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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 23:29

747a1 Départ de Tinos vers Syros

 

747a2 Départ de Tinos vers Syros

 

Avant-hier, le ferry parti du Pirée à 7h35 nous a déposés à Tinos à 12h30. Aujourd’hui nous reprenons le même navire lors de son escale à Tinos, et nous voilà partis dès 12h35 vers Mykonos. Nous regardons s’éloigner l’île sainte derrière le sillage du bateau.

 

Mykonos. Cette île, nous l’avons vue les 15 et 16 mars derniers lorsqu’Emmanuelle nous avait fait la joie de venir nous voir en Grèce. C’était la basse saison, la plupart des boutiques attrape-touristes étaient fermées, un peu partout on voyait des gens occupés à reblanchir leur maison comme ils le font chaque année. Mais Mykonos, l’été, c’est l’île des gens branchés, l’île des noctambules, et ce 16 août au soir nous avons essayé de nous rendre en ville, ce n’étaient que gens sous l’effet de l’alcool ou de la drogue, des conducteurs énervés de ne pas trouver où se garer, des policiers sur les dents pour essayer de réguler le flot de 4x4, dans des hurlements de musique techno qui, d’un bar à l’autre, tentaient chacun de couvrir le son du voisin. Nous sommes vite rentrés à l’hôtel. Pourtant, avec mon crâne partiellement dégarni, je devrais m’y trouver à mon aise, à Mykonos, car selon Strabon, ce grand géographe qui a vécu à cheval sur les deux ères, le pourcentage de chauves y est plus important qu’ailleurs, si bien que parfois on appelait les chauves des Mykoniotes !

 

Il y a deux Mykonos, celle de l’hiver ou de la campagne, et celle de la ville en été (qui est, d’ailleurs, celle des chevelus venus d’ailleurs). Rien à voir l’une avec l’autre. Je ne montrerai rien de la seconde.

 

747b1 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747b2 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747b3 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

De la première, en revanche, quoique nous n’ayons qu’une demi-journée pour en profiter, car demain matin nous allons à Délos, nous avons souhaité voir le monastère de la Panagia Tourliani, dans le village d’Ano Mera. En effet, ce grand monastère a été fondé au seizième siècle, en 1542, par deux moines venus de l’île de Paros et a été restauré en 1767. Sur ma première photo on aperçoit, par-dessus le mur, un dôme rouge, c’est lui qui a donné à la Vierge (Panagia) protectrice de Mykonos cette épithète de Tourliani, car en dialecte local un dôme se dit tourlos.

 

747b4 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747c1 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera, campani

 

747c2 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera, campani

 

De l’extérieur, nous avons vu le haut du campanile de marbre, d’une extraordinaire légèreté. Pénétrant dans la cour du monastère, nous en voyons la base, sur le flanc droit de l’église. Elle est intégralement sculptée. Il y a d’abord, bien entendu, la "Toute Sainte", qui est la signification du mot Panagia utilisé pour désigner la Sainte Vierge. Marie et Jésus y ont tous deux un bien curieux visage, mais j’aime les deux angelots aux jambes courtes et aux ailes en sens alternés qui posent sur la tête de Marie une lourde couronne. Avec leurs têtes de vieillards, en considérant leurs visages on en conclut qu’ils appartiennent à la même ethnie.

 

747c3 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera, fontain

 

Dans cette même cour, on peut aussi admirer cette belle fontaine de marbre. Au tout premier moment, j’ai cru qu’elle représentait un soleil, mais en remarquant cette couronne sur sa tête je me suis dit que je devais réviser mon jugement. Quoique ce visage ne soit pas particulièrement féminin, je me demande si ce n’est pas, là encore, une représentation de la Panagia.

 

747d1 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747d2 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747d3 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

Blancs, tout blancs sont les bâtiments du monastère. J’aime le charme de cette étroite allée bordée d’un passage couvert encore plus étroit, débouchant sur cette petite cour avec son vieil arbre penché. Ce n’est pas un cloître car un seul de ses côtés est bordé d’arcades.

 

747e1a Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

747e1b Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

Et puis il y a le catholicon, c’est-à-dire l’église du monastère, toute pleine d’ors, avec ses suspensions de style oriental. On remarque, au premier plan de ma seconde photo, l’icône sainte, et même considérée par certains comme miraculeuse, de la Vierge. C’est elle, l’icône protectrice de Mykonos.

 

747e2a Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

747e2b Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

Mais ce que je trouve le plus remarquable dans cette église, c’est surtout son iconostase baroque réalisée à Florence en 1775. Il vaut la peine de s’en approcher pour y voir les icônes qui y sont incrustées, ou ce dragon sculpté dans le bois de sa porte.

 

747e3 Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano Me

 

Il y a tant de façons de représenter l’Annonciation, prêtant à Marie des sentiments si divers, que je trouve toujours intéressant de les comparer. En voici une où Marie reçoit l’annonce avec humilité et soumission.

 

747f1 Mykonos, le Père Théologos du monastère de Tourlia

 

Le rythme de ce monastère est d’un calme extraordinaire. Le Père Théologos est un homme sympathique qui, hormis le grec, ne sait que trois mots d’italien, ce qui limite beaucoup la conversation mais tout, dans son regard, dans son sourire, dans les quelques paroles qu’il prononce, manifeste de la bonté et de la bienveillance.

 

747f2 Mykonos, le Père Théologos du monastère de Tourlia

 

Après avoir pris un moment le soleil, le Père Théologos s’en va. Mais dans l’église, tout à l’heure, nous avons échangé quelques mots avec un couple de Néerlandais. Il y a, à quelques kilomètres, un autre monastère, nous ont-ils dit, qui est fermé mais un petit écriteau sur la porte dit qu’il faut sonner pour visiter. Et, selon ces personnes qui disent avoir été reçues aimablement par une religieuse, on peut jeter un coup d’œil quelques minutes.

 

747g1 Mykonos, monastère de Palaiokastro

 

Nous nous rendons alors à ce monastère de Palaiokastro où nous trouvons, en effet, le petit écriteau manuscrit. La religieuse qui vient nous ouvrir porte l’uniforme, elle est tout de noir vêtue et son visage est pris étroitement dans le voile serré ne laissant apparaître qu’un ovale du milieu du front au menton. Douceur, chaleur humaine, bonté émanent de sa personne.

 

747g2 Mykonos, monastère de Palaiokastro

 

747g3 Mykonos, monastère de Paléokastro

 

Ce ne sont pas quelques minutes que nous allons passer ici, mais plusieurs heures. Ce n’est pas un coup d’œil que nous allons jeter, mais une longue conversation que nous allons entretenir, intéressante, touchante, émouvante parfois. Nous apprenons que sœur Christologos est la seule et unique religieuse de ce couvent. Elle y fait tout, repeint les murs, répare ce qu’elle peut, ne faisant appel à des intervenants extérieurs que pour des réparations lourdes ou techniques. Sa famille est des alentours de Larissa, en Grèce Centrale, et ne peut donc venir la voir souvent. Elle est ainsi complètement coupée du monde, parce qu’elle ne peut quitter son couvent. Comme dans beaucoup d’autres endroits de Grèce hors des grandes villes, un mur de boîtes postales est posé à l’entrée du village, ce qui évite au facteur de se rendre de maison en maison, en facilitant et raccourcissant sa tournée. Malheur au vieillard ou à l’infirme qui ne peuvent se déplacer, malheur à la petite religieuse qui ne peut franchir la porte de son couvent. Parfois, sa famille lui fait parvenir un colis par une poste parallèle privée type DHL, mais elle n’est pas d’un milieu aisé et ces compagnies pratiquent des tarifs exorbitants. Alors elle se contente de commander par téléphone et de se faire livrer le strict nécessaire. Comme, en outre, les visiteurs ne se bousculent pas, elle est bien seule.

 

747g4 Mykonos, monastère de Paléokastro

 

Quoique vivant de presque rien, elle insiste, elle va nous faire dorer au four une préparation panée qu’elle avait au réfrigérateur, elle nous sert du soda, et quand nous repartons elle nous force à emporter tout un tas de pommes. Que dire, devant tant de gentillesse et de générosité ? Si, à sa demande, nous ne prenons de photos ni d’elle, ni de l’intérieur de l’église, nous emportons tout de même de notre visite un rayon lumineux.

 

747h1 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

747h2 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

747h3 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

747h4 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

Avant de poser le point final de cet article, un mot de notre hôtel, l’Eleni’s Village Suites Hotel, situé à quelques kilomètres du port. Utilisant le site www.booking.com, nous avons obtenu un prix discount pour cet hôtel, et quoique l’on nous ait attribué une suite pour quatre personnes, nous n’avons payé que le prix d’une chambre double. Assez cher quand même. Ci-dessus, le séjour avec coin cuisine, les deux chambres et le cabinet de toilette avec une douche particulièrement design, faite directement en maçonnerie. C’est Franklin, un Noir américain d’Hawaii qui nous a accueillis au port et amenés à l’hôtel. Un homme très jovial, qui a de l’humour. Il est employé comme homme à tout faire dans l’hôtel pendant l’été, et rentre auprès de sa femme à Hawaii en hiver. Il peint, il répare, il entretient, il participe à la construction de la chapelle privée que le propriétaire se fait construire dans l’hôtel et, le petit déjeuner compris dans le prix de la chambre n’étant pas servi dans une salle à manger, c’est lui qui nous l’a apporté le matin à domicile.

 

La chapelle privée. Nous ne le savions pas encore, cet après-midi, quand nous parlions avec sœur Christologos. Elle nous a dit que c’était une mode de prouver son statut social en construisant une chapelle plus qu’en arborant un gros 4x4 BMW, et ce depuis des siècles. Il est vrai qu’autrefois les 4x4 n’existaient pas, ni BMW ni Porsche. C’est ce qui explique cette floraison de chapelles plus ou moins grandes, partout en Grèce, dans la campagne et dans les villes. Mais il est obligatoire qu’une messe y soit célébrée au moins une fois l’an, et les prêtres ont beau être nombreux, ils n’y suffisent plus, courant d’une montagne à un bord de mer, d’un village à un champ, d’un coin de rue à un autre quartier, à tel point que désormais il est nécessaire, pour construire, d’obtenir l’autorisation du métropolite. Mais le propriétaire de notre hôtel, qui vit une partie de l’année aux États-Unis, est un homme riche.

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Published by Thierry Jamard
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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 21:25
746a1 Tinos, icône miraculeuse
 
Nous voulions être aujourd’hui à Tinos parce que c’est la fête de la Dormition de la Vierge (l’Assomption chez les catholiques) et que, l’île étant consacrée à la Vierge, on nous a dit et répété partout que la célébration valait la peine d’être vue. Aussi sommes-nous arrivés hier. En 1822, un homme de 80 ans voit en songe une belle dame qui lui dit d’aller creuser un certain champ pour y trouver son "ancienne maison". L’homme, avec d’autres croyants, va, creuse et ne trouve rien. Quelque temps plus tard, le 9 juillet 1822, une religieuse du nom de Pélagie fait à son tour un rêve qui la trouble, elle voit s’ouvrir la porte de sa cellule et entrer une dame lumineuse qui lui enjoint de faire creuser ce même champ, sans quoi toute la population sera châtiée. Doutant de sa raison, Pélagie n’en fait rien, a une seconde apparition une semaine après, et une troisième encore une semaine plus tard, et cette fois-là la dame est très en colère. Pélagie se résout alors à parler à son higoumène (la supérieure du couvent), laquelle en réfère au métropolite (l’évêque) qui, connaissant l’histoire du vieil homme, est immédiatement sûr que Pélagie est saine d’esprit et convainc tout le village de coopérer, le propriétaire du champ étant absent sa femme l’offre pour la construction d’une église, et on y travaille plusieurs mois, mettant au jour les ruines de deux églises très anciennes. Un nouveau songe révèle à Pélagie l’endroit exact où se trouve une icône de la Vierge, au creux d’une roche sous la terre du champ. Et quand, le 30 janvier 1823, à l’endroit concerné, un villageois donne un coup de pioche, il brise en deux une icône ancienne. Cette icône, nettoyée, recollée, est donc immédiatement considérée comme miraculeuse, l’île est déclarée sainte et, sur la roche du miracle, on construit une énorme basilique. On est en pleine période de révolution contre les Turcs et la fin de la construction de la basilique coïncide avec la libération du pays, toute la Grèce y voit un signe de l’intervention de Marie. On attribue à cette Vierge de nombreux miracles, dont voici le plus célèbre : pendant la Première Guerre Mondiale, en 1915, le roi Constantin Premier était à l’article de la mort, le prêtre lui avait déjà administré l’extrême onction quand on mit dans sa chambre l’icône miraculeuse apportée de Tinos de toute urgence par un bateau envoyé par le Gouvernement. Dès que le roi eut embrassé l’icône (les orthodoxes ont coutume d’embrasser les icônes, dans les églises on voit des fidèles défiler d’icône en icône, embrassant chacune d’entre elles), son état s’est considérablement amélioré et, guéri, il vivra jusqu’en 1923. L’icône étant enlevée aujourd’hui pour la procession, je ne peux la prendre en photo.
 
746a2 Tinos, roche de l'icône miraculeuse
 
746a3 Tinos, roche de l'icône miraculeuse
 
Sous l’église, une crypte a été bâtie sur la roche où l’icône a été trouvée. Lorsque nous sommes arrivés, hier soir, nous avons pu y pénétrer. La voilà.
 
746b1 Tinos, rue principale vers la basilique
 
Du port, une longue rue monte vers l’église de la Vierge (la Panagia). Je ne connais pas la distance entre le port et cette basilique, mais je l’estime à un bon kilomètre. J’ignore tout autant l’altitude de la colline, et je ne saurais l’évaluer, mais elle est assez haute (je sais, pour ceux qui, de ma génération ou même un peu plus jeunes, ont connu Fernand Reynaud mort en 1973, cela rappelle le fût du canon qui, pour refroidir, met "un certain temps"!). Distance et altitude ont de l’importance, on va le voir dans un instant. La photo montre que les pèlerins et curieux sont nombreux à Tinos le 15 août, du moins dans cette rue car l’île, la troisième des Cyclades par la superficie, est peu peuplée, et en ce jour une grande part de sa population vient dans la capitale.
 
746b2 Pèlerinage de Tinos
 
En arrivant en haut de la rue, près de la place, on peut voir sur le côté cette curieuse sculpture. Hier lorsque nous avons débarqué, nous avons vu, avec une famille qui poussait ses bagages sur une voiture d’enfant, une jeune femme en robe noire, la trentaine, qui marchait sur les genoux et les mains. Naïvement, après nous être interrogés sur la raison de cette curieuse façon de se déplacer, nous avons conclu qu’elle devait être invalide. Ce n’est qu’en voyant d’autres personnes faire de même que nous avons compris qu’il s’agissait d’un vœu qui avait été exaucé. Et c’est ce que représente cette sculpture : faire du port à la basilique le trajet sur les genoux. Voilà pourquoi distance et hauteur ont leur importance, puisque la dureté de l’épreuve en dépend.
 
746b3 Pèlerinage de Tinos
 
746b4 Pèlerinage de Tinos
 
Souvent vêtues de noir, des femmes de tous âges font ce pèlerinage. Mais il y a aussi des hommes et des enfants. Ce très jeune garçon, sur la seconde photo, ne se moque pas des adultes, il est parvenu jusqu’ici sur les genoux, il se repose quelques minutes avant de terminer le chemin. Généralement, une personne sur ses deux pieds accompagne le pénitent, l’encourage, lui donne à boire, lui passe des Kleenex imbibés pour qu’il se rafraîchisse les genoux. Car, comme on peut s’en douter, à une distance variable selon la résistance de chacun, mais en tous cas bien avant la moitié du trajet, les genoux sont en sang. Quelques hommes accomplissant leur vœu en jeans, leur peau d’homme et la grosse toile du jeans retardent quelque peu le supplice, mais même dans ces conditions, de grosses taches marron marquent de sang le tissu bien avant d’arriver en haut. La Municipalité a fixé, comme on le voit sur mes photos, un tapis tout le long de la rue, près du trottoir droit, mais, pour être plus nombreux le 15 août, les pèlerins n’en viennent pas moins toute l’année pour accomplir des vœux, et le tapis est permanent. En conséquence, comme on peut s’en douter, il est constellé de poussières, de graviers, de petites particules abrasives pour la peau. Peut-être est-ce un tout petit peu moins cruel, moins dur, que le bitume, mais si peu… Je ne sais pas si, à travers mon style, on se rend compte de ce que je pense de tout cela, mais je trouve que c’est aberrant. Je ne comprends pas. D’un point de vue athée, c’est évidemment stupide puisque si Dieu n’existe pas on souffre pour rien, c’est du masochisme pur. Or je ne suis pas en train de parler d’un point de vue athée, encore moins hostile aux religions, mais au contraire, dans l’optique même du christianisme, Jésus au Jardin des Oliviers a demandé "éloigne cette coupe de mes lèvres", et sur la croix il a prononcé ce célèbre "Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?" (Eli, Eli, lama sabachthani). Ces gens, chrétiens fervents, feraient-ils concurrence à  Jésus ? En recherchant une souffrance, moindre au demeurant que celle de la croix, mais souffrance aiguë quand même, ils accomplissent une action qu’à ma connaissance (mais je ne suis pas théologien) aucune ligne des évangiles ne demande ou ne recommande.
 
746b5 Pèlerinage de Tinos
 
746b6 Pèlerinage de Tinos
 
Arrivé en haut de la rue, on traverse une grande place et on arrive à l’entrée du sanctuaire, on franchit un porche. Reste à monter le grand escalier, et pour les pèlerins ce n’est pas la partie la plus facile, loin de là, et pas seulement parce que c’est la fin du parcours. En effet, au-delà de la blessure de la peau, leurs muscles ont été très éprouvés et il s’agit pour eux de se hisser de marche en marche. Je ne suis pas resté une éternité à regarder ces gens, car les voir me fait mal physiquement et moralement. Je n’aime pas cela. Mais parmi ceux que j’ai vus, tout au long de mon propre trajet (sur mes deux pieds chaussés), depuis le port et jusqu’en haut des marches, je n’ai vu personne abandonner en cours de route. Même cet homme affaissé sur le côté, au bord gauche du tapis rouge, sur ma seconde photo, qui donnait l’impression de n’en plus pouvoir, il a dû marquer plusieurs pauses assez longues, mais il a atteint la dernière marche.
 
746c1 Port de Tinos, garde-côtes
 
746c2 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
Le premier bateau que l’on voit est marqué LS en caractères grecs, ce qui signifie Limenikó Sôma, littéralement Corps Portuaire, et donc Garde-côtes. Mais l’autre est un bâtiment de guerre.
 
746c3 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
746c4 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
746c5 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
Puis arrive le commandant, suivi des marins. Et parmi eux, il y a une très jeune fille. Grande, svelte, avec ce visage doux on a du mal à l’imaginer en combattante. Cette présence de la Marine Nationale chaque année pour célébrer la Vierge de Tinos s’explique par le grave événement survenu il y a 71 ans.
 
15 août 1940. Voilà déjà presque un an que la Seconde Guerre, qui n’est pas encore mondiale, est déclarée. Hitler a envahi la Pologne, il est entré au Danemark, il est au Bénélux et en France, Mussolini occupe l’Albanie. La Grèce est encore en dehors du conflit mais étant donné que la conflagration a atteint la Méditerranée elle a donné le croiseur Elli (du nom d’une victoire grecque dans la Première Guerre Balkanique) comme escorte à un navire amenant des pèlerins à Tinos. Au cours de la procession, une explosion retentit, c’est une torpille tirée par un sous-marin inconnu qui a touché l’Elli, qui coule. L’équipage compte neuf tués et 24 blessés. Deux autres torpilles sont tirées sur des navires grecs, mais manquent leur cible. Le sous-marin a disparu sans avoir été identifié, mais on retrouve des fragments des torpilles, elles sont italiennes. Soucieux de maintenir son pays hors du conflit, mais lâchement, le Gouvernement grec déclare que l’agresseur n’est pas connu. Quand, le 27 octobre, Mussolini lance un ultimatum à la Grèce, exigeant l’ouverture de ses frontières aux armées fascistes et la cession de plusieurs villes-clés, le Gouvernement répond NON dès le lendemain, et la Grèce est envahie par l’Italie. Après la fin de la guerre, la lumière est faite : c’est le sous-marin italien Delfino qui a coulé l’Elli, et l’Italie donne à la Grèce, au titre des dommages de guerre, son croiseur Eugenio di Savoia, rebaptisé Elli.
 
