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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 11:35

813a1 Le Centaure symbole du Pélion

 

813a2 Le Centaure symbole du Pélion

 

La grosse montagne du Pélion, qui culmine à 1652 mètres et occupe une longue péninsule prolongée, après un détroit, par l’île d’Eubée, était creusée d’une profonde caverne qui constituait la demeure du centaure Chiron. On dit que du fond de cette caverne, située tout en bas dans une gorge profonde, juste à la verticale de l’église des Taxiarques dont je vais parler tout à l’heure, à Miliès, un sentier souterrain chemine jusqu’à une autre caverne située à Malaki, sur la côte. Cronos, qui est aussi le père de Zeus, a pris la forme d’un cheval pour s’unir à Philyra et engendrer Chiron, d’où ce buste anthropomorphe sur un corps de cheval. Ce centaure-là n’était pas un être rustique et mal dégrossi comme les autres centaures, il était sage, instruit, et pour cette raison Apollon lui confia son fils Asklépios pour qu’il lui enseigne la médecine (mon blog au 10 mars 2011 au sujet du sanctuaire d’Asklépios à Épidaure). La célébrité et la sagesse de Chiron lui valent d’avoir été choisi pour symboliser le Pélion, comme en témoignent ces deux sculptures occupant une place d’honneur dans deux petites municipalités.

 

Mais cette montagne avait déjà connu auparavant une aventure. On sait comment Cronos, l’un des six Titans fils d’Ouranos (le Ciel) et de Gaia (la Terre), mutila son père en lui tranchant les testicules car sa mère ne cessait d’enfanter, le Ciel couvrant sans cesse la terre. Du sang de la blessure tombé sur la Terre, Gaia enfanta les Géants, frères des Titans. Or Cronos, de peur d’être détrôné à son tour, avale ses enfants à la naissance jusqu’à ce que sa femme, Rhéa, emmaillote une pierre qu’il avale tout rond en la prenant pour le nouveau-né tandis que celui-ci, le petit Zeus, est allaité par une chèvre, Amalthée, dans une caverne du mont Ida, en Crète. Devenu adulte, Zeus libère ses frères et sœurs de l’estomac de Cronos en administrant un émétique à son père et, au bout de dix années de lutte, la jeune génération parvient à chasser Cronos et les autres Titans de l’Olympe pour les enfermer dans le Tartare. C’est alors que les Géants, choqués de voir leurs frères les Titans ainsi traités, et poussés par Rhéa, attaquent les Olympiens. C’est la célèbre gigantomachie. Pour être aussi haut que les dieux sur l’Olympe, les Géants, dont la force est ahurissante, se saisissent du Pélion tout entier et l’entassent au-dessus de l’Ossa, le massif montagneux juste au nord, entre Olympe et Pélion. Finalement, les Olympiens remportent la victoire, et le Pélion reprend sa place (la légende ne précise ni quand, ni comment).

 

813a3 Le Centaure symbole du Pélion

 

Les autres centaures vivaient aussi dans cette montagne, c’est pourquoi je préfère imaginer que c’est l’une de ces brutes qui est représentée sur les poubelles en inox, indigne support pour le raffinement de Chiron. On se rappelle comment, ayant trop bu au mariage du roi thessalien des Lapithes Pirithoos avec Hippodamie, les centaures se sont précipités sur la jeune mariée et sur les autres femmes invitées, d’où le grand combat des centaures et des Lapithes. Dans une autre légende sur les détails de laquelle je passe parce qu’ils ne concernent pas cette montagne, Pélée, le père d’Achille, est à la chasse dans le Pélion avec Acaste qui, pour se venger d’un affront, profite de son sommeil dans la montagne pour lui cacher son épée et partir. À son réveil, Pélée se voit entouré des Centaures qui s’apprêtent à le tuer, mais notre brave Chiron lui trouve son épée et la lui rend, lui sauvant la vie. Pélée, qui est mortel, s’est marié avec Thétis, déesse immortelle, Néréide fille de Nérée et petite-fille d’Océan. La noce a lieu sur le Pélion, et Chiron offre à Pélée une lance de frêne. Tous les dieux de l’Olympe avaient été invités. Tous, à part une seule déesse oubliée, Éris, la Discorde. Pour se venger, c’est au retour des autres sur l’Olympe qu’elle lance la pomme de discorde qui sera la cause de la Guerre de Troie où mourra le fils de Pélée. Mariage bancal, et après la naissance d’Achille Thétis quitte son mari pour retourner dans les flots. Elle voulait tremper son fils dans le feu pour le rendre immortel, mais Pélée lui avait arraché des mains l’enfant, dont seul un osselet du pied droit avait été brûlé. Pélée alors confie Achille à Chiron, dans sa caverne du Pélion, pour se charger de son éducation, tandis que Philyra et Chariclo, respectivement mère et femme du centaure, se chargent des soins matériels. Pour réparer le pied atteint, Chiron va déterrer le squelette d’un géant qui avait été célèbre pour la rapidité avec laquelle il courait, il prélève l’osselet nécessaire et, en chirurgien expert, il procède à l’opération de substitution. Pour Homère, c’est toujours πόδας ὠκὺς Ἀχιλλεύς, Achille aux pieds rapides, conséquence de cette opération. Et puis ce Jason d’Iolkos, dont je parlais au sujet de Volos, il a lui aussi été élevé dans cet antre, confié à Chiron par son père lorsque le pouvoir lui a été pris par Pélias.

 

813a4 Source dans le Pélion

 

Et c’est avec le bois des arbres coupés dans cette montagne qu’il a construit le navire Argo pour aller, comme je l’évoquais également, conquérir en Colchide la Toison d’Or. Car, situation exceptionnelle en Grèce, le Pélion est remarquablement riche en eau, ce qui autorise une végétation très abondante jusqu’au sommet de la montagne. Ainsi la forêt se développe partout, mais on cultive également toutes sortes de fruits et de légumes, et en cette saison les agriculteurs proposent, sur le bord de la route, les cerises qu’ils viennent de cueillir. Les sources ruissellent de partout sur la roche, le courant est ensuite canalisé le long de la chaussée, et un complexe réseau de dérivations mène l’eau pure et fraîche à chaque parcelle.

 

813a5 village niché dans la montagne du Pélion

 

813a6 Vue, dans le Pélion

 

Les villages du Pélion sont, pour les uns, étalés en tout petits groupes de maisons, voire en maisons isolées le long de la route, sur de grandes distances, ou au contraire tout resserrés en masses compactes créant des taches dans un grand paysage vert (première photo ci-dessus). Par ailleurs, la montagne offre de temps à autre des échappées vers la mer. Ma deuxième photo ci-dessus montre une vue sur Volos par-dessus un toit de lauzes, ces pierres plates typiques des maisons de montagne (en Auvergne par exemple) où avant le transport aisé de matériaux par camion sur des routes macadamisées il était moins coûteux et plus facile d’utiliser des pierres prélevées au sol près du village que d’importer de loin des tuiles manufacturées, même si le poids de la lauze nécessite une charpente solide. Mais pour cela on ne manque pas de bois non plus à l’orée du village. Hélas, aujourd’hui, ces beaux toits ont tendance à disparaître.

 

813b1 Milies (Pélion), église des Taxiarques (Archanges)

 

813b2 Milies (Pélion), église des Archanges

 

Dans mon article sur le train à voie étroite créé par Evaristo de Chirico, je disais qu’il nous avait menés à Miliès, au cœur du Pélion, et que nous avions disposé de quelques heures pour visiter le village avant l’heure du retour. Cette visite étant hors sujet dans un article ferroviaire et cadrant au contraire parfaitement avec un article sur le Pélion, j’en remettais la description à plus tard. C’est-à-dire à aujourd’hui. De la gare, nous sommes montés par un sentier vers le village, à un petit quart d’heure de marche, et au bout d’une rue nous sommes tombés sur la place principale envahie par les tables et les chaises des tavernes, restaurants et bars. Donnant sur un côté de la place, se dresse l’église des Taxiarques, c’est-à-dire, en grec, l’église des Archanges. C’est d’ailleurs l’archange saint Michel qui nous accueille au-dessus de la porte. À l’intérieur, nous sommes éblouis par la splendide iconostase de bois doré.

 

813b3 Milies (Pélion), église des Archanges

 

813b4 Milies (Pélion), église des Archanges

 

813b5 Milies (Pélion), église des Taxiarques

 

Mais aussi par les fresques qui recouvrent intégralement murs et plafonds, tant dans le narthex que dans l’église. Ne pouvant présenter ici les dizaines de photos que j’en ai faites, je suis contraint d’effectuer un choix. C’est difficile, parce que toutes ou presque me plaisent… Ci-dessus, dans le narthex, c’est la grande fresque du jugement dernier. Au centre (première photo), on voit la pesée des âmes. Des mains des anges s’échappent des rayons qui vont frapper et culbuter les démons, trop pressés de s’emparer des âmes avant que la balance entre les bonnes et les mauvaises actions ait rendu son verdict. Sur la droite (deuxième photo), les damnés sont nus et les démons les tourmentent. Sur la gauche au contraire (troisième photo), les bienheureux s’avancent somptueusement vêtus vers la porte du paradis, où il rejoignent saint Pierre qui, muni des clés, va leur y donner accès.

 

813b6 église des Taxiarques à Milies

 

Certes j’aurais eu bien du mal à reconnaître saint Christophe dans ce personnage à la tête bien peu humaine si je n’avais lu son nom en caractères grecs, O agios Christophoros. Il n’y a donc aucun doute.

 

813b7 église des Taxiarques à Milies

 

De même, ici, voyant au milieu des flots (avec l’inscription bien inutile parce qu’évidente hê thalassa, la mer) un homme dans la bouche d’un poisson, j’ai cru pouvoir identifier le Jonas de la Bible. Jusqu’à ce que je remarque qu’il y avait plusieurs hommes dans plusieurs poissons, alors que Jonas serait seul et unique. Observant les alentours, j’ai alors vu (en haut à gauche sur ma photo) que des personnages émergeaient d’une caisse en bois. Et du coup j’ai compris que ce sont des morts qui sortent de leur cercueil, la fresque représente la résurrection des morts, et l’artiste n’a pas voulu oublier ceux qui ont péri en mer. Les poissons ne les avalent pas, ils les restituent, au contraire. Telle est, du moins, l’explication que j’ai imaginée pour cette image. Je suis preneur de toute autre interprétation éventuelle…

 

813b8 église des Archanges à Milies

 

Les images si savoureusement naïves se succèdent comme une bande dessinée remarquablement expressive. Après un Noé embarquant des animaux dans son arche, on arrive à cette image, malheureusement partiellement cachée par un grand drapeau grec enroulé sur sa hampe et remisé à cet endroit. Cette image, clairement, représente l’humanité engloutie dans les flots qu’engendre le déluge. Certains tentent de grimper au sommet des arbres et de s’y agripper mais on voit sur le ciel sombre que la pluie continue à tomber et l’on comprend que le niveau de l’eau n’a pas fini de monter et que tous seront noyés, à l’exception de la famille de Noé et des couples d’animaux qu’il aura embarqués.

 

813c1 fontaine 17e siècle à Milies

 

813c2 fontaine 17e siècle à Milies

 

813c3 toiture d'une fontaine du 17e siècle à Milies

 

Au moment où nous sortons de l’église, une dame fort aimable s’approche de nous et parce que, dit-elle, nous avons un bon matériel photographique et semblons préférer nous en servir plutôt que de nous attabler dans une taverne, elle propose de nous indiquer des choses intéressantes à voir. C’est une Allemande qui s’est installée ici, séduite par le village (il y a de quoi, c’est vrai). Une somptueuse bibliothèque comporte plus de 3000 livres rares qui lui viennent de l’école du dix-huitième siècle qui a fonctionné ici. Mais, bêtement, la bibliothèque est fermée le dimanche, jour où le train amène les touristes. Qu’à cela ne tienne, il y a un beau musée d’histoire populaire, qui traite du passé turc, mais aussi de l’horrible massacre de population dont se sont rendus coupables les Nazis en 1943. Normalement le musée est ouvert jusqu’à 14h30, nous nous y rendons à 13h25 mais… il est fermé. Notre mentor nous conseille alors une belle fontaine du dix-septième siècle un peu en dehors du centre du village et que, sans elle, nous n’aurions pas vue, parce que rien ne la signale. Elle se penche pour recueillir de l’eau dans la paume de sa main et en mouiller la pierre que l’on distingue au-dessus des deux petites vasques, pour la rendre plus lisible. On y voit qu’en l’an 1770 cette fontaine a reçu le nom de Fontaine du Baptême. Sans que je puisse savoir si c’est parce qu’elle a été destinée au baptême des nouveaux chrétiens ou si ce n’est qu’un nom, une dédicace au baptême du Christ par saint Jean Baptiste.

 

813d1 église Sainte Marine à Milies (Pélion)

 

813d2 église Agia Marina (Miliès, Pélion)

 

Cette dame allemande nous a encore indiqué, sans nous y accompagner cette fois, une autre église, perdue dans la verdure un peu en dehors du village. C’est en effet un édifice intéressant, avec des dalles de marbre serties dans l’abside, toutes incisées de motifs différents.

 

813d3 Sainte Marine (église, à Mélies)

 

Au-dessus du portail, le tympan représente la patronne de l’église, agia Marina, attaquant le démon à coups de marteau. En 732, à Poitiers, les Sarrasins ont de même été arrêtés par Charles Martel, d’où son surnom. Ce démon qu’elle veut bouter hors de son territoire par la force, est représenté avec la peau basanée… Et la sainte s’appelle Marine… Tiens, tiens, cela me rappelle quelqu’un, en France… Non, pas possible, ce ne serait pas conforme à la fameuse philoxénie des Grecs, si accueillants aux étrangers.

 

813e place centrale de Makrinitsa

 

Mardi 19. Nous ne sommes pas venus par le rail mais par la route. Nous avons dépassé Anakasia sans nous y arrêter, avec l’intention d’y revenir. Et comme c’est le “Haut Volos” (Ano Volos) j’en ai parlé dans mon article sur Volos (musée Theophilos, église d’Episkopi). Nous arrivons ainsi à Makrinitsa (ou Makrynitsa). Nous nous garons sur le parking avant le village et prenons la rue piétonne bordée de vieilles maisons traditionnelles que l’on pourrait apprécier si elles n’étaient pas monopolisées par les boutiques d’articles pour touristes. Au bout, on arrive à la grande place traditionnelle des villages du Pélion, avec au centre un gros arbre, souvent pluricentenaire. Sur la place, une petite église du dix-huitième siècle vaut, paraît-il, le coup d’œil. Malheureusement, elle est entièrement emmaillotée dans des échafaudages et des bâches qui n’en laissent rien voir. Eh bien, puisqu’un panneau indique un musée d’art populaire, allons-y. Seconde malchance, une feuille dactylographiée informe que depuis le dimanche 17 juin (il y a deux jours…) le musée est fermé pour travaux. Décidément, dure, dure est la vie de voyageur culturel.

 

813f1 Makrinitsa, fontaine

 

813f2 Makrynitsa, fontaine

 

Nous nous consolons en admirant, à côté de l’église, cette belle fontaine de marbre dont tous les panneaux sont sculptés en très bas-relief et dont les bouches crachant l’eau sont originales et décoratives. Puis nous allons nous offrir un rafraîchissement et là, la charmante jeune femme qui nous sert nous conseille d’aller voir le monastère de Saint Gerasimos.

 

813g1 Makrinitsa, vers le monastère St Gerasimos

 

813g2 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

813g3 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

Ce que nous faisons, bien sûr, en suivant cette rue qui a conservé son pavage d’autrefois. Saint Gerasimos est né dans le Péloponnèse au début du seizième siècle. Devenu moine, il est ordonné diacre puis prêtre à Jérusalem, où il s’est rendu en pèlerinage. À la suite de quoi, il mène pendant cinq ans une vie d’ascèse et de prière. De retour en Grèce, il va fonder à Céphalonie un monastère de femmes, et il reste là encore trente ans avant de mourir à 71 ans en 1579. Deux ans après sa mort, pour une raison que j’ignore, on a ouvert sa tombe, et on a trouvé son corps non corrompu. Il a donc été considéré comme saint par l’Église orthodoxe, qui lui attribue des guérisons et des exorcismes.

 

813g4 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

813g5 Monastère St Gerasimos à Makrinitsa

 

Le catholicon, c’est-à-dire l’église du monastère, date de 1767 et est consacré à la Panagia, la Vierge. Mais les portes en sont fermées. D’ailleurs, nous ne détectons pas le moindre signe de vie, donnant l’impression que ce monastère, comme beaucoup d’autres, est désaffecté. Mais je suppose qu’il n’en est rien, parce que sur Internet j’ai trouvé un document qui va jusqu’à donner le nom de la Supérieure –la Mère Eupraxie– et un numéro de téléphone, et quelqu’un d’autre dit dans un article de blog daté de juillet 2010 que le monastère compte une quinzaine de religieuses, qu’il s’est entretenu un moment avec l’abbesse et qu’il a pu voir le crâne de saint Gerasimos. Malgré tout, nous apprécions l’atmosphère de calme du lieu, son charme, nous faisons le tour de l’église et admirons la fresque de la Vierge au-dessus du portail, la triple abside. Puis nous repartons vers le parking pour récupérer notre véhicule.

 

813h1 église Agia Kyriaki, à Zagorá

 

813h2 tympan de l'église Sainte Cyriaque à Zagora

 

813h3 mur de l'église Sainte Cyriaque, à Zagora

 

Nous roulons vers l’est, ce qui nous mène à gravir le col de Chania, à 1200 mètres d’altitude, au milieu de belles forêts très denses et très vertes, de roche qui apparaît parmi les arbres et d’eaux vives qui ruissellent sur la pierre, qui cascadent en ruisseaux. Puis nous obliquons vers le nord-est pour nous rendre à Zagorá. Là, nous nous arrêtons d’abord devant l’église de Sainte Cyriaque (Agia Kyriaki). Cette sainte, une martyre romaine du troisième siècle, j’en ai parlé assez récemment, le 6 juin dernier, à Marathon. Dans cette église, je remarque particulièrement le tympan du portail principal qui représente une Dormition de la Vierge, et ces curieuses sortes d’assiettes de céramique décorée qui sont incrustées en grand nombre, comme on peut le voir sur la première photo, dans les murs de l’église. Elles représentent des sujets très divers, auxquels je trouve des airs d’art islamique et qui, en tous cas, n’ont rien de spécialement chrétien ou biblique. Je me demande s’il ne s’agirait pas d’incrustations, postérieures au départ des Turcs, de céramiques leur ayant appartenu. Nulle part je n’ai trouvé  la moindre explication, ce qui laisse place pour cette simple conjecture.

 

813i1 Place de Zagora (Pélion)

 

Ce village de Zagorá est du type extrêmement étalé que je définissais au début. On se retrouve dans la campagne, on croit être sorti du village… et puis on y entre de nouveau. Et tout au bout, on arrive à cette place ombragée de ses vieux arbres.

 

813i2 Campanile de Saint-Georges, à Zagora (Pélion)

 

Sur cette place, on trouve d’abord un campanile détaché et qui fait office de porte vers la petite esplanade d’une autre église.

 

813j1 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

813j2 église Saint-Georges, Zagora, Pélion

 

Cette autre église, c’est Agios Georgios, Saint Georges. Comme beaucoup d’églises du Pélion, elle est bordée d’un préau. Évidemment, vues d’extérieur, ces églises sont très simples, elles ne séduisent pas au premier coup d’œil comme les églises romanes de villages de France ou d’Italie, mais lorsque l’on en fait le tour, côté abside on trouve la plupart du temps de superbes bas-reliefs taillés dans le marbre.

 

813j3 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

813j4 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

813j5 église Agios Georgios, Zagora, Pélion

 

Et c’est bien le cas ici. Sur la photo précédente, on a pu voir que l’abside principale et les deux absidioles latérales étaient composées de multiples facettes de plaques de marbre. Les trois photos ci-dessus montrent des exemples de la décoration qui y est gravée, des dessins naïfs amusants et décoratifs.

 

813j6 iconostase, église St-Georges, Zagora, Pélion

 

Selon le Guide Vert Michelin, il faut voir dans cette église la monumentale iconostase du dix-huitième siècle en bois sculpté et doré. Le hic, c’est que l’église est fermée, et que selon les gens du coin que nous avons interrogés on ne sait pas quand elle sera ouverte, peut-être dans dix minutes ou une demi-heure, peut-être pas du tout. Alors nous attendons un peu, puis nous renonçons. Par une fenêtre, sur le côté du portail, on peut l’apercevoir dans la pénombre. Appuyant mon objectif contre la vitre pour éviter de bouger pendant une pose longue, je déclenche, et la photo prise à travers la vitre donne l’image ci-dessus. Les lustres, le mobilier, cachent passablement l’iconostase que l’on n’aperçoit que de loin, mais au moins nous ne rentrerons pas bredouilles. Oui, je l’ai vue (un petit peu) la fameuse iconostase monumentale de Saint Georges de Zagorá !

 

813k Jumelage Tsagkarada avec Juigné

 

Pour refermer le circuit, nous retournons vers la route principale, qui part vers le sud. L’étape suivante, c’est Tsagkarada. Compte tenu du fait qu’en grec moderne GK se prononce comme le G dur français (un gang, une gargouille), le mot est parfois transcrit en omettant le K grec. Mais comme d’autre part, depuis l’Antiquité, un G devant une gutturale (G, K ou KH) se prononce comme un N (d’où le mot grec Aggelos a donné le prénom italien Angelo et le mot français ange, d’où aussi l’orthographe grecque Agkyra pour la capitale turque Ankara), il n’est pas illogique de transcrire ce nom comme il se prononce, à savoir Tsangarada. Heureusement que j’ai ce commentaire à faire sur la prononciation, parce que nous aurions dû voir sur la place principale un gigantesque platane millénaire déployant sa ramure sur une envergure de plus de trente mètres. Mais la route ne traverse pas cette place principale, dans ce village de type extrêmement étiré et dispersé et après avoir demandé notre chemin cinq fois et être partis chaque fois dans une direction différente, nous avons décidé de rentrer. Des églises emmaillotées ou fermées, des musées fermés, une bibliothèque fermée, un platane introuvable, c’est assez. Et malgré toutes ces déconvenues, Natacha et moi sommes bien d’accord pour dire que nous n’avons pas perdu notre temps parce que nous avons quand même vu des fresques, des sculptures, et aussi des paysages à couper le souffle au pays des centaures. Alors même dans ces conditions, le tour du Pélion, ça vaut le coup.

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Published by Thierry Jamard
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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 23:31

 

Puisque la Magnésie, région de Volos et du Pélion en Thessalie, a été habitée depuis le paléolithique, on y a découvert des objets extrêmement anciens, depuis 6500 avant Jésus-Christ, des objets de l’époque de Jason, qui a précédé les Mycéniens, des objets des époques géométrique, archaïque, classique, hellénistique, romaine… Cela fait un musée extrêmement riche. Et tout cela pour 2 petits Euros seulement. Et 1 Euro pour les plus de 65 ans. Et la photo est autorisée. Voilà un bel exemple de politique culturelle. Voyons donc un peu ce qu’on y trouve.

 

812a Outil néolithique (Thessalie, 6500-3200)

 

Cet outil, situé dans une très large fourchette, 6500-3200 avant Jésus-Christ, est en fait une reconstitution, mais réalisée à partir d’éléments authentiques, ce qui la rend très crédible. Un os a été incisé dans sa longueur, et des silex tranchants y ont été insérés. On obtient ainsi un outil à couper, une sorte de couteau, à une époque antérieure à l’usage des métaux.

 

812b1 Visages sur poteries thessaliennes néolithiques

 

Sur ces fragments de grands vases de terre, on voit des visages humains en relief. Nous sommes à la fin de l’époque néolithique, dans la première moitié du quatrième millénaire avant Jésus-Christ.

 

812b2 Poterie thessalienne (Dimini, 4700-4600)

 

Lorsque l’on se rend compte que cette poterie a été datée 4700-4600 avant Jésus-Christ, on reste admiratif devant la qualité de sa réalisation, l’esthétique de sa forme, la beauté de sa décoration incisée. Elle provient du site de Dimini, dont je parle dans mon article sur Volos.

 

812b3 boutons (Thessalie, époque néolithique)

 

En matière de joaillerie et d’accessoires d’habillement, c’est une caverne de Thessalie qui a livré les éléments les plus anciens, du paléolithique, il y a 25000 ans. Ce qui est présenté ici ne remonte pas aussi loin, néanmoins il est frappant de trouver ces boutons datant du néolithique. Certains sont en pierre, d’autres réalisés dans un coquillage, le spondylus gaederopus.

 

812c1 Terres cuites néolithiques thessaliennes (6500-4500)

 

Ici, ce sont trois masques humains, trouvés dans des habitats néolithiques de Thessalie et datant de 6500-5800 avant Jésus-Christ. À droite, cette figurine animale en terre cuite provient elle aussi d’un habitat néolithique thessalien, mais elle est sans doute plus récente que les masques.

 

812c2 Figurines néolithiques thessaliennes (6500-5300)

 

Comme les objets précédents, les trois figurines de terre cuite ci-dessus proviennent d’habitats néolithiques thessaliens. Elles sont datées entre 6500 et 5300 avant Jésus-Christ. Ces deux femmes et cet homme sont extrêmement réalistes. L’homme est représenté avec un ventre avachi, il est âgé. Les femmes ont de fortes hanches, de grosses cuisses, de grosses fesses, elles possèdent les caractéristiques considérées comme favorables à la reproduction. La femme enfante, la femme nourrit, la femme crée le lien social, son rôle est essentiel, ce qui explique qu’elle soit représentée beaucoup plus fréquemment que l’homme. On s’est demandé si ces figurines représentent des dieux et des déesses objets d’un culte, ou si elles ne sont que des représentations symboliques de la fécondité, statuettes utilisées dans des rites magiques propitiatoires (enfants, récoltes), ou même tout simplement des objets décoratifs. Mais on ne les trouve pas dans les sépultures.

 

812d1 tombe mycénienne (Dimini, 2000-1600)

 

Traversant les millénaires, nous en venons à la fourchette 2000-1600 avant Jésus-Christ pour cette tombe transférée de Dimini et par conséquent antérieure à l’arrivée des Mycéniens (vers 1550).

 

812d2 tombe mycénienne (Thessalie, 14e siècle)

 

Datant, elle, du quatorzième siècle, cette tombe est d’époque mycénienne. Le transfert de tombes complètes, avec leurs murs, avec les ossements, avec les objets votifs replacés là où on les a trouvés, permet de mieux se représenter les sépultures néolithiques et mycéniennes.

 

812d3 chariot mycénien (région de Larissa, 13e s.)

     

Ce chariot de terre cuite mycénien (treizième siècle avant Jésus-Christ) a été trouvé dans une tombe taillée dans la roche, au cimetière de Megalo Monastiri, dans la région de Larissa. Ces chars sont bien connus, par quelques autres terres cuites, et surtout par des peintures de vases. Ce sont des chars de ce modèles que montaient les soldats de la Guerre de Troie, comme celui que menait Patrocle pour Achille. Leur usage n’était pas que guerrier, ils servaient aussi pour la chasse, pour les compétitions (jeux funèbres de Patrocle, par exemple), pour des cérémonies officielles, dans des processions religieuses.

 

812d4 collier mycénien en or (Volos, 15e-13e s.)

 

À Volos, dans une tombe mycénienne à tholos renfermant des sépultures du quinzième au treizième siècles avant Jésus-Christ, a été trouvé ce merveilleux collier d’or fait de pastilles en forme de rosettes et de fleurs de papyrus.

 

812e1 boucles d'oreilles hellénistiques en or

 

812e2 boucles d'oreilles hellénistiques en or

 

812e3 collier hellénistique en or

 

Le musée comporte bien des objets des périodes géométrique et archaïque, mais pour passionnant qu’il soit de les voir ici, les montrer en petites photos dans mon blog pourrait donner l’impression d’être répétitif par rapport à ce que j’ai déjà montré de ces époques et en provenance d’autres musées. Concernant la période classique, je ne vais pas respecter l’ordre chronologique parce que de ce bijou mycénien je voudrais rapprocher d’autres bijoux beaucoup plus tardifs puisqu’ils sont des débuts de l’époque hellénistique, fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou début du troisième. Ces deux paires de boucles d’oreilles et ce collier proviennent tous trois d’Homolion, ville du nord de la Thessalie annexée par la Macédoine en même temps que toute la Magnésie, en 352 avant Jésus-Christ. Il est intéressant de remarquer que ces pièces de joaillerie en or, qui sont d’une finesse exceptionnelle, répondent à un goût beaucoup moins sobre que le collier mycénien.

 

812f1 Colorants Thessalie antique

 

Phères, palais présumé du Mycénien Admète (cf. Alkestis, tragédie d’Euripide) a livré bien des objets intéressants. Comme le site a continué d’être habité bien longtemps après les Mycéniens, les découvertes concernent toutes les époques, comme ces vases contenant des pigments destinés à la décoration de figurines et autres articles de terre cuite que l’on situe, de façon bien vague, entre le sixième et le premier siècle avant Jésus-Christ.

 

812f2 L'appartement des femmes (gynécée) 6e-4e s. avt JC

 

L’intérêt de ce fragment de couvercle de pyxide réside dans le fait qu’il représente une scène se déroulant au sein de l’appartement des femmes, le gynécée. Il a été trouvé dans les fouilles d’une maison privée de Phères et cette poterie à figures rouges a été datée entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

812f3 Course, sur amphore panathénaïque. 336-335 avt JC

 

Ici, la datation est beaucoup plus précise. Non seulement on est au quatrième siècle avant Jésus-Christ, mais parce que cette représentation d’hommes en compétition de course à pied se rapporte à des jeux panathénaïques précis, on sait que l’amphore qui porte cette peinture est de l’année 336/335. Trouvée sur le site de la ville antique d’Amphanae, près de Volos, dans le temple d’Apollon, elle porte inscrit le nom de Pythodélos.

 

812f4 stèle votive, Apollon et le donateur, 4e s. avt JC

 

Également trouvée dans le temple d’Apollon d’Amphanae et datée du quatrième siècle avant Jésus-Christ, cette stèle votive en marbre représente Apollon à droite auprès du donateur. La différence de taille s’explique par le fait que, comme d’habitude, le dieu est représenté plus grand que l’humain.

 

812f5 Enfant assis (marbre), 4e s. avt JC

 

Encore le temple d’Apollon d’Amphanae et encore le quatrième siècle avant Jésus-Christ pour cette statue de marbre d’un petit garçon assis sur son pied, dont malheureusement la tête est perdue. Dommage, car même acéphale cet enfant est surprenant de réalisme.

 

812f6 Tête d'Aphrodite (marbre), 4e s. avt JC

 

Sans quitter l’époque classique et son quatrième siècle, nous nous transférons sur l’acropole de Phères pour cette tête de marbre qui a dû appartenir à une Aphrodite. Malgré son nez brisé et ses lèvres arrachées, je trouve admirablement beau ce visage.

 

812f7 Guerrier galate assis (3e-2e s. avant JC)

 

Nous arrivons maintenant à l’époque hellénistique. Cette terre cuite représentant un guerrier galate assis (la Galatie est une région du centre de l’Asie Mineure) est en effet du troisième ou du second siècle avant Jésus-Christ. Il provient de la ville antique de Démétrias.

 

812f8a Edit de Philippe V de Macédoine (184 avt JC)

 

812f8b Edit de Philippe V de Macédoine (184 avt JC)

 

Cette petite stèle de marbre datée de 184 avant Jésus-Christ et provenant du théâtre de Démétrias porte un édit du roi Philippe V de Macédoine par lequel il fixe la couleur des vêtements des “chasseurs d’Héraklès”, éphèbes constitués en un corps chargé de l’éducation de jeunes Macédoniens appartenant à la plus haute aristocratie proche du roi. Le vêtement traditionnel de ces catégories de personnes est constitué du pétase et de la chlamyde. Pour lesdits chasseurs d’Héraklès, pétase et chlamyde seront gris foncé, excluant toute polychromie. Un détail de ce genre ne revêt pas qu’un aspect folklorique ou amusant. Il est au contraire très significatif. En effet, s’il y a à Démétrias des chasseurs d’Héraklès, c’est qu’il s’y trouve aussi une haute aristocratie macédonienne, et par conséquent que la cité n’est pas en situation de dépendance ou en situation d’alliée vassale, mais qu’elle est bel et bien sur un pied d’égalité avec les cités Macédoniennes. La conquête de la Magnésie a maintenant 168 ans, et l’on voit en quel sens a évolué l’assimilation. Je publie aussi la transcription de ce texte. L’épigraphie (science qui étudie les inscriptions) est une science extrêmement complexe. J’ai déjà attiré l’attention sur un lien que j’indique sur la droite de l’écran, plus haut, et qui mène à un site remarquable sur le sujet. Dans l’édit ci-dessus, on voit que la transcription supplée entre crochets droits ce qui manque (stèle endommagée), sépare les mots (le grec antique ne laisse aucun espace entre mots), ajoute la ponctuation, les esprits, les accents, rendant le texte compréhensible pour un helléniste non épigraphiste. La numérotation des lignes permet en outre de se reporter aisément au texte correspondant sur la stèle.

 

812f9 Pièces d'argent, Démétrias, 47-27 avant JC

 

Nous arrivons dans les toutes dernières années de la période hellénistique, ou même un tout petit peu après, avec ces pièces d’argent provenant du théâtre de Démétrias (47-27 avant Jésus-Christ). Ce trésor est constitué de 68 pièces d’argent. 67 d’entre elles proviennent de trois éditions successives de la ligue thessalienne, tandis que la soixante huitième pièce est de la ligue de Magnésie.

 

812g1 Stèle peinte de Stratonikos (3e-2e s. avt JC)

 

Le musée archéologique de Volos possède une incroyable collection de stèles peintes. Parmi les liens que je propose sur mon blog, à droite (et tous très bien faits et proches de mon sujet), c’est celui qui concerne l’épigraphie qu’il faut consulter maintenant car, même pour qui ne lit pas le grec, il apporte de précieux renseignements, par exemple sur la composition de la population de Volos (“Au menu de ce site” puis “Des stèles funéraires peintes…”) tirés de la lecture et de l’interprétation de ces pierres. En voici sept, choisies presque au hasard. Toutes proviennent du cimetière de la ville antique de Démétrias et toutes sont datées entre le troisième et le deuxième siècles avant Jésus-Christ, à savoir entre la fondation de la ville en 293 et l’arrivée des Romains en 168, comme je l’expliquais à la fin de mon article sur Volos. On remarque dans ces stèles de grandes similitudes avec le style athénien, et cela n’a rien de bizarre. Ce n’est nullement dû à une influence exercée sur les artisans locaux. En fait, les riches Athéniens avaient l’habitude de faire construire pour leurs proches ou pour eux-mêmes des monuments énormes, qui occupaient beaucoup trop de place dans les cimetières. Aussi en 317 une loi interdisant le luxe des sépultures à Athènes, limita à une simple colonnette gravée la marque des tombes. Les nombreux artisans qui travaillaient alors pour les cimetières se seraient retrouvés au chômage s'ils n'avaient choisi de partir pour des villes où on leur permettait de continuer à réaliser des monuments funéraires. Telle est l’explication de ce style athénien à Démétrias ou ailleurs. La pierre ci-dessus signale la tombe de Stratonikos.

 

812g2a Stèle peinte de Démétrios (3e-2e s. avt JC)

 

812g2b Stèle peinte d'Olympos (3e-2e s. avt JC)

 

La première de ces deux stèles est celle d’un certain Démétrios fils d’Olympos. Sans indication de lieu d’origine, cette stèle comme celle de Stratonikos sont celles de citoyens du crû. Mais la seconde stèle ci-dessus est celle d’Olympos, d’Héraklée (le monde grec comporte plusieurs villes de ce nom, dont une sur la côte ouest de l’Asie Mineure). Démétrios est sans doute le fils de cet Olympos-là, et ses grands-parents étaient citoyens d’Héraklée.

 

812g3 Stèle peinte de Jason (3e-2e s. avt JC)

 

Nombre de stèles représentent, comme celle-ci, un ruban rouge noué. Ici, il s’agit de la tombe de Jason, fils d’Antipatros, d’Askalon (colonie phénicienne de Tyr, au sud de l’État actuel d’Israël, non loin au nord de Gaza).

 

812g4 Stèle en bas-relief peint (banquet funéraire)

 

Ici, pas de texte, pas de nom. Mais si j’ai choisi de montrer cette stèle c’est parce que, en plus de la peinture, elle est en bas-relief et parce que, en outre, elle montre un banquet funèbre, nous informant de façon réaliste sur la manière dont se déroule ce rite.

 

812g5 Stèle peinte de Boion (3e-2e s. avt JC)

 

Stèle de Boion, fils de Bion, originaire de l’île de Kos dans le Dodécanèse. Or, comme on sait, Hippocrate est né à Kos vers 460 avant Jésus-Christ et est mort à Larissa (notre prochaine étape) en 370. Le premier, il a dégagé la médecine de l’action divine et de son étude comme objet philosophique. Il est l’auteur (quoique contesté par les études les plus récentes) du serment prêté par les médecins. Ce serment est maintenant adapté, dans les différents pays, à la médecine moderne et aux mœurs contemporaines. L’original dit, entre autres “[…] Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion. Semblablement, je ne remettrai à aucune femme un produit abortif […]. Dans quelque maison que je rentre, j'y entrerai pour l'utilité des malades, me préservant […] surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l'exercice de ma profession, je tairai ce qui n'a jamais besoin d'être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas […].” À Kos, Hippocrate a enseigné la médecine au sein de la Confrérie des Asclépiades et longtemps après lui la tradition de la médecine s’est maintenue dans l’île. Aussi en vient-on rapidement à l’idée que très probablement ce Boion était un médecin de Kos qui aurait migré sur le continent un ou deux siècles après le Père de la Médecine.

 

812g6 Stèle peinte d'Archidikè (3e-2e s. avt JC)

 

 

Le long texte, très émouvant, gravé sur cette stèle d’une certaine Archidikè dit tout de son origine. Aussi est-il préférable que je le cite : “Si toi, Rhadamante, ou toi, Minos, avez jugé une autre femme comme vertueuse, alors jugez aussi cette fille d’Aristomachos. Menez-la aux îles des bienheureux, parce qu’elle fut pieuse et juste. Tylisos, cité crétoise, l’a élevée, et maintenant cette terre l’enveloppe. Ta destinée, Archidikè, t’a classée parmi les immortels”. Rappelons seulement que Minos et Rhadamante, fils (comme Sarpédon) d’Europe aimée de Zeus qui avait pris l’apparence d’un taureau, sont devenus, après leur mort, juges des enfers. Quant à Tylisos, c’est une ville antique dont les ruines sont au sud-ouest d’Héraklion.

 

812h1 Charon conduit les âmes au monde des morts

 

La pierre de cette photo est un fragment de stèle, mais cette stèle ne fait pas du tout partie de la même série. D’abord, elle n’est pas peinte. Ensuite, elle est postérieure aux autres dans une fourchette de dates qui laisse un grand flou, entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le troisième siècle après. Enfin, sa provenance est inconnue, ce qui suppose qu’elle n’a pas été, comme les stèles précédentes, descellée par les archéologues du mur qui en faisait réemploi. Elle représente Charon qui, sur sa barque, mène les âmes des morts vers les enfers en leur faisant traverser le Styx. Généralement, Charon est accompagné de Cerbère, le chien à trois têtes, et il rame. Ici, pas de Cerbère, et le nautonier, assis à la poupe, fait ramer les morts qu’il transporte.

 

812h2 Autel cylindrique transformé en puits

 

Cette grosse pierre a connu une histoire particulière. À l’origine, c’était un autel cylindrique de marbre, datant probablement du premier siècle de notre ère. Puis vers le quatrième siècle, alors que le christianisme remplaçait la vieille religion païenne et en rendait inutiles les accessoires, on a creusé cet autel pour en faire la margelle d’un puits. Le frottement des cordes remontant les seaux pleins d’eau ont creusé des sillons dans le marbre, comme on peut le constater sur cette photo. Belle décoration de bucranes reliés par des guirlandes.

 

812h3 Zeus, 3ème siècle après JC

 

812h4 Hermès, 3e siècle après JC

 

812h5 Aphrodite, 3e siècle après JC

 

Et nous terminerons la visite de ce musée par ces trois petites statuettes de bronze représentant respectivement Zeus, Hermès et Aphrodite. Toutes trois sont du troisième siècle après Jésus-Christ, et toutes trois proviennent d’autels privés situés dans des maisons romaines de Dimitrias. Lorsque le musée dit “maison romaine”, cela signifie une maison de l’époque romaine, de gens vivant à la romaine. Mais ces gens peuvent être des Grecs ou des Romains. Et comme les rapprochements de légendes, d’attributs, etc., entre les dieux du panthéon grec et ceux du panthéon romain ont amené les croyants à penser que les différents peuples utilisaient des noms différents pour nommer, dans leur langue, les mêmes dieux, les habitants de ces maisons romaines ont peut-être plutôt honoré, dans ces statuettes, Jupiter, Mercure et Vénus…

 

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 22:46

Le peintre italien Giorgio de Chirico (1888-1978) est évidemment bien connu. Nous étions encore en France lorsqu’il a été exposé début 2009 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, mais nous l’avons manqué. Nous nous sommes rattrapés en allant voir l’exposition de ses œuvres à Rome quelque temps après, apparemment la même exposition qu’à Paris. Ai-je su qu’il était né à Volos et l’ai-je oublié, je ne saurais le dire. Oui, probablement, je l’ai lu dans sa biographie affichée sur un grand panneau à l’entrée de l’exposition, mais à l’époque Volos n’était pour moi que le nom d’un port de Thessalie, rien de plus, et ce jour-là je ne me suis même pas étonné de cette naissance en Grèce, qui pourtant explique la présence dans ses tableaux de colonnes et autres éléments architecturaux antiques. La raison de cette naissance à Volos du petit Giorgio s’explique par le contrat de construction des chemins de fer de Thessalie, obtenu par son père l’ingénieur Evaristo de Chirico qui s’est transporté sur place avec sa famille pour travailler plusieurs années durant sur ce projet. De là aussi la prédilection de Giorgio pour les trains dans ses tableaux.

811a1 Musée du chemin de fer du Pélion

 

Le petit train à vapeur du Pélion roulait sur une voie extrêmement étroite de 0,60 mètre (alors que l’écartement britannique adopté par la France et presque toute l’Europe est de 1,435 mètre, et qu’il est de 1,524 mètre dans les pays de l’ex-Union Soviétique et de 1,668 en Espagne et au Portugal) dont on ne trouve guère d’équivalent dans le monde qu’en Inde, exception faite de voies de mines, de voies touristiques locales, etc. Cette ligne est évoquée dans un petit musée des chemins de fer de Thessalie situé à l’étage de la gare de Volos, que l’on peut visiter sur demande. Demande que nous avons faite, bien sûr. Et un monsieur fort aimable nous en a ouvert la porte et nous a laissés libres de circuler et de photographier, attirant parfois notre attention sur des objets que nous ne remarquions pas ou donnant –en grec et par gestes expressifs– les nécessaires explications. Ci-dessus, dans la bibliothèque, le Dictionnaire des chemins de fer, et d’autres ouvrages sur le sujet.

811a2 Musée du chemin de fer du Pélion

 

811a3 Musée du chemin de fer du Pélion

 

811a4 L'entreprise Evaristo de Chirico

 

On peut voir dans ce musée la genèse du train, avec les originaux des dessins techniques, comme ci-dessus les voies et un modèle de gare (selon l’importance de la station, il y avait trois modèles de gares). Et puis le tampon de l’entreprise. Difficile, dans cet état réduit de la première photo, de lire le titre, Éléments de résistance du rail. Sur la seconde photo, on distingue mieux Plan du rez-de-chaussée, et même avec de bons yeux la destination de chacune des salles. Et le tampon de la troisième photo est bien lisible. On se rend compte que dans cette entreprise créée par un ingénieur italien pour travailler en Grèce, tout est en langue française... Sur une autre page, que je ne publie pas parce qu’elle est déjà difficilement lisible sur place dans le musée, sont représentés les profils de lignes, en coupe donnant les cotes d’altitude point par point, et l’on voit que ces études ne se limitent pas au Pélion, puisqu’il y a l’étude d’une ligne de Volos à Larissa et d’une autre ligne de Velestino (Phères, près de Volos) à Kalambaka (au pied des Météores). La construction de ces lignes, mises en service respectivement en 1884 (61 kilomètres) et en 1886 (142 kilomètres) a précédé celle de Volos à Milies (28 kilomètres) ouverte peu à peu de 1892 à 1903. Cette dernière a fermé en 1971. Il est à noter, pour la gare de Volos, une particularité unique au monde : la ligne de Milies à 0,60 mètre, la ligne de Larissa à 1,00 mètre (désormais passée au standard international) et la ligne d’Athènes et Thessalonique à 1,435 mètre. Trois standards. De sorte que l’on peut voir encore aujourd’hui sortir de la gare une voie à quatre rails, l’un servant à tous les trains, et les trois autres distants du premier de 0,6 mètre, 1 mètre, 1,435 mètre.

811b1 Musée du chemin de fer du Pélion

 

811b2 Risque d'incendie

 

Il y a également toutes sortes de souvenirs, affiches indiquant le prix du billet, tickets compostés (première photo), indications de sécurité (seconde photo) destinées à éviter les incendies “Il est formellement interdit de jeter hors des voitures des cigarettes ou des cendres incandescentes. Les contrevenants feront l’objet d’une plainte”. En effet la végétation est abondante et comporte une forte proportion de résineux, il y a beaucoup de sources mais elles s’écoulent dans des lits étroits et le soleil est chaud, desséchant la terre, une cigarette jetée par la fenêtre peut provoquer un incendie dévastateur.

811b3 Sifflet à vapeur du chemin de fer du Pélion

 

On peut voir aussi de nombreux objets techniques de mesure et de commande, des plaques constructeur provenant de locomotives, etc. Je me limiterai à montrer ici cet objet, sifflet à vapeur pour locomotive. La vapeur sous pression arrive à l’intérieur, et si le mécanicien abaisse la poignée, la vapeur passe par le sifflet, qui retentit.

811c1 Chemin de fer du Pélion, par Evaristo de Chirico

 

Parmi les affiches et les photographies anciennes en noir et blanc, je choisis celle-ci qui montre le train du Pélion lors de ses débuts. Aujourd’hui, la voie n’a pas été arrachée, et elle est visible près de la route en bordure de mer, parfois même sur la route, noyée dans le macadam. D’ailleurs, de 1988 à 1994, le train a circulé, pour les touristes, dans les rues mêmes de la ville.

811c2 Chemin de fer du Pélion, oeuvre d'Evaristo de Chiric

 

Quittons à présent le musée. J’enchaîne avec quelques autres photos qui sont placardées dans la gare de Milies, petite localité au sein de la montagne du Pélion, terminus de la ligne venant de Volos. Ci-dessus, on voit le train franchissant un viaduc métallique. Evaristo de Chirico est en effet contemporain de notre Gustave Eiffel national, et l’usage de l’acier pour construire des structures légères et souples est alors le summum de la technique moderne.

811c3 L'autobus de Milies

 

Légendée à la main, cette photo montre l’autobus de (vers) Milies. Nul doute que ce chemin de fer soit un moyen de transport plus sûr. Néanmoins la ligne ayant été ouverte à la fin du dix-neuvième siècle, cet autobus est postérieur puisqu’à cette époque le chemin de fer n’était plus une nouveauté (Balzac, mort en 1850, a utilisé le train pour son dernier voyage vers Madame Hanska, jusqu’en Ukraine), tandis que l’automobile en était à ses balbutiements.

811c4 L'ingénieur italien Evaristo de Chirico

 

Il est nécessaire de montrer le visage de l’auteur du train. La légende de la photo dit “Le chef de l’entreprise constructrice des chemins de fer thessaliens, l’ingénieur italien E. de Chirico”.

811d1 Locomotives du chemin de fer du Pélion

 

La gare de Volos construite à la fin du dix-neuvième siècle pour les trains de Thessalie est encore en service aujourd’hui mais en voies d’écartement standard et pour des trains reliant Athènes, Larissa, Thessalonique. On y voit, sagement rangées au fond, les vieilles locomotives à vapeur pour voie étroite.

811d2 Le chemin de fer du Pélion

 

811d3 Le chemin de fer du Pélion à Ano Lekhonia

 

811d4 Le chemin de fer du Pélion

 

Pour le plaisir des touristes, la vieille ligne a été remise en service. Hors juillet et août, le train ne circule que les samedis et dimanches du printemps à l’automne. La première partie du trajet, de Volos à Ano Lekhonia, n’est plus praticable, la voie étant en grande partie –comme je le disais plus haut– noyée dans la chaussée des voitures, parfois des maisons ont été construites là où elle passait. Mais à partir du moment où elle s’enfonce dans la montagne, n’étant plus en concurrence avec la route, elle a pu être remise en service. Pour le prix de 18 Euros pour l’aller et retour, on peut partir de la gare d’Ano Lekhonia à 10 heures et monter en une heure et quart ou une heure vingt (avec arrêt de 15 minutes à Ano Gatzea) jusqu’au terminus de Milies situé 16 kilomètres plus loin. On dispose alors de quelques heures pour visiter le village, puisque pour la descente le train repart à 15 heures. La vapeur crachée par la cheminée de la locomotive n’est pas blanche et elle sent le pétrole, les bielles actionnant les roues sont invisibles et le bruit de la vapeur dans les cylindres rappelle étrangement la sonorité d’un gros moteur diesel de camion, mais il faut faire semblant d’y croire. Une vraie machine à vapeur –une seule– est encore en service pour des occasions très spéciales, paraît-il.

811e Chemin de fer du Pélion, la gare de Milies

 

811f1 La plaque tournante à Milies

 811f2 La plaque tournante à Milies

 

En gare de Milies, la locomotive doit changer de direction. On la détache des wagons, elle va jusqu’à l’aiguillage et revient sur la voie d’à côté puis roule jusqu’à une plaque tournante où on va lui faire faire demi-tour. La plaque n’étant pas mécanisée, on fait appel aux passagers pour donner un coup de main aux employés.

811g1 La ligne du chemin de fer du Pélion

 

811g2 Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Pélio

 

L’établissement de la ligne a supposé une infrastructure difficile et coûteuse. Déjà, une route nécessite de grands travaux en montagne, mais les roues de train métal contre métal ne peuvent s’accommoder que de pentes très faibles, les courbes doivent avoir un grand rayon, ces contraintes exigent encore plus d’ouvrages d’art qu’une route. Au total, pour cette petite ligne de Volos à Milies, Evaristo de Chirico aura construit deux tunnels et neuf ponts. Ci-dessus, on voit comment est franchie une hauteur, soit à ciel ouvert en ouvrant la voie à l’explosif entre deux parois abruptes, soit en creusant un tunnel.

811g3a Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

811g3b Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

À l’inverse, lorsqu’il faut franchir une vallée, les ingénieurs conçoivent des viaducs. Cette vallée-ci n’est pas trop profonde, on a pu y construire les piles de pierre de ce viaduc.

811g4a Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

811g4b Ouvrage d'art sur la ligne de chemin de fer du Péli

 

Là, au contraire, la gorge est très profonde, les travaux pour y monter des piles de pierre seraient très coûteux. Puisqu’elle est étroite, elle se prête bien à un viaduc métallique jeté d’un bord à l’autre. C’est celui que nous avons vu sur la photo ancienne. On a remarqué qu’il coupe en ligne droite pour les employés piétons, tandis que de l’autre côté il suit une courbe douce pour la voie ferrée. Ingénieuse disposition qui permet de mettre le train en position pour attaquer le flanc de la vallée, tout en jetant un pont aussi court que possible, quitte à le faire plus large.

 

811h1 Musée de l'olive à Ano Gatzea

 

800h2 Musée de l'olive à Ano Gatzea

 

811h3 Musée de l'olive à Ano Gatzea

 

Voilà terminé notre voyage en train. Le temps dont nous avons disposé à Milies a été suffisant pour que nous puissions visiter le village. J’en parlerai dans un prochain article qui traitera de notre visite du massif du Pélion. En revanche, le petit quart d’heure d’arrêt à Ano Gatzea, dont une partie a été consacrée à faire des photos du train et de la gare, ne nous a pas permis de jeter le moindre coup d’œil au village. Mais il y a, mitoyen de la gare, un musée de l’olive et de l’huile d’olive qui n’ouvre ses portes que lors du passage du train à l’aller, c’est-à-dire deux fois un quart d’heure par semaine, car sinon il n’aurait malheureusement aucun visiteur. Et c’est dommage, parce qu’il est petit mais sympathique, et le monsieur qui nous y a reçus est souriant, accueillant et répond avec compétence aux questions. Et puis, même sans poser de questions, la présentation intelligente permet de trouver à chaque endroit les explications nécessaires. Quelques (brèves) minutes de plaisir lors de la halte à mi-parcours. Il me semble donc préférable d’en parler ici plutôt que dans l’article sur le Pélion. Les photos ci-dessus se passent, je pense, de commentaires, sauf peut-être la dernière, qui représente la fabrication du savon à partir de l’huile d’olive.

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 15:07

810a1 Etude du séisme 1 (1954) par Agenor Asteriadès

 

Pour cause de violents séismes en 1954 et 1955, Volos est une ville neuve reconstruite sur les décombres. C’est un important centre industriel de traitement des produits de la Thessalie, minoteries et tanneries, et dans son port sont chargés pour l’exportation blés et farines, cuirs, cultures maraîchères, huile d’olive et savon, sucre. Et le musée vaut la visite. Ci-dessus, un tableau d’Agenor Asteriadès daté de 1954 s’intitule Étude du séisme.

 

Pour l’étymologie du nom de Volos, diverses hypothèses ont été avancées. Certaines, émanant pourtant d’archéologues reconnus, supposent des déformations qui ne répondent à aucune évolution phonétique possible de sorte que, quoique n’ayant pas –tant s’en faut– leur notoriété ni leurs compétences, je ne peux que les rejeter. Celle qui me paraît la plus plausible ferait venir ce nom du vieux slave GOLO, espace dénudé. Et en effet, dans l’Antiquité tardive, des populations slaves sont venues s’installer en Grèce, en Thessalie entre autres, et ces terres résultant de l’ensablement qui a fait reculer le rivage, on peut supposer qu’elles étaient vierges de végétation et de cultures.

 

810a2 Volos, bateaux de pêche, 1997 (par Chryssa Vergi)

 

Dès le milieu du quinzième siècle, très tôt après la prise de Constantinople en 1453, les Turcs tiennent la forteresse de Volos. Par la suite, peu à peu, des Juifs et des Grecs créent en front de mer des établissements commerciaux. Lorsqu’au cours du dix-neuvième siècle la ville se développe, d’autres Grecs arrivent et, malgré l’opposition de ceux qui étaient déjà installés là, ils construisent et donnent à la ville un aspect flatteur, puisqu’en 1883 Alfred Mézières parle des maisons “aux jolies façades” (la Thessalie n’a été rattachée à la Grèce, libérée de l’Empire Ottoman, qu’en 1881). Ci-dessus, un tableau de Chryssa Vergi intitulé Volos, bateaux de pêche, 1997.

 

810b1 Volos, reconstruction du navire Argo de Jason

 

810b2 Volos, reconstruction du navire Argo de Jason

 

Je vais parler tout à l’heure du passé antique de la ville, peut-être mythique ou peut-être fondé, lié à Jason et aux Argonautes mais, parlant de la ville moderne, je ne peux manquer de montrer ici la reconstruction de l’Argo que l’on peut voir dans le port de Volos. Ce navire est ce que l’on appelle un penteconter, embarcation à cinquante rames alors qu’à l’âge du bronze les grands navires comptaient trente rames. Or on raconte qu’au quatorzième siècle avant Jésus-Christ les Achéens qui vivaient en Magnésie ont cherché à commercer avec les populations du Pont Euxin (c’est-à-dire la Mer Noire). Mais dans le Bosphore la violence des vents soufflant vers le sud en direction de la Mer Égée les a obligés à créer des navires plus puissants, soit disposant de plus de bras, d’où le passage de 30 à 50 rameurs. C’est l’Argo de Jason qui est l’archétype du penteconter. Selon les évaluations des ingénieurs navals contemporains, ce type de navire a dû mesurer entre 28 et 33 mètres de long sur 4 de large, et pouvait atteindre une vitesse maximum de 9 nœuds (soit 16,6 kilomètres à l’heure).

 

 

810b3 bronze de l'Argo des Arganautes à Volos

 

810b4 bronze du pentekontoros de Jason (Volos)

 

L’Argo est le symbole de la ville de Volos. La reconstruction qui flotte dans le port est doublée d’un monument au sommet duquel est représenté le navire de Jason en bronze. Sur la base de pierre, sont gravés les noms de tous les Argonautes (étymologiquement, les marins de l’Argo), compagnons de Jason.

 

 

810c1 Buste de Theophilos en Alexandre, à Anakasia

 

810c2 Anakasia, musée Theophilos

 

Montons vers Ano Volos (“Volos d’en Haut”). Nous nous arrêtons à Anakasia. Ici a vécu et travaillé Theophilos, peintre naïf originaire de l’île de Lesbos, né vers 1867-1870. Son père cordonnier ne comprenait pas qu’il puisse s’adonner à la peinture, et les pêcheurs se moquaient de ses œuvres et de lui. Il faut dire qu’outre sa peinture, magnifique mais vue comme dessin enfantin par qui n’est pas habitué à l’art naïf, il avait coutume de s’habiller avec l’ancien costume traditionnel, en jupette. Souvent aussi, il se déguisait en Alexandre le Grand, pour amuser les enfants, ou pour des représentations théâtrales, ou pour le carnaval. C’est pourquoi sur la photo ci-dessus, qui représente son buste en bronze sur la place principale d’Anakasia, il a cet aspect peu moderne… Il peint des fresques avec pour tout paiement un repas, quelquefois pour un ouzo, il lui arrive même de peindre pour rien. C’est en 1897 qu’il arrive à Volos, où il restera jusqu’en 1927. Ioannis Kontos, le riche propriétaire de la maison que je montre en photo, lui demande en 1912 de réaliser des fresques dans la plupart des pièces. Depuis 1981, cette maison a été transformée en musée Theophilos. C’est une merveille de visiter les pièces toutes couvertes de fresques, mais… la photo y est interdite. De retour à Lesbos, il est remarqué par un éditeur d’art parisien, fin critique, Tériade. Ce Tériade est lui aussi originaire de Lesbos, il y a une maison, et il tombe un peu par hasard sur des œuvres de Theophilos, qui a beaucoup travaillé sur les murs de bars, de restaurants, de maisons particulières. Il va intervenir pour que quelques œuvres de Theophilos entrent au Louvre. Notre peintre meurt en 1934.

 

 

810c3 Apostolos Voulgaris au musée Theophilos d'Anakasia

 

810c4 l'atelier d'Apostolos Voulgaris

 

Si la visite de ce musée a enchanté nos yeux mais, faute de photos, nous a frustrés, en revanche elle nous a permis de faire la connaissance d’un homme assez exceptionnel. Apostolos Voulgaris est un artiste chargé de la garde du musée. Il nous a ouvert, nous a tout expliqué, non comme un guide qui débite son boniment appris par cœur, mais comme un passionné qui parle de ce qu’il aime. Nous sommes restés longtemps à parler avec lui, et puisqu’il est peintre lui-même, il a bien voulu nous mener à son atelier, où nous avons pu constater qu’il a un réel talent.

 

 

810d1 Episkopi à Anakasia

 

810d2 Episkopi à Anakasia

 

Au-dessus d’Anakasia, une grosse colline. C’est la colline d’Épiskopi. Un chemin a été tracé au milieu des pins qui sous le soleil ardent dégagent une merveilleuse odeur de résine, il passe devant la petite chapelle de la Transfiguration enfouie à demi à mi-pente, et continue de courbe en courbe à gravir la colline jusqu’à son sommet.

 

 

810e1 Episkopi à Anakasia

 

810e2 Episkopi à Anakasia

 

810e3 Episkopi à Anakasia

 

Là se dresse une église construite en 1639 et consacrée à la Dormition de la Vierge. Parce que le christianisme considère que la mère de Jésus, l’Enfant Dieu, ne peut être morte, les Catholiques célèbrent son Assomption (elle est prise par les anges et emportée au Ciel), tandis que pour les Orthodoxes elle s’est endormie. En icônes, en fresques, la Dormition est l’un des thèmes favoris des artistes, et c’est l’objet de la consécration de nombreuses églises. La Vierge est représentée couchée dans une position très rigide, qui évoque la catalepsie, et son lit est entouré des douze apôtres, parfois aussi d’anges et de quelques saints. Et Jésus adulte lui présente l’enfant qu’elle a mis au monde, c’est-à-dire lui-même. Lorsque l’évêque Démétrias Calliste a construit cette église, il y a transféré le siège de son archevêché, ce qui explique que la colline s’appelle Episkopi (c’est le mot grec épiskopos qui, transcrit episcopus en latin, a phonétiquement évolué vers notre mot français évêque ou l'espagnol obispo, ainsi que vers l’anglais bishop, l’allemand Bischof). Avant cette église, et depuis le Moyen-Âge, il y avait là un monastère, qui a dû être détruit à la fin de l’Empire byzantin ou peu après l’arrivée des Turcs. Bien des pierres et des éléments architecturaux en ont été réemployés pour la construction de l’église, visibles dans les murs. Ma seconde photo ci-dessus montre, encastré dans le mur, un côté du sarcophage d’Anne Angélique, duchesse Paléologue (famille des empereurs de Byzance), épouse de Nicolas Melissinos. Lorsque l’un et l’autre ont décidé de se séparer pour entrer chacun dans un monastère, elle a pris en religion le nom d’Anthoussa. Vers 1300 son sarcophage, ou ce fragment de son sarcophage, a été transporté sur cette colline, où il a été scellé dans ce mur lors de la construction, quelques siècles plus tard.

 

 

810e4 Episkopi à Anakasia

 

810e5 Episkopi à Anakasia

 

L’un des murs extérieurs de l’église était entièrement revêtu de fresques intéressantes. Je suis contraint de dire “était” au passé, parce qu’elles ont été tellement vandalisées qu’il n’en reste pas grand chose. Le regard des saints  a été creusé de deux trous, pour leur crever les yeux. En un autre endroit, une personne avec qui je parlais m’a assuré que c’était le fait des Turcs, car pour l’Islam la représentation humaine, dont le regard est le symbole, est impie. Mais lorsqu’il s’agit de cœurs percés de flèches accompagnés de prénoms tels que Nikos ou Dimitrios, Eleni ou Maria, écrits en caractères grecs, avec des dates 1971, 1979, 1997, 2006, ils ont bon dos, les Turcs. Quant à l’inscription Toronto, Canada, elle prouve tout simplement que la stupidité ne connaît pas de frontières. Europe, Amérique, Asie… une minorité de crétins détruisent des œuvres de l’humanité, privant la majorité des visiteurs, provenant des mêmes pays, de la contemplation des fresques.

 

Dans les environs de la ville moderne de Volos, construite sur un espace peu à peu libéré par la mer qui s’est retirée au cours des deux derniers millénaires, on rencontre des traces du passé antique sur trois sites, Sesklo, Dimini et Demetrias.

 

 

810f1 établissement néolithique de Sesklo

 

810f2 établissement néolithique de Sesklo

 

Sesklo est un établissement néolithique situé à une douzaine de kilomètres du centre de la Volos moderne, fouillé une première fois en 1901-1902, puis plus à fond lors d’une autre campagne de fouilles, de 1956 à 1977. Il se répartit en deux zones séparées l’une de l’autre par quelques centaines de mètres d’un petit bois agréable. La zone que montrent ces deux photos présente les fondations de pierre de petits bâtiments dont murs et toits étaient faits de matériaux plus fragiles, qui ont disparu. Mais à part le fait de dire que l’on voit de petites habitations, le site est assez peu lisible pour qui n’est pas spécialiste.

 

810f3 établissement néolithique de Sesklo 

Le creusement que montre cette photo permet d’étudier la stratigraphie du lieu, autrement dit les diverses couches de terrain de bas en haut pour y lire l’histoire de l’occupation, chaque nouvelle période construisant au-dessus de la précédente. C’est au milieu du septième millénaire avant Jésus-Christ qu’ont apparu ici les premiers habitants, qui vivaient de l’agriculture et de l’élevage.

 

810f4 établissement néolithique de Sesklo

 

810f5 établissement néolithique de Sesklo

 

Ensuite, vers la fin du septième millénaire ou au début du sixième, la ville s’entoure de grands murs. Leur fonction, tout autant que défensive, est d’enclore et de délimiter la ville, des maisons s’appuyant en outre contre la muraille. On peut apprécier le soin de cette construction si ancienne.

 

 

810g1 Sesklo, habitation néolithique à une pièce

 

810g2 maison néolithique à deux pièces, type à megaron

 

Les maisons de cette époque ont des fondations de pierre légèrement plus hautes, qui se montent au-dessus du sol de quelques dizaines de centimètres. Les murs sont de brique crue, la toiture faite de poutres de bois est recouverte de terre et percée d’un trou pour l’évacuation de la fumée. Le sol est en terre battue. La plupart ne comportent qu’une seule pièce, mais on en trouve aussi de deux pièces. Ces maisons sont soit mitoyennes, soit séparées par d’étroits passages, le tout répondant visiblement à un plan. Nous avons ici le seul établissement organisé trouvé à ce jour pour toute la Thessalie.

 

 

810g3 maison néolithique du potier, site de Sesklo

 

810g4 maison néolithique du potier, site de Sesklo

 

Le musée archéologique de Volos, que nous avons visité et dont je parlerai dans un prochain article de ce blog, expose nombre de poteries peintes datant du sixième millénaire qui illustrent ce que l’on a appelé la “culture de Sesklo”. Or l’une des maisons, plus grande, a conservé son four de potier bien visible et reconnaissable. C’était à la fois l’atelier, l’entrepôt et l’habitation. Quand on pense que c’est de là que proviennent de belles poteries caractéristiques d’une culture vieille de 8000 ans, cela donne le vertige. Il est difficile de décrocher son regard de ce four…

 

Soudain, à la fin du sixième millénaire, Sesklo cesse de fournir des témoignages de son habitat. Une telle soudaineté ne peut qu’être liée à un quelconque désastre, incendie peut-être. L’établissement va rester abandonné pour une durée d’un demi-millénaire. Mais quand des traces de vie réapparaissent, ce ne sera que sur une très petite portion de l’espace précédemment habité. 

 

810h1 Site archéologique de Dimini

 

Voyons maintenant le site de Dimini, plus proche de Volos que ne l’est Sesklo, fouillé de 1901 à 1903 puis de 1974 à 1977. D’autres fouilles sont en cours actuellement. Ici, l’occupation n’a débuté qu’à la fin du cinquième millénaire, donc beaucoup plus tard qu’à Sesklo et, comme on va le voir, s’est prolongée bien plus tard. La ville néolithique occupe un tertre de 300 mètres sur 400 et 9 mètres de haut, et sa population n’a jamais dû dépasser 200 à 300 habitants.

 

810h2 Site archéologique de Dimini, la place centrale

 

810h3 Site archéologique de Dimini, la première enceinte

 

L’organisation de cette ville ne se retrouve nulle part ailleurs. Autour de la grande place centrale (première photo), on rencontre trois enceintes concentriques, faites de doubles murs de pierre. La seconde photo montre une paire de murs d’enceinte, la plus extérieure. On voit qu’entre les deux murs est ménagé un couloir de circulation. C’est (presque) comme à Paris en plus réduit, les boulevards des Maréchaux, le boulevard périphérique et l’A86. Et puisque nous les Parisiens nous sommes plus modernes, on y avons ajouté, encore plus loin, la Francilienne, quatrième couloir de circulation…

 

810h4 Site archéologique de Dimini

 

810h5 Site archéologique de Dimini, maison néolithique

 

810h6 Site archéologique de Dimini, four à poteries

 

Sur la place centrale, les maisons s’appuient contre le mur le plus intérieur. D’autres maisons s’appuient de même sur la face interne des deux autres doubles murs. La deuxième photo montre en gros plan l’intérieur d’une maison néolithique de Dimini, et la troisième un four de potier, moins clairement identifiable que celui de Sesklo, et pourtant bien plus récent.

 

810h7 Site archéologique de Dimini, le megaron de la cour

 

Au début du troisième millénaire, le site de Dimini est abandonné presque complètement, seule une puissante famille d’éleveurs va s’y maintenir, occupant le mégaron de la place centrale (photo ci-dessus).

 

 

810i1 le site mycénien de Dimini

 

810i2 le site mycénien de Dimini

 

C’est vers le milieu du quinzième siècle qu’apparaissent sur le site les premières maisons mycéniennes. Mais si le tertre néolithique est occupé par des Mycéniens, maintenant la vie dans le mégaron de la place centrale, une ville nouvelle se développe, maisons privées à mégaron, de part et d’autre d’une large rue, à côté du tertre néolithique. Puis au douzième siècle, pour une cause inconnue mais à la même époque que tous les autres établissements mycéniens, le site est abandonné. C’est cette vaste ville que représente le plan ci-dessus. En haut à droite du plan apparaît le premier double mur du tertre. Et parce que les fouilles sont en cours, protégées par des toits (ma seconde photo), l’accès n’y est pas autorisé. C’est bien dommage. 

 

La ville antique de Iolkos a été identifiée ici en 1980. C’est de là que Jason et les Argonautes sont partis à la conquête de la Toison d’Or à une époque où la mer venait jusqu’ici. Les fouilles de la ville antique, en partie bloquées par les problèmes d’expropriation, ont permis de mettre au jour deux palais mycéniens, l’un des alentours de 1400 avant Jésus-Christ qui pourrait avoir été celui du roi Pélias (fils de Poséidon, usurpateur du trône au détriment de son demi-frère Éson qui, lui, est le père de Jason) et l’autre des alentours de 1200, détruit par un incendie, ce deuxième palais pouvant avoir appartenu à Admète puis Eumélos. Eumélos apparaît dans l’Iliade, il a combattu à Troie, dans les jeux funèbres de Patrocle il est perdant de la course de chars, mais c’est surtout de son père Admète que j’ai envie de parler, et de sa mère Alkestis dont parfois on traduit le nom en Alceste, ce qui crée une confusion avec le Misanthrope de Molière. Car Admète et Alkestis sont roi et reine de Phères (Pherai en grec), or à une petite vingtaine de kilomètres de Volos un village porte le nom de Saint-Georges de Phères (Agios Georgios Pherôn), ce qui autorise à penser que la ville antique se trouvait quelque part dans les environs. Et si leur fils Eumélos a combattu à Troie, la date de 1200 correspond bien. Et l’arrivée violente des Doriens, la disparition des Mycéniens, s’accordent avec l’incendie du palais, comme dans le Péloponnèse, comme en Crète.

 

J’étais élève de première quand en classe nous avons étudié un passage de la tragédie d’Euripide intitulée Alkestis. Je ne me rappelle pas si, à l’époque, j’ai été frappé par la beauté du style, mon niveau en grec, en classe de lycée, ne me le permettait sans doute pas, mais l’intensité dramatique de cet extrait de pièce et l’admirable personnalité d’Alkestis face à son mari m’avaient tellement impressionné que, trois ou quatre ans plus tard, étudiant à l’université, j’ai lu, dans le texte, toute la pièce pour mon plaisir. Apollon avait offert à Admète une possibilité exceptionnelle, celle de pouvoir se faire remplacer pour descendre aux Enfers à chaque fois que les circonstances le feraient mourir. Or quand, encore très jeune, l’occasion se présente, ses parents et tout le monde refuse de prendre sa place, et c’est sa femme, la reine Alkestis, qui a le courage et le profond amour d’accepter. Elle meurt et Admète reste en vie. Par la suite, Héraklès ira aux Enfers et réussira l’exploit de la ramener. Et ce serait ce palais, ici dans la banlieue de Volos, qui aurait abrité les protagonistes de cette tragédie. Voilà pourquoi je suis tout particulièrement triste de ne pouvoir visiter ce site.

 

 

810j1 Site archéologique de Dimini, tombe à tholos

 

810j2 Site archéologique de Dimini, tombe à tholos

 

810j3 Site archéologique de Dimini, tombe à tholos

 

À côté du tertre, hors les murs, à l’opposé de l’établissement mycénien urbanisé, on découvre au bout d’un long couloir de 16,30 mètres cette tombe à tholos mycénienne de 8,30 mètres de diamètre, dont le toit s’est effondré. La petite construction que l’on voit sur ma première photo et qui apparaît à droite de la troisième, mesure 3,62 mètres sur 1,40 mètre. Ce larnax servait à recevoir le lit funéraire. C’est lors de la première campagne, dès 1901, qu’elle a été fouillée mais, parce qu’elle avait été pillée (peut-être dans l’Antiquité, mais il n’est pas du tout exclu que ce soit par des fouilleurs illicites contemporains), on n’y a presque rien retrouvé. Seules quelques poteries ont permis de la dater du treizième siècle. Et quelques rares petits bijoux d’or et de verre, qui par chance ont échappé à l’attention des voleurs, permettent d’affirmer sans le moindre doute qu’il s’agit d’une tombe royale ayant accueilli les souverains d’Iolkos. Peut-être Admète…

 

 

Le troisième site antique, celui de Démétrias, nous ne l’avons pas visité. C’est stupide. Quelques mots cependant à son sujet. Les fouilles y ont mis au jour un établissement du néolithique tardif, puis le passage à l’Âge du Bronze. Plus de vie ici à partir de la dernière phase de l’Âge du Bronze, le site est converti en cimetière. Les fouilles menées au cours du vingtième siècle ont permis de mettre au jour la ville hellénistique. Alexandre le Grand est mort en 323 avant Jésus-Christ. Ses successeurs se sont partagé son immense empire. Au début du troisième siècle, les luttes sont incessantes, chacun essayant d’arracher aux autres des morceaux de leur part pour agrandir leur propre possession.  Cela rappelle l’époque classique, quand Athènes, Thèbes, Sparte, Corinthe étaient incapables de s’entendre et s’entre-déchiraient. En 294 avant Jésus-Christ, Démétrios est proclamé roi de Macédoine par son armée. Il est le fils d’Antigonos qui a mené en 316-306 de brillantes campagnes en Asie et porte là-bas le titre d’empereur. À cette date, être roi de Macédoine signifie régner sur la plus grande partie de la Grèce continentale et des îles de la Mer Égée. Mais la capitale de Philippe et d’Alexandre, à Pella, se trouve maintenant tout au nord du royaume, bien loin des provinces de Grèce centrale et méridionale, et cela risque de créer des problèmes d’administration et de maintien dans le giron du royaume. Aussi décide-t-il de créer à Volos une nouvelle capitale, qui portera son nom, Démétrias. La ville se construit en 293. Elle accueille des populations des environs, mais aussi de toutes les régions de Grèce, d’Ionie, de Crète. Elle devient une grande ville très cosmopolite, puissante, riche. Mais en 168, alors qu’elle n’a que 125 ans, les Romains arrivent, l’investissent, détruisent tout ce qu’il y a à détruire. Puis ils vont la fortifier, construire de puissants murs et, sans respect aucun pour les morts des cimetières, ils arrachent les stèles funéraires et s’en servent pour élever leurs murailles. La peinture, c’est fragile. Bien peu de peintures de l’Antiquité nous sont parvenues en état correct. Mais ces Romains brutaux, plaçant le côté peint des stèles vers l’intérieur des épaisses murailles, tournés contre d’autres pierres, ont ainsi involontairement protégé les couleurs des atteintes du soleil, de la pluie, du vent qui porte des poussières abrasives, etc. Je parlerai, dans mon article sur le musée archéologique, de ces stèles peintes, toutes datées de cette fenêtre de 125 ans, entre 293 et 168.

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Published by Thierry Jamard
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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 14:13

809a le défilé des Thermopyles

 

Les Thermopyles ont laissé leur nom dans l’histoire, synonyme de sacrifice héroïque. Difficile, aujourd’hui, de se représenter cet étroit défilé de quelques mètres à peine courant d’ouest en est sur près de 1500 mètres, coincé entre la falaise abrupte au sud et la mer du golfe Maliaque au nord, car la rivière Spercheios a déposé ses alluvions, repoussant loin la côte, de sorte qu’aujourd’hui peuvent passer parallèlement la route, l’autoroute et la voie ferrée. Mais à l’époque des faits, en 480 avant Jésus-Christ, c’était extrêmement étroit, du moins à chacune des extrémités, car au centre le défilé s’élargissait un peu, là où il justifie son nom. THERMO-, cela signifie chaud (un thermomètre mesure la chaleur, isotherme maintient une chaleur égale, etc.). PYLAI, ce sont des portes (comme les propylées). Ces “Portes Chaudes”, ou cette “Entrée Chaude”, justifie son nom par les sources qui y coulent. Héraklès, là-bas dans le Péloponnèse, à Lerne, avait coupé les têtes de l’hydre, son neveu Iolaos les cautérisant avec des troncs d’arbres incandescents pour les empêcher de repousser. Le terrible venin mortel craché par l’hydre de Lerne avait été recueilli par le héros pour empoisonner ses flèches, mais il en avait été aspergé et s’en était lavé dans ces sources, froides auparavant, mais qui s’en étaient trouvées chaudes et sentant le soufre. De nos jours, l’établissement thermal est très fréquenté. La source, jaillissant à 49°, est riche en acide carbonique, en chaux, en sel et en soufre, et elle est efficace contre les sciatiques, les raideurs articulaires et les troubles glandulaires. Merci Héraklès. Ma photo ci-dessus coupe, à droite, le vaste espace d’où la mer s’est retirée, pour montrer le passage entre la montagne à gauche et là où il convient d’imaginer la côte, juste à droite.

 

809b1 Thermopyles, monument aux Lacédémoniens

 

809b2 Thermopyles, allégorie de l'Eurotas

 

809b3 Thermopyles, allégorie du Taygète

 

Ayant appris que Xerxès était en train de jeter un pont flottant sur l’Hellespont pour venger la conquête ratée par son père en 490, les Grecs confédérés se réunissent à Corinthe pour réfléchir au moyen de l’arrêter. Comme on sait son armée beaucoup plus nombreuse que celle que les Grecs peuvent aligner, on cherche à le coincer dans un endroit étroit, où le nombre ne sert à rien, seuls les premiers rangs de l’un pouvant combattre les premiers rangs de l’autre. On propose le passage resserré des gorges de Tempé (que nous comptons emprunter dans quelques jours), plus au nord. Mais si les éclaireurs perses voient les Grecs s’y rendre, Xerxès peut le contourner plus à l’ouest. On arrête le choix sur les Thermopyles, seul passage possible entre des montagnes à n’en plus finir et la mer. Selon Hérodote, Xerxès arrive à la tête de cinq millions deux cent cinquante mille hommes. Pour les historiens modernes, la réalité devait tourner autour de trois cent mille. Du côté grec, sept mille trois cents hommes commandés par le roi de Sparte Léonidas. Il place la flotte dans le détroit entre l’île d’Eubée et le golfe Maliaque, pour empêcher la flotte perse de voler au secours de l’infanterie. “Les alliés renvoyés par Léonidas se retirent sur son ordre, et seuls les Thespiens et les Thébains restèrent aux côtés des Lacédémoniens. Les Thébains restaient par force et contre leur gré, car Léonidas les gardait en guise d’otages. Mais les Thespiens demeurèrent librement et de leur plein gré. Ils se refusaient, dirent-ils, à laisser derrière eux Léonidas et ses compagnons. Ils restèrent donc et partagèrent leur sort. Ils avaient à leur tête Démophilos fils de Diadromès”. Avec les sept cents Thespiens et ses trois cents Spartiates d’élite, Léonidas s’établit au centre du défilé pour y attendre Xerxès. Les photos ci-dessus montrent le monument moderne (1955) aux Lacédémoniens. On voit, au bas, derrière les buissons, deux sculptures d’hommes allongés, c’est eux que je montre sur ces photos. Il s’agit à gauche (photo n°2) d’une allégorie de l’Eurotas, fleuve de Sparte, et à droite (photo n°3) d’une allégorie du Taygète, montagne de Sparte.

 

Mais un sentier étroit et difficile permet malgré tout de contourner le défilé par la crête de la montagne, et par prudence Léonidas y envoie 1000 Phocidiens. Hélas, un Grec, un traître, un Malien du nom d’Ephialte (rien à voir avec le Mali d’Afrique, il s’agit d’un natif des bords du golfe Maliaque), va trouver les Perses pour leur indiquer ce sentier puis, de peur que les Lacédémoniens ne se vengent, il prend la fuite (néanmoins, sa tête mise à prix, il sera recherché, et sera exécuté). Les troupes d’élite de Xerxès sont les “Dix Mille”, et Hérodote explique qu’on les appelait les Immortels parce que “si l’un des hommes venait à manquer, frappé par la mort ou la maladie, on lui choisissait aussitôt un remplaçant, et ils n’étaient jamais plus et jamais moins de dix mille”. Un bataillon composé de 2000 “Immortels” sélectionnés par Xerxès se met en route lorsque le soir tombe et suit le sentier de nuit. “Les Phocidiens, écrit Hérodote, furent avertis de l’arrivée des Perses grâce au fait suivant : en gravissant la montagne, l’ennemi leur demeurait caché par les chênes qui la couvraient mais, sans qu’il y eût de vent, le bruissement des feuilles les trahit car le sol en était jonché et, naturellement, elles craquaient sous leurs pieds. Les Phocidiens coururent donc prendre leurs armes et les Barbares, au même instant, leur apparurent. […] Les Phocidiens lâchèrent pied sous la grêle de leurs flèches et se réfugièrent sur la cime de la montagne”, attendant la mort, mais les Perses, sans s’en soucier, continuent leur marche et vont se poster à l’autre bout du défilé des Thermopyles, à l’est. Léonidas est pris en tenaille et, se sachant perdus, les 300 Spartiates se battent pour l’honneur, sans utiliser la protection du mur qu’ils ont monté. “Ils engagèrent la mêlée hors du passage et les Barbares tombèrent en foule, car en arrière des lignes leurs chefs, armés de fouets, les poussaient en avant à force de coups. Beaucoup d’entre eux furent précipités à la mer et se noyèrent, d’autres plus nombreux encore, vivants, se piétinèrent et s’écrasèrent mutuellement et nul ne se souciait de qui tombait. Les Grecs qui savaient leur mort toute proche par les Perses qui tournaient la montagne, firent appel à toute leur valeur contre les Barbares et prodiguèrent leur vie, avec fureur. Leurs lances furent bientôt brisées presque toutes, mais avec leurs glaives ils continuèrent à massacrer les Perses. Léonidas tomba en héros dans cette action, et d’autres Spartiates illustres avec lui”.

 

809c1 Thermopyles, colline de Kolonos

 

809c2 Thermopyles, colline de Kolonos

 

Léonidas une fois tombé, “Perses et Lacédémoniens se disputèrent farouchement [son] corps, mais enfin les Grecs, à force de vaillance, le ramenèrent dans leurs rangs et repoussèrent quatre fois leurs adversaires. La mêlée se prolongea jusqu’au moment où survinrent les Perses avec Ephialte”. C’est, on s’en souvient, le traître. Les Grecs sont donc pris en tenaille. Ils “se replièrent sur la partie la plus étroite du défilé, passèrent de l’autre côté du mur et se postèrent tous ensemble, sauf les Thébains, sur la butte qui est là (cette butte se trouve dans le défilé, à l’endroit où on voit maintenant le lion de marbre élevé à la mémoire de Léonidas)”. Ce n’est qu’en 1939 que l’on a identifié la butte en question. C’est la colline de Kolonos ci-dessus. Le lion de marbre a disparu depuis longtemps. La plaque au sommet (seconde photo) cite les mots du poète Simonide de Kéa “Passant, va dire à Sparte qu’ici nous sommes morts pour obéir à ses lois”. Et c’est la fin. “Là, tandis qu’ils luttaient encore, avec leurs coutelas s’il leur en restait un, avec leurs mains nues, avec leurs dents, les Barbares les accablèrent de leurs traits”.

 

Dans mon article sur Platées, j’ai parlé des deux Spartiates atteints d’ophtalmie que Léonidas avait tenus hors du combat mais dont l’un, apprenant que ses camarades allaient tous mourir, s’est fait conduire au combat pour partager leur sort tandis que l’autre, Aristodèmos, était resté à l’abri et avait survécu. “De retour à Sparte, Aristodèmos y vécut accablé d’outrages et déshonoré. Il avait à supporter certains affronts et, par exemple, pas un Spartiate ne consentait à lui donner du feu ni à lui adresser la parole, et il avait la honte de s’entendre appeler ‘Aristodèmos le Poltron’. Cependant, à la bataille de Platées, sa conduite effaça tous les soupçons qui pesaient sur lui. Un autre Spartiate, dit-on, chargé lui aussi de porter un message, s’était rendu en Thessalie et survécut aux Trois Cents. Il s’appelait Pantitès et, de retour à Sparte, il se vit déshonoré, et se pendit”.

 

809d1 Thermopyles, monument aux Thespiens

 

809d2 Thermopyles, monument aux Thespiens

 

En fait, les Spartiates n’étaient pas seuls, N’oublions ni les Thespiens, ni que Léonidas avait contraint un contingent de Thébains à l’accompagner, en otages. Le monument ci-dessus est dédié aux Thespiens. Le texte gravé dit “À la mémoire des sept cents Thespiens qui, avec leur général Démophilos, tombèrent en 480 avant Jésus-Christ en même temps que les Trois Cents de Léonidas à la bataille des Thermopyles”. C’est Hérodote qui nous parle des Thébains : “Les Thébains qui étaient sous les ordres de Léontiadès combattirent, par force, les soldats du Grand Roi tant qu’ils furent encadrés par les Grecs. Quand ils virent que les Perses prenaient l’avantage, ils s’écartèrent de Léonidas et des Grecs au moment où ceux-ci se repliaient en hâte sur leur butte, et ils s’approchèrent des Barbares en leur tendant les mains et en protestant, ce qui était parfaitement exact, qu’ils étaient du parti des Mèdes, qu’ils avaient été des premiers à céder au Grand Roi la terre et l’eau, qu’ils étaient venus par force aux Thermopyles et n’étaient pour rien dans l’échec qu’il avait essuyé. Ces paroles leur valurent la vie sauve […] mais ils n’eurent pas à s’en réjouir entièrement car, lorsqu’ils vinrent se rendre aux Barbares, ceux-ci en tuèrent quelques uns au moment où ils s’approchaient d’eux et, sur l’ordre de Xerxès, ils en marquèrent le plus grand nombre du chiffre royal, à commencer par leur chef Léontiadès”. Il s’agit de la marque au fer rouge comme esclaves du roi, sanction de leur lâcheté.

 

809e1 Thermopyles, monument aux Spartiates

 

809e2 Thermopyles, Léonidas

 

“Xerxès traversa le champ de bataille au milieu des cadavres. Comme il avait appris que Léonidas était le roi et le chef des Lacédémoniens, il fit décapiter son corps et fixer la tête au sommet d’un pieu”. Puis “des hommes qu’il avait perdus aux Thermopyles, vingt mille au moins, il en fit laisser sur le terrain mille environ et fit creuser des fosses pour ensevelir le reste. Les fosses furent ensuite comblées et recouvertes de feuilles, pour que les soldats de l’armée navale ne les vissent point”. Xerxès envoie ensuite un héraut aux troupes de l’armée navale, cantonnées sur l’île d’Eubée, juste en face. “Le héraut fit réunir tous les soldats et leur dit : ‘Alliés du roi, Xerxès permet à qui le voudra parmi vous de quitter son poste et d’aller voir comment il combat les êtres insensés qui ont cru pouvoir triompher de sa puissance’. La proclamation faite, il devint presque impossible de trouver un bateau, tant il y eut de curieux. Passés sur l’autre rive, les hommes se promenaient au milieu des cadavres et les examinaient. Tous croyaient que les morts gisant à leurs pieds étaient, tous, des Lacédémoniens et des Thespiens”.

 

809f Thermopyles, monument aux Spartiates

 

Le seul nom des Thermopyles évoque pour tout un chacun le nom de Léonidas et de ses 300 Spartiates sacrifiés face à des Perses innombrables. En témoigne ce groupe de Japonais débarqué pendant notre visite, qui faisait suite à deux autocars transportant un groupe nombreux d’Ukrainiens et de Russes. N’oublions quand même pas les 700 Thespiens qui ont subi le même sort que les Spartiates et à leurs côtés. Les événements survenus en 480 avant Jésus-Christ dans ce défilé sont sans conteste les plus célèbres. Mais pour nous qui nous trouvons sur les lieux, il faut quand même en évoquer d’autres. En 280-279 avant Jésus-Christ les Gaulois de Brennus sont parvenus jusqu’en Macédoine, qu’ils ont ravagée. Puis, déclarant que les dieux sont assez riches pour donner aux hommes, Brennus marche sur Delphes. Là, ça se passe très mal, les Gaulois sont vaincus, Brennus blessé se suicide, c’est la retraite en désordre. Et les Gaulois rescapés, fuyards, sont contraints de passer par les Thermopyles pour repartir vers le nord. Athéniens, Béotiens, Étoliens s’unissent pour pourchasser l’ennemi.

     

809g Le Spercheios aux Thermopyles

 

C’est Diodore de Sicile qui le raconte (j’ai trouvé le texte grec, la traduction est de moi) : “Les Barbares eurent beaucoup de mal à se diriger vers le Spercheios [je le disais au début, le Spercheios est la rivière qui apporte ses alluvions dans le golfe Maliaque], alors que les Étoliens les poussaient de force. Et quand ils arrivèrent au Spercheios, les Thessaliens et les Maliens qui s’étaient postés là se jetèrent si bien sur eux que pas un ne rentra chez lui sain et sauf”.

   

Un petit siècle plus tard, en 191 avant Jésus-Christ, nous rencontrons Antiochus III, roi de l’Empire Séleucide,  en face des Romains. Antiochus a conquis Éphèse, l’Hellespont, il a reçu Hannibal, son allié le roi de Macédoine essuie une cuisante défaite face aux Romains. Tout cela fait de lui un ennemi désigné de Rome. En 192, il passe en Grèce. L’armée romaine est sous les ordres du consul Manius Glabrion, et le tribun militaire est Caton le Censeur (234-149 avant Jésus-Christ). Ici, c’est à Plutarque que je donne la parole. “Antiochus, s'étant saisi du détroit des Thermopyles et ayant ajouté aux fortifications naturelles du lieu des retranchements et des murailles, se tint fort tranquille, persuadé qu'il avait, de ce côté-là, fermé tout accès aux Romains, qui eux-mêmes désespéraient de forcer jamais de front ces passages. Mais Caton, s'étant souvenu du détour qu'avaient pris autrefois les Perses pour entrer par-là dans la Grèce, partit de nuit avec une partie de l'armée. […] Il apprend que le gros de l'armée est campé dans les détroits avec Antiochus et que les hauteurs sont gardées par six cents Étoliens d'élite. Caton, méprisant leur petit nombre et leur sécurité, ordonne aux trompettes de sonner; et, mettant le premier l'épée à la main, il marche à eux avec de grands cris. Dès qu'ils voient les Romains descendre des montagnes, ils prennent la fuite et gagnent leur camp, qu'ils remplissent de trouble et d'épouvante. En même temps Manius, au bas des montagnes, donne l'assaut, avec toutes ses troupes, aux retranchements d'Antiochus et les emporte. Ce prince, blessé à la bouche d'un coup de pierre qui lui brise les dents, est forcé, par la douleur, de tourner bride et de se retirer. Dès lors aucune partie de son armée n'ose tenir tête aux Romains et, quelque difficile que soit la fuite dans des lieux escarpés et presque impraticables, environnés de marais profonds et de rochers à pic, le long desquels ils glissaient et ne pouvaient se soutenir, ils se jettent dans ces détroits, se poussent les uns les autres, et la peur qu'ils ont du fer des ennemis les fait courir à une mort inévitable”.

   

Un grand bond dans le temps. Un peu plus loin, nous franchissons le pont Alamanas qui enjambe ce Spercheios canalisé dans les alluvions par lui apportées et qui ont fait reculer le rivage et a élargi les Thermopyles. Pendant la Guerre d’Indépendance, en 1821, il a héroïquement été défendu par 700 Grecs menés par l’évêque de Salona (Amphissa, en Phocide, non loin du Golfe de Corinthe) et Athanasios Diakos (1788-1821), petit-fils de klephte, ancien mercenaire d’Ali Pacha de Ioannina. En face, une armée ottomane bien plus nombreuse sous les ordres de Mehmet Pacha. Les Grecs sont défaits, Diakos est gravement blessé, il est capturé. On lui propose alors d’abjurer le christianisme, de se faire musulman, de devenir officier de l’armée ottomane. “Je suis né grec, je mourrai grec”, répond-il. Et il est empalé. Les Turcs passent le pont.

   

Puis c’est la Seconde Guerre Mondiale. Les Italiens sont entrés en Grèce. Les Grecs les ont refoulés. 1941, les Allemands volent à leur secours (opération Marita), prennent Thessalonique, occupent l’Olympe. Avec les Grecs, les Alliés, Britanniques, Australiens, Néo-zélandais, font barrage en tenant les Thermopyles. Le 24 avril les Allemands attaquent, la bataille fait rage, ils perdent nombre de chars et d’hommes, mais finalement réussissent à passer, vont aller conquérir l’isthme de Corinthe et atteindront Kalamata, au bout du Péloponnèse, quatre jours plus tard. Mais l’opération des Thermopyles les a retardés et affaiblis.

   

Deux monuments, une plaque… Les Thermopyles, aujourd’hui, ce n’est rien de plus qu’une route et un grand parking. Mais que d’histoire ! Tant d’événements dramatiques qui ont changé la face du monde. Il n’y a presque rien à voir, mais l’émotion est bien là. Nous ne pouvions rester sur l’autoroute tracée en plein où était la mer autrefois et nous contenter de regarder par la fenêtre en nous disant que “ça a dû se passer quelque part là-bas”.

 

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 12:57

Nous voici dans la cité où ont régné Laïos, Œdipe, Étéocle, Créon. Parce que l’oracle de Delphes avait averti Laïos et Jocaste qu’ils auraient un fils qui tuerait son père et épouserait sa mère, à la naissance de leur fils les parents voulurent le supprimer. Mais tuer un humain étant impie, ils usèrent d’un procédé assez courant pour se débarrasser d’un nourrisson de sexe féminin, ou souffrant d’une malformation : l’exposition. Ce qui signifie que symboliquement on lie les pieds du bébé et on l’abandonne dans la montagne où il mourra de faim ou de froid s’il a échappé à la dent d’une bête sauvage. Mais le bébé exposé a été trouvé par un berger qui l’a recueilli et qui, sachant que le roi et la reine de Corinthe se lamentaient que leur couple reste stérile, le leur a offert. Comme la corde qui avait lié ses pieds bien serrés les avait fait enfler, on l’appela Œdipe (en décomposant le mot en ŒDI- et PE, on reconnaît les éléments qui donnent le français œdème et pied), c’est-à-dire “Pieds Enflés”. Et ses parents adoptifs l’élevèrent sans lui révéler qu’ils n’étaient pas ses parents biologiques. Aussi lorsqu’Œdipe parvenu à l’âge adulte se rendit à Delphes et apprit de l’oracle qu’il tuerait son père et épouserait sa mère, il fut horrifié et se promit de ne jamais remettre les pieds à Corinthe. Il prit la route de Thèbes. À un carrefour, il tua l’homme qui prétendait passer avant lui. Cet homme, bien sûr, était Laïos. Puis, parvenu devant Thèbes, il apprit qu’à l’entrée de la ville se tenait un Sphinx envoyé par Héra pour punir Laïos d’être autrefois tombé amoureux, à la cour de Pélops, du fils de ce dernier, Chrysippe, et de l’avoir enlevé. Ce sphinx dévorait qui passait à sa portée et posait des énigmes, tuant ceux qui ne pouvaient les résoudre, alors pour débarrasser la cité de ce fléau la reine Jocaste, devenue veuve, promit d’épouser qui parviendrait à résoudre l’énigme du Sphinx. Œdipe arriva, et à la question de savoir quel animal marche sur quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir, il répondit instantanément que c’était l’homme qui se traîne au sol petit enfant, marche sur ses deux jambes adulte et leur adjoint un bâton quand il devient vieux. De désespoir, le Sphinx se suicida en s’élançant du haut d’un rocher et Jocaste épousa Œdipe.

     

Freud a développé la théorie que le petit garçon éprouve un amour particulier pour sa mère et entre en conflit avec son père, cherchant à le tuer symboliquement. C’est ce qu’il appelle le complexe d’Œdipe par allusion à cette légende. Et il est clair, si l’on veut regarder l’histoire d’un œil psychanalytique, qu’un homme qui craint de tuer son père et d’épouser sa mère ne commet pas de crime de sang sur un homme plus âgé que lui (indépendamment même de tout jugement moral), et n’épouse pas, ensuite, une femme plus âgée que lui, surtout si le mari a été tué par un jeune homme.

     

Par la suite, de ce couple naissent quatre enfants, Étéocle, Polynice, Ismène et Antigone. La petite dernière est déjà une toute jeune fille quand Œdipe comprend ce qu’il a fait. Il court vers Jocaste, mais elle aussi vient de comprendre, et il la trouve pendue à son écharpe. Alors, pour ne plus voir ce monde cruel, il saisit la fibule qui retient le vêtement de Jocaste, et il s’en crève les yeux. C’est Antigone qui s’occupera de lui et guidera ses pas jusqu’au bois sacré de Colone, où il disparaîtra. Antigone rentre à Thèbes, où ses frères ont pris la succession d’Œdipe. Ils se sont mis d’accord, ils régneront un an chacun, et c’est Étéocle qui a pris le premier tour. Mais au bout d’un an, quand Polynice veut, selon leur convention, accéder au trône, Étéocle refuse. Il s’ensuit une guerre, et devant chacune des sept portes de Thèbes Étéocle et six de ses partisans affrontent chacun en combat singulier Polynice et six de ses partisans. Face à face, les deux frères s’entre-tuent. C’est leur oncle, Créon, qui assume le pouvoir et, pour asseoir son autorité, déclare que la volonté du roi ne se discute pas et que donc Polynice, malgré l’accord passé un an auparavant, devait se soumettre à la volonté de son frère. Régicide, il devra rester à pourrir au soleil et à être dévoré par les chiens là où il est tombé, sous les murs de Thèbes. Privée de sépulture, son âme sera en conséquence condamnée à errer éternellement dans les marais de l’Achéron. Quiconque contreviendra à cette décision sera mis à mort. Antigone ne peut admettre ce sort pour son frère et, à l’aube, elle va jeter quelques poignées de poussière sur le cadavre de Polynice. Prise, elle est amenée à Créon qui décide qu’elle sera emmurée vivante. Son fiancé, Hémon, le fils de Créon, se lamente et supplie son père, qui cède et fait ouvrir la tombe où Antigone a été emmurée, mais il est trop tard, elle s’est pendue. Désespéré, Hémon se jette sur son épée. Il ne reste plus grand monde, dans la famille. Créon et Ismène. Tel est le résultat de la malédiction qu’a encourue Laïos.

 

À part cette légende célèbre, j’ai déjà beaucoup parlé de Thèbes dans mon dernier article sur Platées, la ville coopérant avec les Perses contre la coalition de la plupart des autres Grecs en 489, à la fin de la Seconde Guerre Médique. Puis j’ai évoqué dans ce même article le siège de Platées par Thèbes alliée à Sparte de 329 à 327 lors de la Guerre du Péloponnèse. Entre les deux il me faut parler des événements de 382 à 371. Sparte, en 382, arrive à Thèbes et occupe la ville. La cité lacédémonienne a sans conteste à cette époque l’hégémonie sur toutes les autres cités grecques et son orgueil est sans bornes. Épaminondas, ce brillant Thébain, est nommé béotarque (général béotien) en 378, à l’âge de 40 ans. Il ne parvient pas à se débarrasser des Lacédémoniens, alors c’est carrément la guerre. Il a inventé “l’ordre oblique” (mon article sur Mantinée daté du 16 avril 2001), et grâce à cette technique il remporte en 371 l’éclatante victoire de Leuctres, où ont péri le roi et le tiers des soldats spartiates. Renversement de situation, l’hégémonie revient à Thèbes. Épaminondas poursuit alors la vaincue en allant en 370 ravager la Laconie (région des Lacédémoniens, dont la capitale est Sparte) et relever Messène que Sparte avait détruite. Mais la Macédoine de Philippe II est conquérante, des possessions athéniennes en Mer Égée en font les frais. Démosthène parvient à faire en sorte que Thèbes, qui soutenait Philippe, passe du côté d’Athènes en 339. En 338, la coalition grecque menée par Athènes prend place à Chéronée, au nord de la Béotie, et lors d’une bataille mémorable Philippe défait les Grecs. Sa cavalerie légère encercle le Bataillon Sacré thébain et l’anéantit, massacrant 254 de ses 300 soldats d’élite. Au total, Thèbes a perdu 6000 hommes (les autres Grecs, dont les Athéniens, totalisent 2000 pertes).Une garnison macédonienne reste sur l’acropole de Thèbes, la Cadmée. En 335, les Thébains décident d’assiéger cette garnison. Comme je l’écrivais dans mon dernier article, “Alexandre le Grand fond sur la Béotie, prend Thèbes, rase la ville, réduit en esclavage ceux des citoyens qui n’ont pas été massacrés, et rase la ville”. Il faut attendre 316 pour que la ville soit reconstruite.

 

Beaucoup plus tard, en 1040 de notre ère, ce sont les Bulgares qui vont piller et saccager Thèbes. Dans mes articles sur la Sicile, en 2010, j’ai beaucoup parlé des rois Normands et particulièrement de Roger II, et c’est ce Roger II qui, en 1146, vient s’emparer de Thèbes. Puis, faisant suite au sac de Constantinople par les Croisés en 1204, le duché d’Athènes dont Thèbes fait partie échoit en 1205 au Franc Othon de la Roche (à Naxos, le 17 septembre dernier –voir mon blog à cette date– nous avons visité le musée installé dans la maison des della Rocca, descendants d’Othon qui, à l’époque de la domination vénitienne, ont italianisé leur nom). Othon fait de Thèbes la capitale de son duché.

 

808a musée archéologique de Thèbes

 

Toute cette histoire, et cette mythologie, cela me passionne mais c’est sans doute un peu –ou très– aride pour mes lecteurs. Et il n’est pas nécessaire d’être à Thèbes pour en parler, sans images. Si nous avons passé la journée d’hier dans un petit village près de la côte, c’était pour laisser passer le lundi, jour de fermeture des musées de Grèce. Nous voici enfin garés non loin du musée archéologique de Thèbes en ce mardi matin.

     

808b musée archéologique de Thèbes

 

808c musée archéologique de Thèbes

 

Nous nous approchons du portail, mais ô horreur, le musée est fermé pour travaux. Renseignements pris, cela fait longtemps qu’il est en réfection, travaux sur les bâtiments et réorganisation des collections. Adieu superbe kouros, adieu sarcophages mycéniens peints de scènes funéraires. La seule chose qui soit livrée à notre admiration, c’est ce détail du portail rouillé. Très, très maigre consolation.

     

808d subvention européenne au musée de Thèbes

 

Sur le côté est fixé à la grille le panneau des programmes européens de développement régional. C’est la phase 2 des travaux, estimée à quatre millions et demi d’Euros. Habituellement, le pays doit trouver 20 ou 25% de la somme, l’Europe mettant le reste. Les travaux doivent en effet être de grande ampleur. 

 

808e Tour Saint-Omer à Thèbes

 

Eh bien, nous irons voir autre chose. Après la mort d’Othon de la Roche en 1225, tandis que son fils Guy de la Roche hérite du duché d’Athènes, sa fille Bonne de la Roche épouse en 1230 un certain Bela de Saint-Omer (fils de Nicolas de Saint-Omer seigneur de Béotie et de Marguerite de Hongrie, fille du roi Bela III de Hongrie) et reçoit en dot le duché de Thèbes, qui passe donc à son mari puisque seuls les hommes sont titulaires des titres. C’est leur fils, Nicolas II de Saint-Omer, qui va construire à Thèbes le luxueux château de la Cadmée dans la seconde moitié du treizième siècle. Mais dès 1311 survient la bataille de Céphise entre Francs et Catalans qui voit la victoire de ces derniers. Les Catalans prennent Thèbes et démantèlent le château de Nicolas de Saint-Omer. Sur cette grande tour emmaillotée de rouge et blanc, un panneau de même type que celui du musée indique que l’Europe participe dans les mêmes conditions à un programme de trois cent mille Euros consacré à “Consolidation – restauration de la tour Saint-Omer à Thèbes”. C’est donc la tour, dernier vestige du château, qui se cache là-dessous. Nous ne la verrons pas non plus. Eh bien, mieux vaut ne pas insister pour Thèbes, nous remontons dans le camping-car et partons de la ville. Direction les Thermopyles.

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 12:30

 807a1 Aegosthènes, vue d'ensemble

 

Nous sommes allés passer la nuit à Porto Germeno, village extrêmement fréquenté en ce week-end avec sa longue plage et ses nombreuses tavernes. À tel point que ce matin il m’était complètement impossible de sortir du parking, les passages entre voitures garées hors emplacements ne me laissant pas la place de manœuvrer malgré mes tentatives. Ce n’est qu’au bout de plus d’une heure que des jeunes venus chercher quelque chose dans leur voiture ont été assez sympathiques pour accepter de la déplacer, juste le temps pour moi de m’échapper. Mais je n’écris pas cet article pour parler de manœuvres sur un parking. La photo ci-dessus, prise de la route d’accès à Porto Germeno, montre la baie qui abritait un port antique. On distingue vaguement, dans le bas de la photo, les fortifications du quatrième siècle avec, à gauche, une haute tour (20 mètres de haut, 8,90 mètres de côté) encapuchonnée d’échafaudages auprès d’une grue parce qu’elle est en cours de restauration. Grâce aux trous dans les murs intérieurs destinés à recevoir les poutres constitutives de plafonds et planchers, les archéologues ont déterminé qu’elle comportait trois étages. La ville basse antique était située entre les deux murs fortifiés qui reliaient l’Acropole à la mer.

 

807a2 Aegosthènes, l'enceinte

 

Dans l’Antiquité, Ægosthènes appartenait à Mégare. Avec son mur d’enceinte d’environ 190 mètres de long  sur 80 de large qui date de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, l’acropole Ægosthènes est typique de l’architecture militaire de son époque. Ce que l’on voit, c’était le petit côté des fortifications. Lorsque, le 6 juillet 371 avant Jésus-Christ, les Lacédémoniens ont été défaits à Leuctres par Épaminondas et ses Thébains et qu’ils ont battu en retraite, c’est vers Ægosthènes qu’ils se sont repliés.

 

807a3 Aegosthènes, ruines d'une tour

 

807a4 Aegosthènes, détail de l'enceinte

 

La première de ces photos montre les ruines d’une des tours insérées dans les murs descendant vers le port. Sur la seconde photo, ce pan de mur appartient à l’enceinte de l’acropole dont aujourd’hui subsistent, en plus ou moins bon état, les ruines de seize tours. Un chemin de ronde permettait aux vigiles et aux archers de faire tout le tour des remparts. Ce sont les Francs qui, au treizième siècle, ont un temps redonné vie à la forteresse.

 

807b1 ruines de Platées

 

Platées. Nous sommes en Béotie, mais tout près de la frontière de l’Attique et des terres dépendant d’Athènes. Aussi, pour éviter la domination de la puissante Thèbes, Platées s’est tournée vers Athènes. Dans mon précédent article sur Marathon, on a vu qu’en 490 mille Platéens s’étaient illustrés aux côtés des Athéniens dans cette belle et grande victoire sur les Perses et que, comme leurs compagnons d’armes, leurs morts avaient eu l’honneur d’être enterrés sur le lieu des combats. Mais dix ans plus tard lors de la Seconde Guerre Médique, Xerxès est revenu avec ses troupes sur les lieux de la défaite de son père Darius. En 480 il a occupé une grande partie de la Grèce, il a massacré les Spartiates aux Thermopyles avec leur roi Léonidas, a pris l’Attique et Athènes, mais à Salamine, au fond du golfe Saronique, il a essuyé une cuisante défaite navale qui l’a fait renoncer à poursuivre son offensive dans le Péloponnèse. Il est reparti vers la Perse avec bon nombre de ses troupes, et a chargé son général Mardonios de finir la conquête au nord de l’isthme de Corinthe. Mardonios est en Béotie. En face, les Athéniens qui ont réintégré leur ville ravagée par Xerxès sont alliés à Sparte, Mégare, Corinthe et diverses autres cités du Péloponnèse. Cette coalition grecque est commandée par le Spartiate Pausanias (rien à voir avec le Pausanias voyageur qui vivra six siècles plus tard), qui exerce la régence à Sparte car le fils du défunt Léonidas est mineur. Comme pour Marathon, je laisse la parole à Hérodote (traduction Andrée Barguet, Folio classique n°2130) : “Attaginos fils de Phrynon, un Thébain, fit servir un festin splendide auquel il invita Mardonios lui-même et cinquante Perses, les plus importants personnages de son armée […]. Ce qui suit m’a été conté par Thersandre […]. Il était lui-même, m’a-t-il dit, au nombre des invités d’Attaginos, ainsi que cinquante Thébains, et les convives des deux nations n’étaient pas séparés à table, mais chaque lit recevait un Perse et un Thébain côte à côte”. Nous voyons donc que Perses et Thébains sont amis comme cochons. “Pendant que Mardonios campait en Béotie, les Grecs lui fournirent des renforts et marchèrent avec lui contre l’Attique”.

 

807b2 canal dans la plaine de Platées (Asopos)

 

Après un premier succès, la coalition grecque de Pausanias prend position près de Platées, sur le fleuve Asopos. Lorsque nous nous sommes rendus à Thèbes après les visites de ce jour, j’ai été très attentif, sur la route, pour repérer le moment où, nécessairement, nous devions franchir l’Asopos. Comme nous n’avons franchi aucune rivière, aussi petite soit-elle, aussi asséchée soit-elle, mais seulement ce canal sur le bord duquel se trouve un bâtiment de la compagnie des eaux, j’en conclus que les eaux de l’Asopos ont dû être canalisées et que ce que montre ma photo doit être plus ou moins, mais sous une apparence bien différente, ce qui séparait les deux armées. Les hoplites de l’infanterie lourde sont 38700 et l’infanterie légère comprend 69500 hommes. En y ajoutant 1800 Thespiens, Hérodote arrive à un total de cent dix mille soldats. En face, sur l’autre rive de l’Asopos, les Perses et les Mèdes alignent trois cent mille hommes, auxquels se joignent des Grecs qui n’ont pas été dénombrés mais qu’Hérodote évalue à une cinquantaine de mille. Ces trois cent cinquante mille hommes du côté du Grand Roi sont tous fantassins, la cavalerie étant à part. Pendant onze jours, les deux armées s’observent, mises à part quelques escarmouches, car de part et d’autre les présages donnent la victoire si l’on reste sur la défensive, laissant à l’autre l’offensive. Mais chaque jour de nouveaux renforts arrivent côté grec, si bien que Mardonios décide de passer à l’attaque. “Plus tard dans la nuit, quand tout semblait reposer dans les camps et les hommes dormir du sommeil le plus profond, quelqu’un se rendit à cheval auprès des sentinelles athéniennes: Alexandre fils d’Amyntas, le chef et le roi des Macédoniens, demandait à parler à leurs chefs […] : ‘Athéniens, je vous donne cet avis en grand secret […]. C’est que je suis moi-même de race grecque, si loin que l’on remonte, et je ne saurais accepter de voir la Grèce vivre esclave. [… Mardonios] a décidé de se moquer des présages et d’attaquer aux premières lueurs du jour. […] Je me suis chargé dans mon zèle d’une mission si dangereuse parce que je tenais à vous révéler le plan de Mardonios, afin qu’une attaque des Barbares ne vous prenne pas à l’improviste. Je suis Alexandre le Macédonien’. Cela dit, il tourna bride et regagna le camp perse”. Bien évidemment, cet Alexandre de Macédoine n’est pas Alexandre le Grand fils de Philippe, qui naîtra en 356, soit 133 ans plus tard. Celui-ci est Alexandre Premier qui a succédé à son père Amyntas Premier en 498 et mourra en 450. Déjà quelques mois plus tôt, il avait en cachette fourni aux Athéniens le bois pour la construction de la flotte de Salamine.

 

807b3 ruines de Platées et plaine de la bataille

 

Ci-dessus, les très pauvres ruines de Platées, mais surtout la plaine où les camps étaient établis et où s’est déroulée la bataille. Pausanias ordonne donc avant l’aube où chacun doit se placer, mais une partie des Grecs, plutôt que d’obéir, va s’établir du côté de Platées, près d’un sanctuaire d’Héra. Quoique mécontent de cela, Pausanias estime que l’armée ne doit pas se scinder, et décide de suivre ces premiers contingents. Avec les Spartiates il passe par les contreforts du mont Cithéron et les Athéniens, eux, passent de l’autre côté par la plaine. Croyant que l’armée coalisée tente de s’enfuir, les Perses s’élancent à sa poursuite, sans se douter que les Athéniens ont pris une autre route. Aussi Pausanias envoie-t-il vers ses alliés Athéniens un messager à cheval pour solliciter leur aide. Hélas, au même moment, les Grecs qui s’étaient rangés du côté des Perses les voient et les attaquent, de sorte qu’ils ne peuvent aller aider Pausanias. Lequel, se voyant bientôt perdu, se tourne vers le temple d’Héra appartenant aux Platéens pour implorer l’aide de la déesse. Et aussitôt, les coalisés commencent à reprendre pied. La bataille fut longue et meurtrière, les Perses rivalisant de courage et de force avec les Grecs. Les Grecs réussissent à tuer Mardonios (la mort de Léonidas est ainsi vengée) et les plus vaillants cavaliers qui l’entourent. Les Perses alors se débandent. “À Platées, lorsque les Perses eurent plié devant les Lacédémoniens, ils s’enfuirent dans le plus grand désordre et se réfugièrent dans leur camp et l’enceinte de bois qu’ils avaient élevée sur le territoire de Thèbes. Je trouve d’ailleurs étonnant que le combat ait eu lieu près du bois de Déméter et qu’on n’ait point vu de Perses entrer dans l’enclos sacré ni venir mourir là, quand ils tombèrent si nombreux autour du sanctuaire, en terre non consacrée. À mon avis, si l’on peut se permettre d’avancer une opinion personnelle en ce domaine, la déesse elle-même a repoussé loin d’elle les hommes qui avaient brûlé sa sainte demeure d’Éleusis […]. Quand les Perses et la masse des Barbares se furent réfugiés derrière leurs murailles de bois […], l’assaut commença, mené de manière assez vive […]. Les Athéniens escaladèrent la muraille et ouvrirent une brèche par où se ruèrent les Grecs. […] Leur mur renversé, les Barbares ne se formèrent pas en carré pour continuer la lutte et nul d’entre eux ne fit appel à sa valeur. Ils tournoyaient sur place, éperdus, en hommes qui se voyaient enfermés par milliers en un étroit espace. Les Grecs les massacrèrent à loisir”. Hérodote fait les comptes, en éliminant quarante mille hommes qui s’étaient enfuis, sur trois cent mille soldats de Xerxès moins de 3000 ont survécu, et le Bataillon Sacré de Thèbes était anéanti. En face, les Spartiates ont perdu 91 hommes, les Tégéates 16 et les Athéniens 52. “L’homme le plus brave de tous fut de loin, selon moi, cet Aristodèmos, le seul rescapé des trois cents Spartiates engagés aux Thermopyles, sur qui pesaient l’opprobre et la honte”. En effet, le jour du combat des Thermopyles, deux hommes –dont Aristodèmos– souffraient d’une très sévère ophtalmie, et Léonidas les avait mis au repos. Mais quand ils apprirent que leurs frères d’armes résistaient aux Perses qui, malgré leur vaillance, les massacraient, l’un des deux malades s’était fait conduire sur le lieu du combat et était tombé héroïquement comme tous les autres, tandis qu’Aristodèmos était resté en retrait et était rentré sain et sauf à Sparte. D’où cet opprobre et cette honte, d’où aussi son indispensable courage à Platées.

 

Le même jour exactement que la bataille de Platées, des Spartiates arrivaient à Samos pour poursuivre la flotte perse de Xerxès. Mais celui-ci avait fait haler les navires sur la plage du cap Mycale (une longue péninsule de la côte ouest d’Asie Mineure qui vient presque lécher la côte est de l’île de Samos), laissant soixante mille hommes pour garder la flotte. Les Spartiates franchissent la palissade défensive et mettent le feu aux navires qui, tous, s’en vont en fumée. Après Salamine, c’est avec Platées et le cap Mycale simultanément que s’achèvent les Guerres Médiques.

 

Mais Platées n’a pas fini de faire parler d’elle. En effet, Thèbes ne cesse de vouloir absorber cette cité et le renversement des alliances, qui met Sparte du côté de Thèbes, ne simplifie pas sa situation. En 429, trois cents Thébains pénètrent de nuit dans Platées. Puisqu’il s’agit de faits qui s’inscrivent dans la Guerre du Péloponnèse, c’est cette fois-ci à Thucydide que je laisse la parole (traduction de Jean Voilquin, Garnier Flammarion n°81). “Comme on était en paix, il n’y avait aucun poste de garde, ce qui facilita l’entrée clandestine des Thébains. […] Un héraut fit savoir que quiconque voudrait entrer dans la confédération nationale de la Panbéotie n’avait qu’à se ranger en armes aux côtés des Thébains. […] Au cours des pourparlers [les Platéens] s’aperçurent du petit nombre des Thébains et pensèrent qu’en les attaquant ils en viendraient facilement à bout. En réalité la masse des Platéens ne désirait pas quitter le parti des Athéniens. Ils décidèrent donc de tenter la chance. Pour éviter de se faire repérer dans les rues, ils percèrent les murs des maisons et parvinrent ainsi à se concerter […]. Ils attaquèrent donc immédiatement et en vinrent tout de suite aux mains. […] Les Thébains pris de panique firent demi-tour et s’enfuirent à travers la ville”. Aussitôt avertis, “les Athéniens envoyèrent un corps de troupe à Platées, y concentrèrent des approvisionnements, y laissèrent une garnison et évacuèrent, avec les femmes et les enfants, toutes les bouches inutiles”. Les Thébains, soutenus par les Péloponnésiens, assiègent alors Platées, construisant autour de la ville deux hauts murs concentriques et un fossé. Le siège dure, c’est la disette, et malgré une résistance héroïque les Platéens et la garnison athénienne sont contraints, la troisième année, en 427, de se rendre. Les Thébains font appel au jugement de leurs alliés Spartiates, qui donnent tous les torts aux Platéens. En conséquence, “on les conduisit à la mort, sans en épargner aucun. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens qui furent ainsi exécutés. Vingt-cinq Athéniens, qui avaient subi avec eux le siège, partagèrent leur sort. On réduisit les femmes en esclavage”. Quant à la ville, l’année suivante, 426, “les Thébains la rasèrent entièrement. Avec les matériaux ils édifièrent près du temple d’Héra une hôtellerie […], avec les matériaux, bronze et fer, provenant du rempart, ils fabriquèrent des lits qu’ils consacrèrent à Héra et lui élevèrent un temple de pierre de cent pieds”, soit environ 30 mètres.

 

Ce n’est qu’en 386 que Sparte autorise les descendants de Platéens réfugiés à Athènes à venir reconstruire leur ville mais Thèbes ne tarde pas, dès 373, à l’attaquer et à la détruire, tandis que les habitants retournent à Athènes se réfugier. En 335 enfin, parce que Thèbes a assiégé la garnison de Macédoniens installés dans leur citadelle, Alexandre le Grand fond sur la Béotie, prend Thèbes, rase la ville, réduit en esclavage ceux des citoyens qui n’ont pas été massacrés. Platées peut enfin se reconstruire sans plus craindre désormais sa principale ennemie.

 

C’est à l’orée du village moderne de Platées que l’on peut voir les ruines de la ville antique, ou du moins les ruines de sa dernière reconstruction.

 

807c1 la forteresse d'Eleuthères

 

807c2 la forteresse d'Eleuthères

 

Dora d’Istria née en 1828, nièce du prince de Valachie (je parle d’elle beaucoup plus en détail dans mon blog daté du 11 au 13 mai 2011, à Gytheio) a publié en 1863 le récit de son voyage en Grèce. “La route carrossable, suivant les ondulations du terrain, monte, à travers des bouquets clairsemés d'oliviers, […] en suivant une ligne un peu tortueuse et en traversant plusieurs bras du Céphise éleusinien, elle arrive enfin à l'emplacement de l'ancienne Éleuthères […]. Cette région montueuse est couverte d'arbousiers des Alpes, aux feuilles de buis, dont le sombre feuillage fait contraste avec la verdure gaie du beau pin maritime, balançant au souffle de la brise sa couronne élégante. Au fond des ravins, on apercevait des saules touffus ombrageant quelques cabanes. De temps en temps, des paysannes albanaises, qui n'avaient pas dégénéré de la beauté de leur race, passaient avec des ânes chargés de buissons et de branches d'arbres”. Nous voici donc à présent, comme Dora d’Istria, au pied de la forteresse d’Éleuthères. Mais ici passe la route d’Athènes à Delphes, elle est encombrée de lourds semi-remorques qui n’ont pas le charme des ânes avec leurs maîtresses albanaises.

   

Éleuthères, c’est aussi la ville qui avait tôt accueilli le culte de Dionysos et, selon une tradition, c’est d’Éleuthères que son culte et ses mystères sont arrivés à Athènes. Lors des Dionysies à Athènes, parmi les nombreux préparatifs, dont ceux qui concernaient les concours de poésie et de théâtre, prenaient place ceux qui devaient assurer la présence de Dionysos Éleuthereus. Du théâtre de Dionysos à Athènes, on transférait la statue du dieu à Éleuthères afin de la rapporter en procession solennelle à la lueur des torches jusqu’à son théâtre athénien, rappel de son arrivée dans la ville.

   

C’est également à Éleuthères qu’est né vers 485 avant Jésus-Christ le grand sculpteur Myron qui initie le style grec classique, et qui est l’auteur, entre autres, du Discobole ainsi que du groupe d’Athéna et Marsyas. 

 

Après notre promenade vers la forteresse d’Éleuthères, nous roulons vers Thèbes mais, pensant que demain lundi les musées grecs sont fermés, nous repartons à une cinquantaine de kilomètres vers le sud-ouest jusqu’à la côte. Aucun camping dans les environs alors puisque nous disposons de réserves d’eau pour la douche nous nous installons sur un grand terrain vague  (qui doit servir de parking en été) dans le village nommé Paralia Saranti (Plage de Saranda). Nous y passerons la journée de demain avant de repartir dès le matin de mardi vers Thèbes.

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 01:02
 
Et voilà, nous avons quitté Athènes. Bien des fois déjà nous l’avons quittée, mais toujours pour y revenir après un tour de Péloponnèse, un voyage en Crète, une virée à Delphes, un périple d’île en île dans une mer ou dans une autre, un petit bonjour à notre amie Marianne à Lavrio, une visite de Marathon, et aussi pour nous envoler vers un long séjour à Paris et à Grodno cet hiver. Mais cette fois-ci, c’est pour de bon. Nous aimons tant cette ville, nous y sommes tellement attachés, que, sûr, nous y reviendrons un jour, comme nous avons aussi l’intention de le faire à Rome et à Palerme, mais plus au cours du présent voyage, sauf imprévu. Ce n’est pas un adieu, mais un grand, grand au revoir.
 
Et puis le CAMPING ATHENS est depuis plus d’un an notre point d’attache, notre résidence principale. Il est situé juste en face d’un arrêt d’autobus. Avec deux lignes directes vers un point central avec correspondance sur le métro, deux autres lignes vers un autre centre de la ville, une ligne vers un autre métro, une ligne directe vers le port du Pirée, on n’est pas obligé de prendre son véhicule personnel vers un centre ville encombré, avec un stationnement difficile, quand un ticket tous transports valable 1h30 ne coûte que 1,40€ (et 0,70€ pour les plus de 65 ans). Le camping est vaste, en sécurité jour et nuit, les sanitaires sont très propres, l’eau bien chaude, on a l’Internet gratuit par wi-fi (si l’on n’est pas trop loin du bureau), difficile de trouver mieux.
 
Par ailleurs, je ne voudrais pas quitter ce camping sans dire un mot de sa propriétaire, qui le tient personnellement de tôt le matin à tard le soir. Parce qu’Eleni, son mari, ses deux filles, sont devenus des amis. Sans parler des multiples services rendus (vente de tickets de transport, de timbres, renseignements en tous genres, téléphone immédiatement décroché si l’on souhaite appeler un taxi, si l’on veut s’assurer que tel musée est ouvert, que telle boutique vend bien ceci ou cela). Mais en outre, je ne peux faire le compte des heures passées dans le bureau presque chaque jour à faire la causette, à discuter culture, économie, usages respectifs de Grèce, de France, d’autres pays, parce que ses études supérieures, Eleni les a effectuées en France, et parce qu’en sa qualité de secrétaire générale de l’association des campings de Grèce elle participe personnellement depuis des années aux salons du tourisme dans les diverses capitales européennes. Et comme elle est polyglotte, cela facilite la conversation. C’est donc également du fait de cette séparation que nous sommes tristes d’avoir quitté Athènes.
 
Radical changement de décor dès la première nuit, que nous avons passée dans un camping près du cap de l’Héraion (Akrotiri Iraio). Je crois qu’il s’appelle Iraio mais, pour être sûr de ne pas me tromper, je préfère dire qu’il est sur la côte est du lac de Vouliagmeni. Personne pour nous accueillir, à part un couple de clients sympathiques. Nous nous installons au hasard, nous connectons à l’électricité. Ici, pas de wi-fi et, comme le lieu est isolé, la clé 3G ne capte rien. Dans chacun des lavabos, plusieurs cafards dansent la java. La nuit venue, pas la moindre lumière. Et puis, alors que contrairement à ce que l’on raconte en France sur le dos des Grecs, dans toutes les boutiques on me donne la facturette, dans les hôtels, les restaurants, les garages, on établit une facture, ici (parce que nous sommes honnêtes et ne voulons pas partir sans payer), nous devons aller le matin trouver le patron dans un bar à quelques centaines de mètres pour payer la nuit, il ne se lève même pas, pas un mot de politesse, c’est 25 Euros en espèces, pas de reçu, pas de facture, et pas d’explication sur la façon dont se décompose la somme, emplacement, personnes, électricité. Si, comme on le raconte, certains en Grèce ne paient pas leurs impôts, ce sont peut-être les grosses compagnies qui se débrouillent pour tricher, mais ici c’est bel et bien un petit camping. Dans ce camping, nous avons de bonnes raisons de regretter nos 25€. Quelle différence avec celui d’Eleni à Athènes !
 
806a Cap de l'Héraion, citerne hellénistique
 
En ce samedi, nous nous rendons au bout du cap. Nous longeons d’abord le beau lac Vouliagmeni et atteignons le parking. Je crains pour le paysage, car un chemin en ciment, assez large pour permettre le passage d’une voiture ou d’une camionnette, est en construction pour descendre au bas du promontoire, vers une petite chapelle située au cœur du site antique. Il y a là pas mal de monde en ce week-end, mais ce sont des Grecs uniquement intéressés par la mer transparente et le chaud soleil. Il est vrai qu’en cet endroit le plateau continental est particulièrement court, et qu’à cinq mètres en mer la profondeur est soudainement de 80 mètres. Personne ne s’intéresse aux vestiges de l’Antiquité. D’ailleurs, j’ai regardé les lieux sur Google Earth, et j’ai constaté que les internautes ont déposé de nombreuses photos, toutes montrant le paysage d’une beauté à couper le souffle, aucune ne concernant Héra. Alors je me venge, je ne montrerai pas le paysage. Mais d’abord, juste à la gauche de la chapelle, on trouve cette grande citerne d’époque hellénistique, très longue (six mètres sur vingt-et-un), et terminée par deux absides. Elle était recouverte d’un toit en voûte et on la situe entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ.
 
806b Cap de l'Héraion, mur d'enceinte de la ville haute
 
En continuant dans la même direction, nous devons franchir ce mur qui isole une acropole, partie plus ancienne que la citerne, lieu de vie et de culte de la fin de l’époque archaïque et de l’époque classique. Il semble que ce soit Corinthe qui ait été maîtresse du sanctuaire, ce cap s’avançant profondément dans le golfe de Corinthe, et l’Héraion se trouvant juste en face de la cité. À partir de la destruction de la ville par le Romain Mummius en 146 avant Jésus-Christ, le sanctuaire a définitivement cessé de fonctionner.
 
806c Cap de l'Héraion, temple d'Héra Limenia (6e siècle)
 
Nous voici de l’autre côté du mur (on le voit dans le fond). Au premier plan, ce sont les ruines du temple d’Héra Limenia, du sixième siècle avant Jésus-Christ. On y a découvert un taureau de bronze datant de la fin du sixième siècle. Parce qu’au centre il y avait un foyer et que l’on y a découvert des broches pour rôtir de la viande, certains ont supposé qu’il s’agissait d’un temple habitation, d’autres ont même pensé que c’était un réfectoire, pas un temple. Par conséquent, l’épisode que je vais rapporter maintenant a pu se situer ici ou peut-être plutôt dans l’autre temple, identifié à coup sûr, dont je vais parler plus tard. Selon Hérodote, Périandre, qui fut un cruel et violent tyran de Corinthe pendant quarante ans, de 627 à 587 avant Jésus-Christ, “avait envoyé des messagers sur les bords de l’Achéron, chez les Thesprotes, au lieu où l’on évoque les morts”. Ce lieu, c’est l’oracle du nécromanteion que nous avons visité (mon blog en date du 7 janvier 2011), où l’on entrait en communication avec l’âme des morts. Or Mélissa, la femme de Périandre, est morte, et le tyran veut savoir où se trouve une somme d’argent qu’elle avait reçue en dépôt. “L’ombre de Mélissa était bien apparue, mais avait refusé de donner le moindre signe et de révéler l’endroit où se trouvait l’argent, car elle avait froid, déclara-t-elle, et elle était nue. Les vêtements qu’il avait ensevelis avec elle ne lui servaient de rien, puisqu’ils n’avaient pas été brûlés. […] Quand Périandre apprit cette réponse […], par la voix du héraut il fit convoquer immédiatement toutes les femmes de Corinthe au temple d’Héra [donc ici même où nous sommes]. Elles s’y rendirent comme à une fête, dans leurs plus beaux atours, et Périandre les en fit toutes dépouiller, les femmes libres comme les servantes, par les gardes qu’il avait apostés. Puis il fit brûler ces vêtements amoncelés dans la fosse, en adressant des prières à Mélissa. Après quoi il envoya de nouveau consulter l’ombre de Mélissa, qui indiqua l’endroit où elle avait déposé l’argent de son hôte”. 
 
806d Akrotiri Iraio, temple d'Héra et stoa double
 
Revenons sur nos pas, rejoignons la chapelle.. De là, on a une vue plongeante sur le niveau inférieur qui, lui, surplombe de peu la plage. Au premier plan, une stoa en L, au fond un autre temple d’Héra.
     
806e Akrotiri Iraio, Stoa à deux étages
 
Commençons par la stoa, c’est-à-dire un portique. L’aqueduc souterrain qui amenait l’eau à la citerne vue précédemment comportait une dérivation qui aboutissait à ce portique à deux niveaux. L’une des branches du L faisait 16,50 mètres, l’autre branche 17,50 mètres. En bas, la colonnade était dorique, en haut elle était ionique. On n’a pas trouvé trace de l’escalier donnant accès à l’étage. Cette construction doit remonter à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.
     
806f1 Akrotiri Iraio, temple d'Héra Akraia (8e siècle)
 
806f2 Cap de l'Héraion, temple d'Héra Akraia
 
Au bout, sous la falaise, voici le temple d’Héra Akraia. Dans ce nom d’Akraia, on reconnaît l’élément que l’on a dans “acropole” la ville d’en haut, puisque cette Héra est perchée sur le cap (akrotiri). En dessous, on a déterré des tessons de poteries datant de l’Helladique ancien, c’est-à-dire en gros de 2800 à 2100 avant Jésus-Christ, ce qui atteste d’une présence humaine dès l’âge du bronze ancien. Au neuvième siècle avant Jésus-Christ a été construit un temple terminé en abside, qui a été remplacé au sixième siècle par un temple rectangulaire de 10 mètres sur 30, légèrement décalé par rapport au temple précédent, et dont nous voyons les restes aujourd’hui.
     
Médée, fille du roi de Colchide et habile magicienne, use de ses pouvoirs pour que Jason puisse conquérir la Toison d’Or, en échange de la promesse qu’il l’épouserait. Plus tard, le couple va s’installer à Corinthe mais au bout de dix ans, Jason a envie de changer d’air (ah, le démon de midi) et se fiance à la fille du roi. Colère de Médée, qui prépare un philtre, y trempe un diadème et un voile qu’elle fait porter à la fiancée. À peine celle-ci s’en est-elle parée qu’un feu se répand en elle et la brûle, se communique au roi son père, puis embrase le palais. Médée alors tue les deux enfants qu’elle a eus de l’infidèle Jason. C’est le thème d’une tragédie d’Euripide intitulée Médée (431 avant Jésus-Christ). Dans la scène finale :
 
JASON
Laisse-moi ensevelir ces morts et les pleurer.
 
MÉDÉE
Non certes : c'est moi qui de ma main les ensevelirai. Je les porterai au sanctuaire d'Héra, la déesse d'Akraia, pour qu'aucun de mes ennemis ne les outrage en bouleversant leurs tombes. Et sur cette terre de Sisyphe nous instituerons à jamais une fête solennelle et des cérémonies, en expiation de ce meurtre impie. Pour moi, je vais sur le territoire d'Érechthée vivre avec Égée.
 
C’est ce temple où nous sommes qu’a connu Euripide et qu’il se représente en rédigeant ces vers, mais à l’époque de Jason, de Médée, des Argonautes, d’Égée, il faut imaginer au même endroit un sanctuaire antérieur à celui du neuvième siècle. Un peu de chronologie mythologique : Égée, avec qui maintenant va vivre Médée (génération n°1), est le père de Thésée. Or Thésée va vaincre le Minotaure contre la promesse d’épouser Ariane, ce qu’il ne fera pas (génération n°2). Et Ariane est la tante d’Idoménée (génération n°3) qui participe à la Guerre de Troie. Ce sanctuaire d’Héra Akraia où Médée a enterré ses enfants qu’elle a tués est donc antérieur d’au moins trois générations à l’époque de la Guerre de Troie que l’on situe au douzième siècle avant Jésus-Christ.
 
806g Akrotiri Iraio, maison romaine
 
Non loin du temple d’Héra Akraia, sur le côté, s’étend un vaste espace cerné de ruines de murs et où gisent quelques pierres. Il semblerait qu’en cet endroit il y ait eu une stoa contemporaine du dernier temple d’Héra Akraia, c’est-à-dire du sixième siècle, et qui aurait été détruite au quatrième siècle, remplacée par la stoa en L à deux niveaux, en ce même quatrième siècle. Au centre de cet espace, à l’époque romaine, il y aurait eu une maison. Mais tout cela est au conditionnel car sur place on a retrouvé bien peu d’objets significatifs, on doit donc tout déduire de l’architecture, dont il ne reste pas grand-chose. Comme on le voit, la visite de ce site vaut la peine. Et puis il y a ce merveilleux paysage de roc et de mer, et un point de vue unique sur un immense panorama.
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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 21:22

Nous voici à Marathon. Les panneaux indicateurs n’étant pas toujours bien placés, voici les coordonnées GPS précises du parking du site :

 

38° 06' 59,43" N –et– 23° 58' 39,77" E

 

Tout a été dit sur cette bataille. Moi-même, montrant le casque que Miltiade a consacré à Zeus à Olympie (mon blog, 20 au 22 avril 2011, au musée), j’en a déjà longuement parlé, mais en ces lieux historiques je me dois de rappeler les faits. Hérodote, d’ailleurs, le fait bien mieux que je ne pourrais le faire, je vais donc de temps à autre le citer dans la traduction que j’ai sous la main (Andrée Barguet, Folio classique n°2130).

 

Des cités grecques d’Ionie (Asie Mineure, îles de la mer Égée) ont soutenu une révolte des Perses contre Darius, le Grand Roi, lequel lance une expédition punitive. Nous sommes en 490 avant Jésus-Christ, c’est la Première Guerre Médique. Ceux qu’Hérodote appelle les Barbares sont les héritiers des civilisations babylonienne et Assyrienne, une mosaïque de peuples regroupés sous l’autorité d’un monarque, et en face d’eux se dressent les Grecs, en particulier la toute jeune démocratie athénienne. Il est à noter que le mot grec barbaros ne désigne pas a priori un peuple primitif, sauvage, non dégrossi. Le mot est une onomatopée, “bar-bar-barrr”, comme on dirait “bla-bla-bla”, c’est-à-dire une langue que l’on ne comprend pas, des sons que l’oreille ne définit pas, autrement dit le mot désigne globalement tous les peuples qui ne s’expriment pas dans l’un des (nombreux) dialectes du grec.

 

 L’armée de Darius prend l’île de Naxos (une Cyclade de l’est) et y incendie les temples, puis Érétrie (côte ouest de l’Eubée, bien près de l’Attique) dont elle réduit la population en esclavage. Athènes se prépare : “Avant de quitter la ville, les stratèges dépêchèrent à Sparte un héraut, Philippidès, un Athénien, qui était courrier de profession [… et qui] fut à Sparte le jour qui suivit son départ d’Athènes. Quand il fut en présence des magistrats, il leur dit : ‘Lacédémoniens, les Athéniens vous prient de les secourir et de ne point tolérer que la plus ancienne des cités de la Grèce tombe sous le joug du Barbare’ […]. Les Lacédémoniens résolurent de secourir Athènes, mais il leur fut impossible de le faire aussitôt car ils ne voulaient pas enfreindre leur loi. C’était le neuvième jour du mois et, dirent-ils, ils ne partiraient pas en expédition au neuvième jour d’un mois, avant que la lune fût dans son plein”. Deux précisions. D’Athènes à Sparte par la route la plus directe mais difficile à travers la montagne, il y a 202 kilomètres. Une route plus facile, choisie par le moderne Spartathlon, fait 246 kilomètres. Le record y est tenu par le Grec Yannis Kouros en 20 heures et 25 minutes, soit une moyenne d’un tout petit peu plus de 12 kilomètres à l’heure. Le récit d’Hérodote est donc vraisemblable. L’autre précision concerne les conséquences du motif religieux qui contraint les Spartiates à attendre dix jours pour partir : “De Sparte, Athènes vit arriver deux mille hommes après la pleine lune. Ils avaient tant d’envie de prendre part à l’action qu’ils étaient en Attique deux jours après leur départ de Sparte. Arrivés trop tard, […] ils s’en retournèrent avec des éloges pour les Athéniens et leur ouvrage”.

 

805a1 Miltiade à Marathon

 

Miltiade (photo ci-dessus) avait combattu les Scythes, pour le compte de Darius, avec les Perses. Il connaissait donc fort bien les méthodes militaires des Perses. Ayant épousé une Thrace, il avait fui la Chersonèse de Thrace en révolte contre les Perses (à savoir la longue et étroite péninsule qui part de l’actuelle Turquie d’Europe et longe de très près la côte nord-ouest d’Asie Mineure, déterminant le détroit des Dardanelles) où son père, partisan de l’oligarchie et opposé à la tyrannie de Pisistrate, avait fondé une colonie grecque après avoir dû quitter Athènes. Notre Miltiade, administrateur de Chersonèse, se réfugie à Athènes avec sa femme. Pour son expérience, les Athéniens le choisissent alors comme stratège pour aller combattre Darius. À défaut de Spartiates, il part vers Marathon avec 9000 hoplites Athéniens renforcés d’un petit contingent de 1000 soldats envoyés par Platées (dont je parlerai dans un prochain article). Le fils de Pisistrate, Hippias, qui avait succédé à son père comme tyran mais avait dû s’exiler en 510, s’est mis du côté des Perses dans l’espoir, après ces vingt années, de rétablir la tyrannie, et il est chargé de mener au combat la très nombreuse armée de Darius, arrivée sur 600 trières, à Marathon. Cette armée est composée de deux cent mille à six cent mille hommes selon les Anciens, plus vraisemblablement entre vingt-cinq et trente mille hommes selon les historiens contemporains, ce qui représente quand même un rapport de 1 à 3. “Il amena les navires devant Marathon où il leur fit jeter l’ancre, puis les Barbares débarquèrent et il leur assigna leurs postes. Au milieu de ces préparatifs, il se prit à éternuer et tousser plus fort qu’à l’ordinaire. Or il était déjà vieux [N.B.: il a passé 70 ans], et ses dents étaient branlantes pour la plupart. Il toussa si fort qu’il en cracha une. Il fit tout ce qu’il put pour la retrouver dans le sable où elle était tombée, mais elle demeura invisible. Alors en soupirant il dit à ceux qui l’entouraient : ‘Ce sol n’est pas à nous, nous ne pourrons pas nous en rendre maîtres. Ma dent a pris toute la part qui m’en revenait’. […] Cependant les Athéniens prirent position sur le terrain  consacré à Héraklès, les Platéens vinrent les y rejoindre avec la totalité de leurs forces”.

 

805a2 Maquette du site de Marathon

 

Une intelligente maquette présente le site de Marathon. Face à un ennemi aussi nombreux, les Athéniens sont partagés, attaquer ou pas. Cinq jours durant, les deux camps s’observent. Mais enfin c’est le choix de Miltiade qui l’emporte. “Les Athéniens, lâchés contre les Barbares, les chargèrent en courant. Huit stades au moins séparaient les deux armées”. Un stade, c’est 600 pieds, mais le pied n’est pas le même dans toutes les cités. À Athènes, il mesure 308 millimètres mais chez Hérodote il en fait 296 le stade fait donc ici 177,60 mètres ce qui signifie que, selon Hérodote, 1400 à 1500 mètres séparaient les belligérants. “Quand les Perses les virent arriver au pas de course, ils se préparèrent à soutenir le choc, mais ils les prenaient pour des fous courant à leur perte, ces hommes si peu nombreux qui attaquaient en courant, sans cavalerie et sans archers […], mais les Athéniens les assaillirent bien groupés et combattirent avec une bravoure admirable [...]. La bataille de Marathon fut très longue […]. Ils poursuivirent les Perses en fuite et les taillèrent en pièces jusque sur le rivage, et là, ils s’accrochaient aux vaisseaux ennemis et demandaient du feu pour les incendier […]. Sept des vaisseaux perses restèrent ainsi aux mains des Athéniens, les autres purent se dégager et les Barbares […] contournèrent le cap Sounion dans l’intention de surprendre Athènes avant le retour de ses troupes […], mais les Athéniens coururent à toutes jambes au secours de leur cité et devancèrent les Barbares. […] Les Barbares, arrivés avec leurs navires à la hauteur de Phalère, où mouillaient alors les navires athéniens, y restèrent quelque temps à l’ancre, puis reprirent la mer et regagnèrent l’Asie”.

 

805a3 Phalère vue depuis Philopappos 

 Le port du Pirée, dont Thémistocle a fait commencer les travaux en 492, n’est pas encore opérationnel, et Phalère, juste à côté vers le sud, est le seul port d’Athènes à cette époque. De la côte de Marathon à Phalère, il y a une grosse cinquantaine de kilomètres que les Athéniens, après des heures d’un rude combat, chargés de leurs armes, épée, bouclier, casque, cnémides, etc., ont parcourus en 8 ou 9 heures, soit à 6 kilomètres à l’heure environ, le tour du Sounion ayant dû demander aux Perses 9 à 10 heures. Une performance remarquable, et une initiative géniale de Miltiade qui, après cette grande victoire qui met un terme à la Première Guerre Médique, est allé consacrer son casque à Zeus dans son sanctuaire d’Olympie. Ce casque, on peut le voir au musée archéologique d’Olympie. Émouvant. La vue ci-dessus, prise depuis le sommet de la colline de Philopappos à Athènes lors d’une promenade la semaine dernière, montre à l’horizon la baie de Phalère, premier port d’Athènes.

 

805a4 Marathon, stèle au guerrier grec

 

En face des 6400 Perses tués à la bataille de Marathon, auxquels il faut ajouter de très nombreux noyés, enlisés dans les marécages, les Athéniens ont perdu 192 hommes et les Platéens 11. Pour annoncer cette grande victoire, on envoie un soldat à Athènes. Hérodote ne parle pas de cet épisode, mais selon la tradition le nom qui est donné est Philippidès. Ou bien c’est le même coureur qui était allé à Sparte et qui a disposé d’une semaine pour revenir, ou bien il faut croire Plutarque qui, six siècles après les faits, dit que pour tout le monde la nouvelle a été apportée à Athènes, sur la colline de l’Aréopage, par Euclès, mais qu’en réalité c’est Thersippos qui a été le messager. Ou bien encore c’est une légende, parce que ce coureur, Philippidès, Euclès ou Thersippos, serait mort d’épuisement juste après avoir informé de la victoire sur les Perses. Mais cette distance d’environ 40 kilomètres a inspiré la course d’endurance des premiers Jeux Olympiques modernes, en 1896. Lorsque Londres, en 1908, a organisé les J.O., le roi Édouard VII a demandé que la course parte de son château de Windsor et que l’arrivée soit jugée face à la loge qui avait été dressée pour lui dans le stade olympique. Distance exacte 42,195 kilomètres. Depuis, c’est cette distance qui a été retenue et fixée pour la course de Marathon, par conséquent plus longue que la course de Philippidès ou Euclès ou Thersippos ou la légende. Les Grecs n’avaient pas de cavalerie à Marathon, et ils ont attaqué les Perses lorsque ces derniers venaient de rembarquer leur cavalerie. Néanmoins, la nuit, dans le grand silence de la plaine de Marathon, il arrive que l’on entende soudain résonner le fracas des armes et le hennissement des chevaux. Mais si, mais si.

 

805a5a Marathon, tumulus des hoplites athéniens

 

805a5b Marathon, tumulus des hoplites athéniens

 

Normalement, les guerriers tombés au combat étaient enterrés au Céramique d’Athènes, mais exceptionnellement les hoplites de Marathon ont été ensevelis sur le lieu de leur sacrifice. Pausanias a vu au sommet du tumulus les “pierres tombales avec les noms de ceux qui sont tombés et disposées par tribus”, mais ces pierres tombales ont disparu aujourd’hui. Le tumulus qui recouvre les tombes mesure 9 mètres de haut et sa circonférence est de 182 mètres. Schliemann, découvrant ici en 1886 des pointes de flèches en obsidienne, les a attribuées à une époque bien antérieure à cette bataille, mais l’armée de Darius comportait des archers Éthiopiens tout comme, dix ans plus tard, l’armée de Xerxès, où ils sont décrits par Hérodote : “Les Éthiopiens, revêtus de peaux de panthères et de lions, portaient des arcs de grande taille […]. Avec cet arc ils employaient des flèches de roseau, courtes, et garnies à leur extrémité, au lieu d’une pointe de fer, d’une pierre aiguisée”. Ces obsidiennes peuvent donc fort bien dater de 490.

 

805a6a poterie du tumulus des Athéniens, Marathon

 

805a6b poterie du tumulus des Athéniens, Marathon

 

805a6c poterie du tumulus des Athéniens, Marathon

 

Par ailleurs, des fouilles de 1890 ont révélé des ossements calcinés, des cendres et de petits lécythes à figure noire datés du début du cinquième siècle. Il s’agit clairement des poteries offertes par les familles des soldats tués, pour les accompagner dans leur tombe. Ces objets ont été transportés au musée de Marathon, où j’ai pris les photos ci-dessus.

 

805b1 Marathon, tumulus des Platéens

 

805b2a poterie du tumulus des Platéens, Marathon

 

805b2b poterie du tumulus des Platéens, Marathon

 

À l’entrée de Vrana, à gauche, le grand tumulus a été fouillé en 1969-1970. Les tombes à fosses contenaient des squelettes d’hommes jeunes et des poteries du début du cinquième siècle, aussi peut-on avancer qu’il s’agit des tombes des Platéens tombés à Marathon. Sur la première de ces photos, on voit ce tumulus, beaucoup moins imposant que celui des Athéniens, …mais leurs morts sont dix-sept fois moins nombreux. Les deux autres photos, prises au musée, montrent des poteries offertes par les familles à leurs morts, comme on l’a vu précédemment pour les Athéniens.

 

805c1 Marathon, dédicace à Héraklès

 

Quant au sanctuaire d’Héraklès, près duquel était stationnée l’armée athénienne, il est situé près de l’église Agios Dimitrios, à 800 mètres du musée. L’inscription ci-dessus (visible au musée) est gravée sur une pierre qui servait de piédestal à une statue dédiée à Héraklès en reconnaissance pour la part qu’il a prise dans le succès des Grecs.

 

805c2a Marathon, trophée de la bataille

 

805c2b Marathon, trophée de la bataille

 

Les Grecs, en souvenir de cette bataille mémorable, ont élevé un trophée, une haute colonne commémorative de marbre blanc. Elle a été brisée au cours des temps, mais des fragments en ont été retrouvés qui ont été transférés au musée (photo du haut). Puis, à l’endroit où ces éléments ont été trouvés, la Municipalité a fait dresser une reconstitution de la colonne originale (seconde photo). C’est à bonne distance des autres sites, mais la bataille s’est déroulée sur un vaste espace.

 

805d1 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d2 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d3 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

Laissons là cette bataille de 490 qui fait la célébrité de cette localité. Car il se trouve à Marathon d’autres choses intéressantes. En effet, de  très importantes preuves d’une occupation néolithique du site ont été découvertes il y a une cinquantaine d’années. Et notamment ce très vaste cimetière de l’époque appelée Helladique I, soit de 3200 à 2700 avant Jésus-Christ. Malheureusement nous n’avons pu le visiter, car nous ne disposions que d’un jour à Marathon et sites et musées fermant à 15 heures et se trouvant disséminés dans la plaine, nous sommes arrivés trop tard. Je n’ai pu faire que ces photos à travers les vitres du bâtiment qui l’abrite… En revanche, au musée, j’avais vu ce squelette d’un enfant qui avait été enterré dans une ruche de terre cuite (oui, une ruche, pas une cruche), dans ce même cimetière mais plusieurs millénaires après la majorité des tombes, puisqu’il remonte “seulement” entre la deuxième moitié du premier siècle avant Jésus-Christ et la première moitié du premier siècle de notre ère. C’est en 1969 que la première des 68 tombes de ce cimetière a été découverte. Presque toujours, le défunt était couché en position fœtale sur le côté droit, ce qui signifie que l’enterrement avait lieu très vite après le décès, avant que n’intervienne la rigidité cadavérique interdisant de mettre le corps dans cette position. Chaque tombe était familiale en ce sens que, lorsqu’il s’agissait d’enterrer une autre personne, on repoussait dans un angle de la tombe les ossements desséchés du précédent pour laisser place au dernier défunt. Ces tombes à puits, rectangulaires et recouvertes de dalles de schiste, sont de type cycladique, montrant ainsi l’étroit lien de civilisation entre les Cyclades et l’Attique dès le quatrième millénaire. 

     

805d4 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d5 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d6 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

Dans les tombes elles-mêmes et aussi dans un puits, les archéologues ont retrouvé beaucoup d’objets utilisés dans les rites funéraires. Les objets métalliques remontent au début de l’âge du bronze, plus tôt que dans les Cyclades, et par conséquent c’est sur le continent, en Attique, qu’a commencé l’artisanat du bronze. Ci-dessus, trois photos montrant des terres cuites. Le vase ventru de la première photo est, curieusement, coiffé du tesson d’une autre poterie. Il s’y trouvait des perles de couleur, des coquillages marins, un talisman pour enfant, et on en a conclu qu’il devait s’agir de la tombe d’une femme. On date cette poterie entre 3200 et 2700 avant Jésus-Christ. La deuxième photo représente un récipient de forme parfaitement circulaire, situé dans une fourchette très large, entre 3200 et 2000. Dans cette même fourchette s’inscrit l’objet de ma troisième photo, objet très intéressant puisqu’il s’agit d’une poêle à frire.

 

805d7 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

805d8 Marathon, cimetière de l'Helladique I

 

Cette statuette représentant une femme est, je trouve, très intéressante sur un plan plastique, alliant une figuration réaliste à une élégante stylisation. Quant à cette coupe, elle contient des reliefs de nourriture, sans doute du repas funèbre.

 

805e1 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

805e2 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

805e3 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

Le même professeur Marinatos qui avait découvert en 1969 le cimetière de l’Helladique I, a mis au jour dès 1970 un cimetière de l’Helladique moyen (1800-1400 avant Jésus-Christ). Il est situé en un endroit, à cent ou deux cents mètres à peine du tumulus des Platéens, où vivaient cinq ou six familles de paysans portant toutes le vieux nom byzantin de Vranas. Il n’a pas été facile de les exproprier pour commencer les fouilles. À présent, ce cimetière est abrité dans un grand bâtiment qui jouxte le musée. Pausanias, qui a vu ces tombes, les décrit comme “une butte de terre contenue à l’intérieur d’une bordure de pierre”. Le premier tumulus comportait huit tombes. Dans l’une d’elles a été trouvé, dans un état de conservation remarquable, le squelette d’un cheval de petite taille dont, fort curieusement, les jambes sont absentes. Le deuxième tumulus, recouvrant une triple chambre comme un mégaron, ne comportait qu’une seule tombe, et cette tombe était vide, à l’exception de quelques ossements et de fragments de poteries. Ces deux tumulus font 17,50 mètres de circonférence, tandis que le troisième tumulus ne mesure que cinq mètres. Quoique très endommagé, il a cependant permis de constater qu’il avait contenu au moins quatre tombes à puits rectangulaires. Il y a encore, hors du bâtiment, quatre autres tumulus dont l’un est en extrêmement mauvais état, quant aux trois autres (dont l’un se trouve sous le musée) ils n’ont pas encore été fouillés. Des tombes de ce type se retrouvent dans l’île de Leucade (Lefkada), les plus anciennes, ainsi qu’un peu partout dans le Péloponnèse mais surtout dans la région de Pylos. La caractéristique de celles de Marathon est qu’elles ont encore été utilisées à l’époque mycénienne.

 

805e4 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

805e5 Marathon, cimetière de l'Helladique Moyen

 

Le musée présente aussi quelques uns des objets trouvés dans ces tombes. Je me limiterai à montrer cette collection de pointes de flèches en obsidienne, en silex et en cuivre.

 

805f1a Marathon, sanctuaire des dieux égyptiens

 

805f1b Marathon, sanctuaire des dieux égyptiens

 

Transportons-nous dans un autre site. Le long de la mer, sur une promenade aménagée de façon sympathique et agréable, on rencontre les ruines d’un sanctuaire particulier. J’ignore si ce site, enclos derrière un haut grillage, aux heures habituelles des sites archéologiques peut se visiter. Mais à l’heure où nous nous y rendons, nulle part je ne vois où pourrait se trouver l’entrée des visiteurs, avec plaque indiquant les jours et heures d’ouverture, nulle part je ne vois de bureau de vente des tickets. Le sanctuaire a probablement été voulu et financé par Hérode Atticus (101-176 après Jésus-Christ), ce richissime citoyen romain et généreux mécène né ici à Marathon, rhéteur qui a enseigné à Athènes, qui a été archonte, questeur, préteur, consul, sénateur et se disait descendant de Miltiade. Il n’a encore que 17 ans quand on l’envoie en mission auprès de l’empereur Hadrien qui vient de succéder à Trajan, et c’est sans doute dans la propriété de sa famille qu’en 128, Hadrien est hébergé lors d’un de ses voyages à Athènes. Nous avons déjà croisé la route de cet Hérode Atticus en admirant l’odéon qu’il a fait construire au pied de l’Acropole d'Athènes (mon blog daté 9 mars 2011), dans le stade de Delphes (mon blog, 13 mars 2011), sa femme et lui à Olympie (mon blog, 20 au 22 avril 2011 [1, 2 et 3]), à Eva dans le Péloponnèse où il s’est fait construire une vaste villa (mon blog, 2 et 3 mai 2011)… D’ailleurs, ici, un bâtiment romain elliptique de plus de 120 mètres de long copie sans doute une architecture similaire de la Villa d’Hadrien à Tivoli. Ce sanctuaire du deuxième siècle de notre ère jouxtait des bains romains. Il a été édifié en plein marais, sur une île, dont les canaux de drainage et la végétation rappelaient le delta du Nil, car il s’agit d’un sanctuaire dédié aux divinités égyptiennes.

 

805f2a Isis, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

805f2b Isis, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

La déesse égyptienne Isis a intégré le panthéon grec dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, ou même la fin du quatrième siècle. Force de la vie et de la nature, elle est souvent représentée tenant des épis de blé, et elle était alors assimilée à Déméter. Quand les Romains considèrent que leur Vénus “est” Aphrodite ou que leur Mars “est” Arès, quand les traducteurs de textes grecs croient bon de “traduire” le grec Héra par Junon, ce n’est pas nouveau. En effet, je lis dans Hérodote “Apollon et Artémis sont, pour les Égyptiens, les enfants de Dionysos et d’Isis, et Léto celle qui les nourrit et les sauva. En langue Égyptienne, Apollon se nomme Horus, Déméter Isis, et Artémis Boubastis”. Toutefois il arrive qu’assimilée à Aphrodite, Isis tienne des roses. Après la conquête romaine, elle a également intégré le panthéon des Romains, mais c’est surtout avec Hadrien qu’elle a tenu une place de tout premier rang dans la religion romaine. On se rappelle qu’Antinoüs, le favori d’Hadrien, s’est noyé dans le Nil, et c’est à partir de ce moment que l’empereur a amplifié le culte des dieux égyptiens. À chacun des quatre propylées donnant accès au sanctuaire, une statue de la déesse plus grande que nature accueillait le visiteur. Dans la nature ont été placées des copies, et les originaux se trouvent aujourd’hui au musée.

     

805f3a sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

805f3b sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

À chaque propylée, faisant pendant à Isis, il y avait une statue d’homme en tenue égyptienne, mais aussi dans la posture habituelle de la sculpture originelle, hiératique, les bras le long du corps, marchant. Aucun attribut ne permet d’identifier avec certitude le personnage, et pourtant on ne peut guère avoir de doutes quand on sait qu’Isis est la sœur et la femme d’Osiris qu’elle aime tendrement, et quand d’autre part on rapproche la mort d’Osiris noyé par Seth dans le Nil et celle d’Antinoüs suicidé ou assassiné dans le Nil. Après la mort de son favori, Hadrien l’avait divinisé. On peut alors avancer l’hypothèse d’un Osiris Antinoüs.

     

805f4a sphinx, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

805f4b sphinx, sanctuaire des dieux égyptiens, Marathon

 

Dans une pièce du sanctuaire ont été découverts une statue d’Isis un peu plus petite et ce splendide sphinx. Le sphinx, avec son corps de lion (le dieu soleil Rê) et sa tête humaine (le pharaon), représente la toute puissance lumineuse du pharaon. Par ailleurs, les serpents n’ayant pas de paupières, ils sont considérés comme de vigilants gardiens, et le cobra femelle est pour cette raison le protecteur du pharaon et des dieux rois. C’est l’uræus qui coiffe les représentations du pharaon et, par conséquent, de ce sphinx.

     

805f5 Hérode Atticus au musée de Marathon

 

805f6 poème sur le retour d'Hérode Atticus, Marathon

 

Avant de quitter ce musée, je ne peux manquer de montrer l’enfant du pays, cet Hérode Atticus qui a dédié ce temple aux divinités égyptiennes. Et d’autre part cette stèle du deuxième siècle après Jésus-Christ (contemporaine, donc, du héros) sur laquelle est gravé “un poème commémorant la réception solennelle à Athènes d’Hérode Atticus après une longue absence”. Je suis réduit à mettre entre guillemets le texte que propose le musée parce que je suis malheureusement incapable  de le traduire moi-même. L’épigraphie, c’est-à-dire la lecture et l’interprétation des textes gravés, est une science pointue et ardue. L’alphabet varie d’un lieu à l’autre, d’un siècle à l’autre, les mots ne sont séparés ni par des espaces ni par des signes de ponctuation, les abréviations sont courantes, bref il n’est pas du tout suffisant d’être capable de lire un texte antique proprement imprimé pour se débrouiller en épigraphie. Je veux profiter de cette occasion qui m’est donnée pour attirer l’attention de mes lecteurs sur le lien (à droite de ma page de blog) qui mène à un site remarquable de clarté sur ce sujet. Il est l’œuvre d’une helléniste distinguée qui parcourt le monde grec en tous sens (Turquie d’Asie y compris) pour y déchiffrer les inscriptions.

     

805g1 Église Sainte Cyriaque à Marathon

 

805g2 Agia Kyriaki (sainte Dominique)

 

Sainte Cyriaque, à qui est consacrée la petite église qui jouxte le sanctuaire égyptien, était une riche romaine, veuve après onze ans de mariage, qui a vécu au troisième siècle et habitait sur le monte Celio. Durant les 32 années de son veuvage, elle a consacré sa fortune à aider les pauvres et à soutenir les martyrs, elle cache chez elle les chrétiens recherchés, elle ouvre sa demeure aux célébrations interdites. C’est chez elle que saint Laurent réunit mille cinq cents pauvres, malades et invalides quand le préfet l’a sommé de réunir, pour les lui donner, les richesses de l’Église, disant que là était la vraie richesse. Le 27 février 2010, sur le mont Celio à Rome, nous avons vu l’église Santa Maria in Domnica. Le nom est une contraction de Dominica, adjectif féminin signifiant “relative au Dominus”, au Seigneur (cf. le prénom Dominique, et latin [dies] dominica, [le jour] du Seigneur, qui a évolué phonétiquement vers le français dimanche). En grec, l’équivalent de Dominus est Kyrios, d’où l’adjectif Kyriakos = Dominicus, ce qui m’autorise à traduire sainte Cyriaque (Agia Kyriaki) par sainte Dominique. Cette sainte Cyriaque a offert un terrain, sur la Via Tiburtina (route de Tivoli), que les chrétiens ont utilisé pour ensevelir les leurs et où elle-même a été enterrée après avoir été suppliciée, battue à mort.

     

805g3 Ste Anastasie romaine et ste Irène

 

805g4 Saint Ephraïm

 

Les murs de l’église sont entièrement revêtus de belles fresques représentant des saints. J’ai d’abord montré la dédicataire de l’église, mais voici ci-dessus quelques autres exemples de ces fresques, d’abord sainte Anastasie et sainte Irène, et en-dessous saint Ephraïm.

     

805h1 Le lac de Marathon

 

805h2 Le lac de Marathon

 

À huit kilomètres environ du village moderne de Marathon se trouve un grand lac. “Le même Pausanias parle aussi du lac de Marathon et dit qu’il était, en grande partie, rempli de vase : les Perses, mis en fuite, s’y précipitèrent d’épouvante” (Diderot, Encyclopédie). “Le lac de Marathon est tout couvert d’herbes et de joncs, ce qui le ferait plutôt prendre pour une prairie marécageuse que pour un lac, ils disent même qu’il s’assèche quelquefois. Ce marais est fameux par la destruction de l’armée de Xerxès qui y périt” (George Wheler, Voyage de Dalmatie, de Grèce et du Levant, 1723). Les Perses (de Darius, non de Xerxès) se sont noyés dans les eaux d’un lac marécageux, et la bataille a eu lieu dans la plaine le long de la mer. Le tumulus des Athéniens, le tumulus des Platéens, le Trophée, témoignent des lieux du combat. Or le lac où nous sommes à présent est dans la montagne. Il ne s’agit donc pas du même lac. Celui de Diderot et de Wheler, c’est le marais dont une île a supporté le temple des divinités égyptiennes avec son aspect de delta du Nil, marais aujourd’hui assaini et très largement asséché. Notre lac à nous était, au début du vingtième siècle, très petit, mais un grand barrage construit par les Américains en 1927 en fait un important lac de retenue, principale réserve d’eau de la ville d’Athènes. Le barrage est intégralement construit en marbre, luxe qui s’explique par le fait que la pierre dont est faite la montagne, ici, est du marbre. Il est par conséquent plus simple et plus économique de l’utiliser sur place… Au sommet du barrage, une route très étroite, en circulation alternée par des feux, permet de passer d’une rive à l’autre de la vallée.

     

805h3 Le lac de Marathon

 

805h4 Le lac de Marathon

 

805h5 Le lac de Marathon

 

Ce lac est superbe et constitue un lieu de promenade dominicale ou estivale pour les Athéniens. C’est également un espace d’une grande richesse écologique. En 2009, un grand incendie dont il n’est pas exclu qu’il soit d’origine criminelle, a ravagé une grande partie de ses abords, plus ou moins selon l’orientation du terrain et les essences des arbres. Si, vu de loin, le paysage est vite redevenu vert, comme on s’en rend compte sur ces photos, les dommages n’en ont pas moins été considérables car aux endroits où la végétation a été détruite, les eaux de ruissellement entraînent la terre vers le lac, qu’il s’agisse de l’écoulement permanent des eaux de sources ou de celui des pluies d’orages. La conséquence en est un comblement progressif du lac et la salissure de ses eaux destinées à la consommation. Aussi a-t-on dû construire neuf petits barrages ralentissant le cours du ruissellement. J’ai trouvé un article vantant à juste titre leur ingénieur prénommé Yannis, qui se soucie de l’écologie et qui les a réalisés en pierre sans un seul sac de ciment. L’eau coule entre les pierres cassées à angles vifs, s’y débarrasse de la terre et des boues qu’elle charrie et tombe propre et limpide dans le lac.

     

8051 Athanasia Tsoukd, de Fragma

 

Huit kilomètres, ce n’est pas bien loin. Je pensais aller et revenir avant d’avoir besoin de faire le plein de gazole, mais un panneau peu visible, ou une inattention de ma part, m’a fait prendre un chemin d’une rare beauté, certes, mais quatre ou cinq fois plus long. Or là, au bord du lac, se trouve un bar restaurant très joli, très bien placé, appelé Fragma (Barrage, en grec) où nous décidons de consommer un petit quelque chose. Craignant la panne, Natacha explique notre situation et demande à quelle distance se trouve la première pompe. La (jeune) patronne s’éloigne un moment et revient avec une bouteille d’eau minérale qu’elle a remplie de gazole et qu’elle refuse catégoriquement de faire payer. Encore une preuve de l’accueil, de la gentillesse, de la générosité des Grecs. Après nous être restaurés, nous sommes allés à elle pour la remercier encore une fois, et avons fait avec elle un brin de causette. Cette Athanasia (dont le nom signifie Immortalité) est une jeune femme cultivée, ouverte, qui a beaucoup voyagé et qui a su “voir” et “sentir”, ce qui n’est pas le cas pour beaucoup de touristes plus superficiels. Quelqu’un d’aussi intéressant et sympathique nous a donné envie d’échanger nos adresses mail, ainsi que de Facebook pour Natacha qui est sur ce réseau social, afin de pouvoir rester en contact.

 

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Published by Thierry Jamard
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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 23:25
804a1 Kaisariani, bains byzantins
 
Le miel de l’Hymette, le monastère de Kaisariani, deux raisons au moins de grimper (en autobus, c’est moins fatigant) sur le mont Hymette. Aussitôt arrivés, nous commençons par visiter le monastère, désormais désaffecté et ouvert aux touristes par la Caisse des Monuments Historiques moyennant un droit d’entrée extrêmement modeste. C’est sur les ruines d’un bâtiment datant du Bas-Empire romain que le monastère a été construit au onzième siècle. Il semblerait que ces ruines aient été celles d’un temple d’Aphrodite, comme on va le voir plus loin au sujet d’une fontaine. Quoi qu’il en soit, ce monastère est dédié à la Présentation de la Vierge, mais à l’époque franque, il était appelé Agios (Saint) Kyriani, ou même Saint Syrien. D’où l’idée que le nom de Kaisariani est une déformation de Kyriani. Pour ma part, je ne suis pas convaincu par cette étymologie. Et j’en propose une autre. Depuis Jules César, premier empereur romain assassiné le 15 mai 44 avant Jésus-Christ, tous les empereurs romains ont repris ce nom comme un titre. En français César, mais en latin c’était Cæsar, transcrit en grec en Kaisar, d’où le titre allemand de Kaiser et le titre des empereurs russes, Csar ou Tsar. Kaisariani désignerait, selon moi, un domaine "Césarien", un domaine appartenant à l’empereur ou dépendant de lui, puisque les ruines d’origine étaient d’époque impériale. Il faut en outre préciser que ce nom n’est pas précédé du mot "saint" et que Kaisariani désigne l’une des municipalités du grand Athènes, sur le terrain de laquelle se trouve le monastère. En 1824, les Turcs transforment les bâtiments, y compris le catholicon, en étables à vaches. Le monastère renaît avec le départ du pouvoir Ottoman mais en 1833 Othon, premier roi de la jeune Grèce indépendante, signe un décret selon lequel les monastères comptant moins de 5 moines sont dissous. C’est le cas de 412 monastères dont celui de Kaisariani. En 1921, il est déclaré monument archéologique.
 
804a2 monastère de Kaisariani, bains byzantins
 
804a3 monastère de Kaisariani, bains byzantins
 
804a4 monastère de Kaisariani, bains byzantins
 
Les photos ci-dessus montrent le bâtiment des bains byzantins destinés aux moines et datant le l’origine du monastère, au onzième siècle. Ils étaient alimentés par une source naturelle jaillissant en cet endroit dont l’eau était chauffée dans un hypocauste (salle souterraine). L’eau chaude servait non seulement aux bains, mais aussi au chauffage des cellules et du réfectoire. Mais à l’époque de l’occupation turque, finis les bains, l’hypocauste a été comblé et le bâtiment a abrité le pressoir pour l’huile d’olive. C’est lors des fouilles et rénovations des années 1950 que l’on a déblayé partiellement la salle souterraine. Les tremblements de terre successifs, en 1981 et en 1999, ont sérieusement endommagé le bâtiment.
 
Lorsqu’en 1204 les Francs de la Quatrième Croisade ont pris Constantinople et se sont partagé l’Empire Byzantin, le pape Innocent III a soumis le monastère à l’autorité de l’évêque latin d’Athènes, mais en 1678 le patriarche orthodoxe décida qu’il ne dépendrait plus que du patriarcat de Constantinople et jouirait d’une large autonomie Il était très riche grâce aux vastes terres qu’il possédait où les moines produisaient de l’huile d’olive (dans les locaux des anciens bains, comme on vient de le voir), du vin et récoltaient le célèbre miel de l’Hymette. En outre, parce qu’en 1458 lorsqu’Athènes a été prise par les Ottomans, l’higoumène de ce monastère a spontanément tendu les clés de la ville au sultan Mehmet II, celui-ci, touché et reconnaissant, a décidé d’exempter ce monastère d’impôts, et de ne lui faire payer qu’un sequin symbolique par an. À cette richesse matérielle s’ajoutait la richesse intellectuelle et culturelle. Souvent, les higoumènes, c’est-à-dire les supérieurs du monastère, ont été des professeurs d’Athènes, des savants. Ainsi, Jacob Spon (dont je vais parler tout à l’heure), donne son impression sur celui qu’il a rencontré en 1676 : "Celui qui en est présentement abbé s’appelle Stefaki. Il demeure toujours à Athènes sans aller jamais à son couvent et ne sort guère de chez lui, non pas même, dit-on, pour aller à l’église. Nous lui rendîmes visite. Il sait très bien le grec littéral, l’histoire ancienne, et il se mêle un peu de la médecine, où il n’est pas si savant qu’au reste. Il est outre cela bon philosophe et surtout grand platonicien" (le grec littéral signifie le grec ancien). La bibliothèque du monastère était exceptionnelle et recelait des manuscrits antiques authentiques. Mais lors du siège d’Athènes par les Ottomans en 1827, on en a transporté les livres et manuscrits sur l’Acropole où l’on s’en servait pour mettre à feu les canons… Il est vrai qu’auparavant déjà, certaines pièces avaient été vendues aux Anglais, et d’autres œuvres que l’on ne jugeait pas utiles servaient à allumer le feu à la cuisine…
 
804b1 monastère de Kaisariani, bâtiment conventuel
 
804b2 monastère de Kaisariani, cellule de moine
 
804b3 monastère de Kaisariani, vue depuis une cellule
 
On ne peut visiter le bâtiment principal du monastère (première photo), en revanche par un escalier extérieur on a accès à quelques cellules. Elles sont minuscules. La seconde photo montre la reconstitution du mobilier dont disposait chaque moine. De vagues traces sur l’un des murs laisse deviner qu’il était recouvert de fresques. La troisième photo est prise du fond d’une cellule et en montre la porte et la fenêtre.
 
804b4 monastère de Kaisariani, réfectoire
 
804b5 monastère de Kaisariani, le foyer
 
804b6 monastère de Kaisariani, toiture au-dessus du foyer
 
Dans la cour du bas, on a sur la droite le catholicon, église du monastère, et sur la gauche un bâtiment où se trouvaient le réfectoire et la cuisine. Il est curieux de constater que cette cuisine rappelle une architecture que l’on trouve dans le mégaron des palais mycéniens, deux millénaires et demi ou trois plus tôt. Le foyer est au sol, au centre de la pièce, et une simple ouverture dans la toiture conique sert de cheminée. Ce bâtiment est plus récent que le reste du monastère, il date probablement du seizième ou du dix-septième siècle.
 
804c1 monastère de Kaisariani, cour devant le Katholikon
 
804c2 monastère de Kaisariani, le catholicon
 
La cour basse, ornée de colonnes antiques, comporte des espaces où les moines cultivaient des plantes médicinales. Dos au réfectoire et à la cuisine, on voit le catholicon. L’église de la Présentation de la Vierge est du onzième siècle, mais devant elle a été construit, à une date inconnue mais antérieure à 1602, un narthex. Sur la droite, une petite porte donne sur la chapelle Saint-Antoine, de même époque que le narthex et que le campanile.
 
804d1 monastère de Kaisariani, chapelle Saint Antoine
 
804d2 monastère de Kaisariani, chapelle Saint Antoine
 
Nous sommes ici dans la chapelle latérale dédiée à saint Antoine. Toute la voûte du chœur en est décorée de fresques. Elles sont de la même époque, mais d’une autre main, que celles du catholicon que je montre et dont je parle ci-dessous.
 
804d3 monastère de Kaisariani, catholicon
 
804d4 monastère de Kaisariani, katholikon
 
804d5 monastère de Kaisariani, katholikon, l'iconostase
     
La première de ces trois photos montre le narthex, c’est-à-dire cette première salle construite à l’extrême fin du seizième siècle. La seconde photo est prise dans l’église du onzième siècle, avec la belle iconostase de marbre (troisième photo). Selon une inscription, les fresques sont l’œuvre d’un peintre du Péloponnèse, Ioannis Ypatos, venu travailler ici en 1682. C’est un artiste folklorique qui excelle dans les scènes narratives disposées selon une organisation très classique et conventionnelle.
 
804e1 fresque du catholicon de Kaisariani
 
804e2 fresque du catholicon de Kaisariani, Annonciation
 
804e3 fresque du catholicon de Kaisariani, baptême de Jés
 
Je ne peux parler des fresques d’Ypatos sans en montrer quelques unes. Sans l’inscription près de sa tête du nom de saint Joseph, je n’aurais certes pas été capable d’identifier le personnage de la première image. Sur la seconde, cet ange qui vole vers la Vierge lui présente quelque chose, on dirait le pain de la communion mais je suppose qu’il doit s’agir d’une Annonciation. Quant à la troisième, il est clair que c’est le baptême du Christ dans le Jourdain par Jean Baptiste. Sur le côté, les anges attendent Jésus avec des serviettes pour l’essuyer tandis que la colombe du Saint Esprit descend sur lui. En revanche, je ne comprends pas ce que vient faire ce petit personnage qui se baigne tout en bas et semble chevaucher quelque chose.
 
804e4 fresque du catholicon de Kaisariani, entrée à Jéru
 
804e5 fresque du catholicon de Kaisariani
 
Encore deux fresques. Il y en a tant… Le dimanche des rameaux, Jésus entre à Jérusalem monté sur un âne. C’est une entrée triomphale, je ne vois pas ici les rameaux que, traditionnellement, le peuple agite sur son passage, mais on voit le manteau de pourpre qui est jeté sous les sabots de la monture. La coupole du narthex est ornée d’un Christ Pantocrator qui ne m’a pas enthousiasmé, mais cette Vierge en majesté est de toute beauté au centre de la coupole du chœur.
 
804f1 fontaine derrière le monastère de Kaisariani
 
804f2 fontaine derrière le monastère de Kaisariani
 
Après la fin de notre visite du monastère, nous ressortons et en faisons le tour. Sur une jolie petite place au centre de laquelle se dresse un énorme arbre déployant ses ramures gigantesques sur une impressionnante surface, derrière les bains byzantins, cette petite fontaine est très célèbre. La tête de bélier qui la décore a valu au monastère, pendant toute l’occupation ottomane, le nom turc de Koç Basi, ce qui veut dire Tête de Bélier. Son eau avait la réputation de guérir de la stérilité, chose bien inutile pour un monastère d’hommes voués à la continence, mais dans l’Antiquité les pèlerins du temple d’Aphrodite s’y pressaient. Aujourd’hui, un écriteau signale que l’eau n’en est pas potable. C’est près de cette fontaine qu’Ovide, dans l’Art d’Aimer (publié au tournant de l’ère, probablement en l’an 1 après Jésus-Christ) situe l’histoire de Céphale et Procris : "Près des coteaux riants et fleuris de l'Hymette est une fontaine sacrée, dont les rives sont bordées d'un vert gazon. Des arbres peu élevés forment à l'entour moins un bois qu'un bocage […]. C'est là que le jeune Céphale, laissant à l'écart sa suite et ses chiens, venait, las des travaux de la chasse, goûter les douceurs du repos. ‘Brise légère, répétait-il souvent, viens sur mon sein, viens éteindre mes feux’. Quelqu'un l'entendit, et, méchamment officieux, alla répéter à sa craintive épouse ces innocentes paroles. Au nom de cette Brise, qu'elle prend pour une rivale, Procris, dans son saisissement, tombe, muette de douleur. […] Elle déchire les légers vêtements qui couvrent son sein, et ses ongles ensanglantent son visage. Puis soudain, furieuse et les cheveux épars, elle s'élance à travers les campagnes, comme une bacchante en délire. […] Dès qu'elle vit l'herbe foulée et marquée d'une empreinte récente, des battements redoublés agitèrent son cœur ému. […] Céphale revint à la forêt, et apaisa dans l'eau d'une source la chaleur qui le brûlait. Cachée près de lui, Procris inquiète l'épie. Elle le voit s'étendre sur l'herbe accoutumée, elle l'entend s'écrier : ‘Venez, doux Zéphyrs, viens, Brise légère’. O surprise agréable ! elle reconnaît son erreur, […], elle se lève et, voulant s'élancer dans les bras de son époux, elle agite par ce mouvement le feuillage qui l'environne. Céphale, attribuant ce bruit à quelque bête fauve, saisit vivement son arc […]. Céphale désolé soutient dans ses bras sa maîtresse expirante, et arrose de larmes sa cruelle blessure. Enfin l'âme de l'imprudente Procris s'échappe par degrés de son sein, et Céphale, les lèvres collées sur ses lèvres, recueille son dernier soupir".
 
804g1 végétation sur le mont Hymette
 
804g2 végétation sur le mont Hymette
 
804g3 l'Acropole d'Athènes vue depuis le mont Hymette
 
Les photos ci-dessus donnent une idée du paysage de l’Hymette dans sa partie boisée, alors que plus haut c’est le domaine de la garrigue (et du thym butiné par les abeilles). De là-haut, on peut voir l’Acropole d’Athènes avec le Parthénon. À la différence des autres collines d’Athènes, Acropole, Philopappos, Aréopage, Pnyx, Lycabette, l’Hymette est une chaîne montagneuse dont les pentes qui atteignent l’est d’Athènes ne sont que l’extrémité. Cette chaîne montagneuse culmine à 1026 mètres et mesure 16 kilomètres de long pour aller s’achever sur la côte du golfe Saronique au sud du Pirée. Le fameux miel de l’Hymette est un miel de thym. Dans une Ode, Horace se moque d’un homme qui, alors que le vin de Falerne est très réputé, éprouve le besoin de l’adoucir et de le parfumer : "Nisi hymettia mella Falerno ne biberis diluta" (Tu n’en boirais pas si du miel de l’Hymette n’était pas dissous dans le Falerne). En 1675-1676, le Français Jacob Spon visite la Grèce. Dans la relation de ce voyage qu’il publie en 1678, il écrit : "Le mont Hymette mérite bien une longue promenade, et nous prîmes des chevaux pour y aller avec notre hôte. Il est à une petite lieue d’Athènes, et n’a guère moins de sept à huit lieues de tour. Le dessus n’est ni habité ni cultivé. [… Le] couvent de Cyriani est au nord de la montagne […]. On y fait quantité de miel qui est fort estimé à Constantinople. […] Je remarquai qu’il n’était point âcre et qu’il n’altérait pas, comme font d’ordinaire les autres sortes de miel. Aussi les Anciens croyaient que les premières abeilles et le premier miel tiraient leur origine du mont Hymette, et nous disions entre nous que c’était peut-être en ce même endroit, puisqu’il y est en effet bien plus excellent qu’ailleurs. Il est d’une bonne consistance et d’une belle couleur d’or. |…] Strabon dit que le meilleur miel du mont Hymette était celui qui se faisait proche des mines d’argent, qui sont maintenant perdues […] Les herbes et les fleurs odoriférantes qui croissent au mont Hymette ne contribuent pas peu à l’admirable manufacture de ces petits ouvriers". Les mines d’argent auxquelles fait allusion Strabon ne peuvent être que celles de Lavrio (mon blog, article daté 21 et 23 octobre 2011), qui sont assez loin au sud-est de l’extrémité de l’Hymette. Quant au philosophe Théophraste (371-288 avant Jésus-Christ), qui a été élève d’Aristote et maître, entre autres, du grand poète comique Ménandre et de Bion de Boristhène dont j’ai montré la tête en bronze dans mon blog le 8 mars 2011 en disant quelques mots de lui, il est l’auteur de Caractères. Au sujet du flagorneur il écrit : "Pour lui-même, il n'achète rien, mais pour les étrangers, il fait des commissions à Byzance, procure à Cyzique des chiens de Laconie, du miel de l'Hymette à Rhodes et, ce faisant, le raconte à tout le monde en ville".
 
804h1 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
804h2 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
804h3 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
804h4 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
Notre promenade sur l’Hymette, au-dessus du monastère, nous a menés à cette petite église paléochrétienne qui avait été dédiée à saint Marc. De ses trois nefs, une seule subsiste mais on devine les autres absides. C’est ici que s’était d’abord établi un monastère, avant qu’un nouveau soit construit au onzième siècle là où nous l’avons vu. La troisième photo est prise en direction du chœur. Au fond de l’abside on voit une fenêtre, c’est à travers elle qu’ayant fait le tour du bâtiment j’ai pris la dernière photo.
 
804h5 mont Hymette, église paléochrétienne St-Marc
 
Hélas, ces constructions se faisaient au détriment de monuments païens. En divers endroits, on remarque dans les murs des inclusions de fragments de colonnes antiques, des morceaux de beau marbre blanc sculpté, etc. En voici un exemple.
 
804i1 mont Hymette, course Spyros Papagiannis
 
804i2 course Spyros Papagiannis sur le mont Hymette
 
804i3 course Spyros Papagiannis sur le mont Hymette
 
Il y a trois kilomètres environ entre le monastère et l’autobus urbain. Natacha craignait un peu d’être fatiguée et elle aurait souhaité appeler un taxi, mais les taxis, comme toutes les autres voitures, sont interdits sur cette route aujourd’hui en raison d’une course cycliste. Cette course a été organisée à la mémoire d’un jeune journaliste sportif, Spyros Papagiannis, qui a travaillé en France pour la version grecque d’Eurosport, la chaîne de télévision satellite. Personne ne faisant respecter, en Grèce, le code de la route, nombreux sont les conducteurs qui commettent des irrégularités, et les motocyclistes qui se dispensent du casque. Or Spyros était très respectueux des règles, paraît-il, et un jour qu’il se déplaçait à moto –avec son casque–, une voiture a grillé un feu rouge à vive allure, l’a percuté, l’a tué. Très nombreux sont les sportifs, hommes ou femmes, jeunes ou mûrs, qui lui rendent hommage aujourd’hui en participant à cette course contre la montre.
 
En fait, nous sommes redescendus à pied, et parce qu’un chemin serpente à flanc de montagne à quelques mètres de la route, nous avons été tranquilles sur le premier kilomètre, jusqu’au point de départ, où les cyclistes s’égrenaient chacun leur tour, parfois accompagnés d’une moto, et les deux kilomètres suivants où les voitures circulaient à toute vitesse. Seul inconvénient, le chemin est aussi incliné que le flanc de la montagne, aussi les dahuts y sont-ils plus à l’aise que les hommes (précision donnée pour ceux qui, ayant participé à une chasse au dahut, connaissent la particularité physique de l’animal).
 
804j Evi contrôleur de la course
 
Ces informations sur la course et sa motivation, nous les tenons d’une jeune commissaire de course, nommée Evi, à qui Natacha a tout d’abord tendu son téléphone en lui demandant si elle voudrait bien appeler en langue grecque un taxi. Après nous avoir dit qu’il ne pourrait venir jusqu’ici, elle nous a tout expliqué. Mais aussi elle a proposé que, lorsque nous serions arrivés au lieu du départ de la course, nous l’appelions pour qu’à ce moment-là elle appelle pour nous un taxi, et elle nous a donné son numéro de portable. Gentille, complaisante, sympathique, voilà pourquoi je tenais à la citer ici. Hélas, la photo que Natacha me passe était ciblée sur un cycliste et Evi apparaissait en tout petit. J’ai donc recadré sur elle, mais on ne la voit guère…
 
Et avant de terminer, une dernière chose. Nous sommes donc arrivés à pied au terminus de l’autobus. Nous nous y asseyons. Deux dames montent, s’installent juste de l’autre côté du couloir, puis ouvrent un sac et nous proposent du gâteau que l’une d’elles a confectionné, et nous en mettent dans une petite boîte en plastique. Ah, décidément, ces Grecs, quel peuple sympathique ! Partout, on rencontre des gens prêts à aider, à faire un geste d’accueil. Il est incroyable de se dire que l’hospitalité, devoir sacré chez Homère, s’est maintenue à travers les siècles, à travers les millénaires, alors que les peuples se sont tellement mêlés sur cette terre que ceux que l’on y rencontre aujourd’hui ne sont pas vraiment les descendants d’Ulysse, d’Agamemnon ou de Nausicaa. Romains, Arabes, Bulgares, Francs, Vénitiens, Turcs, Albanais ont mêlé leur sang à celui des Grecs, mais toujours s’est transmis ce devoir de philoxénie. Dans ce pays, l’étranger se sent bien, et ne peut que déplorer que ce soit là, encore plus qu’ailleurs, que des politiciens irresponsables aient plongé l’économie dans une situation aussi dramatique. Le touriste, lui, n’en pâtira pas, il constatera que les media occidentaux focalisent sur des violences réelles mais très circonscrites dans l’espace et dans le temps, et en venant passer en Grèce quelques jours ou quelques semaines il apportera son soutien financier et moral à une population qui le mérite.
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Published by Thierry Jamard
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