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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 01:02
 
Et voilà, nous avons quitté Athènes. Bien des fois déjà nous l’avons quittée, mais toujours pour y revenir après un tour de Péloponnèse, un voyage en Crète, une virée à Delphes, un périple d’île en île dans une mer ou dans une autre, un petit bonjour à notre amie Marianne à Lavrio, une visite de Marathon, et aussi pour nous envoler vers un long séjour à Paris et à Grodno cet hiver. Mais cette fois-ci, c’est pour de bon. Nous aimons tant cette ville, nous y sommes tellement attachés, que, sûr, nous y reviendrons un jour, comme nous avons aussi l’intention de le faire à Rome et à Palerme, mais plus au cours du présent voyage, sauf imprévu. Ce n’est pas un adieu, mais un grand, grand au revoir.
 
Et puis le CAMPING ATHENS est depuis plus d’un an notre point d’attache, notre résidence principale. Il est situé juste en face d’un arrêt d’autobus. Avec deux lignes directes vers un point central avec correspondance sur le métro, deux autres lignes vers un autre centre de la ville, une ligne vers un autre métro, une ligne directe vers le port du Pirée, on n’est pas obligé de prendre son véhicule personnel vers un centre ville encombré, avec un stationnement difficile, quand un ticket tous transports valable 1h30 ne coûte que 1,40€ (et 0,70€ pour les plus de 65 ans). Le camping est vaste, en sécurité jour et nuit, les sanitaires sont très propres, l’eau bien chaude, on a l’Internet gratuit par wi-fi (si l’on n’est pas trop loin du bureau), difficile de trouver mieux.
 
Par ailleurs, je ne voudrais pas quitter ce camping sans dire un mot de sa propriétaire, qui le tient personnellement de tôt le matin à tard le soir. Parce qu’Eleni, son mari, ses deux filles, sont devenus des amis. Sans parler des multiples services rendus (vente de tickets de transport, de timbres, renseignements en tous genres, téléphone immédiatement décroché si l’on souhaite appeler un taxi, si l’on veut s’assurer que tel musée est ouvert, que telle boutique vend bien ceci ou cela). Mais en outre, je ne peux faire le compte des heures passées dans le bureau presque chaque jour à faire la causette, à discuter culture, économie, usages respectifs de Grèce, de France, d’autres pays, parce que ses études supérieures, Eleni les a effectuées en France, et parce qu’en sa qualité de secrétaire générale de l’association des campings de Grèce elle participe personnellement depuis des années aux salons du tourisme dans les diverses capitales européennes. Et comme elle est polyglotte, cela facilite la conversation. C’est donc également du fait de cette séparation que nous sommes tristes d’avoir quitté Athènes.
 
Radical changement de décor dès la première nuit, que nous avons passée dans un camping près du cap de l’Héraion (Akrotiri Iraio). Je crois qu’il s’appelle Iraio mais, pour être sûr de ne pas me tromper, je préfère dire qu’il est sur la côte est du lac de Vouliagmeni. Personne pour nous accueillir, à part un couple de clients sympathiques. Nous nous installons au hasard, nous connectons à l’électricité. Ici, pas de wi-fi et, comme le lieu est isolé, la clé 3G ne capte rien. Dans chacun des lavabos, plusieurs cafards dansent la java. La nuit venue, pas la moindre lumière. Et puis, alors que contrairement à ce que l’on raconte en France sur le dos des Grecs, dans toutes les boutiques on me donne la facturette, dans les hôtels, les restaurants, les garages, on établit une facture, ici (parce que nous sommes honnêtes et ne voulons pas partir sans payer), nous devons aller le matin trouver le patron dans un bar à quelques centaines de mètres pour payer la nuit, il ne se lève même pas, pas un mot de politesse, c’est 25 Euros en espèces, pas de reçu, pas de facture, et pas d’explication sur la façon dont se décompose la somme, emplacement, personnes, électricité. Si, comme on le raconte, certains en Grèce ne paient pas leurs impôts, ce sont peut-être les grosses compagnies qui se débrouillent pour tricher, mais ici c’est bel et bien un petit camping. Dans ce camping, nous avons de bonnes raisons de regretter nos 25€. Quelle différence avec celui d’Eleni à Athènes !
 
806a Cap de l'Héraion, citerne hellénistique
 
En ce samedi, nous nous rendons au bout du cap. Nous longeons d’abord le beau lac Vouliagmeni et atteignons le parking. Je crains pour le paysage, car un chemin en ciment, assez large pour permettre le passage d’une voiture ou d’une camionnette, est en construction pour descendre au bas du promontoire, vers une petite chapelle située au cœur du site antique. Il y a là pas mal de monde en ce week-end, mais ce sont des Grecs uniquement intéressés par la mer transparente et le chaud soleil. Il est vrai qu’en cet endroit le plateau continental est particulièrement court, et qu’à cinq mètres en mer la profondeur est soudainement de 80 mètres. Personne ne s’intéresse aux vestiges de l’Antiquité. D’ailleurs, j’ai regardé les lieux sur Google Earth, et j’ai constaté que les internautes ont déposé de nombreuses photos, toutes montrant le paysage d’une beauté à couper le souffle, aucune ne concernant Héra. Alors je me venge, je ne montrerai pas le paysage. Mais d’abord, juste à la gauche de la chapelle, on trouve cette grande citerne d’époque hellénistique, très longue (six mètres sur vingt-et-un), et terminée par deux absides. Elle était recouverte d’un toit en voûte et on la situe entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ.
 
806b Cap de l'Héraion, mur d'enceinte de la ville haute
 
En continuant dans la même direction, nous devons franchir ce mur qui isole une acropole, partie plus ancienne que la citerne, lieu de vie et de culte de la fin de l’époque archaïque et de l’époque classique. Il semble que ce soit Corinthe qui ait été maîtresse du sanctuaire, ce cap s’avançant profondément dans le golfe de Corinthe, et l’Héraion se trouvant juste en face de la cité. À partir de la destruction de la ville par le Romain Mummius en 146 avant Jésus-Christ, le sanctuaire a définitivement cessé de fonctionner.
 
806c Cap de l'Héraion, temple d'Héra Limenia (6e siècle)
 
Nous voici de l’autre côté du mur (on le voit dans le fond). Au premier plan, ce sont les ruines du temple d’Héra Limenia, du sixième siècle avant Jésus-Christ. On y a découvert un taureau de bronze datant de la fin du sixième siècle. Parce qu’au centre il y avait un foyer et que l’on y a découvert des broches pour rôtir de la viande, certains ont supposé qu’il s’agissait d’un temple habitation, d’autres ont même pensé que c’était un réfectoire, pas un temple. Par conséquent, l’épisode que je vais rapporter maintenant a pu se situer ici ou peut-être plutôt dans l’autre temple, identifié à coup sûr, dont je vais parler plus tard. Selon Hérodote, Périandre, qui fut un cruel et violent tyran de Corinthe pendant quarante ans, de 627 à 587 avant Jésus-Christ, “avait envoyé des messagers sur les bords de l’Achéron, chez les Thesprotes, au lieu où l’on évoque les morts”. Ce lieu, c’est l’oracle du nécromanteion que nous avons visité (mon blog en date du 7 janvier 2011), où l’on entrait en communication avec l’âme des morts. Or Mélissa, la femme de Périandre, est morte, et le tyran veut savoir où se trouve une somme d’argent qu’elle avait reçue en dépôt. “L’ombre de Mélissa était bien apparue, mais avait refusé de donner le moindre signe et de révéler l’endroit où se trouvait l’argent, car elle avait froid, déclara-t-elle, et elle était nue. Les vêtements qu’il avait ensevelis avec elle ne lui servaient de rien, puisqu’ils n’avaient pas été brûlés. […] Quand Périandre apprit cette réponse […], par la voix du héraut il fit convoquer immédiatement toutes les femmes de Corinthe au temple d’Héra [donc ici même où nous sommes]. Elles s’y rendirent comme à une fête, dans leurs plus beaux atours, et Périandre les en fit toutes dépouiller, les femmes libres comme les servantes, par les gardes qu’il avait apostés. Puis il fit brûler ces vêtements amoncelés dans la fosse, en adressant des prières à Mélissa. Après quoi il envoya de nouveau consulter l’ombre de Mélissa, qui indiqua l’endroit où elle avait déposé l’argent de son hôte”. 
 
806d Akrotiri Iraio, temple d'Héra et stoa double
 
Revenons sur nos pas, rejoignons la chapelle.. De là, on a une vue plongeante sur le niveau inférieur qui, lui, surplombe de peu la plage. Au premier plan, une stoa en L, au fond un autre temple d’Héra.
     
806e Akrotiri Iraio, Stoa à deux étages
 
Commençons par la stoa, c’est-à-dire un portique. L’aqueduc souterrain qui amenait l’eau à la citerne vue précédemment comportait une dérivation qui aboutissait à ce portique à deux niveaux. L’une des branches du L faisait 16,50 mètres, l’autre branche 17,50 mètres. En bas, la colonnade était dorique, en haut elle était ionique. On n’a pas trouvé trace de l’escalier donnant accès à l’étage. Cette construction doit remonter à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.
     
806f1 Akrotiri Iraio, temple d'Héra Akraia (8e siècle)
 
806f2 Cap de l'Héraion, temple d'Héra Akraia
 
Au bout, sous la falaise, voici le temple d’Héra Akraia. Dans ce nom d’Akraia, on reconnaît l’élément que l’on a dans “acropole” la ville d’en haut, puisque cette Héra est perchée sur le cap (akrotiri). En dessous, on a déterré des tessons de poteries datant de l’Helladique ancien, c’est-à-dire en gros de 2800 à 2100 avant Jésus-Christ, ce qui atteste d’une présence humaine dès l’âge du bronze ancien. Au neuvième siècle avant Jésus-Christ a été construit un temple terminé en abside, qui a été remplacé au sixième siècle par un temple rectangulaire de 10 mètres sur 30, légèrement décalé par rapport au temple précédent, et dont nous voyons les restes aujourd’hui.
     
Médée, fille du roi de Colchide et habile magicienne, use de ses pouvoirs pour que Jason puisse conquérir la Toison d’Or, en échange de la promesse qu’il l’épouserait. Plus tard, le couple va s’installer à Corinthe mais au bout de dix ans, Jason a envie de changer d’air (ah, le démon de midi) et se fiance à la fille du roi. Colère de Médée, qui prépare un philtre, y trempe un diadème et un voile qu’elle fait porter à la fiancée. À peine celle-ci s’en est-elle parée qu’un feu se répand en elle et la brûle, se communique au roi son père, puis embrase le palais. Médée alors tue les deux enfants qu’elle a eus de l’infidèle Jason. C’est le thème d’une tragédie d’Euripide intitulée Médée (431 avant Jésus-Christ). Dans la scène finale :
 
JASON
Laisse-moi ensevelir ces morts et les pleurer.
 
MÉDÉE
Non certes : c'est moi qui de ma main les ensevelirai. Je les porterai au sanctuaire d'Héra, la déesse d'Akraia, pour qu'aucun de mes ennemis ne les outrage en bouleversant leurs tombes. Et sur cette terre de Sisyphe nous instituerons à jamais une fête solennelle et des cérémonies, en expiation de ce meurtre impie. Pour moi, je vais sur le territoire d'Érechthée vivre avec Égée.
 
C’est ce temple où nous sommes qu’a connu Euripide et qu’il se représente en rédigeant ces vers, mais à l’époque de Jason, de Médée, des Argonautes, d’Égée, il faut imaginer au même endroit un sanctuaire antérieur à celui du neuvième siècle. Un peu de chronologie mythologique : Égée, avec qui maintenant va vivre Médée (génération n°1), est le père de Thésée. Or Thésée va vaincre le Minotaure contre la promesse d’épouser Ariane, ce qu’il ne fera pas (génération n°2). Et Ariane est la tante d’Idoménée (génération n°3) qui participe à la Guerre de Troie. Ce sanctuaire d’Héra Akraia où Médée a enterré ses enfants qu’elle a tués est donc antérieur d’au moins trois générations à l’époque de la Guerre de Troie que l’on situe au douzième siècle avant Jésus-Christ.
 
806g Akrotiri Iraio, maison romaine
 
Non loin du temple d’Héra Akraia, sur le côté, s’étend un vaste espace cerné de ruines de murs et où gisent quelques pierres. Il semblerait qu’en cet endroit il y ait eu une stoa contemporaine du dernier temple d’Héra Akraia, c’est-à-dire du sixième siècle, et qui aurait été détruite au quatrième siècle, remplacée par la stoa en L à deux niveaux, en ce même quatrième siècle. Au centre de cet espace, à l’époque romaine, il y aurait eu une maison. Mais tout cela est au conditionnel car sur place on a retrouvé bien peu d’objets significatifs, on doit donc tout déduire de l’architecture, dont il ne reste pas grand-chose. Comme on le voit, la visite de ce site vaut la peine. Et puis il y a ce merveilleux paysage de roc et de mer, et un point de vue unique sur un immense panorama.
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Published by Thierry Jamard
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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 21:22

Nous voici à Marathon. Les panneaux indicateurs n’étant pas toujours bien placés, voici les coordonnées GPS précises du parking du site :

 

38° 06' 59,43" N –et– 23° 58' 39,77" E

 

Tout a été dit sur cette bataille. Moi-même, montrant le casque que Miltiade a consacré à Zeus à Olympie (mon blog, 20 au 22 avril 2011, au musée), j’en a déjà longuement parlé, mais en ces lieux historiques je me dois de rappeler les faits. Hérodote, d’ailleurs, le fait bien mieux que je ne pourrais le faire, je vais donc de temps à autre le citer dans la traduction que j’ai sous la main (Andrée Barguet, Folio classique n°2130).

 

Des cités grecques d’Ionie (Asie Mineure, îles de la mer Égée) ont soutenu une révolte des Perses contre Darius, le Grand Roi, lequel lance une expédition punitive. Nous sommes en 490 avant Jésus-Christ, c’est la Première Guerre Médique. Ceux qu’Hérodote appelle les Barbares sont les héritiers des civilisations babylonienne et Assyrienne, une mosaïque de peuples regroupés sous l’autorité d’un monarque, et en face d’eux se dressent les Grecs, en particulier la toute jeune démocratie athénienne. Il est à noter que le mot grec barbaros ne désigne pas a priori un peuple primitif, sauvage, non dégrossi. Le mot est une onomatopée, “bar-bar-barrr”, comme on dirait “bla-bla-bla”, c’est-à-dire une langue que l’on ne comprend pas, des sons que l’oreille ne définit pas, autrement dit le mot désigne globalement tous les peuples qui ne s’expriment pas dans l’un des (nombreux) dialectes du grec.

 

 L’armée de Darius prend l’île de Naxos (une Cyclade de l’est) et y incendie les temples, puis Érétrie (côte ouest de l’Eubée, bien près de l’Attique) dont elle réduit la population en esclavage. Athènes se prépare : “Avant de quitter la ville, les stratèges dépêchèrent à Sparte un héraut, Philippidès, un Athénien, qui était courrier de profession [… et qui] fut à Sparte le jour qui suivit son départ d’Athènes. Quand il fut en présence des magistrats, il leur dit : ‘Lacédémoniens, les Athéniens vous prient de les secourir et de ne point tolérer que la plus ancienne des cités de la Grèce tombe sous le joug du Barbare’ […]. Les Lacédémoniens résolurent de secourir Athènes, mais il leur fut impossible de le faire aussitôt car ils ne voulaient pas enfreindre leur loi. C’était le neuvième jour du mois et, dirent-ils, ils ne partiraient pas en expédition au neuvième jour d’un mois, avant que la lune fût dans son plein”. Deux précisions. D’Athènes à Sparte par la route la plus directe mais difficile à travers la montagne, il y a 202 kilomètres. Une route plus facile, choisie par le moderne Spartathlon, fait 246 kilomètres. Le record y est tenu par le Grec Yannis Kouros en 20 heures et 25 minutes, soit une moyenne d’un tout petit peu plus de 12 kilomètres à l’heure. Le récit d’Hérodote est donc vraisemblable. L’autre précision concerne les conséquences du motif religieux qui contraint les Spartiates à attendre dix jours pour partir : “De Sparte, Athènes vit arriver deux mille hommes après la pleine lune. Ils avaient tant d’envie de prendre part à l’action qu’ils étaient en Attique deux jours après leur départ de Sparte. Arrivés trop tard, […] ils s’en retournèrent avec des éloges pour les Athéniens et leur ouvrage”.

 

805a1 Miltiade à Marathon

 

Miltiade (photo ci-dessus) avait combattu les Scythes, pour le compte de Darius, avec les Perses. Il connaissait donc fort bien les méthodes militaires des Perses. Ayant épousé une Thrace, il avait fui la Chersonèse de Thrace en révolte contre les Perses (à savoir la longue et étroite péninsule qui part de l’actuelle Turquie d’Europe et longe de très près la côte nord-ouest d’Asie Mineure, déterminant le détroit des Dardanelles) où son père, partisan de l’oligarchie et opposé à la tyrannie de Pisistrate, avait fondé une colonie grecque après avoir dû quitter Athènes. Notre Miltiade, administrateur de Chersonèse, se réfugie à Athènes avec sa femme. Pour son expérience, les Athéniens le choisissent alors comme stratège pour aller combattre Darius. À défaut de Spartiates, il part vers Marathon avec 9000 hoplites Athéniens renforcés d’un petit contingent de 1000 soldats envoyés par Platées (dont je parlerai dans un prochain article). Le fils de Pisistrate, Hippias, qui avait succédé à son père comme tyran mais avait dû s’exiler en 510, s’est mis du côté des Perses dans l’espoir, après ces vingt années, de rétablir la tyrannie, et il est chargé de mener au combat la très nombreuse armée de Darius, arrivée sur 600 trières, à Marathon. Cette armée est composée de deux cent mille à six cent mille hommes selon les Anciens, plus vraisemblablement entre vingt-cinq et trente mille hommes selon les historiens contemporains, ce qui représente quand même un rapport de 1 à 3. “Il amena les navires devant Marathon où il leur fit jeter l’ancre, puis les Barbares débarquèrent et il leur assigna leurs postes. Au milieu de ces préparatifs, il se prit à éternuer et tousser plus fort qu’à l’ordinaire. Or il était déjà vieux [N.B.: il a passé 70 ans], et ses dents étaient branlantes pour la plupart. Il toussa si fort qu’il en cracha une. Il fit tout ce qu’il put pour la retrouver dans le sable où elle était tombée, mais elle demeura invisible. Alors en soupirant il dit à ceux qui l’entouraient : ‘Ce sol n’est pas à nous, nous ne pourrons pas nous en rendre maîtres. Ma dent a pris toute la part qui m’en revenait’. […] Cependant les Athéniens prirent position sur le terrain  consacré à Héraklès, les Platéens vinrent les y rejoindre avec la totalité de leurs forces”.

 

805a2 Maquette du site de Marathon

 

Une intelligente maquette présente le site de Marathon. Face à un ennemi aussi nombreux, les Athéniens sont partagés, attaquer ou pas. Cinq jours durant, les deux camps s’observent. Mais enfin c’est le choix de Miltiade qui l’emporte. “Les Athéniens, lâchés contre les Barbares, les chargèrent en courant. Huit stades au moins séparaient les deux armées”. Un stade, c’est 600 pieds, mais le pied n’est pas le même dans toutes les cités. À Athènes, il mesure 308 millimètres mais chez Hérodote il en fait 296 le stade fait donc ici 177,60 mètres ce qui signifie que, selon Hérodote, 1400 à 1500 mètres séparaient les belligérants. “Quand les Perses les virent arriver au pas de course, ils se préparèrent à soutenir le choc, mais ils les prenaient pour des fous courant à leur perte, ces hommes si peu nombreux qui attaquaient en courant, sans cavalerie et sans archers […], mais les Athéniens les assaillirent bien groupés et combattirent avec une bravoure admirable [...]. La bataille de Marathon fut très longue […]. Ils poursuivirent les Perses en fuite et les taillèrent en pièces jusque sur le rivage, et là, ils s’accrochaient aux vaisseaux ennemis et demandaient du feu pour les incendier […]. Sept des vaisseaux perses restèrent ainsi aux mains des Athéniens, les autres purent se dégager et les Barbares […] contournèrent le cap Sounion dans l’intention de surprendre Athènes avant le retour de ses troupes […], mais les Athéniens coururent à toutes jambes au secours de leur cité et devancèrent les Barbares. […] Les Barbares, arrivés avec leurs navires à la hauteur de Phalère, où mouillaient alors les navires athéniens, y restèrent quelque temps à l’ancre, puis reprirent la mer et regagnèrent l’Asie”.

 

805a3 Phalère vue depuis Philopappos 

 Le port du Pirée, dont Thémistocle a fait commencer les travaux en 492, n’est pas encore opérationnel, et Phalère, juste à côté vers le sud, est le seul port d’Athènes à cette époque. De la côte de Marathon à Phalère, il y a une grosse cinquantaine de kilomètres que les Athéniens, après des heures d’un rude combat, chargés de leurs armes, épée, bouclier, casque, cnémides, etc., ont parcourus en 8 ou 9 heures, soit à 6 kilomètres à l’heure environ, le tour du Sounion ayant dû demander aux Perses 9 à 10 heures. Une performance remarquable, et une initiative géniale de Miltiade qui, après cette grande victoire qui met un terme à la Première Guerre Médique, est allé consacrer son casque à Zeus dans son sanctuaire d’Olympie. Ce casque, on peut le voir au musée archéologique d’Olympie. Émouvant. La vue ci-dessus, prise depuis le sommet de la colline de Philopappos à Athènes lors d’une promenade la semaine dernière, montre à l’horizon la baie de Phalère, premier port d’Athènes.