746d1 Cérémonie du 14 août soir à Tinos
 
746d2 Cérémonie du 14 août soir à Tinos
 
Déjà, hier dimanche soir, il y a eu une petite cérémonie réunissant de nombreux popes. Je ne sais si l’officiant bedonnant est le métropolite, le curé de cette église, l’higoumène du monastère, et je ne vois pas à qui poser la question, ici je ne connais personne, et les pèlerins sont la plupart étrangers à Tinos, voire étrangers tout court, car on voit beaucoup de gens de type tzigane, transportant non des valises, des sacs à dos, des sacs de voyage, mais des baluchons, des bagages hétéroclites, des cartons. Cela donne un peu l’impression du pèlerinage des Gens du Voyage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en mai. Dans les paroisses françaises, même en ville, il n’y a bien souvent aucun vicaire auprès du curé, tant les vocations se font rares, alors qu’en Grèce les prêtres sont nombreux. Je ne sais si cela tient à une ferveur particulière due à la longue domination musulmane du pays, de même que la fin des persécutions sous Constantin a provoqué une explosion du christianisme, ou que, dans une moindre mesure peut-être, les citoyens de l’ex-Union Soviétique et de ses pays satellites, qui, lorsqu’ils ont conservé la foi malgré l’opposition des régimes communistes, adoptent en matière religieuse des comportements bien plus radicaux que là où la liberté de culte a toujours été respectée. Mais je suis convaincu qu’en outre le fait que les popes soient mariés et mènent la vie de tout un chacun aide aux vocations. Toutefois, j’en parlais l’autre jour avec une Grecque qui m’a affirmé (information à vérifier cependant) que les métropolites ne pouvaient être mariés, et que les simples prêtres de paroisse eux-mêmes ne pouvaient se marier après leur ordination, la différence avec les catholiques tenant au fait qu’un homme marié peut recevoir l’ordination.
 
746e1 Le 15 août à Tinos
 
746e2 Le 15 août à Tinos
 
746e3 Le 15 août à Tinos
 
Aujourd’hui 15 août, la cérémonie revêt infiniment plus de faste que celle d’hier soir. Le clergé est encore plus nombreux, et il a revêtu des ornements somptueux. Les enfants de chœur, en bleu, avancent sous le drapeau national grec. Célébration décrétée par le roi au dix-neuvième siècle, non-séparation de l’Église orthodoxe et de l’État, mémoire des événements tragiques de 1940, la fête est à la fois civile et religieuse.
 
746e4 Le 15 août à Tinos
 
Il est un peu moins de 10h30, l’icône portée sur les épaules des marins descend l’escalier pour être portée en procession vers le port. Parmi les porteurs, on reconnaît la jeune fille marin.
 
746f1 Procession du 15 août dans l'île de Tinos
 
746f2 Procession du 15 août dans l'île de Tinos
 
746f3 Procession du 15 août dans l'île de Tinos
 
Différents corps défilent pour accompagner l’icône pendant la procession, chacun avec sa fanfare, et les musiciens mettent tout leur cœur, toute leur âme, dans cette musique.
 
746f4 Procession du 15 août dans l'île de Tinos, les Éth
 
Il y a en Éthiopie une grosse communauté orthodoxe (43,5 pour cent de la population, face à 33,9 pour cent de musulmans et moins de un pour cent de catholiques), qui vient célébrer ici la Vierge de Tinos. Lucy, il y a 3,2 millions d’années, était éthiopienne et, très poilue, avec ses longs bras, la pauvre n’a vraiment rien à voir avec les Éthiopiennes d’aujourd’hui si j’en juge par celles qui participaient à la procession. Quelle ethnie superbe ! Considérant le PIB par habitant, 862,48 dollars, comparé aux 32417,30 de la France, on peut craindre que ce soit la pauvreté et la faim qui leur permettent de garder cette ligne admirable. Cherchant sur Internet les PIB comparés, je suis tombé sur une petite vidéo qui vaut le coup d’œil. Ces Éthiopiens étaient animés d’une gaieté, d’une vitalité, communicatives, chantant, dansant, modulant des you-you. Intéressant, amusant, sympathique.
 
746f5 Célébration du 15 août dans l'île de Tinos
 
Ensuite, lorsque l’icône est arrivée au bas de la rue, où se situe un petit kiosque de pierre, le clergé s’y est rassemblé, mais il était si nombreux que plusieurs prêtres ont dû rester à l’extérieur. Là, celui qui portait les habits les plus somptueux, métropolite ou autre, a fait un prêche interminable. Je dis prêche, ou homélie, ou je ne sais quoi, parce que je n’ai pas compris de quoi il parlait. Ce que j’ai compris, c’est que j’attendais la fin pour voir s’il y aurait bénédiction de la mer, ou des bateaux, et procession de retour. Mais rien de tout cela, l’icône n’est pas allée jusqu’au port, elle s’est arrêtée au kiosque et, quand le micro a été coupé, elle est remontée sans musique vers son église. Mais il s’est pressé une telle foule dans l’église qu’une grande partie de la masse des pèlerins est restée à l’extérieur. Une foule compacte, massée sous le portique devant la porte, si dense qu’il m’a fallu un long moment, de grands efforts, pour m’en dégager et apercevoir, de l’autre côté, Natacha qui elle-même tentait de se libérer. Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons, d’un commun accord, décidé de ne pas attendre la fin de la célébration puisque nous ne pouvions rien voir.
 
746g1 Cyclades, paysage de Tinos
 
746g2 Cyclades, paysage de Tinos
 
Nous avons effectué une petite visite des environs. Pas toute l’île, trop grande pour être découverte en un séjour aussi court. Et nous avons admiré cette montagne dont, par un travail de titans, les terres sont retenues contre l’érosion par des terrasses. Dans une telle nature, on peut comprendre que l’île ait porté, dans l’Antiquité, le nom d’Ophioussa, l’Île aux Serpents. Mais le dieu Poséidon protégeait l’île, aussi a-t-il envoyé des cigognes qui les ont exterminés. Plus l’ombre d’un, désormais. Il a bien fallu rebaptiser l’île.
 
746g3 Tinos, village cycladique traditionnel
 
746g4 Tinos, village cycladique traditionnel
 
Les villages sont typiques des Cyclades avec leurs ruelles étroites en escaliers resserrées entre des maisons d’une blancheur éclatante. Tinos a, sur certaines de ses sœurs, l’avantage d’être restée authentique et d’avoir gardé toute sa personnalité et tout son charme.
 
746g5 Tinos, moulin à vent traditionnel
 
746g6 Tinos, l'âne fait partie du paysage des Cyclades
 
Lorsque je dis que nous sommes dans une Cyclade typique cela signifie, bien évidemment, que l’on y trouve des moulins à vent. Si le nombre de jours de vent violent (7° Beaufort, ou plus) est bien inférieur au nombre de jours de Mistral dans la vallée du Rhône, le Meltem soufflant du nord est en revanche très constant, entre 21km/h en moyenne en mai à 30km/h en février. Pas étonnant, dans ces conditions, que le dieu du vent Éole y ait résidé. Et Cyclade typique, cela signifie aussi que l’âne est resté un moyen de transport courant, non pas pour des enfants de touristes calés dans un bât en forme de fauteuil, mais pour déplacer de lourdes charges sur des chemins non carrossables, ou pour véhiculer leur maître, assis en amazone à cru sur leur dos.
 
746h1 Pigeonnier à Tinos
 
746h2 Pigeonniers dans l'île de Tinos
 
746h3 Vieux pigeonnier dans l'île de Tinos (Cyclade)
 
Une spécificité de Tinos est la multiplicité des pigeonniers anciens partout dans la nature. Il en reste plus de 600. Ils sont faits de pierre, leur rez-de-chaussée servait à ranger des outils, et ils comportent un ou parfois deux étages ajourés d’ouvertures donnant lumière et accès à l’intérieur pour les pigeons. Ces ouvertures sont cloisonnées d’ardoise de façon à dessiner des formes géométriques extrêmement esthétiques et très variées. La plupart datent du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle. Car les habitants ont très longtemps résisté aux attaques ottomanes et sont restés sous domination vénitienne jusqu’en 1715. Soit, depuis 1207, plus de cinq siècles de stabilité et de prospérité. Aussi, en conquérant Tinos, les Turcs lui ont-ils laissé de larges privilèges, droit pour les habitants de conserver leur mode vestimentaire locale, de construire églises chrétiennes et écoles, de se gouverner eux-mêmes sous le contrôle d’un gouverneur ottoman, seul Turc avec le juge autorisé à résider dans l’île. Même la flotte turque devait se tenir loin des côtes. À l’inverse, beaucoup d’habitants se rendirent à Constantinople, notamment pour y commercer. Or au dix-huitième siècle, les Turcs sont très friands de pigeons, ce qui donne à Tinos l’idée de développer cet élevage. Parallèlement à l’exportation des volatiles vers la capitale de l’Empire Ottoman, ils récoltent les excréments des pigeons qui sont un excellent engrais pour l’agriculture. J’ai vu, dans le nord du Chili, la récolte des excréments de mouettes, appelés guano (du quechua wanu) et exportés pour l’agriculture, mais à cette époque la quasi totalité des rochers avaient été grattés et je suppose qu’aujourd’hui la récolte doit être interrompue depuis longtemps, surtout face à la concurrence des engrais chimiques dont le prix a baissé.
 
746i1 Ile de Tinos, Porto, sanctuaire de Poséidon et d'Amp
 
746i2 Ile de Tinos, Porto, sanctuaire de Poséidon et d'Amp
 
Parlant du changement de nom de l’île, j’ai évoqué l’intervention de Poséidon pour la débarrasser des serpents. Poséidon était honoré ici, ainsi que sa femme la Néréide Amphitrite. Ce sanctuaire est l’un des plus grands dédiés à ce dieu, et le seul des Cyclades. Aussi recevait-il un grand nombre de pèlerins. En particulier, on venait se purifier auprès de lui avant de se rendre dans l’île sacrée de Délos. Des fêtes, les Poséidonia, étaient célébrées chaque année en janvier / février. On pense que le premier sanctuaire a dû être construit au quatrième siècle avant Jésus-Christ, et reconstruit au troisième siècle. Mais lors du développement du christianisme dans la région, au quatrième siècle de notre ère, les chrétiens jugèrent bon de le détruire. Aujourd’hui il n’en reste plus que des ruines. Il y avait là un temple, un autel, des bains, une fontaine, un portique. Nous aurions bien aimé visiter ce sanctuaire, mais aujourd’hui c’est lundi, jour de fermeture des musées (indépendamment de la Dormition de la Vierge, les musées fonctionnant les jours de fête et les dimanches), et le billet de ferry pour Mykonos est réservé pour demain. C’est aussi la raison pour laquelle nous n’avons pas vu le musée archéologique. Aussi dois-je me contenter de ces deux photos prises à travers la grille…
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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 23:09
445a Sur le ferry en partence pour Tinos
 
Mon dernier article portait sur notre traversée d’Héraklion au Pirée. Le temps à peine d’une ou deux opérations techniques et nous revoici embarqués. En effet, nous devons être demain à Tinos, île sainte consacrée à la Vierge, pour assister au grand pèlerinage dont partout on nous dit que c’est un événement à ne pas manquer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons dû sacrifier, en Crète, quelques visites qui auraient été intéressantes, comme celle de Gournia, ville minoenne fermée à l’heure de notre passage, et dont nous étions déjà loin le lendemain à l’heure de l’ouverture.
 
445b dans le port du Pirée
 
Couchés tard selon notre (mauvaise) habitude, nous avons passé une nuit bien courte car même sans nous attarder sous la douche ou devant le petit déjeuner, car même sans embarquer notre véhicule, nous devons arriver un peu avant l’heure du départ, 07h35, et nous avons dû commander un taxi suffisamment tôt pour prévoir l’habituel embouteillage très important vers le port le matin, la circulation étant bloquée sur 2 ou 3 kilomètres. Or notre camping est à une petite quinzaine de kilomètres du port. Sympathique, le gardien de nuit s’est chargé d’appeler le taxi, et nous a aidés à y entasser nos bagages. Et nous voilà partis. Nous regardons s’éloigner le port avec ses rangées de ferries, de bateaux de croisière, de cargos.
 
445c à bord du ferry du Pirée à Tinos
 
À bord, nous ne sommes pas vraiment seuls. Je pense qu’en ce dimanche des îliens rentrent chez eux au terme de vacances sur le continent, et que des Athéniens partent passer une semaine ou deux dans une Cyclade, en plus des pèlerins qui se rendent comme nous à Tinos. Si tout se passe bien, nous arriverons à 12h30, soit une traversée de 5 heures.
 
445d1 abords de Syros
 
445d2 abords de Syros
 
Mais avant Tinos, nous approchons d’une autre île, c’est Syros. Nous avons aussi prévu sa visite, notre hôtel y est déjà réservé, mais ce sera pour le retour.
 
445e1 L'île de Syros
 
445e2 L'île de Syros
 
La visite promet d’en être intéressante, car la topographie est prometteuse. D’ores et déjà, vue du bateau avant l’entrée dans le port, la vue est belle, surprenante, originale. Syros, Tinos, Mykonos, nous avions déjà suivi cette route en mars lorsqu’Emmanuelle nous avait fait la joie de venir nous voir, mais nous n’avions pas fait de halte en chemin.
 
Nous sommes arrivés à Tinos à l’heure prévue. L’hôtel où nous avons réservé notre chambre, qui est situé près d’une plage, à quelques kilomètres du port et de la capitale, nous envoie une navette. Une fois installés et restaurés, nous disposerons d’un bus qui passe à proximité pour rejoindre la ville. Dès ce soir nous nous y sommes rendus, mais parce que certaines manifestations du pèlerinage ont déjà commencé je préfère réserver l’ensemble des événements à mon article de demain.
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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 22:48
Nikos, le libraire poète, et Stella, l’artiste peintre, sont d’excellents amis quoique de fraîche date, sympathiques, chaleureux, intéressants, généreux. Or ce matin notre ferry vers le Pirée levait l’ancre à onze heures et hier soir quand nous sommes arrivés peu avant 22 heures pour leur dire au revoir, tout était noir, la librairie était fermée. Nous avons donc décidé d’aller tenter notre chance ce matin, emportant papier et stylo pour le cas où ils ne seraient pas encore là. Mais par chance ils y sont déjà. Nous nous disons des adieux émus. Natacha aussi reçoit un livre en cadeau. Au dernier moment, Nikos nous demande d’attendre, il descend dans son sous-sol et en remonte avec une bouteille de raki. La boisson de l’amitié. Nous sommes émus. Nous repartons vers le camping-car laissé au parking du port.
 
744a Héraklion vue du ferry
 
Nous avons embarqué le camping-car puis sommes montés sur le pont supérieur pour avoir la vue sur la ville d’Héraklion. Il y a tant de merveilles en Crète que je peux me permettre de dire sans insulter le pays qu’ici ce n’est pas le plus beau des panoramas.
 
744b Le port vénitien d'Héraklion vu du ferry
 
744c Le port vénitien d'Héraklion vu du ferry
 
De ce côté-ci, c’est nettement mieux, le fort vénitien derrière lequel la mer vient battre et jaillit en gerbes d’écume, la montagne dans la brume. Si l’on donne un coup de zoom pour mieux apprécier la beauté du fort, l’arrière-plan d’immeubles modernes et anonymes réapparaît, hélas. Soudain, un grand bruit, un sourd grondement, ça y est il est l’heure, ce que nous entendons c’est la chaîne de l’ancre qu’on lève. Les amarres ont été larguées, leurs gros cordages se balancent en remontant. Si tout se passe normalement, nous arriverons au Pirée dans 7h30. La côte s’éloigne peu à peu. Au revoir, la Crète. Nous avons passé un mois excellent.
 
744d Le Ferry venant de Crète est en vue de l'Attique
 
Le temps a passé. Nous sommes entrés dans le profond golfe Saronique qui se creuse entre la Côte du Péloponnèse sur la gauche, à l’ouest, et celle de l’Attique sur la droite, à l’est, et qui à cet endroit porte le nom de Côte Apollon. On le voit, la grande banlieue d’Athènes s’étire entre la mer et la montagne.
 
744e Mais oui, c'est le Lycabette, l'Acropole, Philopappos
 
Cette fois, nous sommes presque arrivés. En effet, je reconnais la forme très particulière du Lycabette, cette colline pointue en forme de cône qu’Athéna a autrefois jetée là. Et donc, sur une colline plus basse, devant le Lycabette, on devrait voir… mais oui, je le vois, c’est le Parthénon sur l’Acropole. Bien sûr, sur la photo, on le distingue à peine, il faut vraiment le savoir, que c’est ce petit rectangle beige en plein milieu du Lycabette. Tant que j’y suis, je vois également un peu plus à droite une minuscule ligne blanche verticale, c’est le monument de Philopappos. Cela se confirme donc, dans quelques minutes nous serons à quai.
 
744f Arrivée au Pirée, avec les géants de croisière
 
Nous sommes arrivés, nous allons débarquer. Une dernière image, cette espèce d’immense immeuble. Plus haut, en fait, que les bâtiments que l’on voit tout à droite, ce géant est un bateau de croisière. Notre ferry est énorme, mais ce navire est encore plus monumental. Une ville flottante. Maintenant, je dois filer vers le pont inférieur pour récupérer notre camping-car. Nous rentrons vers le camping d'Athènes que nous connaissons bien.
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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 22:17
Comme je l’annonçais hier, après le musée archéologique et le musée historique, pour ce dernier article sur la Crète (puisque nous reprenons le ferry demain matin) je vais parler d’Héraklion en général, la ville et les amis que nous nous y sommes faits.
 
743a1a Héraklion, église Agios Titos
 
743a1b Héraklion, église Agios Titos
 
Je commence par ce monument important qui se dresse sur une grande et belle place, l’église Agios Titos. On sait que saint Tite, le disciple de saint Paul, destinataire de l’épître que lui a adressée l’apôtre, a été le premier évêque de Crète, siégeant à Gortyne. Dans mon article sur Gortyne que nous avons visitée le 30 juillet, je parle de lui et du tremblement de terre terrible qui, en 796, a détruit la basilique construite à sa mémoire (ou supposée telle, depuis qu’on a découvert depuis une autre basilique). Héraklion, qui se développe et où il existe déjà une église primitive, est choisie pour le transfert des objets sacrés récupérés dans les ruines de Gortyne, entre autres le crâne de saint Tite et l’icône miraculeuse de la Vierge Mesopantitissa (dont j’ai parlé hier). Lorsqu’en 824 les Sarrasins venus d’Andalousie conquièrent la Crète et en font un émirat, elle sert de base arrière pour leurs pirates qui écument la Méditerranée et, la capitale Gortyne étant en ruines suite au séisme qui l’a ravagée un quart de siècle plus tôt, ils choisissent en 828 Héraklion pour nouvelle capitale, construisent un nouveau château qu’ils appellent "Château des Douves" soit, en arabe, Rabd al-Handaq, nom que les locaux hellénisent en Khandax. Ce sera pour les Crétois Chandax, pour les Vénitiens Candia, pour les Francs Candie et pour les Ottomans Kandiye. En 961, le général byzantin Nicéphore Phocas, qui en 963 sera porté sur le trône de l’Empire, est chargé de reprendre la Crète au bénéfice de Byzance, car le pourtour méditerranéen est à l’Empire, et les raids arabes pillent, tuent, réduisent en esclavage, bref causent de terribles dommages et cinq expéditions menées depuis 824 ont toutes été des échecs, la dernière tournant même au désastre. Phocas est un général hors pair et, en 961, au terme d’un siège de dix mois devant Héraklion, il prendra la ville, la ravagera et libérera l’île entière. Les reliques sont hors de danger et, probablement pour redonner vie et vigueur au christianisme qui s’est grandement affaibli en ces années d’occupation arabe, une nouvelle église remplace la petite église primitive. Mais nous avons vu qu’en 1669 les Ottomans arrivent. Ce sont les nouveaux maîtres du pays, ce sont de fervents tenants de l’Islam et les Vénitiens, en partant, trouvent plus prudent d’emporter leurs reliques avec eux. Hier, je disais que la Vierge miraculeuse était toujours à Venise, mais le crâne de saint Tite, lui, a été restitué à l’église où nous sommes en 1966.
 
