Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 17:40
791a Paris, Cité des Sciences et de l'Industrie
 
La Cité des Sciences et de l’Industrie, porte de la Villette à Paris, présente une exposition temporaire sur les Gaulois, ce peuple celte qui occupait le territoire de la Belgique et de la France d’aujourd’hui. D’ailleurs, le nom de France (ou plutôt Francie) n’apparaît qu’avec la fin des Carolingiens, et une bonne partie de l’Europe continuera à appeler Gaule la France jusqu’à la Renaissance. De plus, jusqu’à aujourd’hui, en grec moderne la France, c’est η Γαλλία (Gallia). Cette belle, grande exposition s’adresse aussi bien aux adultes qu’aux plus jeunes enfants, ce qui a amené les auteurs à introduire des explications qui partent du très simple pour aller jusqu’au plus savant et à adopter une démarche très pédagogique. Quoique les pièces présentées soient nombreuses, en provenance de toute la France, rares, instructives, la présentation ne se prive pas d’y adjoindre des copies des pièces que l’on n’a pu se procurer, des photos, etc. Le tout en fait une visite dense et très intéressante.
 
791b1 publicité de savon utilisant les Gaulois
 
791b2 publicité de bière utilisant les Gaulois
 
791b3 emballage de cigarettes Gauloises
 
On commence par voir ce que représente la Gaule, ce que représentent les Gaulois dans l’imaginaire. Pendant deux siècles, on a enseigné dans les écoles de France et de l’Empire Colonial "nos ancêtres les Gaulois". Cela n’a pas manqué de laisser des traces. On peut voir de cela bien des preuves. Ci-dessus, une illustration réalisée vers 1920 pour une carte postale publicitaire pour du savon, des Savonneries d’Alesia. Pour ma part, j’aurais préféré choisir le nom de Gergovie, une victoire, puisque le nom n’est pas justifié par l’établissement à Alise-Sainte-Reine ou aux alentours de la rue d’Alesia à Paris. L’autre gravure publicitaire datant des environs de 1930, à Nancy, vante les mérites de la bière Maxeville, …la plus ancienne. Enfin il y a, bien entendu, les Gauloises, ces cigarettes au paquet bleu orné d’un casque ailé.
 
791b4 utilisation politique (Vichy) des Gaulois
 
En 1942, le régime de Vichy choisit Gergovie pour y célébrer une cérémonie. Ainsi, entre l’unité nationale créée par Vercingétorix et celle voulue par le Maréchal avec ces chantiers de jeunesse, creuset d’unité, il y aurait continuité de l’histoire de France. De plus, Vichy n’est pas bien loin de Gergovie.
 
791c1 photo de sculptures gauloises
 
791c2 Sculpture gauloise
 
On a extrêmement peu de représentations des Gaulois par eux-mêmes. On peut voir, dans l’exposition, les copies de quatre Gaulois trouvés sur le site d’une résidence aristocratique, en Bretagne. Puisque ce ne sont que des copies, je préfère publier la photo des originaux. La statue de gauche, représentée plus grande, porte le collier typique des Gaulois, le torque, et joue de la lyre, ce qui fait penser qu’il doit s’agir d’un barde. Sur ma deuxième photo, cette tête en grès blanchâtre recouvert d’une patine grise n’est pas datée, mais elle représente une divinité gauloise, ce qui est exceptionnel parce que, semble-t-il, les Gaulois, à la différence des Grecs ou des Romains, ne représentaient pas leurs dieux sous des formes humaines. On suppose qu’ils disposaient de statues de culte en bois placées dans les sanctuaires, et que le temps les a fait disparaître.
 
L’exposition publie aussi le texte d’un manuel scolaire d’histoire (le célèbre Malet et Isaac), classe de cinquième, programmes de 1931 : "Les Gaulois du premier siècle étaient bien différents de leurs ancêtres, ces farouches conquérants qui, deux ou trois cents ans auparavant, avaient terrorisé l’Italie et la Grèce".
 
Cela se réfère à deux événements principaux dont le premier se situe en 390 avant Jésus-Christ. Les Gaulois de Brennus marchent sur Rome, les soldats romains effrayés par leurs cris et leur allure farouche se débandent, se barricadent sur la colline du Capitole, abandonnant les femmes, les enfants, les vieillards dans la ville. Les Gaulois arrivent, massacrent la population, procèdent au sac de Rome puis, nuitamment, dans le plus grand silence, gravissent le Capitole si discrètement que même les chiens n’ont pas bougé, mais les oies se sont mises à cacarder et à battre des ailes, réveillant les soldats, sauvant Rome. Les Gaulois ont accepté de repartir en échange d’un lourd tribut. La balance utilisée pour peser la somme d’or convenue était truquée, une plaque de plomb lestant le plateau des poids et provoquant une protestation des Romains. "Vae victis" ("Malheur aux vaincus"), s’est alors écrié Brennus, jetant en outre son épée dans la balance.
 
Un peu plus d’un siècle plus tard un autre Brennus, ou peut-être les historiens ont-ils confondu les noms, arrive en Macédoine en 279 avant Jésus-Christ avec une puissante armée, vainc l’armée macédonienne, ravage le pays puis, déclarant que les dieux sont assez riches pour donner aux hommes, il marche sur Delphes. Mais la vallée au creux de la montagne possède des terres riches d’élevage, de fruits, de vignes et les Gaulois fatigués par leurs conquêtes ont abusé de la bonne chère et surtout du vin. Entrés dans le sanctuaire de Delphes, ils ne l’ont pas pillé comme ils l’avaient prévu, ont été vaincus, et la Retraite de Russie, avec Napoléon, a été à l’image de leur retraite vers la Gaule.
 
Cela, c’est avéré. Les Gaulois ont en effet terrorisé l’Italie et la Grèce. Mais ensuite, Malet et Isaac dérapent complètement. "Au contact des Grecs de Marseille et des Romains, ils s’étaient à demi civilisés, pratiquaient l’agriculture, l’industrie et le commerce. Toutefois la civilisation gauloise n’était pas comparable à la civilisation grecque ou romaine. Les villes de la Gaule n’étaient que de grands villages, entourés d’une muraille grossièrement construite ; on n’y trouvait aucun monument, mais seulement un assemblage de huttes, en terre sèche ou en claies de bois. On ne connaît aucune œuvre d’art due aux Gaulois avant la conquête romaine". Nous allons voir à quel point tout cela est faux. Certes, le géographe grec Strabon (58 avant Jésus-Christ – vers 25 après Jésus-Christ) nous dit que la race gauloise "a la manie de la guerre, elle est irascible et prompte à en venir aux mains, mais au fond simple et pas méchante". Ce qui ne veut pas dire sauvage et primitive.
 
791c3 Répartition des peuples gaulois
 
D’abord, il faut savoir que s’il y a une certaine unité de langue, les Gaulois ne sont pas un peuple organisé en nation. En premier lieu, il y a la Provincia Romana (Province Romaine, dont le nom s’est déformé en Provence), en rose sur la carte, romanisée dès 118 avant Jésus-Christ, tandis que le reste est divisé en soixante peuples. À l’image de l’Angleterre opposant le Labour et les Conservateurs, ou des États-Unis opposant les Républicains et les Démocrates, Rome voyait s’affronter deux partis, deux tendances, deux hommes. Mais entre les Gaulois et les Français d'aujourd'hui, chez qui dix candidats à la présidence de la République s’entre-déchirent tandis que soixante millions de Français pensent chacun différemment de tous les autres, il y a une continuité remarquable, les dissensions entre Gaulois leur ayant coûté fort cher face à César mais ne prouvant nullement un déficit de civilisation. Cette soixantaine de peuples ont légué à la France environ 200 mots de notre vocabulaire et près de 4000 noms de lieux.
 
791d1 Repérage aérien de sites gaulois
 
791d2 méthode de fouilles archéologiques
 
Notre connaissance de la Gaule et des Gaulois s’est grandement améliorée grâce aux repérages aériens et à la télédétection par laser. La première photo, prise d’avion, montre les traces dans le paysage d’une villa gauloise. Les siècles et les millénaires peuvent passer, lorsqu’un fossé a été creusé, la nature du sol au-dessus de son tracé, l’humidité retenue, ne seront jamais les mêmes qu’ailleurs, déterminant une couleur différente de la végétation ou de la terre. La télédétection par laser permet de savoir ce qu’il y a en profondeur dans le sol, sans avoir à le retourner, sans le toucher. Mais lorsque l’on veut récupérer ce que l’on a détecté, alors il faut creuser. En plusieurs endroits, l’exposition montre des simulations de fouilles (seconde photo ci-dessus), accompagnées de questions pour aider les scolaires (et les autres) à l’observation.
 
791d3 Maquette d'un village gaulois
 
La photo ci-dessus montre un village gaulois reconstitué. Un village, pas une ville, comme le voudraient nos historiens de tout à l’heure. Il y a de grandes différences architecturales selon la région, mais ce que l’on retrouve le plus souvent ce sont des poteaux de chêne équarris plantés dans le sol et supportant des murs de fines branches entrecroisées crépis de torchis, une pièce unique étant subdivisée par des poteaux. Le toit est constitué d’une épaisse couche de chaume ou de planchettes de bois. Il y a généralement peu d’ouvertures. Certes, ce n’est pas de la pierre, mais les peuples nordiques, Suédois, Norvégiens, Finlandais, Canadiens, etc., construisent en bois aujourd'hui et ne souffrent pas d’un déficit de civilisation. Mais on voit sur la maquette établie d’après des relevés au sol – ce n’est pas une œuvre d’imagination– le bel ordonnancement des potagers et jardins, des bâtiments de ferme.
 
791d4 reconstitution structure d'un mur d'oppidum gaulois
 
Quant à la "muraille grossièrement construite", elle relève d’une technique très élaborée. Les villes fortifiées, ou oppida (singulier oppidum), se développent à partir du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Chacun des soixante peuples en possède un ou plusieurs dont la superficie couvre couramment plus de 100 hectares, et même jusqu’à 400, ce qui fait que les fouilles ne peuvent être que lacunaires. L’oppidum est protégé par un puissant rempart, le murus gallicus, de plus de 5 mètres de haut, fait de pierres et de poutres entrecroisées assemblées avec de gros clous de 200 grammes chacun, et de la terre bien tassée pour combler les vides. Comme les villes sont étendues le mur est long, et nécessite donc au moins cinquante mille clous, soit dix tonnes de métal. Certains remparts font plus de cinq kilomètres de long (je calcule : 100ha font un kilomètre carré, soit un carré de 4km de périmètre ou un cercle d’une circonférence de 3,145km, mais avec 400ha on atteint 8km pour le carré et plus de 7 pour le cercle, ce qui fait de bien longs murs). Cette architecture n’est par établie au hasard, chaque poutre a une place et une position calculées. Ce qui était construit dans un tel espace ne pouvait ressembler à un gros village. Dans les années 1930, les connaissances sur la Gaule étaient très réduites en l’absence des techniques contemporaines et du fait que les traces laissées par une civilisation du bois ne sont pas visibles comme le Parthénon ou le Colisée et que le sous-sol ne révèle quelque chose qu’à un œil averti, mais cela ne peut justifier un tel dénigrement, avec des mots très forts.
 
791d5 Etude du caramel alimentaire
 
Les aliments qui sont restés attachés au fond des récipients lors de cuissons prolongées, dits caramel alimentaire, nous renseignent sur ce que mangeaient les Gaulois, c’est-à-dire non seulement la nature des viandes, légumes, céréales ou fruits, mais aussi la manière dont ils étaient accommodés et cuisinés.
 
791e graines des cultures gauloises
 
On retrouve des graines imbibées (la boue au fond d’un puits, à Saint-Denis, a conservé plus de 2000 ans des graines de ronces, des noyaux de prunelles et de merisier, des noisettes), des graines carbonisées (à Mondeville, dans le Calvados, une Gauloise avait jeté dans un fossé des petits pois qu’elle avait laissé brûler) et des graines minéralisées (des pépins de raisin qui ont résisté au transit intestinal se sont retrouvés dans des crottes humaines où des sels minéraux ont remplacé les composés organiques, permettant à ces pépins minéralisés de traverser les siècles, mais comme les Gaulois n’utilisaient pas de latrines on n’a retrouvé que rarement trace de leurs excréments, seuls quelques uns à Bourges). Ces découvertes, ajoutées à l’étude du caramel alimentaire retrouvé dans les poteries, ont permis de reconstituer un tableau des plantes cultivées et utilisées par les Gaulois.
 
791f crânes d'animaux de ferme gaulois
 
En haut, un crâne de cheval et un crâne de mouton, tandis qu’en bas ce sont ceux d’un porc et d’un bœuf. La découverte de squelettes d’animaux dans les fermes permet de savoir quelles espèces étaient élevées, et les ossements dans les dépôts d’ordures informent sur les viandes consommées. Les Gaulois utilisaient les chevaux comme montures mais aussi, au même titre que les bœufs, en attelages de trait, de labour, de hersage. Les archéozoologues ont remarqué des déformations du squelette dû aux jougs. Ils notent, en outre, que pour être les mêmes espèces que celles que nous connaissons, les animaux de cette époque étaient plus petits que ceux d’aujourd’hui. Quant aux sangliers, il faut croire que la réserve de Babaorum, Aquarium, Laudanum et Petibonum où vit Obélix est privilégiée, parce que les Gaulois n’en mangeaient presque pas. Seule une petite élite aristocratique s’adonnait à la chasse, le reste de la population manquant de temps pour ce loisir et d’argent pour s’offrir l’équipement nécessaire. On mangeait également peu de poisson.
 
791g1 modèles de casques gaulois
 
791g2 épée gauloise
 
Ces casques, tout brillants et tout beaux, sont évidemment des reconstitutions effectuées à partir de représentations sur des monnaies. Les armuriers gaulois étaient appréciés comme les meilleurs de l’Antiquité et leurs productions étaient très réputées à l’étranger. Entre autres, leurs épées étaient à la fois tranchantes comme des rasoirs, légères et souples, grâce à la technique du corroyage qui consiste à replier et marteler successivement le métal. Quant aux fourreaux ils étaient faits de très fines tôles d’une épaisseur d’un demi-millimètre, serties. Cette épée pliée de fer est datée entre le troisième et le premier siècle avant Jésus-Christ. Elle vient du site de Gournay-sur-Aronde, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Compiègne.
 
791g3 modèles d'outils gaulois
 
Les Gaulois ont inventé la faux qui permet une récolte plus efficace mais aussi permet de couper le foin à engranger. Également la meule rotative grâce à quoi il faut quinze fois moins de temps pour moudre une même quantité de farine. Les Gaulois sont passés maîtres dans la fabrication d’un outillage en fer performant. Le conquérant a su s’inspirer de leur avancée technique. Alors, quand Malet et Isaac prétendent que c’est au contact des Grecs et des Romains qu’ils "s’étaient à demi civilisés, pratiquaient l’agriculture, l’industrie et le commerce", on croit rêver…
 
791h1 figurine de cheval (Gaule)
 
791h2 figurine de sanglier (Gaule)
 
Ce petit cheval du premier siècle avant Jésus-Christ et fait d’un alliage cuivreux provient de l’oppidum de Jœuvres, au sud-ouest de Roanne dans le département de la Loire. Quant à ce sanglier de bronze, il date du troisième siècle avant Jésus-Christ et il a été découvert entre les communes de Chiddes et La Rochemillay en Saône-et-Loire, non loin au sud-ouest d’Autun.
 
791h3a Carnyx (instrument de musique gaulois)
 
791h3b Instrument de musique gaulois (carnyx)
 
Un carnyx est un instrument de musique à vent, sorte de grande trompe de deux mètres de long que l’on tenait verticalement, la partie décorée que je montre sur les photos ci-dessus étant le pavillon. Les carnyx étaient utilisés par les Gaulois sur les champs de bataille et le son grave et profond qui en sortait effrayait les ennemis. Jusqu’à ce qu’en septembre 2004, dans un trésor de guerre, on en retrouve sept exemplaires complets, dont ces deux-ci, on ne connaissait cet instrument de musique que par sa représentation sur des pièces de monnaie ou sur un chaudron. Ces carnyx provenant de Tintignac, en Corrèze, remontent entre le quatrième et le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Le premier est en bronze, le second en alliage cuivreux (je ne sais ce qu'il faut comprendre ici, parce que, sauf erreur, le bronze lui-même est un alliage cuivreux. Mais le bronze suppose une certaine proportion d'étain, métal peut-être absent de ce second carnyx).
 
791h4 bijou gaulois
 
Ce pendentif d’or en forme de lunule date du premier siècle avant Jésus-Christ et provient du Puy-de-Corent, un peu au sud de Clermont-Ferrand dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne (N.B.: sur le site officiel de la municipalité de Corent, on peut télécharger un document PDF de 28 pages et 6,68Mo qui présente les fouilles gauloises de façon extrêmement intéressante). "On ne connaît aucune œuvre d’art due aux Gaulois avant la conquête romaine", disaient Malet et Isaac…
 
791i monnaies gauloises
 
Dès la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, les Gaulois commencent à frapper monnaie. Au deuxième siècle, l’usage de la monnaie se généralise, et quasiment tous les peuples de Gaule frappent leur propre monnaie. Par la façon dont on retrouve ici ou là des monnaies de tel ou tel peuple, on se rend compte que les échanges économiques étaient très intenses sur tout le territoire et avec l’étranger. D’ailleurs, les nombreuses amphores de vin retrouvées dans des bateaux qui ont fait naufrage prouve que le commerce était très développé avant la conquête de César, n’en déplaise à nos historiens.
 
791j calendrier gaulois
 
Ceci est une copie en résine d’un calendrier en bronze, réalisé entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après, et découvert en 1897 à Coligny, à vingt kilomètres de Bourg-en-Bresse.
 
Il y avait tant et tant à voir que j’ai dû effectuer un choix sévère parmi toutes les photos que j’ai prises, parmi toutes les informations que j’ai reçues. Dans mon choix, il y a l’intention de montrer que cette image colportée partout, y compris par les manuels scolaires, d’un peuple primitif, pas civilisé du tout puisque, plus tard, il est devenu "à demi civilisé" –à demi seulement– au contact des Grecs et des Romains, est une image complètement fausse. Il n’y a dans mon intention rien de chauvin, parce que les Français, hormis quelques Bretons et quelques Auvergnats, n’ont plus rien de celte depuis la conquête romaine, les invasions de Burgondes, de Wisigoths, de Huns, de Francs, et à l’époque moderne, les immigrations de Polonais dans le Nord, de Russes et d’Ukrainiens lors de la prise du pouvoir par les Bolcheviques, d’Italiens du Sud pour raisons économiques, d’Espagnols après la victoire du franquisme, de Portugais, et depuis la décolonisation l’arrivée massive d’Algériens et autres Maghrébins, de Sénégalais, Maliens, Tchadiens, Malgaches, etc. Ce qui suscite la xénophobie de certains, c’est un métissage ethnique, mais aussi culturel, véritable richesse de notre pays qui a toujours été constitué de ce patchwork de civilisations. Alors "nos ancêtres les Gaulois" ne sont qu’une toute petite partie de notre patrimoine génétique et culturel. Ce qui me laisse toute neutralité dans mon jugement.
 
Je voudrais, ayant parlé des Gaulois, attirer l'attention de mes lecteurs sur un lien Internet. La marge droite de mon blog comporte entre autres, dans sa partie supérieure, la liste des derniers articles publiés, un calendrier, l'abonnement à la newsletter pour être informé lorsque je publie un nouvel article, et quelques liens que je conseille. Les Promenades gallo-romaines sont le blog d'un Senonais, amateur mais remarquablement érudit, qui décrit, interprète, propose des lectures, etc. Réellement excellent pour qui s'intéresse à la culture gauloise ou gallo-romaine. Même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, Jean-Marie est devenu un ami.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 16:04

790a1 Saint-Denis, chapelle de l'ancien couvent des Carmél

 

Le dessinateur Jean Effel (de son vrai nom François Lejeune, dont les initiales F.L. sonnent comme Effel, de la même manière que Georges REMI signait Hergé) est l’objet d’une exposition au musée municipal de Saint-Denis. Entrée pour un Euro symbolique, et l’on peut admirer le couvent où a lieu l’exposition. Une stèle d’information touristique, sur le trottoir, donne des informations intéressantes. "Sur la demande de Louise de France, fille de Louis XV entrée en religion sous le nom de sœur Thérèse de Saint Augustin, pensionnaire devenue prieure du couvent des Carmélites, cette chapelle est édifiée entre 1780 et 1784 […]. Après la dispersion des Carmélites, sous la Révolution, il accueille en 1794 le temple de la Raison, transféré de l’ancienne abbatiale. La loi du 18 germinal an X (avril 1802) en fait l’unique église paroissiale de Saint-Denis. Acquise par la ville en 1872, elle héberge la justice de paix de 1896 à 1993".