 

805a4 Marathon, stèle au guerrier grec

 

En face des 6400 Perses tués à la bataille de Marathon, auxquels il faut ajouter de très nombreux noyés, enlisés dans les marécages, les Athéniens ont perdu 192 hommes et les Platéens 11. Pour annoncer cette grande victoire, on envoie un soldat à Athènes. Hérodote ne parle pas de cet épisode, mais selon la tradition le nom qui est donné est Philippidès. Ou bien c’est le même coureur qui était allé à Sparte et qui a disposé d’une semaine pour revenir, ou bien il faut croire Plutarque qui, six siècles après les faits, dit que pour tout le monde la nouvelle a été apportée à Athènes, sur la colline de l’Aréopage, par Euclès, mais qu’en réalité c’est Thersippos qui a été le messager. Ou bien encore c’est une légende, parce que ce coureur, Philippidès, Euclès ou Thersippos, serait mort d’épuisement juste après avoir informé de la victoire sur les Perses. Mais cette distance d’environ 40 kilomètres a inspiré la course d’endurance des premiers Jeux Olympiques modernes, en 1896. Lorsque Londres, en 1908, a organisé les J.O., le roi Édouard VII a demandé que la course parte de son château de Windsor et que l’arrivée soit jugée face à la loge qui avait été dressée pour lui dans le stade olympique. Distance exacte 42,195 kilomètres. Depuis, c’est cette distance qui a été retenue et fixée pour la course de Marathon, par conséquent plus longue que la course de Philippidès ou Euclès ou Thersippos ou la légende. Les Grecs n’avaient pas de cavalerie à Marathon, et ils ont attaqué les Perses lorsque ces derniers venaient de rembarquer leur cavalerie. Néanmoins, la nuit, dans le grand silence de la plaine de Marathon, il arrive que l’on entende soudain résonner le fracas des armes et le hennissement des chevaux. Mais si, mais si.

 

805a5a Marathon, tumulus des hoplites athéniens

 

805a5b Marathon, tumulus des hoplites athéniens

 

Normalement, les guerriers tombés au combat étaient enterrés au Céramique d’Athènes, mais exceptionnellement les hoplites de Marathon ont été ensevelis sur le lieu de leur sacrifice. Pausanias a vu au sommet du tumulus les “pierres tombales avec les noms de ceux qui sont tombés et disposées par tribus”, mais ces pierres tombales ont disparu aujourd’hui. Le tumulus qui recouvre les tombes mesure 9 mètres de haut et sa circonférence est de 182 mètres. Schliemann, découvrant ici en 1886 des pointes de flèches en obsidienne, les a attribuées à une époque bien antérieure à cette bataille, mais l’armée de Darius comportait des archers Éthiopiens tout comme, dix ans plus tard, l’armée de Xerxès, où ils sont décrits par Hérodote : “Les Éthiopiens, revêtus de peaux de panthères et de lions, portaient des arcs de grande taille […]. Avec cet arc ils employaient des flèches de roseau, courtes, et garnies à leur extrémité, au lieu d’une pointe de fer, d’une pierre aiguisée”. Ces obsidiennes peuvent donc fort bien dater de 490.

 

805a6a poterie du tumulus des Athéniens, Marathon

 

805a6b poterie du tumulus des Athéniens, Marathon

 

805a6c poterie du tumulus des Athéniens, Marathon

 

Par ailleurs, des fouilles de 1890 ont révélé des ossements calcinés, des cendres et de petits lécythes à figure noire datés du début du cinquième siècle. Il s’agit clairement des poteries offertes par les familles des soldats tués, pour les accompagner dans leur tombe. Ces objets ont été transportés au musée de Marathon, où j’ai pris les photos ci-dessus.

 

805b1 Marathon, tumulus des Platéens

 

805b2a poterie du tumulus des Platéens, Marathon

 

805b2b poterie du tumulus des Platéens, Marathon

 

À l’entrée de Vrana, à gauche, le grand tumulus a été fouillé en 1969-1970. Les tombes à fosses contenaient des squelettes d’hommes jeunes et des poteries du début du cinquième siècle, aussi peut-on avancer qu’il s’agit des tombes des Platéens tombés à Marathon. Sur la première de ces photos, on voit ce tumulus, beaucoup moins imposant que celui des Athéniens, …mais leurs morts sont dix-sept fois moins nombreux. Les deux autres photos, prises au musée, montrent des poteries offertes par les familles à leurs morts, comme on l’a vu précédemment pour les Athéniens.

 

805c1 Marathon, dédicace à Héraklès

 

Quant au sanctuaire d’Héraklès, près duquel était stationnée l’armée athénienne, il est situé près de l’église Agios Dimitrios, à 800 mètres du musée. L’inscription ci-dessus (visible au musée) est gravée sur une pierre qui servait de piédestal à une statue dédiée à Héraklès en reconnaissance pour la part qu’il a prise dans le succès des Grecs.

 

805c2a Marathon, trophée de la bataille

 

805c2b Marathon, trophée de la bataille

 

Les Grecs, en souvenir de cette bataille mémorable, ont élevé un trophée, une haute colonne commémorative de marbre blanc. Elle a été brisée au cours des temps, mais des fragments en ont été retrouvés qui ont été transférés au musée (photo du haut). Puis, à l’endroit où ces éléments ont été trouvés, la Municipalité a fait dresser une reconstitution de la colonne originale (seconde photo). C’est à bonne distance des autres sites, mais la bataille s’est déroulée sur un vaste espace.

 

805d1 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d2 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d3 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

Laissons là cette bataille de 490 qui fait la célébrité de cette localité. Car il se trouve à Marathon d’autres choses intéressantes. En effet, de  très importantes preuves d’une occupation néolithique du site ont été découvertes il y a une cinquantaine d’années. Et notamment ce très vaste cimetière de l’époque appelée Helladique I, soit de 3200 à 2700 avant Jésus-Christ. Malheureusement nous n’avons pu le visiter, car nous ne disposions que d’un jour à Marathon et sites et musées fermant à 15 heures et se trouvant disséminés dans la plaine, nous sommes arrivés trop tard. Je n’ai pu faire que ces photos à travers les vitres du bâtiment qui l’abrite… En revanche, au musée, j’avais vu ce squelette d’un enfant qui avait été enterré dans une ruche de terre cuite (oui, une ruche, pas une cruche), dans ce même cimetière mais plusieurs millénaires après la majorité des tombes, puisqu’il remonte “seulement” entre la deuxième moitié du premier siècle avant Jésus-Christ et la première moitié du premier siècle de notre ère. C’est en 1969 que la première des 68 tombes de ce cimetière a été découverte. Presque toujours, le défunt était couché en position fœtale sur le côté droit, ce qui signifie que l’enterrement avait lieu très vite après le décès, avant que n’intervienne la rigidité cadavérique interdisant de mettre le corps dans cette position. Chaque tombe était familiale en ce sens que, lorsqu’il s’agissait d’enterrer une autre personne, on repoussait dans un angle de la tombe les ossements desséchés du précédent pour laisser place au dernier défunt. Ces tombes à puits, rectangulaires et recouvertes de dalles de schiste, sont de type cycladique, montrant ainsi l’étroit lien de civilisation entre les Cyclades et l’Attique dès le quatrième millénaire. 

     

805d4 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d5 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d6 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

Dans les tombes elles-mêmes et aussi dans un puits, les archéologues ont retrouvé beaucoup d’objets utilisés dans les rites funéraires. Les objets métalliques remontent au début de l’âge du bronze, plus tôt que dans les Cyclades, et par conséquent c’est sur le continent, en Attique, qu’a commencé l’artisanat du bronze. Ci-dessus, trois photos montrant des terres cuites. Le vase ventru de la première photo est, curieusement, coiffé du tesson d’une autre poterie. Il s’y trouvait des perles de couleur, des coquillages marins, un talisman pour enfant, et on en a conclu qu’il devait s’agir de la tombe d’une femme. On date cette poterie entre 3200 et 2700 avant Jésus-Christ. La deuxième photo représente un récipient de forme parfaitement circulaire, situé dans une fourchette très large, entre 3200 et 2000. Dans cette même fourchette s’inscrit l’objet de ma troisième photo, objet très intéressant puisqu’il s’agit d’une poêle à frire.

 

805d7 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d8 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

Cette statuette représentant une femme est, je trouve, très intéressante sur un plan plastique, alliant une figuration réaliste à une élégante stylisation. Quant à cette coupe, elle contient des reliefs de nourriture, sans doute du repas funèbre.

 

805e1 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

805e2 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

805e3 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

Le même professeur Marinatos qui avait découvert en 1969 le cimetière de l’Helladique I, a mis au jour dès 1970 un cimetière de l’Helladique moyen (1800-1400 avant Jésus-Christ). Il est situé en un endroit, à cent ou deux cents mètres à peine du tumulus des Platéens, où vivaient cinq ou six familles de paysans portant toutes le vieux nom byzantin de Vranas. Il n’a pas été facile de les exproprier pour commencer les fouilles. À présent, ce cimetière est abrité dans un grand bâtiment qui jouxte le musée. Pausanias, qui a vu ces tombes, les décrit comme “une butte de terre contenue à l’intérieur d’une bordure de pierre”. Le premier tumulus comportait huit tombes. Dans l’une d’elles a été trouvé, dans un état de conservation remarquable, le squelette d’un cheval de petite taille dont, fort curieusement, les jambes sont absentes. Le deuxième tumulus, recouvrant une triple chambre comme un mégaron, ne comportait qu’une seule tombe, et cette tombe était vide, à l’exception de quelques ossements et de fragments de poteries. Ces deux tumulus font 17,50 mètres de circonférence, tandis que le troisième tumulus ne mesure que cinq mètres. Quoique très endommagé, il a cependant permis de constater qu’il avait contenu au moins quatre tombes à puits rectangulaires. Il y a encore, hors du bâtiment, quatre autres tumulus dont l’un est en extrêmement mauvais état, quant aux trois autres (dont l’un se trouve sous le musée) ils n’ont pas encore été fouillés. Des tombes de ce type se retrouvent dans l’île de Leucade (Lefkada), les plus anciennes, ainsi qu’un peu partout dans le Péloponnèse mais surtout dans la région de Pylos. La caractéristique de celles de Marathon est qu’elles ont encore été utilisées à l’époque mycénienne.

 

805e4 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

805e5 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

Le musée présente aussi quelques uns des objets trouvés dans ces tombes. Je me limiterai à montrer cette collection de pointes de flèches en obsidienne, en silex et en cuivre.

 

805f1a Marathon, sanctuaire des dieux égyptiens

 

805f1b Marathon, sanctuaire des dieux égyptiens

 

Transportons-nous dans un autre site. Le long de la mer, sur une promenade aménagée de façon sympathique et agréable, on rencontre les ruines d’un sanctuaire particulier. J’ignore si ce site, enclos derrière un haut grillage, aux heures habituelles des sites archéologiques peut se visiter. Mais à l’heure où nous nous y rendons, nulle part je ne vois où pourrait se trouver l’entrée des visiteurs, avec plaque indiquant les jours et heures d’ouverture, nulle part je ne vois de bureau de vente des tickets. Le sanctuaire a probablement été voulu et financé par Hérode Atticus (101-176 après Jésus-Christ), ce richissime citoyen romain et généreux mécène né ici à Marathon, rhéteur qui a enseigné à Athènes, qui a été archonte, questeur, préteur, consul, sénateur et se disait descendant de Miltiade. Il n’a encore que 17 ans quand on l’envoie en mission auprès de l’empereur Hadrien qui vient de succéder à Trajan, et c’est sans doute dans la propriété de sa famille qu’en 128, Hadrien est hébergé lors d’un de ses voyages à Athènes. Nous avons déjà croisé la route de cet Hérode Atticus en admirant l’odéon qu’il a fait construire au pied de l’Acropole d'Athènes (mon blog daté 9 mars 2011), dans le stade de Delphes (mon blog, 13 mars 2011), sa femme et lui à Olympie (mon blog, 20 au 22 avril 2011 [1, 2 et 3]), à Eva dans le Péloponnèse où il s’est fait construire une vaste villa (mon blog, 2 et 3 mai 2011)… D’ailleurs, ici, un bâtiment romain elliptique de plus de 120 mètres de long copie sans doute une architecture similaire de la Villa d’Hadrien à Tivoli. Ce sanctuaire du deuxième siècle de notre ère jouxtait des bains romains. Il a été édifié en plein marais, sur une île, dont les canaux de drainage et la végétation rappelaient le delta du Nil, car il s’agit d’un sanctuaire dédié aux divinités égyptiennes.

 

805f2a Isis, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

805f2b Isis, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

La déesse égyptienne Isis a intégré le panthéon grec dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, ou même la fin du quatrième siècle. Force de la vie et de la nature, elle est souvent représentée tenant des épis de blé, et elle était alors assimilée à Déméter. Quand les Romains considèrent que leur Vénus “est” Aphrodite ou que leur Mars “est” Arès, quand les traducteurs de textes grecs croient bon de “traduire” le grec Héra par Junon, ce n’est pas nouveau. En effet, je lis dans Hérodote “Apollon et Artémis sont, pour les Égyptiens, les enfants de Dionysos et d’Isis, et Léto celle qui les nourrit et les sauva. En langue Égyptienne, Apollon se nomme Horus, Déméter Isis, et Artémis Boubastis”. Toutefois il arrive qu’assimilée à Aphrodite, Isis tienne des roses. Après la conquête romaine, elle a également intégré le panthéon des Romains, mais c’est surtout avec Hadrien qu’elle a tenu une place de tout premier rang dans la religion romaine. On se rappelle qu’Antinoüs, le favori d’Hadrien, s’est noyé dans le Nil, et c’est à partir de ce moment que l’empereur a amplifié le culte des dieux égyptiens. À chacun des quatre propylées donnant accès au sanctuaire, une statue de la déesse plus grande que nature accueillait le visiteur. Dans la nature ont été placées des copies, et les originaux se trouvent aujourd’hui au musée.

     

805f3a sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

805f3b sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

À chaque propylée, faisant pendant à Isis, il y avait une statue d’homme en tenue égyptienne, mais aussi dans la posture habituelle de la sculpture originelle, hiératique, les bras le long du corps, marchant. Aucun attribut ne permet d’identifier avec certitude le personnage, et pourtant on ne peut guère avoir de doutes quand on sait qu’Isis est la sœur et la femme d’Osiris qu’elle aime tendrement, et quand d’autre part on rapproche la mort d’Osiris noyé par Seth dans le Nil et celle d’Antinoüs suicidé ou assassiné dans le Nil. Après la mort de son favori, Hadrien l’avait divinisé. On peut alors avancer l’hypothèse d’un Osiris Antinoüs.

     

805f4a sphinx, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

805f4b sphinx, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

Dans une pièce du sanctuaire ont été découverts une statue d’Isis un peu plus petite et ce splendide sphinx. Le sphinx, avec son corps de lion (le dieu soleil Rê) et sa tête humaine (le pharaon), représente la toute puissance lumineuse du pharaon. Par ailleurs, les serpents n’ayant pas de paupières, ils sont considérés comme de vigilants gardiens, et le cobra femelle est pour cette raison le protecteur du pharaon et des dieux rois. C’est l’uræus qui coiffe les représentations du pharaon et, par conséquent, de ce sphinx.

     

805f5 Hérode Atticus au musée de Marathon

 

805f6 poème sur le retour d'Hérode Atticus, Marathon

 

Avant de quitter ce musée, je ne peux manquer de montrer l’enfant du pays, cet Hérode Atticus qui a dédié ce temple aux divinités égyptiennes. Et d’autre part cette stèle du deuxième siècle après Jésus-Christ (contemporaine, donc, du héros) sur laquelle est gravé “un poème commémorant la réception solennelle à Athènes d’Hérode Atticus après une longue absence”. Je suis réduit à mettre entre guillemets le texte que propose le musée parce que je suis malheureusement incapable  de le traduire moi-même. L’épigraphie, c’est-à-dire la lecture et l’interprétation des textes gravés, est une science pointue et ardue. L’alphabet varie d’un lieu à l’autre, d’un siècle à l’autre, les mots ne sont séparés ni par des espaces ni par des signes de ponctuation, les abréviations sont courantes, bref il n’est pas du tout suffisant d’être capable de lire un texte antique proprement imprimé pour se débrouiller en épigraphie. Je veux profiter de cette occasion qui m’est donnée pour attirer l’attention de mes lecteurs sur le lien (à droite de ma page de blog) qui mène à un site remarquable de clarté sur ce sujet. Il est l’œuvre d’une helléniste distinguée qui parcourt le monde grec en tous sens (Turquie d’Asie y compris) pour y déchiffrer les inscriptions.

     

805g1 Église Sainte Cyriaque à Marathon

 

805g2 Agia Kyriaki (sainte Dominique)

 

Sainte Cyriaque, à qui est consacrée la petite église qui jouxte le sanctuaire égyptien, était une riche romaine, veuve après onze ans de mariage, qui a vécu au troisième siècle et habitait sur le monte Celio. Durant les 32 années de son veuvage, elle a consacré sa fortune à aider les pauvres et à soutenir les martyrs, elle cache chez elle les chrétiens recherchés, elle ouvre sa demeure aux célébrations interdites. C’est chez elle que saint Laurent réunit mille cinq cents pauvres, malades et invalides quand le préfet l’a sommé de réunir, pour les lui donner, les richesses de l’Église, disant que là était la vraie richesse. Le 27 février 2010, sur le mont Celio à Rome, nous avons vu l’église Santa Maria in Domnica. Le nom est une contraction de Dominica, adjectif féminin signifiant “relative au Dominus”, au Seigneur (cf. le prénom Dominique, et latin [dies] dominica, [le jour] du Seigneur, qui a évolué phonétiquement vers le français dimanche). En grec, l’équivalent de Dominus est Kyrios, d’où l’adjectif Kyriakos = Dominicus, ce qui m’autorise à traduire sainte Cyriaque (Agia Kyriaki) par sainte Dominique. Cette sainte Cyriaque a offert un terrain, sur la Via Tiburtina (route de Tivoli), que les chrétiens ont utilisé pour ensevelir les leurs et où elle-même a été enterrée après avoir été suppliciée, battue à mort.

     

805g3 Ste Anastasie romaine et ste Irène

 

805g4 Saint Ephraïm

 

Les murs de l’église sont entièrement revêtus de belles fresques représentant des saints. J’ai d’abord montré la dédicataire de l’église, mais voici ci-dessus quelques autres exemples de ces fresques, d’abord sainte Anastasie et sainte Irène, et en-dessous saint Ephraïm.

     

805h1 Le lac de Marathon

 

805h2 Le lac de Marathon

 

À huit kilomètres environ du village moderne de Marathon se trouve un grand lac. “Le même Pausanias parle aussi du lac de Marathon et dit qu’il était, en grande partie, rempli de vase : les Perses, mis en fuite, s’y précipitèrent d’épouvante” (Diderot, Encyclopédie). “Le lac de Marathon est tout couvert d’herbes et de joncs, ce qui le ferait plutôt prendre pour une prairie marécageuse que pour un lac, ils disent même qu’il s’assèche quelquefois. Ce marais est fameux par la destruction de l’armée de Xerxès qui y périt” (George Wheler, Voyage de Dalmatie, de Grèce et du Levant, 1723). Les Perses (de Darius, non de Xerxès) se sont noyés dans les eaux d’un lac marécageux, et la bataille a eu lieu dans la plaine le long de la mer. Le tumulus des Athéniens, le tumulus des Platéens, le Trophée, témoignent des lieux du combat. Or le lac où nous sommes à présent est dans la montagne. Il ne s’agit donc pas du même lac. Celui de Diderot et de Wheler, c’est le marais dont une île a supporté le temple des divinités égyptiennes avec son aspect de delta du Nil, marais aujourd’hui assaini et très largement asséché. Notre lac à nous était, au début du vingtième siècle, très petit, mais un grand barrage construit par les Américains en 1927 en fait un important lac de retenue, principale réserve d’eau de la ville d’Athènes. Le barrage est intégralement construit en marbre, luxe qui s’explique par le fait que la pierre dont est faite la montagne, ici, est du marbre. Il est par conséquent plus simple et plus économique de l’utiliser sur place… Au sommet du barrage, une route très étroite, en circulation alternée par des feux, permet de passer d’une rive à l’autre de la vallée.

     

805h3 Le lac de Marathon

 

805h4 Le lac de Marathon

 

805h5 Le lac de Marathon

 

Ce lac est superbe et constitue un lieu de promenade dominicale ou estivale pour les Athéniens. C’est également un espace d’une grande richesse écologique. En 2009, un grand incendie dont il n’est pas exclu qu’il soit d’origine criminelle, a ravagé une grande partie de ses abords, plus ou moins selon l’orientation du terrain et les essences des arbres. Si, vu de loin, le paysage est vite redevenu vert, comme on s’en rend compte sur ces photos, les dommages n’en ont pas moins été considérables car aux endroits où la végétation a été détruite, les eaux de ruissellement entraînent la terre vers le lac, qu’il s’agisse de l’écoulement permanent des eaux de sources ou de celui des pluies d’orages. La conséquence en est un comblement progressif du lac et la salissure de ses eaux destinées à la consommation. Aussi a-t-on dû construire neuf petits barrages ralentissant le cours du ruissellement. J’ai trouvé un article vantant à juste titre leur ingénieur prénommé Yannis, qui se soucie de l’écologie et qui les a réalisés en pierre sans un seul sac de ciment. L’eau coule entre les pierres cassées à angles vifs, s’y débarrasse de la terre et des boues qu’elle charrie et tombe propre et limpide dans le lac.

     

8051 Athanasia Tsoukd, de Fragma

 

Huit kilomètres, ce n’est pas bien loin. Je pensais aller et revenir avant d’avoir besoin de faire le plein de gazole, mais un panneau peu visible, ou une inattention de ma part, m’a fait prendre un chemin d’une rare beauté, certes, mais quatre ou cinq fois plus long. Or là, au bord du lac, se trouve un bar restaurant très joli, très bien placé, appelé Fragma (Barrage, en grec) où nous décidons de consommer un petit quelque chose. Craignant la panne, Natacha explique notre situation et demande à quelle distance se trouve la première pompe. La (jeune) patronne s’éloigne un moment et revient avec une bouteille d’eau minérale qu’elle a remplie de gazole et qu’elle refuse catégoriquement de faire payer. Encore une preuve de l’accueil, de la gentillesse, de la générosité des Grecs. Après nous être restaurés, nous sommes allés à elle pour la remercier encore une fois, et avons fait avec elle un brin de causette. Cette Athanasia (dont le nom signifie Immortalité) est une jeune femme cultivée, ouverte, qui a beaucoup voyagé et qui a su “voir” et “sentir”, ce qui n’est pas le cas pour beaucoup de touristes plus superficiels. Quelqu’un d’aussi intéressant et sympathique nous a donné envie d’échanger nos adresses mail, ainsi que de Facebook pour Natacha qui est sur ce réseau social, afin de pouvoir rester en contact.