Ce transfert à Venise était en effet une précaution raisonnable, car l’église qui avait été construite là après la reconquête par Phocas est transformée en mosquée par le vizir Fazil Ahmet Kiopruli, avec le minaret qui va avec. Les Turcs sont toujours là quand, le 12 octobre 1856, toute la Crète est secouée par un violent tremblement de terre, probablement entre 8,0 et 8,6 sur l’échelle de Richter, faisant 538 morts et 637 blessés graves. Dans l’île, 6512 maisons ont été totalement détruites, 4805 autres ont été fortement endommagées. À Chandax, la mosquée du Vizir est jetée à bas. L’architecte Athanasios Moussis est chargé de la reconstruire et, après la libération de la Crète devenue autonome en 1898 avec un gouverneur qui n’est autre que le fils du roi de Grèce, cette même mosquée est convertie en église orthodoxe telle que nous la connaissons actuellement, mis à part le minaret que l’on a abattu dans les années 1920. C’est aussi à l’époque de l’autonomie que la ville de Kandiye ou Chandax va reprendre le nom du port antique consacré à Héraklès à l’époque de sa fondation vers 800 avant Jésus-Christ et nommé Herakleion, prononcé et transcrit Héraklion, aujourd’hui prononcé et orthographié Iraklio.
 
743a2 Héraklion, loggia vénitienne
 
Les Vénitiens ont beaucoup construit. Notamment, ils ont bâti successivement quatre loggias au même endroit, et celle que nous voyons aujourd’hui est de 1628.
 
743a3a Héraklion, Fontaine Morozini (1629)
 
743a3b Héraklion, Fontaine Morozini (1629)
 
743a3c Héraklion, Zeus et Europe sur la Fontaine Morozini
 
Un autre monument qui est resté de l’époque vénitienne est la fontaine Morosini, du nom du gouverneur vénitien de la Crète qui en a décidé la construction en 1629. Il y avait dans Candie bien d’autres fontaines mais la plupart ont disparu. Les flancs de celle-ci représentent des scènes mythologiques, des tritons, mais puisque nous avons vu où Zeus et Europe ont touché terre à Matala, où ils se sont aimés à Gortyne, où leur fils Minos a régné à Cnossos, la scène que je choisis de montrer ici en gros plan est tout naturellement celle où l’on voit Europe sur le dos de Zeus taureau.
 
743a4 Héraklion, église Sainte Catherine
 
Je disais hier que le musée des icônes byzantines était fermé pour travaux. Il est installé dans l’église Agia Aikaterini (Sainte Catherine) sur la porte de laquelle ma photo fait apparaître un petit rectangle blanc, c’est le papier disant qu’elle est fermée. Mais on voit aussi, sur le montant de droite du bâtiment une colonnette informative. Il y est dit que l’église date de la seconde période byzantine (donc après l’opération de Phocas (961) et avant l’arrivée des Vénitiens (1669). La fourchette est large… L’École de Sainte Catherine, de Chandax, a fonctionné depuis le quinzième siècle, avec des départements spécialisés en grammaire, logique, rhétorique, mathématiques, art, musique, etc. Parmi ses diplômés on retrouve nombre de Crétois qui se sont distingués en littérature, dans les arts, ou au sein de l’Église. Parmi eux, Mikhail Damaskenos (vers 1530 – vers 1592) est un peintre crétois de renom, principal représentant de l'école crétoise. Il paraît que six de ses icônes sont exposées dans le musée. Merci de le dire, mais nous ne pouvons les voir. C’est un peu la chanson "J’ai du bon tabac dans ma tabatière, […] tu n’en auras pas". Puis les Ottomans ont fermé l’école et ont fait de l’église une mosquée nommée Zulficar Ali Pacha.
 
743b1a Héraklion, murs vénitiens
 
743b1b Héraklion, murs vénitiens
 
Les Vénitiens ne se sont pas contentés de construire des édifices civils, comme la loggia ou la fontaine, ils devaient avant tout se protéger des visées ottomanes. Et l’histoire a prouvé que leurs défenses étaient bonnes, puisqu’ils ont résisté à vingt-deux années de siège et qu’à la fin, s’ils ont dû capituler, c’est parce que sous la pluie de boulets reçus il ne restait plus rien de leur ville, mais les défenses, elles, avaient tenu le coup jusqu’au bout. Ci-dessus, une partie des remparts face au port, avec le couloir qui le longeait.
 
743b2a Héraklion, le port vénitien
 
743b2b Héraklion, le port vénitien
 
743b2c Héraklion, le port vénitien
 
Mais bien sûr en plus des remparts défensifs il y avait un puissant fort face à la mer et abritant le port. Aujourd’hui c’est une petite promenade très prisée des habitants autant que des touristes. Même pendant les deux siècles qu’a duré l’occupation ottomane (1669-1898) le lion ailé de Venise n’a jamais cessé de régner au-dessus de la porte.
 
743c1 Héraklion, fouilles en ville
 
743c2 Héraklion, fouilles en ville
 
La Municipalité construit une agréable promenade piétonne en front de mer, mais sur quelques dizaines de mètres nous en sommes détournés par des barrières qui protègent une profonde excavation. Des fouilles sont en cours, je suppose qu’en construisant cette promenade on a découvert qu’il y avait quelque chose en-dessous. Comme les fouilles sont en cours, il n’y a pas l’ombre d’un panneau explicatif et nos guides ne sont pas au courant. J’ignore donc tout de l’époque concernée et de la nature des découvertes. Néanmoins, il semblerait, au vu de la dimension des rectangles dégagés, qu’il s’agisse d’un cimetière. Grec, romain, byzantin, voire arabe, je ne saurais le dire.
 
743d Héraklion, pinacothèque (dans la basilique Saint Mar
 
L’ex-basilique Saint Marc a été transformée en pinacothèque municipale, où l’entrée est gratuite. Ainsi on a en même temps le plaisir d’en admirer l’architecture et d’y voir quelques toiles. Il y a notamment des marines qui ne me déplaisent pas et des photographies mais puisque j’ai dit que je ne montrerais pas d’autre musée, je dois m’abstenir.
 
743e Héraklion, affiche politisée
 
Héraklion est une grande ville, la quatrième de Grèce après Athènes, Thessalonique et Patra et bien évidemment elle n’est pas épargnée par la grave crise économique qui frappe le pays. Notamment, tant les Grecs eux-mêmes que les analystes internationaux fustigent l’irresponsabilité des dirigeants qui, par démagogie et clientélisme, pensant plus à leur avenir politique qu’à l’intérêt du pays, ont fait exploser les dépenses publiques en embauchant une pléiade de fonctionnaires dont les emplois, pour ne pas être complètement fictifs, n’en sont pas moins totalement inutiles, en cédant à toute demande d’équipement pour contenter les électeurs et en endettant le pays sans compter. Notre ami Pierre R*** connu par Internet et rencontré à Rome le 12 février 2010 puis à Olympie le 19 avril dernier écrit "Les inconséquences de gouvernements qui caressaient leur électorat dans le sens du poil ont leur part de responsabilité dans les événements actuels et pas seulement en Grèce. Voilà près de 40 ans en France que les budgets sont votés en déficit. Imagine-t-on un ménage dépenser longtemps plus qu’il ne gagne ?" Comme je souscris totalement et que je ne saurais mieux dire, je le cite entre guillemets. Autre chose, les automobilistes gaspillent de façon inimaginable l’essence que le pays doit importer de l’extérieur de la zone Euro et pas une seule fois depuis notre entrée dans le pays il y a huit mois je n’ai vu un policier arrêter une voiture en grand excès de vitesse. Devant le camping d’Athènes où nous avons passé bien des jours et bien des nuits, la vitesse est limitée à 60 kilomètres à l’heure puisque l’on est en ville, mais sans arrêt des voitures y passent à 120, voire la nuit à 150 kilomètres à l’heure. Je disais à une économiste que je ne comprenais pas pourquoi le Gouvernement ne donnait pas des ordres à la police, moi qui pourtant suis opposé aux radars pièges lorsque la majorité des automobilistes ne mettent pas la vie des autres en danger ni l’économie en péril, mais elle m’a dit savoir que les politiques ont fait le calcul à courte vue que les taxes perçues sur la surconsommation sont bien supérieures à ce que rapporteraient les amendes. Sauf que les amendes font tourner l’argent dans le pays sans alourdir la dette nationale, et que le coût social du pays dont les routes sont les plus meurtrières d’Europe n’est pas pris en compte (sans parler de l’aspect humain qui est pourtant primordial mais qui pèse généralement peu en politique). Mais j’arrête là mon couplet, qui n’était destiné à rien d’autre qu’à expliquer la photo ci-dessus, et puis je me suis laissé entraîner et je ne juge pas nécessaire d’effacer mon long discours. Le texte imprimé sur ce papier dit "Leurs richesses sont notre sang".
 
743f L'aéroport d'Héraklion
 
Une consolation face à la crise, l’apport financier du tourisme. Quoique cette année, aux dires de tous les professionnels, hôteliers, restaurateurs, tenanciers de bars, de campings, commerçants, la fréquentation des étrangers soit à un niveau beaucoup plus bas que d’ordinaire, les gens craignant les manifestations (pourtant circonscrites au quartier du Parlement d’Athènes et ne mettant en péril aucun touriste qui évite un petit périmètre les jours où un mouvement est annoncé) et pensant, à en croire les media, que le pays est à feu et à sang, qu’il n’y a rien à manger, etc., ce qui est faux. Peut-être parce que c’est une île et qu’elle est loin de la capitale, la Crète a moins souffert de cette désaffection, semble-t-il. Nous sommes allés faire un tour à l’aéroport, à la fois par curiosité, pour voir comment il est agencé, mais aussi pour voir s’il y a du monde. Et en effet le trafic voyageurs y est assez intense. Mais en dehors du tourisme, les ressources du pays sont peu développées. Pourtant, il y a un gros potentiel mal exploité.
 
743g1 La librairie poétique de Nikos à Héraklion
 
743g2 Héraklion, dans la librairie de Nikos avec Natacha e
 
743g3 Nikos, un ami libraire à Héraklion
 
743g4 Stella, une amie artiste peintre à Héraklion
 
L’autre soir, en sortant du musée archéologique, nous passons devant un étal de livres. Sans faire attention à son titre de Librairie poétique, nous pensons y trouver des informations historiques, artistiques ou autres sur Héraklion, ce qui est notre obsession à tous deux tout au long de ce voyage. Natacha entre la première, et me fait signe de me presser d’entrer à mon tour. En effet, le patron nous propose de boire un raki avec lui, cet alcool blanc local qui permet de partager l’amitié. Il y a déjà là un couple d’Athéniens qui repose son verre et s’éclipse. Et nous voilà discutant avec le propriétaire Nikos et son amie Stella, une artiste peintre, de musique grecque et de poésie. Encore une chanson ou un morceau que Nikos a trouvé sur youtube.com en interrogeant son ordinateur, encore un poème d’Odysseas Elytis ou de Kavafis, encore un petit verre de raki. La conversation portant sur la difficulté de créer quand les conditions sont mauvaises, je me mets à déclamer :
"Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs Séraphins t’ont faite au fond du cœur.
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur,
etc., etc.", de la Nuit de Mai de Musset, et j’enchaîne avec la tirade du pélican. Quand je finis ma performance, Nikos se lève, attrape sur une étagère haute les Poésies complètes de Musset, un gros livre de 896 pages et me l’offre. Quelle gentillesse, quel geste ! Finalement, nous sommes restés avec Nikos et Stella plus de trois heures, et notre dernier bus, pour regagner notre camping à quinze kilomètres, va partir très bientôt. Natacha et moi partons coudes au corps vers la gare routière quand une mobylette nous rattrape. C’est Nikos, qui dit qu’il va nous devancer pour demander au chauffeur de nous attendre quelques minutes. En champions olympiques, nous arrivons en trombe au moment où le chauffeur, peu coopératif et qui a refusé la demande de Nikos, démarre son véhicule. Heureusement, nous avons été très rapides, et le fait que Nikos parle au chauffeur a suffi. Ouf !
 
Le lendemain (hier), après notre visite du musée historique et notre balade en ville, nous retournons voir nos nouveaux amis. Nouvelles longues discussions, nouveaux raki, nouvelle course pour le dernier bus, mais avec une marge légèrement plus raisonnable. Ce soir, nous avons longuement marché dans les rues d’Héraklion, et parce que tout l’été, chaque année, il y a un festival, nous nous sommes attardés à écouter des chanteurs, puis à regarder un excellent marionnettiste, et enfin nous avons joué des coudes, sur une place, pour mieux voir un groupe que nous entendions et qui nous plaisait énormément, il était bien tard quand nous sommes allés vers la librairie de Nikos pour lui dire au revoir, à lui et à Stella, puisque demain matin nous nous embarquons pour regagner le continent. Il a fermé sa porte. Eh bien nous passerons demain matin avant l’heure du ferry.
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Published by Thierry Jamard
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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 21:30
Nous n’avons pas couru tous les musées d’Héraklion, nombreux et tous intéressants selon les guides, nous avons préféré cibler trois d’entre eux, plus directement en relation avec notre étude, le musée archéologique vu hier, le musée historique et le musée des icônes. Mais sur la porte de l’église Sainte Catherine qui héberge ce dernier, un papier placardé nous informe qu’il est fermé pour rénovation. Alors ce ne seront que deux musées, et aujourd’hui nous nous rendons au musée historique
 
742a1 Expansion de l'Islam jusqu'au 10e siècle
 
Dès l’abord, on tombe sur trois grandes cartes du Bassin Méditerranéen qui sont très parlantes et éclairent les événements historiques et culturels. La première donne un état de l’avancée de l’Islam au dixième siècle. Si l’on part de l’Hégire en 622, nous sommes donc trois siècles, ou trois et demi, plus tard. On voit que partout l’avancée s’est traduite par une occupation, sauf en France où il n’y a eu qu’un aller et retour, C’est l’intervention de Charles Martel à Poitiers en 732 qui a stoppé l’avance, et en 778 les Sarrasins porteurs de la religion musulmane repassent les Pyrénées sous la poussée de Charlemagne, futur empereur, avec le fameux épisode de Roland sonnant de l’olifant. Par ailleurs, on constate que la totalité de la Turquie reste chrétienne, sous la domination de l’Empire Byzantin. Plus tard, bien sûr, les Byzantins vont être défaits, et les Turcs convertis à l’Islam vont y fonder l’Empire Ottoman. Mais cette histoire montre combien se trompent les personnes qui confondent Musulman et Arabe. Les Arabes, les vrais, venant d’Arabie, ont occupé le Maghreb, mais ils y sont mêlés avec des Berbères qui n’ont rien à voir avec leur ethnie. Si l’Espagne ne s’était pas libérée en 1492 je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui on appellerait Arabes les Espagnols. Quant aux Turcs, ils parlent un langage indo-européen alors que l’arabe est une langue sémitique, et ils sont aussi différents des Arabes que le sont les Japonais des Sénégalais. À part qu’ils pratiquent la même religion qu’en Arabie Saoudite.
 
742a2 L'Empire byzantin aux 11e et 12e siècles
 
La deuxième carte montre l’étendue de l’Empire Byzantin aux onzième et douzième siècles. On y constate que la Crète, Rhodes, Chypre, la côte asiatique du Liban et d’Israël, qui étaient représentées en vert sur la carte précédente, sont désormais redevenues byzantines. Et on se rappelle que ce sont les Normands Roger d’Hauteville et son frère Robert dit le Guiscard qui vont prendre possession de la Sicile. Le sort du sud de l’Italie à cette époque n’est sans doute pas aussi clair que sur cette carte en ce qui concerne le douzième siècle, car ces mêmes Normands y ont pris pied et sont en lutte contre les Byzantins. Il n’empêche, on voit ici la puissance de cet empire présenté comme héritier de l’Empire Romain, c’est-à-dire, en fin de compte, de la Rome de César, d’Auguste et de Trajan, puisque c’est l’empereur Constantin qui, au quatrième siècle, a créé la ville de Constantinople qui porte son nom (Constantinou-Polis) et a déplacé la capitale de Rome à Byzance.
 
742a3 Venise et ses comptoirs commerciaux
 
Et puis il y a eu la quatrième croisade, 1204, le sac de Constantinople par les Francs, et le début du démembrement de l’Empire Byzantin. Puisque c’était mené par les Francs ils se sont octroyé la part du lion (en fait, le mot est impropre, parce que le lion est... vénitien), mais les Vénitiens avaient suggéré le détournement du but de la croisade et, pour cela, avaient participé à la logistique en fournissant des navires. Pour prix de leur aide, ils ont reçu les îles situées sur leurs routes commerciales, des terres sur les côtes, ainsi que des villes où ils ont établi des comptoirs commerciaux. Voilà comment une cité, petite à l’origine, est devenue le centre d’un riche empire disséminé en Méditerranée et a pu construire ces magnifiques palais au fil de ses canaux. Puisque nous sommes actuellement en Crète, il convient de remarquer que l’île est l’une des possessions vénitiennes les plus étendues en dehors de l’Italie / Slovénie.
 
742b1 Après la reddition de Chandax, 1669
 
Le 26 septembre 1669, après un siège de 22 longues années, Candie (Candia en italien), dernier bastion de Crète, tombe aux mains des Ottomans. On parlera désormais de Chandax. Sur cette gravure, à la suite de la reddition de la ville, les habitants supplient Francesco Morosini de les emmener à Venise. C’est que si certains habitants, lassés des vexations subies de la part des Vénitiens, ont regardé cette guerre avec indifférence, ou même souhaitant la victoire des Turcs, les tenants purs et durs de la domination vénitienne avaient tout à craindre de la répression des vainqueurs. Francesco Morosini était le commandant en chef des forces vénitiennes qui ont soutenu le siège, maintenant le moral et la combativité des assiégés malgré le pilonnage de la ville. Il deviendra en 1688 le cent huitième doge de Venise.
 
Marinos Tzane Bounialis (1620-1685) est un poète crétois qui a raconté cette guerre en vers. "Mon cœur est brisé, car on n’entend plus les services des églises. Et vous êtes partie, chère Vierge Mesopantitissa [icône emportée par les Vénitiens qui l’ont mise en sécurité à Venise dans l’église Santa Maria della Salute, où elle est encore aujourd’hui]. Les Dix Saints s’en sont allés, et l’on ne célèbre plus la messe ici". Et en 1727, Joseph Pitton de Tournefort écrit : "Candie est la carcasse d’une grande ville, bien peuplée du temps des Vénitiens, marchande, riche et très forte. Aujourd’hui ce ne serait qu’un désert, si ce n’était le quartier du marché […]. Tout le reste n’est que masures, depuis le dernier siège, l’un des plus considérables qu’on ait fait de nos jours".
 
742b2 musée historique d'Héraklion, estrapade
 
Les Turcs ne plaisantent pas. Le même Tournefort, dans la Relation d’un voyage du Levant, d’où est aussi extrait le passage précédent, publie cette gravure accompagnée de son explication : "Le ganche est une espèce d’estrapade, dressée ordinairement à la porte des villes. Le bourreau élève les condamnés par le moyen d’une poulie ; lâchant ensuite la corde, il les laisse tomber sur des crochets de fer où ces malheureux demeurent accrochés tantôt par la poitrine, tantôt par les aisselles ou par quelque autre partie de leur corps. On les laisse mourir en cet état : quelques uns vivent encore deux ou trois jours".
 