 

790a2 Saint-Denis, ancien couvent des Carmélites

 

790a3 Saint-Denis, ancien couvent des Carmélites

 

L’exposition est située en deux endroits différents de l’ancien monastère, et ailleurs encore se trouve l’exposition permanente de ce musée historique, qui concerne l’histoire de la Commune de Paris, et dont je parlerai aussi tout à l’heure. Seule la chapelle, fermée pour travaux, ne permet pas de voir les autres objets de l’exposition permanente. C’est d’ailleurs, nous a-t-on dit, ce qui justifie ce prix d’entrée fort modeste. Il n’empêche, rien qu’avec ces beaux bâtiments, avec l’exposition Effel et l’exposition Commune de Paris, on en a très, très largement pour son argent.

 

790a4 Saint-Denis, ancien couvent des Carmélites

 

Tout au long des couloirs, sont peints des préceptes de vie chrétienne ou de vie monastique. Mais peut-être le choix de l’emplacement des toilettes dames, précisément sous cette phrase, est-il un peu maladroit… Tant pis si ma photo est de mauvais goût, je n’ai pas su résister à la tentation.

 

790b1 Louise de France, musée de Saint-Denis

 

Ce tableau représentant Louise de France a été maintenu en place dans les bâtiments. Puisqu’elle a été prieure du couvent, puisqu’elle a voulu la construction de la chapelle, puisqu’elle était fille de roi, elle a bien le droit de figurer dans mon blog.

 

790b2 Musée historique de Saint-Denis, statue du saint pat

 

Pas de collections permanentes, donc, mais dans le hall d’entrée on peut quand même voir cette statue de saint Denis portant sa tête sans ses mains. On sait que l’évêque Denis et ses compagnons ont été décapités sur la colline de Montmartre (dont le nom signifie Mont des Martyrs). La tradition veut que Denis, ramassant sa tête, soit parti en direction du nord, portant sa tête dans ses mains, comme le montre cette statue. Arrivant au lieu qui, depuis, s’appelle Saint-Denis, il s’est enfin écroulé. Là où il était tombé, on avait construit une basilique, ancêtre de l'actuelle où sont enterrés les rois de France. Un jour, il y a de cela bien des années, voyant les statues de la façade de Notre-Dame de Paris, une amie me dit "Regarde, encore une statue que les révolutionnaires ont brisée". Mais cette statue sans tête représentait saint Denis et, ne voyant que le cou tranché, elle n’avait pas remarqué la tête dans les mains…

 

790b3 Musée historique de Saint-Denis

 

Cette statue de la Vierge, qui orne cet endroit que le musée soit ouvert ou fermé, méritait aussi une photo, quoiqu’elle soit, autant que saint Denis, hors de mon sujet d’aujourd’hui.

 

790c1 Jean Effel

 

790c2 Jeazn Effel en croisière

 

Venons-en à Jean Effel (1908-1982). Je pense qu’il n’est pas nécessaire de présenter davantage ce très célèbre dessinateur humoristique, publicitaire et illustrateur, qui fait preuve de beaucoup d’inventivité. Qu’il ait autrefois étudié la philosophie ne peut étonner quand on voit l’inspiration de ses dessins. La première photo est de Varta, photographe parisien d’origine arménienne qui a fait des portraits de nombreuses personnalités des arts et du spectacle (dont Brassens). Sur la seconde photo, on voit Effel en 1963 sur le pont d’un navire, lors d’une croisière en Méditerranée offerte aux journalistes.

 

790c3 Jean Effel recevant le prix Lénine, à Moscou

 

Jean Effel était un sympathisant communiste. Je pense d’ailleurs que c’est l’une des raisons qui ont aujourd’hui justifié ce choix d’exposition dans une municipalité communiste. Grâce à cette idéologie, il était bien considéré à Moscou et dans les pays satellites, ce qui a valu à ses œuvres d’être publiées dans ces pays. La plupart de ses dessins étant légendés et, au-delà de la qualité du trait, trouvant leur saveur dans la lumière que jette sur eux la légende, ses livres ont besoin d’être traduits, et l’ont été en russe, en tchèque, etc. Nombre de ses ouvrages ont été vendus, en Union Soviétique, à un million d’exemplaires, dix fois plus qu’en France en moyenne pour une population seulement 4 à 5 fois plus nombreuse. Sur la photo ci-dessus, nous le voyons à Moscou, recevant en mai 1968 le prix Lénine "pour le renforcement de la paix entre les peuples". Effel, sans nul doute, était beaucoup plus pacifiste que ceux qui lui décernaient ce prix puisque trois mois plus tard, en août 1968, la Tchécoslovaquie était envahie par les troupes du Pacte de Varsovie menées par l’U.R.S.S., dans une opération préparée depuis avril.

 

790c4 Autoportrait de François Lejeune, alias Jean Effel

 

Avant de se lancer dans le dessin tel qu’on le connaît, et travaillant sous son vrai nom de François Lejeune, le futur Effel a essayé de vivre de la peinture. Ci-dessus, un autoportrait daté de 1930.

 

790d1 Affiche politique 1er mai par Effel

 

Dans sa carrière de dessinateur, Effel a réalisé des affiches publicitaires, mais aussi des affiches politiques. Ici, au nom de la C.G.T., un appel à l’unité, à la liberté et à la paix pour un meeting du Premier Mai. L’année n’est pas indiquée.

 

790d2 Dessin contre la guerre en Algérie

 

En pleine période de Guerre d’Algérie, les appels à la paix concernent d’abord le Maghreb. Ce dessin plein d’humour noir représente des baïonnettes surgissant derrière toutes les dunes du Sahara. La légende en est authentiquement recopiée du dictionnaire Larousse : "…L’alfa, dont les tiges droites forment des touffes, occupe, en Algérie, d’immenses étendues de territoire et croît avec une vigueur inouïe dans les lieux mêmes où toute vie est rendue impossible…"

 

790e1 Dessin humoristique, l'art lyrique, par Effel

 

Agonisant au sol près d’une boîte de poison, un rat s’adresse à des chauves-souris toutes blanches en les suppliant "Anges purs, anges radieux, portez mon âme au sein des cieux". On reconnaît là, bien évidemment, le passage de Faust (acte V scène 3) de Gounod :

 

Marguerite

Anges purs! anges radieux!

Portez mon âme au sein des cieux!

Dieu juste, à toi je m'abandonne!

Dieu bon, je suis à toi! Pardonne!

 

Faust

Viens, Marguerite, je le veux!

Viens!... Le jour envahit les cieux

 

C’est cette même Marguerite qu’interprétait la grande Castafiore ("Je ris de me voir si belle en ce miroir") de Tintin.

 

790e2 Dessin humoristique, l'épopée du savoir, par Effel

 

Humour philosophique, celui de ces deux petits asticots dans leur pomme, l’un déclarant à l’autre : "Rien ne prouve que notre monde soit le seul habité".

 

790f1 Jean Effel, la Création du monde

 

Mais l’une des œuvres –en plusieurs tomes– les plus célèbres de Effel, et qui constitue le cœur et le thème principal de l’exposition, c’est la Création du monde. Au tout début, Dieu est seul dans un univers tout noir, sans étoiles, sans terre et sans vie. "Ce n’est pas exister que de n’exister que pour soi…", songe-t-il, cet aphorisme tout à fait philosophique présupposant qu’il souhaite ne plus exister que pour lui-même. C’est l’idée du départ de la création du monde.

 

790f2 Jean Effel, la Création du monde

 

Je ne peux hélas multiplier les images à l’infini. Toutes ou presque sont pourtant bien savoureuses. Ici, mettant en scène deux petits anges qui regardent Dieu se promener au milieu d’une végétation luxuriante de fruits et de légumes, Effel joue sur le mot radis : "Et dire qu’on a commencé sans un radis !"

 

790f3 Jean Effel, la Création du monde

 

790f4 Jean Effel, la Création du monde

 

Il y a aussi des cours donnés aux habitants du monde, en préalable à la création de l’homme. En haut, un angelot instruit des abeilles qui volent autour d’un tableau noir. Puisqu’elles seront chargées de fabriquer du miel, l’ange s’informe "Tout le monde a compris la préparation du glucose ?" devant la formule chimique tracée à la craie. Puis les abeilles devront construire leurs rayons, alors l’ange enchaîne "Nous allons passer à la construction du prisme hexagonal".

 

Mais il y a aussi le diable et les diablotins, qui s’ingénient à défaire ce qui est créé. Comme à l’école maternelle, l’instituteur –le grand diable– demande de dessiner des formes simples. "Pour débuter, vous me ferez des ronds et des bâtons". Mais on voit, en regardant le dessin, que les ronds sont des spores et les bâtons des bacilles, destinés à développer la rouille du blé et la gale de la pomme de terre.

 

790f5 Jean Effel, la Création de l'homme

 

Étape par étape, on voit Dieu construire le premier homme, jouant au "Mecan’os" avec les os, élaborant un cœur "Quatre cylindres, trois temps, 75 tours minute, ça devrait marcher cent ans", ou ici, quand tout est prêt, versant cinq litres de sang dans le corps.

 

790f6 Jean Effel, la Création de l'homme

 

Et puis, l’homme étant fin prêt, Dieu donne la vie à Adam. Il place une âme à l’intérieur. Jouant encore une fois sur les mots, l’expression "rendre l’âme" pour "mourir", Dieu ajoute une limite à ses dons : "L’âme, il faudra qu’il me la rende".

 

790f7 Jean Effel, la Création du monde

 

Ensuite, Dieu passe à la création de la femme. Ici, il en est à la conception dessinée. Le dessin se passe de légende (simples points de suspension) parce que, parvenu au bas du dos, Dieu prend les proportions, comme font les peintres, en mesurant sur son crayon la dimension du modèle. Et ici, pour ce niveau de l’anatomie féminine, le modèle c’est la lune…

 

790f8 Jean Effel, la Création du monde

 

L’homme et la femme sont confrontés à la nature, aux animaux. Darwin ayant fait de l’homme un cousin du singe, cela explique la phrase qu’Ève, que l’on voit assise sur les genoux d’un chimpanzé, adresse à Adam. "Ton cousin a la main indiscrète… Et il en a quatre !"

 

790f9 Jean Effel, la Création du monde

 

Ève a découvert que l’eau peut servir de miroir. On l’a vue ainsi inventer le maquillage : observant une poule, avec sa crête et son barbillon bien rouges, elle s'est barbouillé les lèvres de jus de fraise en se contemplant dans une mare. Maintenant c’est la création du vêtement minimum, celui que peintres et sculpteurs attribuent aux nus, la traditionnelle feuille de vigne. Ici, nous voyons Ève faire des "essayages" devant la même mare, elle tient dans une main une feuille de vigne qu’elle vient sans doute d’essayer, "…mais la feuille de chou fait trop campagne", trouve-t-elle, l’autre main posant devant elle une large feuille de chou.

 

790g1 Dieu le Père, figurine d'après Effel

 

Je me suis laissé entraîner à montrer trop de ces dessin que j’aime beaucoup. L’exposition présente aussi ce que l’on a tiré des œuvres de Jean Effel, comme cette figurine où Dieu goûte la mer où il vient de verser du sel. Il y a eu aussi des jeux d’échecs, etc.

 

790g2 Cendrier décoré par Effel

 

790g3 Cendrier décoré par Effel

 

Parmi les "etc." d’objets, Effel a illustré une série de cendriers, axant évidemment son humour sur la cigarette, la fumée, la cendre. La première photo ci-dessus représente un volcan vomissant des flots de cendres qui recouvrent la région. "On n’aura jamais rien de propre, il jette ses cendres partout", se plaint Ève en maîtresse de maison découragée. Sur l’autre cendrier, Ève s’adresse à un angelot qui vole sous un ciel couvert d’épais nuages. "Il y a des jours, là-haut, chez vous, c’est une vraie tabagie !"

 

790h1 Thiers et Favre, les Prussiens de Versailles

 

Mais passons à des sujets plus graves. Je veux parler de l’exposition permanente du musée concernant les événements de la Commune de Paris. Adolphe Thiers, président de la République et Jules Favre, vice-président et ministre des Affaires Étrangères, sont les deux têtes des Versaillais, c’est-à-dire le pouvoir légitime face aux communards. Ils ont capitulé face aux Prussiens, et obtiennent la coopération de l'ennemi pour avoir les mains libres face à Paris retranché. Cette caricature, les Prussiens de Versailles, représente ces deux hommes en casques à pointe.

 

790h2 L'Appel (Commune de Paris)

 

Cette toile d’André Devambez, intitulée l’Appel, évoque les débuts de l’insurrection parisienne. La Commune Libre va durer un peu plus de deux mois, jusqu’à la Semaine Sanglante. Ce tableau n’est pas contemporain des faits, puisqu’il a été réalisé en 1906.

 

790h3 Commune de Paris, un club à Saint Eustache

 

Pendant les événements, de nombreux clubs politiques se réunissaient. Les salles venant à manquer, des églises ont été utilisées, et l’un des clubs les plus importants se réunissait dans l’église Saint Eustache. C’est ce que représente cette gravure.

 

790h4 Un Mariage lors de la Commune de Paris

 

Félix Guerié a représenté ce Mariage sous la Commune, devant le drapeau rouge, avec des hommes brandissant des fusils, probablement pour discréditer l’insurrection, selon la notice affichée par le musée.

 

790i1 Jean Jaurès, bronze par Montagut

 

Je crois qu’il suffit de dire qu’il s’agit d’un bronze de Montagut représentant Jean Jaurès. Pour le reste, il est suffisamment célèbre pour que je puisse me dispenser de parler de lui.

 

790i2 Louise Michel, bronze par Emile Perré

 

De même, chacun sait quelle pasionaria active et efficace a été Louise Michel avant et surtout pendant la Commune. Je me contenterai donc de dire que ce buste d’elle est un bronze d’Émile Perré.

 

790i3 Louise Michel harangue les communards

 

790i4 L'arrestation de Louise Michel

 

Ces deux épisodes concernant Louise Michel sont des œuvres de Jules Girardet. La première s’intitule Louise Michel harangue les communards, et la seconde représente l’arrestation de Louise Michel. Née en 1830, elle a passé la quarantaine au moment des événements. Or le musée note qu’elle semble sensiblement plus jeune, et avance l’hypothèse que l’auteur a voulu en faire une figure légendaire, presque allégorique. Je suis d’accord pour attribuer ces intentions au dessinateur au vu des attitudes qu’il prête à l’héroïne, mais je ne suis pas convaincu par l’argument de la si grande jeunesse.

 

790j Les Tuileries après l'incendie de la Commune

 

Nous arrivons à la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871. En mai, les communards ont organisé de grandes fêtes dans le palais des Tuileries, qui avait été la résidence de Napoléon III. On tentait d’oublier la douleur du siège, les pertes humaines et la disette, une famine qui avait amené à manger les chiens, puis les chats, puis les rats. Le 21, les Versaillais parviennent enfin à pénétrer dans la ville. Que l’on soit du côté des légalistes républicains qui souhaitent relever le pays après la défaite ou du côté des insurgés assoiffés de liberté après le Second Empire autoritaire qui avait confisqué en 1851 la République gagnée en 1848, et indignés de la capitulation, il faut reconnaître les atrocités commises de part et d’autre. Les Versaillais ont pénétré à Paris depuis deux jours, et depuis deux jours les communards ont apporté du pétrole, divers combustibles, de la poudre. Pendant des heures, le 23, ils répandent du pétrole partout dans le palais, en aspergent tous les murs. Puis ils y mettent le feu. Quand l’incendie atteint le baril de poudre, l’explosion fait voler la toiture. Le feu s’éteint deux jours plus tard. Le tableau ci-dessus représente ce qui reste du palais des Tuileries après l’incendie. Alexandre Marré-Lebret l’a peint, pense-t-on, vers 1873. Près du tableau, le musée propose de voir en cette femme en noir "l’impératrice Eugénie errant dans son ancien palais". Or, puisqu’à la suite de Sedan, où l’empereur a été fait prisonnier, elle s’est réfugiée en Angleterre, il faut voir là comme le fantôme d’une femme nostalgique de sa vie passée.

 

790k1 Exécution dans le jardin du Luxembourg

 

La Semaine Sanglante porte bien son triste nom. Les Versaillais exécutent sommairement des communards, comme le montre cette illustration du jardin du Luxembourg, avec de nombreux corps à terre, déjà abattus par les soldats, et d’autres hommes mis en joue qui tomberont dans quelques secondes.

 

790k2 Exécution d'otages, prison de la Roquette

 

Dès le 5 avril, le Gouvernement de Défense Nationale (le gouvernement parisien décrété par la Commune) avait décidé que trois otages seraient fusillés pour un communard exécuté. Jusqu’à présent, on avait certes pris des otages, mais aucun n’avait été fusillé. Face aux exécutions sommaires pratiquées en nombre par les Versaillais, l’atrocité que constitue le meurtre d’otages gagne l’autre camp. Lorsque les Versaillais parviennent à prendre les barricades des rues Soufflot et Gay-Lussac, ils exécutent leurs prisonniers. L’archevêque de Paris Monseigneur Darboy, le prédicateur curé de la Madeleine l’abbé Deguerry, trois Jésuites, le président de la Cour d’appel de Paris Louis-Bernard Bonjean, étaient des otages très symboliques de la Commune, retenus à la prison de la Grande Roquette. En représailles, le 24 mai à huit heures du soir, ils sont passés par les armes dans la cour de la prison, comme le montre ce tableau de T. Harreguy peint la même année 1871.

 

790k3 L'exécution d'Eugène Varlin

 

Eugène Varlin est un communard internationaliste, élu au conseil de la Commune. Il rejette les pouvoirs autoritaires, et donc son idéologie le pousse à s’opposer à la création d’un comité de salut public (comme les Montagnards de la Révolution en 1793), pourtant mis en place à la majorité des voix le premier mai 1871. Même insuccès quand, rue Haxo, il fait tout son possible pour empêcher une exécution d’otages. Mais malgré sa non violence il est bien connu des Versaillais, ayant fait plusieurs séjours en prison du temps de l’Empire, pour avoir suscité et mené des grèves. Rue Lafayette, un prêtre le reconnaît. Il est pris, la foule le lynche, il perd un œil. Quand les soldats le reprennent ils le mènent sur la colline de Montmartre et, comme représenté sur ce tableau, il est fusillé. C’était le 28 mai 1871, dernier jour de la Semaine Sanglante. Quand Maximilien Luce (1858-1941) peint cette scène entre 1910 et 1917, les faits sont anciens mais le peintre, qui n’avait que treize ans au moment de cette exécution, en a été fortement marqué. Plus tard, il recueillera maints témoignages, lira tout ce qu’il trouvera sur le sujet, peindra neuf versions de cette exécution.

 

790k4 Départ des communards en déportation 10-08-1873

 

La Commune de Paris a vécu. Thiers a pris Paris. La Troisième République s’installe. Les Tribunaux jugent ceux des insurgés qui n’ont pas été victimes d’une répression sommaire. 93 condamnations à mort sont prononcées, 251 peines de travaux forcés, 4586 peines de déportation. La plupart des déportés seront envoyés en Nouvelle Calédonie de 1872 à 1875 sur le navire La Virginie, une frégate à voiles de 2300 tonneaux lancée en 1842 et retirée du service en 1881. Face à Brest, sur la presqu’île de Crozon, se trouvait un bagne (lorsqu’avait lieu une évasion, on tirait à Brest un coup de canon, d’où l’expression "tonnerre de Brest"), au fort de Quélern. Le 5 août 1873, 61 déportés amenés du fort de Quélern embarquent sur la Virginie à Brest. Le 7, on est à l’île d’Aix (près de Rochefort, au nord de l’île d’Oléron). Là, on ajoute 88 détenus de Saint-Martin-de-Ré et 20 femmes que l’on a amenées à La Rochelle. Il y a donc 169 déportés à bord. Le tableau ci-dessus, œuvre anonyme, représente la Virginie en rade de l’île d’Aix le 10 août 1873. Au premier plan quelques figures célèbres, Henri Rochefort, Henri Place, Henri Ménager, Auguste Passedouet. Il y avait aussi, mais non représentés sur le tableau, Louise Michel et le futur peintre de l’exécution de Varlin, le gamin de quinze ans maintenant, Maximilien Luce.

 

Le rapport médical décrit les conditions sanitaires du transport :

"Les emménagements affectés à tous les déportés sont situés dans la batterie. Ils consistent en quatre compartiments grillés; deux grands, ayant 24 mètres de long et 3 de large, étendus de l'Hôpital avant à 8 pieds sur l'arrière du grand mât; deux plus petits ayant 10 mètres de longueur, et partant de l'échelle de commandement pour se terminer à la cloison de l'ancien carré des officiers. Les deux grandes cages et la petite de bâbord renferment les hommes. Elles sont suffisamment vastes, à grillages bien espacés, accessibles de tous les bords, à l'extérieur, grâce à une coursive ménagée entre elles et la muraille du bâtiment; disposition qui rend la surveillance, l'aération, le nettoyage et l'assèchement plus faciles. Les bouteilles sont commodes et disposées de façon à corriger autant que possible les inconvénients qui s'attachent à leur présence. Dans ces trois compartiments inégaux, les hommes ont été répartis proportionnellement. Ils peuvent s'asseoir, se coucher, se promener sans encombrement. Le compartiment des femmes situé à tribord arrière est plus petit eu égard à leur nombre, mais encore suffisamment vaste. Pour des raisons de convenance il n'a été grillagé qu'au tiers supérieur de la cloison et ce grillage est recouvert par des panneaux pleins, mobiles, qu'on applique ou qu'on enlève suivant l'heure, la température, les raisons d'un autre ordre. Trois sabords s'ouvrant dans ce compartiment, le désavantage que je viens de signaler se trouve insignifiant au point de vue de l'aération".

