Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 23:59

Il nous a fallu trois visites de plusieurs heures chacune pour estimer, non que nous avions épuisé les richesses du musée archéologique de Thessalonique, mais pour espérer ne pas en avoir manqué les pièces les plus importantes. J’y ai accumulé des masses de photos, et j’ai été incapable, au moment de faire des choix pour le présent article, d’en garder moins de 67. Néanmoins, pour ne pas faire de césure arbitraire, je n’en ferai qu’un seul article, tant pis s’il est très long.

 

834a1-antiquites-grecques-volees-et-recuperees.JPG

 

834a2 antiquités grecques volées et récupérées

 

Dès l’entrée du musée, dans le hall, il y a une exposition que je crois temporaire concernant le vol d’antiquités, et qui présente des objets récupérés, sans qu’il soit raconté comment ou par qui ils ont été volés, ni comment ils ont été retrouvés et récupérés. Ce que je sais, c’est que les fouilles sauvages la nuit ne sont pas l’exception, que des trafiquants sont parfois arrêtés aux frontières, et aussi parfois que les musées identifient des pièces mises en vente aux enchères à l’étranger. C’est ainsi que des musées américains, qui avaient acquis en toute bonne foi des antiquités grecques dans des ventes aux enchères ont rendu à la Grèce ce qu’ils avaient acquis honnêtement auprès d’escrocs. Ci-dessus, la photo du haut montre une statue d’Alexandre, un buste de philosophe, des têtes diverses, tout cela datant de l’époque hellénistique ou de l’époque romaine. Les objets divers de la seconde photo datent du sixième siècle avant Jésus-Christ, mais on en ignore l’origine, on suppose qu’ils ont dû être pillés dans une tombe macédonienne avant le passage des archéologues.

 

Mais le pillage d’antiquités n’est pas nouveau. C’est Tite-Live qui nous raconte ce qui s’est passé en 167 avant Jésus-Christ, après la prise de Thessalonique par les Romains : “La foule qui se trouvait là admira plus encore que les jeux scéniques, plus que les luttes des athlètes ou les courses des chevaux, le butin fait sur la Macédoine. On y voyait exposés des statues, des tableaux, des tapisseries, des vases d'or, d'argent, d'airain et d'ivoire; et tous ces chefs-d'œuvre, trouvés dans le palais du roi de Macédoine, n'étaient point faits seulement pour éblouir un moment les yeux, comme ceux qui remplissaient le palais d'Alexandrie, mais ils étaient destinés à un usage journalier. On fit placer tous ces trésors sur les vaisseaux, et on chargea Octavius de les transporter à Rome […]. Quelques jours après, Paul Émile s'approcha de Rome en remontant le Tibre sur un vaisseau du roi. Ce navire, d'une grandeur extraordinaire, était conduit par seize rangs de rameurs, et orné des dépouilles de la Macédoine, d'armes magnifiques et de tissus précieux enlevés au palais de Persée. Les rives étaient noires de monde sur leur passage ”. Ensuite, c’est la cérémonie du triomphe de Paul Émile, et je préfère laisser la parole à Plutarque : “La pompe triomphale avait été répartie sur trois jours, dont le premier suffit à peine au défilé des statues, des tableaux et des colonnes pris à l’ennemi et qui occupaient deux cent cinquante chars. Le lendemain, les plus belles et les plus riches armes des Macédoniens passaient sur de nombreux chariots. Elles resplendissaient de l’éclat du cuivre fraîchement fourbi et du fer […]. Casques contre boucliers, cuirasses contre jambières, boucliers crétois et boucliers d’osier thrace, carquois mêlés aux mors de chevaux, les épées nues surgissant dans cet amas où se dressaient aussi les piques macédoniennes […]. Après ces chariots, marchaient trois mille hommes, portant de la monnaie d’argent dans sept cent cinquante vases d’une contenance de trois talents (quatre hommes par vase). D’autres portaient des cratères d’argent, des coupes en forme de cornes, des gobelets, des calices, tous objets bien en vue, d’une grandeur aussi extraordinaire que l’épaisseur des ornements ciselés. Le troisième jour, dès l’aube, se mirent en marche des trompettes, qui faisaient entendre un air, non pas de parade ou de procession, mais de ceux par lesquels les Romains s’excitent eux-mêmes au combat. Après eux on menait cent vingt bœufs gras, aux cornes dorées, parés de bandeaux et de guirlandes. Les adolescents qui les conduisaient étaient ceints, pour le sacrifice, de tabliers richement brodés, et il y avait aussi des acolytes qui charriaient des vases d’argent et d’or destinés aux libations. Ensuite, les porteurs de la monnaie d’or, qui remplissait des vases de la contenance de trois talents, comme l’argent. Le chiffre total des vases était de soixante-dix-sept. À ceux-là succédaient les porteurs de la coupe sacrée que Paul-Émile avait fait faire, du poids de dix talents, et incrustée de pierres précieuses, puis ceux qui exhibaient les coupes d’Antigone, de Séleucos et de Thériclès, et toute la vaisselle d’or de Persée. Venaient ensuite le char de Persée, ses armes et son diadème reposant sur elles. Un petit intervalle, et les enfants du Roi étaient menés en esclaves et, avec eux, une masse de gouverneurs, de maîtres et de précepteurs en larmes, qui tendaient eux-mêmes les mains vers les spectateurs et montraient à ces petits enfants à prier et à implorer. Il y avait deux garçons et une fille, qui, à cause de leur âge, ne comprenaient pas du tout la grandeur de leurs maux, aussi inspiraient-ils plus de compassion dans leur inconscience de la catastrophe. C’est à peine si l’on remarqua l’approche de Persée, tant la pitié tenait les yeux des Romains fixés sur ces pauvres petits. Beaucoup de gens versaient des larmes […]. Persée lui-même marchait en arrière de ses enfants et de leur suite, vêtu de deuil et chaussé à la mode de son pays”.

 

Et puis… la visite du Louvre peut nous donner mauvaise conscience. Encore la Vénus de Milo (l’Aphrodite de Milo) a-t-elle été achetée et payée. En outre, selon la loi de l'époque, la moitié des trouvailles archéologiques revenait de droit à l'inventeur (en termes juridiques, l'inventeur est celui qui fait la découvertte) et l'autre moitié au pays, et ce jusqu'à la découverte de la tombe de Tout-Ankh-Amon. Mais le British Museum!!! Lord Elgin lui a vendu ce qu’il a pillé en Grèce, entre autres la frise du Parthénon. Byron a écrit à son sujet “Réchappé du ravage du Turc et du Goth, ton pays envoie un dévastateur pire qu’eux deux”.

 

Les fouilles sauvages continuent partout. En France, sur le site de la fontaine de Loulié au Puy d'Issolud (nord du département du Lot), l'antique Uxellodunum où a eu lieu l'ultime grande bataille des Gaulois contre Rome, jusque dans les années 1990 des amateurs armés de détecteurs de métaux procédaient à leurs fouilles personnelles, et personne ne sait aujourd'hui ni ce qui a été trouvé, ni où cela se trouve...

 

834b1 poignée de vase, inscription Chalcidique

 

Apparemment, ce morceau de poterie brisée ne présente aucun intérêt. Erreur, car cette poignée de vase qui porte quatre lettres à lire de droite à gauche nous livre la plus ancienne inscription de toute la Chalcidique. Il est écrit EMOI, ce qui veut dire “à moi” ou “pour moi”.

 

834b2 Athéna, Zeus, Héra et deux dieux ou héros barbus

 

Sur cette pierre sculptée en haut-relief à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, nous voyons au centre Athéna avec son casque sur la tête, et à sa gauche (à droite pour nous) Zeus avec son sceptre et Héra tout au bout. De l’autre côté, il est difficile de dire qui sont ces deux barbus. Peut-être d’autres dieux, ou des héros locaux. Mais cette pierre étant vraisemblablement en relation avec la fondation de Thessalonique, il peut s’agir de divinités locales patronnes de la cité nouvelle, ou de dieux protecteurs des divers bourgs réunis pour créer sur leur aire la grande ville.

 

834b3 borne bilingue sur via Egnatia

 

À deux reprises déjà dans mes articles précédents j’ai évoqué la via Egnatia tracée par les Romains pour relier le rivage de la mer Tyrrhénienne à Byzance, future Constantinople. La découverte de cette borne bilingue latin et grec citant le proconsul (gouverneur provincial) Cnæus Egnatius a donné l’explication de ce nom de via Egnatia, obscur jusqu’alors, car cet Egnatius est inconnu par ailleurs. À son sujet, je ne peux manquer mon couplet habituel concernant la prononciation de son prénom. Les Romains ont emprunté leur alphabet aux Étrusques, dont la langue ignorait le son G. Aussi ont-ils utilisé le C indifféremment pour noter le son K et le son G qui s’articulent de la même façon, l’unique différence étant que pour le C (K) les cordes vocales sont distendues, alors que pour le G elles sont tendues, ce qui fait qu’elles vibrent au passage de l’air. Et puis les Romains ont trouvé que ce n’était pas commode, et ils ont rajouté une petite barre horizontale au G pour marques la différence. Mais les prénoms prononcés Gaius et Gnæus ont gardé leur orthographe traditionnelle avec un C. Et c’est aussi pour cela que 2nd (second) s’écrit avec un C et se prononce avec un G. Fin de mon couplet (heureusement pour mes lecteurs, il est devenu plus rare depuis que nous avons quitté l’Italie).

 

Outre ce nom, la borne trouvée près de la rivière Gallikos indique 260 milles. On sait que le mille marin mesure 1852 mètres, tandis que le mile terrestre (avec un seul L) utilisé en Grande Bretagne fait 1609 mètres. Les Romains donnent ce nom à leur mesure parce que, logiquement, il correspond à mille pas. Et leurs pas de géants font 1,472 mètre. Le mille romain fait donc 1472 mètres, et 260 milles représentent 382,720 kilomètres, soit la distance du port de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à la rivière Gallikos. Il y avait une borne milliaire… à chaque mille, pardi.

 

834b4a système de datation macédonien

 

834b4b système de datation en Macédoine romaine

 

Je viens de parler de mesures spatiales, voici maintenant des mesures temporelles. On distingue en Macédoine trois manières de définir l’année. Avant la conquête romaine de 168 avant Jésus-Christ, on se référait au règne d’un roi, et on comptait les années à partir de celle de son avènement. La première pierre ci-dessus dit “Dans la septième année du règne d’Antigone, alors que Nicolas fils de Pausanias était prêtre, neuf jours avant la fin du mois d’Oloios […]”. Il s’agit du roi Antigone Dosson (229-222 avant Jésus-Christ), et du mois de juillet. C'est donc l’année 223.

 

En 148, vingt ans après la conquête, la Macédoine est intégrée à l’Empire, au rang de simple province. C’est désormais cette année 148 qui est prise comme point de départ pour le calcul (comme nous calculons depuis la naissance de Jésus-Christ, ou comme l’Islam calcule depuis 622, Hégire de Mahomet de La Mecque à Médine). C’est ce que l’on appelle le système provincial macédonien, en usage jusqu’au quatrième siècle de notre ère. Mais en parallèle, depuis le règne d’Auguste (de 27 avant Jésus-Christ à 14 après), on a parfois aussi utilisé comme point de départ des “années respectables” ou sebasta en grec. Ce système se fonde en Macédoine sur la grande victoire d’Octave, futur Auguste, à Actium en 31 avant Jésus-Christ, qui lui a permis de devenir maître de Rome. On parle donc de chronologie sébastienne ou actienne. Ma seconde inscription est une dédicace au bas d’une statue. Elle dit “Dans l’année sébastienne ΣΟ et dans l’année BQP, [dédié à] l’empereur Tiberius Claudius […]”. L’inscription utilise donc les deux systèmes. ΣΟ en grec signifie 76. Par conséquent il faut ajouter 76 ans à l’année 31 avant Jésus-Christ, ce qui nous mène à 44 de notre ère. Par ailleurs, B=2, Q=90 et P=100. Le total est 192 et, en ajoutant 192 ans à l’année 148 avant Jésus-Christ, on arrive bien au même résultat de 44 de notre ère.

 

834b5 maquette d'engin de siège reconstitué

 

Cet objet n’a rien d’antique, c’est une maquette représentant la façon dont, à l’époque hellénistique, les Macédoniens pouvaient construire un engin de siège naval, en assemblant deux navires et en y plaçant une tour et leur matériel offensif.

 

834b6a flûte antique (musée de Thessalonique)

 

Puisque, avec l’engin de siège, je viens d’aborder la vie (et la mort) dans cette guerre qui fait hélas partie de la vie quotidienne des Macédoniens, des Grecs et autres peuples de l’Antiquité, je vais continuer avec d’autres éléments du quotidien. La flûte, par exemple. Généralement, elle était utilisée double, et on en jouait dans les cérémonies du culte, à l’armée, au théâtre, dans les festins. C’est Athéna qui a inventé cet instrument de musique mais, un jour qu’elle s’est vue dans le miroir des eaux d’un ruisseau, les joues gonflées, enlaidie, elle a renoncé à tout instrument à vent et a jeté sa flûte au loin. La flûte est tombée en Phrygie, où le silène Marsyas l’a trouvée. Imprudemment, il a osé défier, avec la flûte, Apollon et sa lyre. Apollon accepta le défi. Le gagnant pourrait faire de l’autre ce qu’il voudrait. Apollon, retournant sa lyre, put en jouer aussi bien, alors qu’à l’envers la flûte ne peut donner aucun son. Alors Apollon a suspendu Marsyas à un pin et il l’a écorché vif.

 

834b6b flûte en os, Italie (San Giacomo degli Schiavoni)

 

Le musée ne donnant pas de date pour les deux flûtes précédentes destinées à être utilisées simultanément, je publie aussi cette photo d’une flûte en os du premier siècle après Jésus-Christ, trouvée dans une villa rurale de San Giacomo degli Schiavoni, en Molise (province de la côte est de l’Italie, juste au nord des Pouilles).

 

834b7a écritoire en bronze (325-300 avant J.-C.)

 

Ceci, c’est pour l’image que l’on a des anciens écrivant dans l’argile crue avec un stylet ou gravant dans la cire dont est recouverte une tablette de terre cuite. Pourquoi pas un ciseau de sculpteur et un bloc de marbre dans la poche. Les Égyptiens n’étaient pas seuls à utiliser le papyrus et l’encre. Cette écritoire de bronze, avec un compartiment pour l’encre à droite et d’autres pour les accessoires, date de 325-300 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire la toute fin du règne d’Alexandre et le début de l’époque hellénistique.

 

834b7b papyrus de Derveni (milieu 4e s. avant J.-C.)

 

En 1962, lors de l’élargissement d’une voie de Derveni, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Thessalonique, on a découvert par hasard ce que l’on appelle improprement le “cimetière de Derveni”, parce qu’il s’agit à proprement parler de tombes établies le long d’une route, hors de la ville. Le contenu de ces tombes était extrêmement riche, et entre autres on y a découvert le fameux “papyrus de Derveni”, datant du troisième quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ et qui est le plus ancien papyrus jamais trouvé en Europe, et légèrement plus vieux que le plus ancien papyrus grec retrouvé en Égypte. Il contient une interprétation philosophico-allégorique d’une théogonie orphique. Son auteur cite Héraclite et semble adhérer à la philosophie d’Anaxagore. Sans doute pour des raisons religieuses on avait voulu brûler ce rouleau de papyrus qui a été retrouvé carbonisé dans les restes d’une incinération. Il manque au moins un autre rouleau après la fin du texte retrouvé, mais celui-là ou ceux-là ont dû bien brûler et se consumer.

 

834b8a Marchand de fruits et légumes, et son âne

 

Image très quotidienne, cette petite terre cuite polychrome représente un marchand de fruits et légumes avec son âne chargé de la marchandise dans des paniers, et elle date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier.

 

834b8b vente d'une femme esclave

 

L’esclavagisme a duré, dans cette région qui est restée ottomane jusqu’au début du vingtième siècle, encore plus longtemps que dans les colonies françaises. Dans les temps modernes, comme dans l’Antiquité, on se servait dans les pays conquis. Prisonniers de guerre, mais aussi achats auprès de pirates qui procédaient à des razzias sur les côtes. Cette pierre concernant une vente d’esclave date du troisième siècle après Jésus-Christ, mais il faudra encore attendre longtemps pour que ce genre de transactions disparaisse. Transactions légales, du moins, car un trafic existe toujours, hélas, dans certains pays. “Titos, fils de Lycos, achète à Amphotéra une fille esclave âgée de deux mois. Le nom de la fille est Nikè. Le prix est fixé à quinze pièces d’argent”. Pauvre petit bébé…

 

834b9a bassin lustral

 

Avant d’entrer dans un sanctuaire, il était requis de se laver les mains en signe de purification. Ce que montre ma photo est un bassin lustral, c’est-à-dire un récipient d’eau à la disposition des fidèles pour ces ablutions rituelles. Ces pratiques de purification existent toujours, puisqu’avant les prières rituelles, l’Islam réclame également des ablutions de purification, mains humides sur la tête, les mains et les avant-bras jusqu’au coude, les pieds. Un bassin lustral de cette dimension ne serait pas suffisant, aussi les mosquées offrent-elles des fontaines aux robinets multiples, comme on l’a vu dans mon dernier article, devant la Rotonda de Thessalonique. Et puis je me demande –mais nulle part je n’ai trouvé confirmation ou infirmation de ma supposition– si l’usage du bénitier à l’entrée des églises, où l’on trempe le bout de ses doigts avant de faire sur son front, sa poitrine et ses épaules le signe de la croix, ne serait pas également une purification symbolique, une reprise d’un usage païen adaptée au nouveau culte.

 

834b9b defixio (voeu adressé aux dieux des Enfers)

 

Autre usage en relation avec la religion, la defixio. Il s’agit d’une bandelette de plomb qui est roulée sur elle-même et sur laquelle a été inscrit un message à destination des dieux d’en bas, aux divinités infernales. Ces messages sont généralement enterrés avec les défunts. J’ai déjà montré une autre defixio au musée de Pella, le 15 juillet dernier. Celle-ci, trouvée au cimetière de Thessalonique dans une tombe du quatrième siècle avant Jésus-Christ, dit dans ce qui en est encore lisible “…attachez la langue et la parole de Diogène, Kriton, Ménon, Epandros…".

 

834c1 vase pour l'enterrement d'un enfant (époque archaïq

 

Ce pot de terre cuite était utilisé comme vase funéraire pour un enfant. Concernant les rites funéraires, je vais suivre l’ordre chronologique. Pour commencer, nous remontons ici à la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ, ou au début du septième.

 

834c2a défunt en casque avec feuille d'or sur le visage

 

834c2b couvre-bouche en or, fin 6e s. avant JC

 

Le défunt de ma première photo avait été enterré avec son casque en place sur la tête, où il a été retrouvé. Et sur son visage on avait modelé en la pressant une feuille d’or. Il est donc impressionnant de penser que le crâne qui a été dégagé du casque avait, de son vivant, les traits que montre la feuille d’or. Le décès date des environs de 520 avant Jésus-Christ. C’est aussi vers la fin du sixième siècle que l’on situe l’objet de ma seconde photo. Il s’agit d’une feuille d’or qui, à l’aide d’une cordelette passée par les trous des deux extrémités du losange, était fixée sur la bouche du mort.

 

834c3a modèle de char en fer à 2 roues

 

834c3b vase à parfum et kouros habillé

 

Ces deux photos montrent des objets trouvés dans la tombe d’un homme décédé vers 540 avant Jésus-Christ. D’une part un modèle réduit en fer de char à deux roues, et d’autre part à droite une statuette de kouros habillé (habituellement, le kouros est nu), et à gauche un vase à parfums en forme de jeune fille. Chez Jean-Paul Gaultier c’est le contraire, les parfums d’hommes sont dans des flacons en forme d’homme, et de femme pour les femmes.

 

834c4a modèle de char en fer à 4 roues

 

834c4b phiale d'argent, vers 510 avant Jésus-Christ

 

D’environ trente ans plus récente –vers 510–, cette tombe est celle d’une femme. Pour elle, le char a quatre roues. Et on a trouvé aussi dans sa tombe cette phiale d’argent. Précisons que la phiale est un vase, ou plutôt une coupe rituelle.

 

834c5a Tombe d'une femme (320-300 avant J.-C.)

 

834c5b Perséphone, décor de lit en os doré

 

834c5c calice d'argent (320-300 avant J.-C.)

 

Ce ne sont nullement des fouilles méthodiques menées par des archéologues, mais le hasard qui a fait découvrir en 1938 la tombe d’une femme qui avait été enterrée avec tous ses bijoux et tous les dons qui lui avaient été faits. La première photo ci-dessus est sa tombe qui a été transférée telle quelle au musée. Elle porte des traces de l’incinération. Ses murs sont revêtus de stuc peint. Dans cette tombe on a aussi retrouvé cette petite Perséphone en os doré qui tient une torche allumée. Elle faisait partie du décor d’un lit de bois. Et puis il y avait cette belle coupe en argent, un calice pour le vin.

 

834c6 décor tombe d'une jeune femme avec nouveau-né

 

Cette jolie peinture est un détail du décor intérieur d’une autre tombe (350-325 avant Jésus-Christ). Ce décor sur stuc imitait les murs d’une chambre de femme. Et en effet, dans cette tombe avaient été ensevelis une jeune femme et son nouveau-né.

 

834c7a squelette de femme remarquablement conservé

 

834c7b chevelure de femme tressée en natte

 

C’est en 1964 que, dans un cimetière de Thessalonique, a été mis au jour un sarcophage de marbre contenant un cercueil de plomb. Ce cercueil était si bien fermé, si étanche, que la défunte à l’intérieur était encore dans l’état que l’on voit. Même les os les plus fins ne s’étaient pas dissous. Peut-être aussi avait-on placé dans le cercueil des absorbeurs d’humidité. Quelques traces de sourcils étaient encore visibles, mais surtout (seconde photo) sa chevelure qui avait été tressée en natte était intacte. À noter que le cercueil de plomb que l’on voit est une reconstitution, le corps y ayant été replacé comme lorsqu’il a été trouvé.

 

834c8a Eros-Thanatos, d'un atelier attique

 

834c8b stèle funéraire, Eros et torche renversée

 

Éros, le dieu de l’amour, est aussi, bien souvent, lié à la mort. Car si les poètes alexandrins, à l’époque hellénistique et dans les siècles qui ont suivi (les bas-reliefs ci-dessus sont respectivement de 175-200 après Jésus-Christ, et du deuxième ou du troisième siècle), le représentent traditionnellement comme le fils d’Hermès et d’Aphrodite, enfant ailé muni d’un arc qui s’amuse à toucher les cœurs de ses flèches, ou beau séducteur secret de Psychè, les traditions anciennes telles que dans la Théogonie d’Hésiode en faisaient un dieu de l’origine, né de l’Œuf primordial engendré par la Nuit, dont les deux moitiés de la coquille sont la Terre et le Ciel (je mets des majuscules aux mots qui désignent des divinités ou des forces primitives), et ce caractère archaïque n’a jamais disparu complètement. Ainsi, dieu de l’amour et de la génération, il assure la continuité des espèces. Mais cette continuité et son progrès sont liés à la régénération, donc à la mort. Naissance et mort sont indissolublement liées, et l’acte sexuel lui-même est une petite mort. Ainsi, ma première photo représente un Éros Thanatos (la Mort, en grec), adolescent sans ailes tenant dans sa main gauche, devant un tissu qui doit être une cape, un flambeau retourné. La flamme est symbole de vie, elle s’allume et s’éteint comme la vie, et le fait qu’elle brûle à l’envers signifie la mort. Cette même torche retournée se retrouve dans la main gauche du petit Éros ailé (horrible, le pauvre) de ma seconde photo. Statue et stèle proviennent toutes deux, bien sûr, de cimetières.

 

834c8c stèle du gladiateur Leukaspis, 13 fois vainqueur

 

834c8d pierre funéraire d'un pêcheur (3e s. après JC)

 

Les statues, pierres, stèles funéraires sont souvent aussi en relation avec la profession du défunt ou avec ses activités, ses hobbies. Ainsi voit-on ci-dessus (première photo) le gladiateur Leukaspis (“Bouclier Blanc”, en grec) tenant en main une branche de palme, symbole de victoire. Car victorieux, cet homme enterré entre 175 et 200 après Jésus-Christ l’a été treize fois, comme en témoignent les treize couronnes représentées en haut à droite. L’autre pierre funéraire, celle de ma seconde photo, nous montre un homme mouvant sa barque à rame et à voile carrée. C’est le type des barques de pêche, on peut donc en conclure qu’il s’agit vraisemblablement d’un pêcheur. De toute façon, seul à bord, il n’est probablement pas dans la barque de Charon. Cette pierre est du troisième siècle après Jésus-Christ.

 

834c9a deux des 4 bustes de ce sarcophage 140-160 après JC

 

Je montre ici en gros plan deux des quatre bustes qui ornent un sarcophage de Thessalonique daté 140-160 après Jésus-Christ. Il s’agit peut-être d’une sépulture familiale. Le réalisme des visages, très certainement sculptés à la ressemblance des personnages ensevelis, est impressionnant.

 

834c9b sarcophage (220-230 après JC), Amazonomachie

 

834c9c Amazone mourante, sarcophage 220-230 après JC

 

À l’extérieur, sur le parvis du musée, ont été placés deux grands sarcophages. Celui que je montre ici, en provenance d’un cimetière de Thessalonique, date de 220-230 après Jésus-Christ. Parmi les denses sculptures qui le recouvrent, ma deuxième photo montre un détail du combat des Amazones contre les Athéniens (Amazonomachie). En cette époque impériale où je trouve les arts très décadents, cette sculpture a quelque chose de très classique.

 

834d1a couronne de chêne en or, 325-300 avant JC

 

834d1b couronne de myrte en or (325-300 avant JC)

 

Dans la Macédoine des rois, au cours des banquets de la haute aristocratie, il était fréquent de se parer le front d’une couronne en or. La beauté, la richesse, la dimension de la couronne étaient en relation directe avec l’importance et la puissance du personnage qui la portait. Il était donc naturel d’être enterré avec sa couronne, afin de retrouver dans l’autre monde, au banquet des dieux, son importance terrestre. Aussi a-t-on retrouvé bon nombre de couronnes d’or dans les tombes fouillées par les archéologues. Les deux que je montre ici sont de 325-300 avant Jésus-Christ. La première, faite de feuilles de chêne, a été trouvée dans une tombe d’Aigai (actuelle Vergina, première capitale des rois de Macédoine), sur l’agora, près du sanctuaire d’Eukleia. L’autre couronne, de feuilles de myrte, est de Thessalonique.

 

834d2a boucles d'oreilles en argent, 6e-5e s. avant JC

 

834d2b Nikè ailée sur boucles d'oreilles en or

 

Puisque nous en sommes aux objets précieux, voyons quelques bijoux. Ces deux paires de boucles d’oreilles ne sont pas du tout de la même époque, puisque les premières, en argent et de la forme de la lettre grecque oméga majuscule, sont datées sixième ou cinquième siècle avant Jésus-Christ, tandis que les autres sont du troisième ou du deuxième siècle avant Jésus-Christ. La défunte avait été enterrée avec les boucles de la photo du haut en place sur ses oreilles, au moyen d’un anneau. Les boucles de la seconde photo, en or, représentent une Nikè (une Victoire) ailée assise.

 

834d3 bracelet en or avec des têtes d'animal

 

834d4 bijou en or et pierres semi-précieuses (3e s. avant

 

Ce bracelet en or, beau et lourd, a été trouvé dans une tombe familiale de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième siècle. N’étant pas expert en zoologie, je ne saurais dire quel est l’animal, caprin ou ovin, qui en décore les extrémités, avec ces cornes longues, fines et d’une forme que je ne connais pas. Quant à ce pendentif en spirale du troisième siècle avant Jésus-Christ, chacune des trois chaînettes qui y sont fixées porte à son extrémité une pierre semi-précieuse.

 

834d5 deux bagues en or, 4e s. avant JC

 

Pour ces bagues en or, la notice donne 350-300 avant Jésus-Christ pour la première et, ce qui revient à peu près au même, fin quatrième siècle pour la seconde. Parce que ce n’est peut-être pas bien visible sur ma photo, je précise que ce que tient cette femme assise, à gauche, c’est une couronne et une phiale. Sur la seconde, l’inscription ΚΛΕΙΤΑΙΔΩΡΟΝ (à l’intention des hellénistes : c’est un datif avec iota adscrit) signifie “cadeau pour Kleita”. La femme enterrée avec cette bague devait donc y tenir, à ce cadeau. C’est touchant et émouvant.

 

834d6a tête d'Athéna sur un pendentif en or

 

Sur ce pendentif en or du quatrième siècle avant Jésus-Christ, on voit une tête d’Athéna bien joufflue. Gageons que si elle était vraiment comme cela, elle n’aurait pas jeté au loin sa flûte et aurait continué à en jouer.

 

834d6b Athéna sur médaillon de bronze

 

Tout au contraire, je trouve très belle cette Athéna d’un médaillon de bronze du deuxième siècle avant Jésus-Christ, qui provient probablement d’un atelier de l’île de Délos. Si belle, même, que j’ai préféré la prendre en gros plan.

 

834d6c tête d'Olympias, médaille jeux sportifs, Veroia

 

Même si Thessalonique n’a été fondée qu’après la mort de Philippe et celle d’Alexandre, nous sommes dans la Macédoine de ces deux rois, et dans l’actuelle capitale du pays dont ils sont les figures emblématiques. Or le premier est le mari d’Olympias, et le second est son fils. Je ne pouvais donc manquer de montrer ici cette médaille qui la représente. D’autant plus qu’elle est originaire de Ioannina, en Épire, que nous avons visitée en décembre 2010, qu’elle a été prêtresse de Zeus à Dodone, que nous connaissons aussi, et qu’elle a rencontré Philippe dans l’île de Samothrace où nous comptons nous rendre dans quelques semaines. Nous mettons donc nos pas dans les siens. Il s’agit d’une médaille frappée vers 225-250 de notre ère, à l’occasion des jeux sportifs de Véroia organisés pour célébrer la mémoire d’Alexandre.

 

834e1 vases à parfum en pierre

 

834e2 vases à parfum en verre

 

Ces vases à parfum sont, pour la première photo, en pierre et datent de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, tandis que ceux de la seconde photo, contemporains (325-300) des premiers, sont en verre coloré.

 

834e3 coupes multicolores de Chio

 

L’île de Chio était célèbre, entre autres, pour ses coupes multicolores aux sujets variés. Le musée en présente une belle collection, parmi laquelle j’ai choisi de réunir sur une même image ces trois-là. Les vitrines de cette salle ayant pour but de montrer les nombreux pays, villes, provinces avec lesquels Thessalonique était en relations commerciales, il était important pour le musée de parler des origines des objets, non de dates. De sorte que je ne suis pas capable ici de dater ces coupes…

 

834e4 mosaïque représentant l'hiver

 

Cette mosaïque qui représente une allégorie de l’hiver, avec sa couronne d’olivier et son gros manteau enveloppant, devait faire partie d’une grande mosaïque de sol dans une villa de la fin du troisième siècle de notre ère, mais dont on n’a retrouvé que le printemps et l’hiver.

 

834f1 tête de déesse, peut-être Déméter. Olynthos

 

Passons à quelques statues, ou plutôt têtes de statues. Et nous commençons par cette terre cuite de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ qui était accrochée à un mur d’une maison d’Olynthe. Lorsque l’on trouve des statues dans des sanctuaires ou à proximité, l’identité des dieux représentés ne pose aucun problème. Mais lorsqu’il s’agit d’un culte dans une maison privée et que rien de particulier (mosaïque de sol, statuettes avec attributs caractéristiques, etc.) ne vient donner d’indications, on reste dans le doute. C’est le cas pour cette déesse, dont certains pensent qu’il pourrait s’agir de Déméter. Je ne sais sur quels indices repose cette hypothèse. Mais ce buste me plaît beaucoup.

 

834f2 Tête d'Asklépios (fin 4e s. avant JC)

 

Ici, du fait du lieu de la découverte, il n’y a pas de doute, c’est Asclépios. Peut-être même est-ce la tête de sa statue de culte datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

834f3 dieu barbu, 175-200 après JC

 

Pas une seule hypothèse, rien du tout, on ignore totalement qui peut être ce dieu barbu de 175-200 après Jésus-Christ. Mais il est très beau, et je lui trouve quelque chose de christique, je ne serais pas étonné de le trouver dans une cathédrale romane de France. Hé non, c’est sûrement un dieu païen quoique saint Paul ait prêché à la synagogue un siècle et demi auparavant.

 

834f4 tête d'homme, expression typique 3e s. après JC

 

Lèvres pincées, sourcils froncés, regard intense, ce vieil homme du milieu du troisième siècle après Jésus-Christ exprime avec force sa tristesse et son amertume. En le regardant, je suis très touché par tout ce qu’exprime ce visage. Cette tension des sentiments est l’une des caractéristiques de l’art de cette époque.

 

834f5 tête 3e s. après JC, modifiée au 4e s

 

Cette sculpture a été exécutée, dans un premier temps, en ce même milieu du troisième siècle que la statue précédente, mais elle a été retravaillée au temps de l’empereur Théodose (né en 347, et empereur de 379 à sa mort en 395). D’ailleurs, on note que son regard se situe déjà au seuil de l’art byzantin. Puis, encore plus tard, un artiste a repris le ciseau pour lui ôter sa toge, trop typée citoyen romain, car on en a très probablement fait un apôtre ou quelque autre saint chrétien. D’ailleurs, il a été trouvé sur l’agora, où le culte chrétien était pratiqué depuis le sixième siècle.

 

834g1 fixation d'anse d'hydrie en bronze

 

834g2 Gorgone sur l'anse d'une situle de bronze

 

834g3 anse d'hydrie, 5e s. avant JC

 

Pour les Grecs, il n’était pas question de souder tout simplement une poignée sur un chaudron de bronze. Il y avait toujours à ce niveau une décoration, et ce dès l’époque mycénienne. Les ustensiles des Macédoniens, qui se réclamaient de la culture grecque et faisaient appel à des artistes du monde grec (Attique, Ionie, etc.), bénéficiaient aussi, dès l’époque archaïque, de ces raffinements, et ont évidemment continué à l’ère classique et à l’ère hellénistique. C’est ainsi que nous voyons sur la première photo ci-dessus une poignée qui se prolonge en main plaquée sur le récipient. Cette hydrie de bronze date des alentours de 560 avant Jésus-Christ. Sur la seconde photo, on voit une tête de Gorgone sur une situle utilisée comme cratère (pour mélanger le vin et l’eau, selon l’usage antique). Je lui trouve une teinte très dorée, pour du bronze. J’ignore si le bronze a été doré, ou si cette couleur résulte d’une composition particulière de l’alliage. Elle a été trouvée dans la tombe d’un homme enseveli au cinquième ou au quatrième siècle avant Jésus-Christ, avec de la vaisselle rituelle et de la vaisselle de banquet. Enfin, l’hydrie de ma troisième photo date du cinquième siècle avant Jésus-Christ, mais l’anse a subi une réparation à la fin du quatrième siècle. Et puis, vers 200 avant Jésus-Christ, l’hydrie a été utilisée comme urne funéraire. Cette tête de jeune femme qui la décore est plus simple, plus sobre que la précédente, mais je ne l’en trouve que plus belle.

 

834g4 calice d'argent à fond décoré en relief

 

Dans l’Antiquité, le vin rouge était si dense, si épais, qu’il était nécessaire, pour le rendre buvable, de le mêler à de l’eau, comme je le disais plus haut, dans un cratère (racine du verbe κεράννυμι, “je mélange”). Malgré cela, il restait suffisamment opaque pour dissimuler le fond de la coupe dans laquelle on le buvait. Ainsi, ce calice d’argent utilisé comme verre à vin dans les banquets révélait au buveur, quand il l’avait vidé, cette tête en relief qu’il ne soupçonnait pas auparavant. Le musée présente trois coupes de ce type, qui ne sont pas sans évoquer l’idée de ces godets à Mei Kwei Lu chinois (“saké chinois”) qui, par un effet optique de modification de la diffraction, montrent une image érotique quand on a bu. Sauf qu’ici c’est de meilleur goût, c’est plus raffiné…

 

834g5 couvercle de miroir en bronze, Eros ailé

 

Ceci est le couvercle d’un miroir en bronze de 350-325 avant Jésus-Christ. On y voit, accompagné d’un coq, un Éros ailé qui s’éloigne. Ici, contrairement à ce que nous avons vu au début, Éros ne porte pas de torche retournée, il n’a rien à voir avec la mort, il n’est que le dieu de l’amour. Il me semble que ce doit être une allusion à la légende de Psychè. Son mystérieux amant qui n’était autre que le dieu et ne la rejoignait que dans l’obscurité de la nuit lui avait interdit de tenter de voir son visage et de chercher à savoir qui il était. Mais la curiosité l’a emporté et, une nuit qu’il dormait, elle a allumé la lampe qu’elle avait préparée sous le lit mais, maladroitement, elle en a fait tomber une goutte d’huile brûlante sur l’épaule d’Éros qui s’est réveillé et s’est enfui pour toujours. J’ai bien l’impression que c’est ce départ que représente ce bronze, mais s’il en est ainsi Psychè n’a vraiment pas été perspicace si, faisant l’amour avec lui, elle a palpé dans son dos ces grandes ailes et ne s’est pas doutée que c’était bien bizarre pour un être humain…

 

834g6 lanterne de bronze (325-300 avant J.-C.)

 

Cet objet n’est pas une passoire, mais une lanterne de bronze datée 325-300 avant Jésus-Christ. La couleur est plutôt celle du cuivre, rien n’indique la proportion des différents métaux dans cet alliage. On allumait du feu à l’intérieur, et la lumière était censée passer par ces trous. Je pense que ce ne devait pas être très lumineux.

 

834h1 stèle d'un petit enfant juif, 17e siècle

 

834h2 stèle juive, Thessalonique, homme de 48 ans, 1860

 

Du fait de sa situation au débouché des routes de l’Europe Centrale sur un axe nord-sud, et sur la grande route Egnatia ouest-est reliant, suite à la via Appia, Rome à Byzance (puis Constantinople), et en tant que grand port sur la Méditerranée, Thessalonique a, dès sa création en 315 avant Jésus-Christ, attiré des populations nombreuses qui s’y sont fixées. Cela a d’abord été des personnes qui vivaient aux alentours et qui ont quitté leurs villages pour la ville moderne. Plaque tournante, elle a attiré des marchands, des marins, des immigrants divers. Au cours du second siècle de notre ère, plus que n’importe quelle autre cité de Macédoine ou de Grèce, elle a vu arriver des Grecs de Grèce centrale, du Péloponnèse, de Crète, des commerçants d’Asie Mineure, des immigrants d’Italie et aussi, comme je le disais dans mon premier article sur Thessalonique, des Juifs d’Égypte et d’ailleurs. Toutes ces arrivées ont fait de Thessalonique une cité hautement multiethnique et cosmopolite, sans toutefois que l’élément grec perde la main sur la ville. Comme je le disais dans cet article où je parlais de la situation des Juifs, nombreux sont ceux qui sont venus s’installer ici lorsque les Rois Catholiques d’Espagne les ont sommés de quitter le pays après avoir chassé les derniers Musulmans lors de la prise de Grenade en 1492. C’est pour cette raison que le musée accueille une exposition au sujet de leur présence dans la ville. Cette exposition, très intéressante, consiste surtout en de grands panneaux explicatifs et montrant des photos de lieux, de personnes et de documents. Parce que je ne vais pas, ici, reproduire ces tableaux, je choisis, parmi les objets présentés, deux pierres tombales.

 

La première est celle d’un petit garçon, rédigée en hébreu. Elle nous apprend qu’il était le fils de rabbi Israël Erera et qu’il est mort en kislev (c’est-à-dire novembre ou décembre), mais ne donne pas d’indication sur l’année. Il s’agissait probablement du dix-septième siècle.

 

Quant à la seconde de mes photos, elle représente une pierre tombale gravée en alphabet hébreu, mais en langue ladino, à savoir la langue particulière des Juifs sépharades venus d’Espagne qui, au cours des siècles, ont continué d’utiliser un langage basé sur l’espagnol, mais qui a évolué de façon autonome par rapport à l’espagnol d’Espagne. De plus, n’étant plus environnés de gens qui parlent une langue pure, ils ont subi l’influence du grec des autres habitants et de l’hébreu qui était la langue de leur religion et de leur culte. Le texte dit “Béni soit le juge de vérité. Ci-gît Jizhak Halfon. Puisse son âme reposer dans les jardins d'Éden. Il est mort âgé de 48 ans le 3 elul 5620” (27 août 1860). De toute évidence, ces pierres proviennent du cimetière profané par les Nazis en 1942.

 

834i1 musée de Thessalonique, cratère de Derveni

 

Ce cratère merveilleux

du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ a très tôt ensuite (dernier quart du quatrième siècle) été utilisé comme vase funéraire et a été découvert en 1962 dans le dit “cimetière de Derveni” dont j’ai parlé au début au sujet du “papyrus de Derveni”, aussi l’appelle-t-on “le cratère de Derveni”. Sur le rebord est gravé le nom du propriétaire du vase, “Astiôn, fils d'Anaxagoras, de Larissa” (en Thessalie), lequel est vraisemblablement le défunt dont il contient les cendres. Ce vase de quarante kilos est le seul et unique récipient de bronze de cette période  avec des décorations en relief que l’on ait retrouvé intact. On suppose qu’il est l’œuvre d’un artisan d’une cité ionienne de Chalcidique, qui aurait fait son apprentissage à Athènes. Sa couleur dorée vient du savant dosage d’étain dans le bronze, car il ne contient absolument pas d’or.

 

834i2 Cratère de Derveni, Dionysos et Ariane

 

834i3 musée de Thessalonique, cratère de Derveni

 

834i4-musee-de-Thessalonique--cratere-de-Derveni.JPG

 

Le sujet principal est l’omnipuissance de Dionysos sur la nature, son pouvoir sur la génération et sur la mort. C’est un véritable hymne au dieu. La scène la plus importante est (première photo) celle où l’on voit Dionysos avec Ariane. On se rappelle qu’Ariane, tombée amoureuse, avait aidé Thésée à retrouver son chemin dans le Labyrinthe après avoir tué le Minotaure, en dévidant à l’aller un fil qu’il a pu suivre au retour. Mais cette aide était fournie contre la promesse que Thésée l’épouserait. Il a pu quitter la Crète grâce à elle, il l’a emmenée comme promis sur son navire, mais lors d’une escale à Naxos il l’a abandonnée endormie sur le rivage. Racine fait dire à Phèdre, sa sœur, ces vers inoubliables :

“Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !” 

La pauvre Ariane se consumait en larmes quand Dionysos, sur un char traîné par des panthères, passa par là, fut séduit par la beauté de la jeune femme et décida de l’épouser. Il l’emmena sur l’Olympe et lui offrit un diadème d’or confectionné par Héphaïstos. Nous voyons ici Dionysos posant affectueusement une jambe sur la cuisse d’Ariane et Ariane soulevant son voile en se tournant vers son divin mari. Derrière Dionysos, sa panthère. La seconde photo est un gros plan sur Silène, le tuteur de Dionysos qui l’accompagne dans son cortège. Sur le corps du vase, les sujets sont en haut-relief, mais sur les épaulements ce sont des sujets en ronde-bosse comme cette Ménade de ma dernière photo. Le mot Ménade (Μαινάδα) est en rapport avec le verbe μαίνομαι “je suis fou, je délire”. Les Ménades, les “femmes en délire”, sont possédées par le dieu qui insuffle en elles une folie mystique. Elles sont les suivantes de Dionysos, esprits orgiaques de la nature. C’est ce qu’exprime l’attitude de celle-ci.

 

Ce cratère de Derveni n’est pas ici à sa place. J’aurais dû en parler au moment où je traitais des objets de bronze. Mais je l’ai trouvé si beau, il m’a tellement impressionné, que j’ai souhaité terminer avec lui mon article sur le musée archéologique de Thessalonique. Et ainsi clore la série de cinq articles sur notre visite de cette ville.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 01:57

Ici et là dans mes articles sur la Macédoine ou sur Thessalonique, j’ai déjà éparpillé des informations. Rassemblons d’abord tout cela. Dans cette position exceptionnelle de débouché sur la Méditerranée pour tous les Balkans et l’Europe Centrale, la petite ville de Thermè a été choisie par Cassandre, l’un des généraux d’Alexandre le Grand qui, après sa mort en 323, assume à partir de 315 le règne sur la Macédoine et la Grèce, pour créer une ville nouvelle. Sa femme est une demi-sœur d’Alexandre. En effet, en 357 Philippe avait épousé en quatrièmes noces (une femme chaque année 360, 359, 358, 357) Olympias et avec elle avait eu en 356 Alexandre et en 355 Cléopâtre. Cette fois-ci il attend cinq ans, de 357 à 352, avant de se marier pour la cinquième fois et épouse Nicésipolis, une Thessalienne de Phères. Ce mariage est aussi politique, parce qu’il vient de s’emparer de la Thessalie, a fait jeter à la mer ses 3000 prisonniers, a investi, précisément, la ville de Phères et prend la tête de la Ligue Thessalienne. En grec, la victoire se dit Nikè, aussi quand lui naît une fille en 351 l’appelle-t-il, très diplomatiquement, Thessalo-nikè. Cassandre offre la grande ville nouvelle à sa femme et lui donne son nom.

 

En 168 avant Jésus-Christ, c’est la conquête romaine. Les siècles passent, la république romaine devient l’empire, l’empire devient immense et il est attaqué de toutes parts par les Barbares et par des révoltes intérieures. En 385 après Jésus-Christ, l’empereur Dioclétien cherche les causes de la décadence de la grandeur de Rome. Il pense que cet espace géographique est trop vaste pour être contrôlé par un seul homme, d’autant plus qu’il veut renforcer le pouvoir absolu de l’empereur. Tout le faste des génuflexions et des prosternations devant le monarque, les règles rigides de l’étiquette, c’est lui qui les a introduits, il renforce le contrôle économique, etc. Et, tout en restant le maître absolu, il s’adjoint un égal, Maximien. Il y a donc deux “augustes”. Mais il pense que l’on s’use dans le pouvoir, et que l’empereur a le devoir d’abdiquer au bout de vingt ans. Le système de cette diarchie (deux chefs) fonctionnant bien, il le renforce en 393 en plaçant des adjoints auprès des augustes. Ils sont empereurs aussi, mais avec le titre de Césars. Après vingt ans, soit en 305, les augustes démissionneront et seront automatiquement remplacés par leurs césars, lesquels se choisiront de nouveaux césars pour les seconder. Ce choix est très encadré, pas de liens de parenté directe pour éviter les dynasties, longue expérience militaire et administrative, etc. En 305 Dioclétien se retire comme prévu mais Maximien rechigne et ne partira que sous la pression de son collègue, il y a des luttes pour la succession des césars, finalement ce système de la tétrarchie (quatre empereurs) échoue et Constantin reprend le tout à lui seul à la force du poignet. Mais je sors de mon sujet.

 

Car pour ce qui concerne le présent article, c’est que les deux augustes délimitent leur zone de responsabilité. Dioclétien règne sur l’orient, il a son siège à Nicomédie (aujourd’hui Izmit, dans le nord de l’Asie Mineure, à environ 150 kilomètres à l’est d’Istanbul) et Maximien règne sur l’occident, avec son siège à Milan. En effet, pour assurer l’égalité, aucun des empereurs ne peut siéger dans la capitale historique, Rome. Le césar de Maximien, Constance-Chlore, siège à Trèves. L’Illyrien Dioclétien se choisit un César illyrien comme lui, Galère (né vers 250, césar en 293, auguste en 305, mort en 311) qu’il installe à Sirmium (c’est-à-dire aujourd’hui Mitrovica au nord-ouest de la Serbie, à environ 75 kilomètres à l’ouest de Belgrade). Mais nous allons voir tout à l’heure que Galère aime Thessalonique, qu’il y réside souvent et qu’il s’y fait construire un palais.

 

833a1 à Thessalonique, forum romain

 

833a2 à Thessalonique, forum romain

 

833a3 à Thessalonique, forum romain

 

Mais d’abord, un rapide coup d’œil au cœur de la vie romaine, le forum. Sur leur agora, les Grecs avaient des boutiques. D’ailleurs, en grec moderne, le terme agora veut dire marché. Le forum romain est beaucoup plus vaste et tout autour s’organisent les édifices publics, administrations, temples, salles d’assemblées, toilettes publiques. En prenant la place de l’agora grecque, le forum romain a dû abattre des boutiques pour pouvoir s’étendre. Le petit odéon que l’on voit ici a accueilli des combats de gladiateurs.

 

833a4 Las Incantadas à Thessalonique, milieu 18e siècle

 

Cette gravure représente un monument qui n’est plus en place. Les Juifs sépharades de Thessalonique, dans leur langage qui restait basé sur l’espagnol de leur pays d’origine, lui avaient donné au dix-septième siècle le nom de Las Incantadas, les Enchantées, en vertu d’une légende selon laquelle ce portique aurait séparé les appartements d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine et ceux de la femme du roi de Thrace, que son mari soupçonnait d’être amants. Aussi avait-il fait jeter un sort sur le portique, pour que quiconque le franchirait soit transformé en pierre. La population turque musulmane, elle, l’appelait suret maleh (statues d’anges), et pour les Grecs c’était Les Idoles. Chaque pilier porte une sculpture sur chaque face. On trouve une Nikè ailée (Victoire) avec une Bacchante, Ariane sœur de Phèdre et épouse de Dionysos avec l’un des Dioscures, Castor ou Pollux, Dionysos et sa panthère avec Aura, la Brise de mer, et enfin Léda et le cygne dont Zeus a pris l’apparence avec Ganymède et l’aigle Zeus qui l’a enlevé. La gravure que représente ma photo a été réalisée vers le milieu du dix-neuvième siècle et elle est extraite de The Antiquities of Athens, Londres 1762-1794, par J. Stuart et N. Revett (je l’ai photographiée le 10 novembre 2011 au musée Benaki d’Athènes). Or en 1865, l’historien français Emmanuel Miller a remarqué ce portique, enclavé dans un bâtiment appartenant à un Juif et il a tout de suite voulu l’obtenir. Négociation, prix élevé, nouveau prix fixé par les autorités turques, obtention des autorisations, et les Incantadas se sont retrouvées au Louvre. Certains écrivent que le monument a été volé. Ce n’est pas vrai, puisqu’il a été payé et que la Macédoine dépendait encore de l’Empire Ottoman qui a ratifié l’achat et l’exportation. Il se trouve que pour les célébrations, en janvier prochain, du centenaire du rattachement de la Macédoine à la Grèce indépendante, le musée du Louvre va faire mouler les statues et offrir à la Municipalité de Thessalonique moulages et moules.

 

833b1 à Thessalonique, villa romaine

 

833b2 Thessalonique, culte impérial, temple ionique archa

 

Dans mon premier article sur Thessalonique, j’ai montré comment les excavations pour la construction du métro étaient menées au pinceau par des archéologues. Dans mon article sur le musée byzantin de Thessalonique, j’ai parlé de la récupération d’antiquités lors de la construction d’un immeuble. La ville moderne étant construite sur la ville antique dont le tissu urbain était dense, il est évident que le sous-sol est truffé de vestiges d’époque hellénistique ou romaine. En voici deux exemples. La première photo montre une villa romaine, la seconde un temple dédié au culte impérial. En effet, depuis le début de l’empire, les empereurs sont divinisés, d’abord après leur mort, et à l’époque de Dioclétien de leur vivant déjà.

 

833c1 Thessalonique, palais de Galère

 

833c2 Thessalonique, palais de Galère, basilique

 

Mais venons-en au palais de Galère, qui est l’un des monuments antiques de Thessalonique les plus impressionnants. La construction du palais commence au début du quatrième siècle, destiné aux séjours temporaires de l’empereur. C’est un complexe immense, dont de vastes portions ont été mises au jour en au moins trois endroits de la Thessalonique moderne. Ici, c’est la basilique, un bâtiment qui sert de salle d’audiences. Elle mesure 24 mètres sur 67 à l’intérieur, et environ 30 mètres de haut (à titre de comparaison, Notre-Dame de Paris fait 43 mètres sous voûte et le Panthéon de Rome 43,30 mètres).

 

833c3 Thessalonique, palais de Galère, basilique

 

833c4 Thessalonique, palais de Galère

 

Les murs de cette salle immense étaient revêtus de marbre et les sols de mosaïque. Les deux photos ci-dessus montrent cette mosaïque. Si l’on observe attentivement les deux images, on comprend que la première représente la bordure avec sa ligne de cœurs, et la seconde le décor de l’ensemble du sol.

 

833c5 Thessalonique, palais de Galère

 

833c6 Thessalonique, palais de Galère

 

Ces deux photos, prises de l’autre côté du site, montrent l’ampleur de ce complexe, dont pourtant seule une partie émerge ici. J’ignore si nous aurons un jour l’occasion de visiter le site de l’antique Sirmium en Serbie, j’ignore si le palais impérial y a été mis au jour, mais quand on sait que ce que j’ai là sous les yeux n’est qu’une partie d’une résidence secondaire d’un empereur-adjoint, il est difficile d’imaginer le palais principal…

 

833d1 Thessalonique, arc de Galère

 

833d2 Thessalonique, arc de Galère

 

833d3 Thessalonique, arc de Galère

 

833d4 Thessalonique, arc de Galère

 

J’ai dit que le système de la tétrarchie avait été mis en place par Dioclétien, entre autres raisons pour améliorer la sécurisation des frontières et la défense de l’empire contre les incursions des Barbares. En 298, Galère attaque les Perses en Arménie, occupe le pays, franchit le Tigre, poursuit ses conquêtes. Dioclétien, qui est son auguste, signe la paix et célèbre les succès de son césar. À Thessalonique, un superbe arc de triomphe de marbre est élevé à sa gloire. C’est lui que nous voyons ici sur la première photo. Les sculptures évoquent ses campagnes victorieuses, couleur locale incluse puisque l’on voit des caravanes de dromadaires sur la quatrième photo. La deuxième représente Galère affrontant Narsès, le roi des Perses, alors que dans la réalité il semble qu’ils n’aient jamais eu l’occasion de se battre personnellement face à face. Sur la troisième photo, on voit les quatre tétrarques en train de sacrifier sur un autel, car il convient de montrer l’unité et l’entente entre eux. Trois d’entre eux sont en toge romaine, le quatrième, celui qui sacrifie, est en tenue militaire. Bien entendu, celui-là c’est Galère. Dans mon article sur Florina, le 13 juillet dernier, j’ai décrit la via Egnatia, prolongement, de l’autre côté de l’Adriatique, de la via Appia Rome-Brundisium (Brindisi) sur l’itinéraire de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à Constantinople. Cette voie essentielle passait par Thessalonique. Aujourd’hui encore, sur son ancien tracé, Egnatia odos (la rue Egnatia) traverse la ville d’ouest en est, et elle était majestueusement enjambée par l’arche principale de l’arc de Galère qui lui est perpendiculaire, mais seules subsistent trois arches latérales sur les huit qu’il comportait au total. Il semble que, même si le siège du césar d’Orient reste à Sirmium, Galère se soit durablement installé à Thessalonique à partir de 299, pour en faire sa base d’opérations contre les Sarmates, Scythes nomades des steppes d’Ukraine, de Russie méridionale, de Hongrie.

 

833e1 Thessalonique, Rotonda

 

 833e2 Thessalonique, Rotonda

 

Et puis il y a la célèbre Rotonda, inscrite au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. C’est Galère qui l’a construite en 306 dans le prolongement de son palais et de son arc de triomphe. Peut-être était-ce le temple d’un dieu, certains avancent le nom de Zeus, peut-être plutôt Galère envisageait-il d’en faire son mausolée, mais lorsqu’il est mort en 311 il a été enterré en Serbie. Constantin, le premier empereur chrétien, fait de la Rotonda une église chrétienne. En 379, le général espagnol Théodose, âgé de 34 ans, est proclamé empereur d’Orient. En 380, il est baptisé à Thessalonique dans cette église. Puis en 381 il fait fermer tous les temples païens, en interdit l’accès sous peine de mort et, proclamant le christianisme religion officielle de l’Empire, il interdit les autres cultes. Le violent Galère avait poussé Dioclétien à signer les édits de persécution des chrétiens (en 303), moins d’un siècle plus tard Théodose le chrétien ne se montre pas plus tolérant envers les païens. La Rotonda devient la cathédrale de Thessalonique et le restera pendant plus d’un millénaire.

 

833e3 Thessalonique, minaret de la Rotonda

 

833f1 Thessalonique, devant la Rotonda

 

Puis vient la conquête ottomane de 1430. Les Turcs ne vont transformer cette grande et belle église en mosquée qu’en 1590 en lui adjoignant un minaret dont seule la pointe a été abattue aujourd’hui, mais ma photo en contre-plongée ne permet pas de s’en apercevoir. Désormais, on a appelé la Rotonda Mosquée de Soliman (en effet, Soliman le Magnifique était mort peu auparavant, en 1566). Dans la cour, ils ont aussi construit cette fontaine aux multiples écoulements afin de permettre les ablutions rituelles avant d’entrer dans la mosquée.

 

833f2 Thessalonique, Rotonda, sarcophage antique

 

833f3 Thessalonique, Rotonda, cimetière musulman

 

833f4 Thessalonique, Rotonda, cimetière musulman

 

833f5 Thessalonique, Rotonda, pierre de tombe juive (1903-1

 

Au pied de la Rotonda se trouvait un cimetière. On y trouve aussi bien quelques sarcophages chrétiens que des tombes turques musulmanes, que des stèles juives. Ailleurs, j’ai eu l’occasion de dire que la religion hébraïque n’autorisait en aucun cas d’exhumer les morts, de sorte qu’il ne peut normalement pas exister d’ossuaire juif, et que les tombes se superposent pendant des siècles. Aussi, je suppose que ces stèles brisées et en désordre sont le fait des profanations nazies du début de l’année 1943. Car lisant l’année 5664, j’ai interrogé Internet pour avoir la correspondance dans le calendrier grégorien, c’est 1902 ou 1903 selon le mois. Le temps ne peut justifier que cette pierre épaisse soit brisée.

 

833g1 Thessalonique, Rotonda

 

833g2 Thessalonique, sol de la Rotonda

 

833g3 Rotonda de Thessalonique, coupole

 

Les siècles ont passé, les Ottomans ont rendu Thessalonique à la Grèce en 1912, et la mosquée Soliman est redevenue une église orthodoxe, qui a été consacrée à saint Georges. La plupart du temps elle est ouverte à la visite comme un musée gratuit, mais en certaines occasions elle est utilisée comme lieu de culte pour des célébrations. À l’intérieur, des échafaudages partout… Malgré cela, elle est impressionnante. Le dôme mesure 24,50 mètres de diamètre, et à l’extérieur il culmine à 30 mètres. Les murs font plus de six mètres d’épaisseur, ce qui leur confère une résistance à toute épreuve. Ils ont permis au monument de survivre aux nombreux tremblements de terre, dont certains violents, qui ont secoué Thessalonique au cours des siècles, et font de la Rotonda la plus ancienne église chrétienne de Grèce, et peut-être du monde.

 

833g4 Thessalonique, Rotonda

 

833g5 Thessalonique, Rotonda

 

Face à l’entrée, une chapelle vient se greffer sur cet énorme bâtiment cylindrique. Avec son autel et son grand crucifix, elle témoigne que l’on est bien dans un lieu de culte. Mais, en l’absence d’iconostase et devant cet autel en pleine vue au milieu de cette chapelle, on se croirait plutôt dans une église catholique qu’orthodoxe. La voûte est délicatement peinte d’une Ascension.