742c Plan-maquette d'Héraklion
 
 Le musée présente, dans une salle un peu sombre, cette maquette géante de la ville de Candie du temps des Vénitiens. Au plafond, sont fixés des rails avec de nombreuses petites lampes éteintes et dirigées en tous sens. Le long des murs, court une tablette décrivant chaque quartier, chaque monument, et près du commentaire se trouve un bouton. Si on le presse, l’un des spots du plafond s’allume, il est braqué sur l’endroit décrit, bien visible dans la demi-pénombre de la salle. C’est une présentation excellente et très parlante.
 
742d1 Musée historique d'Héraklion, plaque 5e-6e siècle
 
Cartes, gravures, maquette, il y a aussi des objets plus conventionnels. Partant de l’époque la plus ancienne, raccordant avec le Bas-Empire romain, époque la plus récente du musée archéologique, voici une plaque de marbre (cinquième ou sixième siècle de notre ère) représentant des animaux, un cervidé attaqué par un félin.
 
742d2 Héraklion, poterie du temps de l'occupation arabe
 
La Crète est maintenant occupée par les Arabes. Cette poterie, fortement marquée par le style des occupants, est de cette époque. On note que, conformément aux prescriptions de l’Islam, l’homme ayant été créé à l’image de Dieu, il serait impie de vouloir le représenter, et la décoration est purement géométrique.
 
742d3 Musée historique d'Héraklion, Christ Pantocrator, 1
 
Cette splendide tête de pierre calcaire date du quatorzième siècle, époque de l’occupation vénitienne. La notice parle d’un homme barbu, probablement un Christ Pantocrator. Je ne comprends pas ce "probablement", car il ressemble tellement à bien d’autres de la même époque que pour moi il n’y a aucun doute. Christ ou saint, qu’il est beau !
 
742e Musée historique d'Héraklion. Le Baptême du Christ,
 
Le lendemain de notre arrivée en Crète, nous sommes allés à Fodele, le village qui prétend être le berceau de Domenikos Theotokopoulos, le Greco. Dans deux jours nous allons quitter la Crète, et pour notre dernier musée crétois nous sommes ici en face d’un tableau du Greco, le Baptême du Christ, de 1567-1570. Ce n’est pas une copie, la notice indique que c’est un prêt permanent de la Municipalité d’Héraklion au musée. Juste en face, il y a un deuxième tableau du Greco, Vue du Mont Sinaï et du monastère Sainte Catherine, daté 1570-1572, et qui est en prêt permanent de la part d’une Fondation.
 
742f1 Héraklion, moule en cuivre pour faire des amulettes
 
742f2 Héraklion, amulette en plomb, Vierge Hodegetria
 
742f3 Fermoir en bronze avec la Vierge Hodegetria, utilisé
 
L’usage d’amulettes, souvent apotropaïques (pour détourner un malheur, ou le Diable) a longtemps été en vigueur, et les diverses médailles portées sur une chaîne de nos jours, si elles ne sont pas considérées comme de simples bijoux, ne sont pas très éloignées de cette pratique. La Médaille Miraculeuse de la rue du Bac à Paris, ou celle de l’Immaculée Conception de Lourdes ont généralement des vertus propitiatoires pour les pèlerins qui les achètent. Il en va de même de saint Christophe, protecteur des voyageurs ("Regarde saint Christophe et va-t’en rassuré") sur les porte-clés de voiture. Ci-dessus, ma première photo représente les deux moitiés d’un moule de cuivre servant à couler des amulettes (5e-7e s.). On voit les quatre conduits en tronc de cône par lesquels on coule le métal. Sur la deuxième photo, il s’agit d’une amulette en plomb (treizième siècle) représentant la Vierge Hodégétria (qui, montrant Jésus, montre la Voie). La troisième photo représente également une Vierge Hodégétria, en bronze celle-là, d’époque post-byzantine, mais ce petit cylindre sur le côté droit semble indiquer qu’à l’origine, avant qu’on y soude un anneau pour la suspendre au cou et en faire une amulette, il s’agissait d’autre chose. Le musée est muet à ce sujet, se contentant de dire qu’il s’agit d’un accessoire utilisé comme amulette. Moi j’aurais tendance à y voir un fermoir de livre, par exemple un évangile, ce qui expliquerait la représentation religieuse.
 
742f4 Sceau en cuivre de l'archimandrite Andreas Roukanis
 
Post-byzantin également est ce sceau en cuivre (même si la photo ne le montre pas très jaune) de l’archimandrite Andreas Roukanis. Le musée n’en dit pas plus sur ce respectable archimandrite (titre donné à des curés de grosses paroisses ou à des supérieurs de monastères), et Google ne le connaît pas. Sans doute, quelles qu’aient été ses qualités et ses mérites, n’a-t-il pas laissé dans l’histoire d’autre trace que son sceau.
 
742g1 Héraklion, fresque de la résidence de Fazil Bey, fi
 
Nous faisons un grand bond dans le temps pour nous trouver en pleine période d’occupation ottomane, à la fin du dix-huitième siècle, où cette fresque a été peinte pour décorer les pièces de réception dans la résidence de Fazil Bey, à Héraklion. Ceci n’est qu’une portion d’une fresque étroite qui s’étend en un long ruban tout autour de la pièce.
 
742g2a Musée historique d'Héraklion, K. Sbokos, chef mili
 
742g2b Musée historique d'Héraklion, G. Zonos, chef milit
 
Le dix-neuvième siècle, en Crète, est marqué tout au long par la lutte pour l’indépendance. Alors que la Grèce y accédera dans les années 20, la Crète restera au sein de l’Empire Ottoman jusqu’à 1913, obtenant cependant l’autonomie en 1898. Ici, on n’était donc pas en Grèce au dix-neuvième siècle. L’ethnie, la langue, la culture sont les mêmes des deux côtés de la frontière pour les Wallons, les Basques, les Catalans, et pourtant chacun de ces groupes est partagé entre deux nations différentes. Le cas des Crétois de cette époque, de langue et de culture grecques, n’est donc pas un cas isolé, et je suis amené à parler de la Grèce et de la Crète séparément. Ces portraits, que j’ai choisis parmi d’autres, représentent deux chefs militaires (sur le tableau, je lis qu’ils sont qualifiés de "hoplarkhêgoi"), K. Sbôkos et G. Zônos. Ils ne portent pas le titre de généraux, ni d’aucun autre grade militaire puisqu’en leur qualité de révolutionnaires indépendantistes ils ne sont pas des cadres d’une armée régulière et officielle.
 
742g3 Monastère d'Arkadia, 8 novembre 1866
 
Ce plat de faïence représente un événement tragique de la lutte du peuple crétois pour son indépendance. La légende inscrite sur le pourtour du plat dit "Le monastère d’Arkadia le 8 novembre 1866".Je ne reviendrai pas ici sur les faits que j’ai détaillés lors de notre visite de ce monastère, le 17 juillet dernier.
 
742g4 Musée historique d'Héraklion, plaque de 1816
 
Sur cette plaque décorative datée de 1816 et donc ottomane, on retrouve la double hache des Minoens, quoique dans un graphisme différent. Trois millénaires et demi d’écart, deux civilisations qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre, et l’on retrouve le même symbole. Il est vrai aussi que la svastika minoenne a été reprise par le nazisme dans un tout autre sens… Je trouve d’ailleurs dommage qu’une théorie aussi inhumaine et monstrueuse que celle qu’expose Mein Kampf ait confisqué un symbole que les Minoens, tout comme l’hindouisme, le bouddhisme, les Navajos, des peuples d’Océanie, avaient légué à l’humanité, à tel point qu’aujourd’hui on n’oserait plus orner un vase ou ciseler un bijou avec une croix gammée sous peine d’être pris pour un partisan de la Solution Finale. Il en va de même du salut romain bras tendu qui était un geste de paix. Quand on y pense, c’est faire un bien grand honneur à cette idéologie que de la laisser s’attribuer l’exclusivité de signes et de gestes dont elle a détourné le sens.
 
742g5 Musée historique d'Héraklion, pipe d'époque ottoma
 
Élément typique de la culture turque, cette pipe d’argile d’époque ottomane. Comme on s’en rend compte au vu de la forme de son tuyau, c’est bien évidemment une pipe destinée à être placée sur l’embout d’un narguilé.
 
Je m’en tiendrai là concernant les collections permanentes de ce musée historique d’Héraklion, mais il présentait également une exposition temporaire au sujet d’un grand poète crétois, Odysseas Elytis, et du romancier et philosophe Nikos Kazantzakis.
 
742h1 Héraklion, exposition Odysseas Elytis
 
742h2 Héraklion, expo Odysseas Elytis, Nobel 1979
 
742h3 Héraklion, expo Elytis, Gd Officier Légion d'Honneu
 
Concernant Odysseas Elytis, j’aurais bien voulu montrer des manuscrits, mais ils sont dans des vitrines sous des projecteurs qui provoquent tant de reflets que la photo est impossible, même avec un filtre polarisant. Je me contenterai de montrer trois des nombreux panneaux qui parlent de lui, de sa naissance à sa mort et au-delà. En 1950, il rencontre Sartre, Camus, Michaux et Soupault, il lit Sade et il voyage en Espagne. Et c’est une image typique d’Espagne où il parle à des enfants dans la rue qui est choisie pour illustrer ce panneau. En 1979, il reçoit le Nobel et se rend dix jours en Suède à cette occasion. En 1989, il reçoit, est-il dit en grec, le plus haut grade de la Légion d’Honneur. En anglais, il est dit Grand Officier. Officier, grand officier, commandeur, grand-croix, tels sont les grades et dignités au sein de l’Ordre… Peu importe, Elytis est un grand homme et de toute façon ce n’est déjà pas si mal. J’ai lu un petit peu d’Elytis en traduction, mais j’ai toujours considéré que, la poésie étant l’expression d’idées et de sentiments au moyen de la musique des mots et des rythmes, un poème traduit n’est plus un poème ou, s’il est traduit par un autre poète, il est une autre œuvre. Elytis a aussi écrit directement en français, mais j’ai eu beaucoup de mal à trouver, ici, quelques courts extraits.
 
742i1 Musée d'Héraklion, Nikos Kazantzakis à Antibes
 
742i2 Héraklion, le studio de Nikos Kazantzakis à Antibes
 
Nikos Kazantzakis, à présent. C’est, entre autres, l’auteur du célèbre Zorba. Ce roman, il n’y a pas d’inconvénient à le lire en traduction française. Mais j’ai été étonné de voir que cet homme, qui se présente comme humaniste, utilise ce Zorba dont il répète qu’il l’aime et l’admire, comme un domestique. Lui, le philosophe, a été assis toute la journée à son bureau, mais il attend que Zorba, levé le matin bien avant lui, et qui a dirigé les ouvriers à la mine toute la journée, qui a travaillé avec eux, qui rentre le soir noir de charbon et fourbu, allume le feu, prépare et serve le dîner, et fasse le café ensuite. Son attitude vis-à-vis des femmes n’est guère plus moderne et ouverte. Or il n’est pas que romancier, c’est même le contraire, il est un philosophe qui écrit des romans. Mais cela, c’est ma vision personnelle, peut-être suis-je dans l’erreur. Kazantzakis, comme Elytis, aime la France et y a vécu. Elytis a habité la Villa Natacha à Saint-Jean-Cap-Ferrat, où il a rencontré Picasso, Matisse, Léger, Chagall, etc. Et Kazantzakis a vécu dans un appartement à Antibes de 1954 à 1957, le musée où nous sommes a reconstitué son bureau de cet appartement à partir du dessin de ma photo ci-dessus, réalisé en 1958 par Alice Laurent du Cailar. Je ne comprends pas bien : il est dit que ce sont les meubles authentiques, que Kazantzakis a vécu là jusqu’en 1957 et que ce dessin a été fait d’après nature en 1958… Mais peu importent ces petits problèmes de dates, ce qui compte c’est de voir le cadre dans lequel il a vécu.
 
Aujourd’hui, nous ne nous sommes pas limités à visiter ce musée, nous nous sommes aussi longuement promenés en ville, et sommes retournés voir des amis que nous nous sommes faits hier. Mais puisque nous comptons réserver notre journée de demain, la dernière que nous allons passer en Crète, à nous promener en ville, je préfère clore ici mon article et je parlerai demain d’Héraklion et de nos nouveaux amis.
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Published by Thierry Jamard
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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 13:54
Qui était le roi légendaire de Cnossos, fils de Zeus et d’Europe, conçu sous un platane toujours vert, à Gortyne ? MINOS, bien sûr. Et cette Cnossos que l’on n’avait jamais réussi à situer, qui, en 1878, en a mis au jour les premiers éléments ? Un certain Kalokairinos, dont le prénom était… MINOS. Il y a vraiment des noms prédestinés. Quelqu’un vivait là, un Turc, car le site, déjà occupé au néolithique, n’avait jamais cessé d’être habité pendant 9000 ans. Ici s’est développé peu à peu, depuis 7000 avant Jésus-Christ, le plus grand habitat néolithique de Crète, qui a atteint son développement maximum en 3300. C’étaient de petites maisons dont les bases étaient de pierre et les murs de brique crue, et dont les habitants pratiquaient l’élevage, l’agriculture et un artisanat de poteries. L’habitat prépalatial minoen a duré de 3300 à 2000, les maisons occupaient à peu près le même espace que le palais que nous connaissons. Puis a été construit l’ancien palais. Cnossos, alors, est la plus puissante ville de Crète, elle entretient des relations avec Phaestos, avec Malia, avec l’Égypte, avec le monde égéen et avec l’Orient. Après les destructions qui ont eu lieu vers 1700 et que l’on attribue généralement à de violents tremblements de terre, est bâti le nouveau palais. C’est alors que Cnossos connaît son apogée. Le palais s’étend sur vingt mille mètres carrés, la ville sur soixante quinze mille, elle compte mille cinq cents maisons, et sa population atteint quinze mille habitants. Ce sont à peu près les mêmes chiffres, population et superficie, que Chandax –nom ancien d’Héraklion– à l’époque de sa splendeur sous les Vénitiens. Et puis les Achéens sont arrivés vers 1450, ont détruit les nouveaux palais de Phaestos, de Zakros, de Malia, etc., mais ont épargné celui de Cnossos parce que le nouveau chef de toute la Crète, l’anax grec, s’y est installé au prix de quelques aménagements. Cette nouvelle civilisation, guerrière, a fait peindre quelques fresques représentant des soldats, sujet que n’appréciaient pas les pacifiques Minoens. Mais vers 1375 le palais de Cnossos a lui aussi été détruit par le feu. On a évoqué une révolte des Minoens contre les nouveaux maîtres, une action de Mycènes contre une cité qui, faisant sécession, devenait concurrente, ou au contraire une action des sujets mycéniens de Cnossos qui, indépendantistes, se révoltaient contre des maîtres trop soumis à Mycènes. Mais c’est à cette époque qu’a disparu le dernier palais.
 
741a1 Arthur Evans, à Cnossos
 
Minos Kalokairinos était un antiquaire. Il n’a pu obtenir l’autorisation de poursuivre ses fouilles. Mais un Anglais du nom d’Arthur Evans, né en 1851, qui avait été un brillant étudiant de philologie à Oxford, connaissant bien l’histoire de l’Empire ottoman, ayant parcouru l’Europe, de la Finlande et de la Suède à la Bosnie et à la Serbie, et qui s’était passionné pour les travaux de Schliemann, le découvreur de Troie et de Mycènes, eut envie de s’atteler à la fouille de Cnossos envisagée par Schliemann mais que le décès prématuré de celui-ci, en 1890, avait empêchée. Le père d’Evans était riche, grâce à l’exploitation d’un moulin pour la fabrication de papier. Sir Arthur Evans puisa dans sa fortune pour acheter le domaine au Turc qui l’habitait et pour financer la campagne de fouilles. Le tout fut mené en un temps record, de 1900 à 1903. Très vite, l’architecture des bâtiments, le style des fresques et des poteries, les objets de culte, les tablettes dont l’écriture linéaire A a été remplacée par le linéaire B, tout cela l’a amené à penser que l’ancien et le nouveau palais appartenaient à une civilisation autre que mycénienne. Il comprit que les Mycéniens étaient arrivés après et avaient supplanté une civilisation antérieure, qu’il appela minoenne. C’est en effet Evans le découvreur et le théoricien de la civilisation minoenne. On lui doit donc beaucoup.
 
En contrepartie, ses méthodes ont été très discutables. Anglais, oui, mais Américain dans les méthodes. Si des pans de mur, une fois dégagés, nécessitent une consolidation, mieux vaut les reconstruire. Si l’étage supérieur doit s’appuyer sur le soubassement, on va couler un sous-sol en béton. Si les menuiseries des portes et fenêtres, en bois, ont disparu, on va en faire de nouvelles en ciment dont on va strier la surface pour simuler les veines du bois. Si l’on trouve une base de colonne avec de vagues traces de peinture, on va refaire en béton toute la rangée de colonnes que l’on va peindre de couleurs brillantes. Et désormais, l’antique étant intimement lié au moderne, soutenu par lui, il ne peut être question de revenir à un état certes moins évocateur, mais aussi moins pollué de restaurations intempestives. Sans compter que bien des reconstructions se basent sur des conjectures non prouvées, ou dont le caractère erroné de certaines a déjà été prouvé. Bravo, en revanche, pour la copie in situ de fresques qui ont été transférées en musée pour leur conservation.
 
J’ai écouté les commentaires des visiteurs. Ce qu’en pensent les Allemands, les Néerlandais, les Russes, les Polonais, les Japonais, croisés en grand nombre, je l’ignore parce que je ne comprends pas leur langue. Idem pour les Américains dont l’accent ne me permet pas d’identifier les mots. En revanche, les Français, les Espagnols, les Italiens, et les Anglais s’ils parlent comme les speakers de la BBC, ont été les victimes de mon oreille indiscrète. Pour beaucoup de gens, les bases de murs éboulés à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol, comme à Phaestos, ou ici même dans les quartiers du sud, ne signifient pas grand-chose, ce n’est pas parlant, alors qu’au contraire les reconstructions d’Evans permettent de se faire une idée de ce qu’étaient ces splendides palais minoens. Mon sondage, sur quelques dizaines de personnes, n’a rien des méthodes scientifiques d’un Gallup. De quotas, point. Un millier de questionnés, très loin de là. De ma petite observation bien limitée, il ressort qu’une majorité de touristes apprécient. Évidemment, puisque je n’ai questionné personne et que j’ai seulement tendu l’oreille à des conversations qui ne m’étaient pas destinées, personne ne m’est apparu comme indifférent. Les indifférents se confondent avec ceux qui, quoique passionnés, parlent de la chaleur, ou rappellent leurs enfants, ou marchent silencieux lorsque je passe auprès d’eux. Mais pour la petite proportion de ceux qui sont opposés à ces reconstructions, c’est de l’indignation. Des mots forts. Un groupe de quatre jeunes Français, des garçons d’une vingtaine d’années, s’insurgeaient contre ce qu’ils qualifiaient de Parc Astérix pour les Minoens. Je trouve l’expression excellente et je la reprends à mon compte. On veut faire revivre la civilisation des Minoens à coups de béton comme, pour les Gaulois, c’est du carton-pâte. Il aurait été préférable de faire ici le strict minimum pour éviter qu’une fois sorties de terre ces ruines ne se détériorent, et de construire à proximité un complexe type Astérix ou Disneyland s’avouant pour ce qu’il est. En fait, je suis triste de ne pouvoir m’empêcher de crier haro sur ce que je considère comme un gâchis, alors que je respecte et que j’admire la générosité et l’érudition de ce chercheur qui a tant apporté à la connaissance des Minoens, de leur histoire et de leur civilisation.
 
