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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 13:00

735 Ierapetra

 

Nous avons fait route résolument vers l’est, suivant la côte de la Mer de Libye, et après une journée passée à Ierapetra (la plus grande plage de Crète, photo ci-dessus) nous sommes allés pour la nuit sous les murs du monastère de Kyria (Notre-Dame) Akrotiriani, appelé généralement Toplou.

 

735b1 environnement de Toplou

 

C’est dans ce paysage austère et sauvage que s’est construit le monastère. L’histoire de ses origines avant la conquête de la Crète par les Vénitiens s’est perdue et l’on ignore ce qu’il y avait là auparavant.

 

735b2 monastère de Toplou, en Crète

 

735b3 monastère de Toplou, en Crète

 

735b4 coucher de soleil sur le monastère de Toplou

 

Ce qui est sûr, c’est que l’architecte a dû prévoir une sorte de forteresse, d’une part parce que les raids de pirates étaient fréquents et terribles, d’autre part parce que les Vénitiens savaient que les Turcs avaient des vues sur la Crète et ils pensaient que ce genre de monastère forteresse était un bon rempart. Église, cellules, réfectoire, presque tout est à l’intérieur de l’enceinte gardée par deux fortes portes, un trou au-dessus de la seconde permettant de verser sur l’assaillant éventuel huile bouillante et plomb fondu.

 

735c1 monastère de Toplou, en Crète

 

Les murs atteignent par endroits plusieurs mètres d’épaisseur. Et malgré cela, des documents nous informent qu’en 1498 un raid de pirates a pillé le monastère et plusieurs villages alentour. Dans ce monastère brillant au quinzième siècle, tellement que c’est à lui que bien des icônes précieuses ont été confiées, on peut supposer qu’il y avait beaucoup de vaisselle de culte en or et en argent, ciboires, patènes, ostensoirs, etc., ainsi que des Crucifix. Or aujourd’hui, on n’y trouve pas un seul objet de valeur qui soit antérieur à cette date, à l’exception des icônes que les pirates auraient eu plus de mal à monnayer que des métaux précieux fondus. En 1530, ce sont les Chevaliers de Malte qui débarquent et pillent le monastère. Normal, dans ce monastère ils osent être orthodoxes. En 1612, Akrotiriani est très fortement endommagé par un violent tremblement de terre mais, la menace turque se faisant de plus en plus pressante, c’est la catholique Venise qui alloue deux cents ducats pour la reconstruction.

 

735c2 monastère de Toplou, en Crète

 

735c3 monastère de Toplou, en Crète

 

Ci-dessus, devant un vaste espace, de petits objets sont proposés aux visiteurs. On est encore à l’extérieur du monastère proprement dit, les bâtiments abritent les communs. La deuxième photo est prise de la terrasse d’un bâtiment, avant la double porte. Mais revenons à l’histoire. Les Turcs parviennent à s’emparer de la Crète, ils sont à Akrotiriani en 1646. Certes, ils ne seront pas toujours tendres avec les Crétois, avec les moines orthodoxes particulièrement, mais le monastère est autorisé à poursuivre son existence et même, eu égard aux très sérieux risques d’incursions de pirates, il est autorisé à posséder un canon. En turc, un canon se dit top. D’où le nom de Toplou qui, dans le langage courant, remplace le nom plus chrétien de Notre-Dame Akrotiriani.

 

735c4 monastère de Toplou, en Crète

 

735c5 monastère de Toplou, en Crète

 

Malgré les remparts, malgré le canon, le monastère a continué de subir des pillages, mais aussi d’odieux chantages. Par exemple, nous apprend un document de 1812, un aga (titre honorifique donné à des officiers supérieurs turcs) du nom de Kasapis avait pris l’habitude de se rendre au monastère pour rançonner les moines. À la fin, excédés, ne pouvant plus supporter sa cruauté ni ses exigences, les moines ont décidé de payer un Turc pour le tuer. Comme chacun sait, le cinquième commandement de Dieu dit "Tu ne tueras pas, sauf ceux qui t’embêtent". C’est ainsi qu’une nuit où Kasapis était venu au monastère pour exercer un chantage, le tueur turc l’a fait basculer dans l’escalier, où l’aga s’est fracassé la tête sur les marches de pierre et le sol de la cour. Puis on a mis le corps en travers du dos de son cheval, qui est parti vers son domicile. Les chevaux, c’est certain, savent très bien rentrer seuls chez eux. Du temps où, dans ma jeunesse, je m’essayais à l’équitation, je me rappelle qu’un jour, tout au début, j’avais eu un mal fou à empêcher mon paresseux cheval de regagner son écurie avant la fin de la promenade. L’histoire se serait terminée là si les cordes fixant le corps ne s’étaient pas relâchées, laissant tomber le cadavre de l’aga à quelques centaines de mètres à peine du monastère, sans que les moines s’en rendent compte. Comme, on a pu le constater sur mes photos, l’endroit est désert, il est clair que les Turcs, en trouvant le corps le lendemain matin, comprirent qu’il s’agissait d’un assassinat perpétré par les moines ou à leur instigation, et firent durement ressentir leur vengeance au monastère. En 1821, lors de la grande révolution grecque contre l’occupation ottomane, les Turcs ont tué 14 moines et ont pillé le monastère. Pendant la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation nazie, le monastère a installé un radio émetteur travaillant pour le compte des Alliés.

 

735d mannequin et photographe à Toplou

 

Le monastère de Toplou est important quoique resserré entre ses murs fortifiés. Et pour cette raison, sa cour est beaucoup plus petite qu’il ne conviendrait à un établissement d’autant de moines qu’il en a compté dans le passé (aujourd’hui, au contraire, la cour est trop grande pour les deux seuls moines résidents). Mais la visite n’est pas bien longue parce que l’on n’a accès qu’au musée et à l’église. Et encore, dans ces deux bâtiments la photo est interdite et des garde-chiourme laïcs veillent de près. Dommage, car dans l’église, il y a beaucoup d’icônes belles et intéressantes, et une en particulier, composée de quatre sujets principaux au centre et de 57 petits sujets sur le pourtour, œuvre réalisée en 1770 par Ioannis Kornaros, alors âgé de 25 ans. Mais je ne peux commenter ce que j’ai vu sans m’appuyer sur les images. Un groupe nombreux de Russes occupant les lieux, avec une guide qui explique à voix haute ce que personne n’écoute, chacun étant trop occupé à embrasser les icônes et à allumer des cierges, je ressors dans la petite cour. Là, un jeune couple russe impie s’adonne à une séance photo, lui se prenant pour un grand photographe, elle pour une top model. La séance vaut le coup d’œil. Au fait, avec le mot turc que je viens d'apprendre aujourd'hui, “top model”... ça veut dire “être canon”?

 

735e1 Toplou, Crète

 

735e2 Toplou, Crète

 

735e3 Toplou, Crète

 

Nulle part je n’ai trouvé quelqu’un pour me parler de cette chapelle que n’évoque aucun des trois livres dont je dispose au sujet du monastère et de son environnement. Elle est juste de l’autre côté de la route et c’est au pied de ce muret qui l’entoure que se situe le parking réservé aux visiteurs du monastère de Toplou, sur lequel nous avons passé la nuit avant notre visite. Même si je ne suis pas en mesure d’en raconter l’histoire, je la montre quand même parce que je la trouve belle dans sa simplicité.

 

735f1 palmeraie de Vaï, est de la Crète

 

735f2 palmeraie de Vaï, Crète de l'est

 

Toplou est à l’extrémité nord-est de la Crète, mais encore plus au nord, encore plus à l’est, tout au bout du bout de l’île, on arrive à une grande palmeraie naturelle, la seule et unique en Europe, qui s’étend jusqu’au bord de la plage de Vaï et compte 5000 arbres sur 25 hectares. Depuis 1973 elle est classée, protégée, enfermée derrière une clôture, mais la route la longe et on peut en admirer l’étendue en montant sur les promontoires rocheux qui bordent la plage. Forêt esthétique, Écotope de priorité, tels sont quelques uns des nombreux classements dont cette forêt bénéficie. Elle a aussi été incluse dans le réseau écologique européen Nature 2000.

 

Toutes les sciences sont nées de la philosophie, c’est-à-dire d’une réflexion théorique qui justifie l’étude des causes et celle des conséquences, les classifications, etc. C’est ainsi que le philosophe grec Théophraste (372-288 avant Jésus-Christ) est le premier botaniste. Et c’est lui qui, le premier, a décrit scientifiquement cette espèce de palmier endémique de la Méditerranée orientale. Aussi l’appelle-t-on palmier crétois ou palmier de Théophraste. Cet arbre poussait déjà en Crète à l’époque minoenne, comme le prouvent les bijoux qu’il décore. Dans l’île de Délos, c’est sous un palmier que Léto a donné naissance à Apollon, et cet arbre est devenu l’arbre sacré du dieu, qui en a donné un à sa jumelle Artémis. Vers 265 ou 260 avant Jésus-Christ, Ptolémée II Philadelphe, pharaon d’Égypte, installe à Itanos, ville très voisine, une garnison pour la soutenir contre ses ennemis, et de là on a conclu que les soldats égyptiens avaient dû venir avec des provisions de dattes de leur pays et qu’ils en avaient craché les noyaux le long de la route de Vaï, où ils avaient débarqué, à Itanos, où ils se rendaient. D’autres attribuent les noyaux qui ont donné naissance à cette palmeraie aux pirates du seizième siècle. Les deux explications sont fausses, puisque la palmeraie existait depuis de très nombreux siècles. Au Dimanche des Rameaux, l’usage est de tresser avec des feuilles de palmier des crucifix que l’on distribue à l’église durant la cérémonie.

 

735f3 plage de Vaï et palmeraie, en Crète

 

Dans la langue locale, un palmier se dit vayies, et la branche de palmier se dit vaï. C’est de là que la plage tient son nom car, comme on le voit sur ma photo, la palmeraie rejoint la plage. Le sol idéal pour le palmier de Théophraste est un sol sablonneux, près de la mer, et arrosé par des précipitations épisodiques. C’est pourquoi à Vaï il a trouvé des conditions idéales pour se développer. La mer, le sable fin, des pluies qui choisissent d’autres saisons que l’été pour tomber, ce sont ces mêmes conditions qui satisfont les vacanciers. On le voit, la densité des touristes sur la plage vaut bien celle des palmiers de Théophraste en arrière-plan. Mais au moins, le classement du lieu l’a protégé de toute construction en dur qui le défigurerait. Cette photo est prise, on s’en doute, de la grosse roche qui clôt la plage à droite (au sud).

 

735f4 plage près de Vaï, en Crète

 

De l’autre côté de ce promontoire, une autre plage tout aussi belle, tout aussi agréable, est déserte ou presque. C’est qu’aucune route, aucun chemin n’y mène par en bas. Il faut se garer au parking de Vaï, gagner la grande plage à pied, escalader le haut promontoire et redescendre de l’autre côté. D’abord, c’est fatigant. Ensuite, beaucoup aiment la foule. Et enfin il n’y a pas de buvette ni de parasols.

 

735f5 Itanos

 

À propos des guerriers égyptiens qui avaient débarqué ici au troisième siècle avant Jésus-Christ, j’ai dit tout à l’heure qu’ils se rendaient en garnison à Itanos, toute proche. Ces cercles de pierres témoignent d’une occupation très ancienne, au Néolithique, du site d’Itanos. Cependant il ne s’agissait que d’un habitat diffus, et la ville a été fondée par les Minoens, par un certain Itanos fils de Phoenix, selon la légende.

 

735g1 Itanos, Crète

 

735g2 Itanos, Crète

 

735g3 Itanos, Crète

 

Le site a été continuellement occupé de l’époque minoenne à l’occupation romaine, puis a continué à vivre à l’époque byzantine. Des tablettes en linéaire B (donc du temps des Mycéniens) portent le nom d’u-ta-no. C’était, à l’époque historique, une puissante cité, concurrente de Iérapitna et de Presos, les deux autres grandes villes de l’est de la Crète, pour l’hégémonie sur la région. Au titre de ses relations commerciales avec l’Égypte, elle a demandé l’appui du pharaon pour la protéger de sa rivale Presos, d’où la garnison envoyée par Ptolémée I, maintenue par Ptolémée II et qui, finalement, restera en place pendant un siècle et demi. C’est à la fin du huitième ou au début du neuvième siècle de notre ère que la ville a été détruite. Certains attribuent cette destruction aux pirates sarrasins en 824, d’autres à un tremblement de terre en 795. Mais elle a alors cessé d’exister. Désertée, elle a été oubliée, à tel point que jusqu’au siècle dernier on pensait que l’ancienne Itanos se trouvait beaucoup plus au sud, et le village qui s’est créé à proximité a pris le nom de "Ville déserte", Érêmoupoli. C’est le même italien Halbherr du Code des Lois de Gortyne qui a initié les fouilles ici en 1900. L’École Française d’Archéologie a découvert en 1950 un secteur hellénistique, et depuis 1995 un programme de fouilles de ce secteur hellénistique est mené conjointement par l’École Française d’Archéologie et l’Institut d’Études Méditerranéennes, et a mis au jour des objets de l’époque géométrique au septième siècle avant Jésus-Christ. Aujourd’hui, on retrouve pêle-mêle des traces de toutes les époques, mais les ruines les plus anciennes ne sont que des réutilisations ultérieures, les constructions les plus nombreuses à subsister sont des maisons byzantines. Le site, très vaste, est totalement ouvert, des chemins menant aux plages passent le long de maisons ruinées, de murs écroulés, de pierres éparses. Une partie de la ville, dont son port, est sous l’eau du fait de la variation des niveaux.

 

Hérodote raconte comment, après sept années de sécheresse, Thera (la célèbre île de Santorin) a envoyé nombre de ses habitants fonder des colonies. Un groupe de colons, à qui la Pythie avait dit de se rendre à Kyrini en Libye, ne savait comment s’y rendre, et s’est adressé à Itanos pour obtenir de l’aide. Des marins pêcheurs de la ville se chargèrent de les conduire à destination.

 

735h1 basilique paléochrétienne d'Itanos, Crète

 

735h2 basilique paléochrétienne d'Itanos, Crète

 

735h3 basilique paléochrétienne d'Itanos, Crète

 

Mais les époques protobyzantine et byzantine ont laissé plusieurs basiliques paléochrétiennes, comme celle-ci. On distingue encore nettement les trois nefs, les absides, au milieu des colonnes abattues.

 

735i bananeraie en Crète (Itanos)

 

En repartant, nous nous sommes arrêtés sur le bord de la route devant un étal de fruits car nous devions nous réapprovisionner et les supermarchés, même très petits, vendent essentiellement des fruits importés dans ce pays où les fruits pourrissent sur place, invendus. Alors, à notre modeste niveau, pour combattre la crise économique grecque due à un endettement phénoménal en raison (entre autres) du déséquilibre de la balance commerciale, nous préférons les produits locaux. De plus, cueillis le jour même ou la veille, les fruits et légumes achetés ainsi sont plus frais que ceux qui ont subi un voyage. Parfois, pour ne pas payer leurs taxes, ces agriculteurs ne font pas le "ticket de caisse" légalement obligatoire. Peut-être ne suis-je pas sympa, mais je le réclame, car cela aussi coule le pays. Cela dit, notre homme était tout à fait honnête, en plus d’être sympa et de nous initier à quelques légumes que nous ne connaissions pas. Par ailleurs, nous lui avons acheté des bananes de sa production, aussi bonnes et plus fraîches que celles qui sont importée d’Équateur ou du Costa Rica. Ne crois pas, Vanessa (si tu me lis) que je critique les merveilleuses bananes de ton pays, mais après avoir été cueillies vertes pour supporter le voyage, après avoir survolé l’Équateur, le Brésil, l’océan Atlantique dans une atmosphère protégée, après un transfert en camion vers le supermarché, elles n’ont pas la saveur d’une banane fraîchement cueillie à maturité. Et ce monsieur nous a engagés à nous rendre à deux cents mètres, sur une petite route, pour aller voir sa bananeraie (ma photo).

 

Après cet arrêt, nous nous rendons directement à Kato Zakros, bien plus au sud sur la côte est, et nous passons la nuit au bord de la plage.

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Published by Thierry Jamard
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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 23:09
Après notre visite de Phaestos, avant-hier, nous avions trouvé fermé le site d’Agia Triada. Il nous a fallu y revenir aujourd’hui. Car on en parle peu, les tour opérateurs n’y emmènent pas leurs clients, et pourtant le site des fouilles est extrêmement riche. En outre, du fait de sa discrétion à l’écart des grands axes routiers et des grandes routes touristiques, le site permet une visite particulièrement calme. Ainsi, les touristes en short de style fort peu minoen ne font pas tache sur les photos.
 
734a Agia Triada (Crète), vue générale
 
Si près de Phaestos, à peine plus de trois kilomètres, il ne peut être question ici d’un palais royal. Mais du fait de son ampleur, on ne peut non plus y voir une simple villa privée. Parce qu’avant que des mouvements telluriques n’exhaussent le sol d’une trentaine de mètres il était au bord de la mer, certains le voient comme une résidence d’été pour le roi de Phaestos, ou bien le palais d’un haut dignitaire du régime. Comme, par ailleurs, de très nombreuses tablettes portant des inventaires y ont été retrouvées, certains pensent plutôt qu’il s’agissait d’un centre administratif. Il a été construit après Phaestos, mais dans la foulée, vers 1550 avant Jésus-Christ, sur un site qui semble avoir été inoccupé auparavant, même en remontant au néolithique. Détruit vers 1450 en même temps que Phaestos, il a été reconstruit et, après l’arrivée des Achéens, le roi y a séjourné. Lors de la dernière destruction de Phaestos, Cnossos, Mycènes, etc. par le feu vers 1100, Agia Triada a subi le même sort. Parce que l’on n’a retrouvé nulle part, dans des textes, trace de ce lieu, on lui a donné le nom d’un village voisin, Sainte Trinité (Agia Triada). Lequel village a été détruit par les Turcs en 1897.
 
734b1 rue d'Agia Triada (site minoen, Crète)
 
734b2 escalier dans une rue d'Agia Triada (Crète)
 
734b3 égout d'une rue d'Agia Triada (Crète)
 
Ce palais, comme celui du roi de Phaestos, est tout un monde. Il comporte plusieurs secteurs et, son fonctionnement s’étalant sur une longue période, il a subi amplifications et modifications. Voici d’abord une rue de l’époque minoenne, remarquablement bien conservée, qui était sans doute la partie urbaine de la route menant à Phaestos. Comportant des escaliers, du moins en ville, elle ne pouvait être empruntée que par des piétons, éventuellement par des mules. Cette rue est longée par un conduit d’égout. Sur ma troisième photo, on voit cet égout après une jonction en Y de deux branches.
 
734b4 Agia Triada (site minoen crétois)
 
La ville a donc été habitée à l’époque dite mycénienne, ou Postpalatiale, lors de la domination achéenne. En revanche, on n’y vit plus depuis l’époque géométrique, après le grand incendie. Tout au plus, les lieux conservent-ils à l’époque classique un sanctuaire de Zeus Velchanos, le même Zeus héritier du "jeune dieu" des Crétois, qui était vénéré à Phaestos. Nous sommes ici dans la partie d’époque mycénienne. Les fouilles n’ont pas permis de déterminer exactement l’usage de chacune des pièces de ces constructions qui sont à n’en pas douter des bâtiments d’habitation. Néanmoins, je trouve qu’il est intéressant de montrer cette porte car, à la différence de nombre de ruines antiques, ici les murs ne se limitent pas –ou pas toujours– à une hauteur de 50 ou 70 centimètres.
 
