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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 11:56
De France et de Biélorussie, nous voici enfin de retour à Athènes. Et nous allons y rester encore un certain temps et cela pour plusieurs raisons. D’abord, en France, on me refuse le renouvellement de mon passeport et de ma carte d’identité, parce que je ne réside pas. Je me fais donc inscrire comme résident français dans notre consulat à Athènes et je fais refaire mon passeport. D’autre part, nous avons vu qu’il y avait plusieurs expositions temporaires intéressantes. Et enfin nous nous plaisons bien dans cette ville. Je consacre donc un article un peu fourre-tout à notre vie de résidents.
 
795a1 fouilles antiques dans le métro à Monastiraki
 
795a2 Traces de l'Antiquité à la station Monastiraki du m
 
795a3 Legs de l'Antiquité dans le sous-sol au métro Monas
 
Partout à Athènes, et je devrais même dire partout en Grèce, dès qu’on creuse un peu le sol on trouve des vestiges de l’Antiquité. On ne compte plus les stations de métro comportant des vitrines avec un mini-musée où sont montrées des poteries découvertes en creusant les galeries, ou des parois protégeant d’une vitre quelques mètres de canalisations d’époque classique, ou diverses autres choses. Ici, nous sommes à la station de métro Monastiraki. Le creusement de la station a dû être mené en parallèle avec des fouilles archéologiques qui ont mis au jour des habitats du huitième siècle avant Jésus-Christ au dix-neuvième siècle de notre ère. La rivière Eridanos qui part des pentes du Lycabette coule à travers Athènes avant d’aller se jeter dans l’Ilissos. De nos jours il est à sec à certaines périodes mais dans l’Antiquité il était toujours alimenté, et plus abondamment lors des pluies abondantes. Son lit faisait 2,60 mètres de large, bordé d’un sentier sur chaque rive. À l’époque de l’empereur romain Hadrien (117-138 de notre ère) la partie de son cours qui traversait la ville a été couverte d’une voûte de briques reposant sur les sentiers, et il a été utilisé comme égout, l’eau claire entraînant les eaux usées. La voûte recouverte de terre a supporté une rue ou un portique, et de part et d’autre, à une distance de 4,50 mètres, des bâtiments la bordaient, maisons d’habitation, ateliers d’artisans, entrepôts. Innombrables sont les découvertes que l’on a faites ici, ruines d’architecture, sculptures de marbre, sols de mosaïque, peintures murales, poteries, pièces de monnaie, objets métalliques ou en os, chacun de ces éléments permettant de dater le lieu de la découverte.
 
795b1 Expo photo d'Eugenie Coumantaros au musée d'Art Cycl
 
Le musée d’Art cycladique présentait une exposition de photographies de Eugenie Coumantaros, une photographe grecque qui a étudié la littérature anglaise à Princeton avec une mineure en photographie. Je me rappelle avoir apprécié une exposition de ses œuvres à l’annexe de Sparte de la Galerie Nationale en juin dernier.
 
795b2 Expo photo d'Eugenie Coumantaros au Cycladique, à At
 
795b3 Expo photo d'Eugenie Coumantaros à Athènes
 
795b4 Expo photo d'Eugenie Coumantaros à Athènes
 
Celle-ci s’intitule Beyond White. C’est une vision très personnelle des petites églises orthodoxes toutes blanches qui parsèment les paysages des îles grecques. Elle a ce don d’isoler des formes, et de jouer avec les couleurs, ici le blanc.
 
795c1 Expo Destruction de Smyrne, au musée Benaki
 
795c2 Expo Destruction de Smyrne, au musée Benaki
 
Une autre exposition était proposée par le musée Benaki. Elle a, paraît-il, nécessité quatre années de travail. Elle se rapporte à la destruction de Smyrne par les Turcs en 1922 (sur ma photo, on lit "ê katastrophê", mais le français a modifié le sens de ce mot qui nous vient du grec, car dans cette langue il signifie "destruction"). J’avais le droit de prendre des photos dans le hall devant la porte de la salle (celles que je montre ci-dessus), mais pas dans l’exposition elle-même, hélas. Je dois donc parler des événements sans images. Smyrne était dans l’Empire Ottoman, mais c’était une ville très cosmopolite, comprenant des Turcs, bien sûr, mais exerçant généralement des métiers manuels, et puis des Grecs, des Arméniens, des Juifs, des Occidentaux, qui s’adonnaient au commerce et menaient une vie aisée. Tout cela a fini par un bain de sang, la ville incendiée, des milliers de Grecs obligés de rejoindre une patrie qu’ils ne connaissaient pas (cf. les Pieds Noirs en 1962) et de repartir à zéro, d’autres étrangers refusés sur les navires qui n’étaient pas sous pavillon de leur pays. Aujourd’hui, Izmir qui succède à Smyrne est rebâtie complètement neuve car il n’y avait plus rien sous les cendres fumantes. Le musée Benaki gère trois centres, celui qui est proche du sénat et qui héberge cette exposition, celui du quartier du Céramique (art islamique) et un centre culturel dans une zone industrielle reconvertie, où nous nous sommes rendus parce que l’exposition est complétée par un film qui dure près de deux heures et montre des documents d’époque et retrace les faits. Tout cela est à la fois passionnant sur le plan historique mais aussi et surtout poignant sur le plan humain. D’ailleurs, devant les photos, et plus encore à la sortie de la salle de cinéma, beaucoup ne retenaient pas leurs larmes.
 
795d1 L'agora d'Athènes, vue de l'Aréopage
 
795d2 Vue de l'Aréopage, l'agora d'Athènes
 
795d3 Vu de l'Aréopage, le Lycabette, à Athènes
 
795d4 Vue de l'Aréopage à Athènes, l'Acropole
 
Nous n’étions jamais montés sur l’abrupte colline de l’Aréopage, un gigantesque monolithe de marbre gris. Son nom signifie "colline d’Arès", nom donné depuis que, un fils de Poséidon ayant violé la fille d'Arès sur cette colline, Arès avait été jugé par les dieux pour avoir tué le coupable, et avait été acquitté. On avait conservé l'habitude de s'y réunir pour juger des affaires criminelles, les juges étant choisis pour leur probité, leur indépendance, leur réputation d’honnêteté. C’est un lieu d’autant plus important que pour soustraire Oreste aux Érinyes qui sont chargées de venger les crimes de sang, Athéna avait obtenu d’elles qu’après le meurtre de Clytemnestre il soit jugé sur l’Aréopage. De là, on a une vue imprenable sur l’agora ancienne (deux premières photos), sur le Lycabette (troisième photo) et sur la toute proche Acropole (dernière photo).
 
795e1 L'UE participe aux fouilles de l'Académie de Platon
 
Il est un lieu symbolique à Athènes, c’est celui où Platon a professé ses idées philosophiques, à savoir l’Académie, dont le nom vient de celui du héros Académos enterré dans les parages. Une rue toute droite partant du Céramique menait en une quinzaine ou une vingtaine de minutes à pied à cette banlieue d’Athènes. Platon avait acheté ce vaste terrain et y avait fait bâtir un gymnase, c’est-à-dire un lieu où l’on s’entraînait à des exercices physiques, auxquels sont liés les exercices intellectuels et donc salles de conférence, salles d’étude, bibliothèque, ainsi que les lieux nécessaires pour l’hébergement de ses disciples, le tout dans de vastes jardins avec un temple d’Athéna. Platon a fondé son Académie vers 388, soit onze ans après la mort de son maître Socrate en 399, et y a enseigné pendant une quarantaine d’années. Voilà pourquoi il était indispensable pour nous d’aller sur les lieux. L’Union Européenne participe au financement de travaux évalués à deux millions d’Euros selon ce panneau qui dit "Création d’entrepôts muséologiques et consolidation de sections du site archéologique de l’Académie de Platon".
 
795e2 Débris de poteries à l'Académie de Platon
 
Le long d’une petite rue, un espace bien gardé par une grille surmontée de barbelés et garni de baraques de travaux type Algeco accumule pierres, tuiles, fragments de poteries, tambours de colonnes, tout un tas de produits de fouilles peu compréhensibles. Mais il est sûr qu’après organisation, il y aura à voir, d’autant plus que la protection du site signifie qu’il y a risque de vol d’antiquités intéressantes.
 
795e3 Athènes, dans les jardins de l'Académie de Platon
 
795e4 Athènes, dans les jardins de l'Académie de Platon
 
795e5 Athènes, dans les jardins de l'Académie de Platon
 
Mais de l’autre côté de la rue, la grille est celle d’un jardin public, et les Athéniens y viennent faire leur jogging, lire sur un banc, jouer au ballon, promener la poussette de bébé, se laisser promener par leur chien qui les tient en laisse ou vaque seul à ses occupations sur les pelouses. Et là, épars dans ce vaste parc public, on trouve ici ou là des ruines qui, de toute évidence, datent de l’Antiquité et sont en accès tout à fait libre. Libre aussi de toute explication, hélas. Ce que sont les bâtiments de mes photos, je l’ignore. Le plan que laisse imaginer ma seconde photo, la construction de ce soubassement en gros blocs de pierre, pourrait évoquer le sanctuaire d’Athéna. Simple supposition que le premier archéologue venu démentirait peut-être avec vigueur…
 
795f1 Athènes, dans les jardins de l'Académie de Platon
 
Curieux, de ma part, de publier cette photo. Les deux mots, en bas, "kados perittômatôn" signifient "poubelle". On s’en serait douté. Mais ce qui a retenu mon attention et qui m’a amusé, c’est le nom de Crottinette qui révèle une importation française et manifeste le souci de propreté publique (même si la réserve de sacs destinés au ramassage d’excréments canins est épuisée).
 
795f2a Tortues d'eau dans les jardins du Sénat, à Athène
 
795f2b Tortues et pigeons, jardins du Sénat, Athènes
 
Lors de chacun de nos déplacements au consulat de France, nous avons préféré, au lieu de prendre la correspondance du tramway à la sortie du métro à Syntagma, nous y rendre à pied en traversant le très agréable jardin public du Sénat, autrefois jardin du palais royal. C’est en même temps un jardin botanique, où quelques espèces d’arbres rares portent une étiquette mentionnant leur nom courant en grec et en anglais et leur nom savant en latin. Et puis il y a un bassin où grouillent les tortues d’eau. Un jour que nous étions en train de les observer s’évertuant de s’escalader les unes les autres, une dame est arrivée avec une de leurs consœurs dans un sac plastique et l’a lâchée dans le bassin. C’est sûr, on achète une adorable bestiole dont la carapace mesure deux centimètres de diamètre, et au bout de quelque temps on a un monstre de trente centimètres. Si l’on n’a pas la cruauté de tuer la tortue on est bien embarrassé. On le voit, les pigeons prennent leurs carapaces pour des rochers. C’était l’inverse pour l’aigle qui, à Gela en Sicile, en 456 avant Jésus-Christ, ayant saisi dans ses serres une tortue et sachant bien ce qu’elle était, avait pris de l’altitude et l’avait lâchée pour que se brise sa carapace sur ce qu’il avait pris pour un rocher, à savoir le crâne chauve du poète tragique Eschyle, le tuant. Légende moqueuse évidemment inventée par ses détracteurs.
 
795f3 jars dans les jardins du Sénat à Athènes
 
795f4 Bouc (capra aegagrus), jardin du Sénat, Athènes
 
Il y a aussi des enclos regroupant des animaux, très amusants à regarder mais à vrai dire pas très exotiques. Des paons, des lapins, des oies (avec des jars qui cherchent à se faire remarquer de ces dames par trop indifférentes), et ce bouc dont une plaque fixée sur le tronc d’un arbre donne les caractéristiques. Nom latin, Capra aegagrus, taille 1,40 mètre, poids 75 kilogrammes, espérance de vie 15 ans, et puis les remarques particulières "La ligne noire sur la colonne vertébrale est la caractéristique de l'authenticité. Les nœuds dans ses cornes indiquent son âge", selon ma traduction personnelle. J’ai cherché le mot KOMPOS dans mon dictionnaire et sur Internet, toujours la même traduction "nœud". En regardant ma photo du bouc, je ne vois pas quels peuvent être les "nœuds" des cornes de cet animal qui en indiquent l’âge. S’il s’agissait des anneaux il y en aurait beaucoup plus que les quinze maximum que l’on pourrait attendre…
 
795f5 Chats dans les ruines de la bibliothèque d'Hadrien
 
Poursuivons nos promenades. Et puisque je parle d’animaux, voilà une confrérie de chats qui n’ont pas payé leur billet d’entrée sur le site de la Bibliothèque d’Hadrien et qui se prélassent insolemment sur les étagères où les archéologues ont religieusement amassé leurs trouvailles.
 
795g1 Athènes, Medrese (école théologique ottomane, 1721
 
795g2 Athènes, Medrese (école théologique ottomane, 1721
 
Lorsque nous avions visité l’agora romaine, le 30 octobre dernier, j’avais évoqué la Medrese, l’école théologique ottomane, datant de 1721 et seulement entrevue depuis le site romain. Puisque nous passons devant ce qui en reste, j’en profite pour montrer un peu mieux ce portail.
 
795h1 Athènes, tango dans la rue pour publicité
 
Je voudrais terminer cet article par quelques scènes de rue. Comme ce couple en costume esquissant au milieu de la rue et sous l’œil amusé des badauds (dont nous faisons partie, évidemment) quelques pas de tango dénotant des danseurs bien peu professionnels. C’est que ce sont plutôt des mannequins, et une photographe les mitraille tandis qu’une autre personne réclame tel ou tel mouvement. Nous sommes tombés sur une séance de prise de vues publicitaires.
 
795h2 Athènes, en route pour relève de la garde
 
Tant de fois nous avons vu la relève de la garde devant le Parlement que nous n’y assistons plus. Nous avons vu le costume d’été, le costume d’hiver, le costume de grandes cérémonies. Mais aujourd’hui, alors que nous nous promenons boulevard de la Reine Sophie, nous croisons ce petit détachement qui vient de la caserne et va prendre la relève. Je crois n’avoir pas encore montré ici la tenue d’hiver.
 
795h3 graffito athénien
 
En France, lors de notre séjour, les seules questions qui nous ont été posées sur la Grèce concernaient la situation économique, les manifestations, les violences. Oui, il y a une crise économique et politique grave. Oui, les mesures d’austérité sont extrêmement sévères, oui elles sont très douloureuses pour le plus grand nombre. Oui, les images de violences montrées à la télévision sont bien réelles. Mais elles sont circonscrites à la place de la Constitution (Syntagma, devant le Parlement) et aux rues avoisinantes, le touriste ne court aucun danger sauf celui d’aider le pays en y venant et, alors que pendant un an nous avons sillonné le pays et vu des merveilles, célèbres comme Delphes ou Cnossos, moins visitées des Français comme Ioannina, le Magne ou la Canée, ces sujets semblent ne pas intéresser grand monde. Alors puisque tel est l’unique centre d’intérêt, parlons des problèmes en montrant ce graffito dans la rue. Un ouvrier portant une pancarte "Je suis en grève" chasse d’un coup de pied dans le derrière un homme au ventre rebondi en complet et chapeau, politicien ou banquier, je ne sais. "Ouste!"
 
795h4 Métro d'Athènes. Non, il ne pleut pas dans les coul
 
Ce jour-là, il pleuvait sur Athènes. Mais cette dame est entrée dans le métro, oubliant de refermer son parapluie. Lorsque j’ai pris ma photo, cela faisait bien deux minutes qu’elle marchait ainsi. Il m’a fallu extirper mon appareil du fourre-tout où je l’avais protégé de la pluie tout en me débattant avec les diverses emplettes effectuées en ville, et malgré ce retard j’ai quand même réussi à déclencher avant que, se rendant enfin compte que les couloirs du métro étaient étanches, elle ne referme son inutile parapluie.
 
795i mes coiffeuses à Athènes
 
Je ne voudrais pas quitter Athènes sans un mot de publicité (gratuite!). À Melun, j’avais ma coiffeuse attitrée et chaque fois que j’allais faire tondre mes (rares) cheveux, la relation était amicale. Eh bien ici à Athènes, nous avons passé tant de temps que nous y avons pris nos habitudes. Et nous avons déniché un salon de coiffure sans prétention, aux tarifs plus que raisonnables, mais d’excellente qualité, tant pour Natacha que pour moi. Et, ce qui est aussi très important lorsque l’on confie sa tête à quelqu’un, les deux (charmantes) jeunes femmes qui y officient, Viki à droite sur ma photo, ainsi que son assistante à gauche, sont gentilles, attentionnées, sympathiques. Leur anglais étant limité, la conversation en grec est nécessairement basique, mais avec des gestes (modérés pour ne pas faire dévier les ciseaux), des mimiques et un peu de bonne volonté, on communique très bien. Pour qui, de passage à Athènes ou y résidant, voudrait une bonne adresse, c’est dans la galerie du n°56 de la rue Panepistimio.
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Published by Thierry Jamard
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 21:20

Il est temps de rejoindre notre camping-car. Notre chez nous, à Athènes. Lever à 3h30 (guère plus d’une heure de sommeil…), départ à 4h30, enregistrement à Orly à 5h30, décollage à 6h45.

 

794a Le jour se lève au-dessus des nuages

 

En ce début de mars, nous avons décollé depuis déjà une heure quand on voit le jour se lever au-dessus des nuages. En bas, la surface des nuages ondule, on dirait les rides de la mer, et dans l’obscurité c’est ce que je croyais, me demandant quelle route nous pouvions bien suivre. Mais au bout de quelques minutes de grosses protubérances ont apparu, et le jour s’est levé, dissipant tous les doutes.

 

794b Sommet enneigé vu d'avion entre Paris et Athènes

 

D’ailleurs, bien vite, les nuages ont disparu, laissant voir le sol. Lorsque nous survolons cette belle montagne, il est 7h30, je ne sais pas trop où nous sommes, parce que je ne sais pas quelle route nous suivons. Ce sont les Alpes, je pense. Il est trop tôt pour les Apennins si nous devons survoler l’Italie. Ou plutôt, comme je ne vois pas la mer alors que je suis à la gauche de l’avion, donc tourné vers l’est, ce seraient les Alpes Dinariques, en Croatie. J’irais bien voir au hublot de droite si la mer est à l’ouest de l’avion, Natacha près de moi est en train de lire, elle me laisserait passer, mais le passager, en bout de rangée, a sombré dans un profond sommeil, je ne veux pas le déranger. Mais de toute façon, à cette heure-ci, on est sûrement encore au nord de la mer.

 

794c Survols du Paris-Athènes

 

Il me vient une idée. S’il y a, plus tard, des endroits que je parviens à identifier d’en haut, je vais les prendre en photo, et puis pour rédiger mon article j’irai comparer mes images avec les vues satellites de Google Earth. J’ai placé, sur une vue Google Earth de la Grèce, dans des cercles jaunes, les endroits que j’ai reconnus. Il y manque, sur cette carte, une petite île, que je n’avais pas la place de marquer, entre Égine et l’aéroport. J’en parlerai tout à l’heure. On voit que l’on était au-dessus de l’Adriatique, et on s’est dirigé plus à l’est qu’Athènes pour ne pas survoler la capitale à basse altitude. On a contourné l’agglomération pour rejoindre l’aéroport international Eleftherios Venizelos par le sud.

 

794d1 La côte est de Corfou vue d'avion

 

794d2 La côte est de Corfou sur Google Earth

 

Systématiquement, je montrerai d’abord ma photo vue d’avion, suivie de la vue satellite de Google Earth. Il est 9h03, nous voyons la côte nord-est de Corfou, et en face c’est le continent, le sud de l’Albanie. La frontière avec la Grèce est un tout petit peu plus loin, en face du dernier quart sud de l’île. Très claire et transparente, la mer laisse croire, sur la vue satellite, qu’une étroite langue de terre relie Corfou à l’Albanie. Il n’en est rien, et la vue aérienne le montre.

 

794e1 lac de Limeni (Etolie Acarnanie) vu d'avion

 

794e2 lac de Limeni (Etolie Acarnanie) sur Google Earth

 

Ce très joli lac en forme de cœur dans son écrin de montagnes est le Limeni, en Étolie-Acarnanie. Nous sommes donc maintenant au-dessus de la Grèce continentale. J’ai avancé ma montre d’une heure, mais pour la France il est 9h13.

 

794f1 Pont de Rion et baie de Naupacte vus d'avion

 

794f2 Pont de Rion et baie de Naupacte sur Google Earth

 

9h19, heure de France. Nous voici devant l’endroit où le chenal est le plus étroit entre la Grèce du nord et le Péloponnèse. Dans l'article de ce blog où je parle de notre voyage aller vers la France, j'ai déjà montré une photo de cet endroit, mais de plus haut et dans l'autre sens. En 2004, à l’occasion des Jeux Olympiques, un superbe pont suspendu a été jeté entre les deux rives (Rion au sud et Antirion au nord), pont fort coûteux et hélas achevé un peu après la clôture des Jeux. À quelques kilomètres à l’est du pont (donc plus à droite sur ma photo), sur la rive nord (celle du haut sur la photo), se trouve la petite ville de Naupacte (Nafpaktos en grec), l’ancienne Lépante. C’est donc là, dans ce bassin que l’on voit sur ces deux images, que s’est déroulée la fameuse bataille navale le 7 octobre 1571 entre la flotte de la ligue chrétienne et la flotte ottomane du sultan. J’en ai longuement parlé ailleurs, je n’y reviens pas.