741a2 reconstitution du palais de Cnossos
 
Les archéologues s’accordent pour imaginer, à partir de tous les éléments dont ils disposent, que le palais ressemblait à la maquette ci-dessus (que je n’ai pas photographiée dans un musée, mais que j’ai trouvée sur Internet). Même les reconstructions de sir Arthur Evans sont loin de nous montrer ce qu’était ce palais qui comptait un millier de pièces reliées par tout un dédale de couloirs. Un dédale, oui, parce que, justement, c’est le légendaire ingénieur Dédale qui, à la demande du roi Minos, aurait construit un labyrinthe où enfermer le Minotaure, et c’est ce palais où il était si facile de se perdre qui aurait donné naissance à la légende du labyrinthe.
 
741b1 Cnossos, fosses à grain ou à déchets, nommées Kou
 
Dés le début de la visite, après avoir franchi le contrôle, on se trouve dans la cour de l’ouest, et là on découvre trois grandes fosses circulaires qui sont l’un des rares restes de l’ancien palais. Elles datent de 1900-1700. Lorsque l’on a construit le nouveau palais, on les a recouvertes et elles n’ont plus été utilisées. À quoi elles ont servi, c’est un sujet de discussion entre spécialistes. Parfois on avance l’idée que c’étaient des silos à grain, mais généralement on en fait des décharges. Décharges pour toutes les ordures du palais, ou dépôt des offrandes faites aux sanctuaires et refusées, là encore il y a débat. Au fond de deux d’entre elles (et c’est le cas pour celle de ma photo) on a découvert qu’elles avaient été bâties au-dessus de restes de maisons prépalatiales (3200-1900 avant Jésus-Christ).
 
741b2 Knossos. Ce qu'Evans appelle 'le théâtre'
 
Précédemment, lors de notre visite du site de Phaestos, nous avons vu ce genre de marches, qui montent vers un mur, et qui par conséquent ne peuvent êtres prises pour un escalier. Ici, il n’y a pas de mur derrière, mais leur usage est le même, le public venait s’y asseoir pour assister aux cérémonies religieuses. On a pris l’habitude de nommer ces gradins le théâtre, quoique les représentations n’aient rien à voir avec des pièces de théâtre comme on les conçoit aujourd’hui, ni comme les concevaient les auteurs grecs classiques, Euripide ou Aristophane.
 
741b3 Cnossos, voie pavée
 
Puisque nous sommes en extérieur, et avant d’en venir aux bâtiments, voici une vue d’une rue. Étroite, certes, mais bien tracée et bien dallée. Je ne crois pas que le zèle d’Évans ait sévi au sol.
 
741c1a Cnossos
 
741c1b Cnossos
 
741c1c Cnossos
 
Nous sommes à l’entrée nord du palais, le côté de la route qui va vers la mer. Une voie étroite mène à dix piliers carrés et deux colonnes, qui devaient supporter à l’étage un vaste hall. Au bout, de part et d’autre, deux "bastions", dont Evans a reconstruit celui de l’ouest (ci-dessus) en y faisant copier une fresque représentant un taureau. Puisque c’était l’accès pour qui venait du port, Evans a supposé que c’était l’endroit où l’on enregistrait tous les produits importés, aussi a-t-il appelé ces constructions la douane.
 
741c2a Cnossos, bassin lustral
 
741c2b Cnossos, bassin lustral
 
Ce petit bâtiment possède un sol situé sous le niveau du terrain environnant, et l’on y accède de plain pied mais il faut ensuite, à l’intérieur, descendre quelques marches pour atteindre son sol. Par ailleurs, il se trouve près de l’entrée nord du palais, aussi le considère-t-on comme un bassin lustral où les visiteurs se purifiaient avant de pénétrer dans le palais, lieu sacré. Le problème que pose cette interprétation est que l’on n’a pas trouvé de traces d’eau sur les parois, or après un usage de plusieurs siècles (il date du nouveau palais en 1700 avant Jésus-Christ, et Cnossos a été détruit vers 1375, soit après plus de 300 ans) il y a des dépôts de sels minéraux, et il ne comporte pas non plus d’évacuation pour le vidanger. Selon Evans, cela ne change rien à l’interprétation car on ignore tout des procédures de purification, et rien ne dit qu’elles devaient se faire dans l’eau.
 
741c3 Cnossos, la maison sud
 
Le côté sud du palais a été trouvé très détruit. Ce bâtiment, appelé la Maison Sud, a été très largement reconstruit sur les trois niveaux qu’il possédait. Qu’il y ait eu trois étages, c’est certain, mais en fait, en dehors de quelques certitudes, cette reconstruction repose en grande partie sur des conjectures.
 
741c4 Cnossos, appartements royaux, portique aux haches
 
Divers indices ont fait penser à Evans qu’ici se situaient les appartements royaux. Les murs étaient revêtus de gypse et de fresques, et le sol est fait de grandes dalles. Il a été retrouvé des restes de bois calcinés, dont Evans a pensé qu’il s’agissait d’un trône, et il a fait fabriquer et placer un trône de bois dans la grande salle du bâtiment. Ce que l’on voit sur cette photo est le portique aux haches.
 
741c5 Cnossos, propylées sud
 
Les propylées sud sont le fruit d’une restauration en béton effectuée par Evans. Si je montre ici cette vue, qui par elle-même ne présente pas grand intérêt, c’est parce qu’elle permet d’apprécier comment, avec force béton pour les piliers qui ne se voient pas et pour le sol, des pans entiers du site ont été recréés artificiellement, selon des suppositions qui n’ont pas toujours pu être confirmées. Les murs eux-mêmes ont été remontés en pierres liées par du ciment.
741d1 Cnossos, porche ouest
 
 
Ceci est le porche ouest. C’était un espace couvert dont le toit s’appuyait sur trois murs, mais le porche était ouvert sur le quatrième côté où le toit était supporté par la colonne dont on voit la base sur ma photo.
 
741d2 Cnossos
 
Vers le sud, je le disais tout à l’heure, les constructions étaient en très mauvais état. Et je n’ai pas trouvé d’explication pour ce bâtiment à colonnes long et étroit, dont le sol comporte des rides de pierre et un rectangle. Je ne sais si la raison en est que les archéologues se posent la question. Mais je ne le crois pas, parce qu’Evans avait réponse à tout. Quand il ne savait pas, il inventait.
 
741d3 Cnossos, antichambre de la 'salle du trône'
 
Les fresques originales ont été transférées au musée d’Héraklion, et Evans a fait repeindre ici des copies, complétant les parties dégradées ou manquantes, mais l’original représente bien des griffons tels que ceux-ci. Dans la pièce qui se trouve derrière celle-ci, qui est écroulée et à laquelle on n’a pas accès, il y a des banquettes et un trône de pierre, ce qui l’a fait interpréter comme la salle du trône. Dès lors, la pièce que nous voyons ici, avec ses banquettes, est considérée comme son antichambre. Dans l’intervalle entre les banquettes, les archéologues ont trouvé la trace de cendres d’un meuble en bois. Aujourd’hui, pour la présentation au public, on a placé à cet endroit une copie du trône de l’autre salle. Au sol se trouvaient des vases d’huile en pierre, ce qui fait penser à un rituel. La cuvette de pierre, qui se trouvait dans un couloir voisin, a été apportée ici par les fouilleurs. À gauche, ce petit muret avec une colonne centrale isole une partie de la pièce qui est creusée en son centre, comme une petite citerne. Evans a pensé à un bassin lustral pour se purifier avant d’accéder à la salle du trône.
 
741d4 Cnossos
 
Je ne devrais pas publier cette photo, parce que je ne sais pas quel pouvait être l’usage de ce bâtiment. Mais tant pis, je la publie quand même, parce que je la trouve intéressante. La maquette montrant ce qu’a dû être le palais montre plusieurs étages, les reconstructions d’Evans concernent tantôt le rez-de-chaussée et tantôt l’étage, mais rarement elles donnent comme ici l’impression d’un bâtiment réel. Du moins, c’est ce que je ressens.
 
741d5 Cnossos, magasins de l'ouest
 
Cette partie du site est la première à avoir été découverte, en 1878. Un couloir dessert dix-huit de ces pièces longues et étroites qui sont les magasins de l’ouest, l’ensemble occupant 1300 mètres carrés. Tant le sol du couloir que les sols des pièces sont creusés de ces cases rectangulaires au nombre de quatre-vingt-treize, où étaient stockés des objets précieux et des vases. Il y a place pour 400 de ces pithoi, ces grandes jarres, mais on n’en a retrouvé que 150, entières ou en morceaux. Il n’y a pas trace de ce qu’elles ont contenu, vin, huile, légumes secs… En différents endroits, on a retrouvé des tablettes en linéaire B constituant des inventaires, et à l’extrémité du couloir avaient été remisées de vieilles tablettes en hiéroglyphes crétois et des empreintes de sceaux sur argile.
 
741d6 Cnossos, école de scribes ou atelier de potiers
 
Cette grosse pierre près du banc est creusée au sommet. Pour Evans, c’était un mortier où l’on malaxait l’argile destinée aux tablettes des scribes, et là se situait l’école où on leur enseignait à écrire. Cette hypothèse est très discutée, et l’on s’accorde généralement à penser que, si l’on malaxait en effet l’argile dans ce mortier, c’était plutôt pour un atelier de céramique situé dans le bâtiment juste derrière.
 
741e Cnossos, cornes rituelles
 
Lors de notre visite au musée archéologique d’Héraklion (mon article précédent), j’ai montré quatre figurines de terre cuite qui avaient les bras levés et qui dataient de 1200-1100 avant Jésus-Christ. Elles ne venaient pas de Cnossos (les deux premières étaient de Gazi, un site proche de Cnossos, les deux autres de Karphi qui est au sud de Malia, dans la montagne, à 1100 mètres d’altitude), mais sur un banc, dans un bâtiment attenant au mur que montre ma photo, ont été retrouvées d’autres statuettes aux bras levés, ainsi qu’une double hache en pierre. Car ce bâtiment était un sanctuaire lors de la période postpalatiale. On ne peut, alors, s’étonner de la présence de ces grandes cornes rituelles dans ce secteur.
 
741f1 Cnossos
 
741f2 Cnossos
 
741f3 Cnossos, canalisation
 
Le système de gestion des eaux était très évolué. On voit ci-dessus un égout et une rigole d’écoulement de l’eau. Quant à l’eau potable de consommation, elle était captée à une source proche et acheminée dans des tuyaux de terre cuite. Sous le sol, visible à travers une grille à barreaux assez serrés, j’ai pu prendre cette troisième photo, que j’ai dû recadrer parce que les barreaux de la grille occupaient à droite et à gauche, à eux deux, environ 40% de la largeur de l’image. Néanmoins, on arrive à voir ce tuyau, qui est plus large à une extrémité qu’à l’autre, afin de pouvoir s’emboîter dans le suivant. L’eau court dans le sens du plus étroit au plus large, de sorte qu’elle s’écoule sans remous et sans ralentissement. Parce que certaines fontaines, certains puits, sont censés porter chance à qui y jette une pièce de monnaie (comme la fontaine de Trevi, à Rome), beaucoup de touristes pensent que la tradition est la même partout où il y a un trou dans le sol. Au nombre de pièces tombées près de la tuyauterie, on voit que cet hiver bien des gens vont gagner le gros lot de la Loterie Nationale ou jouer le bon cheval aux courses.
 
N’ayant pas, moi-même, offert mon obole aux puissances souterraines, je ne suis pas en concurrence avec ces personnes pour l’obtention du pactole. Ainsi, je peux conclure cet article en leur souhaitant de gagner.
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Published by Thierry Jamard
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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 02:20
Nous voici de retour à Héraklion. Après avoir vu maints sites minoens en Crète, le moment est venu de voir les objets qui y ont été trouvés et de les mettre en relation avec les civilisations crétoises successives. Or nous constatons avec stupeur que le musée est fermé pour travaux. Mais il est aussi indiqué que dans un petit bâtiment voisin qui, à vrai dire, ne paie pas de mine, les objets les plus significatifs sont montrés au public, une sélection de 450 pièces. Nous nous y rendons, et là… Ô merveille, un concentré de bonheur. Rien que des pièces exceptionnelles. C’est même épuisant, l’œil n’a pas le temps de se reposer entre deux vitrines, de poser le regard sur une poterie un peu courante, sur une statuette sans grande originalité. On va de splendeur en splendeur. Et il me faut faire un choix… Je ne peux quand même pas tout publier. Après une sélection draconienne qui me déchire le cœur, après avoir amplement triché en regroupant souvent plusieurs objets sur une seule image, il reste encore quarante neuf photos. Tant pis, je ne peux pas faire moins.
 
740a1 statuettes néolithiques entre 6500 et 4800 avt JC
 
 
Commençons par deux statuettes néolithiques. Cette femme au ventre rebondi, mais surtout dotée de cuisses et de fesses monumentales, pleines de graisse (on dit qu’elle est stéatopyge, aux fesses grasses, et non callipyge comme je l’ai entendu dire, ce qui signifie aux belles fesses, comme cette Aphrodite du musée de Naples qui est mince et se retourne en se retroussant pour s’admirer), est symbole de fertilité et elle est datée dans la fourchette 5800-4800 avant Jésus-Christ. Quant à cet homme de marbre blanc, il est encore plus ancien et remonte au début du néolithique (6500-5800).
 
740a2 vases à libations (2300-1800 avant JC)
 
Passons à l’époque prépalatiale. Fertilité encore pour ces deux vases à libations (2300-2000 avant Jésus-Christ pour celui de gauche et 2200-1800 pour celui de droite). Ils sont en forme de femmes qui se tiennent la poitrine, laquelle est pourvue de trous à l’emplacement des tétons. Ainsi, le liquide offert à la divinité, vraisemblablement du lait, semblait jaillir d’elles, ce lait des mères, ce lait qui permet de grandir aux petits d’hommes comme aux petits d’animaux.
 
740a3 vases en terre cuite (2600-1900 avant JC)
 
Ces deux vases à libations en forme d’animaux sont, l’oiseau, de 2600-2300 avant Jésus-Christ (prépalatial), et le taureau de 2000-1900 (anciens palais). Malgré la petite taille de la photo, en la regardant bien on se rend compte que trois hommes, dont les proportions ne sont guère respectées, l’affrontent de face, un sur chacune de ses cornes et le troisième sur son mufle. Il s’agit sans doute de la représentation d’une chasse au taureau sauvage pour le capturer vivant. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un de ces numéros d’acrobatie comme je vais en montrer tout à l’heure.
 
740a4 figurines de type cycladique, 2500-2300 avant J.-C
 
Ces deux figurines, crétoises mais de type cycladique, sont de l’époque prépalatiale (2500-2300). La figurine de droite, assise, et qui de plus semble masculine, n’est pas du type courant. Quant à cette femme, à gauche, elle serait plus classique si elle n’était représentée avec cette très amusante petite culotte en peau de panthère, et surtout si elle était, comme toutes les autres, en marbre. Mais c’est l’unique exemplaire connu en ivoire.
 
740a5 couvercle de pyxide en schiste, 2500-2000 avant Jésu
 
Il s’agit ici du couvercle d’une pyxide, c’est-à-dire d’une boîte à onguents ou à bijoux, en schiste, provenant de Zakros et datant de 2500-2000 avant Jésus-Christ. Ce chien étendu qui fait office de poignée est très fin et élégant. Le musée montre un autre couvercle, celui-là avec sa pyxide, exécutés dans la même matière et avec un chien à peine différent et dans la même position. Cette pyxide vient de Mochlos, sur la côte nord, à environ 75 kilomètres de Zakros, sur la côte est. Néanmoins, malgré la distance, les similitudes sont telles qu’il est certain qu’elles proviennent de l’atelier du même artisan.
 
740b1 poignards en argent, 2800-2300 avant Jésus-Christ
 
Ces superbes lames de poignards en argent datent de 2800-2300 avant Jésus-Christ. Il en existe d’autres en bronze, moins belles, mais réalisées dans un métal plus dur.
 
740b2 Colliers d'or et de pierres semi-précieuses, 2500-15
 
Voyons quelques bijoux, qui s’étalent de 2500 à 1500 avant Jésus-Christ, soit de l’époque prépalatiale à celle des nouveaux palais. Ce sont des colliers de perles d’or ou de pierres semi-précieuses.
 
740c1 Sceau cylindrique, 18e siècle avant Jésus-Christ
 
Nous voici à l’époque des palais. De 1900 à 1700 environ, ce sont les anciens palais. Ce sceau cylindrique en hématite n’est pas Crétois, mais babylonien, prouvant les relations entre ces deux civilisations. Il date de l’époque d’Hammurabi (1792-1750), le grand roi de Babylone. L’homme à gauche, avec une épée, est un dieu ou un héros non identifié, mais à droite il est en face d’Ishtar, déesse de l’amour physique et de la guerre.
 
740c2 poignard (1800-1700 avant Jésus-Christ)
 
Ce poignard de bronze à la poignée gainée d’une feuille d’or travaillée a été trouvé à Malia et date de 1800-1700 avant Jésus-Christ. Une très belle pièce.
 
740c3 pendentif abeilles en or, de Malia (1800-1700 avant J
 
De Malia également, et de la même époque (1800-1700), provient cet exceptionnel pendentif en or représentant deux abeilles qui tiennent entre leurs pattes un rayon de miel et y déposent une goutte de miel. Sur leur tête elles portent une petite cage sphérique enfermant entre ses barreaux une bille en or. C’est l’un des plus beaux chefs-d’œuvre minoens de joaillerie, par l’invention, par la réalisation, par le mélange de techniques de travail de l’or.
 
740c4 petit singe à casquette, de Phaestos (1800-1700 avan
 
C’est à Phaestos que l’on a découvert cet adorable petit singe assis (1800-1700 avant Jésus-Christ), au gros ventre, et portant sur la tête un curieux bonnet noir au bord tuyauté.
 
740d1 maison minoenne en terre cuite (1600 avt JC)
 
740d2 façades de maisons minoennes (1600-1500 avant JC)
 
En nous rapprochant de nous, voici des œuvres de la période des nouveaux palais. Je disais hier que les archéologues avaient pu reconstituer les constructions à partir de leurs observations sur le terrain. Il faut ajouter ces petits objets de terre cuite. D’abord cette remarquable maison minoenne de 1600 avant Jésus-Christ, absolument authentique (sauf la couverture qui a été ajoutée après la découverte) et qui permet de voir le balcon, le puits de lumière, les colonnades, etc. Par ailleurs, ces plaques choisies parmi une collection nombreuse (1600-1500 avant Jésus-Christ), qui décoraient sans doute un coffre ou autre meuble, donnent une idée des façades des maisons, avec souvent au sommet une excroissance qui représente l’arrivée de la cage d’escalier sur le toit en terrasse.
 
740d3 outils divers en bronze (1600-1450 avant J.-C.)
 
On est frappé par le modernisme de ces outils, à part le matériau dont ils sont faits, du bronze et non du fer. En effet, ils datent de 1600-1450 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire des nouveaux palais. C’est donc encore le règne des Minoens. Puis viendront les Achéens, qui eux aussi ignorent le fer. Mais lorsque tomberont les Achéens, ou Mycéniens, ceux de la Guerre de Troie, et que déferlera sur eux, vers 1100, la vague dorienne, détruisant leurs palais par le feu, ces envahisseurs arriveront avec le fer.
 
740d4 poteries diverses, 1500-1450 avant JC
 
J’ai choisi ces trois poteries parmi d’autres parce qu’elles représentent divers styles de décoration. Toutes trois sont contemporaines (1500-1450 avant Jésus-Christ). À gauche, provenant de Palaikastro, un décor marin avec cette pieuvre qui tend ses tentacules, que l’on retrouve souvent sur les poteries minoennes, et des oursins pour remplir les espaces nus. Au milieu, trouvée à Phaestos, cette cruche porte un dessin très géométrique et pourtant figuratif de roseaux serrés, au graphisme extrêmement décoratif. C’est de Pseira, une petite île en face de Mochlos, dans le golfe de Mirambello (celui où se trouve Agios Nikolaos), que vient la poterie de droite en forme de panier. Elle est décorée de doubles haches, dont j’ai déjà à maintes reprises dit qu’elles faisaient partie d’un rituel religieux minoen.
 