734b5 Agia Triada (site minoen crétois), accès à l'agora
 
734b6 Agia Triada (Crète), les boutiques de l'agora
 
Cette partie du site, sous ce grand mur retenant le niveau supérieur de la ville pour assurer la planéité de la partie inférieure, n’est plus minoenne, elle est grecque mycénienne. Cet escalier, comme le grand mur, est mycénien et descend de la ville haute vers l’agora, l’espace au premier plan, où il reste des bases de piliers ayant supporté un portique longeant la place. Et, ouvrant sous ce portique, toute une rangée de petites boutiques. Ma photo est centrée sur quelques unes, mais il y en a huit.
 
734c1 site d'Agia Triada (Crète)
 
734c2 site d'Agia Triada (Crète)
 
Le site a la forme d’un L irrégulier. Ici nous sommes dans l’autre branche du L, qui est protégée sous un grand toit translucide. En outre, les fouilles n’y sont pas terminées, mais on peut néanmoins reconnaître que ce sont les appartements principaux. L’escalier donnait accès à la cour du sanctuaire. Les banquettes de la pièce de ma seconde photo ont été restaurées, mais les plaques garnissant les murs sont d’origine. Il est intéressant de voir l’espace laissé entre elles et creusé également dans le mur, où prenaient place des poutres de bois dont le rôle était non seulement de soutenir le mur, mais aussi, surtout peut-être, d’assurer une certaine élasticité à la construction pour la rendre plus résistante aux séismes qui secouaient si souvent la Crète. Une preuve de plus du haut niveau technique des architectes et ingénieurs minoens. Évidemment, on était loin des solutions antisismiques actuelles, mais les ingénieurs d’aujourd’hui ont calculé que cette technique permettait néanmoins d’absorber des secousses non négligeables.
 
734c3a site d'Agia Triada (Crète), jarres minoennes
 
734c3b site d'Agia Triada (Crète), jarres minoennes
 
Au nombre des jarres et à leurs dimensions, on comprend que l’on se trouve dans les magasins. Il s’agit des réserves de vin ou d’huile, mais d’une capacité qui dépasse, et de loin, les besoins de la population que peut accueillir le palais. D’autre part, le palais n’ayant fort heureusement jamais été pillé, on y a retrouvé de très nombreux sceaux. Sceaux et volume des réserves font penser à un rôle économique du palais, centre de distribution de nourriture à la population et centre de gestion des récoltes effectuées au nom du roi, puisque l’intégralité de l’économie était entre ses mains. Même si l’une des jarres est cassée, on peut admirer leur décor géométrique. Elles ont beau être destinées à un local utilitaire, on n’a pas négligé leur apparence.
 
734d1 Agios Georgios sur le site d'Agia Triada (Crète)
 
734d2 Agios Georgios sur le site d'Agia Triada (Crète)
 
734d3 Agios Georgios sur le site d'Agia Triada (Crète)
 
Sur le site antique, on trouve aussi cette petite église byzantine dédiée à saint Georges de Galata, comme celle qui jouxte le site de Phaestos (saint Georges Phalandras). Celle-ci est datée de 1302. Son iconostase n’était pas en bois, mais solidaire de la construction et portant des fresques, parmi les plus anciennes de Crète, caractéristiques de l’art à l’époque des Paléologue. Le blason situé au-dessus de la porte représente un aigle à deux têtes, emblème de l’Empire Byzantin.
 
734d4 Agios Georgios sur le site d'Agia Triada (Crète)
 
734d5 Agios Georgios sur le site d'Agia Triada (Crète)
 
734d6 Agios Georgios sur le site d'Agia Triada (Crète)
 
Ces fresques sont un peu abîmées mais très belles. Le style, venu de Constantinople, en est plus souple, plus libre, et la palette des couleurs y est plus étendue et plus riche. Et, alors qu’ailleurs dans le monde orthodoxe, où l’Empire Byzantin disparaît, le style va se figer, c’est désormais la Crète qui, s’emparant de l’héritage, va permettre au style de continuer à évoluer et à suivre l’évolution du monde tout en restant fidèle à certains canons.
 
734e1 Site minoen de Kommos (Crète)
 
734e2 Site minoen de Kommos (Crète)
 
Non loin, près de la mer, on rencontre encore un autre site minoen. C’est celui de la ville qui s’est développée autour du port de Phaestos et d’Agia Triada. Découvert en 1976, ce site est encore l’objet de fouilles systématiques, aussi ne peut-on le visiter. Seulement prendre des photos à travers la clôture. Il y a là une avenue dallée et des habitations prépalatiales et néopalatiales, petites maisons à deux étages organisées autour de placettes dallées et de ruelles étroites, et reliées à la côte par une rue qui y descend. Dans ces demeures on a retrouvé des ustensiles de cuisine, de la vaisselle, des pressoirs à vin et à huile, etc. Ailleurs, de grands édifices d’époque néopalatiale à portiques dont l’un a dans l’un de ses murs la plus grande pierre utilisée de toutes les constructions minoennes connues. Le fait que l’on y ait retrouvé une ancre de navire réalisée en pierre comme toujours à cette époque a fait supposer qu’il pouvait s’agir de chantiers navals, d’autres pensant à des magasins. Tout près part en direction de Phaestos une route dallée. Au-dessus on rencontre un sanctuaire d’époque historique. Il a été fondé au début de l’époque géométrique et a connu son plus grand rayonnement aux époques classique et hellénistique. Devant l’entrée du temple se trouvait une statue d’une divinité non identifiée. Outre le temple, le sanctuaire se compose d’un prytanée, de la maison des prêtres, d’une cuisine circulaire, d’un prétoire et de quatre autels. Mais tout cela, je ne le montre pas puisque je ne l’ai pas vu…
 
734f1 Gortyne, basilique Saint Tite
 
734f2 Gortyne, basilique Saint Tite
 
734f3 Gortyne, basilique Saint Tite
 
Quittant donc rapidement Kommos puisque nous ne pouvons nous en approcher, nous nous rendons à Gortyne. Il y a beaucoup à dire sur la ville des siècles précédant Jésus-Christ, mais je préfère commencer par cette basilique chrétienne. Chrétien ou pas, je pense que tout un chacun a entendu parler de l’épître de saint Paul à Tite. Elle est adressée par " Paul, serviteur de Dieu et apôtre de Jésus-Christ […] à Tite, mon fils bien aimé en la foi qui nous est commune". Tite a été intronisé évêque de Gortyne et Paul le charge de quadriller la Crète avec des évêques responsables chacun d’un secteur : " Je t'ai laissé en Crète afin que tu achèves de tout organiser et que, selon les instructions que je t'ai données, tu établisses des Anciens dans chaque ville. Que le sujet soit d'une réputation intacte, mari d'une seule femme, dont les enfants soient fidèles, et ne passent point pour être débauchés ou insoumis. Car il faut que l'évêque soit irréprochable, en qualité d'administrateur de la maison de Dieu, qu'il ne soit ni arrogant, ni colère, ni adonné au vin, ni enclin à frapper, ni porté à un gain sordide […]". Bien évidemment, il ne faut pas considérer l’évêque du premier siècle comme l’évêque catholique d’aujourd’hui, qui administre un diocèse, ordonne des prêtres mais ne peut être intronisé que par le pape de Rome. La situation actuelle constitue même l’un des principaux griefs de l’orthodoxie au catholicisme, accusé d’avoir créé de toutes pièces une structure administrative rigide et centralisée qui trahit l’esprit de l’Église fondée par Jésus. En ces premières décennies (et ces premiers siècles) qui suivent la mort de Jésus, l’évêque nomme ses confrères et organise le prosélytisme. Il est garant également de la doctrine et s’assure que l’enseignement est conforme. Ainsi donc, Tite est le premier évêque de Crète et, les Romains ayant fait de Gortyne la capitale de la province de Crète et Cyrénaïque (Afrique du Nord, en Libye actuelle), le siège de Tite est à Gortyne. Selon son hagiographie officielle, catholique, luthérienne et orthodoxe, il serait mort de sa bonne mort à l’âge de 94 ans en l’an 107, mais je lis dans deux de mes livres que cette basilique que l’on voit et qui lui est dédiée a été construite au sixième siècle sur le lieu de son martyre. Son martyre ?
 
734f4 Gortyne, basilique Saint Tite
 
734f5 Gortyne, basilique Saint Tite
 
De toute façon, il faut préciser que l’une des chapelles latérales (première photo) est en usage encore de nos jours, et depuis que la basilique a été détruite en 796 par un violent séisme d’une magnitude évaluée entre 7,1 et 7,9 sur l’échelle de Richter. Or cette chapelle porte depuis toujours le nom de la Panagia (la Vierge) Kera et ce n’est qu’au début du vingtième siècle que les archéologues ont pensé devoir identifier la basilique en ruines avec celle qui avait été construite en l’honneur du disciple de Paul. Mais voilà qu’à un kilomètre de là, dans un bourg nommé Mitropoli, on a découvert récemment les restes d’une grande basilique à trois nefs antérieure à l’église de Gortyne. Le nom de Mitropoli signifie évêché… L’église a les dimensions d’une cathédrale… Celle où nous sommes et dont les chapiteaux portent le monogramme de l’empereur Justinien (sixième siècle) est postérieure à celle de Mitropoli… Cela remet en question l’attribution du nom à celle de Gortyne. En fait, le doute subsiste.
 
734g Gortyne, platane toujours vert de Zeus et Europe
 
Quittons donc cette basilique qui, quels que soient son origine et son nom, est impressionnante. Nous voici à présent dans un autre monde que celui de Jésus, de Paul et de Tite. Ayant, comme je l’ai à maintes reprises raconté, pris Europe sur son dos alors qu’elle était sur une plage de Sidon (actuel Liban), Zeus sous la forme d’un taureau s’est élancé dans la mer et a nagé jusqu’en Crète, l’île où il a passé son enfance de dieu, et a touché terre à Matala, comme nous l’avons vu. Puis il a poursuivi sa course sur la terre ferme jusqu’à Gortyne et là, au pied d’un platane, pour assouvir son amour et son désir pour la belle jeune fille, il s’est uni à elle. Pour remercier l’arbre qui avait prodigué son ombre, par la volonté de Zeus il reste toujours vert. De cette union divine sont nés trois fils, Minos, Rhadamante et Sarpédon. Zeus, avant de regagner l’Olympe, donna Europe en mariage à Astérion et le chargea d’élever ses enfants. Minos est le fameux roi de Crète qui épousa Pasiphaé, engendra huit enfants dont Phèdre et Ariane, et régna à Cnossos ; Rhadamante, père de ce Gortys fondateur de la ville de Gortyne, sage, juste, législateur, qui pour ses qualités fut choisi, après sa mort, pour juger les âmes aux enfers ; et Sarpédon qui se disputa avec Minos pour régner sur la Crète, dut s’enfuir en Asie Mineure et devint roi de Milet. Et ici, sur le site de Gortyne, nous voyons ce platane toujours vert. Nous sommes en été, mais les gens d’ici, une gardienne du site interrogée, affirment que même en hiver il garde ses feuilles. Certes avec un tronc si fin il ne date pas de si loin, puisque l’on dit que Minos vécut trois générations avant la Guerre de Troie, mais la graine qui lui a donné naissance était la fille de la fille de la fille (etc.) du platane qui avait abrité les amours divines. Voyant ce prodige de mes propres yeux, je ne peux douter de l’existence de Zeus ni de la véracité de toute cette histoire. D’ailleurs comme nous en informe la presse, consciente de ses devoirs la belle Europe met la main à la poche pour aider son pays dans la grave crise économique qu’il traverse, non sans poser toutefois ses conditions et en rechignant un peu.
 
734h1 glyptothèque du site de Gortyne
734h2 glyptothèque du site de Gortyne
 
734h3 glyptothèque du site de Gortyne
 
Le site comporte une glyptothèque. Je passerai rapidement, parce que même si quelques pièces sont intéressantes, rien ne m’a frappé comme étant exceptionnel, et je ne veux pas être trop long car j’ai à parler tout à l’heure de quelque chose de très spécial, le Code de Gortyne. De même, cette ville énorme qui a compté jusqu’à trois cent mille habitants (population extrêmement nombreuse à l’époque, les villes les plus grosses atteignant généralement le tiers de ce chiffre) est très étendue, s’alliant aux Romains pour la conquête de la Crète en 67 avant Jésus-Christ elle a été épargnée par Quintus Metellus (qui, au contraire, a rasé Cnossos), elle a ensuite été choisie pour être la capitale, et elle a subsisté jusqu’à ce que les Arabes la détruisent en 824. Je me limiterai donc au secteur de l’odéon.
 
734i1 Odéon de Gortyne
 
734i2 Odéon de Gortyne
 
734i3 Odéon de Gortyne
 
Le Code est abrité par le bâtiment de brique que l’on voit sur la première photo. Ici nous sommes à l’odéon romain (premier siècle après Jésus-Christ), c’est-à-dire le petit théâtre couvert destiné à des concerts de musique et à des récitals de poésie.. Mais voyons son histoire et ses états successifs. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ a été édifié un bâtiment quadrilatère à l’extérieur mais circulaire à l’intérieur, sans doute à ciel ouvert, de 33,3 mètres de diamètre. Il servait d’agora, place publique où se tenait l’ecclesia, l’assemblée du peuple. Les lois étaient gravées sur la surface concave de ses murs. On n’a pu déterminer pour quelle raison cet édifice fut détruit au premier siècle avant Jésus-Christ, mais les pierres portant les lois ont été démontées, numérotées pour retrouver leur ordre et leur place, et le bâtiment a été reconstruit selon le même plan semble-t-il, et le Code des Lois a été replacé. Un tremblement de terre a détruit ce second édifice, sans doute en 46 après Jésus-Christ, et sur ses ruines on a bâti dans les premières années du règne de l‘empereur Trajan (98-117) cet odéon sur un arc de cercle un peu supérieur à cent quatre-vingts degrés. Nouvelle destruction et nouvelle reconstruction au troisième siècle. C’est donc l’édifice du troisième siècle dont nous voyons les ruines aujourd’hui. Les destructions des premier et troisième siècles après Jésus-Christ n’ayant été que partielles, il semble que l’on n’ait pas eu à reconstruire l’arc de cercle portant l’inscription.
 
734i4 Odéon de Gortyne
 
734i5 Odéon de Gortyne
 
La première des photos que je montre dans la précédente série, et qui donne une vue générale de l’odéon, permet de voir qu’il est cerné d’un cercle de piliers de brique. Ces piliers délimitent une galerie couverte en portique qui contourne les rangs de la cavea (première photo ci-dessus). L’édifice étant en ruines, on a reconstruit à l’époque contemporaine (1889) un segment du portique afin de protéger le Code des Lois. La deuxième photo permet de voir deux murs plans se coupant à angle droit autour du mur circulaire de l’odéon. Derrière, le petit édifice de briques est le fragment de portique moderne abritant l’inscription.
 
734j1 Code des lois de Gortyne
 
Depuis le temps que j’en parle… la voici, cette grande inscription. Elle date de 480-450 avant Jésus-Christ, et non du sixième siècle comme on le croyait jusqu’à ces dernières années. Athènes et Gortyne sont les deux seules cités grecques antiques dont on connaisse un corpus de lois suffisamment étoffé, mais l’inscription de Gortyne est plus ancienne (c’est l’ensemble législatif le plus ancien d’Europe) et elle est plus complète que ce que nous savons d’Athènes. Le code serait même absolument complet si, lors de la première reconstruction replaçant les plaques détachées et numérotées, la ou les quelques dernières lignes de chaque colonne n’avaient pas été supprimées. En effet, le nouveau mur étant moins haut que le précédent, on a omis la pierre du bas, qui portait la ou les dernières lignes de la colonne. Et puis on a retrouvé épars des fragments de pierres portant un texte gravé et laissant penser que c’était peut-être le dernier chapitre du code, sur une ou deux colonnes supplémentaires vers la gauche, car la première colonne est à droite et la dernière à gauche. Les lignes, elles, se lisent boustrophédon, c’est-à-dire alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, comme le chemin suivi par le bœuf traçant le sillon avec la charrue repartant dans l’autre sens quand il arrive au bout du champ (bous = le bœuf, et strephô = je tourne, cf. une catastrophe quand les événements tournent vers le bas, ou une strophe en poésie quand le rythme a effectué un tour entier). Quant à l’alphabet, il comporte de notables différences par rapport à l’alphabet que nous connaissons.
 
Et il apporte de l’eau au moulin de ceux qui contestent l’opinion largement répandue en Grèce selon laquelle la prononciation antique était la même que la prononciation contemporaine. Tous s’accordent à dire que la prononciation établie par Érasme et qui est utilisée en France ne reproduit pas toujours ce qui était la réalité antique, mais je maintiens qu’il est faux de dire que rien n’a changé, ne serait-ce que pour une raison de vraisemblance. On ne peut imaginer qu’une langue qui a été parlée sur tout le territoire du vaste Empire Byzantin, puis par les Francs, les Vénitiens, les Turcs, n’a pas subi de transformations dans la bouche de tant de gens dont la langue maternelle, pour être indo-européenne comme le grec, n’en était quand même pas moins très différente. Mais il y a d’autres arguments que la seule vraisemblance, qui n’est pas une preuve absolue. Je n’entrerai pas ici dans des détails qui, depuis que je réfléchis au problème, prendraient des dizaines de pages. Je prendrai un seul exemple. Je prétends, comme le veut l’usage universitaire français depuis Érasme, que la lettre dite epsilon est un E bref et la lettre que nous appelons êta un E long. Mais en grec moderne cette lettre est appelée ita et se prononce I. On me dit qu’il en était de même dans l’Antiquité, mais… cette lettre n’existe pas dans le Code de Gortyne où elle est systématiquement remplacée par un epsilon. Cela me semble être une preuve définitive qu’à cette époque ce n’était pas un ita mais un êta.
 
734j2 Code des lois de Gortyne
 
En 1857, deux Français, Thénon et Perrot, découvrent, dans le mur d’un moulin à eau accolé à l’odéon, une pierre portant les quinze premières lignes de la première colonne. Sans savoir que la suite existe quelque part, ils en voient l’intérêt et ils obtiennent des propriétaires de l’acheter pour l’envoyer à Paris, où elle prend place au Louvre. En tant que Français, je devrais en être heureux, mais non, j’estime que l’on devrait la rendre à Gortyne car le partage de l’inscription ressemble à un jugement de Salomon. C’est une absurdité. Alphabet, graphie, dialecte, texte partiel, le texte n'est pas immédiatement interprété et ce n’est qu’en 1878 qu’un autre Français, Bréal, comprend qu’il s’agit d’un texte juridique. En 1879, encore un Français, Hassoulier, sans obtenir l’autorisation de démonter davantage le moulin, parvient à copier deux fragments qui se rapportaient à des parties éparses. C’est l’italien Halbherr qui se rend en 1884 à Gortyne pour effectuer une recherche systématique, et qui va découvrir l’ensemble de l’inscription après avoir détourné sous les menaces des propriétaires le cours d’eau qui alimentait le moulin. Il fait alors appel au préfet d’Héraklion (préfet turc, car la Crète est encore sous domination ottomane) qui convoque les propriétaires et, leur disant que les Antiquités sont propriété de l’État, les oblige à céder l’inscription en échange d’une somme qu’il fixe. Plus de moulin désormais, le côté du mur portant l’inscription n’est plus considéré comme extérieur du moulin mais comme intérieur de l’odéon, et sa protection en brique est construite dès 1889.
 
734j3 Code des lois de Gortyne
 
Venons-en au texte. Il est extrêmement intéressant. S’il comporte quelques éléments hérités du droit ancien, il est aussi fortement progressiste. Beaucoup pensent que son ouverture, la liberté qu’il garantit, les droits qu’il reconnaît même aux esclaves, sont un héritage minoen. D’ailleurs, les premiers codes de lois ont été rédigés par des cités crétoises, et ils ont ensuite inspiré des codes dans les colonies grecques d’Occident avant de concerner les cités de Grèce continentale, or la codification garantit le respect des règles qu’elle établit. Quelques extraits significatifs :
 
Colonne 2 : "Si quelqu’un viole un homme libre ou une femme libre, il versera cent statères […]. Si un esclave viole un homme libre ou une femme libre il versera le double de cela […]. Si quelqu’un viole une esclave qui vit dans la maison, qu’il verse cinq statères". N.B.: chez les Romains, et même bien des siècles plus tard, les hommes libres ont tous les droits sur les esclaves, y compris le droit de torture et de mort, et l’esclave qui viole un citoyen ou une citoyenne encourt la mort sans jugement.
 