Le 22 août la Virginie est aux Canaries, le 26 septembre au Brésil, puis il double le Cap de Bonne Espérance sans escale. Naviguant dans des eaux froides, le navire voit ses haubans couverts de glace. Le commandant a pitié de Louise Michel qu’il voit toujours pieds nus, et lui fait apporter des chaussons par Henri Rochefort, mais elle restera pieds nus, car elle a donné ces chaussons à une camarade d’infortune. Après être passé entre l’Australie et la Tasmanie le navire arrive à Nouméa le 8 décembre 1873, après une traversée de 120 jours. Louise Michel sera de retour en France, à Dieppe, le 9 novembre 1880.

 

Avec ce récit en guise de conclusion des événements et de mon article, je me suis éloigné de mon sujet sur l’exposition de Saint-Denis, mais j’avais envie de compléter l’information sur les suites de la Commune, notamment parce qu’ont participé au voyage Louise Michel et Maximilien Luce que j’ai évoqués précédemment.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 15:10

 

789a1 Constance au Musée de la Poupée

 

789a2 Constance, 2012-01-20

 

Non loin du Centre Pompidou à Paris, se trouve le Musée de la Poupée. Ma nièce Marie ayant une adorable petite Constance qui va fêter ses trois ans dans quelques semaines, c’est Natacha qui a eu l’idée de proposer que nous nous rencontrions là tous les quatre. Il y a, pour les enfants, tout plein de poupées et autres jouets à voir, il y a une salle de jeu aussi, mais le musée est tout autant fait pour les adultes, avec une histoire de la poupée, des jouets de garçons, des jeux de société. Lors de notre voyage à travers l’Italie et la Grèce, dans plusieurs musées nous avons eu l’occasion de voir des poupées remontant à l’Antiquité, et même à l’Antiquité préhistorique. Ici, on ne remonte pas si loin, on commence environ il y a deux siècles.

 

789b1 poupée de sorcellerie et poupée de fertilité

 

En revanche, on ne se limite pas au jouet, témoins ces deux poupées africaines, celle de gauche est une poupée de sorcellerie dans laquelle on plante des épingles pour que la personne qui est censée être représentée soit atteinte (mais il est précisé que la poupée exposée ici n’a jamais réellement servi dans des rites de magie noire). La poupée de droite, nue, est une poupée de fertilité. Il existe des poupées masculines comme celle-ci et des poupées féminines.

 

789b2 poupée de bois enduit, articulée, 1800-1810

 

Cette très grande poupée de bois sculpté enduit remonte aux années 1800-1810 et d’ailleurs, quoique craquelée, sa coiffure permet de reconnaître le style empire. C’est le plus ancien modèle de la collection Odin, de Grödnertal, avec son corps tout articulé.

 

789c1 poupées, salon fin 19e siècle

 

Des vitrines mettent également en scène des poupées. Sur cette photo, on voit un salon bourgeois sous le Second Empire. La poupée représente, entre les mains de la petite fille, l’idéal féminin de l’époque : on voit par exemple comment Barbie est le modèle de la fille filiforme, et dans les années 1930 les poupées adoptaient le style à la garçonne avec la coupe au carré. Au contraire, à l’époque des poupées ci-dessus, on privilégie la "ligne en S" mettant en valeur poitrine et postérieur. Toutes les six sont des Parisiennes qui ont été fabriquées en France entre 1860 et 1865. Toutes ont des yeux en émail bleu et une seule a les cheveux châtains (au premier plan à gauche), toutes les autres étant blondes. Celle de l’arrière-plan à droite est en deuil, robe et voile. Enfin, la poupée du premier plan à droite est animée, elle valse et elle parle. Mais ses vêtements ont dû être refaits pour l’exposition, avec des tissus d’époque, selon des modèles originaux, tandis que les cinq autres portent les vêtements originaux.

 

789c2 poupées, salle de classe années 1920

 

789c3 poupées, années 1920

 

La deuxième mise en scène concerne des poupées plus récentes, 1910-1925. À la fin du dix-neuvième siècle, un fabricant français, Émile Jumeau, avait tenté de lancer une ligne de poupées expressives (riant, pleurant, etc.), sans succès. Lorsque l’idée a été reprise en Allemagne, au contraire, le succès a été immédiat, et tous les fabricants ont suivi, y compris Jumeau qui s’y est remis. C’est ce que l’on voit dans cette salle d’école. Tout à gauche, un enfant pleure. Devant lui, un autre rit. Tout à droite, avec le bonnet d’âne sur la tête, à genoux, un enfant a la mine boudeuse. Bien évidemment, cette composition a été créée par le musée, et chaque poupée, avec son expression propre, permettait à la petite fille d’imaginer des situations propres.

 

789d poupées jouets ethniques

 

Années 1950. La France Libre s’était, quelques années auparavant, repliée en Afrique, dans notre Empire Colonial, et de très importants contingents de populations autochtones avaient pris part aux combats. Mais en ces années 1950, c’est également la Guerre d’Indochine et le début de la Guerre d’Algérie. Les poupées ethniques apparaissent. Alors que l’on ne connaît pas encore les vagues d’immigrations actuelles, les colonisés restant dans les colonies, par nécessité légale mais aussi parce que de toutes manières la métropole n’apparaît pas encore sous ce jour trompeur de la Terre Promise (le bonheur est perçu comme dépendant de la liberté et non du changement de sol), les fabricants de poupées songent à initier les petites filles à la diversité ethnique. Parlant de ces temps où l’on professait encore qu’il y avait plusieurs "races" au sein de l’espèce humaine, je devrais même dire "diversité raciale". Parler de races, d’ailleurs, ne signifiait pas forcément être raciste, beaucoup étant convaincus de l’égalité des races. Mais voyant des différences de couleur de peau et de traits du visage, et dans l’ignorance de découvertes génétiques qui n’avaient pas encore eu lieu, on croyait à juste titre pouvoir employer ce mot sans penser à mal. À preuve, notre actuelle Constitution de la Cinquième République, en son titre premier, article 2, déclare que "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances". Refuser de distinguer les races, ce qui est louable, présuppose qu’il existe plusieurs races… Espérons que les petites filles recevant ces poupées à Noël leur auront prodigué leur tendresse et leurs soins et ne se seront pas comportées envers elles avec plus de rigueur et de brutalité qu’avec leurs poupées de "race" blanche. Cela aura sans doute dépendu des raisons de ce choix de poupée par les parents.

 

789e soldats de plomb

 

Le musée réserve une section aux jouets de garçons, exposition temporaire jusqu’au 11 mars. Il est montré les clichés liés au rôle réservé au garçon ou à la fille entre les années 1830 et 1930. De façon intéressante, il est remarqué que, jusqu’à ce que l’on appelait l’âge de raison (sept ans), l’éducation était confiée à des femmes, mères, grand-mères, grandes sœurs, nourrices et l’on ne faisait pas de distinction entre le sexe des enfants, les garçons portant comme les filles robes et cheveux longs et jouant avec les mêmes jouets. Puis à l’école les filles étaient confiées à des institutrices et les garçons à des instituteurs. Le modèle devenait sexué et les jouets étaient spécialisés. Chacun s’initiait au rôle que lui réservait la société. J’ajoute que je suis profondément étonné (et choqué) de voir qu’au sein même de ma propre famille, on offre parfois aux petits garçons des tracteurs ou des motos électriques et aux filles des aspirateurs et des dînettes… Cela n’a pas changé depuis l’Antiquité puisque les chariots de terre cuite ont été retrouvés dans des tombes de garçons et les poupées articulées dans des tombes de filles. Parmi les jouets exposés, figurent en bonne place les inévitables soldats de plomb. Ci-dessus on voit Napoléon en tête de son armée, et la cuisine roulante qui le suit, jouets de la fin du dix-neuvième siècle.

 

789f ours en peluche

 

Le seul jouet unisexe, c’est l’ours en peluche, et aujourd’hui toutes sortes d’animaux en peluche qui supplantent progressivement la poupée traditionnelle. L’ours acrobate de ma photo date de 1909 et provient d’Allemagne.

 

789g Jeu de massacre

 

On donnait au petit garçon des soldats de plomb. On lui donne maintenant des armes en plastique. C’est aussi à lui qu’était destiné le jeu de massacre qui a eu un certain succès, mais il paraît que les petites filles aimaient y jouer avec leurs frères. Celui-ci est de fabrication française et date des alentours de 1890).

 

789h1 jouet train électrique

 

Et puis il y a eu les trains électriques qui ont apparu dès le dix-neuvième siècle mais se sont de plus en plus vulgarisés en tant que jouets entre les deux guerres. D’abord au format O (au 1/43ème) mais pour aller vers plus de réalisme dans des espaces compatibles avec les pièces des appartements on a de plus en plus évolué vers le format HO (au 1/87ème). Ici, une locomotive électrique de chez Märklin (Allemagne) en format O, fabriquée vers 1910.

 

789h2 Boîte de Meccano

 

789h3 matériel de petit chimiste (jouet)

 

Bien sûr, il ne faut pas oublier les jeux éducatifs. Le célèbre Meccano, qui permettait de développer l’imagination mécanique. Sans vouloir critiquer le Lego qui permet de développer l’imagination créatrice à des prix très abordables pour des familles aux revenus modestes, il y manque cette part de construction manuelle plus technique qui avait de grandes qualités. Il paraît que la France manque de scientifiques. Il est demandé aux proviseurs de lycées d’infléchir les orientations vers le technique et le scientifique. Je crois que développer dès l’enfance le goût de la construction pourrait aussi agir en ce sens. En y réfléchissant, je crois bien que, lorsque j’imagine des programmes informatiques, je mets en œuvre à la fois la créativité mécanique que m’a apportée la pratique du Meccano et la rigueur logique que m’a apportée la syntaxe latine. L’autre coffret de jeu éducatif présenté sur ma deuxième photo est celui du petit chimiste. J’en ai eu un, assez tard. J’étais en classe de seconde. En travaux pratiques, on avait réalisé la synthèse de l’eau, faisant dégager de l’hydrogène, et en approchant une flamme au contact de l’oxygène de l’air. C’était amusant, l’explosion avait le son d’un aboiement de petit chien. À la maison, j’ai si bien réussi à reproduire l’expérience que le fond de l’éprouvette a volé en arrière et que la détonation a fait se fendre le carreau de la fenêtre.

 

789i poupées de carton à découper et à habiller

 

Tout au bout des salles du musée, des vitrines présentent ces planches de bristol à découper. ("Supplément au n°5 de la POUPÉE MODÈLE, 52 rue St Georges PARIS"). On obtient une figurine plate, qui tient debout si l’on replie à 90° sa base, et portant de simples sous-vêtements. Vêtements ou accessoires peuvent être découpés et habiller la figurine en repliant sur elle des pattes.

 

On le voit, ce musée est très instructif et il peut porter à la réflexion, puisque les jouets expriment l’imagination du fabricant, l’intention de l’acheteur adulte, le goût de l’enfant ainsi que ce qui lui est inculqué par le choix du cadeau. C’est un très fidèle reflet de la société.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 14:36
Plusieurs fois depuis que nous sommes de passage à Paris nous avons emprunté le boulevard Saint-Germain et avons vu sur la façade de la Maison de l’Amérique Latine une affiche annonçant une exposition sur Jules Supervielle. Ayant, à chaque fois, d’autres projet nous ne nous sommes pas arrêtés. Aujourd’hui, sortant suffisamment tôt du Musée du Manuscrit situé de l’autre côté du boulevard, mais tout près, nous décidons de nous y rendre.
 
788a Jules Supervielle
 
Quoiqu’il soit un grand poète, Jules Supervielle n’est pas très connu. Son recueil de poèmes intitulé Les Amis inconnus était au programme de ma licence de lettres, et j’avoue que jusqu’au jour où je l’ai abordé dans le cadre de mon programme, il n’était pour moi guère plus qu’un nom. Je ne suis même pas sûr qu’à l’époque j’aurais été capable de citer le nom d’une seule de ses œuvres. Il faut dire aussi qu’aujourd’hui on ne lit que très peu de poésie en France. De poésie contemporaine, du moins, car tout le monde connaît plusieurs fables de La Fontaine, sait de mémoire des vers de Victor Hugo, de Baudelaire ou de Verlaine.
 
788b Jules Supervielle
 
Il était une fois deux frères béarnais mariés à deux sœurs basques, qui venaient de créer une banque en Uruguay. C’est de l’un de ces couples que naît, le 16 janvier 1884, le petit Jules Supervielle. "Je suis né à Montevideo, écrit-il, mais j’avais à peine huit mois que je partis un jour pour la France dans le bras de ma mère qui devait y mourir, la même semaine que mon père. Oui, tout cela dans la même phrase. Une phrase, une journée, toute la vie, n’est pas la même chose pour qui est né sous les signes jumeaux du voyage et de la mort". Partis à trois voir la famille pour un court séjour, Jules se retrouve seul, ses parents ayant, à Oloron-Sainte-Marie, contracté le choléra. Après deux années où sa grand-mère l’élève en France, l’oncle et la tante banquiers l’emmènent en Uruguay et l’élèvent comme s’il était leur propre fils, à tel point que ce n’est que par hasard qu’à l’âge de neuf ans il apprend qu’il n’est pas leur fils et que ses parents sont morts. Un an plus tard, en 1894, son oncle et sa tante viennent s’installer à Paris avec lui. C’est donc là qu’il va faire ses études secondaires, puis sa licence de lettres, repartant toutefois passer ses vacances d’été en Uruguay.
 
788c Jules Supervielle
 
En 1907, à Montevideo, il épouse Pilar, qui était l’une de ses motivations pour retourner chaque été au pays natal, et qui restera le grand amour de sa vie. Ici, j’introduis un hors sujet. La tradition me pousserait à dire qu’elle lui a donné six enfants, mais je me garderai bien d’employer cette expression. En effet, ils ont eu ensemble six enfants. Je refuse ce machisme qui fait de la femme une machine à enfanter pour le compte et le bénéfice de l’homme. D’ailleurs, si l’on s’en tient à une représentation physiologique de la conception, c’est même plutôt l’homme qui donne des enfants à la femme. Fin de mon couplet antisexiste, fin de mon hors sujet. Le couple s’installe à Paris en 1912. Ce n’est qu’en 1939 que Jules et Pilar partent s’installer à Montevideo. L’année suivante, c’est la ruine qui s’abat sur eux, avec la faillite de la banque Supervielle. Retour en France en 1946, quand Jules est nommé attaché culturel honoraire auprès de la légation d'Uruguay à Paris. Il meurt à Paris en 1960 et est inhumé dans le caveau de famille à Oloron-Sainte-Marie.
 
788d Cocteau à Supervielle prince des poètes
 
En 1960, Jules Supervielle reçoit la consécration avec le titre de Prince des poètes. Le dessin de Jean Cocteau ci-dessus, daté du 5 mai 1960, porte les mots de dédicace "Cher Prince, l’ami Jean Cocteau vous salue". Je parle de lui, mais pour qui ne connaît pas, j’ai envie de citer ici l’un de ses poèmes. Pourquoi pas celui sur lequel je suis tombé à l’oral de ma licence, Les Chevaux du temps, tiré des Amis Inconnus, puisque je peux l'écrire de mémoire.
"Quand les chevaux du Temps s’arrêtent à ma porte
J’hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c’est de mon sang qu’ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant
Pendant que leurs longs traits m’emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu’une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu’il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu’un jour où viendrait l’attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer."
 
788e L'Homme de la Pampa, roman de Jules Supervielle
 
On parle de Supervielle poète, car c’est sa poésie qui l’a rendu célèbre, qui lui a valu le titre de Prince des poètes et la décoration de la Légion d’honneur, Débarcadères, Gravitations, etc., mais il a également écrit des romans de valeur, comme L’Homme de la Pampa, d’abord rédigé en espagnol, El hombre de la Pampa. Ses nouvelles (L’Enfant de la haute mer) ont également eu du succès. Et puis il a écrit des pièces de théâtre (Shéhérazade), de nombreux articles, il a traduit en français des auteurs hispano-américains.
 
788f lettre signée de Gaulle et adressée à Supervielle
 
Il ne s’agit que d’une petite exposition, intéressante certes, mais qui ne présente pas des masses de documents, ni des objets lui ayant appartenu, son cadre de vie, etc. Il y a des photos (je viens d’en montrer quelques unes), et aussi bon nombre de lettres de ses amis poètes s’adressant à lui amicalement. Il y a également cette lettre du président de la République Charles de Gaulle, datée du 5 décembre 1959 :
"Monsieur,
J’ai lu avec émotion les beaux poèmes dont vous m’avez fait hommage.
De cette attention et de l’agrément que j’ai pris à goûter votre talent, je vous remercie bien sincèrement.
Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus distingués et les meilleurs".
 
788g Jules Supervielle par Apel.Les Fenosa
 
Je n’ai pas l’intention de reprendre ma casquette de prof de français, je l’ai remisée voilà bientôt 33 ans, elle est toute mitée. Je voulais seulement évoquer cette exposition et le plaisir que j’ai eu à retrouver ce Jules Supervielle que j’aime bien, sans toutefois qu’il soit mon auteur préféré. Je termine donc cet article avec son buste de bronze par le grand sculpteur barcelonais Apel.Les Fenosa.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 12:56
787a1 Le Général de Gaulle
 
Boulevard Saint-Germain se trouve le Musée du Manuscrit dont j’avoue avoir découvert l’existence en parcourant les expositions de la semaine dans Pariscope. En effet, il est proposé de voir les messages secrets envoyés par le général de Gaulle durant la Seconde Guerre Mondiale. Exposition temporaire passionnante, qui en outre nous a amenés à visiter les collections permanentes, tout aussi passionnantes. Mais commençons par de Gaulle.
 
787a2 affiche proclamation du 18 juin 1940
 
À l’université de Reading, dans le Berkshire, à un peu moins de 70 kilomètres de Londres (sorry, 43 miles…), ville où Oscar Wilde a été huit mois en prison et où plus près de nous Jacqueline Bisset a vécu quelque temps, un Français du nom de Desseignet, marié à une Anglaise, enseignait le français. En 1940, cela faisait quatorze ans qu’il était arrivé là avec sa fille Marie-Thérèse alors âgée de quatorze ans. Elle en a donc à présent vingt-huit. De Gaulle demande au père d’être son représentant dans les comtés de Berkshire, Oxfordshire et Buckinghamshire.
 
787a3 Laissez-passer de Marie-Thérèse Desseignet
 
Marie-Thérèse, qui a appris la dactylo, effectuera, elle, le secrétariat du Général, à l’État-major, au n°4 de Carlton Gardens à Londres. Le 30 mai 1943, de Gaulle arrive à Alger et s’établit à la Villa des Glycines. Marie-Thérèse l’y accompagne. Après le Débarquement du 6 juin 1944, de Gaulle, lui, débarque à Courseulles le 14 juin. Avant de l’accompagner en France, Marie-Thérèse est allée prendre ses affaires à la Villa des Glycines et là elle trouve au fond d’un placard vide un vieux dossier contenant 313 messages secrets manuscrits que le général a rédigés entre 1940 et 1942, et qu’elle a ensuite dactylographiés et télégraphiés.
 
787a4 Le Général de Gaulle et Marie-Thérèse Desseignet
 
Deux fois, en 1945 puis en 1958, elle veut les rendre au Général, qui refuse, estimant que ces originaux "peuvent rester entre de bonnes mains". Il avait déjà recopié et gardé en sa possession le texte de ceux qu’il a l’intention de publier en annexe de ses Mémoires. L’exposition actuelle présente environ 200 de ces originaux.
 
787b1 message du général de Gaulle à Pléven, 2 juin 194
 
Il n’est évidemment pas question que je fasse ici une exposition n°2 de tous les documents. Je vais même me limiter à un tout petit nombre, parce que l’écriture du Général de Gaulle, presque réduite à un trait et pourtant relativement lisible dans les vitrines, devient indéchiffrable sur mes photos. Voir les originaux est émouvant, voir mes photos est, j’en suis conscient, d’un intérêt fort limité. Donc, à titre d’exemple sans plus, quelques messages. Celui-ci a été adressé à René Pleven le 2 juin 1941. Tout en haut, il est écrit d’une autre main, probablement Marie-Thérèse Desseignet, "Télégramme à chiffrer". Ayant fait de Pleven son représentant aux USA, il lui demande de mettre à leur disposition les bases d’Afrique Française Libre. "Afrique est désignée par la nature comme base principale d’action progression des États-Unis vers centres vitaux ennemis en Europe". Il ajoute "Débarquement possible matériel et ravitaillement par Douala et Pointe-Noire. Facile y installer ateliers montage avions".
 