740d5a jeu minoen du palais de Cnossos (1600-1500 avt JC)
 
740d5b jeu minoen du palais de Cnossos (1600-1500 avt JC)
 
On a retrouvé dans le palais de Cnossos cette magnifique table de jeu incrustée d’ivoire, de cristal de roche et de pâte de verre. On la date de 1600-1500 avant Jésus-Christ. Sur la seconde photo, j’ai inséré en bas à droite la photo d’un jeton d’ivoire (sur la première photo, on en aperçoit quatre dans une petite vitrine derrière le jeu). On a surnommé cet objet "le jeu d’échecs", mais il est évident que ce ne sont pas des échecs, et on ignore comment on y jouait. Non seulement cet objet est remarquable par sa beauté, sa richesse, mais en outre il nous dit que les Minoens adultes pratiquaient des jeux de société.
 
740d6a fresque minoenne du taureau et de l'acrobate
 
740d6b fresque minoenne du taureau et de l'acrobate
 
Malheureusement, les projecteurs plaquent deux spots sur cette merveilleuse fresque de Cnossos (nouveau palais), laissant d’autres zones dans une ombre relative. J’ai essayé de diminuer le contraste avec Photoshop, mais les couleurs y perdent leur vivacité. Par ailleurs, cette fresque étant grande, quand je la montre en petit format dans la limite des dimensions de ce blog, on perd les détails, d’où les trois photos de personnages en plus gros plan regroupées sur la seconde image. Ces tauromachies sans mise à mort (à distinguer des sacrifices sanglants, qui se pratiquaient sur les autels) avaient leur place au sein des célébrations religieuses et mettaient en jeu des acrobates comme celui que l’on voit ici. La foule assise sur les gradins de ce que l’on appelle "le théâtre" à Phaestos, assistait aux processions rituelles et à ces joutes entre hommes et taureaux. Pas plus les textes de l’époque, en hiéroglyphes puis en linéaire A, non déchiffrés à ce jour, que des représentations graphiques ou sculptées n’évoquent des accidents. Et pourtant le risque était tel que l’on ne peut imaginer les acrobates réussissant systématiquement leur saut périlleux par dessus le taureau sans jamais se faire encorner, piétiner.
 
740d7a Acrobate minoen en ivoire, 1700-1450 avant Jésus-Ch
 
740d7b Acrobate minoen en ivoire, 1700-1450 avant Jésus-Ch
 
C’est le même sujet que traite cet acrobate en ivoire (1700-1450 avant Jésus-Christ) d’une remarquable finesse d’exécution. C’est une œuvre d’art d’une rare qualité.
 
740e1 Disque de Phaestos, 1600-1450 avant Jésus-Christ
 
740e2 Disque de Phaestos, 1600-1450 avant Jésus-Christ
 
Si cette exposition est un extrait du musée en montrant les pièces principales, ce disque de Phaestos est l’un des sommets de cette exposition. Ma deuxième image montre la partie supérieure de chacune des faces figurant sur ma première photo, retournée de 180 degrés pour être lue à l’endroit. Ce disque d’argile d’un diamètre de 16 centimètres, datant de 1600-1450 et découvert par l’Italien Pernier en 1908 porte, sur ses deux faces, des inscriptions hiéroglyphiques qui s’enroulent en spirale de l’extérieur vers le centre, séparées en groupes par des segments de rayons. On compte 61 segments regroupant de deux à sept signes et 241 signes au total, ces signes étant au nombre de 45 différents. Ils ont été "imprimés" dans l’argile fraîche au moyen d’un sceau de pierre tendre ou d’or, reproduisant donc exactement identiques à eux-mêmes ces signes. Cette écriture ne se retrouve nulle part ailleurs, ce qui la rend très mystérieuse, et malgré des centaines de tentatives de déchiffrement elle reste incompréhensible. Le fait de regrouper plusieurs signes dans une même case semble indiquer qu’il s’agit d’une écriture syllabique, chaque signe n’étant pas un idéogramme (qui exprime une idée), mais un son. Toutefois, il n’est pas exclu qu’il s’agisse d’idéogrammes représentant chacun un mot d’une seule syllabe, réutilisés ensuite en tant que son dans des mots à la signification totalement différente, comme dans les charades, ou dans le jeu "Le chien de Monsieur le Curé n’aime pas les os. Que lui donnerez-vous ?" et il s’agit d’éviter le son "O", il pourra manger de la viande, du sucre, du lait, mais pas d’eau. Il semble que cette écriture syllabique soit de même famille que les deux écritures linéaires A et B, mais différente. Un linéaire C, en quelque sorte. Ces signes représentent des êtres humains, des membres humains, un bateau, des oiseaux, d’autres animaux, des outils, des vases… En observant les détails que je publie, on voit sur celui du haut plusieurs fois un homme en pagne qui marche d’un pas décidé, et aussi une tête coiffée comme un Iroquois (peuple qui n’existait pas à l’époque !) et également tout en bas du détail du bas un petit garçon nu. Je vois aussi plusieurs fois un petit rameau à quatre feuilles, un poisson, un oiseau. Ce disque a été découvert dans un lieu qui, on ne peut en douter, était de caractère sacré. En effet, il s’y trouvait aussi un rhyton en forme de taureau, un autre vase à libations, et sur ses parois de petits compartiments de brique étaient aménagés, comme à Zakros, pour recevoir des objets sacrés et, non loin, se trouve une crypte à piliers. Enfin, sur le sol il y avait du charbon, de la cendre et des os de bœuf carbonisés. Voilà pourquoi il ne pouvait s’agir que d’un lieu de culte. Par ailleurs, il y avait aussi des fragments de céramique datés 1650-1600 et une tablette en linéaire A. Nous disposons de trois guides et d’un gros livre sur la Crète qui, logiquement, ne peuvent longuement s’étendre sur le sujet, mais nous avons aussi deux livres sur Phaestos et le catalogue du musée. Curieusement, aucun ne suggère une hypothèse qui me vient spontanément à l’esprit. Si ce disque est contemporain du linéaire A avec qui il voisine dans cette pièce, et si cette pièce est liée au culte, je me demande s’il ne s’agirait pas d’une écriture réservée aux initiés, aux prêtres, mais qui noterait la même langue crétoise minoenne, non grecque, que le linéaire A.
 
740f1 bagues sceaux en or (1600-1400 avant J.-C.)
 
Pour chacun des objets que je montre, j’ai envie d’employer les adjectifs superbe, splendide, merveilleux, admirable… Voilà donc quatre magnifiques chevalières en or. La première en haut à gauche est datée 1500-1400, soit fin de la période palatiale, juste avant l’arrivée des Mycéniens (Elle est de Cnossos, dont le palais n’a été détruit que vers 1375, après ceux de Phaestos et de Zakros). Comme la plupart des bagues de ce type, elle représente la Grande Déesse des Minoens, et le thème favori est ses épiphanies, c’est-à-dire ses apparitions. Cette première chevalière, donc, appelée "bague de Minos", représente deux femmes nues tenant chacune un arbre dont elles pratiquent le culte, tandis que la déesse, dans sa longue robe, est assise sur un siège qui flotte dans les airs, tout à droite. Et puis, hélas peu visible sur ma photo, cet arc de cercle au pied du mont est un bateau sur lequel se tient une autre épiphanie de la déesse. Elle apparaît donc simultanément dans le ciel et sur les eaux.
 
Nouvelle scène d’épiphanie sur la chevalière en haut à droite (1600-1450, soit période des nouveaux palais), où la Grande Déesse apparaît au milieu, et en dessous, sur terre, trois femmes vêtues comme elle et tendant les bras vers elle, dansent une danse sacrée. Un peu partout, des fleurs poussent bien droites, car c’est une déesse de la fécondité.
 
En bas à gauche (1600-1500 avant Jésus-Christ) la Grande déesse apparaît au centre, tandis que de chaque côté ont lieu des scènes de culte. À droite, une prêtresse tient un arbre par ses branches, c’est donc comme sur la première bague un culte de l’arbre. On sait l’importance qu’avait l’olivier dans la vie des Crétois dès les époques les plus reculées. Sur la gauche, cette autre prêtresse rend un culte à une pierre. Les Minoens, comme beaucoup d’autres peuples, rendaient un culte aux météorites. En effet, une météorite, autrement dit un bétyle, est une pierre venue du ciel, elle est donc envoyée par une divinité. De même, la Pierre Noire dans la mosquée de la Mecque, dont Mahomet a dit qu’elle absorberait les péchés accomplis par chaque homme qui la toucherait (mais aucun culte ne lui est rendu, l’Islam s’en tient au strict monothéisme d’Allah) était considérée avant l’Islam, avant Mahomet, comme une météorite et était à ce titre l’objet d’un culte païen.
 
La chevalière ronde, en bas à droite, représente un griffon qui la traverse en volant, et la Grande Déesse qui plane au-dessus de lui. Le griffon, cet animal fabuleux mi-aigle, mi-lion, est apparu d’abord du côté de Suze, en Élam, cette région juste à l’est de la Mésopotamie et du Golfe Persique. Puis on le trouve vers 3000 avant Jésus-Christ en Égypte. Et le voilà en Crète au milieu de l’époque néopalatiale (1600-1500). On voit, ici encore, les liens étroits et anciens entre l’Orient, l’Égypte et la Crète. Plus tard, le monde grec adoptera également le griffon, et après la conquête Rome l’importera en Italie.
 
740f2 doubles haches (grande, 1500-1450 et petites, 1700-16
 
J’ai regroupé sur cette image en haut une vraie double hache rituelle de la fin des nouveaux palais (1500-1450 avant Jésus-Christ) emmanchée pour la présentation sur un manche moderne, et en bas trois doubles haches votives en or, nettement plus anciennes (début des nouveaux palais, 1700-1600). On a vu précédemment que cet objet entrait dans le culte minoen.
 
740f3 Phaestos, banquet funèbre dans un monument funérair
 
740f4 Phaestos, sanctuaire domestique, 1600 avt JC
 
740f5 Phaestos, danse rituelle d'hommes (1600 avant JC)
 
Les trois scènes ci-dessus, réalisées en terre cuite, proviennent de Phaestos et sont datées 1600 avant Jésus-Christ. Elles sont assez rudimentaires, de sorte que ce n’est pas leur aspect artistique qui est intéressant, mais leur signification religieuse. Voici ce qu’en dit la notice informative placée dans la vitrine, même si j’ai l’impression qu’il y a interversion entre les deux premières. Mais pour le cas où c’est moi qui me tromperais, je laisse l’ordre donné par le musée, selon qui la première scène représente un banquet funèbre dans un monument funéraire, la seconde une scène d’offrande dans un sanctuaire domestique peut-être adressée à un ancêtre décédé, et la troisième une danse rituelle d’hommes sur une piste circulaire.
 
740f6a Cnossos, tête de taureau, vase à libation, 1600-15
 
740f6b Cnossos, tête de taureau, vase à libation, 1600-15
 
Cette admirable tête de taureau en serpentine qui vient de Cnossos date de 1600-1500 avant Jésus-Christ, soit le milieu de la période néopalatiale. C’est un vase à libations (un rhyton) dont les cornes sont plaquées d’une feuille d’or, les yeux sont en cristal de roche au centre d’un coquillage et le mufle est figuré par une incrustation de jaspe.
 
740g1 figurine d'adorant en bronze (1600-1300 avt JC)
 
Cet homme, le corps fortement cambré et la main sur la tête est un adorant, c’est-à-dire un fidèle en position d’adoration. Datant de la période postpalatiale (1400-1300 avant Jésus-Christ), quand les Grecs sont désormais installés en Crète où ils sont arrivés avec leurs dieux, il ne permet pas de dire à quelle divinité il rend hommage.
 
740g2 Cnossos, déesse aux serpents (1600 avant JC)
 
740g3a Cnossos, déesse aux serpents (1600 avant JC)
 
740g3b Cnossos, déesse aux serpents (1600 avant JC)
 
Dans mon hit-parade personnel, ces deux petites sculptures en faïence datant de 1600 avant Jésus-Christ et provenant de Cnossos sont tout en haut. On les appelle "la déesse aux serpents", en fait peut-être une déesse à moins que ce ne soit plutôt une prêtresse. Dans sa robe élégante et riche qui lui découvre la poitrine pour symboliser sa fertilité, elle porte un félin sur son chapeau, et des serpents lui enserrent les bras sur la première photo, elle en tient un dans chaque main sur la seconde photo. Le serpent qui rampe sous les pierres et qui hiberne sous des souches ou dans des trous sous la terre est considéré comme un animal chthonien en relation avec le monde infernal, la déesse domine donc toute la nature, sous et sur la terre avec le serpent et le félin.
 
740h1 sceaux de Cnossos, 1450-1400 avant Jésus-Christ
 
Ces trois sceaux trouvés à Cnossos, les deux premiers en hématite et le troisième en onyx, datent de la fin de l’époque néopalatiale (1450-1400 avant Jésus-Christ), alors que les palais de Zakros et de Phaestos ont déjà été détruits. Deux taureaux sur le premier, un taureau attaqué par un lion sur le second, et sur le troisième la déesse Maîtresse des Animaux, qui se tient entre deux griffons ailes déployées. Parce que ces sceaux sombres sont encore moins visibles que les chevalières en or, j’ai procédé au montage, sur une seule image, des trois sceaux et des trois images que le musée donne de leur gravure. Puisqu’il s’agit de leur empreinte, elle est inversée.
 
740h2 amphore égyptienne albatre avec hiéroglyphes (1400-
 
Cette amphore d’albâtre est importée d’Égypte. Elle porte une inscription hiéroglyphique (que j’ai "collée" au bas de la photo) qui nous donne l’indication de sa date. Elle dit : "Le dieu bon, Men-Heper-Rê, le fils du soleil Thoutmosis, magnifique dans ses transformations, qui jouit de la vie éternelle", ce qui permet de dater le vase de la dix-huitième dynastie (1570-1320 avant Jésus-Christ), et plus précisément, grâce aux qualificatifs attribués au pharaon, à Thoutmosis III (environ 1479-1425).
 
740h3 Cnossos, 'la Parisienne' et déesse en épiphanie (14
 
Ces deux fresques exceptionnelles ont été réalisées peu avant la destruction du palais de Cnossos, entre 1400 et 1350 avant Jésus-Christ. Celle de gauche, que les archéologues, en la découvrant, ont surnommée "la Parisienne", est une prêtresse qui prend part à un banquet rituel. Celle de droite, avec ses longues mèches ondulées flottant de part et d’autre de sa tête, est interprétée par les uns comme une danseuse rituelle, par d’autres comme la Grande Déesse en épiphanie. La finesse du dessin, la vie qui s’en dégage, le brillant des couleurs, révèlent un artiste de grand talent.
 
740h4 lions et taureaux en or, fermetures de colliers, 1350
 
À présent, passons à la période postpalatiale, 1350-1300 avant Jésus-Christ. Ces petits félins, ces petites têtes de taureaux en or, sont des attaches de colliers en provenance d’Agia Triada.
 
740h5 Agia Triada, balançoire rituelle (1450-1300 avant J.
 
D’Agia Triada également vient cette balançoire (1450-1300 avant Jésus-Christ) de cordes tendues entre deux poteaux sur lesquels sont perchées des colombes. L’usage de la balançoire n’est ni une distraction, ni un confort, c’est une pratique religieuse. On pratique encore de nos jours, en Inde et dans des régions de la Grèce profonde, le balancement rituel. Cette femme représentée en terre cuite est donc une fidèle ou une prêtresse.
 
740h6a Sarcophage d'Agia Triada, scène de culte mortuaire
 
740h6b Sarcophage d'Agia Triada, scène de culte mortuaire
          740h6c Sarcophage d'Agia Triada, scène de culte mortuaire
 
 Voici le très célèbre sarcophage d’Agia Triada, trouvé dans une chambre funéraire close et qui date de 1300 avant Jésus-Christ. Sa renommée lui vient de l’intérêt exceptionnel que présentent les scènes religieuses qui y sont peintes sur la fine couche de plâtre dont il est enduit. Car, outre le plaisir esthétique que procure leur beauté, elles nous informent sur les pratiques funéraires de cette époque. Les Achéens sont arrivés, avec leurs croyances et leurs dieux, mais les pratiques minoennes ont subsisté. Il est rare qu’une religion nouvelle supplante complètement une religion ancienne sans qu’il y ait syncrétisme entre des divinités et que des rites soient maintenus ou adaptés. Même la révolution apportée par le christianisme n’a pas du jour au lendemain effacé des pratiques païennes. La naissance de Jésus après le solstice d’hiver, l’adoration des mages au moment des saturnales, la résurrection à l’équinoxe de printemps, le sang de Jésus versé comme une libation, l’autel où il est sacrifié comme l’agneau, tout cela est calqué sur le paganisme romain. Voyons donc ce que nous apprend ce sarcophage sur les pratiques religieuses des Minoens un siècle et demi après leur conquête par les Achéens.
 
Sur la face du sarcophage que montre ma première photo, on voit un taureau avec des liens attachant les quatre sabots et des courroies le fixant à la table, et derrière lui une femme, une prêtresse, le présente en geste d’offrande. En arrière-plan du taureau, un homme accompagne la cérémonie sur une double flûte. Sur la droite, un arbre sacré se dresse au-dessus d’un autel où une prêtresse dépose des offrandes. Tout cela nous montre comment pouvait se dérouler ce culte. Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi sous la table des petits animaux vivants dont personne ne s’occupe sont en liberté. Apparemment, ils ne sont pas destinés à être sacrifiés. Sur ma photo, cette face du sarcophage est plus courte que l’autre parce que, la partie gauche étant détruite (le placage de plâtre s’est détaché et est perdu), j’ai préféré couper l’image : puisque je ne dépasse pas 600 pixels, l’image est ainsi plus lisible.
 
Mais l’autre face étant intacte, tant pis, je ne coupe rien. Le code graphique, qui veut que l’on représente les hommes avec une peau brune et les femmes avec une peau blanche, est bien commode pour identifier le sexe des personnages quand on ne les voit qu’en petite dimension. Trois hommes apportent en procession, le premier un bateau, les deux autres un animal vivant chacun (la notice dit des taureaux, mais je les trouve bien petits et bien légers, pour des taureaux), à un autre homme qui est sans doute le mort du sarcophage et qui se tient immobile devant la façade d’un palais. Sur la moitié gauche de l’image, les personnages sont tournés dans l’autre sens et regardent vers la gauche. Il y a un joueur de lyre qui accompagne deux prêtresses, celle qui est juste devant lui porte sur l’épaule une barre de bois à laquelle sont suspendus deux rhytons, un à chaque extrémité, et celle qui est en tête procède à des libations, versant le contenu des vases dans un grand chaudron placé entre deux fortes hampes au sommet desquelles sont fixées des doubles haches rituelles. On peut aisément imaginer avec quel plaisir j’ai pris en gros plan les différents personnages de ces scènes. Je me limiterai ici à montrer le gros plan de la dernière dont j’ai parlé, celle qui concerne les libations.
 
740h7 Déesses minoennes, 1200-1100 avant Jésus-Christ
 
Les mains levées sont, chez les divinités minoennes, un signe de protection, un geste favorable. À gauche ces deux déesses, l’une avec sur sa couronne des disques symbolisant le soleil, l’autre avec des oiseaux, datent de 1200-1100 avant Jésus-Christ. À droite ce sont des pavots que porte l’une des déesses, surnommée par les archéologues "la Déesse aux pavots", "the Poppy Goddess", ce qui laisse supposer que les Minoens faisaient usage de l’opium que l’on en tire. Et la dernière déesse, à droite, porte plus classiquement un oiseau. Ces deux dernières sont de 1200 avant Jésus-Christ.
 