 

833h1 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

833h2 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Mais le plus admirable, ce sont les mosaïques de la coupole. Certes, elles ont souffert du temps, et de plus ce qui représentait des visages a été impitoyablement détruit ou, ce qui est un moindre mal, caché sous une couche de plâtre.

 

833h3 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

833h4 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Mais ce qui en reste est absolument magnifique. Nous sommes restés un long moment à les contempler, béats d’admiration. Nous y sommes revenus deux fois. Et la plupart des touristes qui entraient dans la Rotonda étaient comme nous subjugués. Les couleurs, la finesse du dessin, l’harmonie de l’ensemble…

 

833h5 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Encore une image de ces mosaïques de la Rotonda avant de clore l’article concernant la Thessalonique antique, et plus particulièrement celle de Galère. Ce militant du paganisme avait du goût... Même si l'ange chrétien que nous voyons ne peut remonter jusqu'à son époque.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 22:21

Après avoir vu nombre d’églises byzantines, il est logique de parler du musée byzantin de Thessalonique. Installé dans un beau bâtiment moderne, bien présenté, il expose des collections diverses remontant pour certaines pièces à une époque antérieure à l’établissement de l’Empire Byzantin, et allant, pour d’autres, dont des icônes et des gravures, bien au-delà de la conquête ottomane, puisque l’on atteint le dix-neuvième siècle.

 

832a distribution d'eau à Thessalonique

 

Il est expliqué que Thessalonique était, dès l’époque romaine, fort bien équipée pour la distribution d’eau. Par aqueduc, l’eau était amenée dans de grandes citernes, et de là elle était distribuée par des tuyaux de terre cuite souterrains comme ceux qui sont montrés ici.

 

832b1 Ornements d'os, Egypte, 2e-3e siècles

 

Ces délicats ornements sculptés sur os proviennent d’Égypte et sont datés entre le deuxième et le quatrième siècles de notre ère. C’est en effet près de deux siècles avant la conquête romaine de la Macédoine qu’Alexandre a conquis l’Égypte et y a créé la ville d’Alexandrie, et c’est l’un de ses généraux qui après sa mort a fondé la dynastie qui y régnera jusqu’à la mort de Cléopâtre. Les relations entre Thessalonique et l’Égypte remontent donc très loin. Dans mon article consacré à la ville de Thessalonique, j’explique aussi comment de nombreux Juifs établis en Égypte sont partis pour Thessalonique vers 145 avant Jésus-Christ. Mais beaucoup aussi sont restés, de sorte que l’on ne peut s’étonner de liens, sinon familiaux au bout de plusieurs siècles, du moins commerciaux.

 

832b2 Verrerie, tombes 3e-5e siècles

 

Il est présenté aussi toute cette verrerie de formes et de couleurs variées. Elle a été trouvée dans des tombes datées entre le troisième et le cinquième siècles de notre ère.

 

832b3 Broderie d'or 3e-5e siècles

 

Le musée montre quelques tissus remontant également entre le troisième et le cinquième siècles. Leur état de conservation est parfois étonnant, comme pour celui, brodé, de ma photo. J’ai choisi de cadrer ici sur un détail, mais le vêtement est complet, avec ses manches. Il n’est pas précisé, et c’est dommage, où il a été trouvé, pour être resté en si bon état. Vraisemblablement pas dans une tombe, je suppose.

 

832c1 Tombe d'Eustorgios, 4e siècle

 

Plusieurs tombes antiques ont été transportées entières dans le musée, ce qui permet non seulement d’apprécier les peintures qui les décorent, mais en outre de voir comment elles étaient constituées. Celle-ci, du quatrième siècle, est la tombe d’Eustorgios. Les peintures représentent des scènes du culte familial de la mort.

 

832c2 Tombe du professeur Eutychios, 5e ou 6e siècle

 

L’inscription sur cette pierre révèle que dans cette tombe, que l’on date du cinquième ou du sixième siècle, était enterré un chrétien, professeur du nom d’Eutychios.

 

832c3 chapiteau corinthien début 4e siècle

 

Ce chapiteau corinthien daté du début du quatrième siècle est orné de feuilles d’acanthe. Sa provenance n’est pas indiquée.

 

832c4 frise zoomorphique, Agios Minas, 5e siècle

 

En Italie, et notamment dans les Pouilles, nous avons vu de multiples cathédrales décorées d’animaux, démons, monstres, sculptés dans la pierre. Ici c’est très rare, mais le musée montre une longue frise zoomorphique, provenant d’une église Agios Minas et datant du cinquième siècle.

 

832c5 Panagia Acheiropoieta, 6e siècle

 

Cette frise est plus végétale, mais on y voit un oiseau picorant des raisins et surmonté d’une abeille, et à droite une sorte de lézard ou de salamandre. Cet élément provient de la Panagia Acheiropoietos dont j’ai parlé dans mon précédent article, et date du sixième siècle.

 

832c6 Le Bon Pasteur, 2e décennie du 4e siècle

 

Cette statue du Bon Pasteur est de la deuxième décennie du quatrième siècle. Sans autre précision…

 

832d1 Sol d'un triclinium, maison du 5e siècle

 

On était en train de construire un immeuble dans le centre de Thessalonique quand les excavatrices ont rencontré les restes d’une maison paléochrétienne du cinquième siècle. Les travaux ont été immédiatement stoppés et les archéologues ont investi le terrain. Ce qui a été retrouvé, comme ce fragment de mosaïque de sol, a été transféré au musée, puis le site a été soigneusement recouvert et la construction de l’immeuble a pu reprendre.

 

832d2 Triclinium 2e moitié du 5e siècle

 

Ici c’est toute une salle d’une villa de la seconde moitié du cinquième siècle qui a pu être récupérée. Il s’agit d’un triclinium, c’est-à-dire une salle à manger, salle de réception d’une maison privée.

 

832d3 mosaïque Panagia Acheiropoieta, milieu 5e siècle

 

Cette très fine mosaïque, très colorée et dorée, provient de la Panagia Acheiropoietos et, comme l’église, elle date du milieu du cinquième siècle. Je disais que l’église avait recouvert, entre 550 et 570, un complexe de bains romains.

 

832d4 mosaïque murale, Agios Dimitrios, 5e-6e siècle

 

Nous avons vu que l’église Agios Dimitrios avait remplacé, au septième siècle, une église antérieure détruite par le feu. Cette mosaïque murale représentant saint Dimitri est datée du cinquième siècle ou, au plus tard, du sixième. Elle a donc survécu à l’incendie. Et par chance, elle a pu être sauvée du second incendie qui a ravagé l’église en 1917.

 

832d5 mosaïque de sol, église des Taxiarques, 6e siècle

 

Allez, encore une mosaïque, et on passe à autre chose. Cet oiseau ornait une mosaïque de sol de l’église des Taxiarques à Thessalonique.

 

832e1a reliquaire en argent, fin 4e siècle

 

832e1b reliquaire en argent, fin 4e siècle

 

Ce superbe reliquaire en argent a été réalisé à la fin du quatrième siècle et, nous informe-t-on, il représente des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Sur ma première photo, l’homme à droite qui porte ce symbole christique est trop âgé pour être Jésus, mort à 33 ans. Je ne parviens pas à identifier la scène, mais je pense que Jésus est au centre, avec deux doigts levés. Peut-être à droite est-ce saint Pierre. Ma seconde photo, qui montre une autre face, est pour moi beaucoup plus claire. Pas de doute, c’est Daniel dans la fosse aux lions et quand, demain, le roi Darius qui aurait bien voulu le protéger va aller le voir, les lions l’auront respecté. Alors il jettera dans la fosse ses mauvais conseillers (c’est sévère, mais ils l’ont mérité), mais aussi leurs femmes et leurs enfants (voir La Fontaine “Si ce n’est toi, c’est donc ton frère […] C’est donc quelqu’un des tiens”), tant pis pour eux, et les lions les ont immédiatement dévorés. Et Daniel n’a plus eu d’ennuis, ni avec Darius, ni avec Cyrus. Ces deux rois ont vécu au sixième siècle avant Jésus-Christ.

 

832e2 vaisselle de table, ateliers macédoniens (fin 4e-dé

 

Voici de la vaisselle de table fin quatrième siècle ou début cinquième. Nous savons que Thessalonique est en relation avec bien des régions du monde connu, mais ces objets proviennent d’ateliers macédoniens.

 

832f1 monnaies de la dynastie Isaurienne (717-802)

 

Le musée montre un grand nombre de pièces de monnaie de toutes les époques de Byzance. Nous commençons, en haut, par une pièce de la dynastie Isaurienne (717-802). Il est une chose que j’aime bien faire, c’est mettre en relation des faits, des lieux, des personnes. En l’occurrence, nous sommes allés dans l’île de Santorin, nous avons marché sur le volcan, et c’est –entre autres– parce que le volcan crachait des cendres, des pierres, de la lave, que la terre tremblait, qu’une île surgissait de la mer, que Léon l’Isaurien, le premier empereur de cette dynastie, a choisi comme un moyen de catharsis, un moyen d’apaiser la colère divine, cet iconoclasme qui a eu tant de répercussions, des Byzantins émigrant en masse vers l’Occident, et un nombre incalculable d’œuvres d’art disparaissant. Et je ne peux m’empêcher de citer de nouveau La Fontaine : “Je crois que le Ciel a permis / Pour nos péchés cette infortune”. La pièce de gauche est de la dynastie macédonienne (867-1056), et celle de droite, anonyme, est située vers le dixième ou le onzième siècle.

 

832f2 monnaies de la dynastie macédonienne (867-1056

 

Ils ne sont pas des prix de beauté, ceux de la pièce d’or, en haut, mais très amusants. Il s’agit d’une pièce de la dynastie des Comnène (1081-1185), ainsi que la pièce en-dessous à gauche. Il s’est passé bien des choses fondamentales, pendant ce siècle, et notamment la montée en puissance des Normands en Italie ou, en ce qui nous concerne, le pillage que ces mêmes Normands perpètrent à Thessalonique qu’ils prennent le 24 août 1185, mais au jeu des relations, je dirai que nous étions il y a deux semaines à Kastoria, et que Manuel Comnène revenant de cette ville à Byzance en 1154 apprit à son arrivée la naissance de sa fille Anne, qui mourra en 1158, et qu’il ne faut pas confondre avec une autre Anne Comnène (1083-1153), femme cultivée, philosophe, mathématicienne, auteur de l’Alexiade, une immense somme qui conte les guerres de son père Alexis Comnène, et qui sera une source précieuse d’information pour les historiens. La troisième pièce, à droite, porte le nom de Théodore Roupénios, un sébaste que l’on ne situe pas très bien (onzième ou douzième siècle). Il n’est peut-être pas inutile de préciser que le titre de sébaste était une simple traduction grecque du latin Augustus dans l’Empire d’Orient, et que les Comnène ont ressuscité ce mot pour en faire un simple titre de noblesse.

 

832f3 monnaies byzantines du 12e siècle

 

La première pièce, en haut, est frappée au onzième siècle par les “Vengeurs de Sainte Sophie de Constantinople”. J’avoue ne pas savoir qui sont ces vengeurs et de quoi ils vengent cette église qui n’a pas encore été souillée par les pillards de la Quatrième Croisade détournée, et encore moins été prise par les Ottomans et transformée en mosquée. À moins que je traduise mal la notice du musée, rédigée uniquement en grec (Των εκδίκων της Αγίας Σοφίας Κωνσταντινουπόλεως).  La seconde pièce, à gauche, est moins mystérieuse pour moi, elle a été frappée par Bohémond, prince d’Antioche (1163-1201), que je connais surtout pour avoir été victorieux en 1188 du célèbre Égyptien Saladin qui, lancé dans un djihad, tentait d’envahir son royaume après avoir reconquis Jérusalem sur les Francs l’année précédente. Quant à la pièce de droite, elle est d’Isaac Doukas Comnène qui a fait sécession avec l’Empire, s’est proclamé empereur de Chypre en 1184, et a été défait par Richard Cœur de Lion qui prend l’île et dépose Isaac.

 

832f4 trésor de 40 pièces de Thessalonique

 

Finissons par un joli paquet de pièces, un trésor de quarante monnaies de Thessalonique frappées entre 1143 et 1180. Car, après toutes ces pièces de l’Empire Byzantin frappées à Constantinople ou ailleurs, je ne dois pas oublier que je suis à Thessalonique et qu’il faut donner à cette ville une place d’honneur dans le présent article.

 

832f5 plaque de fermeture, Croix et vigne, fin 10e-début 1

 

Cette plaque de pierre de la fin du dixième siècle ou du début du onzième est une fermeture.. On y remarque la croix à deux branches et une plante dont les feuilles sont clairement de vigne, mais qui porte des fruits curieux.

 

832f6 plaque de pseudo sarcophage 11e-12e siècle

 

Un peu plus tardive (onzième ou douzième siècle), cette pierre sculptée est une plaque de pseudo sarcophage. On y voit le traditionnel paon picorant ce qui, ici, ressemble vraiment à du raisin.

 

832f7 monument sépulcral, Agia Sofia, après 1224

 

C’est de l’église Agia Sophia que provient ce monument sépulcral où a été préservée cette intéressante fresque. On la date d’après 1224.

 

832g1 Icône de bronze (Agios Dimitrios), 14e siècle

 

Les icônes étaient –bien avant que le terme soit utilisé  en informatique– des images, selon l’étymologie grecque. Et, dans la religion chrétienne orthodoxe, des représentations pieuses, de Jésus ou de saints. Le mot iconoclaste veut dire briseur d’images. En fait, on pense généralement à des peintures, souvent sur bois, et d’un style bien particulier qui n’a guère évolué au cours des siècles. Mais en réalité, le mot peut s’appliquer à toute représentation religieuse, comme pour cette icône de bronze du quatorzième siècle représentant Agios Démétrios (saint Dimitri).

 

832g2a Epitaphios brodé d'or, vers 1300

 

832g2b Epitaphios brodé d'or, vers 1300

 

J’aime beaucoup cet épitaphios (tissu qui recouvre le cercueil) brodé d’or qui date des environs de 1300, pour l’extraordinaire expressivité des personnages, et tout particulièrement de cet ange effaré.

 

832g3 Tunique (sakkos) de l'évêque de Melnik, 1745-1753

 

Autre très belle broderie, celle qui orne un sakkos, ou tunique, de Ioannikios, évêque de Melnik de 1745 à 1753. Melnik est une ville à l’extrême sud-ouest de la Bulgarie, quasiment plein nord de Thessalonique. Je ne peux me dire enthousiasmé par la profusion de l’ornementation, je préfère plus de sobriété, mais il faut bien reconnaître que c’est un travail d’une rare richesse.

 

832h1 Evangile enluminé, fin 11e-début 12e siècle

 

832h2 Evangile manuscrit, fin 13e-début 14e siècle

 

Ces photos représentent deux évangiles. Sur la première photo, on voit une page d’enluminure. Le livre date de la fin du onzième siècle ou du début du douzième. Le second livre est plus récent, fin treizième siècle ou première moitié du quatorzième, et c’est un évangile manuscrit, Gutenberg ayant vécu au quinzième siècle (il est mort en 1468).

 

832h3 manuscrit de musique, 14e-15e siècle

 

832h4 manuscrit de musique, 17e siècle

 

Voici maintenant deux manuscrits de musique. Le premier est situé entre le quatorzième et le quinzième siècles, le second est du dix-septième siècle.

 

832h5 manuscrit liturgique, 1638, musée Byzantin

 

L’imprimerie existait depuis belle lurette en 1638, et elle était de pratique tout à fait courante, et c’est pourtant la date de réalisation de ce beau manuscrit liturgique.

 

832i1 Musée byzantin, Panagia Dexiokratoussa, vers 1200

 

Un musée byzantin étant aussi, bien sûr, un musée de l’orthodoxie, il convient de faire une large place aux icônes. En voici donc quelques unes que je classe par ordre chronologique. Nous commençons par cette Vierge, une Panagia Dexiokratoussa datant des alentours de 1200. 

 

832i2 Agia Matrona, 16e siècle, musée Byzantin

 

832i3 sainte Catherine (agia Aikaterini), 17e s., musée By

 

Ces deux icônes sont l’une du seizième siècle, l’autre du dix-septième. La première représente sainte Matrone. Au sujet de cette sainte que j’avoue ne pas connaître, je me contente de recopier ce qu’en dit Wikipédia. Elle était servante dans une famille juive de Thessalonique, et elle périt en martyre, en 304, sous les coups de bâton. Je rappelle que 304, c’est la pleine époque de persécution des chrétiens sous Dioclétien. Sur la seconde icône, avec cette roue il est facile de reconnaître sainte Catherine d’Alexandrie, environnée de livres.

 

832i4 Jean Baptiste, Jean Chrysostome, Catherine, 18e sièc

 

Nous voici au dix-huitième siècle. Sur cette icône au dessin très léché, nous voyons à gauche saint Jean Baptiste, que l’Église orthodoxe représente généralement ailé, au centre ce personnage est saint Jean Chrysostome, et à droite nous retrouvons sainte Catherine, mais ici dépourvue de ses attributs habituels.

 

832i5 Agia Marina, 18e siècle, musée Byzantin

 

Nous ne quittons pas le dix-huitième siècle avec cette icône d’Agia Marina, sainte Marine. Je trouve son style très différent de celui de l’icône précédente, avec des rappels de la manière de l’époque proprement byzantine, mais traités de façon beaucoup plus moderne, le visage et l’expression sont plus naturels, moins figés.

 

832i6 Vierge allaitant, musée Byzantin, 1784

 

La fin du siècle –1784– a vu peindre cette Vierge allaitant (Panagia è Galaktotrophousa, celle qui nourrit avec son lait). Contrairement à sainte Marine sur l’icône précédente, le visage de cette Vierge est plus conventionnel.

 

832j Gravure du Jugement Dernier, milieu 19e siècle

 

Il me faut terminer cette trop longue présentation de mes photos de ce musée (celle-ci est la quarante-et-unième de l’article). Je vais donc conclure sur cette gravure du milieu du dix-neuvième siècle représentant le jugement dernier. Si je la montrais entière, les sujets seraient trop petits pour qu’on les apprécie. Mais il est difficile de choisir parmi les détails, car tous sont intéressants, et j’oserai dire amusants quoique l’intention soit de faire peur aux fidèles qui seraient tentés de s’écarter du droit chemin. Alors que les anges sont en train de peser l’âme d’un défunt, les démons de l’autre côté sont tentés de peser sur le plateau de la balance pour emporter le personnage de leur côté. Au premier plan, à gauche, on voit les bienheureux avec leurs auréoles. Terminant sur cette image, j’espère que mes lecteurs horrifiés par les affreux démons choisiront le chemin qui leur fera placer une auréole sur la tête en guise de chapeau.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 23:42

Le présent article va parler de la Thessalonique byzantine et post-byzantine, à travers ses églises et monastères, tandis que le prochain article portera sur le musée byzantin de la ville. Mais Thessalonique est si riche en superbes églises anciennes que je ne peux ici les montrer toutes. Par ailleurs certaines sont fermées, et dans la plupart des monastères on interdit la photo. C’est incompréhensible. Car on n’empêche pas de prendre des photos de la cour, de l’extérieur des bâtiments, mais ce sont les fresques qui sont refusées à l’objectif, alors que dans les autres églises, hors monastères, c’est tout à fait autorisé. Parfois même on ne dit rien aux touristes qui utilisent le flash, dont les éclairs répétés des milliers de fois finiront par altérer les couleurs.

 

831a1a Osios David à Thessalonique

 

831a1b monastère Osios David (Thessalonique)

 

831a1c monastère Osios David (Thessalonique)

 

Tel est le cas du monastère d’Osios David (saint David) dont je ne peux montrer que la toiture, la grille d’entrée au fond d’une jolie petite impasse et la cour devant l’église. Je comprendrais si l'on concurrençait un motif économique, mais on ne vend ni livre, ni carte postale. Le christianisme réprouve pourtant l’égoïsme, vice qui me fait garder pour moi-même la vision des merveilleuses fresques qui décorent les murs de l’église.

 

831a2a Agios Nikolaos Orfanos (Thessalonique)

 

831a2b Agios Nikolaos Orfanos (Thessalonique)

 

Il en va de même d’Agios Nikolaos Orfanos, dont le financement de la réfection est assuré à hauteur de cinquante pour cent par l’Islande, le Liechtenstein et la Norvège. Dommage, passons.

 

831a3a Monastère des Vlatadon à Thessalonique

 

831a3b Monastère des Vlatadon à Thessalonique

 

831a3c Monastère des Vlatadon à Thessalonique

 

Ici nous sommes au couvent des Vlatadon. Sur le mur extérieur du domaine, une plaque rédigée en français (et en grec de l’autre côté du portail) informe le visiteur qu’il s’agit de l’Institut patriarcal d’études patristiques et que ce monastère est classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Je ne peux dire si la photo est autorisée dans l’église, parce que la porte en est fermée et que, malgré nos deux passages dans ce couvent, nous n’y avons rencontré personne qui puisse nous renseigner. Seulement quelques rares visiteurs comme nous. Mais dans un enclos, il y a de nombreux paons, dont un a longuement fait fièrement la roue pour une jeune paonne dédaigneuse. Ah, les femmes…

 

831b1 Thessalonique, Agii Apostoli

 

En arrivant à cette église dédiée aux Saints Apôtres (Agioi Apostoloi –je rappelle qu’en grec moderne l’ancienne diphtongue oi qui se disait OY' se prononce aujourd’hui comme un simple I) une fois de plus nous nous cassons le nez devant une porte close. Nous nous consolons avec son intéressante architecture byzantine.

 

831b2a Thessalonique, Dodeka Apostoli

 

831b2b Thessalonique, Dodeka Apostoli

 

Cette autre église est consacrée elle aussi aux apôtres, mais avec un nom un peu différent, ici on ne les qualifie plus de saints mais ils sont dénombrés. C’est l’église des Douze Apôtres (Dodeka Apostoloi). Une de plus à ajouter à la collection des églises fermées. Car en réalité toutes ces églises sont ouvertes seulement le matin, ou seulement le soir, ou seulement aux heures des offices, ce n'est pas indiqué sur la porte et les bureaux d’informations ne sont pas au courant des horaires. Cette église du quatorzième siècle est classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle est typique de l’architecture de l’époque des Paléologue, dynastie d’empereurs de Byzance (1259-1453).

 

831b2c Thessalonique, Dodeka Apostoli

 

Il est à noter qu’à défaut de sculptures impossibles dans ces murs de brique, c’est le jeu de la disposition des briques qui fait l’ornementation. Et il faut reconnaître que c’est très réussi. Mais nous avons déjà vu ce procédé, entre autres à Kastoria (mon article 6 et 7 juillet).

 

831b3 Thessalonique, Metamorphosis

 

Signalons au passage la petite église de la Metamorphosis (Transfiguration) à demi-enterrée. La plaque au-dessus de la porte ne porte que la date de sa restauration en 1936, mais sur le côté se trouve une fontaine qui n’est pas ottomane puisqu’elle cite les paroles du Christ “Tout homme qui boit de cette eau aura soif encore, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif pour l’éternité” (ne disposant pas d’une traduction “officielle” de l’évangile, catholique ou protestante, je donne ma propre traduction du texte gravé en grec), et cette citation est suivie de la date 1314 soit, en effet, plus d’un siècle avant la conquête ottomane. Sans doute l’église est-elle de la même époque.

 

831b4a Thessalonique, Agia Aikaterinè

 

831b4b Thessalonique, Sainte Catherine

 

Jetons encore un coup d’œil à Sainte Catherine (Agia Aikaterinè –le AI se prononce E et le È se prononce I–, Ekaterini), elle aussi d’une splendide architecture byzantine et dont les murs sont artistiquement constitués, avec en outre des décorations émaillées donnant une apparence de faïence incrustée.

 

831c1 Thessaloniki, Panagia Chalkeon

 

831c2 Thessaloniki, Panagia Chalkeon

 

831c3 Thessalonique, Panagia Chalkeon

 

La Panagia Chalkeôn est une église byzantine du onzième siècle (1028) fondée par Christophe de Lombardie et sa femme Marie. La Panagia, on le sait, la “Toute Sainte”, c’est la Vierge. En grec ancien (en grec moderne, je ne connais pas), chalkos c’est le bronze. Il s’agit donc de la Vierge des Chaudronniers. Mais en fait ce nom n’est pas d’origine car si l’église a toujours été consacrée à la Vierge, la suite résulte d’un amusant rapprochement des religions. En effet, transformée en mosquée du temps de l’occupation ottomane, elle était fréquentée par la corporation des artisans du cuivre et nommée Kazancilar Camii (Mosquée des Chaudronniers). Après le départ des Ottomans en 1912, la Vierge est revenue avec ses icônes, les Grecs chrétiens orthodoxes du voisinage n’avaient rien à voir avec le cuivre, le bronze ou d’autres métaux, mais le nom est resté. Cette église aussi est sous le niveau du sol actuel, mais l’espace étant dégagé plus largement alentour elle ne donne pas la même impression d’enfoncement.

 

831c4 Thessalonique, Panagia Chalkeon

 

831c5 Thessalonique, Panagia Chalkeon

 

Sur la première de ces deux photos, l’abside est à gauche, ce qui signifie que la façade que nous voyons est le flanc nord de l’église. On y remarque (en gros plan sur ma seconde photo) une petite construction accolée dont on suppose qu’il s’agit de la tombe de Christophe de Lombardie, le fondateur.

 

831d1 Thessalonique, Panagia Acheiropoietos

 

831d2 Thessalonique, Panagia Acheiropoietos

 

Nous arrivons dans une très grande et très ancienne église. La Panagia Acheiropoietos a été construite dans la deuxième moitié du cinquième siècle, vers 450-470, sur les ruines d’un complexe de bains romains. Jusqu’au quatorzième siècle, on l’appelait la “Grande Église de la Vierge Marie”. En 1430 arrivent les Turcs et c’est la première église que le sultan Mourad en personne convertit en mosquée. On l’appelle Eski Camii, c’est-à-dire “la Vieille Mosquée”. Après 1912, elle entre en rénovation. En 1922-1923, lors des dramatiques échanges de populations, elle sert de centre d’accueil des réfugiés d’Asie Mineure. Enfin, en 1930 elle est rendue au culte orthodoxe. Ce nom d’Acheiropoietos (prononcer Akhiropiitos) n’est attesté qu’à partir de 1320. En grec, CHEIR- désigne la main (la chiromancienne dit l’avenir en lisant les lignes de la main, le chirurgien est, étymologiquement, un travailleur manuel). POIEÔ signifie “je fais”, et donc le poète est celui qui fait, autrement dit un créateur. Quant au préfixe A- il est dit “privatif”, il a valeur négative. A-cheiro-poietos signifie donc “non fait de main [d’homme]”. Très probablement en référence à une icône considérée comme miraculeuse, parce que trouvée en un endroit où l’on imagine qu’un homme n’a pu la cacher, et par conséquent envoyée du Ciel. Mais cette icône en question n’est pas connue. Peut-être détruite par les Ottomans, ou au contraire si bien cachée par les Orthodoxes, pour la mettre à l’abri, qu’elle n’a pas été retrouvée (ou retrouvée mais pas identifiée comme telle).

 

831d3 Thessalonique, Panagia Achiropiitos

 

831d4 Thessalonique, Panagia Acheiropoietos

 

Je disais que c’était une grande église. Elle mesure 36,50 mètres de long sur 28 mètres de large. Nous voici à l’intérieur mais il est difficile de circuler, parce qu’on y célèbre un mariage que je ne voudrais pas perturber. Toutefois, du fond de l’église on a une bonne idée de son ampleur et de son apparence. C’est une église à trois nefs et à narthex, avec des galeries.

 

831d5 Thessalonique, Panagia Achiropiitos

 

L’église était décorée de fresques de la première moitié du treizième siècle. Il n’en reste malheureusement pas grand-chose. Ma photo ci-dessus montre une peinture de la voûte d’une arcade entre le narthex et la nef principale.

 

831d6 Thessalonique, sol de la Panagia Achiropiitos

 

831d7 Thessalonique, Panagia Acheiropoietos

 

Le sol que nous foulons dans la nef est d’origine. Il a été réalisé en marbre proconnésien, autrement dit extrait en Proconnèse, nom de l’île de Marmara. Pour mémoire, cette île dont on a fait le mot marbre (marmoros en grec), et non l’inverse, est située au sud de la mer de… Marmara, mer presque fermée qui communique avec la mer Noire au nord par le Bosphore, et avec la Méditerranée au sud par les Dardanelles. Inutile de préciser que le marbre extrait des carrières de cette île était extrêmement célèbre. Les chapiteaux théodosiens (Théodose, empereur romain, a régné de 379 à 395), également en marbre proconnésien, proviennent d’un atelier de Constantinople.

 

831e1 Thessalonique, Sainte Sophie

 

831e2 Thessalonique, Agia Sophia

 

831e3 Thessalonique, Agia Sophia

 

Nous voici à présent dans une autre grande et belle église très ancienne, Agia Sophia, alias Sainte Sophie, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ici comme à Istanbul ou ailleurs, cette Sophie n’est pas une femme, mais la sagesse, la raison (le philosophe est l’ami de la raison). Elle a été édifiée à la fin du septième siècle au cœur de la Thessalonique byzantine à la place de la basilique épiscopale à cinq nefs qui remontait au cinquième siècle comme l’Acheiropoietos. Ces informations sont données par un panneau situé sur le flanc de l’église, alors que Wikipédia donne le troisième siècle pour la basilique primitive et le huitième siècle pour l’église actuelle. Cette sorte de tour, sur la deuxième photo ci-dessus, à l’angle gauche de l’église sur la première photo, c’est la base du minaret de mosquée que les Ottomans avaient élevé et que les Chrétiens ont coupé.

 

831f1 Thessalonique, Agia Sophia

 

831f2 Thessalonique, Agia Sofia

 

Le style de l’église reprend le plan en croix grecque surmonté d’un dôme central et à péristyle, initié à Sainte Sophie de Constantinople. Mais c’est un style de transition, qui combine ces formes nouvelles avec le traditionnel plan basilical à trois nefs. Du dixième au treizième siècles c’était “La Métropole Universelle”. Lors de la Quatrième Croisade, après la prise de Constantinople en 1204, Agia Sophia est investie par le culte catholique romain et devient la cathédrale du diocèse, mais dès 1224, quand Constantinople reprend la main sur Thessalonique  elle revient au culte orthodoxe. Puis vient la conquête ottomane, et en 1523/1524 le grand vizir de Soliman le Magnifique, Pargali Ibrahim Pacha (et non Maktoul Ibrahim Pacha, comme dit la notice dans l’église, lequel a vécu au onzième siècle), la convertit en mosquée. Un incendie, en 1890, a causé de grands dommages, mais la mosquée a été restaurée de 1907 à 1909. Le 29 juin 1913 elle est reconsacrée église orthodoxe. Puis c’est le grand incendie de 1917 qui l’affecte de nouveau. On recouvre alors de plâtre toute la décoration intérieure endommagée, et ce n’est qu’en 1980 qu’intervient la nouvelle restauration.

 

831f3 Thessalonique, Agia Sophia

 

831f4a Agia Sophia de Thessalonique

 

831f4b Thessalonique, Agia Sofia

 

Les décorations des voûtes d’arcades (première photo) sont évidemment plus récentes, mais il subsiste quelques peintures du onzième siècle, comme celles de mes deux autres photos, qui encadrent l’une des fenêtres du narthex.

 

831f5 Thessalonique, Sainte Sophie

 

Les deux périodes d’iconoclasme se situent de 730 à 787 et de 813 à 843. Soit que l’église ait été construite à l’époque du premier iconoclasme, soit que sa décoration n’ait été entreprise que quelques décennies après sa construction, les mosaïques du chœur jouent merveilleusement avec les couleurs mais ne représentent rien, puisqu’il ne peut être question de figure humaine.

 

831f6 Thessalonique, chapiteau d'Agia Sofia

 

Un petit coup d’œil sur les chapiteaux, très finement ouvragés mais un peu maniérés qui ne sont pas byzantins mais seraient la réutilisation de matériaux provenant d’un édifice du cinquième siècle.

 

831f7 Thessalonique, Sainte Sophie

 

Cette mosaïque d’une Vierge de Majesté, qui orne la coupole du chœur, date du onzième ou du douzième siècle. C’est un travail d’une finesse remarquable.

 

831f8a Thessalonique, Sainte Sophie

 

831f8b Thessalonique, Agia Sofia

 

831f8c Thessalonique, Agia Sophia

 

831f8d Thessalonique, Agia Sofia

 

831f8e Thessalonique, Agia Sofia

 

Quant au dôme central, réalisé à la fin du neuvième siècle, soit peu après la fin de la période d’iconoclasme, il est absolument admirable, et je ne saurais dire combien de temps je suis resté à me donner un torticolis en le contemplant. Il représente l’Ascension de Jésus, porté par deux anges. Tout autour, il y a quinze figures, Marie encadrée par deux anges, et les douze apôtres. Oui, oui, je sais, j’abuse avec toutes ces photos. Alors j’arrête et je passe à ma dernière église.

 

831g1 Thessalonique, Agios Dimitrios

 

831g2 Thessalonique, Agios Dimitrios

 

831g3 Thessalonique, Agios Dimitrios

 

Ma dernière église de Thessalonique, ce sera Agios Démétrios, Saint Dimitri. À noter que l’orthographe française Dimitri vient du fait que le grec moderne prononce son ancien E long ouvert (êta) comme un I, et donc Agios Dimitrios. C’est d’ailleurs pourquoi le mot en caractères grecs est souvent transcrit dans notre alphabet avec des I. Cette très vaste église à cinq nefs (encore une classée au patrimoine mondial par l’UNESCO) a été bâtie en 629-634 à l’emplacement d’une précédente basilique incendiée qui avait été construite au cinquième siècle sur d’anciens bains romains. Nombre d’éléments architecturaux des édifices précédents ont été récupérés pour cette église. Et puis de nombreux siècles ont passé, et un nouvel incendie a ravagé l’église. C’était l’incendie de 1917 qui a consumé une grande partie de la ville. Sous l’effet de la chaleur, les marbres ont éclaté, et l’on peut constater aujourd’hui dans quel triste état se trouve ce que l’on a pu conserver lors de la restauration. Bien des mosaïques remontant au huitième siècle y ont disparu, quand auparavant les Turcs ne les avaient pas déjà détruites à l’époque où l’église était transformée en mosquée, l’Islam condamnant tout comme les Iconoclastes la représentation humaine.

 

831g4a Thessalonique, Agios Dimitrios

 

831g4b Thessalonique, Agios Dimitrios

 

Quant à l’histoire de ce saint, il est né au troisième siècle à Thessalonique, dans une famille sénatoriale. Brillant, il suit le cursus honorum romain et devient général des armées de Thessalie et proconsul de Grèce à l’époque où l’empire est partagé entre deux empereurs, Maximien régnant sur l’Occident et Dioclétien sur l’Orient. Or Galère, le césar de Dioclétien, a une résidence à Thessalonique. J’ai déjà parlé de Dimitri dans mon blog du 10 novembre 2011 au sujet du calendrier Héraklès : converti au christianisme, Dimitrios enseigne sa foi avec conviction et parvient à convertir de nombreux païens. La tradition dit que Maximien, de retour d’une campagne victorieuse contre les Scythes, passe par Thessalonique. Or c’est peu vraisemblable parce que nous sommes en 303 ou 305, et Maximien ne fait plus aucune campagne depuis plusieurs années. Il s’agit donc plutôt de Galère, qui s’est installé à Thessalonique et qui a remporté des victoires sur les Sarmates en 302 et 303. Et précisément en 303 Dioclétien a lancé la grande persécution des chrétiens et très probablement à l’instigation de Galère, fils d’une antichrétienne violente et convaincue. Aussi Dimitri, qui prêche ouvertement, est-il pris et jeté dans un sous-sol insalubre et humide des thermes. Pendant les jeux donnés dans l’amphithéâtre, on fait appel à qui veut affronter un Vandale géant de force exceptionnelle, et c’est un jeune homme, Nestor, qui après avoir reçu la bénédiction de Dimitri dans son cachot, se propose. Avant l’engagement du combat, il en appelle à voix haute à l’aide du Dieu des chrétiens et, esquivant l’attaque du géant, il lui perce le cœur de son couteau. Furieux, Galère ordonne de mettre Nestor à mort et bien sûr Dimitri aussi, qui l’a converti. Dimitri est alors exécuté dans son sous-sol de thermes. Souvent invoqué pour des guérisons ou pour la défense de sa ville, ce saint est considéré comme l’auteur d’innombrables miracles. Notamment, il aurait été vu à cheval, combattant victorieusement des barbares tentant de prendre sa ville. C’est pourquoi il est généralement représenté en chevalier terrassant un ennemi tombé au sol. Il est considéré comme le patron de Thessalonique. Puisque la tradition veut que Dimitri ait été enfermé dans les bains avant d’y être exécuté, l’église aurait par conséquent été construite sur le lieu de son supplice. Mais j’ai lu qu’elle s’élevait là où il avait été enterré, or je vois mal comment on aurait pu l’enterrer dans des bains qui étaient encore en usage, et même s’il ne s’agissait que d’une pièce souterraine comment cela aurait pu être toléré. Je suppose donc qu’il avait été enterré aux abords des bains où on l’avait supplicié.

 

831g5a Thessalonique, Agios Dimitrios

 

831g5b Thessalonique, Agios Dimitrios

 

Dans la nef de gauche, on peut voir une châsse dans un petit édicule. C’est là qu’est enseveli Saint Grégoire Callides, évêque mort à Thessalonique en 1925. Ses ossements dégageant, paraît-il, un suave parfum sont à l’évidence considérés comme miraculeux, aussi a-t-il été canonisé par l’Église orthodoxe en 2003.

 

831g6 Thessalonique, Agios Dimitrios

 

Mais plus loin, c’est la châsse de saint Dimitri que l’on trouve. C’est l’Italie qui a longtemps conservé les restes du saint, mais en 1980 les reliques sont revenues à Thessalonique. Et, finalement, cet exil a évité que les derniers ossements de saint Dimitri ne disparaissent dans l’incendie.

 

831g7 Thessalonique, Agios Dimitrios

 

Des fresques qui ont visiblement été très belles et expressives mais qui sont hélas en mauvais état décorent tous les murs d’une chapelle au bout de l’une des nefs latérales.

 

831g8a Thessalonique, Agios Dimitrios

 

831g8b Thessalonique, Agios Dimitrios

 

Mais ce qui fait la réputation de cette église, ce sont avant tout de merveilleuses mosaïques, d’une finesse inouïe, qui datent de l’église d’origine au septième siècle. J’en donne ci-dessus deux exemples, montrant saint Dimitri avec deux enfants, et saint Dimitri en compagnie des deux responsables de la reconstruction, considérés comme les fondateurs de l’église.

 

831h1 Thessalonique, crypte d'Agios Dimitrios

 

831h2 Thessalonique, crypte d'Agios Dimitrios

 

Un escalier près du chœur permet de descendre à la crypte. On peut y voir, entre autres, des vestiges des bains romains qui ont fait office de fondations pour l’église. Cette crypte, que les Ottomans avaient comblée de terre, a été dégagée lors des travaux de restauration qui ont suivi l’incendie de 1917, ce qui a permis aux archéologues de faire des découvertes intéressantes. Elle comporte tout un dédale de salles et de couloirs, courant sous toute l’église.

 

831h3 Thessalonique, crypte d'Agios Dimitrios

 

La crypte héberge aussi un petit musée. En effet, lors des fouilles archéologiques dont je parlais il y a un instant, on a mis au jour quelques belles faïences byzantines du douzième au quatorzième siècles, ainsi que divers objets. En outre, on peut y voir de nombreux éléments architecturaux, soit qu’ils aient été enfouis par les Ottomans quand l’église est devenue mosquée, soit qu’ils aient été retirés par les chrétiens après le retour de la ville à la Grèce (comme une pierre gravée par le sultan Bayazid en 1493 pour dédier le bâtiment à la garde de Mahomet, et qui se trouvait au-dessus de l’une des portes du narthex), soit encore qu’ils n’aient pu être réutilisés lors de la restauration de l’édifice, sans compter ce que les fouilles ont révélé de l’église primitive du cinquième siècle. Ce que l’on voit sur cette photo, derrière les vitrines présentant des faïences, ce sont les restes du ciborium primitif (à savoir le baldaquin de pierre qui surmontait l’autel).

 

831h4 Thessalonique, crypte d'Agios Dimitrios

 

Dans cette pièce, cette fontaine entourée d’une fine colonnade appartenait aux thermes romains. Les sculptures que l’on voit sur les arcs soutenus par les colonnes sont de l’époque où les bains fonctionnaient, tandis qu’il est bien évident que les grandes croix sur les parois de la fontaine sont chrétiennes et ont été sculptées quand a été construite la première église.

 

831h5 Thessalonique, crypte d'Agios Dimitrios

 

Pour conclure ma visite de l’église d’Agios Démétrios, qui elle-même clôt cet article, je me devais de m’arrêter devant cette margelle de puits, qui se trouve devant la fontaine romaine que nous venons de voir. D’ailleurs on en aperçoit un petit bout dans le coin inférieur droit de la photo. Car c’est dans ce puits que les soldats chargés de l’exécution du saint auraient jeté son cadavre décapité.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 20:05

Et nous voici enfin à Thessalonique, la grande métropole du nord, co-capitale du pays avec Athènes, même si aucun organe du gouvernement national n’y siège, mais seulement l’administration de la Macédoine et de la Thrace, ce qui n’est pas rien. Avec un million d’habitants sur l’agglomération, ville et banlieues, elle pèse également lourd dans un pays qui n’atteint pas les dix millions d’habitants au total. Restée au pouvoir de l’Empire Ottoman jusqu’au début du vingtième siècle, elle ne sera rattachée à la Grèce qu’en novembre 1912. Elle compte de nombreux jumelages sur les cinq continents, et parmi eux figure notre ville de Nice.Mais Nice ayant été fondée par les colons phocéens de Marseille, ce n'est pas vraiment l'étranger... 

 

830a1 Alexandre le Grand à Thessalonique

 

Ainsi donc, régnant sur la Macédoine, elle revendique l’héritage d’Alexandre le Grand, même si sa fondation est postérieure à la mort de ce roi. À l’époque, ce n’était encore que Thermè, qui a donné son nom au golfe Thermaïque.

 

830a2 Thessalonique, Aristote

 

Elle revendique aussi le philosophe Aristote, natif de Stageira (en français on dit généralement Stagire), qui a été chargé de l’éducation d’Alexandre à Naoussa sur le territoire de la ville antique de Mieza, qui a enseigné à Athènes dans le Lycée, l’école de philosophie qu’il a créée, et qui est mort en Eubée. Quoiqu’il n’ait pas grand-chose à voir avec Thermè, c’est un illustre Macédonien. L’université de Thessalonique porte son nom. Par ailleurs, je n'ai pas vu en ville de monument à deux de ses illustres enfants, deux saints que le pape Jean-Paul II a faits co-patrons de l'Europe, je veux parler de deux des sept fils d'un drongaire (sorte de général de corps d'armée) en résidence à Thessalonique, Cyrille (vers 827-869) et Méthode (vers 815-885), inventeurs de l'alphabet dit cyrillique, beaucoup mieux adapté aux langues slaves que notre alphabet latin. Un exemple : le polonais, qui a conservé l'alphabet latin, est obligé d'écrire SZCZ un son que le russe note Щ tout simplement. 

 

830a3 Thessalonique, place Aristote

 

830a4 Thessaloniki, plateia Aristotelous

 

Mais tel n’est pas le sujet de mon article d’aujourd’hui. Il y a tant à voir à Thessalonique, la ville est si intéressante et si riche de monuments et d’histoire, que j’ai décidé d’y consacrer cinq articles thématiques. Les quatre prochains traiteront des églises byzantines et post-byzantines, puis du musée byzantin, ensuite je parlerai de la Thessalonique romaine, et enfin ce sera le musée archéologique. Et aujourd’hui… tout le reste. La ville byzantine hors églises, la ville ottomane et la ville moderne. Ci-dessus, la très vaste place Aristote. Curieusement, même aux heures où la ville est très animée, le centre de cette place reste désert. Peut-être l’habitude de longer les bâtiments bordés de portiques pour se protéger du soleil entraîne-t-elle des automatismes, même la nuit, même les jours nuageux. Quoi qu’il en soit, son ampleur et ses bâtiments ne manquent pas de majesté.

 

830b1a Thessalonique, la Tour Blanche

 

830b1b Thessalonique au milieu du 19e siècle

 

L’un des monuments les plus emblématiques de Thessalonique est, sans conteste, la Tour Blanche, bâtie à la fin du quinzième siècle à la place d’une tour byzantine. Haute de 33,90 mètres, elle a porté au seizième siècle le nom de Tour du Lion. Elle deviendra au dix-huitième siècle la Tour de Kalamaria, puis Tour du Janissaire. Au dix-neuvième siècle, devenue une prison pour longues peines, elle sera appelée Tour du Sang. En 1890, un condamné chargé de la blanchir en échange de sa liberté a justifié la nouvelle appellation de Tour Blanche qui lui est restée jusqu’à ce jour. On peut constater que la ville a bien changé (ma photo) depuis le milieu du dix-neuvième siècle, sur la lithographie (Vue de Thessalonique, W. B. Devereux, Views on the Shores of the Mediterranean, Londres 1847) que j’avais photographiée au musée Benaki d’Athènes le 10 novembre 2011.

 

830b2 Thessaloniki, Lefkos Pyrgos

 

830b3 Thessalonique, la Tour Blanche

 

830b4 expo à Thessalonique, Tour Blanche

 

Depuis 1985 la Tour Blanche est devenue un centre d’expositions. Actuellement, y est présentée l’histoire de Thessalonique, de sa fondation à nos jours. Certes, Thessalonique n’attire pas autant de visiteurs étrangers qu’Athènes, Delphes ou les Météores, néanmoins les touristes y sont nombreux, et malheureusement tous les textes sont en grec uniquement, grands panneaux explicatifs ou petites étiquettes pour chaque objet, chaque photo. Cela, hélas, restreint l’intérêt de la visite, même si, outre l’architecture intérieure du bâtiment, on peut comprendre grosso modo ce que représentent les photos. Et puis les dates sont en chiffres arabes, comme en France.

 

830c1 Thessalonique, musée de la photo

 

830c2 le port déserté de Thessalonique

 

Thessalonique jouit d’une position géographique exceptionnelle. Elle se trouve dans l’estuaire de l’Axios, qui traverse Skopje en République de Macédoine (FYROM) où sa vallée donne accès à la vallée de la Morava Méridionale, laquelle se jette dans le Danube un peu en aval de Belgrade. Quoique cette rivière ne soit pas navigable, cette succession de vallées a fait de Thessalonique, pendant des siècles et depuis l’Antiquité, le débouché terrestre naturel des Balkans et de toute l’Europe Centrale. On comprend que s’y soit développé un très important port  de commerce, puisque tout ce qui ne passait pas par la Mer Noire et les Dardanelles passait par Thessalonique pour desservir le Bassin Méditerranéen et, de là, l’Afrique. Mais ce grand port, depuis quelques années, a perdu toute son activité. C’est dû, entre autres, à la concurrence du Pirée le port d’Athènes, et désormais même pour les touristes désirant se rendre dans les îles (ou pour les insulaires qui ont besoin de se désenclaver) les liaisons ne sont plus quotidiennes en été, et elles sont inexistantes en hiver. Ci-dessus, une vue du port depuis le bar du musée de la photo, situé dans l’un des entrepôts hélas désaffectés, et la grue, définitivement inactive, car des cales ont été soudées sur les rails devant ses roues.

 

830c3 Thessalonique, création du métro

 

830c4 Thessalonique, création du métro

 

830c5 Thessalonique, création du métro

 

Cette triste situation n’empêche pas Thessalonique d’être une grande ville moderne, désormais plus tournée vers l’autoroute qui la relie à Athènes et au Pirée, à Istanbul, à Igoumenitsa (port vers l’Italie), ou vers son aéroport international, que vers la mer. Et comme toute grande ville, elle voit sa circulation automobile très engorgée. Les bus sont fréquents et les lignes desservent toutes les directions, ce qui est extrêmement commode, mais cela contribue évidemment à l’encombrement du trafic et à la pollution. Aussi, avec l’aide d’un financement européen, Thessalonique est en train de se construire un métro. Mais la ville moderne est construite sur la ville antique, et on ne peut pas faire un trou dans le sol sans tomber sur un mur de maison hellénistique ou romaine, sans déterrer une poterie, quelques monnaies, voire une statue. Il faut donc se montrer délicat en creusant. Comme on le voit sur mes photos, les ouvriers manient plutôt la pelle et le balai que le marteau-piqueur, le seau et le tamis que la pelleteuse, et quand l’endroit est sensible on travaille au pinceau. Alors évidemment on progresse lentement, malgré l’armée d’ouvriers qui s’activent sans relâche en dépit de la chaleur.

 

830d1 Fontaine turque à Thessalonique

 

Les Turcs ont occupé la ville si longtemps, et jusqu’à une époque si récente, que les témoignages de leur présence sont légion. Notamment, ils ont largement pourvu la ville en fontaines comme celle-ci. En effet, pour les Ottomans, qui étaient musulmans, la fontaine n’a pas pour seul objet de rafraîchir l’air ou de distribuer l’eau pour l’approvisionnement domestique, elle permet surtout au croyant, à l’heure où le muezzin appelle à la prière  du haut du minaret, de procéder aux ablutions rituelles avant de se tourner, ainsi purifié, vers la Mecque et de se prosterner front au sol.

 

830d2 Thessalonique ancienne

 

Nombreuses sont encore les maisons turques comme celle de ma photo. De loin, comme cela, on pourrait la croire en béton, ou encore en brique crépie de ciment. Il n’en est rien. Sur un bâti de bois, sont fixées de fines lattes, en bois également, qui sont rendues étanches par l’enduit de torchis qui s’y accroche. Cette technique de construction les rend éminemment combustibles. Et comme, en outre, elles étaient alignées les unes contre les autres tout le long de la rue, en cas d’incendie le feu se propageait extrêmement vite et facilement. Ces accidents étaient fréquents, détruisant des quartiers entiers. Mais c’est en août 1917 que s’est produit à Thessalonique l’incendie le plus dévastateur, le brasier réduisant en cendres 9500 maisons et autres bâtiments. Pas moins de soixante-dix mille personnes se sont retrouvées du jour au lendemain à la rue, ayant perdu leur logement et leurs biens. Il est une référence que je devrais bien plutôt garder pour Istanbul, parce que je la tire du Constantinople de Théophile Gautier qui y a passé un peu plus de deux mois en 1852, mais la même technique architecturale étant employée dans diverses villes de l’Empire Ottoman, elle peut s’appliquer à la Salonique (nom turc de Thessalonique) de 1917. Il écrit : “Avec une ville presque toute construite en bois et la négligence, résultat du fatalisme turc, l’incendie peut être considéré comme un fait normal à Constantinople […]. La rue était encombrée de négresses portant des matelas roulés, de hammals chargés de coffres, d’hommes sauvant leurs tuyaux de pipes, de femmes effarées traînant d’une main un enfant, et de l’autre un paquet de hardes […]. Le lendemain, j’allai visiter le lieu du sinistre. Deux ou trois cents maisons avaient brûlé […]. Sur les ruines chaudes et fumantes encore de leurs maisons, les anciens propriétaires s’étaient construit déjà des abris provisoires au moyen de nattes de jonc, de vieux tapis et de morceaux de toile à voile soutenus par des piquets, et fumaient leur pipe avec toute la résignation du fatalisme oriental. […] Je ne vis pas à Kassim-Pacha ces groupes éperdus, ululants et désespérés, qu’un événement pareil ferait se tordre, en France, sur les décombres d’un village ou d’un quartier incendié”. Amoureux de Constantinople, respectueux des Turcs et de leurs usages très dépaysants, Théophile Gautier ne cherche pas à minimiser le drame humain. Mais il veut montrer d’une part à quel point les Turcs sont fatalistes, et d’autre part combien les incendies sont un événement naturel et courant dans ces villes de bois. Mais je reviens à Thessalonique. L’incendie de 1917 a revêtu une ampleur exceptionnelle, détruisant presque toute la ville. Mais en marge du problème humain, cela a permis de repenser de A à Z le plan d’urbanisme.

 

830d3 Thessalonique ancienne

 

Il y a aussi bien sûr de riches bâtiments en pierre, quoiqu’ils soient anciens, comme ce haut immeuble peint en rouge et de fière apparence, avec ses fenêtres cintrées sur colonnettes.

 

830d4 Thessalonique ancienne

 

830d5 Thessalonique ancienne

 

830d6 Thessalonique ancienne

 

Dans les petites rues du centre-ville, il est intéressant aussi de voir ces bâtiments qui n’ont rien de riche mais qui sont construits en dur et selon une architecture originale. Cela crée une ambiance très particulière qui ne manque pas de charme.

 

830d7 Thessalonique moderne

 

Bien souvent, les maisons modernes s’inspirent du style ancien, mais sans en avoir une once de charme. Toutefois, j’aurais mauvaise grâce à en critiquer propriétaires et architectes, parce que je trouve que rien n’est plus ridicule qu’un cottage anglais en Auvergne ou qu’une maison tyrolienne en Bretagne. Mieux vaut, donc, faire du faux gréco-turc à Thessalonique qu’autre chose.

 

830e nos amis de Thessalonique Kostas et Chrysa

 

Pour nous, Thessalonique a aussi le goût de l’amitié. Entrés dans une librairie pleine de livres d’art, de livres de recherche, d’études scientifiques, littéraires, philosophiques, historiques, religieuses, nous y avons fait la connaissance de la responsable, Chrysa, avons longuement discuté, nous sommes revus, son compagnon Kostas (qui est photographe professionnel free-lance) nous a guidés une journée entière dans la vieille ville et vers le kastro, nous avons dîné ensemble au restaurant, une autre fois chez eux, et sur ma photo nous sommes en train de prendre un pot en ville. Ils sont devenus de vrais amis et, c’est sûr, nous nous reverrons.

 

830f1 Thessalonique, les remparts byzantins

 

830f2 Thessalonique, les remparts byzantins

 

830f3 Thessalonique, les remparts byzantins

 

Notamment, comme je le disais il y a un instant, nous sommes montés vers la ville haute en compagnie de Kostas (surnom usuel de Konstantinos). Nous avons sillonné les ruelles qui ont eu la chance d’échapper à l’incendie de 1917. Nous avons longé les remparts byzantins. Puis un autre jour, nous sommes retournés seuls en prenant le bus. C’est très amusant, parce qu’il y a des ruelles si étroites que le véhicule appelé autobus est du modèle fourgon, avec une dizaine de places, et parfois il passe à moins de cinq centimètres des murs à droite et à gauche. Et pour desservir l’ensemble de la ville haute, trois fois il monte par des rues différentes et redescend vers le même point. Après avoir essuyé la conquête franque (1204) de la quatrième croisade et récupéré leur bien en 1313, les Byzantins renforcent leurs remparts au quatorzième siècle face à la menace ottomane. Peine perdue, les Ottomans prennent la ville en 1430, vingt-trois ans avant de prendre Constantinople, et eux-mêmes, en ce quinzième siècle, remanient les remparts, ajoutent une puissante tour, et leur donnent la configuration où nous pouvons les voir aujourd’hui.

 

830f4 Thessalonique, les remparts byzantins

 

830f5 Thessalonique, les remparts byzantins

 

La rue qui longe les remparts par l’extérieur s’appelle rue des Sept Tours, [H]eptapyrgo, parce que l’on y dénombre… sept tours, pardi. Elles jalonnent la muraille. Et puis en un point le mur dégringole la pente en direction de la ville nouvelle et de la mer.

 

830g1 Thessalonique, le kastro

 

830g2 Thessalonique, le kastro

 

830g3 Thessalonique, le kastro

 

Dans la citadelle, le kastro lui-même est enclos dans des murs. Les bâtiments du château, qui datent du quatorzième siècle, ont été utilisés comme prison jusqu’en 1989. Voilà donc 23 ans qu’ils n’ont plus cet usage, mais leur aspect sévère, les caméras vidéo qui s’y trouvent toujours, les barreaux et grilles devant les ouvertures, gardent encore l’apparence d’une prison.

 

830h Vue de Thessalonique depuis la citadelle

 

Lorsque l’on est en haut de la citadelle, on jouit d’une vue exceptionnelle sur la ville basse et sur la mer. Et par la couleur des toits, on voit clairement jusqu’où descendent les tuiles rouges de la vieille ville, la ville haute, et où s’étend la ville reconstruite après 1917 avec sa blancheur et ses larges percées.

 

830i Catacombe d'Agios Ioannis

 

Voyant un panneau signalant, en contrebas d’une rue, la catacombe d’Agios Ioannis (Saint Jean), je suis descendu voir de près, mais si j’en parle ici ce n’est que pour en signaler l’existence, car on ne voit que quelques pierres et une colonne. Une église orthodoxe moderne a été construite là, en souterrain de la chaussée.

 

830j1 Hammam turc

 

830j2 Hammam turc

 

Caractéristique de la civilisation ottomane, le hammam. L’ancienneté de celui-ci est attestée, outre son architecture, par son enfoncement dans le sol. En effet, si les ruines antiques doivent être déterrées, ce n’est pas parce que nos ancêtres ont voulu les cacher en y déversant des tombereaux de terre, mais parce que, chaque fois que l’on rebâtit, on arase la construction antérieure et on reconstruit par-dessus. Et là où l’on a conservé un bâtiment ancien, il est environné par ce qui a été reconstruit au-dessus de son voisinage, bâtiments et rues. Sur ma première photo, on peut constater que les toits sont constellés de petits bulbes de verre. Il était d’usage, dans les hammams, d’éclairer ainsi les salles avec la lumière naturelle du jour.

 

830j3 Bey hamam (Loutra Paradisos)

 

830j4 Bey hamam (Loutra Paradisos)

 

Un autre hammam, très célèbre celui-là, Bey Hammam, surnommé Loutra Paradeisos (loutra signifie bains : les Bains Paradis). Il est resté longtemps en usage, et normalement on peut le visiter, mais une grille est tirée devant la porte et, sans donner la raison ni une éventuelle date de réouverture, sur un panonceau, en dessous des mots “visiting hours”, on a effacé les horaires. En tous cas, puisque nous sommes en pleine saison touristique, ce n’est pas pour une raison de clôture saisonnière. Nous nous contentons donc de l’admirer de l’extérieur. Mais sur le côté, un panneau informatif qui dit qu’il s’agit du premier établissement de bains ouvert par les Ottomans à Thessalonique et qu’il date de 1444, et qui décrit en détail les diverses parties, leur présentation et les techniques de chauffe mises en œuvre, se termine par “The Bey Hamami is being consolidated and restored by the 9th Ephoreia of Byzantine Antiquities”. Ce qui ne veut pas dire que la visite est impossible, car le même document partiellement caché par un papier collé dessus et un peu déchiré s’achève par “Open M[…]-Friday 8.00-14[…]”.

 

830k1 Thessalonique, mémoire des victimes de la Shoah

 

Ce monument est dédié aux victimes de la Shoah. “Dédié par le peuple grec aux 50 000 Grecs juifs de Thessalonique déportés de leur ville d’appartenance par les forces d’occupation nazies au printemps de 1943 et exterminés dans les chambres à gaz des camps de la mort d’Auschwitz-Birkenau”. Thessalonique était depuis fort longtemps une ville cosmopolite.

 

À la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand, beaucoup de Juifs se sont établis en Égypte. De langue grecque, avec des noms hellénisés, ils sont citoyens grecs mais dans ce pays ils ont le privilège d’avoir le droit de pratiquer leur religion, ce qui leur est interdit en terre de Grèce proprement dite. Souvent soldats, ils reçoivent, en retraite, des terres transmissibles par héritage. Ils sont propriétaires, tandis que les Égyptiens de souche travaillent des terres qu’ils ne possèdent pas. Et bien souvent les Hellènes, juifs ou grecs, font travailler leur terre par des paysans égyptiens. D’où un mécontentement des autochtones. Jalousie des Égyptiens, donc, hostilité des Grecs pour question religieuse, un antisémitisme se développe en Égypte. Un premier départ de Juifs d’Alexandrie semble avoir eu lieu en direction de Thessalonique en 145 avant Jésus-Christ. Ce qui est sûr, c’est que 200 ans plus tard, une importante colonie juive est déjà installée ici puisque saint Paul, en l’an 50 puis en 56, vient prêcher à la synagogue. “Après avoir traversé Amphipolis et Apollonie, ils arrivèrent à Thessalonique, où les Juifs avaient une synagogue. Suivant son habitude, Paul alla les y trouver. Trois sabbats de suite, il discuta avec eux d'après les Écritures”, est-il dit dans les Actes des Apôtres. En 70 Titus prend Jérusalem, détruit le temple. Près de cent mille hommes sont faits prisonniers, les moins de dix-sept ans sont vendus comme esclaves. En 135, Hadrien fait sculpter un cochon sur la porte de Jérusalem qui ouvre la route de Bethléem, renomme la ville Ælia Capitolina et en interdit l’accès aux Juifs ainsi que l'accès à toute la Judée. Tant en 135 qu’en 70, beaucoup d’entre eux émigrent à Thessalonique. Quant à ceux qui ont été réduits en esclavage, leurs coreligionnaires de Thessalonique rachètent leur liberté dans la mesure du possible. De telle sorte que la population de la ville, dans la seconde moitié du deuxième siècle, est devenue majoritairement juive. Ce sont les Juifs dits Romaniotes. La cohabitation ne semble pas poser de problèmes, car les fouilles d’un cimetière du troisième au cinquième siècle ont mis au jour, côte à côte, les tombes païennes, les tombes juives et les tombes chrétiennes.

 

En 1169, le voyageur Benjamin de Tudela signale une prospère communauté d’environ 500 familles juives, qui s’adonnent pour la plupart au travail de la soie. Nous avons vu les secousses subies par l’Empire Byzantin à la fin du Moyen-Âge, et les Vénitiens s’emparent de Thessalonique en 1423. Ils ne vont pas y rester longtemps, mais on a trace d’une plainte envoyée au sénat de Venise par les Juifs de Thessalonique concernant les taxes excessives auxquelles ils sont soumis, et les impératifs auxquels ils sont contraints pour les enterrements. Dès 1430, les Ottomans arrivent et délogent les Vénitiens. Mais quand ils prennent Constantinople en 1453, ils en massacrent la population, aussi en 1454 décident-ils de repeupler la ville en y envoyant nombre des Juifs de Thessalonique. Puis voilà qu’en 1492, les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, ont pris Grenade et ont chassé les Arabes. Pour faire de leur pays une terre plus catholique encore que le Vatican, ils promulguent le 31 mars 1492 le décret de l’Alhambra donnant aux Juifs un délai de quatre mois, jusqu’à fin juillet, pour quitter les terres espagnoles sous peine de mort. Le sultan fait savoir aux Juifs qu’il les accueille volontiers, et nombreux sont ceux qui viennent s’installer à Thessalonique. Ce sont des Séfarades qui continuent à parler un espagnol mâtiné d’hébreu peu à peu infiltré de grec et qui se mêlent aux Romaniotes. Le seizième siècle est le siècle d’or des Juifs de Thessalonique.

 

En 1912 Thessalonique est rattachée à la Grèce. En 1917, le grand incendie touche principalement les quartiers populaires, dont ceux qu’habitent les Juifs. La reconstruction les pousse vers les faubourgs. Comme on peut le voir, alors que partout ailleurs les Juifs ont connu des périodes de persécutions, des épisodes de pogroms, ont souvent été parqués dans des ghettos, au contraire ici à Thessalonique ils ont connu deux millénaires de tranquillité. Mais les choses se gâtent avec l’invasion des Nazis. Le 11 juillet 1942, appelé le Sabbat Noir, 9000 Juifs de sexe masculin âgés de 18 à 45 ans sont rassemblés place de la Liberté (plateia Eleftherias) et sont publiquement humiliés, obligés à marcher à quatre pattes, à faire mille exercices pendant des heures par une chaleur accablante, recevant des coups, moqués bien haut. Et ce n’est qu’un début. De décembre 1942 à février 1943, le chef nazi Max Merten fait détruire le cimetière juif, alors que le judaïsme interdit d’exhumer les morts, quel que soit le délai, les stèles sont brisées, utilisées pour le pavage des rues, et même pour construire une piscine, les ossements sont semés sur le sol du cimetière. Les propriétés des Juifs sont saisies, et eux sont confinés dans un ghetto. Enfin, de mars à août 1943, quatre-vingt-seize pour cent de la population juive de Thessalonique est envoyée en Pologne dans les Camps de la Mort. Voilà ce que veut évoquer le monument de ma photo. Lorsqu’en octobre 1944 les Grecs, avec les Alliés, reconquièrent Thessalonique, les quelques très rares survivants de la Shoah peuvent revenir. Aujourd’hui, la ville possède deux synagogues actives pour une population d’un millier de Juifs environ.

 

830k2 Le marché aux puces de Thessalonique

 

Pour terminer, quelques images du visage de Thessalonique. Ci-dessus, un coin du Marché aux Puces. En fait, je l’appelle ainsi mais il ne ressemble guère aux Puces de Clignancourt. Mais c’est un quartier très populaire du centre-ville où le long des ruelles on trouve des étals ambulants devant des boutiques de brocanteurs.

 

830k3 Thessalonique, vendeur de fruits et légumes

 

Image très courante à Thessalonique –ailleurs aussi en Grèce, du reste–, les marchands ambulants de fruits et légumes. Ils viennent de leur ferme avec leur production, ou parfois ils ne sont que revendeurs, arrêtent leur véhicule à l’angle d’une rue et pèsent vos achats sur une balance suspendue de type peson. Le prix est évalué de tête (mais en général, généreusement, on met un peu plus du kilo et on compte un kilo tout rond), et la vente s’effectue sans ticket de caisse, vu qu’il n’y a pas de caisse. Ce doit être légal, parce que le marchand reste en place des heures et des heures, la police a vingt fois l’occasion de passer devant, et ne dit jamais rien. Il y a des vendeurs à la sauvette de souvenirs, de contrefaçons Louis Vuitton, de montres, qui déguerpissent avec leur marchandise quand la police approche, mais les vendeurs de fruits et légumes restent placidement en place.

 

830k4 Dames de Thessalonique le soir

 

Et enfin cette dernière image, parce que j’ai trouvé amusantes ces dames assises là, en ligne, le soir (il est 21h20) sur le parvis d’une église.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 19:10

829a1 Alexandre I, Archélaos I, Amyntas III

 

Lors de notre visite de Vergina, l’antique Aigai, capitale du royaume de Macédoine, nous avons vu qu’elle avait cédé cette fonction à Pella au tout début du quatrième siècle avant Jésus-Christ. C’est Archélaos I (413-399) ou peut-être Amyntas III (393-369) qui a opéré ce transfert, construisant de toutes pièces une grande ville là où précédemment existait un gros bourg. Les pièces de monnaie ci-dessus sont au musée de Pella. Pella a bénéficié d’un plan d’urbanisme très moderne dit hippodaméen ou hippodamien, d’après le nom d’Hippodamos de Milet, architecte du cinquième siècle avant Jésus-Christ, qui a construit le Pirée pour Périclès, Thourioi (en Italie du sud, dans le golfe de Tarente, c’est-à-dire entre semelle et talon de la “botte”), Rhodes, Milet. Le plan qui lui doit son nom est fait de rues perpendiculaires déterminant des îlots de bâtiments carrés ou rectangulaires. C’est génial pour remplacer des dédales de rues qui s’enchevêtrent au gré des constructions anarchiques, fluidifier la circulation, faciliter les reconstructions, mais quand, après la Seconde Guerre Mondiale, on a voulu rebâtir selon un plan hippodaméen Brest ou Le Havre qui avaient disparu sous les bombes, on a oublié de tenir compte des vents dominants, et ces voies rectilignes sont idéales pour laisser le vent s’engouffrer et souffler à travers toute la ville.

 

829a2 Philippe II et Alexandre le Grand

 

Mais revenons à Pella. Le damier de la ville est constitué de larges rues, 6 mètres pour les unes, 9 mètres pour les rues perpendiculaires, pavées, dotées de trottoirs pour celles qui vont de l’agora au port, et se coupant à angle droit, formant des îlots de 46 ou 47 mètres de large, sur 111, 133, 152, ou le plus généralement 125 mètres de long. La route du port arrivait tout droit à l’agora au cœur de la ville, facilitant contacts et commerce. Cette disposition a permis à la ville de croître pendant trois siècles. Xénophon (né en 430 ou 426, mort vers 355) dans le livre 5 des Helléniques qui traite des événements du début du quatrième siècle, prête à Cleigénès d'Acanthos (cité proche de Stageira, qui est la ville natale d’Aristote, en Chalcidique) un discours qui nous renseigne sur ce qu’était la ville peu après sa création : “Quand nous avons quitté le pays, [les Olynthiens] étaient déjà en possession d'un grand nombre de places, en particulier de Pella, la plus grande ville de Macédoine, et nous savions qu'Amyntas avait évacué ses villes et qu'il avait été chassé de presque toute la Macédoine”.

 

829a3 Cassandre, Démétrios, pièce romaine

 

En 356, Alexandre le Grand naît à Pella, fils d’Olympias (d’Épire) et de Philippe II. Il a une sœur, Cléopâtre, dont on célébrait le mariage à Aigai quand Philippe a été assassiné. En 353 Philippe II annexe la Thessalie. En 352 il se remarie avec la Thessalienne Nikésipolis, ce qui mécontente grandement Olympias, et de cette union naît en 351 une petite fille que l’on appelle Thessalonikè, ce qui veut dire Victoire des Thessaliens. Devenue grande, cette demi-sœur d’Alexandre épouse Cassandre, fils d’Antipater –un grand général de Philippe puis d’Alexandre–. Ce Cassandre règne sur la Macédoine comme régent d’abord en 316, puis comme roi en 305 après la mort du petit roi encore mineur. C’est en 315 qu’il a fondé, à la place de la petite ville de Therma, sur le golfe Thermaïque, une ville qu’il offre à sa femme et qu’il nomme comme elle, Thessalonique. Mais il maintient sa capitale à Pella. Ce n’est que sous la domination romaine que Pella perd son titre de capitale, puisque Rome est la capitale de tout l’Empire, et que la préfecture de province sera transférée à Thessalonique. Mais j’y reviendrai quand nous visiterons cette grande ville.

 

829a4 Alexandre le Grand, musée de Pella

 

829a5 Alexandre le Grand en dieu Pan, musée de Pella

 

C’est à Pella que sont nés les deux rois les plus célèbres de Macédoine, Philippe en 382 et Alexandre en 356. Au musée de Pella, j’ai photographié cette tête d’Alexandre en marbre que l’on date de 325 à 300 avant Jésus-Christ. Alexandre étant mort en 323, elle a donc été exécutée d’après nature de son vivant, ou peu après sa mort par un sculpteur qui a pu le connaître. “La forme de son corps, nous dit Plutarque, n'est nulle part mieux représentée que dans les statues de Lysippe, le seul statuaire auquel Alexandre eût permis de le jeter en fonte. Plusieurs de ses successeurs et de ses amis affectèrent bien dans la suite d'imiter les manières de ce héros, mais Lysippe fut le seul qui rendit parfaitement l'attitude de son cou qu'il penchait un peu sur l'épaule gauche, et la douceur qui paraissait dans ses yeux. Apelle, qui le peignit sous la forme de Zeus armé de la foudre, ne sut pas saisir la couleur de son teint, il la fit plus brune et plus sombre qu'elle n'était naturellement. Car Alexandre avait la peau très blanche, et cette blancheur était relevée par une teinte d'incarnat plus marquée sur son visage et sur sa poitrine que dans le reste du corps. J'ai lu, dans les Mémoires d'Aristoxène, que sa peau sentait bon, qu'il s'exhalait de sa bouche et de tout son corps une odeur agréable, qui parfumait ses vêtements. Cela venait peut-être de la chaleur de son tempérament, qui était tout de feu car, selon Théophraste, la bonne odeur est la suite de l'élaboration parfaite que la chaleur naturelle donne aux humeurs. Aussi les pays les plus secs et les plus chauds sont ceux qui produisent avec plus d'abondance les meilleurs aromates, parce que le soleil y pompe toute l'humidité qui, répandue sur la surface des corps, est un principe de corruption. C'était sans doute de cette chaleur naturelle que venait le courage d'Alexandre et son goût pour le vin”. Ici, en effet, sa tête est penchée sur son épaule gauche.

 

L’autre photo montre Alexandre en dieu Pan, avec deux petites cornes sur le front (comme le Moïse de Michel-Ange). Comme le feront plus tard les empereurs romains pour mieux affirmer leur autorité, Alexandre laissait penser qu’il était un dieu, et certains supposent que lui-même y croyait. Mais, se réclamant de la descendance d’Héraklès, fils de Zeus et d’Alcmène, il avait du sang divin dans les veines. En France, “la fille aînée de l’Église”, pays officiellement catholique jusqu’à la loi Combes de séparation de l’Église et de l’État, les “rois très-chrétiens” n’osaient pas se dire dieux dans une religion monothéiste, mais ils régnaient “par la grâce de Dieu”, ce qui est juste le degré en-dessous.

 

829b1 Pella, décantation du réseau d'eau

 

À Pella, la distribution d’eau ainsi que l’écoulement des eaux pluviales et des eaux usées ont également fait l’objet d’un plan très élaboré. Un aqueduc général, canal creusé directement dans la roche, amenait l’eau à la ville. Là, des canalisations de terre cuite enterrées, à section circulaire, prenaient le relais vers chaque rue. De place en place, à intervalles réguliers, des puits d’épuration comme celui de ma photo recueillaient au passage les impuretés. Des canalisations secondaires connectées à la conduite principale de la rue amenaient l’eau à une fontaine dans la cour de chaque maison, mais la plupart des maisons disposaient également d’un puits et d’une citerne souterraine. Les eaux pluviales et les eaux usées empruntaient, elles, des canaux à section rectangulaire courant le long des rues nord-sud et suivant la pente naturelle en direction du port. À partir des maisons et à partir des rues est-ouest, des canaux plus petits, à section rectangulaire également, rejoignaient ces gros canaux.

 

829b2 Agora de Pella

 

829b3 L'agora de Pella

 

L’agora a été construite dans la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, et sera jetée à terre, avec toute la ville, par un terrible tremblement de terre à la fin de la première décennie du premier siècle avant Jésus-Christ. C’est un grand rectangle de soixante-dix mille mètres carrés occupant l’espace de dix blocs d’immeubles. Chacun des quatre côtés de l’agora donne sur l’extérieur par une porte, dont la principale est celle de l’est, large de 15 mètres, tout comme la rue qui y mène et traverse la ville. Ce vaste ensemble comprend d’abord la place centrale (200,15 x 181,76 m.) entourée de portiques de 6 mètres de large, derrière lesquels s’ouvrent des ateliers et des boutiques de quatre pièces dont deux donnent sur le portique et les deux autres, derrière, un peu plus hautes du fait de la déclivité du terrain, donnent sur la rue de l’autre côté. Ce sont ces entreprises qui fournissaient en poteries et figurines de terre cuite, en objets métalliques, en nourriture, non seulement tout l’ouest de la Macédoine, mais aussi très largement le sud des Balkans. On trouve aussi des sols de mosaïque très élaborés et aux sujets variés –qui supposent à Pella des ateliers spécialisés–, ainsi que des peintures murales (dont il ne reste que des traces) qui sont les premiers ancêtres connus de la décoration des maisons de Pompéi. Ces très solides infrastructures commerciales ont permis à Pella de maintenir sa prospérité même après la conquête romaine de 168 avant Jésus-Christ.

 

829c1a Pella, dans l'atelier d'un potier

 

829c1b Poteries déformées à la cuisson (Pella)

 

Depuis le début, je préfère entrelarder de photos prises au musée ma description de Pella plutôt que de parler d’abord de la ville, et du musée ensuite (même si la moitié des photos du musée sont rejetées à la fin de mon article). Puisque je parle de l’agora et de ses artisans, cette grande jarre pleine de petites poteries, dans une boutique dotée d’un four, révèle l’atelier d’un potier. Lors de la cuisson, un certain nombre de pièces se déforment et sont mises au rebut. C’est ce qui est arrivé à cette assiette et à cette cruche, évidemment impropres à la vente. Plusieurs objets ratés étaient ainsi accumulés dans un coin.

 

829c2 Anses de poteries portant un sceau

 

Les anses des amphores et autres récipients servant au commerce des liquides et des grains portent presque toujours un sceau à la fabrication. C’est très intéressant pour les archéologues, parce qu’il est ainsi possible de voir d’où viennent les produits. Et ils ont constaté que Pella était en rapport commercial avec le monde entier.

 

829c3 Magot amassé par un commerçant de Pella

 

Une autre indication précieuse, c’est la découverte de monnaies. Car chaque cité, chaque état frappait sa propre monnaie, mais comme les pièces étaient en cuivre, en argent, en or, et avaient la valeur du métal dont elles étaient constituées, il n’était pas besoin de bureaux de change et toutes les monnaies étaient acceptées partout. Dévaluer consistait à amputer les monnaies d’un peu de leur poids. La “tirelire” ci-dessus avait été cachée par un commerçant dans le sol de terre battue de sa boutique. Cette jarre contenait 307 pièces d’argent de Rhodes, de la région de Pella, d’Istiée (ville de l’île d’Eubée), et de Macédoine (outre les monnaies frappées par les cités, il y avait en parallèle des koina, monnaies communes à tout le pays). Il a dû mourir sans révéler sa cachette à ses héritiers.

 

829c4 Pella, agora, sceau de la ville lors du contrôle

 

Situé dans l’un des angles de l’agora, un bâtiment a livré aux archéologues une grande quantité de sceaux comme celui-ci. Il s’agit donc d’un bâtiment administratif qui scellait ses documents, notamment ceux qui concernaient l’activité commerciale. Certains portent le nom de la ville de Pella, d’autres comme celui-ci représentent en outre une femme couronnée d’un rempart de ville. C’est, dit la notice, une allégorie de la cité. Personnellement, j’y verrais plutôt une Tychè, divinité protectrice de la cité qui en détermine le sort, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Seul ou avec le portrait, le texte dit PELLÊS POLITARKHÔN, le chef de la ville de Pella. Quelque chose comme le maire, mais avec bien plus de pouvoir que les maires de nos municipalités, qui en outre doivent soumettre leurs décisions au vote de leurs conseils municipaux.

 

829c5 Pella reconstruite

 

829c6 Pella reconstruite

 

La ville sera conquise par les Romains en 168 avant Jésus-Christ puis, trois quarts de siècle plus tard, comme je le disais tout à l’heure, elle sera ravagée par un violent séisme. Néanmoins elle continuera d’exister car il en est encore fait mention au sixième siècle de notre ère. Ensuite, très probablement, elle a été détruite par les Slaves à la fin du sixième siècle ou au début du septième. Mais pour ne pas décevoir le touriste, on s’applique à la reconstruire. C’est ridicule. Dans certains quartiers, comme sur les photos ci-dessus, il n’y a quasiment que de la pierre bien blanche et bien taillée, c’est-à-dire posée au vingt-et-unième siècle. Il aurait mieux valu construire, à l'écart, un Disneyland-Pella.

 

Les maisons s’organisaient généralement autour d’une cour intérieure bordée de portiques aux colonnes doriques ou ioniques, et possédaient leur autel domestique dans la cour, ou dans une pièce réservée, ou simplement dans une niche dans le mur, pour des cérémonies religieuses. On trouve aussi partout des réserves et des salles d’eau pour les sanitaires, souvent même avec une baignoire. Heureusement, il y a une maison dont les fondations sont en suffisamment bon état pour donner une idée de ce qu’elle a pu être. C’est la villa dite de Dionysos ci-dessous.

 

829d1 Maison de Dionysos à Pella

 

829d2 Maison de Dionysos à Pella

 

829d3 Maison de Dionysos à Pella

 

La villa dite de Dionysos, 3160 mètres carrés –l’une des plus grandes de la ville–, a été construite entre 325 et 300 avant Jésus-Christ. Elle partage son pâté de maisons avec une seule autre propriété bien plus petite et s’organise autour d’une grande cour de 300 mètres carrés et d’une cour plus petite, toutes deux bordées d’un péristyle. Celui, ionique, de la petite cour a été relevé. Ma première photo reproduit une vue d’avion qui est présentée sur le site. On y distingue très bien la petite cour bordée d’un portique et la grande cour avec un autel en son centre.

 

829d4 Pella, reconstitution de la maison de Dionysos

 

Le musée propose une maquette de la maison de Dionysos. Elle est sous plexiglas, et il y a tant de reflets que je préfère encore reproduire la photo qui en a été placée sur le site, malgré les moisissures et autres taches. Sur trois côtés de la grande cour étaient des salles de réception. Parmi elles, deux salles de banquet aux superbes sols de mosaïque.

 

829e1 Maison de Dionysos à Pella

 

829e2 Mosaïque Dionysos, maison de Dionysos à Pella

 

Venant de la cour, après avoir franchi l’antichambre au sol de mosaïque en triangles noirs et blancs faits de galets, on pénétrait dans la salle de banquet qui justifie le nom donné à la villa par les archéologues, car la mosaïque de son sol représente Dionysos portant le thyrse et chevauchant une panthère.

 

829e3a mosaïque chasse au lion, Pella

 

829e3b mosaïque chasse au lion, Pella

 

Après une autre antichambre au sol de galets en losanges, on trouvait la seconde salle de banquet dont la mosaïque représente une chasse au lion. Ces deux merveilleuses compositions n’ont pas été laissées en place. Pour les mettre à l’abri des intempéries, et peut-être aussi des visiteurs, elles ont été transportées au musée, où j’ai pu les photographier. Autour de la petite cour étaient disposés les espaces de vie. Une amorce d’escalier signifie qu’un étage existait au-dessus de tout ou partie des bâtiments de la petite cour.

 

829e4 chasse au cerf, maison du rapt d'Hélène, Pella

 

Une autre maison aux merveilleuses mosaïques est la villa dite de l’Enlèvement d’Hélène, construite elle aussi entre 325 et 300 avant Jésus-Christ. Avec ses 2350 mètres carrés, elle ne comporte qu’une cour à portique dorique, mais immense avec ses 500 mètres carrés, sur laquelle ouvrent trois salles de banquet. La mosaïque de la première salle représente une chasse au cerf, et l’artiste qui l’a réalisée a signé son œuvre, ΓΝΩΣΙΣ ΕΠΟΗΣΕΝ, "Gnôsis l’a fait".

 

829e5 mosaïque du rapt d'Hélène par Thésée, à Pella

 

Puis vient la salle d’où la villa tire son nom, avec en mosaïque le rapt d’Hélène par Thésée (les noms sont inscrits dans le sol, en haut de ma photo il est écrit Thésée, Hélène, Déjanire). Celle-ci n’est pas au musée, elle est restée sur le site et en bien mauvais état. Le dessin en semble excellent, mais de Thésée on ne voit presque rien sauf une jambe, d'Hélène on voit le visage suppliant, les mains tendues vers son amie Déjanire, et ses deux pieds… En général, on pense plutôt à l’enlèvement d’Hélène, épouse de Ménélas, par Pâris (appelé Alexandre chez Homère), fils du roi de Troie Priam, ce qui causa la Guerre de Troie pour la récupérer. Mais avant cet enlèvement, alors qu’elle n’était pas encore mariée, un jour qu’à Lacédémone (sa ville natale) elle était en train d’offrir un sacrifice à Artémis, les deux compères Thésée roi d’Athènes et Pirithoos son âme damnée l’ont enlevée parce que, trop jeune et pas encore nubile, elle ne pouvait être accordée en mariage, à la suite de quoi en bons copains ils l’ont tirée au sort. C’est Thésée qui a gagné. Mais, plus vertueux sans doute que leur roi, les Athéniens n’ont pas voulu de la jeune fille dans leurs murs, aussi Thésée l’a-t-il menée chez sa mère Aethra, à Aphidna qui est une ville voisine d’Athènes. Thésée et Pirithoos étant repartis pour d’autres aventures (l’enlèvement de Perséphone aux Enfers), les Dioscures Castor et Pollux, frères d’Hélène, sont montés à l’assaut d’Aphidna, ont récupéré leur sœur, se sont saisis d’Aethra et ont emmené les deux femmes à Lacédémone. Pour mémoire, je rappelle que Thésée a aussi enlevé Antiope, une Amazone, et que cela a été la cause de l’Amazonomachie, guerre menée par les Amazones contre Athènes. Hélène, Perséphone, Antiope, cela fait beaucoup d’enlèvements pour un seul homme. Thésée, spécialiste du rapt… Sur un autre côté de la cour, parmi trois pièces en enfilade, l’une d’entre elles qui semble être une antichambre possédait aussi un sol de mosaïque. Le sujet en est une scène d’Amazonomachie. Ne serait-ce que pour ses exceptionnelles mosaïques, Pella mériterait le voyage.

 

829f1 Poséidon, musée de Pella

 

On a retrouvé quelques autres mosaïques aux sujets mythologiques ou floraux, mais elles sont très partielles. Il a fallu trouver d’autres raisons de donner des noms aux bâtiments découverts. Par exemple, près d’un autel domestique, on a retrouvé cette jolie statuette de Poséidon. Son trident a disparu, mais l’identification est claire. On a donc appelé cette villa la Maison de Poséidon…

 

829f2 Terre cuite, musée de Pella

 

829f3 Aphrodite. Terre cuite, musée de Pella

 

829f3 Eros endormi. Terre cuite, musée de Pella

 

Encore quelques images prises au musée archéologique. Parmi la multitude de terres cuites, toutes plus jolies les unes que les autres, je ne sais que choisir. Peut-être cette jeune élégante au chapeau recherché, un bébé accroché à son flanc, et tenant à la main… un tambourin ? Un miroir ? Ensuite, j’aime bien cette Aphrodite dansant, le mouvement de son corps ne manque pas de grâce. Par décence, pour ne pas être complètement nue, elle a eu la pudeur de se mettre un chapeau. Nous avons vu que, même si la ville a survécu sept ou huit siècles, la vie a brusquement été interrompue par un tremblement de terre. La petite fortune enterrée en est une preuve. Cette statuette retrouvée dans un four de potier en est une autre. On est mort sous les décombres, ou on a fui sans retour. Quant à cet adorable petit Éros endormi, il est plus ancien, il a été trouvé dans la tombe d’une femme enterrée dans la deuxième moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, soit l’âge d’or de Pella, le temps de Philippe et d’Alexandre.

 

829g1 Tête d'enfant, offrande votive, musée de Pella

 

On voit beaucoup de statues de dieux et de déesses, d’hommes et de femmes, mais lorsqu’il ne s’agit pas d’Éros les enfants sont bien moins fréquemment représentés, sauf en terres cuites généralement assez frustes. J’ai donc retenu cette belle tête d’enfant, qui constituait une offrande votive.

 

829g2 Poséidon propose un cheval à Athènes

 

Cette poterie à figures rouges date de la fin du cinquième siècle ou du début du quatrième. Elle est donc contemporaine du transfert de la capitale. On sait que, pour être dieu éponyme de la cité d’Athènes, Athéna et Poséidon étaient tous deux candidats et se sont opposés. C’est le sujet que représente ce vase. De l’autre côté, on voit à côté de Zeus Athéna proposant l’olivier. De ce côté-ci du vase, Poséidon propose le cheval. Inutile de préciser qui a gagné, mais au septième siècle avant Jésus-Christ Poséidon a pu se consoler quand des colons grecs de Sybaris (golfe de Tarente) originaires du Péloponnèse ont fondé sur la côte tyrrhénienne de Calabre la ville de Poseidonia, ou Pæstum.

 

829g3 Décoration de lit de banquet, musée de Pella

 

829g4 Aigle en bronze, époque hellénistique, musée de Pe

 

Deux bronzes, à présent. Le premier est un accessoire en équerre servant à maintenir un lit de banquet en position redressée. À l’une de ses extrémités, il représente une tête d’homme. Je préfère montrer ici en gros plan la tête de cheval de l’autre extrémité. Cet aigle hellénistique (on le date entre le quatrième siècle, soit la fondation de Pella, et le début du premier siècle, soit la destruction de Pella), avec ses ailes étendues a dû être une décoration d’un ustensile de table, plat ou récipient, à moins qu’il n’ait orné un meuble.

 

829h1 bijou de Philoxéna, musée de Pella

 

Nombre d’objets de ce musée évoquent les habitants de Pella, dans leur vie ou après leur mort. C’est émouvant. Ainsi, cette feuille d’or gravée du nom de Philoxéna (“qui aime les étrangers”) a été trouvée dans la tombe de cette femme enterrée à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ou au début du troisième.

 

829h2a encriers et plume, musée archéologique de Pella

 

829h2b encrier et plumes, musée archéologique de Pella

 

On s’imagine généralement les Grecs de l’époque classique ou hellénistique traçant dans l’argile molle à l’aide de stylets, laborieusement, des textes qui seront lourds et encombrants à transporter. On voit ici que cette image n’est pas sérieuse. Ils utilisaient des encriers et des plumes taillées en os (première photo) ou réalisées en bronze (deuxième photo). Mais pour des raisons évidentes de conservation, la plupart des textes qui nous sont parvenus de cette époque sont gravés dans la pierre, ou tracés dans de l’argile cuite, ou encore incisés dans des métaux, comme la feuille de Philoxéna ou l’objet ci-dessous.

 

829h3 inscriprtion magique, musée de Pella

 

Je terminerai notre visite du musée avec ce très curieux objet. Il s’agit d’une tablette de plomb gravée d’une inscription en dialecte dorien tel que le parlaient les habitants de Pella, et à intention magique. Elle était roulée sur elle-même et se trouvait dans la tombe d’une femme morte dans la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, posée près de sa main droite. Le musée propose, outre la reproduction du texte (en bas de la photo ci-dessus), une transcription en caractères grecs d’imprimerie avec séparation entre les mots et avec ponctuation. Mais voilà bien des années que je ne pratique plus quotidiennement le grec ancien, et malgré mes études de philologie qui m’ont fait comparer les dialectes et comprendre leur évolution divergente à partir du grec commun, j’ai eu un peu de mal à traduire ce texte, assez éloigné de l’attique de Platon. Comme fruit de mes efforts, voici ce que dit la tablette :

 

“Je jette un sort sur les noces de Thétime et Dionysophon et leur mariage, aussi bien que [son mariage] avec toute autre femme, qu’elle soit veuve ou qu’elle soit célibataire, mais surtout celui de Thétime. Et je confie [ce sort] à Makron et aux esprits. Et quand moi, un jour, je déroulerai et relirai ces mots après avoir déterré la tablette, seulement alors Dionysophon pourra se marier, pas avant. Puisse-t-il en effet ne pas prendre une autre femme que moi-même, et que je vieillisse seule aux côtés de Dionysophon, et aucune autre. Je vous supplie, chers esprits, ayez pitié de [Phila], privée que je suis, en effet, de tous ceux qui me sont chers, et abandonnée. Mais gardez-moi [cet écrit], afin que cela n'arrive pas et que cette misérable Thétime périsse misérablement […] mais que moi je sois heureuse et bénie […]”.

 

On comprend donc que la défunte s’appelait Phila (si tel est bien le nom mal déchiffré au début, abîmé, de la ligne 6), et qu’elle aurait voulu épouser Dionysophon, être sa seule femme pour la vie, mais qu’il va épouser Thétime. Elle jette un sort sur ce mariage, et sur Thétime à qui elle souhaite de mourir de male mort, espérant au contraire obtenir le bonheur pour elle-même. L’implication de la religion et de la magie dans cette situation intime de femme jalouse de sa rivale gagnante est quelque chose que je trouve très intéressant. Par ailleurs, le fait qu’elle ait été enterrée avec cette tablette non déroulée semble indiquer que son vœu n’a pas été exaucé.

 

829i1 Pella moderne, statue d'Alexandre le Grand

 

829i2 Pella moderne, statue d'Alexandre le Grand

 

Ressortons de ce grand musée, tout récent (les abords ne sont pas achevés), immensément riche (j’y ai pris 706 photos…), bien présenté, et qui malheureusement n’attire presque personne. En pleine saison touristique (on ne peut trouver mieux que la mi-juillet), très près de la capitale régionale qu’est Thessalonique, dont l’aéroport est fréquenté par les myriades de touristes qui viennent de partout pour se dorer sur les plages des environs, arrivés vers 15h et repartis peu avant 20h, nous n’avons pas vu plus d’une douzaine de visiteurs. Pourtant, en ce qui concerne les Français, l’exposition de cet hiver au Louvre Au royaume d’Alexandre le Grand a fait connaître Pella au grand public. Et si le site, très étendu sous un soleil sans ombres est peu “lisible” pour qui n’est pas initié, en revanche ce musée est exceptionnel. Voilà pourquoi j’en fais la publicité.

 

Mais nous sommes maintenant dans le bourg moderne. On ne peut manquer la statue d’Alexandre, même si je trouve un peu injuste de ne voir que lui ici, alors que son père, Philippe, a aussi été un très grand roi. Sur le socle, une plaque dit “ΓΙΑ ΤΗΝ ΚΑΤΑΣΚΕΥΗ ΤΟΥ ΑΝΔΡΙΑΝΤΑ ΜΕΓΙΣΤΗ ΥΠHΡΞΕ Η ΣΥΜΒΟΛΗ ΤΩΝ ΣΧΟΛΕΙΩΝ ΟΛΗΣ ΤΗΣ ΕΛΛΑΔΑΣ ΕΠΕΙΤΑ ΑΠΟ ΠΡΩΤΟΒΟΥΛΙΑ ΤΟΥ ΓΥΜΝΑΣΙΟΥ ΠΕΛΛΑΣ”, ce qui veut dire (c’est un comble, j’ai moins de mal à traduire ces quelques mots de grec moderne que tout à l’heure le texte de grec ancien, en dorien du nord, il est vrai) “Pour la réalisation de la statue géante a eu lieu la contribution des écoles de toute la Grèce à l’initiative du collège de Pella”. Je traduis le mot γυμνάσιο par collège, parce que ce type d’établissement accueille les élèves entre l’école primaire et le lycée.

 

829j Thesmophorion de Pella

 

Et je terminerai notre visite à Pella par le Thesmophorion, qui se trouve dans le centre moderne, derrière un grillage. Il s’agit, comme son nom l’indique, d’un sanctuaire de Déméter Thesmophoros, petit édifice circulaire de 10 mètres de diamètre, dont l’autel se trouvait à l’intérieur, au centre. Nombre des statuettes de terre cuite qui figurent au musée en proviennent, reproduites à l’identique par moulage. Lors de la fête des Thesmophories, à l’automne, avec des célébrations propitiatoires pour la récolte au moment où on met le grain en terre, on procédait à l’offrande des grains de la moisson précédente et au sacrifice d’animaux de l’élevage. Aussi a-t-on retrouvé dans ce sanctuaire un grand nombre d’ossements de brebis et de porcelets.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 18:55

Poursuivant notre route vers l’est, nous arrivons à Edessa, haute falaise surplombant une vallée fortement boisée. Des peuples néolithiques se sont installés sur le plateau, où la Macédoine des rois, au quatrième siècle avant Jésus-Christ, a construit une muraille pour enserrer la ville, tandis que se développait, en bas, un autre centre urbain. On a longtemps cru qu’il s’agissait d’Aigai, l’ancienne capitale de Macédoine, où Philippe II avait été assassiné et enterré, jusqu’à ce que le professeur Andronicos, en 1977, découvre sa tombe à Vergina. Des stèles funéraires et autres supports hellénistiques, romains, paléochrétiens, portent la référence Edessaios ou Edessaia, citoyen ou citoyenne d’Edessa. Tite-Live, parlant de l’armée macédonienne du roi Persée en 171 avant Jésus-Christ, écrit que “le reste des cétrates [= corps de soldats porteurs d’un petit bouclier], au nombre d'à peu près trois mille, marchait sous les ordres d'Antiphilus d'Edessa”. L’empereur byzantin Jean VI Cantacuzène parle d’Edessa en 1340, mais les Turcs à la même époque, et jusqu’au vingtième siècle quand la ville a été rattachée à la Grèce indépendante en 1912, l’ont toujours appelée Vodina. Finalement, ce n’est qu’en 1930 que la ville a préféré se renommer en Edessa. Toujours est-il qu’au sixième siècle de notre ère, sur l’acropole un kastro byzantin a enserré la ville dans un triangle de 450 mètres de périmètre, et des restes des remparts hellénistiques sont encore visibles dans la ville moderne qui s’est développée tout autour. En fait peu de chose ici dans la citadelle, je vais parler tout à l’heure de la ville basse, bien mieux conservée.

 

828a1 Edessa, cascade

 

Ici, une partie des eaux disparaissait au sein de la terre jusqu’au niveau de la vallée, le reste sortait en sources qui s’écoulaient sur les pentes de l’acropole quand, au quatorzième siècle, un violent tremblement de terre a ouvert des failles, faisant jaillir l’eau des parois rocheuses dans les murs même de la citadelle. Depuis, on peut voir plusieurs cascades, dont la plus célèbre, la plus grande avec ses 70 mètres de haut, coule en pleine ville.

 

828a2 Edessa, la cascase vue de dessous

 

Le rocher d’où apparaît l’eau forme un surplomb, de sorte qu’un chemin aménagé en-dessous permet de passer derrière la cascade. L’effet est surprenant et impressionnant.

 

828b1 vieux moulin à eau d'Edessa

 

828b2 vieux moulin à eau d'Edessa

 

828b3 vieux moulin à eau d'Edessa

 

Comme on peut s’y attendre, cette énergie hydraulique n’est pas restée inutilisée, et des moulins à eau en ont profité. Il y a un petit musée qui permet la visite d’installations. Il était fermé à l’heure de notre passage, nous n’étions pas assez motivés pour revenir… Mais à l’extérieur, on peut voir ce que présentent mes photos.

 

828c1 Edessa, murs antiques

 

828c2 Edessa antique, porte est

 

828c3 Edessa antique, porte nord

 

Descendons donc dans la vallée. L’entrée sur le vaste site archéologique est gratuite. Générosité d’autant plus remarquable que le site est gardé par une jeune fille charmante qui se déplace pour nous montrer l’entrée la plus intéressante et qui répond patiemment à nos questions. Avec ses 1200 mètres, le mur qui renfermait la ville basse était beaucoup plus long que celui de la citadelle, et ne mesurait pas moins de cinq mètres de haut. Ma première photo montre le mur sud, qui est le mieux conservé et qui borde la route moderne. Il est possible de le longer vers la droite, par un sentier qui mène à la porte est (seconde photo) puis à la porte nord (troisième photo). On peut constater que l’état de conservation du mur et des portes est assez mauvais de ces côtés-là.

 

828c4 Edessa antique, dans la muraille

 

828c5 inclusion d'élément antérieur dans le mur de l'ant

 

La pax romana, cette longue période de paix assurée par la puissance de l’Empire Romain pendant deux siècles (arbitrairement, on la fait souvent débuter avec l’avènement d’Auguste en 29 avant Jésus-Christ et terminer à la mort de Marc-Aurèle en 180 de notre ère, tandis que pour d’autres elle est plus tardive, de 70 à 250 de notre ère), a rendu inutile la protection derrière de forts remparts. On en a négligé l’entretien, on les a laissés se dégrader. Leurs pierres ont même partiellement été utilisées pour des constructions nouvelles. Puis viennent les invasions des Goths qui commencent en 214 sur le Danube mais se rapprochent, et notamment en 250 atteignent la Thrace, c’est-à-dire la Turquie d’Europe et la région du nord de la Grèce à l’est de la Macédoine. En toute hâte on répare les murs d’Edessa, avec les pierres tombées à terre, avec de la brique, et en intégrant des dalles et stèles funéraires de marbre ou autre éléments architecturaux de récupération. Ma deuxième photo ci-dessus montre le réemploi d’un morceau de colonne. La stèle funéraire de ma première photo a, quant à elle, été retirée pour être présentée hors du mur dont elle faisait partie. On y voit un personnage sur son char attelé de deux chevaux et accompagné de son chien et d’un petit cochon. L’inscription nous informe que toute cette compagnie incluant le cochon a parcouru la via Egnatia (voir mon article précédent, Florina, 13 juillet 2012) jusqu’en Macédoine pour participer aux phallophoria, un grand festival en l’honneur de Dionysos.

 

828c6 Source dans la muraille d'Edessa antique

 

Nous sommes à présent, on l’a vu, dans la ville basse. Comme je le signalais auparavant, une partie des eaux de l’acropole était bue par le sol et ne voyait le jour qu’en bas. Ici, une petite source sourd dans le mur même de la ville basse.

 

828d1 rue principale de l'Edessa antique

 

Mais revenons à notre visite et revenons au côté sud. Cette porte sud donne directement sur la rue principale qui court en droite ligne jusqu’à la porte nord, et autour de laquelle s’ordonne la ville, en blocs rectangulaires, des rues plus étroites partant de chaque côté à angle droit. Si la ville a continué d’exister jusque sous l’Empire Byzantin, c’est dans la citadelle. Ce que nous voyons ici, au bas de la falaise, c’est la ville hellénistique et romaine.

 

828d2a représentation de la rue principale d'Edessa antiqu

 

828d2b représentation de la rue principale d'Edessa antiqu

 

Un panneau sur le site propose ces deux dessins pour que le visiteur puisse se faire une idée de la façon dont se présentait cette rue du temps de la vie de la cité. On voit que de chaque côté de la chaussée qui fait 4,20 mètres de large, les trottoirs sont en forme de “stoa”, c’est-à-dire de galerie couverte bordée de colonnes. Concernant le mot stoa, il est amusant de constater qu’il existe encore pour désigner, dans les villes d’aujourd’hui, les passages couverts et les galeries. Sur le site, on constate en effet qu’à droite de la rue une ligne de colonnes borde la rue pavée tandis qu’à gauche, les colonnes alternent avec des bases de piliers. Par ailleurs, ce qui reste de la ligne de façades est distant de 5,20 mètres de la ligne de colonnes. Sur le premier dessin nous sommes sur la chaussée, sur le second dessin nous sommes sous la stoa de gauche. Des pierres retrouvées au sol percées de trous permettent de comprendre que ces trous recevaient l’extrémité de poutres, d’où l’on conclut que le toit de la galerie était en charpente. Je trouve à cette rue un aspect remarquablement moderne.

 

828e colonne gravée à Edessa antique

 

La ville possédait des sanctuaires nombreux. On honorait ainsi Zeus Hypsistos (c’est-à-dire Zeus Suprême, comme à Dion), Dionysos, Héraklès Kynagidas (Héraklès Chasseur), Sabazios.(un dieu phrygien qui semble trouver son origine en Thrace, et que l’on représente comme un cavalier nomade. Les Macédoniens, éleveurs et grands amateurs de chevaux –le nom du roi Philippe signifie “qui aime les chevaux” et Alexandre s’est révélé très jeune en maîtrisant Bucéphale– l’ont naturellement adopté), Artémis, Némésis (déesse de la Vengeance Divine), et Ma Aneiketos (Mâ Invincible). Cette Mâ, dont on ne rencontre pas le nom dans les textes classiques parce qu’elle n’est entrée dans le panthéon grec qu’à l’époque de l’Empire Romain, est une déesse de Cappadoce, au centre de l’actuelle Turquie d'Asie, que les Phrygiens ont adoptée en l’assimilant à la Grande Mère des dieux, c’est-à-dire Cybèle. Puis les Phrygiens l’ont introduite dans l’île de Samothrace, et de là elle s’est répandue en Grèce. Cette Mâ ou Cybèle a ensuite été assimilée à Rhéa, puisque Rhéa est chez les Grecs la Mère des dieux mais, déesse de la fertilité, elle a aussi été associée, tout particulièrement à Samothrace, mais aussi ici ou là en Grèce, à la déesse de la végétation, du blé et de la fertilité, Déméter.

 

Par ailleurs, la tradition grecque fait de Dionysos le fils de Zeus et de Sémélé. Frappé de folie par la jalouse Héra, il erre à travers l’Égypte et la Syrie, arrive jusqu’en Phrygie où il est reçu par Cybèle qui le purifie de sa folie, lui donnant une seconde naissance. Or parce que ce Sabazios phrygien dont je parlais plus haut est fils de Cybèle, Dionysos a été assimilé à Sabazios. Et les Orgies, fêtes rituelles du culte orgiaque de la Grande Mère, ont essaimé en Grèce, associant Cybèle, ou Mâ, et Dionysos, ou Sabazios. Compliqué et embrouillé… Mais alors que la religion apportée par les Hellènes était bien structurée, chaque dieu ayant une fonction précise, la littérature a brodé mille légendes dont les versions variaient avec les différents auteurs, puis les contacts avec d’autres peuples, en Asie, en Égypte, sont venus tout compliquer, parce qu’à la différence de ce qui se passe avec les religions depuis le début de notre ère, où chacun croit détenir la vérité, ce qui provoque les persécutions des chrétiens par les empereurs romains, puis les guerres de religion entre chrétiens de diverses obédiences, et aujourd’hui le terrorisme chez certains musulmans intégristes, au contraire dans l’Antiquité on partait du principe que tout le monde avait des croyances légitimes (on s’étripait pour d’autres motifs), et on cherchait, dans les légendes de l’autre, les points communs avec ses légendes à soi, et l’on pouvait assimiler Mâ à Rhéa, Sabazios à Dionysos, et de l’autre côté de l’Adriatique, Zeus à Jupiter, Héra à Junon et Aphrodite à Vénus. Le christianisme, s’inspirant de cette méthode, mais rejetant formellement le paganisme, a procédé autrement en reprenant à son compte, sans assimilation, des éléments du paganisme, comme le sacrifice du Christ, agneau de Dieu, sur l’autel sous la forme symbolique –mais avec “présence réelle”– du pain et du vin, ou sa résurrection au moment de l’équinoxe de printemps, quand la nature revit. Ce qui n’a pas empêché certains croyants des débuts du christianisme d’être sensibles à une sorte de syncrétisme, par exemple lorsqu’à Dion (mon article sur Dion, 29 et 30 juin 2012, et mon article sur Corinthe, 8 au 10 avril 2011) on trouve côte à côte des sanctuaires païens et des basiliques paléochrétiennes contemporains les uns des autres, une Isis Tychè faisant office de Providence divine.

 

Toute cette longue digression pour dire qu’il existait autrefois à Edessa un temple de Mâ que les Goths, effectuant un raid sur la Macédoine en 268 de notre ère et saccageant les villes sur leur passage, ont détruit. Lors de la reconstruction de la ville après leur départ, aux premiers temps du christianisme, on a réutilisé des éléments architecturaux anciens pour des ouvrages civils ou pour des églises. Ainsi, deux colonnes provenant du temple de Mâ et portant des inscriptions ont été enlevées du site pour les protéger, mais une troisième, de même provenance et réutilisée pour la galerie de droite de la rue principale, a été maintenue en place. Dix-sept inscriptions couvrent le fût de cette colonne de trois mètres de haut à chapiteau ionique, relatives à dix-sept affranchissements d’esclaves, par consécration à Mâ. L’une d’entre elles, que je trouve particulièrement intéressante, dit “À la Bonne Fortune. Moi, Ailios Neikolaos, médecin d’Edessa, donne et transmets la propriété à la déesse Mâ l’invincible, d’une jeune fille du nom d’Hermionè, l’un des enfants de Tertia, mon esclave que j’ai précédemment affranchie et dont j’ai donné le titre de propriété par l’intermédiaire de l’épimélète Cl[audios] Asclépiodoros. Qui voudrait la prendre devrait payer au Trésor 5500 deniers”.

 

828f1 Edessa antique, le corps de garde

 

Le premier bâtiment sur la droite une fois franchie la porte sud est le logement du corps de garde, qui s’appuie sur le rempart. Le bâtiment comportait un étage, mais l’amorce d’escalier visible sur ma photo menait au chemin de ronde sur le mur de la ville. Une porte donnant accès à une autre pièce signifie que les deux pièces appartiennent non à des bâtiments mitoyens, mais au même bâtiment. Lors des fouilles, on a trouvé entre autres objets des monnaies du sixième siècle après Jésus-Christ.

 

828f2 Boutique, dans la rue principale d'Edessa antique

 

Continuons dans la rue principale. Après avoir franchi une rue, nous trouvons sur notre droite un gros bloc d’immeubles. À l’étage, c’étaient des appartements, mais au rez-de-chaussée on compte quatorze pièces dont la plupart ont été identifiées Cette salle à l’angle, par exemple, était une boutique qui contenait des jarres.

 

828f3 atelier d'un verrier souffleur de verre, rue principa

 

La salle suivante donnant sur la rue est l’atelier d’un souffleur de verre. En effet, les fourneaux que contenait la pièce sont ceux d’un verrier.

 

828f4 boutiques dans la rue principale d'Edessa antique

 

Laissons ce bloc et traversons la rue. Sur le côté gauche, nous trouvons également plusieurs boutiques. On comprend que pour prendre cette photo, je suis passé derrière les boutiques. On voit à l’arrière-plan la double ligne de colonnes bordant la rue principale, et encore au-delà on trouve la petite rue sur la droite de la photo. Le bloc d’immeubles dont je parlais se situe juste en face.

 

828g éléments architecturaux provenant de l'antique Edess

 

Je ne vais pas décrire en détail toute la rue. Cela n’a d’intérêt que pour qui est sur place, sinon on ne voit sur les photos que des restes de murs, bien peu parlants. À l’extérieur, sous un hangar, les archéologues ont rangé des blocs de pierre trouvés sur le site. Ici, ils ont classé ensemble des éléments provenant d’un même bâtiment, puisque portant le même motif sculpté.

 

828h Edessa, monastère d'Agia Triada

 

Avant de quitter Edessa en direction de Pella, nous jetons juste un petit coup d’œil sur ce monastère d’Agia Triada, la Sainte Trinité. Ce monastère de femmes est fermé et enfermé derrière de hauts murs. Sur la porte, aucune indication sur d’éventuelles heures de visite, seulement une plaque disant que l’on n’entre dans le monastère qu’en tenue décente. D’où, sans avoir besoin d’être grand clerc, je conclus que l’on peut entrer. Peut-être le matin. Mais nous n’avons pas envie de revenir demain matin tester l’entrée. Tant pis, nous repartons.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 18:10

827a Pisodedri, entre Prespa et Florina

 

Nous avons quitté Prespa en direction de l’est. Nous comptons visiter ainsi Edessa et Pella avant d’arriver à Thessalonique, mais la première étape, après avoir franchi la montagne (ci-dessus la station de ski de Pisodedri), sera Florina. On n’en parle guère dans les Guides (mon ami Bibendum, du Guide Vert, l’ignore superbement), mais cette petite ville est très sympathique, et possède quelques attraits archéologiques, dont un musée à la présentation claire et doté d’objets intéressants. Les photos que je vais insérer dans mon texte proviennent toutes de ce musée.

 

827b Mâchoire d'éléphant du pleistocène (musée de Flor

 

Ne parlons pas de l’époque de cette partie droite de cette mâchoire inférieure d’éléphant portant encore quelques dents, car on ignore qui vivait là et comment. D’ailleurs, je ne sais comment situer cette période. Le musée dit (je cite) “Le fossile date du milieu du pléistocène (500 000–200 000 avant Jésus-Christ). Mais le Pléistocène commençant il y a deux millions cinq cent quatre-vingt-huit mille ans et s’achevant en 9600 avant Jésus-Christ, le milieu se trouve vers un million trois cent mille, tandis que la fourchette proposée se situe entre 80 et 92 pour cent de la période. Drôle de milieu. Mais qu’importe, notre éléphant n’est, de toute façon, pas un très jeune homme. Ces bêtes, dont les défenses étaient droites et non courbes comme chez nos éléphants familiers, et mesuraient dans les quatre mètres de haut, vivaient dans les forêts et n’étaient pas rares en Macédoine, en Thessalie, dans le Péloponnèse, comme en témoignent les fossiles retrouvés en divers endroits.

 

827c1 terre cuite du début de l'âge du bronze (Florina)

 

Deux sites, sur l’aire de Florina, témoignent d’établissements humains à l’âge du bronze et au début de l’âge du fer. Ci-dessus, un ustensile de terre cuite du début de l’âge du bronze (deuxième millénaire).

 

827c2 Illustration de l'âge du bronze, musée de Florina

 

Le musée présente un très curieux document. D’une part, un papier signé du photographe Ioannis Photographopoulos disant “Ci-joint une photographie prise aujourd’hui au domicile de Madame Anastasia Hepsomenopoulou, voir note jointe. Florina, quartier d’Armenochori, an 1997 avant la naissance de quelqu’un que mon ami le devin Tirésias appelle de ses initiales J.-C.”. La note jointe à laquelle il est fait allusion dit ceci : “Je, soussignée Anastasia Hepsomenopoulou, domiciliée troisième maison à gauche dans la rue du potier, faisant usage de mon droit à l’image, n’autorise la publication de la photographie prise sur le vif et par surprise par monsieur Photographopoulos alors que je cuisinais le déjeuner de mon mari Nikolaos, que dans un délai minimum de quatre mille ans. Soucieuse de défendre les valeurs féminines de mon temps, je souhaite que toute publication de ladite photo soit accompagnée de la précision que mon époux partage les tâches ménagères en découpant les pièces de boucherie qu’il rapporte de ses chasses, et que moi-même ai une activité intellectuelle en ceci que j’enseigne à mes enfants le calcul et le maniement de la lame d’obsidienne. Fait à Armenochori, le neuvième jour de la deuxième lune de printemps, an 12 de la dernière élection des anciens, pour valoir ce que de droit”. Bien scellés dans un coffret étanche à l’air, les deux documents ainsi que le négatif étaient en parfait état de conservation. Le négatif, oui, parce que, quoique très évoluée, cette civilisation ne connaissait pas encore le numérique.  

 

Dans un premier temps, les tribus de Haute Macédoine, dont fait partie cette ville, ont été alliées et vassales du royaume de Macédoine puis, à partir du règne de Philippe II et de sa victoire de 358 sur les Illyriens, elles en ont fait partie intégrante. Il semble que Philippe ait fait urbaniser les territoires qu’il conquérait, et donc au cours du quatrième siècle avant Jésus-Christ un tissu urbain a réuni plusieurs villages et a constitué une vraie ville organisée. Puis à l’époque hellénistique elle a bénéficié, sur les plans économique et culturel, du passage de la via Egnatia. Lorsque nous étions en Italie, j’ai eu l’occasion de parler de la via Appia et d’en montrer des photos (à Rome le 16 janvier 2010, et à Brindisi, son autre extrémité à l’est, le 20 novembre 2010). Brindisi, l’ancienne Brundisium, port sur l’Adriatique dans la province des Pouilles, fait face à Durrës, l’ancienne Dyrrachium, sur la côte de l’actuelle Albanie. Après la conquête romaine de la Grèce, de la Macédoine et de la Thrace en 148-147 avant Jésus-Christ, les Romains ont construit immédiatement, c’est-à-dire probablement dès 146, une route pour relier Dyrrachium à Byzance, future Constantinople, actuelle Istanbul. C’est la voie que les textes appellent la via Egnatia sans que l’on sache d’où venait ce nom, inconnu par ailleurs, jusqu’à ce que la découverte en 1974 près de Thessalonique d’une borne milliaire gravée en latin et en grec, puis d’une autre borne en 1979 près de Philippes (la ville aux habitants de laquelle saint Paul a adressé une Épître) nous informent qu’un certain Cnæius (prononcer Gnæius, explication dans mon article sur la pyramide de Cestius à Rome, le 18 décembre 2009) Egnatius était proconsul de Macédoine, c’est-à-dire gouverneur général au nom de Rome, précisément dans les années qui suivirent la conquête. Cette via Egnatia passe par Florina, Edessa, Pella (deux noms que je viens de citer dans nos projets de visite), Thessalonique, Amphipolis, Philippes (qui sont aussi dans notre programme). Nous sommes donc ici sur la grande route qui relie Rome à Byzance, évident facteur de développement car Byzance est la porte de l’Asie et de ses richesses. La ville connaît donc un âge d’or grâce à cette voie, mais elle sera détruite par un grand incendie. L’une de mes sources situe l’incendie au début du premier siècle de notre ère, et une autre, tout aussi sérieuse semble-t-il, repousse cet incendie jusqu’à la seconde moitié du deuxième siècle…

 

827d1Tuile estampillée, Florina

 

En deux endroits, on a mis au jour des sites de la ville hellénistique. L’un d’entre eux, vers le nord, a été partiellement fouillé de 1930 à 1934, mais dans les années 1960 a été construit un hôtel, l’hôtel Xenia, précisément sur les ruines, occultant le tout et détruisant bien des choses. Une honte. Heureusement, dans les années 1980, l’Éphorat des antiquités préhistoriques et classiques a récupéré le terrain, exit l’hôtel Xenia. L’ensemble urbain occupe environ 8000 mètres carrés, mais la ville était beaucoup plus étendue, incluant les deux sites, l’espace entre eux, un espace détruit par la construction d’une route vers la colline, divers restes architecturaux ici ou là. Les blocs de 4 ou 5 maisons comptant chacune 3 ou 4 pièces, au sol de terre battue pour la plupart, sont ordonnés le long de rues de trois mètres de large. Les toits sont de tuiles, quelques unes d’entre elles étant estampillées, comme ci-dessus. Lors de la conquête romaine, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, les habitants adoptent une attitude franchement proromaine, ce qui leur vaut des avantages de la part de Rome, mais ils conservent leur culture, langue, noms, rites funéraires. Puis cette ville, comme toute la région, est restée exsangue et a vu son économie ruinée par la guerre civile romaine qui, de 48 à 42 avant Jésus-Christ, a vu s’affronter les partisans de César (assassiné en 44) et ceux de Pompée. Elle ne retrouvera de la vigueur que sous l’empire, et continuera pendant l’ère byzantine.    

 

827d2a faux marbre, ville hellénistique de Florina

 

827d2b faux marbre, ville hellénistique de Florina

 

Les maisons comportent souvent, dans les appartements des hommes, des bandes de peinture imitant différentes variétés de marbre. Tous ces faux-marbres provenaient certainement du même atelier.

 

827d3 objets trouvés dans la ville hellénistique de Flori

 

827d4 fragment d'une terre cuite moulée, Florina

 

Les fouilles de cet établissement hellénistique ont permis de mettre au jour tout un tas de petits objets du quotidien (première photo), poteries de toutes formes, poids de métier à tisser, etc. Notamment, la multitude des poids retrouvés permet d’en déduire qu’à Florina prospérait une active industrie de tissage. Des sculptures de terre cuite, comme cette belle tête de ma seconde photo, réalisées par moulage, représentent différentes divinités. Lorsque l’on n’en a qu’une partie ne montrant aucun attribut et que le fragment provient d’une maison privée et non pas d’un sanctuaire dont on connaît le dieu dédicataire, il est souvent difficile de définir quel était le dieu représenté.

 

827e1 poterie hellénistique, Florina

 

L’autre site hellénistique de Florina a également permis d’effectuer des trouvailles intéressantes. Notamment quantité de vaisselle de terre cuite à usage quotidien, des assiettes, des bols, des cruches à vin, des amphores, des casseroles, des brûle-parfums, etc. Ces objets, généralement peints en noir, semblent provenir, paraît-il, des ateliers d’artisans de Pella, la capitale des rois de Macédoine, ou bien s’ils ont été confectionnés sur place (et il y avait des ateliers de potiers, puisque l’on a retrouvé des fragments de moules), les artisans locaux se sont fortement inspirés de la production de Pella. Il est vrai qu’à cette époque la loi ne sanctionnait pas la contrefaçon, et que les créations matérielles aussi bien que les œuvres de l’esprit étaient copiées sans vergogne. Il n’est que de voir le nombre de copies romaines de statues grecques, publiquement exposées dans des palais, pour le constater. Pourtant cette civilisation hellénistique reconnaissait le talent et le génie, les artistes, écrivains, philosophes, historiens avaient en tant que tels un statut social, et par ailleurs il existait des codes de lois précis et appliqués. Mais il n’y avait pas de propriété intellectuelle.

 

827e3 Artémis sur une poterie hellénistique de Florina

 

C’est également sur cet autre site qu’a été trouvée cette Artémis plaquée sur un fragment de jarre de terre cuite. Même si, tant dans les traits de son visage que dans la lourdeur de ses formes, elle est loin des canons de l’esthétique féminine de l’époque qui se fondait sur des traits réguliers et purs, des corps sveltes et élancés, sur le modèle de la sculpture athénienne classique, elle révèle cependant le souci de décorer les objets usuels, et même cette grande jarre qui devait plutôt servir au stockage et par conséquent ne pas être utilisée au quotidien. La ville avait une grande activité commerciale, comme en témoignent des poignées d’amphores estampillées dans les îles de Thasos, Rhodes, Cos, ainsi qu’en Italie, et quantité de pièces de monnaie frappées en Macédoine même par Philippe II, Alexandre III (le Grand), Cassandre, Lysimaque, Antigone, Philippe V, Persée, et provenant de Pella, Thessalonique, Amphipolis, et hors de Macédoine des tétradrachmes nouveau style d’Athènes (deuxième siècle avant Jésus-Christ), et autres pièces d’Épire, d’Illyrie, d’Italie.

 

827e3 Musée de Florina, la déesse Athéna

 

C’est encore ailleurs, au lieudit Evgè, qu’a été trouvé ce bas-relief votif en marbre, datant du deuxième siècle avant Jésus-Christ, dédié à la déesse Athéna. Cette représentation est du type Athéna Parthénos, mais revue selon le style macédonien hellénistique. Ne pouvant tout montrer, j’ajoute ici que les habitants étaient la plupart fermiers, à considérer le volume de grain stocké dans de grandes jarres enterrées jusqu’aux épaules et fermées d’une pierre plate ou d’un couvercle en terre cuite. L’activité agricole est aussi confirmée par le grand nombre de pierres de meules et d’instruments aratoires retrouvés. La fabrication de ces outils suppose des forges et ateliers de ferronnerie, et en effet on a retrouvé plusieurs de ces ateliers installés dans une pièce de maisons d’habitation, trahis par des fours et forges, des lingots de métal, de la limaille et des scories de fer au sol.

 

827f1 Florina, stèle funéraire, vers 330 avant JC

 

Le musée de Florina expose un grand nombre de stèles funéraires. D’une part, la datation de ces stèles permet de savoir de quand à quand un lieu a été habité, et d’autre part leur présentation témoigne des coutumes funéraires de chaque époque et, lorsqu’y sont figurées des scènes, on peut y voir la représentation de la vie quotidienne du moment. Ici, nous sommes aux alentours de 330 avant Jésus-Christ, soit sous le règne d’Alexandre le Grand, et ce cavalier vient, accompagné de son cheval, participer près d’un petit autel à une cérémonie de libation où une femme tient en main le petit vase contenant le vin qui va être répandu en offrande. La libation peut être un acte individuel, accompli en privé, pour honorer une divinité ou implorer son aide, mais quand elle est effectuée entre plusieurs personnes elle revêt une signification d’accueil ou d’adieu. Je voyais donc ici un adieu du défunt aux figures situées à droite sur le bas-relief, mais la légende muséographique dit le contraire. Il s’agirait pour ce héros, au terme de son voyage vers les Enfers, de remercier ceux qui l’accueillent dans l’au-delà. Cette stèle avait été utilisée comme une simple pierre pour construire le mur d’enceinte d’un monastère.

 

827f2 Florina, stèle funéraire, époque romaine

 

Sur cette stèle d’époque romaine, il convient de voir, sous l’œil de Méduse dont la tête rayonne de serpents dans le fronton, de gauche à droite sur la rangée du haut Zeus, avec sa grande cape et son sceptre dans la main gauche. De l’autre main il tient un vase. Puis vient une déesse couronnée tenant elle aussi un grand sceptre, c’est Déméter. Quant à cet homme dont le vêtement très réduit découvre à la fois l’épaule et le bas-ventre, on l’identifie aisément grâce à la vigne garnie de grappes de raisin qu’il saisit dans chaque main, il n’est autre que Dionysos. Sur la deuxième ligne, cet homme nu, son gourdin dans la main droite, son arc dans la main gauche et sa peau de lion qui pend à son bras, pas de doute possible, c’est Héraklès. Enfin, à droite, la déesse chasseresse Artémis ne se déplace pas sans son arc. Il est vrai qu’on la représente plus volontiers court vêtue, car avec sa longue robe sur ce bas-relief on l’imagine mal poursuivant à la course le gibier dans les denses taillis de la forêt de montagne. Toutefois son arc ne lui sert pas que pour la chasse, elle s’en est aussi servie sans avoir à courir, par exemple pour tuer Coronis, la mère d’Asclépios, qui avait été infidèle à son frère Apollon, ou pour exécuter les filles de Niobé qui s’était vantée de sa fécondité, raillant Léto qui n’avait enfanté que les jumeaux Apollon et Artémis. Cette stèle est dédiée par Aurélios Claudianos à sa femme, Aurélia Cassandra. On voit que, bien qu’écrits en grec (ΑΥΡΗΛΙΟΣ ΚΛΑΥΔΙΑΝΟΣ et ΑΥΡΗΛΙΑ ΚΑΣΣΑΝΔΡΑ), ces noms sont clairement latins. Au passage, précisons (ce qui n’a rien à voir avec le sujet) que la diphtongue AU, prononcée en articulant plus ou moins séparément le A et le U, a eu tendance à évoluer, en grec, vers le son AV ou AF devant consonne (auto se prononce aujourd’hui afto), tandis qu’en latin la diphtongue s’est simplifiée en évoluant vers le son O, ce qui fait qu’en français auto se prononce oto. Il est évident que toute évolution est due aux couches sociales peu élevées, les personnes cultivées respectant les usages phonétiques, grammaticaux et lexicaux étudiés et appris. Un fait socio-politique nous montre que c’est au premier siècle avant Jésus-Christ que la prononciation O de la graphie AU a commencé à se répandre à Rome dans le peuple. En effet, au milieu du siècle, face au candidat de l’aristocratie, le candidat de la plèbe (ce qui veut dire du parti populaire) Claudius, pour bien marquer son ancrage dans ce que nous appellerions aujourd’hui la gauche, orthographiait son nom Clodius, avec un O.

 

827f3 Florina, stèle funéraire, époque romaine

 

Également d’époque romaine, cette stèle représentant trois femmes avec des cruches sur leur tête. “Pérette sur sa tête ayant un pot au lait / Bien, posé sur un coussinet…” Mais non, ce ne sont pas trois Pérette, car selon toute évidence c’est d’eau que sont remplies ces cruches. Cette stèle n’est pas funéraire, elle est votive. L’eau est purificatrice physiquement et moralement, elle sert aux ablutions. D’ailleurs cela n’a pas disparu, le culte musulman impose des ablutions de plusieurs parties du corps avant chacune des prières. Notamment dans le culte de Déméter Thesmophoros, lors des Thesmophories (thesmo– sur la même racine que le verbe tithêmi, je pose, évoque les dépôts pieux effectués au sanctuaire de la déesse, et –phore, qui porte, que l’on retrouve dans le mot sémaphore), Déméter prenant les dépôts sacrés de l’année précédente pour favoriser les récoltes de l’année à venir. Des porteuses d’eau sont ainsi représentées sur des autels domestiques dédiés au culte de Déméter Thesmophoros.

 

827f4 Florina, stèle funéraire, 3ème siècle de notre è

 

Cette fois-ci, nous sommes en présence d’une stèle funéraire représentant sept personnes et datant du milieu du troisième siècle de notre ère. L’inscription très lacunaire, dans la partie brisée en bas de la pierre, commence par ces mots “Moi Zoé Aurè…”. On peut penser qu’il s’agit de membres d’une même famille. Mais si les morts se sont étalées dans le temps, cela veut dire que le premier décès avait eu lieu depuis longtemps quand est mort le dernier et que l’on a sculpté la stèle. À moins au contraire que tous soient morts accidentellement ensemble (tremblement de terre, naufrage, etc.) ou à faible intervalle (épidémie), hypothèse renforcée par la disparité des âges des défunts, dont une majorité sont cependant jeunes.

 

827g1 coupe style byzantin, 14e ou 15e s., musée de Florin

 

Le musée comporte aussi une section d’antiquités byzantines et post-byzantines très intéressante. Ici, d’ailleurs, la différence entre ce qui est byzantin et ce qui est post-byzantin n’a guère de sens hormis le problème de datation, car la région, reculée et isolée, a servi de refuge à des chrétiens qui, retirés ici loin du pouvoir turc et de son influence, ont maintenu la culture purement byzantine fort longtemps après la conquête ottomane. Notamment, on y trouve des objets, éléments architecturaux, fragments de fresques provenant de lieux que nous avons vus ces derniers jours, autour des deux lacs Prespa. Ici, c’est une poterie d’origine inconnue datant du quatorzième ou du quinzième siècle.

 

827g2 musée de Florina, bois provenant de Prespa (15e s.)

 

C’est de l’ermitage de la Transfiguration, sur le Grand Lac Prespa (voir mon précédent article concernant Prespa), que provient ce morceau de bois sculpté datant du quinzième siècle.

 

827g3 Evangile imprimé à Venise en 1614. Agios Achilleios

 

Cet évangile provient de l’église Agios Georgios, sur l’île d’Agios Achilleios à Prespa (voir ce même article sur Prespa dans mon blog). Mais il a été imprimé à Venise en 1614. Si la Sérénissime a régné temporairement sur des îles comme la Crète ou Naxos, sur le continent comme à Monemvasia, et fort longtemps sur les îles Ioniennes dont Corfou, imposant le catholicisme romain là où la population était majoritairement orthodoxe, en revanche la Macédoine n’a jamais été sous domination vénitienne ou d’une autre puissance catholique. Comme on le voit, cela n’a pas empêché ses églises d’acquérir des éditions italiennes de ses livres sacrés.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 11:09

Je vais aujourd’hui résumer l’histoire de Prespa et parler des constructions humaines, après avoir dans mon précédent article parlé de la nature, des paysages et des animaux. Car Prespa a une longue et tumultueuse histoire. Au néolithique déjà, entre 5000 et 3300 avant Jésus-Christ, la région a probablement été habitée, quoique les restes archéologiques les plus anciens ne datent que de l’âge du bronze et de l’âge du fer. Puis, au sixième siècle avant notre ère, on trouve dans le secteur des groupes nomades et des tribus illyriennes. Du cinquième au deuxième siècle, la région est intégrée à l’empire macédonien, et sa destinée est la même que celle des autres régions administrées par Philippe II, par Alexandre le Grand et par leurs successeurs lorsque l’empire est divisé entre les généraux d’Alexandre. Puis c’est l’époque de la conquête romaine et de la romanisation. Au Bas Empire, ici comme ailleurs le christianisme pénètre, et l’on trouve des tombes paléochrétiennes. Lorsque s’établit l’Empire Byzantin, Prespa fait partie de la province d’Illyrie.

 

826a1 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 826a2 basilique Agios Achilleios, à Prespa  

826a3 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Le changement intervient à la fin du neuvième siècle quand Prespa, avec une grande partie de la Macédoine, est conquise et intégrée au royaume bulgare du tsar Siméon Cometopoulos. Un siècle plus tard, en 971, l’empire bulgare est dissous, mais l’ouest reste entre les mains des Cometopoulos. Quand meurt le tsar Nicolas, il laisse deux fils. L’aîné, David, est assassiné sur la route de Prespa à Kastoria. Le second, Samuel, va s’attacher à reconstruire l’empire de son ancêtre Siméon et fait de Prespa sa première capitale mais par la suite, sa capitale sera transférée à Ochrid, en FYROM actuelle (Former Yougoslav Republic Of Macedonia). En effet, nous avons vu dans mon précédent article, sur la vue satellite, que cette région est entourée de hautes montagnes qui la protègent, seules trois passes en autorisant l’accès. C’est donc pour lui une excellente base pour attaquer l’Empire Byzantin. En 980, il passe en Grèce, s’empare de Larissa. Il y prend les reliques de saint Achille (Agios Achilleios) qu’il rapporte à Prespa. Il ramène aussi des populations pour peupler Prespa. Il construit dans cette petite île de Mikri Prespa un palais et une grande basilique. En 983, il y dépose les ossements de saint Achille et la basilique (mes photos ci-dessus et ci-dessous) prend le nom de ce saint patron, et l’île tout entière aussi reçoit le nom d’Agios Achilleios.

 

826a4 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a5 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a6 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Cette basilique a été édifiée de 983 à 988 par des architectes et artisans amenés de Larissa. Elle est exceptionnellement grande et haute, mais son toit devait être de bois. C’est une église à trois nefs séparées par des colonnades et à narthex. Selon l’usage qui s’est maintenu dans l’Église orthodoxe jusqu’à nos jours, le sanctuaire –c’est-à-dire l’espace, dans le chœur, où le prêtre officie– était séparé de la nef par une iconostase de marbre.

 

826a7 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

826a8 basilique Agios Achilleios, à Prespa

 

Au milieu de la nef, on peut encore voir le siège de l’évêque, où se situait son trône. Samuel meurt en 1014, peut-être à Prespa. Des fouilles menées en 1965 ont mis au jour sa tombe, dans la basilique. En 1018, l’empereur de Byzance Basile II parvient à vaincre les successeurs de Samuel et récupère ses territoires, dont Prespa, puis crée l’archidiocèse d’Ochrid dont dépend Prespa. On sait qu’il vint ici, qu’il visita la basilique et le palais, mais aucun bâtiment autre que ce que nous voyons ici n’a été retrouvé. On ignore même jusqu’à leur emplacement. En 1072, des Alamans et des Francs entrent à Prespa et pillent l’église d’Agios Achilleios.

 

L’âge d’or de Prespa, sa grande prospérité du dixième siècle et du début du onzième, cela est terminé car jusqu’au milieu du quatorzième siècle va suivre une longue période où la région est alternativement envahie par les Petchenègues, les Bulgares, les Normands, les Alamans, les Francs, les Serbes, les Byzantins. On se souvient qu’en 1204 les Francs de la Quatrième Croisade dévoyée ont pris Byzance et l’ont mise à sac, mais ils tardent à occuper Prespa, région très reculée. Privé de sa capitale et de la plus grande partie de ses possessions, l’Empire Byzantin s’est déplacé sur Nicée, en Asie Mineure (Iznik actuelle). En septembre 1259, l’empereur Michel VIII Paléologue affronte le despotat d’Épire, la Sicile normande, la principauté franque d’Achaïe à la bataille de Pélagonia (vraisemblablement près de Kastoria) et parvient à reprendre Constantinople. Il reconquiert Prespa où il est représenté par le sébastocrator Jean Paléologue (en grec, sebomai signifie je respecte, je vénère, et sebastos d’où dérive le prénom Sébastien veut dire vénéré, auguste) et il continue sa marche sur la Grèce.

 

826b1 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa) 

826b2 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa)

 

Tout cela est bien long, et nous sommes encore loin de l’époque contemporaine. Faisons donc une petite pause dans le récit historique pour visiter le village d’Agios Germanos. Venant des lacs nous passons Laimos avec son centre d’information et sa SPP (voir mon article précédent) et trouvons à l’entrée d’Agios Germanos une petite église très modeste, c’est Agios Athanasios, qui date de la fin du dix-huitième siècle. On voit une iconostase assez joliment décorée d’icônes, ici la Vierge et le Christ.

 

826b3 église Agios Athanasios, à Agios Germanos (Prespa)

 

Sur les murs, les fresques sont assez bien conservées. Ici, saint Christophe. Nommé “le réprouvé”, un géant redoutable et monstrueux qu’un récit gnostique affuble d’une tête de chien, avait décidé de se mettre au service du plus puissant. Le diable lui parut être son homme, mais quand il le vit s’enfuir en présence d’une croix, notre géant chercha ailleurs. Passeur près d’une rivière, il prit un jour sur ses épaules un petit enfant mais au cours de la traversée l’enfant devint de plus en plus pesant et le courant de la rivière de plus en plus violent. Enfin arrivé sur la rive opposée, l’enfant lui dit “Tu dis que j’étais lourd comme si tu avais porté le monde sur tes épaules, mais en réalité c’est celui qui l’a créé que tu as fait passer. Le Réprouvé se fit alors chrétien et prit le nom de Porte-Christ, en grec Christo-Phoros, Christophe (plus près de l’étymologie, les anglophones disent Christopher). Par la suite, il convertit de nombreux païens et finit supplicié et décapité. Dans les églises catholiques, saint Christophe est généralement représenté come un géant s’appuyant sur un bâton, portant un enfant et les mollets dans l’eau, mais l’iconographie orthodoxe reste généralement attachée au souvenir du récit qui lui attribue une tête de chien. Représentant le passage du paganisme au christianisme, le franchissement du fleuve qui sépare le monde matériel du royaume de Dieu auquel on accède après la mort, on n’est pas loin de Cerbère, le chien des Enfers dans la mythologie grecque, qui avec Charon fait passer aux morts le fleuve infernal. Chez les Égyptiens, c’est également le dieu Anubis, avec sa tête de chien et en relation avec le Nil, qui veille sur les morts.

 

826c1 Prespa, église Agios Germanos

 

Mais continuons notre chemin plus loin dans le village. Nous arrivons à l’église qui a donné son nom au village, Agios Germanos. Il existe bon nombre de Germain qui ont été canonisés, et ce saint Germain-là, qui n’a rien à voir avec celui de Paris, est le patron de Constantinople. Il est né à la fin du septième siècle et est mort en 733. Quand son père, pour raisons politiques, est exécuté, Germain a 20 ans. On en fait un eunuque en le châtrant, et on le fait entrer, de force, dans le clergé de l’église Sainte Sophie de Constantinople. Brillant religieux, il devient patriarche. Lorsque l’empereur Léon l’Isaurien décide de l’iconoclasme (interdiction du culte des icônes et statues) et de la destruction de toutes les représentations religieuses, il prend résolument parti contre les iconoclastes. On le contraint à démissionner de ses fonctions et il meurt en exil. Le deuxième concile de Nicée, en 787, rétablira officiellement l’usage des représentations des saints comme intermédiaires de leur culte et, considérant Germain comme un martyr de la cause des opposants à l’iconoclasme, le déclare saint en le canonisant. C’est depuis cette époque qu’il est protecteur de la capitale de l’Empire Byzantin. Or l’église où nous nous trouvons, l’une des plus anciennes de la région, a été bâtie au cours des vingt premières années du onzième siècle, c’est-à-dire peu après Agios Achilleios dont nous avons vu les ruines, et aux alentours de la mort du tsar bulgare Samuel et de la reprise des lieux par l’empereur byzantin Basile II. Quoiqu’aucune de mes lectures ne fasse état de cette interprétation, je propose de voir dans cette dédicace de l’église la célébration du retour à Byzance.

 

826c2a Prespa, église Agios Germanos

 

826c2b Prespa, église Agios Germanos

 

La porte de l’église n’est pas fermée. Il suffit de la pousser pour subir l’éblouissement de parois intégralement recouvertes de fresques. Même dans le sanctuaire, derrière l’iconostase, il n’y a pas un seul centimètre carré de paroi qui ne soit décoré. C’est prodigieux. De plus, l’état de conservation de ces fresques est remarquable. Ma seconde photo est prise verticalement, du sol vers le dôme.

 

826c3 Prespa, église Agios Germanos

 

Certes, ces fresques sont loin de dater de la construction de l’église. Une inscription contemporaine de leur réalisation les date de 1743, soit plus de sept siècles plus jeunes que le bâtiment. Mais elles s’efforcent de reprendre style et thèmes du début du onzième siècle tout en étant influencées par les quatorzième et seizième siècles, et je les trouve si admirables que je ne peux résister à la tentation d’en montrer beaucoup ci-dessous.

 

826c4 Prespa, église Agios Germanos

 

826c5 église Saint-Germain, à Prespa

 

826c6 église Saint-Germain, à Prespa

 

Les sujets sont très variés, mais reprennent les thèmes traditionnels. On retrouve, par exemple, le Christ vêtu des ornements des empereurs byzantins, on retrouve la Dormition de la Vierge qui constitue l’une des divergences de l’orthodoxie et du catholicisme qui représente son Assomption, on retrouve aussi de nombreuses scènes de martyre, comme ici un décapité, un écorché vif pendu par les pieds, ou encore un martyr à qui l’on enfonce à coups de masse de gros clous dans la poitrine.

 

826c7 église Saint-Germain, à Prespa

 

826c8 église Saint-Germain, à Prespa

 

On retrouve, enfin, les scènes de la vie de Jésus, comme la Présentation au temple, Syméon portant l’Enfant Jésus, derrière lui la prophétesse Anne qui fait très jeune malgré ses 84 ans,  Joseph apportant le couple de tourterelles rituelles, et Marie attentive à la présentation de son enfant. L’autre photo montre l’entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur un petit âne. Ici, plutôt que les rameaux catholiques célébrant son entrée, on représente des enfants étalant leur manteau sous les pas de l’âne. Il y a aussi les noces de Cana, la résurrection de Lazare, la Transfiguration, la Cène, etc. Impossible de montrer tout cela, je garderai égoïstement mes images pour moi.

 

826c9a église Saint-Germain, à Prespa

 

826c9b Prespa, église Agios Germanos

 

826c9c Prespa, église Agios Germanos

 

Encore une scène, toutefois, que je montre entière, puis deux détails en gros plan. C’est le moment du baiser de Judas, de sa trahison, quand il embrasse Jésus pour le désigner aux soldats qui vont s’emparer de lui au matin du Vendredi Saint. Sur le premier gros plan, les épées sont brandies quand Judas s’approche de Jésus. Les expressions des deux hommes, leurs regards, sont remarquables d’expressivité de leurs sentiments respectifs. L’autre détail se rapporte au récit de l’évangile. Saint Jean écrit “ Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, le tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l'oreille droite. Ce serviteur avait nom Malchus”.

 

Assez pour l’instant. Reprenons notre récit historique. Au quatorzième siècle, Prespa est incorporé au royaume serbe de Stephen Dušan. Quand il meurt, en 1351, la région dépend de différents petits princes (kral. Je suis loin de parler russe, mais je sais qu'un roi se dit korol. Je suppose que, dans ces deux langues slaves, il s'agit de la même étymologie). Vers 1371 ou 1375 a lieu une incursion de Serves Albanais. Finalement, ce sont les Ottomans qui, arrivant en 1386 dans les régions situées à l’ouest de Veroia, vont assurer la stabilité politique de Prespa qui, sous leur domination, parce qu’il s’agit d’une province reculée et isolée, va connaître une période assez tranquille. En fait, elle n’est pas annexée à l’Empire Ottoman mais devient sa vassale. La région reste sous l’autorité du kral Marko, roi de Serbie dépossédé par différents princes et ne régnant que sur l’ouest de la Macédoine, lequel mourra au combat contre les Valaques, en 1395 à la bataille de Rovine, aux côtés du sultan ottoman Bayezid (Bajazet) I. Beaucoup de chrétiens viennent s’établir à Prespa, les moines fuient les grandes villes occupées par les Turcs, ils trouvent ici refuge et se multiplient les églises, les chapelles, les monastères, les cellules d’ermites.

 

826d1 Peinture rupestre religieuse, Grand lac Prespa

 

826d2 Cellule d'ermite, Prespa, Megali Limni

 

J’ai parlé, dans mon précédent article, du tour en bateau effectué sur le grand lac Prespa sous la conduite de Vasilis qui a su nous montrer les oiseaux, mais aussi des ermitages et monastères créés ici par des Orthodoxes cherchant, au sein de l’Empire Ottoman, à mettre toute la distance possible avec les Turcs et qui ont trouvé refuge ici. Le moment est donc venu pour moi d’insérer dans mon récit des images de ce mouvement. Indépendamment de toute construction, de toute caverne même, on peut voir comme sur ma première photo des représentations religieuses peintes à même la roche de la falaise. Il y a aussi (deuxième photo) maintes toutes petites constructions dont l’accès était bien protégé par la nature des lieux.

 

826e1 Ermitage de Mikri Analipsi

 

826e2 Ermitage de Mikri Analipsi

 

Vasilis a également abordé pour nous donner la possibilité d’accéder à des ermitages particulièrement intéressants, comme celui de Mikri Analipsi (“Petite Adoption”). Son église construite dans une anfractuosité de la falaise à vingt mètres au-dessus de la surface du lac date, selon le panneau placé par l’Éphorat des Monuments Byzantins, du quinzième siècle, comme ses fresques. Un site culturel qui semble sérieux remonte jusqu’à la fin du quatorzième siècle. L’édifice, en grande partie creusé dans la roche et très partiellement construit en maçonnerie était encore en très bon état lorsqu’en 1994 on en a entrepris la restauration, qui a été très limitée, mais a comporté l’installation d’un escalier métallique pour en rendre l’accès moins difficile. La fresque de ma première photo dont la seconde photo montre un détail représente la Panagia Vlachernitissa, dont le visage est typiquement byzantin.

 

826f1 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f2 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f3 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Nous avons pu aussi nous rendre à l’ermitage de la Panagia Eleousa ( la Vierge de Pitié, cf. la prière Kyrie eleison, Seigneur prends pitié). Ici, le seul accès possible est par bateau, et ensuite la chapelle est construite quarante mètres au-dessus de la surface du lac. On commence par monter des marches tantôt maçonnées, tantôt taillées dans la roche, puis on termine par un escalier de bois en très mauvais état. À Kastoria, nous avons vu des églises byzantines où les briques du mur formaient des motifs ornementaux, mais ici la même impression est procurée par de la peinture couleur brique sur une couche de plâtre. Ici, pas d’hésitation pour la date, une inscription nous dit que les moines Savvas, Jacobus et Varlaam ont financé la construction et la décoration en 1409-1410.

 

826f4 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Et pour cette décoration, une autre inscription donne le nom du hiéromoine Ioannikios (un hiéromoine est un moine ordonné prêtre à la suite de la proposition de l’higoumène). Les spécialistes décèlent deux “mains”, d’une part un artiste se référant à la tradition de la peinture macédonienne du quatorzième siècle des Paléologue, et d’autre part un artiste qui crée des compositions expressionnistes et naïves conformes aux tendances nouvelles des artisans locaux en ce quinzième siècle, et comme il n’y a qu’un nom ils supposent que le maître auteur des cartons, plus âgé et plus traditionnel, était secondé par un jeune élève.

 

826f5 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f6 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f7 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

826f8 Ermitage de la Panagia Eleousa

 

Voilà, ci-dessus, quelques unes de ces fresques. Le baptême de Jésus nous montre un saint Jean Baptiste sans sa traditionnelle peau de chameau, et la colombe du Saint Esprit, pas très blanche, plane les ailes largement étendues. La deuxième scène est la résurrection de Lazare qui déjà se redresse dans son cercueil, tandis que l’homme barbu qui suit Jésus est conforme à l’image conventionnelle de saint Pierre. La troisième scène, une mise au tombeau, montre Marie éplorée embrassant son fils mort, tandis que le jeune saint Jean prend avec affection la main du Christ contre sa joue. Derrière, les saintes femmes sont dans l’attitude de deuil des pleureuses orientales. Quant à la quatrième scène, elle fait écho à la mise au tombeau, elle se situe le matin de Pâques quand un ange apparaît aux saintes femmes qui découvrent les bandelettes bien rangées dans un cercueil vide.  

 

826g1 Plati (Prespa), église Agios Nikolaos (Metamorphosis

 

Nous nous rendons dans le petit village de Plati. À un kilomètre en suivant un petit chemin, nous trouvons l’église toute simple, toute modeste, dédiée à saint Nicolas. Mais beaucoup de gens l’appelant l’église de la Transfiguration, elle porte en fait deux noms, Agios Nikolaos et Metamorfosis. Ici, nous avons fait un bond de près de deux siècles, puisqu’elle a été construite en 1591. Nous savons qu’elle recèle des fresques, mais la porte est close. Nous repartons. Et puis, un autre jour, nous revenons et demandons à des hommes assis à la terrasse du bar du village s’il serait possible de visiter l’église. Communication un peu difficile parce qu’ils ne parlent que grec et que nous, notre grec est limité, mais ils disent quelque chose à un adolescent qui se lève en abandonnant son Coca-Cola et revient quelques minutes après en nous tendant une clé. On nous fait confiance, c’est sympathique. Et nous découvrons, en effet, un intérieur qui mérite le coup d’œil.

 

826g2 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

826g3 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Non pas tant du côté de l’iconostase, qui n’a rien d’exceptionnel, mais en contemplant les fresques qui datent de l’époque de la construction. À commencer par cette Annonciation, qui encadre une ouverture.

 

826g4 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Il y a aussi la sélection de scènes de la vie du Christ, dont le choix relève plus d’une tradition quasiment obligatoire que de la liberté de l’artiste ou de la sensibilité du commanditaire. Je ne parle pas, bien sûr, des scènes de la Passion du Christ puisqu’elles sont fondatrices du christianisme, mais par exemple de la résurrection de Lazare, ci-dessus, plutôt que la guérison de l’aveugle ou la tentation au désert. Cela dit, Il est intéressant, d’une église à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’une tradition catholique à une tradition orthodoxe, de voir toujours les mêmes scènes et de pouvoir comparer le traitement par l’artiste de l’Annonciation ou de la résurrection de Lazare. Comme de la Passion, que je montre ci-dessous.

 

826g5 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

826g6 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Voilà donc la scène du baiser de Judas, et en bas à droite sans aucun souci de perspective, saint Pierre en train de couper l’oreille du serviteur du grand prêtre, puisqu’ils sont représentés en tout petit alors qu’ils sont au premier plan. Il est une tradition qui vient de l’Antiquité, où les dieux sont représentés beaucoup plus grands que les simples humains, et que souvent le christianisme a adoptée, Jésus étant plus grand que ses disciples. Mais ici Judas et les soldats sont proportionnés à Jésus, ce n’est donc pas ce qui explique la taille de Pierre et de sa victime.

 

Par ailleurs, Judas a trahi pour le prix de trente talents. Le talent est une monnaie grecque –et non romaine– en argent, dont le poids est celui d’un pied cube d’eau. Le problème est de savoir la dimension du pied utilisée à Jérusalem en 33 de notre ère, car elle est variable selon les cités. Disons que trente talents doivent représenter pas loin de 780 kilogrammes d’argent, une somme considérable. Si j’essaie de calculer, je convertis ce poids en onces troy, l’actuelle unité de mesure des métaux précieux. Cela en fait 25000. Selon la cotation de l’argent, on arrive à six cent soixante mille Euros. C’est beaucoup. Dans son évangile, saint Mathieu écrit "Judas jeta les pièces d'argent dans le temple, se retira, et alla se pendre." Telle est la scène représentée ici, et qui n’est pas fréquente. Peut-être parce que, selon les Actes des apôtres, la mort de Judas est différente. "Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s'est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues". Cette différence peut expliquer que l’on s’abstienne pour éviter d’avoir à faire le choix entre les versions. Mais il est une chose qui m’étonne. Mathieu est contemporain de Jésus et de Judas, l’un étant son maître, l’autre son condisciple. Il ne peut ignorer la monnaie de son temps. Il l’ignore d’autant moins qu’avant de suivre Jésus il exerçait les fonctions de publicain, autrement dit fonctionnaire chargé de la perception des impôts. Or je suis sûr du poids du talent d’argent, et pour lever tout doute je viens de le vérifier dans mon Guide grec antique (Paul Faure et Marie-Jeanne Gaignerot, éditions Hachette 1991, page 129) ainsi que sur divers sites Internet. C’est plus de trois quarts de tonne que Judas a jetés dans le temple. Il faudrait l’imaginer faisant plusieurs tours avec sa brouette (car si la plus ancienne représentation de brouette date du treizième siècle de notre ère, des inventaires grecs de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ semblent bien faire allusion à ce genre de véhicule), ou bien venant déverser son tombereau tiré par des bœufs. On est bien loin des représentations de la Renaissance où, lors de la Cène, Judas est attablé, tenant dans sa main, cachée sous la table, une petite bourse gonflée. Cela ressemblerait davantage à un camion blindé de transport de fonds estampillé Brink’s, garé discrètement le long du trottoir d’une petite rue adjacente.

 

826g7 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Suivant la chronologie de Jésus, je trouve, tout en haut de part et d’autre de la poutre, le calvaire avec Jésus en croix, mais les croix des deux larrons sont absentes de la représentation, et à droite la descente de croix. On note que sur ces deux images, sont représentés la lune et le soleil.

 

826g8 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

Cette fresque est en assez mauvais état, ce qui au premier moment rend difficile son interprétation, mais en y regardant de plus près, on distingue que la main de l’homme en vêtement sombre et le regard tourné vers nous est posée sur le flanc du personnage central qui ne peut être que Jésus, lequel abaisse le manteau de son épaule gauche, découvrant son épaule, son bras, son flanc. C’est donc, après la résurrection de Jésus, le moment où Thomas incrédule met sa main dans la plaie de Jésus pour le reconnaître. Et puis, levant tout doute, on s’aperçoit qu’en haut l’inscription dit “ê psêlaphês tou Thôma”, autrement dit “la palpation de Thomas”. Selon l’évangile de saint Jean, “Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : ‘Nous avons vu le Seigneur.’ Mais il leur dit : ‘Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.’ Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, se présenta au milieu d’eux, et dit : ‘La paix soit avec vous.’ Puis il dit à Thomas : ‘Avance ici ton doigt, et regarde mes mains, avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais crois.’ Thomas lui répondit : ‘Mon Seigneur et mon Dieu !’ Jésus lui dit : ‘Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru’.”

 

826g9 église Agios Nikolaos (Metamorphosis) à Plati (Pre

 

 

Terminons cette visite d’Agios Nikolaos (Metamorfosis) de Plati avec cette vue de tout le panneau de fond, derrière la poutre, avec la représentation de la Dormition de la Panagia, sujet partout répété et qui montre la très grande dévotion à la Vierge Marie. Après cette visite, nous avons soigneusement refermé la porte et sommes retournés vers le village où les mêmes messieurs étaient toujours assis derrière les mêmes tables, et avons restitué la clé en leur disant evkharisto parapoly.

 

Dans cette église, je le disais, nous étions en 1591. Avançons de seulement 29 ans. En 1620, dans la région ont proliféré les contrefaçons de monnaies d’or et d’argent. Le gouverneur de Roumélie envoie des inspecteurs. Dès l'année suivante, en 1621, Prespa est le théâtre d’actions de klephtes. Intégré à l’Empire Ottoman Prespa n’est plus enclavée dans des frontières administratives, et une grande part de la population émigre. Les personnes qui restent sur place conservent leur attachement à l’orthodoxie, mais pour survivre on met ses principes religieux dans sa poche avec son mouchoir par-dessus, et on pratique le brigandage. À partir de 1715, le kazade (la province) de Prespa est chargé de sécuriser les routes, infestées de bandits de grands chemins.

 

Puis viennent, au dix-neuvième siècle, en même temps que dans toute la Grèce, des mouvements de libération, mais l’économie doit être assez prospère si l’on en croit la qualité des églises et des maisons, ces dernières appartenant à des représentants de la Turquie, ou à des propriétaires qui s’inspirent du style des maisons urbaines, par exemple celles de Bitola (actuel FYROM). Dans la seconde moitié du siècle, alors que la plus grande partie de la Grèce est libérée, le territoire reste sous tutelle ottomane, mais Prespa est revendiquée auprès des Ottomans par les Bulgares d’un côté, par les Grecs de l’autre. Finalement, après des répressions qui ont provoqué l’émigration de beaucoup vers la Roumanie, les USA, le Canada, Prespa est rattaché à la Grèce, et la frontière est fixée en 1913 par le traité de Bucarest. Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, on a parlé ici principalement le turc (les Turco-Albanais), puis viennent le slavo-macédonien, l’Albanais, le Valaque. En dernière place vient le grec…

 

Pendant la Première Guerre Mondiale, ce sont des troupes françaises qui sont chargées de garder la frontière contre les Bulgaro-Germains. Lors du dramatique échange de populations, 88 familles de réfugiés grecs venant des rives de la Mer Noire (ici on parle du Pont Euxin, et en grec on se limite au premier mot, que l’on prononce Ponn’doss) s’installent à Prespa dans un premier temps, mais bientôt ces familles repartent vers l’Amérique ou vers l’Autriche, entraînant avec elles des locaux. Toutefois, on a laissé à Prespa des membres de la famille, un terrain, son cœur… Aussi, s’enrichissant à l’étranger –les Grecs de la diaspora sont pour la plupart très actifs, très entreprenants, tandis que beaucoup de Grecs de Grèce sont, quoique fidèles au christianisme, profondément marqués par le fatalisme musulman–, les expatriés envoient des fonds qui permettent d’accélérer la reconstruction. Puis viennent la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation italienne, et de 1946 à 1949 c’est la terrible guerre civile. Sous la domination des Partisans communistes (dénommés “Armée grecque démocratique”) ont lieu de nombreuses déportations vers des pays du Pacte de Varsovie qu’il s’agit de repeupler.  L’époque est proche, elle est dans les mémoires. L’une des personnes que nous avons rencontrées nous a raconté que sa grand-mère, en compagnie de plusieurs de ses enfants (dont le père de notre interlocutrice, alors tout petit) ont ainsi été enlevés et envoyés en Pologne, tandis que son grand-père, qui était absent, ainsi que la fille aînée, ont échappé à la rafle, mais sont restés longtemps sans savoir ce qui était advenu du reste de la famille. Par ailleurs, nous sommes entrés dans une épicerie pour acheter des haricots de Prespa et du soda bien frais. Quand, à l’habituelle question “d’où venez-vous ?”, nous avons répondu “de France”, le patron, un homme d’âge mûr, a prononcé le nom de Maria Skłodowska Curie, dans sa forme polonaise, alors qu’en général les gens évoquent François Hollande ou le PSG. Devant notre étonnement, il nous a dit avoir été enlevé tout petit garçon et envoyé en Pologne, seul, sans famille. Quoiqu’il ait durement souffert de cette situation (il ne peut en être autrement), il était heureux, ensuite, de s’entretenir en polonais avec Natacha. Je ne saurais dire de quoi, je ne comprends pas un mot de cette langue. Seulement 1400 habitants à Prespa, nous n’en avons bien sûr rencontré qu’une infime partie, et sur ce nombre deux familles touchées par ces déportations. C’est dire l’ampleur de ces actions, ici tout particulièrement. Parce que les troubles ont été encore plus violents qu’ailleurs, la région de Prespa est restée sous contrôle militaire direct depuis la fin de la guerre civile et jusqu’à la chute du régime des Colonels en 1974.

 

826h1 Maison abandonnée (île d'Agios Achilleios, Prespa)

 

826h2 Maison abandonnée sur l'île d'Agios Achilleios

 

Suite à toutes ces dramatiques années de guerre, étrangère ou civile, des villages entiers sont en cendres ou abattus sous les bombes. Beaucoup d’habitants fuient à l’étranger. Dans les années 1950, les lieux sont presque déserts. L’État, alors, tente de repeupler Prespa en y sédentarisant 300 à 350 familles de paysans valaques nomades d’Épire et de Thessalie.

 

826i1 Vieille maison de brique crue (Prespa)

 

826i2a Prespa, vieux moulin à eau

 

826i2b Prespa, vieux moulin à eau

 

Aujourd’hui, Prespa est reconstruit, mais garde nombre de vestiges de son passé. Ci-dessus, nous voyons une vieille maison de brique crue, dont la technique n’est pas très éloignée de celle des Minoens en Crète ou des autochtones du néolithique. La deuxième photo montre un moulin à eau ancien, où il m’a été possible de pénétrer par l’ouverture en plein cintre que l’on voit. À l’intérieur, il reste cette roue à aubes métallique, et un bras de la rivière court toujours entre les pierres de la ruine.

 

826j Bois bien rangé à Prespa

 

De bonnes routes ont été ouvertes, le pays est complètement désenclavé, le passage de touristes apporte le monde extérieur, et la diffusion partout de la télévision, du téléphone portable, d’Internet, ont fait entrer la modernité à Prespa. Si l’on s’attend à voir un peuple de nomades récemment sédentarisés et vivant à l’ancienne, campés dans des ruines comme précédemment sous leurs tentes, on sera bien étonné. Au contraire, tout est moderne et bien ordonné comme en témoigne ce bois parfaitement rangé.

 

826k1 Prespa, Mikri Limni, pont flottant vers Agios Achille

 

Pour terminer ce trop long article, je me propose d’emmener de nouveau mes lecteurs dans l’île d’Agios Achilleios, sur Mikri Limni (le Petit Lac), en empruntant cette passerelle flottante d’environ 850 mètres de long (mesurée en comptant patiemment mes pas, ce qui risque de donner un chiffre quelque peu inexact). Nous y avons déjà vu cette superbe basilique du tsar Samuel. Les maisons abandonnées que j’ai montrées un peu plus haut en viennent aussi.

 

826k2 église Agios Georgios, île d'Agios Achilleios, Pres

 

826k3 église des Saints Apôtres, île d'Agios Achilleios,

 

Je voudrais seulement ajouter que Prespa, et plus particulièrement l’île d’Agios Achilleios, ont vu pousser comme des champignons dans un sous-bois à l’automne les églises et les monastères. Et cela tout au long des siècles. À l’entrée de cette toute petite île, un mât portant une moisson de flèches, comme à Paris pendant l’occupation allemande, indique la direction à prendre pour voir des églises. Qui, il faut bien l’avouer, sont d’inégal intérêt. Nous voyons par exemple (première photo) Agios Georgios, où nous n’avons pu pénétrer pour y voir des fresques du quinzième siècle, et dont le cimetière est encore utilisé de nos jours. Ou Agioi Apostoloi (seconde photo), les Saints Apôtres, que seul le panneau brun signalant un lieu d’intérêt culturel m’a permis d’identifier parce que, reconnaissons-le, il est difficile de reconnaître dans cet unique pan de mur une basilique byzantine des onzième et douzième siècles. Il paraît qu’une pierre provenant de cette basilique et conservée au musée de Florina porterait le nom d’un certain Iulios Krispos, bienfaiteur de la cité-état de Lyka. Cette cité se situait quelque part au sud-ouest de l’île et, selon les historiens, elle aurait prospéré pendant cinq siècles, d’environ 200 avant Jésus-Christ jusqu’à une date assez avancée dans le Bas-Empire, mais n’aurait pas disparu ensuite, puisque ce Krispos en est le bienfaiteur de nombreux siècles plus tard.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 11:27

Prespa, c’est une région de l’ouest de la Macédoine, à l’extrémité nord des monts Pinde, qui doit son nom à deux lacs, un petit (Mikri Prespa), tout grec à l’exception d’une toute petite portion albanaise (43,5 kilomètres carrés en Grèce et seulement 3,9 en Albanie), et un grand (Megali Prespa), dont la Grèce ne possède que 41,3 kilomètres carrés alors que l’Albanie en a 34,9 et que 176,3 sont en FYROM (Former Yugoslav Republic Of Macedonia, c’est-à-dire le pays de Macédoine, opposé à la région grecque de Macédoine). Prespa, lacs et terre, ce sont en Grèce 330 kilomètres carrés, 13 villages et seulement 1400 habitants.

 

825a Prespa sur Google Earth

 

Ci-dessus, une vue satellite des lacs et de la région prise sur Google Earth. Parce que Prespa est enclavée entre le mont Vrondero (1457m.) à l’ouest, le mont Triklario (1749m.) au sud et le mont Varnoundas (2334m.) à l’est, seules trois passes (que j’ai représentées par des traits rouges) donnent accès à l’extérieur, vers l’est la ville grecque de Florina, au sud vers la ville albanaise de Bilisht et au nord vers la ville macédonienne de Bitola. En un temps où les attaques ne pouvaient avoir lieu par avion, cette situation rendait plus aisée la protection des accès, et comme on va le voir dans mon autre article sur Prespa elle explique certaines données historiques. Encore un mot sur la géologie et la géographie. Au jurassique, il y a deux cents millions d’années, la région n’était qu’une partie d’un très grand lac. Au pliocène, entre onze et un million d’années, le niveau de l’eau était à 80 mètres plus haut qu’aujourd’hui, où l’altitude de la surface est de 850 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le niveau de l’eau baissant a laissé sèche une grande partie, tandis que subsistait entre Albanie et Macédoine le grand lac d’Orchid, et d’autre part les lacs Prespa qui tous trois ne faisaient qu’un. Puis la rivière Agios Germanos qui se déversait au niveau du petit lac a apporté des sédiments qui ont créé un isthme haut de 18 mètres entre les deux lacs, sauf une étroite passe, le détroit de Koula. Au vingtième siècle, dans les années 30, la rivière a été déviée vers le sud du grand lac, et dans les années 80 le libre passage des bateaux a été entravé par une première écluse rudimentaire, reconstruite de façon plus élaborée en 2005 avec des fonds européens pour réguler le niveau de Mikri Prespa. En effet, Megali Prespa est un peu plus bas, et en limitant le déversement de Mikri Prespa on peut en utiliser les eaux pour l’irrigation des champs.

 

On a pu s’étonner que Megali Prespa n’ait pas de déversoir, jusqu’à ce que l’on se rende compte que par des voies souterraines ses eaux s’écoulent pour donner naissance à des sources en FYROM, d’où des cours d’eau se dirigent vers le lac d’Orchid, puis la rivière Drin. La profondeur moyenne de Mikri Prespa n’est que de 4,10 mètres, tandis que celle de Megali Prespa est de 18 mètres, avec un maximum de 55 mètres.

 

     825b1 champ de haricots à Prespa

 

825b2 haricots à fleurs rouges

 

825b3 haricots à fleurs blanches

 

Ces données expliquent que l’économie de Prespa repose sur l’agriculture, avec une spécialité, le haricot. Mes photos ci-dessus représentent un champ de haricots comme on en voit partout, partout, partout dans cette région. Et toutes les espèces sont cultivées. Ici, je montre des haricots à fleurs rouges cet d’autres à fleurs blanches, mais j’ignore si ce sont des fèves, des lingots, des cocos, des flageolets, etc.

 

825c1 vaches en liberté à Agios Achilleios

 

825c2 vache se rafraîchissant dans la mer à Psarades

 

L’élevage aussi occupe une grande place. Ici, on n’enclot généralement pas les animaux, qui se promènent librement. Par exemple, pour je ne sais quelle raison qui leur passe par la tête, ces vaches gravissent la colline d’Agios Achilleios, une petite île sur Mikri Prespa, comme si elles voulaient se rendre à l’église. Ailleurs, à Psarades, en bordure de Megali Prespa, cette vache est descendue dans la mer, chercher peut-être la fraîcheur, mais plus probablement parce que les parties de son corps qui sont immergées sont à l’abri des insectes, mouches et taons.

 

825c3 poissons séchant au soleil à Psarades

 

825c4 poissons séchant au soleil à Psarades

 

Bien sûr aussi la pêche est une ressource essentielle de la région. Mes photos, prises à Psarades, montrent des poissons que l’on met à sécher au soleil dans la rue. Conservé séché ou vendu à l’exportation, le poisson frais ne fait pas partie des spécialités culinaires les plus courantes en Grèce. Avec ces kilomètres de côtes maritimes, avec ces lacs comme Prespa, on se dit que dans n’importe quelle taverne on va déguster du poisson frais, or si tous les menus proposent du poisson, dans la liste la moitié sont surgelés…

 

825d1 centre d'information de Laimos

 

825d2 Foteini, au siège de la SPP (Société pour la Prote

 

À ces ressources, récemment s’est ajouté le tourisme, qui s’explique par la richesse écologique de la région, où l’on recense plus de 1500 espèces végétales, 23 espèces de poissons, 11 espèces d’amphibiens, 21 espèces de reptiles dont la vipère et le lézard des sables qui ont ici leur habitat le plus austral d’Europe, 42 espèces de mammifères dont des ours bruns, des loups, des chamois sur les pentes de la montagne et des loutres dans les marécages, et plus de 260 espèces d’oiseaux dont 164 nidifient ici. C’est cela qui va faire l’objet du présent article. Hélas, nous n’avons vu ni ours, ni loup, ni chamois, ni loutre, rien que des centaines d’oiseaux et d’insectes. Ce qui nous a déjà procuré bien du plaisir.

 

En février 2000, les premiers ministres des trois pays concernés, Grèce, Albanie, FYROM, se sont réunis à Agios Germanos pour signer officiellement la création du parc transfrontières de Prespa. Cette zone protégée favorise évidemment le tourisme écologique. Il existe à Laimos, un village de ce territoire, un centre d’information (première photo) où nous avons été accueillis par une jeune Française qui fait ici une période de volontariat, et qui nous a aussi indiqué, à quelques centaines de mètres, la Société pour la Protection de Prespa (SPP). Là, nous avons fait la connaissance de Foteini (seconde photo), l’une des responsables, extrêmement compétente, qui nous a tout expliqué et qui nous a fait effectuer une passionnante visite de certains points clés du parc. J’ajoute au passage qu’avec cette personne aussi sympathique qu’elle est compétente, nous avons noué des liens d’amitié. Je ne suis plus à Prespa aujourd’hui, et j’ai oublié de relever les coordonnées GPS de SPP. Disons qu’en se dirigeant du lac vers Agios Germanos, tout de suite après avoir vu sur la droite le centre d’information, on prend la première rue à gauche, et c’est là, à cinquante mètres. Et le téléphone est le (+30) 23 85 05 12 11.

 

825d3 tortues dans laz nature à Prespa

 

825d4 l'une des espèces de papillons de Prespa

 

Puisque je parlais des espèces animales, certes une tortue n’est pas un animal bien exotique, mais il est toujours surprenant, pour le citadin que je suis, d’en rencontrer dans la nature au détour d’un chemin. Par ailleurs, Prespa héberge plusieurs espèces spécifiques de papillons, mais n’y connaissant rien je suis bien incapable de donner le nom de celui de ma photo.

 

825d5 plantes de Prespa

 

825d6 plantes de Prespa

 

825d7 Plantes de Prespa

 

En matière de botanique, je n’en sais pas plus qu’en entomologie. Tout ce que je peux dire, c’est que les originales plantes ci-dessus dont je ne peux donner le nom se retrouvent un peu partout dans la région de Prespa.

 

825e plantes aquatiques de Prespa

 

La flore ne se développe pas seulement sur la terre sèche. Dans les zones humides de Prespa, on rencontre également des nénuphars et nymphéas, des roseaux, et puis aussi ces plantes de ma photo qui dessinent par touffes dans l’eau de curieuses compositions d’un graphisme abstrait.

 

825f1 panorama de Mikri Prespa vers Agios Achilleios

 

Et tout cela dans des paysages somptueux. Ce panorama est pris du continent, devant le petit lac, en face de l’île Agios Achilleios et la passerelle flottante qui permet de s’y rendre à pied sec en moins d’un kilomètre.

 

825f2 le pont flottant sur Mikri Prespa vers Agios Achillei

 

Sur la rive, une haute colline permet d’avoir, du même paysage, une vue différente mais tout aussi enthousiasmante. On voit la longue passerelle flottante, le cordon de végétation aquatique qui relie l’île à la terre mais n’est nullement stable et n’autorise pas le passage, et puis il y a ces couleurs douces et fondues qui rendent la vue délicatement mélancolique. Non, non, le lac de Lamartine ne peut rien avoir à envier à celui-ci, j’en suis sûr.

 

825f3 zone humide de Prespa

 

825f4 zone humide de Prespa

 

Dans cet environnement de rivières, de lacs, de montagnes, d’étroites plaines fertiles, les paysages sont très variés. Dans la visite découverte où Foteini nous a guidés, nous avons pu voir, grâce aux puissantes jumelles et au télescope qu’elle avait apportés, les lieux où nidifient les pélicans et qu’il est strictement interdit d’approcher pour ne pas déranger les oiseaux. À cette époque de l’année, les œufs sont éclos et nous avons pu voir les jeunes pélicans encore peu pourvus de plumes. Cela, rien que pour les yeux, c’est inaccessible avec nos objectifs limités à 300 millimètres de distance focale (ce qui, sur les capteurs numériques de cette catégorie d’appareils, équivaut déjà à plus de 450 sur film argentique). Mes lecteurs ne pourront donc pas en profiter, ce que je déplore. Je me contenterai de ces vues des zones humides et sableuses, près du débouché de cette rivière dans le lac.

 

825f5 paysage de Prespa par temps orageux

 

Pendant les quelques jours passés à Prespa, il y a eu un très bref passage orageux, sans pluie, mais qui a donné au ciel et au lac des teintes particulières, comme ce vert émeraude agité de petites vagues. Puis il y a eu un splendide arc-en-ciel. J’ai été vraiment séduit par les couleurs de ce paysage. 

 

825f6 paysage de Prespa

 

825f7 paysage de Prespa

 

C’est surtout en fin de journée, quand le soleil est moins violent, que tout prend plus de relief. Les hautes montagnes qui entourent les lacs sortent de cette brume d’ultra-violet qui les fait paraître plus pâles, le lac devient plus inquiétant.

 

825f8 coucher de soleil sur Mikri Prespa

 

Splendide aussi est le coucher de soleil qui embrase le ciel. Puis le soleil atteint le sommet de la montagne, la lumière décline d’un coup, et les couleurs virent à l’orangé. Un moment à ne pas manquer.

 

825g1 observatoire pour amateurs d'oiseaux

 

Pour le touriste désirant voir des oiseaux, des observatoires ont très judicieusement été placés dans des endroits appropriés. Mais il est évident que l’idéal est d’être guidé. C’est grâce à Foteini que nous avons pu trouver les endroits les plus intéressants et les plus riches.

 

825g2 notre guide sur le grand lac Prespa

 

De même, il nous a été conseillé d’aller demander à Psarades un guide qui nous emmènerait en bateau sur le grand lac voir des oiseaux et des ermitages perchés dans la roche. Il est sympathique, il connaît bien son affaire, il nous a fait faire des découvertes magnifiques (dans le présent article on va voir des oiseaux photographiés lors de cette promenade, et dans mon prochain article ce seront les ermitages), et ensuite il nous a donné rendez-vous pour nous conseiller des masses de visites à effectuer en Macédoine et en Thrace. Cela vaut donc vraiment la peine que je donne ici ses coordonnées (mais, pour se sentir libre, dit-il, il n’utilise pas Internet). Il se prénomme Vasilis, son portable est (+30) 69 45 74 46 57 et on le trouve au village de Psarades, à la taverne Syntrofia (la dernière taverne sur le port).

 

825h1 cygnes sur lac Prespa

 

Avec Foteini, avec Vasilis, nous avons vu toutes sortes d’oiseaux en grand nombre. Et pas seulement, comme sur cette photo, des cygnes, même si je suis plus habitué à voir cet animal décoratif sur des lacs en ville ou dans des parcs de châteaux. Mais j’ai toujours plaisir à en voir, parce que me viennent immédiatement à la mémoire ces vers de Mallarmé dont je raffole, “Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui / Magnifique mais qui sans espoir se délivre / […] / Il s’immobilise au songe froid de mépris / Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne”.

 

825h2 plus vite, petits canards, plus vite (lac Prespa)

 

Ces oiseaux ont l’air d’être des canards, mais je ne suis pas très sûr de ne pas me tromper. Je place ici cette photo parce que je les trouve désopilants, à pédaler à toute vitesse pour arriver plus tôt je ne sais où, et eux non plus. Rien ne leur a fait peur, ils ne vont vers rien de précis… Impossible de deviner ce qui se passe dans une tête de canard…

 

825i1 vol de cormorans sur lac Prespa

 

825i2 Les lacs Prespa abritent une colonie de cormorans

 

825i3 cormoran nain prenant le soleil (lac Prespa)

 

825i4 cormoran nain (lac Prespa)

 

Prespa héberge la plus grande colonie de cormorans pygmées de l’Union Européenne. Leur vol rapide est élégant, et lorsqu’ils plongent pour pêcher, ils restent si longtemps sous l’eau qu’on les croit perdus corps et biens, puis soudain on les voit réapparaître beaucoup plus loin. Ils aiment aussi se poser sur terre et rester les ailes étendues à se sécher au soleil.

 

825j1 Pélican à Prespa

 

Et puis ici à Prespa nous sommes au royaume du pélican (rassurez-vous, je vous ferai grâce aujourd’hui de la Nuit de Mai de Musset “Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage […] Puis, gagnant à pas lents une roche élevée…”). On trouve ici principalement des pélicans dalmates, la plus grande colonie au monde de cette race, et une vaste colonie de grands pélicans blancs qui, situation unique en Europe, nidifient avec les pélicans dalmates.

 

825j2 Grand pélican blanc, lac Prespa

 

Le pélican dalmate est un peu plus petit et il est tout blanc, alors que malgré son nom le grand pélican blanc a le bord des ailes noir, comme celui de la photo ci-dessus. Il n’est donc pas bien difficile de les différencier, même pour le profane.

 

825j3 Prespa, décollage de pélican

 

825j4 Prespa, décollage de pélican

 

Ces gros oiseaux ont du mal à décoller. Ils doivent courir sur l’eau, ou sauter à la surface, en battant le lac de leurs ailes pour parvenir à prendre leur vol. Quelqu’un ici m’a dit que pour se moquer, on les appelait des Dakota, par allusion au gros et pataud avion de transport de troupes Douglas C-47 dont on se demandait, en le voyant rouler sur la piste, s’il allait parvenir à s’élever.

 

825j5 vol de pélican sur le grand lac Prespa

 

825j6 Prespa, Megali Limni. Grand pélican blanc

 

Et voilà, c’est parti. Au début des années 1970, les pélicans nidifiaient en plusieurs endroits de Mikri Prespa, mais principalement dans la pointe sud, en territoire albanais. Mais l’Albanie a entrepris de vastes travaux de gestion de l’eau, ce qui a provoqué de grands troubles dans la colonie déjà en nombre décroissant. Les pélicans ont alors trouvé refuge plus au nord, en territoire grec. Sous la garde vigilante et active de la SPP, leur nombre a été multiplié par 5 au début des années 1980 et désormais avec un millier de couples la colonie de pélicans dalmates représente 7 à 10 pour cent de la population mondiale. Quant au grand pélican blanc, il continue de se bien reproduire, et ne semble pas souffrir du fait que ses plus proches congénères sont à plus de 800 kilomètres de Prespa.

 

825j7 Pelicanus onocrotalus, Prespa, Megali Limni

 

Une fois en l’air, ailes étendues pour planer, ce grand oiseau retrouve toute sa majesté. Cette fois-ci, c’est Baudelaire que je cite (même si ces vers s’appliquent à l’albatros) : “Exilé sur le sol au milieu des huées / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher”.

 

825j8 Prespa, Megali Limni. Vol de pélican

 

Quoique je sois conscient d’abuser avec toutes ces photos de pélicans, je ne résiste pas à l’envie d’en placer une dernière. Elle est symbolique de la fin de mon article, puisque ce pélican s’en va... 

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche