, dans le texte, toute la pièce pour mon plaisir. Apollon avait offert à Admète une possibilité exceptionnelle, celle de pouvoir se faire remplacer pour descendre aux Enfers à chaque fois que les circonstances le feraient mourir. Or quand, encore très jeune, l’occasion se présente, ses parents et tout le monde refuse de prendre sa place, et c’est sa femme, la reine Alkestis, qui a le courage et le profond amour d’accepter. Elle meurt et Admète reste en vie. Par la suite, Héraklès ira aux Enfers et réussira l’exploit de la ramener. Et ce serait ce palais, ici dans la banlieue de Volos, qui aurait abrité les protagonistes de cette tragédie. Voilà pourquoi je suis tout particulièrement triste de ne pouvoir visiter ce site.

 

 

810j1 Site archéologique de Dimini, tombe à tholos

 

810j2 Site archéologique de Dimini, tombe à tholos

 

810j3 Site archéologique de Dimini, tombe à tholos

 

À côté du tertre, hors les murs, à l’opposé de l’établissement mycénien urbanisé, on découvre au bout d’un long couloir de 16,30 mètres cette tombe à tholos mycénienne de 8,30 mètres de diamètre, dont le toit s’est effondré. La petite construction que l’on voit sur ma première photo et qui apparaît à droite de la troisième, mesure 3,62 mètres sur 1,40 mètre. Ce larnax servait à recevoir le lit funéraire. C’est lors de la première campagne, dès 1901, qu’elle a été fouillée mais, parce qu’elle avait été pillée (peut-être dans l’Antiquité, mais il n’est pas du tout exclu que ce soit par des fouilleurs illicites contemporains), on n’y a presque rien retrouvé. Seules quelques poteries ont permis de la dater du treizième siècle. Et quelques rares petits bijoux d’or et de verre, qui par chance ont échappé à l’attention des voleurs, permettent d’affirmer sans le moindre doute qu’il s’agit d’une tombe royale ayant accueilli les souverains d’Iolkos. Peut-être Admète…

 

 

Le troisième site antique, celui de Démétrias, nous ne l’avons pas visité. C’est stupide. Quelques mots cependant à son sujet. Les fouilles y ont mis au jour un établissement du néolithique tardif, puis le passage à l’Âge du Bronze. Plus de vie ici à partir de la dernière phase de l’Âge du Bronze, le site est converti en cimetière. Les fouilles menées au cours du vingtième siècle ont permis de mettre au jour la ville hellénistique. Alexandre le Grand est mort en 323 avant Jésus-Christ. Ses successeurs se sont partagé son immense empire. Au début du troisième siècle, les luttes sont incessantes, chacun essayant d’arracher aux autres des morceaux de leur part pour agrandir leur propre possession.  Cela rappelle l’époque classique, quand Athènes, Thèbes, Sparte, Corinthe étaient incapables de s’entendre et s’entre-déchiraient. En 294 avant Jésus-Christ, Démétrios est proclamé roi de Macédoine par son armée. Il est le fils d’Antigonos qui a mené en 316-306 de brillantes campagnes en Asie et porte là-bas le titre d’empereur. À cette date, être roi de Macédoine signifie régner sur la plus grande partie de la Grèce continentale et des îles de la Mer Égée. Mais la capitale de Philippe et d’Alexandre, à Pella, se trouve maintenant tout au nord du royaume, bien loin des provinces de Grèce centrale et méridionale, et cela risque de créer des problèmes d’administration et de maintien dans le giron du royaume. Aussi décide-t-il de créer à Volos une nouvelle capitale, qui portera son nom, Démétrias. La ville se construit en 293. Elle accueille des populations des environs, mais aussi de toutes les régions de Grèce, d’Ionie, de Crète. Elle devient une grande ville très cosmopolite, puissante, riche. Mais en 168, alors qu’elle n’a que 125 ans, les Romains arrivent, l’investissent, détruisent tout ce qu’il y a à détruire. Puis ils vont la fortifier, construire de puissants murs et, sans respect aucun pour les morts des cimetières, ils arrachent les stèles funéraires et s’en servent pour élever leurs murailles. La peinture, c’est fragile. Bien peu de peintures de l’Antiquité nous sont parvenues en état correct. Mais ces Romains brutaux, plaçant le côté peint des stèles vers l’intérieur des épaisses murailles, tournés contre d’autres pierres, ont ainsi involontairement protégé les couleurs des atteintes du soleil, de la pluie, du vent qui porte des poussières abrasives, etc. Je parlerai, dans mon article sur le musée archéologique, de ces stèles peintes, toutes datées de cette fenêtre de 125 ans, entre 293 et 168.

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Published by Thierry Jamard
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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 14:13

809a le défilé des Thermopyles

 

Les Thermopyles ont laissé leur nom dans l’histoire, synonyme de sacrifice héroïque. Difficile, aujourd’hui, de se représenter cet étroit défilé de quelques mètres à peine courant d’ouest en est sur près de 1500 mètres, coincé entre la falaise abrupte au sud et la mer du golfe Maliaque au nord, car la rivière Spercheios a déposé ses alluvions, repoussant loin la côte, de sorte qu’aujourd’hui peuvent passer parallèlement la route, l’autoroute et la voie ferrée. Mais à l’époque des faits, en 480 avant Jésus-Christ, c’était extrêmement étroit, du moins à chacune des extrémités, car au centre le défilé s’élargissait un peu, là où il justifie son nom. THERMO-, cela signifie chaud (un thermomètre mesure la chaleur, isotherme maintient une chaleur égale, etc.). PYLAI, ce sont des portes (comme les propylées). Ces “Portes Chaudes”, ou cette “Entrée Chaude”, justifie son nom par les sources qui y coulent. Héraklès, là-bas dans le Péloponnèse, à Lerne, avait coupé les têtes de l’hydre, son neveu Iolaos les cautérisant avec des troncs d’arbres incandescents pour les empêcher de repousser. Le terrible venin mortel craché par l’hydre de Lerne avait été recueilli par le héros pour empoisonner ses flèches, mais il en avait été aspergé et s’en était lavé dans ces sources, froides auparavant, mais qui s’en étaient trouvées chaudes et sentant le soufre. De nos jours, l’établissement thermal est très fréquenté. La source, jaillissant à 49°, est riche en acide carbonique, en chaux, en sel et en soufre, et elle est efficace contre les sciatiques, les raideurs articulaires et les troubles glandulaires. Merci Héraklès. Ma photo ci-dessus coupe, à droite, le vaste espace d’où la mer s’est retirée, pour montrer le passage entre la montagne à gauche et là où il convient d’imaginer la côte, juste à droite.

 

809b1 Thermopyles, monument aux Lacédémoniens

 

809b2 Thermopyles, allégorie de l'Eurotas

 

809b3 Thermopyles, allégorie du Taygète

 

Ayant appris que Xerxès était en train de jeter un pont flottant sur l’Hellespont pour venger la conquête ratée par son père en 490, les Grecs confédérés se réunissent à Corinthe pour réfléchir au moyen de l’arrêter. Comme on sait son armée beaucoup plus nombreuse que celle que les Grecs peuvent aligner, on cherche à le coincer dans un endroit étroit, où le nombre ne sert à rien, seuls les premiers rangs de l’un pouvant combattre les premiers rangs de l’autre. On propose le passage resserré des gorges de Tempé (que nous comptons emprunter dans quelques jours), plus au nord. Mais si les éclaireurs perses voient les Grecs s’y rendre, Xerxès peut le contourner plus à l’ouest. On arrête le choix sur les Thermopyles, seul passage possible entre des montagnes à n’en plus finir et la mer. Selon Hérodote, Xerxès arrive à la tête de cinq millions deux cent cinquante mille hommes. Pour les historiens modernes, la réalité devait tourner autour de trois cent mille. Du côté grec, sept mille trois cents hommes commandés par le roi de Sparte Léonidas. Il place la flotte dans le détroit entre l’île d’Eubée et le golfe Maliaque, pour empêcher la flotte perse de voler au secours de l’infanterie. “Les alliés renvoyés par Léonidas se retirent sur son ordre, et seuls les Thespiens et les Thébains restèrent aux côtés des Lacédémoniens. Les Thébains restaient par force et contre leur gré, car Léonidas les gardait en guise d’otages. Mais les Thespiens demeurèrent librement et de leur plein gré. Ils se refusaient, dirent-ils, à laisser derrière eux Léonidas et ses compagnons. Ils restèrent donc et partagèrent leur sort. Ils avaient à leur tête Démophilos fils de Diadromès”. Avec les sept cents Thespiens et ses trois cents Spartiates d’élite, Léonidas s’établit au centre du défilé pour y attendre Xerxès. Les photos ci-dessus montrent le monument moderne (1955) aux Lacédémoniens. On voit, au bas, derrière les buissons, deux sculptures d’hommes allongés, c’est eux que je montre sur ces photos. Il s’agit à gauche (photo n°2) d’une allégorie de l’Eurotas, fleuve de Sparte, et à droite (photo n°3) d’une allégorie du Taygète, montagne de Sparte.

 

Mais un sentier étroit et difficile permet malgré tout de contourner le défilé par la crête de la montagne, et par prudence Léonidas y envoie 1000 Phocidiens. Hélas, un Grec, un traître, un Malien du nom d’Ephialte (rien à voir avec le Mali d’Afrique, il s’agit d’un natif des bords du golfe Maliaque), va trouver les Perses pour leur indiquer ce sentier puis, de peur que les Lacédémoniens ne se vengent, il prend la fuite (néanmoins, sa tête mise à prix, il sera recherché, et sera exécuté). Les troupes d’élite de Xerxès sont les “Dix Mille”, et Hérodote explique qu’on les appelait les Immortels parce que “si l’un des hommes venait à manquer, frappé par la mort ou la maladie, on lui choisissait aussitôt un remplaçant, et ils n’étaient jamais plus et jamais moins de dix mille”. Un bataillon composé de 2000 “Immortels” sélectionnés par Xerxès se met en route lorsque le soir tombe et suit le sentier de nuit. “Les Phocidiens, écrit Hérodote, furent avertis de l’arrivée des Perses grâce au fait suivant : en gravissant la montagne, l’ennemi leur demeurait caché par les chênes qui la couvraient mais, sans qu’il y eût de vent, le bruissement des feuilles les trahit car le sol en était jonché et, naturellement, elles craquaient sous leurs pieds. Les Phocidiens coururent donc prendre leurs armes et les Barbares, au même instant, leur apparurent. […] Les Phocidiens lâchèrent pied sous la grêle de leurs flèches et se réfugièrent sur la cime de la montagne”, attendant la mort, mais les Perses, sans s’en soucier, continuent leur marche et vont se poster à l’autre bout du défilé des Thermopyles, à l’est. Léonidas est pris en tenaille et, se sachant perdus, les 300 Spartiates se battent pour l’honneur, sans utiliser la protection du mur qu’ils ont monté. “Ils engagèrent la mêlée hors du passage et les Barbares tombèrent en foule, car en arrière des lignes leurs chefs, armés de fouets, les poussaient en avant à force de coups. Beaucoup d’entre eux furent précipités à la mer et se noyèrent, d’autres plus nombreux encore, vivants, se piétinèrent et s’écrasèrent mutuellement et nul ne se souciait de qui tombait. Les Grecs qui savaient leur mort toute proche par les Perses qui tournaient la montagne, firent appel à toute leur valeur contre les Barbares et prodiguèrent leur vie, avec fureur. Leurs lances furent bientôt brisées presque toutes, mais avec leurs glaives ils continuèrent à massacrer les Perses. Léonidas tomba en héros dans cette action, et d’autres Spartiates illustres avec lui”.

 

809c1 Thermopyles, colline de Kolonos

 

809c2 Thermopyles, colline de Kolonos

 

Léonidas une fois tombé, “Perses et Lacédémoniens se disputèrent farouchement [son] corps, mais enfin les Grecs, à force de vaillance, le ramenèrent dans leurs rangs et repoussèrent quatre fois leurs adversaires. La mêlée se prolongea jusqu’au moment où survinrent les Perses avec Ephialte”. C’est, on s’en souvient, le traître. Les Grecs sont donc pris en tenaille. Ils “se replièrent sur la partie la plus étroite du défilé, passèrent de l’autre côté du mur et se postèrent tous ensemble, sauf les Thébains, sur la butte qui est là (cette butte se trouve dans le défilé, à l’endroit où on voit maintenant le lion de marbre élevé à la mémoire de Léonidas)”. Ce n’est qu’en 1939 que l’on a identifié la butte en question. C’est la colline de Kolonos ci-dessus. Le lion de marbre a disparu depuis longtemps. La plaque au sommet (seconde photo) cite les mots du poète Simonide de Kéa “Passant, va dire à Sparte qu’ici nous sommes morts pour obéir à ses lois”. Et c’est la fin. “Là, tandis qu’ils luttaient encore, avec leurs coutelas s’il leur en restait un, avec leurs mains nues, avec leurs dents, les Barbares les accablèrent de leurs traits”.

 

Dans mon article sur Platées, j’ai parlé des deux Spartiates atteints d’ophtalmie que Léonidas avait tenus hors du combat mais dont l’un, apprenant que ses camarades allaient tous mourir, s’est fait conduire au combat pour partager leur sort tandis que l’autre, Aristodèmos, était resté à l’abri et avait survécu. “De retour à Sparte, Aristodèmos y vécut accablé d’outrages et déshonoré. Il avait à supporter certains affronts et, par exemple, pas un Spartiate ne consentait à lui donner du feu ni à lui adresser la parole, et il avait la honte de s’entendre appeler ‘Aristodèmos le Poltron’. Cependant, à la bataille de Platées, sa conduite effaça tous les soupçons qui pesaient sur lui. Un autre Spartiate, dit-on, chargé lui aussi de porter un message, s’était rendu en Thessalie et survécut aux Trois Cents. Il s’appelait Pantitès et, de retour à Sparte, il se vit déshonoré, et se pendit”.

 

809d1 Thermopyles, monument aux Thespiens

 

809d2 Thermopyles, monument aux Thespiens

 

En fait, les Spartiates n’étaient pas seuls, N’oublions ni les Thespiens, ni que Léonidas avait contraint un contingent de Thébains à l’accompagner, en otages. Le monument ci-dessus est dédié aux Thespiens. Le texte gravé dit “À la mémoire des sept cents Thespiens qui, avec leur général Démophilos, tombèrent en 480 avant Jésus-Christ en même temps que les Trois Cents de Léonidas à la bataille des Thermopyles”. C’est Hérodote qui nous parle des Thébains : “Les Thébains qui étaient sous les ordres de Léontiadès combattirent, par force, les soldats du Grand Roi tant qu’ils furent encadrés par les Grecs. Quand ils virent que les Perses prenaient l’avantage, ils s’écartèrent de Léonidas et des Grecs au moment où ceux-ci se repliaient en hâte sur leur butte, et ils s’approchèrent des Barbares en leur tendant les mains et en protestant, ce qui était parfaitement exact, qu’ils étaient du parti des Mèdes, qu’ils avaient été des premiers à céder au Grand Roi la terre et l’eau, qu’ils étaient venus par force aux Thermopyles et n’étaient pour rien dans l’échec qu’il avait essuyé. Ces paroles leur valurent la vie sauve […] mais ils n’eurent pas à s’en réjouir entièrement car, lorsqu’ils vinrent se rendre aux Barbares, ceux-ci en tuèrent quelques uns au moment où ils s’approchaient d’eux et, sur l’ordre de Xerxès, ils en marquèrent le plus grand nombre du chiffre royal, à commencer par leur chef Léontiadès”. Il s’agit de la marque au fer rouge comme esclaves du roi, sanction de leur lâcheté.

 

809e1 Thermopyles, monument aux Spartiates

 

809e2 Thermopyles, Léonidas

 

“Xerxès traversa le champ de bataille au milieu des cadavres. Comme il avait appris que Léonidas était le roi et le chef des Lacédémoniens, il fit décapiter son corps et fixer la tête au sommet d’un pieu”. Puis “des hommes qu’il avait perdus aux Thermopyles, vingt mille au moins, il en fit laisser sur le terrain mille environ et fit creuser des fosses pour ensevelir le reste. Les fosses furent ensuite comblées et recouvertes de feuilles, pour que les soldats de l’armée navale ne les vissent point”. Xerxès envoie ensuite un héraut aux troupes de l’armée navale, cantonnées sur l’île d’Eubée, juste en face. “Le héraut fit réunir tous les soldats et leur dit : ‘Alliés du roi, Xerxès permet à qui le voudra parmi vous de quitter son poste et d’aller voir comment il combat les êtres insensés qui ont cru pouvoir triompher de sa puissance’. La proclamation faite, il devint presque impossible de trouver un bateau, tant il y eut de curieux. Passés sur l’autre rive, les hommes se promenaient au milieu des cadavres et les examinaient. Tous croyaient que les morts gisant à leurs pieds étaient, tous, des Lacédémoniens et des Thespiens”.

 

809f Thermopyles, monument aux Spartiates

 

Le seul nom des Thermopyles évoque pour tout un chacun le nom de Léonidas et de ses 300 Spartiates sacrifiés face à des Perses innombrables. En témoigne ce groupe de Japonais débarqué pendant notre visite, qui faisait suite à deux autocars transportant un groupe nombreux d’Ukrainiens et de Russes. N’oublions quand même pas les 700 Thespiens qui ont subi le même sort que les Spartiates et à leurs côtés. Les événements survenus en 480 avant Jésus-Christ dans ce défilé sont sans conteste les plus célèbres. Mais pour nous qui nous trouvons sur les lieux, il faut quand même en évoquer d’autres. En 280-279 avant Jésus-Christ les Gaulois de Brennus sont parvenus jusqu’en Macédoine, qu’ils ont ravagée. Puis, déclarant que les dieux sont assez riches pour donner aux hommes, Brennus marche sur Delphes. Là, ça se passe très mal, les Gaulois sont vaincus, Brennus blessé se suicide, c’est la retraite en désordre. Et les Gaulois rescapés, fuyards, sont contraints de passer par les Thermopyles pour repartir vers le nord. Athéniens, Béotiens, Étoliens s’unissent pour pourchasser l’ennemi.

     

809g Le Spercheios aux Thermopyles

 

C’est Diodore de Sicile qui le raconte (j’ai trouvé le texte grec, la traduction est de moi) : “Les Barbares eurent beaucoup de mal à se diriger vers le Spercheios [je le disais au début, le Spercheios est la rivière qui apporte ses alluvions dans le golfe Maliaque], alors que les Étoliens les poussaient de force. Et quand ils arrivèrent au Spercheios, les Thessaliens et les Maliens qui s’étaient postés là se jetèrent si bien sur eux que pas un ne rentra chez lui sain et sauf”.

   

Un petit siècle plus tard, en 191 avant Jésus-Christ, nous rencontrons Antiochus III, roi de l’Empire Séleucide,  en face des Romains. Antiochus a conquis Éphèse, l’Hellespont, il a reçu Hannibal, son allié le roi de Macédoine essuie une cuisante défaite face aux Romains. Tout cela fait de lui un ennemi désigné de Rome. En 192, il passe en Grèce. L’armée romaine est sous les ordres du consul Manius Glabrion, et le tribun militaire est Caton le Censeur (234-149 avant Jésus-Christ). Ici, c’est à Plutarque que je donne la parole. “Antiochus, s'étant saisi du détroit des Thermopyles et ayant ajouté aux fortifications naturelles du lieu des retranchements et des murailles, se tint fort tranquille, persuadé qu'il avait, de ce côté-là, fermé tout accès aux Romains, qui eux-mêmes désespéraient de forcer jamais de front ces passages. Mais Caton, s'étant souvenu du détour qu'avaient pris autrefois les Perses pour entrer par-là dans la Grèce, partit de nuit avec une partie de l'armée. […] Il apprend que le gros de l'armée est campé dans les détroits avec Antiochus et que les hauteurs sont gardées par six cents Étoliens d'élite. Caton, méprisant leur petit nombre et leur sécurité, ordonne aux trompettes de sonner; et, mettant le premier l'épée à la main, il marche à eux avec de grands cris. Dès qu'ils voient les Romains descendre des montagnes, ils prennent la fuite et gagnent leur camp, qu'ils remplissent de trouble et d'épouvante. En même temps Manius, au bas des montagnes, donne l'assaut, avec toutes ses troupes, aux retranchements d'Antiochus et les emporte. Ce prince, blessé à la bouche d'un coup de pierre qui lui brise les dents, est forcé, par la douleur, de tourner bride et de se retirer. Dès lors aucune partie de son armée n'ose tenir tête aux Romains et, quelque difficile que soit la fuite dans des lieux escarpés et presque impraticables, environnés de marais profonds et de rochers à pic, le long desquels ils glissaient et ne pouvaient se soutenir, ils se jettent dans ces détroits, se poussent les uns les autres, et la peur qu'ils ont du fer des ennemis les fait courir à une mort inévitable”.

   

Un grand bond dans le temps. Un peu plus loin, nous franchissons le pont Alamanas qui enjambe ce Spercheios canalisé dans les alluvions par lui apportées et qui ont fait reculer le rivage et a élargi les Thermopyles. Pendant la Guerre d’Indépendance, en 1821, il a héroïquement été défendu par 700 Grecs menés par l’évêque de Salona (Amphissa, en Phocide, non loin du Golfe de Corinthe) et Athanasios Diakos (1788-1821), petit-fils de klephte, ancien mercenaire d’Ali Pacha de Ioannina. En face, une armée ottomane bien plus nombreuse sous les ordres de Mehmet Pacha. Les Grecs sont défaits, Diakos est gravement blessé, il est capturé. On lui propose alors d’abjurer le christianisme, de se faire musulman, de devenir officier de l’armée ottomane. “Je suis né grec, je mourrai grec”, répond-il. Et il est empalé. Les Turcs passent le pont.

   

Puis c’est la Seconde Guerre Mondiale. Les Italiens sont entrés en Grèce. Les Grecs les ont refoulés. 1941, les Allemands volent à leur secours (opération Marita), prennent Thessalonique, occupent l’Olympe. Avec les Grecs, les Alliés, Britanniques, Australiens, Néo-zélandais, font barrage en tenant les Thermopyles. Le 24 avril les Allemands attaquent, la bataille fait rage, ils perdent nombre de chars et d’hommes, mais finalement réussissent à passer, vont aller conquérir l’isthme de Corinthe et atteindront Kalamata, au bout du Péloponnèse, quatre jours plus tard. Mais l’opération des Thermopyles les a retardés et affaiblis.

   

Deux monuments, une plaque… Les Thermopyles, aujourd’hui, ce n’est rien de plus qu’une route et un grand parking. Mais que d’histoire ! Tant d’événements dramatiques qui ont changé la face du monde. Il n’y a presque rien à voir, mais l’émotion est bien là. Nous ne pouvions rester sur l’autoroute tracée en plein où était la mer autrefois et nous contenter de regarder par la fenêtre en nous disant que “ça a dû se passer quelque part là-bas”.

 

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 12:57

Nous voici dans la cité où ont régné Laïos, Œdipe, Étéocle, Créon. Parce que l’oracle de Delphes avait averti Laïos et Jocaste qu’ils auraient un fils qui tuerait son père et épouserait sa mère, à la naissance de leur fils les parents voulurent le supprimer. Mais tuer un humain étant impie, ils usèrent d’un procédé assez courant pour se débarrasser d’un nourrisson de sexe féminin, ou souffrant d’une malformation : l’exposition. Ce qui signifie que symboliquement on lie les pieds du bébé et on l’abandonne dans la montagne où il mourra de faim ou de froid s’il a échappé à la dent d’une bête sauvage. Mais le bébé exposé a été trouvé par un berger qui l’a recueilli et qui, sachant que le roi et la reine de Corinthe se lamentaient que leur couple reste stérile, le leur a offert. Comme la corde qui avait lié ses pieds bien serrés les avait fait enfler, on l’appela Œdipe (en décomposant le mot en ŒDI- et PE, on reconnaît les éléments qui donnent le français œdème et pied), c’est-à-dire “Pieds Enflés”. Et ses parents adoptifs l’élevèrent sans lui révéler qu’ils n’étaient pas ses parents biologiques. Aussi lorsqu’Œdipe parvenu à l’âge adulte se rendit à Delphes et apprit de l’oracle qu’il tuerait son père et épouserait sa mère, il fut horrifié et se promit de ne jamais remettre les pieds à Corinthe. Il prit la route de Thèbes. À un carrefour, il tua l’homme qui prétendait passer avant lui. Cet homme, bien sûr, était Laïos. Puis, parvenu devant Thèbes, il apprit qu’à l’entrée de la ville se tenait un Sphinx envoyé par Héra pour punir Laïos d’être autrefois tombé amoureux, à la cour de Pélops, du fils de ce dernier, Chrysippe, et de l’avoir enlevé. Ce sphinx dévorait qui passait à sa portée et posait des énigmes, tuant ceux qui ne pouvaient les résoudre, alors pour débarrasser la cité de ce fléau la reine Jocaste, devenue veuve, promit d’épouser qui parviendrait à résoudre l’énigme du Sphinx. Œdipe arriva, et à la question de savoir quel animal marche sur quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir, il répondit instantanément que c’était l’homme qui se traîne au sol petit enfant, marche sur ses deux jambes adulte et leur adjoint un bâton quand il devient vieux. De désespoir, le Sphinx se suicida en s’élançant du haut d’un rocher et Jocaste épousa Œdipe.

     

Freud a développé la théorie que le petit garçon éprouve un amour particulier pour sa mère et entre en conflit avec son père, cherchant à le tuer symboliquement. C’est ce qu’il appelle le complexe d’Œdipe par allusion à cette légende. Et il est clair, si l’on veut regarder l’histoire d’un œil psychanalytique, qu’un homme qui craint de tuer son père et d’épouser sa mère ne commet pas de crime de sang sur un homme plus âgé que lui (indépendamment même de tout jugement moral), et n’épouse pas, ensuite, une femme plus âgée que lui, surtout si le mari a été tué par un jeune homme.

     

Par la suite, de ce couple naissent quatre enfants, Étéocle, Polynice, Ismène et Antigone. La petite dernière est déjà une toute jeune fille quand Œdipe comprend ce qu’il a fait. Il court vers Jocaste, mais elle aussi vient de comprendre, et il la trouve pendue à son écharpe. Alors, pour ne plus voir ce monde cruel, il saisit la fibule qui retient le vêtement de Jocaste, et il s’en crève les yeux. C’est Antigone qui s’occupera de lui et guidera ses pas jusqu’au bois sacré de Colone, où il disparaîtra. Antigone rentre à Thèbes, où ses frères ont pris la succession d’Œdipe. Ils se sont mis d’accord, ils régneront un an chacun, et c’est Étéocle qui a pris le premier tour. Mais au bout d’un an, quand Polynice veut, selon leur convention, accéder au trône, Étéocle refuse. Il s’ensuit une guerre, et devant chacune des sept portes de Thèbes Étéocle et six de ses partisans affrontent chacun en combat singulier Polynice et six de ses partisans. Face à face, les deux frères s’entre-tuent. C’est leur oncle, Créon, qui assume le pouvoir et, pour asseoir son autorité, déclare que la volonté du roi ne se discute pas et que donc Polynice, malgré l’accord passé un an auparavant, devait se soumettre à la volonté de son frère. Régicide, il devra rester à pourrir au soleil et à être dévoré par les chiens là où il est tombé, sous les murs de Thèbes. Privée de sépulture, son âme sera en conséquence condamnée à errer éternellement dans les marais de l’Achéron. Quiconque contreviendra à cette décision sera mis à mort. Antigone ne peut admettre ce sort pour son frère et, à l’aube, elle va jeter quelques poignées de poussière sur le cadavre de Polynice. Prise, elle est amenée à Créon qui décide qu’elle sera emmurée vivante. Son fiancé, Hémon, le fils de Créon, se lamente et supplie son père, qui cède et fait ouvrir la tombe où Antigone a été emmurée, mais il est trop tard, elle s’est pendue. Désespéré, Hémon se jette sur son épée. Il ne reste plus grand monde, dans la famille. Créon et Ismène. Tel est le résultat de la malédiction qu’a encourue Laïos.

 

À part cette légende célèbre, j’ai déjà beaucoup parlé de Thèbes dans mon dernier article sur Platées, la ville coopérant avec les Perses contre la coalition de la plupart des autres Grecs en 489, à la fin de la Seconde Guerre Médique. Puis j’ai évoqué dans ce même article le siège de Platées par Thèbes alliée à Sparte de 329 à 327 lors de la Guerre du Péloponnèse. Entre les deux il me faut parler des événements de 382 à 371. Sparte, en 382, arrive à Thèbes et occupe la ville. La cité lacédémonienne a sans conteste à cette époque l’hégémonie sur toutes les autres cités grecques et son orgueil est sans bornes. Épaminondas, ce brillant Thébain, est nommé béotarque (général béotien) en 378, à l’âge de 40 ans. Il ne parvient pas à se débarrasser des Lacédémoniens, alors c’est carrément la guerre. Il a inventé “l’ordre oblique” (mon article sur Mantinée daté du 16 avril 2001), et grâce à cette technique il remporte en 371 l’éclatante victoire de Leuctres, où ont péri le roi et le tiers des soldats spartiates. Renversement de situation, l’hégémonie revient à Thèbes. Épaminondas poursuit alors la vaincue en allant en 370 ravager la Laconie (région des Lacédémoniens, dont la capitale est Sparte) et relever Messène que Sparte avait détruite. Mais la Macédoine de Philippe II est conquérante, des possessions athéniennes en Mer Égée en font les frais. Démosthène parvient à faire en sorte que Thèbes, qui soutenait Philippe, passe du côté d’Athènes en 339. En 338, la coalition grecque menée par Athènes prend place à Chéronée, au nord de la Béotie, et lors d’une bataille mémorable Philippe défait les Grecs. Sa cavalerie légère encercle le Bataillon Sacré thébain et l’anéantit, massacrant 254 de ses 300 soldats d’élite. Au total, Thèbes a perdu 6000 hommes (les autres Grecs, dont les Athéniens, totalisent 2000 pertes).Une garnison macédonienne reste sur l’acropole de Thèbes, la Cadmée. En 335, les Thébains décident d’assiéger cette garnison. Comme je l’écrivais dans mon dernier article, “Alexandre le Grand fond sur la Béotie, prend Thèbes, rase la ville, réduit en esclavage ceux des citoyens qui n’ont pas été massacrés, et rase la ville”. Il faut attendre 316 pour que la ville soit reconstruite.

 

Beaucoup plus tard, en 1040 de notre ère, ce sont les Bulgares qui vont piller et saccager Thèbes. Dans mes articles sur la Sicile, en 2010, j’ai beaucoup parlé des rois Normands et particulièrement de Roger II, et c’est ce Roger II qui, en 1146, vient s’emparer de Thèbes. Puis, faisant suite au sac de Constantinople par les Croisés en 1204, le duché d’Athènes dont Thèbes fait partie échoit en 1205 au Franc Othon de la Roche (à Naxos, le 17 septembre dernier –voir mon blog à cette date– nous avons visité le musée installé dans la maison des della Rocca, descendants d’Othon qui, à l’époque de la domination vénitienne, ont italianisé leur nom). Othon fait de Thèbes la capitale de son duché.

 

808a musée archéologique de Thèbes

 

Toute cette histoire, et cette mythologie, cela me passionne mais c’est sans doute un peu –ou très– aride pour mes lecteurs. Et il n’est pas nécessaire d’être à Thèbes pour en parler, sans images. Si nous avons passé la journée d’hier dans un petit village près de la côte, c’était pour laisser passer le lundi, jour de fermeture des musées de Grèce. Nous voici enfin garés non loin du musée archéologique de Thèbes en ce mardi matin.

     

808b musée archéologique de Thèbes

 

808c musée archéologique de Thèbes

 

Nous nous approchons du portail, mais ô horreur, le musée est fermé pour travaux. Renseignements pris, cela fait longtemps qu’il est en réfection, travaux sur les bâtiments et réorganisation des collections. Adieu superbe kouros, adieu sarcophages mycéniens peints de scènes funéraires. La seule chose qui soit livrée à notre admiration, c’est ce détail du portail rouillé. Très, très maigre consolation.

     

808d subvention européenne au musée de Thèbes

 

Sur le côté est fixé à la grille le panneau des programmes européens de développement régional. C’est la phase 2 des travaux, estimée à quatre millions et demi d’Euros. Habituellement, le pays doit trouver 20 ou 25% de la somme, l’Europe mettant le reste. Les travaux doivent en effet être de grande ampleur. 

 

808e Tour Saint-Omer à Thèbes

 

Eh bien, nous irons voir autre chose. Après la mort d’Othon de la Roche en 1225, tandis que son fils Guy de la Roche hérite du duché d’Athènes, sa fille Bonne de la Roche épouse en 1230 un certain Bela de Saint-Omer (fils de Nicolas de Saint-Omer seigneur de Béotie et de Marguerite de Hongrie, fille du roi Bela III de Hongrie) et reçoit en dot le duché de Thèbes, qui passe donc à son mari puisque seuls les hommes sont titulaires des titres. C’est leur fils, Nicolas II de Saint-Omer, qui va construire à Thèbes le luxueux château de la Cadmée dans la seconde moitié du treizième siècle. Mais dès 1311 survient la bataille de Céphise entre Francs et Catalans qui voit la victoire de ces derniers. Les Catalans prennent Thèbes et démantèlent le château de Nicolas de Saint-Omer. Sur cette grande tour emmaillotée de rouge et blanc, un panneau de même type que celui du musée indique que l’Europe participe dans les mêmes conditions à un programme de trois cent mille Euros consacré à “Consolidation – restauration de la tour Saint-Omer à Thèbes”. C’est donc la tour, dernier vestige du château, qui se cache là-dessous. Nous ne la verrons pas non plus. Eh bien, mieux vaut ne pas insister pour Thèbes, nous remontons dans le camping-car et partons de la ville. Direction les Thermopyles.

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 12:30

 807a1 Aegosthènes, vue d'ensemble

 

Nous sommes allés passer la nuit à Porto Germeno, village extrêmement fréquenté en ce week-end avec sa longue plage et ses nombreuses tavernes. À tel point que ce matin il m’était complètement impossible de sortir du parking, les passages entre voitures garées hors emplacements ne me laissant pas la place de manœuvrer malgré mes tentatives. Ce n’est qu’au bout de plus d’une heure que des jeunes venus chercher quelque chose dans leur voiture ont été assez sympathiques pour accepter de la déplacer, juste le temps pour moi de m’échapper. Mais je n’écris pas cet article pour parler de manœuvres sur un parking. La photo ci-dessus, prise de la route d’accès à Porto Germeno, montre la baie qui abritait un port antique. On distingue vaguement, dans le bas de la photo, les fortifications du quatrième siècle avec, à gauche, une haute tour (20 mètres de haut, 8,90 mètres de côté) encapuchonnée d’échafaudages auprès d’une grue parce qu’elle est en cours de restauration. Grâce aux trous dans les murs intérieurs destinés à recevoir les poutres constitutives de plafonds et planchers, les archéologues ont déterminé qu’elle comportait trois étages. La ville basse antique était située entre les deux murs fortifiés qui reliaient l’Acropole à la mer.

 

807a2 Aegosthènes, l'enceinte

 

Dans l’Antiquité, Ægosthènes appartenait à Mégare. Avec son mur d’enceinte d’environ 190 mètres de long  sur 80 de large qui date de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, l’acropole Ægosthènes est typique de l’architecture militaire de son époque. Ce que l’on voit, c’était le petit côté des fortifications. Lorsque, le 6 juillet 371 avant Jésus-Christ, les Lacédémoniens ont été défaits à Leuctres par Épaminondas et ses Thébains et qu’ils ont battu en retraite, c’est vers Ægosthènes qu’ils se sont repliés.

 

807a3 Aegosthènes, ruines d'une tour

 

807a4 Aegosthènes, détail de l'enceinte

 

La première de ces photos montre les ruines d’une des tours insérées dans les murs descendant vers le port. Sur la seconde photo, ce pan de mur appartient à l’enceinte de l’acropole dont aujourd’hui subsistent, en plus ou moins bon état, les ruines de seize tours. Un chemin de ronde permettait aux vigiles et aux archers de faire tout le tour des remparts. Ce sont les Francs qui, au treizième siècle, ont un temps redonné vie à la forteresse.

 

807b1 ruines de Platées

 

Platées. Nous sommes en Béotie, mais tout près de la frontière de l’Attique et des terres dépendant d’Athènes. Aussi, pour éviter la domination de la puissante Thèbes, Platées s’est tournée vers Athènes. Dans mon précédent article sur Marathon, on a vu qu’en 490 mille Platéens s’étaient illustrés aux côtés des Athéniens dans cette belle et grande victoire sur les Perses et que, comme leurs compagnons d’armes, leurs morts avaient eu l’honneur d’être enterrés sur le lieu des combats. Mais dix ans plus tard lors de la Seconde Guerre Médique, Xerxès est revenu avec ses troupes sur les lieux de la défaite de son père Darius. En 480 il a occupé une grande partie de la Grèce, il a massacré les Spartiates aux Thermopyles avec leur roi Léonidas, a pris l’Attique et Athènes, mais à Salamine, au fond du golfe Saronique, il a essuyé une cuisante défaite navale qui l’a fait renoncer à poursuivre son offensive dans le Péloponnèse. Il est reparti vers la Perse avec bon nombre de ses troupes, et a chargé son général Mardonios de finir la conquête au nord de l’isthme de Corinthe. Mardonios est en Béotie. En face, les Athéniens qui ont réintégré leur ville ravagée par Xerxès sont alliés à Sparte, Mégare, Corinthe et diverses autres cités du Péloponnèse. Cette coalition grecque est commandée par le Spartiate Pausanias (rien à voir avec le Pausanias voyageur qui vivra six siècles plus tard), qui exerce la régence à Sparte car le fils du défunt Léonidas est mineur. Comme pour Marathon, je laisse la parole à Hérodote (traduction Andrée Barguet, Folio classique n°2130) : “Attaginos fils de Phrynon, un Thébain, fit servir un festin splendide auquel il invita Mardonios lui-même et cinquante Perses, les plus importants personnages de son armée […]. Ce qui suit m’a été conté par Thersandre […]. Il était lui-même, m’a-t-il dit, au nombre des invités d’Attaginos, ainsi que cinquante Thébains, et les convives des deux nations n’étaient pas séparés à table, mais chaque lit recevait un Perse et un Thébain côte à côte”. Nous voyons donc que Perses et Thébains sont amis comme cochons. “Pendant que Mardonios campait en Béotie, les Grecs lui fournirent des renforts et marchèrent avec lui contre l’Attique”.

 

807b2 canal dans la plaine de Platées (Asopos)

 

Après un premier succès, la coalition grecque de Pausanias prend position près de Platées, sur le fleuve Asopos. Lorsque nous nous sommes rendus à Thèbes après les visites de ce jour, j’ai été très attentif, sur la route, pour repérer le moment où, nécessairement, nous devions franchir l’Asopos. Comme nous n’avons franchi aucune rivière, aussi petite soit-elle, aussi asséchée soit-elle, mais seulement ce canal sur le bord duquel se trouve un bâtiment de la compagnie des eaux, j’en conclus que les eaux de l’Asopos ont dû être canalisées et que ce que montre ma photo doit être plus ou moins, mais sous une apparence bien différente, ce qui séparait les deux armées. Les hoplites de l’infanterie lourde sont 38700 et l’infanterie légère comprend 69500 hommes. En y ajoutant 1800 Thespiens, Hérodote arrive à un total de cent dix mille soldats. En face, sur l’autre rive de l’Asopos, les Perses et les Mèdes alignent trois cent mille hommes, auxquels se joignent des Grecs qui n’ont pas été dénombrés mais qu’Hérodote évalue à une cinquantaine de mille. Ces trois cent cinquante mille hommes du côté du Grand Roi sont tous fantassins, la cavalerie étant à part. Pendant onze jours, les deux armées s’observent, mises à part quelques escarmouches, car de part et d’autre les présages donnent la victoire si l’on reste sur la défensive, laissant à l’autre l’offensive. Mais chaque jour de nouveaux renforts arrivent côté grec, si bien que Mardonios décide de passer à l’attaque. “Plus tard dans la nuit, quand tout semblait reposer dans les camps et les hommes dormir du sommeil le plus profond, quelqu’un se rendit à cheval auprès des sentinelles athéniennes: Alexandre fils d’Amyntas, le chef et le roi des Macédoniens, demandait à parler à leurs chefs […] : ‘Athéniens, je vous donne cet avis en grand secret […]. C’est que je suis moi-même de race grecque, si loin que l’on remonte, et je ne saurais accepter de voir la Grèce vivre esclave. [… Mardonios] a décidé de se moquer des présages et d’attaquer aux premières lueurs du jour. […] Je me suis chargé dans mon zèle d’une mission si dangereuse parce que je tenais à vous révéler le plan de Mardonios, afin qu’une attaque des Barbares ne vous prenne pas à l’improviste. Je suis Alexandre le Macédonien’. Cela dit, il tourna bride et regagna le camp perse”. Bien évidemment, cet Alexandre de Macédoine n’est pas Alexandre le Grand fils de Philippe, qui naîtra en 356, soit 133 ans plus tard. Celui-ci est Alexandre Premier qui a succédé à son père Amyntas Premier en 498 et mourra en 450. Déjà quelques mois plus tôt, il avait en cachette fourni aux Athéniens le bois pour la construction de la flotte de Salamine.

 

807b3 ruines de Platées et plaine de la bataille

 

Ci-dessus, les très pauvres ruines de Platées, mais surtout la plaine où les camps étaient établis et où s’est déroulée la bataille. Pausanias ordonne donc avant l’aube où chacun doit se placer, mais une partie des Grecs, plutôt que d’obéir, va s’établir du côté de Platées, près d’un sanctuaire d’Héra. Quoique mécontent de cela, Pausanias estime que l’armée ne doit pas se scinder, et décide de suivre ces premiers contingents. Avec les Spartiates il passe par les contreforts du mont Cithéron et les Athéniens, eux, passent de l’autre côté par la plaine. Croyant que l’armée coalisée tente de s’enfuir, les Perses s’élancent à sa poursuite, sans se douter que les Athéniens ont pris une autre route. Aussi Pausanias envoie-t-il vers ses alliés Athéniens un messager à cheval pour solliciter leur aide. Hélas, au même moment, les Grecs qui s’étaient rangés du côté des Perses les voient et les attaquent, de sorte qu’ils ne peuvent aller aider Pausanias. Lequel, se voyant bientôt perdu, se tourne vers le temple d’Héra appartenant aux Platéens pour implorer l’aide de la déesse. Et aussitôt, les coalisés commencent à reprendre pied. La bataille fut longue et meurtrière, les Perses rivalisant de courage et de force avec les Grecs. Les Grecs réussissent à tuer Mardonios (la mort de Léonidas est ainsi vengée) et les plus vaillants cavaliers qui l’entourent. Les Perses alors se débandent. “À Platées, lorsque les Perses eurent plié devant les Lacédémoniens, ils s’enfuirent dans le plus grand désordre et se réfugièrent dans leur camp et l’enceinte de bois qu’ils avaient élevée sur le territoire de Thèbes. Je trouve d’ailleurs étonnant que le combat ait eu lieu près du bois de Déméter et qu’on n’ait point vu de Perses entrer dans l’enclos sacré ni venir mourir là, quand ils tombèrent si nombreux autour du sanctuaire, en terre non consacrée. À mon avis, si l’on peut se permettre d’avancer une opinion personnelle en ce domaine, la déesse elle-même a repoussé loin d’elle les hommes qui avaient brûlé sa sainte demeure d’Éleusis […]. Quand les Perses et la masse des Barbares se furent réfugiés derrière leurs murailles de bois […], l’assaut commença, mené de manière assez vive […]. Les Athéniens escaladèrent la muraille et ouvrirent une brèche par où se ruèrent les Grecs. […] Leur mur renversé, les Barbares ne se formèrent pas en carré pour continuer la lutte et nul d’entre eux ne fit appel à sa valeur. Ils tournoyaient sur place, éperdus, en hommes qui se voyaient enfermés par milliers en un étroit espace. Les Grecs les massacrèrent à loisir”. Hérodote fait les comptes, en éliminant quarante mille hommes qui s’étaient enfuis, sur trois cent mille soldats de Xerxès moins de 3000 ont survécu, et le Bataillon Sacré de Thèbes était anéanti. En face, les Spartiates ont perdu 91 hommes, les Tégéates 16 et les Athéniens 52. “L’homme le plus brave de tous fut de loin, selon moi, cet Aristodèmos, le seul rescapé des trois cents Spartiates engagés aux Thermopyles, sur qui pesaient l’opprobre et la honte”. En effet, le jour du combat des Thermopyles, deux hommes –dont Aristodèmos– souffraient d’une très sévère ophtalmie, et Léonidas les avait mis au repos. Mais quand ils apprirent que leurs frères d’armes résistaient aux Perses qui, malgré leur vaillance, les massacraient, l’un des deux malades s’était fait conduire sur le lieu du combat et était tombé héroïquement comme tous les autres, tandis qu’Aristodèmos était resté en retrait et était rentré sain et sauf à Sparte. D’où cet opprobre et cette honte, d’où aussi son indispensable courage à Platées.

 

Le même jour exactement que la bataille de Platées, des Spartiates arrivaient à Samos pour poursuivre la flotte perse de Xerxès. Mais celui-ci avait fait haler les navires sur la plage du cap Mycale (une longue péninsule de la côte ouest d’Asie Mineure qui vient presque lécher la côte est de l’île de Samos), laissant soixante mille hommes pour garder la flotte. Les Spartiates franchissent la palissade défensive et mettent le feu aux navires qui, tous, s’en vont en fumée. Après Salamine, c’est avec Platées et le cap Mycale simultanément que s’achèvent les Guerres Médiques.

 

Mais Platées n’a pas fini de faire parler d’elle. En effet, Thèbes ne cesse de vouloir absorber cette cité et le renversement des alliances, qui met Sparte du côté de Thèbes, ne simplifie pas sa situation. En 429, trois cents Thébains pénètrent de nuit dans Platées. Puisqu’il s’agit de faits qui s’inscrivent dans la Guerre du Péloponnèse, c’est cette fois-ci à Thucydide que je laisse la parole (traduction de Jean Voilquin, Garnier Flammarion n°81). “Comme on était en paix, il n’y avait aucun poste de garde, ce qui facilita l’entrée clandestine des Thébains. […] Un héraut fit savoir que quiconque voudrait entrer dans la confédération nationale de la Panbéotie n’avait qu’à se ranger en armes aux côtés des Thébains. […] Au cours des pourparlers [les Platéens] s’aperçurent du petit nombre des Thébains et pensèrent qu’en les attaquant ils en viendraient facilement à bout. En réalité la masse des Platéens ne désirait pas quitter le parti des Athéniens. Ils décidèrent donc de tenter la chance. Pour éviter de se faire repérer dans les rues, ils percèrent les murs des maisons et parvinrent ainsi à se concerter […]. Ils attaquèrent donc immédiatement et en vinrent tout de suite aux mains. […] Les Thébains pris de panique firent demi-tour et s’enfuirent à travers la ville”. Aussitôt avertis, “les Athéniens envoyèrent un corps de troupe à Platées, y concentrèrent des approvisionnements, y laissèrent une garnison et évacuèrent, avec les femmes et les enfants, toutes les bouches inutiles”. Les Thébains, soutenus par les Péloponnésiens, assiègent alors Platées, construisant autour de la ville deux hauts murs concentriques et un fossé. Le siège dure, c’est la disette, et malgré une résistance héroïque les Platéens et la garnison athénienne sont contraints, la troisième année, en 427, de se rendre. Les Thébains font appel au jugement de leurs alliés Spartiates, qui donnent tous les torts aux Platéens. En conséquence, “on les conduisit à la mort, sans en épargner aucun. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens qui furent ainsi exécutés. Vingt-cinq Athéniens, qui avaient subi avec eux le siège, partagèrent leur sort. On réduisit les femmes en esclavage”. Quant à la ville, l’année suivante, 426, “les Thébains la rasèrent entièrement. Avec les matériaux ils édifièrent près du temple d’Héra une hôtellerie […], avec les matériaux, bronze et fer, provenant du rempart, ils fabriquèrent des lits qu’ils consacrèrent à Héra et lui élevèrent un temple de pierre de cent pieds”, soit environ 30 mètres.

 

Ce n’est qu’en 386 que Sparte autorise les descendants de Platéens réfugiés à Athènes à venir reconstruire leur ville mais Thèbes ne tarde pas, dès 373, à l’attaquer et à la détruire, tandis que les habitants retournent à Athènes se réfugier. En 335 enfin, parce que Thèbes a assiégé la garnison de Macédoniens installés dans leur citadelle, Alexandre le Grand fond sur la Béotie, prend Thèbes, rase la ville, réduit en esclavage ceux des citoyens qui n’ont pas été massacrés. Platées peut enfin se reconstruire sans plus craindre désormais sa principale ennemie.

 

C’est à l’orée du village moderne de Platées que l’on peut voir les ruines de la ville antique, ou du moins les ruines de sa dernière reconstruction.

 

807c1 la forteresse d'Eleuthères

 

807c2 la forteresse d'Eleuthères

 

Dora d’Istria née en 1828, nièce du prince de Valachie (je parle d’elle beaucoup plus en détail dans mon blog daté du 11 au 13 mai 2011, à Gytheio) a publié en 1863 le récit de son voyage en Grèce. “La route carrossable, suivant les ondulations du terrain, monte, à travers des bouquets clairsemés d'oliviers, […] en suivant une ligne un peu tortueuse et en traversant plusieurs bras du Céphise éleusinien, elle arrive enfin à l'emplacement de l'ancienne Éleuthères […]. Cette région montueuse est couverte d'arbousiers des Alpes, aux feuilles de buis, dont le sombre feuillage fait contraste avec la verdure gaie du beau pin maritime, balançant au souffle de la brise sa couronne élégante. Au fond des ravins, on apercevait des saules touffus ombrageant quelques cabanes. De temps en temps, des paysannes albanaises, qui n'avaient pas dégénéré de la beauté de leur race, passaient avec des ânes chargés de buissons et de branches d'arbres”. Nous voici donc à présent, comme Dora d’Istria, au pied de la forteresse d’Éleuthères. Mais ici passe la route d’Athènes à Delphes, elle est encombrée de lourds semi-remorques qui n’ont pas le charme des ânes avec leurs maîtresses albanaises.

   

Éleuthères, c’est aussi la ville qui avait tôt accueilli le culte de Dionysos et, selon une tradition, c’est d’Éleuthères que son culte et ses mystères sont arrivés à Athènes. Lors des Dionysies à Athènes, parmi les nombreux préparatifs, dont ceux qui concernaient les concours de poésie et de théâtre, prenaient place ceux qui devaient assurer la présence de Dionysos Éleuthereus. Du théâtre de Dionysos à Athènes, on transférait la statue du dieu à Éleuthères afin de la rapporter en procession solennelle à la lueur des torches jusqu’à son théâtre athénien, rappel de son arrivée dans la ville.

   

C’est également à Éleuthères qu’est né vers 485 avant Jésus-Christ le grand sculpteur Myron qui initie le style grec classique, et qui est l’auteur, entre autres, du Discobole ainsi que du groupe d’Athéna et Marsyas. 

 

Après notre promenade vers la forteresse d’Éleuthères, nous roulons vers Thèbes mais, pensant que demain lundi les musées grecs sont fermés, nous repartons à une cinquantaine de kilomètres vers le sud-ouest jusqu’à la côte. Aucun camping dans les environs alors puisque nous disposons de réserves d’eau pour la douche nous nous installons sur un grand terrain vague  (qui doit servir de parking en été) dans le village nommé Paralia Saranti (Plage de Saranda). Nous y passerons la journée de demain avant de repartir dès le matin de mardi vers Thèbes.

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Published by Thierry Jamard
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