740i1 Joueur de lyre en bronze (900-800 avant JC)
 
Puis c’est la période géométrique avec ce joueur de lyre (900-800 avant Jésus-Christ). N’est-il pas adorable, ce petit bronze ? Longs cheveux d’artiste, jambes courtes, bouche ouverte parce qu’il chante en s’accompagnant…
 
740i2 Léto, Apollon et Artémis (725 avt JC)
 
Là, au contraire, nous redevenons sérieux avec cette Triade de la toute fin du géométrique (725 avant Jésus-Christ). Sans aucun doute, il s’agit des jumeaux Apollon et Artémis et de leur mère Léto. Mais je ne saurais dire laquelle des deux femmes est Léto et laquelle est Artémis. Le voile couvrant à moitié le visage de celle de droite devrait être un indice que j’avoue ne pas savoir interpréter. Ce qui est clair, c’est que l’artiste a nettement exprimé la primauté d’Apollon en le représentant 50% plus grand que les deux autres. Normal, on les a trouvés dans le temple d’Apollon Delphinios, à Dreros (à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest d’Agios Nikolaos). Comme on le voit (bras brisé d’Apollon ainsi que sa gorge), ces statues sont creuses, elles sont faites d’une feuille de bronze forgé qui devait recouvrir une armature de bois. Les trous aux emplacements des yeux montrent que des yeux d’un matériau différent devaient donner une impression de vie au regard. On considère cette Triade comme les plus anciennes statuettes de culte de cette espèce en Grèce.
 
740i3 Athéna, de Gortyne (7e s. avant Jésus-Christ)
 
Septième siècle avant Jésus-Christ, donc début de l’époque archaïque, pour cette statue d’Athéna trouvée à Gortyne. Elle est identifiable grâce à son casque, et l’objet qu’elle brandissait de sa main droite était bien sûr une lance. Cette statue de celle que l’on appelle Pallas Athéna est du type du Palladion, et la main gauche devait, en conséquence, porter une quenouille. Car voici l’histoire de ce Palladion : Le dieu Triton avait une fille du nom de Pallas. Zeus avait aimé Métis qui fut enceinte d’Athéna mais, craignant qu’après la naissance de cette fille Métis ne donne naissance à un garçon qui le détrônerait, il avala Métis et se fit fendre le crâne d’où sortit Athéna tout armée. Puisqu’il n’y avait plus de mère pour s’en occuper, elle fut élevée avec Pallas et toutes deux étaient très amies, s’entraînant ensemble au maniement des armes. Mais un jour où Pallas maniait particulièrement bien sa lance, Zeus craignit pour sa fille, interposa son égide, et le coup porté par Athéna ne put être paré par Pallas, qui fut blessée à mort. Alors Athéna, inconsolable d’avoir involontairement tué son amie, façonna de ses mains le Palladion, un xoanon, c’est-à-dire une de ces vieilles statues de bois du culte originel, à la ressemblance de Pallas, lance de guerrière en main, mais quenouille de femme dans l’autre main, et plaça cette statue sur l’Olympe, auprès de Zeus, comme si elle était une déesse immortelle. Le Palladion était protecteur, aussi, lorsque Zeus poursuivit une certaine Électre, une Pléiade (sans rien à voir avec l’Électre fille d’Agamemnon et de Clytemnestre), pour la violer, celle-ci se réfugia auprès du Palladion. Furieux, Zeus saisit la statue et l’envoya au loin. Elle retomba sur terre dans le temple qu’Ilion, fondateur de Troie, était en train de construire à la déesse Athéna, et comme le toit n’était pas encore posé elle atterrit à l’endroit qui devait accueillir la statue de culte. Et voilà pourquoi, par la présence de cette statue protectrice, la ville de Troie résista dix ans aux assauts des Grecs. Mais une nuit, Ulysse et Diomède parvinrent à s’introduire dans Troie et à voler le Palladion. Arrive alors l’épisode du cheval de Troie et la victoire des Grecs. Mais une autre version de la légende, apparue plus tard et satisfaisante pour les Romains, avait fait confectionner un faux Palladion par les Troyens qui craignaient qu’on leur dérobât le vrai, et ce serait la copie dont se seraient emparés les Grecs. Cette version n’explique pas, alors, comment la ville n’a plus été protégée et a finalement été détruite, mais elle fait prendre par Énée le vrai Palladion lorsqu’il s’enfuit vers l’Italie. La Rome classique possédait, et conservait dans le temple de Vesta, une statue que l’on considérait comme ce Palladion apporté par Énée et auquel les Vestales rendaient un culte, car on pensait que grâce à lui Rome était protégée. Par exemple, c’est lui qui aurait fait qu’Hannibal n’ait pas pénétré dans Rome, alors que la Ville était à sa portée. Mais me voilà bien loin de mon sujet, car je voulais seulement dire que la statue d’argile que nous voyons ici est du type dit Palladion.
 
740i4 Lion avec vase d'offrande (7e s. avant JC)
 
Même matière et même époque pour ce lion couché. Outre son aspect esthétique très réussi, ce lion est également intéressant pour ce qu’il tient entre ses pattes. Il s’agit d’une coupe d’offrandes. Ici ou là, on voit des vases ou des coupes d’offrandes, mais ce sont de simples récipients, ils ne sont pas élégamment présentés par une sculpture.
 
740j1 Pièces en argent (4e s. avt JC)
 
Et nous arrivons à l’époque classique. Ces pièces en argent sont du quatrième siècle avant Jésus-Christ et ont été émises par les pus puissantes cités de Crète. Le choix des mythes qu’elles représentent, et qui sont issus de leurs lointaines origines minoennes (car plus de mille ans se sont écoulés depuis l’arrivée des Achéens, et les mythes ne dataient pas des derniers siècles minoens, loin de là), permettent d’identifier la cité qui les a émises. Ainsi, on a une représentation du labyrinthe du roi Minos (Cnossos), ainsi qu’un homme ailé, c’est Dédale ou Icare qui se sont évadés du labyrinthe par la voie des airs. Quant au taureau, c’est celui dont Zeus a pris l’aspect pour amener la belle Europe à Gortyne, où il s’est uni à elle.
 
740j2 Gortyne, Eros (2e s. avt JC)
 
Encore plus tard, c’est l’époque hellénistique. Cet adorable petit Éros (Amour) volant en argile est du deuxième siècle avant Jésus-Christ et il provient de Gortyne. Le musée a eu la bonne idée de ne pas présenter ces figurines à plat sur le plancher d’une vitrine, mais suspendues par un fil presque invisible.
 
740j3 Zeus-Serapis et Perséphone-Isis (180-190 après JC)
 
Et pour terminer cette longue, longue visite, nous voici entrés dans notre ère, ces statues sont de 180 ou 190 après Jésus-Christ, c’est l’époque romaine impériale et les contacts nombreux de Rome avec les pays qu’elle a conquis ou colonisés ont amené à travers tout l’Empire des cultes étrangers. C’est ainsi que Rome a adopté le culte indo-iranien de Mithra et que celui d’Isis l’Égyptienne s’est largement répandu en Grèce et en Italie, et cela souvent au prix d’un syncrétisme qui s’appuie sur des ressemblances plus ou moins prononcées. Nul ne s’étonne de la confusion du Zeus grec avec le Jupiter latin (et encore, l’étymologie des deux noms est la même –cela ne se voit peut-être pas au premier coup d’œil, et je me régalerais à en faire la démonstration, mais mes lecteurs auront la chance d’y échapper parce que cet article est déjà trop long), ni de celle de la Grecque Aphrodite avec la latine Vénus (dont, à l’origine, le nom est neutre, un comble pour une déesse qui devient ainsi la patronne de la beauté féminine). Il ne doit pas être plus surprenant, ici, que Zeus soit présenté sous les traits et avec les attributs de Sérapis, ou Perséphone sous ceux d’Isis reconnaissable au disque qu’elle porte sur la tête. Dans la mythologie égyptienne, Isis était toujours restée fidèle à l’amour qu’elle portait à son frère et époux Osiris pour lequel elle avait tant fait, parvenant même à lui rendre la vie, mais seulement aux enfers, lorsqu’il avait été tué par son frère Seth (je l’évoque dans mon blog d’avant-hier 5 août). Or le taureau Apis était l’une des manifestations d’Osiris quand, du séjour des morts, il venait sur terre. Ainsi existait-il le culte d’Oser-Apis. Or en langue grecque, l’usage de l’article est systématique, même avec les noms propres, on dit donc L’Homère, LE Socrate, LA Clytemnestre, et cet article au masculin singulier est O. Lorsque les Grecs ont entendu le nom Oserapis, ils ont cru que c’était LE Sérapis, d’où ce nom de Sérapis, qui a les attributs d’Osiris. Et comme Osiris, après sa résurrection, est devenu le juge des enfers, il est assimilé à Hadès le dieu grec du monde souterrain, mari de Perséphone, et accompagné du chien à trois têtes Cerbère qui garde l’entrée des enfers. Voilà comment on glisse du couple Isis / Osiris ou Sérapis au couple Hadès / Perséphone. Comme ces statues ont été trouvées dans le temple des dieux égyptiens de Gortyne, il s’ajoute une confusion supplémentaire, et c’est Zeus, le dieu père de Minos, Sarpédon et Rhadamante, rois légendaires de Crète, conçus par lui à Gortyne, qui est représenté sous ces traits. On voit que je ne termine pas cet article dans la plus grande clarté, car à cette époque la religion païenne du monde gréco-romano-égyptien est devenue d’une telle complexité, tellement emmêlée, qu’elle en a sans doute été affaiblie, rendant plus facile la conversion à la croyance en un dieu unique (même en trois personnes), révélé par sa manifestation incarnée, avec une histoire tragique mais simple et prônant une morale claire.
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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 00:59

739a1 le palais minoen de Malia

 

739a2 le palais minoen de Malia

 

739a3 le palais minoen de Malia

 

Nous voici à Malia, le troisième palais minoen par l’importance avec ses 7500 mètres carrés, après Cnossos (que nous n’allons plus tarder à visiter) et Phaestos (que nous avons vu le 28 juillet), et avant Zakros (visité le 3 août). Ni placage de gypse, ni fresques n’ornaient les murs de brique crue de ce palais, à la différence des autres, il était donc moins luxueux, mais son organisation autour d’une grande cour centrale ne permet pas le doute, c’était un palais royal. Un premier palais a été construit entre 2000 et 1900 avant Jésus-Christ, détruit par un tremblement de terre vers 1700. Un nouveau palais est construit, un peu plus petit que le précédent, mais l’arrivée violente des Achéens vers 1450 le détruit de nouveau, comme Phaestos et Zakros à la même époque, comme Cnossos un peu plus tard (1375 ou 1350). Le lieu sera encore occupé, semble-t-il, jusqu’au douzième siècle, où il a été définitivement et complètement abandonné. Ci-dessus, la maquette des ruines dans leur état actuel, puis la reconstitution de ce qu’ont été les lieux à l’époque néopalatiale. Cette maquette n’est pas le fruit de l’imagination créative d’un amateur de science fiction, et malgré son extraordinaire modernisme et son architecture complexe, elle repose sur des observations concrètes et réalistes d’archéologues distingués. Les bases des façades, les seuils de portes et les entablements de fenêtres permettent de reconstituer le rez-de-chaussée. Les montants des ouvertures, tombés au sol, indiquent leur hauteur. Les escaliers informent sur la présence d’étages, et les trous dans les murs, qui recevaient l’extrémité des poutres, sont des indications sur les hauteurs sous plafond et la constitution des planchers. Ces maquettes sont donc, sans aucun doute, très proches de la réalité. Et si, un moment, on en a douté, c’est une preuve supplémentaire qu'il y a de quoi admirer l’expertise des Minoens et leur modernisme.

 

739b1 palais minoen de Malia, entrée sud

 

Plusieurs routes, dont celle venant du port, convergeaient vers la cour centrale. L’une des deux entrées principales était celle-ci, l’entrée sud. Curieusement, on le voit, la route est étranglée en un passage plus étroit à son arrivée au palais.

 

739b2 palais minoen de Malia

 

Certes, le palais de Malia, comme les autres palais minoens, est en ruines, mais ici ce qui reste des murs est assez élevé. On se rend bien compte de leur composition et de leur aspect (mis à part le crépi).

 

739b3 palais minoen de Malia, loggia

 

Partant de la cour centrale, cet escalier dessert des magasins et une pièce à banquettes. La moitié droite de la photo, sur le côté de l’escalier, montre la loggia, d’où le roi pouvait assister aux cérémonies.

 

739c1a palais minoen de Malia, l'agora

 

739c1b palais minoen de Malia, l'agora

 

Nous sommes ici, avec ce que je vais montrer ensuite, dans l’une des rares parties conservées de l’ancien palais. C’est un espace dallé de 30 mètres de long sur 20 mètres de large, avec quatre grosses bases de colonnes qui laissent penser qu’il y avait un portique. Certains ont avancé l’hypothèse qu’il s’agissait de la cour centrale d’un autre palais. Totalement invraisemblable, du fait que les palais minoens, pour des raisons religieuses, sont toujours orientés nord-sud, comme l’est l’autre cour, alors que cette cour-ci est est-ouest. Elle ressemble plutôt à une agora, avec son portique. Mais on considère généralement le roi minoen comme un souverain absolu, qui ne pourrait tolérer une agora, place publique ouverte aux discussions, en particulier politiques. Cette cour, ou cette place, disons cet espace de 1200 mètres carrés, intrigue. Mais voyons plutôt ce que l’on trouve à côté.

 

739c2 palais minoen de Malia, crypte hypostyle

 

Je disais tout à l’heure qu’avec la grande cour dont je viens de parler, ce bâtiment date du premier palais. On y trouve des magasins avec de grandes jarres, ce qui peut paraître curieux dans cette partie du site qui semble indépendante du palais du fait de sa situation, d’autant plus qu’au sein du palais il y a d’autres magasins. Outre les magasins (dans mon dos, à gauche lorsque je prends cette photo), il y a cette pièce à banquettes et, au fond, une autre salle, appelée crypte hypostyle (salle fermée et soutenue par une ou plusieurs colonnes). Ce genre de salle aurait pu être un sanctuaire, mais on n’y a rien retrouvé, ni vase à libations, ni statuette, ni aucun autre objet cultuel. On est donc amené à lui chercher un usage laïque. J’ai eu la chance de mettre la main sur la publication du rapport de la séance tenue le 11 janvier 1963 à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Elle contient essentiellement la transcription d’une communication d’Henri Van Effenterre, qui était alors membre de l’École Française d’Athènes et menait les fouilles de Malia, qui ont constitué sa grande œuvre d’archéologue. La communication fait plusieurs pages, mais je vais en citer ce qui concerne directement cette esplanade et ces salles, et qui révolutionne la connaissance que nous avions de la structure sociale chez les Minoens, surtout au début du deuxième millénaire avant notre ère.

 

"Les ressemblances [de l’agora] avec certaines installations civiles du Moyen-Orient nous rappellent l’existence, dès les temps protohistoriques, dans des cités mésopotamiennes, d’institutions politiques comparables. Certains textes mythologiques nous décrivent même l’arrivée des dieux dans l’Ubshuukina, la cour réservée aux assemblées plénières, et le banquet arrosé de bon vin qui précédait leurs délibérations. Plus proche de notre contexte, Homère parle aussi du repas que prenaient ensemble les sages Phéaciens avant de réunir l’assemblée du peuple. Et si l’on songe, plus tard encore, aux institutions spartiates, on y retrouve également ce double organe politique : un conseil aristocratique siégeant à l’abri et proposant aux acclamations de la foule réunie en plein air la ratification des décisions prises en secret […]. Le roi reste pour nous le prêtre, fils ou époux de la grande Déesse, juge de son peuple, responsable des récoltes et de la conservation des semences, maître en son palais des ateliers et des magasins. Mais pourquoi ce rôle religieux et économique de premier plan évincerait-il tout autre pouvoir, toute autre fonction dans l’État ? […] L’intérêt des découvertes de Malia est donc de mettre désormais en question la conception trop autocratique et totalitaire que l’on se faisait de la royauté minoenne".

 

Ainsi donc, cette esplanade serait bien une agora, place publique pour l’assemblée du peuple, et la photo ci-dessus montre la salle où le conseil des anciens, l’aristocratie, aurait banqueté avant de délibérer. Ainsi s’explique aussi la présence de ces magasins d’où l’on aurait tiré à cette occasion la nourriture et la boisson. Dans mes lectures de livres d’aujourd’hui, personne ne fait référence à Van Effenterre, mais il y a de frileuses allusions au fait que le peuple disposait d’une agora, et personne ne donne une autre explication concernant ces lieux.

 

739c3 palais minoen de Malia, salle hypostyle

 

Ici aussi, on voit des colonnes soutenant une pièce qui dispose pour toute ouverture d’une seule porte. C’est donc encore une salle hypostyle, mais celle-ci est au niveau du sol (ce n’est pas une crypte) et elle se trouve au contact du palais.

 

739c4a palais minoen de Malia, crypte à piliers

 

739c4b palais minoen de Malia, crypte à piliers

 

Encore une pièce à piliers, mais celle-ci est partiellement enterrée (crypte) et, disposant d’autres ouvertures, elle n’est pas appelée hypostyle. Elle est située au centre des bâtiments du palais, mais en plein en face du milieu de la cour centrale. Et j’ai été tout heureux, en examinant toutes les pierres, de remarquer sur le pilier le signe de la double hache gravé dans la pierre. On sait que cette double hache avait une valeur cultuelle dans la religion des Minoens.

 

739d1 palais minoen de Malia, silos à blé

 

739d2 palais minoen de Malia, silos à blé

 

Ces grandes fosses cylindriques creusées dans le sol ne sont pas plâtrées, et cette absence d’enduit hydrofuge exclut que l’on en ait fait des citernes. C’étaient donc des silos à grain. On sait que le roi était détenteur des ressources, et cela ne s’oppose pas à la théorie de Van Effenterre selon qui le roi détenait les pouvoirs religieux et économique. D’ailleurs, ce pouvoir économique ne peut être mis en doute, parce que la Crète entretenait des relations étroites avec l’Égypte, dont elle n’est, en fait, pas beaucoup plus éloignée géographiquement que de la Grèce continentale, et des textes hiéroglyphiques font état d’échanges entre le roi et le pharaon, non comme des cadeaux, mais sous forme de troc de denrées dont les pays ont besoin, puisqu’à l’époque et dans ces pays la monnaie n’existe pas.

 

739e1 palais minoen de Malia, autel

 

739e2 palais minoen de Malia, table d'offrandes à cupules

 

Ces deux photos se réfèrent directement au culte. La première représente un autel d’un modèle unique. Ces quatre piliers de brique étaient destinés à supporter une grille où l’on consumait la viande des animaux offerts en sacrifice. La seconde montre une table d’offrandes à cupules. Tout autour, dans les petites cupules, on pouvait déposer des olives ou d’autres petits fruits, et au centre on pouvait procéder à des libations. On se rend compte, en l’examinant attentivement (malheureusement c’est peu visible, parce qu’elle est de même couleur que son arrière-plan), que sur la gauche son arrondi se déforme en bec pour verser le liquide précédemment offert en son centre.

 

739f1 palais minoen de Malia

 

739f2 palais minoen de Malia

 

739f3 palais minoen de Malia

 

Cette grande jarre est située dans le secteur qui date de l’ancien palais. Comme je la trouve belle, j’en montre deux détails. C’est par elle que je terminerai cet article. Ce palais est très intéressant à visiter, mais je pense que pour mieux profiter de la visite, il convient de s’informer précédemment à son sujet. Par exemple, cette agora, un grand espace sans rien d’autre que des bases de colonnes, n’a rien de très passionnant à voir si l’on ne sait pas quel a pu être son rôle, cas le plus ancien connu à ce jour de démocratie en Europe. La Grèce, mère de la démocratie, oui, mais pas seulement avec Périclès au cinquième siècle avant Jésus-Christ, 1500 ans plus tôt, en Crète, à Malia…

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 19:09
738a1 musée d'Agios Nikolaos, accessoires néolithiques en
 
738a2 lames d'obsidienne, 1re moitié du 3ème millénaire
 
Aujourd’hui nous sommes à Agios Nikolaos, une ville assez importante où nous avons passé la nuit et qui possède un grand musée archéologique réunissant des trouvailles faites dans toute la région. C’est par la visite de ce musée que nous commençons notre journée. Ci-dessus, une belle collection d’outils et une aiguille (à droite, la troisième en partant du haut) en os trouvés dans une grotte néolithique de Zakros, et une autre collection de lames d’obsidienne qui datent de la première moitié du troisième millénaire avant Jésus-Christ. Les Crétois importaient de l’île de Milo des blocs d’obsidienne, cette roche volcanique très dure, qu’ensuite ils débitaient sur place.
 
738b1 musée d'Agios Nikolaos, sarcophage minoen
 
On appelle larnax (pluriel larnakes) ce genre de petit sarcophage en terre cuite où l’on ne plaçait que des ossements, ou des cendres, parfois un petit corps replié. Celui-ci bénéficie d’une belle décoration, pieuvre minoenne à l’extérieur, dauphin à l’intérieur.
 
738b2 cruche minoenne, 1re moitié du 3ème millénaire ava
 
738b3 vase à libation 'déesse de Myrto', 2900-2200 avant
 
Tous les musées archéologiques de Grèce montrent de belles collections de poteries. À l’époque géométrique, et surtout à partir de l’époque classique, on montre les scènes qui y sont peintes, mais pour les plus anciennes ce sont surtout leurs formes qui sont remarquables. Je suis conscient qu’il serait fastidieux, dans ce blog, de montrer toutes ces formes à la fois originales, inventives et esthétiques. Deux seulement, cette cruche à la forme très moderne vient d’un cimetière minoen, à Siteia, et date de la première moitié du troisième millénaire. Par ailleurs, cet exceptionnel vase à libations en forme de femme stylisée et dont le bec verseur a la forme d’une cruche du modèle habituel à cette époque, qu’elle tient dans son bras. Quand je dis "cette époque", c’est une fourchette de 2900 à 2200 avant Jésus-Christ, à Myrto (village de la côte sud de Crète). Ce vase est appelé La Déesse de Myrto.
 
738b4 poterie de l'ancien cimetière d'Itanos, 750-725 avan
 
Ici, je ne montre que ce détail d’une poterie provenant de l’ancien cimetière d’Itanos et datant de 750-725avant Jésus-Christ. C’est donc la charnière entre ce que l’on appelle l’époque géométrique et l’époque archaïque. Je trouve intéressants ces guerriers.
 
738b5 sistres minoens en céramique (1800-1650 avant J.-C.)
 
Ces sistres minoens (1800-1650 avant Jésus-Christ) sont remarquablement conservés. Le cadre est en céramique, et les disques de percussion sont métalliques. Ces instruments de musique, agités et utilisés comme des tambourins aujourd’hui, proviennent d’une grotte du plateau de Lassithi (au sud de Malia, que nous verrons demain). Ils sont une preuve parmi bien d’autres des relations entretenues par les Minoens avec l’Égypte, car cet instrument était usuel en Égypte, utilisé exclusivement par des femmes pour le culte de divinités féminines. Lorsque les Grecs de l’époque hellénistique, puis les Romains, avec un sommet à l’époque d’Hadrien au deuxième siècle de notre ère, adoptèrent le culte de la déesse égyptienne Isis, épouse d’Osiris, ils accompagnaient son culte de rythmes donnés par des sistres. Les sistres étaient aussi utilisés dans les festivals religieux et pour les cérémonies funéraires.
 
738c1 aiguille en or pour cheveux ou vêtement (2300-2000 a
 
738c2 colliers minoens en cristal de roche et en faïence,
 
Quelques bijoux. Cette pâquerette en or, une épingle pour les cheveux ou pour le vêtement, datant de 2300-2000 avant Jésus-Christ, provient d’un cimetière prépalatial de l’île de Mochlos (une trentaine de kilomètres à l’est d’Agios Nikolaos). Il paraît que ce bijou pourrait s’être inspiré de bijoux d’Ur, en Mésopotamie, ce qui n’est pas étonnant puisque le peuple minoen provenait certainement d’Asie et a toujours entretenu des relations suivies avec les peuples de ce qui est aujourd’hui le Liban, la Syrie et l’Irak. Mon autre photo montre un fragment de collier en cristal de roche et un autre collier en céramique (cimetière minoen tardif de Milatos, sur la côte au nord ouest d’Agios Nikolaos, quatorzième ou treizième siècle avant Jésus-Christ).
 
738d1 musée d'Agios Nikolaos, taureaux minoens votifs
 
Quelques objets en terre cuite qui m’ont bien plu. Le taureau est un animal sacré en Crète. Les tauromachies, sans mise à mort, avec des acrobaties périlleuses, font partie des rites, et les cornes de taureau sont des signes rituels dont on n’a pas clairement pu définir le sens et qui figurent un peu partout dans les palais et les villes minoens. Mais ce que l’on sait, c’est que le taureau était symbole de force, d’indépendance et de fertilité. Ce n’est pas un hasard si Zeus sous forme de taureau a amené en Crète une princesse de Tyr au Liban, Europe, et si de leur union est né le roi mythique Minos. Ce n’est pas un hasard non plus si Poséidon a offert un magnifique taureau à Minos et si, parce que Minos ne le lui a pas sacrifié, il a rendu furieux ce taureau, et si la femme du roi, Pasiphaé, en est tombée amoureuse, s’est unie à lui et a ainsi engendré le Minotaure, que l’Athénien Thésée a vaincu. Le culte du taureau, et de ses cornes, tient donc une grande place dans la religion minoenne. En langue sémitique, le mot taureau se dit aleph et est représenté par une tête de taureau à l’envers, et de là le grec a tiré l’alpha, première lettre de son alphabet. Voici quatre représentations de la période 2000-1425 avant Jésus-Christ.
 
738d2 musée d'Agios Nikolaos, ex-voto minoens
 
Une vitrine présente toute une grande série d’ex-voto, dont quelques uns représentent des têtes ou des jambes, mais dont la plupart sont centrés sur le sexe, et plus particulièrement le sexe féminin. Sans doute s’agissait-il de problèmes de fertilité, et dans une société où l’homme a du mal à admettre sa stérilité et où l’état de la connaissance médicale n’est que rarement en mesure de trouver la cause de la stérilité d’un couple, il était plus confortable, plus satisfaisant, d’incriminer la femme. C’est donc elle qui doit implorer l’intervention divine pour être capable de concevoir, ou qui doit rendre grâce à la divinité si elle a obtenu satisfaction.
 
738d3 figurines minoennes (2000-1425 avant J.-C.)
 
738d4 figurines minoennes (2000-1425 avant J.-C.)
 
Dans cette même fourchette 2000-1450, et provenant des mêmes sanctuaires, j’ai trouvé originales ces figurines et je me suis amusé à les prendre de profil pour pouvoir ensuite, sur Photoshop, découper le fond et les présenter face à face.
 
738d5 figurine minoenne, palais de Malia, 2de moitié du 14
 
Mais je présente à part ce fragment de buste. Sa provenance comme sa datation sont différentes. Il a été trouvé dans le palais de Malia et date de la deuxième moitié du quatorzième siècle avant Jésus-Christ. La finesse du visage, le regard, le geste… J’aime beaucoup cette petite figurine.
 
738d6 fidèle ou prêtresse minoenne, 14e-12e s. avant J.-C
 
Celle-ci n’est pas aussi jolie, mais elle est intéressante, parce qu’elle représente une déesse ou une prêtresse minoenne en position de prière (Siteia, 14e-12e siècle avant Jésus-Christ). Et la base de son corps en cylindre est curieuse.
 
738e musée d'Agios Nikolaos, buste d'Isis (2nd-1er siècle
 
J’ai voulu réserver pour la fin de notre visite au musée archéologique d’Agios Nikolaos cette admirable Isis de bronze des alentours de Siteia. Elle est beaucoup plus récente que tout ce que j’ai montré précédemment, puisqu’elle est hellénistique (second ou premier siècle avant Jésus-Christ). Peut-être la partie inférieure du corps ne manque-t-elle pas, car il est possible que ce buste ait été fixé comme décoration à une boîte ou à un vase. L’identification d’Isis, elle, ne fait pas de doute, car la déesse est reconnaissable au nœud de son vêtement sur la poitrine, que l’on appelle "nœud d’Isis" ainsi qu’à sa coiffure dont les longues mèches raides sont, paraît-il, une référence à la tresse qu’elle aurait coupée sur la tête d’Osiris, mais j’avoue ne pas connaître cette légende. Autant que je me souvienne, elle récupère la caisse où Osiris a été noyé par son frère Seth, elle le cache dans les roseaux du delta du Nil, mais Seth le retrouve, le coupe en morceaux qu’il disperse, Isis les récupère, les assemble et, avec des gestes et mots magiques, lui rend la vie, mais sur le royaume des morts. Je ne vois pas quand elle lui a coupé des cheveux. Sans doute ma mémoire est-elle défaillante. Toutefois, je sais que cette coiffure est caractéristique d’Isis. Son culte est entré en Crète au second siècle avant Jésus-Christ.
 
738f1 Agios Nikolaos (Crète)
 
738f2a Agios Nikolaos (Crète)
 
738f2b Agios Nikolaos (Crète)
 
Sortis de ce musée extrêmement riche, nous faisons un tour en ville. Notamment (première photo ci-dessus), un canal relie à la mer un bassin auquel ne peuvent avoir accès que de petites barques. En effet, à son entrée, il est enjambé par un pont extrêmement bas. Autour de ce bassin, la promenade est calme. On passe devant cette petite église à la porte joliment décorée. Puis nous avons parcouru quelques rues, bordées des deux côtés par les mêmes boutiques de souvenirs, de cartes postales, de T-shirts que partout. Direction le port. Après avoir contemplé les bateaux et le paysage en allant tout au bout de la jetée, nous considérons que nous avons suffisamment vu Agios Nikolaos et nous regagnons le camping-car.
 
738g1 île de Spinalonga
 
Agios Nikolaos est sur la côte nord de la Crète, mais orientée vers l’est, sur le côté d’un golfe profond. Et sur ce même golfe, à quelque douze kilomètres au nord, face au petit village d’Elounda où nous nous sommes rendus après notre visite d’Agios Nikolaos, la cité antique d’Olous a été engloutie sous la mer, probablement lors du violent tremblement de terre de 780 avant Jésus-Christ. Auparavant, la ville avait été l’une des plus puissantes cités minoennes, bien organisée, comptant plus de trente mille habitants et s’adonnant au commerce des couleurs issues du broyage de coquillages, et à celui de pierres à aiguiser extraites de leurs mines. Elle était encore florissante à l’époque historique, lors de la catastrophe de 780, et aujourd’hui des navires à fond de verre proposent aux touristes d’aller voir ses vestiges. Sur la côte, en face, la ville s’est reconstruite et des textes du treizième siècle donnent le nom de Stinalonde, évidente corruption de "stèn Elounda", soit en grec "à Elounda". Ce n’est qu’un modeste village de pêcheurs, mais juste en face se situe une île importante et lorsqu’en 1204 les Vénitiens en prennent possession aux termes de leur contrat avec les Francs, entendant mal le nom de Stinalonda et connaissant, à Venise, un îlot appelé Spinalonga (aujourd’hui Giudecca) ce qui veut dire "longue arête", ils crurent que l’îlot portait ce nom, d’autant plus que sa forme allongée plaidait en ce sens. C’est cette île-musée, fermée la nuit, que nous sommes allés visiter.
 
738g2 île de Spinalonga
 
738g3 île de Spinalonga
 
Au septième siècle de notre ère, les raids de pirates arabes étaient incessants. Les habitants du village, à la différence des autres villes côtières qui se repliaient vers l’intérieur des terres, se sont barricadés sur l’île de Spinalonga. Les Vénitiens, constatant que l’île commandait l’entrée du port d’Elounda, avec un sommet surplombant de 53 mètres ses quatre-vingt cinq mille mètres carrés, toute la côte environnante et ses accès maritimes, décidèrent de fortifier Spinalonga et d’en faire un élément essentiel de défense contre les vues de plus en plus insistantes de l’Empire Ottoman sur la Crète au cours du seizième siècle. Néanmoins, deux siècles plus tard, en 1715, les Turcs s’emparent de Spinalonga après un siège de trois mois. Les conditions de la capitulation garantissent la sécurité pour les Vénitiens et les Francs ainsi que le libre choix entre le départ en emportant tous leurs biens, ou l’acquisition de la qualité de sujets du sultan en restant dans l’île et en conservant une église orthodoxe et la liberté de culte. Désormais seuls des sujets ottomans habitent l’îlot. Les termes du traité sont respectés tant que des Vénitiens sont encore là, mais ensuite, sous le prétexte que les habitants non turcs étaient des réfugiés de la Crète occupée (ce qui était vrai), ils ont été considérés comme opposants. 120 hommes "aptes à ramer" ont été expédiés sur les navires impériaux, tandis que 230 hommes "inaptes à ramer" et 243 femmes et enfants ont été vendus comme esclaves. En 1881, 1112 habitants, tous turcs, sont recensés à Spinalonga. Puis, en 1897, les révolutionnaires crétois bombardent l’île et, en 1898, Spinalonga comme l’ensemble de la Crète gagne sinon l’indépendance du moins l’autonomie, et la plupart des habitants de l’îlot partent pour la Turquie, sur les côtes de l’Asie Mineure. Les Crétois s’installent à leur place, mais une poignée de Turcs, qui se considèrent comme chez eux, parce qu’ils sont nés là, de parents nés là, n’ont pas quitté les lieux. Après tout, indépendamment des événements historiques et en ne considérant que l’aspect humain, c’est ce qui s’est passé en 1962 avec des Pieds Noirs qui, n’ayant rien à voir avec la colonisation de l’Algérie 130 ans plus tôt, petits commerçants ayant toujours vécu là, ne comprenaient pas que l’on veuille les envoyer vivre dans "leur patrie" qu’ils ne connaissaient pas (je ne parle évidemment pas des grands colons qui exploitaient les richesses du pays et traitaient les autochtones sinon comme des esclaves du moins comme des sous-hommes). Mais les Crétois ne l’entendaient pas de cette oreille, aussi imaginèrent-ils un stratagème pour faire fuir ces sales Turcs de leur plein gré, sans offenser la démocratie de pays occidentaux qui les soutenaient. Ils ont décidé en 1903 d’établir sur l’île de Spinalonga une léproserie. Du temps des Turcs, les lépreux étaient interdits dans les villes, et ils vivaient retirés à la campagne, isolés, à peine différents de ces lépreux du Moyen-Âge qui erraient en agitant une clochette pour signaler aux bien portants qu’ils devaient se tenir à distance. Malgré une stricte relégation, cette instauration d’une léproserie à Spinalonga a pu être considérée comme un (mince) progrès humanitaire. Cultivant leur jardin, tenant boutique, se mariant et ayant des enfants, beaucoup de malades pouvaient mener une vie presque normale.
 
738g4 île de Spinalonga, cimetière des lépreux
 
Il faudra attendre plus de cinquante ans pour que la médecine découvre que seul le contact d’une plaie ouverte avec des cellules lépreuses peut transmettre la maladie. Aussi tous les gens bien portants s’enfuirent-ils, seules venant parfois de rares personnes dévouées, popes, médecins, infirmiers, pensant risquer leur santé et leur vie au service des malades atteints de ce terrible mal. Les soins étaient généralement donnés par des médecins lépreux, eux-mêmes relégués. En 1948, des médicaments et traitements ont permis d’arrêter le développement de la maladie, et de nombreux patients relégués à Spinalonga ont pu revenir à terre. Ce n’est qu’en 1957, lorsqu’enfin la lèpre a été éradiquée de Grèce en général et de Crète en particulier (plus, ou presque plus, de nouveaux cas, et les malades encore en vie ont, selon leur état, été transférés dans des hôpitaux généraux ou rendus à une vie normale), que la léproserie a été fermée. Mais l’île est restée un lieu de mémoire et, si l’on peut librement accoster à sa jetée, on ne peut aller plus loin car elle est fermée par des grilles et, dans la journée, un préposé dans une cabane perçoit un droit d’entrée. Des gardes vérifient que toute l’île a été évacuée avant que, le soir, ne parte le dernier bateau qui fait la navette avec le continent, emportant à son bord avec les derniers touristes de la journée les personnels qui ont soigneusement refermé les grilles. Ci-dessus, ma photo représente le cimetière des lépreux.
 
738g5 île de Spinalonga, citerne vénitienne
 
738g6 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738g7 île des lépreux, Spinalonga, Crète.
 
Au début, on a uniquement réutilisé les installations existantes, comme la citerne vénitienne de la première photo. Le poste de garde est devenu le local de désinfection (à l’aide de soufre) puisque, par nature, il était sur le lieu d’embarquement et de débarquement. La mosquée a été transformée en hôpital. Les malades travaillaient la terre, réparaient leurs maisons, tenaient des boutiques. Dans les années 1930, on a installé l’électricité et ouvert un cinéma, on a commencé à construire des bâtiments adaptés parmi lesquels un hôpital, et à rénover ou à construire maisons et magasins (sur la seconde photo ci-dessus on voit les boutiques turques remises à neuf). Il s’est créé dans l’île une "Fraternité des Patients de Spinalonga" qui a obtenu bien des aménagements. Par exemple, puisque l’accès à la mer était interdit, au moins a-t-on construit une rue circulaire qui permet de faire le tour de l’île et de voir la mer et la côte, ce qui a nécessité le dynamitage d’une partie des murailles vénitiennes. Également, une allocation minimum a été versée mensuellement par l’État à tous les patients, assurant la possibilité d’acheter le minimum de survie pour ceux qui ne pouvaient avoir d’autres ressources. Dans les dernières années, du personnel a été spécifiquement affecté sur l’île (mais la plupart résidaient dans le village de Plaka, sur la grande île de Crète), notamment un gouverneur administratif, un médecin, cinq infirmiers et dix assistants sanitaires, dix lavandières, un prêtre (pope), des marins et des gardes.
 
738h1 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738h2 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738h3 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738h4 Spinalonga (Crète), île des lépreux, anciennes ré
 
Les bombardements crétois de 1897 sont responsables de destructions, mais par la suite, comme on l’a vu, la Fraternité des Patients de Spinalonga menée par le courageux Epaminondas Ramoundakis, relégué à Spinalonga en 1936, a obtenu en 1938 le tracé d’une voie périphérique au prix de la démolition de murs, et enfin, en 1970, comme on ouvrait l’île à la visite pèlerinage et que l’on trouvait inesthétiques les pauvres maisons où avaient habité les lépreux, on les a démolies. De la sorte, la plupart des bâtiments que l’on peut voir sont en ruines. La seconde de mes photos ci-dessus a été prise sur la place du quartier vénitien, tandis que la dernière montre le quartier des habitations ottomanes.
 
Dans mon article daté 23 au 25 juillet au sujet de Chania, je parlais d’une exposition concernant un feuilleton télévisé récent, en 26 épisodes, qui avait mobilisé l’hiver dernier des foules de Grecs devant leur petit écran. Son titre, To Nisi (L’Île, en grec), se réfère à l’île de Spinalonga. La trame en est tirée du roman The Island de l’Anglaise Victoria Hislop, que je n’ai pas lu (n’en ayant pas trouvé la traduction française, j’avoue ne pas avoir eu le courage de m’attaquer au texte original anglais. Natacha, elle, l’a acheté mais ne s’y est pas encore mise) mais qui a le mérite de rappeler des événements douloureux d’un passé tout proche. Si la raison principale de notre présence ici est le passé de ce lieu, cette référence à l’exposition qui nous avait intéressés est une raison secondaire non négligeable. D’autant plus que désormais, la plupart des gens ne parlent plus de Spinalonga, mais de To Nisi.
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Published by Thierry Jamard
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