787b2 message du général de Gaulle à René Cassin 03-07-
 
Autre message autographe, celui-ci a été adressé à René Cassin le 3 juillet 1941. Le Général souhaite affermir son pouvoir, accroître l’audience du Conseil de Défense de l’Empire, préparer la rénovation de la France après le guerre. Pour cela, il envisage de convoquer, dans quelques mois, un grand Congrès de la France Libre, auquel participeraient toutes les populations françaises de l’Empire. Il adresse à René Cassin ce message pour lui demander de réfléchir à l’organisation de ce congrès. Il adressera, dans le même sens, d’autres messages à d’Argenlieu, à Antoine, à Dejean, à Escarra. "Étant donné le rôle que joue maintenant la France Libre au point de vue national, au point de vue international et au point de vue de l’effort de guerre, je pense que le moment est venu d’élargir la base de notre autorité et de fournir à l’opinion de nos compagnons le moyen de s’exprimer et de se concerter".
 
787b3 message du Général de Gaulle à Catroux, 21 juillet
 
Le 21 juillet 1941, le monde devra encore attendre trois ans un grand événement, ma naissance ! Plus sérieusement, de Gaulle s’adresse au général Georges Catroux à Damas. De Gaulle l’avait fait Haut-Commissaire au Levant. Le 8 juin, les troupes de Vichy se battent au Levant contre les troupes alliées. Le 14 juillet, à Saint-Jean-d’Acre les Alliés signent l’armistice avec Vichy, sans autoriser Catroux à le signer. Or il est important de prévoir que les hommes de troupe et les officiers puissent choisir entre le rapatriement vers le Maréchal Pétain ou le ralliement au Général de Gaulle, et d’autre part il y a des armes saisies, et ainsi rien n’en revient à la France Libre. D’où ce "Télégramme à chiffrer". De Gaulle écrit "J’ai notifié ce matin oralement et par écrit à Littleton: 1° que nous refusions d’accepter la convention et le protocole et que nous nous réservions d’agir comme il nous semblera bon. 2° qu’en date du vingt-quatre juillet à midi la France Libre ne consentait plus à subordonner les troupes du Levant au commandement britannique en Orient". Puis, parce qu’il a toujours refusé le rapatriement des troupes du Gouvernement de Vichy, "En conséquence je vous prescris d’une part d’organiser immédiatement et de réaliser avec les troupes de Vichy des contacts directs en vue de leur ralliement […], enfin de prendre possession des armes et des matériels partout où vous en trouverez. […] Si les gens de Vichy quelque soit leur grade continuent à parader à Beyrouth, veuillez les faire immédiatement arrêter et reléguer".
 
787b4 copie télégramme du général de Gaulle à Schweitz
 
Une idée remarquable a fait dactylographier tous les messages, avec leurs ratures, leurs ajouts, les notes en marge, et réunir l’ensemble de ces textes dans un très épais cahier, en les classant dans l’ordre des vitrines. À l’entrée, on vous remet un exemplaire de ce cahier en échange d’un document d’identité à titre de caution, de sorte qu’il n’est pas besoin, devant chaque lettre, de rester à la déchiffrer. Ci-dessus, par exemple, photocopié dans le cahier, le texte d’un message au Docteur Schweitzer. Je ne le recopie pas ici, je crois ma photo lisible.
 
787b5 message du Général de Gaulle à Leclerc, 25 mars 19
 
Cette lettre est suffisamment brève pour que je puisse la transcrire intégralement, et suffisamment claire pour se passer d’explications. Une main différente, vraisemblablement celle de Marie-Thérèse, a ajouté une référence et une date "2546b – 25.3.42".
"Au HC [Haut Commandement] Brazzaville,
pour le général Leclerc (personnel du général de Gaulle).
Mon cher Général je vous ai nommé aujourd’hui par décret [ces deux mots ajoutés en interligne] commandant supérieur en Afrique Française Libre.
Je désire que vous rejoigniez votre nouveau poste et preniez vos fonctions immédiatement et sans délai.
Le général Serres est mis à la disposition du général Catroux.
Veuillez me [ce mot ajouté en interligne] proposer d’urgence votre successeur dans ce commandement des troupes du Tchad que vous avez si glorieusement exercé. Mes profondes amitiés.
Général de Gaulle".
 
787b6 L'amiral Muselier en mer devant Saint-Pierre et Mique
 
Je vais en rester là, parce qu’il serait beaucoup trop long, quoiqu’intéressant, d’évoquer l’amiral Muselier (ci-dessus en mer, devant Saint-Pierre et Miquelon), son engagement, la discorde, les suites, l’action, tout cela à travers des messages très significatifs. Mais un message isolé perd beaucoup de son intérêt et je ne peux tous les publier.
 
787c1 Bas-relief égyptien de la XIXe dynastie
 
787c2 Stèle représentant Osiris
 
Il reste encore beaucoup de temps avant la fermeture, alors pourquoi pas aller jeter un coup d’œil aux collections permanentes ? Et en fait, elles sont d’une telle richesse, tous ces autographes originaux de toutes époques sont si émouvants, que nous sommes loin de regretter notre visite. Elle s’imposait. Je commence avec ces deux "manuscrits" égyptiens gravés dans la pierre. Le bas-relief de la première photo, du temps de Ramsès II (Nouvel Empire, XIXe dynastie, 1290-1224 avant Jésus-Christ), représente un haut dignitaire en adoration devant les noms de Ramsès II inscrits en hiéroglyphes dans les deux formes oblongues en face de lui. Au-dessus de ces noms, des plumes de Maât (la Justice).
 
Beaucoup plus récente, l’autre pierre est située entre la fin de l’époque ptolémaïque (Cléopâtre, dernière reine d’Égypte, descendante des Ptolémée, meurt en 30 avant Jésus-Christ) et l’époque romaine (les Romains, avec Octave, prennent le pouvoir en Égypte après le suicide de Cléopâtre). Deux momies, devant une table d’offrandes, se présentent au dieu Osiris. Les hiéroglyphes, en trois colonnes à gauche et quatre à droite, indiquent le nom d’Osiris et les deux noms des momies, Payef Tchaou Khonsou et Titagir. Sous les deux traits qui figurent le sol en-dessous des pieds des personnages, deux lignes de texte répètent ces noms, rédigées en démotique (état de la langue égyptienne tardive, et écriture hiéroglyphique simplifiée. Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes anciens grâce à la pierre de Rosette rédigée en grec ancien, en démotique et en hiéroglyphes).
 
787d1 Charte au sceau de Jean le Bon, 1368
 
Quittons les pierres gravées, l’épigraphie, et venons-en aux manuscrits au sens propre. Il y a dans ce musée des écrits de chefs d’états. Ici, cette charte sur parchemin porte le sceau de cire rouge de Jean le Bon et elle est datée de Paris, le 3 mai 1368.
 
787d2 Lettre de François Ier à Charles Quint
 
787d3 Lettre en espagnol de Charles Quint
 
Je présente ici deux rivaux, deux ennemis, le roi de France François Premier et l’Empereur du Saint-Empire Romain Germanique et roi d’Espagne Charles Quint. Dans sa lettre adressée à Charles Quint, François 1er manifeste son amitié à son destinataire –on est après 1544 et la trêve de Crépy-en-Laonnois. Au contraire, quand Charles Quint écrit, en espagnol (lui qui, roi d’Espagne, ne parlera jamais correctement cette langue, prononciation, accent et grammaire) à un correspondant dont on sait seulement que c’est un duc, on est le 30 juin 1537. Or en 1536, François Premier, craignant son puissant rival, a fait le choix de s’allier à Soliman le Magnifique, sultan de l’Empire Ottoman. À cette époque, quoique ne parvenant jamais à faire front commun et restant désireux de protéger leurs intérêts commerciaux, tous les états d’Europe s’accordaient sur l’idée de reconquérir Constantinople, siège de l’Empire byzantin, donc chrétien, prise en 1453 par les Turcs qui maintenant mettent la main sur les Balkans et vont jusqu’à menacer Vienne. Le roi de France est considéré comme un traître, qui s’allie avec les Musulmans, accueille leur flotte à Marseille, et prépare avec eux une attaque des côtes d’Espagne. Tout cela est détaillé et expliqué de façon passionnante dans Le Turban et la stambouline, de Jean-François Solnon (éditions Perrin) que m’avait conseillé de lire notre ami Pierre (connu grâce à mon blog, et rencontré à Rome puis à Olympie). Dans la présente lettre, Charles Quint écrit que François Premier "s’est allié au Turc pour envahir la chrétienté et plus particulièrement [s]es royaumes".
 
787d4 Lettre de Catherine II de Russie
 
La tsarine Catherine II, "Impératrice et autocrate de toutes les Russies", écrit le 24 février 1796, de Saint-Pétersbourg, à Ferdinand Premier, fils de Charles III d’Espagne et de Marie-Amélie de Saxe, roi des Deux-Siciles, pour lui annoncer le mariage, le 26, de son petit-fils Constantin Pavlovitch avec Ana Feodorovna. Sa lettre, bien sûr, est en russe, langue de l’État, quoiqu’elle pratique parfaitement le français (on sait ses longs entretiens, philosophiques et politiques, en tête à tête avec Diderot dont l’impératrice a écrit un jour "Votre Diderot est un homme extraordinaire ; je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires ; j’ai été obligée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l’abri de sa gesticulation."). "Faisant part de cet heureux événement pour nous et pour notre empire, nous pensons assurément que Sa Majesté Royale, considérant son amitié pour nous, apprendra avec joie la nouvelle".
 
787d5 Manuscrit de Louis XVI
 
Je reviens un peu en arrière. Lors de la lettre de Catherine II, il y avait trois ans que Louis XVI avait été décapité. La "Déclaration à tous les Français" ci-dessus, écrite et signée de sa main, est datée du 20 juin 1791. Le roi, encore en place mais privé de presque tous les pouvoirs, écrit "Que reste-t-il au Roy autre chose que le vain simulacre de la royauté ?" Il s’agit d’une sorte de testament politique, officiel et paraphé à chaque page par Alexandre de Beauharnais, en tant que président de l’Assemblée Constituante. Or précisément ce 20 juin 1791, le roi va s’enfuir pour tenter de gagner l’Autriche dans le but de reconquérir son royaume et, reconnu à Varennes le 21 et ramené à Paris il perdra même ce simulacre de la royauté et c’est en grande partie sa fuite, considérée comme trahison à l’encontre de sa patrie, qui décidera de sa condamnation à la guillotine.
 
787d6 Notes et dessins de Napoléon à Sainte-Hélène
 
La Révolution est passée, le Premier Empire aussi, et Napoléon, empereur déchu, est relégué à Sainte-Hélène. Sur le Northumberland, navire qui l’emmenait vers l’île où il passera ses dernières années, il avait demandé au comte de Las Cases, qui l’accompagnait et sera son mémorialiste, de lui enseigner l’anglais. En effet, longtemps émigré à Londres lors de la Révolution puis de la Première Restauration, ce dernier parle parfaitement l’anglais. Installé à Longwood House, Napoléon poursuivra cette étude en élève consciencieux et parviendra à un niveau correct… sans plus (il écrit par exemple "runned / courru", avec de plus la faute d’orthographe en français, attribuant deux R au verbe courir, ou encore "Comment se portoient-ils / How do they do"). Les cahiers de l’empereur, autographes, comportent des dessins de places fortes et des mots ou des phrases en anglais et en français.
 
787e Lettre du capitaine Dreyfus
 
Ici, il ne s’agit plus d’un chef d’état. La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième ont été secoués par l’Affaire Dreyfus, une affaire si retentissante que les antidreyfusards, antisémites, ont sans aucun doute gardée en mémoire, dans leur tête ou dans celle de leurs enfants, lors des lois sur les Juifs du Gouvernement de Vichy. Le conseil de guerre de Rennes, sur la foi de documents falsifiés, avait dégradé le capitaine Alfred Dreyfus et l'avait condamné pour traîtrise. Mais la vérité une fois découverte, la Cour de Cassation casse cet arrêt le 12 juillet 1906 et la presse doit publier la décision qui réhabilite Dreyfus. Mais l’Action Française ne publie rien. Dans la lettre autographe ci-dessus, le capitaine Dreyfus (je lui donne son grade, puisqu’il l’a officiellement et légitimement récupéré) déclare : "Si, donc, comme il est certain d’après les déclarations du journal, mes lettres ne sont pas insérées jusqu’à lundi prochain, dernier délai, dans l’Action Française, je remettrai le même jour un projet d’assignation de ce journal devant le Tribunal Correctionnel pour refus d’insertion". Cela est bien normal. Il a été traîné dans la boue, il en va de son honneur. Le journal avait publié des accusations fausses, avec de fausses preuves. Il convient de le contraindre à respecter le droit de réponse.
 
787f1 Brouillon d'une lettre de Champollion
 
Le musée propose des manuscrits de savants. Puisque j’ai commencé par deux pierres gravées égyptiennes et que j’ai évoqué la pierre de Rosette, voici le brouillon d’une lettre que Champollion destine à la Garde Nationale le 21 septembre 1830. Suite aux Journées de Juillet, tout homme peut se voir appelé à intégrer la milice, sauf les fonctionnaires publics. Telle est la raison de la lettre ci-dessus, dans laquelle Champollion rappelle que depuis 1826 il est "conservateur du musée des antiques du Louvre et professeur de langue et d’Archéologie Égyptienne au même musée".
 
787f2 Document autographe de Darwin
 
"Botanical works continued on the existence of two forms of their reciprocate sexual relations…". Ainsi commence cette page qui fait partie de la liste des grandes publications effectuées par Darwin, et qu’il adresse en 1870, dans ce document autographe, à Armand de Quatrefages, membre de l’Académie des Sciences depuis 1852, dans le but de présenter sa propre candidature à cette prestigieuse institution. Ces travaux qui ont fait l’objet de publications scientifiques, Darwin les classe en General works, Geological works, Botanical works, Zoological works. Et en effet, Quatrefages et Milne-Edwards présenteront conjointement, en 1870, la candidature de Darwin. Refusée… Mais Darwin sera finalement admis comme membre associé en 1878.
 
787f3 Lettre autographe d'Heinrich Schliemann
 
Heinrich Schliemann, le découvreur du site de Troie, puis de celui de Mycènes (en diverses occasions j’ai abondamment parlé de lui, notamment à Mycènes et devant sa tombe au cimetière d’Athènes), adresse le 16 août 1889 cette lettre à Carl Schuchardt, conservateur du musée de Hanovre. Il va se rendre à Paris pour prendre part à un congrès d’anthropologie et d’archéologie dans le but de défendre ses recherches sur Troie et sur Mycènes. Mais là, lui qui s’est formé à l’archéologie de très haut niveau en autodidacte, très attaqué par des collègues passés par les voies traditionnelles et sans doute jaloux de ses découvertes exceptionnelles, il doit reconnaître des erreurs sur des problèmes de datation. J’ignore quels sont exactement ces erreurs, mais ce que je sais, à titre d’exemple, c’est qu’à Mycènes ce que l’on appelle le tombeau d’Agamemnon date d’environ 1600 avant Jésus-Christ, soit quatre siècles avant la Guerre de Troie, Agamemnon et les autres héros de l’épopée.
 
787f4 Lettre de Gustave Eiffel
 
Gustave Eiffel, pour l’Exposition Universelle de Paris en 1889, a construit la célèbre tour. L’exposition finie, il est question de la démolir. Pour sauver son œuvre (heureusement) il imagine de la rendre indispensable pour raisons scientifiques et militaires. Le troisième étage abrite ainsi une station d’astronomie et une autre de météorologie. Une antenne permet l’émission d’une radio ainsi que des communications par télégraphie sans fil. Pour ces raisons, l’accès du dernier étage n’est pas public. Sa lettre, datée du 4 juillet 1889, est adressée à une dame Mangin, Banque de France, Paris.
"Madame,
Je regrette bien vivement de ne pouvoir vous donner l’autorisation écrite que vous me demandez par votre lettre du 27 juin, mais l’étage supérieur de la Tour est exclusivement réservé à des observations scientifiques et militaires ; en dehors de celles-ci l’accès de la plate-forme ne peut se faire qu’avec moi ou avec mon gendre M. Salles.
L’un de nous deux aura donc le plaisir de vous y accompagner un de ces matins si vous pouvez vous trouver à la Tour vers 9h1/2 du matin au pavillon de la Société de la Tour, en face de celui de la Cie du Gaz, près de la pile Nord de la Tour.
Veuillez agréer, Madame, l’assurance de mes sentiments distingués".
 
787f5 Manuscrit d'Albert Einstein
 
Cette page de calculs a été écrite de la main d’Albert Einstein, à Princeton, entre 1941 et 1945. Ceux qui n’ont de lui que le souvenir de la photo célèbre où il fait des grimaces se rendront vite compte qu’ici, il n’y a pas de quoi rire. J’ai compris la lettre d’Eiffel ou celle de Dreyfus, mais que l’on ne me demande pas, ici, d’expliquer de quoi il s’agit…
 
787f6 Lettre de Sigmund Freud
 
La langue allemande m’étant aussi impénétrable que les calculs d’Einstein, je n’ai pu dire que des généralités, tout à l’heure, de la lettre de Schliemann, en dehors des quelques mots d’explication que prodigue le musée. Ici, c’est Sigmund Freud qui écrit de Vienne, en Autriche, le 8 juin 1924, à Otto Juljewitsch Schmidt, professeur à l’université Lomonossov de Moscou et directeur des éditions d’État (à cette époque, c’est l’URSS). "Je suis naturellement prêt à autoriser sans restriction la traduction en russe de L’Interprétation des rêves que vous avez publiée et j’ai prié l’éditeur Deuticke d’interrompre les négociations dans un autre sens", cite la notice du musée.
 
787g1 Lettre du Bernin (Bernini) datée 3 mars 1635
 
Le baldaquin de bronze de la basilique Saint Pierre de Rome, la triple colonnade de la place Saint Pierre, l’église Sant’Andrea del Quirinale, la restauration de Santa Maria del Popolo, la fontaine des Quatre Fleuves sur la piazza Navona, la fontaine du Triton sur la piazza Barberini, l’Extase de Sainte Thérèse dans l’église Santa Maria della Vittoria, telles sont quelques unes des œuvres de l’architecte et sculpteur Gian Lorenzo Bernini, en français Le Bernin, parmi toutes celles que nous avons vues à Rome (et que j’ai commentées dans ce blog). Je ne cite que celles qui me reviennent spontanément en mémoire. Son bienfaiteur, son mécène, c’est le pape Urbain VIII Barberini (tiens, j’aurais pu aussi citer son buste au Musée du Vatican et son tombeau dans la basilique). Urbain VIII est mort, les commandes officielles au Bernin ont diminué. Dans cette lettre du 3 mars 1635 il évoque ce pape pour lequel il a beaucoup travaillé.
 
787g2 Lettre d'Utrillo à Paul Pétridès, 1941
 
Puisque nous venons de parler d’un artiste, ouvrons une nouvelle série. Datée du "Vésinet (Seine-et-Oise), juin 1941", cette lettre de Maurice Utrillo ornée d’un dessin est adressée à Paul Pétridès, son marchand d’art.
"Mon cher Pétridès,
De retour de l’exposition du Palais de Tokio (sic) ma chère femme ma bonne Lucie toujours si dévouée à mon Art, me dit que ma toile exposée (représentant le Sacré-Cœur de Montmartre), est fort bien placée et a été fort appréciée par les nombreux visiteurs.
J’en remercie les organisateurs.
Croyez, mon cher Pétridès, à l’assurance de mes sentiments d’amitié".
 
787g3 Dessin de Mérimée avec sous-titre en russe
 
Prosper Mérimée, l’auteur de la nouvelle Carmen qui a inspiré l’opéra le plus représenté dans le monde, et aussi de la Vénus d’Ille, Mateo Falcone, Colomba, est connu en tant qu’auteur de nouvelles, mais aussi en tant qu’inspecteur des monuments historiques, titre auquel il établit le répertoire des monuments dont l’architecture est remarquable. Mais il n’est pas connu pour ses dessins. Russophile et russophone, traducteur de Gogol et de Pouchkine, il s’efforce de diffuser en France la culture russe. Ici, Marius Petipa ayant fondé à Saint-Pétersbourg une école russe de ballet, Mérimée a réalisé ce dessin pour promouvoir chez nous la danse classique de Russie. Au bas de l’esquisse, à gauche, on discerne difficilement sa signature, mais en gros caractères d’écriture cyrillique il a écrit Galevskaïa Krasavitsa, c'est-à-dire La Beauté Galevskaïa.
 
787h1 Correction d'épreuve d'un poème de Baudelaire
 
Ceci est la correction de la main de Baudelaire, vers 1862, de l’épreuve envoyée par l’éditeur de son poème Les Petites vieilles. Il s’agit ici de l’intégration dans la réédition des Fleurs du mal de ce poème qui a déjà été publié séparément dans la Revue Contemporaine du 15 septembre 1859.
 
787h2 Stendhal, manuscrit de Rome, Naples et Florence
 
Cette page pleine de ratures est le début d’une préface jamais publiée de Rome, Naples et Florence, ce livre de Stendhal dont j’ai si souvent cité des extraits dans mon blog au sujet de nos visites en Italie. Ce manuscrit date d’avril – août 1824.
 
