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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:28

848a1 Egnatia Odos

 

848a2 Entrée de Feres (Thrace)

 

Partagée depuis 1923 entre la Bulgarie, la Turquie et la Grèce, la Thrace voit sa frontière gréco-turque marquée par le fleuve Evros, que nous avons l’intention d’aller voir bientôt. En attendant, mon article d’aujourd’hui se propose d’aller faire un petit tour dans le sud-est de la Thrace grecque. Et d’abord, nous longeons la via Egnatia antique (ma première photo) puis nous arrivons dans la ville de Feres (dont on prononce des deux E, soit Férès).

 

À droite de la route qui, de la nationale, entre dans Feres, on voit cette belle ruine d’un grand aqueduc (deuxième photo). Nous allons voir dans un instant le monastère byzantin pour l’alimentation duquel cet aqueduc a été construit en 1152. C’était la pleine nature à l’époque. Puis un bourg, appelé Vira, s’est développé autour. Après la prise de Constantinople lors de la Quatrième Croisade en 1204 et l’établissement d’un Empire Latin d’Orient sur les débris de l’Empire Byzantin, Vira devenue fief franc tombe sous la coupe de Godefroy de Villehardouin. En 1259 l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue réussit à récupérer Thrace et Macédoine, puis Constantinople en 1261, mais en 1357 les Ottomans arrivent, un siècle avant qu’ils ne parviennent à s’emparer de Constantinople, et Vira ne prendra le nom de Feres que des années après 1920, date à laquelle la Thrace a été rattachée à la Grèce.

 

848b1a Feres, monastère de la Panagia Cosmosoteira

 

848b1b Feres, monastère de la Panagia Cosmosoteira

 

Ces photos montrent les murs du monastère byzantin. C’est, comme je le disais, en 1152 qu’Isaac Comnène, frère de l’empereur byzantin Jean II et d’Anne Comnène la célèbre chroniqueuse, âgé de 59 ans et se retournant vers son passé de pécheur (notamment, il a longuement lutté contre son frère, puis contre son neveu qui lui a succédé) décide de racheter les errements de sa conduite en consacrant ses dernières années à Dieu. Il choisit cet endroit pour y construire un grand monastère dans lequel il investit la totalité de sa fortune personnelle, le dotant de domaines destinés à assurer son autosuffisance, et y ajoutant un hôpital, un hospice de vieillards, une bibliothèque. Il prévoit des cellules pour accueillir jusqu’à cent moines selon l’une de mes sources, soixante-quinze selon une autre. Disons, beaucoup de moines. Enfin, outre l’aqueduc que nous avons vu en arrivant, il entoure son nouveau monastère de murs destinés à le protéger de toute attaque. C’est ce qu’il en reste que nous voyons sur mes photos ci-dessus. Il se retire dans ce monastère, où il souhaitera être enterré. Les fresques de l’église étant en très mauvais état, je n’ai malheureusement pas été capable de repérer celle où la Vierge montre le sol de son doigt, endroit présumé de la tombe.

 

Le treizième siècle a vu les guerres contre les Bulgares, les Turcs, les Francs, et le quatorzième siècle les guerres intestines. Les murs du monastère ont servi de rempart. En 1342 Jean VI Cantacuzène, proclamé empereur alors que le patriarche de Constantinople soutient la dynastie des Paléologue, met le siège sous les murs du monastère où se sont barricadés les moines et les paysans des environs, partisans du patriarche. Le monastère sera pris, les occupants exterminés, et les lieux seront abandonnés jusqu’à l’arrivée des Turcs. Ces derniers démoliront les murs et la plupart des bâtiments, en réutiliseront les pierres, mais l’église sera sauvée parce que transformée en mosquée qui portera le nom de Soliman le Magnifique après sa mort en 1566. Les mosaïques, un Pantocrator en or, tous les livres de la bibliothèque, ont disparu.

 

848b2 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b3 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b4 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Voici donc l’église du monastère d’Isaac Comnène, débarrassée de son minaret. Il avait voulu la consacrer à la Panagia Cosmosoteira, la Vierge Sauveur du Monde, et elle a été conçue pour être une sorte de Sainte-Sophie (de Constantinople) en miniature. En fait, une miniature imposante dans cet environnement. C’est la seule église byzantine qui subsiste en Thrace.

 

848b5 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b6 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Avant d’en faire une mosquée, les Turcs ont mis le feu au catholicon du monastère, puis ont remis en état les murs. Difficile, alors, de savoir ce qui, dans ces inclusions, date de l’église primitive récupérant des ruines antiques, ou de la réfection par les Turcs ramassant les débris de ce qu’ils ont détruit.

 

848c1 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Dans une mosquée, l’espace est ouvert, on prie tourné vers la Mecque. Pas de place pour une iconostase. Celle que l’on voit aujourd’hui est moderne, pour rendre à l’église sa fonction de lieu de culte chrétien orthodoxe. Des offices y sont en effet célébrés régulièrement.

 

848c2 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c3 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c4 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Les travaux entrepris dans les années 1930 ont comporté, outre la construction de contreforts extérieurs pour assurer la stabilité de l’édifice, un cerclage de toutes les colonnes ainsi qu’un cerclage des dômes à l’intérieur des coupoles. Mais on n’a pas rouvert les fenêtres qui avaient été murées.

 

848c5 fresque chrétienne martelée par les Musulmans

 

Après les travaux de consolidation du bâtiment, il a fallu débarrasser les murs de l’enduit qui recouvrait les fresques originales du milieu du douzième siècle. L’Islam interdisant la représentation humaine, car il est dit que Dieu a créé l’Homme à son image et il ne peut être question de représenter Allah, les Musulmans se devaient de cacher ce sacrilège. Bien souvent, ailleurs, on voit des fresques aux yeux crevés, le plâtre bien creusé à l’endroit des pupilles. Mais il était plus radical de simplement crépir les surfaces des murs, pour y peindre des versets du Coran calligraphiés et des dessins géométriques. J’ai lu que les fresques, ici, avaient été martelées pour les détruire. Je ne prétends pas que les Turcs, qui ont incendié l’église, n’avaient que de bonnes intentions à l’égard de ces fresques, mais vu la régularité du martelage, il ne donne pas l’impression d’une opération de saccage, mais plutôt du travail consciencieux de maçons désireux de donner à leur plâtre un support irrégulier sur lequel il puisse s’accrocher durablement.

 

848c6 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c7 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Heureusement, quelques fresques ont survécu à ce massacre, et lorsque les services archéologiques ont décidé d’ôter le crépi, on a découvert des merveilles, trop peu nombreuses hélas, œuvres d’artistes de l’école de Constantinople. Entre les fenêtres latérales, sont représentés quatre guerriers, qui sont supposés être des membres de la famille impériale d’Alexis I Comnène (1081-1118), le père de Jean II, d’Anne et de notre Isaac. Certains, même, croient voir Isaac Comnène dans le personnage de ma seconde photo.

 

848c8 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Pas question de quitter cette église consacrée à la Panagia Cosmosoteira sans en montrer l’icône dont, en fait, rien n’est dit, de sorte que je ne suis pas capable de la dater.

 

848d1 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d2 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d3 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

Toujours dans ce Far East de la Thrace grecque, mais un peu au sud-ouest de Feres, on trouve Traianoupolis, ce qui signifie Ville de Trajan (l’empereur romain, 98-117 après Jésus-Christ, qui l’a fondée). Dès le quatrième siècle, la ville a assez d’importance pour être le siège d’un diocèse. Puis, au sixième siècle, on sait par Procope que l’empereur Justinien répare les murs de la ville, mais aujourd’hui, de ces murs il ne reste quasiment plus rien. Le bâtiment ci-dessus, qui date de la seconde moitié du quatorzième siècle (1375-1385), donc du début de l’occupation ottomane, et qui est dû à Gazi Evrenos Bey, est appelé le “han” (maison, auberge en turc), parce qu’il a été créé pour accueillir aussi bien les voyageurs qui faisaient une halte sur la via Egnatia de ou vers Constantinople, que les usagers des bains locaux. Cette date supposée de construction, établie au regard de la technique de maçonnerie, en fait l’un des plus anciens bâtiments ottomans en Thrace. Devant, une première pièce comportant des cheminées a été détruite.

 

848d4 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d5 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

Si, à l’époque de Trajan, les Romains avaient fondé cette ville, c’était à la fois parce qu’elle constituait un relais sur la via Egnatia et parce qu’il s’y trouvait une source thermale chaude, et ils y avaient installé un établissement de bains. Les Ottomans, très amateurs de bains et de hammams eux aussi, avaient construit au seizième siècle l’établissement dont on voit les dômes ci-dessus. Aujourd’hui encore cet établissement fonctionne (dans d’autres locaux plus modernes), et plusieurs hôtels ont fleuri tout autour. Les médecins, avec leur esprit positiviste, peuvent bien attribuer à l’eau une composition chimique favorable au traitement des maladies (je lis qu’elle est riche en hydro-sulfure-chlorure-sodium et radium), ils ne peuvent empêcher Chrétiens comme Musulmans de voir cette source comme miraculeuse. D’ailleurs, il y a un puits dont le fond est complètement clos dans la roche, et lorsqu’on le vide entièrement il se remplit de nouveau, affirme-t-on. Pour les Musulmans, on y voit la main d’Allah, tandis que pour les Chrétiens il y a du saint Georges là-dessous, parce que non loin dans la roche on peut voir l’empreinte du sabot de son cheval. Certains viennent ici pour prendre les eaux, se faire masser et dorloter, et d’autres y viennent en pèlerinage, parfois dans l’espoir d’une guérison miraculeuse. On y soigne, par l’eau minérale, le diabète, les maladies des reins et du foie, les gastrites chroniques, la constipation, et par l’hydrothérapie l’arthrite, l’arthrose, les lumbagos, les hernies discales, les névralgies, les problèmes gynécologiques.

 

848e1 Château d'Avas, en Thrace orientale

 

848e2 Château d'Avas, en Thrace orientale

 

Encore un peu plus à l’ouest et plus au nord, se dresse au sommet d’une falaise le château d’Avas. On a bien tenté de nous décourager, “bof, n’y allez pas, c’est une ruine, il n’y a rien à visiter”, nous nous y sommes quand même rendus. Ce n’est qu’à une petite dizaine de kilomètres plein nord d’Alexandroupolis où nous avons établi temporairement nos Pénates. Et s’il est vrai que, vu l’état des ruines, on ne peut les visiter, je trouve qu’elles ont quand même fière allure, ces tours du vieux château byzantin. Les Turcs ont, après la conquête, créé un peu plus au nord, au pied de la falaise, le bourg de Dervent, et l’ont peuplé aux trois quarts de Bulgares, et de Turcs pour le dernier quart. Après les Guerres Balkaniques, la Première Guerre Mondiale, la guerre gréco-turque, les échanges de populations y ont vu arriver des Grecs de Thrace turque et d’Asie Mineure, et la ville a changé de nom pour s’appeler Avas ou Avantas. De 1981 à 2001, le village a perdu quatre-vingts pour cent de sa population du fait de l’exode rural, et ne compte plus aujourd’hui que quelques centaines d’habitants. Il faut dire que l’électricité n’est arrivée là qu’au cours des années 1960 et la télévision au cours des années 1980. Pour la route asphaltée, il a fallu attendre la fin du siècle. Alors l’attrait des villes…

 

848f1 Héros à Alexandroupolis

 

Venons-en à Alexandroupolis. Une ville très dynamique, très vivante, en pleine croissance. Comptant un peu moins de cinquante mille habitants lors du dernier recensement, en 2001, elle dépasserait à présent les soixante-dix mille et la Municipalité envisage d’en accueillir pas moins de cent mille d’ici à quelques années. Cette croissance, ce modernisme, ne l’empêchent nullement d’être sympathique et accueillante. Son grand camping ouvert toute l’année, en bordure de mer et sur une ligne de bus, à 1,5 kilomètre de l’entrée de la ville en est un exemple. Un autre, c’est la connexion Internet gratuite, sans code, partout en ville et par conséquent aussi au camping. On rencontre ici beaucoup d’étrangers qui se sont installés, des Turcs, des Russes, mais aussi des Grecs venus d’autres régions, et lorsque l’on discute avec eux et qu’on leur demande ce qu’ils pensent de leur vie ici, tous sont unanimes pour dire qu’ils s’y sentent bien et ne voudraient en repartir à aucun prix.

 

“Doriscos est une vaste plaine de la Thrace, nous dit Hérodote parlant de l’année 480 avant Jésus-Christ, en bordure de la mer, traversée par un grand fleuve, l’Hèbre [= l’Evros]. […] Pour les navires, quand ils furent tous arrivés à Doriscos, les capitaines, conformément aux ordres de Xerxès, accostèrent près de la forteresse, à l’endroit où se trouvent les villes de Salè, qui appartient à Samothrace, et de Zonè et, terminant la plage, le fameux promontoire de Serrhéion”. Si je cite ce passage, c’est parce que la ville d’Alexandroupolis s’est construite sur l’emplacement de Salè qui n’était plus qu’un village insignifiant (le nom ne venant pas d’Alexandre le Grand dans l’Antiquité, mais il a été donné en l’honneur du monarque moderne Alexandre I, roi de Grèce de 1917 à 1920), et parce que le cap Serrhéion, qui clôt à l’ouest la plage d’Alexandroupolis, est l’endroit où les femmes de Thrace, furieuses qu’Orphée inconsolable de la perte d’Eurydice ne s’intéresse pas à elles et même, selon une tradition, qu’il ait inventé la pédérastie, se vengèrent en le tuant et en déchirant son corps. Ensuite, elles ont jeté les morceaux dans l’Evros, qui les a emportés à la mer. Un courant a déposé la tête et la lyre d’Orphée sur une plage de l’île de Lesbos, devenue pour cette raison la patrie de la poésie lyrique. Telle est du moins la version thrace de la légende, puisque nous avons vu (mon article sur Dion, 29 et 30 juin 2012) que les Macédoniens font mourir Orphée chez eux. Quant à Doriscos, il existe toujours un village de ce nom, dans le delta de l’Evros, au sud-ouest de Feres.

 

Mais cela est bien loin. Un peu plus proche, c’est la guerre d’indépendance grecque. La Trace aussi y a pris part, même si sa libération attendra un siècle après la libération de la Grèce centrale et du Péloponnèse. La statue ci-dessus représente “Khatzi-Antonis et Domna Visvizi, d’Ainos, en Thrace Orientale, héros de la lutte en 1821”, selon la plaque sur le piédestal. Lui, il était capitaine d’un bateau de guerre de 16 canons et 160 hommes. Il a été tué au cours d’une bataille, mais on n’a pas pu démêler s’il était tombé sous les coups des Turcs ou sous ceux de Grecs d’une faction opposée. Elle, sa femme, on l’a surnommée la Bouboulina thrace. Elle a pris une part active à la guerre et, après la mort de son mari, tout en continuant de s’occuper de l’éducation de leurs cinq enfants, elle a poursuivi la lutte.

 

La ville créée par les Turcs au dix-neuvième siècle sur l’emplacement du petit village de Salè s’appelait Dedeagats, et elle a gardé ce nom turc jusqu’en 1920. Son puissant phare, qui porte à 24 milles nautiques (44 kilomètres) du haut de ses 27 mètres, a été construit en 1880 par la Compagnie Française des Phares et Balises. On dit que ce sont les Russes qui ont décidé sa construction, qui ont tracé les larges avenues de la ville là où il y avait un enchevêtrement de ruelles, en bref qui ont modelé l’Alexandroupolis d’aujourd’hui. Nos trois livres sur la Thrace, un sur Alexandroupolis, plusieurs dépliants, sans compter nombre de sites Internet, ne m’ont pas permis de démêler exactement le sort de la ville vers la fin du dix-neuvième siècle. Il est dit que pour mettre fin à la guerre russo-turque de 1877-1878 est signé le traité de San Stefano (aujourd’hui Yeşilköy, banlieue de Constantinople) en mars, selon lequel pour ce qui concerne notre région la Bulgarie obtient l’autonomie de la Mer Noire à la Mer Égée (ce qui inclut donc Alexandroupolis), traité modifié en juillet par le congrès de Berlin qui rend la Macédoine et la Thrace à l’Empire Ottoman. Pas trace des Russes à Alexandroupolis. Finalement, ce n’est que la consultation d’une publication de 1878 de la Revue des Deux Mondes qui m’a donné l’explication. “ L’empire ottoman n’est plus qu’un composé de trois ou quatre tronçons qui ne communiquent plus même entre eux ou qui n’ont que des communications tolérées, toujours incertaines, sous le bon plaisir des Bulgares. Dans l’épaisseur de la Turquie d’Europe tout entière, du Danube à Salonique, se déroule sans interruption la Bulgarie nouvelle, et dans cette Bulgarie, vainement affublée du titre de principauté tributaire, la Russie campe pour deux ans avec une armée d’occupation de 50.000 hommes. Un prince de la famille du tsar, ou tout au moins son allié, a certainement bien des chances d’être élu comme chef de l’état qui vient d’être créé ; il est déjà désigné”. Ainsi donc, à cette époque, nous sommes en Bulgarie, mais les Russes sont une armée d’occupation de 1878 à 1880.

 

Jusqu’en 1913 nous sommes en Roumélie (“Pays des Romains”, en turc), de 1913 à 1919 en Bulgarie, quand le traité de Neuilly contraint la Bulgarie à lâcher cette partie de la Thrace au bénéfice de la Grèce. Enfin, pendant la Seconde Guerre Mondiale la Bulgarie récupère la Thrace, qu’elle sera contrainte de rendre lorsque sera actée la défaite des forces de l’Axe.

 

848f2 Alexandroupolis, futur musée

 

848f3 Alexandroupolis, futur musée

 

848f4 Alexandroupolis, futur musée

 

Juste en face de l’entrée du camping, doit se construire le nouveau musée d’Alexandroupolis. Le panneau dit que le devis est de sept millions neuf-cent soixante mille cinq cent soixante Euros, partagés entre la Caisse Régionale de Développement Régional et les ministères grecs de la culture et du tourisme, et celui du développement, de la concurrence et de la marine. La répartition des contributions n’est pas précisée, mais en général ce sont soixante-quinze ou quatre-vingts pour cent qui sont supportés par l’Europe, le reste par le pays concerné. Il n’est pas dit non plus ce que présentera ce “Nouveau musée d’Alexandroupolis”, des collections archéologiques ou autres. Il est probable, en fait, qu'il regroupera des musées divers. 

 

Entre le moment où j'ai rédigé le présent article sur mon ordinateur et le moment où je me décide à le mettre en ligne, plusieurs mois se sont écoulés. Depuis, nous sommes allés en Turquie et au retour sommes de nouveau passés par Alexandroupolis. Avouerai-je que, vu l'âge du camion-citerne abandonné là et l'absence de tout engin de travaux, je pensais que rien ne se passerait avant bien des années. Or le 17 décembre, un peu moins de trois mois plus tard, j'ai été ébahi de constater que les travaux avaient beaucoup avancé. Optimisme, donc.

 

 848g Musée ethnographique, Alexandroupolis (Thrace)

 

C’est Alexandroupolis qu’a choisie le Musée Ethnologique de Thrace pour s’installer. Pour mieux comprendre cette région, une visite s’impose dans le joli bâtiment qui l’abrite (sera-t-il transféré dans le futur grand musée ?) en plein cœur de la ville. Et il s’y trouve tant de choses intéressantes que nous y avons pris un grand plaisir.

 

848h1 aiguière et assiette arméniennes en cuivre

 

848h2 cruche en cuivre, fin 19e siècle

 

Constantinople apparaissait comme le plus important centre de travail du cuivre durant l’ère ottomane, les artisans considérés comme les meilleurs étant des Grecs des bords de la Mer Noire, mais il y avait aussi des ateliers à Xanthi et à Komotini. À Alexandroupolis, on a répertorié un atelier de réparation. Car aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, les objets de cuivre tenaient une place très importante dans les ménages, comme en témoignent les contrats de mariage. Il ne s’y trouvait ni décoration ni inscription pour les objets d’usage quotidien, mais cela apparaissait soit pour les cérémonies particulières, soit dans le cas de cadeaux. Au vingtième siècle l’usage du cuivre a décru, et l’on a cessé de battre le cuivre vers 1955 ou 1960 Ci-dessus, la première photo montre une aiguière et son assiette, de travail arménien, et la seconde une cruche à eau de la fin du dix-neuvième siècle, originaire du Pont (le Pont Euxin, c’est-à-dire la Mer Noire).

 

848h3 cruche de Çanakkale

 

848h4 poterie d'Ainos (extrême ouest de la Turquie)

 

Deux exemples de poteries. La première, que j’ai choisie parce que je la trouve amusante, est une cruche de Çanakkale, ville turque près des ruines de Troie. La seconde est une poterie d’Ainos, ville de Thrace sur la mer Égée, actuellement en Turquie, à deux pas de la frontière grecque, car la Thrace a été coupée en deux par le traité de Lausanne en 1923, puisque géographiquement et historiquement c’est une seule région depuis Constantinople (je ne dis pas Istanbul, puisque la ville a changé de nom après la partition) jusqu’à Kavala. Homère l’évoque dans l’Iliade quand il parle du “chef des Thraces, Piroüs, fils d'Imbrase, venu de la ville d'Ainos”. Sur cette seconde poterie, ma photo montre mal que de chaque côté du bateau central s’avance un autre bateau dont la proue ressemble à un dauphin.

 

848h5 costumes traditionnels de Thrace

 

Sur cette image, j’ai regroupé trois photos de costumes typiques. La dame de droite porte un vêtement traditionnel de Sille, près de Konya en Turquie centrale, et celle du milieu un costume traditionnel du Pont (comme je le disais tout à l’heure, c’est ainsi que depuis l’Antiquité on nomme la Mer Noire). À gauche, cet homme porte le traditionnel costume sarakatsan. Ceux que l’on appelle Sarakatsans sont des pasteurs nomades des Balkans, dont l’origine serait dans les montagnes du Pinde, et c’est dans cette région et dans les régions proches au nord des frontières grecques (sud de la Bulgarie, de la Macédoine ex-yougoslave, de l’Albanie) qu’on les trouve surtout. Mais, par nature, ils sont d’un peu partout, puisque nomades. Voilà pourquoi lorsqu’on les appelle Valaques c’est impropre, car ils ne sont pas particulièrement liés à la Valachie. Beaucoup à présent sont sédentarisés, mais certains vivent encore en clans nomades.

 

848i1 bassine à halvas

 

848i2 machine à loukoum

 

Dans une autre section du musée, sont présentées toutes sortes d’ustensiles permettant de confectionner des spécialités sucrées ou non, héritage de tout ce qu’ont apporté les peuples conquis par les Ottomans, ajoutant à la gastronomie byzantine de Constantinople des spécialités turques, arabes, arméniennes, juives, et autres. Car dans les milieux bourgeois, on appréciait beaucoup de grignoter, dans la journée, des “délices turcs”, ou loukoums, ou bien des petits morceaux de halvas, ou encore des pois chiches grillés. Pour le halvas, on faisait frire de la semoule dans de l’huile d’olive, puis dans la cuve en cuivre de ma première photo on versait du sirop de sucre et l’on faisait cuire l’ensemble, que l’on moulait ensuite pour laisser refroidir. Cela donnait quelque chose de différent du halvas industriel que l’on achète maintenant tout fait et parfumé à la vanille, au chocolat, avec des pistaches, etc. Quant aux loukoums, c’est du sirop de sucre et de la gélatine que l’on parfume traditionnellement à l’extrait de rose, mais où l’on met aujourd’hui du citron, ou de la menthe, ou du gingembre, ou de la pistache, et la machine de la seconde photo était utilisée pour mixer et travailler l’ensemble, car le mélange est extrêmement collant, et très difficile à travailler à la main.

 

848i3 récipient pour rôtir les pois chiches

 

848i4 crible à pois chiches

 

Par ailleurs, j’évoquais les pois chiches grillés. Ils sont trois fois alternativement grillés puis trempés dans l’eau pendant des durées variées, ensuite on les fait mariner dans une sauce épicée ou simplement dans de l’eau salée avant de les rôtir dans un récipient spécial, le davas, à fond de cuivre et à fouet de bois qui les remue pendant la cuisson. Enfin, ils sont triés par taille à l’aide de cribles spéciaux comme ceux de ma photo.

 

848j1 anges, cadre de porte d'iconostase

 

848j2 séraphin pour bannière de porocession

 

Une pièce est consacrée à la religion, et là encore les vitrines sont remplies d’innombrables objets. Difficile d’effectuer une sélection. Alors, au hasard, ma première photo représente deux inserts situés de part et d’autre de la porte centrale de l’iconostase (dix-neuvième siècle, Thrace du Nord), tandis que sur la seconde photo on voit un ange, un séraphin à six ailes, mais la légende donnée par le musée dit seulement “bannière portée dans les processions religieuses”, ce qui est curieux pour un objet de la taille d’une main. Je suppose qu’il faut comprendre que c’était une décoration au sommet de la hampe d’une bannière (préfecture de l’Evros, la province la plus orientale de Grèce, en contact avec la Turquie).

 

848j3 masques de Babousiaros

 

Ces masques étaient utilisés, est-il dit en anglais, pour des fêtes traditionnelles, sans autre précision. Mais en grec, le texte évoque “Μπαμπούσαρος”, Babousaros, que je ne connais pas et dont j’ai trouvé sur Internet quelques éléments. Il s’agit d’un rite, le lendemain de Noël, destiné à réveiller les esprits de la végétation, en sommeil pendant l’hiver. Un couple, dont le rôle de la femme est tenu par un homme avec une pelisse évoquant un animal, des clochettes autour de la taille et du cou, et un masque comme ceux que nous voyons ici, parcourt le village, de maison en maison, accompagné de musiciens et des villageois.

 

848k1 presse à miel

 

Ce curieux instrument est pomaque, c’est une presse pour extraire le miel. Pomaque… Tel est le nom que l’on donne à ces Musulmans de Thrace. Lorsque l’on évoque les terribles échanges de populations qui ont suivi le traité de Lausanne en 1923, on parle de Grecs d’Asie Mineure et du Pont qui ont dû migrer vers la Grèce, et de Turcs de Grèce contraints de s’établir en Turquie. Je confesse que ce sont les termes que moi-même j’emploie généralement, mais c’est une erreur. Car si, comme je le disais dans mon article sur Xanthi, la nationalité était prise en compte plus que la religion, parfois aussi il s’est agi d’un échange fondé sur la religion, un échange d’Orthodoxes et de Musulmans. Or les Pomaques sont des populations musulmanes de Grèce et du sud des Balkans, dont l’ethnie et la langue sont distinctes de celles des Turcs. Le traité de Lausanne excluant de cet échange les Orthodoxes de Constantinople et de deux autres endroits de Turquie, ainsi que les Musulmans de Thrace, la population de cette région comporte une importante proportion de Pomaques et des Turcs, à la différence des autres régions de Grèce. En l’absence de tout recensement depuis 1951, on ne peut qu’estimer approximativement leur nombre, à trente ou trente-cinq mille individus.

 

Je profite de l’occasion qui m’est ici donnée de parler un peu de ce peuple pomaque (ou Pomak), qui se donne le nom d’Achrjani, dont la situation et le statut sont très particuliers. D’abord, leur origine même est discutée, chacun les revendique. Pour les Grecs, qui se fondent sur des analyses de sang, ils sont d’ethnie thrace, de ces Thraces d’avant les Turcs, d’avant les Byzantins et, argument supplémentaire, ceux des montagnes, qui ont résisté à toutes les influences extérieures, parlent une langue fortement marquée de bulgare mais où se mêlent des mots de grec ancien, de grec homérique, qui ne peuvent qu’avoir été transmis oralement depuis la nuit des temps puisque ces populations de bergers sont incultes et n’ont jamais étudié les auteurs classiques. Les Thraces de l’Antiquité, dont ceux de la tribu des Agriani, étaient de grands soiffards qui appréciaient les vignes dont leur région était riche, aussi les Grecs les appelaient-ils des “buveurs” (en grec pomakes), quant au nom d’Achrjani, il viendrait d’Agriani. Et puisque la Thrace est grecque, ils sont donc grecs. Mais les Bulgares contestent cette analyse, car les Ottomans utilisaient les Pomaques comme auxiliaires, c’est-à-dire des assistants, des aides, ce qui en turc se dit pomagach, à moins que leur nom ne dérive du bulgare pomochamedanci, “islamisés”, ce qui correspondrait à une époque postérieure à Achrjani, du vieux bulgare aagarjani, “infidèles”, mot employé par les Musulmans pour désigner les Chrétiens et les Juifs. “Les infidèles parmi les gens du Livre, ainsi que les Associateurs, iront au feu de l'Enfer, pour y demeurer éternellement. De toute la création, ce sont eux les pires”, dit le Coran. Quant aux Turcs, eux aussi les revendiquent, car pour eux ce sont des descendants de tribus Petchenègues ou Avars, donc de tribus turques, arrivées dans les Balkans très longtemps avant les conquêtes ottomanes des quatorzième et quinzième siècles, ce qui en fait les populations turques d’Europe dont le sang serait le plus “pur”. Comme les Bulgares, ils admettent l’étymologie pomagach, “auxiliaires”, pour le nom de Pomaques, tandis qu’Achrjani viendrait du persan Ahiyan “Don d’Allah”.

 

Le traité de Lausanne reconnaît le droit des Musulmans de Grèce à recevoir un enseignement dans leur langue d’origine. Jouant sur le fait qu’il n’existe pas de littérature de langue pomaque, le Gouvernement grec n’a ouvert aucune école de langue pomaque, considérant que tous les Musulmans peuvent bien étudier le turc si ça leur chante. Or il existe en Thrace 231 écoles élémentaires en langue turque, et seulement deux écoles secondaires et deux séminaires musulmans. C’est notoirement insuffisant, puisque la loi grecque rend la scolarité obligatoire jusqu’à la troisième année du cycle secondaire. De ce fait, si les familles –pomaques comme turques– en ont les moyens, elles envoient leurs enfants étudier en Turquie, et sinon il leur faut accepter un enseignement en grec. Ainsi éduqués à la turque, assimilés dans l’esprit de bien des gens à la population turque, les Pomaques se sentent plus turcs que grecs et optent pour la troisième interprétation de leur origine, tandis que la communauté internationale a plutôt tendance, lorsqu’il arrive de penser à eux, à considérer que les Pomaques sont des Bulgares, puisque l’essentiel de leur langue est slave et qu’ils vivent majoritairement des deux côtés de la frontière gréco-bulgare.

 

Du fait de cette position frontalière, et parce que la Thrace était revenue à la Bulgarie depuis les guerres balkaniques et jusqu’au traité de Lausanne, les provinces proches de la frontière étaient considérées comme suspectes des deux côtés à l’époque du communisme. On soupçonnait les Pomaques de vouloir comploter, ceux de Bulgarie étant suspects de sympathie pour la Turquie membre de l’OTAN et accueillant des missiles américains, ceux de Grèce pouvant souhaiter une réunion de la Thrace à la Bulgarie où vivaient leurs frères ethniques. Aussi la Grèce a-t-elle maintenu le classement de ces provinces en “zone militaire surveillée” même après la démocratisation de la Bulgarie, et jusqu’à la réouverture des frontières en 1995. Cette situation restreignait les droits civiques des Pomaques en ce qui concernait leur citoyenneté, leur résidence, leurs déplacements, leur droit à la propriété immobilière, etc.

 

Telle est la situation de ces Pomaques musulmans grecs, qui n’a strictement rien à voir avec leur presse à miel sur ma photo ci-dessus, mais puisque les circonstances de notre séjour en Thrace m’ont donné l’occasion de lire tout un tas de documents concernant cette minorité, j’ai eu envie d’en faire un petit résumé (non, en fait, pas si petit que ça, 974 mots me dit Word, mais quand même inférieur aux quelque trois cents pages de ma documentation) qui pourrait intéresser tel ou tel de mes lecteurs. Car je n’ai guère eu l’occasion d’entendre les associations de défense des droits de l’Homme à leur sujet.

 

848k2 presse à olives

 

Beaucoup plus classique, ceci est une presse à olives pour en extraire l’huile. Elle date du dix-neuvième siècle.

 

848k3 machine à égréner les épis de maïs

 

Quant à cette curieuse machine, dont on ne précise pas comment elle fonctionne, elle est destinée à extraire les grains de maïs de leur épi.

 

848k4 alambic à raki

 

848k5 alambic à raki

 

Pour en venir aux choses sérieuses –je veux parler du raki, cette eau de vie de raisin en usage dans toute la Grèce mais d’origine turque–, voici des alambics, dont le premier appartenait à un producteur d’Alexandroupolis et date de 1905, tandis que le second était utilisé à Smyrne depuis 1895.

 

848k6 tabac en colliers à sécher

 

À tout seigneur, tout honneur. Dans mon article sur Xanthi, nous avons vu que le tabac avait fait la richesse de toute la région, je me devais donc de terminer le présent article en montrant des feuilles de tabac enfilées en chapelets et suspendues pour sécher. Comme on peut le constater, ce musée illustre tous les aspects de la vie régionale non pas vraiment à travers les âges parce qu’il ne remonte pas très loin, mais aux dix-neuvième et vingtième siècles.

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Published by Thierry Jamard
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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 11:11

Nous sommes en Thrace. Parlant du site de Dion les 29 et 30 juin derniers, je disais que les habitants en faisaient le lieu où se trouvaient les ossements d’Orphée, mais selon une autre tradition c’est en Thrace qu’il aurait été tué par les femmes. Et puis on ne peut visiter la Thrace sans évoquer Spartacus. Ce berger des montagnes thraces né vers 100 avant Jésus-Christ se fait auxiliaire dans une légion romaine, mais il déserte, est repris et vendu comme esclave à une école de gladiateurs de Capoue, au nord de Naples. En tant que Thrace, il a probablement été porteur d’un petit bouclier et d’une épée, affrontant soit des porteurs de grands boucliers, soit des rétiaires (porteurs d’un filet pour entraver l’adversaire et d’un trident). Décidé à en finir avec l’esclavage, il s’évade de nouveau, accompagné de quelques dizaines d’autres gladiateurs esclaves, et en route s’adjoignent à eux de nombreux esclaves des campagnes. Ce n’est pas ici le lieu pour raconter les détails de cette épopée, mais disons que les gladiateurs savaient se battre (Végèce, auteur de compilations de technique militaire à la fin du quatrième siècle de notre ère, les cite comme modèles pour légionnaires) et qu’ils ont un temps tenu les légions romaines en échec. Mais, comme je le disais lorsque le 16 janvier 2010 nous avons parcouru aux portes de Rome la via Appia, Spartacus et ses esclaves révoltés ont fini par être vaincus et Crassus en fait crucifier 6000 le long de cette voie romaine très fréquentée qui, de Rome à Brindisi, passe précisément par Capoue.

 

Lorsque nous avons découvert les lacs Vistonida et Ismarida avec notre guide Anastasia, puis lorsque nous avons descendu le Nestos dans ses gorges en canoë sous la conduite de son frère Ilias, nous avons noué avec eux des relations amicales, comme je le disais dans un précédent article. Et avec eux nous avons découvert Xanthi. Et nous y sommes retournés plusieurs fois sans eux, pendant leurs heures de travail. C’est une ville de caractère qui vaut vraiment la visite. Et en premier lieu pour son architecture.

 

847a1 rue de Xanthi

 

847a2 maison traditionnelle de Xanthi, milieu 19e siècle

 

Nous avons trouvé –ou plutôt nos amis nous ont montré– au-dessus de la ville haute, qui est la ville ancienne, une petite place où nous avons pu établir nos pénates avec le camping-car. De là, plusieurs itinéraires vers la ville basse font cheminer à travers un réseau compliqué de ruelles étroites et tortueuses, très typiques et sympathiques. On est loin du plan hippodaméen des Grecs classiques et hellénistiques. La maison de la seconde photo a été construite au milieu du dix-neuvième siècle par des maçons de Kastoria (en Macédoine) selon le style traditionnel local marqué par des influences ottomanes, avec ses deux ailes en façade et ses avancées en balcons clos. Elle a appartenu à un marchand du nom de Chatzipetros et, pendant un temps et jusqu’en 1897, elle a été habitée par le métropolite (évêque) Ioakeim Sgouros mais, en même temps, elle servait de lieu de réunion pour le Δημογεροντίας, ou Conseil des Anciens.

 

847a3 maison traditionnelle de Xanthi

 

Les rues ne se coupent pas à angle droit, et elles ne sont pas rectilignes. Pourtant, les façades suivent le tracé des rues, même lorsqu’elles sont à l’angle de deux rues, ce qui donne aux pièces des formes biscornues. Pas de problème, au rez-de-chaussée on installera la cuisine, les réserves, voire l’écurie, et à l’étage les pièces à vivre déborderont en surplomb sur la rue afin d’être rectangulaires. La maison ci-dessus en est l’illustration.

 

847a4 maison traditionnelle de Xanthi

 

La vieille ville est pleine de ces maisons anciennes à armature de bois supportant un treillis de bois sur lequel est plaqué du torchis ou du ciment. Leur style, leur élégance, leur ancienneté ne découragent pas les crétins d’y apposer des graffiti.

 

847b1 Xanthi, architecture néoclassique

 

Il y a aussi à Xanthi de grandes maisons bourgeoises en pierre. Sur elles comme sur les maisons traditionnelles ou les bâtiments publics, la municipalité a l’intelligence de poser des plaques informatives bilingues en grec et en anglais quoique l’afflux de touristes ne soit pas aussi important qu’à Athènes ou à Thessalonique… où cet effort n’est pas fait. Ici, on apprend que c’est la Maison Ladas, construite vers 1900 par des maçons de Philippoupolis, c’est-à-dire Plovdiv, en Thrace bulgare. C’est un bon exemple de l’architecture néoclassique de Xanthi. Il paraît que la face interne est symétrique à la façade extérieure.

 

847b2a Xanthi, Maison Kougioumtzoglou-Kaloudi, 1877

 

847b2b Xanthi, maison Kougioumtzoglou-Kaloudi, 1877

 

C’est le commerçant en tabac Vasilios Kougioumtzoglou qui a construit cette belle et grande maison de pierre en 1877, et dont l’héritière Anna Kaloudi a fait don à la Municipalité. On ne visite pas, mais il est dit qu’à l’intérieur de cette maison d’inspiration romane académique, les pièces se répartissent tout autour d’un grand living. Ma seconde photo prise à la nuit laisse difficilement apercevoir que la façade principale de cette maison Kougioumtzoglou-Kaloudi est décorée de peintures. À la fin du seizième siècle, des plants de tabac ont été apportés d’Amérique à Thessalonique (Salonique, à l’époque). De là, un siècle plus tard la culture du tabac s’était répandue dans tout l’Empire Ottoman, pour satisfaire une consommation extrêmement intense. D’ailleurs, aujourd’hui encore, les Turcs, et avec eux les Grecs, sont parmi les plus gros consommateurs de tabac. Or la qualité du sol et la nature du climat ont valu à Xanthi de pouvoir produire la variété Basmas, aux feuilles petites et très parfumées, utilisées dans les mélanges des plus grandes marques, et de là sont nés l’essor et la richesse de la ville. Le tabac partait par train vers le port de Kavala, d’où des cargos l’emportaient un peu partout dans le monde.

 

847b3 maison Kotsioudis, à Xanthi (vers 1900)

 

Autre belle et grande maison, la maison Kotsioudis a été construite par un marchand aux alentours de 1900. Elle est d’architecture académique, incluant des éléments néoclassiques. L’avancée, ou balcon clos, est reprise des maisons locales mais adaptée au reste de l’architecture de la construction. Il paraît qu’à l’intérieur, murs et plafonds sont revêtus de peintures remarquables.

 

847b4 bâtiment Konstantinos Leventis, à Xanthi (1903)

 

Ce bâtiment a été construit en 1903 comme maison d’habitation par une vieille famille de Xanthi dont la trace remonte au début du dix-huitième siècle. On remarque le style très particulier, unique à Xanthi, de ce balcon clos, mis en valeur par une peinture différente de celle de la façade, et rappelée dans un bandeau qui court sous le toit. Aujourd’hui, cette maison est devenue le siège du Centre de Développement Culturel de Thrace. Son achat a été financé en 2001 par la société Lévédis grâce à la générosité de son président, feu Constantin Lévédis, un noble Chypriote.

 

847b5 ex-résidence du pacha de Xanthi

 

Résidence de l’avocat et député originaire de Crète Emmanuel Karyotakis, de 1922 à 1951, cette maison avait été construite en 1905 par le gouverneur ottoman de Xanthi à l’époque, Khilmi Pacha. Aujourd’hui y est installée une taverne au rez-de-chaussée. Ce que ne dit pas le panonceau, c’est si Karyotakis habitait l’ensemble comme un énorme hôtel particulier, ou s’il avait un appartement au sein de l’immeuble.

 

847b6 Xanthi, maison Muzaffer Bey

 

La maison Muzaffer Bey est, nous dit-on, l’un des plus remarquables exemples d’architecture traditionnelle de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, mêlant des éléments thraces et ottomans. Si la notice a été rédigée par des architectes, ou des historiens de l’art architectural, je dois bien les croire, mais faute d’explications je trouve que cela ne saute pas aux yeux. Ce bâtiment, doté de deux ailes formant la lettre grecque Pi (Π) sur trois niveaux, a été édifié dans les années 1860 comme l’un des éléments d’un complexe de constructions de style musulman. Il subsiste à l’intérieur des décorations peintes.  Aujourd’hui, il appartient à la Municipalité de Xanthi, et un grand panneau annonce des travaux pour un montant d’un million sept cent cinquante mille Euros, financés à soixante-quinze pour cent par l’Union Européenne. Pour désigner ce genre de grande résidence de haut personnage, on emploie le mot turc konak.

 

847b7 Xanthi, musée d'art populaire

 

Dans ce bâtiment est installé le musée “λαογραφικό”, cet adjectif signifiant “folklorique”. Je traduis par “Musée des arts et traditions populaires”. J’y reviendrai, car pour l’instant je me limite au bâtiment. Il a deux corps. Monsieur Kougioumtzoglou, le riche négociant en tabac dont j’ai montré la maison tout à l’heure, pour donner à ses deux fils des logements qui ne soient pas de nature à attiser des jalousies entre eux, a fait construire deux corps, symétriques et intégralement semblables. En l’absence de toute plaque explicative sur le bâtiment, je ne sais que cette anecdote racontée par Ilias, mais à première vue, et de l’extérieur, je trouve que l’on dirait une usine reconvertie, avec une élégante façade de brique, comme on en faisait au dix-neuvième siècle. Mais ce sont au contraire deux luxueux hôtels particuliers.

 

847b8a Xanthi, locaux commerciaux fin 19e siècle

 

Ce bâtiment a été construit dans les années 1880 en granit gris du Rhodope, la montagne proche, par des maçons venus d’Épire, la région située à l’extrême nord-ouest de la Grèce actuelle et au sud de l’Albanie. Il s’agit d’un immeuble destiné au commerce au rez-de-chaussée et à l’habitation en étage.

 

847b8b Xanthi, boutique d'antiquaire

 

Cette forme de devantures en plein cintre que nous venons de voir deviendra typique des locaux commerciaux du début du vingtième siècle à Xanthi. La boutique d’antiquaire ci-dessus en est un exemple.

 

847b9 Xanthi, boutiques colorées

 

Ni particulièrement typique, ni d’une architecture remarquable, ce bâtiment dédié au commerce ne fait l’objet d’aucune indication de la part de la Municipalité. J’ai quand même eu envie de le photographier, et maintenant d’en publier la photo, parce que je trouve amusantes ces couleurs très vives. Les Grecs ne rechignent pas devant la peinture des maisons, et les Turcs non plus (nous venons d’en voir quelques exemples), mais il est rare de trouver des couleurs aussi fortes.

 

847c1a Xanthi, église des Grands Archanges, 1834

 

847c1b Xanthi, église des Grands Archanges, 1834

 

847c1c Xanthi, église des Grands Archanges, 1834

 

Quelques églises, à présent. L’église des Grands Archanges est de style basilical à trois nefs. C’est à la suite du tremblement de terre de 1829 qui avait détruit une église byzantine en cet endroit, que le Métropolite Eugène l’a édifiée en 1834.

 

847c2 Xanthi, église Saint Georges, 1835

 

De l’année suivante –1835– date cette église Saint-Georges, autre basilique à trois nefs. Nous sommes donc encore sous l’Empire Ottoman, où seuls étaient autorisés les minarets avec l’appel du muezzin. Les appels de cloches des églises chrétiennes étaient prohibés. Il n’y avait donc pas de clochers. Celui-ci a été construit après le rattachement à la Grèce, en 1927.

 

847c3a mosquée Akhrian, à Xanthi

 

847c3b toit du minaret de la mosquée Akhrian, à Xanthi

 

Il reste à Xanthi quelques “églises” musulmanes, autrement dit des mosquées. Car les années 1922 et suivantes ont eu beau voir les dramatiques échanges de populations, des millions de Grecs obligés de tout laisser en Asie Mineure ou sur les bords de la Mer Noire pour se rendre dans leur patrie qu’ils ne connaissaient pas, ainsi que des Turcs, en moindre nombre, précédemment installés dans des territoires qui avaient appartenu à leur Empire mais qui venaient de gagner leur indépendance, contraints de tout abandonner dans un pays devenu indépendant et ennemi, il n’en est pas moins resté de nombreux Musulmans en Thrace. Car on échangeait des nationalités, non des religions. Or nombre de Grecs, au cours des siècles, s’étaient convertis à l’Islam, parfois par conviction, mais le plus souvent pour se simplifier la vie, pour se soustraire aux vexations, éventuellement pour accéder à des charges publiques. Lorsque le second motif avait entraîné la conversion, la première génération n’avait sans doute pas une foi bien ancrée, mais les générations suivantes, éduquées dans la foi islamique, étaient faites de vrais Musulmans. Dès lors, il n’y avait aucune raison d’expulser ces vrais Grecs d’un pays où, certes, il n’y avait pas –il n’y a pas– séparation de l’Église (orthodoxe) et de l’État, mais où la liberté de conscience et de culte est reconnue par la loi. Ci-dessus, cette mosquée Akhrian a été reconstruite après 1850 sur l’emplacement d’une mosquée antérieure, située au cœur du quartier où s’étaient établis, dès la conquête ottomane au quatorzième siècle, les Turcs musulmans. En France, dans les grandes villes il est fréquent de croiser dans la rue des Musulmanes en foulard, pas en Grèce, mais dans ce quartier il est frappant que la plupart des femmes que l’on croise dissimulent leurs cheveux sous un foulard bien ajusté.

 

847d1 festival d'automne à Xanthi

 

847d2 Xanthi, festival d'automne

 

847d3 Xanthi, festival d'automne

 

847d4 festival d'automne à Xanthi

 

Et puis nous avons eu la double chance d’être à Xanthi pendant la semaine que dure le festival d’automne, et d’avoir été invités à dîner en ville par notre ami Ilias, deux soirs, pendant ce festival. C’est ainsi l’usage, dans cette ville, de fêter la rentrée, la reprise des habitudes de l’année après les vacances, le retour de l’automne. Chaque jour de la semaine, jusque tard dans la nuit, on fait la fête. Les rues de tout un secteur sont fermées à la circulation et se remplissent de tables où les gens vont dîner, oubliant la crise économique qui sévit. Et puis on déambule en discutant, en riant, en regardant les autres passants, en profitant du temps encore très doux et qui va bientôt se rafraîchir. Sur mes photos, la tenue vestimentaire des gens montre que le début septembre est encore l’été, n’en déplaise au festival appelé d’automne.

 

847d5 Xanthi, festival d'automne

 

847d6 festival d'automne à Xanthi

 

847d7 festival d'automne à Xanthi

 

Dans certaines rues où ne sont pas installées des tavernes, pour un budget très modeste on peut déguster des grillades faites par des vendeurs ambulants. Les brochettes en train de cuire sur la braise sont ici ou là si nombreuses que l’on ne se voit plus au travers du nuage de fumée odorante, et ma première photo prouve que je n’exagère pas. Ici ou là, des baladins proposent aussi des attractions qui attirent les badauds. Une piécette dans le chapeau que de temps à autre ils promènent parmi la foule, et de nouveau ils font du vélo à une roue, jonglent avec des torches enflammées ou, comme sur ma seconde photo, font de l’équilibre sur une échelle. C’est bon enfant, sympathique et, dans le cas que nous voyons ici, ces comédiens sont adorables avec les enfants, qu’ils font participer. Et puis il suffit que quelqu’un joue de la musique pour que spontanément des jeunes, et parfois des moins jeunes, se mettent à danser.

 

847e publicité AXION 'Nos écoles... notre futur' (Xanthi)

 

Mais le festival d’automne, il ne faut pas l’oublier, c’est aussi le festival de la rentrée, professionnelle ou scolaire. Une école privée de la maternelle à la fin des études secondaires, AXION, a loué un local en rez-de-chaussée et propose ses services. Sur la vitre, cette publicité dit “Axion, écoles privées de Xanthi, maternelle, primaire, collège, lycée. Nos écoles… notre avenir”.

 

847f1 vêtement de fête de Karditsa

 

Discret, il existe à Xanthi un petit musée du costume. Je dis “petit” mais en fait il présente un grand nombre de vêtements traditionnels de la Grèce du Nord. Pas seulement de Thrace. Ci-dessus, nous voyons un vêtement de fête de Karditsa, ville située à 27 kilomètres sud-est de Trikala, en Thessalie (et Trikala est sur la route de Larissa aux Météores).

 

847f2 tenue de mariée de Thasos

 

Ceci, c’est une tenue de mariée de l’île de Thasos. Je sais que les femmes romaines, à l’époque de l’Empire, revêtaient un voile orange pour se marier, le flammeum. Je ne sais si cette tradition s’est perpétuée depuis l’occupation romaine en Thrace, ou s’il s’agit d’une coutume provenant d’une autre origine, mais la concordance est troublante.

 

847f3a vêtement d'homme, Episkopi d'Emathia

 

847f3b vêtement d'homme, Episkopi d'Emathia

 

Cet homme porte le costume d’Episkopi, ville de la province d’Émathie, en Macédoine, située sur la route d’Edessa à Véroia. Sa chemise est soigneusement brodée à la main.

 

847f4a musée du costume de Xanthi

 

847f4b Xanthi, musée du costume

 

Lorsque je prends une photo dans un musée, je prends aussi systématiquement, juste après, une photo de la légende. Et ici… j’ai oublié de le faire. Mais comme la robe est somptueusement brodée je la publie quand même. Il me semble, sous toutes réserves, qu’elle est de Thessalie.

 

847f5 vêtements thraces (musée du costume, Xanthi)

 

Ce couple porte des costumes de Thrace. C’est beaucoup plus sobre que ce que nous avons vu jusqu’ici. L’homme porte la fustanelle, cette jupette plissée que l’on voit, par exemple, sur les gardes du parlement d’Athènes. Et ils ont, de même, ces pompons sur leurs chaussures.

 

847f6 vêtement de Kastritsi, Thrace orientale

 

Encore un costume ? Alors je choisis cette tenue de fête de Kastritsi, en Thrace orientale. Cette façon de s’entourer le front de façon à dissimuler la totalité des cheveux rappelle le voile que portent les femmes musulmanes. Je disais tout à l’heure qu’il y avait en Thrace un bon nombre de Grecs musulmans, mais ce costume thrace n’est pas le leur. Il s’agit donc d’un rapprochement de pure forme, sans lien de cause à effet.

 

847f7 Diadème thrace (1890)

 

Ce diadème thrace porte, difficilement discernable sur ma photo mais visible quand même, la date de 1890. C’est sur cet accessoire somptueux que je terminerai la visite du musée du costume.

 

847g1 bureau d'un négociant en tabac, à Xanthi

 

Nous nous rendons maintenant dans le musée “folklorique”, c’est-à-dire des arts et traditions populaires. Tout à l’heure, j’en ai montré la façade, en disant que nous allions y revenir. Et je disais que le bâtiment avait appartenu à un riche négociant en tabac. L’une des pièces représente son bureau, et des mannequins sont censés faire vivre une scène de travail.

 

847g2 musée 'laografiko' de Xanthi

 

847g3 musée folklorique de Xanthi

 

847g4 Xanthi, musée d'arts et traditions populaires

 

D’autres pièces sont aménagées, comme cette salle à manger, cette chambre à coucher ou cette chambre d’enfant. Il est certes toujours intéressant de voir un intérieur thrace bourgeois tel qu’a pu y vivre une famille du tabac dans la première moitié du vingtième siècle, mais il serait bon de préciser si ce décor a été reconstitué à partir de mobilier acheté chez des antiquaires, ou si c’est l’authentique intérieur de la famille Kougioumtzoglou. Or dans ce musée pas un seul panonceau, pas la moindre étiquette expliquant quoi que ce soit. C’est bien dommage.

 

847g5 souvenir de l'enfance de Hadjidakis à Xanthi

 

Ici, par exemple, c’est notre ami Ilias qui nous a donné la clé de cette scène. En effet, le célèbre musicien Manos Hadjidakis (1925-1994, compositeur des Enfants du Pirée) est né ici à Xanthi et c’est une Arménienne, Madame Antoine, qui lui a donné ses leçons de piano lorsqu’il était enfant. Puis, à la mort de son père, alors qu’il était âgé de neuf ans, sa mère et lui sont partis vivre à Athènes. Mais je ne sais s’il a pris ici ou ailleurs ses leçons, car il existe à Xanthi, paraît-il, une maison Hadjidakis que l’on n’a pas su m’indiquer.

 

847h1 poêle ancien, musée folklorique, Xanthi

 

Ce poêle ancien est splendide. Mais d’où vient-il, de quand date-t-il, a-t-il chauffé cette pièce où on le voit, rien ne répond à ces questions. Les visiteurs, visiblement, s’interrogent, car on les voit l’ouvrir, regarder à l’intérieur, tourner autour… Il n’existe pas de catalogue de l’exposition, mais j’ai trouvé à acheter une collection de huit petits livres sur Xanthi, Éléments du folklore de Xanthi, Vie de la classe moyenne à Xanthi au début du vingtième siècle, La Cité du tabac, etc. L’un d’entre eux est consacré aux Collections du musée folklorique, mais n’en parle que de façon très générale. Cependant, deux pages sont consacrées au poêle, décrivant des couleurs, précisant qu’il est fait de fonte revêtue de faïence vernissée, expliquant les qualités de la faïence pour ce qui est de ses coefficients de dilatation en fonction de la température, et ses défauts concernant sa fragilité aux chocs et sa porosité qui entraîne le fendillement. C'est intéressant, mais hélas, rien ne répond à mes questions…

 

847h2 Xanthi, musée folklorique, plafond peint

 

847h3 Xanthi, musée folklorique, plafond peint

 

À coup sûr, cela est authentiquement de la maison. Les murs, les plafonds, sont richement peints. Ci-dessus, deux exemples de plafonds.

 

847i bureau de Katina Veïkou Sérameti

 

Visitant les pièces de cette grande maison, on tombe devant un bureau de style plus moderne. C’est le bureau de Katina Veïkou Sérameti (1912-1989). Cette femme xanthiote était écrivain et poète (auteur, entre autres, de Γραφές γιά την χαμένη πατρίδα, Écrits pour la patrie perdue). Mais là encore, rien ne dit si elle a écrit ses œuvres ici, dans cette pièce, pas plus qu’on ne sait si Hadjidakis a pris ses leçons de piano sur celui que l’on a vu, ou bien au contraire s’il s’agit de reconstitutions dans une maison dont le style pourrait correspondre à l’époque.

 

847j1 Mouseio laografiko (Xanthi)

 

847j2 Mouseio laografiko (Xanthi)

 

On peut descendre au sous-sol. Et là, pas de doute, ce sont des reconstitutions. Il s’agit de scènes de la vie à la campagne. Je suppose, en l’absence d’autre indication, que cet homme en houppelande noire doit être un berger. Ces grands récipients seraient alors sans doute destinés à recevoir le lait. Simple supposition, sans aucune certitude. Quant à ma seconde photo, on y voit des outils de ferme en bois au premier plan, des ustensiles de cuisine en cuivre et en étain à l’arrière-plan, et entre les deux, une jeune femme est assise à la turque, sur un coussin posé au sol, devant une petite table très basse. Ce que ne montre pas cette photo, prise de face, c’est que près d’elle est un berceau avec une poupée figurant son bébé. Et par ailleurs, elle est occupée à cuisiner, tenant entre les mains un rouleau à pâtisserie. Curieuse disposition, parce que je ne vois pas bien comment elle pourrait le rouler et étendre une pâte, vu que la table est encombrée d’objets divers, dont une cruche de grès à quelques centimètres devant elle.

 

847k1 Musée folklorique de Xanthi, projecteur

 

847k2 Musée folklorique de Xanthi, chambre photographique

 

Pour montrer de quoi était faite la vie dans la première moitié du vingtième siècle, il y a également des objets tels que ce projecteur de cinéma, ou cette chambre photographique.

 

847k3 Musée folklorique de Xanthi, café

 

Et pour terminer, revenons à ce qui faisait le quotidien. Le café turc, bien sûr, dans cette province ottomane qui venait d’acquérir l’indépendance. On nous montre ici du café cru, les accessoires pour le griller, les moulins de cuivre pour le broyer, les petits récipients pour le préparer, identiques à ceux que nous voyons aujourd’hui dans tous les bars de Grèce pour préparer le “café grec”.

 

847k4 Musée folklorique de Xanthi, sorbetière

 

Un dernier objet. Autour de moi, les gens s’interrogeaient sur son usage. Certains proposaient ceci ou cela. Et, évidemment, ici comme ailleurs dans ce musée, pas la moindre explication. Or moi je sais très bien qu’il s’agit d’une sorbetière, pour en avoir vu une à la maison dans mon enfance. C’est Anne, ma tante, qui faisait de délicieuses glaces. On met de la glace concassée tout autour, dans le bac de bois, et dessus on verse du gros sel, dans le récipient métallique du centre on met la préparation, et il ne reste plus qu’à tourner la manivelle, tourner, tourner et tourner encore jusqu’à ce que cela résiste de plus en plus, signe que la crème glacée ou le sorbet est en train de prendre. Et c’est long. C’est pourquoi nous nous relayions. Mais ensuite, pas de paillettes gelées dans la glace, comme si on s’était contenté de mettre la préparation au freezer, car à l’époque il n’y avait pas de sorbetières électriques, ou du moins pas pour les particuliers. Je n’ai pas vu, à travers la littérature, l’usage fréquent des sorbets et glaces en Grèce, mais je pense que dans les familles de la bourgeoisie qui entretenaient avec les Turcs résidents des relations souvent étroites, les mœurs turques devaient pénétrer. Or dans la littérature (Théophile Gautier, Pierre Loti) on voit que les Turcs aisés étaient gros consommateurs de ces rafraîchissements en été. On faisait, dans les caves, de grandes provisions de neige et de glace en hiver, comme d’ailleurs on le faisait à Versailles et ailleurs, pour pouvoir puiser dans cette réserve en été et s’en servir pour confectionner les sorbets. Une citation au hasard (Théophile Gautier, invité chez un pacha à Constantinople) : “Pour boisson, on buvait de l’eau, du sorbet et du jus de cerise qu’on puisait dans un compotier avec une cuiller d’écaille à manche d’ivoire”.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 09:12

846i1 Imera, village mort

 

Dans mon précédent article où je parlais de nos nouveaux amis de Xanthi, Vasilis, Ilias, Anastasia et Helen, je disais que pour nous rendre à Stavroupoli, bourg sur le Nestos à partir duquel nous allions le descendre en canoë, Ilias ne nous avait pas laissés prendre le train, et nous avait emmenés en 4x4 à travers la montagne. Car le paysage est splendide. Mais hélas il y a aussi des villages abandonnés, comme Imera, avec de magnifiques maisons traditionnelles, comme celle de ma photo., qu’on laisse mourir à petit feu. Pour certaines, l’Union Européenne a financé des projets de restauration, puis a assuré le fonctionnement en hôtel ou autre centre culturel, fixant à X années la date où la Grèce devrait reprendre la main. Mais personne, ici, n’a envie de s’investir dans ce genre d’activité, et des bâtiments merveilleusement remis à neuf seront bientôt dans le même état que ceux qui, comme celui-ci, n’auront jamais été rénovés.

 

846i2 montagne au nord de Toxotes

 

De nombreux endroits ont été défrichés, sans pour autant détruire la nature. Ici, c’est le cimetière du village, là c’est l’école, ailleurs on a mis le sol en culture, ou des animaux ont pâturé. Aujourd’hui, il y a en certains endroits, et c’est magnifique, des chevaux sauvages. Aux chevaux dont les ancêtres n’ont jamais été domestiqués se sont joints dans les années 1950 des chevaux qui ont été abandonnés lorsque le Gouvernement, craignant après la Guerre Civile la subversion de ces paysans isolés et impossibles à surveiller, les a massivement transférés dans des régions de plaine, leur donnant des terres et leur promettant des avantages. Après plusieurs générations, tous ces chevaux sont complètement revenus à la vie sauvage, et vivent en bandes sous la conduite d’un mâle dominant. Pensant que ces chevaux sont dangereux pour ses cultures, l’un des quelques rares paysans qui vivent encore dans ces montagnes en a tué deux avec son fusil de chasse. C’est évidemment un délit, mais le coupable n’a pas été identifié. Et je ne suis pas sûr qu'il y ait eu une volonté vraie et dérerminée de l'identifier.

 

Deux siècles plus tôt, en 1806, Chateaubriand a traversé la Grèce. Une autre région, il est vrai (le Péloponnèse, appelé alors Morée), mais ce que je veux en citer pourrait parfaitement s’appliquer avec efficacité au cas de l’assassinat de ces chevaux. “Il y avait, vers le mont Ithome, une troupe d’une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de Morée, Osman Pacha, se transporta sur les lieux, il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer l’innocent du coupable, on assomma comme des bêtes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grecs qui n’étaient pour rien dans cette affaire”.

 

Quand j’écris cela, on comprend que je ne peux être partisan de ce type de justice. Et on s’imagine que ce n’est plus de notre temps, dans nos pays occidentaux. Erreur. Certes, on ne va généralement pas jusqu’à souhaiter le massacre, mais lorsque l’on apprend qu’un vol, un crime, une incivilité ont été commis par une personne dont le nom a une connotation étrangère, certains s’exclament qu’il faut bouter les étrangers hors de France, comme Jeanne d’Arc l’a voulu pour les Anglais. Et hop, tous les étrangers. Je trouve que la méthode a beaucoup de points communs avec celle que relate ici Chateaubriand.

 

846i3 Méandres du Nestos dans ses gorges

 

Le passage par la montagne permet d’avoir cette vue sur les méandres du Nestos dans ses gorges. Non seulement on peut admirer ce paysage unique, mais en outre c’était une bonne introduction pour la descente en canoë que nous nous apprêtions à effectuer.

 

846i4 table d'orientation au-dessus ses gorges du Nestos

 

846i5 à l'horizon, le mont Pangée (1956 mètres)

 

En un point, il y a une table d’orientation aidant à identifier ce que l’on voit. Du côté de ma photo, la table indique que les crêtes que l’on voit au loin sont celles du mont Pangée, qui culmine à 1956 mètres.

 

Ilias nous a fait prendre ces petites routes perdues dans la montagne. Parfois, il nous a emmenés hors de la route qui nous menait à destination pour nous montrer un village, un point de vue, des animaux. Il n’hésitait pas à s’arrêter pour que nous puissions contempler le paysage et prendre nos photos. Il nous a donné, chemin faisant, toutes les explications nécessaires. Mais tel n’était pas l’emploi du temps prévu pour la journée, et nous avons dû continuer pour être à l’heure au rendez-vous de Stavroupoli, où nous attendaient l’autre guide et les cinq touristes avec lesquels nous allions nous mesurer au Nestos.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 08:05

Au cours de nos visites de lieux naturels du parc protégé qui regroupe le delta du Nestos et les lacs Vistonida et Ismarida, nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs personnes, et leurs qualités humaines, la chaleur de leurs caractères, leur générosité ont fait que nous avons quitté la région avec plus d’amis que lorsque nous y sommes arrivés. Je veux dire de vrais amis, pas des personnes que l’on rencontre, avec qui on sympathise, et que l’on oublie au bout d’une semaine, ou un mois dans le meilleur des cas. Non, ce sont des amis que nous n’oublierons pas.

 

N.B.: Il va sans dire que j'ai leur accord pour diffuser leur photo sur Internet.

 

846h1a Vasilis

 

846h1b Vasilis

 

Chronologiquement, le premier que nous avons rencontré s’appelle Vasilis. Il est responsable du centre d’information des lacs Vistonida et Ismarida. Il nous y a reçus avec tant de gentillesse, de patience, d’enthousiasme, sans même parler de ses connaissances et de sa compétence, que la perspective de passer quelques heures avec lui a participé de notre désir de faire cette découverte des lacs en 4x4 sous sa conduite. Je dis tout de suite que nous avons eu l’occasion de dîner en sa compagnie quelques jours plus tard. Lorsqu’il nous a fait savoir que, pour la visite, il était indisponible et que nous serions accompagnés et guidés par une jeune collaboratrice du centre, nous avons été déçus.

 

846h2a Anastasia (Sasa) au lac Vistonida

 

846h2b Sasa (Anastasia), dîner à Xanthi

 

846h2c Sasa et Natacha à Xanthi

 

Mais notre déception n’a pas duré, car cette collaboratrice, Anastasia dite Sasa, est quelqu’un de remarquablement sympathique. Elle est ouverte, vive, gaie, et elle aussi a choisi ce métier par passion, elle connaît à fond la région et les oiseaux, qu’elle nous a aidés à découvrir. Nous l’avons revue plusieurs fois, notamment pour deux dîners à Xanthi et pour une promenade en ville. Quand, à la fin de la visite des lacs, nous lui avons raconté que par le train nous n’avions pas vu grand-chose des gorges du Nestos, nous lui avons demandé si elle connaissait un moyen de découverte autre que le sentier, qui représente une bien longue randonnée de près de 50 kilomètres aller et retour. Elle nous a répondu que son frère proposait des descentes en canoë.

 

846h3a Ilias à Xanthi

 

846h3b Ilias à Toxotes (Riverland)

 

846h3c Ilias et son chat à Toxotes

 

Son frère, c’est Ilias. Et ils sont bien frère et sœur, ces deux-là. Aussi ouverts, spontanés, sympathiques l’un que l’autre. Et bien évidemment, nous avons eu envie de la faire, cette descente du Nestos en canoë. Normalement, on prend le train à Toxotes, on débarque à Stavroupoli, la première station, où l’on a rendez-vous pour la descente avec les moniteurs qui ont amené les canoës sur une remorque, mais Ilias ne nous a pas laissés prendre le train, il nous a emmenés en 4x4 par la montagne pour nous faire voir le paysage. Ce sera d’ailleurs le sujet de mon prochain article. Et puis j’ai dit que nous avions fait avec Sasa une promenade de découverte de la ville de Xanthi, et que nous avions dîné deux fois avec elle, mais Ilias était de la partie, et même bien plus, puisque c’est lui qui nous a invités et qui a énergiquement refusé que nous payions nos repas. Quand je parle de générosité…

 

846h4a Helen à Xanthi

 

846h4b Helen à Toxotes (Riverland)

 

Et puis je ne serais pas complet si j’oubliais Helen. Elle ne nous a pas informés, elle ne nous a pas guidés, elle ne nous a pas accompagnés. Ce n’est donc pas dans l’exercice de ses fonctions que nous avons fait sa connaissance. Mais elle travaille à Riverland avec Ilias, et elle était des deux dîners à Xanthi. Cette jeune Chypriote est née aux États-Unis et y a vécu ses neuf premières années, avant de rentrer avec ses parents à Chypre, où elle a encore passé neuf ans. Puis elle est partie pour la Thrace, où elle exerce à Toxotes ses fonctions de monitrice de rafting, de canoë, de balades en divers moyens de locomotion. Mais elle est munie d’un diplôme d’ingénieur, pour le cas où. Il suffit de la voir pour mesurer son dynamisme et ses qualités relationnelles. C’est quelqu’un de très sympathique et de très intéressant. À table comme lorsque nous sommes allés à Toxotes pour dire au revoir à Ilias et à elle-même, nous avons pris plaisir à discuter longtemps avec elle.

 

846h5 Sasa et Helen

 

En conclusion de ce petit article pour les présenter, je voudrais leur dire, à tous les quatre, un grand merci pour ce qu’ils nous ont apporté, non seulement de compétence professionnelle, mais surtout, parce que cela fait chaud au cœur, d’amitié. Il est évident que nous nous reverrons, en Grèce, en France ou ailleurs.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 00:38

Quelques mois de retard pour publier la photo d'une poterie néolithique ou même pour parler de la mort d'Alexandre le Grand, c'est sans grande conséquence, je pense, mais vivre un fait d'actualité et le relater quatre mois plus tard, cela prend un goût de réchauffé, voire un peu rance. J'intercale donc ma relation de la visite de François Hollande à Athènes entre les publications de deux articles concernant notre passage en Thrace l'été dernier.

 

00- Invitation

 

En effet, puisque l'on doit déclarer comme résidence le lieu où l'on habite plus de six mois par an, je suis régulièrement inscrit au consulat de France à Athènes. Ce qui m'a valu de recevoir une invitation du Président de la République Française à la réception qu'il offrait aux résidents français de Grèce cet après-midi au lycée franco-hellénique d'Athènes. Un courriel précisait que l'arrivée des invités devait avoir lieu entre 15h30 et 16h45 délai de rigueur, pour la réception à 17h15. La ponctualité, dit-on, est la politesse des rois. Parce que la France comme la Grèce ont aboli leurs monarchies, le Président est arrivé avec trois-quarts d'heure de retard. Mais cela, c'est du mauvais esprit de ma part (et de la mauvaise foi), parce que ses discussions économiques et politiques avec son homologue sont, bien évidemment, prioritaires.

 

01- Lycée français d'Athènes, attente de François Holla 

02- allocution de F. Hollande, lycée franco-hellénique, A

 

03- Sylvia Pinel, Pierre Moscovici, François Hollande

 

04- Sylvia Pinel, Pierre Moscovici, François Hollande

 

Lors de son entrée dans la salle, François Hollande a été chaleureusement applaudi. Il était accompagné de deux ministres, Pierre Moscovici ministre de l'économie, et Sylvia Pinel ministre de l'artisanat et du tourisme. Mon propos n'est pas de rendre compte du contenu de l'allocution, les journalistes sont là pour cela et ils le font bien mieux que moi. Je me contenterai de dire qu'il a remercié l'ambassadeur, le proviseur, les Français d'Athènes, qu'il a parlé de relance et de coopération entre nos deux pays plutôt que d'aides, de prêts, autrement dit d'assistanat, que puisque le gouvernement grec avait pris une décision qu'il n'avait pas à juger, à savoir des privatisations, la France devait être présente, que la langue française était très vivante en Grèce, témoin de cela le fait que tous les ministres grecs avec qui il s'est entretenu, sauf un, se sont exprimés en français. Pour le développement de ces thèmes, voir la presse.

 

05- Athènes, François Hollande et les Français de Grèce

 

À la fin de l'allocution, deuxième rafale d'applaudissements. Puis François Hollande a gravi les marches de l'amphithéâtre pour se diriger vers le buffet. Difficile progression du fait du bain de foule. Si j'en crois ce que j'ai vu dans d'autres circonstances, parmi les gens qui se sont précipités sur lui pour lui serrer la main, il doit y avoir un même pourcentage de sympathisants et d'opposants, qui ne se laveront pas la main pendant huit jours après avoir été en contact avec l'épiderme d'un président...

 

06- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

07- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

09- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

08- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

Comme, en général, la relation des journalistes ne porte que sur les sujets politiques mais que ce qui a attiré bon nombre de personnes ici c'était, outre la curiosité de voir François Hollande en chair et en os, la perspective de se régaler à l'œil, je pense qu'il n'est pas inutile de montrer le buffet. Que ceux qui se plaignent des dépenses inconsidérées de l'État au détriment d'actions plus utiles à leurs yeux se rassurent, le buffet n'était pas gargantuesque, tant s'en faut. Il y avait quand même du champagne (les Grecs prononcent sam'ban'), du Mumm, mais beaucoup de jus de fruits, beaucoup d'eau, et des bouteilles de vin grec. Je dois dire que d'une façon générale les Grecs (dois-je en déduire qu'il en va de même pour les Français d'Athènes qui les fréquentent au quotidien ?) boivent considérablement moins que les Français (de France). Il est rare de voir des Grecs éméchés dans la rue. Que ceux qui, considérant leur façon de conduire leurs voitures, ainsi d'ailleurs que leurs bus, en concluent que je mens, se détrompent. Un Grec n'a nullement besoin d'absorber ne fût-ce qu'un dé à coudre de piquette à 9° pour conduire comme un Français qui aurait plusieurs grammes d'alcool dans le sang.

 

10- buffet de la réception offerte par françois Hollande

 

J'ai trouvé amusant (je sais, je suis conscient aussi que c'est méchant) de prendre cette photo croisée, une main qui verse du champagne pour une Française dont on voit la coupe vide mais qui ne perd pas de temps et vite se saisit d'un petit canapé.

 

11- réception des Français d'Athènes par le président H

 

Mais tous n'étaient pas avides de se remplir l'estomac. Beaucoup de gens étaient également dans la salle en train de discuter. Même si la communauté française d'Athènes est relativement nombreuse, il semble que tout le monde se connaisse. Lorsque nous attendions le Président, j'avais remarqué que toute personne arrivant saluait, embrassait, adressait un mot à ceux qui étaient déjà dans la salle.

 

12- Sylvia Pinel, ministre de l'artisanat et du tourisme

 

13- Le président Hollande, 19 février 2013

 

14- En attente du départ de François Hollande

 

Je n'avais pas envie de boire, et je n'ai pris que deux canapés et une mousse au chocolat (de la photo ci-dessus). J'ai préféré sortir prendre l'air et guetter la sortie du président. Ce sont d'abord les deux ministres, Pierre Moscovici et Sylvia Pinel, qui ont regagné une voiture, et personne ne leur a prêté attention. Vexant. Puis François Hollande est sorti, les gens se sont massés autour de lui, un journaliste derrière une caméra de télévision lui a posé une question que je n'ai pas entendue, et puis il est monté en voiture précédé de six motards, suivi de six motards et de toute la procession de voitures officielles.

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 10:25

846a1 plage de Mandra

 

846a2 dunes de Mandra

 

Pour pouvoir visiter Abdère (parfois transcrite en Abdera, et en grec moderne Avdira), nous nous sommes installés avec le camping-car dans un camping devant la grande plage de sable de Mandra. Plus loin sur la côte, peu après le site archéologique, le rivage change d’aspect, ce sont des dunes.

 

846a3 Eglise Agia Paraskevi (1845) d'Abdera

 

846a4 bâtiment ottoman (1730) d'Avdira

 

La moderne Avdira (ici, je choisis bien sûr la forme grecque moderne du nom) est assez éloignée du site antique, à six kilomètres au nord. Ce fait date de l’arrivée des Ottomans, quand Mourad Premier a conquis la Thrace en 1374-1375, ce qui a provoqué l’abandon définitif du site antique. Plus tard, les post-Byzantins créeront cette nouvelle agglomération sous le nom de Bouloustra, et après le rattachement de la Thrace à la Grèce et sa libération le 4 octobre 1919, la ville récupérera le nom antique d’Abdère, ou Avdira. C’est aujourd’hui un village sympathique d’un peu plus d’un millier d’habitants. L’église ancienne a été abattue par un tremblement de terre en 1829, et reconstruite en 1845. Elle est dédiée à Agia Paraskevi. Mais on trouve aussi bon nombre d’autres bâtiments plus anciens, comme celui de ma photo, d’architecture ottomane de 1730, aujourd’hui utilisé comme centre culturel municipal et centre de conférences. C’est dans ce village de Néa Avdira (Abdera nouvelle) que se trouve le musée archéologique, que nous avons visité dimanche, avant de voir le site lundi, mais je trouve plus logique, pour le présent article, de voir d’abord le site et, ensuite, ce que l’on y a trouvé.

 

846b1 Avdira, tombe fin 4e-début 3e s. avant JC

 

846b2 Abdera, pithoi utilisés comme tombes (5e-3e s. avant

 

À l’entrée du site, des galeries ont été construites pour exposer ce qui n’a pas trouvé place au musée et ne craint pas d’être à l’air. La première photo montre une tombe de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième. L’intérieur est garni d’une couche de plâtre en trois bandes de couleur différente, blanche, rouge et bleue. Non, pas dans l’ordre du drapeau français. Il était fermé par cinq pierres plates rectangulaires de tailles différentes. Il a été possible de déterminer que le corps qui avait été enseveli là sur une couche de petits galets marins, un strigile de fer dans la main gauche et une coupe à vin près de la tête était un homme entre 35 et 43 ans. Le grand pithos (jarre pour des réserves) de ma seconde photo, plus vaguement daté entre le cinquième et le troisième siècle avant Jésus-Christ, a fait l’objet d’un usage funéraire. Par chance, on en a également retrouvé le couvercle. Ce genre de jarre était généralement placée dans un trou à sa dimension, et elle se terminait en pointe pour se ficher dans le sol. Ainsi il n’y avait aucun risque de la renverser et bien peu de la casser, tout en assurant un usage aisé. La notice ne dit pas si, dans son usage funéraire, elle avait été placée couchée, comme je le suppose, ou verticalement.

 

846c1a Abdère, bains romains 1er-4ème s. après JC

 

846c1b Abdera, bains romains 1er-4ème s. après JC

 

Diodore de Sicile raconte des faits survenus là où nous sommes aujourd’hui : “Eurysthée ordonna [à Héraclès] d'amener les juments de Diomède le Thrace. Elles étaient si indomptables qu'on leur avait donné des mangeoires d'airain, et si fortes qu'on était obligé de les tenir avec des brides de fer. Elles ne se nourrissaient pas des fruits de la terre, on leur donnait à manger les membres coupés de malheureux étrangers. Voulant s'emparer de ces juments, Héraclès se saisit d'abord de Diomède, leur maître, et il les rendit obéissantes en les rassasiant de la chair de celui qui leur avait donné l'habitude criminelle de manger de la chair”. Et pour la suite, c’est Apollodore qui nous dit qu’Héraclès “attaqua les gardiens des écuries, et mena les juments sur la plage. Mais les Bistones prirent les armes et les poursuivirent. Alors Héraclès confia les juments à Abdéros. Celui-ci était le fils d'Hermès. Originaire d'Oponte en Locride, il était aimé d'Héraclès. Mais les juments le mirent en pièces et le dévorèrent. Entre-temps, Héraclès avait défait les Bistones, tué Diomède et contraint à la fuite les survivants. Après avoir fondé la cité d'Abdère près de la tombe d'Abdéros, le héros amena les juments à Eurysthée”. Le poète Pindare donne à Abdéros une autre généalogie dans ce passage que, faute de trouver autre chose que le texte grec, je dois traduire moi-même : “Abdéros à la cuirasse de bronze, enfant de la naïade Thronia et de Poséidon, partant de toi je continuerai ce péan pour le peuple Ionien auprès d’Apollon Dérénien et d’Aphrodite. [manquent 18 vers …] J’habite cette terre de Thrace couverte de vignes et qui produit de beaux fruits”.

 

Cela c’est, bien sûr, l’histoire vraie, authentique, de la fondation d’Abdère. Mais selon une autre version, inventée par les historiens, la ville a été fondée en 656 avant Jésus-Christ par des colons ioniens venus de Clazomènes, en Asie Mineure (Turquie, aujourd’hui Urla, à moins de cinquante kilomètres à l’ouest d’Izmir). On bâtit des fortifications, mais les tribus thraces du coin viennent batailler. À ce harcèlement viennent s’ajouter les attaques du paludisme, qui frappe tout particulièrement les bébés et les tout petits. La colonie ne bat que d’une aile. Selon Hérodote, “quand Harpage par ses terrassements se rendit maître de leurs remparts, [les gens de Téos] montèrent tous sur leurs navires et partirent pour la Thrace où ils s’établirent dans la ville d’Abdère, fondée auparavant par Timésios de Clazomènes qui, chassé par les Thraces, n’avait pu en jouir”. En effet, en 545 d’autres colons ioniens, en fait des voisins de Téos (sur la côte, à 25 kilomètres plein sud de Clazomènes, près de l’actuelle Sığacık) débarquent à leur tour. Comme le raconte Strabon, “Anacréon, le poète lyrique, était de Téos : du temps qu'il vivait, les Téiens, ne pouvant plus tenir aux vexations et à la tyrannie des Perses, abandonnèrent leur ville et se transportèrent à Abdère en Thrace, c'est ce qu'Anacréon rappelle dans ce vers […] :

Abdère, la belle colonie des Téiens.

Mais dans la suite une partie des émigrants rentra à Téos”. En effet, le poète Anacréon est né à Téos vers 572 avant Jésus-Christ, a émigré à Abdère lors de la recolonisation de 545, et il a fait partie de ceux qui sont restés puisqu’il est mort à Abdère. Ces colons refondent la cité, s’installent, vainquent les Thraces. Guerres Médiques, Guerre du Péloponnèse, on ne cesse de parler d’Abdère. En 346, vaincue par Philippe II, Abdère intègre le royaume de Macédoine. En 170 le général romain Hortensius conquiert la ville. Et qui dit Romain dit thermes. Ci-dessus, il s’agit d’un luxueux établissement de bains qui a fonctionné du premier au quatrième siècle de notre ère. Notamment, sur ma seconde photo, cette salle ellipsoïde était une sorte de grande baignoire collective, revêtue de marbre au sol et sur les murs. Quand les bains ont été abandonnés, au temps du christianisme, on a utilisé cet espace comme cimetière chrétien.

 

J’ai évoqué Anacréon, mais il n’est que l’une des nombreuses célébrités d’Abdère. Leucippe est né vers 460, peut-être à Milet, au sud-ouest de l’Asie Mineure, mais a été citoyen d’Abdère. Ce philosophe, disciple de Parménide et de Zénon, est à l’origine de la théorie philosophique des atomes, particules premières de la matière, pour expliquer le monde.

 

Démocrite est né à Abdère entre 470 et 460 dans une famille très riche. Des prêtres chaldéens et des mages perses arrivés avec Xerxès ont été ses premiers professeurs, et ensuite il a reçu l’enseignement de Leucippe. Puis il a entrepris de grands voyages pour s’instruire sur le monde, ce qui lui a fait dépenser tout son patrimoine. Or pour inciter à l’enrichissement global de la cité, au cinquième siècle une loi interdisait d’enterrer sur le territoire d’Abdère un citoyen qui avait dilapidé son patrimoine. Et à vrai dire, le prenant pour un peu dérangé, ses concitoyens ont invité le célèbre Hippocrate à venir l’examiner. Diagnostic, Démocrite est l’homme le plus avisé du monde. Alors on s’est cotisé pour lui donner 500 talents et à sa mort, âgé de pas moins de 109 ans, on l’a enterré aux frais de l’État. La philosophie de ce remarquable encyclopédiste aborde tous les domaines, cosmologie, astronomie, mathématiques, physique, art de la guerre, éthique, poésie, musique, peinture, etc., etc. Il a développé la théorie des atomes initiée par son maître Leucippe. Mais ses théories et ses idées ne concordaient pas avec la ligne sociale et politique des époques classique et hellénistique, et on a détruit ses œuvres. Ce que l’on en a sauvé est bien mince, essentiellement à travers d’autres auteurs. Le philosophe latin Lucrèce, dans le De Natura rerum, adhère à la théorie des atomes de Démocrite.

 

Le célèbre sophiste Protagoras est né à Abdère en 485 avant Jésus-Christ, mais s’est illustré à Athènes comme le grand rival de Platon. Accusé d’athéisme, il a vu brûler ses livres et a dû partir. Le bateau qui l’emmenait en 411 a coulé et il a péri noyé.

 

Mathématicien et philosophe né et ayant vécu à Abdère, Bion (430-370 avant Jésus-Christ) a été l’élève de Démocrite. Il a spécialement réfléchi sur la météorologie et l’a théorisée, étudiant entre autres la relation qui lie le climat à l’orientation des vents. Le premier, il a compris que des zones du globe terrestre connaissaient une nuit de six mois après un jour de six mois.

 

846c2a Avdira, maisons hellénistiques et romaines

 

846c2b Abdera, maisons hellénistiques et romaines

 

846c2c dans une maison hellénistique puis romaines d'avdir

 

En plusieurs endroits du site, on peut voir comme ici des blocs de maisons d’habitation qui datent de l’époque hellénistique et qui ont été maintenues ou reconstruites jusqu’à l’époque romaine (du quatrième siècle avant Jésus-Christ au quatrième siècle après). Ces constructions étaient ordonnées le long de la grande rue qui traversait la cité à partir de la porte principale. La troisième photo montre le système très soigné de drainage. Au troisième et au quatrième siècles de notre ère, de très graves inondations dues à la hausse de niveau du Nestos, le fleuve voisin, ont apporté une épaisse couche de sable qui a exhaussé le sol de la ville. Les maisons construites alors ne suivent plus le plan d’origine qui était hippodaméen (voir mon article sur Pella, 15 juillet dernier), et certaines d’entre elles sont même construites sur les restes des anciens murs. La plupart des constructions nouvelles se sont déportées vers le sud. Ces catastrophes, survenues à une époque où Rome n’attachait pas d’importance particulière à cette cité dont le lustre était éteint (déjà, plusieurs siècles auparavant, ils avaient fait passer la via Egnatia bien plus au nord), ont entraîné un déclin progressif mais inexorable. Quand la cité a été abandonnée, ici aussi on a utilisé l’espace comme cimetière.

 

Les causes de cet abandon ne sont pas connues de façon certaine. On suppose des incursions barbares à l’époque de Constantin (307-337 de notre ère) ou un peu après. Mais on n’en entent plus parler pendant plusieurs siècles, jusqu’à sa réapparition dans les comptes rendus du concile œcuménique de Constantinople en 879, où c’est le siège d’un diocèse avec un certain Démétrios comme évêque. À cette époque-là, la ville a changé de nom. Parce qu’à l’époque de la dynastie macédonienne qui a régné sur l’Empire Byzantin de 867 à 1056 les sièges des évêchés ont été fixés et beaucoup de noms de villes changés à cette occasion, les historiens supposent que c’est dans cette fourchette de dates que la ville a reçu le nom de Polystylon, ce qui veut dire “aux nombreuses colonnes”, en référence sans doute aux importants vestiges antiques. En 1363, un édit accordant propriété du petit monastère Saint Constantin et Sainte Hélène, sur l’île de Thasos, est signé par Petros, évêque de Polystylon. C’est le dernier document que l’on possède émanant d’un évêque de Polystylon. Ensuite, la ville a été rattachée au diocèse de Philippes, puis de Maroneia.

 

846c3 maison hellénistique et romaine à Abdera

 

Cette maison, dont on voit sur la gauche de l’image la cour pavée, était insérée dans un bloc délimité par des rues dont une n’a pas encore été fouillée. Elle a été construite au quatrième siècle avant Jésus-Christ, puis après une phase de réparations et de reconditionnement elle a été réoccupée à la fin du deuxième siècle de notre ère ou au début du troisième, et enfin une dernière phase d’occupation a eu lieu durant le quatrième siècle, après quoi elle a été abandonnée. On y a retrouvé toutes sortes d’objets domestiques, lampes, clés, cuillers, vaisselle, pièces de monnaie…

 

846c4a Abdère, maison des Dauphins (3e s. avant JC)

 

846c4b Abdère, mosaïque de la Maison des Dauphins

 

Celle-ci a été nommée Maison des Dauphins en raison d’un fragment de mosaïque qui y a été retrouvé (j’en ai pris la photo au musée, où il a été transporté). À Abdère, les sols de mosaïque sont extrêmement rares –on n’en a retrouvé que deux–, ce qui fait penser que cette maison, encore très partiellement fouillée, était particulièrement luxueuse. Ses murs, conservés à un niveau supérieur à la moyenne, étaient recouverts de plâtre. Le carré de pierre que l’on distingue vaguement dans un angle délimitait un puits. Elle date de la seconde moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ.

 

846c5a Abdera, ateliers de céramistes

 

846c5b Avdira, ateliers de céramistes

 

846c5c tête de terre cuite, quartier de céramistes, Abdè

 

On suit un sentier sur les bords duquel aucune trace antique n’est visible (peut-être cet espace reste-t-il à fouiller) pour parvenir à un autre quartier de quatre maisons qui, selon les indications, étaient celles d’ateliers de céramistes qui créaient, du milieu du quatrième siècle au début du premier siècle avant Jésus-Christ, toutes sortes de figurines de terre cuite comme celle de ma photo, prise au musée et datant de 150-100 avant Jésus-Christ. Chacune de ces maisons était composée au fond de pièces à vivre, cuisine, bain, réserve, avec des murs revêtus de plâtre blanc, rouge, jaune.

 

846c5d mesure de liquides trouvée à Abdère

 

Côté rue, c’était la boutique où l’on ne vendait pas seulement les terres cuites, mais toutes sortes de produits, comme le prouve une pierre de mesure des liquides du deuxième siècle avant Jésus-Christ (au musée archéologique). Au début du premier siècle avant Jésus-Christ, le feu a détruit ces maisons et par la suite ce quartier n’a plus été reconstruit et a été abandonné.

 

846c6 Abdère, monument funéraire de six tombes

 

Ce que nous voyons ici est un monument funéraire en forme de petit temple, que des murs intérieurs partagent en trois secteurs. Dans la base ont été mis au jour les restes de six tombes qui avaient été pillées. Parmi elles, quatre sarcophages semblent dater du premier siècle avant Jésus-Christ, tandis que les deux autres tombes qui, elles, sont creusées dans le sol et maçonnées, semblent beaucoup plus tardives, d’époque romaine impériale, sans doute quatrième siècle après Jésus-Christ.

 

846c7a Abdera, cimetière 4e-12e siècles

 

846c7b Abdera, cimetière byzantin sur des maisons romaines

 

En plusieurs endroits du site, j’ai lu (et j’ai rapporté ci-dessus) que des quartiers de la ville qui avaient été désertés ont ensuite été utilisés comme cimetières. Notamment, dans l’un des quartiers, plus de 180 tombes creusées et maçonnées ont été retrouvées, faites de pierres récupérées sur les monuments abandonnés. Païennes d’abord, on y a mêlé ensuite des tombes chrétiennes jusqu’au onzième siècle.

 

846c8 murs de la ville d'Abdera

 

Je ne peux quitter le site sans parler des murs de fortification, qui devaient assurer sa sécurité à la ville. Ce que nous en voyons aujourd’hui date du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ces murs font, selon les endroits, entre 1,70 et 2,40 mètres d’épaisseur, et sont constitués, en fait, de deux parois parallèles de gros blocs de pierres parallélépipédiques, entre lesquelles l’espace est comblé par des gravats et du sable. Il ne s’agit pas d’une méthode pour faire des économies, mais d’une technique qui assure une plus grande stabilité aux murs en cas d’attaque avec des engins capables de lancer des projectiles très lourds, des boulets de pierre sphériques de plusieurs dizaines de centimètres de diamètre, en usage dans l’Antiquité. Mais au premier siècle de notre ère, avec la Pax Romana, la Paix Romaine, ces murs n’ont plus été utiles, et bien des maisons se sont construites sur leurs ruines.

 

846d1 Hermès, 4e s. avant JC, Abdère

 

Nous avons vu sur le site qu’il y avait à Abdère des ateliers de céramique qui fabriquaient des statuettes et autres figurines. Tout naturellement, au musée archéologique nous en avons vu beaucoup, comme cette statuette d’Hermès à la belle casquette qui, s’il en retournait la visière sur sa nuque, serait tout à fait dans le style de certains jeunes d’aujourd’hui (mais il lui faudrait quand même enfiler un baggy). Pourtant, il date du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d2 masques de théâtre, musée d'Abdère

 

Ces figurines représentent des acteurs portant leur masque de théâtre, et sont situés dans une fourchette du quatrième au deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d3 Déméter, offrande votive (musée d'Abdera)

 

846d4 offrandes votives à Déméter et Korè, musée d'Abd

 

Ici, nous voyons diverses offrandes votives en provenance du sanctuaire de Déméter et Korè et datant du sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ. La déesse trônant de ma première photo doit donc être Déméter.

 

846d5 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

846d6 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

846d7 jouet d'enfant (musée d'Abdère)

 

Il semble que ces figurines de terre cuite ne soient pas votives, et par conséquent elles doivent être des jouets. Le musée situe les deux premières, avec toutes les autres de la vitrine, dans la très large fourchette du cinquième siècle avant Jésus-Christ au premier siècle de notre ère, tandis que la troisième, cet Africain auquel le petit singe fait des tendresses, est précisément daté du milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

846d8 terre cuite, offrande funéraire 450-400 avant JC

 

846e1 coupe d'offrande funéraire 450-400 avant JC

 

Pour assurer ma transition entre les terres cuites et les rites funéraires, ces deux objets ont été trouvés sous un tertre recouvrant plusieurs tombes, comme offrandes à un mort incinéré. Les tombes étaient de 450-400 avant Jésus-Christ.

 

846e2 hydrie utilisée comme urne cinéraire, femme jonglan

 

Cette hydrie à figures rouges de 430-420 avant Jésus-Christ a été utilisée comme urne funéraire pour recueillir les cendres du défunt. Je trouve intéressant le sujet, qui représente une femme assise en train de jongler avec quatre balles.

 

846f1 offrandes trouvées dans des jarres funéraires

 

Ces deux petites jarres ont été trouvées comme offrandes dans de grandes jarres funéraires quasiment contemporaines l’une de l’autre, puisque la légende donne 625-600 pour celle de gauche, et fin du septième siècle pour celle de droite.

 

846f2 sarcophage de type Clazoménien

 

846f3 mythe de Troïlos sur un sarcophage (480-470 avant JC

 

Cette photo représente un sarcophage d’Abdère (480-470 avant Jésus-Christ), mais du type propre à Clazomènes quoique postérieur à la refondation par les Téiens, ce qui montre bien que malgré les conditions difficiles la première population de colons n’avait pas disparu quand est arrivée la seconde. En haut, dit le musée, cette peinture représente une scène du mythe de Troïlos. Je veux bien le croire, mais je ne vois pas trop ce qui permet de l’identifier. Troïlos est le plus jeune des fils du roi de Troie, Priam, et de la reine Hécube. S’il meurt avant ses vingt ans, a dit un oracle, Troie sera prise par les Grecs. Un soir qu’avec sa sœur Polyxène, la plus jeune des filles, il mène ses chevaux à l’abreuvoir, Achille le surprend mais le trouve si beau qu’il en tombe amoureux. Troïlos s’enfuit, poursuivi par Achille, et se réfugie dans le sanctuaire d’Apollon. Achille essaie de l’en faire sortir, sans succès. Alors, furieux, il le tue à l’intérieur du temple, sacrilège qui lui vaudra de mourir à Troie à la fin de la guerre (pour plus de détails, voir mon article sur le musée archéologique de Tarente, 01/10/2010). Ces porteurs et porteuses d’eau peuvent se rendre à la fontaine où Achille va trouver Troïlos et Polyxène, mais d’une part il n’est dit en aucun endroit que de nombreux Troyens ont assisté à la scène, d’autre part cette scène de personnes qui vont chercher de l’eau n’est pas propre à la légende de Troïlos.

 

846f4 tombe d'une Abdéritaine de 48-50 ans (fin 4e s. avan

 

Cette tombe n’a pas été transportée telle quelle, c’est une reconstitution, mais le squelette –qui a appartenu à une femme de 48-50 ans, a été replacé tel qu’il a été trouvé, avec les quelques objets avec lesquels il avait été enterré à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

846g boucles d'oreilles en or avec Eros (musée d'Avdira)

 

Ces boucles d’oreilles en or sont du début de l’époque hellénistique. Ce modèle avec de petits Éros suspendus sous un disque sont d’un modèle assez courant.

 

844i Hippocrate (musée archéologique de Naples)J’ai dit précédemment, au sujet de Démocrite, qu’Hippocrate était venu à Abdère. J’ai déjà cité, à Thasos,  une fiche de patiente qu’il avait rédigée mais je crois intéressant cependant de placer ici deux textes relatifs à des problèmes médicaux rencontrés à Abdère, le premier –un cas d’Hippocrate– dans la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, le second sans visée scientifique décrit par Lucien dans les années 300 avant Jésus-Christ.

 

Hippocrate : “Dans la ville d'Abdère, Nicodémos fut pris d'une forte fièvre après des excès de femme et de boisson. Au début, il ressentait des nausées et de la cardialgie. Altération. La langue était brûlée, urine ténue, noire. Deuxième jour, la fièvre s'exaspéra, frissonnement, nausées, il ne dormit pas, il vomit des matières bilieuses, jaunes. Urine semblable. Nuit passée tranquillement, il dormit. Troisième jour, tout se relâcha, amélioration. Vers le coucher du soleil le malaise recommença, et la nuit fut pénible. Quatrième jour, frisson, fièvre forte, douleur de tout le corps, urine ténue avec énéorème. De nouveau, nuit passée tranquillement. Cinquième jour, tous les accidents subsistaient, il est vrai, mais il y avait amélioration. Sixième jour, mêmes souffrances générales, énéorème dans les urines, beaucoup d'hallucinations. Septième jour, amélioration. Huitième jour, tout le reste se relâcha. Dixième jour et les jours suivants, les souffrances existaient encore, mais elles étaient toutes moins fortes. Les redoublements et les souffrances chez ce malade se faisaient constamment sentir davantage pendant les jours pairs. Vingtième jour, il rendit une urine blanche qui fut épaisse et qui, laissée en repos, ne donna point de sédiment, il sua beaucoup, et parut être sans fièvre, mais vers le soir il eut un retour de chaleur, les mêmes souffrances reparurent. Frisson, soif, légères hallucinations. Vingt-quatrième jour, le malade rendit beaucoup d'urine blanche qui donna un dépôt abondant, il eut une sueur profuse, chaude, générale. Il se trouva sans fièvre. La maladie fut jugée. Interprétation des caractères : Il est probable que la guérison fut due aux évacuations bilieuses et aux sueurs” (N.B.: Littré définit énéorèmeMatière légère et blanchâtre, en suspension dans l’urine que l’on a laissée reposer”). Grâce à cette fiche, la médecine moderne peut diagnostiquer une fièvre paludéenne ou typhoïdique. Il est un fait connu que les Grecs n’attachaient pas d’importance à la qualité sanitaire des eaux qu’ils buvaient.

 

Lucien :  “Les Abdéritains furent atteints […] d'une singulière maladie. C'était une fièvre dont l'invasion fut générale, et qui se manifestait dès le début avec une grande force d'intensité et de continuité puis, au septième jour, il survenait chez les uns un fort saignement de nez, chez les autres une sueur abondante, et les malades étaient guéris. Seulement, tant que la fièvre durait, elle jetait leur esprit dans une plaisante manie, ils faisaient tous des gestes tragiques, déclamaient des iambes, criaient de toute leur force, débitant à eux seuls d'un ton lamentable l'Andromède d'Euripide ou récitant à part la tirade de Persée. La ville était remplie de gens pâles et maigres, de tragédiens d'une semaine”. Ici, évidemment, pas d’interprétation possible par la médecine moderne.

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Published by Thierry Jamard
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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 14:11

845a1 Le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas

 

Après le site antique et le musée archéologique de Thasos, et avant le site antique et le musée archéologique d’Abdera, offrons-nous une petite dose de nature. Nous sommes en Thrace et c’est, autour de la ville de Xanthi, à l’ouest le fleuve Nestos qui se fraie un lit dans des gorges profondes puis s’achève par un delta, au sud-est le grand lac Vistonida qui communique avec la mer dans le golfe du même nom, et en peu plus loin vers l’est le petit lac Ismarida, un chapelet de marais s’égrenant entre ces deux lacs. Tout cela constitue une zone humide d’intérêt international, où l’on peut observer de nombreux types d’oiseaux. Sur la vue satellite ci-dessus, capture d’écran prise dans Google Earth, j’ai repassé en bleu le cours du Nestos et j’ai indiqué les sites que nous avons visités.

 

Quoique, au cours de ces jours, nous ayons parcouru tous ces sites dans le désordre, au gré des rendez-vous avec des guides, je vais essayer de suivre un ordre plus logique. Et pour commencer, j’aborderai le Nestos par ses gorges. Hésiode nous dit son origine “Téthys donna à l’Océan des Fleuves au cours sinueux, le Nil, l'Alphée, l'Éridan aux gouffres profonds, […] l'Achéloos aux flots argentés, le Nestos […]”. Prenant sa source en Bulgarie à 2240 mètres d’altitude, il court 126 kilomètres dans ce pays avant d’entrer en Grèce et de se jeter dans la mer un peu plus de 100 kilomètres plus tard. De l’entrée en Grèce jusqu’à la mer, il sert de frontière naturelle entre les régions historiques de Macédoine et de Thrace. Aujourd’hui, administrativement, il existe une région regroupant la Macédoine orientale et la Thrace.

 

845a2 le train de Toxotes à Paranesti

 

845a3 La voie ferrée dans les gorges du Nestos

 

La voie ferrée de la ligne qui joint Athènes à la frontière turque en passant par Thessalonique longe les gorges. Nous avons pensé en conséquence qu’il serait bien de voir la rivière de près en prenant le train de Toxotes à Paranesti (bien au-delà de ma photo satellite, sur la gauche). De plus, le billet est très bon marché. Mais lorsque, de loin en loin, on émerge des tunnels, un rideau d’arbres sépare la voie de la rivière, de sorte que l’on ne peut profiter du paysage. Bah, tant pis, il est toujours intéressant de prendre le train dans un pays étranger, cela en dit beaucoup sur les habitants. J’ajoute au passage que cette ligne a été construite en 1893 par une entreprise française.

 

845b1 Natacha dans les gorges du Nestos

 

845b2 Vidage de l'eau dans les gorges du Nestos

 

845b3 Dans les gorges du Nestos, halte sur la rive droite

 

Beaucoup plus adapté à la découverte des gorges, c’est le système dont nous a parlé notre guide pour les lacs (je vais y venir tout à l’heure, et je reparlerai de cette guide sympathique). Ilias, un guide très expérimenté et très sympathique lui aussi (pas étonnant, c’est son frère) a monté une petite entreprise, Riverland, qui propose de descendre le Nestos en canoë. Il propose aussi du rafting, des balades à vélo et bien d’autres choses, mais ce n’est pas mon sujet. Il mène le canoë de tête, on le suit par canoë de deux personnes, et une collègue à lui ferme la marche. Ce jour-là, outre nous deux, il y avait un couple italien et trois Bulgares. C’est sans danger, puisque par endroits il y a si peu d’eau que l’on s’ensable et qu’il faut se remettre à flot à la main. Il faut  prévoir un short qui ne craint pas l’eau, de même pour les chaussures, parce que l’on est très loin d’être au sec (sur ma seconde photo, lors d’une halte, Natacha vide les litres d’eau embarqués). On nous fournit des bidons étanches pour ce que l’on veut emporter, et des boîtes étanches spéciales pour les appareils photo. Évidemment, pendant la navigation, mieux vaut être prudent en prenant des photos, sans compter que cela signifie laisser le partenaire ramer seul pendant ce temps-là. Voilà pourquoi je montre peu d’images, mais je les garde toutes sur mes rétines. C’est ce que l’on appelle la permanence des images rétiniennes (bon, j’exagère peut-être un peu la durée de cette permanence…). Bref, cela vaut le coup, et je le recommande fortement à qui aime se bouger un peu physiquement en admirant la nature. Ilias parle grec et anglais. Le site en grec, anglais, allemand (pour voir de quoi il s’agit, les diverses propositions, et pour prendre rendez-vous) : www.riverland.gr/

 

845c1 Les gorges du Nestos

 

845c2 Les gorges du Nestos

 

845c3 Le Nestos à la sortie des gorges

 

Avec le camping-car, de Toxotes on se dirige vers la gare (STATHMOS) et on longe la voie vers la droite. On franchit le passage à niveau et on continue jusqu’au bout. Là il y a un grand parking, très calme, bien plat, où nous avons passé plusieurs nuits. De plus, il y a des fontaines avec des robinets. De là, un sentier longe le fleuve, et l’on peut faire une longue balade. Pas aussi longue qu’avec le canoë, parce que les 22 kilomètres, il faudrait ensuite les faire au retour. Dur-dur. Mais on peut quand même en voir pas mal. Ci-dessus, les deux premières photos sont prises du même endroit mais, pour suivre le cours du fleuve, je suis tourné vers l’amont pour la première, vers l’aval pour la seconde. La troisième est prise au sortir des gorges, près de notre parking de Toxotes.

 

N’ayez pas peur de suivre ce chemin, mes chers lecteurs. Nous sommes sur la rive gauche. Si je donne cette précision, c’est parce que, selon Hérodote, “il y a dans ce pays beaucoup de lions […]. Les lions habitent la région délimitée d’un côté par le fleuve Nestos qui traverse le territoire d’Abdère, et de l’autre par l’Achéloos qui coule en Acarnanie. On n’en trouve nulle part ailleurs en Europe, ni au-delà du Nestos du côté du levant, ni sur le reste du continent à l’ouest de l’Achéloos”. D’ailleurs, même sur la rive droite, on ne risque apparemment rien, car “les lions descendaient la nuit de leurs tanières dans les montagnes, mais ils ne touchaient jamais aux bêtes de somme ni aux hommes, ils ne s’en prenaient qu’aux chameaux. Je me demande quelle raison les poussait à épargner les autres créatures pour se jeter sur les chameaux, des bêtes qu’ils n’avaient jamais vues et dont ils n’avaient jamais tâté”. J’utilise la traduction d’Andrée Barguet en collection Folio, dans laquelle une note dit que “la raison semble bien être que les chameaux marchaient dans les derniers rangs, leur odeur épouvantant les chevaux, et que les lions attaquaient à la nuit les traînards isolés en queue de colonne”. Raison logique, en effet, mais qui n’explique pas pourquoi les lions ne s’en prenaient pas aux hommes qui accompagnaient ces chameaux, lesquels, à coup sûr, ne divaguaient pas seuls, sans conducteurs. Qu’importe que les hommes soient armés de lances, un soldat attaqué par surprise, de nuit et par derrière, ne peut se défendre d’un lion.

 

845c4 La rivière Nestos

 

845c5 la rivière Nestos

 

Plus loin sur son cours, le Nestos croise la grande route qui double l’antique via Egnatia ouest-est. Ayant franchi le pont, nous avons eu envie de voir de plus près et nous nous sommes garés un peu plus loin. Ici encore, nous avons pu suivre un chemin. Au franchissement de la route, le lit du fleuve est extrêmement large et ensablé, puis il se rétrécit un peu (première photo) et enfin devient étroit et rapide (deuxième photo), apparemment canalisé. Si l'on se reporte à la vue satellite de tout à l'heure, nous sommes ici dans la partie en aval de Toxotes, mais en amont du delta. 

 

845d1 arbres dans le delta du Nestos

 

845d2 timide reboisement du delta du Nestos

 

Car nous arrivons au delta. Un delta qui n’en est plus vraiment un, car il a été profondément modifié. Entre les branches canalisées du fleuve et les zones complètement défrichées, il a perdu sa physionomie. Dans les années 1950, après la Guerre Civile, on a donné des terres pour sédentariser des nomades considérés comme activistes, on a déplacé d’autres paysans, et ces populations ont cultivé les sols riches du delta après déboisement. Mais la richesse des sols étant due en grande partie aux conditions écologiques, une fois l’écologie bouleversée on a dû partir ailleurs. Aujourd’hui, on tente de reboiser, avec ces jeunes arbres sagement alignés, tandis qu’à l’arrière-plan de ma deuxième photo, tout au fond, on distingue les maigres restes d’une forêt ancienne, l’une des très rares forêts primitives d’Europe.

 

845d3 Le Nestos canalisé dans son delta

 

845d4 dans le delta du Nestos

 

845d5 dans le delta du Nestos

 

L’Union Européenne a mis la main à la poche pour aider au reboisement, mais la nature ne redeviendra jamais comme avant, et le cours du Nestos dans son delta alterne les branches canalisées entre des rives défrichées (paysages néanmoins magnifiques), et les branches restées à demi sauvages, libres et ensablées.

 

845d6 dans le delta du Nestos

 

845d7 dans le delta du Nestos

 

Enfin, on approche de l’embouchure. Comme le montre ma première photo, les terres défrichées pour être livrées à l’agriculture sont désertées. Mais (seconde photo) il existe des espaces inondés, marécageux, où la vie sauvage peut se développer.

 

845e1 Le delta du Nestos

 

845e2 Le delta du Nestos

 

845e3 Le Nestos s'est jeté dans la mer

 

Nous arrivons à la mer (troisième photo). Là, le fleuve a été laissé libre, parce que les sables apportés par son cours ont rendu les sols totalement impropres à l’agriculture. Par ailleurs, quoique les marées en Méditerranée soient d’une amplitude négligeable, les eaux sont légèrement saumâtres.

 

845f1 le 4x4 pour visiter les lacs Vistonidas et Ismarida

 

845f2 Notre guide 'Sasa' et Natacha près du lac Vistonidas

 

Vers l’est à partir du delta, toute la côte est marécageuse, les petits étangs côtiers se succèdent, ponctués par le grand lac Vistonida, et jusqu’au petit lac Ismarida. En grec on met un S à la fin de ces deux noms, parce que ce sont des génitifs (compléments de noms), lac “de” Vistonida. Et quelquefois en français on trouve ces noms orthographiés avec leur S. C’est lors de cette longue visite de toute la zone humide que nous avons fait connaissance avec notre guide Anastasia, dite Sasa (à gauche sur la photo, tandis que Natacha a l’œil collé à son viseur). Sa connaissance du milieu, des oiseaux, sa passion pour la nature et pour sa région, sa culture, en font un guide excellent et passionnant. Et comme en plus elle est chaleureuse, sympathique, elle est devenue une amie. Je compte d’ailleurs consacrer un prochain article aux amis sincères que nous nous sommes faits lors de ces journées, inutile donc d’en dire plus aujourd’hui.

 

Nous rendant au centre d’information de Porto Lagos, installé sur la grand-route, nous avons pris rendez-vous pour une découverte en 4x4. C’est dans ce petit Suzuki que nous avons parcouru la région de 9h à 17h, observant les oiseaux, admirant la nature, profitant de toutes les explications de Sasa.

 

845f3 bords du lac Vistonidas

 

845f4 le lac Vistonidas

 

845f5 Salicornes sur le lac Vistonidas

 

Tout le tour du lac Vistonida est aujourd’hui couvert de roseaux. On cultive le coton, mais il y a aussi beaucoup de salicorne qui, en cette saison, commence à devenir rouge sombre. Je ne sais s’il existe plusieurs espèces de salicorne, comestibles et non comestibles, mais lorsque Sasa nous a dit le nom de cette plante que, je l’avoue, je n’avais pas identifiée, je lui ai demandé si, dans cette zone protégée, les gens étaient autorisés à en cueillir lorsque les pousses sont tendres, elle n’a pas compris ce que les gens pourraient bien en faire. Explications culinaires données, elle ignorait que l’on puisse manger cette plante. Crue en salade, sautée à la poêle, cuite dans la soupe, confite au vinaigre, etc., jamais personne de sa connaissance n’a eu la curieuse idée d’essayer. Voilà pourquoi je me demande si cette salicorne est la même que celle que je connais. Mais quand elle prend cette couleur, c’est très décoratif.

 

845f6 Monastère Saint Nicolas sur lac Vistonida

 

845f7 église Panagias Pantanassis, monastère St-Nicolas

 

Sur ce lac se trouve un monastère dédié à saint Nicolas, auquel on accède par une passerelle, et de là une autre longue passerelle mène à une église Panagias Pantanassis, la Vierge Tout-Puissante, lieu de pèlerinage très vénéré. Ce monastère est propriété d’un grand monastère du Mont Athos, le monastère Vatopédi, et a été l’objet d’une grande affaire judiciaire. Dans la nuit du 23 au 24 décembre 2011, un dispositif policier sans précédent a isolé le monastère du Mont Athos sur terre et sur mer pour en arrêter l’higoumène (le supérieur), le Père Ephrem. En l’an 1371 le lac Vistonida a été donné au monastère du mont Athos par le roi serbe, qui y a construit le monastère Saint-Nicolas. Au dix-neuvième siècle, lors de l’insurrection grecque, les Turcs ont procédé à la saisie du lac pour venger la révolte, mais sans en exproprier les moines du monastère , et en leur laissant l’usage du vivier qu’ils y possédaient. Lors des guerres balkaniques, en 1913, les Bulgares ayant pris possession de toute la région ont, eux, expulsé les moines et ont déclaré le lac et le monastère biens nationaux. Quand les Bulgares sont partis et que cette partie de la Thrace a été rattachée à la Grèce, les moines sont revenus. Là en est restée la situation juridique. Or en 2005 l’higoumène a fait valoir que son monastère du Mont Athos était propriétaire légal du lac, les expropriations des dix-neuvième et vingtième siècles étant caduques, et l’État a accepté l’échange du lac, dont il devenait propriétaire, contre des terrains dont il se dessaisissait, terrains dont la valeur était, paraît-il, bien supérieure, que l’higoumène a revendus avec un confortable bénéfice, le compte du monastère du Mont Athos étant créditeur de cent millions d’Euros. Le nouveau Gouvernement, déclarant hautement son désir de lutter contre la corruption, même venant de l’Église Orthodoxe (qui, ici, est religion d’État), considère qu’il n’y a pas eu de restitution légale, que l’État restait propriétaire du lac, qu’il ne pouvait donc être échangé contre un autre bien appartenant au même propriétaire, en conséquence de quoi toute l’opération est malhonnête, et si les trois ministres impliqués bénéficient de la prescription, en revanche pas l’higoumène. Comme on peut s’y attendre, les athées crient haro sur l’Église, et les Orthodoxes crient au scandale médiatique sur un jugement inique. Et, à mon avis, le problème n’est pas là, il n’est pas religieux. Le problème est plutôt de savoir si la spoliation par les Ottomans puis par les Bulgares a été légalement avalisée par l’État grec ou non. Il serait, je trouve, intéressant de savoir ce qui s’est passé pour des maisons privées ou des usines confisquées par les Bulgares quand ils ont quitté le pays et que les Grecs en ont pris possession. Si les anciens propriétaires les ont récupérés, alors l’higoumène est dans son droit. Sinon, il mérite la prison.

 

Par ailleurs, on m'a raconté l'événement suivant. Dans ce monastère du lac Vistonida, la Vierge est l'objet d'un culte très fervent. En août 2005, une petite fille de neuf ans, souffrant d'un cancer, s'est éteinte et a été enterrée à Chypre. Or ce même jour de l'enterrement, un pèlerin de Kavala qui ne connaissait pas l'enfant et n'en avait même jamais entendu parler, revenait de l'église, marchant sur la passerelle de ma seconde photo, quand il croisa une religieuse donnant la main à une enfant. Échange de quelques mots, la religieuse disant qu'elle emmenait l'enfant. Et elles continuent leur route vers l'église. Lui s'arrête, se demande si l'on veut faire entrer au couvent une petite fille aussi jeune, attend un peu pour poser la question, puis ne voyant personne ressortir il retourne dans l'église. Et là, il a eu beau chercher partout, derrière l'autel, dans les moindre recoins, il n'y avait plus personne. Or l'église est sur un îlot et la seule issue est par cette passerelle. Effrayé, notre pèlerin ressort en courant, va poser des questions. Un prêtre lui montre une photo de la petite fille morte, enterrée le matin même à 1500 kilomètres de là, et l'homme est formel, c'est elle, avec les mêmes vêtements. Tous les fidèles ont la conviction que c'est un miracle et que la religieuse était la Panagia Pantanassa en personne emmenant l'enfant au Ciel. De quoi faire redoubler la ferveur et multiplier les pèlerinages.

 

845f8 la zone humide autour du Vistonidas

 

845f9 le lac Vistonidas au coucher du soleil

 

Encore un petit coup d’œil sur le Vistonida, et nous allons voir plus loin. Je montre quand même ce coucher de soleil, pris lors d’un autre passage par là, car lors de la fin de notre visite guidée, il faisait encore grand jour.

 

845g1 le golfe de Vistonidas

 

Ici, nous sommes face à la mer. Ce n’est plus le lac, c’est le golfe de Vistonida. Nous allons maintenant longer la côte et voir ces lagunes qui recèlent des milliers d’oiseaux.

 

845g2 le lac Ismaridas

 

J’ai beaucoup multiplié les photos, je ne vais pas continuer, car je suis conscient que c’est sans doute répétitif. Pour moi, dans ma mémoire, chaque lieu correspond à un ressenti particulier, à une émotion esthétique, ou à un moment de chasse photographique (je vais en venir à mes photos d’oiseaux), mais pour qui est devant son écran, c’est fastidieux. Donc, une seule photo de ce lac Ismarida.

 

845g3 roseaux sur le lac Ismarida

 

Trois petits torrents de la montagne du Rhodope ont été réunis, de main d’homme, pour former une seule rivière, la Vosvozis, qui se jette dans le lac Ismarida et l’alimente. Mais elle y apporte tellement d’alluvions, jointes à l’écoulement des engrais répandus dans les champs cultivés en amont sur ses rives, que la végétation de roseaux qui couvre ses bords a crû de façon excessive. Cela favorise, d’une certaine façon, les batraciens et autres reptiles, mais les protège trop bien des oiseaux dont la population a diminué. Aussi, un programme scientifique étudie et contrôle, à l’aide d’une simulation mathématique de modèles, les nutriments divers qui pénètrent dans le lac. Mais en contrepartie ces plantes absorbent l’azote et les phosphates produits par les activités humaines, et cela a créé les conditions favorables pour que se développe spontanément un bosquet naturel (cela a commencé vers 1975) de bouleaux et de peupliers, qui a pour effet de stopper la croissance de la végétation basse. Par ailleurs, l’abondance des sédiments arrachés à la montagne comble peu à peu le lac, qui en bien des endroits ne dépasse plus un mètre de profondeur. Et comme, avec ses 3,4 kilomètres carrés, il n’est pas bien grand, il risque d’être vite comblé, Or c’est le seul réservoir d’eau douce de Thrace. Un chenal fait de main d’homme ouvre le lac vers la mer. On voit à quel point l'écosystème est bouleversé.

 

Laissons les berges. Au printemps, la surface du lac lui-même se couvre, jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent parfois, paraît-il, de nymphéas (cf. Claude Monet) et autres plantes du plus bel effet. En effet, ce doit être surprenant, mais en ce début de septembre il n’y a plus rien. D’un autre côté c’est tant mieux parce que sous cette épaisse végétation les poissons se cachent trop bien, et les oiseaux qui se nourrissent de poisson n’ont plus rien à manger. Mais la variété des roseaux et de la végétation basse, du lac d’eau douce, des étangs saumâtres ou salés, des prairies humides, de l’embouchure de la Vosvozis, du bosquet, créent des conditions idéales pour le développement d’une multitude d’oiseaux.

 

845h1 cormoran mort dans un filet tendu par les pêcheurs

 

Ces oiseaux ne sont pas du goût de tout le monde. Les pêcheurs, par exemple, considèrent les cormorans comme des concurrents. On ne peut nier que les poissons qu’ils mangent, en moyenne 500 grammes par cormoran et par jour, n’iront pas dans les filets des pêcheurs, mais en diminuant la biodiversité on déséquilibre l’écosystème. Je me rappelle ce qui s’est passé sur la côte, infestée de moustiques, entre Narbonne et Port Leucate. Pour la mettre en valeur et la lotir, on a pulvérisé par avion des insecticides. Les moustiques une fois éliminés, les grenouilles ont disparu, n’ayant plus de nourriture. Puis les flamants mangeurs de grenouilles (n’en déplaise aux Anglais, les Français ne sont pas les seuls frog-eaters) sont partis à leur tour. Pour en revenir à nos cormorans, je sais aussi qu’en France, où il y a quelques décennies on craignait leur disparition, on en a fait une espèce tellement protégée qu’ils pullulent et dépeuplent les fermes marines et mettent en danger de disparition certaines espèces de poissons de rivière. Cela dit, même si je comprends le problème, je ne peux admettre la cruauté de ces filets tendus au-dessus des étangs, non pour empêcher les cormorans d’approcher, ce qui serait légitime, mais destinés à les prendre au piège et à les laisser mourir à petit feu, de faim, de soif, d’épuisement.

 

845h2 crabe bleu qui s'attaque aux poissons

 

845h3 poisson blessé par un crabe bleu

 

Autre problème écologique, les crabes bleus dont l’espèce n’est pas native d’ici, qui sont arrivés on ne sait comment, sans doute passagers clandestins d’un bateau, et qui prolifèrent. Eux, rien n’interdit de les pêcher, il paraît en outre que leur chair est délicate et délicieuse, mais personne ne semble s’y intéresser. Or ils détruisent les poissons, les profondes blessures de celui que j’ai pris en photo montrent ce que les pinces de ces crabes peuvent faire. Les crabes, à ma connaissance, n’ont pas de cortex, et donc ne ressentent pas la souffrance, j’ai moins pitié.

 

845i1 vol de pélicans dalmates

 

Les oiseaux, maintenant. Car c’est eux, les vedettes de cette promenade. Ci-dessus, un vol de pélicans dalmates. Chacun sait qu’il stocke le poisson pêché dans la poche jaune sous son bec, et que c’est une légende lorsque l’on dit qu’en cas de mauvaise pêche il s’ouvre la poitrine de son bec pour nourrir ses petits. Mais peut-être ne sait-on pas que cette poche contient 13 litres, ou 4 kilogrammes de poissons, et que si mâle et femelle disposent de la même poche, seule la femelle s’en sert pour rapporter à manger à ses petits, lesquels, prenant leur envol après environ soixante-dix jours, ont chacun absorbé environ soixante-dix kilos de poissons rapportés par leur mère. C’est un migrateur qui passe ici la plus grande partie de l’année, et repart d’avril à août.

 

845i2 grande aigrette blanche

 

845i3 grande aigrette blanche

 

845i4 grande aigrette blanche

 

La grande aigrette blanche est aussi un migrateur mais, moins frileuse, elle s’en va d’avril à octobre. Profitons-en pour parler de migrations. Difficile de dire où l’on en trouve la mention la plus ancienne. En Asie, c’est chez les Chinois avec Confucius (551-479 avant Jésus-Christ), mais l’Europe a devancé l’Asie car on lit dans le Livre de Job, dans la Bible “Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu'il déploie ses ailes vers le sud ?” mais reste à dater cela, et les spécialistes ne sont pas du tout d’accord. Pour les uns, parce que la langue utilisée comporte une sorte de mélange d’hébreu et d’arabe, cela date d’un temps très ancien où les langues sémitiques commençaient seulement à se différencier, et ils en attribuent la rédaction à Moïse, mort en 1272 avant Jésus-Christ. Pour les autres, la réflexion philosophique sur l’analyse du comportement de Dieu, que l’on trouve dans le Livre de Job, ne peut que dater de l’époque de Salomon, roi cultivé entouré d’une cour de penseurs et d’érudits, et l’on descend alors à 970-931 avant Jésus-Christ. Dans tous les cas, c’est l’allusion la plus ancienne à la migration des oiseaux. Quoi qu’il en soit, il reste un détail curieux. Il est question de migration du faucon, or le faucon ne migre pas. Peut-être est-ce un problème de traduction, car le faucon et l’épervier sont proches l’un de l’autre, or les éperviers du nord de l’Europe (Scandinavie, nord de l’Allemagne) passent l’hiver en Provence, en Italie, parfois ils s’aventurent de l’autre côté de la Méditerranée dans le Maghreb. Fort rarement en Israël. Il est vrai cependant que les habitudes migratoires évoluent en fonction des conditions climatiques et qu’à l’époque du Livre de Job (que ce soit Moïse ou Salomon) les climats étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

 

Et après cette allusion, peu précise, plus rien jusqu’à Homère, avec l’Iliade, où l’on peut lire

       Τρῶες μὲν κλαγγῇ τ᾽ ἐνοπῇ τ᾽ ἴσαν ὄρνιθες ὣς

       ἠΰτε περ κλαγγὴ γεράνων πέλει οὐρανόθι πρό·

       αἵ τ᾽ ἐπεὶ οὖν χειμῶνα φύγον καὶ ἀθέσφατον ὄμβρον

       κλαγγῇ ταί γε πέτονται ἐπ᾽ ὠκεανοῖο ῥοάων.

C’est-à-dire, dans la traduction de Leconte de Lisle “Les Troyens s'avancèrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air quand, fuyant l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots d'Océan”.

 

845i5 grande aigrette blanche

 

845i6 grande aigrette blanche

 

Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos aigrettes, qui ne sont pas des grues. Parce que je trouve cet oiseau très élégant, j’ai essayé de le traquer dans diverses situations, mais il faut quand même que je me limite.

 

845i7 héron cendré

 

845i8 héron

 

D’ailleurs, ce héron cendré est un oiseau assez proche de l’aigrette blanche, à la couleur près, évidemment, et en plus grand. Et puis lui, il reste ici toute l’année. Son comportement est très particulier, il peut rester des heures immobile dans l’eau peu profonde, planté sur une seule patte, le cou dressé, ou au contraire se percher quelque part et rentrer la tête dans les épaules. En vol, ses longues pattes étendues sous le ventre dépassent de sa queue. Sur ma première photo, je l’ai saisi au décollage.

 

845j1 cigogne

 

845j2 cigogne

 

Encore un échassier, avec cette cigogne blanche, qui passe ici les beaux jours, de mars à octobre. À un mois près, c’est juste le contraire de l’aigrette blanche. Cette région de Xanthi que choisit l’aigrette blanche pour passer les frimas, la cigogne blanche plus frileuse la préfère comme résidence d’été et va passer l’hiver en Afrique. Quand Sasa a vu que celle-ci était baguée, elle a brûlé d’envie de lire la bague. Elle a essayé avec ses jumelles, Natacha et moi avons pris des photos avec le téléobjectif, mais il nous a été, hélas, impossible de lire l’inscription. Le début semble dire qu’elle n’a pas été répertoriée en Grèce. Soit elle l’a été à son habitat d’hiver, soit elle n’est que de passage, en voie de migration venant d’un pays plus froid qu’elle quitte plus tôt que les cigognes grecques.

 

845j3 échasse blanche

 

Celle-ci, c’est une échasse blanche, migrateur qui fréquente cette région de mai à octobre pour y nidifier. Après 25 jours d’incubation par les deux parents, les oisillons sortent de l’œuf prêts à se débrouiller seuls pour quitter le nid et se lover quelque part dans la végétation. Mais il leur faudra patienter quatre semaines avant d’effectuer leurs premiers vols, et encore trois semaines de plus à recevoir la becquée avant d’être assez grands pour attraper seuls leur nourriture, à savoir des invertébrés pris dans la vase, vers, têtards, mollusques, insectes.

 

845j4 cormoran et sterne

 

845j5 sterne sur le lac Vistonidas (Thrace)

 

Passons à des oiseaux plus courts sur pattes, comme ce cormoran et cette sterne. À propos de l’oiseau desséché pris dans un filet, j’ai déjà parlé du cormoran. Il y a dans la région des sternes pierregarin, qui viennent pour nidifier, de mai à octobre, et des sternes caugek, résidentes toute l’année. Il me semble bien que celle-ci, en la comparant aux dessins et photos dont je dispose, est de la seconde espèce, plus grande, mais la sterne pierregarin a le bec rouge, et je ne suis pas sûr que ce ne soit pas le cas de la mienne…

 

845k1 tarier des prés

 

Ce petit oiseau qui nous tourne le dos est un tarier des prés. Ce joli petit oiseau migre mais il n’est ici que de passage en étapes longues, on peut le voir dans cette région qu’il traverse pendant une période de trois mois au printemps, et au retour au cours de deux mois en automne. Ce n’est donc pas ici qu’il construit son nid, installé dans des touffes d’herbe au sol, et qui risque fort d’être détruit lors des moissons. Hors de la période d’incubation, il aime se percher sur des tiges, comme sur ma photo, et ne descend au sol que pour prendre les araignées et autres insectes dont il se nourrit.

 

845k2 près du lac Vistonidas

 

Celui-là… je ne le reconnais sur aucune des photos de mon livre qui répertorie 271 oiseaux de la province de Xanthi. Si nous repassons un jour dans la région je pourrai interroger Sasa, mais en attendant peut-être un lecteur ornithologue pourra m’aider à l’identifier… Il ressemble un peu à une petite mouette à longues pattes.

 

845k3 pie-grièche écorcheur

 

845k4 pie-grièche écorcheur

 

Ce tout petit oiseau, dont je lis qu’il mesure 17 ou 18 centimètres de long, 24 à 27 centimètres d’envergure, de 22 à 47 grammes, est une pie-grièche. Et, parmi les diverses pies-grièches, celle-ci est dite écorcheur. En effet, si en hiver elle mange graines et petits fruits, en été elle se nourrit d’insectes, parfois un peu gros (scarabées, hannetons et autres coléoptères), mais aussi de lézards et même de petits oiseaux. Alors lorsque sa prise est un peu dure à dépecer, elle l’empale sur une grosse épine naturelle  ou sur une épine de fil de fer barbelé, et peut mieux ainsi s’y attaquer. De même, si sa proie est trop grosse pour un seul repas, elle la retrouvera ainsi embrochée. Elle vient ici de mai à octobre pour nidifier, et du fait de ses habitudes alimentaires elle aime bien, lorsque c’est possible, construire son nid dans des buissons épineux.

 

Il y a encore bien d’autres oiseaux à observer mais d’une part il serait fastidieux de multiplier les photos commentées et d’autre part je n’ai pas toujours réussi à les photographier d’assez près avec mon zoom limité à 200 millimètres de focale, ou même à les photographier tout court. Pour qui viendrait faire dans cette région la même découverte que nous, je conseille :

– un livre, Birds of Xanthi, édité par la Préfecture de Xanthi en 2005. Très utile, mais en anglais, ce qui pour ma part m’a obligé à recourir à des traducteurs sur Internet, Reverso, Google, Systran, qui ne connaissent pas toujours ces noms d’oiseaux. Or il n’est pas évident pour qui n’est pas ornithologue de savoir que le red-backed shrike est une pie-grièche écorcheur, que le whinchat est un tarier des prés, ou que l’oiseau caractérisé par la noirceur de ses ailes en anglais, black-winged stilt, est appelé échasse blanche en français.

– un site Internet, www.oiseaux.net, excellent, offrant de nombreuses photos pour chaque oiseau, et donnant tous les détails nécessaires sur les habitudes, le régime alimentaire, la nidification, la couvaison, etc.

– enfin il faut savoir que le livre en anglais dont je parle donne le nom savant latin à côté du nom anglais et du nom en grec moderne. Or le moteur de recherche du site ci-dessus fonctionne aussi bien avec le nom latin qu’avec le nom français. Si, donc, on a repéré l’oiseau de la photo dans le livre, le site est un excellent traducteur.

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Published by Thierry Jamard
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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 11:04

844a1 Kouros portant un bélier, 600 avant JC

 

844a2 Natacha et le kouros de Thasos

 

Lorsque l’on pénètre dans le musée archéologique de Thasos, on est accueilli dès l’entrée par ce grand kouros de pierre trouvé sur l’acropole, qui porte un bélier et date d’environ 600 avant Jésus-Christ. Au moment de sortir, je me suis remis à faire quelques photos du kouros, Natacha s’est assise pour attendre que je finisse, j’en ai profité pour la prendre en même temps afin de donner l’échelle. Quand je dis qu’il est grand… il l’est vraiment.

 

844b1 Thasos, décor d'un temple d'Apollon, vers 680 avant

 

Dès la colonisation de Thasos et la fondation de la ville, a été construit sur l’acropole un sanctuaire dédié à Apollon pythien, qui à Delphes avait indiqué le lieu où s’établir. C’est de ce temple, daté de 680 avant Jésus-Christ, que proviennent ces reliefs.

 

844b2 Tête de Dionysos, de son sanctuaire de Thassos

 

Dans mon précédent article portant sur notre découverte de l’île, j’ai dit qu’au sanctuaire de Dionysos on avait retrouvé dans l’un des monuments chorégiques la tête d’une statue de Dionysos. La voilà, cette tête, datant de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

844b3 maison antique, sous le musée de Thassos

 

Puisque j’évoque les fouilles, il convient de dire qu’à Thasos la ville moderne s’est construite sur la ville ancienne. Déjà dans l’Antiquité, pour se mettre à l’abri des inondations, par deux fois on avait exhaussé le niveau des rues côté mer. Puis l’époque byzantine, l’époque ottomane, le vingtième siècle grec ont continué de construire chaque fois sur le bâtiment précédent. Aussi (je l’ai dit pour l’autre monument chorégique du sanctuaire de Dionysos) beaucoup de monuments sont actuellement recouverts, bien localisés pour les uns, à découvrir pour d’autres. Il se trouve qu’en construisant ce musée, on est tombé sur une maison qui a dû être habitée de 500 à 250 avant Jésus-Christ. L’architecte du musée l’a dégagée et a construit le musée de façon qu’elle soit visible en contrebas, derrière une vitre.

 

844b4 baignoire 4e s. avant JC, maison de Thasos

 

Puisque je parle des maisons d’habitation, c’est l’occasion de placer ici cette baignoire du quatrième siècle avant Jésus-Christ provenant d’une maison du quartier résidentiel de la ville.

 

844b5 Monnaies de Thasos

 

844b6 fausses monnaies forgées, Thasos

 

D’abord, deux pièces de monnaie représentant des “dieux gardiens”, celle de gauche (deuxième siècle avant Jésus-Christ) le représentant plus jeune que celle de droite (quatrième siècle avant Jésus-Christ). Ensuite, ma seconde photo montre de fausses monnaies forgées qui, repérées, ont été annulées soit en les brisant, soit en les perforant.

 

844c1 Tête de cheval, sanctuaire d'Héraklès, Thasos

 

Revenons à la sculpture. Cette très belle tête d’un cheval dont le corps n’a pas été retrouvé provient d’un sanctuaire d’Héraklès et a été datée de 470-460 avant Jésus-Christ.

 

844c2 Griffons tuant une biche, table d'offrandes à Cybèl

 

Ce marbre de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ était le pied d’une table d’offrandes. L’inscription qu’on y lit, elle, informant de la remise à neuf de cette table par une prêtresse de Cybèle, a été ajoutée au deuxième siècle de notre ère. Au-dessus d’un grand haut-relief représentant une biche attaquée par deux griffons, une frise montre (au-dessus des têtes des animaux) la déesse Cybèle assise sur un trône et, comme de coutume, entourée de deux lions. Les autres personnages de la frise, divinités ou héros, ne sont pas individuellement identifiés.

 

844d1 Tête de Silène, fin 6e s. avant JC, Thassos

 

Cette tête, qui a appartenu à une statue de Silène, provient du sanctuaire d’Héraklès. Elle a été datée de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ.

 

844d2 Hermès (4e s. avant JC), agora de Thasos

 

Cette tête au visage intéressant et à la coiffure sophistiquée, c’est celle d’un Hermès au sommet d’un pilier hermaïque de l’agora datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ. 

 

844d3 relief votif inachevé, Zeus et son aigle. Thasos

 

Ceci est un relief votif du premier siècle avant Jésus-Christ. Comme on s’en rend compte en voyant des parties du corps non dessinées (un bras, une main, les jambes) ainsi que l’arrière-plan à peine dégrossi, il n’a pas été achevé pour une raison indéterminée. Cela se produit souvent lorsqu’au cours de la sculpture l’artiste découvre sous son ciseau un défaut du marbre , mais il semble que ce ne soit pas le cas. Pour des œuvres de grande taille, elles sont ébauchées dans la carrière, afin d’alléger le bloc transporté, mais il arrive que lors du transport elles se brisent (voir par exemple le kouros de Flerio, mon blog sur l’île de Naxos, 18 et 19 septembre 2011), ce qui ne peut être le cas de cette pierre, assez petite et non brisée. Sans doute alors s’agit-il d’une commande annulée, soit que l’ébauche ne convienne pas au commanditaire, soit qu’il soit mort, soit que, etc. Quelle qu’en soit la raison, la sculpture est suffisamment avancée pour que l’on reconnaisse l’aigle qui nous permet d’identifier Zeus.

 

844d4 tête de jeune femme, musée de Thasos

 

La situant de façon bien vague entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après, le musée se contente de dire de cette sculpture qu'elle représente une tête de jeune femme à la coiffure sophistiquée. Ma foi, tant pis si je ne sais pas de qui il s’agit, déesse ou citoyenne, je la publie quand même parce que je la trouve très belle.

 

844e1 temple votif dédié à Cybèle (Thassos, 5e s. avt J

 

Tout à l’heure, j’ai montré un relief décorant une table d’offrandes. Une prêtresse de Cybèle l’avait rénovée, et Cybèle elle-même y était représentée. En effet, cette déesse orientale est très tôt entrée dans le panthéon des Grecs. Ce culte de la Grande Mère, la Mère des dieux, très actif en Asie Mineure, notamment en Phrygie, a été assimilé à celui de Rhéa, mère des dieux grecs. Sur la façade de ce petit temple votif, Cybèle est comme d’habitude assise sur un trône. En revanche, quoique la pierre soit très usée, j’ai bien l’impression qu’il n’y a jamais eu à ses côtés les lions qui l’accompagnent traditionnellement. Cet objet remonte à la deuxième moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

844e2 tête du dieu Attis, 1er s. après JC, musée de Thas

 

Par la suite, d’autres cultes étrangers se sont développés en Grèce. Cette tête de statue coiffée d’un bonnet phrygien est celle d’Attis, parèdre de Cybèle. Au sujet de ce dieu, je donne d’amples explications dans mon article de l’autre jour sur Amphipolis, 19 et 21 août 2012. Les archéologues proposent pour cette statue, sans en être sûrs, une datation du premier siècle de notre ère.

 

844e3 le dieu Sarapis, 2e s. après JC, musée de Thassos

 

Autre dieu étranger, l’Égyptien Sarapis. Ou du moins un dieu façonné à partir d’une erreur linguistique sur un dieu égyptien, Osiris-Apis. Cette fois-ci, c’est à mon article sur le musée archéologique de Dion, du 30 juin 2012, qu’il convient de se reporter pour obtenir les explications. Dans cet article, je dis que cette arrivée du dieu en Grèce s’est produite au deuxième siècle de notre ère. Or telle est la datation de la statuette que nous voyons ici.

 

844f1 Aphrodite chevauchant un dauphin

 

Lors du partage de l’univers, Poséidon a obtenu les océans, quant à Aphrodite elle est née de l’écume des flots. Rien d’étonnant, alors, à ce que l’on ait retrouvé cette statuette d’Aphrodite chevauchant un dauphin dans le sanctuaire de Poséidon. Il me semble que sur l’épaule du petit homme accroché à la queue du dauphin il y a comme l’amorce de ce qui pourrait bien être une aile brisée. Ce serait alors tout naturellement le petit Éros. La position de la déesse, le mouvement de son corps, le drapé de son vêtement, sont hellénistiques, elle est du second ou du premier siècle avant Jésus-Christ.

 

844f2 stèle lettré héroïsé, fin 1er s. après JC

 

Cette stèle de la fin du premier siècle après Jésus-Christ est, dit la notice, un relief votif à un lettré héroïsé. Cela suppose que l’on voie dans la femme derrière lui une muse, mais je me serais attendu à la voir poser sur la tête du lettré une couronne, or de couronne je ne vois pas trace. Elle n'est quand même pas en train de lui chercher des poux. En revanche je vois très bien dans sa main le rouleau de parchemin qui représente ses œuvres. En face, plusieurs hommes viennent lui rendre hommage devant un autel orné d’un bucrane et de guirlandes.

 

844f3 figurine d'orante

 

Dans une vitrine, sont présentées plusieurs figurines de femmes en position d’orantes, comme celle-ci. Il est intéressant de constater que la prière requiert des positions et gestes symboliques. Ce n’est pas le propre de la religion grecque antique. Les Musulmans portent les mains derrière leurs oreilles, ils se prosternent le front à terre en direction de la Mecque, les femmes portent leurs mains sous leurs seins. Les Chrétiens prient parfois à genoux (de moins en moins souvent en dehors des offices), et lors de la célébration de la messe le prêtre adopte des positions bras écartés et mains ouvertes qui, dans une certaine mesure, rappellent le geste de cette statuette.

 

844g icône personnelle de la déésis

 

Cela m’amène à la transition vers l’époque byzantine, onzième ou douzième siècle de notre ère, avec cette petite plaque de stéatite utilisée comme icône personnelle domestique et représentant la déésis, à savoir le Christ entouré de Marie et de saint Jean-Baptiste le priant pour les Chrétiens. On l’a trouvée sur l’agora, qui à cette époque continuait d’être le centre de la vie religieuse, culturelle, économique.

 

844h1 tête de lion, ivoire, 7e-6e s. avant JC

 

844h2 bandeau de tête, or, 7e-6e s. avant JC

 

844h3 diadème en or, 4e s. avant Jésus-Christ

 

Repartons loin dans le passé avec deux objets du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. Il s’agit (photo du haut) d’une tête de lion réalisée en ivoire, d’origine orientale. Sur la seconde photo, on voit un diadème, ou bandeau de front en or d’origine rhodienne. Cela montre les relations que Thasos a entretenues, dès les débuts de la colonie, avec le reste du monde. Et puis j’ajoute, à titre de comparaison, une troisième photo, un gros plan sur le centre d’un diadème en or du quatrième siècle avant Jésus-Christ représentant une tête de Gorgone et, au-dessus, une abeille.

 

844h4 décor dionysiaque d'hydrie du 5e s. avant JC

 

Cette scène dionysiaque décore le flanc d’une hydrie attique en bronze de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ, qui avait été utilisée comme urne funéraire. Les restes incinérés qu’elle contenait avaient appartenu à un homme d’une quarantaine d’années.

 

844h5 deux camées d'époque hellénistique

 

Ces camées de sardonyx d’époque hellénistique représentent la déesse messagère Iris et le dieu égyptien Sarapis. Lui, je viens d’en parler. Elle, elle symbolise le lien entre le ciel et la terre, à travers l’arc-en-ciel. D’ailleurs, en espagnol, un arc-en-ciel se dit arco iris.

 

Il y a dans ce musée, bien évidemment, beaucoup d’autres choses intéressantes, mais je ne peux tout montrer. Mais avant de mettre le point final, je me rappelle que je suis dans la seconde patrie d’Archiloque. Dans mon précédent article, j’ai cité deux vers de lui, mais que j’ai copiés sur Internet. Car en fait, de lui, je ne sais par cœur qu’un seul et unique vers. Et comme je l’ai retenu parce que je le trouve excellent, je ne veux pas manquer l’occasion qui m’est donnée, ici à Thasos, de le citer :

           Πόλλ᾽ οἶδ᾽ ἀλώπηξ, ἀλλ᾽ ἐχῖνος ἕν μέγα,

ce qui veut dire en mot à mot “Le renard sait beaucoup, mais le hérisson une seule chose, grande”, c’est-à-dire “Le renard connaît mille ruses, le hérisson une seule, mais fameuse”, c’est évidemment de se rouler en boule hérissée de piquants. De cela, je retiens en outre que déjà à cette époque on considérait le renard comme l’animal symbolisant la ruse, et puis sans ce vers d’Archiloque je pense que je n’aurais jamais eu l’occasion de savoir comment se dit un hérisson en grec ancien, ou que je ne m’en serais certainement pas souvenu aujourd’hui.

 

844i Hippocrate (musée archéologique de Naples)

 

Et encore une chose. Selon sa méthode scientifique remarquablement moderne, Hippocrate décrit minutieusement les cas observés et, ayant passé quatre ans à Thasos, il nous a laissé nombre de fiches de patients traités. Je n’ai pas d’illustration pour ce dernier volet du présent article à part ce buste d’Hippocrate que j’avais photographié au musée de Naples le 30 avril 2010 (copie romaine au premier siècle après Jésus-Christ d’un original grec du deuxième siècle avant notre ère), mais je crois intéressant cependant de placer ici le texte de l’une de ses fiches concernant une patiente de Thasos dans la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

“La fille d'Euryanax, vierge, fut saisie d'une fièvre violente, elle fut sans soif durant tout le cours de sa maladie, et sans goût pour les aliments. Elle eut des selles peu abondantes, des urines ténues, en petite quantité et d'une couleur peu favorable. Au commencement de la fièvre, elle ressentit de la douleur au siège. Étant au sixième jour, elle fut sans fièvre, elle ne sua pas. Il y eut crise, l'abcès formé au siège rendit un peu de pus, il s'ouvrit au moment de la crise. Étant au septième jour après la crise, elle eut du frisson. La chaleur qui suivit fut peu forte, la malade sua. Étant au huitième jour, après la crise, elle eut un frisson peu considérable, mais ensuite les extrémités restèrent froides. Vers le dixième jour, après une sueur qui survint, elle eut des hallucinations, et reprit promptement sa connaissance. On attribua cet accident à une grappe de raisin qu'elle avait mangée. Ayant eu une intermission le douzième jour, elle délira de nouveau et beaucoup, le ventre se dérangea. Selles bilieuses, petites, intempérées, ténues, mordantes. La malade se mit souvent sur le siège. Elle mourut le septième jour après celui où elle avait eu des hallucinations en dernier lieu. Cette jeune fille, dès le début de la maladie, eut de la douleur dans la gorge, qui resta constamment rouge. Luette rétractée, fluxions abondantes, ténues, acres, toux grasse qui n'amenait rien. La malade ne prit point de nourriture durant ce temps, et elle n'en éprouva aucun désir, point de soif, elle buvait à peine. Gardant le silence, elle ne prononçait pas une parole. Abattement. Elle désespérait d'elle-même. Il y avait aussi en elle quelque disposition innée à la phtisie”. Analysant ce suivi de 25 jours, et grâce à la qualité de ces observations, les médecins d’aujourd’hui peuvent diagnostiquer sans risque d’erreur une tuberculose et une septicémie.

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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 10:49

843a1 de Kéramoti à Thasos

 

Après Philippes, nous sommes retournés à Kavala, comme je l’ai déjà dit. Puis nous sommes allés voir le delta du fleuve Nestos où le camping-car s’est ensablé, mais nous comptons bien y retourner dans de meilleures conditions, j’en parlerai donc dans un prochain article. Pour l’heure, nous partons voir l’île de Thasos, qui a ensuite colonisé Kavala sur le continent. La traversée étant beaucoup plus courte depuis Keramoti, c’est là que nous nous embarquons. Je ne sais pourquoi on nous a fait placer sur une ligne autre que les voitures, suivis d’un camion de melons et pastèques.  Ce n’est pas en considération de notre poids pour des questions d’équilibre du bateau, puisque la moitié bâbord reste presque vide et que nous sommes proches de la ligne médiane, mais néanmoins du côté tribord comme toutes les voitures. De la passerelle qui mène au pont supérieur, on peut voir notre maison à roulettes.

 

843a2 Barques, après la pluie. Thasos (1972) par Agenor As

 

Ce tableau d’Agénor Asteriadès, que j’avais photographié à Volos, est daté de 1972 et est intitulé Barques, après la pluie. Thasos. Commençons par quelques généralités. Pour ne pas prononcer comme un Z le S entre deux voyelles, il arrive fréquemment que le nom de cette île, orthographié avec un seul S en grec, soit transcrit avec deux S en anglais ou en français. Si je préfère conserver la graphie grecque, c’est donc volontaire, ce n’est pas une faute d’orthographe de ma part.

 

Deux mots de géographie. L’île, qui affecte une forme grosso modo circulaire, avec quand même une pointe vers le nord, fait un peu moins de 400 kilomètres carrés de superficie et son plus haut sommet, le mont Ypsarion, culmine à plus de 1200 mètres.

 

Et maintenant un peu d’histoire. Zeus et Io, un jour, ont engendré Épaphos, lequel a engendré Libye. Cette Libye, avec Poséidon, donne naissance à Agénor, et Agénor s’est uni à Téléphassa qui a mis au monde leurs cinq enfants Cadmos, Phoenix, Kilix, Thasos et Europe. On le voit, ces cinq-là sont les arrière-arrière-petits-enfants de Zeus. Pas très joli-joli, ça, que l’arrière-arrière-grand-père se déguise en beau taureau pour coucher avec son arrière-arrière-petite-fille Europe. On sait comment il l’a surprise en l’emmenant sur son dos, en plongeant dans la mer et en nageant jusqu’à Matala en Crète. Les amies d’Europe avaient bien vu que la belle Europe disparaissait avec un taureau nageur, mais personne ne savait où elle avait été emportée, aussi ses quatre frères et leur mère Téléphassa, sur l’ordre de leur père Agénor, partirent à sa recherche, avec interdiction de revenir à Tyr avant de l’avoir retrouvée. Aussi, en désespoir de cause, au terme de longues recherches infructueuses, Cadmos s’est arrêté en Béotie et a fondé Thèbes dont l'acropole a pris le nom de Cadmée, Phoenix a donné son nom à la Phénicie où il s’est établi, Kilix (Cilix) a fait de même en Cilicie et enfin Thasos a choisi de s’installer dans l’île qui a pris son nom. Quant à Téléphassa, qui avait suivi ses fils dans leur quête, elle est morte d’épuisement en Thrace. Mais si, mais si, c’est tout à fait historique, attesté par les plus grands poètes et confirmé par les devins.

  

Ah bon, vous n’y croyez pas ? Parce que d’autres disent que la population s’était beaucoup accrue au cours du huitième siècle en Grèce continentale et dans les îles, que les ressources agricoles devenaient insuffisantes, et que la surpopulation poussait à chercher des lieux où s’installer, créant par la même occasion des comptoirs commerciaux destinés à favoriser l’économie de la cité mère. C’est ainsi que Télésiclès, qui avait reçu à Delphes l’oracle selon lequel il devait fonder une colonie dans “une île dans la brume”, partit vers 680 avant Jésus-Christ de sa Cyclade de Paros avec d’autres Ioniens comme lui, dont son fils Archiloque (le grand poète, 712-664 avant Jésus-Christ, alors âgé d’une trentaine d’années). Télésiclès s’est dirigé vers le nord et, quand il vit Thasos dont la montagne avait arrêté des nuages, il comprit que là était l’île qu’Apollon pythien lui avait commandé de coloniser. Ces colons ont mis l’île en valeur et, comble de bonheur, y ont trouvé de l’or, dont l’exploitation a fait leur richesse, leur donnant la possibilité d’aller coloniser le continent (Néapolis aujourd’hui Kavala, Philippes, et de vastes territoires alentour). Mais la colonisation n’a pas été facile, et s’il faut en croire Archiloque les nouveaux arrivants n’ont pas été les bienvenus chez les Thraces : 

          ἐν δορὶ μέν μοι μᾶζα μεμαγμένη, ἐν δορὶ δ᾽ οἶνος

          Ἰσμαρικός, πίνω δ᾽ ἐν δορὶ κεκλιμένος.

 

J’ai eu du mal à trouver le texte original sur Internet, parce que le musée le donne en grec moderne, sans référence… Voici ce qu’il dit : “Sur ma lance, ma galette d’orge pétrie, sur ma lance aussi le vin de l’Ismaros, et je bois appuyé sur ma lance”. L’Ismaros est la montagne sur la côte de Thrace, un peu plus à l’est par rapport à Thasos, plutôt face à Samothrace, là où Ulysse a affronté les Cicones : “D'Ilion le vent me poussa chez les Cicones, à Ismaros. Là, je dévastai la ville et j'en tuai les habitants, et les femmes et les abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit privé par moi d'une part égale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un pied rapide, mais les insensés n'obéirent pas. Et ils buvaient beaucoup de vin”. Et aujourd’hui encore le vin AOC de Maroneia provient des vignes des côtes de l’Ismaros.

  

843a3a localisation de Scapté-Hylé

 

Riches, les mines d’or de l’île et du continent ? Hérodote raconte qu’en 493 “Darius eut d’abord à s’occuper des Thasiens, accusés par leurs voisins de préparer une révolte. Il leur fit porter l’ordre d’abattre leurs remparts et de transférer leurs vaisseaux à Abdère”. Abdère est notre prochaine visite prévue sur le continent. Les Thasiens “qui possédaient des revenus considérables employaient leur argent à construire des navires de guerre et à s’entourer de murs solides. Leurs revenus leur venaient du continent et de leurs mines. Les mines d’or de Scapté-Hylé leur rapportaient ordinairement quatre-vingts talents, et si les mines de Thasos même étaient moins riches, elles suffisaient toutefois pour assurer aux Thasiens, qui ne payaient pas d’impôt sur les récoltes, un revenu annuel de deux cents talents, tirés du continent et des mines, et de trois cents talents dans les années les meilleures”. Trois cents talents, cela doit faire dans les six ou sept millions d’Euros. Jolie recette, certes. Mais si, rouvrant ces mines, la Grèce comptait dessus pour rembourser sa dette de quelque 250 milliards d’Euros, il lui faudrait quand même (à la louche) quarante mille ans. Parce que la plupart du temps c’est par un très vague “en Thrace” que l’on situe les mines de Scapté-Hylé, je les ai placées sur une vue satellite Google Earth (ci-dessus) afin d'être pour mes lecteurs plus précis que la plupart des auteurs..

 

843a3b mines de Thasos (J. des Courtils, T. Kozelj, A. Mull

 

“J’ai vu moi-même ces mines, continue Hérodote, dont les plus curieuses, et de beaucoup, ont été découvertes par les colons Phéniciens venus avec Thasos s’installer dans l’île (qui a pris maintenant le nom de ce Phénicien, Thasos). Ces mines ouvertes par les Phéniciens se trouvent dans l’île, entre deux points nommés Ainyra et Coinyra, en face de Samothrace. C’est une haute montagne éventrée par les fouilles”. Ci-dessus, je montre où, à Thasos, les chercheurs Jacques des Courtils, Tony Kożelj et Arthur Muller ont localisé les mines dont parle Hérodote, Ils donnent des indications précises, mais nous n’y sommes pas allés parce qu’ils disent que rien n’est visible… Ils ont aussi localisé d’autres mines d’or exploitées à cette époque, sur l’acropole de la capitale de l’île. Sans doute moins curieuses aux yeux d’Hérodote, mais à teneur plus riche selon les analyses des chercheurs.

 

Membre de la Ligue de Délos, Thasos l’abandonne. Athènes immédiatement réagit, fait le siège de l’île et force Thasos à capituler en 463. Les conditions sont écrasantes, destruction des remparts et livraison de toute la flotte à Athènes, abandon de toutes les possessions sur le continent (avec les mines d’or), paiement d’un énorme tribut de guerre. Plus tard, Thasos parviendra à échapper à l’expansion macédonienne, et entrera de son plein gré dans le giron de Rome. Au septième siècle de notre ère, arrivent les Slaves, qui ravagent l’île puis, régulièrement sous l’Empire Byzantin, elle est pillée par des pirates. En 1462, les Ottomans arrivent. En 1821, Thasos tentera de participer au mouvement d’émancipation de la Grèce, mais sans succès. Et parce que, dans le Péloponnèse, Mehmet Ali d’Égypte (nous avons vu sa maison natale à Kavala dimanche dernier 26 août) avait apporté son aide contre la Grèce en envoyant à Navarino sa flotte commandée par son fils, le sultan lui fait cadeau de l’île de Thasos en remerciement. Il faudra attendre 1912 pour le rattachement à la Grèce.

 

843a4 Thassos, môle antique

 

Depuis le théâtre construit sur le flanc de l’acropole au-dessus de la mer, on arrive à deviner vaguement le môle du port antique, aujourd’hui submergé.

 

843a5 Thassos, monastère de l'archange

 

Nous avons effectué le tour de l’île par la route côtière, offrant de belles échappées. Arrivés au monastère de l’Archange (ma photo), qui se réfère à l’archange saint Michel, nous avons souhaité le visiter, mais Natacha était en pantalon, ô péché, et de plus on nous a enjoint de ranger nos appareils photo dans nos mallettes, toute prise de vue étant strictement prohibée, même à l’extérieur des bâtiments, même en direction de la mer à partir d’une terrasse. Devant une telle absurdité, nous avons décidé de ne pas entrer. Un site Internet disait seulement “The Monastery of Archangel Michael insists that the visitors dress up according to their rules that is long trousers for men and long skirts and tops with covered shoulders for women”, nous ne nous doutions pas que les “long skirts” étaient exclusives du pantalon long.

 

843b0a agora de Thasos

 

843b0b agora de Thassos

 

Puisque nous allons parler de l’agora, en voici la maquette que nous propose le musée. Avec les reflets sur la vitre de protection offerts en prime…

 

843b1 agora de Thasos

 

Revenons, donc, à la capitale. Lorsque l’on est sur l’acropole (il faut du courage, parce que c’est haut, et qu’en cette fin d’été il fait très chaud), on peut apercevoir l’agora antique de Thasos, ce qui permet d’en avoir une vue globale, difficilement comparable, cependant, à la maquette..

 

843b2a agora de Thasos

 

843b2b agora de Thasos

 

L’agora était bordée de portiques derrière lesquels s’alignaient des boutiques ou des entrepôts. On peut voir aussi qu’était prévu l’écoulement des eaux dans une rigole ponctuée de petits bacs de décantation.

 

843b3 agora de Thassos

 

843b4 agora de Thassos

 

Sur le vaste espace central délimité par les portiques, étaient disséminés des petits monuments votifs offerts par de riches citoyens. On trouve aussi nombre de bases de statues, mais la sculpture a disparu ne laissant que son piédestal.

 

843b5 agora de Thassos

 

Nous sommes ici face à l’entrée au nord-ouest de l’agora, près du portique latéral. Il est vrai que quelques marches, des tronçons de colonnes, des fondements de murs discontinus, cela n’est parlant que pour les spécialistes, comme les deux auteurs du livre dont je dispose, qui parviennent à situer les ruines sur le plan qu’elles publient. Mais il est nécessaire d’être sur place, avec le livre en main, pour s’y retrouver. Je renonce à essayer de tout expliquer, rien que par des mots, dans le présent blog.

 

843b6a agora de Thassos, sanctuaire de Théagène

 

843b6b sanctuaire de Théagène

 

Ici c’est plus facile. Ce petit monument circulaire a été édifié à la gloire de Théagène, champion de pancrace et de boxe aux jeux olympiques, isthmiques, pythiques, néméens et bien d’autres dans la première moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il a aussi gagné au dolichos (environ 4500 mètres, voir explication dans mon article sur les jeux à Olympie, 20 au 22 avril 2011). C’est Pausanias qui nous parle de lui : “Les Thasiens disent que Timosthène n’était pas [le père de Théagène], et qu’Héraclès de Thasos, dont il était prêtre, prit sa ressemblance et eut commerce avec la mère de Théagène. On dit qu’à neuf ans, revenant de l’école, il vit sur la place publique une statue en bronze, de je ne sais quelle divinité, qui lui plut fort. Il l’enleva de son piédestal, et l’ayant mise sur une de ses épaules, il l’emporta chez lui. Cette action ayant irrité contre lui la multitude, un personnage marquant et d’un âge avancé empêcha qu’il ne fût tué, et lui ordonna de reporter cette statue de sa maison sur la place publique. Théagène l’ayant reportée, acquit sur le champ une grande célébrité par sa force, et le bruit de cette action se répandit dans toute la Grèce […]. Lorsqu’il eut terminé ses jours, un de ceux qui avaient été ses ennemis durant sa vie allait toutes les nuits à sa statue et la frappait de verges, comme si Théagène avait dû sentir les coups qu’il donnait au bronze, mais cette insulte ne resta pas impunie, et cette statue le tua en tombant sur lui. Les enfants du mort attaquèrent en justice la statue comme coupable de meurtre, d’après une loi de Dracon qui, dans celles qu’il a données aux Athéniens sur les meurtres, a ordonné qu’on portât hors des frontières les choses même inanimées qui, en tombant, ôteraient la vie à un homme. Les Thasiens jetèrent la statue de Théagène dans la mer. Depuis ce temps, comme leur pays ne produisait aucun fruit, ils envoyèrent des députés à Delphes, et l’oracle leur ordonna de rappeler les exilés. Ils les rappelèrent, mais la stérilité ne cessa pas pour cela. Ils allèrent donc une seconde fois vers la Pythie, et lui dirent que quoiqu’ils eussent fait ce qui leur avait été ordonné, la colère des dieux durait toujours. Alors elle leur répondit : Vous avez laissé dans l’oubli Théagène, le plus grand de vos concitoyens. Comme ils étaient très embarrassés sur les moyens de retrouver la statue de Théagène, on dit que des pêcheurs s’étant avancés dans la mer pour chercher des poissons, l’amenèrent dans leurs filets et la reportèrent ensuite à terre. Les Thasiens qui l’ont replacée dans l’endroit où elle était primitivement, lui offrent des sacrifices comme à une divinité. Je sais qu’on a érigé à Théagène des statues dans beaucoup d’autres endroits de la Grèce, et même chez des peuples barbares : les gens de ces différents pays lui rendent un culte, et croient qu’il procure la guérison aux malades”. Si la statue a disparu une seconde fois, ce n’est pas le fait d’une décision de justice, soit qu’elle ait été transférée à Rome, soit qu’elle ait été fondue pour faire des canons…

 

843b7 agora de Thasos, autel de C. & L. César

 

Quant à ce monument, c’est l’autel de Caius et Lucius César, nés respectivement en 20 et en 17 avant Jésus-Christ, qui sont, par leur mère Julia, les petits-fils de l’empereur Auguste. Leur père est le général Marcus Vipsanius. Pour assurer sa succession à la tête de l’empire, Auguste les adopte dès leur naissance, ce qui leur fait troquer leur nom de famille pour celui de César. Quand leur père meurt en 12, Auguste désigne comme tuteur un certain Tibère. Mais ils ne seront jamais empereurs, le plus jeune, Lucius, mourant en 2 après Jésus-Christ à l’âge de 19 ans. Et Caius n’en a que 23 quand il est tué à la guerre en Arménie en l’an 4. Comme on le sait, le successeur d’Auguste sera ce Tibère. Comme les empereurs eux-mêmes, ils ont été divinisés, et un culte leur est rendu dans tout l’empire, comme ici à Thasos, et des sacrifices leur sont offerts sur cet autel.

 

843c1 odéon de Thassos

 

843c2 odéon de Thasos

 

En bordure de l’agora se trouve aussi un petit odéon, qui est longé par une rue de la ville. Un panneau indique que c’est un odéon (je m’en serais douté), mais rien ne dit de quelle époque, sur cette agora hellénistique puis romaine.

 

843d1 Thassos, villa au nord de l'Artemision

 

843d2 Thassos, villa au nord de l'Artemision

 

Non loin de l’agora, de l’autre côté de la rue qui borde l’odéon, on trouve les ruines d’une grande villa romaine, ou plutôt protobyzantine, une riche demeure construite au début du cinquième siècle après Jésus-Christ mais qui a commencé à se dégrader après un siècle et demi vers 570 puis a été complètement détruite et abandonnée vers 620. Une aile semble être plus ancienne, d’époque romaine, au nord d’une cour centrale. Sur le côté perpendiculaire, à l’est (première photo), sont disposées diverses pièces, dont le triclinium, tandis qu’au sud a été ajouté postérieurement un ensemble thermal.

 

843e1 Thasos, sanctuaire de Dionysos

 

843e2 Thasos, sanctuaire de Dionysos

 

Hors de l’agora, des ruines antiques sont disséminées un peu partout dans la ville et à ses abords. Sur une place, gisent quelques tambours de colonnes, ailleurs les bases d’un mur. Soit que les ruines aient été difficiles à identifier, soit que l’on ne se soucie pas d’informer le visiteur, bien souvent aucun panneau ne donne la moindre explication de ce que l’on voit. Tel n’est pas le cas pour le sanctuaire de Dionysos ci-dessus, qui bénéficie d’un panneau bien fait. Dionysos était l’un des dieux principaux de la cité et, divinité du théâtre, son sanctuaire a reçu deux monuments élevés par des chorèges victorieux dans des concours dramatiques. Le chorège est le citoyen chargé de financer le chœur et les figurants lors des représentations. Ne restent visibles aujourd’hui que quelques pierres de deux autels à la gauche de l’escalier (première photo) et l’un des monuments chorégiques (deuxième photo, et au fond de la première photo). On a retrouvé, dans ce qui reste de ce monument, la tête de la statue de Dionysos ainsi que les bases de huit statues plus petites qui représentaient les genres littéraires, puisque quatre de ces bases portent une inscription qui nous éclaire, comédie, tragédie, dithyrambe, nyktérinos (nocturne). Sont également gravés les noms du chorège, des acteurs et des musiciens qui ont pris part à la représentation victorieuse. C’était à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. L’autre monument chorégique, qui date du troisième siècle, n’est plus visible parce que recouvert, mais on y a retrouvé une statue de Dionysos presque complète ainsi que la statue supposée d’une muse.

 

843f1 le théâtre de Thasos

 

843f2 le théâtre de Thassos

 

Laissant la ville basse, nous montons vers l’acropole. Le théâtre se trouve à mi-pente. Mais si, en bas, des flèches indiquent clairement quel chemin bien tracé il convient de prendre, en revanche on omet de signaler que le théâtre n’est pas sur le chemin, mais à quelques dizaines de mètres sur le côté, et lorsqu’il s’agit de prendre le chemin de traverse rien ne le dit. Nous avons eu la chance de trouver, mais après avoir croisé des touristes qui nous ont dit redescendre bredouilles. Adossé sur presque tout son pourtour au flanc de la colline, ce théâtre des dernières années du cinquième siècle a par la suite été agrandi en lui adjoignant des rangs de sièges par le haut. Aux sièges de bois de l’origine ont été substitués à la fin du quatrième siècle des sièges de marbre. Ici comme ailleurs, à l’époque romaine on a cessé de représenter comédies et tragédies, et outre les cérémonies d’adoration de l’empereur on y a donné des combats de gladiateurs et des chasses d’animaux sauvages. On a donc, pour protéger les spectateurs, supprimé les rangs de sièges les plus bas et l’on a dressé de solides barrières de marbre (ma seconde photo). Vers la fin de l’époque romaine le théâtre a cessé de fonctionner. On trouve, à son sommet, un cimetière paléochrétien et, au bout de la scène, au Moyen-Âge, ont été construites deux petites pièces rectangulaires symétriques dont on ignore l’usage. Et, hélas, on est venu s’y servir en blocs de marbre.

 

843g1 mur de l'acropole de Thasos

 

Poursuivant notre ascension, nous parvenons au pied de l’acropole. Nous avons vu, chez Hérodote, que les Thasiens investissaient une part importante de leurs revenus dans les murs de leur ville. Détruits sur ordre de Darius, puis après la défaite face aux Athéniens, ils ont chaque fois été reconstruits. On peut les voir aujourd’hui, hauts, puissants, impressionnants. Ils s’étendent sur 4,5 kilomètres. Ci-dessus, c’est une partie des murs les plus anciens qui ont été montés au sixième siècle avant Jésus-Christ et dont des fragments ont échappé aux destructions imposées. Six portes de la ville sont encore visibles.

 

843g2 sur l'acropole de Thasos

 

843g3 sur l'acropole de Thasos

 

843g4 l'acropole de Thasos

 

Ce que l’on voit sur mes photos, c’est l’acropole médiévale. On peut voir, sur la troisième image prise de l’extérieur, au nord, les différentes phases de construction manifestées par les différences d’architecture, d’énormes blocs blancs bien polis à gauche, un petit appareil au milieu, un appareil plus grossier et irrégulier à droite. Il semble que la dernière phase d’entretien par les Byzantins ait eu lieu au début du quinzième siècle, autrement dit juste avant la conquête ottomane.

 

843g5 sur l'acropole de Thasos

 

Sur l’acropole byzantine, comme sur l’agora hellénistique et romaine, les indications manquent. C’est dommage, car je ne suis pas capable de déchiffrer les diverses constructions, tours, voûtes semi-enterrées comme sur cette photo. Mais la promenade est de toute façon agréable et de là-haut on a des vues superbes, côté mer et côté montagne.

 

843h surveillance du ferry de Thasos à Keramoti

 

Et voilà. Au terme de deux jours passés sur l’île de Thasos, nous redescendons de l’acropole et récupérons le camping-car pour nous diriger vers le port. Nous allons reprendre le ferry ce soir vers Keramoti. Mais on le voit, ces deux grisards, leurs collègue et une armée de mouettes nous escortent. Nous sommes sous haute surveillance.

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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 11:24

Après notre visite d’Amphipolis et avant de retourner à Kavala, nous nous rendons à Philippes, passage important de notre projet. En effet c’est le lieu d’une bataille célèbre dont a dépendu le sort de Rome, c’est une étape de l’apôtre Paul où son action a fortement ancré la nouvelle religion, il s’y trouve des ruines vastes et significatives, et les nombreuses trouvailles archéologiques faites sur le site sont regroupées dans un très riche musée.

 

842a1 Baptistère de saint Paul à Philippes

 

842a2 Baptistère de saint Paul à Philippes

 

En arrivant, on se rend d’abord sur le lieu où a été édifiée une église célébrant saint Paul. C’est une église moderne située au fond d’un parc bien entretenu, semé de pierres tombales antiques.

 

842a3 Baptistère de saint Paul à Philippes

 

 

842a4 itinéraire de saint Paul en l'an 50

 

842a5 dans le baptistère de saint Paul à Philippes

 

Elle affecte une forme circulaire et en fait si probablement des offices y sont célébrés, elle affecte plutôt l’aspect d’un baptistère. Les colonnades font un assez bel effet, mais les mosaïques murales sont très brillantes, regorgent d’or et manquent de finesse. Bref, c’est un peu kitsch. En revanche, au sol du narthex une mosaïque beaucoup plus sobre représente l’itinéraire de Paul. La bannière déployée par cette naïade chevauchant un dauphin dit “La route de l’apôtre Paul, 50 après le Christ”.

 

842a6 ruisseau du baptême de Lydie à Philippes

 

842a7 édicule commémorant le baptême de Lydie

 

Dans mon article sur Kavala, j’ai cité le passage des Actes des Apôtres où il est dit comment Paul s’est rendu de Troade à Philippes. Je vais continuer ici. “ Nous passâmes quelques jours dans cette ville, puis, le jour du sabbat, nous nous rendîmes en dehors de la porte, sur les bords de la rivière, où l'on avait l'habitude de faire la prière. Nous étant assis, nous adressâmes la parole aux femmes qui s'étaient réunies. L'une d'elles, nommée Lydie, nous écoutait. C'était une négociante en pourpre, de la ville de Thyatire. Elle adorait Dieu. Le Seigneur lui ouvrit le cœur, de sorte qu'elle s'attacha aux paroles de Paul. Après avoir été baptisée ainsi que les siens, elle nous fit cette prière : Si vous me tenez pour une fidèle du Seigneur, venez demeurer dans ma maison. Et elle nous y contraignit”. Jusqu’à présent, Paul et les autres apôtres n’avaient prêché qu’en Asie, que ce soit en Palestine, en Syrie, en Cilicie ou en Ionie. Lydie est donc la première chrétienne d’Europe puisque Paul n’a converti personne à Samothrace ni à Néapolis. C’est là dans ce ruisseau, à quelques mètres du bâtiment, que passe la rivière dont il est question et où Lydie a été baptisée. Elle est laissée libre et naturelle, mais en cet endroit, un îlot artificiel en ciment a été aménagé avec un petit oratoire.

 

842a8 table dahut à Philippes

 

Avant de quitter cette église baptistère et ses environs… Les chasseurs de dahut passent parfois des nuits entières à guetter l’animal, mais les tables-dahuts sont encore plus rares, je ne veux donc pas rater l’occasion de montrer celle-ci.

 

842b1 Murs de Philippes

 

842b2 Philippes, porte de Néapolis

 

Rendons-nous sur le site. On passe devant les murs (première photo), et devant la porte de Néapolis (seconde photo). C’est par là que les voyageurs, saint Paul ou les autres, entraient dans la ville, puisque l’on débarquait au port de Néapolis. Et c’était la même chose si l’on arrivait de l’est, Byzance ou Traianopolis, par voie de terre puisque la via Egnatia, route internationale, traversait aussi bien la ville de Philippes que son port. Et si l’on venait de l’ouest, Dyrrachium ou Thessalonique, on sortait de Philippes par la porte de Néapolis.

 

842c1 vue générale des ruines de Philippes

 

842c2 site archéologique de Philippes

 

Puisque me voici en vue des ruines de cette vaste ville, je vais dire deux mots de la bataille qui s’est déroulée sous ses murs, au sud-ouest, en bordure de la via Egnatia, en 42 avant Jésus-Christ. On sait que Brutus, avec Cassius et une cinquantaine de sénateurs, a assassiné César aux ides de mars 44. Il représente les Républicains, opposés à la substitution d’un roi à la démocratie romaine. Cassius est, auprès de lui, l’autre chef des armées républicaines. En face, il y a les triumvirs, à savoir Octave, celui qui quinze ans plus tard sera l’empereur Auguste, Antoine auparavant son adversaire mais avec qui il a pactisé par intérêt, et Lépide, qui était l’associé d’Antoine en Afrique. C’est terrible, parce que c’est une guerre civile, Romains contre Romains, même s’il y a aussi des deux côtés des mercenaires et des alliés étrangers. À propos d’une stèle du musée, nous allons évoquer tout à l’heure un prince thrace. Des soldats demandent au compatriote qui vient de les blesser mortellement de transmettre un message à leur famille. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails des manœuvres sur le terrain lors de chacun des deux engagements qui ont eu lieu à quelques semaines d’intervalle, je me contenterai de dire que les pertes des deux côtés ont été très lourdes, que Cassius s’est suicidé en demandant à son affranchi de l’exécuter, que Brutus a dû lâcher prise et a préféré se suicider lui aussi. Octave a décapité son cadavre pour déposer sa tête aux pieds de la statue de César à Rome. C’en est fini de la république. Antoine va prendre l’Orient, Lépide l’Afrique, et à Octave revient l’Occident, Rome et l’Italie laissées hors du partage. Reste à régler les différends entre les trois vainqueurs et à savoir quelle forme va prendre le nouveau pouvoir. Ce sera une sanglante guerre civile jusqu’à Actium, en l’an 31 (voir mon article sur Nikopolis et Arta, 13 janvier 2011), et Octave se retrouvera seul maître à bord. Il ne tardera plus, dès lors, à prendre tous les pouvoirs. En 28, il se déclare princeps senatus (premier du sénat), et en janvier il prend le nom d’Augustus, à valeur religieuse. On peut considérer que c’est le début de l’Empire. Car le titre d’Imperator est donné au général victorieux par ses troupes, d’autres l’ont porté du temps de la République. C’est celui de princeps Augustus qu’il convient de traduire par empereur.

 

842c3 la via Egnatia à Philippes

 

842c4 la via Egnatia à Philippes

 

842c5 la via Egnatia à Philippes

 

Je parlais tout à l’heure de la via Egnatia. Elle a été retrouvée sur le site antique. On voit que les plaques de pierre qui la composaient étaient longues, ce qui la rendait plus confortable, les roues des chars ne tressautant que sur des jointures plus espacées.

 

842d1 Philippes, le forum romain

 

842d2 Philippes, le forum romain

 

Cette vaste esplanade, c’est le forum. Forum romain, bien sûr. Rien de commun avec une agora grecque, place publique au centre de la cité également, mais plus petite, plus humaine, bordée de boutiques. Ici, ce n’étaient que temples, administrations et autres bâtiments officiels. 

 

842d3 Philippes, le marché romain en bordure du forum

 

842d4 Philippes, le marché romain en bordure du forum

 

Sur le flanc du forum court une grande rue qui, elle, est bordée de boutiques. C’est ce que les Romains appellent le macellum, c’est leur marché.

 

842d5 Philippes. Le forum romain, la basilique B, le mont P

 

842d6 Philippes, la basilique B

 

842d7 Philippes, la basilique B

 

842d8 le chœur de la basilique B, à Philippes

 

Là où se trouvait Krenides, colonie de Thasos (c’est encore le nom du bourg moderne), Philippe II de Macédoine a fondé en 356 une ville à laquelle il a donné son nom. La ville gréco-macédonienne reste d’importance réduite jusqu’à ce qu’elle soit largement romanisée. Après sa victoire de l’an 42, Octave en a fait une colonie romaine, ce qui lui donne des privilèges. Après la prédication de saint Paul, même si son séjour s’est mal passé, comme on va le voir, le christianisme s’y est vite développé, Philippes est devenue le siège d’un évêché, et aujourd’hui on peut voir plusieurs basiliques paléochrétiennes, nommées par des chiffres. Les chiffres, en grec, étant représentés par des lettres, cette basilique B doit être appelée “bêta”, comme la lettre de l’alphabet, ou “deux”. De près comme de loin, avec le mont Pangée en arrière-plan, elle est impressionnante. Construite au milieu du sixième siècle, seulement quelques années après Sainte-Sophie de Constantinople, c’est l’une des toutes premières églises à en reprendre l’architecture à coupole. Il semblerait que, cette coupole s’étant effondrée avant que l’église soit achevée, on ait interrompu la construction que l'on n’aurait jamais reprise.

 

842d9 Philippes, la palestre romaine

 

Tout contre la basilique B se trouvent les ruines de la palestre. En effet, cette palestre n’était plus en usage, et une bonne partie de sa superficie a été recouverte par l’église. Cette porte restée debout (ou remise en place, je ne sais) est bien grecque, mais ces murs de pierre entrecoupés de rangs de briques sont très typiques de l’architecture romaine.

 

842e la prison de saint Paul à Philippes

 

Je disais que le séjour de saint Paul à Philippes s’était mal passé. Je reprends le texte des Actes des Apôtres : “ Un jour que nous nous rendions à la prière, nous rencontrâmes une servante qui avait un esprit divinateur, elle faisait gagner beaucoup d'argent à ses maîtres en rendant des oracles. Elle se mit à nous suivre […]. À la fin Paul, excédé, se retourna et dit à l'esprit : 'Je t'ordonne au nom de Jésus-Christ de sortir de cette femme'. Et l'esprit sortit à l'instant même. Mais ses maîtres, voyant disparaître leurs espoirs de gain, se saisirent de Paul et de Silas, les traînèrent sur l'agora devant les magistrats et dirent, en les présentant aux stratèges : 'Ces gens-là jettent le trouble dans notre ville […]'. La foule s'ameuta contre eux, et les stratèges, après avoir fait arracher leurs vêtements, ordonnèrent de les battre de verges. Quand ils les eurent bien roués de coups, ils les jetèrent en prison, en recommandant au geôlier de les garder avec soin. Ayant reçu pareille consigne, celui-ci les jeta dans le cachot intérieur et leur fixa les pieds dans des ceps. Vers minuit, […] il se produisit un si violent tremblement de terre que les fondements de la prison en furent ébranlés. A l'instant, toutes les portes s'ouvrirent, et les liens de tous les prisonniers se détachèrent. Tiré de son sommeil et voyant ouvertes les portes de la prison, le geôlier sortit son glaive. Il allait se tuer, à l'idée que les prisonniers s'étaient évadés. Mais Paul cria d'une voix forte : 'Ne te fais aucun mal, car nous sommes tous ici'. Le geôlier demanda de la lumière, accourut et, tout tremblant, se jeta aux pieds de Paul et de Silas. […] Et ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison. Le geôlier les prit avec lui à l'heure même, en pleine nuit, lava leurs plaies et sur-le-champ reçut le baptême, lui et tous les siens. […] Lorsqu'il fit jour, les stratèges envoyèrent les licteurs dire au geôlier : R'elâche ces gens-là […]'. Mais Paul dit aux licteurs : 'Ils nous ont fait battre en public et sans jugement, nous, des citoyens romains, et ils nous ont jetés en prison. Et maintenant, c'est à la dérobée qu'ils nous font sortir. Eh bien, non. Qu'ils viennent eux-mêmes nous libérer'. Les licteurs rapportèrent ces paroles aux stratèges. Effrayés en apprenant qu'ils étaient citoyens romains, ceux-ci vinrent les presser de quitter la ville. Au sortir de la prison, Paul et Silas se rendirent chez Lydie, revirent les frères et les exhortèrent, puis ils partirent”. Selon la tradition, la photo ci-dessus montrerait la prison de Paul. Mais “toutes les portes s'ouvrirent”, “les liens de tous les prisonniers”, “nous sommes tous ici”, ces mots semblent désigner une prison plus grande. Toutefois n’étant ni exégète du Nouveau Testament, ni archéologue, je me garderai donc de rien affirmer.

 

842f1 réserves dans la résidence de l'évêque de Philipp

 

842f2 Seuil de porte, site archéologique de Philippes

 

Il y a aussi, ici ou là sur le site, de petits détails que je relève. Par exemple, des marques de gonds dans une pierre de seuil (seconde photo). Quant aux grandes jarres comme celle de ma première photo, elles peuvent signifier que l’on se trouve dans une boutique, ou dans la réserve d’une grande maison. Je crois qu’il s’agit de la seconde solution, parce que si j’interprète correctement le plan, à vrai dire très sommaire et très petit, donc peu lisible, la pièce où se trouve cette jarre –ou plutôt où se trouvent ces jarres, car il y en a plusieurs partiellement ou totalement hors champ– ferait partie de la résidence de l’évêque.

 

842f3a Philippes, sol de l'Octogone, église paléochrétie

 

842f3b Philippes, Octogone (église paléochrétienne), mos

 

842f3c Philippes, Octogone (église paléochrétienne), mos

 

Là où se trouvait un hérôon (sanctuaire de héros) de l’époque hellénistique, a été construite la toute première église chrétienne de Philippes, qui a été dédiée à saint Paul. C’était de 312 à 342-343. De cette époque datent des mosaïques de sol. Un peu plus tard, vers 400, la petite église initiale étant déjà devenue insuffisante pour une communauté chrétienne qui ne cessait de croître, on l’a remplacée par une basilique dont la nef, devant le chœur, s’inscrit dans un grand octogone. Aussi les archéologues l’ont appelée non par un chiffre mais par sa forme, l’Octogone. Et cette basilique, à son tour, a été décorée de mosaïques de sol.

 

842f4 Philippes, Herôon

 

Le site archéologique est coupé en deux par la route. De ce côté-ci, qui est la partie haute de la ville, se trouve la prison de Paul, que nous avons vue, et les autres ruines que nous allons voir maintenant. Ici, ces marches sont celles d’un hérôon (qui n’est pas du tout celui contre lequel a été construite la basilique de l’Octogone). Une inscription y a été trouvée mentionnant parmi d’autres noms celui de Philippe II, fondateur de la cité.

 

842f5 Philippes, l'immense basilique A

 

Et puis il y a la basilique A (Alpha ou Un), de la fin du cinquième siècle, dont l’accès est constitué par les marches de l’ancien hérôon, qui a été transformé en citerne. Ces marches donnaient sur un atrium bordé de colonnades. Ici se trouvait précédemment le capitole, c’est-à-dire le sanctuaire dédié à la triade Jupiter, Junon, Minerve que toute colonie romaine se devait de construire. Colonie romaine, c’est pourquoi en cette ville grecque je ne parle pas de Zeus, Héra, Athéna. Ailleurs, les chrétiens détruisaient généralement les temples païens, ou les aménageaient en églises chrétiennes, mais à Philippes la première petite église Saint-Paul s’est pacifiquement adossée à un hérôon, et ici l’on n’a utilisé des pierres et des éléments architecturaux antérieurs que parce que le paganisme s’était éteint, le capitole était déserté depuis longtemps et tombait en ruines, les bâtiments s’effondraient d’eux-mêmes. Comme on peut l’apprécier sur ma photo, cette basilique était d’une ampleur considérable, 120 mètres sur 75, avec son atrium, son narthex, ses trois nefs, son grand transept, son abside semi-circulaire, ses deux chapelles latérales.

 

842f6 Philippes, reliefs sculptés dans la roche

 

En chemin vers le théâtre, je fais une halte devant ce rocher sculpté en bas-relief. Une divinité court vêtue et un arc à la main, il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour identifier Artémis. En plusieurs endroits, dans la nature à Philippes, on trouve ainsi de petits sanctuaires d’Artémis qui semble avoir reçu dans cette ville un culte tout particulier. Rien d’étonnant dans une ville qui, à l’origine, était colonie de l’île de Thasos.

 

842g1 Le théâtre hellénistique de Philippes

 

Et voici le théâtre, construit dès l’origine de la cité, au milieu du quatrième siècle et assez profondément remanié au second et au troisième siècles après Jésus-Christ. Bien sûr, là comme ailleurs, les Romains n’accordaient pas au théâtre le même intérêt que les Grecs, ils leur préféraient les jeux du cirque, combats de gladiateurs et de bêtes sauvages, et pour protéger les spectateurs ils ont détruit les trois ou quatre premiers rangs de sièges et ont monté une barricade. Le théâtre a également été agrandi par le haut en lui ajoutant des rangées de sièges posés sur une galerie voûtée.

 

842g2 affiche pour Oedipe roi de Sophocle à Salonique

 

842g3 Oedipe roi, de Sophocle, au théâtre antique de Phil

 

842g4 Oedipe roi, de Sophocle, au théâtre antique de Phil

 

842g5 Le théâtre hellénistique de Philippes

 

Dans ce théâtre, on donne des représentations de pièces antiques. Nous avons vu cela sur une affiche à Kavala lors de notre premier passage, et avons acheté des places. Il s’agissait d’Œdipe Roi, la tragédie de Sophocle. L'affiche de ma première photo ci-dessus, c'est à Thessalonique que je l'ai vue il y a quelques jours, alors que je n’imaginais pas que la même pièce serait jouée à Philippes un peu plus tard. Le texte, autant que j’aie pu en juger (je ne disposais pas du texte, et la pièce était jouée en grec moderne dont j’ai acquis quelques notions de base mais que je ne parle pas) était apparemment respecté, mais la mise en scène faisait de la pièce une nouvelle création. Les costumes n’avaient rien d’antique, un personnage qui n’était pas du tout invalide se faisait de temps à autre pousser en fauteuil roulant, les acteurs par moments étaient vautrés à terre et poussaient de grands cris… Il est en effet très fréquent de nos jours que les grands classiques, d’Eschyle à Racine, d’Aristophane à Molière, soient revisités par les metteurs en scène contemporains. Or ce qui caractérise les auteurs de génie, c’est qu’ils sont intemporels. Ils savent créer des personnages éternels. Celui qui veut les revisiter se juge donc supérieur à eux. Alors, qu’ils écrivent eux-mêmes des pièces, ces metteurs en scène, au lieu de travestir les classiques. Je suis conscient qu’en écrivant cela, je vais passer pour un vieux barbon rétrograde. Sans doute est-ce le cas, mais me le dire ne m’a pas empêché d’être déçu. Une déception toutefois largement compensée par le bonheur d’être là, dans ce théâtre antique, assis sur ces bancs de marbre vieux de 2350 ans (nous avions cependant pris la précaution de nous munir de coussins pour épargner la dureté de la pierre à nos postérieurs délicats).

 

842h1 animal argile 4800-4200 avant JC

 

Venons-en au musée archéologique. Il couvre toutes les époques d’occupation du site, depuis les premiers habitats néolithiques jusqu’aux débuts de la ville byzantine. Ici, nous voyons une petite figurine zoomorphique en argile qui remonte aux années 4800-4200 avant Jésus-Christ.

 

842h2 bustes de femmes, argile, 4800-4200 avant JC

 

Ces bustes de femmes, également en argile, également de 4800-4200, possèdent tous les mêmes caractéristiques, une taille étroite mais des hanches larges, signe de fertilité. Sur le montage ci-dessus, je me suis efforcé de mettre toutes mes photos à la même échelle afin que l’on puisse voir que ces figurines sont de toutes tailles.

 

842i1 stèle Thrace à cheval fin 2e, début 1er s. avant J

 

842i2 stèle d'un cavalier thrace

 

Laissons là la préhistoire et, au prix d’un énorme bond dans le temps, nous arrivons à la fin du second siècle avant Jésus-Christ ou au début du premier. Du moins pour la première de ces photos, parce que la seconde, prise à l’extérieur où sont disséminées d’innombrables stèles funéraires, ne bénéficie d’aucune légende. Le culte du héros cavalier est un thème extrêmement répandu en Thrace aux époques hellénistique et romaine, et ici nous sommes à la limite de la Thrace et de la Macédoine en un temps où les frontières sont très perméables aux hommes, aux idées, aux croyances. On remarque aussi des serpents qui s’enroulent autour des arbres. Rampant sur le sol, disparaissant dans les creux des pierres et sous la terre, les serpents sont des intermédiaires avec l’au-delà, ce sont des animaux chtoniens. Sur la première stèle, le héros tend la main à une divinité assise sur un trône, sur la seconde il se dirige vers un autel.

 

842i3 stèle d'un vétéran de la bataille de Pharsale

 

Cette pierre est datée “E et P”, c’est-à-dire 105. L’an 105 après la prise de la Macédoine par les Romains en 168 avant Jésus-Christ c’est l’année 43/42. Il s’agit d’un certain Driôzigès, fils de Rêboukenthès, de Polgè (cette ville n’a pas été localisée, on suppose que c’est dans la plaine de Chrysoupolis, à l’est de Kavala, plein nord en face de l’île de Thasos), tué au combat aux côtés de son roi Rèskouporès. Ce héros, son père, sa ville, son roi, tous portent des noms thraces. Or, si l’on ne connaît pas de Rèskouporès, en revanche un prince thrace nommé Sappaii Raskouporès a pris part à la bataille de Pharsale (César contre Pompée, 48 avant Jésus-Christ, sud de la Thessalie) et, en 42, il a combattu à Philippes auprès des démocrates Brutus et Cassius contre Octave et Antoine. Vu que la stèle date de l’année de cette bataille et que ce Driôzigès est mort en combattant, vu que ce Thrace a été enterré en Macédoine sur les lieux de la bataille de Philippes, il est quasiment sûr que c’est à cette bataille qu’il a été tué.

 

842i4 bronze d'époque romaine

 

Cette statuette de bronze est d’époque romaine. Je ne sais ce qu’est censé faire cet homme, courant la main droite tendue en avant. Quant à son usage, c’était sans doute une décoration de vase ou de coffret en bronze.

 

842i5 main de bronze d'époque romaine

 

Également d’époque romaine est cette main de bronze qui porte une bague. Elle appartenait à une statue d’homme colossale, qui n’a pas été retrouvée.

 

842i6 Hécate, argile trois faces, époque romaine

 

Cette stèle à section triangulaire est sculptée de reliefs sur chacune de ses trois faces, et les trois reliefs représentent la même déesse Hécate. À plusieurs reprises, mais plus particulièrement à propos de la naissance d’Aphrodite (article sur Cythère, 6-10 mai 2011) j’ai évoqué l’union de Gaia, la Terre, avec Ouranos, le Ciel, et comment leur fils Cronos, le Temps, avait émasculé son père d’un coup de faucille. Ce qui, à l’époque, était hors de mon propos et dont par conséquent je n’ai pas parlé, c’est que par la suite Gaia s’est unie à Pontos, le Flot, avec qui elle a engendré entre autres Eurybié qui, avec son demi-frère Crios, fils d’Ouranos, a donné naissance, entre autres enfants, à Persès. À ce niveau de l’arbre généalogique, il y a déjà pas mal de monde, mais ce n’est que la troisième génération, la consanguinité est inévitable. Aussi Persès s’unit-il avec sa cousine germaine Asteria (leurs deux pères Crios et Coeos sont frères, fils d’Ouranos et Gaia). C’est de là que nous vient Hécate, par conséquent arrière-petite-fille de Gaia, d’Ouranos, de Pontos. À l’origine, elle était considérée comme répandant des bienfaits sur qui la sollicitait, favorisant les pêches abondantes, le bétail, elle aidait aussi à l’éloquence et protégeait la jeunesse. Et puis, avec le temps, son culte s’est modifié, et elle a été considérée comme la déesse de la magie et de la sorcellerie. Et comme les carrefours sont par excellence les lieux de la magie, Hécate préside aux carrefours. Elle est alors généralement représentée comme un corps de femme à trois têtes, ou comme une femme à trois corps, ou encore comme ici sous la forme d’une femme en trois personnes, et ces stèles étaient placées un peu partout aux carrefours. On venait y déposer des offrandes pour obtenir la protection de la déesse.

 

842j1 Nikè de marbre, 2e siècle après JC

 

Je préfère ici montrer le gros plan que j’ai fait de la tête de cette Nikè (Victoire), une grande statue que je trouve particulièrement belle. Elle date du deuxième siècle de notre ère et provient d’un temple du côté ouest du forum.

 

842j2 Tychè de pierre, 117-138 après JC

 

Ce n’est pas la première fois que nous voyons une Tychè (mon article sur Corinthe, 8-10 avril 2011), déesse du Sort, de la bonne ou de la mauvaise fortune (d’ailleurs, chez les Romains, on l’appelle Fortuna, étant entendu que le mot latin fors signifie le hasard), et qui est protectrice des cités. C’est pourquoi elle est généralement couronnée de murailles de ville, comme ici. Ces murailles sont celles de Philippes, et la statue date du règne de l’empereur Hadrien (117-138 de notre ère). Mais si l’on considérait auparavant qu’il s’agissait de Tychè en personne, il paraît que selon des études récentes il s’agirait plutôt d’une prêtresse de la déesse. Hélas, il n’est pas dit le pourquoi de ce revirement de l’interprétation, et je n’ai pu le trouver.

 

842j3 Antonin le Pieux, 138-161 après JC

 

842j4 sculpture vers 150-170 après JC, christianisée plus

 

Ces deux têtes d’hommes en marbre sont plus ou moins contemporaines. On situe la seconde, dont on ignore qui elle représente, entre 150 et 170 de notre ère, tandis que la première représente l’empereur Antonin le Pieux, successeur d’Hadrien, qui a régné de 138 à 161. Mais la seconde, sculptée environ un siècle après le passage de saint Paul et les premières conversions au christianisme, porte la preuve qu’elle représente un personnage païen, car elle est gravée au front d'une croix. Or ces croix chrétiennes étaient ajoutées à des sculptures païennes pour les consacrer à la nouvelle religion, et ainsi éloigner les démons qu’elles sont censées porter en elles.

 

842j5 Artémis sur une stèle 2e-3e siècle après JC

 

Inutile de dire que cette chasseresse en courte tunique, en bottes de cuir souple, un arc dans la main gauche, la droite tirant une flèche de son carquois, est la déesse Artémis. Cette stèle votive du deuxième ou du troisième siècle après Jésus-Christ représente en outre son animal favori, la biche, ici attaquée par un chien.

 

842j6 horloge portable, fin 3e, début 4e s. après J.-C

 

Cet objet curieux, trouvé lors des fouilles de l’Octogone et daté de la première moitié du quatrième siècle après Jésus-Christ, est une horloge solaire astronomique portable en bronze. C’est un peu encombrant comme montre de gousset, ce n’est sans doute pas d’une consultation très aisée (j’avoue que je ne saurais y lire l’heure), mais c’est ingénieux. Cette horloge est conçue pour fonctionner entre les latitudes et les longitudes d’Alexandrie en Égypte et de Vienne en France.

 

842j7 poids pour balance représentant une impératrice

 

Quant à ce buste de bronze qui pèse 1850 grammes, c’est un poids que l’on déplace sur le bras gradué d’une balance. D’un côté on suspend l’objet à peser, de l’autre côté on  recherche l’équilibre en faisant glisser le poids. Ce n’est pas très précis mais c’est commode. Les poids de ce type, qui généralement sont à l’effigie de l’empereur ou de l’impératrice, sont en bronze creux à l’intérieur duquel on a coulé du plomb jusqu’à obtenir le poids voulu. Au musée, on date celui-ci entre 400 et 450 après Jésus-Christ, alors que dans mon livre on le date de la seconde moitié du même siècle. Et en fait les deux se complètent, parce que les deux hésitent entre l’impératrice Ælia Eudoxia (395-404) femme d’Arcadius et l’impératrice Ælia Pulchérie (450-453), sainte, fille des précédents née en 399 et femme de Marcien. Pour situer dans le temps, la bataille des Champs Catalauniques a eu lieu en 451, Attila est mort en mars 453, Pulchérie en novembre de la même année.

 

842k1 mosaïque dédiant une basilique de Philippes

 

La première église chrétienne fondée à Philippes, nous l’avons vu, a été terminée en 342-343 et dédiée à saint Paul. C’est l’évêque Porphyre, dont on a trace de la participation au synode de Sardica (Sofia) en 344, qui a offert le sol de mosaïque, comme le dit cette inscription dédicatoire : “Porphyre, évêque, a réalisé dans le Christ cette broderie (=mosaïque en couleurs) dans la basilique de Paul”. Cette inscription qui permet de dater l’achèvement de cette église, simple salle de prière, en fait l’une des plus anciennes constructions chrétiennes identifiées.

 

842k2 dauphin 4e-5e s. après JC (Philippes)

 

C’est de l’Octogone que provient cette tête de dauphin, qui faisait partie du revêtement du mur (fin quatrième siècle, début du cinquième). Dans les premiers temps de l’Église chrétienne, le dauphin était le symbole de la salvation.

 

842k3 chapiteau, Philippes, 6e siècle après JC

 

842k4 chapiteau béliers et aigles, musée de Philippes

 

Sur le chapiteau de ma première photo, je ne dispose d’aucune information. En le comparant à d’autres, je le daterais de la première moitié du sixième siècle mais, n’étant pas spécialiste, je ne saurais rien affirmer. Le second, avec ses têtes de bélier et ses aigles, a été trouvé sur le marché de Philippes, mais parce qu’il n’a rien à faire là où il n’y avait pas de portique, et parce que de toute façon les portiques civils de l’Antiquité ne représentent jamais d’animaux, il est évident qu’il y a été transporté venant d’ailleurs. Mais d’où, de quelle basilique paléochrétienne, on n’en sait rien.

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Published by Thierry Jamard
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