 

794g Montagnes du Péloponnèse vues d'avion

 

Seulement quatre minutes se sont écoulées. Nous longeons toujours ce golfe étroit et profond qui se creuse entre le continent et le Péloponnèse. Nous sommes un peu au sud, ces montagnes sont celles du Péloponnèse. Dans l’angle supérieur droit, on aperçoit le début d’une bien étroite plaine côtière, nous approchons de Corinthe et de son isthme.

 

794h1 Corinthe vue d'avion

 

794h2 Corinthe sur Google Earth

 

Il est 9h28 à Paris. Cette fois, nous sommes en vue de Corinthe. La ville moderne s’allonge le long de la mer. Sur ma vue d’avion, on remarque, sur la gauche, un énorme roc qui émerge de la plaine (et puis, en bas, près de la bordure de la photo, commence la montagne). Ce roc, c’est Acrocorinthe, la citadelle. Elle nous cache, à son pied vers le nord, la Corinthe antique, celle de saint Paul, reconstruite après avoir été rasée par les Romains lors de leur conquête. Mais de toute façon, de cette altitude, les ruines ne pourraient pas être distinguées.

 

794h3 l'isthme de Corinthe vu d'avion

 

794h4 l'isthme de Corinthe sur Google Earth

 

Tout de suite après, je déclenche de nouveau, mais en grand angle, pour voir les deux côtés de l’isthme. En bas, c’est le Péloponnèse. En haut, c’est l’Attique sur le continent. Un isthme vraiment très étroit. On comprend pourquoi, dès l’Antiquité, les hommes ont conçu le projet, parfois entamé, jamais réalisé jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, de percer un canal pour éviter aux navires de faire tout le tour du Péloponnèse, avec en prime une mer souvent mauvaise aux alentours du cap Ténare, tout là-bas, à la pointe sud. C’est à cause de ce grand détour et de la mer agitée que les Corfiotes, qui avaient construit spécialement une flotte pour aller en découdre avec les Perses aux côtés de tous les autres Grecs coalisés, sont arrivés à Salamine alors que la bataille était achevée…

 

794h5 le canal de Corinthe sur Google Earth

 

Parce que ce canal n’est pas visible sur mes photos prises d’avion et qu’il revêt une importance économique et historique énorme, j’ajoute ici une vue Google Earth très verticale qui permet de voir son tracé, une belle ligne plus sombre à l’endroit le plus étroit de l’isthme de Corinthe.

 

794i1 L'île d'Egine (golfe Saronique) vue d'avion

 

794i2 L'île d'Egine (golfe Saronique) sur Google Earth

 

Nous voici à présent, à 9h33, en vue de l’île d’Égine. Avec ses temples antiques et ses monastères, elle fait partie de notre programme de visites. Nous ne savons pas encore si nous ferons un tour par plusieurs îles du golfe Saronique et de la côte de l’Argolide ou si nous n’en verrons qu’une, mais s’il n’y en a qu’une ce sera celle-là.

 

794j1 L'île de Fleves (ouest Attique) vue d'avion

 

794j2 L'île de Fleves (ouest Attique) sur Google Earth

 

C’est elle, la toute petite île que je n’ai pu encercler de jaune sur ma carte. Elle est tout près de la côte ouest de l’Attique, à mi-chemin à peu près entre Le Pirée et le cap Sounion. Cette île, c’est Fleves (prononcer Flévès). Minuscule, sous l’aile blanche et orange de notre avion Easyjet, mais habitée. L’arrivée est prévue à 10h55 heure locale, soit à Paris 9h55, et il est 9h37. Le temps de prendre la piste, d’atterrir, de rouler au sol jusqu’au terminal, nous serons à l’heure.

 

794k L'arrivée à Athènes, aéroport Venizelos

 

Voilà, nous sommes presque arrivés. L’appareil a perdu de l’altitude, il a sorti le train, il a franchi l’autoroute. Quand, en voiture, on prend la bretelle qui sort de l’autoroute en direction de l’aéroport, on considère qu’on est arrivé. Alors en avion… Il est 9h41 au moment de la photo.

 

Athènes. Des lieux que nous connaissons. Nous y avons nos marques. Depuis si longtemps que nous y résidons, nous nous y sentons chez nous, nous sommes heureux de retrouver "notre" ville, la Grèce, notre camping-car. Mais tristes que nos familles, nos amis, soient si loin… Maintenant, nous allons poursuivre notre voyage.

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Published by Thierry Jamard
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 20:19
Hier 29 février, nous avons fait escale quelques heures à Amsterdam et en avons profité pour faire un saut de l’aéroport au musée Van Gogh. Or en attendant de prendre très tôt demain matin l’avion pour Athènes, nous passons la journée d’aujourd’hui et les deux nuits qui l’encadrent chez mes très chers sœur et beau-frère à L’Isle-Adam. C’est-à-dire tout près d’Auvers-sur-Oise où est mort Van Gogh et où il est enterré. Nous nous devions donc, ce matin, de nous rendre sur les lieux.
 
793a1 L'Oise à Auvers
 
793a2 L'Oise à Auvers
 
Comme son nom l’indique, Auvers-sur-Oise s’est développée au-dessus de la rivière, juste après le pont qui l’enjambe. Ce sont de doux paysages que nous traversons en cette matinée ensoleillée de la fin de l’hiver.
 
793b1 Van Gogh, lien entre Zundert et Auvers-sur-Oise
 
Vincent Van Gogh constitue le lien culturel et charnel qui unit les villes jumelées de Zundert pour les Pays-Bas et d’Auvers pour la France, où le grand peintre a commencé et terminé sa vie. Deux pays dont il me plaît de parler de la frontière commune, pour me faire prendre pour un ignare en géographie. Selon mon humeur du moment, ou bien je laisse mon interlocuteur rire de moi, ou bien j’évoque, après un temps, la frontière entre les deux parties de l’Antille de Saint-Martin…
 
793b2 Les tombes de Vincent et Théo Van Gogh à Auvers
 
Au cimetière d’Auvers, on ne peut imaginer une tombe plus simple, plus modeste, pour le grand Vincent et pour son frère aimé et attentionné Théo.
 
793c1 L'escalier classé de l'église d'Auvers
 
793c2 L'escalier classé de l'église d'Auvers
 
Mais faisons un très bref tour en ville. L’escalier qui monte vers l’église, du côté du portail principal, à l’ouest (alors que l’accès simple et de plain pied par la rue qui monte vers le cimetière est du côté de l’abside) est un bel escalier ancien présenté comme accès d’honneur et classé, inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1947.
 
793d1 L'église Notre-Dame d'Auvers-sur-Oise
 
Nous sommes au dixième siècle dans le Vexin français. Ces terres appartiennent au roi de France Philippe Premier, qui y fait construire ce qui ne doit être qu’une chapelle. Mais en 1131 son fils Louis VI le Gros en confie l’administration à l’abbaye Saint-Vincent, située dans le Valois, à Senlis. Elle restera six siècles et demi dans le giron de cette abbaye, jusqu’à la Révolution Française. Peu à peu, la chapelle devient église. En 1170, on en construit l’abside et le clocher, de 1190 à 1220 c’est la nef. En cette première moitié du treizième siècle, elle devient église paroissiale, et c’est un religieux de l’abbaye de Senlis qui, toujours, en sera le curé. Le pape Paul V, le 10 avril 1607, accorde à tous les fidèles qui auront visité dévotement cette église le jour de la Fête Dieu (60 jours après Pâques), une indulgence plénière pour la rémission de tous leurs péchés. Après des jours brillants où l’église a compté jusqu’à sept vicaires pour seconder le curé, c’est la décadence et, en 1771, alors qu’il n’y a plus qu’un seul vicaire, l’église doit vendre aux enchères ses bancs pour subvenir à ses frais d’entretien. La Révolution exige que les prêtres signent la Constitution Civile du Clergé. Il y eut beaucoup de prêtres réfractaires, mais à Auvers le curé et son vicaire signent docilement, en janvier 1791. Ainsi, après avoir été fermée, après avoir passé le temps de la Terreur, l’église peut reprendre cahin-caha son fonctionnement en lieu de culte.
 
793d2 L'église d'Auvers telle que sous l'œil de Van Gogh
 
Mais c’est évidemment grâce à l’un des plus célèbres tableaux de Van Gogh que cette église Notre-Dame d’Auvers est universellement connue. La Municipalité a eu l’excellente idée de placer un panneau représentant le tableau de l’artiste, là où Van Gogh avait installé son chevalet, ici devant l’abside gothique du douzième siècle (on le distingue vaguement en bas à droite de ma photo) et en d’autres endroits de la ville. On peut ainsi voir comment a été interprétée la réalité.
 
Dans le clocher, trois cloches : Madeleine-Marie date de 1733 et donne le mi. Van Gogh, mort en juillet 1890, n’a jamais eu l’occasion d’entendre les deux autres cloches, qui donnent le ré et le fa dièse, installées en 1891, quelques mois après sa mort.
 
793e Eglise Notre-Dame, Auvers-sur-Oise
 
Sut le flanc droit de l’église, le portail s’orne d’un beau tympan représentant la Vierge emportée par des anges. Je suppose qu’il s’agit de l’Assomption.
 
793f1 Eglise Notre-Dame, Auvers-sur-Oise
 
793f2 Eglise Notre-Dame, Auvers-sur-Oise
 
793f3 Eglise Notre-Dame, Auvers-sur-Oise
 
L’intérieur, la nef, les chapiteaux sont de style gothique classique. La grande rosace qui surmonte le portail, à l’ouest, a dû être entièrement refaite en 1876. Elle, Van Gogh l’a connue.
 
793f4 Eglise Notre-Dame, Auvers-sur-Oise
 
La chapelle latérale gauche est consacrée à saint Joseph. On peut admirer, sur l’autel, le grand tabernacle de bois doré qui date du dix-septième siècle.
 
793g Ste Anne et la Vierge dans l'église d'Auvers-sur-Oise
 
Avant de quitter l’église et de quitter Auvers-sur-Oise, je remarque encore, dans cette chapelle Saint Joseph, cette statue de sainte Anne tenant avec affection Marie, sa fille, par l’épaule.
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 19:02
Encore une grande exposition à Paris en ce début de 2012, "Exhibitions, l’invention du sauvage" au musée du quai Branly, qui démontre que le sauvage est une création due à un étonnement naïf face à l’inconnu, à l’étrange, mais aussi, surtout, à une intention politique consciente ou à un intérêt économique. Car on ne se limite pas ici à parler de l’indigène de pays lointains et peu explorés présenté comme le sauvage, mais il est question aussi de tous les individus présentant des particularités qui les rendent étranges, même s’ils ne viennent pas d’un autre continent.
 
792a1 Brigida del Rio, femme à barbe (1590)
 
L’Espagnole Brigida del Rio, "la femme à barbe de Peñaranda", est présentée comme curiosité. C’est bien une occidentale, puisque Peñaranda se trouve entre Salamanque et Avila. Nous voyons ici un tableau peint en 1590 par Juan Sánchez Cotán.
 
792a2a Procession américaine, Stuttgart, 1599
 
792a2b Procession américaine, Stuttgart, 1599
 
En 1599, au carnaval de Stuttgart, a été montré au public parmi les autres chars le "défilé de la Reine Amérique". L’exposition présente ici des reproductions d’aquarelles d’époque.
 
792a3 Inuit du Groenland montrés à Copenhague en 1654
 
Ces quatre Inuit (de gauche à droite Thiob, Cabelou 25 ans, Gunelle 45 ans et Sigjo, adolescente) ont été enlevés en 1654 dans l’ouest du Groenland pour être exhibés au Danemark. Mais l’homme, Thiob, meurt peu après son arrivée. Quand les trois femmes sont présentées au roi, il veut qu’elles soient instruites du christianisme, baptisées, et qu’elles apprennent la langue danoise, après quoi on devra les rendre à leur pays. Mais cela fait, on tarde à trouver un bateau vers le Groenland, et toutes trois meurent à Copenhague en 1659. La toile représentée sur ma photo est de 1654, donc lors de l’arrivée des Inuit (d’ailleurs, plus tard, l’homme était mort), et elle est attribuée à Salomon von Hager.
 
792b ambassadeurs, du Siam et de Guinée, fin 17e siècle
 
Ces deux estampes montrent des ambassadeurs étrangers venus en France à la fin du dix-septième siècle de ces pays qui suscitent la curiosité. Celui de gauche est Kosa Pan, ambassadeur du roi de Siam, venu pour rencontrer Louis XIV en 1786. Celui de droite est Dom Matheo Lopez, ambassadeur d’un roi de Guinée.
 
792c1 Femmes hottentotes, 19e siècle
 
L’anatomie de certaines femmes Hottentotes, peuple d’Afrique du Sud, dans la région du Cap, dont la forme des fesses très volumineuses est encore accentuée par une forte cambrure, a créé surprise, intérêt, curiosité en Europe. En effet, l’usage de certaines tribus voulait des femmes au postérieur et aux cuisses énormes, aussi les jeunes filles devaient-elles absorber d’énormes quantités de bouillie de céréales, de miel, d’huile d’arachide, et leur massait-on longuement chaque jour les fesses de beurre et d’onguents. Saartjie Baartman (à gauche ci-dessus), Hottentote née en 1789 dans la tribu des Khoekhoe, avait 14 ans lorsqu’elle est arrivée au Cap, où elle est devenue esclave. Elle a été amenée en Europe pour que l’on puisse exhiber, à Londres de 1810 à 1814, puis à Paris en 1814 et 1815, l’hypertrophie de ses fesses et de ses hanches. Mais aussi de son sexe car dans sa tribu l’usage était, lors de l’apparition des premières règles, de pratiquer sur la vulve deux incisions de chaque côté des petites lèvres et d’y insérer un caillou de plus en plus lourd, de façon à les étirer progressivement jusqu’à ce que le sexe atteigne quelquefois plus de 10 centimètres de long. C’est ce que l’on a appelé le tablier hottentot. Lors de la venue de Saartjie à Paris, une pièce de théâtre est créée, intitulée La Vénus hottentote. Fin 1815, au Muséum d’Histoire Naturelle, le zoologiste Cuvier l’examine, exhibée dans un amphithéâtre bondé (oui, zoologiste, mais il ne cherchait pas encore le chaînon manquant de Darwin entre le singe et l’homme, car né en 1809 Darwin n’avait encore que 6 ans et n’avait pas échafaudé sa théorie). Morte en décembre 1815 ou janvier 1816, elle va continuer à être objet d’étude, car son corps, acheté par Cuvier, va être moulé, mesuré, puis disséqué. Ses fesses dépassaient de son dos de 16,5 centimètres et ses hanches faisaient 45 centimètres de large.
 
Quarante ans plus tard, en 1855, on amène à Paris un groupe de Hottentots, parmi lesquels Stinée, à droite ci-dessus, photographiée par Louis Rousseau, le photographe du Muséum, en 1855. En effet, il a été chargé de tous les photographier, de face et de profil, tous vêtus sauf Stinée, la plus jeune, âgée de 32 ans.
 
792c2 Céphalomètre de Dumoutier (1842)
 
792c3 Tableau de l'évolution (vue raciste du 19e s.)
 
Darwin a publié sa théorie de l’évolutionnisme, mais entre les grands singes et l’homme blanc, doit se trouver un chaînon manquant. Il convient de le retrouver. Les scientifiques alors établissent un catalogue de races et de sous-races, cherchant à démontrer que l’homme noir est ce chaînon manquant. C’est une classification très utile pour justifier le colonialisme. C’est pour procéder à l’établissement de ce tableau hiérarchisé des races que l’on relève toutes les mesures possibles, par photographie, par moulage sur nature, et aussi avec le céphalomètre (appareil à mesurer la tête construit en 1842 par Gravel, photo ci-dessus) de Pierre Dumoutier, médecin spécialiste du moulage et des mesures. Les bustes moulés servent aussi de modèles aux artistes. La seconde photo ci-dessus présente un tableau destiné à prouver l’évolution darwinienne, mais situant l’homme noir entre le singe et l’homme blanc.
 
792c4 Singe assis sur le livre de Darwin et sur la Bible (1
 
Ce bronze de Hugo Rheinhold, fondu en 1893, représente un singe assis sur le livre de Darwin et sur la Genèse, premier livre de la Bible, et contemplant un crâne. Pour Darwin, l’homme est l’arrière-petit-fils du singe ou son cousin, fruit de l’évolution de l’espèce et de la sélection naturelle. Mais dans la Genèse c’est Dieu qui crée l’homme avec de la glaise. L’Église ne peut donc admettre, en cette fin du dix-neuvième siècle, la théorie évolutionniste qu’ont adoptée la majorité des scientifiques de l’époque. D’où l’air perplexe de ce petit singe devant un crâne d’homme. Il se demande s’il est de la même famille.
 
792d1 Danse funèbre siamoise (vers 1830)
 
Cette reproduction d’une lithographie des alentours de 1830 est intitulée Danse funèbre de jongleurs siamois. L’intention de son auteur est claire lorsque l’on voit le ridicule de la présentation, et qu’il annonce dans ces conditions une danse funèbre quand on considère le regard porté sur la mort en Occident.
 
792d2 Présentation d'Indiens Iowa à Louis-Philippe (1845)
 
Karl Girardet a peint en 1845 ce tableau qui représente le roi de France Louis-Philippe assistant à une danse d’Indiens Iowa dans le salon de la Paix au palais des Tuileries, le 21 avril 1845. Peut-être faut-il voir là moins une "exhibition de sauvages" qu’une curiosité folklorique. Toutefois, je suis très loin d’être sûr que ces Indiens soient venus de leur plein gré. Cela me rappelle pourtant un livre de ma bibliothèque, le journal de bord tenu par Bougainville lors de son tour du monde de 1766 à 1769. Lors de son escale longue à Tahiti, il a appris quelques mots de la langue locale, et a accepté d’emmener à son bord Aotourou, un indigène qui l’en priait. Il ne s’agit donc pas d’une capture. Ledit Aotourou, qui ne s’imaginait pas le monde si vaste, a été très déçu de voir que la France était si loin de son île, mais l’expédition ne pouvait pas faire demi-tour, et ainsi s’est-il retrouvé à Versailles, où il a été présenté à Louis XVI et dont il a sans mal pris tous les usages, raffolant de l’opéra, mais une seule chose lui est restée insupportable jusqu’au bout, le port de chaussures. Rien de commun, donc, entre le Tahitien Aotourou venu libre au temps des Lumières où la science découle de la philosophie, et les Indiens Iowa amenés au temps de scientifiques dont la recherche pure est détachée de la philosophie.
 
792e1 Noir présenté dans une ménagerie (1894)
 
792e2 Noirs exhibés comme sauvages (1899)
 
Le pire, ce sont les hommes et les femmes montrés comme des animaux. Non pas des êtres humains particuliers, mais carrément des bêtes en cages, ou dans des grottes. On voit ici (photo du haut) une ménagerie avec un buffle sur la droite, des perroquets sur des perchoirs, un éléphant à l’arrière-plan et sur scène un Noir portant un crocodile sur ses épaules, présenté au public par le "dompteur" blanc. Au premier plan, un petit garçon effrayé est rassuré par sa grande sœur (tableau de Paul Friedrich Meyerheim, 1894).
 
L’autre image est la reproduction d’un dessin de 1899 par William T. Maud réalisé dans le cadre de la présentation de "L’Afrique du Sud sauvage à Earl’s Court", dessin intitulé Un coup d’œil aux Indigènes. Au zoo de Vincennes, la fosse aux ours est meublée de rochers, et ici pour les sauvages d’Afrique du sud on a aménagé une hutte primitive. Les figurants, importés comme des fauves, sont priés de jouer le jeu et de se montrer tels que le public les souhaite. Fort heureusement, le regard sur certaines ethnies et certaines civilisations a changé aujourd’hui. Insuffisamment bien souvent, mais il y a progrès. Toutefois, il m’est arrivé de me dire, en lisant certains guides de voyage, que l’éditeur se doit, pour vendre sa marchandise, de montrer ce que le lecteur s’attend à trouver. Je ne parle pas ici dans le vide, je pense à quelques exemples précis. Par exemple, je connais un peu la Biélorussie, le pays de Natacha. Les paysans n’y ont sans doute pas, pour la plupart, le niveau d’instruction qui s’est répandu aujourd’hui dans les campagnes françaises, néanmoins ils ne sont pas analphabètes, leurs contacts avec la ville sont extrêmement fréquents, bref ils ressemblent à des agriculteurs de chez nous au vingt-et-unième siècle. Mais dans un certain guide de Gallimard, il y a une photo montrant des êtres auprès de qui ceux de L’Intérieur de paysans au vieux joueur de flageolet, de Le Nain, semblent des aristocrates et ceux des tableaux de Brueghel l’Ancien des intellectuels. Il convient de ne pas détromper ceux qui s’attendent à trouver dans cet état le produit des kolkhozes.
 
792e3a exhibition d'un homme-chien et son fils (1873)
 
792e3b exhibition d'un homme-chien et son fils (1873)
 
Cette affiche lithographiée de 1873 propose au public d’aller voir l’Homme Chien et son fils pour un franc par personne (deux francs le vendredi), tous les jours de 13h à 16h30 et de 20h30 à 23h au Tivoli Waux-Hall, place du Château d’Eau. On exhibe donc à l’égal les personnes d’ethnies peu connues ou inconnues du grand public français et celles qui, pour diverses raisons naturelles, sont difformes ou présentent des caractères particuliers.
 