787h3 Préface du Soulier de satin, de Claudel
 
Beaucoup plus propre et non raturé, ceci est le manuscrit autographe par Paul Claudel de la préface du Soulier de satin (30 novembre 1924). En réalité, quoiqu’autographe, je pense que ce texte est une mise au propre.
 
787h4a Saint-Exupéry, manuscrit de Terre des hommes
 
787h4b Dessins de Saint-Exupéry
 
Ces deux photos se rapportent à des œuvres d’Antoine de Saint-Exupéry. La première montre le manuscrit, rédigé en janvier 1936, du chapitre Au centre du désert, du roman Terre des hommes. Dans ces 57 pages, il raconte son accident dans le désert de Libye, fin décembre 1935, survenu au cours de son raid de Paris à Saigon, et sa longue marche dans le désert. L’autre photo montre une page d’un carnet de dessins réalisés lors d’un stage de pilotage au Maroc en 1921, qu’il a intitulé Les Copains. Ici, il écrit "3 croquis de salle de police. Les uns rêvent, les autres dorment. Mais que la nuit est longue! (Hélas : des pilotes)". Au-dessus de chacun des pilotes punis de salle de police, il inscrit le motif de la sanction : "A viré trop près du sol", "A atterri vent de côté", "A coupé la piste à moins de 500m. de hauteur".
 
787h5 Poème et dessins de Max Jacob
 
Max Jacob a composé ici deux versions du même poème. Il a intitulé la version du haut, celle qui est toute pleine de ratures, St. Benoît Labre. Puis il avait repris le titre pour la deuxième version, l’a rayé et remplacé par Verlaine. Les deux dessins d’hommes sont aussi de sa main. Le musée suppose qu’il peut s’agir d’Adam. Et en effet, le poème commence par "La pluie une nuit entière / Ce nous vaut ta faute Adam". Et la faute d’Adam est reprise à la fin. Mais, personnellement, je ne vois rien dans ces dessins qui évoque Adam, et je me demande s’il ne s’agit pas de dessins réalisés sans sujet, en cherchant l’inspiration.
 
787h6 Manuscrit de Sartre intitulé Baudelaire
 
Cette page bien remplie et bien propre est due à Jean-Paul Sartre (1945-1946). C’est le manuscrit d’un essai intitulé Baudelaire, destiné à démontrer que Baudelaire a raté sa vie et n’a jamais fait usage de sa liberté.
 
787i Manuscrit musical de Verdi
 
Des manuscrits, ce ne sont pas que des textes ou des dessins. Les musiciens ont aussi tracé à la main les notes de leurs compositions sur des portées. Nous voyons ici, daté de Naples le 20 avril 1858, une partition autographe de Giuseppe Verdi, signée par lui, comportant seize mesures du Trouvère.
 
J’arrêterai là ma présentation de ce passionnant musée, si riche. Avant de poser le point final, je dois quand même me confesser. Mon choix des manuscrits présentés n’a pas été complètement libre. Par exemple, j’adore Verdi, mais Beethoven ou Mozart auraient mérité de figurer à ses côtés ou même à sa place. Pêle-mêle je peux citer Chopin, Liszt, Tchaïkovski, Verlaine, Nerval, Musset, Dostoïevski, Tolstoï, Marguerite Yourcenar, Vasari, Véronèse, Renoir, Pierre et Marie Curie, Henri Becquerel, et tant d’autres. J’ai pris ces documents en photo. Mais l’éclairage, les reflets sur les vitres, la position des documents, tout cela fait que, si les photos que je présente ne sont pas bien belles, beaucoup d’autres sont tellement pires que j’ai dû les éliminer de ma sélection. À défaut d’obtenir les autorisations nécessaires pour sortir les documents des vitrines, de les éclairer uniformément, suffisamment mais pas trop violemment, il m’aurait fallu, au moins, être un meilleur photographe. J’espère quand même avoir donné à quelques personnes l’envie d’y aller voir de plus près…
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 14:52
786a Enfants attentifs au musée Guimet, Paris
 
Aujourd’hui, nous avons eu la joie de déjeuner avec mes cousins Michel et Noëlle. C’était au restaurant du musée Guimet, et Michel nous a offert des entrées dans ce musée d’arts asiatiques. Fabuleux. Nous y avons passé tout l’après-midi, et après plusieurs heures de visite nous sommes loin d’avoir tout vu. Il suffit, d’ailleurs, de voir l’attention de ces enfants pour se rendre compte du plaisir que peut procurer ce musée. Rencontre-t-on souvent des classes aussi sages et attentives ?
 
Cela dit, si l’on s’en met plein les yeux avec des œuvres d’art remarquables, en revanche si on lit les légendes pour comprendre plus avant ce que l’on voit, il faut s’accrocher lorsque l’on n’est pas spécialiste, ou très cultivé dans ces civilisations. Exemple (pris sur une image que je montre un peu plus loin) : "Bô Tát Quan Thê Âm (Bodhisattva Avalokitesvara). Vietnam, XVIIIe siècle. Bois laqué polychrome et doré". Pays, date et matière sont clairs. La représentation, vu ma culture très défaillante, m’a demandé quelques recherches… Recherches impossibles à effectuer pour les milliers d’objets présentés. Alors, que ceux qui sont comme moi se contentent de la beauté des œuvres présentées et de mes maigres explications. Les autres, bienheureux informés, se délecteront encore plus.
 
Comment sélectionner celles de mes 498 photos que je vais montrer, voilà quel a été mon premier problème. Comment me limiter, quand tant de splendeurs m’ont ébloui, c’est mon second problème. Comment organiser le tout, troisième problème. J’ai opté pour une présentation par pays, pays de la péninsule indochinoise avec le Cambodge, le Vietnam à l’est, la Thaïlande au nord, puis vers le nord Chine, Corée, Japon, et je repars vers l’Indonésie, l’Inde, le Pakistan et l’Afghanistan. Au sein de chaque pays, du plus ancien au plus récent. C’est arbitraire, et d’autant plus même qu’au sein d’un pays aussi vaste que la Chine, qui de plus a constitué divers empires dans le passé, l’ordre chronologique me fait un peu zigzaguer dans les diverses régions.
 
786b1 Musée Guimet, divinité masculine (Cambodge)
 
Commençons. Cette belle statue cambodgienne en grès du deuxième quart du 10ème siècle est, me dit-on, du style de Koh Ker (ancienne ville khmère, capitale du Cambodge de 928 à 944).
 
786b2 Musée Guimet, fronton de grès (Cambodge, vers 967)
 
Sculpté vers 967, ce fronton en grès est cambodgien, style de Banteay Srei (temple khmer à 20 kilomètres d’Angkor). Ici, le musée ajoute une explication très intéressante. Je le cite textuellement, en ajoutant entre crochets quelques explications. "Au tympan les asura [esprits démoniaques] Sunda et Upasunda se disputent l’apsaras [très belle nymphe céleste] Tilottama. Cet épisode du livre I du Mahabharata [grand poème épique hindou en langue sanscrite. Cela, je connaissais parce qu’en philologie classique, on remonte à l’indo-européen en comparant entre autres grec, latin, sanscrit] a été figuré dans un grand souci de fidélité au texte : "Sunda prit dans sa main la main droite de la nymphe aux charmants sourcils [difficile de les apprécier sur ma photo]. Upasunda prit Tilottama par la main gauche. ‘Elle sera ma femme car je suis ton aîné’, dit Sunda. ‘En ce cas, elle sera ta belle-fille, répliqua Upasunda, car elle sera ma femme’. À cause d’elle, ils s’étaient armés de massues épouvantables. Égarés par l’amour que cette nymphe leur avait inspiré, ils lèvent à la fois ces deux terribles massues. ‘À moi le premier coup’, s’écrie l’un. ‘À moi le premier coup’, dit l’autre. Ils se frappent mutuellement, et les deux effroyables asura tombent sur le sol de la terre, assommés l’un par la massue de l’autre, et les membres inondés de sang, comme deux soleils tombés du ciel". Traduction Hippolyte Fauche, 1864". Je suis content pour cette séduisante Tilottama qu’elle ne soit pas tombée entre les pattes de l’un de ces deux violents prétendants, elle aurait sûrement été malheureuse avec de telles brutes.
 
786b3 Musée Guimet, divinités du Cambodge (10e-11e s.)
 
J’ai coupé, du côté droit, cette longue frise cambodgienne en grès montrant neuf divinités, elles auraient été trop petites pour être visibles. C’est un grès de la fin du 10ème siècle ou du début du 11ème. Ce sont, de gauche à droite, Surya (le Soleil) sur un char tiré par deux chevaux, Candra (la Lune) assise sur un piédestal et Yama (juge des morts et gardien du sud), sur un buffle.
 
786b4 Musée Guimet, monument Vishnuite (Cambodge, 12e s.)
 
Nous sommes toujours au Cambodge, et cette stèle est située dans les trois premiers quarts du douzième siècle. J’ai effectué un montage pour montrer en plus gros plan, à droite, les innombrables petits personnages qui couvrent ce monument du culte de Vishnu. Cette divinité a la seconde place dans la trinité hindoue, Brahma est le créateur de l’univers, Vishnu le protège et Shiva le détruit.
 
786b5 Musée Guimet, Ganesha (Cambodge, 12e-13e s.)
 
Ce dieu cambodgien, toujours représenté comme un gros homme à tête d’éléphant, est Ganesha. C’est le fils de Shiva. Ici je recopie Wikipédia: il est "le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir. C’est le dieu qui lève les obstacles des illusions et de l’ignorance". La sculpture est en grès et date de la fin du douzième siècle ou du début du treizième. Son style est celui du Bayon, temple central d’Angkor.
 
786b6 Musée Guimet, Asura (Cambodge, 12e-13e s.)
 
Avant de quitter le Cambodge, voyons cette tête, même matière, même époque, même style que Ganesha ci-dessus. Elle représente un asura (nous avons vu tout à l’heure que les asura sont des esprits démoniaques).
 
786c1 Musée Guimet, ferme fortifiée (Vietnam, 1e-3e s.)
 
À présent, nous allons nous attarder un peu au Vietnam. Cette ferme fortifiée en terre cuite est un modèle funéraire, situé entre le premier et le troisième siècle.
 
786c2 Musée Guimet, étui couvre-linga (Vietnam, 8e s.)
 
Du huitième siècle est cet étui vietnamien en argent. Le linga est une pierre de forme phallique, aspect le plus sacré de Shiva, parce qu’il en fait le dieu supérieur, force de création grâce au phallus, force destructrice par son rôle dans la trinité. Les linga peuvent être de toutes dimensions, depuis la taille de grosses bornes dressées jusqu’à un petit galet. Lorsqu’ils sont de taille assez réduite, il est fréquent qu’ils aient été à la fois protégés et magnifiés dans des étuis précieux comme celui-ci, qui était en effet un couvre-linga.
 
786c3 Musée Guimet, Vishnou Garudasana (Vietnam 8e-9e s.)
 
Ce Vishnu vietnamien en grès est du huitième ou du neuvième siècle, avec une polychromie plus tardive. On le dit Vishnu Garudasana, c’est-à-dire monté sur Garuda, cet aigle mythique que l’on voit ici. Nous avons vu tout à l’heure Surya, le Soleil, eh bien Garuda est le frère d’Aruna, conducteur du char de Surya. Garuda, divinité du ciel, est l’ennemi de Naga, serpent fabuleux de la terre et de la mer, mais ils représentent deux incarnations de Vishnu par lesquelles ils se réconcilient dans l’unité de l’univers.
 
786c4 Musée Guimet, Dvarapala (Vietnam, 9e-10e s.)
 
Grès vietnamien fin neuvième ou début dixième siècle représentant un dvarapala. C’est tout ce que dit la notice. Mais je me suis instruit en consultant Wikipédia, un dvarapala est une divinité gardienne des portes de temples ou de monastères. Je m’explique mieux son aspect repoussant.
 
786c5 Musée Guimet, verseuse à ablutions (Vietnam, 16e s.
 
Cet éléphant du seizième siècle, qui est une verseuse à ablutions, vient du Nord Vietnam. Il est fait de grès et d’émaux colorés.
 
786c6 Musée Guimet, Bodhisattva Avalokiteshvara (Vietnam 1
 
C’est à cette statue vietnamienne en bois laqué polychrome et doré à huit bras que s’applique la légende quelque peu absconse que je citais en introduction. La première partie, Bo Tat Quan Thê Âm, est le nom donné en vietnamien au bodhisattva Avalokiteshvara. Un bodhisattva (mot sanscrit) est une personne qui s’est engagée à suivre la voie et le modèle de Bouddha, qui se soumet à une discipline précisément définie et progresse vers le Bouddha. Le bodhisattva Avalokiteshvara, dont le nom signifie "le seigneur qui observe", est l’un des plus vénérés dans tout le monde bouddhique. Au Tibet, le Dalaï lama est considéré comme l’une de ses émanations. C’est une divinité secourable.
 
786c7 Musée Guimet, roue de la Loi (Thaïlande, 8e ou8e s.
 
786c8 Musée Guimet, roue de la Loi (Thaïlande, 8e ou8e s.
 
C’est de Thaïlande que nous vient cette roue de la Loi du huitième ou du neuvième siècle. C’est le Dharmacakra. En sanscrit, cakram signifie la roue (cf. en grec kyklos, d’où le français cycle, bicyclette, etc., les voyelles indo-européennes évoluant généralement vers A en sanscrit, et les sons L et R étant très voisins, comme on le voit en portugais, branco = blanc ou obrigado = merci, "je vous suis obligé"), c’est donc la roue du dharma, qui est la loi naturelle, ou établie par les coutumes, ou fixée par le droit.
 
786d1a Musée Guimet, tripode de bronze (Chine, 10e s. avt
 
786d1b Olympie, chaudron de bronze du 8e siècle
 
Nous abordons la Chine par le nord au dixième siècle avant Jésus-Christ avec ce chaudron de bronze (première photo). C’est ce que l’on appelle un chaudron ding, un type tripode circulaire, ou à quatre pieds rectangulaire, avec deux poignées opposées et souvent (mais pas ici) un couvercle. Le style de celui-ci est caractéristique d’une esthétique nouvelle mise en place par la dynastie des Zhou (1046-256 avant Jésus-Christ). Avant eux, les chaudrons étaient en céramique. Leur règne, au cours duquel l’usage du fer a été introduit, est considéré comme l’apogée de l’art chinois du bronze. Ma seconde photo, je l’avais prise le 22 avril 2011 à Olympie, en Grèce, et elle représente à titre de comparaison un chaudron tripode grec en bronze du huitième siècle avant Jésus-Christ (époque géométrique). C’est aussi entre le douzième et le onzième siècles que l’usage du fer est entré en Grèce. La Chine était un empire fermé, il est très probable qu’aucun navigateur occidental n’y a pénétré en ces temps-là, et cependant on retrouve dans ces deux civilisations une même évolution à des époques proches.
 
786d2 Musée Guimet, jade rituel, parure funéraire (Chine)
 
Ces disques de jade rituel, en Chine, avec usage de parure funéraire, ont une origine très ancienne. Sous la dynastie des Han (de 206 avant Jésus-Christ à 221 de notre ère) on les considérait comme des images du ciel.
 
786d3 Musée Guimet, buffle en bronze doré (Chine, 2e s. a
 
Ce buffle couché en bronze doré provient de Chine du nord et remonte au deuxième siècle avant Jésus-Christ.
 
786d4 Musée Guimet (Sichuan, Chine, 1er-3ème s.)
 
Ces chevaux en terre cuite rouge proviennent du Sichuan, en Chine centrale et remontent à la deuxième moitié du règne de la dynastie des Han, soit du premier au troisième siècles de notre ère. Pour sa beauté, pour sa puissance, le cheval est admiré comme un être quasiment surnaturel. Lorsqu’il n’est pas utilisé dans un but militaire, le cheval témoigne seulement de la richesse et de la catégorie sociale de son propriétaire. La pureté des lignes de ces pièces témoigne de l’accomplissement de l’art du Sichuan à cette époque.
 
786d5 Musée Guimet, génie gardien (Chine, 6e s.)
 
Nous avons déjà vu au Vietnam un Dvarapala, un être monstrueux qui garde les portes des temples et des monastères. Ici, en Chine du nord, nous voyons un gardien de tombe, un zhenmuyong, de la première moitié du sixième siècle. Il est en terre cuite moulée et conserve des traces de polychromie.
 
786d6 Musée Guimet, femme assise (Chine, 7e siècle)
 
Maintenant, nous abordons plusieurs figurines de terre cuite en provenance de Chine du nord et datant du septième siècle. Ici, une femme assise. Intéressante pour la position très naturelle et expressive, et pour son vêtement.
 
786d7 Musée Guimet, dame marchant, détail (Chine, 7e s.)
 
Cette terre cuite avec des rehauts polychromes est intitulée Dame marchant, mais comme le corps et la démarche ne m’ont pas paru particulièrement exceptionnels, je préfère en montrer le visage en gros plan.
 
786d8 Musée Guimet, deux musiciennes assises (Chine, 7e si
 
Il y a toute une collection de musiciennes assises. J’en choisis deux ici qui sont, paraît-il, caractéristiques de la dynastie Tang (608-907), mais toutes deux, comme les précédentes terres cuites, du septième siècle. La notice dit, pour celle de gauche, qu’elle est en terre cuite moulée et peinte sur engobe, tandis que celle de droite est en terre claire engobée et peinte. Rappelons que l’engobe est constituée d’argile fine que l’on délaye et que l’on applique en couche mince sur une pièce de terre cuite pour en polir la surface ou pour produite des effets décoratifs (car l'engobe peut être mêlée de colorant).
 
786d9 Musée Guimet, chameau et chamelier (Chine, 7e s.)
 
Chine du nord, milieu du septième siècle sous la dynastie Tang pour cette terre cuite polychrome représentant un chamelier monté sur son chameau.
 
786d10 Musée Guimet, un étranger (Chine, 7e-8e s.)
 
Un peu moins précisément datée (7ème, 8ème s.) est cette terre cuite moulée et peinte sur engobe, elle aussi de Chine du nord, et représentant un étranger.
 
786d11 Musée Guimet, joueuses de polo (Chine, 8e siècle)
 
C’est toujours la dynastie Tang qui règne sur la Chine du nord en cette première moitié du huitième siècle dont datent ces terres cuites rouges engobées et en polychromie qui représentent des joueuses de polo. Pas joueurs, joueuses. Je note que dans cette société, à la différence des sociétés occidentales, les femmes montent à cheval à califourchon (en Europe, au Moyen-Âge, une femme ne peut ouvrir les jambes et Jeanne d’Arc, au début du quinzième siècle encore, sera condamnée en partie pour s’être vêtue en homme) et s’adonnent librement à ce type de plaisir sportif qui exige une grande maîtrise de l’équitation. De plus, j’admire l’art de ces figurines.
 
786d12 Musée Guimet, peinture murale (Xinjiang, 8e siècle
 
Nous restons dans la première moitié du huitième siècle mais partons dans le Xinjiang, une région à l’extrême ouest de la Chine, constituant le Turkestan oriental. On me dit que ce fragment d’une peinture murale provient d’une représentation de la Terre pure du Bouddha. Autrefois, un roi riche et intelligent entra dans les ordres, pratiqua très longtemps et intensément le bouddhisme, et devint ainsi le Bouddha Amitabha, c’est-à-dire Lumière Infinie. L’univers du Bouddha Amitabha est celui d’un monde pur et vertueux, sans mal, ni souffrance, ni impuretés spirituelles ou matérielles, appelé la Terre pure du Bouddha.
 
786d13 Musée Guimet, plat à offrandes (Chine, 8e s.)
 
Ce plat à offrandes du huitième siècle nous ramène en Chine du nord. Il s’agit de terre cuite à glaçure trois couleurs sur engobe (la glaçure, cela ne me dit rien. Un coup d’œil au dictionnaire, c’est la même chose que l’émail. Ah bon, je comprends mieux), avec décor incisé.
 
786d14 Musée Guimet, parure funéraire (Chine, 10e-11e s.)
 
Cette maille métallique en fils d’argent avec casque et masque en bronze doré (Chine du nord, dixième ou onzième siècle) est prévue pour recouvrir le corps entier, mais plutôt que de montrer ma photo où l'on voit la maille entière, je préfère choisir celle-ci où l’on voit bien le détail de la réalisation. C’est, bien sûr, beaucoup trop fin pour remplacer une armure ou une cotte de mailles, le moindre coup d’épée passerait au travers. Non, c’est une parure funéraire.
 
786d15a Musée Guimet (Chine, 13e siècle)
 
786d15b Musée Guimet (Chine, 13e siècle)
 
Nous sommes ici dans la Chine des Song, au treizième siècle, où l’empire de cette dynastie s’étend sur presque tout l’est de la Chine actuelle, de Pékin au Vietnam, en passant par Nankin, Shanghai, Canton, Hongkong. Cette dynastie (960-1279) perdant ses territoires du nord en 1127, se replie un peu vers le sud, à Nankin. On distingue donc les Song du Nord (960-1127) possédant le nord et le sud, et les Song du Sud (1127-1279) ayant perdu des territoires. J’avoue avoir du mal, dans ces conditions, à comprendre comment cet objet, que l’on dit du treizième siècle, donc postérieur à 1200, trois-quarts de siècle après les Song du Nord, peut leur être rattaché… Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un coffret de faïence, mais un oreiller de grès à engobe blanc, avec un décor au brun de fer (le brun de fer s’obtient en chauffant de la limaille de fer jusqu’à ce qu’elle se réduise à l’état d’oxyde d’un rouge brun). Au treizième siècle, cette technique trouve son apogée avec deux ateliers particulièrement célèbres, celui des Zhang et celui des Wang. Notre oreiller, ici, porte le sceau de la famille Wang.
 
786d16 Musée Guimet, biscuit et décor barbotine (Chine, 1
 
Beaucoup plus récent est ce bol à couvercle puisqu’il date de la dynastie des Ming, et plus précisément de l’empereur Wanli (1572-1620, treizième empereur Ming). Il est en biscuit (cette porcelaine "deux fois cuite" est bien connue chez nous, on parle du "biscuit de Sèvres" et j’en ai tout appris de la technique en visitant, autrefois, une usine de porcelaine à Limoges), avec un décor à la barbotine (en relief) représentant, au sommet du couvercle, le lion bouddhique et, autour du corps, groupés par deux, les Huit Immortels du taoïsme. Selon Wikipédia, il s’agit d'un échantillon de différents personnages de la société (femme, vieillard, grand noble, militaire, infirme, redresseur de torts, mendiant, lettré) devenus immortels.
 
786e1 Musée Guimet, Avalokiteshvara à 1000 bras (Corée)
 
Quittons maintenant la Chine pour la Corée, Songju, temple de Tongbang-sa au dixième ou au onzième siècle. Nous avons vu précédemment le bodhisattva Avalokiteshvara de l’autre côté par rapport à la Chine, c'est-à-dire au Vietnam. Celui-ci, avec ses mille bras, est appelé Chonsu Kwanum posal. Cette statue est en fonte de fer dorée.
 
786e2 Musée Guimet, masques bois (Corée, 18e siècle)
 
Les deux masques coréens ci-dessus, en bois avec des rehauts de peinture et avec du tissu, sont du dix-huitième siècle. Celui de gauche représente la chamane (somu) et celui de droite est soit le jeune moine (sangwa), soit le jeune frère du noble (toryong).
 
786f1 Musée Guimet, Bouddha assis (Japon, 11e siècle)
 
Franchissons le bras de mer qui sépare la Corée du Japon, disons plutôt que nous quittons le pays du Matin Calme pour nous rendre au pays du Soleil Levant, c’est tellement plus joli. Japon, donc, et première moitié du onzième siècle (époque Heian 794-1185), pour ce grand bouddha assis, en bois avec des traces de laque et de dorure.
 
786f2 Musée Guimet, masque de nô (Japon, 17e-19e s.)
 
Nous avons vu des masques coréens, voici un masque japonais de (théâtre traditionnel japonais, en vers et avec épisodes dansés) en bois laqué et peint, que l’on situe entre 1603 et 1868. Il représente Hannya, le fantôme vengeur de femme jalouse.
 
786g Musée Guimet, art de Java Centre (8e-9e s.)
 
Nous voici en Indonésie. Plus précisément, cette sculpture appartient à l’art du centre de Java. Et date du huitième ou du neuvième siècle. Le personnage représenté pourrait être Agastya, un grand sage mythologique, mais le musée fait suivre son nom d’un point d’interrogation.
 
786h1 Musée Guimet, divinité de l'arbre (Inde, 10e-11e s.
 
Quel joli visage ! C’est celui de Shalabhanjika, la divinité de l’arbre. C’est un grès du Rajasthan, province du nord-ouest de l’Inde. Il date du 10ème – 11ème siècle.
 
786h2 Musée Guimet, Shiva Nataraja, seigneur de la danse
 
Du Tamil Nadu, autre province de l’Inde, au sud, dont le nom signifie Pays des Tamouls, ce dont on peut aisément conclure que c’est face au Sri Lanka (ex-Ceylan), provient ce Shiva Nataraja, Seigneur de la danse, du onzième siècle.
 
786h3 Musée Guimet, le dévot shivaïte (Inde, 12e-13e s.)
 
C’est de Sambadar, également au Tamil Nadu, que provient ce dévot shivaïte en bronze. Il est à dater du douzième ou du treizième siècle.
 
786h4 Musée Guimet, ivoire, décor de porte (Inde, 17e s.)
 
Encore plus tardif (dix-septième siècle) est ce panneau d’ivoire ayant servi de décoration de porte. Son origine est, également, au Tamil Nadu, au sud de l’Inde.
 
786i1 Musée Guimet, sceaux de stéatite (Pakistan 2500-190
 
Le musée présente, sous chacun de ces sceaux de stéatite, leur empreinte moderne. Ils viennent du Pakistan, civilisation de l’Indus, et sont extrêmement anciens, datés entre 2500 et 1900 avant Jésus-Christ. On y voit, de gauche à droite, un unicorne, un taureau et un éléphant.
 
786i2 Musée Guimet, le sommeil des femmes (Pakistan)
 
Le musée omet de dater ce panneau, d’indiquer la nature de la pierre, etc. Tout ce que je peux en dire, c’est que placé parmi des reliefs provenant de divers monastères du nord du Pakistan, près de la frontière afghane, il doit être lui aussi rattaché à cette région. Et son titre, seule et unique indication donnée, Le Sommeil des femmes.
 
786j1 Musée Guimet (Afghanistan, vers 2700 avt JC)
 
Franchissons la frontière, nous sommes en Afghanistan. Cette figurine de terre cuite représentant une vache ou autre bovidé remonte jusque vers 2700 avant Jésus-Christ. Elle est due aux fouilles de Mundigak, dans la province de Kandahar (1951-1958).
 
786j2 Musée Guimet, galère en verre soufflé (Afghanistan
 
Les deux pièces suivantes font partie du fabuleux "Trésor de Begrâm" découvert en 1937 dans cette ville située à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Kaboul, trésor dont bénéficie le musée Guimet. Il était temps, parce que de 1980 à 1989 les Soviétiques ont établi là une base, relayée désormais par la plus grande base aérienne américaine en Afghanistan. On a retrouvé toutes sortes d’objets d’artisanat en provenance de toutes les villes situées sur la Route de la Soie, de la Chine à Rome et aux autres grandes cités de l’Empire romain. Ci-dessus, un flacon en verre soufflé en forme de galère, du premier siècle après Jésus-Christ.
 
786j3 Musée Guimet, verre émaillé (Afghanistan, 1er s.)
 
Du Trésor de Begrâm également, et du premier siècle de notre ère, ce gobelet en verre émaillé à décor peint représente une scène que nous connaissons bien pour l’avoir vue un peu partout dans notre visite de la Grèce et de la Grande Grèce (Naples, Pæstum, Matala, Gortyne…), c’est l’enlèvement d’Europe par Zeus qui a pris la forme d’un taureau.
 
786j4 Musée Guimet, le paradis de Maitreya (Afghanistan)
 
Le monastère de Shotorak, en Afghanistan, recelait cette frise de schiste du deuxième ou troisième siècle représentant le paradis de Maitreya, considéré comme le bodhisattva de l’avenir. En effet, l’avenir verra l’avènement de Maitreya, dont le nom en sanscrit signifie le bienveillant, comme nouveau Bouddha lorsqu’aura disparu l’enseignement du Bouddha actuel. Plusieurs courants bouddhiques y croient et l’attendent.
 
786j5 Musée Guimet, vie de Bouddha (Ajghanistan, 3e-4e s.)
 
Ce bas-relief de calcaire portant des traces de polychromie provient du monastère de Chakhil-i-Ghoundi, sur le site de Hadda en Afghanistan. Il date du troisième ou du quatrième siècle et présente des épisodes de la vie de Bouddha. En bas c’est une scène de prédication, et en haut l’aumône de la poignée de poussière. Encore une lacune de ma culture, il m’a fallu rechercher ce qu’est cet épisode. Cela a été difficile, car peu en parlent. Il existe une légende malienne, mais ce n’est pas bouddhique. Finalement, c’est un livre sur la vie du Bouddha qui m’a éclairé. Je cite "Le Bouddha reprit ensuite sa vie errante. Il allait de village en village […]. Un singe vint lui présenter un bol de miel. Le Bouddha ayant accepté d'un cœur touché cette offrande. Le singe fait une telle gambade qu'il se tue et renaît aussitôt dans le corps d'un saint. N'ayant rien d'autre à donner, un enfant pauvre tendit au Bouddha une poignée de poussière. Il mérite ainsi de reparaître sur la terre en la personne du grand roi hindou : Asoka".
 
786j6 Musée Guimet, Bodhisattva, ascète (Afghanistan, 3e-
 
Ces deux têtes de stuc, de la même époque que le bas-relief précédent, et de Tapa-Kalan, un autre monastère du même site de Hadda, sont des représentations, à gauche de la déesse de la cité, à droite d’un bodhisattva ou d’un ascète. Je n’aurais pas été étonné si, dans un autre cadre, on m’avait dit qu’il s’agissait d’une tête de Christ d’une cathédrale gothique. Je suis heureux que ma démarche géographique et chronologique me fasse terminer par ces deux sculptures parce que je les aime beaucoup.
 
Quoique les arts orientaux soient, pour la plupart d’entre nous, moins connus que ceux de notre vieille Europe, et que les cultures, religions, philosophies asiatiques nous soient souvent plus obscures que celles qui sont issues des Antiquités grecque et romaine puis du christianisme, je pense qu’il y a dans ce musée des œuvres innombrables dont la beauté est si grande qu’elles touchent profondément même le plus novice. J’espère que cette petite présentation donnera à ceux qui n’y auraient pas songé l’envie de se rendre au musée Guimet…
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 12:43
Athènes, Paris, Varsovie, Grodno. Séjour à Grodno chez le père de Natacha. Puis Grodno, Varsovie, Paris. Et séjour à Paris. C’est ce séjour à Paris, plus long, que je vais évoquer aujourd’hui. Il a commencé avec des circonstances bien tristes qui nous ont fait faire un aller et retour au cimetière de Nantes dans la journée. Je préfère ne pas en parler. Mais ensuite, nous avons vu à Paris plusieurs expositions et musées qui seront, par ailleurs, l’objet d’articles séparés.
 
Comment parler de Paris ? C’est ma ville de naissance, dans laquelle ou près de laquelle j’ai passé la plus grande partie de ma vie. Nulle envie de parler de la Tour Eiffel, de l’Arc de Triomphe, des Champs-Élysées, de Montmartre. C’est soit pour les touristes, qu’ils soient français ou étrangers, soit pour être l’objet d’une étude approfondie que je n’ai pas faite. Nous n’étions pas là pour cela. Alors je vais aborder notre séjour sous un autre angle.
 
785a1 hôtelde ville de Melun
 
785a2 Pasteur à Melun
 
Et d’abord, ce n’est pas Paris. Mes deux dernières années professionnelles, je les ai passées à Melun, et après vingt-six mois d’absence il me fallait faire un tour à la banque où j’ai mon compte. Je suis aussi allé à mon ancien lycée voir Mesdames Couppé et Magarelli, les secrétaires avec qui j’ai pu travailler avec plaisir grâce à leur gentillesse et de façon positive grâce à leur efficacité, ainsi que la famille Pierlot, les agents d’accueil, si sympa, qui m’ont rendu et me rendent encore mille services. Traversant Melun à pied de la banque au lycée, j’en ai profité pour prendre cette photo de l’hôtel de ville de Melun, et de cette plaque qui y est apposée. Parmi les nombreuses découvertes effectuées par Pasteur et son équipe en matière de vaccination, il y a celle qui concerne le vaccin contre la maladie du charbon sur les ovins. On parle souvent, à ce sujet, des premières expériences effectuées à Pouilly-le-Fort. Cette localité étant située sur la commune de Vert-Saint-Denis, tout près de Melun, où est établie la délégation départementale de la MGEN, ces expériences médicales étaient bien situées, mais j’ignorais que les moutons fussent adhérents de la Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale. Les enseignants, un peuple de moutons suivant fidèlement et aveuglément leur guide, le rêve des ministres de l’Éducation Nationale. Bref, l’expérience réussie à Pouilly-le-Fort a été confirmée par une autre ici, dans la cour de l’hôtel de ville, avec un tel succès que le vaccin a immédiatement été réclamé partout, en France et à l’étranger. Incapable de fabriquer tant de doses si rapidement, Pasteur a dû en confier la réalisation à une entreprise.
 
785b1 Paris, église Saint Séverin
 
785b2 Paris, église Saint Séverin
 
785b3 Paris, église Saint Séverin
 
785b4 Paris, église Saint Séverin
 
En fait de visites "touristiques" à Paris, je vais me limiter à bien peu de choses. Mais il est une église dont j’admire, entre autres, les colonnes torsadées, c’est Saint Séverin, avec aussi ses orgues monumentales ainsi que quelques sculptures et quelques peintures.
 
785b5 Paris, le canal Saint Martin
 
785b6 Paris, le canal Saint Martin
 
Autre lieu touristique, c’est ce canal Saint Martin. Généreusement, Jean-Roger, mon beau-frère, nous a prêté gratuitement pendant un mois et demi un petit appartement qu’il possède, idéalement situé à deux pas de cet endroit joli, calme, très provincial. Très plaisante promenade.
 
785c1 Montaigne, rue des Écoles à Paris
 
785c2 Paris, La Fontaine, Le Corbeau et le renard
 
Et puis je voudrais célébrer des personnages que je vénère. Comme Montaigne, dont la statue se trouve rue des Écoles, juste en face de la grande entrée de la Sorbonne (celle qui est généralement fermée, sauf pour les cérémonies officielles ou les conférences publiques). Et, bien sûr, c’est notre bon La Fontaine, avec ce corbeau devant ses pieds, un petit brie dans son bec, et ce renard qui s’adresse à lui du bas des marches. C’est en allant demander mon visa au consulat de Biélorussie que, traversant les jardins du Ranelagh dans le 16e arrondissement entre le métro La Muette et le boulevard Suchet, j’ai vu le fabuliste.
 
785c3 Monument à Mickiewicz par Bourdelle
 
785c4 Monument à Mickiewicz par Bourdelle
 
785c5 Monument à Mickiewicz par Bourdelle
 
Près de la place de l’Alma, et plus précisément entre le cours Albert Premier et la Seine, se dresse un grand monument en forme de colonne avec une statue à son sommet. Je dois avouer qu’ici je triche un peu, car les photos ci-dessus je ne les ai pas prises lors de ce séjour (d’ailleurs, les feuilles des arbres me démentiraient si je prétendais le contraire). Mais même sans le photographier cette fois-ci, nous sommes allés saluer Adam Mickiewicz, le grand poète polonais, au sommet d’un monument œuvre de Bourdelle. Comment ne pas en parler ici quand je viens de rédiger un article sur Varsovie et un autre sur Grodno et l’ouest de la Biélorussie. En effet, il est polonais par la filiation, le nom, la langue, mais il est né en 1798 à Novogrudok dont j’ai eu plusieurs occasions de parler, ancienne capitale du grand-duché de Lituanie, à 160 kilomètres à l’est de Grodno, en plein territoire de la Biélorussie actuelle. Il a vécu à Paris, a enseigné au Collège de France. De sa naissance à sa mort, la Pologne ayant été partagée, le tsar de Russie régnait sur le territoire de sa naissance. Voilà pourquoi, aussi, le texte "À la Pologne ressuscitée" peur se lire sur ce monument de 1928, soit après la renaissance de la Pologne, ainsi que "Réassemblées les trois âmes de la Pologne songent vers Mickiewicz prophète de la délivrance". En effet, le poète a été un ardent et infatigable défenseur de l’idée d’une Pologne ressuscitée, participant même, dans la mesure de ses possibilités, à des actions concrètes. Il était même en train de créer une légion polonaise à Istanbul pour tenter de reconquérir son pays quand il est mort, pris dans une épidémie de choléra. Parmi les six scènes figurant autour de la base de la colonne, celle que l’on aperçoit vaguement sur la première photo représente Les Trois Polognes (c'est-à-dire le résultat de la partition entre Russie, Prusse et Autriche) et celle de ma troisième photo Les Captifs.
 
785d1 Paris, reconstruction des Halles
 
785d2 Paris, reconstruction des Halles
 
Nous savions, bien sûr, que le forum des Halles, peu esthétique, allait être détruit et remplacé, nous avions, à l’époque, suivi le concours d’architectes, les projets, le choix, mais nous sommes partis… C’est donc une surprise de découvrir l’état des travaux de démolition de cet endroit que nous avons si souvent fréquenté.
 
785d3 Paris, reconstruction des Halles
 
785d4 Paris, reconstruction des Halles
 
Dans un bâtiment provisoire, des documents sont à la disposition du public, une grande maquette a été installée au centre de la salle, et derrière un bureau des messieurs sont là pour répondre aux questions éventuelles. Extrêmement basse, la nouvelle construction ne devrait pas susciter les mêmes controverses que lors de l’édification du Centre Pompidou, qualifié par les "classiques" d’usine au cœur de Paris.
785e1 Sous la pyramide du Louvre
     
785e2 Sous la pyramide du Louvre
 
Nous nous sommes rendus au Louvre pour voir l’exposition sur Alexandre le Grand. Je ne parlerai pas dans un autre article de cette fabuleuse exposition car la photo y est interdite. Impossible, dans ces conditions, d’expliquer le pourquoi de mon admiration. Mais j’ai pris la première de ces photos sous la pyramide du Louvre. La deuxième aussi, mais… le 26 février 2006. Deuxième photo que je tire de mes archives. Mais c’est fini, toutes celles qui vont suivre datent de ce séjour-ci à Paris. Je n’aurais pas dû tricher ainsi, mais cette structure architecturale me fascine, aussi je n’ai pas résisté à la tentation de la montrer ici.
 
785f1 Gare de l'Est, souvenir de la Shoah
 
785f2 Gare de l'Est, le train Moscou - Minsk - Paris
 
Un avantage non négligeable de l’appartement prêté par Jean-Roger est qu’il est situé juste en face d’un arrêt de plusieurs bus et à moins de 100 mètres de la gare de l’Est, avec métro, nombreux autres bus, trains. Nous nous y sommes donc très souvent rendus pour y prendre le métro. Des plaques (l’une d’entre elles sur ma première photo) y rappellent que d’ici sont partis de nombreux convois de prisonniers de guerre, de Résistants, et aussi les terribles trains de la Shoah emmenant aux tortures et à la mort des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants dont le seul tort est d’être nés juifs.
 
Rien de dramatique dans ma seconde photo. Passant devant les quais, soudain je saisis le bras de Natacha : "Tu as vu ? Dans cinq minutes arrivera un train de ton pays". Départ de Moscou. À Moscou, la gare d’où partent les trains vers l’est, vers la Biélorussie et la France, s’appelle Voksal Belorusskii, "Gare de Biélorussie", comme en français on dit Gare de l’Est ou Gare de Lyon. Mais ici, on lit (à deux reprises), Moskva Belorusskaya, ce qui veut dire Moscou la biélorusse. Comme si la ville avait changé de pays. Stupidité. À part cela on voit l’itinéraire Viazma non loin de Moscou, Smolensk en Russie à quelque distance de la frontière, Orsha dans l’est de la Biélorussie, Minsk la capitale au centre du pays, et Brest qui au moment du retrait de la jeune Russie Bolchevique de la Première Guerre Mondiale, le 3 mars 1918, s’appelait encore Brest Litovsk (Brest la lituanienne), où a été signé le traité qui porte son nom. Cette Brest est tout près de la frontière polonaise, dans la pointe sud-ouest du pays.
 
785f3 Publicité place des Victoires à Paris
 
Une curiosité de badaud parisien. Un jour que nous passions place des Victoires, nous avons été intrigués par une camionnette plateau portant une Fiat 500 du vieux modèle original, peinte comme un zèbre en raies noires et blanches (mais, à la différence de l’animal, ses raies sont horizontales), et éclairée de violents projecteurs. La camionnette tournait, tournait, faisant de nombreuses fois le tour de la place, et une jeune femme tenant un parapluie ouvert se dressait par le toit ouvrant. Puis la camionnette s’est arrêtée précisément là où nous nous trouvions, et les séances de photo ont continué. Je suppose que les personnes qui vivent en France devraient voir cette publicité pour je ne sais quelle marque de je ne sais quel produit. Devant nous, les professionnels prenaient des photos (donc publicité dans des magazines), mais je suppose que si on tournait autour de la place c’était pour faire croire que la voiture roulait (donc publicité à la télévision).
 
785g1 Vitrine de Noël au Printemps, bd Haussmann
 
Chaque année au moment de Noël, les Grands Magasins du boulevard Haussmann, Printemps et Galeries Lafayette, présentent des vitrines très spéciales, avec tout un tas de petits personnages animés. Je ne sais pas de quand date cette tradition mais je sais qu’elle est très ancienne, parce que je ne suis pas de première fraîcheur et déjà dans mon enfance on nous emmenait voir ces vitrines. Nous sommes arrivés à Paris peu avant Noël, les événements familiaux, à l’arrivée, ne nous ont pas mis le cœur en joie, et puis dès le début de janvier, pour le "blanc", les vitrines sont refaites. Lorsque nous nous sommes rendus sur place, les Galeries Lafayette avaient déjà tout défait. Le Printemps avait, sous les auspices de la collection Chanel, de somptueuses vitrines classiques, comme ci-dessus.
 