 

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Published by Thierry Jamard
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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 23:25
804a1 Kaisariani, bains byzantins
 
Le miel de l’Hymette, le monastère de Kaisariani, deux raisons au moins de grimper (en autobus, c’est moins fatigant) sur le mont Hymette. Aussitôt arrivés, nous commençons par visiter le monastère, désormais désaffecté et ouvert aux touristes par la Caisse des Monuments Historiques moyennant un droit d’entrée extrêmement modeste. C’est sur les ruines d’un bâtiment datant du Bas-Empire romain que le monastère a été construit au onzième siècle. Il semblerait que ces ruines aient été celles d’un temple d’Aphrodite, comme on va le voir plus loin au sujet d’une fontaine. Quoi qu’il en soit, ce monastère est dédié à la Présentation de la Vierge, mais à l’époque franque, il était appelé Agios (Saint) Kyriani, ou même Saint Syrien. D’où l’idée que le nom de Kaisariani est une déformation de Kyriani. Pour ma part, je ne suis pas convaincu par cette étymologie. Et j’en propose une autre. Depuis Jules César, premier empereur romain assassiné le 15 mai 44 avant Jésus-Christ, tous les empereurs romains ont repris ce nom comme un titre. En français César, mais en latin c’était Cæsar, transcrit en grec en Kaisar, d’où le titre allemand de Kaiser et le titre des empereurs russes, Csar ou Tsar. Kaisariani désignerait, selon moi, un domaine "Césarien", un domaine appartenant à l’empereur ou dépendant de lui, puisque les ruines d’origine étaient d’époque impériale. Il faut en outre préciser que ce nom n’est pas précédé du mot "saint" et que Kaisariani désigne l’une des municipalités du grand Athènes, sur le terrain de laquelle se trouve le monastère. En 1824, les Turcs transforment les bâtiments, y compris le catholicon, en étables à vaches. Le monastère renaît avec le départ du pouvoir Ottoman mais en 1833 Othon, premier roi de la jeune Grèce indépendante, signe un décret selon lequel les monastères comptant moins de 5 moines sont dissous. C’est le cas de 412 monastères dont celui de Kaisariani. En 1921, il est déclaré monument archéologique.
 
804a2 monastère de Kaisariani, bains byzantins
 
804a3 monastère de Kaisariani, bains byzantins
 
804a4 monastère de Kaisariani, bains byzantins
 
Les photos ci-dessus montrent le bâtiment des bains byzantins destinés aux moines et datant le l’origine du monastère, au onzième siècle. Ils étaient alimentés par une source naturelle jaillissant en cet endroit dont l’eau était chauffée dans un hypocauste (salle souterraine). L’eau chaude servait non seulement aux bains, mais aussi au chauffage des cellules et du réfectoire. Mais à l’époque de l’occupation turque, finis les bains, l’hypocauste a été comblé et le bâtiment a abrité le pressoir pour l’huile d’olive. C’est lors des fouilles et rénovations des années 1950 que l’on a déblayé partiellement la salle souterraine. Les tremblements de terre successifs, en 1981 et en 1999, ont sérieusement endommagé le bâtiment.
 
Lorsqu’en 1204 les Francs de la Quatrième Croisade ont pris Constantinople et se sont partagé l’Empire Byzantin, le pape Innocent III a soumis le monastère à l’autorité de l’évêque latin d’Athènes, mais en 1678 le patriarche orthodoxe décida qu’il ne dépendrait plus que du patriarcat de Constantinople et jouirait d’une large autonomie Il était très riche grâce aux vastes terres qu’il possédait où les moines produisaient de l’huile d’olive (dans les locaux des anciens bains, comme on vient de le voir), du vin et récoltaient le célèbre miel de l’Hymette. En outre, parce qu’en 1458 lorsqu’Athènes a été prise par les Ottomans, l’higoumène de ce monastère a spontanément tendu les clés de la ville au sultan Mehmet II, celui-ci, touché et reconnaissant, a décidé d’exempter ce monastère d’impôts, et de ne lui faire payer qu’un sequin symbolique par an. À cette richesse matérielle s’ajoutait la richesse intellectuelle et culturelle. Souvent, les higoumènes, c’est-à-dire les supérieurs du monastère, ont été des professeurs d’Athènes, des savants. Ainsi, Jacob Spon (dont je vais parler tout à l’heure), donne son impression sur celui qu’il a rencontré en 1676 : "Celui qui en est présentement abbé s’appelle Stefaki. Il demeure toujours à Athènes sans aller jamais à son couvent et ne sort guère de chez lui, non pas même, dit-on, pour aller à l’église. Nous lui rendîmes visite. Il sait très bien le grec littéral, l’histoire ancienne, et il se mêle un peu de la médecine, où il n’est pas si savant qu’au reste. Il est outre cela bon philosophe et surtout grand platonicien" (le grec littéral signifie le grec ancien). La bibliothèque du monastère était exceptionnelle et recelait des manuscrits antiques authentiques. Mais lors du siège d’Athènes par les Ottomans en 1827, on en a transporté les livres et manuscrits sur l’Acropole où l’on s’en servait pour mettre à feu les canons… Il est vrai qu’auparavant déjà, certaines pièces avaient été vendues aux Anglais, et d’autres œuvres que l’on ne jugeait pas utiles servaient à allumer le feu à la cuisine…
 
804b1 monastère de Kaisariani, bâtiment conventuel
 
804b2 monastère de Kaisariani, cellule de moine
 
804b3 monastère de Kaisariani, vue depuis une cellule
 
On ne peut visiter le bâtiment principal du monastère (première photo), en revanche par un escalier extérieur on a accès à quelques cellules. Elles sont minuscules. La seconde photo montre la reconstitution du mobilier dont disposait chaque moine. De vagues traces sur l’un des murs laisse deviner qu’il était recouvert de fresques. La troisième photo est prise du fond d’une cellule et en montre la porte et la fenêtre.
 
804b4 monastère de Kaisariani, réfectoire
 
804b5 monastère de Kaisariani, le foyer
 
804b6 monastère de Kaisariani, toiture au-dessus du foyer
 
Dans la cour du bas, on a sur la droite le catholicon, église du monastère, et sur la gauche un bâtiment où se trouvaient le réfectoire et la cuisine. Il est curieux de constater que cette cuisine rappelle une architecture que l’on trouve dans le mégaron des palais mycéniens, deux millénaires et demi ou trois plus tôt. Le foyer est au sol, au centre de la pièce, et une simple ouverture dans la toiture conique sert de cheminée. Ce bâtiment est plus récent que le reste du monastère, il date probablement du seizième ou du dix-septième siècle.
 
804c1 monastère de Kaisariani, cour devant le Katholikon
 
804c2 monastère de Kaisariani, le catholicon
 
La cour basse, ornée de colonnes antiques, comporte des espaces où les moines cultivaient des plantes médicinales. Dos au réfectoire et à la cuisine, on voit le catholicon. L’église de la Présentation de la Vierge est du onzième siècle, mais devant elle a été construit, à une date inconnue mais antérieure à 1602, un narthex. Sur la droite, une petite porte donne sur la chapelle Saint-Antoine, de même époque que le narthex et que le campanile.
 
804d1 monastère de Kaisariani, chapelle Saint Antoine
 
804d2 monastère de Kaisariani, chapelle Saint Antoine
 
Nous sommes ici dans la chapelle latérale dédiée à saint Antoine. Toute la voûte du chœur en est décorée de fresques. Elles sont de la même époque, mais d’une autre main, que celles du catholicon que je montre et dont je parle ci-dessous.
 
804d3 monastère de Kaisariani, catholicon
 
804d4 monastère de Kaisariani, katholikon
 
804d5 monastère de Kaisariani, katholikon, l'iconostase
     
La première de ces trois photos montre le narthex, c’est-à-dire cette première salle construite à l’extrême fin du seizième siècle. La seconde photo est prise dans l’église du onzième siècle, avec la belle iconostase de marbre (troisième photo). Selon une inscription, les fresques sont l’œuvre d’un peintre du Péloponnèse, Ioannis Ypatos, venu travailler ici en 1682. C’est un artiste folklorique qui excelle dans les scènes narratives disposées selon une organisation très classique et conventionnelle.
 
804e1 fresque du catholicon de Kaisariani
 
804e2 fresque du catholicon de Kaisariani, Annonciation
 
804e3 fresque du catholicon de Kaisariani, baptême de Jés
 
Je ne peux parler des fresques d’Ypatos sans en montrer quelques unes. Sans l’inscription près de sa tête du nom de saint Joseph, je n’aurais certes pas été capable d’identifier le personnage de la première image. Sur la seconde, cet ange qui vole vers la Vierge lui présente quelque chose, on dirait le pain de la communion mais je suppose qu’il doit s’agir d’une Annonciation. Quant à la troisième, il est clair que c’est le baptême du Christ dans le Jourdain par Jean Baptiste. Sur le côté, les anges attendent Jésus avec des serviettes pour l’essuyer tandis que la colombe du Saint Esprit descend sur lui. En revanche, je ne comprends pas ce que vient faire ce petit personnage qui se baigne tout en bas et semble chevaucher quelque chose.
 
804e4 fresque du catholicon de Kaisariani, entrée à Jéru
 
804e5 fresque du catholicon de Kaisariani
 
Encore deux fresques. Il y en a tant… Le dimanche des rameaux, Jésus entre à Jérusalem monté sur un âne. C’est une entrée triomphale, je ne vois pas ici les rameaux que, traditionnellement, le peuple agite sur son passage, mais on voit le manteau de pourpre qui est jeté sous les sabots de la monture. La coupole du narthex est ornée d’un Christ Pantocrator qui ne m’a pas enthousiasmé, mais cette Vierge en majesté est de toute beauté au centre de la coupole du chœur.
 
804f1 fontaine derrière le monastère de Kaisariani
 
804f2 fontaine derrière le monastère de Kaisariani
 
Après la fin de notre visite du monastère, nous ressortons et en faisons le tour. Sur une jolie petite place au centre de laquelle se dresse un énorme arbre déployant ses ramures gigantesques sur une impressionnante surface, derrière les bains byzantins, cette petite fontaine est très célèbre. La tête de bélier qui la décore a valu au monastère, pendant toute l’occupation ottomane, le nom turc de Koç Basi, ce qui veut dire Tête de Bélier. Son eau avait la réputation de guérir de la stérilité, chose bien inutile pour un monastère d’hommes voués à la continence, mais dans l’Antiquité les pèlerins du temple d’Aphrodite s’y pressaient. Aujourd’hui, un écriteau signale que l’eau n’en est pas potable. C’est près de cette fontaine qu’Ovide, dans l’Art d’Aimer (publié au tournant de l’ère, probablement en l’an 1 après Jésus-Christ) situe l’histoire de Céphale et Procris : "Près des coteaux riants et fleuris de l'Hymette est une fontaine sacrée, dont les rives sont bordées d'un vert gazon. Des arbres peu élevés forment à l'entour moins un bois qu'un bocage […]. C'est là que le jeune Céphale, laissant à l'écart sa suite et ses chiens, venait, las des travaux de la chasse, goûter les douceurs du repos. ‘Brise légère, répétait-il souvent, viens sur mon sein, viens éteindre mes feux’. Quelqu'un l'entendit, et, méchamment officieux, alla répéter à sa craintive épouse ces innocentes paroles. Au nom de cette Brise, qu'elle prend pour une rivale, Procris, dans son saisissement, tombe, muette de douleur. […] Elle déchire les légers vêtements qui couvrent son sein, et ses ongles ensanglantent son visage. Puis soudain, furieuse et les cheveux épars, elle s'élance à travers les campagnes, comme une bacchante en délire. […] Dès qu'elle vit l'herbe foulée et marquée d'une empreinte récente, des battements redoublés agitèrent son cœur ému. […] Céphale revint à la forêt, et apaisa dans l'eau d'une source la chaleur qui le brûlait. Cachée près de lui, Procris inquiète l'épie. Elle le voit s'étendre sur l'herbe accoutumée, elle l'entend s'écrier : ‘Venez, doux Zéphyrs, viens, Brise légère’. O surprise agréable ! elle reconnaît son erreur, […], elle se lève et, voulant s'élancer dans les bras de son époux, elle agite par ce mouvement le feuillage qui l'environne. Céphale, attribuant ce bruit à quelque bête fauve, saisit vivement son arc […]. Céphale désolé soutient dans ses bras sa maîtresse expirante, et arrose de larmes sa cruelle blessure. Enfin l'âme de l'imprudente Procris s'échappe par degrés de son sein, et Céphale, les lèvres collées sur ses lèvres, recueille son dernier soupir".
 
804g1 végétation sur le mont Hymette
 
804g2 végétation sur le mont Hymette
 
804g3 l'Acropole d'Athènes vue depuis le mont Hymette
 
Les photos ci-dessus donnent une idée du paysage de l’Hymette dans sa partie boisée, alors que plus haut c’est le domaine de la garrigue (et du thym butiné par les abeilles). De là-haut, on peut voir l’Acropole d’Athènes avec le Parthénon. À la différence des autres collines d’Athènes, Acropole, Philopappos, Aréopage, Pnyx, Lycabette, l’Hymette est une chaîne montagneuse dont les pentes qui atteignent l’est d’Athènes ne sont que l’extrémité. Cette chaîne montagneuse culmine à 1026 mètres et mesure 16 kilomètres de long pour aller s’achever sur la côte du golfe Saronique au sud du Pirée. Le fameux miel de l’Hymette est un miel de thym. Dans une Ode, Horace se moque d’un homme qui, alors que le vin de Falerne est très réputé, éprouve le besoin de l’adoucir et de le parfumer : "Nisi hymettia mella Falerno ne biberis diluta" (Tu n’en boirais pas si du miel de l’Hymette n’était pas dissous dans le Falerne). En 1675-1676, le Français Jacob Spon visite la Grèce. Dans la relation de ce voyage qu’il publie en 1678, il écrit : "Le mont Hymette mérite bien une longue promenade, et nous prîmes des chevaux pour y aller avec notre hôte. Il est à une petite lieue d’Athènes, et n’a guère moins de sept à huit lieues de tour. Le dessus n’est ni habité ni cultivé. [… Le] couvent de Cyriani est au nord de la montagne […]. On y fait quantité de miel qui est fort estimé à Constantinople. […] Je remarquai qu’il n’était point âcre et qu’il n’altérait pas, comme font d’ordinaire les autres sortes de miel. Aussi les Anciens croyaient que les premières abeilles et le premier miel tiraient leur origine du mont Hymette, et nous disions entre nous que c’était peut-être en ce même endroit, puisqu’il y est en effet bien plus excellent qu’ailleurs. Il est d’une bonne consistance et d’une belle couleur d’or. |…] Strabon dit que le meilleur miel du mont Hymette était celui qui se faisait proche des mines d’argent, qui sont maintenant perdues […] Les herbes et les fleurs odoriférantes qui croissent au mont Hymette ne contribuent pas peu à l’admirable manufacture de ces petits ouvriers". Les mines d’argent auxquelles fait allusion Strabon ne peuvent être que celles de Lavrio (mon blog, article daté 21 et 23 octobre 2011), qui sont assez loin au sud-est de l’extrémité de l’Hymette. Quant au philosophe Théophraste (371-288 avant Jésus-Christ), qui a été élève d’Aristote et maître, entre autres, du grand poète comique Ménandre et de Bion de Boristhène dont j’ai montré la tête en bronze dans mon blog le 8 mars 2011 en disant quelques mots de lui, il est l’auteur de Caractères. Au sujet du flagorneur il écrit : "Pour lui-même, il n'achète rien, mais pour les étrangers, il fait des commissions à Byzance, procure à Cyzique des chiens de Laconie, du miel de l'Hymette à Rhodes et, ce faisant, le raconte à tout le monde en ville".
 
804h1 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
804h2 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
804h3 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
804h4 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
Notre promenade sur l’Hymette, au-dessus du monastère, nous a menés à cette petite église paléochrétienne qui avait été dédiée à saint Marc. De ses trois nefs, une seule subsiste mais on devine les autres absides. C’est ici que s’était d’abord établi un monastère, avant qu’un nouveau soit construit au onzième siècle là où nous l’avons vu. La troisième photo est prise en direction du chœur. Au fond de l’abside on voit une fenêtre, c’est à travers elle qu’ayant fait le tour du bâtiment j’ai pris la dernière photo.
 
804h5 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
Hélas, ces constructions se faisaient au détriment de monuments païens. En divers endroits, on remarque dans les murs des inclusions de fragments de colonnes antiques, des morceaux de beau marbre blanc sculpté, etc. En voici un exemple.
 
804i1 mont Hymette, course Spyros Papagiannis
 
804i2 course Spyros Papagiannis sur le mont Hymette
 
804i3 course Spyros Papagiannis sur le mont Hymette
 
Il y a trois kilomètres environ entre le monastère et l’autobus urbain. Natacha craignait un peu d’être fatiguée et elle aurait souhaité appeler un taxi, mais les taxis, comme toutes les autres voitures, sont interdits sur cette route aujourd’hui en raison d’une course cycliste. Cette course a été organisée à la mémoire d’un jeune journaliste sportif, Spyros Papagiannis, qui a travaillé en France pour la version grecque d’Eurosport, la chaîne de télévision satellite. Personne ne faisant respecter, en Grèce, le code de la route, nombreux sont les conducteurs qui commettent des irrégularités, et les motocyclistes qui se dispensent du casque. Or Spyros était très respectueux des règles, paraît-il, et un jour qu’il se déplaçait à moto –avec son casque–, une voiture a grillé un feu rouge à vive allure, l’a percuté, l’a tué. Très nombreux sont les sportifs, hommes ou femmes, jeunes ou mûrs, qui lui rendent hommage aujourd’hui en participant à cette course contre la montre.
 
En fait, nous sommes redescendus à pied, et parce qu’un chemin serpente à flanc de montagne à quelques mètres de la route, nous avons été tranquilles sur le premier kilomètre, jusqu’au point de départ, où les cyclistes s’égrenaient chacun leur tour, parfois accompagnés d’une moto, et les deux kilomètres suivants où les voitures circulaient à toute vitesse. Seul inconvénient, le chemin est aussi incliné que le flanc de la montagne, aussi les dahuts y sont-ils plus à l’aise que les hommes (précision donnée pour ceux qui, ayant participé à une chasse au dahut, connaissent la particularité physique de l’animal).
 
804j Evi contrôleur de la course
 
Ces informations sur la course et sa motivation, nous les tenons d’une jeune commissaire de course, nommée Evi, à qui Natacha a tout d’abord tendu son téléphone en lui demandant si elle voudrait bien appeler en langue grecque un taxi. Après nous avoir dit qu’il ne pourrait venir jusqu’ici, elle nous a tout expliqué. Mais aussi elle a proposé que, lorsque nous serions arrivés au lieu du départ de la course, nous l’appelions pour qu’à ce moment-là elle appelle pour nous un taxi, et elle nous a donné son numéro de portable. Gentille, complaisante, sympathique, voilà pourquoi je tenais à la citer ici. Hélas, la photo que Natacha me passe était ciblée sur un cycliste et Evi apparaissait en tout petit. J’ai donc recadré sur elle, mais on ne la voit guère…
 
Et avant de terminer, une dernière chose. Nous sommes donc arrivés à pied au terminus de l’autobus. Nous nous y asseyons. Deux dames montent, s’installent juste de l’autre côté du couloir, puis ouvrent un sac et nous proposent du gâteau que l’une d’elles a confectionné, et nous en mettent dans une petite boîte en plastique. Ah, décidément, ces Grecs, quel peuple sympathique ! Partout, on rencontre des gens prêts à aider, à faire un geste d’accueil. Il est incroyable de se dire que l’hospitalité, devoir sacré chez Homère, s’est maintenue à travers les siècles, à travers les millénaires, alors que les peuples se sont tellement mêlés sur cette terre que ceux que l’on y rencontre aujourd’hui ne sont pas vraiment les descendants d’Ulysse, d’Agamemnon ou de Nausicaa. Romains, Arabes, Bulgares, Francs, Vénitiens, Turcs, Albanais ont mêlé leur sang à celui des Grecs, mais toujours s’est transmis ce devoir de philoxénie. Dans ce pays, l’étranger se sent bien, et ne peut que déplorer que ce soit là, encore plus qu’ailleurs, que des politiciens irresponsables aient plongé l’économie dans une situation aussi dramatique. Le touriste, lui, n’en pâtira pas, il constatera que les media occidentaux focalisent sur des violences réelles mais très circonscrites dans l’espace et dans le temps, et en venant passer en Grèce quelques jours ou quelques semaines il apportera son soutien financier et moral à une population qui le mérite.
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Published by Thierry Jamard
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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 20:36
803a1 épave du navire naufragé Anticythère
 
Un navire antique repêché ! Le musée archéologique national d’Athènes présente, dans trois salles, les trouvailles exceptionnelles faites dans l’épave d’un navire qui a coulé au premier siècle avant Jésus-Christ (ci-dessus, vue sur ses deux faces, une planche de la partie inférieure de la coque, jusqu’à présent gardée dans les réserves de l’Éphorat des Antiquités Sous-marines). Certains objets (tels que la grande statue de bronze présentée dans mon article du 8 mars 2011 que j’ai interprétée comme Pâris tendant la pomme de discorde à Aphrodite, et que l’on appelle l’Éphèbe d’Anticythère) étaient déjà disposés en plusieurs endroits dans le musée, mais beaucoup d’autres objets étaient gardés dans des réserves. À présent ils sont regroupés pour former un tout. Quoique plusieurs fois déjà nous ayons visité ce musée, nous ne pouvions pas manquer de nous y rendre de nouveau.
 
Au printemps 1900, des plongeurs pêcheurs d’éponges venant de Symi, une île grecque du Dodécanèse proche de Rhodes et qui, à l’époque, appartenait encore à la Turquie, se dirigent vers les côtes de l’Afrique du Nord. Logiquement, la route passe entre le Péloponnèse et la Crète. Mais les tempêtes sont fréquentes dans les parages (nous avons vu –mon article du 14 mai 2011– qu’en 480 avant Jésus-Christ, les Corfiotes avaient dû mettre leur flotte à l’abri, et étaient arrivés à Salamine après la victoire des Grecs, à laquelle ils n’ont pu participer) et pour cette raison nos pêcheurs d’éponges doivent se réfugier quelque temps dans la rade du port d’Anticythère, une île à mi-chemin de Cythère (au bout du bout du Péloponnèse, cf. mon blog 6-10 mai 2011) et de l’extrême nord-ouest de la Crète. L’île, toute en longueur du nord au sud, dispose d’une baie profonde et abritée au nord-est. Le 4 avril, l’un des hommes effectue une plongée pour ne pas rester inactif et, par 62 mètres de fond, découvre un bras de bronze. Mais le travail c’est prioritaire, et on reprend le chemin de l’Afrique. Toutefois l’équipage, grec d’origine et de cœur, s’arrête au retour, en novembre, pour informer le gouvernement grec de cette découverte. Lequel gouvernement dépêche sur place un navire de la marine nationale (24 novembre). La campagne de fouilles, à laquelle participent les plongeurs de Symi impliqués dans la découverte et qui va se prolonger jusqu’en septembre 1901, remonte de nombreuses trouvailles. Et puis, en 1976, les services grecs, avec l’aide du Commandant Cousteau et de sa Calypso, vont reprendre les recherches et découvrent, entre autres, des pièces de monnaie. Découverte essentielle parce que, grâce à elle, on peut dater le naufrage. Les pièces ont été émises en 87 avant Jésus-Christ. On sait que lorsque le Romain Mummius rasa Corinthe et conquit la Grèce en 146, il laissa une certaine indépendance à Athènes, eu égard à son passé. Mais lors de la guerre entre Rome et Mithridate VI, roi du Pont, Athènes fit le choix de prendre le parti de Mithridate. Aussi Sylla marcha-t-il sur Athènes, qu’il conquit en 86, puis il passa en Asie Mineure et rasa Pergame, d’où des navires romains repartirent chargés d’œuvres d’art grecques, puisque cette côte avait été grecque. Or il y avait à l’époque un repaire de pirates grecs à Anticythère. Dès lors, les archéologues n’ont plus aucun doute, ce navire transportant vers Rome des bronzes, l’éphèbe, le philosophe (voir plus loin), et des marbres (je vais en montrer tout à l’heure), a été attaqué par des pirates en 86 et a coulé. Il est resté sous l’eau 1986 années…
 
803a2 sonde sur épave du navire naufragé Anticythère
 
803a3 pompe de drainage sur navire naufragé Anticythère
 
Des pièces de bois, comme j’en ai montré au début, très peu ont survécu, mais on a retrouvé des poids de pierre qui servaient à sonder la profondeur, comme sur la première de ces photos (il est évident que, pour la présentation, le cordage est moderne), ou encore ce tuyau en plomb qui devait être relié à la pompe de drainage.
 
803a4 instruments sur épave du naufrage Anticythère
 
803a5 instruments sur épave du naufrage Anticythère
 
803a6 sur épave du naufrage Anticythère (Wikipedia)
 
Mais parmi toutes les trouvailles, il en est une qui est absolument exceptionnelle et unique. Jusqu’à cette découverte, on pensait que les premiers engrenages, dans le monde entier, dataient du Moyen-Âge, un millénaire plus tard. Or outre les deux morceaux d’un instrument de bronze que je montre ici, plus un troisième, on a retrouvé quantité de rouages, d’axes, d’aiguilles. Un tomographe à rayons X de 450 kilovolts a permis de voir l’intérieur de ce que l’on ne pouvait démonter du fait de l’oxydation. Fin 2006, une équipe nombreuse de chercheurs, mathématiciens, physiciens, astronomes, astrophysiciens, paléologues, a publié ses conclusions. L’appareil était composé comme sur ma troisième image (trouvée dans Wikipédia) et permettait de définir à un moment donné les positions du soleil et de la lune et donc de prévoir, plusieurs années à l’avance, le mois et le jour de la prochaine éclipse. Un bijou de technologie qui supposait, outre un admirable savoir-faire de précision mécanique, des connaissances très poussées en astronomie et en mathématiques. Il me faut ajouter que, de plus, cet appareil n’était pas tout neuf quand le bateau a coulé, il devait dater du courant du deuxième siècle avant Jésus-Christ.
 
803b1a Sur épave du naufrage Anticythère
 
Tout à l’heure, avec l’éphèbe, j’ai évoqué le philosophe. Cette sculpture était déjà exposée dans le musée, mais comme l’exposition montre une photo du bronze quand il a été sorti de l’eau (ci-dessus à droite), j’ai trouvé intéressant de faire un montage avec l’état actuel de la tête (à gauche) après restauration. Je l’avais aussi montré dans ce blog le 8 mars 2011, et je le décrivais alors " bronze réalisé vers 240 avant Jésus-Christ et représentant selon toute vraisemblance Bion de Borysthène, en Scythie, un philosophe cynique". Et lorsque, au début, je disais que le tout premier objet trouvé par le plongeur était un bras de bronze, ce bras appartenait à ce philosophe.
 
 803b1b recherche financée par décret royal
 
L’éphèbe, lui, a été retrouvé en cinq morceaux principaux très oxydés et plusieurs autres petits morceaux. Le chimiste Othon Rhousopoulos a été chargé du traitement du métal pour le nettoyer et en assurer la conservation, mission accomplie en 1902. Pour ce faire, le roi Georges Premier lui octroie, par la lettre ci-dessus, un montant de 3000 drachmes. Ensuite, la restauration pour en faire une statue d’une seule pièce sera effectuée par le Français Alfred André. C’est également Rhousopoulos qui a assuré la conservation du mécanisme incroyable que nous avons vu.
 
803b2 Ulysse sur épave du naufrage Anticythère
 
803b3 Achille sur épave du naufrage Anticythère
 
Quant aux marbres, ils ont souffert du séjour dans la mer. Les parties qui étaient ensevelies dans les sédiments du fond ont un peu mieux résisté. La première de ces statues représente Ulysse se déplaçant rapidement, reconnaissable à sa barbe, son bonnet conique, son manteau noué autour de la taille en guise de ceinture. L’autre statue, que je préfère montrer en gros plan, a été identifiée comme étant probablement Achille, au visage jeune et imberbe, aux cheveux désordonnés. Ce thème des héros homériques n’apparaît pas avant cette période du début du premier siècle avant Jésus-Christ, et l’on n’en connaît pas d’autres exemples en statue de grande taille en Grèce. Étant au fond de la mer depuis un peu plus de cent ans au moment où Tibère était empereur de Rome, ces statues n’ont pu servir directement de modèles pour le grand groupe d’Ulysse et ses compagnons se libérant du cyclope Polyphème que Tibère avait fait placer dans sa grotte de Sperlonga et que j’avais évoqué dans ce blog le 20 avril 2010 sans pouvoir le montrer (photo interdite dans ce musée), mais peut-être le groupe de Sperlonga est-il contemporain des marbres d’Anticythère, ce qui expliquerait le thème commun, la taille comparable et le style similaire.
 
803b4 main sur épave du naufrage Anticythère
 
En préparant cet article, cherchant à limiter le nombre de photos, j’avais écarté celle-ci. Et puis en me relisant, je ne peux résister, tant je trouve belle cette main de marbre. On voit que le poignet, baigné par l’eau salée, a été très fortement attaqué, alors que la main elle-même, enfouie dans les sédiments, a été miraculeusement protégée. Elle n’est guère antérieure au naufrage, début du premier siècle avant notre ère.
 
803b5 main de boxeur sur épave du naufrage Anticythère
 
Puisque je viens de montrer cette main de marbre, j’y joins cette main de boxeur, en bronze. Elle montre le pouce, la main et l’avant-bras protégés par de fortes lanières de cuir entrecroisées. On voit aussi une sorte de "coup de poing américain" destiné à frapper plus fort l’adversaire. Ce bronze est contemporain de la main de marbre, ou légèrement antérieur (au plus tôt fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ).
 
803b6 boxeur sur épave du naufrage Anticythère
 
803b7 sur épave du naufrage Anticythère
 
Après cette main de boxeur plus grande que nature, voici (photo du haut) un petit boxeur en bronze, également de la fin du deuxième siècle. Par le mouvement, il est remarquable de dynamisme. Ce jeune homme, sur la photo du bas, est lui aussi contemporain. Il est clair qu’il portait quelque chose dans sa main droite, mais comme on ne sait pas ce que c’était il est difficile de l’identifier. Ce peut avoir été un caducée, il serait alors Hermès. Certains pensent que ce pouvait être une épée, et ils en font un prince macédonien. Cette œuvre classicisante s’inspire de l’école de Polyclète (fin cinquième, début quatrième siècle).
 
803c1 monnaies (naufrage navire Antikythira)
 
Les voilà, les pièces de monnaie qui ont été découvertes par Cousteau et qui ont permis de dater le naufrage. Et par là même de lier la catastrophe aux événements historiques. Ce sont trente-deux tétradrachmes de Pergame et quatre tétradrachmes d’Éphèse.
 
803c2 boucle d'oreille (naufrage navire Antikythira)
 
Cette boucle d’oreille en or (photo très grossie) avec un adorable petit Éros signifie qu’à bord il y avait une ou plusieurs femmes. Mais cette preuve qui n’est pas absolue (un mari, un amant, peut rapporter un cadeau à sa bien-aimée) n’était pas nécessaire, parce qu’il y en a une autre qui est irréfutable, c’est que –cas absolument exceptionnel– on a retrouvé quelques restes d’ossements humains. Parmi eux, l’étude ostéologique a pu déterminer la présence d’un jeune (garçon ou fille) de 15 ans environ à trois ans près en plus ou en moins, un homme adulte de 20 à 25 ans, et une jeune femme. Cette présence d’une femme et d’un(e) adolescent(e) à bord de ce cargo n’a rien de surprenant. En effet, il n’existait pas de vaisseaux pour passagers, aussi lorsque des particuliers devaient voyager par mer ils devaient solliciter une place sur ces navires de marchandises.
 
803c3a dans l'épave du navire Antikythira
 
803c3b dans l'épave du navire Antikythira
 
803c3c dans l'épave du navire Antikythira
 
La navigation se faisait, dans toute la mesure du possible, en évitant les traversées en pleine mer, et l’on préférait le cabotage en suivant plus ou moins les côtes à quelque distance. Néanmoins, on ne multipliait pas les escales, d’une part pour ne pas allonger inutilement le voyage, d’autre part parce que l’accueil risquait d’être peu chaleureux, voire dangereux, lorsque le pays était un ennemi. Et je ne suis pas sûr qu’après l’intervention de Sylla à Athènes, les navires romains aient été les bienvenus dans les ports amis de cette cité. Il convenait donc d’être autosuffisant pour voyager en autonomie. La force du vent et celle des rameurs étant des énergies renouvelables, le seul "carburant" nécessaire est celui de la nourriture. Nous voyons d’abord ici quelques bols et coupes, en verre. La troisième est le plus grand article de vaisselle en verre retrouvé dans l’épave. Elle est décorée de seize reliefs sombres entre lesquels se dessinent seize feuilles lancéolées. L’état de conservation de ces objets de verre est prodigieux. Il y en a aussi d’autres, beaux, divers, mais plus ou moins cassés.
 
803d1 aliments dans l'épave du navire Antikythira
 
Moins beau mais infiniment plus instructif est le contenu des repas. On ne peut connaître à coup sûr que ce qui a subsisté, mais c’est déjà beaucoup car ces coquilles d’escargots n’étaient pas transportées comme décorations. Il est certain que l’on mangeait des escargots. Et d’autre part, on a retrouvé ces noyaux d’olives.
 
803d2 meule à main dans l'épave du navire Antikythira
 
Et il y a cette meule à main (les pièces en bois ont, bien sûr, été ajoutées pour la présentation). Elle signifie que l’on avait emporté le blé en grains pour le moudre à bord, en petites quantités puisqu’il s’agissait de nourrir un équipage qui n’était pas extrêmement nombreux si l’on comptait plus sur la voile que sur les rames, et quelques passagers.
 
Et voilà pour cette visite qui nous a passionnés. C’est en effet une idée excellente de réunir la cargaison d’œuvres d’art transportées, les éléments du bateau et de la navigation qui ont pu être récupérés, et des indications sur la vie à bord, nourriture, vaisselle, etc., le tout accompagné de grands panneaux explicatifs. Mais la visite une fois effectuée, nous avons eu envie de refaire un petit tour dans quelques salles traditionnelles de cet immense musée. En essayant de ne pas répéter ce que j’ai déjà montré en rendant compte de visites précédentes, j’ai envie de montrer encore aujourd’hui quelques objets qui ont retenu mon attention.
 
803e Poids pour athlète (saut)
 
D’abord un accessoire de sportif. Pour accentuer leur énergie cinétique, les sauteurs portaient ces lourds poids de pierre qui, lorsqu’ils projetaient leurs bras, les entraînaient plus haut, plus loin.
 
803f1 vases plastiques en visages humains
 
Ces quatre têtes sont des vases. Ces vases plastiques, représentant des personnages (tête ou en pied), des animaux, des objets, étaient très répandus dès l’époque archaïque et ils avaient une valeur apotropaïque, c’est-à-dire qu’ils avaient un effet protecteur. Pour cette raison ils étaient souvent déposés dans les tombes, ou constituaient des offrandes votives à des divinités. Mais parfois aussi ils pouvaient avoir tout simplement des usages domestiques (flacons à onguents, verres à boire, etc.). À la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ –dont datent les quatre exemplaires montrés ici–, les représentations les plus répandues concernaient des visages africains, des visages de femmes, des satyres, Héraklès.
 
803f2 Course de femmes (vers 480 avant J.-C.)
 
J’ai choisi ce lécythe parce que, concernant le sport dans l’antiquité grecque, on parle toujours des hommes comme si les femmes restaient enfermées statiques dans le gynécée, tissant, cousant, brodant à longueur de journée. Sauf à Sparte où l’on aime insister sur leur égalité de traitement avec les hommes, sur leur nudité dans les exercices physiques, etc. Très brièvement, dans mon second et mon troisième articles sur Olympie (du 20 au 22 avril 2011) j’ai évoqué les compétitions féminines créées par Hippodamie en l’honneur de la déesse Héra, les Héraia, consistant en une course à pied. J’ai donc ici l’occasion d’y revenir en montrant ce vase où trois femmes courent devant un autel. Hélas, tel que le lécythe est placé dans la vitrine, l’autel n’apparaît que très peu sur le côté, complètement déformé en photo. Je préfère montrer deux des femmes en plein effort, bien de face. Le vase, trouvé à Salamine, est daté des environs de 480, qui est précisément l’année de la fameuse victoire navale des Grecs sur les Perses dans les eaux de cette île du golfe Saronique.
 
803f3 Vase attique, jeune guerrier sur sa tombe
 
D’Érétrie, dans l’île d’Eubée, vient ce lécythe à fond blanc, spécialité d’Athènes. Il est un peu plus récent, 410-400 avant Jésus-Christ. Il représente un jeune guerrier mélancolique, assis sur les marches de sa tombe. Ce que l’on voit mal sur ma photo, c’est une femme qui lui tend son casque et son bouclier. Ce que l’on distingue un peu mieux c’est, de l’autre côté, un jeune homme debout, peut-être son frère ou un compagnon d’armes venu lui dire adieu.
 
803f4 Un initié danse au son de la double flûte
 
Ce vase à boire (skyphos) se rapporte au culte des Cabires. Mais les Cabires… leur interprétation a beaucoup varié au cours de l’Antiquité, les sources sont relativement peu nombreuses, donnant lieu chez les chercheurs modernes à des théories très diverses. Ils sont généralement fils ou descendants d’Héphaïstos, dieu du feu et des volcans, aussi les retrouve-t-on principalement dans les îles volcaniques, Lemnos et surtout Samothrace où se trouvait leur principal sanctuaire. Un, trois, quatre, sept, leur nombre aussi a varié. Ce sont des divinités à mystères, aussi prononcer leur nom pouvait être dangereux. On les appelait plus volontiers les Grands Dieux. Hérodote nous donne une piste, mais qui ne nous renseigne pas vraiment : "Les statues ithyphalliques d’Hermès viennent [aux Grecs] des Pélages […]. Des Pélages vinrent s’établir aux côtés des Athéniens […]. Tout initié au culte des Cabires que l’on célèbre à Samothrace (où les Pélages les ont introduits) comprendra ce que je veux dire, car les Pélages, voisins plus tard des Athéniens, habitaient primitivement Samothrace, et les Samothraciens leur doivent leurs mystères. Donc les Athéniens furent les premiers des Grecs à faire des statues ithyphalliques d’Hermès, pour l’avoir appris des Pélages". On le voit, dans son livre II Hérodote se retranche derrière le secret des mystères. Au livre III, il décrit les excès de Cambyse à Memphis, en Égypte. Après avoir exhumé des morts, il se moque d’Héphaïstos dans son temple. "Cambyse pénétra encore dans le temple des Cabires, où le prêtre seul a le droit d’entrer, il fit même brûler leurs statues avec maintes railleries. Ces statues ressemblent aussi à celle d’Héphaïstos dont les Cabires sont, dit-on, des fils". Après avoir donné ces explications plus que vagues, j’en viens à notre skyphos. Il représente un initié au culte des Cabires, nu et ithyphallique, dansant au son de la double flûte dont joue une femme, tenant une couronne d’initié à la main. Cet initié a l’aspect d’un démon, comme assimilé à la divinité. Ce vase est daté de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ (à titre de comparaison, Hérodote a vécu au cinquième siècle, il est mort en 420).
 
803f5 lécythe, démon ailé enlevant une jeune fille
 
Ce lécythe représentant un démon ailé et cornu qui enlève une jeune fille vient d’une tombe de Tanagra datée entre 400 et 375 avant Jésus-Christ. C’est pour des raisons chronologiques tout autant que pour les différences de style fondamentales, que je montre ce vase plastique maintenant plutôt qu’à la suite des quatre têtes de tout à l’heure.
 
803g Assiette. Déméter portant du blé, des pavots, une t
 
Cette assiette corinthienne de la fin du cinquième siècle montre la déesse Déméter tenant en bouquet des épis de blé et des fleurs de pavot dans sa main gauche, et une torche allumée dans sa main droite. Elle siège sur un trône, une couronne sur la tête. Il est une chose qui m’étonne. Derrière son dos volette un oiseau. Or parmi les attributs de la déesse figure un oiseau favori, la grue, qui a de longues pattes, tout le contraire de cet oiseau aux pattes directement greffées sous le ventre.
 
803h1 Enfant défendant son raisin contre un coq
 
803h2 Enfant affectueusement léché par un chien
 
Deux jolies petites terres cuites, la première du début du deuxième siècle avant Jésus-Christ, la seconde plus tardive, située au premier siècle avant Jésus-Christ. Mais toutes deux saisissent sur le vif des scènes amusantes montrant des enfants et des animaux. Sur la première, un petit garçon a en main une grappe de raisins, qu’un coq convoite pour la picorer. Dans un geste saisissant de naturel, il se penche en arrière pour protéger ses fruits de la gourmandise du volatile, mais à son petit sourire on voit bien qu’il s’amuse des efforts impuissants du coq. Dans la seconde terre cuite un bébé tient contre lui un petit chien, lequel manifeste sa tendresse en léchant le cou de son jeune maître. Mais ces énergiques manifestations d’affection font détourner la tête de l’enfant, qui cependant continue de tenir le chien embrassé contre lui. Humour, sens de l’observation, sensibilité aux comportements enfantins, ces petits objets sont, je trouve, de véritables œuvres d’art.
 
803i1 Héraklès étendu ivre (1er siècle avant JC)
 
803i2 Minotaure (copie romaine d'une oeuvre de Myron)
 
803i3 Colombe d'Aphrodite (4e s. avt JC) offerte à la dée
 
Rapidement trois évocations mythologiques. D’abord un relief montrant un homme ivre, couché à terre. Étendu sur une peau de lion, c’est Héraklès. Sans doute n’a-t-il pas bu à satiété, car il garde dans sa main gauche un skyphos, un vase à boire, tandis que, le bras droit levé, il claque des doigts pour rythmer la musique d’un jeune satyre qui joue de la double flûte. Ce relief vient d'Éleusis et date du premier siècle avant Jésus-Christ. Trouvé à Athènes dans le quartier de Plaka, ce Minotaure faisait partie d’un ensemble où il s’affrontait à Thésée et qui décorait une fontaine. C’est une copie romaine d’un original de Myron, au début de l’époque classique, original qui se trouvait sur l’Acropole. Quant à la colombe, oiseau d’Aphrodite, elle a été trouvée dans le sanctuaire de la déesse qui se trouve à Daphni, non loin de notre camping, sur la route d’Athènes à Éleusis et à Corinthe. Une inscription dit "Phalakrion a dédié cela à Aphrodite". Cet oiseau date du quatrième siècle avant Jésus-Christ.
 
803j1 Le dieu Pan
 
803j2 le dieu Pan
 
803j3 Relief votif aux Nymphes, avec le dieu Pan
 
803j4 Relief votif aux Nymphes, avec le dieu Pan
 
Il est temps que j’évoque un peu Pan, dont on n’a guère l’occasion de parler parce qu’il n’est pas un sujet favori des sculpteurs ni des peintres sur céramique. Assis, d’abord. Ses mains sont brisées, mais il a dû tenir une flûte de Pan. C’est une copie du deuxième siècle avant Jésus-Christ dont l’original devait être du quatrième siècle. La statue où il est représenté debout est, elle, une copie du premier siècle de notre ère d’un original du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ici, on voit bien sa flûte de Pan. Le relief votif de ma troisième photo date du quatrième siècle avant Jésus-Christ et porte une inscription qui dit qu’il a été dédié aux Nymphes par Téléphane, Nikératos et Démophile. Ce sont ces trois hommes que l’on voit debout, petits, face à lui. Il est suivi d’Hermès et des trois Nymphes, il porte sa flûte dans la main gauche et un lièvre dans la main droite. Le relief de ma quatrième photo, des alentours de 330 avant Jésus-Christ, montre Pan dans une caverne. Une inscription dit que c’est un don d’Agathéméros lequel, représenté à droite, tend sa coupe, un canthare, à un jeune esclave nu qui la lui remplit. Et, comme précédemment, derrière Pan se tient Hermès avec son caducée, suivi des trois Nymphes.
 
Diverses légendes concernent les origines de Pan. Certaines racontent que, contrairement à ce que dit Homère dans l’Odyssée, Pénélope n’aurait pas toujours dit non à ses prétendants, attendant dans la chasteté le retour de son époux, mais leur aurait cédé à tous successivement, donnant naissance à cette divinité aux pieds de bouc et au chef encorné. Dans d’autres légendes, toujours avec Pénélope, c’est Hermès qui se serait uni à elle à Mantinée. Le plus fréquemment, on voyait Hermès, qui avait un sanctuaire au sommet du mont Cyllène (2374 mètres, nord-est du Péloponnèse), engendrer Pan en ce lieu avec une fille de Dryops dont le nom évoque le mot "chêne" en grec. Mi-animal et mi-humain, avec son sourire inquiétant dans un visage tout ridé, il effraya sa mère, alors Hermès l’enveloppa dans une peau de lièvre (d’où l’animal qu’il tient sur le premier des deux reliefs ci-dessus) et l’emporta sur l’Olympe où tous les dieux s’esclaffèrent en le voyant et l’adoptèrent. Plus tard, il deviendra un dieu berger en Arcadie, sa région natale. Mais pour satisfaire des appétits sexuels hors du commun, il poursuivait dans les bois, sur les monts, dans les vallons, tout être qu’il apercevait, homme ou femme, lesquels tentaient de s’enfuir, pris d’une peur "panique". Telle est l’étymologie de ce mot. Il ne faut pas voir d’allusion politique dans son titre de patron du FMI (Femelle / Mâle / Indifféremment).
 
Les Nymphes, filles de Zeus, sont des divinités de la nature, élisant domicile dans les bois, près des sources, dans les montagnes. Liées à la présence d’eau, elles favorisent la fertilité, protègent les plantes et les animaux, bref elles votent pour les écologistes. Leur culte, par ailleurs, est lié à celui d’Hermès et, de ce fait, à celui de son fils Pan. On ne peut s’étonner de ce lien entre des divinités de la nature et ce dieu berger vivant dans les bois, ces divinités de la fertilité et ce dieu obsédé par la sexualité. Et puis, bien sûr, du fait de leur coexistence dans la nature, les Nymphes ont été parmi les êtres le plus fréquemment poursuivis par Pan, et elles lui donnèrent une nombreuse descendance. Mais un jour qu’Éros lui avait inspiré un amour non payé de retour pour la nymphe Syrinx, cette dernière préféra être changée en roseau plutôt que de lui céder. De dépit, il coupa une brassée de roseaux et s’en fit un instrument de musique, la syrinx ou flûte de Pan.
 
Dans la tradition orphique, Pan devient le dieu qui regroupe tous les autres, le dieu du Grand Tout (en grec, pan signifie tout, comme dans le pangermanisme, les jeux panhelléniques, ou le panthéon). Et puis, à l’époque où Tibère était empereur (14-37 de notre ère), un marin du nom de Thamos qui passait au large de l’île de Paxos (l’une des sept îles ioniennes, au sud de Corfou, la seule île ionienne que nous ne connaissions pas…) en rentrant vers l’Italie, a entendu une voix forte sur la mer criant "Le Grand Pan est mort", et l’écho a répété ce cri. C’est Plutarque qui raconte ce fait, et c’est sûrement vrai parce que, depuis, personne n’a plus été poursuivi par Pan.
 
Avant de quitter le sujet, il est impossible de ne pas citer Brassens. Je ne connais pas par cœur tout son répertoire, mais la chanson Le Grand Pan, oui, je la sais. Le début de chaque strophe dit :
"Du temps que régnait le Grand Pan
Les dieux protégeaient les ivrognes
Des tas de génies titubants
Au nez rouge, à la rouge trogne". 

 

Puis

"Quand deux imbéciles heureux

S'amusaient à des bagatelles,
Un tas de génies amoureux
Venaient leur tenir la chandelle"

 

Et enfin

" Et quand fatale sonnait l’heure

De prendre un linceul pour costume

Un tas de génies l’œil en pleurs

Vous offraient des honneurs posthumes."

 

Mais après chacune de ces circonstances, vient le refrain

"Mais se touchant le crâne, en criant "J’ai trouvé"

La bande au professeur Nimbus est arrivée

Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,

Chasser les Dieux du Firmament."

 

Le refrain est suivi, à chaque fois, de la situation actuelle

"Bacchus est alcoolique, et le grand Pan est mort.

Vénus s’est faite femme, et le grand Pan est mort.

La mort est naturelle, et le grand Pan est mort.



Brassens, l’athée, l’anarchiste, n’a pourtant jamais été agressif à l’égard des religions, et ici sa conclusion n’a, je crois, rien de choquant pour un chrétien, car quoiqu’incroyant il regrette au moins que le positivisme ait pris le pas sur la sensibilité. Avec son humour habituel, fin et spirituel, il ajoute

"Et l’un des dernier dieux, l’un des derniers suprêmes,

Ne doit plus se sentir tellement bien lui-même

Un beau jour on va voir le Christ

Descendre du calvaire en disant dans sa lippe

'Merde je ne joue plus pour tous ces pauvres types.

J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste'."

 

803k Chasse au cerf sur une bague mycénienne

J’ai dit que, passant dans les salles traditionnelles du musée, j’essaierais de ne pas répéter ce que j’avais montré dans d’autres articles. Et je suis parfaitement conscient d’avoir déjà montré des bagues mycéniennes en or, qui avaient été utilisées comme sceaux. Mais celle-ci est si belle, et la vitrine m’a permis de la prendre en si gros plan, que je ne résiste pas à l’envie de conclure l’article d’aujourd’hui sur un objet aussi beau. Sur un char attelé de deux chevaux au grand galop, deux chasseurs dont l’un brandit un arc sont en train de forcer un cerf. La finesse de la gravure, la composition, le mouvement, tout est admirable.
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Published by Thierry Jamard
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 22:06
Après avoir fait le tour d’Égine, sa capitale, quelques paysages, deux monastères, le tout commenté dans mon précédent article, voyons un peu le passé antique de l’île. Elle s’appelait Œnoné. Or il advint que Zeus tomba amoureux de la fille du fleuve Asopos qui coule dans la région de Corinthe, la nymphe Égine, l’enleva, la dissimula dans l’île d’Œnoné. Asopos, cherchant partout sa fille disparue, obtint l’information de la part de Sisyphe qui avait vu passer devant sa ville de Corinthe Zeus portant Égine, mais avant de révéler ce secret il réclama en échange une source sur son acropole de Corinthe, ce que le fleuve Asopos lui accorda. De cela, découlent plusieurs choses. D’abord, la source Pirène à Corinthe. Puis Zeus trahi foudroya Asopos, qui réintégra son lit, dans lequel désormais on trouve des charbons dus à la foudre du roi des dieux. Enfin, après sa mort, Sisyphe eut à subir un terrible châtiment pour sa trahison, à savoir éternellement remonter jusqu’au sommet d’une montagne un énorme rocher qui, sitôt arrivé en haut, retombait entraîné par son propre poids. Entre temps, Zeus s’était uni à Égine, et avait donné à l’île d’Œnoné le nom de la belle, Égine, laquelle mit au monde un fils, Éaque, qu’elle abandonna. Plus tard, en Thessalie, elle se maria à un humain et à travers cette union elle fut la grand-mère de Patrocle… sur qui je vais revenir tout à l’heure. Car notre Éaque grandit seul sur son île déserte et s’y ennuyait fort. Aussi sollicita-t-il de Zeus, son père, de lui donner pour compagnons les nombreuses fourmis qui grouillaient partout. Zeus accéda à sa demande et transforma les fourmis (myrmêkes, en grec) en hommes, les Myrmidons. Puis Éaque fils de Zeus épousa Endéis arrière-petite-fille de Poséidon et le couple donna le jour à Pélée, futur père d’Achille. Achille, qu’Homère appelle le Péléide, c’est-à-dire le fils de Pélée, devint le roi des Myrmidons, en Thessalie. Et son écuyer pendant la Guerre de Troie, qui lui était si cher, n’était autre que Patrocle, présenté comme son ami, en fait son cousin issu de germain. Et voilà pour les origines de l’île d’Égine.
 
802a1 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802a2 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802a3 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
À quelques centaines de mètres au nord de la ville moderne et de son port, au-dessus du port caché de l’Antiquité (dont on voit le môle qui affleure sous la surface de la mer), s’étend depuis les temps préhistoriques, dès le cinquième millénaire avant Jésus-Christ, une ville néolithique. Elle se trouve sur le cap Kolona. En grec, on écrit le mot avec un seul N (Κολώνα). Dans les transcriptions en caractères latins (français, anglais, allemand), pour une raison que j’ignore, on trouve ce mot écrit avec deux N, ce qui répond à une logique qui m’échappe. Pour ma part, j’utiliserai l’orthographe grecque.
 
802b1 Kolona (île d'Egine), l'acropole préhistorique
 
802b2 Kolona (île d'Egine), murs préhistoriques
 
Dans les couches les plus anciennes, on a retrouvé d’abondants gisements de poteries du chalcolithique (vers 3000 avant Jésus-Christ) montrant des contacts avec les Cyclades, l’Eubée, l’Attique, l’est du Péloponnèse. Puis l’architecture change, aux vastes pièces de bâtiments sur deux niveaux (2500-2300) succèdent de petits appartements organisés autour d’un mégaron (2200-2100), en même temps qu’apparaissent les premières fortifications de la ville. Les photos ci-dessus montrent l’acropole préhistorique et les remparts qui lui sont contemporains. Arrive ensuite une domination mycénienne sur l’île et sur la ville, qui a fini brûlée vers 1200, comme tant d’autres dans le Péloponnèse, en Crète et ailleurs. Les fouilles laissent alors une longue période sans découverte d’aucune construction.
 
802c1 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802c2 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802c3 Kolona (île d'Egine), le temple d'Apollon
 
La ville renaîtra à l’époque archaïque et, du septième siècle au début du cinquième siècle, elle sera l’un des centres commerciaux les plus actifs de Grèce. C’est de cette époque que date le temple que l’on voit de partout (photos ci-dessus), que les voyageurs anglais Spon et Wheler, vers1675, ont attribué à Aphrodite Euploia (de la Bonne Navigation), mais que les études modernes attribuent à Apollon. Une gravure, au musée que nous avons visité (voir mon article précédent), montre deux colonnes réunies par une architrave. Si, aujourd’hui, mes photos ne montrent plus qu’une colonne de huit mètres de haut, c’est parce qu’un vent violent, lors d’une tempête au dix-neuvième siècle, a abattu l’architrave et l’autre colonne. Un peu partout on dit que c’est de cette unique colonne que viendrait le nom de Kolona, mais j’en doute un peu. D’une part, en grec, on utilise plutôt, pour les temples, le mot STYLOS (cf. un péristyle), et l’autre mot, KOLONA, s’écrit avec deux omicron (κολόνα) tandis que le nom du lieu comporte un oméga dans la deuxième syllabe (Κολώνα). D’autre part, il semble bien que le nom de ce cap soit antérieur à la chute de l’autre colonne. Quoi qu’il en soit, cette partie du temple constituait son opisthodome, c’est-à-dire une pièce située au dos de la construction principale qui, elle, reposait sur les bases que montre ma dernière photo. L’opisthodome était destiné à accueillir les trésors du temple.
 
802c4 Kolona (île d'Egine), les demeures des prêtres
 
Avant de voir les autres ruines de la ville antique, je montre ici les ruines de bâtiments qui ont été identifiés comme les maisons des prêtres du sanctuaires et qui sont situées en contrebas.
 
802c5 Kolona (île d'Egine), site archéologique
 
802c6 Kolona (île d'Egine), site archéologique
 
802c7 Kolona (île d'Egine), site archéologique
 
Pour qui n’est pas spécialiste, il est bien difficile de comprendre à quoi correspondent les ruines. De l’origine à la fin de l’époque mycénienne, 11 niveaux de fouilles ont déterminé autant d’époques différentes. Les archéologues ont pu être aidés par la datation des poteries et autres objets retrouvés. Le simple visiteur, lui, ne dispose que de son évaluation du type de construction des ruines de murs…
 
802c8 Kolona (île d'Egine), citerne byzantine
 
C’est donc à l’époque de ce temple que cette ville établie autour du sanctuaire d’Apollon a connu son apogée, brillant culturellement et commercialement. Mais, conquise par Athènes en 459/458 avant Jésus-Christ, éclipsée par sa puissante maîtresse elle perdra sa suprématie culturelle et commerciale. Sous le Bas-Empire romain, à l’époque paléochrétienne, on a démoli le temple d’Apollon et une petite communauté a vécu là jusque vers la fin du premier millénaire. La photo ci-dessus montre une citerne byzantine.
 
802d1 Le temple d'Aphaia à Egine
 
802d2 Le temple d'Aphéa à Egine
 
802d3 Le temple d'Aphaia à Egine
 
Rendons-nous à présent de l’autre côté de l’île, à l’ouest. non loin d’Agia Marina et de la mer, sur un promontoire se trouve un grand temple, bien mieux conservé que celui de Kolona et aussi bien plus connu et bien plus visité. Athéna figure au centre des deux frontons du temple (qui ne sont plus en place), et l’on a donc, logiquement, longtemps attribué le temple à cette déesse. Mais en 1901 des archéologues allemands ont découvert une inscription qui ne peut laisser aucun doute sur le fait que l’on se trompait et que le temple était consacré à Aphaia (prononcer Aféa). Aujourd’hui encore, on trouve parfois le nom des deux déesses accolé, Athéna Aphaia, comme si le second nom n’était qu’une épithète, une attribution, comme il existe une Athéna Nikè ou Phébus Apollon. Quand, en 1811, l’Allemand von Hallerstein a exploré le temple, il a obtenu pour un prix très modique d’acheter toutes les sculptures qu’il avait trouvées, à savoir la majeure partie des fragments des frontons. Mises aux enchères en Italie, elles ont été acquises par Louis I de Bavière, le propre père d’Othon, premier roi de Grèce, qui n’a pas jugé bon de les rapatrier de Munich où son père les avait exposées. En 1901, des fouilles systématiques ont été menées par Furtwängler, dont une petite partie ont rejoint leurs sœurs à la glyptothèque de Munich. Le reste est, heureusement, au musée national d’Athènes.
 
802d4 Le temple d'Aphaia à Aegina
 
Aphaia est une antique déesse que Pausanias, passant par Égine, assimile à Britomartis. Ce qui m’amène à dire deux mots de cette Britomartis, nymphe crétoise minoenne (donc préhellénique) à laquelle la légende donne une origine phénicienne. Fille de Zeus et de Karmè, après plusieurs voyages elle serait arrivée sur les rivages de Crète, où la voyant Minos serait tombé amoureux. Mais elle, nymphe chasseresse solitaire, s’était consacrée à la virginité et ne voulut pas agréer les avances du roi. Minos alors la poursuivit, elle gagna le bord d’une falaise et sauta dans la mer pour lui échapper. Des pêcheurs la virent et la cachèrent sous leurs filets. Un pêcheur la prit ensuite sur sa barque et l’emmena à Égine mais avant d’arriver, tout comme Minos il fut séduit par sa beauté et pour lui échapper Britomartis sauta à la mer, se réfugia à terre, dans cette île et s’y cacha dans un bois. Là, elle disparut, et on l’appela Aphaia (Invisible). Chasseresse, vierge, il n’en fallait pas plus pour qu’Artémis l’intègre à sa suite et, là où précédemment il y avait un sanctuaire d’Artémis, on construisit le temple d’Aphaia.
 
802e Puits du temple d'Aphéa (île d'Egine)
 
Je montre ce puits antique où le soleil projette l’ombre de la grille qui protège les visiteurs de la chute, et j’enchaîne. Car cette assimilation recouvre une autre légende, qui circulait parallèlement. Aphaia serait la fille de Léto, qui dans l’île de Délos a donné le jour aux jumeaux engendrés par Zeus, Apollon et Artémis. Demi-sœur, donc, de la déesse vierge, elle consacre elle aussi sa vie au célibat et à la virginité. Ensuite on retrouve la même histoire, Minos amoureux, la falaise, les filets des pêcheurs, la tentative de viol près d’Égine, le saut dans la mer. Là, ce serait sa demi-sœur qui l’avait rendue invisible, d’où un surnom d’Aphaia, en la dissimulant dans un bosquet, puis dans une grotte. Dans l’un et l’autre cas, les habitants du lieu lui bâtirent un temple à l’endroit où elle avait disparu. Et justement, dans l’angle nord-est de l’enceinte archaïque, les archéologues ont découvert l’entrée d’une grotte où avaient été entassés à l’époque mycénienne des quantités d’objets votifs, principalement des figurines de terre cuite représentant une divinité féminine, peut-être Aphaia ou peut-être la Déesse Mère, dispensatrice de la fertilité.
 
802f1 Le temple d'Aphaia à Aigina
 
802f2 Le temple d'Aphaia à Egine
 
802f3 Le temple d'Aféa à Egine
 
802f4 Le temple d'Aphaia à Egine
 
Sur le site où se trouvait le temple préhistorique (mycénien), on a mis au jour les traces de trois édifices successifs. Du premier, qui date du début du sixième siècle, il ne reste guère que quelques éléments dans les fondations, mais en 1969 on a retrouvé de nombreux fragments de sculpture polychrome provenant de ce premier temple. Le second était plus grand et un autel s’élevait devant sa façade est, c’est-à-dire, en reprenant mes photos du début, le côté que montre ma seconde photo, avec le plan incliné qui, justement, menait de l’autel au temple. Ou à droite sur la première, la troisième et la quatrième photos. Le troisième temple, celui que nous voyons aujourd’hui, a été construit aux alentours de 500 avant Jésus-Christ, et ses frontons, ceux que Louis I a transportés à Munich et qu’Othon n’a pas jugé bon de rapporter dans son nouveau pays lorsqu’il a accédé au trône, ont été datés de 490 ou 480. C’est un temple dorique, avec des colonnes sans chapiteau. Une citation que j’ai trouvée sans l’indication de l’auteur dit que c’est "le plus parfaitement développé des derniers temples archaïques en Hellas européenne". Lors d’une campagne archéologique en 1956-1960, on a remis en place plusieurs colonnes qui étaient à terre, et quelques entablements. Mais hélas, dès 1969 la foudre a frappé l’angle sud-ouest, l’endommageant de nouveau…
 
802g1 Comment les Grecs montaient les pierres
 
802g2 Comment les Grecs montaient les pierres
 
802g3 Comment les Grecs liaient les pierres
 
Sur le site, un panneau explique comment les pierres étaient hissées et fixées les unes aux autres. Après avoir lu le texte et regardé les dessins, il suffit de se promener en observant attentivement les pierres pour transférer cette connaissance théorique en expérience pratique. Ma première photo montre comment des "poignées" étaient creusées au sommet des pierres pour y passer une corde. Autre procédé, un sillon en U était creusé à chaque extrémité de la pierre (seconde photo) et le poids de la pierre était tel que la corde passée dans ces gorges ne pouvait s’en écarter. La pierre posée dessus dans le premier cas, à côté dans le second cas, dissimulait à la vue ces trous et ces sillons. Tout comme ce que montre ma troisième photo. Ici, il ne s’agit plus de hisser la pierre, mais plutôt, lorsqu’elle a été mise en place, de la fixer à ses voisines. Un fer terminé en T ou en L à chacune de ses extrémités prenait place à l’extrémité droite d’une pierre et gauche de la pierre voisine. Dès lors qu’une autre pierre était venue recouvrir ce lien métallique, il ne pouvait plus sortir des gorges où il avait été placé et les blocs ne pouvaient plus s’écarter l’un de l’autre.
 
802h Pratiquants du dodécathéisme au temple d'Aphaia
 
Nous avions longuement parcouru le site, avions tout observé, avions pris toutes nos photos lorsque nous avons remarqué un groupe de personnes en position de prière, paumes tournées vers le ciel et récitant en chœur des prières. Renseignements pris, ce sont des dodécathéistes. Dodéka, en grec moderne comme en grec ancien, c’est le chiffre 12. Théos, bien sûr, c’est le dieu (athée, Théophile, Dorothée…). Ce sont donc des adorants des douze dieux de l’Olympe (Zeus, Héra, Poséidon, Hestia, Déméter, Héphaïstos, Arès, Hermès, Athéna, Aphrodite, Apollon et Artémis). Adeptes de cette religion polythéiste, cela ne les empêche naturellement pas, comme on le faisait dans l’Antiquité, de prier des dieux secondaires qui ne résident pas sur l’Olympe. Ils ont l’habitude, paraît-il, de se réunir pour prier essentiellement devant chacun des trois temples du Triangle Sacré (Acropole, Sounion, Égine). Or, comme le Parthénon sur l’Acropole est dédié à Athéna et qu’il y a un petit temple d’Athéna à part de celui de Poséidon au cap Sounion, je me demande si Athéna, à qui l’on croyait autrefois devoir attribuer ce temple d’Aphaia, ne serait pas ici l’objet de ce culte.
 
C’est sur ce renouveau du culte antique –qui est pour nous l’objet de nombreuses visites et de tout aussi nombreuses études– que je terminerai cet article, et notre séjour à Égine et dans le golfe Saronique. Nous rentrons à Athènes avec la joie que ce culte revive.
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Published by Thierry Jamard
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 18:16
Dernière escale de notre petit périple dans les îles du golfe d’Argolide et du golfe Saronique, nous voici à Égine. En grec, Aigina, ce que le latin transcrit Ægina, forme choisie par l’anglais aujourd'hui. Cette île de 85 kilomètres carrés est au centre du golfe Saronique, à peu près à équidistance de l’Attique et de l’Argolide. C’est une île sans rivières, et la totalité de ses ressources en eau se trouve dans des puits. On ne s’étonnera pas que l’on trouve ici, comme presque partout en Grèce, des oliviers, des figuiers, de la vigne, mais ce qui est très particulier, ce sont les pistachiers, dont le produit bénéficie d’une appellation contrôlée.
 
Nous sommes arrivés à Égine vendredi à 15h10 et l’avons quittée dimanche à 17h45, ce qui nous a donné plus de deux jours sur place. La ville, deux monastères, deux sites antiques, deux musées, cela fait beaucoup de choses. Je scinderai donc mon compte-rendu en deux articles, dans le prochain je parlerai des antiquités d’Égine, et aujourd’hui mon article sera consacré à ce qui a suivi, essentiellement après le Moyen-Âge.
 
Parce que je n’évoquerai qu’en un mot Paul d’Égine, qui a écrit au septième siècle un remarquable traité de médecine et de chirurgie. Et je survolerai d’un coup d’aile le Moyen-Âge, disant que de 1204 à 1451 l’île a été le fief personnel de familles vénitiennes et catalanes, avant de passer sous la coupe de la Sérénissime. En 1537, le tristement célèbre Barberousse l’a prise pour le compte du sultan, l'a saccagée, en a anéanti la population, vendant les hommes comme esclaves, les femmes pour des harems, tuant ceux qui n’étaient pas monnayables, à la suite de quoi l’île a été repeuplée par des Albanais. En 1654 Venise parvient à la récupérer mais devra la rendre aux Ottomans en 1718. Quand, partiellement libérée, la Grèce s’est dotée d’un premier gouvernement, en 1826, c’est à Égine qu’il a siégé et qu’ont été frappées les premières pièces de monnaie grecques de l’époque moderne, jusqu’à la fin de la Guerre d’Indépendance, en 1828.
 
801a1 Egine, dans le golfe Saronique, voit tous les bateaux
 
801a2 Le Flying Dolphin
 
Du fait de sa position, Égine voit passer tous les navires quittant le Pirée. C’est un ballet incessant de navires de toutes tailles, les ferries comme celui qui nous a amenés, des bateaux rapides comme ce Flying Dolphin 19 qui, avec la vitesse, monte sur skis et surfe sur la mer (c’est lui qui nous a transportés d’Hydra à Poros), ou divers types de tankers parmi lesquels des pétroliers géants, mais aussi, comme sur ma première photo, des modèles plus réduits. Je crois bien que celui-ci va fournir en eau les îles qui en sont dépourvues ou trop peu pourvues, comme Poros.
 
801a3 Khoros Kryptou limena dans l'île d'Egine
 
Si nous quittons le port vers le nord, c’est-à-dire à droite, nous allons d’abord trouver à quelques centaines de mètres un site antique, Kolona, et au-delà une baie. C’était un crypto-port, un port caché, dès la plus haute Antiquité. Une chaîne en barrait l’entrée. Sur ma photo, on distingue une ligne plus sombre, dans la mer, parallèle à la côte au fond. C’est l’ancien môle du port caché d’époque classique, actuellement sous le niveau de la mer.
 
801a4 Agia Marina dans l'île d'Egine
 
Du fait de sa proximité d’Athènes, l’île attire un grand nombre d’Athéniens qui y ont une résidence secondaire, ainsi que des touristes étrangers. Sur la côte ouest, à l’opposé du port et non loin d’un grand site archéologique, le temple d’Aphaia, se trouve la plage la plus réputée de l’île. Certes il faudrait la voir en saison, mais je ne la trouve pas enthousiasmante. Heureusement, ce n’est pas pour le farniente que nous sommes venus, et le reste vaut bien la visite.
 
801a5 Paysage d'Aegina
 
Le reste, c’est-à-dire par exemple ce genre de paysage. Le centre de l’île est peu peuplé, et la nature y est donc intacte. En ce début de printemps, des fleurs viennent jeter des taches de couleurs vives sur d’austères vallonnements au-dessus de la mer.
 
801a6 Petit monument dédié à Agios Nektarios (île d'Egi
 
Traversant le Magne, le 16 mai dernier, j’avais vu dans une église d’Aréopoli une icône représentant saint Nektarios, un nom qui revient souvent dans les églises mais aussi sur les bateaux, l’un des plus prisés avec saint Nicolas, et cela m’avait servi de prétexte à raconter sa biographie. Je rappelle brièvement que ce prêtre né en 1846, devenu métropolite (évêque) en Égypte, est revenu en Grèce comme simple moine prêcheur et a fondé à Égine le monastère de la Sainte Trinité, un couvent de femmes dont il est le confesseur. Après sa mort en 1920 il a multiplié les miracles et son corps ne s’est pas corrompu, ce qui l’a fait canoniser par les orthodoxes en 1961. On comprend que, puisque c’est Égine qu’il a choisie pour y créer ce couvent, puisqu’il y a vécu, qu’il y est enterré, l’île lui voue un culte tout particulier. Plus que dans n’importe quel port, on y voit des bateaux Agios Nektarios I, II, III…, et sur les routes de petits monuments à sa gloire –ou à sa mémoire–, comme celui-ci, ne sont pas rares. Je vais parler tout à l’heure de la visite du monastère, mais revenons d’abord en ville.
 
801b1 La Tour de Markellos à Egine
 
801b2 La Tour de Markellos à Aegina
 
801b3 La Tour de Markellos à Aigina
 
Quand, dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, Égine est revenue dans le giron de Venise, un gouverneur avait renforcé les défenses de l’île dans l’espoir qu’elle ne serait pas reprise par les Turcs (ce qui arrivera pourtant bientôt). Ce gouverneur était de cette famille Morosini qui a donné à la Sérénissime plusieurs de ses doges, et aussi un chef de la résistance de Candie (Chania) en Crète contre les Ottomans. En 1802, Spyros Markelos, membre du Parlement, construit cette tour, dite Tour de Markelos, pour renforcer les défenses construites par Morosini. Lors de la révolution de 1821, Markelos prendra résolument le parti des insurgés grecs. On a vu que le gouvernement grec libre s’était tout d’abord implanté à Égine, aussi en 1826-1827 cette tour a-t-elle abrité les bureaux du gouvernement. Puis, de 1828 à 1830, quand Capodistrias a assumé ses fonctions de gouverneur de la Grèce libérée, ce sont plusieurs cabinets ministériels et le chef de la police qui ont établi ici leurs bureaux. Bien des hommes d’État et des chefs militaires y ont résidé, nous dit-on. Aujourd’hui, c’est le siège d’associations culturelles.
 
801c1 L'hôtel Aeginitiko Archontiko dans l'île d'Egine
 
801c2 L'hôtel Aeginitiko Archontiko dans l'île d'Egine
 
Un autre bâtiment qui mérite d’être signalé est cette maison aristocratique située juste derrière la Tour de Markelos. C’est devenu aujourd’hui un hôtel, l’Aeginitiko Archontiko. Quand, sur booking.com, nous y avons retenu notre chambre pour deux nuits, nous l’avions choisi pour son prix très attractif incluant le petit déjeuner, sans nous douter que pour un tel tarif nous pourrions avoir une chambre dans un bâtiment de cette qualité. Allons-y de notre pub gratuite, car cela vaut la peine. D’abord un accueil chaleureux, gentil, de Rena. Puis des chambres qui rebuteront celui qui recherche un hôtel aseptisé aux murs blancs et aux meubles fonctionnels, mais enchanteront ceux qui accepteront de prendre leur douche (bien chaude) dans un bac minuscule pour être hébergés dans une authentique maison aristocratique typique de l’île d’Égine. Sans compter le délicieux petit déjeuner pris dans la véranda de la photo ci-dessus. Pas de saucisses, de bacon, d’omelette, de muesli, mais des gâteaux salés ou sucrés cuisinés par Rena, des confitures de Rena, tout naturel, typiquement local, savoureux.
 
801c3 L'hôtel Aeginitiko Archontiko dans l'île d'Egine
 
801c4 L'hôtel Aeginitiko Archontiko dans l'île d'Egine
 
Et l’on vous fera visiter des pièces qui ne sont pas destinées à l’usage quotidien, comme ce salon avec sa fresque au plafond représentant, je suppose, Phébus menant le char du Soleil. Parce que, jusqu’à une époque récente, il n’y avait dans l’île aucun hôtel, les visiteurs de marque étaient reçus par cette famille de notables, et c’est ainsi que Nektarios, qui n’était pas encore saint, a été hébergé ici, comme l’avait été plusieurs décennies auparavant Capodistrias, ou comme le sera un peu plus tard Nikos Kazantzakis, ce philosophe et romancier auteur de Zorba.
 
801c5 Nikos Kazantzakis, l'auteur de Zorba
 
Au reste, ce Kazantzakis, né en Crète, s’est tellement plu à Égine lors de son passage dans cette maison qu’il s’est acheté une résidence dans l’île, et son séjour de quelques années ici lui a valu l’honneur de ce buste, à vrai dire bien peu en valeur dans un tout petit espace public mal entretenu que j’hésite à appeler square, du côté du site antique de Kolona.
 
801d1 Le monastère d'Agios Nektarios, à Egine
 
Puisque nous sommes sans notre camping-car, nous louons une petite voiture pour une journée pour nous déplacer dans l’île. Elle n’est pas bien chère, cette petite Fiat 600, mais elle est bien rustique et dans un état assez pitoyable. Le toit de toile ne cesse de me tomber sur la tête, et pour le Gaulois que je suis (pas très blond je le concède, mais je viens de Gaule, n’est-ce pas ?) il est toujours à craindre que le ciel, etc., etc. Bon. Avec notre guimbarde, nous arrivons au monastère d’Agios Nektarios.
 
801d2 Dans le monastère d'Agios Nektarios, à Egine
 
801d3 Dans le monastère d'Agios Nektarios, à Egine
 
Bien évidemment, il est représenté sur les murs du monastère, mais nous pouvons aussi entrer dans le mausolée, l’espèce de toute petite chapelle, où se trouve son tombeau de marbre blanc. Dans l’église du monastère, il n’est pas question de prendre des photos et un cerbère en gros jupons, d’âge rassis et à la tête de dogue, mordrait sans pitié si l’on ne se soumettait pas à la règle.
 
801d4 Nouvelle église du monastère d'Agios Nektarios (Egi
 
Les bâtiments conventuels sont très étendus, ce qui laisse supposer un grand nombre de religieuses. Et d’ailleurs, un tronc collecte des fonds pour la construction (ou, actuellement, pour l’achèvement) d’une grande église mieux adaptée. C’est celle que l’on voit sur ma photo. Mais je pense que, même si les religieuses sont très nombreuses, il s’agit aussi de pouvoir y accueillir la foule des fidèles.
 
801e1 Paysage d'Egine
 
Reprenons la route. Tout près du monastère on voit ces formes rocheuses curieuses dans la montagne, produites, je suppose, par l’érosion de ruissellement.
 
801e2 Paléochora à Egine
 
801e3 Paléochora à Egine
 
801e4 Paléochora à Egine
 
Et dans ce paysage étrange, autour de ce mont, s’est développé Paleochora, "l’Ancien Site". Pour s’éloigner de la côte et des dangers d’incursions de pirates sarrasins, l’ancienne capitale de l’île s’est développée ici dès le neuvième siècle. On a vu qu’en 1537, lorsque Barberousse a investi l’île, il a mis à sac cette capitale, en a abattu tout ce qu’il pouvait, et à emmené 6000 hommes, femmes, enfants en esclavage. Cela n’a pas empêché la capitale de se maintenir en ce lieu jusqu’en 1826 avec la première indépendance grecque. La ville a compté plus de 300 églises et chapelles. Il n’en reste que 24, dont quelques unes ont été restaurées.
 
801f1 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
801f2 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
Puis nous arrivons à l’autre grand monastère de l’île, celui de la Panagia Chrysoleontissa. La Panagia, la "Toute Sainte", on le sait, c’est le nom donné par les Orthodoxes grecs à la Vierge. Chryso- veut dire doré, ou en or. Et le monastère était précédemment installé sur la côte au lieudit Agios Leontios. Détruit par un raid de pirates, il s’est reconstruit dans les terres, en 1403, alors que les Vénitiens régnaient sur l’île, et un autre a été rebâti au même endroit entre 1600 et 1614, sept ou huit décennies après la prise en main par les Turcs.
 
801f3 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
801f4 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
Ci-dessus, la cour du monastère, et une tour qui est le seul vestige des bâtiments de 1403. Ce couvent de femmes n’héberge plus que 9 religieuses, mais accepte les visiteurs qui parfois –rarement– souhaitent y séjourner 24 heures.
 
801f5 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
801f6 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
801f7 Monastère de la Panagia Chrysoleontissa à Egine
 
Je montre ici quelques images prises en extérieur, saint Denis d’Égine, la Dormition de la Vierge et une Panagia, mais la photo est interdite à l’intérieur de l’église, décorée de superbes fresques, dotée d’une iconostase en bois finement, magnifiquement sculpté, et renfermant une icône de la Vierge considérée comme miraculeuse. Je me contenterai donc de commenter l’attitude de la dame, une laïque, préposée à la garde des lieux. Elle n’a pu nous autoriser à déclencher, parce que les ordres de l’higoumène (la Mère Supérieure) sont formels, mais sans que nous le lui demandions elle a tenu à nous montrer bien des choses intéressantes, à attirer notre attention sur tel ou tel détail, puis elle nous a servi a boire et nous a offert des loukoums. Et quand nous sommes partis, elle a pris un verre en plastique et l’a rempli de loukoums à notre intention. Pour la route. Un accueil qui vient du cœur et que je ne peux passer sous silence.
 
801g1 Propriétaire de la maison où est le musée municipa
 
801g2 Ancien habitrant d'Egine
 
Revenons en ville. On ne parle guère, dans les documentations que nous avions consultées, d’un musée que j’appelle d’Arts et traditions populaires. En fait, c’est la maison de cette dame sur la photo ci-dessus, une maison de famille où vivait déjà son grand-père sur l’autre photo. Au début des années 1980, un fort tremblement de terre l’a gravement endommagée, et l’on ne s’est plus occupé d’elle, si bien que sans scrupules quelques personnes se sont servies, emportant meubles et bibelots. Après bien des années, la Municipalité a pensé qu’il serait intéressant d’acquérir la maison et d’en faire un musée de la vie à Égine au dix-neuvième et au vingtième siècles. Ce qui était encore là a été maintenu en place, ce qui n’y était plus a laissé la place aux donations des habitants qui se défont bénévolement des objets d’époque qu’ils trouvent dans leurs greniers ou après la mort de leurs parents.
 
801h1 Egine, musée des arts et traditions populaires
 
Les murs étaient, paraît-il, tous recouverts de fresques en lieu et place de papier peint, mais là, ce ne sont pas les voleurs qui sont responsables de leur quasi disparition, ce sont les intempéries et le temps dans une maison trop longtemps laissée à l’abandon après un séisme.
 
801h2 Egine, musée des arts et traditions populaires
 
801h3 Egine, musée des arts et traditions populaires
 
Il est intéressant de voir comment était meublée et décorée une maison d’Égine habitée par une famille aisée appartenant à une classe sociale élevée. Les gens, bien sûr, s’adaptaient au modernisme, ce qui fait qu’au-dessus d’un mobilier qui doit dater du dix-neuvième siècle est suspendu un lustre électrique plus récent. Cela n’a rien de choquant, c’est le décor naturel de la vie. Tous, sauf si nous décidons de faire table rase du passé et de nous équiper à cent pour cent de mobilier et d’accessoires contemporains, nous héritons des meubles de famille et nous complétons ou remplaçons ceci ou cela au gré de nos besoins, ce qui fait des décors composites.
 
801h4 Egine, musée des arts et traditions populaires
 
Ces accessoires de faïence, aiguière et cuvette, j’en ai vu dans ma jeunesse chez de vieilles personnes. Ils reposaient sur une table de toilette. Forme, couleur, décor différaient, ceux-ci sont caractéristiques d’Égine. Ou de Grèce, je ne sais pas. Peut-être viennent-ils d’Athènes. Une petite remarque, ils seraient mieux à leur place dans la chambre à coucher et sur une table de toilette à dessus de marbre qu’ici, dans la salle à manger (on les aperçoit sur la droite de la photo de la pièce meublée d’une table ronde), posés sur un napperon, sur le buffet, et voisinant avec une théière et un sucrier…
 
801i1 Chemise de nuit d'homme (musée d'Egine)
 
Il y a aussi, suspendus ici ou là, ou présentés sur des mannequins, des vêtements du temps passé. Le vêtement ci-dessus est très amusant, c’est une chemise de nuit d’homme pour son mariage. Chacun sait que par le passé les hommes dormaient en chemise, mais cette dentelle au col et aux manches, ce jabot, cette chemise longue comme celle d’une femme, ce n’est pas courant.
 
801i2 Miss Grèce 1831
 
Cette photo représente miss Grèce 1931, Despoinis Chrysiïs Rodi, qui était une jeune fille d’Égine. Même si, sur la photo, on ne lui voit aucun vêtement, cela aussi est caractéristique d’une époque et d’un lieu, la coiffure, et les canons esthétiques qui ont présidé à son élection. Dire que cette jeune beauté, si elle avait une vingtaine d’années à l’époque, en aurait (en a?) cent aujourd’hui…
 
801i3 Contrat de plongeur pêcheur d'éponges
 
801i4 Plongeur pêcheur d'éponges
 
Ce que nous avons vu, c’était au premier étage. Au rez-de-chaussée, le musée présente des lieux appartenant à un autre milieu social. L’une des ressources qui ont longtemps fait la fortune d’Égine a. été la pêche aux éponges de mer. Ci-dessus, nous voyons le contrat proposé au pêcheur scaphandrier de la seconde photo à gauche, tandis qu’à droite c’est le bateau avec son équipage de plongeurs.
 
801i5a Lettre de Capodistrias en français
 
801i5b Lettre de Capodistrias en français
 
Après cette petite incursion en bas, je reviens en haut pour des choses qui ne font pas directement partie du mobilier. Ci-dessus, c’est une lettre rédigée en français, adressée par Capodistrias, le premier gouverneur de la Grèce libérée de l’Empire Ottoman, au banquier suisse genevois le Chevalier Jean-Gabriel Eynard, un philhellène auquel il est lié d’une amitié très forte et qu’il a connu lors de son exil en Suisse. Il n’est évidemment pas question de pouvoir lire sur cette première photo ce qu’écrit Capodistrias, c’est pourquoi je vais en retranscrire le texte ci-dessous, après avoir fait cependant une remarque. Le corps de la lettre est rédigé d’une plume légère et d’une écriture très lisible, sans aucune faute d’orthographe ou de français, tandis que la petite note en bas à gauche, et les deux lignes à droite au-dessus de la signature sont d’une plume plus lourde et appuyée, très peu lisibles (je suis d’ailleurs contraint de mettre des points de suspension là où il y a des mots que je ne peux déchiffrer, et je lis "plutôt" là où l’on attendrait "plus tôt". Je pense donc que la lettre a été dictée à un(e) secrétaire et que son auteur a seulement rajouté quelques mots avant de signer. Voici ce texte :
 
Ancône le 14/26 décembre 1827
Je reçois, mon cher Eynard, par la poste d’aujourd’hui votre lettre du 16, et je m’empresse de vous répondre en vous annonçant enfin que la frégate anglaise attendue depuis cinq longues semaines a jeté l’ancre à une heure dans ce port. Je n’ai pas encore reçu les lettres dont le capitaine est porteur. Mais le Consul me dit qu’elle vient de Corfou et qu’elle est à ma disposition. J’espère conséquemment être au terme de ma quarantaine. Si avant le départ de la poste j’ai à ajouter d’un seul mot quelque chose de plus positif sur le moment de mettre à la voile, je ne manquerai pas de le faire.
Je vous remercie des renseignements que vous me donnez quant au bienfait des pommes de terre. Je serai heureux de débuter par une fête dans laquelle je présiderai en personne aux travaux et à l’ensemencement de cette précieuse production. Soyez donc bien assuré que la cargaison dont vous me parlez sera bien reçue et qu’on ne la mangera pas en herbe. Veuillez faire agréer tous mes remerciements à Monsieur Pictet et à Monsieur Fary, ainsi qu’à toutes les personnes qui ont contribué à cette œuvre de bien.
Si j’ai le temps, je vous écrirai encore par la poste de vendredi.
Mille hommages à vos Dames.
Tout à vous,
Capodistrias
Je viens chez… Et il ne me reste que… mon départ avec le Capitaine. Ce qui aura lieu le plutôt que faire se pourra… dès que le vent sera favorable.
 
à Monsieur le Chevalier Eynard-Lullin, à Genève
 
C’est dans les années 1770 que Parmentier a réussi à faire adopter la pomme de terre en France, alors qu’en 1748 le Parlement en avait fait interdire la culture, la croyant dangereuse. Ayant enfin obtenu l’autorisation d’en planter dans un champ à titre d’expérience, il a l’idée de faire étroitement garder le champ par des soldats dans la journée, mais la nuit de renvoyer les gardes chez eux. Pensant que ces tubercules si bien gardés le jour doivent avoir une grande valeur, les gens en volent la nuit, s’en régalent, et Parmentier gagne ainsi son pari. Cela n’est donc pas bien vieux quand Capodistrias accède au pouvoir. La Grèce ignore tout de la pomme de terre, et Capodistrias réussira à l’introduire dans son pays qui, après l’indépendance, était ravagé et incapable de fournir la nourriture de sa population. On voit aussi dans cette lettre qu’il est soumis à une quarantaine sanitaire à Ancône, en Italie, et par la suite c’est lui qui parviendra à enrayer les épidémies de typhoïde et de choléra en Grèce en y instaurant le système de la quarantaine, sur le modèle de celle que lui-même a subie, à laquelle est obligatoirement soumise toute personne, quel que soit son rang, qui vient d’une région infestée.
 
801j1 Gravure représentant le temple d'Aphaia à Egine
 
Je terminerai cette visite du musée en montrant deux des nombreuses gravures qui s’y trouvent. Toutes deux ont trait aux visites de sites archéologiques dont je parlerai dans mon prochain article. Cette première gravure représente le splendide temple d’Aphaia (prononcer A-FÉ-A) qui est proche de la grande plage d’Agia Marina dont je parlais au début de cet article.
 
801j2 Gravure représentant le temple d'Apollon à Kolona,
 
L’autre gravure, le temple d’Apollon à Kolona, présente un intérêt particulier. On y voit deux colonnes. Mais à la fin du dix-neuvième siècle une violente tempête a jeté à bas l’architrave et une colonne. Mes photos montreront le résultat.
 
801k1 Dina et Natacha au musée municipal d'Egine
 
Encore un mot en marge de notre visite du musée. Le week-end, la garde du musée, vente des billets, surveillance des visiteurs, est confiée à Dina, que l’on voit ici à gauche, en compagnie de Natacha. Cette jeune femme, qui a enseigné le français, ce qui pour moi simplifie grandement la conversation, n’est pas chargée officiellement d’être guide, mais avec une gentillesse, une patience, une compétence remarquables elle explique tout, est entièrement disponible, dans la mesure bien sûr où ne se présentent pas d’autres visiteurs. C’est pourquoi je veux dire ici un grand merci à cette personne aussi sympathique qu’efficace.
 
801k2 pistaches d'appellation contrôlée 'pistache d'Egine
 
Il est temps de terminer mon article. Brièvement, je voudrais montrer quelques images très particulières saisies sur l’île. D’abord, puisque l’on y produit d’excellentes pistaches d’un goût très doux et très fin d’appellation contrôlée, on devine qu’en divers endroits on en vend aux touristes. Elles sont toutes fraîches, grillées sur place dans cette machine que l’on voit sur ma photo. On peut en acheter des salées pour l’apéritif ou des non salées pour cuisiner (dans des salades, ou en pâtisserie).
 
801k3 Résistance grecque contre les produits chinois
 
Dans cette vitrine, on vous rassure sur l’origine grecque des produits. L’étiquette dit "Fabriqué en Chine…? Compagnies offshore…? NON MERCI!! Protégez l’économie européenne!!!"
 
801k4 Une Iphigénie très délurée
 
Quant à cette affiche, elle modifie en profondeur ma vision d’un personnage de l’Antiquité. ESÔROUKHA signifie sous-vêtements. Et le nom est IPHIGÉNIE. Chez Homère, chez les tragiques, partout, Iphigénie est présentée comme une jeune fille chaste et pudique quand son père Agamemnon la sacrifie pour obtenir des vents favorables au départ de la flotte grecque vers Troie. Pour qu’elle vienne, pour que Clytemnestre, sa mère, l’amène de Mycènes à Aulis, il convient qu’elles ne se doutent pas que c’est pour l’égorger sur l’autel. Aussi a-t-il imaginé de dire que c’est pour la marier à Achille qu’il lui demande de venir. Alors c’est peut-être pour séduire le vaillant Achille lors de leur nuit de noces qu’Iphigénie adopte ces sous-vêtements noirs.
 
801k5 Vagues dans le port d'Egine
 
Pendant toute la durée de notre petit tour dans les îles, nous avons joui d’un temps splendide, soleil, douce chaleur, pas un souffle de vent. Et voilà qu’au moment où nous nous dirigeons vers le port le temps se couvre, le vent se lève, la mer s’agite. Nous allons prendre un ferry vers Athènes. Les voitures qui doivent s’y embarquer restent au milieu du quai car, comme on le voit, les vagues bondissent sur le quai et l’inondent. 17h45-18h50, la traversée ne dure qu’une heure. Pas le temps de souffrir du mal de mer, et nous rentrons au Pirée, puis à Athènes, sans encombre. Et sans pluie.
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Published by Thierry Jamard
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 17:42
800a1 Ile de Poros, face à Galata en Argolide
 
800a2 Ile de Poros, face à Galata en Argolide
 
800a3 Les taxis collectifs vers le continent, à Poros
 
Nous voici dans l’île de Poros, tout au sud ouest du golfe Saronique, et séparée de la côte par un étroit chenal qui, à l’endroit le plus resserré, ne fait que 364 mètres de large. La capitale de l’île est si près de la côte qu’elle a construit son quartier moderne, Galata, sur le continent et qu’une armada de bateaux taxis collectifs prennent les passagers pour un petit Euro par personne. Aussi, l’île étant très prisée des Athéniens, nombreux sont ceux qui se rendent d’Athènes à Galata en voiture, laissent leur véhicule sur le continent, passent à Poros en taxi mais disposent ainsi de leur voiture à chaque fois qu’au cours de leurs vacances ils souhaitent faire une balade hors de la superficie très restreinte de l’île.
 
Depuis la prise de Constantinople en 1453, siège de l’Empire Byzantin porteur de la chrétienté, les puissances chrétiennes considèrent l’Empire Ottoman comme l’ennemi musulman. Il s’ajoute à cela l’image du Turc cruel, décapitant à tour de bras d’un coup de sabre recourbé, même parfois des émissaires diplomatiques insuffisamment compréhensifs, ou aimant empaler avec raffinement, ne dédaignant pas non plus d’écorcher vif pour le plaisir de la chose. De plus, ces barbares, ces gens de rien, ces infidèles, avaient le front de mépriser les Européens. Ainsi, Louis XIV avait-il durement ressenti l’offense d’un émissaire du sultan, même pas un ambassadeur, un sous-fifre, Soliman Aga Musta-Feraga, qu’il avait cru bon de recevoir fastueusement à Saint-Germain-en-Laye en 1669 et qui avait refusé de s’incliner devant lui, déclarant qu’un Turc ne se prosternerait que devant son Grand Seigneur (ce que La Gazette ne raconte pas). D’où la commande passée à Molière et à Lulli par le roi, à titre de vengeance, d’une "pièce de théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs", donnant ordre au chevalier d’Arvieux, qui avait vécu dix ans au Levant, de servir de conseiller technique. Ainsi est née la scène du Grand Mamamouchi dans le Bourgeois gentilhomme dès 1670. Aussi, après tant de siècles de luttes et de rivalités, de craintes et d’aigreurs, lorsque les Grecs ont commencé à se révolter contre l'occupant, les puissances européennes se sont-elles spontanément rangées du côté des insurgés et leur ont-elles prêté main forte. C’est à Poros qu’au moment de l’indépendance, en 1828, les plénipotentiaires de Grande-Bretagne, de France et de Russie se sont réunis pour élaborer le Protocole de Poros, établissant les bases du futur royaume de Grèce.
 
800b1 Ile de Poros
 
800b2 Ile de Poros
 
Mais, on l’a vu à propos d’Hydra et de l’amiral Miaoulis, Poros s’est associée à sa voisine pour s’opposer au gouvernement de Capodistrias jugé arbitraire et quand Capodistrias a voulu que la flotte basée dans l’arsenal de Poros prenne la mer, Miaoulis s’en est emparé et a préféré envoyer par le fond le vaisseau amiral Hellas et la corvette Hydra plutôt que de les livrer au nouveau gouverneur. De l’ancien arsenal, maintenu à Poros jusqu’en 1877, il ne reste que l’école des mousses de la Marine Nationale, et le croiseur école Averoff qui s’était illustré en 1912.
 
En 324 avant Jésus-Christ, Harpale, trésorier d’Alexandre, avait placé de l’argent d’Athènes sous séquestre. Démosthène, accusé d’en avoir détourné une partie, s’exile d’abord à Égine. De retour à Athènes en 323 à la mort d’Alexandre, il recommence à prononcer des discours violents contre la Macédoine, ce qui n’est pas du goût du régent macédonien Antipater. Cette fois c’est à Poros que Démosthène se réfugie, sous la protection de Poséidon qui a un temple en haut de l’île (il en reste de vagues traces, nous a-t-on dit). Cerné par les émissaires d’Antipater, il se suicide en s’empoisonnant et les habitants du lieu l’enterrent avec les honneurs dans l’enceinte sacrée où Pausanias, près d’un demi-millénaire plus tard, a pu voir sa tombe, aujourd’hui disparue.
 
800b3 Bateaux Jeanneau à louer à Poros
 
Le tourisme, ici, consiste également en navigation. Le port de plaisance offre ainsi le spectacle d’une grande ligne de bateaux identiques qui attendent les clients de l’été. Ce sont des Sun Odyssey de marque Jeanneau, ce constructeur français basé en Vendée. Cela a attiré mon attention sur les autres yachts, ceux de propriétaires privés. J’ai ainsi constaté que les clients britanniques, allemands ou néerlandais achetaient très souvent des Jeanneau ou des Beneteau, qui est je crois le premier constructeur mondial de voiliers, lui aussi vendéen, et qui a absorbé Jeanneau.
 
800c1 La ville, dans l'île de Poros
 
800c2 Sirène de l'île de Poros
 
J’ajoute ici une vue de la ville côté montagne, qui est aussi très belle. Mais je trouve que cette sirène, au demeurant très séduisante, est un peu kitsch…
 
800c3 La tour de l'horlloge, île de Poros
 
En montant par les ruelles vers la ville haute, on arrive à cette tour enfermée derrière son grillage. Une plaque indique que la ville de Poros l’a construite pour accueillir en 1927 une horloge. Je constate aussi qu’elle protège la ville qu’elle domine avec son paratonnerre. Paratonnerre… Notre amie Evgenia m’a appris à le dire en grec, alexikérauno. "Repousse foudre".
 
800d1 Petite église, île de Poros
 
800d2 Petite église, île de Poros
 
800d3 Petite église, île de Poros
 
Près de la tour de l’horloge, nous nous arrêtons quelques minutes pour voir cette vieille église bâtie directement sur la roche, comme on peut le constater sur la droite de ma première photo ci-dessus.
 
800e1 Le soir tombe sur Poros
 
800e2 Coucher de soleil sur l'île de Poros
 
Nous avons passé la nuit à Poros, dans un hôtel simple mais correctement confortable pour un prix plus que raisonnable, le Poros Town Hotel, situé sur le quai à quelques dizaines de mètres du débarcadère du bateau rapide qui nous amenait d’Hydra, et guère plus loin, de l’autre côté, du ferry qui nous a emmenés à Égine. De plus, l’accueil a été sympa. Et si je dis que nous avons passé une nuit, c’est aussi pour dire que nous avons pu regarder le soir tomber doucement sur la mer, puis le soleil se coucher derrière les montagnes du continent.
 
800f1 Départ de Poros vers Egine
 
800f2 Départ de Poros vers Egine
 
Pour quitter Poros vers Égine, comme je le disais, nous avons pris un ferry, ce qui a le gros avantage de nous avoir permis d’être sur le pont, de voir l’île s’éloigner, de la contempler depuis la mer.
 
800g1 Dans le sillage du ferry
 
800g2 Dans le sillage du ferry
 
800g3 Dans le sillage du ferry
 
Quant à ces trois photos, montrant la mer troublée dans le sillage du bateau et les remous provoqués par l’hélice, je ne les ai prises et je ne les place ici que pour me faire plaisir. Je sais, c’est égoïste, alors mieux vaut très vite mettre le point final.
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 15:59
799a1 Le port d'Hydra
 
799a2 Le port d'Hydra
 
799a3 Le port de l'île d'Hydra
 
Nous voici dans l’île d’Hydra pour quelques heures seulement. Nous n’y dormirons pas. La jeune femme qui nous a vendu nos billets de bateau nous a donné de précieux conseils, disant que le site d’Hydra est très beau, qu’il peut être fort agréable d’y séjourner, mais que si nous voulions seulement avoir une idée de l’île il suffisait d’admirer son panorama et de repartir.
 
Cette île, appelée Hydrea dans l’Antiquité, appartenait à Hermione (aujourd’hui Ermioni) sur la toute proche côte d’Argolide. Mais les habitants d’Hermione étant très près de leurs sous –Harpagon n’était qu’un amateur auprès d’eux–, ils l’ont vendue, dit-on, à des exilés de Samos. Juste un mot sur l’avarice d’Hermione, hors sujet puisque nous ne nous y rendrons pas. Il y avait autrefois sur son territoire une profonde crevasse, dont on supposait qu’elle menait droit au royaume d’Hadès, raccourci vers les Enfers qui évitait d’avoir à franchir le Styx. Or, pour traverser le Styx, Charon faisait le passeur avec son chien Cerbère en échange d’une pièce de monnaie que l’on plaçait dans la bouche des morts avant de les ensevelir, dépense dont les habitants d’Hermione s’exonéraient, pensant que leurs morts étaient assez judicieux pour emprunter le raccourci gratuit.
 
Le Flyingcat nous a déposés à Hydra à 14h05 et le Flying Dolphin, un hydroptère, bateau rapide qui avec la vitesse monte sur des skis et vogue à la surface, nous en emmène à 16h25. Nous avons écouté la jeune femme de l’agence et ne regrettons pas son conseil. Le port de cette île est magnifique.
 
799b1 L'île d'Hydra
 
Pas seulement le port, d’ailleurs. L’arrière-pays ne manque pas de charme non plus. Les collines plongeant directement dans la mer, la ville est construite en amphithéâtre et, lorsque l’on gagne le haut de la ville, on a de superbes vues plongeantes vers la mer comme vers la montagne, qui culmine à 690 mètres. Et puis cette île sans aucun engin à moteur autre que les bateaux est d’un grand calme, et a pu garder un aspect traditionnel qui attire les cinéastes à la recherche de lieux où tourner des films d’une autre époque. Voyant cela, les autorités de l’île en ont fait un lieu d’accueil d’artistes et d’intellectuels à la mode et l’École des Beaux-Arts d’Athènes y entretient un hôtel international pour artistes dans une maison historique.
 
799b2 L'île d'Hydra
 
Quant à la ville, c’est une classique île grecque avec ses ruelles en escaliers, ses maisons toutes blanches, ses persiennes bleues. Mais, chose fort curieuse, si ces caractères sont communs à presque toutes les îles, que ce soit dans ces deux golfes, que ce soit dans les Cyclades, que ce soient des îles Ioniennes, chaque île a cependant une forte personnalité qui lui est propre. Je ne peux me l’expliquer, mais je le ressens fortement et c’est remarquable. Indépendamment, d’ailleurs, de ces maisons blanches, l’île a vu construire dans la seconde moitié du dix-huitième siècle de riches demeures, œuvres d’architectes vénitiens ou génois.
 
799b3 L'île d'Hydra
 
Longeant la côte en allant vers la gauche lorsque l’on regarde la mer, le chemin monte et, très vite, on se retrouve entre la mer et une nature sauvage faite de rochers, de pins et de cactus. C’est très beau, très odorant et très dépaysant.
 
799c1 Monastère en ville dans l'île d'Hydra
 
799c2 Monastère en ville dans l'île d'Hydra
 
En ville, ouvrant sur le port, nous voyons un monastère. Il est ouvert, nous entrons. J’ignore s’il est encore habité, parce que nous ne voyons personne et qu’à l’entrée il n’y a pas ces grandes jupes de cotonnade destinées à dissimuler les mollets des visiteuses trop court vêtues, ni ces châles pour couvrir leurs indécentes épaules. J’ai lu quelque part qu’un monastère consacré à la Dormition de la Vierge était actuellement occupé par des services municipaux, peut-être est-ce celui-ci. Puisqu’on dit que la Grèce salarie un grand nombre de fonctionnaires peu ou pas utiles, ils disposent donc de loisirs, dans leurs bureaux, pour contempler les jambes et les épaules des jolies visiteuses.
 
799d1 Lazare Kountouriotis à Hydra
 
Dans la cour, il y a des bustes de personnages célèbres. Parmi eux, je remarque en toute priorité celui de Lazare Kountouriotis. Né en 1769 à Hydra, il a été très tôt associé aux affaires commerciales de son père puisqu’il n’avait que quatorze ans lorsque celui-ci partit pour Gênes, le chargeant de le représenter à Hydra. Après l’assassinat de son père en 1799, il a pris sa succession et a considérablement augmenté sa fortune. Lors de la Guerre d’Indépendance il a consacré au moins les trois quarts de cette fortune à son financement. Lorsque les révolutionnaires, d’accord contre l’occupant turc, s’opposèrent entre eux, il prit le parti de Mavrokordatos contre Kolokotronis. Après l’indépendance, en tant que sénateur il s’est opposé au premier gouverneur de la Grèce libre, Capodistrias, et a soutenu la révolte de l’amiral Miaoulis et sa mainmise sur l’arsenal de Poros. Au moment de sa mort, en 1852, le Gouvernement a décrété un deuil national de cinq jours.
 
799d2 Tombe de Lazare Kountouriotis à Hydra
 
799d3 Tombe de Lazare Kountouriotis à Hydra
 
 
Ce que j’ignorais, c’est qu’il a été enterré là, dans ce monastère, et ce n’est qu’en sortant que j’ai vu, sur le côté, une tombe. En m’approchant, j’ai lu "Ci-gît Lazare Kountouriotis".
 
799d4 Maison de Lazare Kountouriotis à Hydra
 
Dans la partie haute de la ville se trouve la maison où habitait Kountouriotis. Elle est transformée en musée. Il est nécessaire de coucher dans l’île pour la visiter, car elle ferme avant l’arrivée du bateau… Mais de toute façon, je n’ai pas pour lui le même intérêt qu’à Spetses pour la Bouboulina, et puis je suis plutôt du côté de Kolokotronis et de Capodistrias… Il n’empêche, sa maison est paraît-il un bel exemplaire de cette architecture civile d’Hydra au dix-huitième siècle que j’évoquais tout à l’heure.
 
799e L'amiral Andreas Miaoulis à Hydra
 
Et puis il ne pouvait manquer aussi ce buste d’Andreas Miaoulis. Andreas Vokos est né à Hydra un an avant Kountouriotis, en 1768. Négociant enrichi dans le commerce du blé, il achète un bateau nommé le Miaoul, ce qui lui vaut le sobriquet de Miaoulis. Mais c’est sous ce nom qu’il est devenu célèbre, et c’est ainsi que se nomment officiellement ses descendants. Lors de la Guerre d’Indépendance, il prend en 1821 le commandement de navires contre la flotte ottomane. Dès 1822, il est nommé navarque (quelque chose comme amiral) de la très puissante flotte d’Hydra, puis de toute la flotte grecque. Je ne détaillerai pas ici tous les lieux où il a combattu, Chio, Psara, Navarin, Missolonghi, etc. Après l’indépendance, il s’est violemment opposé à Capodistrias que soutenait le parti russe. Il a créé une union de Poros et d’Hydra contre le Gouvernement et, comme je l’évoquais tout à l’heure, il a mis la main sur l’arsenal de Poros, dont le navire amiral Hellas puis, parce que le Gouvernement risquait de lui reprendre la flotte, il a fait sauter l’Hellas et une frégate. Il a fait partie de la délégation chargée d’inviter Othon à accepter la couronne de roi de Grèce. Il est mort de la tuberculose en 1835.
 
799f un canon de la guerre d'indépendance dans l'île d'Hy
 
Pour conclure cet article sur Hydra, je montre ce canon de l’île libre pointé sur le continent qu’il imagine encore occupé par les Ottomans. On voit comme l’île est proche de la terre ferme.
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 14:28
798a0 Golfe Saronique et golfe d'Argolide
 
Nous voilà partis pour une rapide visite des îles du golfe Saronique et du golfe d’Argolide. Le premier s’enfonce entre l’Attique (où se trouve Athènes) et l’Argolide (province du Péloponnèse, où se trouve Épidaure), et le second tient son nom de cette Argolide, et se développe à l’ouest de cette péninsule, le "pouce" de ce Péloponnèse qui a un peu la forme d’une main à laquelle manque l’auriculaire. Nous commencerons par Spetses, objet du présent article, nous passerons seulement quelques heures à Hydra, au bout de l’Argolide, entre les deux golfes, puis nous nous rendrons à Poros et finirons ce petit voyage par Égine. C’est grâce à Google Earth que j’ai pu dresser la carte ci-dessus.
 
798a1 Le Flyingcat I du Pirée à Spetses
 
798a2 Le Flyingcat I du Pirée à Spetses
 
Pas de panique ce matin. Le bateau partant à 9 heures, nous quittons le camping à 7h30 pour prévoir les embouteillages du matin aux abords du port, pour chercher l’embarcadère n°8 au Pirée avec nos bagages qui n’ont pas su être assez raisonnables (mais des ordinateurs 17 pouces c’est, de toute façon, lourd et encombrant), et pour ne pas stresser en regardant nos montres. Ce voyage, nous le faisons sans camping-car. Et cela pour deux raisons. D’une part, lors des séjours courts, le prix du transport excède de beaucoup le prix des hôtels, qui est raisonnable en Grèce. D’autre part, pour ce voyage-ci précisément, il y a un argument de poids, les voitures sont toutes totalement interdites à Hydra et très limitées à Poros, réservées aux résidents munis d’un permis spécial, de sorte que les transports qui admettent des passagers sont des bateaux rapides et non des ferries. Impossibilité absolue, donc, d’emporter un véhicule. Inconvénient de ces bateaux, pour des raisons de sécurité il est interdit de voyager sur le pont, on est donc confiné dans le salon fermé, et l’écume soulevée couvre les vitres d’embruns ce qui empêche de profiter du paysage. Or on est si près des côtes et les îles sont si nombreuses qu’il y a toujours quelque chose à voir. Nous embarquons sur le Flyingcat I, un catamaran dont les Grecs transcrivent le nom phonétiquement dans leur alphabet, ce qui donne quelque chose comme Phlaïnkat. Le bateau a beau être rapide, il y a une bonne distance à parcourir et il fait plusieurs escales, de sorte que nous sommes à Spetses à midi.
 
798b1 Sotirios Anargyros, bienfaiteur de Spetses
 
L’île est petite, mais elle a ses célébrités. Par exemple ce Sotirios Anargyros né en 1849 et parti à 18 ans vers les États-Unis parce que le déclin des chantiers navals de l’île laissait beaucoup de jeunes au chômage. Revenu au bercail les poches bourrées de dollars, il s’est construit en 1904 une luxueuse maison dans le style égyptien, mais a aussi –surtout– été un bienfaiteur de son île natale et de la Grèce. Sur place, il a construit la route qui fait le tour de l’île, il a bâti l’hôtel Poséidon, un établissement de grande classe destiné à attirer les riches Athéniens car il comptait sur le tourisme pour donner vie et aisance à Spetses. De plus, il a acheté la moitié de l’île et y a planté plus de cent mille pins pour attirer les chasseurs. Au plan national, il a aussi pensé à sa patrie en achetant pour le Gouvernement des avions au moment des guerres balkaniques. Il est resté à Spetses et y a vécu jusqu’à sa mort en 1928. Voilà ce qui justifie la reconnaissance des habitants d’aujourd’hui et sa statue sur une place qui porte son nom face à sa maison. Pendant l’Occupation allemande de la Seconde Guerre Mondiale, sa maison a été utilisée comme hôtel de ville et les Allemands y ont aussi établi un lieu d’incarcération et une chambre de torture.
 
798b2 L'île de Spetses est toute proche du Péloponnèse (
 
Sur la vue satellite de Google Earth, on peut se rendre compte que le continent n’est pas loin. C’est la côte d’Argolide que l’on voit en face de cette plage.
 
798b3 Vue de l'île de Spetses
 
La population de Spetses s’est accrue et des constructions nouvelles se sont ajoutées aux anciennes, mais les paysages n’ont jamais été défigurés. Le développement a été modéré et bien intégré.
 
798b4 Vue de l'île de Spetses
 
C’est entre le port principal et le vieux port où se trouvaient les chantiers navals aujourd’hui restreints à de petits ateliers de réparation sans bassin de radoub, que se sont construites au début du vingtième siècle les plus riches villas.
 
798b5 Grand hôtel de Spetses
 
Le grand hôtel construit par Anargyros, le Poséidon, le voilà, en front de mer. Il faut reconnaître qu’il a fière allure. Par curiosité, je l’ai cherché sur Internet. Une chambre double n’est pas loin des 500 Euros la nuit, mais des sites discount proposent des chambres doubles pour un peu moins de 150 Euros. Et les photos de l’intérieur ne sont pas mal… De toute façon, ce n’est pas là que nous sommes descendus.
 
798b6 Une boutique (sans concurrence) à Spetses
 
Je trouve amusant de placer juste après les images de cet hôtel et des luxueuses villas cette photo d’une boutique qui ne fait pas dans le luxe, en conservant ses vieux stores en loques et sa marquise et ses enseignes de fer rongées par la rouille. Les enseignes, justement. Au milieu, c’est un nom. À gauche, KATASTÊMA signifie boutique. À droite, on voit ASYNAGÔNISTON, et le mot vaut qu’on en fasse l’analyse. AGÔNAS désigne la lutte, le combat (cf. protagoniste, par exemple). SYN veut dire avec. La première lettre, le A est privatif, c’est-à-dire qu’il exprime une valeur négative (comme dans apatride, asymétrique, atypique). La terminaison du mot en fait un adjectif. Ce mot veut donc dire que c’est une boutique avec laquelle on ne peut lutter, qui défie toute concurrence. Et en voyant le peu d’investissements dans l’apparence, je suis tout prêt à le croire !
 
798b7 Le sol de la promenade, île de Spetses
 
Toute la promenade de front de mer est pavée de ces petits galets assemblés de façon à représenter des sujets marins à la manière des mosaïques. L’accès en étant fermé aux voitures, même taxis, le voyageur débarquant au port et se rendant au grand hôtel n’a pas d’autre choix que de faire tressauter les roulettes de sa valise sur ce sol très joli mais très inégal. Cela doit te rappeler des souvenirs de Bruges, Vanessa, toi dont mes impitoyables enfants, ayant emporté des sacs à dos, riaient du boucan que faisait ta valise sur les pavés.
 
798c1 Souvenir de la guerre d'indépendance contre les Otto
 
798c2 Statue de la Bouboulina à Spetses
 
Partout, sur le front de mer, on voit des canons abandonnés (mais bien entretenus par la Municipalité). Ils rappellent la Guerre d’Indépendance menée contre l’Empire Ottoman, ainsi que la part qu’y a prise la célèbre Bouboulina qui a ici sa statue. Entre autres, le 8 septembre 1822, avec leurs bricks et leurs brûlots, les habitants de l’île ont réussi, grâce à leur courage et à leur détermination, à repousser une flotte ottomane bien plus nombreuse et mieux armée. Cette victoire glorieuse est célébrée chaque année ce jour-là par une régate.
 
798c3 La maison musée de Laskarina Bouboulina
 
798c4 La Bouboulina devant sa maison
 
D’ailleurs, si nous sommes venus jusqu’à cette petite île, certes jolie et agréable, c’était surtout parce que je désirais y venir sur les traces de cette femme exceptionnelle, voir sa maison et le musée qui l’évoque. J’ai longuement parlé d’elle dans mon article daté 21 et 28 mai 2011. Il convient de se reporter à cet article pour avoir plus de détails à son sujet, je ne rappellerai ici que les grandes lignes. Laskarina Pinotzis est née en 1771, dans une prison de Constantinople où ses parents avaient été enfermés par les Ottomans pour avoir pris le parti des Russes contre les Turcs. Après l’exécution de son père, Laskarina et sa mère se réfugient à Spetses. Mariée deux fois et deux fois veuve d’hommes tués par des pirates, Laskarina hérite d’une grande fortune et porte le nom de son second mari, Bouboulis, ce qui lui vaudra d’être surnommée la Bouboulina. Elle investit l’argent hérité dans quatre navires, armés comme pour le commerce mais en réalité équipés pour la guerre. Le plus grand s’appelle l’Agamemnon. En 1920, elle engage et finance des équipages, des troupes, des armes, elle commande elle-même ses hommes. Elle participe au siège de Monemvasia qui a duré quatre mois, première possession turque à être libérée. Elle participe au blocus de Nauplie, à la prise de Pylos. Au lieu de reconnaître tout ce qu’elle a fait, payant de sa personne, investissant tous ses biens, certains l’accusent d’avoir revendu à son profit quelques canons pris aux Ottomans. Elle se retire alors à Spetses. Il est à noter que ce n’est pas le feu de l’adolescence qui a mû cette femme, car elle avait largement passé la cinquantaine au moment des faits. Puis, son fils ayant –vrai ou faux– enlevé une jeune fille de Spetses, un assassin qui n’a jamais été identifié, mais participant à la vendetta familiale, lui placera en 1825 une balle en plein front. Le crâne de Laskarina est d’ailleurs visible à Spetses dans la maison du premier archonte de Spetses, Hadzi-Yannis Mexis, mais nous n’avons pas souhaité aller constater le macabre trou dans le front.
 
798d1 Maison musée de Laskarina Bouboulina à Spetses
 
798d2 Maison musée de Laskarina Bouboulina à Spetses
 
Comme je l’espérais, un musée est installé dans la maison de la Bouboulina. La visite se fait avec une dame qui sert de guide, qui est très bien renseignée sur chaque pièce, chaque meuble, chaque objet, chaque tableau, et qui (heureusement) parle anglais. Nous étions seuls pour cette visite et, parce que j’ai manifesté un grand intérêt et une grande admiration pour la Bouboulina, la guide est allée chercher, en fin de visite, un monsieur qui s’est présenté à nous sous le nom de Bouboulis. C’est en effet un descendant en ligne directe de l’héroïne, et c’était un grand honneur pour nous de lui être présentés.
 
798d3 Maison musée de Laskarina Bouboulina à Spetses
 
La visite permet de voir le cadre de vie dans lequel a vécu la Bouboulina, comme ce salon, et de comprendre les circuits officiels et les circuits privés et dérobés à l’intérieur de la maison, de voir les caches qui avaient permis de dissimuler les enfants en cas d’incursions de pirates et qui, plus tard, ont servi de caches d’armes.
 
798e1 Le coffre de la Bouboulina
 
798e2 Une malle italienne de Bouboulina
 
798e3 écritoire de Bouboulina
 
Il nous a été montré où se trouvaient plusieurs serrures dissimulées de ce coffre fort à l'épais blindage. Nous avons pu voir cette malle au beau cloutage extérieur fabriquée à Venise par Giovanni Visentini et intérieurement toute tapissée de représentations de Venise. Original et amusant est aussi cet objet contenant une plume dans son manche et comportant un petit encrier. Je ne peux tout montrer, mais cette visite regorge de souvenirs.
 
798f1 Laskarina Bouboulina
 
798f2 Gravure russe de Bouboulina
 
Sur ma photo du salon, on a pu voir qu’il y avait des cadres au mur. Il y en a dans toutes les pièces, et chacun est intéressant. Je me limiterai à deux images, un portrait de Laskarina et une gravure russe la représentant en pantalon bouffant et chapeau turcs, montée en amazone sur un cheval à la tête d’une nombreuse armée de cavaliers et de fantassins. En langue russe et en caractères cyrilliques, la légende dit "Bobelina héroïne de la Grèce". C’est très peu réaliste. D’abord, Bouboulina a surtout commandé des combats navals. Ensuite, sur les représentations grecques, c’est-à-dire par des artistes qui ont pu travailler d’après nature, elle ne s’habillait pas à la turque. Et enfin parce que monter à cheval en amazone ne signifie pas s’asseoir simplement en travers de la selle. Au galop, ou lors d’un écart du cheval, on aurait tôt fait d’être désarçonné. On est assis sur une selle spéciale, où la jambe droite passe derrière un support, et cette position ne se justifie que pour une cavalière en robe, pas avec les larges pantalons de la gravure. Mais l’intérêt de cette gravure, outre ses qualités esthétiques, réside dans le fait qu’elle montre la réputation de la Bouboulina en Russie.
 
798g1 Signature du sultan pour armement d'un navire
 
798g2 Description de navire à gréer
 
798g3 coût d'accastillage et équipement d'un navire
 
Nous avons aussi pu voir un document accréditant un navire, théoriquement pour le commerce, revêtu de la signature du sultan. Puis le dessin de ce bateau. Et cette liste détaillant le montant des diverses dépenses d’équipement. Je ne suis hélas pas capable de comprendre s’il s’agit de provisions pour l’entretien de l’équipage, d’articles d’accastillage, d’autres équipements…
 
798g4 Signature de Laskarina Bouboulina
 
Mais je ne peux manquer de montrer ici une lettre signée de sa main. Plutôt que de cadrer sur la page entière, qui serait illisible dans le format de ce blog, je préfère un gros plan sur quelques mots de l’écriture dans le texte et sur la signature, Laskarina D. Boubouli.
 
Arrivés mercredi à midi, repartis jeudi à 13h05, nous n’avons passé que 25 heures à Spetses. C’est peu, mais suffisant pour avoir un peu sillonné la ville, nous être promenés le long de la mer et avoir visité la maison musée de Laskarina Bouboulina. Nous reprenons le Flyingcat I pour nous rendre à Hydra.
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 13:03
797a1 Le Pirée, port de Zéa
 
797a2 Orangers au Pirée
 
Depuis longtemps nous projetons de visiter le musée archéologique du Pirée et toujours nous repoussons. Mais parce que cette fois-ci nous avons décidé d’aller acheter nos billets de bateau pour les îles du golfe Saronique au Pirée, dans l’agence qui nous a vendu les billets pour la Crête en août dernier, c’est l’occasion d’effectuer cette visite.
 
Nous descendons du bus 845 qui nous a pris juste devant le camping et nous dépose sur le port. Là, aucune indication. Les gens, très gentiment, tentent de nous aider mais, ne connaissant pas le musée de leur ville, nous envoient ici ou là, ce qui nous fait faire pas mal de marche à pied. Enfin, nous arrivons à proximité, sur le port de Zéa qui est aujourd’hui le port de plaisance mais qui était le port antique. Quoique les bâtiments qui le bordent soient de grands immeubles sans âme, le décor est très beau, mais le plus merveilleux ne peut être ressenti par écrit. C’est le merveilleux parfum de fleur d’oranger émané des arbres qui bordent le port. Mais nous en profiterons mieux après notre visite du musée (et sa fermeture à 13h). Et nous ne la regretterons pas, notre visite.
 
797b1 Lion de Moschato, 4e s. avant Jésus-Christ
 
Ce grand lion assis, plus grand que nature, nous accueille dans le hall du musée. Il vient d’une tombe collective de Moschato (sud-ouest d’Athènes, entre Athènes et le Pirée) du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Un autre lion semblable à celui-ci, le Lion du Pirée, a été volé par les Vénitiens. Il faut dire que le lion était le symbole de la Sérénissime. Il réside donc désormais sur la lagune…
 
797b2 Tombeau monumental, 330 avant Jésus-Christ
 
Une salle est occupée par le tombeau monumental de Nikeratos et de son fils Polyxenos, métèques d’Istros, sur la côte de la Mer Noire. Il date des environs de 330 avant Jésus-Christ et a été trouvé à Kallithea, banlieue sud-ouest d’Athènes. Il constitue l’unique exemple que l’on ait de tombe ressemblant à un temple, et a sans doute été influencé par le Mausolée d’Halicarnasse, l’une des sept merveilles du monde. Les deux hommes, en compagnie d’un petit serviteur, apparaissent tout en haut du monument, au-dessus d’une frise représentant une amazonomachie (combat des Amazones et des Athéniens). C’est sur le plateau que l’on peut lire les noms.
 
797b3 stèle funéraire peinte, 4e s. avant JC
 
On n’a conservé ici que la partie supérieure, avec palmette, d’une stèle funéraire. Le nom du défunt est indiqué, c’est Diogène fils d’Apollonidès, de Pyrrha sur l’île de Lesbos. Elle date de la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ et provient d'Eetioneia, au Pirée. Elle ne présenterait pas d’intérêt particulier et je n’aurais pas choisi de la montrer si le délicat travail de la palmette n’avait pas conservé une grande partie de sa peinture bleue. Les Grecs usaient de couleurs sur leurs monuments. Elles ont presque toutes disparu. J’en tiens ici un exemple, je le montre.
 
797b4 Stèle funéraire d'une prêtresse d'Isis
 
La femme représentée sur cette stèle funéraire et accompagnée d’une petite servante qui porte un panier, a dans la main gauche une poterie que l’on appelle une situle. Sur la photo, on ne voit pas bien que dans sa droite levée elle a un sistre, cet instrument de musique à cordes dont nous avons vu plusieurs exemplaires minoens au musée d’Agios Nikolaos, en Crète, le 5 août dernier (je les montre et j’en parle dans mon article de ce jour-là). Sistre et situle, ces deux accessoires la désignent comme une prêtresse d’Isis. La stèle étant datée de la fin du second siècle de notre ère ou du début du troisième, le culte de cette déesse d’origine égyptienne ne saurait surprendre puisque l’on sait qu’à cette époque il s’était très largement répandu dans tout le bassin méditerranéen. L’inscription nous renseigne même sur l’identité de cette prêtresse, elle se nomme Ammia Biboula, fille de Philokratès de Sounion.
 
797b5 Héraklès tue le centaure Nessos devant Déjanire
 
Sur ce relief funéraire, Héraklès est en train de tuer le Centaure Nessos et la personne sur la droite est sa femme Déjanire. La légende est connue. Nessos est passeur sur la rivière Evenos. Héraklès confie sa femme à Nessos et lui-même traverse la rivière à la nage. Mais pendant le franchissement, Nessos tente de violer Déjanire, et Héraklès le tue. Avant d’expirer, Nessos remet à Déjanire, en cachette d’Héraklès, un flacon où il a mêlé du sperme répandu lors de la tentative de viol et du sang de sa blessure mortelle, et lui dit que c’est un philtre qui lui rendra son mari s’il lui était infidèle à condition qu’elle lui fasse porter un vêtement qui y aura trempé. En fait, c’était un terrible poison qui a provoqué une mort atroce du héros, mais c’est une autre histoire, sans rapport avec ce que représente cette stèle trouvée à Troizen (Trézène), au sud d’Épidaure, et qui date de juste avant la moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ.
 
797c1 Amazone poursuivie par un Athénien, 2e s. après JC
 
Sous un mur de ville, Athènes bien sûr, un guerrier poursuit une Amazone qui s’enfuit, son bouclier en main. Tout, dans ce relief, est beau, la détermination de l’Athénien implacable, la sveltesse de la silhouette de l’Amazone et la détresse qu’exprime sa position. Cette plaque, trouvée pendant l’hiver 1930-1931 au fond du port du Pirée se trouvait à bord d’un bateau qui avait coulé là. Le musée présente une autre plaque presque identique, et divers autres couples de plaques identiques entre elles et toutes datant du milieu du second siècle après Jésus-Christ et provenant visiblement du même atelier athénien. Le fait qu’à Rome, insérées dans des bâtiments, on ait retrouvé des bas-reliefs semblables signifie deux choses. D’abord, qu’il s’agissait de productions en série et d’autre part que le navire avait pour destination l’Italie.
 
797c2 Scène de banquet, un homme et une femme
 
Scène de banquet. L’homme est étendu sur le lit de table, dans sa main droite il tient un fruit, dans la gauche un vase à libations, et il se tourne vers la jeune femme assise sur un tabouret. À ses pieds se tient le jeune esclave chargé de servir le vin.
 
797c3 Asclépios avec Hygieia guérit une patiente
 
Cette femme étendue et assoupie… Cet homme qui s’approche par derrière… En fait il s’agit d’une malade venue implorer d’Asclépios sa guérison. Elle est dans son sanctuaire, et c’est le dieu qui s’approche d’elle et lui impose les mains sur le cou et le dos. Il est accompagné de sa fille Hygieia, déesse préposée à la santé. Les quatre petits personnages, à gauche, trois adultes et un enfant, sont la famille de la patiente, ils joignent les mains en signe de supplication. Cette plaque votive en bas-relief des alentours de 350 avant Jésus-Christ provient de l’Asclépieion (sanctuaire d’Asclépios) du Pirée.
 
797c4 Zeus en taureau emportant Europe
 
Une grande vitrine présente de nombreuses figurines de terre cuite, dont le musée se contente de dire, globalement pour toutes, qu’elles proviennent d’Attique et entrent dans une fourchette entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ. Après avoir vu en Crète Matala où Zeus taureau a abordé avec Europe sur son dos et Gortyne où il s’est uni à elle sous un platane désormais toujours vert en remerciement d’avoir offert son ombre, je ne peux manquer de montrer cette figurine, même si, montrant à chaque fois ce sujet fort fréquent, mon blog devient une collection de Zeus portant Europe…
 
797d1 table à mesurer les liquides
 
797d2 table à mesurer les liquides
 
Cette table de pierre servait, nous dit-on, de mesure des liquides au marché du Pirée. On ne donne pas d’autres explications, mais je suppose que l’on bouchait le trou de la mesure choisie, on la remplissait, puis au-dessus du récipient de l’acheteur on débouchait le trou afin qu’il reçoive le volume acheté.
 
797d3 table de mesures étalon
 
797d4 Transcription de la table de mesures étalon
 
Cette pierre gravée au quatrième siècle, extrêmement intéressante, a été trouvée réutilisée dans le mur d’une chapelle de Salamine. Il s’agit d’une table de mesures, de même que nous conservons au Pavillon de Breteuil le mètre étalon en platine. On connaît l’unité de mesure utilisée aujourd’hui encore par les marins pour mesurer la profondeur d’eau, la brasse (1,8288 mètre), correspondant à l’envergure des bras ouverts en croix. Les Grecs utilisaient ce système de mesure (orgyia) basé sur la demi-brasse (moitié d’orgyia) gravée ici. Ils ont aussi représenté la coudée (0,487 mètre), la paume ouverte, entre l’extrémité du pouce et celle de l’auriculaire (0,242 mètre), le pied (0,302 mètre) ainsi que, sur une réglette, un autre standard pour le pied (0,322 mètre). Cette pierre de mesures est la seule qui nous soit parvenue avec une autre conservée à l’Ashmolean Museum d’Oxford, mais cette dernière était sans doute destinée à une consécration.
 
797e Oeil de proue de trière grecque
 
Les trières grecques, ces navires de guerre effilés à trois rangs de rames totalisant 170 rameurs, portaient de chaque côté de la proue un œil comme celui de ma photo, trouvé dans le port de Zéa au Pirée. On dit que c’était pour donner une personnalité humaine à leurs navires, ainsi dotés d’un regard, que les Grecs les ornaient ainsi. Après tout, les Anglais pour qui tout objet et même tout animal est neutre, parlent bien au féminin de leurs bateaux. Mais cette explication, dans la mentalité des Grecs de l’Antiquité, ne me convainc pas. Par ailleurs, il est notoire qu’ils redoutaient le "mauvais œil", le regard par lequel ils pouvaient recevoir un sort. Et pour conjurer ce mauvais œil, dans l’Antiquité, au Moyen-Âge et encore aujourd’hui dans certains pays, on use de talismans parmi lesquels un œil capable de repousser le regard de l’autre. Mon explication personnelle oscillerait donc plutôt entre la crainte que l’on veut inspirer à l’ennemi en lui jetant le mauvais œil et le talisman destiné à se protéger du sort jeté par l’œil du vaisseau ennemi et des dangers de la guerre navale. De même, sur les navires de commerce, on se protège des colères de la mer suscitées par Poséidon.
 
797f1 carapace de tortue faisant cithare
 
797f2 modèle de cithare avec une carapace de tortue
 
Cette carapace de tortue servait de caisse de résonance à une cithare, comme sur le schéma proposé ci-dessus par le musée, mais aussi comme j’en ai trouvé un exemple, dans une autre salle du même musée, sur une poterie du quatrième siècle que je montre face à la carapace.
 
797f3 Harpe grecque antique
 
797f4 reconstitution de harpe antique grecque
 
Ici, c’est une harpe, objet extrêmement rare (la deuxième photo en montre le dessin reconstitué par le musée). Elle se trouvait, avec la cithare, avec aussi une flûte, dans une tombe de Daphné, nous dit-on. Daphné, pour moi, c’est une ville qui se situait juste au creux de l’Asie Mineure, à l’extrême sud de la Turquie actuelle, près de la Syrie. Et dans cette tombe, il y avait aussi dans une boîte en bois un matériel d’écriture, plume, bouteille d’encre et raclette pour effacer la surface de la cire. À côté de la boîte se trouvaient cinq tablettes de bois enduites de cire, qui portaient encore des paroles de chanson. C’est donc avec de bonnes raisons que l’on a appelé cette tombe "la tombe du poète".
 
797f5 Miroir pliant, Aphrodite sur un bouc
 
Ce miroir pliant –on en voit la charnière en haut– date du dernier quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Il représente Aphrodite chevauchant un bouc. Cet animal, bouc ou chèvre, symbole de la fertilité dans bien des pays et encore de nos jours en Europe Centrale, a évidemment sa place auprès de la déesse qui préside à l’amour.
 
797g1 Masque tragique (4e siècle avant JC)
 
Ce grand masque tragique du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, impressionnant par son aspect, a été interprété comme étant probablement une offrande votive. Le musée attire l’attention du visiteur sur le traitement des cheveux, qui permettrait de l’attribuer au grand sculpteur athénien Silanion.
 
797g2 Apollon du Pirée, bronze, vers 530 avant JC
 
797g3 Tête d'un grand Apollon de bronze
 
Les spécialistes divergent au sujet de la datation de cet Apollon du Pirée en bronze. Pour les uns, il est de 530-520 avant Jésus-Christ. D’autres le pensent un peu plus tardif, du début du cinquième siècle. Cela ne retire rien à cette exceptionnelle statue de culte. Il paraît que ce qu’il tient dans la main gauche est tout ce qui reste d’un arc, et que dans sa main droite tendue il portait un vase à libations.
 
797g4 Grande Artémis de bronze
 
797g5 Tête d'une grande Artémis de bronze (Le Pirée)
 
797g6 Pied d'une grande Artémis de bronze
 
La marque de fixation du carquois au dos de cette statue ainsi que la main gauche refermée sur quelque chose qui devait être un arc permettent d’identifier cette grande statue de bronze avec Artémis, contrairement à la tradition qui y voyait une poétesse ou une muse. Comme le masque tragique, elle est du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Si je montre son pied, ce n’est pas seulement parce qu’il est d’un remarquable réalisme avec son petit orteil un peu atrophié, mais parce que dans les caractéristiques du physique grec on parle souvent du nez dans le prolongement du front, sans cassure concave, mais il y a aussi le pied, dont les deux premiers orteils après le pouce sont sensiblement de même longueur.
 
797g7 Athéna du Pirée, grande statue de bronze
 
J’aime beaucoup moins cette statue de l’Athéna du Pirée que l’Apollon ou l’Artémis, aussi je préfère me concentrer sur sa tête, très expressive, avec ce casque orné de deux chouettes. Certains en font un original du quatrième siècle avant Jésus-Christ, d’autres en font une œuvre classicisante de l’époque hellénistique.
 
797h Artémis Kindyas, statuette colonne
 
Cette statuette en forme de colonne est caractéristique de l’est du domaine grec (Asie), caractère souligné par les bras enveloppés dans le manteau ceinturé. Il s’agit d’une Artémis Kindyas (Kindya est en Carie) sortie d’un atelier des îles à l’époque hellénistique. Elle a été trouvée avec les grandes statues de bronze.
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Published by Thierry Jamard
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