Colonne 3 : "Si un homme meurt sans laisser d’enfant, sa femme, si elle le veut, peut se remarier, gardant sa fortune et tout ce que son mari lui a donné en plus, selon la loi, devant trois témoins majeurs. Si elle prend quelque chose qui appartient à ses enfants, que cela soit l’objet d’un procès. Mais si son mari la laisse sans enfant, qu’elle garde aussi ses affaires à elle et la moitié de ses ouvrages manuels". N.B.: certes, les féministes ont obtenu, aux vingtième et vingt-et-unième siècles plus d’indépendance et de droits, mais il semble que les Crétoises de Gortyne aient joui de plus de droits que les Françaises (entre autres) du dix-neuvième siècle. À titre de comparaison, une Athénienne du cinquième siècle avant Jésus-Christ a, de sa naissance à sa mort, un protecteur, père ou à défaut un autre homme de la famille, puis mari, et en cas de veuvage elle retrouve la tutelle paternelle. Par ailleurs, elle ne possède strictement rien en propre.
 
Colonne 7 : "Si un esclave vient dans la maison d’une femme libre et se marie avec une femme libre, que leurs enfants soient libres. Mais si une femme libre vient dans la maison d’un esclave et épouse un esclave, que les enfants soient esclaves". N.B.: Cela, c’est moins joli, mais dans la mesure où l’esclavage n’a pas été aboli c’est assez logique. Ce qui détermine le statut de l’enfant, c’est la maison.
 
Colonne 11 : "Le juge, où qu’il ait été désigné, qu’il juge d’après les dépositions des témoins ou contre la dénégation sous serment de quelqu’un, qu’il donne sa décision d’après la législation en vigueur, tandis que pour tout le reste qu’il décide suivant les assertions avancées". N.B.: respect de la loi, prise en compte des arguments des parties, dépositions des témoins, usage du serment, sont autant d’instructions données aux juges pour assurer des décisions justes.
 
On comprendra, je pense, pourquoi j’ai été passionné par la lecture de cette inscription (en traduction française). J’ajoute, parce que cela n’est pas évident à partir des extraits que je cite, que le Code interdit tout ce qui touche à la liberté individuelle, on ne peut se faire justice soi-même, on ne peut détenir des personnes, tout viol est interdit de qui que ce soit contre qui que ce soit, l’adultère aussi est interdit. On note aussi que ce qui concerne les questions de transmission de patrimoine en cas de mariage, divorce, veuvage, avec ou sans enfants, tient une très grande place. Et il est très significatif que les seules peines prévues soient sous forme de dédommagement versé aux victimes, c’est-à-dire que toutes les actions sont civiles et jamais pénales, comme si l’État souhaitait trancher les différends élevés entre ses citoyens mais se désintéressait de leur comportement.
 
734k1 Oliviers géants à Gortyne
 
734k2 Oliviers géants à Gortyne
 
734k3 Oliviers géants à Gortyne
 
Pour terminer, je change complètement de sujet. De l’autre côté de la route, en face de l’entrée du site archéologique de Gortyne, il y a une oliveraie étonnante. Ses arbres sont très vieux et très gros. Un panneau explicatif donne des informations intéressantes, par exemple que le quart de la surface de la Crète est planté d’oliviers et, compte tenu du fait que l’île est très montagneuse, cela représente quasiment la totalité de l’agriculture de l’île. D’autre part, un olivier remarquable a été répertorié par l’Association des Municipalités Crétoises de l’Olive. Il a, en effet, des caractéristiques très particulières. Non seulement ses dimensions sont monumentales, comme le montrent les chiffres du tableau et du schéma (deuxième et troisième photos ci-dessus), mais en outre son âge est respectable puisqu’il est estimé à… 1600 ans.
 
734k4 Gortyne, olivier âgé de 1600 ans et colonne
 
734k5 Gortyne, olivier âgé de 1600 ans et colonne
 
734k6 Gortyne, olivier âgé de 1600 ans et colonne
 
C’est celui des photos ci-dessus. Il daterait des alentours de l’an 400, non selon des légendes plus ou moins crédibles, mais selon les études très scientifiques des botanistes. Or avant sa naissance, au cours du quatrième siècle qui a marqué le début de l’époque byzantine (330-824 de notre ère), l’île a été secouée de très violents et répétés tremblements de terre qui ont jeté à bas de nombreuses constructions. Sans doute à l’un de ces bâtiments victime d’un séisme appartenaient des colonnes gisant à terre. L’arbre est sorti du sol, a grandi contre ces colonnes et, en prenant de l’ampleur, il a englobé la pierre, qui ne fait plus qu’un avec le tronc. Voilà les étonnantes photos sur lesquelles je voulais terminer cet article.
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Published by Thierry Jamard
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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 21:38
733a Matala de nuit
 
Comme je le disais hier, nous sommes arrivés en fin d’après-midi à Matala. Rapide installation au camping, juste le temps nécessaire pour nous ensabler copieusement, jusqu'à mi-roue, et de disposer à sa place chacune des innombrables choses qui, pour ne pas dégringoler des meubles ou se balader d’un bout à l’autre du couloir, voyagent sur notre lit. Puis longue promenade sur la plage et en ville.
 
733b Matala, vue générale
 
On se rappelle l’aventure de Zeus qui, séduit par la beauté de la jeune princesse Europe, fille du roi de Tyr (actuel Liban), prend l’aspect d’un séduisant taureau et qui, quand la jeune fille monte sur son dos, part en galopant, se jette à la mer et nage, nage, nage en l’emportant. Effrayée au début, se cramponnant, la douce Europe comprend que ce bel animal ne lui veut que du bien, se détend, et la traversée se poursuit dans la bonne humeur. Contournant l’île de Crète, le taureau Zeus aborde sur la côte sud, à Matala, sur cette plage de sable fin et dans ces dunes où nous sommes. Mais la chevauchée ne s’arrête pas là et sans reprendre son souffle, ralentissant seulement avec tendresse, Zeus continue sa route par voie de terre. Matala n’aura été, finalement, que le lieu d’abordage.
 
733c Matala, ville des hippies
 
Sans lien avec les sentiments amoureux et pacifiques du roi des dieux, mais plutôt en relation avec la falaise dont je vais parler, la ville de Matala est devenue, dans les années 1960, un lieu de vie des hippies. Peace and Love, symboles anarchistes, chemises à fleurs, cheveux longs et tatouages, Kombi Volkswagen peinturlurés, telle a été la vie de la petite ville en ces temps-là. Comme en témoigne cette photo, il en reste quelque chose. Non seulement des nostalgiques qui ont mûri depuis et qui reviennent périodiquement en pèlerinage, mais également de nouveaux hippies, des jeunes, qui peinturlurent des véhicules plus modernes mais de même type, s’asseyent en cercles sur le parking ou dans les dunes en fumant ce que je ne suis pas allé flairer pour tenter de l’identifier, ou vendent aux touristes colliers et bagues de leur fabrication sur des étals de fortune. Ils ne me donnent pas vraiment de regrets d’avoir trop peu de cheveux sur le crâne pour me laisser pousser une queue de cheval (ceux qui me connaissent m’imaginent-ils ainsi ?) mais ils donnent à Matala un cachet particulier et sympathique.
 
733d1 chèvres sur les falaises de Matala (Crète)
 
733d2 plongeur, falaises de Matala (Crète)
 
 
La plage est bordée d’un côté d’une haute falaise à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure. Si les hippies donnent à Matala sa personnalité humaine, la falaise lui donne sa personnalité physique. Les chèvres sauvages ne sont pas seules à en hanter les sommets, des baigneurs aiment aussi l’escalader pour plonger dans la mer car la plage, en forte pente, donne une profondeur suffisante.
 
733e1 falaises de Matala (Crète)
 
733e2 falaises de Matala (Crète)
 
En outre, cette falaise est très intéressante à voir, percée comme un gruyère. L’accès en est ouvert du matin à la fin de l’après-midi, mais un panneau indique que l’on s’y rend à ses risques et périls et une grille en interdit l’accès la nuit. Ce n’est pas vraiment dangereux, mais il est évident que si l’on souhaite faire de l’alpinisme d’une grotte à l’autre au lieu d’emprunter les chemins, si l’on ne fait pas attention à ne pas glisser sur les pentes en gravillons qui roulent sous la semelle, on risque de tomber.
 
733f1 cimetière paléochrétien dans la falaise de Matala
 
733f2 cimetière paléochrétien dans la falaise de Matala
 
733f3 cimetière paléochrétien dans la falaise de Matala
 
733f4 cimetière paléochrétien dans la falaise de Matala
 
Cette falaise de roche tendre, du calcaire marneux, était creusée de grottes naturelles. Au néolithique elle était habitée par des hommes. À l’époque classique, puis romaine, et également protobyzantine, elle a été creusée et aménagée pour être utilisée comme cimetière. On y trouve de simples tombes à fosse, mais aussi des tombes à chambre. Et, comme on peut l’imaginer, ces lieux ont été utilisés par les hippies qui y ont trouvé un hébergement gratuit et adapté à leur mode de vie. "Ceux qui vivaient là ont jeté la clé"… Il est seulement dommage que certains d’entre eux n’aient pas respecté les quelques restes de fresques encore visibles sur les murs. Mais pour le reste, ils n’ont fait que perpétuer une tradition multimillénaire. Hommes vivants, hommes morts, en alternance.
 
733g Matala attend les touristes
 
Comme on peut s’en douter concernant un lieu aussi touristique, il y a aussi tout plein de tavernes, de restaurants, de bars le long de la mer, accrochés à la falaise de l’autre côté de la baie. Et des rues entières bordées de boutiques proposant aux touristes des céramiques artisanales locales, et surtout des dentelles et broderies comme on le voit sur ma photo, mais ces productions-là ne sont pas artisanales, du moins pour la plupart d’entre elles.
 
Matala est plaisante. Paysage et atmosphère. Nous nous y plaisons bien, mais il faut penser à poursuivre notre voyage. Après une longue journée et un sympathique petit restaurant de poisson, nous passons une seconde nuit au même camping puis, dépannés de notre ensablement, nous partons vers le site d’Agia Triada que nous avons manqué l’autre jour. Mais avant le départ j’ai eu le temps de me mêler de ce qui ne me regarde pas : En arrivant au local sanitaire pour prendre ma douche matinale, j’entends que quelqu’un, dans une cabine voisine, est déjà sous l’eau. Douche tranquille, sans me presser, séchage, habillage, à côté l’eau coule toujours. Je rentre au camping-car préparer le départ, je retourne aux sanitaires pour me laver les mains, voilà 35 minutes que je suis arrivé en entendant l’eau couler à côté, elle coule toujours et la même serviette est toujours jetée sur la porte. Pensant que peut-être un touriste a eu une attaque sous la douche, je vais chercher une responsable, nous y allons ensemble. Elle appelle, frappe, insiste, obtient à la fin un grognement, "et alors, je me douche". Près de 50 minutes à ce moment-là, et l’eau coulait toujours. Nous sommes partis. J’ignore si, à l’heure qu’il est, ce monsieur est toujours sous la douche, écologiste épargnant les réserves mondiales d’eau. Voilà, ma palpitante aventure est terminée, mon passionnant article aussi.
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Published by Thierry Jamard
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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 10:45
Phaestos, l’un des hauts lieux de la Crète du deuxième millénaire avant Jésus-Christ. La graphie Phaestos s’inspire de la transcription latine, et l’on trouve souvent aussi l’orthographe Phaistos qui reproduit la graphie grecque. Nous sommes ici chez les Minoens, un peuple sans doute venu d’Asie, qui n’est pas grec, qui ne parle pas grec, et qui a conservé des liens culturels et commerciaux étroits avec l’Orient. Le site était déjà habité à la fin du Néolithique, de 4500 à 3200 avant Jésus-Christ. Il y a eu d’abord de 3200 à 2000 ou 1900, après le néolithique, une première civilisation crétoise appelée prépalatiale parce qu’elle est antérieure aux grands palais de Phaestos, Cnossos, Malia et Zakros, grands palais édifiés avant 1900 avant Jésus-Christ, appelés Anciens Palais, anéantis ou presque vers 1700 ou 1650. Pas de guerre, pas de révolution, pas de trace d’incendie (d’ailleurs, un incendie accidentel se déclarant partout à la fois serait curieux), on suppose que la cause a dû en être un très violent tremblement de terre, peut-être un raz-de-marée, ou les deux réunis, conséquence de l’explosion du volcan Santorin, dont toute l’île aurait été affectée. Mais qu’à cela ne tienne, immédiatement on se met au travail, on reconstruit, plus beau, plus grand ou plus dense, avec de nouvelles techniques. Ce sont les Nouveaux Palais. Néolithique, Prépalatial, Paléopalatial (ou protopalatial), Néopalatial se sont ainsi succédé. Vers 1450, nouvelles destructions, à l’exception de Cnossos pour laquelle cela interviendra vers 1375. Ce sont les terribles Achéens, que l’on appelle aussi Mycéniens parce que c’est à Mycènes que, pour la première fois, ils ont été identifiés par Schliemann, ces guerriers de la Guerre de Troie, qui ont conquis la Crète par les armes et s’y sont installés en maîtres. Eux, ce sont des Grecs, ils parlent le grec dans un dialecte arcado-chypriote. Ils ne reconstruisent pas les palais qu’ils ont détruits, ils ne bâtiront pas en Crète les cités que l’on voit à Mycènes ou à Pylos, l’ère des grands palais est close. Nous voici donc, et ce nom est logique, à la période Postpalatiale, la période d’après les palais. Palais qui, détruits, reconstruits, auront vécu près de 600 ans.
 
Enfin vers 1100 d’autres invasions, mais générales cette fois, tant en Grèce continentale (Thèbes) que dans le Péloponnèse (Mycènes, Tirynthe, Pylos, etc.) ou en Crète, sont le fait d’autres Grecs, les Doriens, qui connaissent le fer (on passe de l’âge du bronze à l’âge du fer). Ils incendient tout, les palais en Grèce continentale, les villes en Crète, ce qui cuit les tablettes d’argile et nous livre ainsi de petits mais nombreux textes en écriture linéaire B. Les Anciens parlent du retour des Héraclides. Un certain Phaestos, fils d’Héraklès, régnait sur Sicyone (ville à 25 kilomètres à l’ouest de Corinthe, tout au nord du Péloponnèse). Mais un oracle lui ayant dit de se rendre en Crète, il a effectué la traversée et y a fondé la ville qui porte son nom. J’ai lu quelque part (mais sans aucune référence à un texte ancien, or je n’ai jamais entendu parler de cette légende et mon dictionnaire Grimal l’ignore), que Phaestos aurait été tué par Idoménée, ce qui expliquerait un retour justicier des descendants d’Héraklès (les Héraclides). Cet Idoménée, petit-fils de Minos, était roi de Crète à l’époque de la Guerre de Troie, à laquelle il prit part à la tête d’une flotte de 80 navires, obligé par son serment envers Ménélas, quoiqu’ayant été un prétendant malheureux à la main d’Hélène. L’Iliade parle souvent de ses faits d’armes, et il était l’un des combattants entrés dans Troie cachés dans le ventre du célèbre cheval.
 
732a Palais de Phaestos
 
Un palais minoen n’était pas, comme à Versailles, le château du roi qui y logeait ses courtisans. C’était bien plus que cela, et d’abord, tout autant que résidence royale, c’était un lieu où se déroulaient les cultes. Par ailleurs, le palais abritait les artisans et leurs ateliers. Les terres, l’artisanat, tout appartenait au roi et dépendait de lui, et par conséquent il avait la mainmise sur la production et sur la commercialisation. Comme la monnaie n’était pas encore en usage, le commerce se faisait par troc. C’était toute une ville qui s’édifiait. Pas de plan d’ensemble pour l’architecture, au cours des années et des siècles se développaient des bâtiments autour d’un noyau central au fur et à mesure des besoins.
 
732b1 Palais de Phaistos, la cour supérieure
 
732b2 Palais de Phaistos, cour supérieure, base de colonne
 
Nous commençons la visite par la Cour Supérieure, le vaste espace dallé de ma première photo. En haut à gauche de la photo, un peu avant les arbres, on remarque un chemin légèrement surélevé, comme une sorte de trottoir, qui était une voie suivie par les processions sacrées et autres cérémonies officielles. Sur le côté ouest, dix-sept trous alignés, comme celui de ma deuxième photo, recevaient la base de colonnes de bois, supportant sans doute un portique couvert. Cette cour est au nord-ouest du palais, par conséquent celle que l’on appelle la Cour de l’Ouest (j’en parlerai tout à l’heure) est située au sud de la Cour Supérieure. Entre les deux, un puissant mur de soutènement supporte la cour haute. Toutes deux datent de l’Ancien Palais.
 
732b3 Palais de Phaestos
 
Les bâtiments se sont développés en hauteur à l’époque des Nouveaux Palais, aussi trouve-t-on de nombreux escaliers, non seulement en extérieur selon la pente du terrain, comme entre les deux cours dont je viens de parler, mais également en intérieur.
 
732b4 Palais de Phaistos, conduit de drainage des apparteme
 
732b5 Palais de Phaestos, conduite d'eau
 
732b6 Phaistos, canalisation
 
Le niveau technique d’équipement était remarquable. En témoignent ce conduit de drainage des appartements royaux (première photo), cette adduction d’eau (seconde photo) et cette conduite d’eau en terre cuite (troisième photo).
 
732c1 Palais de Phaistos, mégaron du roi
 
732c2 Palais de Phaestos, mégaron de la reine
 
Protégés sous un toit translucide, ce sont les appartements royaux. La pièce de la photo du haut, appelée mégaron du roi, est une grande salle de réception dallée d’albâtre, avec des joints de stuc rouge. Sur l’un de ses côtés, elle était bordée par un portique donnant sur un vaste paysage de hautes montagnes culminant à 2456 mètres, mais l’accès à la pièce étant fermé au public, je n’ai pu prendre de l’intérieur la photo qui le montre. L’autre salle, avec ses colonnes, a été appelée mégaron de la reine. Les deux pièces sont dallées d’albâtre et leurs murs étaient décorés de fresques. Le mégaron de la reine disposait de toilettes dans une petite pièce attenante. Cette interprétation de l’usage de cette petite pièce tient à la présence d’une conduite d’évacuation. À l’est du mégaron du roi, quelques ruines qui, au premier abord, ne signifient rien, sont en fait des bâtiments indépendants du palais et datant de l’époque prépalatiale, soit vieux de quatre mille ans. La découverte de vases à libations, une crypte à piliers juste à côté, des compartiments en briques dans les murs pour le dépôt d’objets sacrés, tout cela signifie, sans aucun doute possible, que l’on est dans un lieu sacré, ce dont on doit tenir compte quand on pense à un objet absolument exceptionnel qui y a été découvert et qui est actuellement au musée d’Héraklion (j’en parlerai davantage quand je le verrai), le célèbre Disque de Phaestos, un disque de terre cuite portant des caractères hiéroglyphiques non déchiffrés à ce jour.
 
732d1 Palais de Phaestos, secteur des artisans
 
Comme je le disais tout à l’heure, le palais était un tout, vivant en autarcie. Ceci est le quartier des artisans. On y a retrouvé non seulement des outils, mais aussi une accumulation de leurs stocks de production, notamment des poteries.
 
732d2 Palais de Phaistos, magasins de l'ouest
 
732d3 Palais de Phaistos, magasins de l'ouest
 
732d4 Palais de Phaestos, jarres des magasins de l'ouest
 
732d5 Phaistos, ancien palais, magasin des jarres géantes
 
Ici, c’est l’un des quartiers de magasins, ceux de l’ouest. Par magasins, on n’entend pas ici des boutiques, mais des lieux de magasinage, de stockage. C’est pourquoi on y trouve ces jarres (troisième photo) ayant contenu soit du vin, soit de l’huile. D’autres pouvaient contenir des grains. Celles de ma quatrième photo se trouvent dans ce que l’on appelle le Magasin des jarres géantes, en raison, évidemment, des dimensions exceptionnelles de ces jarres.
 
732e1 Phaestos, dans l'aile est (nouveau palais)
 
732e2 Palais de Phaistos, complexe nord-est
 
732e3 Palais de Phaistos, complexe nord-est
 
Encore trois images. La première est prise dans l’aile est du nouveau palais, les deux autres représentent ce que l’on appelle le complexe du nord-est. Je passe vite, parce que pour qui n’est pas sur les lieux, plan en main, l’endroit perd beaucoup de sa magie. Au sein de cet article, ces photos sont là pour donner un aperçu du site.
 
732f1 Palais de Phaistos
 
Pour alimenter en eau ce gigantesque palais, il fallait accumuler des réserves énormes. C’est à des citernes comme celle-ci que cette fonction était attribuée.
 
732f2 Palais de Phaistos, le théâtre
 
732f3 Phaistos, propylées du nouveau palais
 
Les huit marches de la première de ces photos montent vers un mur aveugle. Il ne s’agit donc pas d’un escalier, mais de gradins de 22 mètres de long surplombant un vaste espace dallé, et on les appelle le théâtre. Il ne faut pas imaginer en ce lieu des représentations théâtrales traditionnelles, des tragédies comme celles d’Eschyle ou des comédies comme celles d’Aristophane, mais des cérémonies religieuses. D’ailleurs, ici comme dans la cour supérieure, on remarque une voie de procession qui monte même sur les gradins. Cet espace dallé, au sud de la cour supérieure et situé six mètres plus bas, est la cour ouest à laquelle j’ai fait allusion au début. Ces deux cours datent de l’époque des anciens palais mais celle-ci, lors de la construction des nouveaux palais, encombrée des gravats de l’ancien palais écroulé, a été nivelée par-dessus les décombres, enterrant quatre des huit gradins du théâtre. C’est dans cette nouvelle cour ouest qu’avaient lieu les tauromachies minoennes, ces jeux d’acrobates avec des taureaux, sans mise à mort des animaux et revêtant sans doute un caractère religieux.
 
La seconde de ces photos est prise de la cour ouest. On voit au fond un escalier, c’est celui qui monte vers la cour supérieure, à côté des gradins du théâtre que l’on ne voit pas ici mais qui sont hors cadre sur la gauche. Perpendiculaire par rapport aux gradins et à l’escalier, on voit sur la droite de la photo un escalier monumental. Il mesure quatorze mètres de large, dimension exceptionnelle dans l’architecture minoenne. Ses marches sont légèrement inclinées pour laisser s’écouler les eaux de pluie, raffinement architectural qui montre le niveau de la recherche des constructeurs de l’époque. Cet escalier montait vers les propylées du palais.
 
732g1 Palais de Phaistos, autel de sacrifices
 
Dans cette petite pièce, une pierre taillée rectangulaire comporte une cavité dans laquelle, lors des fouilles, ont été retrouvées des cendres en abondance, dans lesquelles étaient mêlés des ossements d’animaux et des fragments de vases brisés. Il convient d’y voir un gril pour les sacrifices.
 
732g2 Palais de Phaistos, signes sur les pierres
 
Lorsque je me promène sur un site antique, notamment un site minoen, je ne manque pas d’inspecter de près les pierres, parce que je suis toujours friand de ces signes gravés qui sont la signature du maçon. Lorsque j’en trouve, le bout de mur en ruine n’est plus un simple élément de fouilles, mais l’œuvre d’un ouvrier, la vie naît pour moi sur le chantier qui a vu s’élever la construction. C’est sur cette notation "romantique" que je vais quitter ce palais de Phaestos.
 
732h1 Phaestos, église Saint Georges
 
732h2 Phaestos, église Saint Georges
 
732h3 Phaistos, église Saint Georges
 
732h4 Phaestos, église Saint Georges
 
En sortant du site de fouilles du palais minoen de Phaestos, on découvre, juste à côté, une intéressante église. Ici a été créé au début de la présence des Vénitiens, au seizième siècle, le monastère orthodoxe d’hommes Agios Georgios Phalandras, et cette église, qui porte le même nom, en est le catholicon (église de monastère). Le monastère a été fermé en 1821, et ses ruines mêmes ont disparu au début du vingtième siècle. Les moines pratiquaient l’élevage du ver à soie et possédaient des filatures, d’où le nom donné à ce lieu, Filanda en italien. Les Grecs, en le déformant, en ont fait Phalandra (Saint Georges "de" Phalandra, donc avec un S à la fin du nom). Il est possible, quoique ce ne soit qu’une hypothèse, que le monastère créé dans la seconde moitié du dixième siècle par un certain saint Jean l’Étranger, dédié à Agios Georgios Douvrikas et dont on n’a pas retrouvé de traces, ait occupé ce même lieu. À la droite de l’abside que l’on voit sur ma troisième photo, c’est-à-dire sur l’espace de ma quatrième photo, était prévue une seconde nef qui n’a jamais été achevée, ce qui a entraîné le mur construit dans les deux ouvertures voûtées (on n’en voit qu’une sur ma photo) qui devaient permettre la communication d’une nef à l’autre. La première photo est significative de l’architecture prévue à deux nefs. La seconde nef devait être plus courte et supporter le clocher dans sa partie antérieure, en façade, et puisqu’elle n’a pas vu le jour le clocher a été transformé en tour (quatrième photo).
 
Nous avons lu qu’à quelques kilomètres de là se trouve un autre site minoen intéressant, Agia Triada. Nous nous y rendons, mais il est fermé à cette heure-ci. Nous continuons notre route, mais reviendrons sans doute. Pour l’heure nous gagnons Matala et nous installons dans son camping très, très sommaire, mais aussi très bon marché. Allons, bon ! Le terrain n’est pas stabilisé, me voilà profondément ensablé. Mais l’incident est courant, d’ailleurs un Kombi Volkswagen de jeunes Allemands est lui aussi ensablé, on nous sortira de là demain matin, il y a un employé qui viendra avec un puissant 4x4 et des câbles.
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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 00:59
731a Agia Galini
 
731b Agia Galini
 
731c Agia Galini
 
Agia Galini a dû être un charmant petit village de pêcheurs accroché au flanc de la montagne, avec ses ruelles en escaliers qui escaladent la colline ou qui serpentent en suivant la côte. Mais il y a une longue plage de sable, la mer est tiède, la montagne abrite du vent, les touristes accourent. En conséquence, les rues sont squattées par les tavernes, tout comme le bord de mer sur des centaines de mètres. C’est un peu dommage. Au moins n’a-t-on pas bétonné. Pas de grands hôtels modernes gâchant le paysage. Un chemin longeant la plage permet, en une promenade très plaisante, de se rendre du camping au village.
 
731d Agia Galini
 
Ha ha ! Aïe ! Voilà des Crétois qui ne connaissent pas la mythologie grecque. Non, Mesdames ou Messieurs, les sirènes grecques n’ont pas de queue de poisson, ce sont des oiseaux à tête de femme, voire à buste de femme à époque plus tardive. Les sirènes à queue de poisson nagent dans des eaux plus froides, du côté du Danemark. Elles sont bien descendues jusqu’aux côtes de France au Moyen-Âge, mais du côté de l’Atlantique, pas en Méditerranée. Cela dit, entre ce genre de poisson ô combien frais et une vieille poule mise au pot, mon choix est vite fait…
 
731e Agia Galini
 
J’ai dit qu’il s’agissait d’un village de pêcheurs, mais je n’ai pas montré une seule goutte d’eau. Il est temps de me tourner vers le port. De ce côté également, ou surtout, le village est charmant. Les immeubles blancs construits au sommet de la colline ne gênent pas dans le paysage, à mon avis.
 
731f Agia Galini
 
On se rappelle que Thésée s’était proposé pour faire partie de sept jeunes gens qui, joints à sept jeunes filles, constituaient le tribut humain que devaient payer tous les neuf ans les Athéniens au roi de Crète Minos. Jetés dans le Labyrinthe, ces quatorze jeunes étaient livrés en pâture au terrible Minotaure. Et de toute façon, ils ne pouvaient échapper longtemps au monstre, parce qu’ils se perdaient dans le Labyrinthe. Or le valeureux Thésée, s’affrontant au Minotaure, parvint à le tuer. Mais il n’aurait pu retrouver son chemin pour ressortir. Or Ariane, la sœur de Phèdre et fille du roi Minos, ayant vu arriver le beau Thésée en était tombée amoureuse. Elle avait demandé à l’excellent ingénieur Dédale comment le sauver. Dédale lui avait conseillé de lui confier une pelote de fil qu’il déviderait en s’avançant dans le Labyrinthe, et qu’il lui suffirait de suivre pour retrouver la sortie si par chance il survivait. C’est ce que fit Ariane, contre la promesse que Thésée l’emmènerait pour l’épouser. Thésée ressortit du Labyrinthe, et s’embarqua de nuit en emmenant Ariane. Apprenant tout cela au matin, Minos fut furieux. Contre Thésée, contre Ariane, mais plus que tout contre ce perfide Dédale qui avait permis à la fois à Thésée de ressortir et à Ariane de s’échapper. Pour le punir, il l’enferma avec son fils Icare dans une grotte. Et une tradition veut que cette grotte soit celle de ma photo, à Agia Galini, qui existait déjà dans l’Antiquité sous le nom de Soulia et constituait le débouché maritime de la ville de Syvritos où l’occupation a été continue depuis 6000 avant Jésus-Christ et qui a eu une certaine importance à l’époque minoenne.
 
731g Agia Galini, Dédale et Icare
 
731h Agia Galini, Dédale et Icare
 
731i Agia Galini, Dédale
 
731j Agia Galini, Icare
 
Sans bateau, il n’était pas possible de sortir de cette grotte. Jamais à court d’idées ce remarquable inventeur qu’était Dédale avait imaginé, pour s’échapper de sa prison, de prendre la voie des airs. Avec de la cire et des plumes d’oiseaux il confectionna de grandes ailes pour son fils et pour lui. Et cela réussit, Dédale et Icare furent les premiers hommes à voler. On se rappelle aussi que, malgré la recommandation de son père de ne voler ni trop bas, ni trop haut, Icare s’était trop approché du soleil, la cire des ailes avait fondu et il s’était abîmé dans la mer. Dédale était arrivé seul en Sicile. En souvenir de cette légende, ces deux grandes statues ont été érigées sur la colline. On voit Icare impatient de s’essayer au vol, prêt à partir, tandis que Dédale achève la préparation de ses propres ailes.
 
Arrivés hier soir au camping d’Agia Galini, nous nous sommes promenés aujourd’hui et allons passer une seconde nuit dans le même camping, mais demain matin nous partirons assez tôt pour avoir le temps de visiter le très important site minoen de Phaistos, qui ferme à 15 heures.
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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 00:39
730a1 Halte dans les gorges entre Rethymno et Preveli
 
730a2 Dans les gorges entre Rethymno et Preveli
 
730a3 Dans les gorges entre Rethymno et Preveli
 
730a4 Dans les gorges entre Rethymno et Preveli
 
Voilà, c’est fait, nous avons quitté notre chère Chania. Nous sommes partis vers le sud pour voir, non loin de la côte de la Mer de Libye, le monastère de Preveli. En chemin nous avons fait une halte sur un parking aménagé parce que nous venions de traverser dans la montagne une gorge d’une splendeur à couper le souffle, la gorge de Kourtaliotis. Dans la gorge, la route était coincée entre le mur de roche et le précipice, pas question de s’arrêter, d’autant plus que la route tourne et vire. Dommage, nous n’avions pas le temps d’entreprendre une randonnée pour aller voir de plus près les endroits les plus spectaculaires, et je me suis limité à faire trois cents mètres le long du rail de sécurité pour prendre ces quelques photos. Mais sachez, chers lecteurs, qu’il vaut la peine de prévoir le temps de la promenade. Sur la première photo on distingue Natacha, au pied du camping-car, en train de se demander si nous devons sacrifier Preveli à la randonnée, ou la randonnée à Preveli.
 
730b1 Kato Preveli, monastère du Prodrome
 
730b2 Kato Preveli, monastère du Prodrome
 
730b3 Kato Preveli, monastère du Prodrome
 
730b4 Kato Preveli, monastère du Prodrome
 
Ce monastère de Preveli est établi sur deux sites, Kato Preveli (le Preveli d’en bas) dédié au Prodromos, l’Avant-Coureur, autrement dit saint Jean-Baptiste, et Piso Preveli (le Preveli de l’arrière), où le S de Piso ne doit pas se prononcer Z, mais S (comme s’il y avait deux S en français), dédié à Jean Théologos, Parole de Dieu, autrement dit saint Jean l’Évangéliste. Nous voici à Kato Preveli, qui a été édifié à la fin du seizième siècle par un fermier du nom de Prévélis. Lorsqu’en 1866 les Crétois se sont révoltés contre le pouvoir ottoman, les conjurés, dont l'higoumène du monastère était un sympathisant, ont trouvé refuge ici. Les ayant découverts, les Turcs ont complètement détruit le monastère, qui a été reconstruit dans les années qui ont suivi. Les années passent, et arrive la Seconde Guerre Mondiale. Les Nazis investissent l’île. La Résistance s’organise. Des partisans, suivant le lit du fleuve, échappent à l’occupant et trouvent refuge au monastère, soins pour les blessés, coopération. Des soldats anglais et néo-zélandais s’y établissent également. Les Nazis découvrent le monastère et ne font pas de quartier. Les hommes, résistants, militaires, religieux, n’ont pas été les seuls à souffrir de la violence de l’ennemi, le monastère sera lui aussi détruit. C’était en 1941. Cette fois-ci, on ne le relèvera pas et seul restera Piso Preveli, trois kilomètres plus loin.
 
730c1 Entre Kato et Piso Preveli
 
730c2 Entre Kato et Piso Preveli, monument à la Liberté
 
730c3 Entre Kato et Piso Preveli, monument à la Liberté
 
Sur ce court trajet nous avons l’occasion de nous arrêter parce que, au sommet de la falaise et dans un site splendide, nous apercevons une sorte de jardin avec un monument et des statues. Et en effet, il y a bien un vaste espace entretenu devant un monument à la Liberté. Et, représentation inaccoutumée, on voit un religieux armé, faisant le pendant d’un soldat. Un panneau dit, en grec et en anglais : "Ce monument est un soutien pour l’idéologie, pour la mémoire et pour la communication de l’amitié et de la paix, dédié à la résistance de notre peuple, dédié à tous les pays qui croient et combattent pour l’idéal de la démocratie et de la liberté".
 
Je m’attarde un peu à parler de ce lieu, parce que je le trouve important. Deux dalles de marbre ont été gravées, portant chacune –en grec et en anglais– une phrase prononcée par un homme qui a vécu au monastère les événements dramatiques de 1941. Sur la première, signée Phillip G. Pool, capitaine anglais de la Royal Navy, on peut lire : "L’amitié entre pays ne peut pas durer toujours. Toutefois, la gratitude de peuples (anglais, australien, néo-zélandais), qui ont trouvé de l’aide grâce à la supériorité et à l’esprit chrétien de leur co-peuple (l’abbé Agathaggelos Laggouvardos, les moines du saint monastère de Preveli, ainsi que les citoyens des environs) et ont été sauvés de la catastrophe, doit être pour toujours".
 
L’autre phrase gravée dans la pierre est de Michael M. Papadakis, avocat : "Dans cette sainte demeure de la nation et de l’orthodoxie, plus de cinq mille personnes sont passées, ont mangé, ont dormi, ont trouvé de l’aide. Beaucoup d’entre eux se sont échappés vers le Moyen Orient après l’envoi de deux sous-marins avec la grande coopération du courageux abbé Agathaggelos Laggouvardos".
 
730d1 Arrivée sur le monastère de Piso Preveli
 
Nous voici enfin à Piso Preveli. Dès l’entrée, une plaque de marbre dit que c’est le courageux abbé Melchisédech qui, lors de la révolution simultanée avec celle de la Grèce du continent, le 25 mai 1821, fut le premier à lever le drapeau de la révolution contre les Turcs, et qu’il fut mortellement blessé lors d’une bataille le 5 février 1823. Une seconde plaque évoque l’abbé Laggouvardos et l’aide qu’il a apportée à des personnes qui ont pu fuir vers le monde libre malgré les féroces représailles menées contre les moines, conformément à ce que l’on a lu au Monument de la Liberté. Une troisième plaque posée au-dessus d’une fontaine dit que cette fontaine a été offerte par Geoff et Beryl Edwards en perpétuel souvenir du courage des Grecs de cette région.
 
730d2 monastère de Piso Preveli, Saint Jean Théologos
 
730d3 monastère de Piso Preveli, Saint Jean Théologos
 
Malheureusement, si l’on peut visiter l’église du monastère, on ne peut y prendre de photos. Dans ces conditions, je ne peux commenter ici des icônes ou une architecture que je ne peux montrer. Il en va de même du petit musée, intéressant au demeurant, qui présente de vieux manuscrits, des objets liturgiques, nombre d’icônes anciennes.
 
730d4 monastère de Piso Preveli, Saint Jean Théologos
 
730d5 monastère de Piso Preveli, Saint Jean Théologos
 
Les bâtiments du monastère portent une inscription MONKS QUARTERS PLS DO NOT APROACH (avec un seul P, je reproduis la faute d’orthographe), soit Quartiers des moines. Prière de ne pas approcher. Je me contente donc de ces deux photos avec le zoom en position téléobjectif, pour garder mes distances. Tout cela est un peu frustrant.
 
730d6 monastère de Piso Preveli, Saint Jean Théologos
 
730d7 monastère de Piso Preveli, Saint Jean Théologos
 
Reste cependant cette fontaine dont on peut s’approcher, et on peut voir aussi, dans un enclos en contrebas, un daim qui se cache derrière un rocher, et un paon qui se pavane. En fait, devant toutes ces interdictions et limitations, les visiteurs ne savent pas trop où aller ni que faire. On voit errer des dames enroulées dans de grands châles imprimés, en longues jupes de Gitanes, ce sont les personnes dont, à l’entrée, on a trouvé les épaules un peu trop dénudées, la robe un peu trop courte, et que l’on a ainsi revêtues de ces accessoires appartenant au monastère. À me lire, on le comprend, j’ai été intéressé par la visite du musée, par la lecture de l’histoire du monastère, et j’ai été un peu déçu de toutes les limitations. Alors nous repartons et nous nous rendons, plus loin à l’est sur cette côte sud, à Agia Galini, baignée par la Mer de Libye. Nous nous installons pour la nuit au camping.
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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 00:20
Bien des fois, j’ai évoqué Zeus prenant la forme d’un séduisant taureau pour enlever Europe qui jouait sur la plage de Sidon (dans l’actuel Liban, grosso modo à mi-chemin entre Beyrouth et la frontière d’Israël) ou, selon les auteurs, sur une plage de Tyr (encore plus au sud, à mi-chemin entre Sidon et cette même frontière). Puis, ayant nagé jusqu’en Crète avec la princesse sur son dos, il avait accosté, couru encore un peu et s’était uni à elle, engendrant Minos, Sarpédon et Rhadamante. Puis Minos qui, dit-on, vivait trois générations avant les héros de la Guerre de Troie, était devenu roi de Crète, avait épousé Pasiphaé, une fille d’Hélios (le Soleil). De cette union naquirent huit enfants. C’est à la petite dernière, Phèdre, que s’applique le célèbre alexandrin de Racine, réputé le plus beau de tout le théâtre classique "La fille de Minos et de Pasiphaé". Et c’est une autre fille des mêmes que Thésée abandonnera sur l’île de Naxos, lors d’une escale. Toujours le même Racine fait dire à Phèdre "Ariane ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée". Ariane et Phèdre ont aussi pour sœur une certaine Acacallis que va aimer Hermès, mais le dieu infidèle l’abandonnera bien vite pour s’en retourner sur l’Olympe.
 
729a Chania (La Canée), ruines antiques
 
De ces amours naquit Cydon, qui fonda la ville de Cydonia (on transcrit d’ailleurs plus souvent, dans ce nom, la lettre grecque kappa par un K, d’où Kydonia). Tel était le nom de cette ville de la côte nord-ouest de la Crète où un habitat est attesté depuis 3000 avant Jésus-Christ et où un peu partout, soit au cours de fouilles méthodiques, soit au hasard du creusement de fondations pour la construction d’un immeuble, on met au jour des ruines antiques. Signalons que le grec κυδώνιον μήλον, “pomme de Kydonia”, désigne le coing. Une tablette rédigée en écriture syllabique linéaire B (ce qui la situe après l’arrivée des Achéens qui ont supplanté les Minoens vers 1450 avant Jésus-Christ et ont introduit le linéaire B en Crète, et avant l’abandon des palais, sans lutte apparente ni destruction importante, vers 1100) nomme la ville ku-do-ni-ya. Beaucoup plus tard, après le conquête romaine, fidèle à Rome, la ville en sera récompensée par l’octroi de l’autonomie. Puis vient la période byzantine. En 823 les Sarrasins investissent l’île qui restera sous domination arabe jusqu’en 961, mais il semble qu’en 828 Kydonia ait été détruite comme d’ailleurs la plupart des villes de Crète, et il semble que les lieux soient restés inhabités, à l’exception de la citadelle de Kastelli, jusqu’en 1262, avec l’intervention des Vénitiens, qui la rebaptisent en La Canea, d’où le nom usité en France de La Canée, et la déformation en grec Khania, Chania (la lettre grecque khi, un K aspiré qui a évolué vers quelque chose qui ressemble, en doux, au CH de l’allemand ou à la jota espagnole, est transcrite tantôt pat KH, tantôt pas CH, ce qui ne change rien à sa prononciation réelle). En réalité, très rapidement après le sac de Constantinople, la Crète est donnée aux Vénitiens mais dès 1206 le Génois Errico Pescatore, comte de Malte, faisant profession de pirate, s’empare de la Crète, que la Sérénissime ne récupérera qu’en 1210. Et en 1646, ce sont les Turcs qui arrivent et qui délogent les Vénitiens.
 
729b1 Chania (La Canée)
 
729b2 La Canée (Chania, Crète)
 
729b3 La Canée (Chania, Crète)
 
Ce sont les Vénitiens qui, en recréant une ville là où Kydonia avait été mais s’était éteinte, donnent à Chania sa personnalité et l’essentiel de son apparence. Le fort Firkas (première photo), le port, sont typiquement vénitiens.
 
729b4 La Canée (Chania, Crète)
 
729b5 Chania (La Canée), en Crète
 
729b6 Chania (La Canée), en Crète
 
Voilà quelques vues de la ville. Certes cette mosquée n’a rien de vénitien, mais on se rend compte que l’urbanisme en lui-même est dû à l’occupation par la Sérénissime (première photo). Sur la deuxième photo, on voit comment s’alignent les importants arsenaux. On voit aussi, sur la troisième photo, comment la ville est tournée vers la mer, et adossée à la montagne dont un sommet culmine à 2200 mètres. Tout le long du port s’alignent de nos jours des tavernes et restaurants de poisson. Entre les bâtiments avec leurs salles de restaurant et les tables alignées le long de la mer, l’espace réservé aux piétons est si étroit que deux personnes ne passent pas de front et que l’on ne se croise que si l’un des deux passants s’efface en se glissant entre deux tables.
 
729b7a Chania (La Canée), en Crète
 
729b7b La Canée (Chania, Crète)
 
Encore deux vues de la ville vénitienne. Les propriétaires de cet ancien couvent Santa Maria dei Miracoli, qui appartenait à des religieuses dominicaines et dont il ne reste ici que deux pans de murs de l’église, louent des chambres dans le bâtiment attenant. Il ne doit pas être désagréable d’y habiter, d’autant que la situation en haut de la ville, dans le quartier de Kastelli, l’antique citadelle, fait que de la cour on a une vue sur la ville basse et la mer, ce qui signifie que des fenêtres cela doit être la même chose.
 
729c1 La Canée (Chania, Crète), la mosquée
 
729c2 La Canée (Chania, Crète), la mosquée
 
Tout à l’heure, nous avons vu sur la photo de la rade cette mosquée Kücük Hasan dont le minaret a été abattu en 1920. On distingue sur ces photos trois des quatre fins arcs de pierre soutenant son dôme. On voit aussi que, sur deux de ses côtés, un espace plus bas est surmonté de petits dômes. Il s’agit d’une galerie qui, à l’origine, n’était pas comme aujourd’hui close de murs. Actuellement, la mosquée sert de salle d’exposition.
 
729c3a La Canée (Chania, Crète)
 
729c3b Chania (La Canée), en Crète
 
729c3c Chania (La Canée), en Crète
 
Au détour d’une promenade, surgissant dans le décor au fond d’une étroite ruelle, apparaît un minaret. C’est celui de la mosquée Gazi Hussein Pacha, avec son toit en pyramide octogonale très pentue et, au sommet, le croissant turc. Car certes le croissant est le symbole de l’Islam, bien à sa place sur une mosquée, bâtiment dédié au culte musulman, mais il ne faut pas oublier que bien avant l’Islam (Hégire, en 622) des monnaies frappées par les Köktürks portaient le croissant et l’étoile, ce peuple de langue turque qui, en 522, avait créé un grand empire qui s’étendait jusqu’en Asie Centrale, d’où le nom du Turkestan. Puis d’autres Turcs, les Ouïgours, en 745, ont occupé l’Anatolie et ont créé l’Empire Ottoman, où l’on retrouve tout naturellement le croissant et l’étoile, indépendamment de l’Islam, et ce sont au contraire les Musulmans turcs qui ont fait adopter leur symbole par l’Islam tout entier. Voilà pourquoi ici je parle de croissant turc plutôt que de croissant musulman. Mais en fait ce n’est qu’un prétexte, puisqu’à l’époque de l’occupation ottomane en Crète les deux notions de Turc et d’Islam ne font qu’un dans le pays, que ce soit dans l’esprit des occupants ou dans celui des occupés.
 
729c4a Chania (La Canée), en Crète
 
729c4b Chania (La Canée), en Crète, St Nicolas
 
Vers 1320 a été construit le catholicon, ou église principale, du monastère dominicain de Saint Nicolas. Quand les Turcs sont arrivés, sans détruire le clocher que l’on peut voir sur le côté gauche de l’église et qui date de l’origine, ils lui ont construit un pendant sur le côté droit, un très haut minaret à double balcon, et ont fait de l’église la mosquée Hunkar Camii. La belle toiture de bois a dû par la suite être remplacée par une toiture en béton. Enfin, en 1919, après l’indépendance de 1913 puis la fin de la Première Guerre Mondiale, la mosquée a été transformée en église orthodoxe Agios Nikolaos. Photo interdite à l’intérieur…
 
729d1 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
729d2 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
La métropole (église du métropolite, c’est-à-dire de l’évêque orthodoxe, donc cathédrale orthodoxe) est l’église de Trimartyri, au cœur de La Canée, sur une profonde place. Sur la façade, deux grands portails en encadrent un plus étroit, et leurs vantaux de bois sculpté sont magnifiques. Seul celui de gauche étant ouvert, je profite du soleil sur celui de droite pour lui tirer le portrait.
 
729d3 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
729d4 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
À l’intérieur, très richement décoré comme c’est l’usage dans les églises orthodoxes, j’ai été particulièrement frappé par la cathèdre du métropolite, ainsi que par ses accoudoirs de bois sculpté et peint en or et rouge.
 
729d5 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
Quoique je trouve très beau et très expressif ce tableau, je ne peux m’empêcher de penser que l’on peut trouver mieux pour la paix entre les religions et l’application des principes de l’Évangile "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Ma photo réduite d’une grande toile ne permet peut-être pas de voir clairement qu’il s’agit d’un grand tribunal avec des dignitaires juifs, grand prêtre semble-t-il sous un dais, et chacun des présents tenant à la main des parchemins avec des extraits de la Torah, tandis que Jésus, nu à part un petit pagne blanc, sur l’épaule la cape rouge dont il a été revêtu par moquerie, poignets liés, et en haut une légende en gros caractères rouges sur le fond or dit "Jugement sanguinaire des Juifs contre Jésus-Christ Sauveur du monde". Mais personne ne cherchait l’apaisement, puisque la plupart des pays d’Occident ont, à une époque ou à une autre, banni les Juifs de leur territoire, ou les ont parqués dans des ghettos, ou ont laissé le peuple s’adonner à des pogroms contre eux, quand ils ne les organisaient pas eux-mêmes. Hitler et le nazisme n’ont fait que réaliser à une grande échelle ce que bien des souverains des siècles passés auraient fait s’ils en avaient eu les moyens matériels. Et il n’y a pas de quoi en être fier. Œil pour œil, dent pour dent, la politique agressive de l’État d’Israël a des relents de vengeance contre le monde. Mais gardons-nous bien de confondre le nazisme avec le peuple allemand, le Gouvernement de l’État d’Israël avec la population du pays ou avec ceux qui, de par le monde, se réclament du judaïsme, les Intégristes islamistes avec les Musulmans ou avec les Arabes ou avec les Maghrébins, le Grand Inquisiteur et les tribunaux de l’Inquisition avec les catholiques d’hier ou d’aujourd’hui, etc., etc.
 
729e1 Chania (La Canée), église Sainte Catherine
 
729e2 Chania (La Canée), église Agia Aikaterini
 
Encore un rapide coup d’œil à une église. Petite, celle-là. Elle est dédiée à sainte Catherine (Agia Aikaterini). Sa façade se distingue à peine des façades des maisons voisines et l’atmosphère y est au calme et au recueillement. Personne ne s’y bouscule comme à Trimartyri pour faire la queue devant les icônes que l’on veut embrasser en faisant un triple signe de Croix.
 
729f1 Chania (La Canée), le marché
 
729f2 Chania (La Canée), le marché
 
Passons à l’architecture civile. C’est pendant les années de l’autonomie (à partir de 1898) que le marché couvert municipal a été construit dans un style néoclassique à l’extérieur, mais en utilisant des structures métalliques comme le voulaient les techniques de l’époque. Il a été inauguré en 1913, juste au moment où la Crète était réunie à la Grèce. Les manifestants occupaient le parvis du marché lorsque nous sommes allés le voir un soir. "Non aux mémorandums, non à la soumission", dit le calicot. Quand nous y sommes retournés, un après-midi, les échoppes étaient bien évidemment fermées, ne nous permettant pas de ressentir l’ambiance, seulement de voir l’architecture.
 
729f3 Chania, combien d'étoiles pour l'hôtel
 
Que vois-je, sur ce bâtiment ? Hôtel Amphitrite… Le confort y semble bien sommaire, à première vue.
 
729f4 Chania (Crète), le martyr de la Seconde Guerre Mondi
 
En fait, plaisanter à ce sujet est de mauvais goût. Je me tais. Car évidemment le panneau signalant l’hôtel s’adresse à ce qui est au-dessus, non à ce qui est en-dessous. Ce bâtiment éventré, un immeuble de trois étages à l’origine, a été victime, comme des centaines d’autres, principalement dans la vieille ville vénitienne, des bombardements par des avions allemands frappés de la Croix Gammée. C’est le 20 mai 1941 que ces bombardements ont commencé et ils se sont longtemps poursuivis. Il faut dire qu’à l’époque, Chania était la capitale de la Crète (ce n’est qu’en 1971 que ce rôle administratif a été transféré à Héraklion), ce qui explique –mais n’excuse en aucun cas– qu’elle ait été une cible privilégiée des ennemis.
 
729f5 Chania, Crète. Le racisme n'est pas extirpé
 
Quelle horreur ! Cela me rappelle mon laïus d’accueil des secondes, chaque année. Puisqu’ils étaient de nouveaux arrivants au lycée, je leur édictais les règles de vie. Et entre autres j’exigeais le respect de l’autre, qu’il soit camarade ou adulte. Donc, je serais intransigeant concernant les insultes. Et j’ajoutais que le code pénal classait comme délits, et par conséquent passibles du tribunal correctionnel, les insultes à caractère raciste ou sexiste. Et devant ce graffito, je me trouve devant un double délit. "Assez de Chinois gras" à côté d’une caricature aux yeux bridés et au chapeau en triangle, et voilà pour le racisme primaire. "Putains" et "Immigrant homosexuel" avec une flèche vers la fenêtre de l’immeuble, telle est l’insulte à caractère sexuel. Indépendamment de la classification pénale, car je ne connais pas la loi grecque, et quel que soit le comportement de ce "Chinois homosexuel" qui est peut-être la pire des crapules comme il peut être le plus sympathique des hommes, je trouve ces mots si bas, si méprisables, qu’ils défient le commentaire. Ici en Grèce, que ce soit sur le continent, dans les îles Ioniennes, dans les quelques Cyclades que nous avons vues, ou maintenant en Crète, la quasi totalité des gens sont accueillants, la philoxénie n’est pas un vain mot, et voilà que je tombe sur ce graffito…
 
729f6 Chania, Crète
 
Je ne sais pas où placer cette photo, alors disons que dans la rubrique Promenades dans Chania il y a un immeuble bombardé, un graffito idiot, et une rue peuplée de touristes. L’onglet "propriétés" de ma photo m’indique qu’elle a été prise à 22h tout rond (je vérifie souvent le réglage correct de l’horloge de l’appareil photo). Dans cette rue piétonne, à cette heure tardive même pour la Crète, les boutiques sont toutes ouvertes et les promeneurs sont nombreux. Mais je dois dire que malgré les tavernes qui encombrent le port et les commerces pour touristes qui ont investi tous les rez-de-chaussée, Chania a su garder tout son charme. Autant Natacha que moi-même avons aimé flâner dans ses rues. Nous l’avons quittée à présent parce qu’il faut bien poursuivre notre voyage, mais c’est à regret. Visiteurs de la Crète, ne faites pas l’impasse sur Chania !
 
729f7 Chania, Crète. Fête et danses populaires
 
Dans l’un des bâtiments des arsenaux a été montée une scène et des sièges ont été installés. Mais la salle est très vaste, et l’espace est occupé par de petits stands d’artisans pendant toute la journée. Deux soirs, nous sommes passés par là au bon moment, parce que nous avons pu assister à un spectacle de danses folkloriques crétoises. C’est curieux, il n’y avait pas foule. Le petit nombre de rangs de chaises ne permettait d’accueillir qu’un public très limité (je n’ai pas compté les places, mais je pense qu’il n’y en avait pas plus de cent), et dans cette ville où, en cette pleine saison, pullulent les touristes, il y avait des chaises libres.
 
729f8 Chania, Crète. Fête populaire
 
Autre chose extrêmement sympathique. J’ignore s’il s’agit d’une initiative privée ou d’une action de la Municipalité, mais les deux dames de ma photo ont travaillé toute la soirée. La première, plongeant ses mains nues dans la pâte de la grande bassine de plastique rouge, façonnait sans arrêt de petites boulettes qu’elle jetait au fur et à mesure dans la bassine noire basse genre sauteuse où bouillait de l’huile. La seconde dame, lorsque les beignets avaient pris couleur, les retirait avec une écumoire et les mettait à refroidir un petit peu, et à s’égoutter, dans la grande bassine en inox. Puis, prenant des gobelets en plastique, elle plaçait trois beignets dans chacun. Il suffisait d’aller pour recevoir gratuitement un gobelet. Je n’ai pas su identifier ce qui parfumait la pâte des beignets, mais ce que je sais, c’est qu’ils étaient délicieux. Gourmand –et gourmet–, je suis retourné chercher un deuxième gobelet. Sauf erreur, ces pâtisseries s'appellent des loukoumades (le E se prononce È).
 
729g1 Chania, exposition To Nisi dans le Grand Arsenal
 
729g2 Chania, exposition To Nisi dans le Grand Arsenal
 
729g3 Chania, expo To Nisi, institutrice et plongeur de Spi
 
729g4 Chania, exposition To Nisi dans le Grand Arsenal
 
The Island (= l’Île) est le titre d’un roman best-seller de l’Anglaise Victoria Hislop. Une jeune femme anglaise ne sait pratiquement rien du passé de sa famille qui vient de Crète, et sa mère refuse de répondre à ses questions. Elle se rend alors sur place, et découvre que sa mère a grandi dans le village qui fait face à l’île crétoise de Spinalonga. Or quand la Crète est devenue autonome en 1898, bon nombre de Turcs sont partis, mais pas tous. Pour se débarrasser de ceux de Spinalonga, les Crétois en ont fait l’îlot des lépreux. Cette terrible maladie n’était pas encore éradiquée de Crète, et par crainte de la contagion on écartait les malades de la population saine en créant des communautés de lépreux. Petit progrès sans doute par rapport au temps où le lépreux avait l’obligation de s’isoler lui-même en agitant une clochette pour avertir de son arrivée, et par rapport aux léproseries, aux lazarets, où l’on ne donnait que des soins sommaires, car à Spinalonga il y avait un hôpital spécialisé, mais ce ghetto avait quand même quelque chose de cruel, surtout à une époque si proche où l’on se souciait déjà de droits de l’homme, car il a existé de 1903 à 1957. Je n’en dirai pas plus sur ce roman que je n’ai pas lu, ni sur Spinalonga que nous avons l’intention de visiter d’ici une dizaine de jours et dont je parlerai alors plus amplement.
 
De ce roman, la télévision grecque a tiré un feuilleton en 26 épisodes qui porte le même titre (mais traduit en grec, To Nisi), et qui a été diffusé au rythme d’un épisode par semaine à partir d’octobre dernier. On peut dire que toute la population crétoise, et une bonne part de la population grecque, ont suivi pendant tout l’hiver les rebondissement de cette série. Or ici, à Chania, dans le Grand Arsenal vénitien de la ville transformé en bâtiment d’exposition sur trois niveaux à la belle architecture de bois (première photo), a lieu en ce moment une exposition concernant le roman et la télé série. Et là, infiniment plus que pour les danses folkloriques dont je parlais tout à l’heure, le public afflue. En particulier, à l’étage, quelques uns des personnages les plus importants (tous c’est impossible, il y a plus de 120 rôles et plus de 500 figurants) sont représentés par des mannequins en costume. À titre d’exemple, je montre ici Kroustallaki, institutrice à Spinalonga et Nikos, plongeur. Mais je ne dirai pas en quoi ils interviennent dans l’action, puisque tout ce que je sais d’eux c’est ce qui est écrit sur la petite étiquette qui les accompagne.
 
Et puis, avant la clôture de l’exposition, le dernier soir, il y a eu une conférence. La journaliste, debout à gauche devant le micro, a interrogé successivement chacun des intervenants. Hélas je n’ai rien compris, mon niveau en langue grecque ne me l’a pas permis. Ni ce qu’ils disaient, ni même qui ils étaient. Disposant de renseignements sur le film, j’ai mis sur Images de Google un certain nombre de noms, et je crois reconnaître, de gauche à droite :
Thodoros Katsafados, un acteur
Vangelis Katrizidakis, directeur de la photo
Theodoris Papadoulakis, metteur en scène
Stelios Mainas, un acteur
Mirella Papaeconomou, auteur de l’adaptation cinématographique
 
729h1 Chania (Crète), musée archéologique, linéaire A
 
Puisqu’en Grèce, Crète comprise, il y a des antiquités à chaque pas, il a fallu créer des musées archéologiques partout. Et Chania, ancienne capitale de l’île, se devait d’avoir le sien que nous avons visité, installé dans l’église du beau monastère franciscain dédié (c’est normal) à Saint François, Agios Frankiskos, dont la construction par les Vénitiens remonte à la seconde moitié du seizième siècle et qui a connu, lui aussi, la transformation en mosquée à l’époque de l’occupation ottomane. Tous ces musées archéologiques que nous visitons sont passionnants, mais je suis conscient que pour qui ne les voit qu’à travers les photos de mon blog et mes petits commentaires, tous les objets doivent se ressembler et ce doit être terriblement monotone. Je me limiterai donc ici à montrer des objets que l’on ne voit pas ailleurs. Notamment, j’ai beaucoup parlé, dans d’autres articles, de l’écriture en linéaire B qui est celle des Achéens (ou Mycéniens), arrivés en Crète au quinzième siècle avant Jésus-Christ. Or, avant eux, les Crétois écrivaient déjà, d’abord à l’aide d’une écriture hiéroglyphique, comme en Égypte, utilisant des idéogrammes, puis avec l’écriture dite linéaire A, qui était syllabique mais mêlée d’idéogrammes. Le linéaire B, qui réutilise certains signes du linéaire A, a pu être déchiffré parce qu’il transcrit une langue connue, le grec dans son dialecte arcado-chypriote. En revanche, tant les idéogrammes que le linéaire A transcrivent la langue minoenne, que nous ignorons. Il est dans ces conditions extrêmement difficile de mettre en correspondance des signes avec les sons de mots que l’on ne connaît pas. Toutefois, d’une part grâce aux signes syllabiques repris par le linéaire B, d’autre part grâce à la représentation assez transparente de certains idéogrammes, on a pu déchiffrer, ou deviner, le sens de quelques signes. Ma photo ci-dessus montre quelques exemples de ce que l’on peut traduire du linéaire A (signification), sans pouvoir le lire (déchiffrement de mots et de sons).
 
729h2 Chania (Crète), musée archéologique, poids en plom
 
Ce disque de plomb gravé est un poids, et les deux trous que l’on aperçoit sur sa périphérie étaient destinés à le fixer par une ficelle ou un léger fil métallique à un crochet de la balance. Ici, dit la notice, nous sommes dans les "temps historiques", ce qu’il faut sans doute interpréter comme le début du premier millénaire avant Jésus-Christ.
 
729h3 Chania (Crète), musée archéologique, vases de marb
 
729h4 Chania (Crète), musée archéologique, verrerie
 
Ces quelques récipients nous changent de la sempiternelle céramique et terre cuite, dont les formes sont variées à l’infini, et des peintures souvent si délicates. Pour les objets de ces photos, des matériaux différents ont été utilisés. En haut, c’est le marbre pour ces vases trouvés sur le site d’Elyros et datés du troisième siècle avant Jésus-Christ. En bas, ce sont de rares vases de verre coloré. La notice ne dit rien à leur sujet, mais je pense que ce devaient être des vases à parfum accompagnant des femmes dans leur tombe, et je crois pouvoir les dater de la période classique ou hellénistique. C’est vague, mais je ne suis pas spécialiste de l’histoire de la verrerie. Ce qui ne m’empêche pas d’admirer les formes et les couleurs.
 
729h5 Chania (Crète), musée archéologique, pleureuses
 
Avant de quitter ce musée archéologique, je ne peux me dispenser ce montrer ces terres cuites. À droite, trouvées dans des tombes du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ce sont deux pleureuses qui s’arrachent les cheveux, se griffent la poitrine en signe de deuil et d’affliction, représentation très appréciée à Kydonia. À gauche, il ne reste malheureusement que la tête de cette merveilleuse statuette. On le voit, elle a conservé plus que des traces de la peinture qui la recouvrait, et son collier plaqué or est presque intact. Elle date de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ (début de l’ère hellénistique, qui va traditionnellement de la mort d’Alexandre en 323 à celle de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ). Dans un livre que nous avons trouvé à Chania, elle est décrite comme représentant une idole, ce qui m’étonne beaucoup car à l’époque la Crète est hellénisée depuis longtemps et il n’y a plus d’idoles hors du panthéon de l’Olympe. Or avec cette élégante coiffure et ce chapeau ce n’est pas une déesse de ma connaissance, Aphrodite ou Artémis, encore moins Athéna qui préfère le casque militaire. J’en aurais fait soit une figurine votive, soit éventuellement une simple représentation féminine déposée dans la tombe d’une femme comme étant une statuette qu’elle avait aimée de son vivant (comme les bijoux, les poteries, les poupées des fillettes ou les chariots des garçons), mais un coup d’œil à l’auteur du livre, c’est Stella Kalogeraki, archéologue. Une archéologue, je m’incline. À moins qu’il s’agisse d’un problème de traduction.
 
729i1 Chania, musée maritime
 
J’ai dit que je ne m’étendrais pas sur le musée archéologique, cinq photos, j’arrête là. Il y a aussi à Chania un très intéressant musée maritime, sur deux sites (il convient de demander le double billet, qui n’est pas systématiquement proposé, pour éviter de payer deux fois l’entrée). Le site principal est d’une richesse hallucinante. Je passe sur les nombreux et grands panneaux de timbres de tous les pays représentant des bateaux. Je passe sur les assiettes de porcelaine décorée suspendues aux murs. Je passe sur toutes les peintures ou gravures de marines, de bateaux de guerre, de batailles navales. Je passe sur la reproduction de la cabine de pilotage d’un navire, où l’on peut pénétrer pour se croire le capitaine. Je passe sur les collections de coquillages et d’animaux marins. Je passe sur les reliques de la Guerre d’Indépendance. Je passe sur mille choses qui m’entraîneraient à faire un article beaucoup trop long. Voici trois parmi d’innombrables maquettes de navires de tous les temps. J’ai donc choisi ici un navire ancien parce que, minoen, il représente la Crète (entre 1700 et 1400 avant Jésus-Christ). Cette forme, connue par des représentations gravées dans la pierre, ciselées sur des bijoux et peintes sur des poteries, est caractéristique de la navigation Égéenne du début de l’Âge du Bronze. C’est là que pour la première fois on a utilisé comme gréement le mât portant une voile carrée. À l’autre bout de la chaîne, à l’époque moderne, c’est une canonnière dite de type A, avec sa peinture grise furtive. Je n’ai pas choisi la troisième photo parce que, d’époque vénitienne, elle se situe chronologiquement entre les deux autres, mais parce que l’on a vu les bâtiments des importants chantiers navals vénitiens de Chania et que cette maquette représente la construction d’un navire dans l’éclaté d’un bâtiment d’arsenal.
 
729i2 Chania, musée maritime
 
Passionnants également et extrêmement instructifs sont les schémas en relief des différentes phases de plusieurs batailles navales célèbres. Celles que j’ai choisies ici sont la seconde phase de la bataille de Salamine et la seconde phase de la bataille de Lépante (Naupacte). Les photos sont mauvaises mais si, à l’œil, on peut parfaitement tout voir et lire en bougeant légèrement, en revanche sur la photo il est impossible d’éliminer le reflet des projecteurs sur le verre de la vitrine. Mais pour qui s’intéresse à l’histoire, pour qui souhaite comprendre ce qui s’est passé lors des plus célèbres batailles navales, la visite s’impose.
 
729i3 Chania, reconstitution navire minoen
 
729i4 Chania, reconstitution navire minoen
 
Pour terminer la visite du musée maritime ainsi que cet article sur notre chère Chania, transportons-nous sur le second site du musée, à l’autre bout du port, dans un bâtiment de l’arsenal datant de 1599 où a été construit, non seulement sur le modèle de l’époque (15e siècle avant Jésus-Christ), mais avec les moyens et les techniques de l’époque, un navire minoen. Un vrai, qui a navigué. Conformément à ce que l’on pouvait déduire des représentations, on a limité la longueur du navire à 17 mètres, ce qui correspond à la longueur maximum des planches que l’on pouvait tirer des troncs de cèdre qui constituaient la matière première. On en a déduit, en observant les proportions, une largeur de 3,50 mètres et une hauteur de 1,80 mètre. Les clous étant rares, chers, précieux, n’étaient pas utilisés pour l’assemblage, réalisé avec des cordes, et l’étanchéité était due à l’enduction avec de la graisse de bœuf mêlée à de la résine. L’équipage comprenait un capitaine, deux pilotes et 24 rameurs. Un seul équipage était à bord, le navire ne naviguant que de jour et en cabotage près des côtes. Ainsi équipé et gréé, il atteint 3 nœuds avec les rameurs et quatre nœuds avec la voile. À l’occasion des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, il a effectué la traversée de Chania au Pirée en 27 jours (du 29 mai au 24 juin) dont onze jours de navigation, avec escales à Meniès (Crète), les îles d’Anticythère et de Cythère, Monemvasia, Kyparissi, puis les îles de Spetses (où a grandi et où est morte la Bouboulina), Poros, Methana, Égine, soit une distance de 210 milles nautiques (389 kilomètres).
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Published by Thierry Jamard
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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 00:09

728a0 Mont Ida

 

À la fois pour sa remarquable beauté et pour les faits historiques tragiques et déterminants qui s’y sont déroulés, le monastère d’Arkadi, ou d’Arkadia, est à juste titre extrêmement célèbre. Non loin de lui se profile la silhouette du haut mont Ida, où le jeune dieu Zeus a été élevé au lait de la chèvre Amalthée. Comme c’est curieux ! Devenu adulte, Zeus tue cette pauvre Amalthée et se revêt de sa peau. Le radical du nom de la chèvre, en grec, est AIG-, prononcé EG-, d’où le nom de cette peau dont il se recouvre, appelée l’égide. Seconde curiosité, le suffixe -IDE veut dire "fils de", ou "descendant de". Ainsi donc, cette peau dont il est revêtu en fait le fils de la chèvre. Or dans l’art et la religion des Minoens, la chèvre joue un grand rôle. On la trouve en représentation sur des fresques, on en trouve des statuettes votives dans les ruines des palais ou dans les tombes. J’avais, autrefois, commis un mémoire où je démontrais que, pour plus de trente dieux ou héros de la mythologie grecque, les légendes avaient cherché à établir une filiation entre les anciennes divinités locales pré-hellènes et, lorsque les Achéens puis les Doriens étaient arrivés, les dieux de l’Olympe grec. Par un processus très différent, sans chercher aucune filiation mais au contraire en rejetant comme diabolique tout lien, la religion chrétienne a cependant chaussé les cothurnes du paganisme en plaçant la Résurrection de Jésus, la fête de Pâques, qui inaugure un Monde Nouveau, au printemps, le moment où la végétation renaît, quand Perséphone remonte des Enfers pour passer six mois sur la terre. Cela était oublié depuis longtemps quand on a découvert et évangélisé l’hémisphère sud en Afrique et en Amérique, quand on a colonisé l’Australie, et que la célébration de Pâques s’y est trouvée paradoxalement à l’automne. Jésus, sacrifié sur l’autel lors de la messe, pain et vin étant son corps et son sang, reprend les sacrifices sanglants sur les autels des divinités païennes, et d’ailleurs le mot hostie vient du latin hostia qui signifie victime. Mais nous ne sommes pas là pour parler du paganisme, voyons le monastère.

 

728a1 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728a2 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728a3 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

Nous sommes arrivés hier soir et avons installé notre camping-car sur le parking du monastère pour la nuit. Mais c’est dans les rayons du soleil déclinant que mes photos rendent le mieux la chaude couleur de la pierre. On peut voir qu’avec ses hauts murs ce monastère fait figure de forteresse. Nous verrons tout à l’heure comment il a été amené à tenter de résister à un siège au dix-neuvième siècle.

 

Certains font remonter la création d’un premier monastère en ces lieux à Arcadius, fils de Théodose et premier empereur romain d’Orient (395-408), les partages de l’éphémère tétrarchie de Dioclétien (à laquelle Constantin a mis fin), un siècle auparavant, n’étant qu’administratifs, l’Empire restant un. Le nom de l’empereur est alors utilisé pour expliquer le nom du lieu. D’autres situent la création sous l'empereur de Byzance Héraclius (610-641). Sous l’un ou l’autre de ces empereurs, ou sous un autre encore, le nom du monastère pourrait venir du nom du moine auteur de sa fondation, pratique courante en Crète. Il faudrait alors supposer comme nom à ce moine Arkadios. On n’en est qu’aux hypothèses, parce que l’on n’a aucune trace, aucune preuve aussi ancienne. En 1951, on trouve une inscription gravée dans une pierre datée du quatorzième siècle et provenant d’une église antérieure à l’actuelle, et qui dit "L'église porte le nom d'Arkadi et elle est consacrée à Saint Constantin". C’est la plus ancienne trace concrète de l’établissement en ces lieux.

 

728b1 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728b2 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728b3 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728b4 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

L’église actuelle a été construite au seizième siècle, de 1572 à 1587, l’influence de la Renaissance vénitienne y est très visible. Elle est dédiée à la fois à la Transfiguration du Sauveur et aux saints Constantin et Hélène. En 1648, les Ottomans sont à Rethymno et occupent l’arrière-pays, pillent le monastère. Mais par la suite, le monastère est autorisé à se maintenir. Saccagée, quasiment détruite par l’armée ottomane en 1866 lors des événements que je vais raconter, l’église a été reconstruite à l’identique. La première de ces photos la montre telle qu’elle apparaît au visiteur qui franchit l’entrée du monastère. À l’intérieur, je prenais tranquillement ma photo quand une vieille (on aperçoit sa robe et sa main à gauche de la photo) surgit soudain comme un diable de sa boîte, et m’interdit de prendre des photos. En effet, il y a un panonceau qui signale l’interdiction et que je n’avais pas vu. Comme quoi Dieu accepte les photos dans certains de ses temples et s’en offusque dans d’autres.

 

728c1 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728c2 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728d1 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

Quelques vues de ce très vaste monastère de 73,80 mètres sur 78,80 construit autour de l’église entre 1670 et 1714, donc sous domination ottomane. Les deux premières photos représentent l’envers du bâtiment de façade. Lorsque l’on voit l’épaisseur de la construction, galerie plus une pièce, on comprend que le monastère puisse être une véritable citadelle, d’autant plus que si l’attaquant peut essayer d’abattre les murs à coups de canon, les défenseurs peuvent tirer sur l’ennemi en se protégeant dans l’encoignure d’une fenêtre. On le voit, sur toute sa longueur et sur ses deux niveaux, le bâtiment est longé par une belle galerie dont le sol a été conservé dans son état ancien. Le monastère d’Arkadia a longtemps été un haut lieu culturel et artistique, dont les deux spécialités étaient la recopie de manuscrits et la broderie d’or de vêtements sacerdotaux.

 

728d2 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728d3a Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728d3b Monastère d'Arkadia (Crète)

 

Le nombre de bâtiments ouverts à la visite est très restreint, et de plus la photo est interdite dans une chapelle ainsi que dans le musée, qui présente entre autres des témoignages des événements de 1866 (ci-dessous) et des habits sacerdotaux brodés au monastère. Il est néanmoins intéressant de voir le cellier et le très beau réfectoire.

 

728d4 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728d5 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

Le but de ces deux photos est de montrer combien l’atmosphère de ce monastère est calme et comme le décor est agréable à l’œil. En ce mois de juillet et en pleine matinée il y a beaucoup de visiteurs, mais l’espace est vaste et les moines ont su créer un lieu hors du monde.

 

728d6 cimetière du monastère d'Arkadia (Crète)

 

Ici, hors se l’enceinte du monastère et à l’autre bout de sa grande esplanade, sans clôture ni porte, se trouve un petit cimetière où les quelques rares tombes portent les noms de moines.

 

728e1 arbre ayant reçu un projectile turc, monastère d'Ar

 

728e2 projectile turc, monastère d'Arcadia

 

Mais revenons à l’intérieur pour parler de cette tragédie qu’à deux reprises déjà j’ai évoquée. Nous sommes en 1866. Après plusieurs mesures qui ont mécontenté les Crétois orthodoxes, il se crée des comités révolutionnaires dans toute l’île, et l’higoumène d’Arkadia Gabriel Marinakis est élu à la tête du comité de la région de Rethymno (on appelle higoumène le supérieur d’un monastère). Ismaïl Pacha lui donne l’ordre de dissoudre son comité. Refus. En juillet, l’armée turque arrive, mais ne trouve personne car les moines et les insurgés ont disparu. L’armée détruit toutes les icônes et repart. En septembre, Ismaïl Pacha informe Gabriel qu’il détruira le monastère s’il n’obéit pas. Gabriel décide de se barricader et s’apprête à soutenir un siège. Les populations locales viennent se réfugier avec leurs biens dans le monastère. Au total, il y a 259 hommes armés, 66 hommes sans armes, 639 femmes et enfants, soit au total 964 personnes. Commandée par Mustapha Pacha, l’armée turque avec des renforts égyptiens, en tout quinze mille hommes avec une artillerie de 30 canons, est aux portes du monastère le soir du 7 novembre. Le 8 l’assaut est donné mais les assiégés tirent sur les Ottomans, qui subissent plus de pertes que leurs ennemis. Enfin le 9, les canons ottomans viennent à bout des portes barricadées. Ci-dessus, on voit un arbre mort qui a reçu des impacts de projectiles turcs. Une notice explique que les branches de l’arbre semblent montrer l’église, "c’est pour toi que je suis mort".

 

728f1 Monastère d'Arkadia, la poudrière

 

728f2 Monastère d'Arkadia, la poudrière

 

Femmes et enfants sont dans la poudrière, la plupart des hommes les y rejoignent et, pour ne pas avoir à se rendre, les insurgés font sauter la poudrière, se sacrifiant ainsi tout en faisant mourir beaucoup de combattants turcs. C’est cette poudrière dont la voûte du toit a été soufflée que montrent mes photos. Au total, un peu plus d’une centaine d’insurgés seulement réchappent de l’opération (114 hommes, femmes et enfants, qui sont faits prisonniers dans des conditions très dures et sans hygiène), et du côté turc les pertes se montent à environ 1500 hommes. Alors que les Turcs considèrent qu’il s’agit pour eux d’une victoire historique, cette tragédie tourne l’opinion internationale en leur défaveur et révolte encore plus les Crétois. Sans aucun doute, c’est l’un des éléments qui amèneront les autres révoltes, aboutissant avec l’action de la communauté internationale émue au statut d’autonomie de la Crète en 1898, puis au départ des Turcs et au rattachement à la Grèce en 1913.

 

728g1 Monastère d'Arkadia, mausolée des victimes de 1866

 

728g2 Monastère d'Arcadia, mausolée des victimes de 1866

 

728g3 Monastère d'Arkadia, mausolée des victimes de 1866

 

728g4 Monastère d'Arkadia, quelques victimes de 1866

 

Voir cette poudrière est impressionnant et émouvant. Ainsi, c’est là que ces hommes et ces femmes se sont sacrifiés. On parle plus souvent des 300 Spartiates de Léonidas qui se sont sacrifiés aux Thermopyles que des plus de 800 Crétois du monastère d’Arkadia. Mais très émouvante aussi est la visite de ce qui était autrefois les écuries du monastère, à l’extérieur, à l’extrémité de l’esplanade, et qui a été transformé en sorte de mausolée à la mémoire des victimes de la tragédie de 1866. Une vitrine, à l’étage, contient nombre de crânes de ces victimes.

 

728h1 église semi-rupestre Saint Antoine, près d'Elefther

 

728h2 église semi-rupestre Agios Antonios, près d'Elefthe

 

728h3 église semi-rupestre Agios Antonios, près d'Elefthe

 

Après notre longue visite de ce monastère, nous avons dirigé nos roues vers Eleftherna. Du moins, telle est l’habituelle transcription phonétique de ce qui s’écrit Eleutherna. En chemin, nous nous sommes arrêtés pour jeter un coup d’œil à cette curieuse petite église dédiée à saint Antoine. Une moitié est édifiée devant le mur rocheux, l’autre moitié est rupestre, sans que je puisse dire s’il s’agit d’une caverne naturelle ou d’une grotte creusée, mais vu sa forme très irrégulière je penche pour la première solution. Même compte tenu de ces deux moitiés, l’ensemble est minuscule. Sur une table, des personnes ont déposé, en offrande je suppose, enfermé dans quatre étanches sachets de plastique, de la brioche ou du pain, on distingue mal pour deux d’entre eux sous l’épaisse couche de moisi. La longue "barbe" verte et noire du moisi signifie que l’offrande n’est pas d’hier. Cela ressemble à un rite hérité du lointain paganisme, cette offrande de nourriture au saint, ou à la Vierge, ou à Jésus, parce qu’au-dessus de la table il y a plusieurs icônes. Ou encore, puisque les Orthodoxes refusent l’innovation du pape de Rome d’utiliser du pain sans levain –du pain azyme– et que cela a même été l’un des griefs contre les "azymites" lors du schisme de 1054 qui a définitivement séparé l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe, peut-être était-ce du pain levé, apporté pour la communion, et qui n’ayant pas été utilisé a moisi, quoique la tradition veuille que le pain non consacré et non consommé en tant que corps du Christ soit distribué à la fin de la cérémonie.

 

728i1 Eglise byzantine du Christ Sauveur, Eleftherna (Crèt

 

728i2 Eglise du cimetière d'Eleftherna (Crète)

 

728i3 Eglise du cimetière d'Eleftherna (Crète)

 

728i4 Eglise byzantine du Christ Sauveur, Eleftherna (Crèt

 

Nous arrivons à Eleftherna. Laissant le camping-car garé le long de la route, nous allons à pied parcourir le petit kilomètre d’un chemin pourtant carrossable qui mène à la cité antique d’Eleftherna. En chemin, nous passons devant le cimetière moderne, qui se développe autour d’une église byzantine dont, de l’extérieur, on voit les deux absides, correspondant à deux nefs. Cette église, très belle, avec des ouvertures décorées de pierre sculptée, est consacrée au Christ Sauveur. Et l’on remarque, sur une table, comme tout à l’heure, un pain dans un sachet de plastique (sur la photo prise en diagonale, où l’on voit les deux iconostases).

 

728j1 Site antique d'Eleftherna

 

728j2 Site antique d'Eleutherna

 

728j3 Site antique d'Eleftherna

 

Nous voici enfin devant le site antique. Mais il est enclos derrière une haute et forte grille, et les constructions de l’entrée semblent ne pas être achevées. De toute façon, aucun panonceau n’indique des jours et heures d’ouverture, des tarifs, rien. Nous sommes donc réduits à quelques photos à travers les grilles… Mais il semble bien que les fouilles, entreprises en 1985 par l’Université de Crète, se poursuivent encore, et sans doute convient-il de protéger les antiquités encore présentes dans le sol contre les fouilleurs amateurs qui ne manquent pas, bien des objets provenant de divers endroits de Grèce ayant été retrouvés dans des collections privées, aux États-Unis ou ailleurs, parfois même dans des musées qui, en toute bonne foi, avaient acquis ces pièces dans des ventes aux enchères.

 

Sur le site, très vaste et se prolongeant même sous le village moderne, ont été retrouvées des traces d’occupation continue depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ, c’est-à-dire dès le début de l’époque minoenne, jusqu’à l’époque byzantine, puis au Moyen-Âge sur une partie seulement de l’espace antique. Les périodes les plus brillantes de la ville ont été au nombre de quatre. D’abord le début de l’âge du fer (9e-7e siècles avant Jésus-Christ), où les fouilles ont révélé des contacts avec d’autres villes de Crète, ainsi qu’avec l’Attique, le Péloponnèse, les Cyclades, le Dodécanèse, l’Asie Mineure, Chypre, le Levant, l’Égypte et même, semble-t-il, l’Étrurie. Puis, à l’époque hellénistique (de la fin du quatrième siècle au premier siècle avant Jésus-Christ), la ville s’étend sensiblement, s’entoure de fortifications, construit un pont, multiplie les bâtiments publics et privés. Vient l’époque romaine (sur les deux premiers siècles de notre ère), où sont construits des bains publics, des rues, de luxueuses villas, etc. Et enfin à l’époque byzantine (4e-6e siècles) fleurissent des basiliques et de nouveau des villas luxueuses et toutes sortes de bâtiments. Puis vient la décadence.

 

728j4 sur le site antique d'Eleftherna

 

Et, juste à l’entrée du site, cet énorme et inesthétique réservoir noir porte l’inscription "Université de Crète – Citerne d’eau". Oui, c’est bien cela, l’université de Crète est toujours sur les lieux, les fouilles se poursuivent. Eh bien laissons-les continuer, nous reviendrons dans vingt ans…

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 23:24
727a exuvies de cigales au camping de Rethymno
 
Rethymno, sur la côte nord-ouest de la Crète. Dans un premier temps, nous déposons nos dieux Lares (Latins que nous sommes) au camping. Là, on se dit que la Provence, que l’on appelle "le Pays des Cigales", n’est que fort peu peuplée en comparaison de la Crète. Le concert est étourdissant. Jour et nuit ça ne cesse pas. Un groupe de jeunes Français est arrivé, et en dépliant leurs tentes des garçons plaisantaient en disant qu’à force de se frotter les cuisses elles devaient s’arracher la peau. Amusante plaisanterie, mais je n’ai pas osé aller leur taper sur l’épaule pour leur dire qu’une cigale n’est pas un grillon et que c’est en tapant sur une membrane qu’elles produisent ce son (ou plutôt "ils", puisque cette musique est le privilège des mâles, pour attirer la femelle, –quoique je n’aie pas vu une seule campeuse grimper aux arbres en les entendant). Après plusieurs années sous terre, enfin la larve monte au jour et se fixe à un arbre. La vie de l’insecte, quelques semaines seulement car la fourmi n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut, est si courte par rapport à sa longue gestation… Au soleil, la larve éclôt et la toute jeune cigale en sort, abandonnant son écorce, que l’on appelle une exuvie. Et comme il y a des milliers et des milliers de cigales à nous emplir les oreilles, il y a des milliers et des milliers d’exuvies comme celles de ma photo, tout autour des troncs. On voit que leur dos s’est fendu pour laisser sortir la cigale.
 
727b1 le port de Rethymno
 
Mais ce camping est loin de la ville et, au hasard d’une promenade dans le centre que nous avons dû faire avec le camping-car faute de transports en commun commodes, nous constatons que le parking de la marina, gardé et payant, où nous nous sommes garés est ouvert jour et nuit, et le gardien nous dit que rien ne nous interdit d’y dormir si on veut, et que d’ailleurs il n’est pas rare que des camping-cars y séjournent. Message reçu, le lendemain nous migrons. Plus de chant de cigales pour charmer nos oreilles, mais le clapotis de l’eau contre le quai, devant le spectacle de la mer sous nos fenêtres. Nous avons le plein d’eau, de gaz, une douche à domicile, tout est bien.
 
727b2 le vieux Rethymno
 
727b3 Rethymno
 
727b4 Rethymno
 
Certes, Rethymno est envahie par les touristes et dans bien des rues les tavernes abondent, avec devant chacune un préposé qui vous hèle, et dont l’œil expert lui permet de s’adresser à vous dans votre langue sans presque jamais se tromper. Je suis plus bronzé que le Gaulois moyen, Natacha n’a pas une goutte de sang français, un Levi’s 501 et un T-shirt acheté l’an passé en Italie ne sont pas plus révélateurs que nos appareils photo Canon, et pourtant personne ne nous lance un "Buona sera" comme au couple devant nous, ni un "dobryi vietcher" comme aux deux jeunes femmes qui nous suivent. Malgré ces appels quelque peu irritants tout le long du chemin, le centre de Rethymno, interdit aux voitures, a beaucoup de charme.
 
727b5 à Rethymno
 
727b6 à Rethymno
 
727b7 à Rethymno
 
En particulier, de très nombreux bâtiments anciens ont été maintenus, provenant de l’époque vénitienne ou de l’époque turque. Quoique les Turcs soient des Indo-Européens et que leur langue le prouve, parce qu’ils sont de culture musulmane beaucoup de leurs inscriptions sont rédigées dans la langue du Prophète, comme sur la première photo ci-dessus où l’on voit le tympan d’un porche ouvrant sur un bâtiment civil et laïque qui a abrité des appartements et qui aujourd’hui héberge des bureaux. Cela permet de le sauver, car malheureusement nombre d’édifices superbes, inoccupés, sont en piteux état, comme en témoigne ma seconde photo. Un soleil d’un côté, une lune de l’autre, telle est la décoration sculptée de beaucoup de portails, mais tel n’est pas, en fait, le sujet de ma troisième photo, car du côté gauche on dirait un angelot qui vole tête en bas, et que j’ai donc envie bien plutôt d’interpréter comme Icare qui tombe pour s’être trop approché du soleil représenté à droite (ma photo).
 
727c1 Rethymno, mosquée
 
Le souvenir de l’occupation turque est encore présent un peu partout. Il faut dire que l’île n’a acquis un statut d’autonomie sous tutelle internationale qu’en 1898 et n’a quitté complètement le sein de l’Empire Ottoman pour être rattachée à la Grèce qu’en 1913. Les Turcs l'ont donc quittée il y a moins de 100 ans, c’est bien peu en ce qui concerne l’architecture, mais même certains domaines culturels ou certains goûts culinaires.
 
727c2 Rethymno, église vénitienne devenue mosquée
 
727c3 Rethymno, église vénitienne devenue mosquée
 
Après la petite mosquée, ce grand bâtiment. Il s’agit d’une église vénitienne catholique augustinienne du quinzième siècle qui était consacrée à la Sainte Vierge. Ses trois dômes rappellent l’architecture d’églises que nous avons vues à Palerme l’été dernier. Puis, au dix-septième siècle, en 1657, sous l’occupation ottomane elle a été transformée en mosquée, la mosquée Gazi Hussein, ou Neratzé. Le minaret, lui, a été ajouté en 1890, mais il est, hélas, en mauvais état et nécessite pour le soutenir une attelle comme un membre cassé. Et puis, on l’a vu, quelques années plus tard, en 1898, l’Empire Ottoman a perdu partiellement sa mainmise sur la Crète et un séminaire a été installé là. Par la suite, Rethymno a renoncé à lui donner une troisième attribution cultuelle en transformant la mosquée en église orthodoxe, et le bâtiment abrite actuellement le conservatoire municipal de musique.
 
727c4 Rethymno, église vénitienne devenue mosquée
 
727c5 Rethymno, église vénitienne devenue mosquée
 
727c6 Rethymno, minaret de l'église vénitienne devenue mo
 
Il y a une dame à l’entrée, elle donne des renseignements, elle répond aux questions patiemment et avec le sourire, mais elle n’a pas de carnet à souche, l’entrée est libre et rien ni personne n’interdit la photo. Si, de l’extérieur, les trois dômes ont quelque chose de sicilien, en revanche à l’intérieur les coupoles n’ont rien de commun. On voit sur ma troisième photo le pied du minaret.
 
727d la fontaine Rimondi
 
Cette fontaine est la Fontaine Rimondi. Au temps des Vénitiens, l’administration de la région était confiée à un gouverneur dont le titre était "recteur", et c’est cette fonction qu’assumait un certain Rimondi lorsqu’en 1626 il décida de construire cette fontaine au cœur de la ville vénitienne d’alors. Ma photo ne permettant pas de bien le distinguer, je précise que l’eau coulant dans chacun des trois bassins est crachée par trois têtes de lions. Des lions, de la part d’un Vénitien... Ce n'est pas un scoop.
 
727e1 Rethymno. Il y a culture et culture..
 
Voilà une affiche qui annonce un spectacle mettant en scène Thésée et le Minotaure. On voit sur l’affiche un homme portant une énorme tête noire cornue qui mesure un bon tiers de sa hauteur hors tout, et vêtu d’un petit justaucorps poilu avec une large ceinture de cuir. En face de lui et armé d’une épée en plastique venant du supermarché du coin, un homme en chemisette blanche avec des manches bordées d’un galon à damiers, et en joli short assorti fait semblant de se mesurer à lui. À gauche, il est dit que c’est la danse du Labyrinthe. Prenant des poses de déesse minoenne dans leurs longues jupes fendues de chaque côté jusqu’à la taille, des danseuses parmi lesquelles se trouve sans doute Ariane entourent notre élégant Thésée. À les voir, on a envie d’éclater de rire, mais n’allez pas croire, malgré toutes les apparences, qu’il s’agisse d’un spectacle comique. Non, non, non. Il est dit sur l’affiche "Experience the culture", initiez-vous à la culture. En voilà, une belle initiation. Gageons que les spectateurs de cet exceptionnel ballet auront, en ressortant de l’établissement, une idée précise de la vie des Minoens et de la légende de Thésée et du Minotaure.
 
727e2 publicité amusante à Rethymno
 
Cette affiche-là est tout le contraire de la précédente. Elle est esthétique et volontairement amusante. De plus, c’est une publicité qui porte sur les prix des vêtements, pas sur la culture crétoise.
 
727e3 Amis de la France à Rethymno
 
Et puisque j’en suis aux inscriptions, celle-ci n’est pas une affiche. Mais puisqu’elle glorifie la France (sur une voiture immatriculée en Pologne), je n’ai pas le droit moral de la passer sous silence !
 
727f1 Rethymno, musée historique et de folklore
 
Passons maintenant aux musées de Rethymno. D’abord le Musée Historique et de Folklore, très intéressant, qui pour l’essentiel montre quelle était la vie en Crète au dix-neuvième siècle, les outils, les travaux des champs, le mobilier, le costume.
 
727f2a Rethymno, salon crétois brodé main par Chrysi Ange
 
727f2b Rethymno, salon crétois brodé main par Chrysi Ange
 
Notamment, une grande salle est entièrement consacrée aux travaux de broderie. Ici a été reconstituée une pièce authentique, le salon d’une demeure privée. Tout, absolument tout, coussins, revêtements, rideaux, tapis, etc. de cette pièce a été réalisé à la main, tissé et brodé, par la propriétaire des lieux, Chrysi Angelidaki. En hommage à sa mémoire, ses enfants et sa petite-fille ont fait don du mobilier et des accessoires à ce musée. Cette dame, née en 1884 et morte à Rethymno en 1982, a parcouru les villages de Crète en 1924 et 1925 pour en recueillir les traditions, mais son œuvre est originale parce que, partant de diverses traditions, elle a transféré en broderie des dessins traditionnels, créant ainsi ce que l’on appelle la broderie Rethymniote. Elle a enseigné son art au lycée de Rethymno ainsi qu’aux femmes qui ont décidé de s’adonner à ce type de broderie et grâce à elle, en cette époque dure pour l’emploi, bien des femmes de Rethymno vivent de l’art qu’elle leur a enseigné.
 
727f3 Broderie, Rethymno. Débarquement du Prince Georges,
 
Mais je disais qu’une salle entière était consacrée à la broderie traditionnelle. Il me faut en montrer au moins un exemple. Ci-dessus, cette tapisserie a été créée vers 1898-1900, avant l’arrivée des dessins géométriques de madame Angelidaki. Elle représente le débarquement du Prince Georges à Souda, le 9 décembre 1898. Engagés dans une guerre contre les Turcs et essuyant des revers, les Grecs se sont retirés de Crète. Allemagne et Autriche ont des intérêts puissants en Turquie, et préfèrent se désintéresser de la Crète pour sauver leurs gros sous. En revanche, France, Russie, Grande-Bretagne et Italie œuvrent à un statut d’autonomie de la Crète sous leur protectorat conjoint, constitué de quatre amiraux représentant les quatre puissances, mais au sein de l’Empire Ottoman où l’île reste en situation de vassalité par rapport au Sultan. Sous ce protectorat, les quatre pays proposent au poste de gouverneur de la Crète l’un des fils du roi de Grèce, le prince Georges. Son arrivée est l’événement représenté par cette broderie naïve.
 
727f4 Rethymno, musée historique, café bar traditionnel c
 
À un autre étage sont reconstituées toutes sortes d’échoppes traditionnelles crétoises, la boutique du bourrelier, celle du coiffeur, celle du cordonnier et marchand de chaussures, celle du tailleur, etc. Sur ma photo on voit un café bar crétois.
 
727f5 Rethymno, musée historique. Sapho, pièce byzantine,
 
Il y a encore bien des choses à voir dans ce musée sur plusieurs étages. Mais je vais finir par ces deux monnaies et cette médaille. À gauche, cette monnaie antique représente la poétesse Sapho, de l’île de Lesbos, assise et en train de lire, sans doute l’un de ses poèmes. Au milieu c’est une pièce byzantine (vers 1050-1060) sur laquelle, faute d’inscription, le personnage n’a pu être identifié. Constantin IX Monomaque a régné de 1042 à 1055. Une femme, Théodora Porphyrogénète, lui succède jusqu’à sa mort en août 1056. Durant un an jour pour jour, règne alors Michel VI Stratiotique, avant d’être déposé. Isaac Premier Comnène clôt la période de la fourchette dans laquelle a été située la frappe de cette pièce. Le personnage est auréolé, mais cela ne signifie nullement que l’on soit obligé d’y voir un saint parce que sur des pièces représentant à coup sûr des empereurs byzantins de cette période (leur nom figure sur la pièce), ils portent une auréole sur la tête. Exceptant la femme, on peut donc se demander si l’on est en présence d’une pièce frappée par Constantin IX, Michel VI ou Isaac I. À droite, puisqu’il y a un petit anneau, on comprend que la pièce de monnaie a été montée en médaille. Elle représente le premier roi de Grèce, Othon. Son nom et son titre entourant son visage, je n’ai pas eu de mal à l’identifier sans regarder la notice. En revanche, c’est la notice qui m’apprend que c’est une pièce de cinq drachmes frappée en 1833, l’année de son avènement (6 février 1833). Sur cette pièce il paraît tout jeune, et ce n’est pas étonnant car, né en 1815, il n’a que dix-huit ans.
 
727g1 Rethymno, musée archéologique, pièces antiques
 
Nul ne pourra plus douter de notre activisme culturel (!) si je dis que ma dernière photo au musée historique a été prise à 13h55 et que ma première photo au musée archéologique a été prise à 14h07. Le temps de nous rendre de l’un à l’autre, de prendre nos tickets et de passer devant les deux premières vitrines où sont placés des objets arrivés récemment et qui n’ont pas encore fait l’objet d’une description dans une revue scientifique, et dont par conséquent, très logiquement, la photo est interdite, on peut apprécier la façon dont ces deux visites se sont enchaînées. Aussi, pour renforcer encore le lien que nous avons créé entre les deux musées, je commence par montrer ici des pièces de monnaie, même si je ne les ai vues que plus tard.
 
J’en ai regroupé ici huit, qui ne sont pas en ordre chronologique, mais au hasard de mes photos. Dans la rangée du haut, de gauche à droite c’est Lysimaque (381-261 avant Jésus-Christ, général macédonien, qui sera satrape et roi de Thrace et roi de Macédoine), Antiochus de Syrie (il y a plusieurs Antiochus, mais je pense qu’il doit s’agir d’Antiochus II né en 287 avant Jésus-Christ, roi à partir de 261 et mort en 246), Ptolémée (là encore, il y a toute une dynastie de Ptolémées rois d’Égypte à la suite de la mort d’Alexandre le Grand, mais il s’agit probablement de Ptolémée II né en 309, surnommé Philadelphe parce qu’il a épousé sa sœur Arsinoé selon la coutume des pharaons, devenu roi vers 282 et mort en 246, la même année qu’Antiochus II auquel il s’est opposé lors des Guerres de Syrie), et, dit la notice, Arcadia (or je ne connais pas de personnage de ce nom. Cela veut-il dire que la pièce est anonyme et vient d’Arcadie ? Ou de la ville de Kyparissia, en Messénie, autrefois appelée Arkadia ? Ou encore, puisque non loin d’ici il y a un monastère de ce nom, l’endroit portait-il ce nom dans l’Antiquité ? Un nom seul et unique sur la notice de chaque pièce, ce n’est pas très explicite).
 
Sur la seconde ligne, la pièce représentant ce bel oiseau vient d’Itanos (une ville antique de l’ouest de la Crète que nous visiterons probablement), la seconde, petite, vient de Gortyne (cette visite nous ne pouvons manquer de la faire prochainement), puis vient Dioclétien (cet empereur romain, de 284 à 305 de notre ère, est connu pour avoir institué une tétrarchie –quatre "chefs"– à la tête de l’empire et pour la cruauté impitoyable avec laquelle il a réprimé le christianisme), et enfin Trajan (quatorzième empereur romain, de 98 à 117. Il était né à Italica, en Espagne, la ville antique qui a précédé Séville et située à quelques kilomètres de distance. Une visite que je conseille, passionnante, que nous avions faite le 12 août 2006, bien avant le voyage du présent blog).
 
727g2 Rethymno, musée archéologique, sarcophage minoen
 
727g3 Rethymno, musée archéologique, sarcophage minoen
 
Le musée possède une superbe collection de sarcophages. Les cimetières minoens comportent parfois des tombes à tholos mais le plus souvent des tombes dites à chambre, taillées dans le roc du sol, auxquelles on accède par une rampe. Les chambres étaient rectangulaires ou elliptiques et les corps y étaient déposés sur le sol, étendus sur le dos ou sur le flanc et en chien de fusil, ou encore ils étaient déposés dans un sarcophage. Il semble que l’on n’ait pas tenu compte, pour enterrer le corps, de son orientation en fonction des points cardinaux, mais la tête était presque toujours tournée vers la porte. Les sarcophages que je montre ici présentent des scènes de chasse, puisqu’il semble que sur le premier l’homme derrière le cervidé porte une sorte de sagaie, tandis que sur celui de ma seconde photo il y a très clairement des flèches ou des lances pointées sur le dos des animaux.
 
727g4 Rethymno, musée archéologique, loi antialcoolique
 
Je montre cette pierre gravée parce que son texte est intéressant. Provenant de la ville antique d’Eleutherna et datée entre 600 et 450 avant Jésus-Christ, elle est écrite boustrophédon, "en tournant comme les bœufs", soit une ligne de gauche à droite et une ligne de droite à gauche de même que les bœufs traçant un sillon parcourent le champ alternativement dans les deux sens. Mais cela n’est pas très rare, son intérêt vient de son sujet, quoique le texte soit lacunaire. Il s’agit du rappel d’une loi antialcoolique. Outre les parties manquantes, j’ai du mal à déchiffrer et à comprendre, mais voici ce que je distingue : "Il est interdit de trop boire… Zeus… s’il boit avec d’autres… il est permis de boire… C’est interdit aussi au prêtre… Si, cependant, il offre un sacrifice au dieu… une vieille habitude…". Entre ce qui n’est plus là et ce que je ne sais pas traduire, il ne reste plus grand-chose, mais j’ai quand même souhaité publier cela parce que, dans ce qui manque, il est peut-être recommandé aux conducteurs de chars de se méfier des radars des policiers / archers scythes.
 
727g5 Rethymno, musée archéol., Aphrodite (2de moitié 1e
 
Datée du premier siècle de notre ère, cette Aphrodite de marbre est bien romanisée en Vénus Genitrix. Je la trouve un peu maniérée, un peu décadente, mais le travail sur les plis de sa robe et sur la structure du tissu est très achevé, et je trouve très beau le visage malgré cette coiffure sophistiquée. C’est sur cette statue que je clos notre visite de ce musée archéologique.
 
727h1 Rethymno, le Kastro
 
Avant de quitter Rethymno, il me faut encore montrer sa fortezza, sa citadelle. Jusqu’à la date du sac de Constantinople par les Croisés en 1204, Rethymno n’était qu’une petite bourgade. Mais lorsqu’à la suite des conquêtes franques les Vénitiens reçoivent en partage la Crète pour prix de leur coopération, ils entreprennent de développer la ville, mettant à profit la situation stratégique de sa colline qui surplombe la mer. Ils créent le port, et construisent la citadelle que nous visitons aujourd’hui. Très vite, la ville se développe et attire intellectuels et artistes. C’est à la Renaissance qu’elle connaîtra son apogée, et de son développement d’alors elle doit d’être aujourd’hui la troisième ville de l’île.
 
727h2 Rethymno, le Kastro
 
L’espace englobé dans les remparts est très vaste. En s’approchant des murailles, on a une vue magnifique sur la mer et sur la ville, ce qui veut dire aussi que sur le plan défensif on pouvait voir le danger venir de loin et on avait le temps de se préparer.
 
727h3 Rethymno, la citadelle
 
727h4 Rethymno, le Kastro
 
727h5 Rethymno, la mosquée dans le Kastro
 
Parmi les monuments conservés à l’intérieur, la mosquée qui, lorsque les Turcs ont réussi à déloger les Vénitiens de Crète, au dix-septième siècle, a investi l’ancienne église chrétienne du seizième siècle. Elle est en parfait état de conservation, et sert de salle d’exposition.
 
727h6 Rethymno, exposition à la mosquée dans le Kastro
 
Actuellement, elle accueille une exposition de sculptures contemporaines intitulée Naviguant dans l’obscurité. Je ne suis pas toujours réceptif à ce genre d’art, mais ici je trouve très beau cet objet, cette espèce d’œuf de verre géant. En fait, il y a deux œuvres d’art distinctes. Le Grand Œuf, de 4 mètres de haut, de 1,75 mètre à la base et 2,71 mètres de diamètre au point le plus large, est constitué de miroirs en acrylique taillés au laser et il a été créé en 2011. À l’intérieur, les Déesses Poilues (2,10 mètres de haut et entre 0,80 et 1,40 mètre de large), réalisées en papier mâché et en poil d’animal, sont de 2007-2008. L’ensemble est conçu pour que le verre de l’œuf multiplie à l’infini les images des déesses, exprimant l’énergie psychique, qui anime l’être humain. En fait, je n’aurais pas été capable de commenter ainsi cette œuvre, si la notice rédigée par l’artiste, Kalliopi Lemos, ne m’avait pas soufflé les mots…
 
727h7 Rethymno, la mosquée dans le Kastro
 
727h8 Rethymno, la mosquée dans le Kastro
 
727h9 Rethymno, la mosquée dans le Kastro
 
Et pour terminer cet articles, j’ajoute ces quelques photos prises dans des restes de bâtiments de la fortezza vénitienne. Entre les murs de fortification, les restes de bâtiments en divers états de conservation mais toujours impressionnants, la végétation, la vue sur les environs, je n’en finirais pas de multiplier la présentation de photos. Conclusion, pour savoir en finir, j’arrête là.
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8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 00:04
726a site de l'église et du musée de Fodele
 
Nous avons donc rejoint la Crète hier matin 12 juillet et avons le jour même gagné dans la montagne le petit village de Fodele, à l’ouest d’Héraklion que nous souhaitons visiter, pour son musée, après avoir fait le tour des divers sites en fin de séjour crétois. En effet, le célèbre peintre "espagnol" El Greco (1541-1614) devait son surnom à son appartenance au monde grec puisqu’il était né sous le nom de Domenicos Theotokopoulos en Crète, au nord-ouest de Candie (le nom d’Héraklion à l’époque), près d’une église byzantine. Et la tradition veut que ce village soit Fodele, ce qui justifie amplement notre visite ici. Mais je reviendrai tout à l’heure sur cette identification.
 
726b1 Fodele, église de la Panagia
 
726b2 Fodele, église de la Panagia
 
L’église byzantine en question, la voilà. Nous sommes dès hier soir allés la voir, de l’autre côté de la vallée, à un quart d’heure à pied, et nous avons aussi repéré la maison qui serait celle où Theotokopoulos serait né et aurait vécu son enfance et son adolescence. Puis nous y sommes retournés aujourd’hui, et cette jolie petite église consacrée à la Panagia (la Vierge) prend toutes ses couleurs sous le soleil.
 
726b3 Fodele, église de la Panagia, tombes
 
726b4 Fodele, église de la Panagia
 
Je remarque dans le sol du parvis que les pierres marquent des rectangles de la dimension d’un homme. Cela semble indiquer des tombes, mais c’est curieux, ces tombes sans plaque, sans indication, et en plein milieu du parvis. L’intérieur est peint de magnifiques fresques, mais une dame à l’entrée, me dit Natacha qui a visité l’intérieur pendant que je faisais le tour de l’abside, n’autorise que deux photos. J’entre donc, et cette personne, en effet, me dit la consigne. Or, pendant que je suis là à choisir ce que je vais photographier, un couple entre, l’homme fait deux photos, et au moment où la femme, avec un autre appareil, va elle aussi prendre ses photos, la dame de l’entrée se précipite, met sa main devant l’objectif, non, non, ce sont deux photos par famille. À ce moment-là, Natacha arrive. Je lui fais signe de loin de ne pas m’approcher, de ne pas me parler. Et je prends une photo. Natacha, ne comprenant pas pourquoi je lui fais ces signes, vient vers moi mécontente et me demande pourquoi je veux avoir l’air de ne pas la connaître, si j’ai honte d’elle par hasard. Et cela ne manque pas, la dame se jette sur mon appareil et me dit que nous avons trois photos à nous deux, c’est déjà trop, stop, pas une de plus. Et voilà comment je ne peux montrer ici qu’une seule et unique photo des magnifiques fresques de cette église byzantine où l’on dit que le célèbre peintre a été baptisé.
 
726c1 Maison-musée El Greco à Fodele
 
726c2 Maison-musée El Greco à Fodele
 
726c3 la maison du Greco à Fodele
 
En face de l’église, une allée monte vers la maison présumée de la famille du Greco. Derrière la terrasse d’un bar on trouve un bâtiment et dans cette maison a été créé un petit musée concernant le peintre. Une partie reconstitue un atelier de peintre, mais bien évidemment sans savoir comment était celui de Theotokopoulos. Pour le reste, dans des vitrines sont exposées de nombreuses coupures de presse en espagnol (El Greco a vécu et officié à Tolède) ou en grec. Il y a aussi des panneaux explicatifs avec –oh quelle bonne et sympathique idée– une version en français. Sur l’un d’eux sont présentées les deux photos que je reproduis ici de l’état de ruines de cette maison en 1982. À cette époque, la ministre grecque de la culture est une actrice célèbre qui s’était exilée en France pendant la Dictature des Colonels qui l’avait privée de sa citoyenneté grecque, l’inoubliable Melina Mercouri, l’initiatrice des Capitales Européennes de la Culture, la militante (sans succès) du retour des frises du Parthénon, détenues par le British Museum. Et cette ministre active et efficace (sauf dans sa lutte contre la perfide Albion…) a collaboré personnellement avec la Municipalité de Fodele pour restaurer, disons plutôt reconstruire, la maison telle qu’elle avait dû être.
 
726c4 Fodele, El Greco alias Domenicos Theotokopoulos
 
Bien avant cette restauration, en 1964 avait été inauguré en ce lieu un buste du Greco en présence de ses descendants présumés. Après la reconstruction qui a duré cinq ans, ce buste a été placé près de l’entrée de la maison musée.
 
726d1 El Greco, St Pierre et St Paul (Hermitage, St-Petersb
 
726d2 El Greco, St Jean Baptiste et St Jean l'Evangéliste
 
Outre la reconstitution de l’atelier, les grands panneaux explicatifs et les nombreuses coupures de presse, aux murs sont encadrées des reproductions en diapositives rétroéclairées de toiles du Greco. À titre d’exemple, j’en montre deux ci-dessus. La première représente Saint Pierre et saint Paul, dont l’original est à l’Hermitage, à Saint-Pétersbourg, et a été peint entre 1587 et 1592. La maison étant achevée en 1987, j’ignore si le musée a été ouvert rapidement par la suite, mais l’Union Soviétique a implosé en 1989 et, en 1991, il y a donc maintenant vingt ans, Léningrad a repris son nom de Saint-Pétersbourg (en grec, Agia Petroupolê, la Sainte ville de Pierre, et non la Ville de Saint Pierre, parce que agia, sainte, est féminin, comme le mot ville). Or la notice sous la reproduction du tableau parle de l’Hermitage à Léningrad… Pire : le son D s’écrivant NT en grec, la notice en grec et en anglais traduit LENINGRAND. De là à y voir l’admiration pour le "Grand Lénine", il n’y a qu’un pas.
 
La seconde diapositive représente Saint Jean le Baptiste et saint Jean l’Évangéliste (1597-1607) dont l’original est à Tolède au musée de Santa Cruz. D’autres diapositives reproduisent des œuvres conservées à Madrid, à Parme, à Athènes, à Budapest, etc.
 
726d3 comment on a rattaché El Greco à Fodele
 
Précédemment, j’ai parlé de maison présumée, de descendants présumés. Le moment est venu de m’expliquer sur cette présomption. Domenicos Theotokopoulos est né dans un village proche de Candie, et effectivement Fodele est à vingt-cinq kilomètres d’Héraklion. Mais ce n’est pas le seul village à se trouver dans un rayon de 10 à 30 kilomètres d’Héraklion. À Fodele, proche de cette maison, il y a une église byzantine. Mais dans toute la Crète il y a encore de très nombreuses églises byzantines, et au seizième siècle il y en avait encore plus. La région s’appelle Théotokiana et à Fodele vit une famille Theotokis. Mais Theotokis n’est pas Theotokopoulos, et je sais bien qu’en onomastique des changements peuvent intervenir, par exemple pour donner un aspect plus national à un nom étranger, ou pour simplifier un nom compliqué, sans compter les fautes de transcription de l’état civil, que les intéressés ne remarquent pas et en conséquence ne peuvent corriger lorsqu’ils ne savent pas lire. Mais Theotokopoulos est aussi grec que Theotokis, sinon plus, ce n’est absolument pas difficile à prononcer pour un Grec dans la mesure où la Théotokos est la "Mère de Dieu", nom donné à beaucoup d’églises et couramment employé et, l’accent tonique se plaçant généralement sur la dernière syllabe du premier élément des noms en –poulos, cette coupure rend la prononciation du composé d’autant plus aisée. Enfin, couper la finale –poulos si fréquente ne peut résulter d’une faute de transcription dans un village où l’état civil est tenu par des personnes qui, de toute évidence, connaissent la famille.
 
Compte tenu de tous ces éléments, les tenants de Fodele s’appuient sur de nombreuses photos de personnages de la famille Theotokis de Fodele qu’ils comparent à des visages de tableaux du Greco. Et il est vrai que dans certains cas la ressemblance est troublante (photos ci-dessus publiées dans la presse). Aussi, je n’oserais pas dire que les Theotokis ne peuvent descendre de la famille de Domenicos Theotokopoulos ni que la maison où nous avons visité cet intéressant petit musée n’est pas celle où il est né. Je me contente d’avoir des doutes. J’ajoute que cette famille est orthodoxe pratiquante, et a résisté à tous les efforts des Vénitiens, maîtres de l’île de 1204 à 1669, pour convertir les habitants au catholicisme (ensuite, les Musulmans ont fait preuve de plus de libéralisme sur le plan religieux). Notre jeune Domenicos quitte donc son île natale, où il peignait des icônes, pour Venise (1568) puis Rome (1570). Est-ce pour avoir feint un catholicisme d’opportunisme qu’on l’expulse soudain du palais Farnèse en 1572 ? La raison nous en est inconnue. Il reste alors, semble-t-il, en Italie, puis en 1576 alors qu’il est apparemment à Madrid il reçoit commande d’un retable à Tolède. Les commandes se succéderont alors. Or nous sommes en pleine période d’Inquisition, et en Espagne on ne badine pas avec la doctrine. Si c’est avec une forte conviction qu’il a peint ses icônes en Crète, si c’est parce que Rome a découvert son attachement à l’orthodoxie qu’il a été expulsé, alors je ne vois pas comment il a pu échapper au Grand Inquisiteur, alors qu’il travaillait pour des institutions religieuses, de 1576 à sa mort à Tolède en 1614. J’ai donc des doutes sur son appartenance à une famille profondément orthodoxe. Néanmoins, en évoluant dans ce village, je n’ai pas été insensible à l’éventualité que ce soit celui de ce peintre que j’admire.
 
726d4 les descendants du Greco à linauguration du buste
 
726e les descendants du Greco aujourd'hui
 
Et si c’était vrai ? Et si cette dame que l’on voit sur la photo du journal sous le calicot qui souhaite "WELL COME [en deux mots] dans le pays du Greco" (le texte grec dit "Bienvenue dans la patrie du Greco"), en 1964, à la délégation espagnole venue pour l’inauguration du buste était réellement une descendante du Greco ? Car après tout, dans les veines de cette Dimitra Theotoki-Stelios et dans celles de son père Georgios Theotokis, c’est peut-être le sang du grand homme qui coule… On nous donne l’adresse de Dimitra. Nous nous y rendons. À nous deux, Natacha et moi, nous parlons plus ou moins bien le français et le russe, l’anglais, l’espagnol, l’italien, le polonais, le biélorusse et l’ukrainien, mais hélas elle ne parle aucune de ces langues. Néanmoins elle se prête très volontiers à une séance photo en compagnie de son petit-fils.
 
726f1 Une descendante du Greco, dentellière à Fodele
 
726f2 dans une rue de Fodele
 
En ville, bien des boutiques attendent le touriste pour vendre des dentelles ou des tapisseries plus ou moins mécaniques. Mais quelques personnes continuent à effectuer un vrai travail d’art à la main. Nous en avons rencontré une, qui dit quelques mots d’anglais. Et puis, une très jeune fille a également servi d’interprète. Il se trouve que cette dame, une personne adorable au regard vif et intelligent, est elle aussi apparentée aux Theotokis. Du sang (peut-être) d’un immense artiste, un cerveau vigoureux, des mains habiles et prestes, voilà une rencontre que nous n’oublierons pas.
 
726g Soirée russe à Mpari (ou Bari, Crète)
 
Nous quittons Fodele en début d’après-midi et arrivons à Bali. Non, pas en Indonésie, nous n’avons pas changé d’île, il s’agit de la station balnéaire située à l’ouest d’Héraklion et que l’on transcrit Bali mais, le son B s’orthographiant en grec MP, en fait ce nom s’écrit MPALI. Un joli site, un charmant petit port, mais aussi un repaire de touristes russes. L’affiche ci-dessus en témoigne. Cela ne nous donne pas envie de rester, car la plupart de ces touristes sont des nouveaux riches bénéficiaires du post-soviétisme, ostentatoires et venus rien que pour le soleil. De plus, sur le port et à ses abords même lointains il est impossible de se garer avec notre camping-car et je l’ai stationné de façon peu correcte.
 
726h déjeuner à Mpari (ou Bari, Crète)
 
Toutefois, une table en terrasse appelle à grands gestes nos estomacs qui, creux et criant famine, nous tirent presque de force vers des sièges. D’ailleurs, les tarifs de la carte sont plus que raisonnables, et en voyant arriver nos assiettes nous ne sommes pas déçus. Il nous reste à aller constater que le camping-car ne s’est fait ni accrocher, ni verbaliser, et nous gagnons le camping de Rethymno pour y passer la nuit.
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Published by Thierry Jamard
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