792f1 Indiens Galibis exhibés à Paris (1882)
 
Présentant cette affiche lithographiée, œuvre de Jules Chéret en 1882, l’exposition lui adjoint un commentaire que je préfère retranscrire ici textuellement : "En 1882, des familles d’Indiens Galibis sont amenées de Guyane et du Surinam jusqu’au jardin zoologique d’Acclimatation à Paris. Elles attirent près de 400 000 visiteurs. En 1892, de nouveaux Galibis arrivent à Paris. Ils sont exhibés comme des sauvages à moitié nus, comme le suggère cette affiche, mais trois meurent de maladie lors de leur exhibition dans le Jardin d’acclimatation. Ils seront enterrés sur le lieu même de l’exhibition. Pourtant, le ’spectacle’ continue. De ce récit dramatique, Gérard Collomb a collecté en Guyane, au début des années 1990, des témoignages transmis de génération en génération parmi les Indiens : ‘Ils avaient été enfermés pour que les Blancs puissent les voir. Personne n’avait le droit de sortir. Chaque jour les Blancs se rassemblaient pour les regarder.’ …un voyage exceptionnel dans les mémoires".
 
Très, très loin de moi l’intention de minimiser l’horreur de ces captures, de ces transferts autoritaires, de ces exhibitions inhumaines avec mise en scène. Mais je mets seulement en doute ces témoignages, car les Blancs de Guyane, si c’est d’eux qu’il s’agit quand on dit qu’ils se rassemblaient pour les regarder, en voyaient quotidiennement, de ces Indiens qu’ils faisaient travailler pour eux, et s’il s’agit des Blancs de Paris, à une époque où les informations ne circulaient pas si bien à travers le monde, surtout chez les populations restées hors du développement technique des Occidentaux, les Indiens de Guyane ne devaient guère avoir les moyens d’apprendre que des centaines de milliers de badauds contemplaient leurs congénères comme des bêtes.
 
792f2 Pygmée congolais exhibé aux USA (1904-1906)
 
De plus en plus près de nous, en 1904 cette fois-ci, avait lieu à Saint-Louis, aux États-Unis, une exposition universelle. À cette occasion, on y a amené Ota Benga, un Pygmée du Congo. Puis on l’a transféré en 1906 au zoo du Bronx où, enfermé dans une cage voisine de celle d’un orang-outan, il n’était plus comparé à un animal, il ÉTAIT un animal sous les yeux des visiteurs. Tout le monde, cependant, ne le voyait pas de cet œil, et une partie de l’opinion publique, derrière le clergé, a élevé une protestation humanitaire, obtenant qu’il soit libéré et hébergé dans un orphelinat. Ce n’était pas la panacée, mais c’était plus humain. Puis il ira travailler dans une manufacture de tabac en Virginie. Mais en 1916, il apprend que jamais plus il ne pourra retourner en Afrique, et préfère se suicider. Il avait alors 32 ans.
 
792g1 Villages annamites à Lyon (1894)
 
Cette affiche lithographiée a été réalisée en 1894 par Francisco Tamagno pour l’exposition coloniale de Lyon. Présentant le village annamite, elle était montrée à côté d’une affiche de village africain que je ne publie pas (je ne peux tout montrer). Comme je l’ai fait tout à l’heure, je recopie textuellement ici le texte placé auprès des deux affiches. "Deux affiches furent réalisées pour l’Exposition coloniale de Lyon de 1894 proposant des ‘villages d’indigènes’, mais alors que l’affiche du village noir, avec cette femme aux seins nus, promet un voyage dans l’Afrique exotique et guerrière, celle du village annamite parle d’une civilisation à découvrir. Une hiérarchie des peuples est ainsi exposée aux visiteurs. Les premiers s’exhibent, les seconds ‘travaillent’ devant les visiteurs. Autant de signes qui suggèrent aux visiteurs qu’il existe une hiérarchie des cultures au sein de l’empire colonial français. D’autant plus qu’un enjeu politique est présent : le Dahomey vient juste d’être conquis par la France, dans un contexte où l’opinion est peu favorable à l’expansion coloniale, il faut désormais promouvoir cet empire africain en construction et vanter la ‘diversité’ des peuples placés sous l’autorité de la République". Je n’ai à ce sujet aucun doute, dans les exhibitions privées il s’agit de gagner le plus d’argent possible, dans les expositions publiques il y a toujours un arrière-plan politique. Mais je vois mal comment, pour justifier la conquête du Dahomey, on montre que les pays africains sont belliqueux et ne sont bons qu’à être exhibés, tandis qu’en Asie du Sud-est les indigènes sont travailleurs et productifs.
 
792g2 Assiette souvenir, expo universelle, Paris 1900a
 
À l’occasion de l’exposition universelle de 1900 qui avait lieu à Paris, avaient été éditées des assiettes souvenirs en faïence portant des dessins humoristiques imprimés. Leur humour est fortement teinté de racisme. Sur celle que je montre, un gamin dit à son copain "Regarde donc, c’qu’il a l’air triste, ce nègre", à quoi l’autre répond "Dame, un nègre, ça a les idées noires". Une autre assiette montre une femme africaine en boubou, assise à terre sur une natte dans une case, et des visiteurs blancs, en chapeau européen, se penchent pour la regarder à l’intérieur. "C’est la femme du chef soudanais, dit l’un. Il en a 4 comme ça. – Oh le malheureux!…" soupire l’autre. Pourtant, autant que je sache, bien des Blancs des colonies ont amplement profité des femmes africaines.
 
792g3 Village alsacien à Nancy (1909)
 
À côté de cette affiche du village alsacien à l’exposition de Nancy de 1909, dessinée par Splinder, un commentaire explique que dans une France régnant sur un Empire colonial et prônant l’uniformisation et la disparition des particularismes régionaux et coloniaux, il convenait de faire voisiner dans les expositions des minorités telles que les Bretons ou les Savoyards avec des villages africains. "Les cultures locales ou celles des populations colonisées sont amenées à disparaître et donc à être exhibées avant de se fondre dans une identité unique", peut-on lire. Soit. Je sais bien qu’en ce début de vingtième siècle on châtiait encore les gamins qui, à l’école, parlaient la langue bretonne, la langue occitane, les dialectes picard, bourguignon ou auvergnat. Ou la langue allemande dans la Lorraine de Nancy restée française. Mais depuis la défaite de 1871, la Lorraine de Metz et toute l’Alsace depuis Wissembourg jusqu’à Saint-Louis en passant par Strasbourg, Colmar et Mulhouse, avaient été annexées par l’Allemagne. Même si elle rêvait d’une revanche et de la récupération de ces provinces, la France de 1909 ne pouvait en envisager l’uniformisation dans le creuset français. Et moins encore la ville de Nancy que Paris, pour qui les us et coutumes lorrains ou alsaciens étaient plus chargés de signification que les usages parisiens. L’intention de ce village alsacien qui voisinait avec des villages africains était donc beaucoup plus folklorique que l’on ne veut bien nous le dire. À moins qu’il n’ait été souhaité de montrer qu’au-delà des particularismes régionaux, l’Alsace qui nous a été prise est beaucoup plus proche de nous (et des Lorrains de Nancy) que ces Africains que nous possédons encore.
 
Je terminerai là notre visite de cette exposition sur l’invention du sauvage. J’ai lu un jour un livre d’un auteur roumain, Mircea Eliade je crois (mais je n’en suis pas sûr, et je ne sais plus le titre de l’ouvrage) critiquant vertement les zoos humains des années 1930. Ces exhibitions ont continué jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. Ensuite, elles n’ont plus été qu’épisodiques, la toute dernière ayant lieu à Bruxelles en 1958 mais, sous la pression des violentes critiques, les organisateurs seront contraints de fermer les villages congolais. S’ouvre à ce moment-là l’époque où les peuples colonisés vont accéder à l’indépendance. Mais ouvrons nos oreilles, nous comprendrons que le racisme n’a pas disparu, hélas.
 
Puisque cette exposition avait lieu au Musée des arts premiers du quai Branly, nous avons profité de notre présence sur place pour aller jeter un rapide coup d’œil, en désordre et au hasard, dans quelques salles des expositions permanentes. Je vais en montrer maintenant quelques images, mais à défaut d’avoir approfondi ce que j’ai vu elles ne sont guère porteuses de sens. Tant pis, j’ai au moins plaisir à les voir même sans toujours les comprendre bien.
 
792h1 Effigie masculine indonésienne (fin 19e s.)
 
Ce monsieur assez indécent vient, nous dit-on, du centre de Nias (qui est une île indonésienne à l’ouest de Sumatra) dans le cours moyen de la rivière Susuwa. Il date de la fin du dix-neuvième siècle.
 
792h2 Effigie masculine, Sumatra, fin 19e siècle
 
Cette effigie masculine en pierre date de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième, et elle provient d’Indonésie, Sumatra, région du lac Toba, population Pakpak simsim.
 
792h3a Aristocrate de Sumatra chiquant (milieu 19e s.)
 
792h3b Aristocrate de Sumatra chiquant (milieu 19e s.)
 
J’aime beaucoup cette autre statue de pierre, un peu plus ancienne (milieu du dix-neuvième siècle), cette femme manifestement aristocratique avec sa chique dans la joue gauche. Elle aussi est indonésienne de Sumatra, mais de la région de Barus, population Toba. C’est son mari qui a commandité le portrait de Ronggur ni Ari boru Barutu (nom compliqué…) représentée avec une boîte rituelle dans chaque main, l’une pour les feuilles de bétel, l’autre pour la chaux. J’avais lu quelque part que l’usage de chiquer des feuilles de bétel avec de la chaux comme catalyseur était un usage très répandu dans beaucoup de pays asiatiques, avec des propriétés stimulantes et aphrodisiaques.
 
792i1 Couperet rituel du Tibet (14e ou 15e siècle)
 
Cet objet, qui remonte au quatorzième ou au quinzième siècle, est un couperet rituel originaire du Tibet.
 
792i2 Bure kalou des Fidji, édifice cérémoniel
 
Nous voici dans une des îles Fidji, peut-être Taveuni. Cette construction en fibre de coco tressée date du milieu du dix-neuvième siècle et représente fidèlement un bure kalou, ces édifices cérémoniels où demeuraient les prêtres. La fibre de coco est un matériau sacré en Polynésie. En tressant les fibres, hommes ou femmes récitaient les généalogies qui remontaient jusqu’aux dieux, ce qui avait pour effet de charger l’objet de pouvoirs. Je lis qu’en outre, lors des cérémonies, le bure kalou recevait le souffle divin par l’intermédiaire d’une écorce blanche ou d’une figure de bois, ou d’ivoire de cachalot, que l’on plaçait à l’intérieur.
 
792i2 Chapeau de mariée (nord Laos, 20e siècle)
 
Ce couvre-chef du vingtième siècle est une coiffe de femme mariée de la population Akha Loïmi du nord du Laos. Elle est faite d’argent, de bambou, de coton, de pièces de monnaie, de métal, de graines, de laine, de fourrure d’écureuil, de plastique…
 
792i4 Couverture du Vietnam représentant des avions
 
Cette couverture de la province de Lam Dong au Vietnam et datant de la seconde moitié du vingtième siècle servait de manteau à la saison froide. Sa décoration est faite de motifs figuratifs stylisés. À l’origine, les motifs étaient géométriques sur ces couvertures tissées sur un petit métier tenu par le dos et les pieds de la tisserande. Depuis qu’elles en sont venues aux motifs figuratifs, les femmes tirent leur inspiration de ce qu’elles voient au quotidien. Ainsi, avec la guerre dans les années 1960, les sujets sont souvent devenus des armes, des hélicoptères ou, comme ci-dessus, des avions.
 
792j1 Ex-voto d'Alep et d'Irak
 
Ici, j’ai regroupé sur une seule image trois séries d’ex-voto. Sur la première ligne, ils appartiennent à la population syriaque d’Alep, en Syrie. Ceux de la deuxième ligne proviennent de la communauté musulmane chiite de Kadhimain, en Irak. Enfin, c’est de la population arménienne d’Alep que viennent les ex-voto de la ligne du bas. Tous sont en argent, sauf un en or dans la série musulmane (le tout petit en quatrième position, on le reconnaît facilement à sa couleur).
 
792j2 Plaque d'agate juive d'Iran, allumage de menorah
 
Nous terminons notre rapide visite avec cette plaque d’agate de la communauté juive de Mashhad en Iran, représentant une scène d’allumage de bougies de menorah (le chandelier à sept branches).
 
Et voilà. Cette visite au quai Branly sera la dernière de notre séjour à Paris.
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 17:40
791a Paris, Cité des Sciences et de l'Industrie
 
La Cité des Sciences et de l’Industrie, porte de la Villette à Paris, présente une exposition temporaire sur les Gaulois, ce peuple celte qui occupait le territoire de la Belgique et de la France d’aujourd’hui. D’ailleurs, le nom de France (ou plutôt Francie) n’apparaît qu’avec la fin des Carolingiens, et une bonne partie de l’Europe continuera à appeler Gaule la France jusqu’à la Renaissance. De plus, jusqu’à aujourd’hui, en grec moderne la France, c’est η Γαλλία (Gallia). Cette belle, grande exposition s’adresse aussi bien aux adultes qu’aux plus jeunes enfants, ce qui a amené les auteurs à introduire des explications qui partent du très simple pour aller jusqu’au plus savant et à adopter une démarche très pédagogique. Quoique les pièces présentées soient nombreuses, en provenance de toute la France, rares, instructives, la présentation ne se prive pas d’y adjoindre des copies des pièces que l’on n’a pu se procurer, des photos, etc. Le tout en fait une visite dense et très intéressante.
 
791b1 publicité de savon utilisant les Gaulois
 
791b2 publicité de bière utilisant les Gaulois
 
791b3 emballage de cigarettes Gauloises
 
On commence par voir ce que représente la Gaule, ce que représentent les Gaulois dans l’imaginaire. Pendant deux siècles, on a enseigné dans les écoles de France et de l’Empire Colonial "nos ancêtres les Gaulois". Cela n’a pas manqué de laisser des traces. On peut voir de cela bien des preuves. Ci-dessus, une illustration réalisée vers 1920 pour une carte postale publicitaire pour du savon, des Savonneries d’Alesia. Pour ma part, j’aurais préféré choisir le nom de Gergovie, une victoire, puisque le nom n’est pas justifié par l’établissement à Alise-Sainte-Reine ou aux alentours de la rue d’Alesia à Paris. L’autre gravure publicitaire datant des environs de 1930, à Nancy, vante les mérites de la bière Maxeville, …la plus ancienne. Enfin il y a, bien entendu, les Gauloises, ces cigarettes au paquet bleu orné d’un casque ailé.
 
791b4 utilisation politique (Vichy) des Gaulois
 
En 1942, le régime de Vichy choisit Gergovie pour y célébrer une cérémonie. Ainsi, entre l’unité nationale créée par Vercingétorix et celle voulue par le Maréchal avec ces chantiers de jeunesse, creuset d’unité, il y aurait continuité de l’histoire de France. De plus, Vichy n’est pas bien loin de Gergovie.
 
791c1 photo de sculptures gauloises
 
791c2 Sculpture gauloise
 
On a extrêmement peu de représentations des Gaulois par eux-mêmes. On peut voir, dans l’exposition, les copies de quatre Gaulois trouvés sur le site d’une résidence aristocratique, en Bretagne. Puisque ce ne sont que des copies, je préfère publier la photo des originaux. La statue de gauche, représentée plus grande, porte le collier typique des Gaulois, le torque, et joue de la lyre, ce qui fait penser qu’il doit s’agir d’un barde. Sur ma deuxième photo, cette tête en grès blanchâtre recouvert d’une patine grise n’est pas datée, mais elle représente une divinité gauloise, ce qui est exceptionnel parce que, semble-t-il, les Gaulois, à la différence des Grecs ou des Romains, ne représentaient pas leurs dieux sous des formes humaines. On suppose qu’ils disposaient de statues de culte en bois placées dans les sanctuaires, et que le temps les a fait disparaître.
 
L’exposition publie aussi le texte d’un manuel scolaire d’histoire (le célèbre Malet et Isaac), classe de cinquième, programmes de 1931 : "Les Gaulois du premier siècle étaient bien différents de leurs ancêtres, ces farouches conquérants qui, deux ou trois cents ans auparavant, avaient terrorisé l’Italie et la Grèce".
 
Cela se réfère à deux événements principaux dont le premier se situe en 390 avant Jésus-Christ. Les Gaulois de Brennus marchent sur Rome, les soldats romains effrayés par leurs cris et leur allure farouche se débandent, se barricadent sur la colline du Capitole, abandonnant les femmes, les enfants, les vieillards dans la ville. Les Gaulois arrivent, massacrent la population, procèdent au sac de Rome puis, nuitamment, dans le plus grand silence, gravissent le Capitole si discrètement que même les chiens n’ont pas bougé, mais les oies se sont mises à cacarder et à battre des ailes, réveillant les soldats, sauvant Rome. Les Gaulois ont accepté de repartir en échange d’un lourd tribut. La balance utilisée pour peser la somme d’or convenue était truquée, une plaque de plomb lestant le plateau des poids et provoquant une protestation des Romains. "Vae victis" ("Malheur aux vaincus"), s’est alors écrié Brennus, jetant en outre son épée dans la balance.
 
Un peu plus d’un siècle plus tard un autre Brennus, ou peut-être les historiens ont-ils confondu les noms, arrive en Macédoine en 279 avant Jésus-Christ avec une puissante armée, vainc l’armée macédonienne, ravage le pays puis, déclarant que les dieux sont assez riches pour donner aux hommes, il marche sur Delphes. Mais la vallée au creux de la montagne possède des terres riches d’élevage, de fruits, de vignes et les Gaulois fatigués par leurs conquêtes ont abusé de la bonne chère et surtout du vin. Entrés dans le sanctuaire de Delphes, ils ne l’ont pas pillé comme ils l’avaient prévu, ont été vaincus, et la Retraite de Russie, avec Napoléon, a été à l’image de leur retraite vers la Gaule.
 
Cela, c’est avéré. Les Gaulois ont en effet terrorisé l’Italie et la Grèce. Mais ensuite, Malet et Isaac dérapent complètement. "Au contact des Grecs de Marseille et des Romains, ils s’étaient à demi civilisés, pratiquaient l’agriculture, l’industrie et le commerce. Toutefois la civilisation gauloise n’était pas comparable à la civilisation grecque ou romaine. Les villes de la Gaule n’étaient que de grands villages, entourés d’une muraille grossièrement construite ; on n’y trouvait aucun monument, mais seulement un assemblage de huttes, en terre sèche ou en claies de bois. On ne connaît aucune œuvre d’art due aux Gaulois avant la conquête romaine". Nous allons voir à quel point tout cela est faux. Certes, le géographe grec Strabon (58 avant Jésus-Christ – vers 25 après Jésus-Christ) nous dit que la race gauloise "a la manie de la guerre, elle est irascible et prompte à en venir aux mains, mais au fond simple et pas méchante". Ce qui ne veut pas dire sauvage et primitive.
 
791c3 Répartition des peuples gaulois
 
D’abord, il faut savoir que s’il y a une certaine unité de langue, les Gaulois ne sont pas un peuple organisé en nation. En premier lieu, il y a la Provincia Romana (Province Romaine, dont le nom s’est déformé en Provence), en rose sur la carte, romanisée dès 118 avant Jésus-Christ, tandis que le reste est divisé en soixante peuples. À l’image de l’Angleterre opposant le Labour et les Conservateurs, ou des États-Unis opposant les Républicains et les Démocrates, Rome voyait s’affronter deux partis, deux tendances, deux hommes. Mais entre les Gaulois et les Français d'aujourd'hui, chez qui dix candidats à la présidence de la République s’entre-déchirent tandis que soixante millions de Français pensent chacun différemment de tous les autres, il y a une continuité remarquable, les dissensions entre Gaulois leur ayant coûté fort cher face à César mais ne prouvant nullement un déficit de civilisation. Cette soixantaine de peuples ont légué à la France environ 200 mots de notre vocabulaire et près de 4000 noms de lieux.
 
791d1 Repérage aérien de sites gaulois
 
791d2 méthode de fouilles archéologiques
 
Notre connaissance de la Gaule et des Gaulois s’est grandement améliorée grâce aux repérages aériens et à la télédétection par laser. La première photo, prise d’avion, montre les traces dans le paysage d’une villa gauloise. Les siècles et les millénaires peuvent passer, lorsqu’un fossé a été creusé, la nature du sol au-dessus de son tracé, l’humidité retenue, ne seront jamais les mêmes qu’ailleurs, déterminant une couleur différente de la végétation ou de la terre. La télédétection par laser permet de savoir ce qu’il y a en profondeur dans le sol, sans avoir à le retourner, sans le toucher. Mais lorsque l’on veut récupérer ce que l’on a détecté, alors il faut creuser. En plusieurs endroits, l’exposition montre des simulations de fouilles (seconde photo ci-dessus), accompagnées de questions pour aider les scolaires (et les autres) à l’observation.
 
791d3 Maquette d'un village gaulois
 
La photo ci-dessus montre un village gaulois reconstitué. Un village, pas une ville, comme le voudraient nos historiens de tout à l’heure. Il y a de grandes différences architecturales selon la région, mais ce que l’on retrouve le plus souvent ce sont des poteaux de chêne équarris plantés dans le sol et supportant des murs de fines branches entrecroisées crépis de torchis, une pièce unique étant subdivisée par des poteaux. Le toit est constitué d’une épaisse couche de chaume ou de planchettes de bois. Il y a généralement peu d’ouvertures. Certes, ce n’est pas de la pierre, mais les peuples nordiques, Suédois, Norvégiens, Finlandais, Canadiens, etc., construisent en bois aujourd'hui et ne souffrent pas d’un déficit de civilisation. Mais on voit sur la maquette établie d’après des relevés au sol – ce n’est pas une œuvre d’imagination– le bel ordonnancement des potagers et jardins, des bâtiments de ferme.
 
791d4 reconstitution structure d'un mur d'oppidum gaulois
 
Quant à la "muraille grossièrement construite", elle relève d’une technique très élaborée. Les villes fortifiées, ou oppida (singulier oppidum), se développent à partir du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Chacun des soixante peuples en possède un ou plusieurs dont la superficie couvre couramment plus de 100 hectares, et même jusqu’à 400, ce qui fait que les fouilles ne peuvent être que lacunaires. L’oppidum est protégé par un puissant rempart, le murus gallicus, de plus de 5 mètres de haut, fait de pierres et de poutres entrecroisées assemblées avec de gros clous de 200 grammes chacun, et de la terre bien tassée pour combler les vides. Comme les villes sont étendues le mur est long, et nécessite donc au moins cinquante mille clous, soit dix tonnes de métal. Certains remparts font plus de cinq kilomètres de long (je calcule : 100ha font un kilomètre carré, soit un carré de 4km de périmètre ou un cercle d’une circonférence de 3,145km, mais avec 400ha on atteint 8km pour le carré et plus de 7 pour le cercle, ce qui fait de bien longs murs). Cette architecture n’est par établie au hasard, chaque poutre a une place et une position calculées. Ce qui était construit dans un tel espace ne pouvait ressembler à un gros village. Dans les années 1930, les connaissances sur la Gaule étaient très réduites en l’absence des techniques contemporaines et du fait que les traces laissées par une civilisation du bois ne sont pas visibles comme le Parthénon ou le Colisée et que le sous-sol ne révèle quelque chose qu’à un œil averti, mais cela ne peut justifier un tel dénigrement, avec des mots très forts.
 
791d5 Etude du caramel alimentaire
 
Les aliments qui sont restés attachés au fond des récipients lors de cuissons prolongées, dits caramel alimentaire, nous renseignent sur ce que mangeaient les Gaulois, c’est-à-dire non seulement la nature des viandes, légumes, céréales ou fruits, mais aussi la manière dont ils étaient accommodés et cuisinés.
 
791e graines des cultures gauloises
 
On retrouve des graines imbibées (la boue au fond d’un puits, à Saint-Denis, a conservé plus de 2000 ans des graines de ronces, des noyaux de prunelles et de merisier, des noisettes), des graines carbonisées (à Mondeville, dans le Calvados, une Gauloise avait jeté dans un fossé des petits pois qu’elle avait laissé brûler) et des graines minéralisées (des pépins de raisin qui ont résisté au transit intestinal se sont retrouvés dans des crottes humaines où des sels minéraux ont remplacé les composés organiques, permettant à ces pépins minéralisés de traverser les siècles, mais comme les Gaulois n’utilisaient pas de latrines on n’a retrouvé que rarement trace de leurs excréments, seuls quelques uns à Bourges). Ces découvertes, ajoutées à l’étude du caramel alimentaire retrouvé dans les poteries, ont permis de reconstituer un tableau des plantes cultivées et utilisées par les Gaulois.
 
791f crânes d'animaux de ferme gaulois
 
En haut, un crâne de cheval et un crâne de mouton, tandis qu’en bas ce sont ceux d’un porc et d’un bœuf. La découverte de squelettes d’animaux dans les fermes permet de savoir quelles espèces étaient élevées, et les ossements dans les dépôts d’ordures informent sur les viandes consommées. Les Gaulois utilisaient les chevaux comme montures mais aussi, au même titre que les bœufs, en attelages de trait, de labour, de hersage. Les archéozoologues ont remarqué des déformations du squelette dû aux jougs. Ils notent, en outre, que pour être les mêmes espèces que celles que nous connaissons, les animaux de cette époque étaient plus petits que ceux d’aujourd’hui. Quant aux sangliers, il faut croire que la réserve de Babaorum, Aquarium, Laudanum et Petibonum où vit Obélix est privilégiée, parce que les Gaulois n’en mangeaient presque pas. Seule une petite élite aristocratique s’adonnait à la chasse, le reste de la population manquant de temps pour ce loisir et d’argent pour s’offrir l’équipement nécessaire. On mangeait également peu de poisson.
 
791g1 modèles de casques gaulois
 
791g2 épée gauloise
 
Ces casques, tout brillants et tout beaux, sont évidemment des reconstitutions effectuées à partir de représentations sur des monnaies. Les armuriers gaulois étaient appréciés comme les meilleurs de l’Antiquité et leurs productions étaient très réputées à l’étranger. Entre autres, leurs épées étaient à la fois tranchantes comme des rasoirs, légères et souples, grâce à la technique du corroyage qui consiste à replier et marteler successivement le métal. Quant aux fourreaux ils étaient faits de très fines tôles d’une épaisseur d’un demi-millimètre, serties. Cette épée pliée de fer est datée entre le troisième et le premier siècle avant Jésus-Christ. Elle vient du site de Gournay-sur-Aronde, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Compiègne.
 
791g3 modèles d'outils gaulois
 
Les Gaulois ont inventé la faux qui permet une récolte plus efficace mais aussi permet de couper le foin à engranger. Également la meule rotative grâce à quoi il faut quinze fois moins de temps pour moudre une même quantité de farine. Les Gaulois sont passés maîtres dans la fabrication d’un outillage en fer performant. Le conquérant a su s’inspirer de leur avancée technique. Alors, quand Malet et Isaac prétendent que c’est au contact des Grecs et des Romains qu’ils "s’étaient à demi civilisés, pratiquaient l’agriculture, l’industrie et le commerce", on croit rêver…
 
791h1 figurine de cheval (Gaule)
 
791h2 figurine de sanglier (Gaule)
 
Ce petit cheval du premier siècle avant Jésus-Christ et fait d’un alliage cuivreux provient de l’oppidum de Jœuvres, au sud-ouest de Roanne dans le département de la Loire. Quant à ce sanglier de bronze, il date du troisième siècle avant Jésus-Christ et il a été découvert entre les communes de Chiddes et La Rochemillay en Saône-et-Loire, non loin au sud-ouest d’Autun.
 
791h3a Carnyx (instrument de musique gaulois)
 
791h3b Instrument de musique gaulois (carnyx)
 
Un carnyx est un instrument de musique à vent, sorte de grande trompe de deux mètres de long que l’on tenait verticalement, la partie décorée que je montre sur les photos ci-dessus étant le pavillon. Les carnyx étaient utilisés par les Gaulois sur les champs de bataille et le son grave et profond qui en sortait effrayait les ennemis. Jusqu’à ce qu’en septembre 2004, dans un trésor de guerre, on en retrouve sept exemplaires complets, dont ces deux-ci, on ne connaissait cet instrument de musique que par sa représentation sur des pièces de monnaie ou sur un chaudron. Ces carnyx provenant de Tintignac, en Corrèze, remontent entre le quatrième et le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Le premier est en bronze, le second en alliage cuivreux (je ne sais ce qu'il faut comprendre ici, parce que, sauf erreur, le bronze lui-même est un alliage cuivreux. Mais le bronze suppose une certaine proportion d'étain, métal peut-être absent de ce second carnyx).
 
791h4 bijou gaulois
 
Ce pendentif d’or en forme de lunule date du premier siècle avant Jésus-Christ et provient du Puy-de-Corent, un peu au sud de Clermont-Ferrand dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne (N.B.: sur le site officiel de la municipalité de Corent, on peut télécharger un document PDF de 28 pages et 6,68Mo qui présente les fouilles gauloises de façon extrêmement intéressante). "On ne connaît aucune œuvre d’art due aux Gaulois avant la conquête romaine", disaient Malet et Isaac…
 
791i monnaies gauloises
 
Dès la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, les Gaulois commencent à frapper monnaie. Au deuxième siècle, l’usage de la monnaie se généralise, et quasiment tous les peuples de Gaule frappent leur propre monnaie. Par la façon dont on retrouve ici ou là des monnaies de tel ou tel peuple, on se rend compte que les échanges économiques étaient très intenses sur tout le territoire et avec l’étranger. D’ailleurs, les nombreuses amphores de vin retrouvées dans des bateaux qui ont fait naufrage prouve que le commerce était très développé avant la conquête de César, n’en déplaise à nos historiens.
 
791j calendrier gaulois
 
Ceci est une copie en résine d’un calendrier en bronze, réalisé entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après, et découvert en 1897 à Coligny, à vingt kilomètres de Bourg-en-Bresse.
 
Il y avait tant et tant à voir que j’ai dû effectuer un choix sévère parmi toutes les photos que j’ai prises, parmi toutes les informations que j’ai reçues. Dans mon choix, il y a l’intention de montrer que cette image colportée partout, y compris par les manuels scolaires, d’un peuple primitif, pas civilisé du tout puisque, plus tard, il est devenu "à demi civilisé" –à demi seulement– au contact des Grecs et des Romains, est une image complètement fausse. Il n’y a dans mon intention rien de chauvin, parce que les Français, hormis quelques Bretons et quelques Auvergnats, n’ont plus rien de celte depuis la conquête romaine, les invasions de Burgondes, de Wisigoths, de Huns, de Francs, et à l’époque moderne, les immigrations de Polonais dans le Nord, de Russes et d’Ukrainiens lors de la prise du pouvoir par les Bolcheviques, d’Italiens du Sud pour raisons économiques, d’Espagnols après la victoire du franquisme, de Portugais, et depuis la décolonisation l’arrivée massive d’Algériens et autres Maghrébins, de Sénégalais, Maliens, Tchadiens, Malgaches, etc. Ce qui suscite la xénophobie de certains, c’est un métissage ethnique, mais aussi culturel, véritable richesse de notre pays qui a toujours été constitué de ce patchwork de civilisations. Alors "nos ancêtres les Gaulois" ne sont qu’une toute petite partie de notre patrimoine génétique et culturel. Ce qui me laisse toute neutralité dans mon jugement.
 
Je voudrais, ayant parlé des Gaulois, attirer l'attention de mes lecteurs sur un lien Internet. La marge droite de mon blog comporte entre autres, dans sa partie supérieure, la liste des derniers articles publiés, un calendrier, l'abonnement à la newsletter pour être informé lorsque je publie un nouvel article, et quelques liens que je conseille. Les Promenades gallo-romaines sont le blog d'un Senonais, amateur mais remarquablement érudit, qui décrit, interprète, propose des lectures, etc. Réellement excellent pour qui s'intéresse à la culture gauloise ou gallo-romaine. Même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, Jean-Marie est devenu un ami.
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Published by Thierry Jamard
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 16:04

790a1 Saint-Denis, chapelle de l'ancien couvent des Carmél

 

Le dessinateur Jean Effel (de son vrai nom François Lejeune, dont les initiales F.L. sonnent comme Effel, de la même manière que Georges REMI signait Hergé) est l’objet d’une exposition au musée municipal de Saint-Denis. Entrée pour un Euro symbolique, et l’on peut admirer le couvent où a lieu l’exposition. Une stèle d’information touristique, sur le trottoir, donne des informations intéressantes. "Sur la demande de Louise de France, fille de Louis XV entrée en religion sous le nom de sœur Thérèse de Saint Augustin, pensionnaire devenue prieure du couvent des Carmélites, cette chapelle est édifiée entre 1780 et 1784 […]. Après la dispersion des Carmélites, sous la Révolution, il accueille en 1794 le temple de la Raison, transféré de l’ancienne abbatiale. La loi du 18 germinal an X (avril 1802) en fait l’unique église paroissiale de Saint-Denis. Acquise par la ville en 1872, elle héberge la justice de paix de 1896 à 1993".

 

790a2 Saint-Denis, ancien couvent des Carmélites

 

790a3 Saint-Denis, ancien couvent des Carmélites

 

L’exposition est située en deux endroits différents de l’ancien monastère, et ailleurs encore se trouve l’exposition permanente de ce musée historique, qui concerne l’histoire de la Commune de Paris, et dont je parlerai aussi tout à l’heure. Seule la chapelle, fermée pour travaux, ne permet pas de voir les autres objets de l’exposition permanente. C’est d’ailleurs, nous a-t-on dit, ce qui justifie ce prix d’entrée fort modeste. Il n’empêche, rien qu’avec ces beaux bâtiments, avec l’exposition Effel et l’exposition Commune de Paris, on en a très, très largement pour son argent.

 

790a4 Saint-Denis, ancien couvent des Carmélites

 

Tout au long des couloirs, sont peints des préceptes de vie chrétienne ou de vie monastique. Mais peut-être le choix de l’emplacement des toilettes dames, précisément sous cette phrase, est-il un peu maladroit… Tant pis si ma photo est de mauvais goût, je n’ai pas su résister à la tentation.

 

790b1 Louise de France, musée de Saint-Denis

 

Ce tableau représentant Louise de France a été maintenu en place dans les bâtiments. Puisqu’elle a été prieure du couvent, puisqu’elle a voulu la construction de la chapelle, puisqu’elle était fille de roi, elle a bien le droit de figurer dans mon blog.

 

790b2 Musée historique de Saint-Denis, statue du saint pat

 

Pas de collections permanentes, donc, mais dans le hall d’entrée on peut quand même voir cette statue de saint Denis portant sa tête sans ses mains. On sait que l’évêque Denis et ses compagnons ont été décapités sur la colline de Montmartre (dont le nom signifie Mont des Martyrs). La tradition veut que Denis, ramassant sa tête, soit parti en direction du nord, portant sa tête dans ses mains, comme le montre cette statue. Arrivant au lieu qui, depuis, s’appelle Saint-Denis, il s’est enfin écroulé. Là où il était tombé, on avait construit une basilique, ancêtre de l'actuelle où sont enterrés les rois de France. Un jour, il y a de cela bien des années, voyant les statues de la façade de Notre-Dame de Paris, une amie me dit "Regarde, encore une statue que les révolutionnaires ont brisée". Mais cette statue sans tête représentait saint Denis et, ne voyant que le cou tranché, elle n’avait pas remarqué la tête dans les mains…

 

790b3 Musée historique de Saint-Denis

 

Cette statue de la Vierge, qui orne cet endroit que le musée soit ouvert ou fermé, méritait aussi une photo, quoiqu’elle soit, autant que saint Denis, hors de mon sujet d’aujourd’hui.

 

790c1 Jean Effel

 

790c2 Jeazn Effel en croisière

 

Venons-en à Jean Effel (1908-1982). Je pense qu’il n’est pas nécessaire de présenter davantage ce très célèbre dessinateur humoristique, publicitaire et illustrateur, qui fait preuve de beaucoup d’inventivité. Qu’il ait autrefois étudié la philosophie ne peut étonner quand on voit l’inspiration de ses dessins. La première photo est de Varta, photographe parisien d’origine arménienne qui a fait des portraits de nombreuses personnalités des arts et du spectacle (dont Brassens). Sur la seconde photo, on voit Effel en 1963 sur le pont d’un navire, lors d’une croisière en Méditerranée offerte aux journalistes.

 

790c3 Jean Effel recevant le prix Lénine, à Moscou

 

Jean Effel était un sympathisant communiste. Je pense d’ailleurs que c’est l’une des raisons qui ont aujourd’hui justifié ce choix d’exposition dans une municipalité communiste. Grâce à cette idéologie, il était bien considéré à Moscou et dans les pays satellites, ce qui a valu à ses œuvres d’être publiées dans ces pays. La plupart de ses dessins étant légendés et, au-delà de la qualité du trait, trouvant leur saveur dans la lumière que jette sur eux la légende, ses livres ont besoin d’être traduits, et l’ont été en russe, en tchèque, etc. Nombre de ses ouvrages ont été vendus, en Union Soviétique, à un million d’exemplaires, dix fois plus qu’en France en moyenne pour une population seulement 4 à 5 fois plus nombreuse. Sur la photo ci-dessus, nous le voyons à Moscou, recevant en mai 1968 le prix Lénine "pour le renforcement de la paix entre les peuples". Effel, sans nul doute, était beaucoup plus pacifiste que ceux qui lui décernaient ce prix puisque trois mois plus tard, en août 1968, la Tchécoslovaquie était envahie par les troupes du Pacte de Varsovie menées par l’U.R.S.S., dans une opération préparée depuis avril.

 

790c4 Autoportrait de François Lejeune, alias Jean Effel

 

Avant de se lancer dans le dessin tel qu’on le connaît, et travaillant sous son vrai nom de François Lejeune, le futur Effel a essayé de vivre de la peinture. Ci-dessus, un autoportrait daté de 1930.

 

790d1 Affiche politique 1er mai par Effel

 

Dans sa carrière de dessinateur, Effel a réalisé des affiches publicitaires, mais aussi des affiches politiques. Ici, au nom de la C.G.T., un appel à l’unité, à la liberté et à la paix pour un meeting du Premier Mai. L’année n’est pas indiquée.

 

790d2 Dessin contre la guerre en Algérie

 

En pleine période de Guerre d’Algérie, les appels à la paix concernent d’abord le Maghreb. Ce dessin plein d’humour noir représente des baïonnettes surgissant derrière toutes les dunes du Sahara. La légende en est authentiquement recopiée du dictionnaire Larousse : "…L’alfa, dont les tiges droites forment des touffes, occupe, en Algérie, d’immenses étendues de territoire et croît avec une vigueur inouïe dans les lieux mêmes où toute vie est rendue impossible…"

 

790e1 Dessin humoristique, l'art lyrique, par Effel

 

Agonisant au sol près d’une boîte de poison, un rat s’adresse à des chauves-souris toutes blanches en les suppliant "Anges purs, anges radieux, portez mon âme au sein des cieux". On reconnaît là, bien évidemment, le passage de Faust (acte V scène 3) de Gounod :

 

Marguerite

Anges purs! anges radieux!

Portez mon âme au sein des cieux!

Dieu juste, à toi je m'abandonne!

Dieu bon, je suis à toi! Pardonne!

 

Faust

Viens, Marguerite, je le veux!

Viens!... Le jour envahit les cieux

 

C’est cette même Marguerite qu’interprétait la grande Castafiore ("Je ris de me voir si belle en ce miroir") de Tintin.

 

790e2 Dessin humoristique, l'épopée du savoir, par Effel

 

Humour philosophique, celui de ces deux petits asticots dans leur pomme, l’un déclarant à l’autre : "Rien ne prouve que notre monde soit le seul habité".

 

790f1 Jean Effel, la Création du monde

 

Mais l’une des œuvres –en plusieurs tomes– les plus célèbres de Effel, et qui constitue le cœur et le thème principal de l’exposition, c’est la Création du monde. Au tout début, Dieu est seul dans un univers tout noir, sans étoiles, sans terre et sans vie. "Ce n’est pas exister que de n’exister que pour soi…", songe-t-il, cet aphorisme tout à fait philosophique présupposant qu’il souhaite ne plus exister que pour lui-même. C’est l’idée du départ de la création du monde.

 

790f2 Jean Effel, la Création du monde

 

Je ne peux hélas multiplier les images à l’infini. Toutes ou presque sont pourtant bien savoureuses. Ici, mettant en scène deux petits anges qui regardent Dieu se promener au milieu d’une végétation luxuriante de fruits et de légumes, Effel joue sur le mot radis : "Et dire qu’on a commencé sans un radis !"

 

790f3 Jean Effel, la Création du monde

 

790f4 Jean Effel, la Création du monde

 

Il y a aussi des cours donnés aux habitants du monde, en préalable à la création de l’homme. En haut, un angelot instruit des abeilles qui volent autour d’un tableau noir. Puisqu’elles seront chargées de fabriquer du miel, l’ange s’informe "Tout le monde a compris la préparation du glucose ?" devant la formule chimique tracée à la craie. Puis les abeilles devront construire leurs rayons, alors l’ange enchaîne "Nous allons passer à la construction du prisme hexagonal".

 

Mais il y a aussi le diable et les diablotins, qui s’ingénient à défaire ce qui est créé. Comme à l’école maternelle, l’instituteur –le grand diable– demande de dessiner des formes simples. "Pour débuter, vous me ferez des ronds et des bâtons". Mais on voit, en regardant le dessin, que les ronds sont des spores et les bâtons des bacilles, destinés à développer la rouille du blé et la gale de la pomme de terre.

 

790f5 Jean Effel, la Création de l'homme

 

Étape par étape, on voit Dieu construire le premier homme, jouant au "Mecan’os" avec les os, élaborant un cœur "Quatre cylindres, trois temps, 75 tours minute, ça devrait marcher cent ans", ou ici, quand tout est prêt, versant cinq litres de sang dans le corps.

 

790f6 Jean Effel, la Création de l'homme

 

Et puis, l’homme étant fin prêt, Dieu donne la vie à Adam. Il place une âme à l’intérieur. Jouant encore une fois sur les mots, l’expression "rendre l’âme" pour "mourir", Dieu ajoute une limite à ses dons : "L’âme, il faudra qu’il me la rende".

 

790f7 Jean Effel, la Création du monde

 

Ensuite, Dieu passe à la création de la femme. Ici, il en est à la conception dessinée. Le dessin se passe de légende (simples points de suspension) parce que, parvenu au bas du dos, Dieu prend les proportions, comme font les peintres, en mesurant sur son crayon la dimension du modèle. Et ici, pour ce niveau de l’anatomie féminine, le modèle c’est la lune…

 

790f8 Jean Effel, la Création du monde

 

L’homme et la femme sont confrontés à la nature, aux animaux. Darwin ayant fait de l’homme un cousin du singe, cela explique la phrase qu’Ève, que l’on voit assise sur les genoux d’un chimpanzé, adresse à Adam. "Ton cousin a la main indiscrète… Et il en a quatre !"

 

790f9 Jean Effel, la Création du monde

 

Ève a découvert que l’eau peut servir de miroir. On l’a vue ainsi inventer le maquillage : observant une poule, avec sa crête et son barbillon bien rouges, elle s'est barbouillé les lèvres de jus de fraise en se contemplant dans une mare. Maintenant c’est la création du vêtement minimum, celui que peintres et sculpteurs attribuent aux nus, la traditionnelle feuille de vigne. Ici, nous voyons Ève faire des "essayages" devant la même mare, elle tient dans une main une feuille de vigne qu’elle vient sans doute d’essayer, "…mais la feuille de chou fait trop campagne", trouve-t-elle, l’autre main posant devant elle une large feuille de chou.

 

790g1 Dieu le Père, figurine d'après Effel

 

Je me suis laissé entraîner à montrer trop de ces dessin que j’aime beaucoup. L’exposition présente aussi ce que l’on a tiré des œuvres de Jean Effel, comme cette figurine où Dieu goûte la mer où il vient de verser du sel. Il y a eu aussi des jeux d’échecs, etc.

 

790g2 Cendrier décoré par Effel

 

790g3 Cendrier décoré par Effel

 

Parmi les "etc." d’objets, Effel a illustré une série de cendriers, axant évidemment son humour sur la cigarette, la fumée, la cendre. La première photo ci-dessus représente un volcan vomissant des flots de cendres qui recouvrent la région. "On n’aura jamais rien de propre, il jette ses cendres partout", se plaint Ève en maîtresse de maison découragée. Sur l’autre cendrier, Ève s’adresse à un angelot qui vole sous un ciel couvert d’épais nuages. "Il y a des jours, là-haut, chez vous, c’est une vraie tabagie !"

 

790h1 Thiers et Favre, les Prussiens de Versailles

 

Mais passons à des sujets plus graves. Je veux parler de l’exposition permanente du musée concernant les événements de la Commune de Paris. Adolphe Thiers, président de la République et Jules Favre, vice-président et ministre des Affaires Étrangères, sont les deux têtes des Versaillais, c’est-à-dire le pouvoir légitime face aux communards. Ils ont capitulé face aux Prussiens, et obtiennent la coopération de l'ennemi pour avoir les mains libres face à Paris retranché. Cette caricature, les Prussiens de Versailles, représente ces deux hommes en casques à pointe.

 

790h2 L'Appel (Commune de Paris)

 

Cette toile d’André Devambez, intitulée l’Appel, évoque les débuts de l’insurrection parisienne. La Commune Libre va durer un peu plus de deux mois, jusqu’à la Semaine Sanglante. Ce tableau n’est pas contemporain des faits, puisqu’il a été réalisé en 1906.

 

790h3 Commune de Paris, un club à Saint Eustache

 

Pendant les événements, de nombreux clubs politiques se réunissaient. Les salles venant à manquer, des églises ont été utilisées, et l’un des clubs les plus importants se réunissait dans l’église Saint Eustache. C’est ce que représente cette gravure.

 

790h4 Un Mariage lors de la Commune de Paris

 

Félix Guerié a représenté ce Mariage sous la Commune, devant le drapeau rouge, avec des hommes brandissant des fusils, probablement pour discréditer l’insurrection, selon la notice affichée par le musée.

 

790i1 Jean Jaurès, bronze par Montagut

 

Je crois qu’il suffit de dire qu’il s’agit d’un bronze de Montagut représentant Jean Jaurès. Pour le reste, il est suffisamment célèbre pour que je puisse me dispenser de parler de lui.

 

790i2 Louise Michel, bronze par Emile Perré

 

De même, chacun sait quelle pasionaria active et efficace a été Louise Michel avant et surtout pendant la Commune. Je me contenterai donc de dire que ce buste d’elle est un bronze d’Émile Perré.

 

790i3 Louise Michel harangue les communards

 

790i4 L'arrestation de Louise Michel

 

Ces deux épisodes concernant Louise Michel sont des œuvres de Jules Girardet. La première s’intitule Louise Michel harangue les communards, et la seconde représente l’arrestation de Louise Michel. Née en 1830, elle a passé la quarantaine au moment des événements. Or le musée note qu’elle semble sensiblement plus jeune, et avance l’hypothèse que l’auteur a voulu en faire une figure légendaire, presque allégorique. Je suis d’accord pour attribuer ces intentions au dessinateur au vu des attitudes qu’il prête à l’héroïne, mais je ne suis pas convaincu par l’argument de la si grande jeunesse.

 

790j Les Tuileries après l'incendie de la Commune

 

Nous arrivons à la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871. En mai, les communards ont organisé de grandes fêtes dans le palais des Tuileries, qui avait été la résidence de Napoléon III. On tentait d’oublier la douleur du siège, les pertes humaines et la disette, une famine qui avait amené à manger les chiens, puis les chats, puis les rats. Le 21, les Versaillais parviennent enfin à pénétrer dans la ville. Que l’on soit du côté des légalistes républicains qui souhaitent relever le pays après la défaite ou du côté des insurgés assoiffés de liberté après le Second Empire autoritaire qui avait confisqué en 1851 la République gagnée en 1848, et indignés de la capitulation, il faut reconnaître les atrocités commises de part et d’autre. Les Versaillais ont pénétré à Paris depuis deux jours, et depuis deux jours les communards ont apporté du pétrole, divers combustibles, de la poudre. Pendant des heures, le 23, ils répandent du pétrole partout dans le palais, en aspergent tous les murs. Puis ils y mettent le feu. Quand l’incendie atteint le baril de poudre, l’explosion fait voler la toiture. Le feu s’éteint deux jours plus tard. Le tableau ci-dessus représente ce qui reste du palais des Tuileries après l’incendie. Alexandre Marré-Lebret l’a peint, pense-t-on, vers 1873. Près du tableau, le musée propose de voir en cette femme en noir "l’impératrice Eugénie errant dans son ancien palais". Or, puisqu’à la suite de Sedan, où l’empereur a été fait prisonnier, elle s’est réfugiée en Angleterre, il faut voir là comme le fantôme d’une femme nostalgique de sa vie passée.

 

790k1 Exécution dans le jardin du Luxembourg

 

La Semaine Sanglante porte bien son triste nom. Les Versaillais exécutent sommairement des communards, comme le montre cette illustration du jardin du Luxembourg, avec de nombreux corps à terre, déjà abattus par les soldats, et d’autres hommes mis en joue qui tomberont dans quelques secondes.

 

790k2 Exécution d'otages, prison de la Roquette

 

Dès le 5 avril, le Gouvernement de Défense Nationale (le gouvernement parisien décrété par la Commune) avait décidé que trois otages seraient fusillés pour un communard exécuté. Jusqu’à présent, on avait certes pris des otages, mais aucun n’avait été fusillé. Face aux exécutions sommaires pratiquées en nombre par les Versaillais, l’atrocité que constitue le meurtre d’otages gagne l’autre camp. Lorsque les Versaillais parviennent à prendre les barricades des rues Soufflot et Gay-Lussac, ils exécutent leurs prisonniers. L’archevêque de Paris Monseigneur Darboy, le prédicateur curé de la Madeleine l’abbé Deguerry, trois Jésuites, le président de la Cour d’appel de Paris Louis-Bernard Bonjean, étaient des otages très symboliques de la Commune, retenus à la prison de la Grande Roquette. En représailles, le 24 mai à huit heures du soir, ils sont passés par les armes dans la cour de la prison, comme le montre ce tableau de T. Harreguy peint la même année 1871.

 

790k3 L'exécution d'Eugène Varlin

 

Eugène Varlin est un communard internationaliste, élu au conseil de la Commune. Il rejette les pouvoirs autoritaires, et donc son idéologie le pousse à s’opposer à la création d’un comité de salut public (comme les Montagnards de la Révolution en 1793), pourtant mis en place à la majorité des voix le premier mai 1871. Même insuccès quand, rue Haxo, il fait tout son possible pour empêcher une exécution d’otages. Mais malgré sa non violence il est bien connu des Versaillais, ayant fait plusieurs séjours en prison du temps de l’Empire, pour avoir suscité et mené des grèves. Rue Lafayette, un prêtre le reconnaît. Il est pris, la foule le lynche, il perd un œil. Quand les soldats le reprennent ils le mènent sur la colline de Montmartre et, comme représenté sur ce tableau, il est fusillé. C’était le 28 mai 1871, dernier jour de la Semaine Sanglante. Quand Maximilien Luce (1858-1941) peint cette scène entre 1910 et 1917, les faits sont anciens mais le peintre, qui n’avait que treize ans au moment de cette exécution, en a été fortement marqué. Plus tard, il recueillera maints témoignages, lira tout ce qu’il trouvera sur le sujet, peindra neuf versions de cette exécution.

 

790k4 Départ des communards en déportation 10-08-1873

 

La Commune de Paris a vécu. Thiers a pris Paris. La Troisième République s’installe. Les Tribunaux jugent ceux des insurgés qui n’ont pas été victimes d’une répression sommaire. 93 condamnations à mort sont prononcées, 251 peines de travaux forcés, 4586 peines de déportation. La plupart des déportés seront envoyés en Nouvelle Calédonie de 1872 à 1875 sur le navire La Virginie, une frégate à voiles de 2300 tonneaux lancée en 1842 et retirée du service en 1881. Face à Brest, sur la presqu’île de Crozon, se trouvait un bagne (lorsqu’avait lieu une évasion, on tirait à Brest un coup de canon, d’où l’expression "tonnerre de Brest"), au fort de Quélern. Le 5 août 1873, 61 déportés amenés du fort de Quélern embarquent sur la Virginie à Brest. Le 7, on est à l’île d’Aix (près de Rochefort, au nord de l’île d’Oléron). Là, on ajoute 88 détenus de Saint-Martin-de-Ré et 20 femmes que l’on a amenées à La Rochelle. Il y a donc 169 déportés à bord. Le tableau ci-dessus, œuvre anonyme, représente la Virginie en rade de l’île d’Aix le 10 août 1873. Au premier plan quelques figures célèbres, Henri Rochefort, Henri Place, Henri Ménager, Auguste Passedouet. Il y avait aussi, mais non représentés sur le tableau, Louise Michel et le futur peintre de l’exécution de Varlin, le gamin de quinze ans maintenant, Maximilien Luce.

 

Le rapport médical décrit les conditions sanitaires du transport :

"Les emménagements affectés à tous les déportés sont situés dans la batterie. Ils consistent en quatre compartiments grillés; deux grands, ayant 24 mètres de long et 3 de large, étendus de l'Hôpital avant à 8 pieds sur l'arrière du grand mât; deux plus petits ayant 10 mètres de longueur, et partant de l'échelle de commandement pour se terminer à la cloison de l'ancien carré des officiers. Les deux grandes cages et la petite de bâbord renferment les hommes. Elles sont suffisamment vastes, à grillages bien espacés, accessibles de tous les bords, à l'extérieur, grâce à une coursive ménagée entre elles et la muraille du bâtiment; disposition qui rend la surveillance, l'aération, le nettoyage et l'assèchement plus faciles. Les bouteilles sont commodes et disposées de façon à corriger autant que possible les inconvénients qui s'attachent à leur présence. Dans ces trois compartiments inégaux, les hommes ont été répartis proportionnellement. Ils peuvent s'asseoir, se coucher, se promener sans encombrement. Le compartiment des femmes situé à tribord arrière est plus petit eu égard à leur nombre, mais encore suffisamment vaste. Pour des raisons de convenance il n'a été grillagé qu'au tiers supérieur de la cloison et ce grillage est recouvert par des panneaux pleins, mobiles, qu'on applique ou qu'on enlève suivant l'heure, la température, les raisons d'un autre ordre. Trois sabords s'ouvrant dans ce compartiment, le désavantage que je viens de signaler se trouve insignifiant au point de vue de l'aération".

Le 22 août la Virginie est aux Canaries, le 26 septembre au Brésil, puis il double le Cap de Bonne Espérance sans escale. Naviguant dans des eaux froides, le navire voit ses haubans couverts de glace. Le commandant a pitié de Louise Michel qu’il voit toujours pieds nus, et lui fait apporter des chaussons par Henri Rochefort, mais elle restera pieds nus, car elle a donné ces chaussons à une camarade d’infortune. Après être passé entre l’Australie et la Tasmanie le navire arrive à Nouméa le 8 décembre 1873, après une traversée de 120 jours. Louise Michel sera de retour en France, à Dieppe, le 9 novembre 1880.

 

Avec ce récit en guise de conclusion des événements et de mon article, je me suis éloigné de mon sujet sur l’exposition de Saint-Denis, mais j’avais envie de compléter l’information sur les suites de la Commune, notamment parce qu’ont participé au voyage Louise Michel et Maximilien Luce que j’ai évoqués précédemment.

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 15:10

 

789a1 Constance au Musée de la Poupée

 

789a2 Constance, 2012-01-20

 

Non loin du Centre Pompidou à Paris, se trouve le Musée de la Poupée. Ma nièce Marie ayant une adorable petite Constance qui va fêter ses trois ans dans quelques semaines, c’est Natacha qui a eu l’idée de proposer que nous nous rencontrions là tous les quatre. Il y a, pour les enfants, tout plein de poupées et autres jouets à voir, il y a une salle de jeu aussi, mais le musée est tout autant fait pour les adultes, avec une histoire de la poupée, des jouets de garçons, des jeux de société. Lors de notre voyage à travers l’Italie et la Grèce, dans plusieurs musées nous avons eu l’occasion de voir des poupées remontant à l’Antiquité, et même à l’Antiquité préhistorique. Ici, on ne remonte pas si loin, on commence environ il y a deux siècles.

 

789b1 poupée de sorcellerie et poupée de fertilité

 

En revanche, on ne se limite pas au jouet, témoins ces deux poupées africaines, celle de gauche est une poupée de sorcellerie dans laquelle on plante des épingles pour que la personne qui est censée être représentée soit atteinte (mais il est précisé que la poupée exposée ici n’a jamais réellement servi dans des rites de magie noire). La poupée de droite, nue, est une poupée de fertilité. Il existe des poupées masculines comme celle-ci et des poupées féminines.

 

789b2 poupée de bois enduit, articulée, 1800-1810

 

Cette très grande poupée de bois sculpté enduit remonte aux années 1800-1810 et d’ailleurs, quoique craquelée, sa coiffure permet de reconnaître le style empire. C’est le plus ancien modèle de la collection Odin, de Grödnertal, avec son corps tout articulé.

 

789c1 poupées, salon fin 19e siècle

 

Des vitrines mettent également en scène des poupées. Sur cette photo, on voit un salon bourgeois sous le Second Empire. La poupée représente, entre les mains de la petite fille, l’idéal féminin de l’époque : on voit par exemple comment Barbie est le modèle de la fille filiforme, et dans les années 1930 les poupées adoptaient le style à la garçonne avec la coupe au carré. Au contraire, à l’époque des poupées ci-dessus, on privilégie la "ligne en S" mettant en valeur poitrine et postérieur. Toutes les six sont des Parisiennes qui ont été fabriquées en France entre 1860 et 1865. Toutes ont des yeux en émail bleu et une seule a les cheveux châtains (au premier plan à gauche), toutes les autres étant blondes. Celle de l’arrière-plan à droite est en deuil, robe et voile. Enfin, la poupée du premier plan à droite est animée, elle valse et elle parle. Mais ses vêtements ont dû être refaits pour l’exposition, avec des tissus d’époque, selon des modèles originaux, tandis que les cinq autres portent les vêtements originaux.

 

789c2 poupées, salle de classe années 1920

 

789c3 poupées, années 1920

 

La deuxième mise en scène concerne des poupées plus récentes, 1910-1925. À la fin du dix-neuvième siècle, un fabricant français, Émile Jumeau, avait tenté de lancer une ligne de poupées expressives (riant, pleurant, etc.), sans succès. Lorsque l’idée a été reprise en Allemagne, au contraire, le succès a été immédiat, et tous les fabricants ont suivi, y compris Jumeau qui s’y est remis. C’est ce que l’on voit dans cette salle d’école. Tout à gauche, un enfant pleure. Devant lui, un autre rit. Tout à droite, avec le bonnet d’âne sur la tête, à genoux, un enfant a la mine boudeuse. Bien évidemment, cette composition a été créée par le musée, et chaque poupée, avec son expression propre, permettait à la petite fille d’imaginer des situations propres.

 

789d poupées jouets ethniques

 

Années 1950. La France Libre s’était, quelques années auparavant, repliée en Afrique, dans notre Empire Colonial, et de très importants contingents de populations autochtones avaient pris part aux combats. Mais en ces années 1950, c’est également la Guerre d’Indochine et le début de la Guerre d’Algérie. Les poupées ethniques apparaissent. Alors que l’on ne connaît pas encore les vagues d’immigrations actuelles, les colonisés restant dans les colonies, par nécessité légale mais aussi parce que de toutes manières la métropole n’apparaît pas encore sous ce jour trompeur de la Terre Promise (le bonheur est perçu comme dépendant de la liberté et non du changement de sol), les fabricants de poupées songent à initier les petites filles à la diversité ethnique. Parlant de ces temps où l’on professait encore qu’il y avait plusieurs "races" au sein de l’espèce humaine, je devrais même dire "diversité raciale". Parler de races, d’ailleurs, ne signifiait pas forcément être raciste, beaucoup étant convaincus de l’égalité des races. Mais voyant des différences de couleur de peau et de traits du visage, et dans l’ignorance de découvertes génétiques qui n’avaient pas encore eu lieu, on croyait à juste titre pouvoir employer ce mot sans penser à mal. À preuve, notre actuelle Constitution de la Cinquième République, en son titre premier, article 2, déclare que "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances". Refuser de distinguer les races, ce qui est louable, présuppose qu’il existe plusieurs races… Espérons que les petites filles recevant ces poupées à Noël leur auront prodigué leur tendresse et leurs soins et ne se seront pas comportées envers elles avec plus de rigueur et de brutalité qu’avec leurs poupées de "race" blanche. Cela aura sans doute dépendu des raisons de ce choix de poupée par les parents.

 

789e soldats de plomb

 

Le musée réserve une section aux jouets de garçons, exposition temporaire jusqu’au 11 mars. Il est montré les clichés liés au rôle réservé au garçon ou à la fille entre les années 1830 et 1930. De façon intéressante, il est remarqué que, jusqu’à ce que l’on appelait l’âge de raison (sept ans), l’éducation était confiée à des femmes, mères, grand-mères, grandes sœurs, nourrices et l’on ne faisait pas de distinction entre le sexe des enfants, les garçons portant comme les filles robes et cheveux longs et jouant avec les mêmes jouets. Puis à l’école les filles étaient confiées à des institutrices et les garçons à des instituteurs. Le modèle devenait sexué et les jouets étaient spécialisés. Chacun s’initiait au rôle que lui réservait la société. J’ajoute que je suis profondément étonné (et choqué) de voir qu’au sein même de ma propre famille, on offre parfois aux petits garçons des tracteurs ou des motos électriques et aux filles des aspirateurs et des dînettes… Cela n’a pas changé depuis l’Antiquité puisque les chariots de terre cuite ont été retrouvés dans des tombes de garçons et les poupées articulées dans des tombes de filles. Parmi les jouets exposés, figurent en bonne place les inévitables soldats de plomb. Ci-dessus on voit Napoléon en tête de son armée, et la cuisine roulante qui le suit, jouets de la fin du dix-neuvième siècle.

 

789f ours en peluche

 

Le seul jouet unisexe, c’est l’ours en peluche, et aujourd’hui toutes sortes d’animaux en peluche qui supplantent progressivement la poupée traditionnelle. L’ours acrobate de ma photo date de 1909 et provient d’Allemagne.

 

789g Jeu de massacre

 

On donnait au petit garçon des soldats de plomb. On lui donne maintenant des armes en plastique. C’est aussi à lui qu’était destiné le jeu de massacre qui a eu un certain succès, mais il paraît que les petites filles aimaient y jouer avec leurs frères. Celui-ci est de fabrication française et date des alentours de 1890).

 

789h1 jouet train électrique

 

Et puis il y a eu les trains électriques qui ont apparu dès le dix-neuvième siècle mais se sont de plus en plus vulgarisés en tant que jouets entre les deux guerres. D’abord au format O (au 1/43ème) mais pour aller vers plus de réalisme dans des espaces compatibles avec les pièces des appartements on a de plus en plus évolué vers le format HO (au 1/87ème). Ici, une locomotive électrique de chez Märklin (Allemagne) en format O, fabriquée vers 1910.

 

789h2 Boîte de Meccano

 

789h3 matériel de petit chimiste (jouet)

 

Bien sûr, il ne faut pas oublier les jeux éducatifs. Le célèbre Meccano, qui permettait de développer l’imagination mécanique. Sans vouloir critiquer le Lego qui permet de développer l’imagination créatrice à des prix très abordables pour des familles aux revenus modestes, il y manque cette part de construction manuelle plus technique qui avait de grandes qualités. Il paraît que la France manque de scientifiques. Il est demandé aux proviseurs de lycées d’infléchir les orientations vers le technique et le scientifique. Je crois que développer dès l’enfance le goût de la construction pourrait aussi agir en ce sens. En y réfléchissant, je crois bien que, lorsque j’imagine des programmes informatiques, je mets en œuvre à la fois la créativité mécanique que m’a apportée la pratique du Meccano et la rigueur logique que m’a apportée la syntaxe latine. L’autre coffret de jeu éducatif présenté sur ma deuxième photo est celui du petit chimiste. J’en ai eu un, assez tard. J’étais en classe de seconde. En travaux pratiques, on avait réalisé la synthèse de l’eau, faisant dégager de l’hydrogène, et en approchant une flamme au contact de l’oxygène de l’air. C’était amusant, l’explosion avait le son d’un aboiement de petit chien. À la maison, j’ai si bien réussi à reproduire l’expérience que le fond de l’éprouvette a volé en arrière et que la détonation a fait se fendre le carreau de la fenêtre.

 

789i poupées de carton à découper et à habiller

 

Tout au bout des salles du musée, des vitrines présentent ces planches de bristol à découper. ("Supplément au n°5 de la POUPÉE MODÈLE, 52 rue St Georges PARIS"). On obtient une figurine plate, qui tient debout si l’on replie à 90° sa base, et portant de simples sous-vêtements. Vêtements ou accessoires peuvent être découpés et habiller la figurine en repliant sur elle des pattes.

 

On le voit, ce musée est très instructif et il peut porter à la réflexion, puisque les jouets expriment l’imagination du fabricant, l’intention de l’acheteur adulte, le goût de l’enfant ainsi que ce qui lui est inculqué par le choix du cadeau. C’est un très fidèle reflet de la société.

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 14:36
Plusieurs fois depuis que nous sommes de passage à Paris nous avons emprunté le boulevard Saint-Germain et avons vu sur la façade de la Maison de l’Amérique Latine une affiche annonçant une exposition sur Jules Supervielle. Ayant, à chaque fois, d’autres projet nous ne nous sommes pas arrêtés. Aujourd’hui, sortant suffisamment tôt du Musée du Manuscrit situé de l’autre côté du boulevard, mais tout près, nous décidons de nous y rendre.
 
788a Jules Supervielle
 
Quoiqu’il soit un grand poète, Jules Supervielle n’est pas très connu. Son recueil de poèmes intitulé Les Amis inconnus était au programme de ma licence de lettres, et j’avoue que jusqu’au jour où je l’ai abordé dans le cadre de mon programme, il n’était pour moi guère plus qu’un nom. Je ne suis même pas sûr qu’à l’époque j’aurais été capable de citer le nom d’une seule de ses œuvres. Il faut dire aussi qu’aujourd’hui on ne lit que très peu de poésie en France. De poésie contemporaine, du moins, car tout le monde connaît plusieurs fables de La Fontaine, sait de mémoire des vers de Victor Hugo, de Baudelaire ou de Verlaine.
 
788b Jules Supervielle
 
Il était une fois deux frères béarnais mariés à deux sœurs basques, qui venaient de créer une banque en Uruguay. C’est de l’un de ces couples que naît, le 16 janvier 1884, le petit Jules Supervielle. "Je suis né à Montevideo, écrit-il, mais j’avais à peine huit mois que je partis un jour pour la France dans le bras de ma mère qui devait y mourir, la même semaine que mon père. Oui, tout cela dans la même phrase. Une phrase, une journée, toute la vie, n’est pas la même chose pour qui est né sous les signes jumeaux du voyage et de la mort". Partis à trois voir la famille pour un court séjour, Jules se retrouve seul, ses parents ayant, à Oloron-Sainte-Marie, contracté le choléra. Après deux années où sa grand-mère l’élève en France, l’oncle et la tante banquiers l’emmènent en Uruguay et l’élèvent comme s’il était leur propre fils, à tel point que ce n’est que par hasard qu’à l’âge de neuf ans il apprend qu’il n’est pas leur fils et que ses parents sont morts. Un an plus tard, en 1894, son oncle et sa tante viennent s’installer à Paris avec lui. C’est donc là qu’il va faire ses études secondaires, puis sa licence de lettres, repartant toutefois passer ses vacances d’été en Uruguay.
 
788c Jules Supervielle
 
En 1907, à Montevideo, il épouse Pilar, qui était l’une de ses motivations pour retourner chaque été au pays natal, et qui restera le grand amour de sa vie. Ici, j’introduis un hors sujet. La tradition me pousserait à dire qu’elle lui a donné six enfants, mais je me garderai bien d’employer cette expression. En effet, ils ont eu ensemble six enfants. Je refuse ce machisme qui fait de la femme une machine à enfanter pour le compte et le bénéfice de l’homme. D’ailleurs, si l’on s’en tient à une représentation physiologique de la conception, c’est même plutôt l’homme qui donne des enfants à la femme. Fin de mon couplet antisexiste, fin de mon hors sujet. Le couple s’installe à Paris en 1912. Ce n’est qu’en 1939 que Jules et Pilar partent s’installer à Montevideo. L’année suivante, c’est la ruine qui s’abat sur eux, avec la faillite de la banque Supervielle. Retour en France en 1946, quand Jules est nommé attaché culturel honoraire auprès de la légation d'Uruguay à Paris. Il meurt à Paris en 1960 et est inhumé dans le caveau de famille à Oloron-Sainte-Marie.
 
788d Cocteau à Supervielle prince des poètes
 
En 1960, Jules Supervielle reçoit la consécration avec le titre de Prince des poètes. Le dessin de Jean Cocteau ci-dessus, daté du 5 mai 1960, porte les mots de dédicace "Cher Prince, l’ami Jean Cocteau vous salue". Je parle de lui, mais pour qui ne connaît pas, j’ai envie de citer ici l’un de ses poèmes. Pourquoi pas celui sur lequel je suis tombé à l’oral de ma licence, Les Chevaux du temps, tiré des Amis Inconnus, puisque je peux l'écrire de mémoire.
"Quand les chevaux du Temps s’arrêtent à ma porte
J’hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c’est de mon sang qu’ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant
Pendant que leurs longs traits m’emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu’une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu’il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu’un jour où viendrait l’attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer."
 
788e L'Homme de la Pampa, roman de Jules Supervielle
 
On parle de Supervielle poète, car c’est sa poésie qui l’a rendu célèbre, qui lui a valu le titre de Prince des poètes et la décoration de la Légion d’honneur, Débarcadères, Gravitations, etc., mais il a également écrit des romans de valeur, comme L’Homme de la Pampa, d’abord rédigé en espagnol, El hombre de la Pampa. Ses nouvelles (L’Enfant de la haute mer) ont également eu du succès. Et puis il a écrit des pièces de théâtre (Shéhérazade), de nombreux articles, il a traduit en français des auteurs hispano-américains.
 
788f lettre signée de Gaulle et adressée à Supervielle
 
Il ne s’agit que d’une petite exposition, intéressante certes, mais qui ne présente pas des masses de documents, ni des objets lui ayant appartenu, son cadre de vie, etc. Il y a des photos (je viens d’en montrer quelques unes), et aussi bon nombre de lettres de ses amis poètes s’adressant à lui amicalement. Il y a également cette lettre du président de la République Charles de Gaulle, datée du 5 décembre 1959 :
"Monsieur,
J’ai lu avec émotion les beaux poèmes dont vous m’avez fait hommage.
De cette attention et de l’agrément que j’ai pris à goûter votre talent, je vous remercie bien sincèrement.
Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus distingués et les meilleurs".
 
788g Jules Supervielle par Apel.Les Fenosa
 
Je n’ai pas l’intention de reprendre ma casquette de prof de français, je l’ai remisée voilà bientôt 33 ans, elle est toute mitée. Je voulais seulement évoquer cette exposition et le plaisir que j’ai eu à retrouver ce Jules Supervielle que j’aime bien, sans toutefois qu’il soit mon auteur préféré. Je termine donc cet article avec son buste de bronze par le grand sculpteur barcelonais Apel.Les Fenosa.
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 12:56
787a1 Le Général de Gaulle
 
Boulevard Saint-Germain se trouve le Musée du Manuscrit dont j’avoue avoir découvert l’existence en parcourant les expositions de la semaine dans Pariscope. En effet, il est proposé de voir les messages secrets envoyés par le général de Gaulle durant la Seconde Guerre Mondiale. Exposition temporaire passionnante, qui en outre nous a amenés à visiter les collections permanentes, tout aussi passionnantes. Mais commençons par de Gaulle.
 
787a2 affiche proclamation du 18 juin 1940
 
À l’université de Reading, dans le Berkshire, à un peu moins de 70 kilomètres de Londres (sorry, 43 miles…), ville où Oscar Wilde a été huit mois en prison et où plus près de nous Jacqueline Bisset a vécu quelque temps, un Français du nom de Desseignet, marié à une Anglaise, enseignait le français. En 1940, cela faisait quatorze ans qu’il était arrivé là avec sa fille Marie-Thérèse alors âgée de quatorze ans. Elle en a donc à présent vingt-huit. De Gaulle demande au père d’être son représentant dans les comtés de Berkshire, Oxfordshire et Buckinghamshire.
 
787a3 Laissez-passer de Marie-Thérèse Desseignet
 
Marie-Thérèse, qui a appris la dactylo, effectuera, elle, le secrétariat du Général, à l’État-major, au n°4 de Carlton Gardens à Londres. Le 30 mai 1943, de Gaulle arrive à Alger et s’établit à la Villa des Glycines. Marie-Thérèse l’y accompagne. Après le Débarquement du 6 juin 1944, de Gaulle, lui, débarque à Courseulles le 14 juin. Avant de l’accompagner en France, Marie-Thérèse est allée prendre ses affaires à la Villa des Glycines et là elle trouve au fond d’un placard vide un vieux dossier contenant 313 messages secrets manuscrits que le général a rédigés entre 1940 et 1942, et qu’elle a ensuite dactylographiés et télégraphiés.
 
787a4 Le Général de Gaulle et Marie-Thérèse Desseignet
 
Deux fois, en 1945 puis en 1958, elle veut les rendre au Général, qui refuse, estimant que ces originaux "peuvent rester entre de bonnes mains". Il avait déjà recopié et gardé en sa possession le texte de ceux qu’il a l’intention de publier en annexe de ses Mémoires. L’exposition actuelle présente environ 200 de ces originaux.
 
787b1 message du général de Gaulle à Pléven, 2 juin 194
 
Il n’est évidemment pas question que je fasse ici une exposition n°2 de tous les documents. Je vais même me limiter à un tout petit nombre, parce que l’écriture du Général de Gaulle, presque réduite à un trait et pourtant relativement lisible dans les vitrines, devient indéchiffrable sur mes photos. Voir les originaux est émouvant, voir mes photos est, j’en suis conscient, d’un intérêt fort limité. Donc, à titre d’exemple sans plus, quelques messages. Celui-ci a été adressé à René Pleven le 2 juin 1941. Tout en haut, il est écrit d’une autre main, probablement Marie-Thérèse Desseignet, "Télégramme à chiffrer". Ayant fait de Pleven son représentant aux USA, il lui demande de mettre à leur disposition les bases d’Afrique Française Libre. "Afrique est désignée par la nature comme base principale d’action progression des États-Unis vers centres vitaux ennemis en Europe". Il ajoute "Débarquement possible matériel et ravitaillement par Douala et Pointe-Noire. Facile y installer ateliers montage avions".
 
787b2 message du général de Gaulle à René Cassin 03-07-
 
Autre message autographe, celui-ci a été adressé à René Cassin le 3 juillet 1941. Le Général souhaite affermir son pouvoir, accroître l’audience du Conseil de Défense de l’Empire, préparer la rénovation de la France après le guerre. Pour cela, il envisage de convoquer, dans quelques mois, un grand Congrès de la France Libre, auquel participeraient toutes les populations françaises de l’Empire. Il adresse à René Cassin ce message pour lui demander de réfléchir à l’organisation de ce congrès. Il adressera, dans le même sens, d’autres messages à d’Argenlieu, à Antoine, à Dejean, à Escarra. "Étant donné le rôle que joue maintenant la France Libre au point de vue national, au point de vue international et au point de vue de l’effort de guerre, je pense que le moment est venu d’élargir la base de notre autorité et de fournir à l’opinion de nos compagnons le moyen de s’exprimer et de se concerter".
 
787b3 message du Général de Gaulle à Catroux, 21 juillet
 
Le 21 juillet 1941, le monde devra encore attendre trois ans un grand événement, ma naissance ! Plus sérieusement, de Gaulle s’adresse au général Georges Catroux à Damas. De Gaulle l’avait fait Haut-Commissaire au Levant. Le 8 juin, les troupes de Vichy se battent au Levant contre les troupes alliées. Le 14 juillet, à Saint-Jean-d’Acre les Alliés signent l’armistice avec Vichy, sans autoriser Catroux à le signer. Or il est important de prévoir que les hommes de troupe et les officiers puissent choisir entre le rapatriement vers le Maréchal Pétain ou le ralliement au Général de Gaulle, et d’autre part il y a des armes saisies, et ainsi rien n’en revient à la France Libre. D’où ce "Télégramme à chiffrer". De Gaulle écrit "J’ai notifié ce matin oralement et par écrit à Littleton: 1° que nous refusions d’accepter la convention et le protocole et que nous nous réservions d’agir comme il nous semblera bon. 2° qu’en date du vingt-quatre juillet à midi la France Libre ne consentait plus à subordonner les troupes du Levant au commandement britannique en Orient". Puis, parce qu’il a toujours refusé le rapatriement des troupes du Gouvernement de Vichy, "En conséquence je vous prescris d’une part d’organiser immédiatement et de réaliser avec les troupes de Vichy des contacts directs en vue de leur ralliement […], enfin de prendre possession des armes et des matériels partout où vous en trouverez. […] Si les gens de Vichy quelque soit leur grade continuent à parader à Beyrouth, veuillez les faire immédiatement arrêter et reléguer".
 
787b4 copie télégramme du général de Gaulle à Schweitz
 
Une idée remarquable a fait dactylographier tous les messages, avec leurs ratures, leurs ajouts, les notes en marge, et réunir l’ensemble de ces textes dans un très épais cahier, en les classant dans l’ordre des vitrines. À l’entrée, on vous remet un exemplaire de ce cahier en échange d’un document d’identité à titre de caution, de sorte qu’il n’est pas besoin, devant chaque lettre, de rester à la déchiffrer. Ci-dessus, par exemple, photocopié dans le cahier, le texte d’un message au Docteur Schweitzer. Je ne le recopie pas ici, je crois ma photo lisible.
 
787b5 message du Général de Gaulle à Leclerc, 25 mars 19
 
Cette lettre est suffisamment brève pour que je puisse la transcrire intégralement, et suffisamment claire pour se passer d’explications. Une main différente, vraisemblablement celle de Marie-Thérèse, a ajouté une référence et une date "2546b – 25.3.42".
"Au HC [Haut Commandement] Brazzaville,
pour le général Leclerc (personnel du général de Gaulle).
Mon cher Général je vous ai nommé aujourd’hui par décret [ces deux mots ajoutés en interligne] commandant supérieur en Afrique Française Libre.
Je désire que vous rejoigniez votre nouveau poste et preniez vos fonctions immédiatement et sans délai.
Le général Serres est mis à la disposition du général Catroux.
Veuillez me [ce mot ajouté en interligne] proposer d’urgence votre successeur dans ce commandement des troupes du Tchad que vous avez si glorieusement exercé. Mes profondes amitiés.
Général de Gaulle".
 
787b6 L'amiral Muselier en mer devant Saint-Pierre et Mique
 
Je vais en rester là, parce qu’il serait beaucoup trop long, quoiqu’intéressant, d’évoquer l’amiral Muselier (ci-dessus en mer, devant Saint-Pierre et Miquelon), son engagement, la discorde, les suites, l’action, tout cela à travers des messages très significatifs. Mais un message isolé perd beaucoup de son intérêt et je ne peux tous les publier.
 
787c1 Bas-relief égyptien de la XIXe dynastie
 
787c2 Stèle représentant Osiris
 
Il reste encore beaucoup de temps avant la fermeture, alors pourquoi pas aller jeter un coup d’œil aux collections permanentes ? Et en fait, elles sont d’une telle richesse, tous ces autographes originaux de toutes époques sont si émouvants, que nous sommes loin de regretter notre visite. Elle s’imposait. Je commence avec ces deux "manuscrits" égyptiens gravés dans la pierre. Le bas-relief de la première photo, du temps de Ramsès II (Nouvel Empire, XIXe dynastie, 1290-1224 avant Jésus-Christ), représente un haut dignitaire en adoration devant les noms de Ramsès II inscrits en hiéroglyphes dans les deux formes oblongues en face de lui. Au-dessus de ces noms, des plumes de Maât (la Justice).
 
Beaucoup plus récente, l’autre pierre est située entre la fin de l’époque ptolémaïque (Cléopâtre, dernière reine d’Égypte, descendante des Ptolémée, meurt en 30 avant Jésus-Christ) et l’époque romaine (les Romains, avec Octave, prennent le pouvoir en Égypte après le suicide de Cléopâtre). Deux momies, devant une table d’offrandes, se présentent au dieu Osiris. Les hiéroglyphes, en trois colonnes à gauche et quatre à droite, indiquent le nom d’Osiris et les deux noms des momies, Payef Tchaou Khonsou et Titagir. Sous les deux traits qui figurent le sol en-dessous des pieds des personnages, deux lignes de texte répètent ces noms, rédigées en démotique (état de la langue égyptienne tardive, et écriture hiéroglyphique simplifiée. Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes anciens grâce à la pierre de Rosette rédigée en grec ancien, en démotique et en hiéroglyphes).
 
787d1 Charte au sceau de Jean le Bon, 1368
 
Quittons les pierres gravées, l’épigraphie, et venons-en aux manuscrits au sens propre. Il y a dans ce musée des écrits de chefs d’états. Ici, cette charte sur parchemin porte le sceau de cire rouge de Jean le Bon et elle est datée de Paris, le 3 mai 1368.
 
787d2 Lettre de François Ier à Charles Quint
 
787d3 Lettre en espagnol de Charles Quint
 
Je présente ici deux rivaux, deux ennemis, le roi de France François Premier et l’Empereur du Saint-Empire Romain Germanique et roi d’Espagne Charles Quint. Dans sa lettre adressée à Charles Quint, François 1er manifeste son amitié à son destinataire –on est après 1544 et la trêve de Crépy-en-Laonnois. Au contraire, quand Charles Quint écrit, en espagnol (lui qui, roi d’Espagne, ne parlera jamais correctement cette langue, prononciation, accent et grammaire) à un correspondant dont on sait seulement que c’est un duc, on est le 30 juin 1537. Or en 1536, François Premier, craignant son puissant rival, a fait le choix de s’allier à Soliman le Magnifique, sultan de l’Empire Ottoman. À cette époque, quoique ne parvenant jamais à faire front commun et restant désireux de protéger leurs intérêts commerciaux, tous les états d’Europe s’accordaient sur l’idée de reconquérir Constantinople, siège de l’Empire byzantin, donc chrétien, prise en 1453 par les Turcs qui maintenant mettent la main sur les Balkans et vont jusqu’à menacer Vienne. Le roi de France est considéré comme un traître, qui s’allie avec les Musulmans, accueille leur flotte à Marseille, et prépare avec eux une attaque des côtes d’Espagne. Tout cela est détaillé et expliqué de façon passionnante dans Le Turban et la stambouline, de Jean-François Solnon (éditions Perrin) que m’avait conseillé de lire notre ami Pierre (connu grâce à mon blog, et rencontré à Rome puis à Olympie). Dans la présente lettre, Charles Quint écrit que François Premier "s’est allié au Turc pour envahir la chrétienté et plus particulièrement [s]es royaumes".
 
787d4 Lettre de Catherine II de Russie
 
La tsarine Catherine II, "Impératrice et autocrate de toutes les Russies", écrit le 24 février 1796, de Saint-Pétersbourg, à Ferdinand Premier, fils de Charles III d’Espagne et de Marie-Amélie de Saxe, roi des Deux-Siciles, pour lui annoncer le mariage, le 26, de son petit-fils Constantin Pavlovitch avec Ana Feodorovna. Sa lettre, bien sûr, est en russe, langue de l’État, quoiqu’elle pratique parfaitement le français (on sait ses longs entretiens, philosophiques et politiques, en tête à tête avec Diderot dont l’impératrice a écrit un jour "Votre Diderot est un homme extraordinaire ; je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires ; j’ai été obligée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l’abri de sa gesticulation."). "Faisant part de cet heureux événement pour nous et pour notre empire, nous pensons assurément que Sa Majesté Royale, considérant son amitié pour nous, apprendra avec joie la nouvelle".
 
787d5 Manuscrit de Louis XVI
 
Je reviens un peu en arrière. Lors de la lettre de Catherine II, il y avait trois ans que Louis XVI avait été décapité. La "Déclaration à tous les Français" ci-dessus, écrite et signée de sa main, est datée du 20 juin 1791. Le roi, encore en place mais privé de presque tous les pouvoirs, écrit "Que reste-t-il au Roy autre chose que le vain simulacre de la royauté ?" Il s’agit d’une sorte de testament politique, officiel et paraphé à chaque page par Alexandre de Beauharnais, en tant que président de l’Assemblée Constituante. Or précisément ce 20 juin 1791, le roi va s’enfuir pour tenter de gagner l’Autriche dans le but de reconquérir son royaume et, reconnu à Varennes le 21 et ramené à Paris il perdra même ce simulacre de la royauté et c’est en grande partie sa fuite, considérée comme trahison à l’encontre de sa patrie, qui décidera de sa condamnation à la guillotine.
 
787d6 Notes et dessins de Napoléon à Sainte-Hélène
 
La Révolution est passée, le Premier Empire aussi, et Napoléon, empereur déchu, est relégué à Sainte-Hélène. Sur le Northumberland, navire qui l’emmenait vers l’île où il passera ses dernières années, il avait demandé au comte de Las Cases, qui l’accompagnait et sera son mémorialiste, de lui enseigner l’anglais. En effet, longtemps émigré à Londres lors de la Révolution puis de la Première Restauration, ce dernier parle parfaitement l’anglais. Installé à Longwood House, Napoléon poursuivra cette étude en élève consciencieux et parviendra à un niveau correct… sans plus (il écrit par exemple "runned / courru", avec de plus la faute d’orthographe en français, attribuant deux R au verbe courir, ou encore "Comment se portoient-ils / How do they do"). Les cahiers de l’empereur, autographes, comportent des dessins de places fortes et des mots ou des phrases en anglais et en français.
 
787e Lettre du capitaine Dreyfus
 
Ici, il ne s’agit plus d’un chef d’état. La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième ont été secoués par l’Affaire Dreyfus, une affaire si retentissante que les antidreyfusards, antisémites, ont sans aucun doute gardée en mémoire, dans leur tête ou dans celle de leurs enfants, lors des lois sur les Juifs du Gouvernement de Vichy. Le conseil de guerre de Rennes, sur la foi de documents falsifiés, avait dégradé le capitaine Alfred Dreyfus et l'avait condamné pour traîtrise. Mais la vérité une fois découverte, la Cour de Cassation casse cet arrêt le 12 juillet 1906 et la presse doit publier la décision qui réhabilite Dreyfus. Mais l’Action Française ne publie rien. Dans la lettre autographe ci-dessus, le capitaine Dreyfus (je lui donne son grade, puisqu’il l’a officiellement et légitimement récupéré) déclare : "Si, donc, comme il est certain d’après les déclarations du journal, mes lettres ne sont pas insérées jusqu’à lundi prochain, dernier délai, dans l’Action Française, je remettrai le même jour un projet d’assignation de ce journal devant le Tribunal Correctionnel pour refus d’insertion". Cela est bien normal. Il a été traîné dans la boue, il en va de son honneur. Le journal avait publié des accusations fausses, avec de fausses preuves. Il convient de le contraindre à respecter le droit de réponse.
 
787f1 Brouillon d'une lettre de Champollion
 
Le musée propose des manuscrits de savants. Puisque j’ai commencé par deux pierres gravées égyptiennes et que j’ai évoqué la pierre de Rosette, voici le brouillon d’une lettre que Champollion destine à la Garde Nationale le 21 septembre 1830. Suite aux Journées de Juillet, tout homme peut se voir appelé à intégrer la milice, sauf les fonctionnaires publics. Telle est la raison de la lettre ci-dessus, dans laquelle Champollion rappelle que depuis 1826 il est "conservateur du musée des antiques du Louvre et professeur de langue et d’Archéologie Égyptienne au même musée".
 
787f2 Document autographe de Darwin
 
"Botanical works continued on the existence of two forms of their reciprocate sexual relations…". Ainsi commence cette page qui fait partie de la liste des grandes publications effectuées par Darwin, et qu’il adresse en 1870, dans ce document autographe, à Armand de Quatrefages, membre de l’Académie des Sciences depuis 1852, dans le but de présenter sa propre candidature à cette prestigieuse institution. Ces travaux qui ont fait l’objet de publications scientifiques, Darwin les classe en General works, Geological works, Botanical works, Zoological works. Et en effet, Quatrefages et Milne-Edwards présenteront conjointement, en 1870, la candidature de Darwin. Refusée… Mais Darwin sera finalement admis comme membre associé en 1878.
 
787f3 Lettre autographe d'Heinrich Schliemann
 
Heinrich Schliemann, le découvreur du site de Troie, puis de celui de Mycènes (en diverses occasions j’ai abondamment parlé de lui, notamment à Mycènes et devant sa tombe au cimetière d’Athènes), adresse le 16 août 1889 cette lettre à Carl Schuchardt, conservateur du musée de Hanovre. Il va se rendre à Paris pour prendre part à un congrès d’anthropologie et d’archéologie dans le but de défendre ses recherches sur Troie et sur Mycènes. Mais là, lui qui s’est formé à l’archéologie de très haut niveau en autodidacte, très attaqué par des collègues passés par les voies traditionnelles et sans doute jaloux de ses découvertes exceptionnelles, il doit reconnaître des erreurs sur des problèmes de datation. J’ignore quels sont exactement ces erreurs, mais ce que je sais, à titre d’exemple, c’est qu’à Mycènes ce que l’on appelle le tombeau d’Agamemnon date d’environ 1600 avant Jésus-Christ, soit quatre siècles avant la Guerre de Troie, Agamemnon et les autres héros de l’épopée.
 
787f4 Lettre de Gustave Eiffel
 
Gustave Eiffel, pour l’Exposition Universelle de Paris en 1889, a construit la célèbre tour. L’exposition finie, il est question de la démolir. Pour sauver son œuvre (heureusement) il imagine de la rendre indispensable pour raisons scientifiques et militaires. Le troisième étage abrite ainsi une station d’astronomie et une autre de météorologie. Une antenne permet l’émission d’une radio ainsi que des communications par télégraphie sans fil. Pour ces raisons, l’accès du dernier étage n’est pas public. Sa lettre, datée du 4 juillet 1889, est adressée à une dame Mangin, Banque de France, Paris.
"Madame,
Je regrette bien vivement de ne pouvoir vous donner l’autorisation écrite que vous me demandez par votre lettre du 27 juin, mais l’étage supérieur de la Tour est exclusivement réservé à des observations scientifiques et militaires ; en dehors de celles-ci l’accès de la plate-forme ne peut se faire qu’avec moi ou avec mon gendre M. Salles.
L’un de nous deux aura donc le plaisir de vous y accompagner un de ces matins si vous pouvez vous trouver à la Tour vers 9h1/2 du matin au pavillon de la Société de la Tour, en face de celui de la Cie du Gaz, près de la pile Nord de la Tour.
Veuillez agréer, Madame, l’assurance de mes sentiments distingués".
 
787f5 Manuscrit d'Albert Einstein
 
Cette page de calculs a été écrite de la main d’Albert Einstein, à Princeton, entre 1941 et 1945. Ceux qui n’ont de lui que le souvenir de la photo célèbre où il fait des grimaces se rendront vite compte qu’ici, il n’y a pas de quoi rire. J’ai compris la lettre d’Eiffel ou celle de Dreyfus, mais que l’on ne me demande pas, ici, d’expliquer de quoi il s’agit…
 
787f6 Lettre de Sigmund Freud
 
La langue allemande m’étant aussi impénétrable que les calculs d’Einstein, je n’ai pu dire que des généralités, tout à l’heure, de la lettre de Schliemann, en dehors des quelques mots d’explication que prodigue le musée. Ici, c’est Sigmund Freud qui écrit de Vienne, en Autriche, le 8 juin 1924, à Otto Juljewitsch Schmidt, professeur à l’université Lomonossov de Moscou et directeur des éditions d’État (à cette époque, c’est l’URSS). "Je suis naturellement prêt à autoriser sans restriction la traduction en russe de L’Interprétation des rêves que vous avez publiée et j’ai prié l’éditeur Deuticke d’interrompre les négociations dans un autre sens", cite la notice du musée.
 
787g1 Lettre du Bernin (Bernini) datée 3 mars 1635
 
Le baldaquin de bronze de la basilique Saint Pierre de Rome, la triple colonnade de la place Saint Pierre, l’église Sant’Andrea del Quirinale, la restauration de Santa Maria del Popolo, la fontaine des Quatre Fleuves sur la piazza Navona, la fontaine du Triton sur la piazza Barberini, l’Extase de Sainte Thérèse dans l’église Santa Maria della Vittoria, telles sont quelques unes des œuvres de l’architecte et sculpteur Gian Lorenzo Bernini, en français Le Bernin, parmi toutes celles que nous avons vues à Rome (et que j’ai commentées dans ce blog). Je ne cite que celles qui me reviennent spontanément en mémoire. Son bienfaiteur, son mécène, c’est le pape Urbain VIII Barberini (tiens, j’aurais pu aussi citer son buste au Musée du Vatican et son tombeau dans la basilique). Urbain VIII est mort, les commandes officielles au Bernin ont diminué. Dans cette lettre du 3 mars 1635 il évoque ce pape pour lequel il a beaucoup travaillé.
 
787g2 Lettre d'Utrillo à Paul Pétridès, 1941
 
Puisque nous venons de parler d’un artiste, ouvrons une nouvelle série. Datée du "Vésinet (Seine-et-Oise), juin 1941", cette lettre de Maurice Utrillo ornée d’un dessin est adressée à Paul Pétridès, son marchand d’art.
"Mon cher Pétridès,
De retour de l’exposition du Palais de Tokio (sic) ma chère femme ma bonne Lucie toujours si dévouée à mon Art, me dit que ma toile exposée (représentant le Sacré-Cœur de Montmartre), est fort bien placée et a été fort appréciée par les nombreux visiteurs.
J’en remercie les organisateurs.
Croyez, mon cher Pétridès, à l’assurance de mes sentiments d’amitié".
 
787g3 Dessin de Mérimée avec sous-titre en russe
 
Prosper Mérimée, l’auteur de la nouvelle Carmen qui a inspiré l’opéra le plus représenté dans le monde, et aussi de la Vénus d’Ille, Mateo Falcone, Colomba, est connu en tant qu’auteur de nouvelles, mais aussi en tant qu’inspecteur des monuments historiques, titre auquel il établit le répertoire des monuments dont l’architecture est remarquable. Mais il n’est pas connu pour ses dessins. Russophile et russophone, traducteur de Gogol et de Pouchkine, il s’efforce de diffuser en France la culture russe. Ici, Marius Petipa ayant fondé à Saint-Pétersbourg une école russe de ballet, Mérimée a réalisé ce dessin pour promouvoir chez nous la danse classique de Russie. Au bas de l’esquisse, à gauche, on discerne difficilement sa signature, mais en gros caractères d’écriture cyrillique il a écrit Galevskaïa Krasavitsa, c'est-à-dire La Beauté Galevskaïa.
 
787h1 Correction d'épreuve d'un poème de Baudelaire
 
Ceci est la correction de la main de Baudelaire, vers 1862, de l’épreuve envoyée par l’éditeur de son poème Les Petites vieilles. Il s’agit ici de l’intégration dans la réédition des Fleurs du mal de ce poème qui a déjà été publié séparément dans la Revue Contemporaine du 15 septembre 1859.
 
787h2 Stendhal, manuscrit de Rome, Naples et Florence
 
Cette page pleine de ratures est le début d’une préface jamais publiée de Rome, Naples et Florence, ce livre de Stendhal dont j’ai si souvent cité des extraits dans mon blog au sujet de nos visites en Italie. Ce manuscrit date d’avril – août 1824.
 
787h3 Préface du Soulier de satin, de Claudel
 
Beaucoup plus propre et non raturé, ceci est le manuscrit autographe par Paul Claudel de la préface du Soulier de satin (30 novembre 1924). En réalité, quoiqu’autographe, je pense que ce texte est une mise au propre.
 
787h4a Saint-Exupéry, manuscrit de Terre des hommes
 
787h4b Dessins de Saint-Exupéry
 
Ces deux photos se rapportent à des œuvres d’Antoine de Saint-Exupéry. La première montre le manuscrit, rédigé en janvier 1936, du chapitre Au centre du désert, du roman Terre des hommes. Dans ces 57 pages, il raconte son accident dans le désert de Libye, fin décembre 1935, survenu au cours de son raid de Paris à Saigon, et sa longue marche dans le désert. L’autre photo montre une page d’un carnet de dessins réalisés lors d’un stage de pilotage au Maroc en 1921, qu’il a intitulé Les Copains. Ici, il écrit "3 croquis de salle de police. Les uns rêvent, les autres dorment. Mais que la nuit est longue! (Hélas : des pilotes)". Au-dessus de chacun des pilotes punis de salle de police, il inscrit le motif de la sanction : "A viré trop près du sol", "A atterri vent de côté", "A coupé la piste à moins de 500m. de hauteur".
 
787h5 Poème et dessins de Max Jacob
 
Max Jacob a composé ici deux versions du même poème. Il a intitulé la version du haut, celle qui est toute pleine de ratures, St. Benoît Labre. Puis il avait repris le titre pour la deuxième version, l’a rayé et remplacé par Verlaine. Les deux dessins d’hommes sont aussi de sa main. Le musée suppose qu’il peut s’agir d’Adam. Et en effet, le poème commence par "La pluie une nuit entière / Ce nous vaut ta faute Adam". Et la faute d’Adam est reprise à la fin. Mais, personnellement, je ne vois rien dans ces dessins qui évoque Adam, et je me demande s’il ne s’agit pas de dessins réalisés sans sujet, en cherchant l’inspiration.
 
787h6 Manuscrit de Sartre intitulé Baudelaire
 
Cette page bien remplie et bien propre est due à Jean-Paul Sartre (1945-1946). C’est le manuscrit d’un essai intitulé Baudelaire, destiné à démontrer que Baudelaire a raté sa vie et n’a jamais fait usage de sa liberté.
 
787i Manuscrit musical de Verdi
 
Des manuscrits, ce ne sont pas que des textes ou des dessins. Les musiciens ont aussi tracé à la main les notes de leurs compositions sur des portées. Nous voyons ici, daté de Naples le 20 avril 1858, une partition autographe de Giuseppe Verdi, signée par lui, comportant seize mesures du Trouvère.
 
J’arrêterai là ma présentation de ce passionnant musée, si riche. Avant de poser le point final, je dois quand même me confesser. Mon choix des manuscrits présentés n’a pas été complètement libre. Par exemple, j’adore Verdi, mais Beethoven ou Mozart auraient mérité de figurer à ses côtés ou même à sa place. Pêle-mêle je peux citer Chopin, Liszt, Tchaïkovski, Verlaine, Nerval, Musset, Dostoïevski, Tolstoï, Marguerite Yourcenar, Vasari, Véronèse, Renoir, Pierre et Marie Curie, Henri Becquerel, et tant d’autres. J’ai pris ces documents en photo. Mais l’éclairage, les reflets sur les vitres, la position des documents, tout cela fait que, si les photos que je présente ne sont pas bien belles, beaucoup d’autres sont tellement pires que j’ai dû les éliminer de ma sélection. À défaut d’obtenir les autorisations nécessaires pour sortir les documents des vitrines, de les éclairer uniformément, suffisamment mais pas trop violemment, il m’aurait fallu, au moins, être un meilleur photographe. J’espère quand même avoir donné à quelques personnes l’envie d’y aller voir de plus près…
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Published by Thierry Jamard
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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 14:52
786a Enfants attentifs au musée Guimet, Paris
 
Aujourd’hui, nous avons eu la joie de déjeuner avec mes cousins Michel et Noëlle. C’était au restaurant du musée Guimet, et Michel nous a offert des entrées dans ce musée d’arts asiatiques. Fabuleux. Nous y avons passé tout l’après-midi, et après plusieurs heures de visite nous sommes loin d’avoir tout vu. Il suffit, d’ailleurs, de voir l’attention de ces enfants pour se rendre compte du plaisir que peut procurer ce musée. Rencontre-t-on souvent des classes aussi sages et attentives ?
 
Cela dit, si l’on s’en met plein les yeux avec des œuvres d’art remarquables, en revanche si on lit les légendes pour comprendre plus avant ce que l’on voit, il faut s’accrocher lorsque l’on n’est pas spécialiste, ou très cultivé dans ces civilisations. Exemple (pris sur une image que je montre un peu plus loin) : "Bô Tát Quan Thê Âm (Bodhisattva Avalokitesvara). Vietnam, XVIIIe siècle. Bois laqué polychrome et doré". Pays, date et matière sont clairs. La représentation, vu ma culture très défaillante, m’a demandé quelques recherches… Recherches impossibles à effectuer pour les milliers d’objets présentés. Alors, que ceux qui sont comme moi se contentent de la beauté des œuvres présentées et de mes maigres explications. Les autres, bienheureux informés, se délecteront encore plus.
 
Comment sélectionner celles de mes 498 photos que je vais montrer, voilà quel a été mon premier problème. Comment me limiter, quand tant de splendeurs m’ont ébloui, c’est mon second problème. Comment organiser le tout, troisième problème. J’ai opté pour une présentation par pays, pays de la péninsule indochinoise avec le Cambodge, le Vietnam à l’est, la Thaïlande au nord, puis vers le nord Chine, Corée, Japon, et je repars vers l’Indonésie, l’Inde, le Pakistan et l’Afghanistan. Au sein de chaque pays, du plus ancien au plus récent. C’est arbitraire, et d’autant plus même qu’au sein d’un pays aussi vaste que la Chine, qui de plus a constitué divers empires dans le passé, l’ordre chronologique me fait un peu zigzaguer dans les diverses régions.
 
786b1 Musée Guimet, divinité masculine (Cambodge)
 
Commençons. Cette belle statue cambodgienne en grès du deuxième quart du 10ème siècle est, me dit-on, du style de Koh Ker (ancienne ville khmère, capitale du Cambodge de 928 à 944).
 
786b2 Musée Guimet, fronton de grès (Cambodge, vers 967)
 
Sculpté vers 967, ce fronton en grès est cambodgien, style de Banteay Srei (temple khmer à 20 kilomètres d’Angkor). Ici, le musée ajoute une explication très intéressante. Je le cite textuellement, en ajoutant entre crochets quelques explications. "Au tympan les asura [esprits démoniaques] Sunda et Upasunda se disputent l’apsaras [très belle nymphe céleste] Tilottama. Cet épisode du livre I du Mahabharata [grand poème épique hindou en langue sanscrite. Cela, je connaissais parce qu’en philologie classique, on remonte à l’indo-européen en comparant entre autres grec, latin, sanscrit] a été figuré dans un grand souci de fidélité au texte : "Sunda prit dans sa main la main droite de la nymphe aux charmants sourcils [difficile de les apprécier sur ma photo]. Upasunda prit Tilottama par la main gauche. ‘Elle sera ma femme car je suis ton aîné’, dit Sunda. ‘En ce cas, elle sera ta belle-fille, répliqua Upasunda, car elle sera ma femme’. À cause d’elle, ils s’étaient armés de massues épouvantables. Égarés par l’amour que cette nymphe leur avait inspiré, ils lèvent à la fois ces deux terribles massues. ‘À moi le premier coup’, s’écrie l’un. ‘À moi le premier coup’, dit l’autre. Ils se frappent mutuellement, et les deux effroyables asura tombent sur le sol de la terre, assommés l’un par la massue de l’autre, et les membres inondés de sang, comme deux soleils tombés du ciel". Traduction Hippolyte Fauche, 1864". Je suis content pour cette séduisante Tilottama qu’elle ne soit pas tombée entre les pattes de l’un de ces deux violents prétendants, elle aurait sûrement été malheureuse avec de telles brutes.
 
786b3 Musée Guimet, divinités du Cambodge (10e-11e s.)
 
J’ai coupé, du côté droit, cette longue frise cambodgienne en grès montrant neuf divinités, elles auraient été trop petites pour être visibles. C’est un grès de la fin du 10ème siècle ou du début du 11ème. Ce sont, de gauche à droite, Surya (le Soleil) sur un char tiré par deux chevaux, Candra (la Lune) assise sur un piédestal et Yama (juge des morts et gardien du sud), sur un buffle.
 
786b4 Musée Guimet, monument Vishnuite (Cambodge, 12e s.)
 
Nous sommes toujours au Cambodge, et cette stèle est située dans les trois premiers quarts du douzième siècle. J’ai effectué un montage pour montrer en plus gros plan, à droite, les innombrables petits personnages qui couvrent ce monument du culte de Vishnu. Cette divinité a la seconde place dans la trinité hindoue, Brahma est le créateur de l’univers, Vishnu le protège et Shiva le détruit.
 
786b5 Musée Guimet, Ganesha (Cambodge, 12e-13e s.)
 
Ce dieu cambodgien, toujours représenté comme un gros homme à tête d’éléphant, est Ganesha. C’est le fils de Shiva. Ici je recopie Wikipédia: il est "le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir. C’est le dieu qui lève les obstacles des illusions et de l’ignorance". La sculpture est en grès et date de la fin du douzième siècle ou du début du treizième. Son style est celui du Bayon, temple central d’Angkor.
 
786b6 Musée Guimet, Asura (Cambodge, 12e-13e s.)
 
Avant de quitter le Cambodge, voyons cette tête, même matière, même époque, même style que Ganesha ci-dessus. Elle représente un asura (nous avons vu tout à l’heure que les asura sont des esprits démoniaques).
 
786c1 Musée Guimet, ferme fortifiée (Vietnam, 1e-3e s.)
 
À présent, nous allons nous attarder un peu au Vietnam. Cette ferme fortifiée en terre cuite est un modèle funéraire, situé entre le premier et le troisième siècle.
 
786c2 Musée Guimet, étui couvre-linga (Vietnam, 8e s.)
 
Du huitième siècle est cet étui vietnamien en argent. Le linga est une pierre de forme phallique, aspect le plus sacré de Shiva, parce qu’il en fait le dieu supérieur, force de création grâce au phallus, force destructrice par son rôle dans la trinité. Les linga peuvent être de toutes dimensions, depuis la taille de grosses bornes dressées jusqu’à un petit galet. Lorsqu’ils sont de taille assez réduite, il est fréquent qu’ils aient été à la fois protégés et magnifiés dans des étuis précieux comme celui-ci, qui était en effet un couvre-linga.
 
786c3 Musée Guimet, Vishnou Garudasana (Vietnam 8e-9e s.)
 
Ce Vishnu vietnamien en grès est du huitième ou du neuvième siècle, avec une polychromie plus tardive. On le dit Vishnu Garudasana, c’est-à-dire monté sur Garuda, cet aigle mythique que l’on voit ici. Nous avons vu tout à l’heure Surya, le Soleil, eh bien Garuda est le frère d’Aruna, conducteur du char de Surya. Garuda, divinité du ciel, est l’ennemi de Naga, serpent fabuleux de la terre et de la mer, mais ils représentent deux incarnations de Vishnu par lesquelles ils se réconcilient dans l’unité de l’univers.
 
786c4 Musée Guimet, Dvarapala (Vietnam, 9e-10e s.)
 
Grès vietnamien fin neuvième ou début dixième siècle représentant un dvarapala. C’est tout ce que dit la notice. Mais je me suis instruit en consultant Wikipédia, un dvarapala est une divinité gardienne des portes de temples ou de monastères. Je m’explique mieux son aspect repoussant.
 
786c5 Musée Guimet, verseuse à ablutions (Vietnam, 16e s.
 
Cet éléphant du seizième siècle, qui est une verseuse à ablutions, vient du Nord Vietnam. Il est fait de grès et d’émaux colorés.
 
786c6 Musée Guimet, Bodhisattva Avalokiteshvara (Vietnam 1
 
C’est à cette statue vietnamienne en bois laqué polychrome et doré à huit bras que s’applique la légende quelque peu absconse que je citais en introduction. La première partie, Bo Tat Quan Thê Âm, est le nom donné en vietnamien au bodhisattva Avalokiteshvara. Un bodhisattva (mot sanscrit) est une personne qui s’est engagée à suivre la voie et le modèle de Bouddha, qui se soumet à une discipline précisément définie et progresse vers le Bouddha. Le bodhisattva Avalokiteshvara, dont le nom signifie "le seigneur qui observe", est l’un des plus vénérés dans tout le monde bouddhique. Au Tibet, le Dalaï lama est considéré comme l’une de ses émanations. C’est une divinité secourable.
 
786c7 Musée Guimet, roue de la Loi (Thaïlande, 8e ou8e s.
 
786c8 Musée Guimet, roue de la Loi (Thaïlande, 8e ou8e s.
 
C’est de Thaïlande que nous vient cette roue de la Loi du huitième ou du neuvième siècle. C’est le Dharmacakra. En sanscrit, cakram signifie la roue (cf. en grec kyklos, d’où le français cycle, bicyclette, etc., les voyelles indo-européennes évoluant généralement vers A en sanscrit, et les sons L et R étant très voisins, comme on le voit en portugais, branco = blanc ou obrigado = merci, "je vous suis obligé"), c’est donc la roue du dharma, qui est la loi naturelle, ou établie par les coutumes, ou fixée par le droit.
 
786d1a Musée Guimet, tripode de bronze (Chine, 10e s. avt
 
786d1b Olympie, chaudron de bronze du 8e siècle
 
Nous abordons la Chine par le nord au dixième siècle avant Jésus-Christ avec ce chaudron de bronze (première photo). C’est ce que l’on appelle un chaudron ding, un type tripode circulaire, ou à quatre pieds rectangulaire, avec deux poignées opposées et souvent (mais pas ici) un couvercle. Le style de celui-ci est caractéristique d’une esthétique nouvelle mise en place par la dynastie des Zhou (1046-256 avant Jésus-Christ). Avant eux, les chaudrons étaient en céramique. Leur règne, au cours duquel l’usage du fer a été introduit, est considéré comme l’apogée de l’art chinois du bronze. Ma seconde photo, je l’avais prise le 22 avril 2011 à Olympie, en Grèce, et elle représente à titre de comparaison un chaudron tripode grec en bronze du huitième siècle avant Jésus-Christ (époque géométrique). C’est aussi entre le douzième et le onzième siècles que l’usage du fer est entré en Grèce. La Chine était un empire fermé, il est très probable qu’aucun navigateur occidental n’y a pénétré en ces temps-là, et cependant on retrouve dans ces deux civilisations une même évolution à des époques proches.
 
786d2 Musée Guimet, jade rituel, parure funéraire (Chine)
 
Ces disques de jade rituel, en Chine, avec usage de parure funéraire, ont une origine très ancienne. Sous la dynastie des Han (de 206 avant Jésus-Christ à 221 de notre ère) on les considérait comme des images du ciel.
 
786d3 Musée Guimet, buffle en bronze doré (Chine, 2e s. a
 
Ce buffle couché en bronze doré provient de Chine du nord et remonte au deuxième siècle avant Jésus-Christ.
 
786d4 Musée Guimet (Sichuan, Chine, 1er-3ème s.)
 
Ces chevaux en terre cuite rouge proviennent du Sichuan, en Chine centrale et remontent à la deuxième moitié du règne de la dynastie des Han, soit du premier au troisième siècles de notre ère. Pour sa beauté, pour sa puissance, le cheval est admiré comme un être quasiment surnaturel. Lorsqu’il n’est pas utilisé dans un but militaire, le cheval témoigne seulement de la richesse et de la catégorie sociale de son propriétaire. La pureté des lignes de ces pièces témoigne de l’accomplissement de l’art du Sichuan à cette époque.
 
786d5 Musée Guimet, génie gardien (Chine, 6e s.)
 
Nous avons déjà vu au Vietnam un Dvarapala, un être monstrueux qui garde les portes des temples et des monastères. Ici, en Chine du nord, nous voyons un gardien de tombe, un zhenmuyong, de la première moitié du sixième siècle. Il est en terre cuite moulée et conserve des traces de polychromie.
 
786d6 Musée Guimet, femme assise (Chine, 7e siècle)
 
Maintenant, nous abordons plusieurs figurines de terre cuite en provenance de Chine du nord et datant du septième siècle. Ici, une femme assise. Intéressante pour la position très naturelle et expressive, et pour son vêtement.
 
786d7 Musée Guimet, dame marchant, détail (Chine, 7e s.)
 
Cette terre cuite avec des rehauts polychromes est intitulée Dame marchant, mais comme le corps et la démarche ne m’ont pas paru particulièrement exceptionnels, je préfère en montrer le visage en gros plan.
 
786d8 Musée Guimet, deux musiciennes assises (Chine, 7e si
 
Il y a toute une collection de musiciennes assises. J’en choisis deux ici qui sont, paraît-il, caractéristiques de la dynastie Tang (608-907), mais toutes deux, comme les précédentes terres cuites, du septième siècle. La notice dit, pour celle de gauche, qu’elle est en terre cuite moulée et peinte sur engobe, tandis que celle de droite est en terre claire engobée et peinte. Rappelons que l’engobe est constituée d’argile fine que l’on délaye et que l’on applique en couche mince sur une pièce de terre cuite pour en polir la surface ou pour produite des effets décoratifs (car l'engobe peut être mêlée de colorant).
 
786d9 Musée Guimet, chameau et chamelier (Chine, 7e s.)
 
Chine du nord, milieu du septième siècle sous la dynastie Tang pour cette terre cuite polychrome représentant un chamelier monté sur son chameau.
 
786d10 Musée Guimet, un étranger (Chine, 7e-8e s.)
 
Un peu moins précisément datée (7ème, 8ème s.) est cette terre cuite moulée et peinte sur engobe, elle aussi de Chine du nord, et représentant un étranger.
 
786d11 Musée Guimet, joueuses de polo (Chine, 8e siècle)
 
C’est toujours la dynastie Tang qui règne sur la Chine du nord en cette première moitié du huitième siècle dont datent ces terres cuites rouges engobées et en polychromie qui représentent des joueuses de polo. Pas joueurs, joueuses. Je note que dans cette société, à la différence des sociétés occidentales, les femmes montent à cheval à califourchon (en Europe, au Moyen-Âge, une femme ne peut ouvrir les jambes et Jeanne d’Arc, au début du quinzième siècle encore, sera condamnée en partie pour s’être vêtue en homme) et s’adonnent librement à ce type de plaisir sportif qui exige une grande maîtrise de l’équitation. De plus, j’admire l’art de ces figurines.
 
786d12 Musée Guimet, peinture murale (Xinjiang, 8e siècle
 
Nous restons dans la première moitié du huitième siècle mais partons dans le Xinjiang, une région à l’extrême ouest de la Chine, constituant le Turkestan oriental. On me dit que ce fragment d’une peinture murale provient d’une représentation de la Terre pure du Bouddha. Autrefois, un roi riche et intelligent entra dans les ordres, pratiqua très longtemps et intensément le bouddhisme, et devint ainsi le Bouddha Amitabha, c’est-à-dire Lumière Infinie. L’univers du Bouddha Amitabha est celui d’un monde pur et vertueux, sans mal, ni souffrance, ni impuretés spirituelles ou matérielles, appelé la Terre pure du Bouddha.
 
786d13 Musée Guimet, plat à offrandes (Chine, 8e s.)
 
Ce plat à offrandes du huitième siècle nous ramène en Chine du nord. Il s’agit de terre cuite à glaçure trois couleurs sur engobe (la glaçure, cela ne me dit rien. Un coup d’œil au dictionnaire, c’est la même chose que l’émail. Ah bon, je comprends mieux), avec décor incisé.
 
786d14 Musée Guimet, parure funéraire (Chine, 10e-11e s.)
 
Cette maille métallique en fils d’argent avec casque et masque en bronze doré (Chine du nord, dixième ou onzième siècle) est prévue pour recouvrir le corps entier, mais plutôt que de montrer ma photo où l'on voit la maille entière, je préfère choisir celle-ci où l’on voit bien le détail de la réalisation. C’est, bien sûr, beaucoup trop fin pour remplacer une armure ou une cotte de mailles, le moindre coup d’épée passerait au travers. Non, c’est une parure funéraire.
 
786d15a Musée Guimet (Chine, 13e siècle)
 
786d15b Musée Guimet (Chine, 13e siècle)
 
Nous sommes ici dans la Chine des Song, au treizième siècle, où l’empire de cette dynastie s’étend sur presque tout l’est de la Chine actuelle, de Pékin au Vietnam, en passant par Nankin, Shanghai, Canton, Hongkong. Cette dynastie (960-1279) perdant ses territoires du nord en 1127, se replie un peu vers le sud, à Nankin. On distingue donc les Song du Nord (960-1127) possédant le nord et le sud, et les Song du Sud (1127-1279) ayant perdu des territoires. J’avoue avoir du mal, dans ces conditions, à comprendre comment cet objet, que l’on dit du treizième siècle, donc postérieur à 1200, trois-quarts de siècle après les Song du Nord, peut leur être rattaché… Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un coffret de faïence, mais un oreiller de grès à engobe blanc, avec un décor au brun de fer (le brun de fer s’obtient en chauffant de la limaille de fer jusqu’à ce qu’elle se réduise à l’état d’oxyde d’un rouge brun). Au treizième siècle, cette technique trouve son apogée avec deux ateliers particulièrement célèbres, celui des Zhang et celui des Wang. Notre oreiller, ici, porte le sceau de la famille Wang.
 
786d16 Musée Guimet, biscuit et décor barbotine (Chine, 1
 
Beaucoup plus récent est ce bol à couvercle puisqu’il date de la dynastie des Ming, et plus précisément de l’empereur Wanli (1572-1620, treizième empereur Ming). Il est en biscuit (cette porcelaine "deux fois cuite" est bien connue chez nous, on parle du "biscuit de Sèvres" et j’en ai tout appris de la technique en visitant, autrefois, une usine de porcelaine à Limoges), avec un décor à la barbotine (en relief) représentant, au sommet du couvercle, le lion bouddhique et, autour du corps, groupés par deux, les Huit Immortels du taoïsme. Selon Wikipédia, il s’agit d'un échantillon de différents personnages de la société (femme, vieillard, grand noble, militaire, infirme, redresseur de torts, mendiant, lettré) devenus immortels.
 
786e1 Musée Guimet, Avalokiteshvara à 1000 bras (Corée)
 
Quittons maintenant la Chine pour la Corée, Songju, temple de Tongbang-sa au dixième ou au onzième siècle. Nous avons vu précédemment le bodhisattva Avalokiteshvara de l’autre côté par rapport à la Chine, c'est-à-dire au Vietnam. Celui-ci, avec ses mille bras, est appelé Chonsu Kwanum posal. Cette statue est en fonte de fer dorée.
 
786e2 Musée Guimet, masques bois (Corée, 18e siècle)
 
Les deux masques coréens ci-dessus, en bois avec des rehauts de peinture et avec du tissu, sont du dix-huitième siècle. Celui de gauche représente la chamane (somu) et celui de droite est soit le jeune moine (sangwa), soit le jeune frère du noble (toryong).
 
786f1 Musée Guimet, Bouddha assis (Japon, 11e siècle)
 
Franchissons le bras de mer qui sépare la Corée du Japon, disons plutôt que nous quittons le pays du Matin Calme pour nous rendre au pays du Soleil Levant, c’est tellement plus joli. Japon, donc, et première moitié du onzième siècle (époque Heian 794-1185), pour ce grand bouddha assis, en bois avec des traces de laque et de dorure.
 
786f2 Musée Guimet, masque de nô (Japon, 17e-19e s.)
 
Nous avons vu des masques coréens, voici un masque japonais de (théâtre traditionnel japonais, en vers et avec épisodes dansés) en bois laqué et peint, que l’on situe entre 1603 et 1868. Il représente Hannya, le fantôme vengeur de femme jalouse.
 
786g Musée Guimet, art de Java Centre (8e-9e s.)
 
Nous voici en Indonésie. Plus précisément, cette sculpture appartient à l’art du centre de Java. Et date du huitième ou du neuvième siècle. Le personnage représenté pourrait être Agastya, un grand sage mythologique, mais le musée fait suivre son nom d’un point d’interrogation.
 
786h1 Musée Guimet, divinité de l'arbre (Inde, 10e-11e s.
 
Quel joli visage ! C’est celui de Shalabhanjika, la divinité de l’arbre. C’est un grès du Rajasthan, province du nord-ouest de l’Inde. Il date du 10ème – 11ème siècle.
 
786h2 Musée Guimet, Shiva Nataraja, seigneur de la danse
 
Du Tamil Nadu, autre province de l’Inde, au sud, dont le nom signifie Pays des Tamouls, ce dont on peut aisément conclure que c’est face au Sri Lanka (ex-Ceylan), provient ce Shiva Nataraja, Seigneur de la danse, du onzième siècle.
 
786h3 Musée Guimet, le dévot shivaïte (Inde, 12e-13e s.)
 
C’est de Sambadar, également au Tamil Nadu, que provient ce dévot shivaïte en bronze. Il est à dater du douzième ou du treizième siècle.
 
786h4 Musée Guimet, ivoire, décor de porte (Inde, 17e s.)
 
Encore plus tardif (dix-septième siècle) est ce panneau d’ivoire ayant servi de décoration de porte. Son origine est, également, au Tamil Nadu, au sud de l’Inde.
 
786i1 Musée Guimet, sceaux de stéatite (Pakistan 2500-190
 
Le musée présente, sous chacun de ces sceaux de stéatite, leur empreinte moderne. Ils viennent du Pakistan, civilisation de l’Indus, et sont extrêmement anciens, datés entre 2500 et 1900 avant Jésus-Christ. On y voit, de gauche à droite, un unicorne, un taureau et un éléphant.
 
786i2 Musée Guimet, le sommeil des femmes (Pakistan)
 
Le musée omet de dater ce panneau, d’indiquer la nature de la pierre, etc. Tout ce que je peux en dire, c’est que placé parmi des reliefs provenant de divers monastères du nord du Pakistan, près de la frontière afghane, il doit être lui aussi rattaché à cette région. Et son titre, seule et unique indication donnée, Le Sommeil des femmes.
 
786j1 Musée Guimet (Afghanistan, vers 2700 avt JC)
 
Franchissons la frontière, nous sommes en Afghanistan. Cette figurine de terre cuite représentant une vache ou autre bovidé remonte jusque vers 2700 avant Jésus-Christ. Elle est due aux fouilles de Mundigak, dans la province de Kandahar (1951-1958).
 
786j2 Musée Guimet, galère en verre soufflé (Afghanistan
 
Les deux pièces suivantes font partie du fabuleux "Trésor de Begrâm" découvert en 1937 dans cette ville située à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Kaboul, trésor dont bénéficie le musée Guimet. Il était temps, parce que de 1980 à 1989 les Soviétiques ont établi là une base, relayée désormais par la plus grande base aérienne américaine en Afghanistan. On a retrouvé toutes sortes d’objets d’artisanat en provenance de toutes les villes situées sur la Route de la Soie, de la Chine à Rome et aux autres grandes cités de l’Empire romain. Ci-dessus, un flacon en verre soufflé en forme de galère, du premier siècle après Jésus-Christ.
 
786j3 Musée Guimet, verre émaillé (Afghanistan, 1er s.)
 
Du Trésor de Begrâm également, et du premier siècle de notre ère, ce gobelet en verre émaillé à décor peint représente une scène que nous connaissons bien pour l’avoir vue un peu partout dans notre visite de la Grèce et de la Grande Grèce (Naples, Pæstum, Matala, Gortyne…), c’est l’enlèvement d’Europe par Zeus qui a pris la forme d’un taureau.
 
786j4 Musée Guimet, le paradis de Maitreya (Afghanistan)
 
Le monastère de Shotorak, en Afghanistan, recelait cette frise de schiste du deuxième ou troisième siècle représentant le paradis de Maitreya, considéré comme le bodhisattva de l’avenir. En effet, l’avenir verra l’avènement de Maitreya, dont le nom en sanscrit signifie le bienveillant, comme nouveau Bouddha lorsqu’aura disparu l’enseignement du Bouddha actuel. Plusieurs courants bouddhiques y croient et l’attendent.
 
786j5 Musée Guimet, vie de Bouddha (Ajghanistan, 3e-4e s.)
 
Ce bas-relief de calcaire portant des traces de polychromie provient du monastère de Chakhil-i-Ghoundi, sur le site de Hadda en Afghanistan. Il date du troisième ou du quatrième siècle et présente des épisodes de la vie de Bouddha. En bas c’est une scène de prédication, et en haut l’aumône de la poignée de poussière. Encore une lacune de ma culture, il m’a fallu rechercher ce qu’est cet épisode. Cela a été difficile, car peu en parlent. Il existe une légende malienne, mais ce n’est pas bouddhique. Finalement, c’est un livre sur la vie du Bouddha qui m’a éclairé. Je cite "Le Bouddha reprit ensuite sa vie errante. Il allait de village en village […]. Un singe vint lui présenter un bol de miel. Le Bouddha ayant accepté d'un cœur touché cette offrande. Le singe fait une telle gambade qu'il se tue et renaît aussitôt dans le corps d'un saint. N'ayant rien d'autre à donner, un enfant pauvre tendit au Bouddha une poignée de poussière. Il mérite ainsi de reparaître sur la terre en la personne du grand roi hindou : Asoka".
 
786j6 Musée Guimet, Bodhisattva, ascète (Afghanistan, 3e-
 
Ces deux têtes de stuc, de la même époque que le bas-relief précédent, et de Tapa-Kalan, un autre monastère du même site de Hadda, sont des représentations, à gauche de la déesse de la cité, à droite d’un bodhisattva ou d’un ascète. Je n’aurais pas été étonné si, dans un autre cadre, on m’avait dit qu’il s’agissait d’une tête de Christ d’une cathédrale gothique. Je suis heureux que ma démarche géographique et chronologique me fasse terminer par ces deux sculptures parce que je les aime beaucoup.
 
Quoique les arts orientaux soient, pour la plupart d’entre nous, moins connus que ceux de notre vieille Europe, et que les cultures, religions, philosophies asiatiques nous soient souvent plus obscures que celles qui sont issues des Antiquités grecque et romaine puis du christianisme, je pense qu’il y a dans ce musée des œuvres innombrables dont la beauté est si grande qu’elles touchent profondément même le plus novice. J’espère que cette petite présentation donnera à ceux qui n’y auraient pas songé l’envie de se rendre au musée Guimet…
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Published by Thierry Jamard
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