785g2 Vitrine animée de Noël au Printemps, bd Haussmann
 
785g3 Vitrine animée de Noël au Printemps, bd Haussmann
 
785g4 Vitrine animée de Noël au Printemps, bd Haussmann
 
Alternant avec les vitrines classiques, il y avait ces traditionnelles vitrines animées. Amusantes et remarquables de raffinement, elles étaient très variées, mais semblaient orientées vers la Russie. Concernant les trois que j’ai choisies ici, la première représente des danseuses en tutu dans un décor rouge qui –pour moi du moins– évoque le fameux Bolchoï de Moscou. Au milieu du décor, les deux C entrecroisés de Chanel se détachent sur fond d’étoile rouge. La seconde, avec une tour Eiffel mais aussi des bâtiments à dômes et beaucoup de neige qui évoquent la Russie, une multitude de petits Karl Lagerfeld bien reconnaissables s’agitent, prennent des photos. Là aussi, au sommet d’une tour, le logo Chanel. Troisième photo, un décor d’aéroport, une piste d’atterrissage, des personnages en uniformes de compagnies aériennes. Là, ce n’est pas la Russie, le nom de Chanel est écrit en toutes lettres sous celui de Beverley Hills et celui du Printemps. Mais évidemment, un film rendrait mieux compte de tout cela en mouvement que mes toutes bêtes photos immobiles.
 
785h1 Marcel de Villemoisson et sa femme
 
Je voudrais encore ajouter quelque chose sans relation avec Paris, mais il s’agir de deux rencontres importantes pour nous, qui ont eu lieu lors de notre séjour à Paris. La première rencontre a eu lieu parce que Natacha avait reçu une invitation d’une amie biélorusse artiste peintre en France. Il s’agissait du vernissage d’une exposition collective, avec un invité d’honneur, le peintre réputé Marcel de Villemoisson (ici avec sa femme, devant quelques unes de ses toiles). C’est un grand artiste, mais sa femme comme lui sont simples, directs, chaleureux. Nous avons longuement parlé lors de cette soirée, et ils nous ont même proposé d’aller les rencontrer chez eux dans l’atelier de l’artiste pour prendre le café. Ce que nous avons fait avec joie. Non seulement l’ambiance a été extrêmement sympathique, j’oserai même dire amicale, mais nous nous sommes sentis si bien, nous avons vu tant d’œuvres splendides, nous avons eu tant d’intérêt au récit du parcours professionnel et des anecdotes diverses de Marcel de Villemoisson que nous sommes restés indûment tard…
 
785h2 Cécile Vincent-Cassy, enseignante à l'université,
 
Quant à l’autre rencontre, elle a été aussi une grande joie. Cécile Vincent-Cassy enseigne à l’université et fait aussi des recherches savantes. Comme ses recherches l’ont, un jour d’octobre 2010, fait tomber sur mon blog et que j’avais pris quelques photos en rapport avec son sujet, elle est entrée en contact avec moi, et puis nous avons de temps à autre échangé par courrier électronique. Évidemment, je ne pouvais, moi à mon niveau, rien lui apporter pour sa recherche très spécialisée. Mais elle enseigne à l’université Paris XIII, et nous avons profité de notre séjour dans la capitale pour nous rencontrer. Avant cette rencontre, j’avais une correspondante érudite, cultivée, brillante, passionnante. Nous avons dîné ensemble tous les trois. Depuis, il s’y ajoute une amie, charmante, spirituelle, chaleureuse. Voilà pourquoi je ne pouvais manquer de parler d’elle. Avant de mettre le point final de cet article, je voudrais donner le titre, très pointu, du gros ouvrage de plus de 500 pages, avec un CD de photos, qui a été à l’origine de nos échanges, Les Saintes vierges et martyres dans l’Espagne du XVIIe siècle. Culte et image. Elle m’en a offert un exemplaire. On pourrait penser qu’un tel sujet est aride, mais quoique ce soit très spécialisé et d’un haut niveau c’est passionnant et je l’ai lu d’un trait.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 11:53
784a1 En vol entre Varsovie et Amsterdam
 
784a2 Lors de l'atterrissage à Amsterdam Schiphol
 
Nous rentrons sur Athènes. Comme d’habitude à partir de Grodno, Biélorussie, il convient d’aller chercher l’avion à Varsovie. Et parce que ce second séjour à Grodno n’était pas prévu, notre billet d’avion vers la Grèce nous fait partir de Paris Orly. Comble de complication, pour des raisons de prix et de commodité d’horaires, nous faisons Varsovie – Paris par KLM, avec escale à Amsterdam.
 
784b1 dans l'aérogare d'Amsterdam Schiphol
 
784b2 dans l'aérogare d'Amsterdam Schiphol
 
784b3 dans l'aérogare d'Amsterdam Schiphol
 
Là, deux possibilités s’offraient à nous, ou bien deux heures de battement, ou bien cinq heures. Pensant que deux heures dans l’aéroport étaient du temps perdu, nous avons choisi la deuxième solution qui nous laisse le temps de faire un saut jusqu’en ville. Des trains directs fréquents partent de l’aérogare et arrivent à la gare centrale en vingt minutes. Nous ne pouvons guère nous attarder dans cette aérogare décorée de façon amusante, un cockpit d’avion dans lequel on peut monter pour voir de près tous les cadrans, un train d’atterrissage, un réacteur. Le cockpit attire des visiteurs, les deux autres éléments d’avion ne suscitent pas même un regard.
 
784c1 Amsterdam
 
784c2 Amsterdam
 
784c3 Amsterdam
 
À la gare centrale, on a le choix entre deux tramways (ligne 2 ou ligne 5) pour se rendre au Rijksmuseum ou au musée Van Gogh. Comme j’ai eu l’occasion plusieurs fois de visiter le Rijksmuseum, dont une fois avec Natacha depuis notre mariage, et malgré notre envie de le revoir parce qu’il est merveilleux, nous optons pour une visite du musée Van Gogh que ni l’un ni l’autre ne connaissons. À 14 Euros l’entrée, sans réduction pour les étudiants, les chômeurs, le troisième âge (seulement les jeunes mineurs de 18 ans), on ne fait pas beaucoup pour diffuser la culture. D’autant plus que la photo y est interdite, pas moyen d’en emporter un souvenir. Mais quelle merveille ! Il est très émouvant de voir l’original quand on a vu tant de copies. La chambre à coucher à Arles, par exemple, ou les tournesols.
 
Le musée ferme aujourd’hui à 18h. Nous avons un peu de temps avant notre avion. Puisqu’il ne fait pas froid nous suivons à pied la ligne du tramway sur plusieurs stations, histoire de nous promener et de prendre l’air de la ville. Une ville à la forte personnalité, qui ne ressemble à aucune autre, avec beaucoup de beaux bâtiments.
 
784d1 Cyclistes à Amsterdam
 
Impossible de ne pas faire au moins une photo de cyclistes. À Amsterdam, plus de 50 pour cent des déplacements quotidiens se font à vélo. On voit en selle toutes les catégories de personnes, des jeunes comme partout, mais il est amusant de voir des hommes en costume et cravate, avec une serviette en cuir sanglée sur le porte-bagages, pédalant très sérieusement avec leurs souliers bien cirés, ou des dames respectables, élégantes, le dos bien droit sur leur bicyclette noire.
 
784d2 Amsterdam, lutte contre l'excision rituelle
 
Nous avons repris notre tramway et sommes allés à la gare. En attendant le train, j’ai pris cette photo d’une affiche sur le quai. "Fière de moi, qui suis une fille et non excisée". En France aussi, beaucoup de jeunes filles immigrées de certains pays subissent cette terrible mutilation, quelques élèves des lycées que j’ai dirigés se sont confiées à moi mais chez nous je n’ai jamais vu de campagne d’affichage tentant de soutenir les filles qui voudraient s’y opposer. Si un certain puritanisme empêche de parler de cette partie du corps alors que pour des motifs commerciaux on n’hésite pas à faire se déshabiller des mannequins sur des affiches, c’est une hypocrisie scandaleuse. Mais je crains, ce qui est pire, que ce ne soit dû à une certaine indifférence, puisque c’est fait dans le privé et que l’on préfère n’en rien savoir.
 
Notre train est arrivé, nous sommes montés. Je n’ai pas oublié cette affiche courageuse pour autant. Mais là s’achève ce bref passage à Amsterdam. Dans notre projet initial, toute l’Europe en un an (!), nous devions passer plus de temps dans cette ville en redescendant du Cap Nord vers la France. Si notre voyage, quoique démesurément allongé, suit malgré tout le parcours prévu, rendez-vous dans x années pour le complément de cet article…
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 10:20
Tant que Grodno était encore au sein de l’Union Soviétique, le musée que nous visitons aujourd’hui était un musée de l’athéisme. J’aurais aimé savoir ce qu’il contenait, car à part des écrits hostiles aux religions il n’y a pas grand-chose à montrer, je pense, sur l’absence de religion. Ou alors peut-être des images caricaturales. Mais je n’ai rencontré à Grodno personne qui l’ait visité à l’époque. Par ailleurs, depuis que les Nazis ont anéanti la population juive de Grodno et que les Soviétiques ont effectué de vastes transferts entre les populations polonaises catholiques de la Grodno ancienne et des populations russes et ukrainiennes orthodoxes, la ville se partage entre athées restés athées, minorité catholique ayant repris la pratique religieuse avec ferveur et près de la moitié des habitants se déclarant orthodoxes avec des niveaux de pratique divers. Dans ces conditions, le musée a été contraint de changer de nom et d’objet. C’est désormais un musée des religions et de l’athéisme et, pour compenser les vides, je suppose, il sort largement de son sujet avec bien des pièces qui tiennent aux arts et traditions populaires plus qu’aux religions.
 
783a1 Vénus paléolithiques (Russie près frontière Biél
 
Néanmoins, c’est avec des objets de culte que je commence, car ce sont les plus anciens des collections du musée. Il est indiqué que la statuette de femme, à gauche, a été sculptée il y a vingt-deux mille ou vingt mille ans dans une défense de mammouth. Celle de droite est du paléolithique tardif. Et les objets présentés ne sont que des moulages dont il n’est pas dit où sont conservés les originaux. Et rien ne dit non plus que ce sont à l’évidence des objets de culte.
 
783a2 maquette de village 15e-11e s. avant JC
 
Cette maquette en plâtre, polystyrène et carton d’un village de huttes enneigé représente un habitat des quinzième à onzième siècles avant Jésus-Christ en Polésie, région du sud de la Biélorussie et du nord de l’Ukraine, à l’emplacement de la ville de Pripiat. Cette ville, créée de toutes pièces en 1970, est une ville d’Ukraine à une quinzaine de kilomètres de la frontière Biélorusse, ville fantôme aujourd’hui depuis l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl située à 3 kilomètres seulement.
 
783a3 Moulage d'un cheval 7e-4e siècle avant JC (district
 
cette statuette est le moulage d’un cheval daté entre le septième et le quatrième siècles avant Jésus-Christ. Il provient des environs de Gomel, dans le sud-est du pays.
 
783b1 Moulage d'une amulette (Vitebsk, 10e-11e s.)
 
Cette fois-ci, nous sommes dans le nord-est de Biélorussie, région de Vitebsk (la patrie de Marc Chagall), pour cette amulette datée dixième ou onzième siècle.
 
783b2 décoration coiffure femme, d'un cimetière 10e-12e s
 
C’est dans une tombe datant des dixième / douzième siècles d’un cimetière des environs de Grodno qu’ont été trouvés ces petits objets pentagonaux. Ils avaient servi de parure dans la coiffure de la femme enterrée là.
 
783b3 Reconstruction d'après restes trouvés dans cimetiè
 
Cette très jolie jeune femme, d’après une inscription sur sa tombe, se nommerait Iatsviajanka et serait morte au douzième ou au treizième siècle. Son visage a été reconstitué à partir de l’examen de ses restes.
 
783b4 église 12e s. à Grodno, détruite au Moyen-Age
 
Dans mon article sur la ville de Grodno, je disais que trois églises avaient été construites sur le site dans le courant du douzième siècle, mais que dés la fin du même siècle, en 1183, la foudre avait détruit deux d’entre elles, seule subsistant celle que j’ai montrée, Saint Boris et Saint Gleb. Sur cette photo, on voit une maquette de l’une des deux petites églises détruites par la foudre.
 
783b5 aiguière allemande, 1e moitié 13e ., trouvée à Gr
 
Ma photo rend assez fidèlement la couleur du métal dans lequel est fait ce cavalier. On dirait bien de l’étain, mais la notice dit qu’il est en bronze. Problème de patine sans doute. Quoi qu’il en soit, c’était une aiguière, peut-être destinée à un usage liturgique. C’est un produit de l’artisanat d’Allemagne du nord datant de la première moitié du treizième siècle, mais trouvé à Grodno, preuve des échanges entre ces deux régions. Je trouve très beau ce petit objet (même si hélas la tête du cavalier est tronquée), mais ce cheval qui, en lieu et place de sabots comme ses congénères, est doté de petits pieds, je le trouve fort amusant.
 
783c1 Panorama de Grodno au 16e siècle
 
Nous voyons ici la reproduction (1957) d’une gravure de 1568 représentant un panorama de Grodno. Hé oui, depuis le seizième siècle la ville s’est développée…
 
783c2 Tyzenhaus, staroste de Grodno (1733-1785)
 
J’ai eu l’occasion de parler de Tyzenhaus (1733-1785), staroste de Grodno, lorsque j’ai montré une statue de lui en ville. Mais si le portrait ci-dessus a des airs d’ancienneté, il n’en est rien car il date de 2008. Indépendant pour la première fois de son histoire, à part une très brève période après la Première Guerre Mondiale et la naissance de l’URSS, le pays cherche son identité. Partagé entre Russie et Pologne, ou partie du grand-duché de Lituanie, ou intégré à l’Union Soviétique, sans aucune frontière naturelle au milieu d’une immense plaine, il n’a d’unité que par l’aire géographique déterminée par sa langue. Or, pendant les décennies de son appartenance à l’URSS, la Biélorussie a dû pratiquer le russe en langue officielle et les villes ont été peuplées de non biélorusses, de sorte que seuls les paysans et, en ville, les intellectuels militant pour leur identité s’expriment en langue biélorusse. Même l’unité définie par l’aire linguistique a disparu. Pour l’immense majorité des populations, il convient de créer de toutes pièces une identité à partir des hautes personnalités qui, au sein du grand-duché de Lituanie, ou au sein du royaume de Pologne, ou au sein de l’Empire Russe, ont œuvré pour la Biélorussie. C’est pourquoi depuis une vingtaine d’années on recrée des portraits, des statues, etc., d’hommes et de femmes du passé. Tyzenhaus est l’un d’eux, comme Kosciusko, comme Vytaut et quelques autres. Exit l’Homo Sovieticus. L’homme biélorusse est né.
 
783c3 Journal de Grodno du 9 avril 1778
 
Contemporain de Tyzenhaus est ce Journal de Grodno (Gazieta = journal) daté du 9 avril 1778 et rédigé en langue polonaise. Comme quoi, sous la férule polonaise, cette ville biélorusse pratiquait la langue polonaise dans les milieux instruits (les classes populaires ne savaient pas plus lire ici qu’à Paris ou à Londres).
 
783c4 Assiette fin 19e s., Philippe d'Orléans, régent
 
La légende de cette assiette est surprenante. Elle signale une œuvre de biscuit de la fin du dix-neuvième siècle qu’elle attribue à un certain Alfred Kaché, Vierzon – Paris. Et c’est tout. Or, d’une part, les porcelaineries établies à Vierzon au dix-neuvième siècle sont suffisamment célèbres, il y a notamment celle d’Alfred Hache qui, en cette fin de dix-neuvième siècle, exporte une grande part de sa production, vers les États-Unis comme vers l’Europe de l’est. Je suis convaincu que le porcelainier auteur de cette assiette est en fait Alfred Hache. Par ailleurs, sous le buste et collée au dessin il y a une inscription totalement invisible ici, mais parfaitement lisible sur ma photo originale. Pour la situer, je dirai qu’elle se trouve environ entre le centième et le cent vingtième degrés dans le sens contraire au sens trigonométrique (donc en partant de "midi" et en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre). Cette inscription dit "Philippe d’Orléans (régent)". Ce petit-fils de Louis XIII, neveu de Louis XIV, assurera la régence du royaume de France entre la mort de Louis XIV en 1715 et le sacre de Louis XV en 1722 (à l’âge de 12 ans et demi… jeune majorité). Il est difficile de croire que les personnes chargées de rédiger les légendes des pièces exposées, voire le conservateur du musée lui-même, aient ignoré, en lisant cette inscription, qui pouvait bien être ce Philippe d’Orléans. Et sinon, difficile de comprendre pourquoi l’évocation de ce nom est consciemment passée sous silence. S’il s’agissait de vilipender le système monarchique, il y avait là matière à s’en donner à cœur joie avec ce régent à la vie dissolue.
 
783d1 Robe, parapluie, cartes postales fin 19e, début 20e
 
La robe blanche de cette vitrine, tout comme le parapluie, les deux cartes postales et la photographie encadrée sont de la toute fin du dix-neuvième siècle ou du tout début du vingtième. Nous voici donc arrivés tout près de l’époque actuelle.
 
783d2 La rue du Château (ulitsa Zamkavaya), Grodno, début
 
Un château fort, en russe, c’est zamok, et en biélorusse zamak. Cette carte postale du début du vingtième siècle représentant "ulitsa Zamkova", à Grodno, c’est donc la "rue du Château". Et elle n’a pas tellement changé. Je reconnais parfaitement la rue que nous avons prise l’autre jour pour aller visiter le musée du Nouveau Château. On peut reconnaître aussi, au fond, la tour de la caserne de pompiers que j’ai montrée dans mon article sur la ville. Mais l’asphalte a remplacé les pavés et les voitures automobiles ont investi les lieux.
 
783d3 Voeux de Pâques, carte postale début 20e siècle
 
      Dans son cadre de velours bleu, cette carte postale du début du vingtième siècle nous souhaite de joyeuses Pâques. Nos pays de tradition catholique connaissent les œufs de Pâques, souvent en chocolat, mais cela n’a rien de commun avec les traditions des pays orthodoxes. On met des pelures d’oignon dans l’eau où l’on fait cuire des œufs pour les colorer en rouge, on confectionne des pains de viande où l’on incorpore des œufs, on peint délicatement toutes sortes de sujets, religieux ou non, sur des coquilles d’œufs ou sur des œufs artificiels en bois, et l’on peut s’offrir des œufs aussi gigantesques que sur cette carte postale.
 
783e1 Maquette du temple de Salomon du 10e s. avant JC
 
Des vénus préhistoriques, une amulette, la maquette d’une église détruite, des vœux pour la fête religieuse de Pâques, effleuraient l’objet annoncé par le titre de ce musée des religions et de l’athéisme. Mais voici venu le moment où l’on aborde directement le sujet. Cette maquette au 150e représente le premier temple de Salomon, construit au dixième siècle avant Jésus-Christ. Il sera détruit en 586 par le roi de Babylone Nabuchodonosor. Mais quiconque, comme moi, aime Verdi, connaît le thème de l’opéra Nabucco. Ce temple sera relevé en 516 et rénové par le roi Hérode en 19 avant Jésus-Christ. Les Romains l’abattront en 70 après Jésus-Christ. Le Mur des Lamentations datant d’Hérode ou, selon des découvertes très récentes, plus tardif (seconde moitié du premier siècle après Jésus-Christ), est sacré dans la religion israélite parce que le plus proche du "Saint des saints".
 
783e2 Le Sacrifice d'Isaac par Abraham (St-Pétersbourg 186
 
Cette gravure (Saint-Pétersbourg 1869) représente le sacrifice d’Isaac par son père Abraham, au moment où arrive l’ange pour arrêter le bras du sacrificateur et apporter le bélier qui sera égorgé à la place d’Isaac. Curieux, Abraham a l’air très mécontent de cette intervention.
 
783f1 Torah 19ème siècle
 
Dans la religion juive, la Torah ("la Loi") est constituée des cinq livres de Moïse, ou Pentateuque, première partie de la Bible admise par les Chrétiens. Ces cinq livres sont la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. La Torah doit être copiée sans faute, et si une faute est commise elle ne peut être corrigée, il faut recommencer la copie depuis le début. La rédaction est réalisée sur des rouleaux de parchemin que l’on déroule au fur et à mesure de la lecture. Sur la photo ci-dessus, nous voyons à gauche le quatrième livre, les Nombres et à droite le troisième, le Lévitique. Ces documents datent du dix-neuvième siècle. Pour suivre sa ligne lors de la lecture à voix haute dans la synagogue, on utilisait la baguette d’argent représentée ici, qui se termine par une main au doigt pointé.
 
783f2 Crécelle juive
 
Je n’ai pas vu, dans le musée, d’explication pour la présence de cette crécelle dans la salle réservée à la religion juive. Ce que j’en sais, c’est qu’elle est utilisée lors de la célébration du Pourim (février ou mars selon les années), en commémoration d’un complot d’Haman, vizir perse du temps d’Assuérus, déjoué par les Juifs. L’épisode est raconté dans le Livre d’Esther. On fait retentir la crécelle à chaque fois qu’est prononcé le nom de Haman, ennemi des Juifs, modèle de l’antisémite. À cette tradition juive, je vais ajouter un souvenir d’enfance et d’adolescence dans la religion catholique. Du Vendredi Saint au dimanche de Pâques, on ne pouvait faire sonner de cloches. Mais lors des offices, au moment où l’enfant de chœur ou le servant devait, le reste de l’année, agiter la sonnette, par exemple pour l’Élévation, cette toute petite sonnette était tout aussi proscrite que les grosses cloches du campanile, et on la remplaçait par un tour ou trois tours de crécelle. Le concile Vatican II a mis fin à cette pratique.
 
783g1 Médine, gravure début 20e siècle
 
L’an 622, lorsque le prophète Mahomet a dû fuir de la Mecque à Médine, cette fuite, l’Hégire, marque l’an I de l’Islam. C’est aussi à Médine qu’il est mort dix ans plus tard, et qu’il a été enterré. Ici, cette salle est réservée à la religion musulmane, et cette gravure du début du vingtième siècle représente la ville de Médine.
 
783g2 Prière à la mosquée, Novogrudok 1920
 
Cette reproduction d’une photo de 1920 montre des fidèles musulmans en prière dans la mosquée de Novogrudok, cette ville située à 160 kilomètres à l’est de Grodno et qui, comme je le disais dans mon article sur la ville de Grodno, est devenue capitale du grand-duché de Lituanie au treizième siècle.
 
783h1 Martin Luther, biscuit et bois, fin 18e-début 19e s.
 
783h2 Le pape de Rome, bois 18e s. (copie 1985)
 
Nous en venons au christianisme, la première photo montrant Martin Luther (biscuit et bois, Allemagne, fin dix-huitième siècle ou début dix-neuvième), et la seconde le pape de Rome avec sa tiare démesurée (copie réalisée en 1985 d’une statue de bois du dix-huitième siècle). J’ignore l’intention des artistes qui sont à l’origine de ces œuvres, mais je suppose que ceux qui les ont sélectionnées pour les faire figurer ici dans ce musée précédemment de l’athéisme ont dû se régaler. Car enfin ce Luther grassouillet assis sur un livre qui doit être la Bible est assez ridicule. Mais surtout, surtout, ce pape dont la légende donne pour son origine l’Europe, ce qui dans son imprécision abyssale est très évident pour ce musée dont pas un seul objet ne provient d’Asie, d’Amérique ou d’Afrique, je le trouve comique et caricatural. Or si, à l’époque de réalisation de ces statuettes, nous sommes encore à plus d’un siècle de l’athéisme soviétique, nous n’en sommes pas moins au siècle des Lumières, aux environs de la Révolution Française qui a transformé l’église Sainte Geneviève en temple de la Raison, etc. Il est donc tout à fait possible que ces statuettes aient été volontairement ridicules. Et si, par ailleurs, je ne trouve aucune qualité esthétique à ce pape, en revanche le Luther est un joli objet.
 
783i1 Christ en bois (Biélorussie, 16e siècle)
 
Ce Christ, dont la croix n’a pas été conservée, date du seizième siècle. Il est dit, sans autre précision, qu’il est de Biélorussie. Les églises orthodoxes étant peuplées d’icônes mais dépourvues de statues, je pense qu’il provient plutôt de la partie catholique du pays, le côté polonais.
 
783i2 Saint Casimir, bois, 1630
 
Détail d’une grande statue en bois de 1630 représentant saint Casimir. Lorsque j’ai des questions à poser et que je trouve en face de moi des personnes ne parlant que russe ou biélorusse, je suis bien embarrassé, surtout lorsque la question se prête mal à l’expression par gestes. Mais Natacha ne connaît pas ce problème, et elle a demandé à une personne qui garde la salle d’où provient cette statue. "Je ne peux pas vous le dire", lui a-t-il été répondu. En russe, konietchno (= bien sûr). Elle a alors insisté, voulant savoir pourquoi cette dame ne pouvait pas répondre. "Nous le savons, mais il nous est interdit de le dire". Cela donne à Natacha une idée. J’ai parlé d’une très grande esplanade de Grodno appelée Sovietskaya, à chacun des angles de laquelle il y avait autrefois une église. Dans l’angle en face de la cathédrale catholique Saint François-Xavier, une autre église catholique consacrée à saint Casimir a été abattue en 1961, acte hautement symbolique parce que saint Casimir, mort à Grodno en 1484, y était l’objet d’une grande dévotion, et depuis rien n’a été construit sur ce terrain vague. Aussi Natacha suppose-t-elle que cette statue de saint Casimir provient de cette église, et qu’avec le retour de bien des gens à la pratique religieuse on n’ose pas trop faire étalage de cet acte de vandalisme sur le plan artistique et sacrilège aux yeux des croyants. Mais j’insiste sur le fait que ce n’est qu’une supposition très vraisemblable, à ne pas prendre cependant pour une certitude.
 
783i3 Carreau de céramique, Séraphin à 6 ailes (Russie 1
 
Ce carreau de céramique émaillée représente un séraphin avec six ailes. Les anges sont hiérarchisés en neuf catégories qui sont les séraphins (six ailes), les chérubins (quatre ailes), les trônes, les dominations, les autorités, les puissances, les principautés, les archanges et les anges. Dans la Bible, livre d’Isaïe, on peut lire "Dans l’année où mourut le roi Ouzia, moi, cependant, je vis le Seigneur, siégeant sur un trône haut et élevé, et les pans de son vêtement remplissaient le temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Chacun avait six ailes. Avec deux il tenait sa face couverte, et avec deux il tenait ses pieds couverts, et avec deux il volait". Généralement, au seizième siècle, ces carreaux étaient monochromes, et c’est de cette région-ci qu’est parti l’usage de les réaliser en polychromie. Celui-ci, du dernier quart du dix-septième siècle ou du début du dix-huitième, provient de Russie. Probablement faisait-il partie de la couverture d’un poêle comme on les faisait autrefois dans ces pays de l’est, vastes et couverts de carrelages, sur lesquels on pouvait s’asseoir ou s’étendre.
 
783i4a Anges à la trompette (Biélorussie 18e s.)
 
783i4b Ange à la trompette (Biélorussie 18e s.)
 
783i4c Ange à la trompette (Biélorussie 18e s.)
 
Ces deux anges de bois peint, avec leur trompette, me plaisent beaucoup. Ils sont biélorusses et datent du dix-huitième siècle. L’un n’a que deux ailes, l’autre les a même perdues, ce n’est que de la piétaille d’anges, loin des séraphins et des chérubins. Pouah !
 
783j1 Anne apprenant à lire à Marie (1re partie 19e s.)
 
Sainte Anne apprenant à lire à sa fille, Marie, est un thème fréquent de la peinture ou de la statuaire religieuses, mais la légende placée par le musée précise que c’est seulement à partir du seizième ou du dix-septième siècle que, puisant ce sujet dans le Protoévangile de saint Jacques le Mineur, les artistes ont commencé à le représenter. En fait, ce texte rédigé au deuxième siècle de notre ère, qui se dit écrit par saint Jacques ce qui est à l’évidence faux, a été trouvé et diffusé en Occident par l’humaniste français Guillaume Postel. Il est dit Protoévangile, ou Protévangile, parce qu’il raconte des faits antérieurs à ceux que rapportent les quatre évangiles canoniques. Dans ce tableau de la première partie du dix-neuvième siècle Marie a ce visage des petites filles qui ont déjà des traits de femme. Je ne trouve pas beaucoup d’expressivité dans cette peinture froide.
 
783j2 Nativité , huile sur bois, argent (Russie, 1861)
 
En revanche, cette Nativité peinte à l’huile sur bois et habillée d’argent est très jolie. La façon dont Marie regarde avec tendresse et attention son bébé qu’elle presse contre elle est pleine de sensibilité. Cette œuvre provient de Russie et date de 1861.
 
783j3 Saint Jean (bois sculpté, Kiev, fin 19e siècle)
 
Ce bois sculpté qui vient de Kiev, en Ukraine, date de la fin du dix-neuvième siècle. La notice dit qu’il s’agit d’un saint Jean qui a beaucoup souffert. Tel qu’il est représenté, je le trouve trop vieux pour être saint Jean Baptiste, qui a été décapité et avait à peu près le même âge que Jésus (l’Annonciation vient d’avoir lieu quand Marie se rend auprès d’Élisabeth qui va accoucher dans trois mois). Ce serait donc saint Jean l’évangéliste, mort très âgé, représenté ici sans l’aigle qui l’accompagne habituellement mais devant le livre ouvert de son évangile. À moins que la notice ne soit fausse et que ce ne soit pas un saint Jean.
 
783j4 Relief Nativité, 19e-début 20e siècle
 
Les indications données pour cet objet sont très vagues. C’est une Nativité (ça, je le vois) en relief du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième. Aucune précision n’est donnée sur son lieu d’origine, sur sa matière, sur son usage. Son aspect donne l’impression que c’est de la nacre, mais je ne vois pas quel mollusque géant aurait pu donner une telle dimension de nacre d’un seul morceau, et une imitation en substance synthétique est exclue à cette époque. Je n’ai donc aucune réponse à mes questions d’origine et de matériau. Quant à cet objet en forme de demi-sphère, je doute que ce ne soit un simple bibelot décoratif, et je me demande s’il serait absurde de supposer que ce soit un couvre patène ou quelque chose d’approchant.
 
Pour conclure cet article, j’ai envie de dire que j’ai vu avec plaisir et intérêt beaucoup de choses, sans grande unité mais après tout qu’importe. Mais j’ai aussi envie d’ajouter une critique. Non seulement les étiquettes sont souvent collées sur un coin sombre des vitrines, ce qui les rend extrêmement difficiles à lire, mais de plus, selon l’humeur de leur auteur, tantôt elles regorgent d’informations (expliquant qui est Marie, mère de Jésus, femme de Joseph, etc.) et tantôt elles sont indigentes comme pour ce dernier objet, voire parfois absentes comme pour la crécelle.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 08:46
782a1 Exposition sur les Juifs de Grodno
 
Nous sommes au quatorzième siècle. Les grands-ducs de Lituanie veulent donner un élan à leurs possessions et pour cela il convient de développer le commerce et les échanges. Polotsk tout au nord de la Biélorussie, Riga en Lettonie, appartiennent à la Ligue Hanséatique, mais aucune ville du grand-duché de Lituanie sur le territoire actuel de la Lituanie, sur l’ouest de la Biélorussie, sur le nord de l’Ukraine, n’adhère à la Hanse. Pour dynamiser le commerce et résister à la concurrence teutonique, les grands-ducs décident de faire appel à une forte arrivée de populations juives sur Grodno. La communauté juive de Grodno est officiellement créée en 1389, l'une des premières communautés juives du Grand-Duché. À la veille de la Seconde Guerre Mondiale, alors que Grodno est encore polonaise, la ville compte 21 159 Juifs, soit 42 pour cent de la population totale. Natacha a découvert je ne sais où qu’un séminaire a lieu sur les Juifs de Biélorussie en général et de Grodno en particulier, et nous sommes autorisés à nous y joindre. Il y a d’abord une exposition de photos au Nouveau Château, où l’on voit essentiellement des images de synagogues, abandonnées et pour la plupart en très mauvais état.
 
En 1939 la Wehrmacht occupe Grodno, mais intervient le pacte Ribbentrop-Molotov, toute cette moitié ouest de la Biélorussie entre dans le giron de l’Union Soviétique où elle retrouve la partie est qui y est intégrée depuis 1922, les Allemands s’en vont. Pour peu de temps parce que, le pacte une fois dénoncé, les Allemands réinvestissent Grodno dans la nuit du 22 au 23 juin 1941. Ils y établissent un bureau annexe de la Gestapo avec un bureau des affaires juives, déterminent deux ghettos situés à 2 kilomètres l’un de l’autre, et retirent aux Juifs tous leurs droits civiques. Le port de deux grands triangles jaunes cousus l’un sur le bras gauche, l’autre dans le dos, est imposé aux adultes. S’y ajoute le travail obligatoire pour tous les hommes de 14 à 60 ans, toutes les femmes de 14 à 55 ans. Dans les ghettos, pas d’hygiène, ni eau, ni électricité. Le ghetto I en centre ville est réservé aux ouvriers dits productifs, le ghetto II, en banlieue, pour ceux qui sont déclarés inaptes au travail. Malgré tout, parce que le bureau des affaires juives juge prioritaire d’acheminer de la nourriture, les Juifs du ghetto de Grodno se réjouissent presque d’une situation moins épouvantable que celle de leurs congénères d’autres régions de Biélorussie ou d’autres pays.
 
782a2 chants juifs lors du séminaire sur les Juifs à Grod
 
J’interromps quelques instants mon récit. En effet, je vais l’entrecouper de photos qui, pour la plupart, ne réclament presque pas de commentaires. Ici, après visite de l’exposition, nous sommes invités à nous rendre dans une salle de conférences où ce monsieur interprète, en s’accompagnant à la guitare, des chants juifs alternativement en hébreu puis en biélorusse.
 
Je reprends le récit des événements qui vont être de plus en plus dramatiques. Après un an de fonctionnement d’usines opérées par des Juifs en travail obligatoire au bénéfice de l’économie de guerre allemande, durant l’hiver 1942-1943 commence la déportation de 35000 Juifs de Grodno et de son secteur, parmi les 110 000 du district administratif de Bialystok (aujourd’hui en Pologne) auquel est rattachée la ville. Le 2 novembre 1942 on rassemble les Juifs et on commence à les sélectionner. Affolés, beaucoup réussissent à s’enfuir, mais les Nazis fusillent ceux qu’ils attrapent et en pendent publiquement d’autres à titre d’exemple. Les deux ghettos sont fermés et gardés. Les Juifs déportés sont dirigés soit vers Auschwitz, soit vers Treblinka. L’absence totale d’hygiène, l’entassement, le froid, l’absence de nourriture, l’accumulation des ordures provoquent des vagues d’épidémies, sans compter les tortures et les viols. Avant de passer à la chambre à gaz, les malheureux sont contraints de signer des cartes postales destinées à leurs familles sur lesquelles est écrit "Nous sommes bien traités, nous travaillons et tout va très bien". Il semblerait que même le bureau des affaires juives de Grodno ait ignoré le sort réellement réservé à ceux qu’ils envoyaient ainsi, même s’ils se doutaient que ce n’était pas tout à fait comme dit sur les cartes postales.
 
782b1 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
782b2 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
782b3 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
Au ghetto I, à l’aube on sort hommes, femmes, enfants de leurs logements pour les regrouper dans la grande synagogue (photos ci-dessus). Puis commence une marche vers un camp de transit (Kielbasin, à 5 kilomètres de Grodno) d’où ils seront conduits vers les deux camps de la mort dont j’ai parlé. Le responsable de Kielbasin, un ivrogne, quant il arrive au camp le matin s’amuse à frapper les Juifs qu’il rencontre avec un club de caoutchouc garni d’une boule de métal jusqu’à ce que la boule soit rouge de sang puis, de temps à autre, dans la journée, sort quelques Juifs de leur baraque et s’amuse à les exécuter en public. Fin décembre 1942, il reste à Kielbasin environ 3000 Juifs de Druskininkai (Lituanie actuelle, ville frontière à 32 kilomètres de Grodno), de Sokolka (en Pologne actuelle, également proche de la frontière biélorusse) et du ghetto I de Grodno. On les convoie à pied, en colonne, vers la gare. Puis, courant janvier, on reprend les déportations du ghetto. 11650 Juifs arrivent ainsi à Birkenau. Parmi eux, 1096 hommes et 703 femmes sont sélectionnés pour le travail forcé, les 9851 restants sont immédiatement envoyés aux chambres à gaz.
 
782c1 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
782c2 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
 
Il reste alors environ 5000 Juifs dans le ghetto. Le 13 février, on rassemble tout le monde dans la grande synagogue. Certains Juifs ont compris ce qui va se passer, tentent de fuir, sont abattus sur place. Brawer, le chef du bureau des affaires juives, qui n’était certes pas un tendre, ne croyait cependant pas à la Solution Finale, tout comme d’autres membres du bureau. Ils comprennent enfin. Leurs collègues les abattent… Puis, à partir de 22h, c’est la marche en colonne vers la gare. Par chance, quelques dizaines de Juifs parviennent à s’enfuir grâce à la nuit, d’autres fuyards sont abattus, et le reste de la colonne passe à la chambre à gaz dès le lendemain.
 
Le 16 février, les Nazis annoncent que les déportations sont terminées. Environ 5000 Juifs sortent alors de leurs cachettes. Évidemment c’était une ruse, 4000 sont envoyés à Treblinka. 1148 sont en train de mourir de faim dans le ghetto, quand on les transfère au ghetto de Bialystok le 12 mars 1943. Le 13 mars des affiches sont placardées dans Grodno, annonçant que la ville est "nette de Juifs".
 
782d1 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
782d2 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
Un peu plus d’un an plus tard, le 14 juin 1944, l’Armée Rouge entre dans Grodno. Elle ne trouvera que 40 à 50 Juifs qui avaient réussi à rester cachés jusque là. Sur la population juive initiale, cela représente 0,2 pour cent. Les Nazis n’avaient pas chômé. Parmi les responsables, on a vu que Brawer, le chef du bureau des affaires juives, avait été exécuté par ses collègues. Streblow, commandant du ghetto II, a probablement été tué au combat. Schott, adjoint au chef du bureau annexe de Gestapo de Grodno, s’est suicidé après la guerre. En 1966-1967, à Bielefeld, ont finalement été jugés Errelis, chef du bureau annexe de Gestapo de Grodno et Wiese, commandant du ghetto I. Errelis a été relaxé de l’accusation de participation aux tueries, au bénéfice du doute, et a seulement été condamné à six ans et demi de prison pour complicité de meurtre lors de la liquidation du ghetto I de Grodno. Wiese, lui, écopera de sept ans pour meurtre et complicité de meurtre. À mon avis, par comparaison avec les peines plus ou moins équivalentes infligées à des Chinois importateurs de contrefaçons, ce n’est pas cher payé, même si rien ne peut justifier à mes yeux la peine de mort. Reste Rinzle, l’ivrogne responsable du camp de transit de Kielbasin. Eh bien, celui-là court toujours, s’il n’est pas mort de mort naturelle.
 

782e Rénovation de la synagogue de Grodno (Belarus)

 
La synagogue est fermée. Grâce à notre intégration dans le groupe de ce séminaire, nous avons eu la chance d’avoir le privilège de pouvoir y pénétrer. En fait, des travaux y sont effectués en vue de sa réouverture. Des responsables israéliens venus à Grodno, qui croyaient qu’elle avait été rasée ou qu’elle était dans un état de ruine avancée, ont été agréablement surpris en constatant que son délabrement n’était pas tellement catastrophique et qu’elle pouvait être restaurée. Ils se sont appliqués à trouver des financements, et les travaux ont démarré. Le panneau informatif (situé à l’intérieur de la synagogue dont les portes sont habituellement verrouillées…), difficile à lire sur ma photo, dit, en russe et en anglais :
"Projet de restauration de la grande synagogue de Grodno, bâtiment historique du 16ème siècle, avec l’aide du Bureau de la Culture de la République du Bélarus, la ville de Grodno, la Fédération des communautés juives du CIS, et la famille Rohr, Miami – New-York. Pour plus d’informations : www.jewishgrodno.com".
 
782f1 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
782f2 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
782f3 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
Je disais il y a un instant que les travaux avaient démarré. Je ne sais ce qui a déjà été fait ou ce qui était encore en état avant qu’ils commencent, mais ce que l’on voit a fière allure. C’est en effet un magnifique bâtiment. Sur des tréteaux, des huisseries neuves sont en train d’être faites sur le modèle des anciennes, irrécupérables. Nous avons aussi pu voir une pièce attenante où va être aménagé bientôt un petit musée. Un petit escalier mène à une autre pièce en étage, mais hélas nous n’avons pu nous y rendre, cela a été considéré comme trop dangereux. En effet, le premier qui a tenté d’y aller, sans lumière, est tombé. Je ne sais d’où ni comment, je n’ai pas vu l’accident, je ne l’ai vu qu’après, avec une sale fracture ouverte à la jambe. Nous sommes tous sortis quand l’ambulance est arrivée.
 
782g Synagogue de Grodno (Belarus)
 
Et voilà, la visite est terminée, mon récit de l’histoire dramatique de la Shoah à Grodno aussi. Juste, pour finir, cette photo d’un élément de fer forgé. Sur la première des trois photos ci-dessus montrant l’intérieur de la synagogue, on voit une balustrade en fer. À mi-hauteur de chacun des barreaux à section carrée, il y a une décoration comme celle-ci. Exemple du raffinement de l’ensemble.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche