Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 23:10

841a1 Kavala vue par Mary Adelaide Walker (1856)

 

Mary Adelaide Walker est une artiste britannique qui, de 1864 à 1904, a vécu à Constantinople. Pendant ce long séjour elle visitera diverses parties de l’Empire Ottoman, mais dès 1864 elle publie à Londres Through Macedonia to the Albanian Lakes, recueil de ses œuvres en voyage vers la capitale de la Turquie. Cette Vue de Kavala telle qu’elle était voilà 140 ans, et que j’avais photographiée au musée Benaki, à Athènes, le 10 novembre 2011, va me servir d’introduction à la visite de cette ville où nous nous sommes rendus lundi 20 mais, ayant appris que la maison de Mehmet Ali (dont je vais parler tout à l’heure) serait ouverte à la visite dans quelques jours après une longue période de fermeture pour rénovation, nous avons décidé d’y revenir après être retournés à Amphipolis et avoir vu le site de Philippes, ce que nous avons fait dimanche 26.

 

841a2 le port de Kavala

 

841a3 le front de mer de Kavala

 

Évidemment, la ville moderne a bien changé, avec son port qui accueille les cargos et les ferries. C’est en 1929 qu’a été inauguré le nouveau port, dont cependant la construction s’est poursuivie jusqu’en 1950. Dominant la ville, la citadelle étale ses imposantes murailles. Car la ville n’est pas nouvelle. Ce sont des colons de Thasos, l’île juste en face, qui sont venus ici au septième siècle avant Jésus-Christ fonder une ville et un port à l’abri d’un promontoire aujourd’hui partiellement submergé du fait de la montée du niveau de la mer. Ils ont appelé leur ville “Ville Nouvelle”, c’est-à-dire Néapolis. En 346 Philippe II l’intègre à son royaume de Macédoine, puis en 168 les Romains sont arrivés et ont occupé la ville comme toute la région. Dans mon prochain article concernant la ville de Philippes, je parlerai de la bataille qui y a eu lieu en 42 avant Jésus-Christ entre les triumvirs Octave et Antoine d’une part, les républicains Brutus et Cassius d’autre part, mais dès aujourd’hui je me dois de dire que la flotte des républicains a abordé dans ce port, et que la ville a servi de base arrière à leur armée. À cette époque, Néapolis est une étape sur la via Egnatia et sert de port à Philippes. Vient l’Empire Byzantin. En 1185 les Normands incendient la ville et, en 1391, ce sont les Ottomans qui se rendent maîtres de la ville et la détruisent.

 

841a4 carte postale, le port de Kavala

 

841a5 carte postale ancienne, la douane de Kavala

 

Et puisque j’ai commencé en montrant une gravure ancienne, je continue avec ces agrandissements de cartes postales qui décorent le mur d’un bar où nous avons pris un pot en terrasse dominant la mer. On peut remarquer qu’à l’époque le nom de la ville s’écrivait avec deux L, et que c’était aussi le cas en grec. La transcription du kappa grec par un K ou un C, c’est une autre affaire (Héraklès et Héraclès, Asklépios et Asclépios, etc.). Mais ce n’est pas pour cette question d’orthographe que je publie ces photos.

 

841b1 Cavalla ou Kavala

 

841b2 Kavala

 

841b3 vieille maison de bois à Kavala

 

Aux seizième et dix-septième siècles, Kavala s’est développée grâce à l’exportation du bois, des céréales, du coton et a affirmé son importance en étant centre administratif chargé de la perception des taxes sur les mines voisines. Au dix-huitième siècle, ce sont des consuls de France et de Venise qui s’y établissent, preuve que les ressortissants de ces pays sont suffisamment nombreux, s’adonnant à l’import-export, et que ville et port ont crû en extension et en activité. C’est, à cette époque, surtout l’exportation de tabac qui fait la richesse de Kavala.

 

841b4 complexe d'Halil Bey

 

841b5 complexe d'Halil Bey

 

Ceci, c’est ce que l’on appelle le complexe d’Halil Bey. Ce complexe comporte une Medrese, ou école coranique(ma seconde photo), et surtout la mosquée, qui est récente, mais construite sur les fondations d’une basilique paléochrétienne de 16 mètres sur 23, à trois nefs, qui sera rénovée au cours de l’époque byzantine, entourée d’un cimetière utilisé pour de très nombreuses tombes depuis le dixième siècle et jusqu’au début du quatorzième. Après la conquête ottomane l’église devient mosquée,  et l’ensemble du bâtiment sera détruit pour reconstruire une mosquée moderne au début du vingtième siècle. Lors des échanges de populations de 1922 la mosquée a été utilisée comme centre d’accueil et d’hébergement provisoire (la ville a accueilli près de vingt-cinq mille réfugiés d’Asie Mineure). Son minaret du seizième siècle a été abattu dans les années 1950.

 

841c1 l'aqueduc de Kavala

 

841c2 l'aqueduc de Kavala

 

841c3 l'aqueduc de Kavala

 

Mais revenons en arrière. L’Occident n’a pas aisément admis la conquête ottomane. Francs et Vénitiens s’étaient octroyé les lieux après la Quatrième Croisade dévoyée de 1204, même si l’Empire Byzantin s’était tant bien que mal réinstallé. Sans compter que les Turcs menacent de plus en plus Constantinople. En 1425 (soit 28 ans avant la prise de Constantinople), Venise attaque, détruit les fortifications. La ville est désertée. Ce n’est qu’en 1526 que la population revient. Le grand aqueduc de mes photos, long de 280 mètres et haut de 24,50 mètres, est alors construit dans les années 1530, sous Soliman le Magnifique, probablement sur les bases d’un ancien aqueduc romain en service du premier au sixième siècles de notre ère. L’eau y était amenée par un pipe-line de six kilomètres et demi.

 

 841c4 Saint Paul à Kavala, Actes des Apôtres XVI, 9-12

 

Encore plus en arrière. Ce sont les Actes des Apôtres (XVI, 9-12) qui parlent de l’année 49/50 après Jésus-Christ. “Or, pendant la nuit, Paul eut une vision. Un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière : 'Passe en Macédoine, viens à notre secours'. Aussitôt après cette vision, nous cherchâmes à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle. Embarqués à Troas, nous cinglâmes droit sur Samothrace, et le lendemain sur Néapolis, d'où nous gagnâmes Philippes”. Nous avons vu tout à l’heure que Néapolis, c’est à cette époque le nom de ce port. Mais au huitième siècle, en l’honneur de ce passage de Paul, on lui donnera le nom de Christoupolis, la Ville du Christ, ce qui sera transcrit en français Christople. Mais lors de la reconstruction de 1526 par les Turcs, ce nom donné par les “chiens de chrétiens” sera remplacé par celui de Kavala, plus acceptable pour des Musulmans (on suppose, à la suite de l’archéologue Léon Heuzey, que c’est un dérivé du français cavale ou de l’italien cavallo, la ville étant un relais de chevaux).

 

841d1 Kavala au pied de sa citadelle (kastro)

 

841d2 cour et remparts du kastro de Kavala

 

Dominant la ville, la citadelle a été reconstruite par les Ottomans quand la ville s’est repeuplée, dans la première moitié du seizième siècle. Logiquement, c’est là que, déjà, se situait la citadelle byzantine, que les Vénitiens ont détruite. La visite du “kastro” vaut le coup, ne serait-ce que pour la vue panoramique offerte par le sommet du donjon (c’est de là que j’ai pris ma photo de l’aqueduc présentée un peu plus haut). Mais on peut aussi apprécier les bâtiments conservés, qui parlent de l’histoire de la cité. Sans oublier les ruelles pittoresques de la vieille ville, que l’on doit escalader pour arriver au sommet de l’acropole.

 

841d3 Kavala, le donjon de la citadelle

 

841d4 citadelle de Kavala, la tour

 

La tour de la citadelle a été construite au quinzième siècle à l’emplacement et sur les fondations d’une ancienne tour byzantine. Elle a très probablement hébergé le poste de commandement de la garnison. Son diamètre est de 9,70 mètres et sa hauteur de 13 mètres.

 

841d5 citadelle de Kavala, entrée de l'armurerie

 

841d6 citadelle de Kavala, l'armurerie devenue prison

 

Par la petite porte de la première photo, on accède à un étroit escalier qui descend vers cette grande salle de 23,20 mètres de long, de 10,20 mètres de large et de 8,50 mètres de haut construite en 1530, qui a servi d’armurerie et de réserve de vivres, puis qui a été convertie en prison aux dix-huitième et dix-neuvième siècles.

 

841e1 Mehmet Ali de Kavala

 

841e2 Kavala est la patrie de Mehmet Ali, pacha d'Égypte

 

841e3 L'apothéose de Mehmet Ali (Célestin Nanteuil)

 

L’une des grandes figures de Kavala, la plus grande sans doute, est celle de Mehmet Ali (ou Mehemet Ali ou Mohammed Ali, ou Muhammad Ali, transcriptions diverses du même nom, celui du prophète Mahomet, prononcé différemment en turc et en arabe, langues qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre). Ce fils de parents albanais est né en 1769 –la même année que Napoléon– dans cette ville de Kavala. Les deux premières photos ci-dessus montrent sa statue équestre à Kavala, réalisée par le sculpteur grec Dimitriadès et offerte à la ville par les Grecs d’Alexandrie en 1940, tandis que la troisième photo reproduit un dessin signé Célestin Nanteuil et intitulé L’Apothéose de Mohamet Ali. Grâce à son intelligence, à son travail, à son courage, il est envoyé à Aboukir, en Égypte, en 1801. Des cours d’histoire du lycée, on se rappelle que Bonaparte avait occupé le pays (c’est la fameuse Campagne d’Égypte), qu’en août 1799 il avait passé le relais à Kléber pour rentrer à Paris avec l’idée de préparer ce qui sera le coup d’État du 18 brumaire, qu’en juin 1800 Kléber est assassiné, et que le corps expéditionnaire français capitule en août 1801. Mehmet Ali est alors chargé de reprendre possession du terrain pour le compte du sultan de l’Empire Ottoman Selim III. Mais les Mamelouks, eux, veulent reprendre leur pouvoir. Il s’ensuit une période de troubles où différents partis guerroient.

 

Un exemple des désordres est donné par Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem quand, au retour, il fait une excursion sur le Nil. “En rentrant dans la grande branche de Rosette, nous aperçûmes le côté occidental du fleuve occupé par un camp d’Arabes. Le courant nous portait malgré nous de ce côté, et nous obligeait de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur cria à notre patron d’aborder. Celui-ci répondit qu’il était pressé d’arriver à sa destination, et que d’ailleurs il n’était point ennemi. Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage, et le flot courait dans cette direction l’espace d’un mille. La sentinelle, voyant que nous poursuivions notre route, tira sur nous. Cette première balle pensa tuer le pilote qui riposta d’un coup d’escopette. Alors tout le camp accourut, borda la rive, et nous essuyâmes le feu de la ligne. Nous cheminions fort lentement, car nous avions le vent contraire. Pour comble de guignon, nous échouâmes un moment. Nous étions sans armes […]. Le courant nous porta enfin sur l’autre rive, mais il nous jeta dans un camp d’Albanais révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes, car ils avaient du canon, et un boulet nous pouvait couler bas. Nous aperçûmes du mouvement à terre. Heureusement la nuit survint. Nous n’allumâmes point de feu, et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit, sans autre accident, au milieu des partis ennemis, jusqu’à Rosette”. C’était le 10 novembre 1806. Le 12 novembre, Drovetti, consul général de France à Alexandrie, envoie un rapport, disant qu’Elfy Bey “compte, aussitôt après la retraite des eaux, mettre à exécution son projet de ravager le Delta et toutes les provinces de la Basse-Égypte. Les Bédouins à la suite de son armée commencent déjà à troubler la navigation du Nil. Monsieur de Chateaubriand, voyageur français, a dû soutenir à son retour du Caire une fusillade assez vive”.

 

Elfy Bey est soutenu par les Anglais. Ces Albanais sont les milices du pacha du Caire, à savoir notre Mehmet Ali qui a été nommé dans cette fonction en juillet 1805. Il ne va pas tarder à rétablir l’ordre, et sait se faire apprécier du peuple en se présentant comme son défenseur. Restent les Mamelouks, qui ont régné sur l’Égypte durant des siècles et voient d’un mauvais œil ce représentant de l’Empire Ottoman occuper leur place. Qu’à cela ne tienne, en 1811 il invite leurs chefs à un festin, au cours duquel il les empoisonne et les trucide. Problème réglé. De plus en plus, Mehmet Ali prend son indépendance vis-à-vis du sultan, à tel point qu’il fonde une véritable dynastie qui régnera sur l’Égypte jusqu’à ce que la proclamation de la République y mette fin (roi Farouk qui abdique en 1952 au profit de son fils Fouad II âgé de… six mois, lequel est renversé dix mois plus tard). Dans mon article sur Navarino daté 21 et 28 mai 2011, je parle de l’Égyptien Ibrahim pacha (1789-1848) qui n’est autre que le fils aîné de Mehmet Ali que ce dernier, vice-roi d’Égypte, a envoyé pour appuyer les forces ottomanes contre les flottes des trois amiraux anglais, français, russe qui soutiennent les indépendantistes grecs. Notre Mehmet Ali mourra en 1849 et c’est cet Ibrahim pacha qui lui a succédé, fort brièvement (quatre mois), quand il a démissionné en 1848.

 

841f1 jardin de la maison de Mehmet Ali

 

841f2 la maison de Mehmet Ali à Kavala

 

C’est la maison de Mehmet Ali à Kavala que nous visitons, construite en 1720. Comme il part pour l’Égypte dans sa trente-deuxième année, il a réellement longtemps vécu dans cette maison où il a grandi. Ci-dessus, le jardin qui l’entoure, et le bâtiment vu de la rue.

 

841f3 dans la maison de Mohamed Ali à Kavala

 

La visite est intéressante parce que le décor est bien restitué. Il me semble évident (quoique je n’en sache rien) que les objets présentés n’ont pas été conservés par la famille comme des reliques de musée, et qu’il s’agit d’objets d’époque sélectionnés chez des antiquaires pour composer une ambiance réaliste du temps.

 

841f4a Kavala, chez Mehmet Ali, appartement des hommes

 

841f4b Kavala, maison de Mehmet Ali, le Selamlik

 

Nous sommes ici dans le selamlik, ou appartement des hommes. Celui des hommes et celui des femmes sont séparés en tout, sauf un unique passage de l’un à l’autre. Aucune pièce n’a d’usage spécialisé, on y vit, on y mange, et le soir on en fait des chambres à coucher.

 

841f5a Kavala, chez Mehmet Ali, le haremlik

 

841f5b Kavala, maison de Mehmet Ali, le harem

 

841f5c fenêtre de la maison de Mehmet Ali, à Kavala

 

Les femmes constituant le harem, épouses, concubines, esclaves, vivent dans le haremlik sous la garde d’eunuques. C’est dans cette partie de la maison que s’effectuent les tâches ménagères. Chez les hommes, le moucharabieh des fenêtres permet de surveiller discrètement ce qui se passe à l’extérieur tout en préservant le fraîcheur de la pièce, tandis que chez les femmes, dont les hommes étrangers à la maison ne doivent pas voir le visage, il leur permet de circuler librement devant les fenêtres sans être visibles de l’extérieur.

 

841f6 maison de Mehmet Ali à Kavala, le musafir oda

 

Le musafir oda est la meilleure pièce de la maison, et alors que les autres pièces ont de multiples usages, celle-ci est exclusivement réservée à la réception des visiteurs.

 

841f7 sanitaires dans la maison de Mohamed Ali à Kavala

 

Ceci n’est pas courant. Bien peu, à Kavala, sont les maisons qui à cette époque sont dotées de l’eau courante, et encore plus rares sont celles qui disposent d’installations destinées à l’hygiène personnelle, comme on en voit sur ma photo. De l’autre côté, il y a une baignoire. Un système de tuyauteries passant par la cheminée de la pièce voisine permettait de réchauffer l’eau.

 

841g1 l'Imaret, à Kavala

 

841g2 l'Imaret, à Kavala

 

Impossible de parler de Kavala, de Mehmet Ali et de l’Égypte sans évoquer l’Imaret. Car ce grand ensemble de bâtiments de 4200 mètres carrés a été construit par Mehmet Ali de 1817 à 1821 alors qu’il était depuis longtemps déjà vice-roi d’Égypte, ce qui prouve qu’il n’a jamais oublié sa ville natale, d’où la réputation très positive qu’il a ici, alors que généralement l’occupation ottomane a mauvaise réputation en Grèce. Autour de quatre cours ont été disposés, outre les bureaux et locaux administratifs, une école élémentaire (mekteb), deux écoles d’enseignement supérieur (medrese), deux halls d’enseignement et de prière (mestzit), ainsi qu’un hospice pour les pauvres (imaret). Cette fonction d’imaret a ensuite occupé l’ensemble des locaux.

 

841g3 l'Imaret, à Kavala

 

841g4 l'Imaret, à Kavala

 

841g5 l'Imaret, à Kavala

 

Aujourd’hui, le bâtiment est propriété de l’État égyptien, tout comme, d’ailleurs, la maison de Mehmet Ali. Et il a été transformé en hôtel de grand luxe. Je regarde sur Booking.com et je trouve la chambre double de base donnant sur cour à 340 Euros la nuit, et la suite Imaret avec un grand lit double et qui donne sur le jardin et la mer à 900 Euros. Ajouter 100 Euros pour un lit d’appoint. Évidemment, pour ce tarif le petit déjeuner ne peut pas être inclus, l’hôtel ferait faillite immédiatement. Pour des raisons de sécurité, la porte est fermée, on sonne et le réceptionniste vient ouvrir, mais il ne nous a pas autorisés à jeter un œil curieux à l’intérieur, encore moins à faire des photos. Celles que je montre ici ont été prises à travers des vitres. D’ailleurs, les catégories non admises dans l’hôtel ne se limitent pas aux curieux munis d’appareils photo, il est précisé que ne sont pas admis dans l’hôtel les animaux de compagnie et les enfants de moins de 12 ans. Les animaux, c’est fréquent. Les enfants de moins de 12 ans, je n’avais encore jamais vu cela et je me demande si en France ce type de réserve serait légal dans un hôtel.

 

841h1 Séraphin, pâtisserie Al Tzerin, primé à l'interna

 

841h2 Coupes de Séraphin, pâtisserie Al Tzerin, Kavala

 

841h3-echantillon-du-savoir-faire-de-Seraphin--Al-Tzerin-.JPG

 

Je ne voudrais pas clore mon article sur Kavala sans évoquer une rencontre que nous y avons faite. Nous promenant, nous avons été tentés par la devanture alléchante d’une pâtisserie nommée Al Tzerin. À l’intérieur, deux petites tables, deux chaises devant chacune. Cela ne constitue pas un salon de thé, mais on peut s’installer pour déguster de merveilleux gâteaux. Et puis le jeune patron, Séraphin, est si sympathique, si ouvert, que nous sommes longtemps restés à discuter avec lui. Questionné sur le petit drapeau européen qu’il porte sur le côté droit de son col et sur le petit drapeau grec sur le côté gauche, il a répondu qu’il avait été sacré par un jury international en Belgique. Il a obtenu pour son art deux coupes que, trop modestement, il met bien peu en valeur dans l’arrière-boutique, près d’une tuyauterie. Il y a des créations qui lui sont propres, et il y a aussi des pâtisseries traditionnelles grecques ou turques qu’il réalise avec une maestria qui les rend différentes de celles que l’on trouve ailleurs même si elles ont à peu près la même apparence. Il tient ses recettes et son savoir-faire de son grand-père qui était de Smyrne et qui, on connaît cette triste histoire, a fait partie de ces horribles échanges de population de 1922. Si vous passez devant, n’hésitez pas à entrer. Vous ne le regretterez pas. Et si vous y ajoutez un brin de causette, en grec si vous pouvez, en turc aussi d’ailleurs, et sinon en anglais, il pourra vous expliquer ce que signifie ce nom d’Al Tzerin et le moment que vous passerez là n’en sera que plus agréable.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 20:43

Poursuivant notre route vers l’est, après Stagire nous nous rendons à Amphipolis. Mais lorsque, dimanche 19, nous sommes sortis du musée archéologique où bien des objets intéressants nous avaient retenus longtemps, le site était près de fermer. Tant pis, nous partons pour Kavala, une ville importante à environ 65 kilomètres plus à l’est, car les sites et musées de Grèce sont fermés le lundi. Et nous avons fait ce matin, mardi 21, le trajet en sens inverse pour visiter le site antique.

 

840a1 Amphipolis

 

La première chose que l’on voit sur la route en approchant d’Amphipolis, c’est un énorme monument. Déjà au début du vingtième siècle, quelques indices, un fragment de colonne, quelques parcelles de marbre, avaient fait comprendre que là se trouvait un cimetière antique. Depuis, non seulement il y a eu le monument célèbre dont je vais parler, mais de nombreuses tombes, et aussi un grand nombre de pierres non réutilisées pour le socle du monument, comme le montre leur accumulation sur ma photo.

 

840a2 le Lion d'Amphipolis

 

840a3 le Lion d'Amphipolis

 

840a4 le Lion d'Amphipolis

 

Pendant les guerres des Balkans, en 1912-1913, des soldats grecs creusant une tranchée ont mis au jour toute une série de blocs de marbre. Comme par hasard, ce lieudit s’appelait Marmara (du grec ancien tardif marmoros, grec moderne marmaro, qui signifie marbre) sans que personne s’en rappelle la raison. Attirés comme le fer par un aimant (ou comme moi par des chocolats fins), des archéologues se sont rendus sur les lieux pour voir cela de plus près, et ils ont découvert des fondations, mais voilà qu’éclate la Première Guerre Mondiale, interrompant leurs recherches. Retour des armées, britanniques cette fois-ci. En 1916, des soldats anglais découvrent de grands fragments de marbre de Thasos sculpté en forme de lion. Du fait de difficultés diverses, ce n’est qu’en 1937 que le lion a été reconstitué et placé sur un petit socle provisoire. Sur une base de 3,30 mètres sur 2,10 mètres, ce lion monumental mesure 5,37 mètres. La position de l’animal, dressé sur ses pattes antérieures, est peu naturelle, mais répond à des conventions de sculpture funéraire remontant au sixième siècle et banalisées en ce quatrième siècle. L’effet que le sculpteur a recherché est plus celui de force, de puissance, que celui de l’agressivité.

 

Ce monument, c’est le Lion d’Amphipolis, édifié à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ en l’honneur de la vertu militaire, pour marquer une tombe. Il semblerait que, malgré sa taille imposante (ma deuxième photo ci-dessus permet de le comparer à Natacha, occupée à lui tirer le portrait), cette tombe ne soit pas la sépulture collective de soldats morts au combat, et la légende qui a été placée au pied du monument affirme, sans discussion, que c’est celle de Laomédon de Lesbos, un amiral d’Alexandre le Grand qui s’était établi à Amphipolis. Mais j’ai lu un article très développé de recherche scientifique qui est très nuancé, car aucun élément archéologique concret ne permet d’avancer un nom, quel qu’il soit. À présent, le lion est posé sur un haut socle qui lui rend sa majesté, mais n’est pas le socle d’origine, dont de nombreuses parcelles ont été retrouvées, et notamment des demi-colonnes cannelées et des chapiteaux. Ce socle était probablement creux et abritait le tombeau du défunt de haut rang.

 

840b Amphipolis, tour byzantine

 

Ensuite, on monte vers Amphipolis. Au passage, on remarque ces ruines. Il y a là un panneau d’un type bien connu, celui qui annonce un programme européen 2007-2013 de développement régional prenant en charge 75 ou 80 pour cent du devis, selon les cas (mais ici ce n’est pas précisé), les 20 ou 25 pour cent complémentaires restant à la charge du pays, État, région, municipalité, fonds privés de mécénat, peu importe. Il concerne la “consolidation et restauration de la tour byzantine de Marmario à Amphipolis” et le devis total est de 395 500 Euros. Comme je ne vois pas trace d’un engin, d’outils, de sacs de ciment ou autre, je suppose que la consolidation a été effectuée et que la restauration se limitait à cela, car on ne va quand même pas tout reconstruire pour en faire des HLM. Si, pour rester sérieux, la restauration consistait en un aménagement minimum des lieux, on peut légitimement se demander où est passé l’argent, j’ai suffisamment d’expérience du coût de la construction avec tous les travaux effectués dans les lycées que j’ai dirigés pour pouvoir affirmer que cette somme permettait de faire mieux que ce que je vois. Toutefois je trouve que, même dans cet état, elle a fière allure, cette tour.

 

840c0 site archéologique d'Amphipolis

 

Le site d’Amphipolis était très vaste. L’espace offert à la visite, sur l’acropole, ne représente qu’une infime partie des lieux occupés par la cité antique, et la presque totalité des ruines que l’on y trouve sont des restes de basiliques d’époque chrétienne. D’ailleurs, les fouilles sont très loin d’avoir mis au jour tout ce qu’il y a à trouver, et en particulier on n’a pas encore localisé les principaux sanctuaires de la cité. Ce sont des colons athéniens qui, en 437 avant Jésus-Christ, sont venus créer la ville que le fleuve Strymon enserre dans la boucle d’un méandre, d’où le nom d’Amphi- (autour de) Polis (ville). La via Egnatia dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises et qui reliait à l’époque romaine la côte adriatique en face de l’Italie à Byzance (future Constantinople / Istanbul) desservait Amphipolis. En 49/50, saint Paul venant de Samothrace et Philippes et se rendant à Thessalonique par la via Egnatia s’est arrêté ici et, jusqu’en 692, la ville a été le siège d’un évêché. Afin que l’on se repère et que l’on identifie ce que l’on voit, un panneau près de l’entrée du site présente le plan ci-dessus. Je vais m’y référer dans la suite du présent article.

 

840c1 ruines d'Amphipolis hors du site

 

Mais pour cette première photo de ruines, je ne peux m’y référer, car elles sont hors du plan. Je me promenais le long du mur sud (en bas, sur le schéma) lorsque j’ai aperçu, en contrebas, ces traces archéologiques que je ne peux identifier mais qui, visiblement, appartenaient à une construction d’importance.

 

840c2a Murs d'Amphipolis

 

840c2b Murs d'Amphipolis

 

840c2c Murs d'Amphipolis

 

Le mur qui entoure l’acropole mesure un peu plus d’un kilomètre de long (1105 mètres). Sur la section sud, qui est la plus ancienne, sont venus se greffer les trois autres murs. Ce que nous voyons aujourd’hui est, pour l’essentiel, d’époque paléochrétienne, mais ces remparts ont subi bien des réparations et remaniements au cours des siècles.

 

840c3a maisons à Amphipolis

 

840c3b maison à Amphipolis

 

Je disais que l’essentiel des ruines concernait des édifices religieux chrétiens. En effet, ce qui reste de maisons, ce n’est que ce que l’on voit sur ces photos. Deux maisons comportant chacune plusieurs pièces donnant sur une cour centrale, rien de plus. D’ailleurs, elles sont l’objet de fouilles en cours. Sur le plan, elles sont indiquées HOUSES A et B, en haut à gauche, appuyées sur le mur intérieur nord-sud.

 

840c4 Amphipolis, citerne

 

Au milieu du site, se trouve un grand espace en creux, une sorte de bassin, dont les fouilles encore très partielles n’ont pas défini clairement l’usage. Il semblerait qu’une petite structure arrondie dans l’angle nord-ouest ait été un atelier. Au sud-ouest, on remarque trois compartiments rectangulaires (ma photo). Comme leurs parois et leur fond sont revêtus de mortier hydrofuge, étanche, on pense qu’il s’agit de citernes. Sur le plan, tout cet ensemble est appelé CISTERN.

 

840d1 basilique A d'Amphipolis

 

840d2 basilique A d'Amphipolis

 

Juste à la gauche (à l’ouest) de cette “citerne” se trouve la basilique conventionnellement appelée A. Elle comportait trois nefs dont celle du centre aboutissait à une abside, les deux nefs latérales se terminant sur un mur plat (première photo ci-dessus). Au sixième siècle, l’église a été détruite, et on a construit au septième siècle ce mur intérieur nord-sud de la ville qui a coupé l’église désaffectée en deux, laissant à l’extérieur de l’enceinte le narthex et l’exonarthex. Sur le plan, on distingue une petite excroissance sur la nef nord (ma seconde photo), c’est un logement construit au milieu du sixième siècle.

 

840d3 basilique A d'Amphipolis

 

840d4 basilique A d'Amphipolis

 

840d5 basilique A d'Amphipolis

 

On note également dans la partie de la nef complètement détruite une rangée de colonnes. Au sol, quelques chapiteaux et quelques autres pierres, dont celle-ci portant une croix.

 

840d6 basilique A d'Amphipolis

 

840d7 basilique A d'Amphipolis

 

Le sol de la basilique était fait de dalles de marbre, mais le narthex et l’exonarthex bénéficiaient de sols en mosaïques. Ces animaux étaient particulièrement décoratifs. Les archéologues ont posé un toit protecteur, et les mosaïques ont pu être laissées en place.

 

840e1 basilique B d'Amphipolis

 

840e2 basilique B d'Amphipolis

 

840e3 basilique B d'Amphipolis

 

C’est à l’extrême nord-est (en haut à droite) que se situe la basilique appelée B, construite au sixième siècle, elle aussi à trois nefs séparées par des rangées de colonnades dont il ne reste rien. À l’intérieur de l’abside, deux rangées de bancs de pierre étaient prévues pour les prêtres. Si la nef centrale était pavée de dalles de marbre, les bas-côtés, eux, étaient revêtus de mosaïques, mais ici elles ne sont plus en place. Les murs étaient revêtus de marbre.

 

840e4 basilique C d'Amphipolis

 

Je me contente d’une seule photo pour cette basilique C (à l’autre bout du plan, à l’extrême ouest), car je la crois assez parlante. L’abside, les trois nefs, les rangées de colonnes délimitant les bas-côtés, cela est clair pour cette église de la seconde moitié du cinquième siècle. Mais dans la nef centrale une structure plus petite est bien visible, avec une abside à l’intérieur de l’abside extérieure. C’est une petite chapelle byzantine qui a été construite là à l’intérieur lorsque la grande basilique a été détruite.

 

840f1 basilique D d'Amphipolis

 

840f2 basilique D d'Amphipolis

 

840f3 basilique D d'Amphipolis

 

840f4 basilique D d'Amphipolis

 

Celle-ci, c’est la basilique D, située au sud et bâtie dans la seconde moitié du cinquième siècle. La nef centrale avait un sol de dalles de marbre, tandis que les nefs latérales étaient pavées de briques. La partie inférieure des murs était revêtue de marbre, et la partie supérieure était décorée de mosaïques.

 

840f5 Rotunda d'Amphipolis

 

840f6 Rotonde d'Amphipolis

 

Encore une dernière basilique, que l’on appelle Rotunda. Elle date du sixième siècle. De façon très curieuse, le chœur dessine un hexagone dont la moitié forme, à l’est, une abside à pans coupés, mais dont la seconde moitié, à l’intérieur de l’église, est doublée d’un arc de cercle déterminant un couloir de quatre mètres de large. Cela n’a rien d’un déambulatoire, parce que ce couloir ne tourne pas derrière le chœur, mais en enveloppe les côtés. Je suis conscient que mes explications sont aussi lumineuses qu’une ampoule grillée et que mes photos ne sont guère plus explicites, mais en regardant le schéma sur le plan (construction la plus à droite, en bas) on comprendra mieux. Ici encore, des plaques de marbre recouvraient le bas des murs, alors qu’au-dessus c’étaient des mosaïques. Et voilà pour toutes ces basiliques paléochrétiennes d’Amphipolis.

 

840g1 Le Strymon à Amphipolis

 

J’ai dit que le Strymon enveloppait dans un méandre la cité. C’est une première raison de le montrer, même si son cours a varié. Mais il y a une autre raison, car une découverte exceptionnelle a été faite là où il passait autrefois, à quelques mètres à peine. Découverte, nous a-t-on dit, fermée au public et impossible à voir. Têtus, nous avons garé le camping-car à quelque distance, et avons cheminé à pied, sur un petit sentier, le long du fleuve. Et, tout près de la route, nous avons vu…

 

840g2 piles du pont sur le Strymon à Amphipolis

 

840g3 piles du pont sur le Strymon à Amphipolis

 

840g4 piles du pont sur le Strymon à Amphipolis

 

Seul un grillage nous empêchait de nous approcher. Il s’agit des piles de bois du pont antique. Noyées dans la vase, bien à l’abri de l’oxygène de l’air, elles n’ont pas pourri. Au contraire, l’eau du Strymon étant riche des minéraux des sols traversés (mon niveau en géologie étant proche de zéro, je n’ose pas avancer qu’il me semble bien, en écrasant des mottes dans ma main, que les silicates abondent), le bois s’est fossilisé, pétrifié, et aujourd’hui les archéologues ont pu dégager ces piles de pont. Certes, si l’on ne sait pas ce que c’est, cela ne constitue pas un spectacle superbe, mais je trouve fascinant, sachant ce que c’est, de voir de mes yeux de telles reliques du passé, normalement éminemment périssables (ah bon, je dois être un peu dérangé, dites-vous ? D’accord, d’accord, passons à autre chose).

 

840h1 fuseau et bobines paléolithiques

 

Nous avions commencé notre visite d’Amphipolis par le musée archéologique. C’est par ce musée que je terminerai cet article. Le site de la ville ayant été occupé depuis les temps préhistoriques –les traces d’habitat humain les plus anciennes remontent à 4000-3000 avant Jésus-Christ sur la “colline 133”–, le musée réserve une bonne place au néolithique. Sur l’autre rive du Strymon on a pu déceler les restes de maisons aux murs et toits en clayonnage plaqué de torchis renforcé de cailloux, technique qui se retrouve aujourd’hui encore dans la construction de bergeries de la région. Passant d’une civilisation de chasseurs cueilleurs à une civilisation de cultivateurs éleveurs, les hommes néolithiques ont défriché les terres et domestiqué des animaux. Ci-dessus, un fuseau et des bobines (il est bien évident que les fils ont été mis par le musée pour la présentation), qui attestent que puisque l’on file la laine on élève ovins et caprins à l’époque de la “colline 133”.

 

840h2 sceau cylindrique, néolithique

 

De l’époque néolithique également, et de cette même colline, date ce sceau cylindrique de terre cuite. Usage administratif, commercial ou privé, le musée ne donne aucune indication supplémentaire. C’est d’autant plus dommage que de nombreux panneaux, très bien faits, clairs, détaillés, donnent toutes sortes d’informations sur la vie et les techniques, les croyances, l’histoire, mais dans les vitrines les notices pour chaque objet sont très brèves. Néanmoins, quel qu’ait été l’usage précis de ce sceau, il signifie qu’à cette époque du néolithique récent, celui qui précède l’âge du bronze, il y a communication et rapports sociaux.

 

840h3 canthare, début de l'Âge du Bronze

 

Ce canthare, c’est-à-dire cette forme de coupe à boire le vin, provient d’une caverne du mont Pangée où s’est développé un habitat au début de l’âge du bronze quand la “colline 133” a cessé d’être occupée. À cette époque, les ustensiles de terre cuite se sont mis à copier les formes de ceux que l’on réalisait en bronze.

 

840h4 fragment de petit autel avec comastes, fin 6e siècle

 

Venons-en à l’époque historique, et plus précisément l’époque archaïque. Cette pierre, fragment d’un petit autel de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, représente des comastes, c’est-à-dire des fêtards rituels, banqueteurs et buveurs, que l’on rencontre généralement dans le culte de Dionysos.

 

840h5 relief votif, les Dioscures et le Strymon (2e siècle

 

Puisque j’ai montré cette pierre sculptée de comastes, sans plus respecter la chronologie je montre maintenant une autre pierre sculptée. Ce relief votif est en effet beaucoup plus tardif, il est du deuxième siècle de notre ère. Il représente les Dioscures Castor et Pollux, cela est assez évident (des jumeaux avec des chevaux, ce ne peut être qu’eux), mais la notice dit qu’ils sont en compagnie du dieu du fleuve Strymon. Certes, je sais que ces dieux patrons des marins sont souvent représentés à Amphipolis, seuls ou en compagnie du dieu Strymon, mais ici je vois clairement le fleuve en dessous d’eux, sous forme de sinusoïde figurant les flots, et je le cherche vainement en leur compagnie...

 

840i1 ossuaire argent, couronne or, peut-être restes de Br

 

Une tombe d’époque classique a fourni cet ossuaire en argent contenant les cendres d’un défunt de rang social suffisamment haut pour porter cette couronne d’olivier en or. À plusieurs reprises déjà, dans mes articles précédents, ,j’ai évoqué le Spartiate Brasidas (article sur Platamonas, 28 juin dernier, puis article sur le site de Dion, 29 et 30 juin). Or, on sait qu’il est mort ici. “Sitôt aperçu le mouvement des Athéniens, nous raconte Thucydide, Brasidas délogea des hauteurs de Kerdylion et rentra dans Amphipolis […]. Cléon [= le général athénien], s’avançant en reconnaissance, apprend alors qu’on distingue nettement dans la ville toute l’armée ennemie […] mais, décidé à refuser le combat avant d’avoir reçu des renforts, […] il donna le signal de battre en retraite. [… Brasidas] se lance, au pas de course, droit devant lui, sur la route, vers le point le plus escarpé où se trouve actuellement un trophée. Il bouscule le centre des Athéniens, effrayés par leur désordre et stupéfaits de son audace. Il les met en fuite […]. Brasidas s’avance vers l’aile droite, mais il est blessé, il tombe, sans que les Athéniens s’en aperçoivent. […] On avait relevé Brasidas et on l’avait transporté, vivant encore, du champ de bataille dans la ville. Il eut le temps d’apprendre la victoire de ses troupes mais, presque aussitôt après, il rendit l’âme. Le reste de son armée revint de la poursuite avec Kléaridas, dépouilla les morts et éleva un trophée. Tous les alliés suivirent en armes la dépouille de Brasidas, qui fut inhumé aux frais de l’État à l’intérieur même de la ville, à l’entrée de la place publique actuelle. Dans la suite on protégea d’un entourage de pierre le monument. Les Amphipolitains lui consacrèrent un téménos comme à un héros et établirent en son honneur des jeux et des sacrifices annuels. Le considérant comme leur véritable fondateur, ils lui dédièrent la colonie, rasèrent les monuments élevés en l’honneur d’Hagnôn et firent disparaître tout ce qui pouvait rappeler que la colonie avait été fondée par ce dernier”. Ces événements se situent en hiver 424 avant Jésus-Christ et comme les dates et les lieux semblent correspondre, il a été suggéré que ce devait être la tombe de Brasidas. Ce même Thucydide dont je viens de citer un passage avait été envoyé par Athènes à Thasos à la tête de sept navires pour faire face aux événements, mais n’ayant pu récupérer Amphipolis il a, selon la tradition, été accusé de trahison, ce qui lui a valu un long exil.

 

Mais si c’est ce coffret funéraire qui m’a donné l’occasion de parler de la mort de Brasidas, je voudrais profiter de l’occasion pour revenir un peu en arrière dans le texte de Thucydide, pour comprendre comment cette colonie athénienne est défendue par les Spartiates. “Brasidas, parti d’Arnè, ville de Chalcidique, marcha avec ses troupes contre Amphipolis […]. Le temps était mauvais et il neigeait quelque peu, ce qui le fit presser sa marche, car il voulait cacher sa marche aux gens d’Amphipolis, sauf à ceux qui trahissaient à son profit”. Il y a en effet à Amphipolis des colons d’Andros venus y habiter qui étaient de longue date ennemis d’Athènes, et aussi des Amphipolitains qui avaient pris parti contre la mère patrie. “[Les traîtres] reçurent donc Brasidas à l’intérieur de la ville, se déclarèrent cette nuit même en révolte contre les Athéniens et avant l’aurore conduisirent l’armée péloponnésienne sur le pont qui franchit le fleuve. La citadelle en est à quelque distance”. Ce pont, nous en avons vu les restes pétrifiés, la citadelle nous y avons vu ce qu’en a laissé l'époque paléochrétienne. “Aidé par la trahison et le mauvais temps, favorisé par son arrivée imprévue, Brasidas franchit le pont et se trouva maître sur-le-champ de tout ce que les habitants possédaient hors les murs. […] La faction opposée aux traîtres étant la plus nombreuse les empêcha d’ouvrir sur-le-champ les portes. Elle envoya des messagers, d’accord avec le stratège Euklès, commandant de la garnison pour le peuple athénien, à l’autre stratège, préposé au littoral de la Thrace. C’était Thucydide, fils d’Oloros, l’auteur de la présente histoire. Il se trouvait à l’île de Thasos, colonie de Paros, située à une demi-journée de navigation d’Amphipolis. Les députés lui demandèrent de venir au secours de la ville. Immédiatement à cette demande, il mit à la voile avec les sept vaisseaux qu’il avait sous la main. Il voulait à tout prix, si c’était possible, arriver avant la reddition d’Amphipolis, sinon occuper Eion [= le port fluvial d’Amphipolis] avant l’ennemi. […] Par une proclamation, [Brasidas] fit savoir que ceux des Amphipolitains et les Athéniens qui le voulaient pourraient rester dans la ville en conservant la totalité de leurs droits. Ceux qui s’y refuseraient disposeraient de cinq jours pour sortir en emportant ce qui leur appartenait. Cette proclamation provoqua dans la plupart des esprits un changement d’autant plus sensible qu’il n’y avait que peu d’Athéniens parmi la population d’Amphipolis. Celle-ci dans l’ensemble était fort mêlée”.

 

Considérant que c’était Euklès qui était en charge d’Amphipolis pour le compte d’Athènes et non Thucydide, lequel avait immédiatement réagi à la demande d’aide et avait réussi à prendre le port fluvial d’Eion, faisant preuve d’une extraordinaire rapidité, le chercheur Luciano Canfora affirme que Thucydide n’a jamais été exilé de 424 à 404. Il évoque Aristote qui l’a vu à Athènes en 411, présent au procès de l’orateur Antiphon. Certes, la tradition s’appuie sur un passage du même livre La Guerre du Péloponnèse. “Le même Thucydide Athénien a poursuivi le récit des événements, par étés et par hivers, jusqu’au moment où les Lacédémoniens et leurs alliés mirent fin à l’empire d’Athènes et s’emparèrent des Longs-Murs et du Pirée. […] J’ai vécu vingt ans en exil, à la suite de mon commandement d’Amphipolis”. Or on sait qu’après la mort de Thucydide, Xénophon a écrit les Helléniques, qui sont à partir de l’année 411 la suite de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, qui couvre les années 431-411. Mais il a aussi travaillé sur le texte même de Thucydide, et Canfora considère cette sorte d’introduction en cours de récit (on est au chapitre 26 du livre 5) comme un ajout de la main de Xénophon, et cet exil serait celui de Xénophon, non de Thucydide. Certes, ces arguments ébranlent grandement les certitudes, mais ne parviennent cependant pas à convaincre la majorité des spécialistes. Je n’ai pas, quant à moi, la prétention de départager des chercheurs de haut vol, mais j’ai trouvé le débat suffisamment intéressant pour m’étendre longuement sur le sujet.

 

840i2 tablette de plomb, signes magiques

 

Le moment est venu de continuer. Cette tablette de plomb représente des signes magiques. J’ignore si les archéologues ont pu déchiffrer leur signification, mais la notice ne le dit pas et moi je suis bien incapable de le faire.

 

840i3 biberons antiques, musée d'Amphipolis

 

Cette tablette nous a introduits dans l’univers privé. Nous poursuivons dans ce même domaine avec ces pots de terre cuite qui sont des biberons pour bébés. Pas question, en ce temps-là, de les stériliser en les ébouillantant (évidemment, je ne parle pas de la stérilisation chimique), et si le taux de mortalité infantile était très élevé, à ma connaissance les textes ne font pas allusion à des intoxications de nourrissons. Certes, les enfants étaient plus souvent élevés au sein qu’au biberon, mais je pense qu’accoutumés dès la naissance à toutes sortes de germes, les organismes savaient mieux se défendre. Cela dit, côté confort, un bec de terre cuite n’est pas aussi agréable dans une bouche délicate de bébé qu’une douce tétine de caoutchouc.

 

840i4 semelles de liège de chaussures de fillette

 

Je trouve émouvantes ces semelles de liège provenant des chaussures d’une fillette, avec lesquelles on l’avait enterrée. Tout le reste, cuir ou tissu, a disparu.

 

840j1 cavalier en chlamide et pétase, 5e siècle avant JC

 

Univers privé aussi, les céramiques. Voyons quelques vases. Celui-ci est un cratère à figures rouges du deuxième quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Le cratère, rappelons-le, est un récipient dans lequel on mêle vin et eau chaude, ainsi que des aromates, le vin ne se buvant jamais pur dans l’antiquité grecque ou romaine. Il est décoré de scènes de la vie d’un jeune homme. De ce côté-ci, on voit un jeune cavalier vêtu d’une chlamyde et portant sur la tête un pétase. L’image me dispense de définir ces termes.

 

840j2 kylix 5e siècle à figure rouge (archer)

 

Ce kylix, ou coupe plate à boire en usage dans les banquets, est légèrement plus tardif, de la seconde moitié du cinquième siècle. On y voit un archer en position de tir.

 

840j3 Amazonomachie sur hydrie à figures rouges (4e s.)

 

Encore un vase à figures rouges avec cette hydrie (récipient pour transporter l’eau) du quatrième quart du quatrième siècle, qui avait été utilisée comme urne funéraire chapeautée de plomb. Elle représente une amazonomachie, ce combat que les Amazones ont mené contre Athènes parce que Thésée avait enlevé l’une des leurs.

 

840j4 vase, Eros ivre endormi sur une amphore

 

Et pour terminer la série, cet amusant petit vase en forme d’Éros ivre, qui s’est endormi appuyé sur une amphore, ses courtes ailes dressées.

 

840k1a culte d'Athéna à Amphipolis

 

Je disais au début que l’on n’avait pas retrouvé les sanctuaires majeurs d’Amphipolis. Cette ville créée par des colons d’Athènes (même si, on l’a vu, elle a un siècle plus tard renié Athènes et adopté Brasidas le Spartiate) est restée fidèle à la déesse Athéna comme patronne. De nombreux éléments en témoignent. Je montre ici une petite statuette qui représente Athéna coiffée de son casque, et un disque d’or qui, paraît-il, la représente. À vrai dire, je ne la vois pas bien, mais puisque les archéologues la reconnaissent… Il existe un excellent indice de l’existence d’un sanctuaire d’Athéna à Amphipolis, c’est un passage de Thucydide qui se trouve dans l’extrait que j’ai cité tout à l’heure, mais j’ai volontairement sauté à pieds joints par-dessus ces quelques lignes en leur substituant des points de suspension entre crochets, parce que je voulais réserver le passage pour mon commentaire de cette photo. C’est juste avant l’attaque d’Amphipolis, quand Brasidas cherche à tromper Cléon et les Athéniens. “Les Athéniens avaient vu Brasidas descendre de la hauteur de Kerdylion. De l’endroit où était Cléon, les regards plongeaient dans la ville et il voyait Brasidas distinctement offrir un sacrifice devant le temple d’Athéna et tout occupé à cette cérémonie”. Comme, jusqu’à la fin de mon article, je ne citerai plus Thucydide, il me faut dire ici que j’ai utilisé la traduction de Jean Voilquin dans l’édition Garnier-Flammarion.

 

840k1b Artémis début 5e siècle

 

À présent, quelques sculptures. Et d’abord, cette Artémis du début du cinquième siècle, provenant d’un atelier corinthien. Elle porte son arc dans la main droite. La biche qui traditionnellement l’accompagne, ici est toute petite et elle la porte dans sa main gauche. Dans l’ancienne Thrace, Apollon et Aphrodite étaient particulièrement vénérés, aussi n’est-il pas étonnant qu’à Amphipolis, ville de Macédoine fort proche de la Thrace, on trouve de nombreuses traces d’un culte de ces dieux.

 

840k2 figurine en forme de xoanon

 

Cette figurine est bien en terre cuite, mais elle adopte la forme et l’apparence d’un xoanon, ces vieilles statues sommaires taillées dans le bois qui représentent des divinités. En l’absence d’indice ou d’attribut, je ne saurais dire qui est représenté ici.

 

840k3 Télesphoros (fils d'Asclépios)

 

Ce personnage me plaît beaucoup, avec son air malin et sa grande houppelande à capuchon pointu. Il s’appelle Télesphoros, et c’est l’un des enfants du dieu médecin Asclépios. On le voit parfois aux côtés de sa sœur Hygieia, la Santé, mais elle nous la connaissons bien mieux que lui parce qu’elle accompagne généralement son père auprès des patients.

 

840k4 Aphrodite et Priape

 

Ici, cette jeune femme qui se dévoile avec grâce et arrange coquettement sa chevelure, c’est Aphrodite, bien sûr. Quant à ce petit homme près d’elle, affecté de priapisme, eh bien… c’est Priape, comme on pouvait s’en douter. Techniquement, ma photo n’est pas terrible, j’ai fait le point sur la tête d’Aphrodite, et plus on descend, moins c’est net, de sorte que même sur ma photo originale non réduite je n’arrive plus à discerner clairement le dessin du socle. Une silhouette masculine avec un grand bâton peut être Zeus et son sceptre, ou Poséidon et son trident, Aphrodite étant née de l’écume de la mer. Mais pourquoi pas plutôt Dionysos tenant son habituel thyrse. Devant lui, une silhouette féminine plus petite, donc sans doute humaine face au dieu, dressée sur un rocher, et un enfant brandissant un voile gonflé par le vent et qui pourrait représenter Éros. La scène représenterait alors Ariane abandonnée par Thésée sur le rivage de Naxos, et Dionysos la voyant, tombant amoureux d’elle et décidant de l’épouser. Le musée se limitant à donner l’identité des deux personnages du haut (inutile car évidente), sans même lieu de découverte ni date, j’en reste à ma supposition. Si l’un de mes lecteurs a une meilleure idée, je suis preneur.

 

840k5 buste de korè (4e siècle avant JC)

 

Le musée se contente de dire que nous voyons là une korè de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. C’est bien peu pour une aussi ravissante statuette. Si l’on m’offrait l’un des objets de ce musée, c’est sans doute elle que je choisirais. Mais bof, à quoi bon rêver, ils sont trop jaloux de leurs trouvailles pour me faire ce petit cadeau. Une korè (le mot signifie jeune fille, en grec) est une statue de jeune fille souvent peinte, en long vêtement, à la coiffure élaborée, debout et droite et à la pose simple, généralement les bras le long du corps ou une main en avant, ici les mains sur la poitrine. À l’époque archaïque, quand le type apparaît, sa pose est plus hiératique que par la suite, et elle arbore le demi-sourire conventionnel de toutes les statues de ce temps. Mais la nôtre, ici, est toute naturelle et très gracieuse. Car Korè, c’est le nom donné souvent à Perséphone, la fille de Déméter qu’Hadès a enlevée pour l’épouser dans les Enfers, qui sont son royaume.

 

840k6 danseur, 3e siècle avant JC

 

Il date d’un siècle plus tard, seconde moitié du troisième siècle, ce personnage curieusement vêtu. Il nous est proposé d’y voir un sauteur ou un danseur.

 

840k7 buste d'Attis (2e-1er siècle avant JC)

 

Encore plus tardif (deuxième ou même premier siècle avant Jésus-Christ) est ce buste d’Attis. Hérodote, qui orthographie son nom Atys, en fait un homme, fils du roi de Lydie Crésus. “Il avait deux fils, l’un infirme (il était muet), l’autre bien supérieur dans tous les domaines aux garçons de son âge, appelé Atys. [Un] songe annonça à Crésus qu’il perdrait ce fils, frappé d’une pointe de fer. À son réveil, le roi réfléchit au songe qu’il avait eu et, profondément effrayé, commença par choisir pour son fils une épouse. Puis il écarta le jeune homme, qui commandait habituellement les armées lydiennes, de toute occupation de ce genre et fit enlever des appartements des hommes les javelots, les lances et toutes les armes en usage à la guerre, qu’on entassa dans les réserves de peur que l’une d’elles ne se décrochât du mur pour tomber sur son fils”. Sur ce, arrive Adraste, un Phrygien de sang royal, souillé du meurtre involontaire de son frère. Crésus le purifie et lui offre l’hospitalité. Or on vient demander à Crésus son valeureux fils pour lutter contre un terrible sanglier. Crésus refuse. Atys proteste. “Mon père, répondit le jeune homme, tu es excusable, après une pareille vision, de veiller sur moi. Mais […] où sont donc les mains du sanglier ? Où est cette pointe de fer que tu redoutes ? Ah, si ton rêve t’avait parlé d’un coup de boutoir ou d’autre chose de ce genre, tu aurais raison d’agir comme tu le fais. Mais il s’agit d’une pointe de fer”. Convaincu, Crésus cède, mais demande à Adraste d’accompagner les chasseurs pour veiller sur Atys. “Ils se mirent en quête de la bête, la débusquèrent, l’encerclèrent et l’assaillirent à coups de javelots. À ce moment l’étranger, l’homme qui avait été purifié d’un meurtre, l’homme qui s’appelait Adraste, jette son javelot, manque la bête et frappe le fils de Crésus. Le jeune homme fut atteint par la pointe de l’arme, et le songe de son père fut accompli. […] Crésus fit ensevelir son fils comme il convenait et, lorsque le silence et la solitude régnèrent autour du monument, Adraste, fils de Gordias, petit-fils de Midas, meurtrier de son frère, meurtrier de l’homme qui l’avait purifié, pénétré du sentiment qu’il n’était pas un homme, à sa connaissance, qui fût aussi misérable, se donna la mort sur le tombeau d’Atys”.

 

Mais ce récit, historique selon la conviction d’Hérodote, ne rend pas compte du culte rendu à cette divinité lydienne et phrygienne qui arrive en Thrace et en Macédoine au troisième siècle avant Jésus-Christ. Mais Hérodote est originaire de la ville d’Halicarnasse en Ionie, aujourd’hui Bodrum, voisine de la Lydie, et il a vécu au cinquième siècle. La légende arrivée à Amphipolis deux siècles plus tard venait de Phrygie (la patrie de cet Adraste, au nord de la Lydie). Né de la fille d’un fleuve rendue enceinte par un dieu amandier, Attis est abandonné dans la montagne. Attis est élevé par un bouc (oui, j’ai sous les yeux le texte grec de Pausanias qui dit tragos, bouc, et non pas aïx, chèvre, comme cette chèvre Amalthée qui avait nourri de son lait le petit Zeus sur l’Ida). Or l’amandier son père était né lui-même du sang d’Agdistis, lequel était fils de la déesse-mère Cybèle sur laquelle Zeus s’était masturbé. Cybèle se trouve donc être l’arrière-grand-mère d’Attis. Cybèle le voit, en tombe amoureuse, mais il en aime une autre. Cybèle alors se venge en le frappant de folie. Tout cela a engendré un culte à mystères sur lequel, par crainte religieuse, tous les auteurs gardent un secret absolu, de sorte que nous n’en savons rien. “Qui était cet Attis, c'est un mystère, et je n'ai pu parvenir à le savoir”, dit Pausanias. Mais l’amandier père d’Attis était né du sang coulant de la castration d’Agdistis, et dans sa folie Attis se châtre, le sang de la blessure engendrant le pin. Le grand-père et le petit-fils ont donc tous deux fécondé la terre du sang de leur émasculation. Il y a là clairement des rites de fertilité, mais je ne saurais en dire plus.

 

840m-plaque-d-ivoire--guerison-de-l-aveugle---5e-siecle-a.JPG

 

On l’a vu, les ruines paléochrétiennes en byzantines sont nombreuses à Amphipolis. Il est donc normal que le musée ait pu recueillir bon nombre d’objets et fragments de mosaïques ou de fresques datant de ces époques. Pour ma part, je me bornerai à cette petite plaque d’ivoire, parce que j’ai déjà été beaucoup trop long. “Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance […]. Il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle, et il lui dit : Va te laver à la piscine de Siloé (ce nom signifie Envoyé). L'aveugle y alla donc, et il se lava. Quand il revint, il voyait”. C’est ce miracle de la guérison de l’aveugle, raconté dans l’évangile de saint Jean, qui est représenté ici.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 18:16

839a1 Aristote

 

839a2 Aristote

 

Après notre petite croisière au pied de la République Monastique Autonome du Mont Athos, nous avons décidé d’aller voir la ville natale d’Aristote. Après tout, il y a sans doute continuité entre la réflexion d’Aristote sur ce qui fait que ce qui est, est, et la réponse par Dieu que donnent les moines chrétiens de la Montagne Sainte. Mais pour nous le Mont Athos c’était hier 17 août, or avant-hier nous avions trouvé sur notre passage l’indication d’un Parc Aristote, et nous nous y sommes arrêtés pour voir de quoi il s’agissait. J’espère que mes lecteurs, parce que, en fait, ils n’ont rien à faire de la chronologie de notre voyage, me pardonneront d’avoir un peu triché en regroupant sous la date du 18 deux visites dont la première était antérieure à cette date. La statue du philosophe, que je publie ci-dessus, se trouve dans ce parc.

 

839b1 expérience tourbillon au parc Aristote

 

839b2 expérience tourbillon au parc Aristote

 

Pour une somme très modeste, on a accès à ce parc très agréable pour la promenade. Mais s’il porte le nom du philosophe, c’est parce qu’il comporte un certain nombre des expériences qui appuient la réflexion scientifique d’Aristote. Les systèmes éducatifs de tous les pays que je connais (j’ignore ce qu’il en est au Japon ou au Malawi) découpent la pensée et le savoir en tranches horaires. Après une heure de cours de mathématiques, on fait de l’histoire, puis de l’anglais, un peu de physique, et hop on passe à la littérature française. Le seul lien entre les disciplines, c’est la sonnerie de l’interclasse. J’ouvre à la première page mon dictionnaire français-grec, que j’ai sous la main, et je lis dans l’ordre “abattement (psychologie), abattoir (agro-alimentaire), abbaye (religion ou architecture), abcès (médecine), abdiquer (histoire), abdomen (anatomie), abeille (entomologie)… Je pourrais continuer ainsi longtemps. L’organisation scolaire est conçue selon la succession des heures de cours qui dépend de la disponibilité des locaux spécialisés, des professeurs qui ne peuvent être au même moment dans plusieurs classes différentes, des élèves d’une même classe qui choisissent des options diverses, etc., comme les articles d’un dictionnaire, qui passent de l’un à l’autre selon les lois de l’alphabet et non selon la logique du sujet traité. Mais en réalité tout se tient, c’est la réflexion philosophique qui a donné naissance à la physique ou à la médecine, les mathématiques connaissent un développement propre mais servent d’outil pour la physique, la prospective des économistes se fonde sur les lois de la probabilité, les juristes ne peuvent s’abstraire de considérations sur les droits de l’homme et autres notions qui relèvent de la morale. C’est ainsi qu’Aristote, esprit complet considérant le monde comme un tout indivisible, nous a légué ses réflexions sur la physique, appuyées par des expériences. Et dans ce parc, quelques-unes de ces expériences nous sont proposées, accompagnées du texte grec d’Aristote qui s’y réfère. Comme la création du tourbillon ci-dessus. C’est excellent et instructif, cela m’a intéressé et amusé comme cela peut intéresser et amuser des enfants même très jeunes, mais hélas encore une fois cela isole la physique de l’ensemble des connaissances, et en cela la pensée d’Aristote est trahie.

 

839b3 calendrier solaire au parc Aristote

 

Les Chinois, les Égyptiens, les Babyloniens aussi bien que les Grecs ont depuis longtemps employé le gnomon (mais le mot est grec), bâton enfoncé dans le sol, pour déduire de l’ombre qu’il produit l’heure du jour en fonction de la position du soleil par rapport à la terre. Aristote en tire une théorie du mouvement de la sphère. Ici, l’ombre montre l’heure et le point lumineux indique la date. Je ne connais pas la raison du décalage de date (au lieu du 16 août, je lis les alentours du 5 septembre, soit une différence d'une vingtaine de jours), peut-être parce que la gravure (moderne) de la pierre correspond à un calendrier (antique) décalé (mais il n'y a, actuellement, que 13 jours entre notre calendrier grégorien et le calendrier julien), mais pour l’heure je lis 16h20, ce qui est juste car si ma photo a été prise à 17h50 heure légale, il était 15h50 heure solaire au milieu du fuseau horaire, et une demi-heure de plus là où nous sommes, loin à l’est.

 

839b4 expérience acoustique au parc Aristote

 

839b5 expérience acoustique au parc Aristote

 

Comme il est représenté au creux de chacun de ces deux pavillons situés à bonne distance l’un de l’autre (ma première photo en témoigne), si l’on chuchote des mots dans l’un des pavillons, l’oreille tournée vers le creux de l’autre les perçoit clairement. Aristote a compris que ce sont les vibrations de l’air qui transmettent les sons.

 

839c Stratoni, sur la côte est de Chalcidique

 

Mais laissons là ce parc, fort intéressant malgré ce que j’ai dit sur la trahison d’Aristote, et venons-en à aujourd’hui. Nous avons quitté Ouranoupoli, sur la côte ouest de la péninsule du Mont Athos, sommes passés sur la côte est et l’avons suivie en direction du nord. Brève halte lorsque la route, qui a escaladé la falaise, surplombe le petit port de Stratoni.

 

839d1 les murs de Stagire

 

839d2 les remparts de Stageira

 

839d3 muraille et tour de Stagire

 

Andros est l’île la plus septentrionale des Cyclades, elle se trouve dans le prolongement sud de l’Eubée et juste au nord de Tinos, à quelques encablures (moins de trois kilomètres) de la pointe nord de cette île. Dans l’Antiquité, la population d’Andros était ionienne. Ce sont des colons d’Andros, et donc des Ioniens, qui en 656 avant Jésus-Christ viennent ici fonder Stageira, en français Stagire. La topographie présente une petite péninsule orientée sud-ouest nord-est, avec une colline à l’entrée, une colline au bout côté nord, et dans la partie basse au milieu un léger étranglement. C’est sur la colline nord que s’est installée la ville. Mais, se développant, elle a occupé au début du cinquième siècle l’autre colline. C’est à cette époque qu’ont été construits les grands murs épais de deux mètres ponctués de tours, qui enclosent la cité tout entière, d’une colline à l’autre.

 

Stagire est citée par Thucydide dans une liste de villes au sujet d’une trêve qui, 423 au cours de la Guerre du Péloponnèse, doit garantir pour cinquante ans la paix entre, d’une part, Sparte et ses alliés, et d’autre part Athènes, ses colonies et ses alliés. “L’accord fut conclu par un échange de libations et de serments entre Athéniens et Lacédémoniens. Voici ce qu’il stipulait : Les Athéniens d’une part, les Lacédémoniens et leurs alliés d’autre part, ont conclu la paix aux conditions ci-dessous, que les différentes cités ont juré de respecter. […] Tous les habitants des villes restituées aux Athéniens par les Péloponnésiens pourront se retirer où bon leur semblera, en emportant ce qu’ils possèdent. Les villes assujetties au tribut le paieront selon la taxe établie par Aristide et seront indépendantes. Si ces villes acquittent le tribut, la paix une fois conclue elles ne devront être en butte à aucune attaque armée de la part des Athéniens et de leurs alliés. Ces villes sont […] Stagire […]. Elles ne contracteront alliance offensive et défensive ni avec les Lacédémoniens, ni avec les Athéniens. Néanmoins, si les Athéniens les décident sans contrainte aucune à entrer dans leur alliance, elles pourront le faire”. Mais cette trêve ne fera pas long feu.

 

839e une rue de Stageira

 

Les archéologues ont mis au jour l’acropole de l’époque classique, située sur l’isthme entre les deux collines, et ci-dessus on voit l’une des rues qui y mènent. Même si cet étranglement est une dépression entre les deux collines, il est assez haut au-dessus du niveau de la mer. Les rues sont pavées, comme ici, ou directement taillées dans la roche.

 

839f1 la stoa classique de Stagire

 

839f2 la stoa classique de Stagire

 

Ouvrant sur l’acropole, a été découverte une stoa, c’est-à-dire une galerie couverte dont le toit à deux pentes était soutenu au centre par une rangée de colonnes. Il en reste les murs, ainsi que les bases des huit colonnes.

 

839f3 magasin de l'acropole de Stagire

 

Les fouilles ont aussi mis en évidence autour de l’agora des maisons et des magasins. Ici on voit une immense jarre qui était enterrée jusqu’un peu en-dessous du col. La Macédoine était un royaume centralisé. Les villes comme Stagire, créées comme colonies et indépendantes du royaume de Macédoine, ne se sont que tardivement développées comme des cités-États puissantes et autonomes. Elles ont longtemps fonctionné comme de simples comptoirs commerciaux de la cité-mère, effectuant des opérations d’import-export. D’où l’importance des établissements comme celui-ci, qui peut-être exportait vers Athènes ou d’autres cités ioniennes des produits macédoniens, ou au contraire diffusaient des produits athéniens en Macédoine.

 

839g1 la citadelle de Stageira

 

839g2 la citadelle de Stagire

 

839g3 la citadelle de Stagire

 

En se rendant sur la colline nord, on se trouve face à la citadelle qui la couronnait. Là aussi, les puissants murs ont été bien conservés. À l’intérieur, on distingue encore très bien les différentes pièces dont les fondements subsistent clairement.

 

839h1 sur la colline nord de Stagire

 

La citadelle couronnant le sommet de la colline, les maisons s’étaient construites sur les pentes, qui étaient passablement abruptes. Il avait donc fallu y aménages des terrasses artificielles au niveau de chaque maison. Mais en outre, du fait même de la pente, l’étage bas de chaque construction était au-dessus du sol à un bout, et enterré à l’autre bout. Dans la partie souterraine on plaçait des réserves, ou des entrepôts, ou des ateliers.

 

839h2 sur la colline nord de Stagire

 

Les fouilles de Stagire n’ont commencé qu’en 1990. Il reste donc beaucoup à faire, beaucoup à découvrir. On voit ici un espace où l’on a dégagé les structures d’un bâtiment mais où le sol n’a pas encore été fouillé en profondeur.

 

839i1 maison antique à Stageira

 

839i2 maison antique à Stagire

 

Stagire est la ville natale d’Aristote. Qui sait si cette maison n’est pas celle où il est né et où il a vécu jusqu’à l’âge de onze ans quand, devenu orphelin, il part pour la ville ionienne d’Atarnée, sur la côte ouest de l’Asie Mineure, en face de Lesbos et au niveau de la ville turque actuelle de Bergama (Pergame) où va l’élever son beau-frère Proxène devenu son tuteur. Les maisons sont séparées par des ruelles, dont je disais tout à l’heure que parfois, au lieu d’être pavées, elles sont taillées à vif dans le roc. Ma seconde photo en témoigne. À noter, en bas à gauche de ma première photo, une sorte de petit banc de pierre. En réalité, il s’agit d’une pierre de seuil. Les schémas suivants, proposés sur le site, sont très instructifs.

 

839j1 reconstitution d'une maison de Stagire

 

839j2 reconstitution d'une maison de Stagire

 

Cette marche de seuil, dont je viens de parler, est en bas au milieu sur le plan de la première photo, on la voit aussi dessinée devant la porte de la cour, sur la reconstruction de la seconde photo. Des numéros sont attribués aux diverses parties, elle porte le n°1. En bleu, le n°2, c’est la cour. En haut, en rouge à gauche se trouve l’andron (n°3), c’est-à-dire la pièce officielle de la maison, où se déroulent les banquets réservés aux hommes. Au centre, en forme de couloir, le n°4 est la cuisine, avec au fond la cheminée (n°5). À droite, cette grande pièce (n°6) est la salle de séjour, avec un foyer. Le dessin de la seconde photo montre l’escalier qui permet d’accéder au gynécée (l’appartement des femmes) et aux chambres. Et l’on reconnaît, bien sûr, la rue n°7 et la ruelle perpendiculaire n°8 qui donne accès à la porte d’entrée.

 

Ce site archéologique fonctionne comme un très vaste parc public dont l’entrée est libre, les grilles étant ouvertes le matin et fermées le soir. De grandes parties boisées, des sentiers, de bonnes allées bien tracées, attirent les promeneurs locaux, indépendamment même de tout intérêt archéologique. Et le touriste intéressé par le site de la ville y trouve aussi son compte.

 

Ce que je réserve aujourd’hui pour la fin, c’est un détail historique. En 348 avant Jésus-Christ, Stagire comme Olynthe s’était tournée vers Athènes. Au cours d’une expédition punitive, le roi Philippe II de Macédoine prend ces villes, il les rase et réduit en esclavage ceux de leurs habitants qui n’avaient pas réussi à s’échapper. Olynthe ne s’en relèvera pas. Pour ce qui est de Stagire, je laisse la parole à Plutarque dans sa Vie d’Alexandre : “Philippe avait observé que le caractère de son fils était difficile à manier et qu'il résistait toujours à la force, mais que la raison le ramenait aisément à son devoir. Il s'appliqua donc lui-même à le gagner par la persuasion, plutôt que d'employer l'autorité. Et, comme il ne trouvait pas, dans les maîtres qu'il avait chargés de lui enseigner la musique et les belles-lettres, les talents nécessaires pour diriger et perfectionner son éducation, travail si important, […] il appela auprès de lui Aristote, le plus savant et le plus célèbre des philosophes de son temps, et lui donna pour prix de cette éducation la récompense la plus flatteuse et la plus honorable. Il rétablit la ville de Stagire, patrie de ce philosophe, qu'il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants qui s'étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage”. C’était en 343. Ainsi donc, Philippe a reconstruit la ville qu’il avait rasée cinq ans plus tôt.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 20:20

838a1 Ouranoupoli

 

Nous voici à Ouranoupoli, étymologiquement la “Ville du Ciel”. C’est un petit port assez sympathique, à l’entrée de la troisième péninsule de Chalcidique, la plus orientale, le Mont Athos.

 

838a2 Ouranoupoli, embarquement pour le Mont Athos

 

838a3 Ouranoupoli, embarquement pour le Mont Athos

 

Cet Agion Oros, cette “Montagne Sainte” a accueilli dès avant 842 des moines fuyant la persécution du second iconoclasme (813-843), car à cette date s’y est tenu un synode contre les iconoclastes. Il est bien connu que seuls les hommes et les animaux mâles sont admis au Mont Athos, la “Montagne Sainte”. Pour boire du lait, il doit être “importé” puisque ni vache, ni chèvre, ni brebis ne sont tolérées. Et pourtant, la tradition byzantine veut que la Sainte Vierge en personne se soit rendue au Mont Athos, et je ne pense pas que pour l’occasion elle se soit travestie en homme. Il existe une véritable frontière qui coupe du reste du pays cette péninsule jouissant de l’autonomie. Lorsque l’on s’étonne de cette totale ségrégation sexuelle, les gens donnent comme explication qu’il convient de ne pas donner de tentations aux moines, voués au célibat. Je pourrais, à la grande rigueur, le comprendre si l’interdit se limitait aux femmes (humaines), mais je me refuse à considérer ces saints hommes comme des monstres zoophiles, capables de s’en prendre à une vache ou à une chienne (les chattes, utiles pour chasser les souris, sont admises). Il y a donc une autre raison, que les gens refusent d’admettre ou de dire, c’est que selon des croyances d’un autre âge la femme est impure, et parce que toute femelle mammifère connaît des menstruations, elle doit être écartée. N’étant pas mammifères, les poules sont élevées en grand nombre, pour leurs œufs et pour leur chair. Un jeune Grec m’a dit “les Musulmans obligent bien à se déchausser dans les mosquées”. Certes, mais le traitement est le même pour tous, hommes comme femmes, et une fois déchaussé on est admis. C’est, pour les tendances les plus intransigeantes de cette religion, le port du voile, voire du haïk, qui est clairement discriminatoire.

 

838a4 Ouranoupoli, départ vers le Mont Athos

 

838a5 Ouranoupoli, départ vers le Mont Athos

 

Bref, munis de la nécessaire autorisation de la part de l’administration, les pèlerins ou les simples touristes peuvent s’embarquer. Cette autorisation, difficile à obtenir il y a encore quelques années, car il fallait alors arguer d’un motif religieux ou scientifique, est plus libéralement délivrée aujourd’hui. Quant à nous, nous avons un peu hésité. Je pouvais demander ce fameux passeport et m’embarquer, mais Natacha ne conduit pas le camping-car, et il aurait fallu la laisser patienter plusieurs jours, voire une semaine, dans ce petit village qui ne présente comme seul intérêt que ses boutiques de souvenirs pour touristes. Et puis cela supposait aussi que je souscrive à cet interdit sexuel que je désavoue. Si au moins les moustiques femelles qui, comme chacun sait, sont seules à piquer, et qui, comme je ne le sais que trop, adorent le goût de mon sang, avaient des règles et étaient interdites elles aussi, j’aurais pu être tenté de m’y rendre, mais tout bien pesé j’ai décidé de renoncer à visiter le Mont Athos.

 

838b1 la 'frontière' du mont Athos

 

Toutefois, il existe un moyen d’apercevoir de loin quelques monastères. Les bateaux transportant des femmes sont autorisés à longer la presqu’île, à condition toutefois de ne pas s’en approcher à moins de 500 mètres. Sans doute les miasmes du sang peuvent-ils franchir de leur impureté des distances de quelques centaines de mètres, pas plus. Nous avons donc opté pour cette mini-croisière et nous sommes embarqués sur un bateau mixte. Comme naguère à Berlin, un mur (ci-dessus) marque la limite de la presqu’île où est située la “République monastique autonome du Mont Athos”, selon son appellation officielle. D’ailleurs, on aperçoit sur ma photo un drapeau grec comme à la frontière extérieure du pays. Mais pas le drapeau européen. 

 

838b2 Agio Oros

 

838b3 Agio Oros (skete Teves)

 

Bien sûr, avec les livres que nous avons achetés, avec Internet, je pourrais faire une dissertation sur chacun des monastères de cette côte ouest que nous avons longée. Je préfère être bref sur ce que je n’ai pas vu. Et par exemple, les quelques ruines aperçues, monastères abandonnés, n’ont pour moi que l’intérêt du pittoresque. D’autre part, Je ne dispose même pas d’informations sur le monastère de ma seconde photo, pourtant encore habité, car les ruines du premier plan cachent une partie entretenue. Ce n’est que sur Google Earth que quelqu’un l’a pris en photo et le définit, en russe, “skete Teves”.

 

838b4 Mont Athos, monastère Zographou

 

D’abord, le port du monastère bulgare de Zographou, lequel a été créé à la fin du neuvième siècle ou au début du dixième. Il est dédié à saint Georges. Sa bibliothèque possède de précieux manuscrits bulgares.

 

838c1 Mont Athos, monastère Dochiariou

 

838c2 Mont Athos, monastère Dochiariou

 

Le monastère de Dochiariou, qui date de 1046, est dédié aux archanges Michel et Gabriel. Il héberge trente moines, et sa bibliothèque est riche de 545 manuscrits. C’est, paraît-il, le monastère qui possède les plus belles fresques.

 

838c3 Mont Athos, monastère Xénophon

 

838c4 Mont Athos, monastère Xénophon

 

838c5 Mont Athos, monastère Xénophon

 

Fondé vers 1070, le monastère de Xénophon porte le nom de son saint fondateur qui n’a évidemment rien à voir avec Xénophon (vers 426 – vers 355 avant Jésus-Christ), disciple de Socrate et général athénien. Il s’y trouve de belles mosaïques.

 

838d1 Mont Athos, monastère Panteleimon

 

838d2 Mont Athos, monastère Panteleimon

 

838d3 Mont Athos, monastère Panteleimon

 

Dans ce monastère Agiou Pantéléimonos (Saint Pantaléon) fondé en 1169, résident soixante moines russes. Il s’y trouve des icônes remarquables et des manuscrits rares. Vladimir Poutine, ancien colonel du KGB soviétique, s’y est rendu en 2005 en tant que président de la Sainte Russie…

 

838e Mont Athos, monastère Khiropotamos

 

Le monastère de Khiropotamos a été construit vers la fin du dixième siècle et il est dédié aux Quarante Martyrs. À l’époque ottomane, il a subi des raids de Turcs, sans compter deux incendies majeurs en 1507 puis en 1609. Sa bibliothèque est riche, entre autres, de 409 codex manuscrits. Ce sont des moines de ce monastère de Khiropotamos qui ont construit, sur la presqu’île voisine de Sithonia (le “doigt” médian de la Chalcidique) de petites maisons pour loger l’afflux de réfugiés grecs d’Asie Mineure en 1922, lors des terribles échanges de populations entre la Grèce et la Turquie. À noter que le son K suivi d'une aspiration, qui en grec moderne se prononce à mi-chemin entre le CH allemand dans BACH et le G allemand dans KÖNIG, est noté par la lettre appelée KHI que l'on écrit comme un X chez nous. Il faut donc se méfier, car parfois on trouve le nom de ce monastère écrit Xiropotamos, à ne pas prononcer Ksiropotamos !

 

838f Daphni, port du mont Athos

 

Continuant  notre navigation, nous passons devant Daphni, l’unique port de la presqu’île. Ou du moins l’unique port public, car certains monastères possèdent leur propre port, comme nous l’avons vu pour Zographou. Il s’y trouve un poste de police, trois mini-marchés, un bureau de poste.

 

838g1 Mont Athos, monastère Simonopetra

 

838g2 Mont Athos, monastère Simonopetra

 

Ce grand monastère qui héberge soixante moines est Simonopetra, étymologiquement “la Pierre de Simon”, parce que bâti sur un éperon rocheux, à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, par saint Simon le Myroblite qui l’a fondé en 1363 et l’a dédié à la Nativité de Jésus. Il a subi des incendies en 1570 (destruction totale), en 1622 (très graves dommages) et en 1891 (nouvelles destructions). Aussi, il est inutile d’y chercher des documents anciens dans sa bibliothèque ou des objets de valeur, tout a été détruit par le feu.

 

838g3 Mont Athos, monastère Grigorio

 

838g4 Mont Athos, monastère Grigorio

 

Celui-ci, c’est le monastère de Grigorio, dédié à saint Nicolas, où vivent une centaine de moines. Il a été construit au quatorzième siècle, entre 1341 et 1391 mais l’approche des Turcs a contraint son fondateur, saint Grégoire l’Hesychaste, à s’enfuir et à se réfugier auprès du roi de Serbie. Il possède, paraît-il, deux magnifiques icônes de la Panagia, épargnées par un incendie qui l’a ravagé en 1761. De l'une à l'autre de mes photos, on ne le reconnaît pas. Je ne me suis cependant pas trompé, c'est bien le même, mais vu de face puis, le bateau l'ayant dépassé, vu de flanc.

 

838h1 Mont Athos, monastère Dionysiou

 

Le monastère Dionysiou, c’est-à-dire monastère de Denis, a été fondé au quatorzième siècle, entre 1370 et 1374, par saint Denis de Korisos (à l’est du lac de Kastoria), qui l’a dédié à la Nativité de saint Jean Baptiste. Il surplombe le niveau de la mer de 80 mètres.

 

838h2 Mont Athos, monastère Agios Pavlos

 

Nous arrivons maintenant devant le monastère d’Agios Pavlos (Saint Paul) consacré au Christ Sauveur, dont j’ai lu d’une part qu’il a été fondé vers 1050, et d’autre part qu’on le trouve évoqué pour la première fois dans un document de 972. Je me demande si cette différence n’est pas due à une confusion entre fondation et construction. Quant à la haute tour que l’on aperçoit dans le fond, elle date de 1522, tandis que le catholicon est de 1844. Sa bibliothèque est riche de 495 manuscrits, et le monastère recèle en outre un morceau de la croix de Jésus et, me dit-on, une partie des cadeaux offerts par les Mages à Jésus dans sa crèche. De l’or, de l’encens et de la myrrhe, selon la tradition, avaient été offerts à Jésus. L’encens et la myrrhe sont périssables, et je ne vois pas comment on aurait pu les conserver si longtemps. Quant à l’or, le thésauriser et le transmettre à sa mort (je ne sais à qui, à Marie, à saint Jean, à Marie-Madeleine…) cela ressemble tellement peu à Jésus tel qu’il apparaît à travers les évangiles que je ne vois pas comment des moines chrétiens peuvent s’imaginer posséder de telles reliques. Et moi, je serais bien curieux de connaître la nature des dons conservés ici…

 

838i1 le Mont Athos

 

838i2 Agio Oros (la Montagne Sainte)

 

Nous voici arrivés, avec Saint Paul, au dernier monastère de cette côte ouest. Là se dresse, haut de 1935 mètres, le mont Athos qui donne son nom à toute la péninsule. Au-delà, c’est le cap St-Georges, où la passe est extrêmement dangereuse du fait de courants et de vents très violents. D’ailleurs, on connaît cet épisode au tout début de la Première Guerre Médique, en 492 avant Jésus-Christ, que rapporte Hérodote. Mardonios, gendre du roi de Perse Darius, vient de prendre Thasos et continue vers Athènes. “D’Acanthos, ils tentèrent de doubler le mont Athos. À ce moment, le vent du nord se mit à souffler en tempête irrésistible et bouscula leur flotte, jetant bien des navires contre la montagne. Il y eut, dit-on, près de trois cents navires perdus, et plus de vingt mille hommes. Les uns servirent de pâture aux monstres marins dont la mer est infestée dans ces parages, d’autres se brisèrent sur les écueils, certains, qui ne savaient pas nager, périrent pour cette raison, et d’autres encore moururent de froid”. Je ne sache pas qu’il y ait aujourd’hui des requins au pied du mont Athos, mais peut-être y en avait-il dans l’Antiquité, ce seraient alors les monstres marins dont parle Hérodote. Pour ma part je sais nager, mais même sans requins je n’ai pas envie de mourir d’hypothermie. Notre flotte à nous ne compte qu’un bateau, et il fait demi-tour sans tenter de doubler le cap. Retour à Ouranoupoli par le même chemin.

 

838j1 Dauphins près du mont Athos

 

838j2 Dauphins près du mont Athos

 

Pendant cette mini-croisière, par deux fois nous avons aperçu des dauphins qui nous ont accompagnés de loin pendant quelques minutes. Ils font un bond hors de l’eau, puis disparaissent et réapparaissent dans un autre bond à un tout autre endroit. Or un bond, par définition, c’est bref. Je les vois, je les pointe, l’objectif tourne pour faire la mise au point, et clic-clac l’obturateur se déclenche quand le dauphin a disparu. Je n’ai réussi aucune photo satisfaisante. Je mets quand même ces deux photos-ci parce qu’au moins on aperçoit un petit quelque chose, surtout sur la première où le nez d’un jeune dauphin surgit près du dos d’un adulte. S'ils avaient été sympa, ils auraient accepté de poser quelques instants pour le plaisir des touristes.

 

838k1 Mouette près du mont Athos

 

838k2 Grisard près du mont Athos

 

838k3 Grisard près du mont Athos

 

Il est quand même beaucoup plus facile de photographier les mouettes et les grisards qui ont longtemps accompagné notre bateau. Quand il n’y avait pas de monastères à photographier, et pas de dauphins non plus à traquer, je me suis amusé à essayer de prendre des clichés d’oiseaux. En voici trois qui, en conclusion de cette balade en mer, témoignent de mon petit jeu…

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 21:15

La Chalcidique, c’est cette grosse bosse qui ferme le golfe Thermaïque juste à l’est de Thessalonique, et qui se termine par trois “doigts” étroits et longs qui pointent vers le sud. La première de ces péninsules, à gauche, s’appelle Kassandra, celle du milieu c’est Sithonia et celle de l’est est le fameux Mont Athos, la “Montagne Sacrée” au statut particulier, couvert de monastères d’hommes et qui est interdit à toutes les femelles, qu’elles soient humaines ou vaches, chiennes, chattes… Mais cela c’est un autre sujet, qui fera l’objet d’un article spécifique. Au creux du golfe entre Kassandra et Sithonia se trouvent les ruines de la ville antique d’Olynthe (Olynthos), dont le site avait été habité depuis la fin du néolithique (3000-2500 avant Jésus-Christ).

 

En 479, rentrant chez eux après la défaite de Platées (mon article du 10 juin 2012), les Perses prennent Olynthe et c’est Hérodote qui nous le raconte, mais auparavant je dois préciser que Mardonios et Artabaze sont des généraux perses et que la ville de Potidée se trouve à quinze kilomètres d’Olynthe, à l’entrée de la péninsule de Kassandra en un point très étroit, ce qui fait qu’elle en commande l’accès. “Mardonios [...] jugea de son devoir de ne point passer près de Potidée, ville rebelle, sans la réduire en esclavage. En effet, lorsque le roi eut dépassé leur territoire et que la flotte perse en fuite eut quitté Salamine, les Potidéates avaient ouvertement répudié le parti des Barbares. Et les autres peuples de la péninsule en avaient fait autant. C’est alors qu’Artabaze investit Potidée. Comme il soupçonnait les Olynthiens de vouloir eux aussi faire défection, il les assiégea également. Leur ville était occupée par les Bottiens chassés du golfe Thermaïque par les Macédoniens. Artabaze les assiégea, prit la ville et en fit égorger les habitants dans un marais des environs. Puis il chargea Critoboulos de Toironé de gouverner la ville qu’il remit aux gens de la Chalcidique. Voilà comment Olynthe passa aux mains des Chalcidiens”. En effet, la Macédoine était vassale de la Perse, et à ce titre ses cités étaient tenues de prendre part à la guerre aux côtés du pays suzerain.

 

Désormais –donc à partir de 479–, Olynthe dépend de la Chalcidique. Ce qui n’est pas dit ici, c’est que ce sont des colons athéniens de Kassandra qui la repeuplent, ce qui en fait l’alliée naturelle d’Athènes. Mais persuadée par Perdiccas, roi de Macédoine, Olynthe retourne sa veste (pardon, elle retourne son chiton). Laissons là Hérodote et écoutons maintenant Thucydide : “Les Potidéates envoyèrent à Athènes une ambassade pour la détourner de faire des changements à leur statut. Ils allèrent aussi à Lacédémone, accompagnés des Corinthiens, pour y obtenir du secours en cas de besoin. Ils étaient depuis longtemps à Athènes qu’ils n’avaient encore rien obtenu. Au contraire, les vaisseaux qu’on envoyait contre la Macédoine et contre eux prenaient la mer. En revanche, les autorités de Lacédémone leur promirent, au cas où les Athéniens attaqueraient Potidée, de faire une incursion en Attique […]. Perdiccas persuada aux Chalcidiens de quitter les villes du littoral, de les détruire, de s’installer dans l’intérieur des terres à Olynthe et de fortifier uniquement cette ville”. Et voilà créée la Ligue de Chalcidique, alliance de 32 cités prenant le parti de Sparte contre Athènes, qui établit son siège à Olynthe en 432, à la veille de la Guerre du Péloponnèse (431-404).

 

En 383, Olynthe est si puissante en Chalcidique qu’elle inquiète ses voisines qui recherchent l’appui de Sparte contre elle. Cette fois c’est à Xénophon que je laisse la parole : “Des députés d'Acanthos et d'Apollonia, les plus grandes villes des environs d'Olynthe, arrivèrent alors à Lacédémone. Après avoir entendu les motifs de leur venue, les éphores les introduisirent dans l'assemblée et devant les alliés. Cleigénès d'Acanthos prit la parole et dit : «Lacédémoniens et alliés, nous croyons que vous ignorez qu'une grande puissance est en train de se développer en Grèce. Vous savez à peu près tous que, des villes de Thrace, Olynthe est la plus grande. Or les Olynthiens ont annexé des villes en leur imposant leurs lois et leur constitution, puis ils ont mis aussi la main sur les plus grandes. Ensuite ils ont essayé d'affranchir aussi les villes de Macédoine de la domination d'Amyntas, roi des Macédoniens. Après avoir gagné les villes les plus proches, ils n'ont pas tardé à se tourner vers les villes lointaines et les plus considérables. Que dire maintenant de leur orgueil ? La divinité en effet a sans doute voulu que l'orgueil des hommes s'enfle avec leur puissance.» […]”. D’où un nouveau rapprochement avec Athènes. Mais en 379, Sparte assiège Olynthe et s’en empare.

 

Olynthe alors appelle à l’aide Amphipolis (ville sur la côte, à l’est de la Chalcidique, que nous avons l’intention de visiter prochainement), d’où la rupture une nouvelle fois avec Athènes. Du coup, cela entraîne une alliance avec Philippe II de Macédoine en 356 (précisément l’année de naissance d’Alexandre). Et Philippe entreprend ses conquêtes. Quand l’instable, changeante, lunatique Olynthe commence à se disputer avec lui, Démosthène publie les Olynthiennes, où il presse les Athéniens de soutenir leur ancienne colonie, non par affection pour la traîtresse mais par crainte de ce roi de plus en plus puissant. Athènes traîne les pieds, elle se souvient de l’infidélité, elle ne réagit pas et, en 348, Philippe prend Olynthe et la rase.

 

837a Olynthe (Olynthos)

 

Lorsque l’on pénètre dans l’enceinte du site, on est au pied de deux collines. Ce que l’on voit en arrivant, ce sont d’abord  ces pierres, meules, pressoir.

 

837b1 cimetière d'Olynthos

 

837b2 Cinetière d'Olynthe)

 

Mais juste à côté, c’est le cimetière. Comme à l’habitude, il est hors de la ville, et comme on peut supposer que la route antique et la route moderne respectent le même tracé qui suit la vallée, il était donc près de la route.

 

837c1 la ville hippodaméenne d'Olynthos

 

837c2 la ville hippodaméenne d'Olynthe

 

837c3 Olynthe, en Chalcidique

 

Je disais qu’il y avait deux collines. La ville primitive se trouvait sur la colline sud. Après 479 et la destruction par les Perses, c’est sur la colline nord que la ville a été reconstruite, et elle a pris une ampleur considérable après 432 et les mouvements de population suscités par Perdiccas, occupant une trentaine d’hectares. C’est par cette dernière, située à une dizaine de minutes de l’entrée du site, que nous commençons. La ville a été conçue selon un plan hippodaméen, en blocs de 86,20 sur 36 mètres comportant dix maisons dont cinq tournées vers le nord et cinq tournées vers le sud (soit pour chaque maison un peu moins de 18 mètres sur 18), chacune s’organisant généralement autour d’une cour intérieure avec portique ouvert au nord, puits, drainage, sol de pierre, et petit autel au centre pour le culte domestique de Zeus Herkeios. Il y a parfois un étage. On a dénombré au moins cinq grandes avenues de cinq à sept mètres de large, qui courent du nord au sud et qui sont coupées à angle droit par au moins vingt rues de cinq mètres de large. Ma troisième photo montre qu’à l’extrémité, les blocs étaient différents, parce qu’ils s’appuyaient sur le mur de la ville.

 

837d1 distribution de l'eau à Olynthe

 

837d2 distribution de l'eau à Olynthe

 

L’adduction d’eau et l’évacuation des eaux pluviales et des eaux usées sont également bien étudiées. Le puits, dans chaque cour, ne plonge pas jusqu’à la nappe phréatique, il est alimenté par la ville. Et puis il y a collecte des eaux drainées dans chaque cour.

 

837e la fontaine de l'Olynthe antique

 

Ceci est tout ce qui reste d’une grande fontaine publique couverte. Certaines maisons, non pourvues de puits, devaient s’y approvisionner.

 

837f1 l'arsenal d'Olynthe

 

Voyons quelques bâtiments publics. Celui de ma photo a été identifié comme étant très probablement l’arsenal. Non pas au sens de lieu de garage et d’entretien des navires de guerre, nous ne sommes certes pas loin de la mer mais le sommet d’une colline élevée n’est pas l’idéal pour cet usage ! C’est le lieu de stockage des armes et des munitions. Et si les armes sont nombreuses, défensives comme les casques, les boucliers, les cnémides, etc., et offensives comme les lances, les javelots, les épées, les arcs, il ne faut pas oublier que les munitions ne sont pas réservées aux armes à feu qui n’existent pas encore, car il faut des flèches en très grand nombre. Certains ont supposé qu’il s’agissait plutôt des écuries militaires.

 

837f2 le sénat d'Olynthe

 

837f3 le bouleuterion d'Olynthos

 

Et ici, nous voyons le bouleutérion, salle d’assemblée politique, mot que l’on traduit parfois par sénat. C’était une grande pièce de 19 mètres sur 9,50 mètres, au toit à double pente reposant sur les murs latéraux et au centre sur une rangée de sept colonnes doriques dont il ne reste que les bases.

 

837g1 plan d'une maison d'Olynthe

 

837g2 cour de maison privée à Olynthe

 

Mais revenons aux maisons privées. La première image ci-dessus, proposée par le site dans un petit bâtiment dont les murs sont couverts d’excellents panneaux explicatifs, montre le plan type d’une maison olythienne. On voit en bas au milieu la cour pavée (ma seconde photo) qui constitue l’entrée principale sur la rue, et à gauche une pièce qui ouvre aussi sur la rue, et où se situe une boutique. En effet, il n’y a pas de bâtiments spécifiques pour les commerces, qui sont intégrés dans les maisons. Dans le prolongement de la cour, en plein cœur de la maison, le portique couvert, soutenu par des colonnes de bois surmontées d’un chapiteau dorique en pierre. Toutes les pièces ouvrent sur ce portique. Au fond se trouvent les pièces d’habitation et les réserves. Dans le coin inférieur droit du plan, cette pièce carrée à laquelle on accède par une antichambre, c’est l’andron, autrement dit la salle de banquets, banquets qui ne se font qu’entre hommes. On remarque, indiqué par des flèches, le chemin du drainage souterrain. Au fond à droite se situe le living-room avec au centre un foyer, servant à cuire et aussi faisant office de chauffage en hiver. Dans le toit, une ouverture au-dessus de ce foyer permettait de faire cheminée.

 

837g3 baignoire dans une maison d'Olynthe

 

Sur le plan de la maison, on n’a pas manqué de noter que, tout au fond au milieu, il y a une salle d’eau. En effet, on a retrouvé dans beaucoup de maisons la trace de baignoires sabots en terre cuite. Quelques unes sont encore entières, et celle de ma photo a même été laissée en place. C’est la preuve que les habitants attachaient une grande importance à la propreté corporelle et à l’hygiène. On utilisait de l’eau chaude et on y ajoutait des huiles parfumées. Et puis il y avait aussi des WC fixes ou, selon les maisons, portables du type seau hygiénique.

 

837g4 six maisons (d'un groupe de 10) avec mosaïques

 

Je disais que les îlots faisaient dix maisons. Ci-dessus, pour que ma photo reste lisible, j’ai coupé le plan aux six maisons de gauche. Il a été démontré que les maisons n’avaient pas été construites individuellement, mais qu’une ou plus vraisemblablement plusieurs équipes d’ouvriers avaient édifié en un seul bloc toute la barre. Et, sur le site, dans plusieurs des maisons des mosaïques de sol sont encore en place. Elles figurent sur le plan. Dans ce bloc de dix maisons, on a remarqué la conduite qui amène l’eau de la rue à une allée entre deux maisons (à droite sur ma photo, là où j’ai coupé le plan), et de là l’eau était distribuée à chaque unité d’habitation. On a noté aussi cinq maisons avec un andron, trois avec une baignoire et huit avec une cuisine. On se rend compte que la construction de barres monobloc, divisées en habitations de surface égale, ne suppose pas forcément que les logements aient la même composition et jouissent du même confort. Cela signifie qu'elles n'étaient pas livrées “clés en main” avec un équipement standard, mais nues au contraire, chaque propriétaire complétant l'équipement, ainsi que la couverture du sol, parfois en mosaïque.

 

837h1 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

837h2 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

837h3 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

837h4 mosaïque de sol dans une maison d'Olynthe

 

Une particularité de ce bloc de maisons est le nombre de mosaïques de sol qu’on y a retrouvées, et aussi de sols recouverts d’une couche de plâtre. Datées de la fin du cinquième siècle, ces mosaïques sont parmi les plus anciens exemples connus. Elles sont en noir et blanc pour celles qui représentent des dessins géométriques, les autres utilisent en outre des galets rouges, jaunes et violets. C’est généralement dans l’andron que se trouvent les sols de mosaïque, car c’est la pièce de réception par excellence, à la décoration plus formelle. La troisième photo représente Bellérophon sur Pégase, tuant la chimère. Sans entrer dans les détails cde la légende, disons que ce Bellérophon, héros de Corinthe, y avait tué le tyran et avait dû se réfugier chez Proétos, roi de Tirynthe, qui le purifia de ce meurtre. Mais Sthénébée (nommée Antéia chez Homère), la femme de Proétos, tomba amoureuse du héros. Comme dans l’histoire de Phèdre et d’Hippolyte (voir Racine), Bellérophon refuse de trahir ainsi son hôte, et Sthénébée offensée raconte à son mari que Bellérophon a voulu la séduire. Proétos, estimant que cela mérite la mort mais ne pouvant s’en charger parce que l’on ne peut tuer son hôte, écrit au roi de Lycie Iobatès pour lui demander de tuer le porteur de la lettre, dont il charge Bellérophon, sans lui parler de la dénonciation calomniatrice. Lequel accomplit sa mission. Mais en Lycie, un être à tête de chèvre, avec un corps de lion et une queue de dragon –la Chimère– crachait le feu, enlevait les troupeaux, dévastait le pays. Pensant qu’elle tuerait Bellérophon et lui éviterait ainsi de se souiller d’un meurtre, Iobatès charge Bellérophon de débarrasser le pays de cette Chimère. Mais la Chimère n’a pas tué Bellérophon, parce qu’il a enfourché Pégase, le cheval ailé, et a attaqué le monstre par en haut, l’exterminant d’un seul coup. Tel est le sujet de cette mosaïque. En résumé, Iobatès tente encore à plusieurs reprises d’envoyer Bellérophon à une mort certaine en s’acquittant de tâches dangereuses, mais toujours Bellérophon est vainqueur. Alors Iobatès lui donne sa fille en mariage.

 

837i1 ruines d'Olynthos détruite par les Perses

 

837i2 ruines d'Olynthe détruite par les Perses

 

837i3 ruines d'Olynthe détruite par les Perses

 

Redescendant de la colline nord, je me suis rendu à la colline sud à quelque distance et l’ai escaladée, par acquit de conscience, mais les Perses n’ont vraiment pas laissé grand-chose. Et comme de plus le lieu est laissé à l’abandon, on a du mal à discerner les murs sous la végétation (troisième photo). Le reste, ce sont des pierres éparses, ou quelques éléments dont il est bien difficile de comprendre à quoi ils correspondent. Il n’y a plus qu’à redescendre, et à partir vers une prochaine visite.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 02:17

Revenant des bains de Loutra, nous sommes repassés par Thessalonique. Lors de notre premier séjour, nous avions visité le musée byzantin et avions vu qu’en marge de ses collections, il présentait à part une exposition qui pouvait être intéressante, intitulée Voyage en Méditerranée orientale, mais que nous n’avions pas eu le temps de visiter. Puisque nous repassions par la ville, c’était l’occasion de nous y rendre.

 

836a1 Voyage en Méditerranée orientale

 

836a2 expo Voyage en Méditerranée orientale

 

L’exposition n’est pas immense, une grande salle suffit à l’accueillir, mais elle est intéressante. Il s’agit d’une collection privée que son propriétaire, Ioannis Trikoglou (1888-1975) a donnée de son vivant en 1960 à l’université de Thessalonique, la transférant du Caire où il vivait. Et puis aussi cette exposition n’est pas formelle, on y ressent le goût et les choix d’un collectionneur privé. Je me bornerai ici à n’en montrer que quelques éléments qui illustrent l’ensemble du contenu.

 

836b1 Le monastère Ste Catherine du Mont Sinaï

 

Il y a entre autres nombre de gravures, dessins, aquarelles, photographies montrant des lieux tels qu’ils étaient dans le passé, essentiellement au dix-neuvième siècle ou du début du vingtième. Ici, c’est une vue générale du monastère de Sainte Catherine du mont Sinaï, sur une photo de Ioannis Trikoglou, le propre propriétaire de la collection.

 

836b2 Les Propylées de l'Acropole d'Athènes

 

Nous passons maintenant en Grèce avec les Propylées de l’Acropole d’Athènes sur une aquarelle d’Angelos Giallinos (1857-1939). La date n’est pas indiquée, mais on voit que c’est avant restauration.

 

836b3 vue de Ioannina (1822)

 

À part l’île de Corfou, qui partage avec les autres îles Ioniennes la particularité de n’avoir jamais été ottomane et qui en conséquence offre un visage très particulier du pays, c’est par Ioannina que nous avons commencé notre visite de la Grèce. C’est la raison qui m’a fait choisir cette aquarelle d’un artiste inconnu mais datée de 1822 qui représente cette ville et son lac. Cette année-là est celle de la grande crise entre Ali Pacha et le sultan, qui aboutira à la décapitation du pacha le 5 février.

 

836b4 vue de Constantinople (Ste Sophie)

 

Quand nous allons quitter Thessalonique pour la seconde fois, nous ferons route vers l’est, le Mont Athos, Thasos, Samothrace, Soufli et, après plusieurs visites intermédiaires, nous comptons entrer en Turquie, voir Edirne et nous rendre à Istanbul. Il est donc intéressant de choisir ici une photo de cette ville, signée Sebah & Joallier et intitulée Constantinople. Elle n’est pas datée, mais c’est Atatürk qui, en 1928, a décidé de changer le nom de Constantinople en celui de ce qui n’en était qu’une partie, Istanbul. La photo, visiblement ancienne, est donc antérieure à cette date. Même sans l’avoir vue de mes yeux, je reconnais cette célèbre Sainte-Sophie d’après les images qui courent le monde.

 

836c1 Mohammed Ali Pacha, par Louis Couder

 

Il y a aussi des images représentant des personnages célèbres, comme celui de cette gravure, pour laquelle est indiqué le nom de Louis Charles Auguste Couder (1790-1873) et intitulée Mohammed Ali Pacha, ancien roi d’Égypte. En fait, c’est un raccourci, parce que je connais le tableau de Couder qu’avait commandé Louis-Philippe et qui se trouve à Versailles. Il conviendrait de dire “gravure d’après un tableau de…”.  Et mon choix de cette gravure repose sur notre projet de visiter Kavala, ville natale de ce Mehmet Ali et port en face de l’île de Thasos, sur notre route vers l’est. Par ailleurs, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand est obligé de renoncer à la voie de terre entre Jaffa et l’Égypte : “J’aurais beaucoup mieux aimé exécuter ce dernier projet, mais il était impraticable. Cinq partis armés se disputaient alors les bords du Nil : Ibrahim Bey dans le Haute-Égypte, deux autres petits beys indépendants, le pacha de la Porte au Caire, une troupe d’Albanais révoltés, El-Fy bey dans la Basse-Égypte”. Or lors du voyage de Chateaubriand en octobre 1806, ce pacha de la Porte est notre Mehmet Ali. En effet, la Sublime Porte l’a nommé pacha d’Égypte le 9 juillet 1805, il ne va pas tarder à mettre de l’ordre dans le pays, puis va prendre son indépendance à l’égard de Constantinople et fonder la dynastie qui va régner sur l’Égypte jusqu’à Farouk et son abdication et le fils de ce dernier, Fouad II, nourrisson qui accède au trône à l’âge de six mois et sera détrôné moins de 11 mois plus tard par la République.

 

836c2 Tomobey, dernier sultan d'Egypte, par André Thevet

 

Et puis je me suis arrêté devant cette autre gravure attribuée à André Thevet et intitulée Tomobey, le dernier sultan d’Égypte. Et cette fois-ci, il est vrai qu’il s’agit d’une gravure tirée d’un livre publié en 1584 où le grand voyageur (1516-1590) fait le portrait de tous les hommes illustres des pays visités, qu’ils soient de l’Antiquité ou de son temps, des pays occidentaux ou de tribus primitives d’Amérique, saints, voyageurs ou rois. Le Père Athanase de Sainte-Agnès écrit en 1643 : “Fabrice de Carreto Génois, de la langue italienne, ruina par sa prudence tous les mauvais desseins de sultan Selim, et força par sa valeur Tomobey sultan d’Égypte à faire la paix avec lui”, et Nicolas Vignier en 1587 : “Selim se trouva maître et seigneur du Caire le vingt-septième jour du même mois, d’où il fit encore poursuivre Tomobey qui s’était retiré delà le Nil, si chaudement par ses gens, qu’ils le reprirent et le lui ramenèrent dedans le Caire, où il le fit cruellement tourmenter, et puis honteusement étrangler le treizième jour d’avril”. Et voilà le pourquoi du choix de cette gravure, Tomobey est le dernier sultan mamelouk d’Égypte avant l’intégration dans l’Empire Ottoman, tandis qu’après la campagne d’Égypte de Napoléon Premier, ce Mehmet Ali de ma précédente image est celui qui a mis fin à la domination ottomane sur le pays.

 

836d Missolonghi et Lord Byron

 

Ces deux assiettes évoquent l’indépendance de la Grèce. Les légendes qui y sont inscrites sont en français. Celle de gauche dit “Les Grecs recevant la bénédiction à Missolonghi” et celle de droite “Lord Byron à la tête d’un détachement grec”.

 

836e1 Femme grecque, par Henri Gravedon

 

836e2 Femme grecque (1837) par John Frederic

 

La première de ces images, une lithographie d’Henri Gravedon (1725-1805) est intitulée Ελληνίδα, c’est-à-dire Femme grecque. Étant donné les dates de l’artiste, nous sommes donc au dix-huitième siècle ou au tout début du dix-neuvième. Au bas de la seconde gravure dont l’auteur est John Frederic Lewis (1805-1876) je lis, écrit au crayon, très pâle, de la main de l’artiste, le titre en anglais Greek Girl, suivi de sa signature et de la date de 1837. Ce que j’aimerais savoir c’est si cette jeune Grecque est de Macédoine, encore ottomane, ou de la Grèce libérée et indépendante, car le collectionneur étant un Grec d’Égypte, rien ne dit que la gravure est de Thessalonique. Toutefois, dès leur indépendance, l’immense majorité des Grecs ont repris le costume traditionnel et le mobilier occidental, abandonnant tout ce qui rappelait les Turcs. Or ici cette jeune fille est assise sur un tapis d’Anatolie, parmi des coussins qui évoquent l’Orient, ce qui me fait supposer que nous sommes en Macédoine.

 

836f1 Le Sultan, nouveau costume militaire (Victor Adam)

 

836f2 Odalisque en voyage (Victor Adam)

 

836f3 Cavalier arabe (Victor Adam)

 

836f4 Esclave promenant les chevaux du sultan (Victor Adam)

 

Une gravure, sous forme de grande planche, est intitulée COSTUMES TURCS dessinés et lithographiés par Victor Adam. Elle comporte quinze images en cinq rangées de trois. C’est si intéressant que j’ai bien du mal à me limiter ici à quatre des gros plans que j’en ai faits. Ce Victor Adam est un artiste parisien né en 1801. Quant à sa mort, Wikipédia la situe à Viroflay en 1886, tandis que le Dictionnaire des illustrateurs donne 1867 et la plupart des sites de galeries 1866. J’ai cherché des dates de ses œuvres, et la plus tardive que j’aie trouvée est un livre qu’il a illustré, paru en 1871. Seulement quatre ans après 1867, cela ne prouve rien car ce peut être une œuvre posthume. Mais si je ne déniche rien de postérieur à 1871, il semble que Wikipédia se trompe, à moins d’une paralysie ou autre maladie empêchant toute production.

 

La première image est intitulée “Le Sultan. Nouveau costume militaire”. Le titre de la seconde est “Odalisque en voyage” dont je note qu’elle n’est nullement voilée sur le visage, quoique hors de chez elle, alors que Théophile Gautier déplore, pendant son séjour à Constantinople en 1852, de ne voir aucun visage féminin, hormis des paires d’yeux. La troisième est titrée “Cavalier arabe” et la dernière “Esclave promenant les chevaux du Sultan”.

 

836g-Marche-aux-esclaves--Francois-Seraphin-Delpech-.JPG

 

Je termine notre visite de l’exposition avec cette lithographie émouvante. Intitulée “Marché aux esclaves”, elle est signée François Séraphin Delpech (1778-1825). Ce graveur a surtout représenté des personnages de son temps, mais aussi des scènes de genre comme celle-ci, où l’on lit toute la détresse et la résignation de cette jeune femme tandis que les deux hommes débattent de son prix, comme s’il s’agissait d’une transaction pour un cheval ou un coffre. L’attitude de la femme n’est pas celle d’une personne née en esclavage et qui change de maître (cela ne changerait rien à l’horreur de l’esclavage qui fait d’un être humain un objet, mais le seul passage d’un maître à un autre n’aurait pas la même intensité dramatique), et l’on a du mal à se représenter les sentiments de cette jeune femme dont la pudeur est offensée par l’exposition à demi nue en public et qui, ayant perdu tous ses biens et sa liberté va être soumise à toutes les volontés d’un maître absolu, qu’elles concernent l’usage de son corps ou les tâches les plus pénibles. D’autant plus que l’acheteur potentiel, bras croisés et badine à la main, ne semble pas dans les dispositions d’un Gérard de Nerval qui a acquis en Égypte une jeune esclave à seule fin de lui donner de l’instruction puis de lui rendre sa liberté. Sur le sujet, j’avais déjà montré et commenté (mon blog daté 2 novembre 2011, Galerie Nationale d’Athènes) Le Butin, une jeune femme qui vient d’être prise et qui est attachée dans une église ravagée. Elle est très différente, elle en est au premier stade après la capture, c’est de la révolte qui se manifeste dans son attitude. Révolte et résignation, les deux étapes dans cette condition. Voilà pourquoi j’aime cette gravure et ce tableau, qui me bouleversent.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 02:33

Loutra, ce sont les bains. Avec toutes les montagnes que compte la Grèce, il y a beaucoup de localités qui portent le nom de Loutra. Malgré tous les dialectes entre lesquels s’est partagé le grec commun, c’est-à-dire le grand rameau qui s’est séparé de l’indo-européen, c’est une langue unique, la koïnè, qui s’est imposée sur tout le territoire à partir de l’époque hellénistique, et c’est aujourd’hui encore une langue unique qui est parlée du nord au sud du pays. D’où un nom unique de Loutra, quand en France les dialectes divers ont subsisté assez longtemps pour différencier les noms. Eaubonne, Aix-les-Bains ou Aix-en-Provence, Ax-les-Thermes, Chaudes-Aigues ou Aigues-Mortes, Dax, etc. Bref, il convient de préciser que ces bains sont les Loutra Aridaias, du nom de la ville d’Aridée, à une petite quinzaine de kilomètres de là vers l’est, et plein nord d’Edessa. C’est tout près de la frontière de l’ex-république yougoslave de Macédoine (FYROM). Plusieurs personnes nous ont conseillé de nous y rendre, tant Grecs que touristes étrangers rencontrés dans des campings. Aussi avons-nous décidé d’aller voir à quoi cela ressemble.

 

835a1 Loutra Aridaias

 

835a2 Loutra Aridaias

 

Il s’agit d’une vallée très verte, entourée de sommets qui dépassent 2500 mètres. Les eaux de pluie pénètrent dans le sol et y descendent très profondément, s’y réchauffent puis remontent sous pression, s’enrichissant de toutes sortes de minéraux et jaillissent entre 390 et 360 mètres d’altitude en six sources chaudes. Dans la montagne, il y a 17 cavernes où des découvertes ont montré que l’endroit a été habité depuis le néolithique. Mais… elles étaient fermées à la visite lors de notre passage, ainsi que le musée qui présente les trouvailles archéologiques. En bas, rien n’en informait, mais tant pis, la balade était quand même très agréable.

 

835b1 Loutra Aridaias

 

835b2 Loutra Aridaias

 

835b3 Loutra Aridaias

 

La rivière Toplitsa coule au fond de la vallée vers le complexe de Loutra Pozar. Là, il y a des établissements thermaux, bains, piscines, spa, hammam, massages. Nous n’y sommes pas allés. Mais nous avons suivi le cours de la rivière vers l’amont dans de très beaux paysages, dans un chaos de rochers.

 

835c oratoire de sainte Paraskevi

 

Ce n’est pas de l’escalade, il y a un chemin très bien tracé. Il y a même un petit oratoire de sainte Paraskevi où une flamme est entretenue en permanence.

 

835d1 Thermalisme à Loutra Aridaias

 

Si nous n’avons pas fréquenté les établissements, en revanche nous nous sommes rendus chaque soir dans ce bassin où, auprès d’une chute d’eau artificielle de la rivière (froide), deux petites chutes chaudes (37° constants toute l’année) tombent de vingt mètres sur les épaules, provoquant un vigoureux massage. Les vingt mètres, c’est selon le prospectus de la station, mais en considérant ma photo, j’ai du mal à superposer une douzaine d’hommes et de femmes d’1,67 mètre en moyenne ou onze hommes d’1,82 mètre… Quoi qu’il en soit, même si la chute ne fait que 10 ou 12 mètres, je peux témoigner que cela pèse lourd sur les épaules.

 

835d2 Thermalisme à Loutra Aridaias

 

Il paraît que les bains, ici, sont bénéfiques contre les rhumatismes, hypertension, insuffisance coronarienne, eczéma et autres problèmes dermatologiques, infections ovariennes chroniques, leucorrhée et autres problèmes gynécologiques, névrites, névralgies, tous problèmes du système nerveux. Bref, tout, tout, tout. Cela me rappelle le sirop Typhon, de Richard Anthony (1968). “Amis buvons, buvons le sirop Typhon, Typhon, Typhon, universelle panacée, à la cuillère ou bien dans un verre, rien ne pourra lui résister”.

 

835d3 Thermalisme à Loutra Aridaias

 

835d4 Thermalisme à Loutra Aridaias

 

En dehors de ce bassin payant (mais un prix très, très raisonnable), avec cabines pour se changer, il y a sur le cours de la rivière un peu en amont d’autres petits bassins gratuits, seulement délimités par quelques pierres, et qui reçoivent des eaux froides, ou légèrement tiédies par une source qui y tombe un peu plus haut. Tout cela fait une station toute simple mais très sympathique. De plus, sur le grand parking, il y a une connexion électrique, et pour le camping-car on ne paie que 10€ pour 24 heures de stationnement, électricité incluse. Nous ne regrettons pas d’avoir suivi le conseil nous recommandant d’y aller.

 

835e1 Danses folkloriques de Macédoine

 

835e2 Danses folkloriques de Macédoine

 

835e3 Danses folkloriques de Macédoine

 

835e4 Danses folkloriques de Macédoine

 

Ce qu’il ne sera pas donné à d’autres de voir, c’est ce sur quoi nous sommes tombés par hasard un soir en nous promenant, des danses folkloriques macédoniennes. Il ne s’agissait nullement d’un spectacle organisé, mais plutôt d’une répétition. Quelqu’un qui ressemblait plus à un metteur en scène qu’à un chorégraphe donnait le signal de commencer une danse, faisait arrêter, donnait des instructions, la danse reprenait, tout cela sous l’œil d’une caméra. Une caméra qui semblait plus petite, plus modeste que celle d’une chaîne de télévision et encore plus que celle d’un cinéaste. Ce n’était pas non plus une simple répétition d’un spectacle, filmée pour que les danseurs puissent s’autocritiquer, parce que les promeneurs et les curieux étaient soigneusement éloignés du champ de la caméra. Peut-être s’agissait-il de l’enregistrement d’un DVD folklorique. Les gens autour de nous (je parle des Grecs du coin pas des touristes, évidemment) n’ont pu me renseigner. Mais nous avons pris plaisir à observer tout cela. Rabelais parle du “badaud peuple de Paris”. Eh bien, j’en suis l’illustration.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 23:59

Il nous a fallu trois visites de plusieurs heures chacune pour estimer, non que nous avions épuisé les richesses du musée archéologique de Thessalonique, mais pour espérer ne pas en avoir manqué les pièces les plus importantes. J’y ai accumulé des masses de photos, et j’ai été incapable, au moment de faire des choix pour le présent article, d’en garder moins de 67. Néanmoins, pour ne pas faire de césure arbitraire, je n’en ferai qu’un seul article, tant pis s’il est très long.

 

834a1-antiquites-grecques-volees-et-recuperees.JPG

 

834a2 antiquités grecques volées et récupérées

 

Dès l’entrée du musée, dans le hall, il y a une exposition que je crois temporaire concernant le vol d’antiquités, et qui présente des objets récupérés, sans qu’il soit raconté comment ou par qui ils ont été volés, ni comment ils ont été retrouvés et récupérés. Ce que je sais, c’est que les fouilles sauvages la nuit ne sont pas l’exception, que des trafiquants sont parfois arrêtés aux frontières, et aussi parfois que les musées identifient des pièces mises en vente aux enchères à l’étranger. C’est ainsi que des musées américains, qui avaient acquis en toute bonne foi des antiquités grecques dans des ventes aux enchères ont rendu à la Grèce ce qu’ils avaient acquis honnêtement auprès d’escrocs. Ci-dessus, la photo du haut montre une statue d’Alexandre, un buste de philosophe, des têtes diverses, tout cela datant de l’époque hellénistique ou de l’époque romaine. Les objets divers de la seconde photo datent du sixième siècle avant Jésus-Christ, mais on en ignore l’origine, on suppose qu’ils ont dû être pillés dans une tombe macédonienne avant le passage des archéologues.

 

Mais le pillage d’antiquités n’est pas nouveau. C’est Tite-Live qui nous raconte ce qui s’est passé en 167 avant Jésus-Christ, après la prise de Thessalonique par les Romains : “La foule qui se trouvait là admira plus encore que les jeux scéniques, plus que les luttes des athlètes ou les courses des chevaux, le butin fait sur la Macédoine. On y voyait exposés des statues, des tableaux, des tapisseries, des vases d'or, d'argent, d'airain et d'ivoire; et tous ces chefs-d'œuvre, trouvés dans le palais du roi de Macédoine, n'étaient point faits seulement pour éblouir un moment les yeux, comme ceux qui remplissaient le palais d'Alexandrie, mais ils étaient destinés à un usage journalier. On fit placer tous ces trésors sur les vaisseaux, et on chargea Octavius de les transporter à Rome […]. Quelques jours après, Paul Émile s'approcha de Rome en remontant le Tibre sur un vaisseau du roi. Ce navire, d'une grandeur extraordinaire, était conduit par seize rangs de rameurs, et orné des dépouilles de la Macédoine, d'armes magnifiques et de tissus précieux enlevés au palais de Persée. Les rives étaient noires de monde sur leur passage ”. Ensuite, c’est la cérémonie du triomphe de Paul Émile, et je préfère laisser la parole à Plutarque : “La pompe triomphale avait été répartie sur trois jours, dont le premier suffit à peine au défilé des statues, des tableaux et des colonnes pris à l’ennemi et qui occupaient deux cent cinquante chars. Le lendemain, les plus belles et les plus riches armes des Macédoniens passaient sur de nombreux chariots. Elles resplendissaient de l’éclat du cuivre fraîchement fourbi et du fer […]. Casques contre boucliers, cuirasses contre jambières, boucliers crétois et boucliers d’osier thrace, carquois mêlés aux mors de chevaux, les épées nues surgissant dans cet amas où se dressaient aussi les piques macédoniennes […]. Après ces chariots, marchaient trois mille hommes, portant de la monnaie d’argent dans sept cent cinquante vases d’une contenance de trois talents (quatre hommes par vase). D’autres portaient des cratères d’argent, des coupes en forme de cornes, des gobelets, des calices, tous objets bien en vue, d’une grandeur aussi extraordinaire que l’épaisseur des ornements ciselés. Le troisième jour, dès l’aube, se mirent en marche des trompettes, qui faisaient entendre un air, non pas de parade ou de procession, mais de ceux par lesquels les Romains s’excitent eux-mêmes au combat. Après eux on menait cent vingt bœufs gras, aux cornes dorées, parés de bandeaux et de guirlandes. Les adolescents qui les conduisaient étaient ceints, pour le sacrifice, de tabliers richement brodés, et il y avait aussi des acolytes qui charriaient des vases d’argent et d’or destinés aux libations. Ensuite, les porteurs de la monnaie d’or, qui remplissait des vases de la contenance de trois talents, comme l’argent. Le chiffre total des vases était de soixante-dix-sept. À ceux-là succédaient les porteurs de la coupe sacrée que Paul-Émile avait fait faire, du poids de dix talents, et incrustée de pierres précieuses, puis ceux qui exhibaient les coupes d’Antigone, de Séleucos et de Thériclès, et toute la vaisselle d’or de Persée. Venaient ensuite le char de Persée, ses armes et son diadème reposant sur elles. Un petit intervalle, et les enfants du Roi étaient menés en esclaves et, avec eux, une masse de gouverneurs, de maîtres et de précepteurs en larmes, qui tendaient eux-mêmes les mains vers les spectateurs et montraient à ces petits enfants à prier et à implorer. Il y avait deux garçons et une fille, qui, à cause de leur âge, ne comprenaient pas du tout la grandeur de leurs maux, aussi inspiraient-ils plus de compassion dans leur inconscience de la catastrophe. C’est à peine si l’on remarqua l’approche de Persée, tant la pitié tenait les yeux des Romains fixés sur ces pauvres petits. Beaucoup de gens versaient des larmes […]. Persée lui-même marchait en arrière de ses enfants et de leur suite, vêtu de deuil et chaussé à la mode de son pays”.

 

Et puis… la visite du Louvre peut nous donner mauvaise conscience. Encore la Vénus de Milo (l’Aphrodite de Milo) a-t-elle été achetée et payée. En outre, selon la loi de l'époque, la moitié des trouvailles archéologiques revenait de droit à l'inventeur (en termes juridiques, l'inventeur est celui qui fait la découvertte) et l'autre moitié au pays, et ce jusqu'à la découverte de la tombe de Tout-Ankh-Amon. Mais le British Museum!!! Lord Elgin lui a vendu ce qu’il a pillé en Grèce, entre autres la frise du Parthénon. Byron a écrit à son sujet “Réchappé du ravage du Turc et du Goth, ton pays envoie un dévastateur pire qu’eux deux”.

 

Les fouilles sauvages continuent partout. En France, sur le site de la fontaine de Loulié au Puy d'Issolud (nord du département du Lot), l'antique Uxellodunum où a eu lieu l'ultime grande bataille des Gaulois contre Rome, jusque dans les années 1990 des amateurs armés de détecteurs de métaux procédaient à leurs fouilles personnelles, et personne ne sait aujourd'hui ni ce qui a été trouvé, ni où cela se trouve...

 

834b1 poignée de vase, inscription Chalcidique

 

Apparemment, ce morceau de poterie brisée ne présente aucun intérêt. Erreur, car cette poignée de vase qui porte quatre lettres à lire de droite à gauche nous livre la plus ancienne inscription de toute la Chalcidique. Il est écrit EMOI, ce qui veut dire “à moi” ou “pour moi”.

 

834b2 Athéna, Zeus, Héra et deux dieux ou héros barbus

 

Sur cette pierre sculptée en haut-relief à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, nous voyons au centre Athéna avec son casque sur la tête, et à sa gauche (à droite pour nous) Zeus avec son sceptre et Héra tout au bout. De l’autre côté, il est difficile de dire qui sont ces deux barbus. Peut-être d’autres dieux, ou des héros locaux. Mais cette pierre étant vraisemblablement en relation avec la fondation de Thessalonique, il peut s’agir de divinités locales patronnes de la cité nouvelle, ou de dieux protecteurs des divers bourgs réunis pour créer sur leur aire la grande ville.

 

834b3 borne bilingue sur via Egnatia

 

À deux reprises déjà dans mes articles précédents j’ai évoqué la via Egnatia tracée par les Romains pour relier le rivage de la mer Tyrrhénienne à Byzance, future Constantinople. La découverte de cette borne bilingue latin et grec citant le proconsul (gouverneur provincial) Cnæus Egnatius a donné l’explication de ce nom de via Egnatia, obscur jusqu’alors, car cet Egnatius est inconnu par ailleurs. À son sujet, je ne peux manquer mon couplet habituel concernant la prononciation de son prénom. Les Romains ont emprunté leur alphabet aux Étrusques, dont la langue ignorait le son G. Aussi ont-ils utilisé le C indifféremment pour noter le son K et le son G qui s’articulent de la même façon, l’unique différence étant que pour le C (K) les cordes vocales sont distendues, alors que pour le G elles sont tendues, ce qui fait qu’elles vibrent au passage de l’air. Et puis les Romains ont trouvé que ce n’était pas commode, et ils ont rajouté une petite barre horizontale au G pour marques la différence. Mais les prénoms prononcés Gaius et Gnæus ont gardé leur orthographe traditionnelle avec un C. Et c’est aussi pour cela que 2nd (second) s’écrit avec un C et se prononce avec un G. Fin de mon couplet (heureusement pour mes lecteurs, il est devenu plus rare depuis que nous avons quitté l’Italie).

 

Outre ce nom, la borne trouvée près de la rivière Gallikos indique 260 milles. On sait que le mille marin mesure 1852 mètres, tandis que le mile terrestre (avec un seul L) utilisé en Grande Bretagne fait 1609 mètres. Les Romains donnent ce nom à leur mesure parce que, logiquement, il correspond à mille pas. Et leurs pas de géants font 1,472 mètre. Le mille romain fait donc 1472 mètres, et 260 milles représentent 382,720 kilomètres, soit la distance du port de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à la rivière Gallikos. Il y avait une borne milliaire… à chaque mille, pardi.

 

834b4a système de datation macédonien

 

834b4b système de datation en Macédoine romaine

 

Je viens de parler de mesures spatiales, voici maintenant des mesures temporelles. On distingue en Macédoine trois manières de définir l’année. Avant la conquête romaine de 168 avant Jésus-Christ, on se référait au règne d’un roi, et on comptait les années à partir de celle de son avènement. La première pierre ci-dessus dit “Dans la septième année du règne d’Antigone, alors que Nicolas fils de Pausanias était prêtre, neuf jours avant la fin du mois d’Oloios […]”. Il s’agit du roi Antigone Dosson (229-222 avant Jésus-Christ), et du mois de juillet. C'est donc l’année 223.

 

En 148, vingt ans après la conquête, la Macédoine est intégrée à l’Empire, au rang de simple province. C’est désormais cette année 148 qui est prise comme point de départ pour le calcul (comme nous calculons depuis la naissance de Jésus-Christ, ou comme l’Islam calcule depuis 622, Hégire de Mahomet de La Mecque à Médine). C’est ce que l’on appelle le système provincial macédonien, en usage jusqu’au quatrième siècle de notre ère. Mais en parallèle, depuis le règne d’Auguste (de 27 avant Jésus-Christ à 14 après), on a parfois aussi utilisé comme point de départ des “années respectables” ou sebasta en grec. Ce système se fonde en Macédoine sur la grande victoire d’Octave, futur Auguste, à Actium en 31 avant Jésus-Christ, qui lui a permis de devenir maître de Rome. On parle donc de chronologie sébastienne ou actienne. Ma seconde inscription est une dédicace au bas d’une statue. Elle dit “Dans l’année sébastienne ΣΟ et dans l’année BQP, [dédié à] l’empereur Tiberius Claudius […]”. L’inscription utilise donc les deux systèmes. ΣΟ en grec signifie 76. Par conséquent il faut ajouter 76 ans à l’année 31 avant Jésus-Christ, ce qui nous mène à 44 de notre ère. Par ailleurs, B=2, Q=90 et P=100. Le total est 192 et, en ajoutant 192 ans à l’année 148 avant Jésus-Christ, on arrive bien au même résultat de 44 de notre ère.

 

834b5 maquette d'engin de siège reconstitué

 

Cet objet n’a rien d’antique, c’est une maquette représentant la façon dont, à l’époque hellénistique, les Macédoniens pouvaient construire un engin de siège naval, en assemblant deux navires et en y plaçant une tour et leur matériel offensif.

 

834b6a flûte antique (musée de Thessalonique)

 

Puisque, avec l’engin de siège, je viens d’aborder la vie (et la mort) dans cette guerre qui fait hélas partie de la vie quotidienne des Macédoniens, des Grecs et autres peuples de l’Antiquité, je vais continuer avec d’autres éléments du quotidien. La flûte, par exemple. Généralement, elle était utilisée double, et on en jouait dans les cérémonies du culte, à l’armée, au théâtre, dans les festins. C’est Athéna qui a inventé cet instrument de musique mais, un jour qu’elle s’est vue dans le miroir des eaux d’un ruisseau, les joues gonflées, enlaidie, elle a renoncé à tout instrument à vent et a jeté sa flûte au loin. La flûte est tombée en Phrygie, où le silène Marsyas l’a trouvée. Imprudemment, il a osé défier, avec la flûte, Apollon et sa lyre. Apollon accepta le défi. Le gagnant pourrait faire de l’autre ce qu’il voudrait. Apollon, retournant sa lyre, put en jouer aussi bien, alors qu’à l’envers la flûte ne peut donner aucun son. Alors Apollon a suspendu Marsyas à un pin et il l’a écorché vif.

 

834b6b flûte en os, Italie (San Giacomo degli Schiavoni)

 

Le musée ne donnant pas de date pour les deux flûtes précédentes destinées à être utilisées simultanément, je publie aussi cette photo d’une flûte en os du premier siècle après Jésus-Christ, trouvée dans une villa rurale de San Giacomo degli Schiavoni, en Molise (province de la côte est de l’Italie, juste au nord des Pouilles).

 

834b7a écritoire en bronze (325-300 avant J.-C.)

 

Ceci, c’est pour l’image que l’on a des anciens écrivant dans l’argile crue avec un stylet ou gravant dans la cire dont est recouverte une tablette de terre cuite. Pourquoi pas un ciseau de sculpteur et un bloc de marbre dans la poche. Les Égyptiens n’étaient pas seuls à utiliser le papyrus et l’encre. Cette écritoire de bronze, avec un compartiment pour l’encre à droite et d’autres pour les accessoires, date de 325-300 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire la toute fin du règne d’Alexandre et le début de l’époque hellénistique.

 

834b7b papyrus de Derveni (milieu 4e s. avant J.-C.)

 

En 1962, lors de l’élargissement d’une voie de Derveni, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Thessalonique, on a découvert par hasard ce que l’on appelle improprement le “cimetière de Derveni”, parce qu’il s’agit à proprement parler de tombes établies le long d’une route, hors de la ville. Le contenu de ces tombes était extrêmement riche, et entre autres on y a découvert le fameux “papyrus de Derveni”, datant du troisième quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ et qui est le plus ancien papyrus jamais trouvé en Europe, et légèrement plus vieux que le plus ancien papyrus grec retrouvé en Égypte. Il contient une interprétation philosophico-allégorique d’une théogonie orphique. Son auteur cite Héraclite et semble adhérer à la philosophie d’Anaxagore. Sans doute pour des raisons religieuses on avait voulu brûler ce rouleau de papyrus qui a été retrouvé carbonisé dans les restes d’une incinération. Il manque au moins un autre rouleau après la fin du texte retrouvé, mais celui-là ou ceux-là ont dû bien brûler et se consumer.

 

834b8a Marchand de fruits et légumes, et son âne

 

Image très quotidienne, cette petite terre cuite polychrome représente un marchand de fruits et légumes avec son âne chargé de la marchandise dans des paniers, et elle date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier.

 

834b8b vente d'une femme esclave

 

L’esclavagisme a duré, dans cette région qui est restée ottomane jusqu’au début du vingtième siècle, encore plus longtemps que dans les colonies françaises. Dans les temps modernes, comme dans l’Antiquité, on se servait dans les pays conquis. Prisonniers de guerre, mais aussi achats auprès de pirates qui procédaient à des razzias sur les côtes. Cette pierre concernant une vente d’esclave date du troisième siècle après Jésus-Christ, mais il faudra encore attendre longtemps pour que ce genre de transactions disparaisse. Transactions légales, du moins, car un trafic existe toujours, hélas, dans certains pays. “Titos, fils de Lycos, achète à Amphotéra une fille esclave âgée de deux mois. Le nom de la fille est Nikè. Le prix est fixé à quinze pièces d’argent”. Pauvre petit bébé…

 

834b9a bassin lustral

 

Avant d’entrer dans un sanctuaire, il était requis de se laver les mains en signe de purification. Ce que montre ma photo est un bassin lustral, c’est-à-dire un récipient d’eau à la disposition des fidèles pour ces ablutions rituelles. Ces pratiques de purification existent toujours, puisqu’avant les prières rituelles, l’Islam réclame également des ablutions de purification, mains humides sur la tête, les mains et les avant-bras jusqu’au coude, les pieds. Un bassin lustral de cette dimension ne serait pas suffisant, aussi les mosquées offrent-elles des fontaines aux robinets multiples, comme on l’a vu dans mon dernier article, devant la Rotonda de Thessalonique. Et puis je me demande –mais nulle part je n’ai trouvé confirmation ou infirmation de ma supposition– si l’usage du bénitier à l’entrée des églises, où l’on trempe le bout de ses doigts avant de faire sur son front, sa poitrine et ses épaules le signe de la croix, ne serait pas également une purification symbolique, une reprise d’un usage païen adaptée au nouveau culte.

 

834b9b defixio (voeu adressé aux dieux des Enfers)

 

Autre usage en relation avec la religion, la defixio. Il s’agit d’une bandelette de plomb qui est roulée sur elle-même et sur laquelle a été inscrit un message à destination des dieux d’en bas, aux divinités infernales. Ces messages sont généralement enterrés avec les défunts. J’ai déjà montré une autre defixio au musée de Pella, le 15 juillet dernier. Celle-ci, trouvée au cimetière de Thessalonique dans une tombe du quatrième siècle avant Jésus-Christ, dit dans ce qui en est encore lisible “…attachez la langue et la parole de Diogène, Kriton, Ménon, Epandros…".

 

834c1 vase pour l'enterrement d'un enfant (époque archaïq

 

Ce pot de terre cuite était utilisé comme vase funéraire pour un enfant. Concernant les rites funéraires, je vais suivre l’ordre chronologique. Pour commencer, nous remontons ici à la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ, ou au début du septième.

 

834c2a défunt en casque avec feuille d'or sur le visage

 

834c2b couvre-bouche en or, fin 6e s. avant JC

 

Le défunt de ma première photo avait été enterré avec son casque en place sur la tête, où il a été retrouvé. Et sur son visage on avait modelé en la pressant une feuille d’or. Il est donc impressionnant de penser que le crâne qui a été dégagé du casque avait, de son vivant, les traits que montre la feuille d’or. Le décès date des environs de 520 avant Jésus-Christ. C’est aussi vers la fin du sixième siècle que l’on situe l’objet de ma seconde photo. Il s’agit d’une feuille d’or qui, à l’aide d’une cordelette passée par les trous des deux extrémités du losange, était fixée sur la bouche du mort.

 

834c3a modèle de char en fer à 2 roues

 

834c3b vase à parfum et kouros habillé

 

Ces deux photos montrent des objets trouvés dans la tombe d’un homme décédé vers 540 avant Jésus-Christ. D’une part un modèle réduit en fer de char à deux roues, et d’autre part à droite une statuette de kouros habillé (habituellement, le kouros est nu), et à gauche un vase à parfums en forme de jeune fille. Chez Jean-Paul Gaultier c’est le contraire, les parfums d’hommes sont dans des flacons en forme d’homme, et de femme pour les femmes.

 

834c4a modèle de char en fer à 4 roues

 

834c4b phiale d'argent, vers 510 avant Jésus-Christ

 

D’environ trente ans plus récente –vers 510–, cette tombe est celle d’une femme. Pour elle, le char a quatre roues. Et on a trouvé aussi dans sa tombe cette phiale d’argent. Précisons que la phiale est un vase, ou plutôt une coupe rituelle.

 

834c5a Tombe d'une femme (320-300 avant J.-C.)

 

834c5b Perséphone, décor de lit en os doré

 

834c5c calice d'argent (320-300 avant J.-C.)

 

Ce ne sont nullement des fouilles méthodiques menées par des archéologues, mais le hasard qui a fait découvrir en 1938 la tombe d’une femme qui avait été enterrée avec tous ses bijoux et tous les dons qui lui avaient été faits. La première photo ci-dessus est sa tombe qui a été transférée telle quelle au musée. Elle porte des traces de l’incinération. Ses murs sont revêtus de stuc peint. Dans cette tombe on a aussi retrouvé cette petite Perséphone en os doré qui tient une torche allumée. Elle faisait partie du décor d’un lit de bois. Et puis il y avait cette belle coupe en argent, un calice pour le vin.

 

834c6 décor tombe d'une jeune femme avec nouveau-né

 

Cette jolie peinture est un détail du décor intérieur d’une autre tombe (350-325 avant Jésus-Christ). Ce décor sur stuc imitait les murs d’une chambre de femme. Et en effet, dans cette tombe avaient été ensevelis une jeune femme et son nouveau-né.

 

834c7a squelette de femme remarquablement conservé

 

834c7b chevelure de femme tressée en natte

 

C’est en 1964 que, dans un cimetière de Thessalonique, a été mis au jour un sarcophage de marbre contenant un cercueil de plomb. Ce cercueil était si bien fermé, si étanche, que la défunte à l’intérieur était encore dans l’état que l’on voit. Même les os les plus fins ne s’étaient pas dissous. Peut-être aussi avait-on placé dans le cercueil des absorbeurs d’humidité. Quelques traces de sourcils étaient encore visibles, mais surtout (seconde photo) sa chevelure qui avait été tressée en natte était intacte. À noter que le cercueil de plomb que l’on voit est une reconstitution, le corps y ayant été replacé comme lorsqu’il a été trouvé.

 

834c8a Eros-Thanatos, d'un atelier attique

 

834c8b stèle funéraire, Eros et torche renversée

 

Éros, le dieu de l’amour, est aussi, bien souvent, lié à la mort. Car si les poètes alexandrins, à l’époque hellénistique et dans les siècles qui ont suivi (les bas-reliefs ci-dessus sont respectivement de 175-200 après Jésus-Christ, et du deuxième ou du troisième siècle), le représentent traditionnellement comme le fils d’Hermès et d’Aphrodite, enfant ailé muni d’un arc qui s’amuse à toucher les cœurs de ses flèches, ou beau séducteur secret de Psychè, les traditions anciennes telles que dans la Théogonie d’Hésiode en faisaient un dieu de l’origine, né de l’Œuf primordial engendré par la Nuit, dont les deux moitiés de la coquille sont la Terre et le Ciel (je mets des majuscules aux mots qui désignent des divinités ou des forces primitives), et ce caractère archaïque n’a jamais disparu complètement. Ainsi, dieu de l’amour et de la génération, il assure la continuité des espèces. Mais cette continuité et son progrès sont liés à la régénération, donc à la mort. Naissance et mort sont indissolublement liées, et l’acte sexuel lui-même est une petite mort. Ainsi, ma première photo représente un Éros Thanatos (la Mort, en grec), adolescent sans ailes tenant dans sa main gauche, devant un tissu qui doit être une cape, un flambeau retourné. La flamme est symbole de vie, elle s’allume et s’éteint comme la vie, et le fait qu’elle brûle à l’envers signifie la mort. Cette même torche retournée se retrouve dans la main gauche du petit Éros ailé (horrible, le pauvre) de ma seconde photo. Statue et stèle proviennent toutes deux, bien sûr, de cimetières.

 

834c8c stèle du gladiateur Leukaspis, 13 fois vainqueur

 

834c8d pierre funéraire d'un pêcheur (3e s. après JC)

 

Les statues, pierres, stèles funéraires sont souvent aussi en relation avec la profession du défunt ou avec ses activités, ses hobbies. Ainsi voit-on ci-dessus (première photo) le gladiateur Leukaspis (“Bouclier Blanc”, en grec) tenant en main une branche de palme, symbole de victoire. Car victorieux, cet homme enterré entre 175 et 200 après Jésus-Christ l’a été treize fois, comme en témoignent les treize couronnes représentées en haut à droite. L’autre pierre funéraire, celle de ma seconde photo, nous montre un homme mouvant sa barque à rame et à voile carrée. C’est le type des barques de pêche, on peut donc en conclure qu’il s’agit vraisemblablement d’un pêcheur. De toute façon, seul à bord, il n’est probablement pas dans la barque de Charon. Cette pierre est du troisième siècle après Jésus-Christ.

 

834c9a deux des 4 bustes de ce sarcophage 140-160 après JC

 

Je montre ici en gros plan deux des quatre bustes qui ornent un sarcophage de Thessalonique daté 140-160 après Jésus-Christ. Il s’agit peut-être d’une sépulture familiale. Le réalisme des visages, très certainement sculptés à la ressemblance des personnages ensevelis, est impressionnant.

 

834c9b sarcophage (220-230 après JC), Amazonomachie

 

834c9c Amazone mourante, sarcophage 220-230 après JC

 

À l’extérieur, sur le parvis du musée, ont été placés deux grands sarcophages. Celui que je montre ici, en provenance d’un cimetière de Thessalonique, date de 220-230 après Jésus-Christ. Parmi les denses sculptures qui le recouvrent, ma deuxième photo montre un détail du combat des Amazones contre les Athéniens (Amazonomachie). En cette époque impériale où je trouve les arts très décadents, cette sculpture a quelque chose de très classique.

 

834d1a couronne de chêne en or, 325-300 avant JC

 

834d1b couronne de myrte en or (325-300 avant JC)

 

Dans la Macédoine des rois, au cours des banquets de la haute aristocratie, il était fréquent de se parer le front d’une couronne en or. La beauté, la richesse, la dimension de la couronne étaient en relation directe avec l’importance et la puissance du personnage qui la portait. Il était donc naturel d’être enterré avec sa couronne, afin de retrouver dans l’autre monde, au banquet des dieux, son importance terrestre. Aussi a-t-on retrouvé bon nombre de couronnes d’or dans les tombes fouillées par les archéologues. Les deux que je montre ici sont de 325-300 avant Jésus-Christ. La première, faite de feuilles de chêne, a été trouvée dans une tombe d’Aigai (actuelle Vergina, première capitale des rois de Macédoine), sur l’agora, près du sanctuaire d’Eukleia. L’autre couronne, de feuilles de myrte, est de Thessalonique.

 

834d2a boucles d'oreilles en argent, 6e-5e s. avant JC

 

834d2b Nikè ailée sur boucles d'oreilles en or

 

Puisque nous en sommes aux objets précieux, voyons quelques bijoux. Ces deux paires de boucles d’oreilles ne sont pas du tout de la même époque, puisque les premières, en argent et de la forme de la lettre grecque oméga majuscule, sont datées sixième ou cinquième siècle avant Jésus-Christ, tandis que les autres sont du troisième ou du deuxième siècle avant Jésus-Christ. La défunte avait été enterrée avec les boucles de la photo du haut en place sur ses oreilles, au moyen d’un anneau. Les boucles de la seconde photo, en or, représentent une Nikè (une Victoire) ailée assise.

 

834d3 bracelet en or avec des têtes d'animal

 

834d4 bijou en or et pierres semi-précieuses (3e s. avant

 

Ce bracelet en or, beau et lourd, a été trouvé dans une tombe familiale de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième siècle. N’étant pas expert en zoologie, je ne saurais dire quel est l’animal, caprin ou ovin, qui en décore les extrémités, avec ces cornes longues, fines et d’une forme que je ne connais pas. Quant à ce pendentif en spirale du troisième siècle avant Jésus-Christ, chacune des trois chaînettes qui y sont fixées porte à son extrémité une pierre semi-précieuse.

 

834d5 deux bagues en or, 4e s. avant JC

 

Pour ces bagues en or, la notice donne 350-300 avant Jésus-Christ pour la première et, ce qui revient à peu près au même, fin quatrième siècle pour la seconde. Parce que ce n’est peut-être pas bien visible sur ma photo, je précise que ce que tient cette femme assise, à gauche, c’est une couronne et une phiale. Sur la seconde, l’inscription ΚΛΕΙΤΑΙΔΩΡΟΝ (à l’intention des hellénistes : c’est un datif avec iota adscrit) signifie “cadeau pour Kleita”. La femme enterrée avec cette bague devait donc y tenir, à ce cadeau. C’est touchant et émouvant.

 

834d6a tête d'Athéna sur un pendentif en or

 

Sur ce pendentif en or du quatrième siècle avant Jésus-Christ, on voit une tête d’Athéna bien joufflue. Gageons que si elle était vraiment comme cela, elle n’aurait pas jeté au loin sa flûte et aurait continué à en jouer.

 

834d6b Athéna sur médaillon de bronze

 

Tout au contraire, je trouve très belle cette Athéna d’un médaillon de bronze du deuxième siècle avant Jésus-Christ, qui provient probablement d’un atelier de l’île de Délos. Si belle, même, que j’ai préféré la prendre en gros plan.

 

834d6c tête d'Olympias, médaille jeux sportifs, Veroia

 

Même si Thessalonique n’a été fondée qu’après la mort de Philippe et celle d’Alexandre, nous sommes dans la Macédoine de ces deux rois, et dans l’actuelle capitale du pays dont ils sont les figures emblématiques. Or le premier est le mari d’Olympias, et le second est son fils. Je ne pouvais donc manquer de montrer ici cette médaille qui la représente. D’autant plus qu’elle est originaire de Ioannina, en Épire, que nous avons visitée en décembre 2010, qu’elle a été prêtresse de Zeus à Dodone, que nous connaissons aussi, et qu’elle a rencontré Philippe dans l’île de Samothrace où nous comptons nous rendre dans quelques semaines. Nous mettons donc nos pas dans les siens. Il s’agit d’une médaille frappée vers 225-250 de notre ère, à l’occasion des jeux sportifs de Véroia organisés pour célébrer la mémoire d’Alexandre.

 

834e1 vases à parfum en pierre

 

834e2 vases à parfum en verre

 

Ces vases à parfum sont, pour la première photo, en pierre et datent de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, tandis que ceux de la seconde photo, contemporains (325-300) des premiers, sont en verre coloré.

 

834e3 coupes multicolores de Chio

 

L’île de Chio était célèbre, entre autres, pour ses coupes multicolores aux sujets variés. Le musée en présente une belle collection, parmi laquelle j’ai choisi de réunir sur une même image ces trois-là. Les vitrines de cette salle ayant pour but de montrer les nombreux pays, villes, provinces avec lesquels Thessalonique était en relations commerciales, il était important pour le musée de parler des origines des objets, non de dates. De sorte que je ne suis pas capable ici de dater ces coupes…

 

834e4 mosaïque représentant l'hiver

 

Cette mosaïque qui représente une allégorie de l’hiver, avec sa couronne d’olivier et son gros manteau enveloppant, devait faire partie d’une grande mosaïque de sol dans une villa de la fin du troisième siècle de notre ère, mais dont on n’a retrouvé que le printemps et l’hiver.

 

834f1 tête de déesse, peut-être Déméter. Olynthos

 

Passons à quelques statues, ou plutôt têtes de statues. Et nous commençons par cette terre cuite de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ qui était accrochée à un mur d’une maison d’Olynthe. Lorsque l’on trouve des statues dans des sanctuaires ou à proximité, l’identité des dieux représentés ne pose aucun problème. Mais lorsqu’il s’agit d’un culte dans une maison privée et que rien de particulier (mosaïque de sol, statuettes avec attributs caractéristiques, etc.) ne vient donner d’indications, on reste dans le doute. C’est le cas pour cette déesse, dont certains pensent qu’il pourrait s’agir de Déméter. Je ne sais sur quels indices repose cette hypothèse. Mais ce buste me plaît beaucoup.

 

834f2 Tête d'Asklépios (fin 4e s. avant JC)

 

Ici, du fait du lieu de la découverte, il n’y a pas de doute, c’est Asclépios. Peut-être même est-ce la tête de sa statue de culte datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

834f3 dieu barbu, 175-200 après JC

 

Pas une seule hypothèse, rien du tout, on ignore totalement qui peut être ce dieu barbu de 175-200 après Jésus-Christ. Mais il est très beau, et je lui trouve quelque chose de christique, je ne serais pas étonné de le trouver dans une cathédrale romane de France. Hé non, c’est sûrement un dieu païen quoique saint Paul ait prêché à la synagogue un siècle et demi auparavant.

 

834f4 tête d'homme, expression typique 3e s. après JC

 

Lèvres pincées, sourcils froncés, regard intense, ce vieil homme du milieu du troisième siècle après Jésus-Christ exprime avec force sa tristesse et son amertume. En le regardant, je suis très touché par tout ce qu’exprime ce visage. Cette tension des sentiments est l’une des caractéristiques de l’art de cette époque.

 

834f5 tête 3e s. après JC, modifiée au 4e s

 

Cette sculpture a été exécutée, dans un premier temps, en ce même milieu du troisième siècle que la statue précédente, mais elle a été retravaillée au temps de l’empereur Théodose (né en 347, et empereur de 379 à sa mort en 395). D’ailleurs, on note que son regard se situe déjà au seuil de l’art byzantin. Puis, encore plus tard, un artiste a repris le ciseau pour lui ôter sa toge, trop typée citoyen romain, car on en a très probablement fait un apôtre ou quelque autre saint chrétien. D’ailleurs, il a été trouvé sur l’agora, où le culte chrétien était pratiqué depuis le sixième siècle.

 

834g1 fixation d'anse d'hydrie en bronze

 

834g2 Gorgone sur l'anse d'une situle de bronze

 

834g3 anse d'hydrie, 5e s. avant JC

 

Pour les Grecs, il n’était pas question de souder tout simplement une poignée sur un chaudron de bronze. Il y avait toujours à ce niveau une décoration, et ce dès l’époque mycénienne. Les ustensiles des Macédoniens, qui se réclamaient de la culture grecque et faisaient appel à des artistes du monde grec (Attique, Ionie, etc.), bénéficiaient aussi, dès l’époque archaïque, de ces raffinements, et ont évidemment continué à l’ère classique et à l’ère hellénistique. C’est ainsi que nous voyons sur la première photo ci-dessus une poignée qui se prolonge en main plaquée sur le récipient. Cette hydrie de bronze date des alentours de 560 avant Jésus-Christ. Sur la seconde photo, on voit une tête de Gorgone sur une situle utilisée comme cratère (pour mélanger le vin et l’eau, selon l’usage antique). Je lui trouve une teinte très dorée, pour du bronze. J’ignore si le bronze a été doré, ou si cette couleur résulte d’une composition particulière de l’alliage. Elle a été trouvée dans la tombe d’un homme enseveli au cinquième ou au quatrième siècle avant Jésus-Christ, avec de la vaisselle rituelle et de la vaisselle de banquet. Enfin, l’hydrie de ma troisième photo date du cinquième siècle avant Jésus-Christ, mais l’anse a subi une réparation à la fin du quatrième siècle. Et puis, vers 200 avant Jésus-Christ, l’hydrie a été utilisée comme urne funéraire. Cette tête de jeune femme qui la décore est plus simple, plus sobre que la précédente, mais je ne l’en trouve que plus belle.

 

834g4 calice d'argent à fond décoré en relief

 

Dans l’Antiquité, le vin rouge était si dense, si épais, qu’il était nécessaire, pour le rendre buvable, de le mêler à de l’eau, comme je le disais plus haut, dans un cratère (racine du verbe κεράννυμι, “je mélange”). Malgré cela, il restait suffisamment opaque pour dissimuler le fond de la coupe dans laquelle on le buvait. Ainsi, ce calice d’argent utilisé comme verre à vin dans les banquets révélait au buveur, quand il l’avait vidé, cette tête en relief qu’il ne soupçonnait pas auparavant. Le musée présente trois coupes de ce type, qui ne sont pas sans évoquer l’idée de ces godets à Mei Kwei Lu chinois (“saké chinois”) qui, par un effet optique de modification de la diffraction, montrent une image érotique quand on a bu. Sauf qu’ici c’est de meilleur goût, c’est plus raffiné…

 

834g5 couvercle de miroir en bronze, Eros ailé

 

Ceci est le couvercle d’un miroir en bronze de 350-325 avant Jésus-Christ. On y voit, accompagné d’un coq, un Éros ailé qui s’éloigne. Ici, contrairement à ce que nous avons vu au début, Éros ne porte pas de torche retournée, il n’a rien à voir avec la mort, il n’est que le dieu de l’amour. Il me semble que ce doit être une allusion à la légende de Psychè. Son mystérieux amant qui n’était autre que le dieu et ne la rejoignait que dans l’obscurité de la nuit lui avait interdit de tenter de voir son visage et de chercher à savoir qui il était. Mais la curiosité l’a emporté et, une nuit qu’il dormait, elle a allumé la lampe qu’elle avait préparée sous le lit mais, maladroitement, elle en a fait tomber une goutte d’huile brûlante sur l’épaule d’Éros qui s’est réveillé et s’est enfui pour toujours. J’ai bien l’impression que c’est ce départ que représente ce bronze, mais s’il en est ainsi Psychè n’a vraiment pas été perspicace si, faisant l’amour avec lui, elle a palpé dans son dos ces grandes ailes et ne s’est pas doutée que c’était bien bizarre pour un être humain…

 

834g6 lanterne de bronze (325-300 avant J.-C.)

 

Cet objet n’est pas une passoire, mais une lanterne de bronze datée 325-300 avant Jésus-Christ. La couleur est plutôt celle du cuivre, rien n’indique la proportion des différents métaux dans cet alliage. On allumait du feu à l’intérieur, et la lumière était censée passer par ces trous. Je pense que ce ne devait pas être très lumineux.

 

834h1 stèle d'un petit enfant juif, 17e siècle

 

834h2 stèle juive, Thessalonique, homme de 48 ans, 1860

 

Du fait de sa situation au débouché des routes de l’Europe Centrale sur un axe nord-sud, et sur la grande route Egnatia ouest-est reliant, suite à la via Appia, Rome à Byzance (puis Constantinople), et en tant que grand port sur la Méditerranée, Thessalonique a, dès sa création en 315 avant Jésus-Christ, attiré des populations nombreuses qui s’y sont fixées. Cela a d’abord été des personnes qui vivaient aux alentours et qui ont quitté leurs villages pour la ville moderne. Plaque tournante, elle a attiré des marchands, des marins, des immigrants divers. Au cours du second siècle de notre ère, plus que n’importe quelle autre cité de Macédoine ou de Grèce, elle a vu arriver des Grecs de Grèce centrale, du Péloponnèse, de Crète, des commerçants d’Asie Mineure, des immigrants d’Italie et aussi, comme je le disais dans mon premier article sur Thessalonique, des Juifs d’Égypte et d’ailleurs. Toutes ces arrivées ont fait de Thessalonique une cité hautement multiethnique et cosmopolite, sans toutefois que l’élément grec perde la main sur la ville. Comme je le disais dans cet article où je parlais de la situation des Juifs, nombreux sont ceux qui sont venus s’installer ici lorsque les Rois Catholiques d’Espagne les ont sommés de quitter le pays après avoir chassé les derniers Musulmans lors de la prise de Grenade en 1492. C’est pour cette raison que le musée accueille une exposition au sujet de leur présence dans la ville. Cette exposition, très intéressante, consiste surtout en de grands panneaux explicatifs et montrant des photos de lieux, de personnes et de documents. Parce que je ne vais pas, ici, reproduire ces tableaux, je choisis, parmi les objets présentés, deux pierres tombales.

 

La première est celle d’un petit garçon, rédigée en hébreu. Elle nous apprend qu’il était le fils de rabbi Israël Erera et qu’il est mort en kislev (c’est-à-dire novembre ou décembre), mais ne donne pas d’indication sur l’année. Il s’agissait probablement du dix-septième siècle.

 

Quant à la seconde de mes photos, elle représente une pierre tombale gravée en alphabet hébreu, mais en langue ladino, à savoir la langue particulière des Juifs sépharades venus d’Espagne qui, au cours des siècles, ont continué d’utiliser un langage basé sur l’espagnol, mais qui a évolué de façon autonome par rapport à l’espagnol d’Espagne. De plus, n’étant plus environnés de gens qui parlent une langue pure, ils ont subi l’influence du grec des autres habitants et de l’hébreu qui était la langue de leur religion et de leur culte. Le texte dit “Béni soit le juge de vérité. Ci-gît Jizhak Halfon. Puisse son âme reposer dans les jardins d'Éden. Il est mort âgé de 48 ans le 3 elul 5620” (27 août 1860). De toute évidence, ces pierres proviennent du cimetière profané par les Nazis en 1942.

 

834i1 musée de Thessalonique, cratère de Derveni

 

Ce cratère merveilleux

du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ a très tôt ensuite (dernier quart du quatrième siècle) été utilisé comme vase funéraire et a été découvert en 1962 dans le dit “cimetière de Derveni” dont j’ai parlé au début au sujet du “papyrus de Derveni”, aussi l’appelle-t-on “le cratère de Derveni”. Sur le rebord est gravé le nom du propriétaire du vase, “Astiôn, fils d'Anaxagoras, de Larissa” (en Thessalie), lequel est vraisemblablement le défunt dont il contient les cendres. Ce vase de quarante kilos est le seul et unique récipient de bronze de cette période  avec des décorations en relief que l’on ait retrouvé intact. On suppose qu’il est l’œuvre d’un artisan d’une cité ionienne de Chalcidique, qui aurait fait son apprentissage à Athènes. Sa couleur dorée vient du savant dosage d’étain dans le bronze, car il ne contient absolument pas d’or.

 

834i2 Cratère de Derveni, Dionysos et Ariane

 

834i3 musée de Thessalonique, cratère de Derveni

 

834i4-musee-de-Thessalonique--cratere-de-Derveni.JPG

 

Le sujet principal est l’omnipuissance de Dionysos sur la nature, son pouvoir sur la génération et sur la mort. C’est un véritable hymne au dieu. La scène la plus importante est (première photo) celle où l’on voit Dionysos avec Ariane. On se rappelle qu’Ariane, tombée amoureuse, avait aidé Thésée à retrouver son chemin dans le Labyrinthe après avoir tué le Minotaure, en dévidant à l’aller un fil qu’il a pu suivre au retour. Mais cette aide était fournie contre la promesse que Thésée l’épouserait. Il a pu quitter la Crète grâce à elle, il l’a emmenée comme promis sur son navire, mais lors d’une escale à Naxos il l’a abandonnée endormie sur le rivage. Racine fait dire à Phèdre, sa sœur, ces vers inoubliables :

“Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !” 

La pauvre Ariane se consumait en larmes quand Dionysos, sur un char traîné par des panthères, passa par là, fut séduit par la beauté de la jeune femme et décida de l’épouser. Il l’emmena sur l’Olympe et lui offrit un diadème d’or confectionné par Héphaïstos. Nous voyons ici Dionysos posant affectueusement une jambe sur la cuisse d’Ariane et Ariane soulevant son voile en se tournant vers son divin mari. Derrière Dionysos, sa panthère. La seconde photo est un gros plan sur Silène, le tuteur de Dionysos qui l’accompagne dans son cortège. Sur le corps du vase, les sujets sont en haut-relief, mais sur les épaulements ce sont des sujets en ronde-bosse comme cette Ménade de ma dernière photo. Le mot Ménade (Μαινάδα) est en rapport avec le verbe μαίνομαι “je suis fou, je délire”. Les Ménades, les “femmes en délire”, sont possédées par le dieu qui insuffle en elles une folie mystique. Elles sont les suivantes de Dionysos, esprits orgiaques de la nature. C’est ce qu’exprime l’attitude de celle-ci.

 

Ce cratère de Derveni n’est pas ici à sa place. J’aurais dû en parler au moment où je traitais des objets de bronze. Mais je l’ai trouvé si beau, il m’a tellement impressionné, que j’ai souhaité terminer avec lui mon article sur le musée archéologique de Thessalonique. Et ainsi clore la série de cinq articles sur notre visite de cette ville.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 01:57

Ici et là dans mes articles sur la Macédoine ou sur Thessalonique, j’ai déjà éparpillé des informations. Rassemblons d’abord tout cela. Dans cette position exceptionnelle de débouché sur la Méditerranée pour tous les Balkans et l’Europe Centrale, la petite ville de Thermè a été choisie par Cassandre, l’un des généraux d’Alexandre le Grand qui, après sa mort en 323, assume à partir de 315 le règne sur la Macédoine et la Grèce, pour créer une ville nouvelle. Sa femme est une demi-sœur d’Alexandre. En effet, en 357 Philippe avait épousé en quatrièmes noces (une femme chaque année 360, 359, 358, 357) Olympias et avec elle avait eu en 356 Alexandre et en 355 Cléopâtre. Cette fois-ci il attend cinq ans, de 357 à 352, avant de se marier pour la cinquième fois et épouse Nicésipolis, une Thessalienne de Phères. Ce mariage est aussi politique, parce qu’il vient de s’emparer de la Thessalie, a fait jeter à la mer ses 3000 prisonniers, a investi, précisément, la ville de Phères et prend la tête de la Ligue Thessalienne. En grec, la victoire se dit Nikè, aussi quand lui naît une fille en 351 l’appelle-t-il, très diplomatiquement, Thessalo-nikè. Cassandre offre la grande ville nouvelle à sa femme et lui donne son nom.

 

En 168 avant Jésus-Christ, c’est la conquête romaine. Les siècles passent, la république romaine devient l’empire, l’empire devient immense et il est attaqué de toutes parts par les Barbares et par des révoltes intérieures. En 385 après Jésus-Christ, l’empereur Dioclétien cherche les causes de la décadence de la grandeur de Rome. Il pense que cet espace géographique est trop vaste pour être contrôlé par un seul homme, d’autant plus qu’il veut renforcer le pouvoir absolu de l’empereur. Tout le faste des génuflexions et des prosternations devant le monarque, les règles rigides de l’étiquette, c’est lui qui les a introduits, il renforce le contrôle économique, etc. Et, tout en restant le maître absolu, il s’adjoint un égal, Maximien. Il y a donc deux “augustes”. Mais il pense que l’on s’use dans le pouvoir, et que l’empereur a le devoir d’abdiquer au bout de vingt ans. Le système de cette diarchie (deux chefs) fonctionnant bien, il le renforce en 393 en plaçant des adjoints auprès des augustes. Ils sont empereurs aussi, mais avec le titre de Césars. Après vingt ans, soit en 305, les augustes démissionneront et seront automatiquement remplacés par leurs césars, lesquels se choisiront de nouveaux césars pour les seconder. Ce choix est très encadré, pas de liens de parenté directe pour éviter les dynasties, longue expérience militaire et administrative, etc. En 305 Dioclétien se retire comme prévu mais Maximien rechigne et ne partira que sous la pression de son collègue, il y a des luttes pour la succession des césars, finalement ce système de la tétrarchie (quatre empereurs) échoue et Constantin reprend le tout à lui seul à la force du poignet. Mais je sors de mon sujet.

 

Car pour ce qui concerne le présent article, c’est que les deux augustes délimitent leur zone de responsabilité. Dioclétien règne sur l’orient, il a son siège à Nicomédie (aujourd’hui Izmit, dans le nord de l’Asie Mineure, à environ 150 kilomètres à l’est d’Istanbul) et Maximien règne sur l’occident, avec son siège à Milan. En effet, pour assurer l’égalité, aucun des empereurs ne peut siéger dans la capitale historique, Rome. Le césar de Maximien, Constance-Chlore, siège à Trèves. L’Illyrien Dioclétien se choisit un César illyrien comme lui, Galère (né vers 250, césar en 293, auguste en 305, mort en 311) qu’il installe à Sirmium (c’est-à-dire aujourd’hui Mitrovica au nord-ouest de la Serbie, à environ 75 kilomètres à l’ouest de Belgrade). Mais nous allons voir tout à l’heure que Galère aime Thessalonique, qu’il y réside souvent et qu’il s’y fait construire un palais.

 

833a1 à Thessalonique, forum romain

 

833a2 à Thessalonique, forum romain

 

833a3 à Thessalonique, forum romain

 

Mais d’abord, un rapide coup d’œil au cœur de la vie romaine, le forum. Sur leur agora, les Grecs avaient des boutiques. D’ailleurs, en grec moderne, le terme agora veut dire marché. Le forum romain est beaucoup plus vaste et tout autour s’organisent les édifices publics, administrations, temples, salles d’assemblées, toilettes publiques. En prenant la place de l’agora grecque, le forum romain a dû abattre des boutiques pour pouvoir s’étendre. Le petit odéon que l’on voit ici a accueilli des combats de gladiateurs.

 

833a4 Las Incantadas à Thessalonique, milieu 18e siècle

 

Cette gravure représente un monument qui n’est plus en place. Les Juifs sépharades de Thessalonique, dans leur langage qui restait basé sur l’espagnol de leur pays d’origine, lui avaient donné au dix-septième siècle le nom de Las Incantadas, les Enchantées, en vertu d’une légende selon laquelle ce portique aurait séparé les appartements d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine et ceux de la femme du roi de Thrace, que son mari soupçonnait d’être amants. Aussi avait-il fait jeter un sort sur le portique, pour que quiconque le franchirait soit transformé en pierre. La population turque musulmane, elle, l’appelait suret maleh (statues d’anges), et pour les Grecs c’était Les Idoles. Chaque pilier porte une sculpture sur chaque face. On trouve une Nikè ailée (Victoire) avec une Bacchante, Ariane sœur de Phèdre et épouse de Dionysos avec l’un des Dioscures, Castor ou Pollux, Dionysos et sa panthère avec Aura, la Brise de mer, et enfin Léda et le cygne dont Zeus a pris l’apparence avec Ganymède et l’aigle Zeus qui l’a enlevé. La gravure que représente ma photo a été réalisée vers le milieu du dix-neuvième siècle et elle est extraite de The Antiquities of Athens, Londres 1762-1794, par J. Stuart et N. Revett (je l’ai photographiée le 10 novembre 2011 au musée Benaki d’Athènes). Or en 1865, l’historien français Emmanuel Miller a remarqué ce portique, enclavé dans un bâtiment appartenant à un Juif et il a tout de suite voulu l’obtenir. Négociation, prix élevé, nouveau prix fixé par les autorités turques, obtention des autorisations, et les Incantadas se sont retrouvées au Louvre. Certains écrivent que le monument a été volé. Ce n’est pas vrai, puisqu’il a été payé et que la Macédoine dépendait encore de l’Empire Ottoman qui a ratifié l’achat et l’exportation. Il se trouve que pour les célébrations, en janvier prochain, du centenaire du rattachement de la Macédoine à la Grèce indépendante, le musée du Louvre va faire mouler les statues et offrir à la Municipalité de Thessalonique moulages et moules.

 

833b1 à Thessalonique, villa romaine

 

833b2 Thessalonique, culte impérial, temple ionique archa

 

Dans mon premier article sur Thessalonique, j’ai montré comment les excavations pour la construction du métro étaient menées au pinceau par des archéologues. Dans mon article sur le musée byzantin de Thessalonique, j’ai parlé de la récupération d’antiquités lors de la construction d’un immeuble. La ville moderne étant construite sur la ville antique dont le tissu urbain était dense, il est évident que le sous-sol est truffé de vestiges d’époque hellénistique ou romaine. En voici deux exemples. La première photo montre une villa romaine, la seconde un temple dédié au culte impérial. En effet, depuis le début de l’empire, les empereurs sont divinisés, d’abord après leur mort, et à l’époque de Dioclétien de leur vivant déjà.

 

833c1 Thessalonique, palais de Galère

 

833c2 Thessalonique, palais de Galère, basilique

 

Mais venons-en au palais de Galère, qui est l’un des monuments antiques de Thessalonique les plus impressionnants. La construction du palais commence au début du quatrième siècle, destiné aux séjours temporaires de l’empereur. C’est un complexe immense, dont de vastes portions ont été mises au jour en au moins trois endroits de la Thessalonique moderne. Ici, c’est la basilique, un bâtiment qui sert de salle d’audiences. Elle mesure 24 mètres sur 67 à l’intérieur, et environ 30 mètres de haut (à titre de comparaison, Notre-Dame de Paris fait 43 mètres sous voûte et le Panthéon de Rome 43,30 mètres).

 

833c3 Thessalonique, palais de Galère, basilique

 

833c4 Thessalonique, palais de Galère

 

Les murs de cette salle immense étaient revêtus de marbre et les sols de mosaïque. Les deux photos ci-dessus montrent cette mosaïque. Si l’on observe attentivement les deux images, on comprend que la première représente la bordure avec sa ligne de cœurs, et la seconde le décor de l’ensemble du sol.

 

833c5 Thessalonique, palais de Galère

 

833c6 Thessalonique, palais de Galère

 

Ces deux photos, prises de l’autre côté du site, montrent l’ampleur de ce complexe, dont pourtant seule une partie émerge ici. J’ignore si nous aurons un jour l’occasion de visiter le site de l’antique Sirmium en Serbie, j’ignore si le palais impérial y a été mis au jour, mais quand on sait que ce que j’ai là sous les yeux n’est qu’une partie d’une résidence secondaire d’un empereur-adjoint, il est difficile d’imaginer le palais principal…

 

833d1 Thessalonique, arc de Galère

 

833d2 Thessalonique, arc de Galère

 

833d3 Thessalonique, arc de Galère

 

833d4 Thessalonique, arc de Galère

 

J’ai dit que le système de la tétrarchie avait été mis en place par Dioclétien, entre autres raisons pour améliorer la sécurisation des frontières et la défense de l’empire contre les incursions des Barbares. En 298, Galère attaque les Perses en Arménie, occupe le pays, franchit le Tigre, poursuit ses conquêtes. Dioclétien, qui est son auguste, signe la paix et célèbre les succès de son césar. À Thessalonique, un superbe arc de triomphe de marbre est élevé à sa gloire. C’est lui que nous voyons ici sur la première photo. Les sculptures évoquent ses campagnes victorieuses, couleur locale incluse puisque l’on voit des caravanes de dromadaires sur la quatrième photo. La deuxième représente Galère affrontant Narsès, le roi des Perses, alors que dans la réalité il semble qu’ils n’aient jamais eu l’occasion de se battre personnellement face à face. Sur la troisième photo, on voit les quatre tétrarques en train de sacrifier sur un autel, car il convient de montrer l’unité et l’entente entre eux. Trois d’entre eux sont en toge romaine, le quatrième, celui qui sacrifie, est en tenue militaire. Bien entendu, celui-là c’est Galère. Dans mon article sur Florina, le 13 juillet dernier, j’ai décrit la via Egnatia, prolongement, de l’autre côté de l’Adriatique, de la via Appia Rome-Brundisium (Brindisi) sur l’itinéraire de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à Constantinople. Cette voie essentielle passait par Thessalonique. Aujourd’hui encore, sur son ancien tracé, Egnatia odos (la rue Egnatia) traverse la ville d’ouest en est, et elle était majestueusement enjambée par l’arche principale de l’arc de Galère qui lui est perpendiculaire, mais seules subsistent trois arches latérales sur les huit qu’il comportait au total. Il semble que, même si le siège du césar d’Orient reste à Sirmium, Galère se soit durablement installé à Thessalonique à partir de 299, pour en faire sa base d’opérations contre les Sarmates, Scythes nomades des steppes d’Ukraine, de Russie méridionale, de Hongrie.

 

833e1 Thessalonique, Rotonda

 

 833e2 Thessalonique, Rotonda

 

Et puis il y a la célèbre Rotonda, inscrite au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. C’est Galère qui l’a construite en 306 dans le prolongement de son palais et de son arc de triomphe. Peut-être était-ce le temple d’un dieu, certains avancent le nom de Zeus, peut-être plutôt Galère envisageait-il d’en faire son mausolée, mais lorsqu’il est mort en 311 il a été enterré en Serbie. Constantin, le premier empereur chrétien, fait de la Rotonda une église chrétienne. En 379, le général espagnol Théodose, âgé de 34 ans, est proclamé empereur d’Orient. En 380, il est baptisé à Thessalonique dans cette église. Puis en 381 il fait fermer tous les temples païens, en interdit l’accès sous peine de mort et, proclamant le christianisme religion officielle de l’Empire, il interdit les autres cultes. Le violent Galère avait poussé Dioclétien à signer les édits de persécution des chrétiens (en 303), moins d’un siècle plus tard Théodose le chrétien ne se montre pas plus tolérant envers les païens. La Rotonda devient la cathédrale de Thessalonique et le restera pendant plus d’un millénaire.

 

833e3 Thessalonique, minaret de la Rotonda

 

833f1 Thessalonique, devant la Rotonda

 

Puis vient la conquête ottomane de 1430. Les Turcs ne vont transformer cette grande et belle église en mosquée qu’en 1590 en lui adjoignant un minaret dont seule la pointe a été abattue aujourd’hui, mais ma photo en contre-plongée ne permet pas de s’en apercevoir. Désormais, on a appelé la Rotonda Mosquée de Soliman (en effet, Soliman le Magnifique était mort peu auparavant, en 1566). Dans la cour, ils ont aussi construit cette fontaine aux multiples écoulements afin de permettre les ablutions rituelles avant d’entrer dans la mosquée.

 

833f2 Thessalonique, Rotonda, sarcophage antique

 

833f3 Thessalonique, Rotonda, cimetière musulman

 

833f4 Thessalonique, Rotonda, cimetière musulman

 

833f5 Thessalonique, Rotonda, pierre de tombe juive (1903-1

 

Au pied de la Rotonda se trouvait un cimetière. On y trouve aussi bien quelques sarcophages chrétiens que des tombes turques musulmanes, que des stèles juives. Ailleurs, j’ai eu l’occasion de dire que la religion hébraïque n’autorisait en aucun cas d’exhumer les morts, de sorte qu’il ne peut normalement pas exister d’ossuaire juif, et que les tombes se superposent pendant des siècles. Aussi, je suppose que ces stèles brisées et en désordre sont le fait des profanations nazies du début de l’année 1943. Car lisant l’année 5664, j’ai interrogé Internet pour avoir la correspondance dans le calendrier grégorien, c’est 1902 ou 1903 selon le mois. Le temps ne peut justifier que cette pierre épaisse soit brisée.

 

833g1 Thessalonique, Rotonda

 

833g2 Thessalonique, sol de la Rotonda

 

833g3 Rotonda de Thessalonique, coupole

 

Les siècles ont passé, les Ottomans ont rendu Thessalonique à la Grèce en 1912, et la mosquée Soliman est redevenue une église orthodoxe, qui a été consacrée à saint Georges. La plupart du temps elle est ouverte à la visite comme un musée gratuit, mais en certaines occasions elle est utilisée comme lieu de culte pour des célébrations. À l’intérieur, des échafaudages partout… Malgré cela, elle est impressionnante. Le dôme mesure 24,50 mètres de diamètre, et à l’extérieur il culmine à 30 mètres. Les murs font plus de six mètres d’épaisseur, ce qui leur confère une résistance à toute épreuve. Ils ont permis au monument de survivre aux nombreux tremblements de terre, dont certains violents, qui ont secoué Thessalonique au cours des siècles, et font de la Rotonda la plus ancienne église chrétienne de Grèce, et peut-être du monde.

 

833g4 Thessalonique, Rotonda

 

833g5 Thessalonique, Rotonda

 

Face à l’entrée, une chapelle vient se greffer sur cet énorme bâtiment cylindrique. Avec son autel et son grand crucifix, elle témoigne que l’on est bien dans un lieu de culte. Mais, en l’absence d’iconostase et devant cet autel en pleine vue au milieu de cette chapelle, on se croirait plutôt dans une église catholique qu’orthodoxe. La voûte est délicatement peinte d’une Ascension.

 

833h1 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

833h2 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Mais le plus admirable, ce sont les mosaïques de la coupole. Certes, elles ont souffert du temps, et de plus ce qui représentait des visages a été impitoyablement détruit ou, ce qui est un moindre mal, caché sous une couche de plâtre.

 

833h3 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

833h4 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Mais ce qui en reste est absolument magnifique. Nous sommes restés un long moment à les contempler, béats d’admiration. Nous y sommes revenus deux fois. Et la plupart des touristes qui entraient dans la Rotonda étaient comme nous subjugués. Les couleurs, la finesse du dessin, l’harmonie de l’ensemble…

 

833h5 Thessalonique, mosaïque de la Rotonda

 

Encore une image de ces mosaïques de la Rotonda avant de clore l’article concernant la Thessalonique antique, et plus particulièrement celle de Galère. Ce militant du paganisme avait du goût... Même si l'ange chrétien que nous voyons ne peut remonter jusqu'à son époque.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 22:21

Après avoir vu nombre d’églises byzantines, il est logique de parler du musée byzantin de Thessalonique. Installé dans un beau bâtiment moderne, bien présenté, il expose des collections diverses remontant pour certaines pièces à une époque antérieure à l’établissement de l’Empire Byzantin, et allant, pour d’autres, dont des icônes et des gravures, bien au-delà de la conquête ottomane, puisque l’on atteint le dix-neuvième siècle.

 

832a distribution d'eau à Thessalonique

 

Il est expliqué que Thessalonique était, dès l’époque romaine, fort bien équipée pour la distribution d’eau. Par aqueduc, l’eau était amenée dans de grandes citernes, et de là elle était distribuée par des tuyaux de terre cuite souterrains comme ceux qui sont montrés ici.

 

832b1 Ornements d'os, Egypte, 2e-3e siècles

 

Ces délicats ornements sculptés sur os proviennent d’Égypte et sont datés entre le deuxième et le quatrième siècles de notre ère. C’est en effet près de deux siècles avant la conquête romaine de la Macédoine qu’Alexandre a conquis l’Égypte et y a créé la ville d’Alexandrie, et c’est l’un de ses généraux qui après sa mort a fondé la dynastie qui y régnera jusqu’à la mort de Cléopâtre. Les relations entre Thessalonique et l’Égypte remontent donc très loin. Dans mon article consacré à la ville de Thessalonique, j’explique aussi comment de nombreux Juifs établis en Égypte sont partis pour Thessalonique vers 145 avant Jésus-Christ. Mais beaucoup aussi sont restés, de sorte que l’on ne peut s’étonner de liens, sinon familiaux au bout de plusieurs siècles, du moins commerciaux.

 

832b2 Verrerie, tombes 3e-5e siècles

 

Il est présenté aussi toute cette verrerie de formes et de couleurs variées. Elle a été trouvée dans des tombes datées entre le troisième et le cinquième siècles de notre ère.

 

832b3 Broderie d'or 3e-5e siècles

 

Le musée montre quelques tissus remontant également entre le troisième et le cinquième siècles. Leur état de conservation est parfois étonnant, comme pour celui, brodé, de ma photo. J’ai choisi de cadrer ici sur un détail, mais le vêtement est complet, avec ses manches. Il n’est pas précisé, et c’est dommage, où il a été trouvé, pour être resté en si bon état. Vraisemblablement pas dans une tombe, je suppose.

 

832c1 Tombe d'Eustorgios, 4e siècle

 

Plusieurs tombes antiques ont été transportées entières dans le musée, ce qui permet non seulement d’apprécier les peintures qui les décorent, mais en outre de voir comment elles étaient constituées. Celle-ci, du quatrième siècle, est la tombe d’Eustorgios. Les peintures représentent des scènes du culte familial de la mort.

 

832c2 Tombe du professeur Eutychios, 5e ou 6e siècle

 

L’inscription sur cette pierre révèle que dans cette tombe, que l’on date du cinquième ou du sixième siècle, était enterré un chrétien, professeur du nom d’Eutychios.

 

832c3 chapiteau corinthien début 4e siècle

 

Ce chapiteau corinthien daté du début du quatrième siècle est orné de feuilles d’acanthe. Sa provenance n’est pas indiquée.

 

832c4 frise zoomorphique, Agios Minas, 5e siècle

 

En Italie, et notamment dans les Pouilles, nous avons vu de multiples cathédrales décorées d’animaux, démons, monstres, sculptés dans la pierre. Ici c’est très rare, mais le musée montre une longue frise zoomorphique, provenant d’une église Agios Minas et datant du cinquième siècle.

 

832c5 Panagia Acheiropoieta, 6e siècle

 

Cette frise est plus végétale, mais on y voit un oiseau picorant des raisins et surmonté d’une abeille, et à droite une sorte de lézard ou de salamandre. Cet élément provient de la Panagia Acheiropoietos dont j’ai parlé dans mon précédent article, et date du sixième siècle.

 

832c6 Le Bon Pasteur, 2e décennie du 4e siècle

 

Cette statue du Bon Pasteur est de la deuxième décennie du quatrième siècle. Sans autre précision…

 

832d1 Sol d'un triclinium, maison du 5e siècle

 

On était en train de construire un immeuble dans le centre de Thessalonique quand les excavatrices ont rencontré les restes d’une maison paléochrétienne du cinquième siècle. Les travaux ont été immédiatement stoppés et les archéologues ont investi le terrain. Ce qui a été retrouvé, comme ce fragment de mosaïque de sol, a été transféré au musée, puis le site a été soigneusement recouvert et la construction de l’immeuble a pu reprendre.

 

832d2 Triclinium 2e moitié du 5e siècle

 

Ici c’est toute une salle d’une villa de la seconde moitié du cinquième siècle qui a pu être récupérée. Il s’agit d’un triclinium, c’est-à-dire une salle à manger, salle de réception d’une maison privée.

 

832d3 mosaïque Panagia Acheiropoieta, milieu 5e siècle

 

Cette très fine mosaïque, très colorée et dorée, provient de la Panagia Acheiropoietos et, comme l’église, elle date du milieu du cinquième siècle. Je disais que l’église avait recouvert, entre 550 et 570, un complexe de bains romains.

 

832d4 mosaïque murale, Agios Dimitrios, 5e-6e siècle

 

Nous avons vu que l’église Agios Dimitrios avait remplacé, au septième siècle, une église antérieure détruite par le feu. Cette mosaïque murale représentant saint Dimitri est datée du cinquième siècle ou, au plus tard, du sixième. Elle a donc survécu à l’incendie. Et par chance, elle a pu être sauvée du second incendie qui a ravagé l’église en 1917.

 

832d5 mosaïque de sol, église des Taxiarques, 6e siècle

 

Allez, encore une mosaïque, et on passe à autre chose. Cet oiseau ornait une mosaïque de sol de l’église des Taxiarques à Thessalonique.

 

832e1a reliquaire en argent, fin 4e siècle

 

832e1b reliquaire en argent, fin 4e siècle

 

Ce superbe reliquaire en argent a été réalisé à la fin du quatrième siècle et, nous informe-t-on, il représente des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Sur ma première photo, l’homme à droite qui porte ce symbole christique est trop âgé pour être Jésus, mort à 33 ans. Je ne parviens pas à identifier la scène, mais je pense que Jésus est au centre, avec deux doigts levés. Peut-être à droite est-ce saint Pierre. Ma seconde photo, qui montre une autre face, est pour moi beaucoup plus claire. Pas de doute, c’est Daniel dans la fosse aux lions et quand, demain, le roi Darius qui aurait bien voulu le protéger va aller le voir, les lions l’auront respecté. Alors il jettera dans la fosse ses mauvais conseillers (c’est sévère, mais ils l’ont mérité), mais aussi leurs femmes et leurs enfants (voir La Fontaine “Si ce n’est toi, c’est donc ton frère […] C’est donc quelqu’un des tiens”), tant pis pour eux, et les lions les ont immédiatement dévorés. Et Daniel n’a plus eu d’ennuis, ni avec Darius, ni avec Cyrus. Ces deux rois ont vécu au sixième siècle avant Jésus-Christ.

 

832e2 vaisselle de table, ateliers macédoniens (fin 4e-dé

 

Voici de la vaisselle de table fin quatrième siècle ou début cinquième. Nous savons que Thessalonique est en relation avec bien des régions du monde connu, mais ces objets proviennent d’ateliers macédoniens.

 

832f1 monnaies de la dynastie Isaurienne (717-802)

 

Le musée montre un grand nombre de pièces de monnaie de toutes les époques de Byzance. Nous commençons, en haut, par une pièce de la dynastie Isaurienne (717-802). Il est une chose que j’aime bien faire, c’est mettre en relation des faits, des lieux, des personnes. En l’occurrence, nous sommes allés dans l’île de Santorin, nous avons marché sur le volcan, et c’est –entre autres– parce que le volcan crachait des cendres, des pierres, de la lave, que la terre tremblait, qu’une île surgissait de la mer, que Léon l’Isaurien, le premier empereur de cette dynastie, a choisi comme un moyen de catharsis, un moyen d’apaiser la colère divine, cet iconoclasme qui a eu tant de répercussions, des Byzantins émigrant en masse vers l’Occident, et un nombre incalculable d’œuvres d’art disparaissant. Et je ne peux m’empêcher de citer de nouveau La Fontaine : “Je crois que le Ciel a permis / Pour nos péchés cette infortune”. La pièce de gauche est de la dynastie macédonienne (867-1056), et celle de droite, anonyme, est située vers le dixième ou le onzième siècle.

 

832f2 monnaies de la dynastie macédonienne (867-1056

 

Ils ne sont pas des prix de beauté, ceux de la pièce d’or, en haut, mais très amusants. Il s’agit d’une pièce de la dynastie des Comnène (1081-1185), ainsi que la pièce en-dessous à gauche. Il s’est passé bien des choses fondamentales, pendant ce siècle, et notamment la montée en puissance des Normands en Italie ou, en ce qui nous concerne, le pillage que ces mêmes Normands perpètrent à Thessalonique qu’ils prennent le 24 août 1185, mais au jeu des relations, je dirai que nous étions il y a deux semaines à Kastoria, et que Manuel Comnène revenant de cette ville à Byzance en 1154 apprit à son arrivée la naissance de sa fille Anne, qui mourra en 1158, et qu’il ne faut pas confondre avec une autre Anne Comnène (1083-1153), femme cultivée, philosophe, mathématicienne, auteur de l’Alexiade, une immense somme qui conte les guerres de son père Alexis Comnène, et qui sera une source précieuse d’information pour les historiens. La troisième pièce, à droite, porte le nom de Théodore Roupénios, un sébaste que l’on ne situe pas très bien (onzième ou douzième siècle). Il n’est peut-être pas inutile de préciser que le titre de sébaste était une simple traduction grecque du latin Augustus dans l’Empire d’Orient, et que les Comnène ont ressuscité ce mot pour en faire un simple titre de noblesse.

 

832f3 monnaies byzantines du 12e siècle

 

La première pièce, en haut, est frappée au onzième siècle par les “Vengeurs de Sainte Sophie de Constantinople”. J’avoue ne pas savoir qui sont ces vengeurs et de quoi ils vengent cette église qui n’a pas encore été souillée par les pillards de la Quatrième Croisade détournée, et encore moins été prise par les Ottomans et transformée en mosquée. À moins que je traduise mal la notice du musée, rédigée uniquement en grec (Των εκδίκων της Αγίας Σοφίας Κωνσταντινουπόλεως).  La seconde pièce, à gauche, est moins mystérieuse pour moi, elle a été frappée par Bohémond, prince d’Antioche (1163-1201), que je connais surtout pour avoir été victorieux en 1188 du célèbre Égyptien Saladin qui, lancé dans un djihad, tentait d’envahir son royaume après avoir reconquis Jérusalem sur les Francs l’année précédente. Quant à la pièce de droite, elle est d’Isaac Doukas Comnène qui a fait sécession avec l’Empire, s’est proclamé empereur de Chypre en 1184, et a été défait par Richard Cœur de Lion qui prend l’île et dépose Isaac.

 

832f4 trésor de 40 pièces de Thessalonique

 

Finissons par un joli paquet de pièces, un trésor de quarante monnaies de Thessalonique frappées entre 1143 et 1180. Car, après toutes ces pièces de l’Empire Byzantin frappées à Constantinople ou ailleurs, je ne dois pas oublier que je suis à Thessalonique et qu’il faut donner à cette ville une place d’honneur dans le présent article.

 

832f5 plaque de fermeture, Croix et vigne, fin 10e-début 1

 

Cette plaque de pierre de la fin du dixième siècle ou du début du onzième est une fermeture.. On y remarque la croix à deux branches et une plante dont les feuilles sont clairement de vigne, mais qui porte des fruits curieux.

 

832f6 plaque de pseudo sarcophage 11e-12e siècle

 

Un peu plus tardive (onzième ou douzième siècle), cette pierre sculptée est une plaque de pseudo sarcophage. On y voit le traditionnel paon picorant ce qui, ici, ressemble vraiment à du raisin.

 

832f7 monument sépulcral, Agia Sofia, après 1224

 

C’est de l’église Agia Sophia que provient ce monument sépulcral où a été préservée cette intéressante fresque. On la date d’après 1224.

 

832g1 Icône de bronze (Agios Dimitrios), 14e siècle

 

Les icônes étaient –bien avant que le terme soit utilisé  en informatique– des images, selon l’étymologie grecque. Et, dans la religion chrétienne orthodoxe, des représentations pieuses, de Jésus ou de saints. Le mot iconoclaste veut dire briseur d’images. En fait, on pense généralement à des peintures, souvent sur bois, et d’un style bien particulier qui n’a guère évolué au cours des siècles. Mais en réalité, le mot peut s’appliquer à toute représentation religieuse, comme pour cette icône de bronze du quatorzième siècle représentant Agios Démétrios (saint Dimitri).

 

832g2a Epitaphios brodé d'or, vers 1300

 

832g2b Epitaphios brodé d'or, vers 1300

 

J’aime beaucoup cet épitaphios (tissu qui recouvre le cercueil) brodé d’or qui date des environs de 1300, pour l’extraordinaire expressivité des personnages, et tout particulièrement de cet ange effaré.

 

832g3 Tunique (sakkos) de l'évêque de Melnik, 1745-1753

 

Autre très belle broderie, celle qui orne un sakkos, ou tunique, de Ioannikios, évêque de Melnik de 1745 à 1753. Melnik est une ville à l’extrême sud-ouest de la Bulgarie, quasiment plein nord de Thessalonique. Je ne peux me dire enthousiasmé par la profusion de l’ornementation, je préfère plus de sobriété, mais il faut bien reconnaître que c’est un travail d’une rare richesse.

 

832h1 Evangile enluminé, fin 11e-début 12e siècle

 

832h2 Evangile manuscrit, fin 13e-début 14e siècle

 

Ces photos représentent deux évangiles. Sur la première photo, on voit une page d’enluminure. Le livre date de la fin du onzième siècle ou du début du douzième. Le second livre est plus récent, fin treizième siècle ou première moitié du quatorzième, et c’est un évangile manuscrit, Gutenberg ayant vécu au quinzième siècle (il est mort en 1468).

 

832h3 manuscrit de musique, 14e-15e siècle

 

832h4 manuscrit de musique, 17e siècle

 

Voici maintenant deux manuscrits de musique. Le premier est situé entre le quatorzième et le quinzième siècles, le second est du dix-septième siècle.

 

832h5 manuscrit liturgique, 1638, musée Byzantin

 

L’imprimerie existait depuis belle lurette en 1638, et elle était de pratique tout à fait courante, et c’est pourtant la date de réalisation de ce beau manuscrit liturgique.

 

832i1 Musée byzantin, Panagia Dexiokratoussa, vers 1200

 

Un musée byzantin étant aussi, bien sûr, un musée de l’orthodoxie, il convient de faire une large place aux icônes. En voici donc quelques unes que je classe par ordre chronologique. Nous commençons par cette Vierge, une Panagia Dexiokratoussa datant des alentours de 1200. 

 

832i2 Agia Matrona, 16e siècle, musée Byzantin

 

832i3 sainte Catherine (agia Aikaterini), 17e s., musée By

 

Ces deux icônes sont l’une du seizième siècle, l’autre du dix-septième. La première représente sainte Matrone. Au sujet de cette sainte que j’avoue ne pas connaître, je me contente de recopier ce qu’en dit Wikipédia. Elle était servante dans une famille juive de Thessalonique, et elle périt en martyre, en 304, sous les coups de bâton. Je rappelle que 304, c’est la pleine époque de persécution des chrétiens sous Dioclétien. Sur la seconde icône, avec cette roue il est facile de reconnaître sainte Catherine d’Alexandrie, environnée de livres.

 

832i4 Jean Baptiste, Jean Chrysostome, Catherine, 18e sièc

 

Nous voici au dix-huitième siècle. Sur cette icône au dessin très léché, nous voyons à gauche saint Jean Baptiste, que l’Église orthodoxe représente généralement ailé, au centre ce personnage est saint Jean Chrysostome, et à droite nous retrouvons sainte Catherine, mais ici dépourvue de ses attributs habituels.

 

832i5 Agia Marina, 18e siècle, musée Byzantin

 

Nous ne quittons pas le dix-huitième siècle avec cette icône d’Agia Marina, sainte Marine. Je trouve son style très différent de celui de l’icône précédente, avec des rappels de la manière de l’époque proprement byzantine, mais traités de façon beaucoup plus moderne, le visage et l’expression sont plus naturels, moins figés.

 

832i6 Vierge allaitant, musée Byzantin, 1784

 

La fin du siècle –1784– a vu peindre cette Vierge allaitant (Panagia è Galaktotrophousa, celle qui nourrit avec son lait). Contrairement à sainte Marine sur l’icône précédente, le visage de cette Vierge est plus conventionnel.

 

832j Gravure du Jugement Dernier, milieu 19e siècle

 

Il me faut terminer cette trop longue présentation de mes photos de ce musée (celle-ci est la quarante-et-unième de l’article). Je vais donc conclure sur cette gravure du milieu du dix-neuvième siècle représentant le jugement dernier. Si je la montrais entière, les sujets seraient trop petits pour qu’on les apprécie. Mais il est difficile de choisir parmi les détails, car tous sont intéressants, et j’oserai dire amusants quoique l’intention soit de faire peur aux fidèles qui seraient tentés de s’écarter du droit chemin. Alors que les anges sont en train de peser l’âme d’un défunt, les démons de l’autre côté sont tentés de peser sur le plateau de la balance pour emporter le personnage de leur côté. Au premier plan, à gauche, on voit les bienheureux avec leurs auréoles. Terminant sur cette image, j’espère que mes lecteurs horrifiés par les affreux démons choisiront le chemin qui leur fera placer une auréole sur la tête en guise de chapeau.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche