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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 15:42

La poésie, telle que je la ressens en français, exprime fortement des sentiments, plus sans doute que des idées. Lorsque, dans La Mort du loup, Alfred de Vigny exprime une philosophie,

          "Gémir, pleurer, prier est également lâche.

          Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

          Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

          Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler"

je ne prétends pas que ce n’est qu’accessoire, mais s’il a composé ce poème plutôt que de rédiger un traité c’est bien parce qu’il a souhaité que ses idées touchent le cœur tout autant que le raisonnement. Je pourrais multiplier les exemples avec la poésie romantique, ou la poésie parnassienne, qui perdent tout leur sens si on les prive de la manière dont elles s’expriment, car alors un poème comme La Nuit de mai d’Alfred de Musset, qui comporte 202 vers, je le résume en "Ça va mal, j’ai le bourdon, je ne peux plus écrire, et pourtant ça me met dans un tel état que je devrais le faire". De même, les Stances à Marquise de Corneille ne seraient rien d’autre que la répétition de "Quand vous serez bien vieille…" de Ronsard. Tout cela pour dire qu’à mon avis la poésie française est intraduisible. Traduits dans une autre langue, "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes" ou "Les ifs que leur vol fracasse / Craquent comme un pin brûlant" perdent 80% de leur intérêt. Bon, d’accord, 75% peut-être, mais c’est mon dernier prix.

 

Mais je crois qu’il n’en va pas de même pour toutes les langues. Dmitri, mon beau-père, lit de temps à autre des poèmes en ukrainien que ceux qui comprennent trouvent très amusants ou très intéressants, mais où mon oreille ne décèle pas de rythme fort comme, en anglais, dans les vers de Robert Browning

          "I sprang to the stirrup. and Jorris, and he;

          I galloped, Dirk galloped, we galloped all three".

Il dit des vers de poètes ukrainiens où rimes et assonances ne reposent pas sur des rythmes forts, bref où il semble plus important de comprendre ce qui est dit que de l’entendre. La communication avec lui est cordiale sur le plan humain, mais sur le plan linguistique nous ne parlons aucune langue en commun, ce qui ne me permet pas d’obtenir de lui des précisions sur ce qui fait de ces textes de la poésie et non de la prose. Dans ces conditions, pas de problème, on peut traduire ces textes dans d’autres langues. J’ai raconté dans mon blog qu’en août dernier, à Héraklion, nous avions fait la connaissance amicale d’un libraire spécialisé dans la poésie, et poète lui-même. Il nous a fait entendre une traduction anglaise du grand poète grec Odysseas Elytis qui ne m’a guère impressionné, puis il nous a lu un extrait en grec, auquel je n’ai strictement rien compris, mais qui a touché ma sensibilité. Ou bien les traducteurs de poésie transposent en prose ou, ce qui revient au même, en une poésie laborieuse et technique, ou bien ils font œuvre de créateurs, s’éloignant du texte original pour l’exprimer selon leur propre talent. Dans l’un comme dans l’autre cas, il est difficile de se faire une idée juste d’une poésie composée dans une langue que l’on ne comprend pas et qui ne se prête pas à la traduction.

 

Tout cela pour dire que, depuis que nous sommes en Grèce, nous entendons parler d’Odysseas Elytis (certains francisent –ou latinisent– son nom en Odysseus, ou le traduisent en Ulysse), nous voyons son nom sur la couverture de livres dans les librairies ; j’ai lu quelques traductions de ses œuvres, mais je ne le connais pas vraiment. Or il y a actuellement à Athènes, à l’American School of Classical Studies of Athens, une exposition le concernant. Belle occasion de faire plus ample connaissance.

 

771a Photos d'Odysseas Elytis

 

Il est né le 2 novembre 1911 à Héraklion, qui n’était pas encore la capitale de la Crète, cette île encore ottomane pour moins de deux ans mais qui a depuis un peu plus d'une dizaine d’années acquis son autonomie. Il est donc tout petit quand, en 1914, la Crète enfin rattachée officiellement à la Grèce, toute la famille part s’installer à Athènes, où ses parents entretiennent des relations d’amitié avec le premier ministre Elefthérios Vénizélos, crétois aussi. D'abord quelques photos de lui. De gauche à droite et de haut en bas, à Athènes en 1926 (son père étant mort d’une pneumonie en 1925, je ne sais pas qui est l’homme avec lui), à Vouliagmeni (plage et centre thermal réputé sur un lac, à vingt kilomètres d’Athènes) en 1932, au café de Flore à Paris en 1951, puis sur la deuxième ligne en 1954 sans précision de lieu (pour des raisons d’espace, j’ai amplement rogné le côté droit de la photo, commettant un crime de lèse-cadrage à l’encontre du photographe, qui avait laissé un vaste espace de mer en face du regard d’Elytis), à Moscou en 1962 (à le voir, on se serait douté que ce n’était pas à Tamanrasset), enfin en 1979 à Stockholm (je parlerai plus loin de son prix Nobel).

 

771b1 Rencontre secrète, par Odysseas Elytis (1977)

 

Encore une petite dose de biographie. En 1923, avec sa famille il effectue un voyage en Suisse, en Allemagne, en Italie. Dans ses années lycée, il adore la littérature et lit énormément, mais avoue plus tard qu’à cette époque il ne s’intéressait guère à la poésie. Mais un jour de 1928 qu’il furetait dans une librairie française d’Athènes que je connais bien, Kauffmann, il tombe par hasard sur L'Amour la poésie et sur Capitale de la douleur, d'Éluard, et c’est la révélation. Désormais, non seulement il va lire les poètes, s’entichant des surréalistes, mais en outre il va se mettre à écrire lui-même. Mais Odysseas Elytis n’est pas seulement un poète, car selon lui il y a des correspondances très directes entre la poésie et les arts graphiques, peinture, dessin, etc. C’est pourquoi il a été critique d’art, c’est aussi pourquoi il a réalisé des tableaux, ici un collage de 1977 intitulé Rencontre secrète. C’est en 1935 qu’il avait rencontré Andreas Embirikos, un surréaliste imprégné de freudisme, et que sous son influence il avait réalisé ses premiers collages surréalistes. C’est aussi cette année-là qu’un ami éditeur de revue publie à son insu des poèmes de lui. Le succès est immédiat.

 

771b2 Pure Vérité, par Odysseas Elytis (1979)

 

Autre collage, réalisé en 1979, qu’il a intitulé Pure Vérité. Mais revenons à son cursus. En 1937, il intègre pour sept mois l’école des officiers de réserve, à Corfou. Quand éclate la guerre en Grèce, il est mobilisé en octobre 1940 et, en décembre, envoyé au front en Albanie. Blessé au dos d’un éclat d’obus, puis attrapant en 1941 la fièvre typhoïde, il est rapatrié pour être hospitalisé à Ioannina, puis on le transfère à Athènes.

 

771b3 Exposition Elytis à Athènes

 

771b4 Exposition Elytis à Athènes

 

Interruption dans la biographie d’Elytis pour montrer cette œuvre en transparence (première photo) pour laquelle aucune date n’est indiquée. Pas d’indication non plus pour le dessin de ma seconde photo. Jugé perdu lors de sa maladie, il récupère cependant et sa convalescence lui donne le loisir nécessaire pour commencer à écrire son Hêlios ho Prôtos (ou plutôt, le Ê se prononçant I en grec moderne et les aspirations ayant disparu, je devrais écrire Ilios o Protos, qui signifie Soleil Premier), qui sera achevé et publié en 1943. C’est également cette année-là qu’il découvre la poésie espagnole de Federico García Lorca (que, personnellement, je vénère).

 

771c Elytis au deuxième congrès de l'AICA en 1949 à Pari

 

En 1946 éclate la guerre civile grecque, qui durera jusqu’en 1949 et va saigner le pays, humainement et économiquement. Elytis se fait critique d’art. Sur la photo ci-dessus, on le voit en 1949 siégeant comme représentant de la Grèce au deuxième congrès annuel de l’A.I.C.A., l’Association Internationale des Critiques d’Art (qui existe encore). Le panneau indiquant le pays de son voisin de droite, c’est-à-dire à gauche sur la photo, est surexposé, vraisemblablement sous le coup de flash, mais on peut lire à l’envers son reflet dans le vernis de la table, c’est la France. Et je trouve à cet homme une grande ressemblance avec François Mauriac. J’ai longuement cherché sur Internet si Mauriac, qui a exercé le métier de critique d’art, n’aurait pas adhéré à l’A.I.C.A., j’ai cherché également s’il existait une liste des participants de 1949, en vain. Je ne saurais donc rien affirmer au sujet de ce voisin d’Elytis, même si je ne crois pas me tromper. Dans sa reconversion de critique d’art, Elytis n’est pas reconnu par ses confrères, et en 1948 il décide de quitter le pays.

 

771d1 Carte de résident d'Elytis en France

 

    771d2 Carte d'étudiant d'Elytis à la fac de Lettres de Pa

 

C’est la France qu’il choisit pour cet exil volontaire. Il s’installe à Paris. À la Sorbonne, il suit en auditeur libre des conférences de philosophie. On voit ci-dessus sa carte de résident et sa carte d’étudiant. Le nom du demi-dieu Héraklès est bien connu, le nom de la ville qui en est dérivé, Héraklion, l’est également. Mais sur la carte de résident, le policier du commissariat de Saint-Germain-des-Prés qui l’a dactylographiée a indiqué HERACHION, remplaçant le L par un H. Je veux croire que c’est une faute de frappe, non une faute de culture, quoique sur le clavier français des machines à écrire ces deux lettres ne soient pas voisines (pour qui tape avec un doigt) et ne soient pas frappées par le même doigt (pour qui dactylographie avec les deux mains)…

 

771e1 Autographe de Picasso à Elytis (1951)

 

Ces premières années à Paris sont des années noires pour Elytis. Il ne comprend pas l’engagement communiste de Paul Éluard, il ne comprend pas non plus qu’André Breton et d’autres restent attachés au surréalisme qui, pense-t-il, a fait son temps. Mais deux hommes, René Char et Albert Camus, qui tous deux sont convaincus de la nécessité d’un humanisme grec, lui redonnent espoir. Mais surtout c’est la rencontre en 1951 de Tériade, un Grec originaire de l’île de Lesbos (comme sa propre famille), installé à Paris, naturalisé Français, critique d’art et éditeur, qui va être déterminante. Il invite Elytis à passer l’été chez lui à Saint-Jean-Cap-Ferrat, dans la Villa Natacha qui fera le titre de l’une de ses œuvres. On n’est pas loin de Vallauris, et il va être invité à passer quelque temps chez Picasso. Ci-dessus, un dessin et un mot autographes de Picasso (29 juin 1951) destinés à Odysseas Elytis.

 

771e2 Axion esti, d'Odysseas Elytis

 

La critique, tant en Grèce qu’à Paris, qu’ailleurs dans le monde, reconnaît désormais Elytis. En 1960, année où il perd coup sur coup, à deux mois d’intervalle, son frère et sa mère, il publie l’une de ses œuvres les plus célèbres, Axion esti, sur laquelle il a travaillé sept ans. Ce long poème lui vaut en Grèce le Grand Prix National de Poésie. À cette époque, il est rentré dans son pays, mais en 1967 a lieu le coup d’État des colonels, la dictature s’installe. En 1969 il décide de s’exiler et revient s’installer à Paris. Lorsqu’en 1971 on lui décerne en Grèce le Grand Prix de Littérature, il le refuse. Il ne veut pas d’un prix reçu des mains des colonels.

 

771f1 Le Nobel décerné à Elytis

 

La consécration définitive lui vient en 1979 lorsqu’il reçoit, le 28 octobre, le Prix Nobel "Pour sa poésie qui, sur le fond de la tradition grecque, dépeint avec une force sensuelle et une clarté intellectuelle, le combat de l'homme moderne pour la liberté et la créativité". La photo ci-dessus montre son diplôme et la médaille qui l’accompagne. Ils lui sont remis à Stockholm par le roi de Suède. Odysseas Elytis prononce son discours en français. En voici trois petits extraits (la vidéo où je l’ai entendu dure dix minutes) :

 

"Il est bon, il est juste qu'apport soit fait à l'art, de ce qu'assignent à chacun son expérience personnelle et les vertus de sa langue. Bien plus encore lorsque les temps sont sombres et qu'il convient d'avoir des choses la plus large vision possible. […]La Beauté, la Lumière, il arrive qu'on les tienne pour désuètes, pour anodines. Et pourtant! La démarche intérieure qu'exige l'approche de la forme de l'Ange est, à mon avis, infiniment plus douloureuse que l'autre, qui accouche de Démons de toutes sortes. […]Tenir entre les mains le soleil sans se brûler, le transmettre aux suivants comme un flambeau, est un acte douloureux, mais, je le crois, béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui enchaînent les hommes s'effaceront devant la conscience inondée de lumière, tant qu'elle ne fera plus qu'un avec le soleil, et qu'elle abordera aux rives idéales de la dignité humaine et de la liberté."

 

771f2 Hommage des poètes hispanophones à Elytis (1980)

 

Désormais, les honneurs ne vont plus cesser d’affluer. Dans cette exposition, il y en a une pleine vitrine. Je ne peux évidemment pas tout montrer. Voici, ci-dessus, un livre en hommage des poètes de langue espagnole, daté du 24 octobre 1980. La même année, il est fait Docteur Honoris Causa de l’Université de Paris.

 

771f3 Prix Méditerranée 1988 décerné à Elytis

 

J’en cite encore un. C’est le Prix Méditerranée 1988, que le jury justifie en disant que "La mer est l’élément dominant de la vie et de l’œuvre d’Odysseas Elytis, cette mer bleue de l’Égée qui fait partie de la zone privilégiée qu’on appelle Méditerranée, et qui sous la souveraineté du soleil préserve, depuis des siècles, nos valeurs culturelles". L’année suivante, en 1989, il sera décoré de la Légion d’Honneur.

 

771g1 Lettre de Paul Eluard à Elytis (1986)

 

Une vitrine expose diverses lettres reçues par Elytis. On voit que les plus grands le traitent en ami. Admirateur de la poésie d’Éluard, il l’a traduite en grec (je ne suis pas capable de juger de la façon dont Éluard est rendu en grec…). La lettre ci-dessus, de la main du poète français adressée à son confrère grec, se réfère à cette traduction.

 

771g2 Odysseas Elytis à Rio en 1990

 

Abordons les dernières années. La photo ci-dessus a été prise à Rio en 1990. Elytis approche de ses soixante dix-neuf ans. Ce n’est pas bien vieux de nos jours, mais il est malade. Ainsi, alors qu’une exposition lui est consacrée à Paris au centre Pompidou en 1988, il est alité et ne peut se rendre à l’inauguration. C’est à Athènes qu’il meurt le 18 mars 1996.

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Published by Thierry Jamard
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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 14:36
770a Athènes, Medrese (école théologique ottomane, 1721)
 
Nous étions tout à l’heure à l’Acropole, que nous souhaitions revoir. Mais nous la connaissions déjà, et nous n’avons toujours par visité l’agora romaine. Dans une rue qui la longe, se trouve ce qui reste de la Medrese, une école théologique ottomane construite en 1721. "Ce qui reste", c’est juste ce petit bout de façade, parce qu’après avoir servi de prison après l’accession d’Othon au trône de la Grèce libérée en 1833, elle a finalement été démolie en 1914.
 
770b1 Athènes, agora romaine
 
Mais venons-en au cœur du sujet, l’agora dite romaine. En fait, cette agora est bel et bien grecque, mais créée de 19 à 11 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire après la conquête romaine, sous le règne de l’empereur Auguste. L’ancienne agora avait été envahie par toutes sortes de constructions, tant et si bien que l’activité commerciale y était devenue impossible. Il a donc fallu trouver un autre lieu, qui n’est nullement un forum. Sur la photo ci-dessus, on voit qu’autour d’un vaste espace central (111 mètres sur 98) court la double colonnade ionique d’un portique de chaque côté duquel il y avait des boutiques bien alignées. Quand les constructions de cette agora ont été détruites, on l’ignore, mais l’espace a été utilisé jusqu’au dix-neuvième siècle. Orientons-nous : cette photo est prise de la rue, près de l’angle sud-ouest. Par conséquent, le rectangle de l’agora s’étend d’ouest en est, et la Tour des Vents, dont je vais parler tout à l’heure, est située à l’est de l’agora.
 
770b2 Athènes, propylée ouest de l'agora romaine
 
L’agora romaine comporte deux accès principaux, situés sur ses petits côtés. À l’ouest, ce propylée dorique, fait de marbre pentélique (d’une montagne au nord-est d’Athènes, dont on a aussi tiré le marbre du Parthénon), offert par l’empereur, a été dédié par le peuple d’Athènes à la patronne de la cité, sous l’archontat de Nikias (11/10 avant Jésus-Christ). C’est la Porte d’Athéna Arkhégétis.
 
770c1 Athènes, en franchissant les propylées est de l'ago
 
770c2 Athènes, propylées est de l'agora romaine
 
À l’autre bout, à l’extrémité est, l’autre propylée, ionique, est en marbre gris de l’Hymette (montagne au sud-est d’Athènes). Ci-dessus, on le voit d’abord de l’est, c’est-à-dire vers l’intérieur de l’agora (on a du mal, sur ma photo, à discerner l’autre propylée, au fond à la gauche du palmier, mais il est bien là), puis j’étais sur l’agora quand j’ai pris la seconde de ces photos, regardant donc vers l’extérieur. Juste en face de l’escalier, il y a une maison moderne, mais un peu à droite, derrière les colonnes, ce reste de bâtiment est antique.
 
770c3 Athènes, Agoranomeion
 
Le voilà, ce bâtiment situé derrière le propylée est, plus visible. Une inscription dit qu’il était dédié à Athéna Arkhégétis et aux divins Augustes, et les archéologues l’ont daté du milieu du premier siècle après Jésus-Christ. C’était par conséquent un bâtiment public, mais quel a pu en être l’usage, on l’ignore.
 
770d1 Athènes, mosquée Fetiye, sur l'agora romaine
 
770d2 Athènes, mosquée Fetiye, sur l'agora romaine
 
Sur le site archéologique de l’agora romaine, mais dans une excroissance du côté nord, se situe la mosquée Fetiye, ou mosquée du Conquérant. Comme on le voit, elle est en travaux, on ne visite pas.
 
770e1 Athènes, fontaine sur l'agora romaine
 
770e2 Athènes, fontaine sur l'agora romaine
 
Revenons à quelques éléments antiques encore visibles sur le site. Ici, on a une fontaine, sur le devant de laquelle sont creusées des demi-sphères. Je ne pense pas qu’elles aient été destinées à des libations. Par ailleurs, elles sont beaucoup trop petites pour permettre à des chevaux de s’y désaltérer. On ne se préoccupait guère de la soif des chiens errants, et en tous cas on n'en aurait pas aligné quatre. Alors… je dois dire que j’ignore totalement l’usage de ce devant de fontaine. Peut-être s’y trouvait-il des gobelets de terre cuite pour que s’abreuve le chaland.
 
770f1 Athènes, sur l'agora romaine
 
770f2 Athènes, sur l'agora romaine
 
En outre, sur le site on peut voir disséminés ici ou là quelques chapiteaux de colonnes, quelques statues amputées, diverses pierres.
 
770g1 Athènes, latrines publiques (agora romaine)
 
770g2 Athènes, latrines publiques (agora romaine)
 
Mais il est un endroit très significatif de la vie quotidienne de l’époque. Ce sont ces latrines publiques. Car, quelque trivial que soit l’endroit, il correspond à des nécessités humaines et vouloir les ignorer au nom du bon goût serait du même coup ignorer une partie du pluriquotidien de chacun. Ces toilettes publiques destinées aux commerçants et aux clients de l’agora ont été construites au premier siècle de notre ère. Comme on le voit, sur les quatre côtés d’une vaste cour rectangulaire étaient alignés des trous sur lesquels s’asseyait l’usager. Devant ses pieds courait une petite rigole, sous le siège un fossé plus profond, l’un et l’autre étant parcourus d’un courant d’eau qui emportait tout vers l’égout principal. L’endroit était couvert, à part une ouverture au centre de la toiture, servant à la fois à l’aération et à l’éclairage. Étant donnée la relation au corps chez les Grecs, ainsi que les nécessités qui en découlent, cette promiscuité n’avait rien de gênant, au contraire elle créait pour les usagers une situation conviviale, permettant la conversation entre voisins. Pour le Français du vingt-et-unième siècle, c’est difficile à concevoir, mais là est précisément l’un des intérêts de l’étude d’autres peuples, d’autres époques, qui permet de découvrir que, même pour des civilisations très évoluées, les usages peuvent être radicalement différents. En voilà un exemple.
 
770h1 Athènes, Tour des Vents
 
770h2 Athènes, Tour des Vents
 
770h3 Athènes, Tour des Vents
 
770h4 Athènes, Tour des Vents
 
Venons-en à la Tour des Vents. Le fait que ce sujet vienne juste après celui des latrines ne tient pas à une plaisanterie de ma part (ce serait de fort mauvais goût), mais tout simplement que cette tour jouxte cet endroit. C’est Andronikos, un astronome et architecte macédonien de la ville de Kyrrhos et qui a vécu à la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ et au début du premier qui a imaginé ce bâtiment au plan octogonal, construit en marbre pentélique, pour indiquer l’heure aux Athéniens. Le toit conique était surmonté d’une girouette de bronze représentant un Triton. Chacun des huit côtés de l’octogone était décoré, à son sommet, d’une sculpture représentant l’un des huit vents qui soufflent sur Athènes. On peut distinguer, sur la troisième de mes photos ci-dessus, à la gauche de la petite fenêtre, le départ de deux traits gravés dans la pierre. Ces marques sur les façades permettaient de lire l’heure en fonction du déplacement de l’ombre sur le mur. Les Athéniens n’étaient pas sans repères la nuit ou les jours où les nuages occultaient le soleil, car Andronikos avait en outre prévu à l’intérieur du bâtiment un système d’horloge à eau, selon le principe du sablier : l’eau s’écoule d’un récipient supérieur vers un récipient inférieur à une vitesse déterminée par la dimension de l’orifice de passage de l’un à l’autre des récipients. C’est la clepsydre.
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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 14:11
769a Athènes, temple archaïque de Dionysos
 
Nous avons déjà visité l’Acropole, nous avons vu d’en haut le théâtre de Dionysos, mais nous ne sommes pas encore allés le voir de près. Lacune à réparer au plus vite. Après avoir franchi l’entrée du site, nous voyons de pauvres ruines d’un petit autel de bord de route qui avait peut-être été dédié à Hécate ou à Hermès, nous laissons le nouveau temple de Dionysos qui n’est guère plus qu’un rectangle d’herbe avec quelques rares pierres qui laissent en imaginer les dimensions, et nous arrivons ici au temple archaïque de Dionysos.
 
769b1 Athènes, théâtre de Dionysos
 
769b2 Athènes, théâtre de Dionysos
 
769b3 Athènes, théâtre de Dionysos
 
Et un peu plus loin nous voici au théâtre. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, du temps des trois grands tragiques Eschyle, Sophocle, Euripide, et du grand auteur de comédies Aristophane, il n’y avait là qu’une modeste scène en bois et les spectateurs, dans la cavea, étaient assis sur de simples bancs de bois, seuls quelques officiels ainsi que les prêtres disposant de vrais sièges de pierre. Ce n’est qu’à l’époque de Lycurgue (390-324 avant Jésus-Christ), dans la seconde moitié du quatrième siècle, qu’un vrai théâtre en dur a été construit. Plus tard, vers le second, voire le premier siècle avant Jésus-Christ, avec la multiplication des spectacles, notamment avec la Nouvelle Comédie, on a amélioré la scène en y construisant un second niveau, en ajoutant une colonnade, etc. En effet, dans le théâtre classique, le chœur avait le rôle principal mais avec le recul du rôle du chœur et l’importance accrue du jeu des acteurs, il convenait d’exhausser la scène.
 
769c Athènes, théâtre de Dionysos
 
L’époque romaine a aussi apporté une décoration du devant de la scène avec des sculptures dont le thème se rapporte au cycle mythologique de Dionysos. Puis, comme on l’a vu dans mes articles précédents, en 267 après Jésus-Christ les Héruliens sont passés par là et ont détruit le théâtre. Au quatrième siècle de notre ère, le théâtre a connu une nouvelle période de prospérité, et de nouvelles décorations représentant des épisodes de la vie de Dionysos, récupérées sur de vieux bâtiments démolis, sont venues s’ajouter. Mais au sixième siècle une basilique paléochrétienne a pris place dans le théâtre. Dans un premier temps, de 2003 à 2005, on a entrepris une restauration de la cavea en remettant en place les éléments trouvés épars mais, par la suite, une reconstruction de la scène est prévue en réutilisant les fragments retrouvés là où ils peuvent être replacés. Espérons qu’il n’y aura pas trois fois plus de pierres flambant neuves, bien blanches et bien polies, noyant une toute petite minorité de pierres antiques, hellénistiques ou romaines.
 
769d1 Athènes, théâtre de Dionysos
 
769d2 Athènes, théâtre de Dionysos
 
769d3 Athènes, théâtre de Dionysos
 
Avant de quitter le théâtre, je tiens à en montrer quelques sièges. D’abord ce siège très décoré, large, situé en plein milieu du premier rang, était réservé au prêtre de Dionysos, dignité suprême puisque le théâtre était dédié à ce dieu. Puis on voit des sièges individuels à dossier et à bras qui devaient être occupés par divers magistrats, et si l’on est attentif on peut remarquer que le devant de certains sièges est gravé. Ceux que je montre ici en gros plan sont réservés, celui de gauche au prêtre de Déméter et de Pherréphatta (Perséphone, la fille de Déméter, dont le nom a été ainsi déformé sous l’Empire. Je me rappelle que Clément d’Alexandrie, un Père de l’Église qui a vécu de 150 à 220 environ et qui était au programme de ma licence, s’insurgeait contre l’indécence de "Phéréphassa"), et celui de droite au prêtre de Thésée.
 
769e Athènes, pente sud de l'Acropole
 
Derrière le théâtre, un sentier permet de monter le long de la pente sud de l’Acropole contre laquelle il est adossé. On voit ici l’entrée de la caverne des chorégies de Thrasyllos. Cette façade de marbre commandait l’entrée d’une caverne naturelle dont l’intérieur était décoré, si l’on en croit Pausanias, de sculptures représentant Apollon et Artémis tuant les enfants de Niobé (je raconte cette légende dans mon article daté 11 et 12 décembre 2009). Ce Thrasyllos est le mécène qui a financé les travaux, au temps de l’archontat de Néaichmos (320/319 avant Jésus-Christ). Certains supposent qu’il y a eu un sanctuaire paléochrétien dans cette caverne, mais rien n’est moins sûr. En revanche, divers visiteurs du dix-septième siècle témoignent d’une chapelle. Là où aujourd’hui il y a un pilier central, il y avait autrefois une statue de Dionysos mais en 1802 elle a été prise par Lord Elgin sans autorisation, lors d’un coup de force, et elle est désormais montrée au British Museum, qui n’a nulle intention de la rendre, malgré la façon dont elle a été honteusement volée. Puis en 1827, lors du siège de l’Acropole par les Turcs, le monument a été complètement détruit. Mais les voyageurs J. Stuart et N. Revett en avaient fait un dessin très méticuleux lors de leur séjour à Athènes en 1751-1753, qui sert à une reconstruction entreprise depuis 2002.
 
769f1 Athènes, Acropole, jugement de Pierre IV d'Aragon
 
769f2 Athènes, Acropole
 
Puisque nous sommes ici et que nous avons lorgné l’Acropole, cela nous donne envie de retourner y jeter un coup d’œil. Ce samedi 29 au matin nous sommes allés voir le temple de Zeus Olympien (mon article précédent), puis nous nous sommes promenés, et l’après-midi c’était le théâtre de Dionysos. Évidemment, le site est fermé à cette heure-ci mais nous nous y rendons dimanche 30. En montant, je remarque cette plaque citant un mot de Pierre IV d’Aragon, qui dit le 11 septembre 1380 que "L’Acropole d’Athènes est le plus riche joyau du monde". Je remarque aussi une pierre gravée en grec et datée de 1853. Sur la première ligne, en gros caractères, je lis "La France" (Hê Gallia). Hélas je dois avouer, avec honte, que si j’arrive à isoler différents mots, je ne suis pas capable de dire ce qui est écrit.
 
769f3 L'Acropole (1845-1850) par Raffaello Ceccoli
 
Le fait que je sois en retard dans mon blog présente quand même un (tout petit) avantage, cela me permet d’utiliser ici une photo faite trois jours plus tard, le 2 novembre, à la Galerie Nationale. Le tableau ci-dessus représente l’Acropole entre 1845 et 1850. Il s’agit d’une toile de Raffaello Ceccoli. Athènes n'est encore qu'une bourgade
 
769g1 Athènes, Acropole, temple d'Athéna Nikè
 
Pour nous, c’est un plaisir de voir de nouveau les splendides monuments de l’Acropole, mais à travers mon blog il est clair que les redites sont inutiles. Je montre toutefois quelques images où les monuments sont sous un angle différent. Ici, c’est le petit temple d’Athéna Nikè juché à l’extrême bord de la falaise, sur le côté des Propylées.
 
769g2 Athènes, Acropole, entrée avant les Propylées
 
Avant d’arriver aux Propylées, entrée majestueuse du plateau, on franchit cette petite porte. Auparavant, on était dans la nature, on suivait une allée dans un espace boisé. Ici commencent les constructions, avec les murs de soutènement.
 
769g3 Athènes, Acropole, Erechthéion
 
Le fameux Érechtéion a été montré sous toutes ses coutures, avec ses copies de cariatides , l’un des originaux étant au British Museum, les autres ici à Athènes, au musée de l’Acropole (où la photo est interdite). Mais ici, sous ce ciel plombé et dans ce rayon de soleil il prend un aspect particulier. La météo a été assez sympathique pour m’offrir cette lumière sans faire éclater l’orage que je craignais.
 
769h1 Athènes, Acropole, utilisation de fibre optique
 
Si j’ai pris cette photo d’une colonne du Parthénon, c’est parce que l’on y voit une gaine sur laquelle il est inscrit qu’il s’agit de palpeurs en fibre optique. Technique de pointe… On est en train de remplacer les fixations entre les pierres posées lors de restaurations précédentes par des attaches de tungstène, qui ne s’oxydera pas. La rouille des anciennes attaches, au contraire, faisait éclater la pierre.
 
769h2 Athènes, temple d'Héphaistos et agora vus de l'Acro
 
Et pour conclure, une vue de l’agora et du Théséion (le temple d’Héphaïstos), qui constituaient notre visite du 27, il y a trois jours. On se rend compte qu’en fait, l’agora et l’Acropole étaient toutes proches l’une de l’autre. La ville moderne répartit les vestiges antiques en sites touristiques, on visite l’un, on visite l’autre, cela empêche de percevoir que tout cela constituait une ville unique. On le sait intellectuellement, bien sûr, mais on ne le "sent" pas. Cette vue du haut de l’Acropole restitue cette sensation.
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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 13:47
768a1 Athènes, Zappeion
 
768a2 Athènes, Zappeion
 
Depuis que nous sommes à Athènes, presque chaque jour nous prenons un bus pour nous rendre à la station Metaxourgio où nous prenons le métro qui nous mène là où nous avons prévu une visite de site ou de musée, là où nous avons envie de nous promener, là où nous devons faire des courses. Mais il est un moyen de transport urbain que nous n’avons jamais utilisé à Athènes, c’est le tramway. Donc, arrivés place Syntagma, lieu habituel des manifestations mais calme aujourd’hui, nous prenons un tramway que nous laissons au Zappeion. Il s'agit d’une salle d’expositions nationale voulue par des cousins du nom de Zappas (d’où le mot Zappeion) et construite de 1874 à 1888 par l’architecte Théophile von Hansen. Parce que, le premier décembre 1916, les troupes françaises et britanniques avaient été attaquées par les forces grecques, les Alliés ont exigé une cérémonie qui a eu lieu en 1917 dans les jardins de ce Zappeion, l’armée royale grecque saluant solennellement les drapeaux des Alliés.
 
Nous nous rendons au temple de Zeus Olympien. D’abord, un mot sur une curiosité linguistique. La lettre grecque B (béta) se prononçait dans l’Antiquité comme en français, mais très tôt la prononciation s’en est relâchée et l’air est passé entre les lèvres, la prononciation devenant celle d’un V français. Et puis il a fallu, plus tard, trouver un moyen d’écrire le son B, par exemple après la découverte du Brésil, ou pour parler de l’Italien Berlusconi. Les Grecs ont imaginé alors que le son V continuerait à s’écrire avec la lettre B et que le son B serait noté par le groupe de lettres MP. Du coup, sur mon plan d’Athènes censé être traduit en français, le temple de Zeus Olympien est noté OLYBIEN, le traducteur ayant cru bon de transcrire le MP du grec par un B en français. Voyant cela, j’ai été très attentif à la façon dont les Grecs prononcent ce mot, et j’ai été surpris de constater que nombreux sont ceux qui prononcent avec notre son B.
 
768b1 Athènes, thermes romains
 
768b2 Athènes, thermes romains
 
768b3 Athènes, thermes romains
 
Nous rendant, donc, du Zappeion au temple de Zeus, nous voyons un grand enclos sur le trottoir, protégé par un toit, Ce sont des ruines de thermes d’époque romaine mis au jour fortuitement, en créant une ventilation pour le métro, laquelle ventilation a été réalisée plus au sud, et cet emplacement transformé en chantier de fouilles. La rivière Ilissos coule tout près et, dès l’époque géométrique, la ville s’est étendue dans ce secteur avec sanctuaires et sépultures. Lorsque, sous le règne de l’empereur Hadrien, au début du troisième siècle de notre ère, la ville s’est considérablement développée et que l’on a construit en son honneur la Porte d’Hadrien dont je vais parler tout à l’heure, ce secteur précédemment considéré comme périphérique a été englobé dans la ville et l’on y a construit de nouveaux temples et des bains. L’établissement que nous voyons ici, délimité par deux murs réutilisant des éléments architecturaux d’édifices antérieurs, a été construit à la fin du troisième siècle ou au tout début du quatrième, après les raids héruliens (voir mon article daté 27 octobre 2011) de 267 après Jésus-Christ, puis réparé et agrandi aux cinquième et sixième siècles. Dans les thermes romains, il y avait des bains froids, des bains tièdes et des bains chauds. Connectées aux salles tiède et chaude (tepidarium et caldarium) se trouvaient des salles de chauffe (hypocaustes) soutenues par des colonnes. Sur la première de mes photos, on voit à droite l’hypocauste du caldarium, avec ses colonnes de brique, et à gauche celui du tepidarium dont les colonnes de marbre ont toutes été récupérées de monuments funéraires. C’est au moyen de passages voûtés comme on en voit un sur ma seconde photo que les chaufferies des hypocaustes étaient connectées aux salles fréquentées par les clients. Lorsque l’on cessa d’y faire usage de bains, les Byzantins y ont stocké des céréales dans des récipients en terre cuite. Je suppose donc que ce sont ces récipients que l’on voit sur ma troisième photo.
 
768b4 Athènes, thermes romains
 
Lorsque l’on entre sur le site archéologique du temple de Zeus, on passe devant ces ruines, et on informe le visiteur qu’il s’agit de… bains romains. Encore. Mais en les observant, si l’on a l’œil un peu exercé, on se rend compte qu’il ne s’agit nullement d’un prolongement de ceux que l’on a vus à l’extérieur, parce que ceux-ci révèlent une architecture plus ancienne. Renseignement pris, ils dateraient de 124-131 après Jésus-Christ et n’auraient nullement été remplacés par ceux que nous avons vus précédemment, mais auraient continué à fonctionner en parallèle jusque très tard, dans le courant du septième siècle.
 
768c1 Athènes, temple de Zeus Olympien
 
768c2 Athènes, temple de Zeus Olympien
 
Et voilà le temple de Zeus Olympien, l’un des plus grands du monde grec, seulement dépassé de peu par Agrigente et Sélinonte en Sicile, Éphèse et Milet en Asie Mineure. Petite parenthèse sur la Bible. On se rappelle que Dieu, jugeant les humains envahis par le mal, trouve en Noé un juste et lui enjoint de construire un bateau, l’arche, et de s’y embarquer avec sa femme et un couple de chaque espèce animale, puis il envoie sur terre un déluge qui recouvre le monde, noyant tous les hommes. Quand, le quarantième jour, les eaux se retirent, le monde prend un nouveau départ, issu des fils de Noé. Mais ce récit de la Genèse est bien postérieur au Poème du Supersage, mythe mésopotamien du dix-septième siècle avant Jésus-Christ, où selon un scénario très semblable les Grands Dieux ordonnent à un sage de se réfugier sur un bateau, puis ils envoient un déluge qui anéantit les autres hommes.
 
Je referme la parenthèse, pour en venir à un Titanide. Les Titans sont fils d’Ouranos (le Ciel) et de Gaia (la Terre). L’un d’entre eux, Japet, s’unissant à sa sœur Thémis (la Justice), engendre Prométhée, lequel façonne l’Homme avec de la glaise (tiens, tiens, cela aussi me rappelle la Genèse). Un autre Titan, Océan, avec sa sœur Téthys, donne naissance à Pronoia (la Prévoyance). Prométhée et Pronoia, ces deux petits-enfants d’Ouranos et de Gaia, engendrent Deucalion. Jugeant que les Hommes ont sombré dans le mal, Zeus décide de les détruire, et avec l’aide de Poséidon il noie la Grèce et les terres contiguës sous le déluge et le débordement des fleuves. Seuls Deucalion et sa femme Pyrrha, sur une petite barque, pourront gagner le sommet du Parnasse, qui dépasse au-dessus des eaux. Là, un oracle de leur aïeule Thémis leur ordonne de jeter derrière eux les os de leur grand-mère. Très malins, ils comprennent qu’il s’agit de leur arrière-grand-mère la Terre, et que ses os sont les pierres du sol. Des pierres jetées par Deucalion naîtront les hommes, et de celles de Pyrrha les femmes. Ainsi, tous deux sont les premiers ancêtres des Grecs.
 
Si je raconte ces légendes, c’est parce que Deucalion est celui qui, le premier, établit en ce lieu un sanctuaire de Zeus pour le remercier de les avoir choisis, lui et sa femme, pour être sauvés des eaux du déluge. Des bribes de ruines enfouies, avec un passage voûté souterrain menant à l’Ilissos, témoignent d’une époque où l’on considérait que c’était par ce canal que se seraient écoulées les eaux après le déluge. À l’emplacement de la création légendaire se trouvait en 515 avant Jésus-Christ un vieux temple lorsque le petit-fils du tyran Pisistrate (600-527), nommé Pisistrate lui-même, entreprit en calcaire la construction du temple que nous voyons, en style dorique, sur le modèle des temples d’Asie Mineure. Mais la construction fut stoppée dès 508 lorsqu’il fut mis fin à la tyrannie et que le tyran Hippias partit en exil, alors que le temple n’en était qu’au soubassement. Quelques années plus tard, quand Thémistocle construisit son mur pour enclore la ville, bien des pierres y ont été prélevées. Et le temple est resté dans cet état embryonnaire très longtemps, jusqu’à ce que l’on reprenne temporairement les travaux, en marbre cette fois, vers le quatrième siècle. Nouvel arrêt après quelques temps. Il faudra attendre que le roi de Syrie Antiochus IV finance la reprise en 175 avant Jésus-Christ pour que l’on arrive jusqu’aux chapiteaux des colonnes, passant au style corinthien. C’est à Hadrien, en 131-132 après Jésus-Christ, lors de sa seconde visite à Athènes, qu’il reviendra de l’achever enfin et de l’inaugurer près de 650 ans après le début des travaux.
 
768c3 Athènes, temple de Zeus Olympien
 
768c4 Athènes, temple de Zeus Olympien
 
Avec ses 110,35 mètres sur 43,68 il comportait deux rangées de 20 colonnes sur les grands côtés et trois rangées de 8 colonnes sur les petits côtés. Il recelait une statue chryséléphantine (or et ivoire) de Zeus ainsi qu’une statue d’Hadrien, tous deux honorés ici à égalité. La décadence a commencé au cinquième siècle, le temps, les hommes ont contribué à sa lente destruction. Calcul : deux rangées de 20 colonnes de chaque côté, cela en fait 80. Trois rangées de 8 de chaque côté (mais on n’en compte que 6 parce que celles des extrémités sont déjà dénombrées sur le grands côtés), cela en fait 36 de plus. Total, 80+36=116. Or je lis qu’il comportait à l’origine 104 colonnes…
 
768c5 Athènes, temple de Zeus Olympien
 
Toujours est-il que, des 104 ou 116 colonnes, un témoignage de 1450 dit que 21 d’entre elles étaient encore debout, mais il n’en restait que 16 en 1852 lorsque, le 26 octobre, une violente tempête en a jeté à bas une de plus. Elle gît toujours à terre, là où elle est tombée, ses tambours juxtaposés. Pourquoi Zeus a déchaîné les éléments sur son propre sanctuaire, je crois le deviner. Je crois comprendre le pourquoi de sa colère. Car lui qui règne sur le pays qui a inventé la démocratie, lui qui a dû se réjouir de voir, à la fin du siècle précédent, dans un pays occidental ami, une révolution mettre à bas l’Ancien Régime, lui qui a dû, en 1848, se féliciter de voir s’instaurer, dans ce même pays, une république, a explosé de rage en imaginant le président, fût-il prince, se proclamer empereur. Car, lui qui voit tout, lui qu’informe avant tous les autres son fils Apollon le devin, il savait ce qui allait se produire quelques semaines plus tard, ce fameux 2 décembre 1852…
 
768c6 Athènes, temple de Zeus Olympien et Acropole
 
768c7 Athènes, temple de Zeus Olympien et Lycabette
 
Encore ces deux photos, qui permettent de se faire une idée de la situation de ce temple, puisque sur la première on voit l’Acropole et, sur la seconde, cette colline pointue c’est le Lycabette.
 
768d1 Athènes antique
 
Près du temple de Zeus, en contrebas, d’autres ruines ne sont pas accessibles au public. Il semble qu’elles soient encore l’objet de fouilles.
 
768d2 Athènes, mur de Thémistocle
 
Le mur de Thémistocle, construit partiellement en cet endroit avec des pierres du temple de Pisistrate, séparait la ville ancienne et les faubourgs. Il est encore bien visible ici.
 
768e Athènes, colombe au temple de Zeux
 
Sur l’architrave du temple de Zeus encore en place de nos jours, un stylite (ermite qui décide de vivre au sommet d’une colonne) avait élu domicile au Moyen-Âge. Aujourd’hui, quoique leurs mensurations rendent le séjour sur l’architrave moins inconfortable que pour un homme, les colombes préfèrent le vaste espace offert par le sol.
 
768f1 Athènes, porte d'Hadrien
 
768f2 Athènes, porte d'Hadrien
 
Et la voilà, la porte d’Hadrien construite en l’honneur de l’empereur lors de son second séjour à Athènes, lorsqu’il a consacré le temple de Zeus enfin achevé, avec les deux statues, celle du dieu et la sienne, de même taille. Parce qu’elle ouvrait la ville ancienne sur le quartier nouveau, on avait gravé côté ville " Ici est Athènes, l’ancienne ville de Thésée", et sur le côté extérieur, aménagé par l’empereur " Ici est la ville d’Hadrien et non plus celle de Thésée". C’est sûrement vrai parce que deux de mes livres le disent, mon guide aussi, ainsi qu’un dépliant touristique, mais j’ai eu beau bien regarder, j’ai beau maintenant scruter ma seconde photo, je ne vois pas trace de cette inscription. Un mot, avant de quitter les lieux, de ma première photo. Juste au moment où je déclenchais, un taxi a débouché devant mon objectif. J’ai donc immédiatement après appuyé de nouveau sur le déclencheur. Et maintenant, au moment de publier ma photo, je trouve que ce taxi jaune, légèrement flou à cause de son mouvement, met un peu de vie et de couleur dans l’image, et finalement je la préfère à la seconde, toute nue et statique.
 
768g Nous deux à Athènes
 
Et voilà, notre visite de ce quartier est terminée, mais nous allons un peu déambuler encore parce que nous aimons bien cette ville et qu’en cette fin d’octobre le climat est particulièrement doux et agréable. Nous n’apparaissons pas beaucoup dans mon blog ? Mais si, mais si, justement nous voilà, avant que je ne termine mon article du jour.
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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 13:15
767a1 Athènes, hôtel particulier de Schliemann
 
767a2 Athènes, hôtel particulier de Schliemann
 
767a3 Athènes, hôtel particulier de Schliemann
 
Nous nous sommes rendus ce soir à l’hôtel particulier que Schliemann, le découvreur du site de Troie puis de celui de Mycènes, s’est fait construire par Ziller en 1878. Le néogrec Kaftanzoglu en a traité le style Renaissance de "lèpre incurable". Jugement sévère pour un bâtiment raffiné. Quant au sol, sa mosaïque répète à l’infini la svastika. J’ai déjà dit ailleurs quelle signification avait ce signe dans de nombreuses civilisations qui ne se connaissaient même pas, je me suis déjà lamenté sur le fait que l’infâme idéologie nazie se la soit appropriée au point qu’aujourd’hui on n’oserait pas l’arborer de peur de se voir taxé de l’idéologie hitlérienne. Quant à Schliemann, son hôtel particulier est évidemment bien antérieur au nazisme et l’intention de cette décoration n’avait aucune signification politique. Mais si nous sommes ici, ce n’est pas pour admirer le bâtiment ni pour en commenter le sol, mais parce qu’il abrite le musée numismatique national, nourri à la base par la magnifique collection amassée par Schliemann lui-même, puis constamment enrichi ensuite. Il rassemble aujourd’hui une incroyable collection de 30 000 pièces. La majorité d’entre elles proviennent de quelque trois cents "réserves" (tirelires, cachettes dans des murs, dans des planchers, dans le sol), version antique du bas de laine, trésors dissimulés pour échapper à des envahisseurs lors de guerres, lors de razzias, ou simplement lors de cambriolages. La visite est fabuleuse, mais en photo dans l’espace restreint d’un blog je crains que montrer, non pas la totalité bien sûr, mais une vingtaine de photos ne soit fastidieux. Aussi ai-je regroupé par thèmes plusieurs pièces sur chaque image, de façon à me limiter à sept images au total.
 
767b Athènes, musée numismatique, effigies de rois
 
Voici, pour commencer, quelques pièces représentant les rois qui les ont émises. En haut, deux pièces en argent de Philippe II de Macédoine, en dessous trois pièces en or de son fils Alexandre le Grand (Alexandre III, comme le tsar qui a donné son nom à un pont de Paris). En bas à gauche, une pièce de Philétairos (343-263 avant Jésus-Christ) de Mysie, région du nord-ouest de l’Asie Mineure. Il s’agit de l’un des généraux d’Alexandre le Grand qui, après la mort de ce dernier, a pris part à la lutte de sa succession contre d'autres prétendants. Puis sont représentés deux rois du Pont, Mithridate V Euergétès (vers 150-vers 120 avant Jésus-Christ) qui a combattu aux côtés de Rome et a fini assassiné, sans doute par sa femme. En bas à droite, c’est son fils Mithridate VI Eupator (132-63 avant Jésus-Christ). Ce Mithridate VI craignait beaucoup, et à juste titre parce que cela était fort courant, d’être empoisonné par l’un de ses ennemis ou concurrents et, pour s’immuniser, il absorbait quotidiennement des doses de poison, infimes au début puis en quantités croissantes (au fond, c’est un peu l’idée de Pasteur avec les vaccins, mais vingt siècles plus tôt), à tel point que lorsqu’il voulut se suicider pour ne pas devoir se rendre à ses ennemis il dut se faire trucider par un mercenaire malgré les quantités considérables de poison qu’il avait ingérées sans résultat définitif. D’où en français l’expression "se mithridatiser" pour exprimer que l’on s’accoutume à quelque chose de négatif, de dangereux, de désagréable et que l’on s’immunise ainsi à la longue.
 
767c Athènes, musée numismatique, animaux
 
Fréquents aussi sont les animaux frappés sur les pièces antiques. Sur la première ligne, de gauche à droite, un bélier de la ville sainte de Delphes, un bouquetin d’Aegae (le musée ne donne rien d’autre que le nom de la cité, or j’en connais plusieurs de ce nom, dont la moderne Vergina ancienne capitale de Macédoine où a été trouvée la tombe de Philippe II, mais je crois que cette pièce a plutôt été frappée par une Aegae du nord du Péloponnèse. Sous toutes réserves), une colombe de Thespies (ville de Béotie, non loin de Thèbes), et enfin une chimère, ou lion ailé, de Sicyone, ville du nord du Péloponnèse). La deuxième ligne commence par deux tortues toutes deux frappées par l’île d’Égine dans le golfe Saronique entre l’Attique et le Péloponnèse, mais alors que la première est une tortue de mer (en anglais turtle), la seconde est une tortue de terre (anglais tortoise). La ligne s’achève par une abeille d’Éphèse et un lièvre sur une tétradrachme de Messine, en Sicile, pièce d’une valeur de quatre drachmes, équivalent à un statère. Il est hélas exceptionnel que le musée indique la valeur des pièces, comme pour le statère ci-dessus, de même que les époques où elles ont été frappées. Lorsque, plus haut, il s’agissait de pièces frappées sous le règne du roi représenté, la datation était aisée, mais pour ces animaux… Quant à indiquer le pouvoir d’achat d’une pièce donnée, il variait selon la cité qui l’avait émise (le poids de métal précieux n’étant pas le même partout. Dans mon article du premier octobre 2010 je signalais que la drachme pesait 6,16 grammes à Égine, 4,36 grammes à Athènes, et 2,90 grammes à Corinthe), mais aussi de façon considérable selon les époques, de sorte que je ne peux dire ce que l’on pouvait acheter avec cette monnaie sicilienne. Sur la troisième ligne, ce char victorieux (c’est en effet une Victoire, ou Nikè, cette femme ailée qui vole au-dessus du cheval) est également une tétradrachme de la même Messine sicilienne. À côté, nous restons en Sicile avec ce rapace qui provient de la cité d’Akragas (Agrigente) ainsi que son voisin le crabe. Nous terminons cette série d’animaux avec la chouette athénienne, symbole de la déesse Athéna patronne de la cité.
 
767d Athènes, musée numismatique, chouettes athéniennes
 
Je me plaignais, il y a un instant, que les dates des monnaies ne soient pas indiquées. Il suffit de voir ces quelques chouettes, toutes athéniennes, pour se rendre compte qu’elles ne sont pas toutes du même modèle. Pourtant le musée indique pour la première "tétradrachme" et, pour les deux autres, "tétradrachme new style". Il y a donc bel et bien une différence de date, non de valeur.
 
767e Athènes, musée numismatique, mythes
 
Venons-en aux mythes. Ce Pégase, le cheval ailé, est sur une pièce de Corinthe. Il n’est pas besoin de préciser que sur les deux autres monnaies de la première ligne, ce taureau à tête d’homme est le Minotaure. Ce sont deux pièces d’un statère provenant non de Crète mais de Grande Grèce, la première de Naples (Néapolis), l’autre de Géla en Sicile, la ville où est mort le poète tragique Eschyle, victime selon la légende de son crâne chauve qu’un aigle a pris pour une pierre et sur lequel il a laissé tomber de très haut une tortue dont il voulait ainsi briser la carapace. Sur la deuxième ligne, ce statère représentant un dauphin chevauché par un homme provient de Tarente. On se rappelle la légende de ce Crétois dénommé Taras, fils du dieu Poséidon et, par sa mère, petit-fils de Minos et donc arrière-petit-fils de Zeus, qui fit naufrage en mer Ionienne et que son père, maître des mers, sauva de la noyade en lui envoyant un dauphin qui le mena à l’emplacement où il fonda une ville à laquelle il donna son nom, Taras, devenue aujourd’hui Taranto, ou Tarente en français. En bas au milieu, le robot géant Talos, réalisé en bronze par Héphaïstos, qui protégeait la ville crétoise de Dikta (voir mon article du 3 août 2011), a été frappé par la ville crétoise de Phaistos sur ce didrachme. En bas à droite on voit Athéna et Marsyas, reproduction d’une sculpture monumentale du sculpteur athénien Myron (vers 485-vers 420 avant Jésus-Christ), le célèbre auteur du Discobole, statue perdue mais connue par des copies romaines. Athéna avait inventé la flûte double (aulos, en grec) mais un jour qu’elle en jouait elle se vit, les joues gonflées, et elle ne put souffrir d’être ainsi enlaidie. Elle jeta au loin son aulos. Marsyas, un satyre originaire de Phrygie, la ramassa et devin un remarquable musicien. Mais il devint si fier de lui-même, si vaniteux, qu’il osa défier le dieu Apollon. Mais il perdit la compétition et, pour le châtier d’avoir cru pouvoir se mesurer à un dieu, il fut condamné à être écorché vif.
 
767f Athènes, musée numismatique, monnaies diverses
 
Il reste quelques monnaies que j’ai envie de montrer mais que je ne sais pas comment classer. Alors en voilà un premier lot de neuf. La première, en haut à gauche, vient d’Éphèse. Je l’ai choisie parce que je trouve intéressant de voir une représentation d’un char de voyage antique. Mais de quand, cela n’est pas dit. Il ressemble à des chars romains de l’époque de Cicéron, c’est-à-dire ici de la fin de l’époque hellénistique, mais je ne suis pas sûr du tout que de tels chars n’aient pas existé en Asie Mineure auparavant, ni que leur modèle ait évolué dans les siècles suivants. À côté, on a comme tout à l’heure un char survolé par une Victoire, sur une tétradrachme sicilienne comme l’autre Victoire, mais cette fois-ci non pas de Messine mais de cette Géla que j’évoquais en parlant de la mort d’Eschyle. À droite, cet homme mollement étendu sur un drap froissé a été frappé par Tarente, ce qui me fait penser que, peut-être, ce que je prends pour les plis du drap pourrait en réalité être les vagues de la mer sur lesquelles Taras flotterait assis, bizarrement. Sur la seconde ligne, au milieu, on trouve une tétradrachme de Ténédos, en Éolie (Asie Mineure). De part et d’autre, ainsi que sur la dernière ligne, ce sont des constructions. Sur la rangée du milieu à gauche, un arc de Triomphe sur cette monnaie de Corinthe, tandis qu’à droite il s’agit d’une monnaie d’Alexandrie, où ce monument ne peut manquer d’être le fameux phare, l’une des sept merveilles du monde. Sur la rangée du bas à gauche, non ce n’est pas la Porte de Brandebourg, mais de nouveau un monument d’Alexandrie, apparemment un temple. La monnaie du milieu a été frappée par Aphrodisias, une ville d’Asie Mineure à 200 ou 250 kilomètres d’Izmir (Smyrne) qui fait partie de l’itinéraire que j’ai projeté pour la Turquie. Ce monument me rappelle à l’évidence les photos que j’ai vues du Tetrapylon de cette ville, une porte monumentale. Et enfin à droite ce temple figure sur une monnaie de l’île de Corfou.
 
767g Athènes, musée numismatique, visages
 
Les pièces représentant des visages ne sont pas toujours à l’effigie du souverain. Du temps où en France nous utilisions des Francs, la Marianne de l’avers ne représentait évidemment pas la présidente de la République, elle ne ressemblait ni à De Gaulle, ni à Mitterrand, elle symbolisait la République. Il en allait parfois de même dans l’Antiquité. Et les artistes qui les dessinaient choisissaient de préférence des modèles avenants, tout comme en France, pour les bustes de Marianne dans les mairies, les sculpteurs ont pris modèle sur Brigitte Bardot, Catherine Deneuve ou Lætitia Casta. Les deux pièces de la première ligne proviennent respectivement d’Athènes et de Corinthe, et sur la deuxième ligne on trouve à gauche une tétradrachme commune aux cités adhérant à la ligue d’Eubée, au milieu une pièce de Smyrne et à droite un statère de Naples. Je voudrais ajouter, au sujet de la monnaie du milieu, quelque chose que ne dit pas la légende du musée. Cette tête est couronnée d’une muraille de ville, et cela me fait penser qu’il s’agit certainement d’une Tykhè (ou Tychè). J’ai parlé assez en détail de cette divinité dans mon article daté 8 au 10 avril 2011. Il s’agit, en fait, d’une abstraction philosophique exprimant ce qu’apporte le hasard, en bien ou en mal, et en ce sens elle a souvent été prise, après l’époque classique qui a apporté une réflexion philosophique à son sujet, comme divinité propitiatoire pour des villes. Ainsi donc, la cité de Smyrne espère que sa Tykhè choisira de ne lui filtrer que les événements favorables.
 
767h Athènes, musée numismatique, Méduse
 
Ma sélection va s’achever avec ces deux visages grimaçants. Celui de gauche est une tétradrachme d’Athènes, celui de droite orne une monnaie de Smyrne. Pour ce dernier, le musée le classe dans une vitrine consacrée à Méduse et à ses sœurs Gorgones. Je suppose que le premier, classé avec les tétradrachmes d’Athènes, figure aussi Méduse, dont Athéna a placé la tête au centre de sa cuirasse. Mais je ne saurais exclure définitivement qu’il puisse s’agir d’un masque de théâtre, quoique je n’y croie guère.
 
J’achève là ma petite présentation des monnaies de ce si riche musée. Mais puisque je viens de parler de pièces (même en me limitant, même en les regroupant à plusieurs sur une même image, il y en a quand même 45), je voudrais ajouter un mot d’histoire et trois petites anecdotes. Pour parler histoire, je dirai que déjà dans l’Antiquité grecque le pile ou face existait (ostrakinda), mais sans pièces de monnaie. On utilisait un fragment de poterie, et l’alternative était qu’il tombe sur le côté peint ou sur l’autre face.
 
Ma première anecdote est qu’en 1936 un match de tennis de table s’éternisait depuis plus de sept heures et demie sans que l’un ou l’autre des joueurs creuse l’écart lorsque l’on décida de tirer le vainqueur au pile ou face et la victoire a ainsi été attribuée à Goldberger sans pourtant qu’il ait été meilleur que son rival.
 
Mon lecteur est peut-être, en ce moment, en train de lire cet article sur un ordinateur HP (ou Hewlett-Packard). Il aurait pu s’appeler PH. En effet, les deux fondateurs de la firme, Bill Hewlett et Dave Packard, ont joué l’ordre des deux noms à pile ou face et Hewlett a gagné.
 
Dernière anecdote, deux parents américains divorcés voulaient chacun avoir leur enfant avec eux pour fêter Noël. Le juge ne sachant à qui donner raison a tiré à pile ou face. Pour avoir choisi une telle procédure, il a été destitué. C’était en 2007. Du temps de Salomon, ce jeu n’existait pas, sinon qui sait si, au lieu de dégainer son épée pour départager les deux mères potentielles il n’aurait pas saisi une pièce de monnaie. L’avantage c’est qu’étant le roi il n’avait personne au-dessus de lui pour le destituer, que Dieu.
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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 12:21
766a1 Athènes, mosquée de Monastiraki, musée de la céra
 
766a2 Athènes, mosquée de Monastiraki, musée de la céra
 
766a3 Athènes, mosquée de Monastiraki, musée de la céra
 
Nous allons visiter la bibliothèque d’Hadrien. Nous descendons du métro à la station Monastiraki et sur la vaste place, accolée à l’entrée de la bibliothèque d’Hadrien, se trouve une mosquée. Pas très original, on l’appelle la mosquée de Monastiraki ou, à peine plus original, dans ce quartier qui, autrefois, s’appelait "le Bazar du Bas", près de la "Fontaine du Bas", c’était la Mosquée de la Fontaine du Bas… Elle a été construite en 1759 par le Turc Tsitsarakis, voïvode d’Athènes. Après l’indépendance elle a hébergé la fanfare militaire, puis elle a été utilisée comme prison. Restaurée en 1915, elle a été investie en 1918 par le musée des Arts Populaires grecs (mouseio Ellênikês Laïkês Technês, puisque notre mot français laïque vient d’un adjectif grec dérivé du substantif qui veut dire le peuple). Pour des raisons d’exiguïté le musée a déménagé en 1973, ne laissant ici que les collections de céramiques dans un espace restructuré et modernisé qui a rouvert ses portes en 1975. Le terrible tremblement de terre de février 1981 a sérieusement endommagé l’édifice et a détruit certains objets. De lourds travaux de restauration ayant été effectués, la mosquée a été rouverte pour montrer ses belles collections de poteries à partir de 1991. Il s’agit, en bas, de pièces réalisées par des potiers célèbres, véritables artistes et, sur la galerie, de pièces d’usage courant classées par aires géographiques sur toute la Grèce région par région, île par île, incluant Chypre. Ce qui n’empêche pas d’admirer aussi certains détails raffinés de l’intérieur, comme ce plafond octogonal.
 
766b1 Assiette de Minas Avramidis
 
766b2 Assiette de Minas Avramidis
 
Pour illustrer ce qu’ont produit des artistes, voilà d’abord deux assiettes de Minas Avramidis. La première, avec ses motifs plaqués en relief, ne peut matériellement servir pour les repas, c’est une œuvre uniquement destinée à la présentation. La seconde, avec son couple royal, pourrait théoriquement avoir un usage utilitaire, mais c’est un exemplaire unique, il n’existe pas de service assorti, et par conséquent c’est clairement une assiette décorative. Avramidis est né en 1877 en Turquie d’Asie Mineure, à Kutahya (dans l’intérieur du pays), et n’a reçu que le minimum d’instruction à l’école élémentaire. Il a commencé à travailler comme maçon, mais s’est ensuite tourné vers la poterie. Lorsque les Grecs ont été chassés de Turquie, en 1922, il s’est réfugié à Thessalonique, où il a construit de ses mains une modeste maison et un atelier de potier. Il y a travaillé trente ans. Ses œuvres ont été récompensées par des prix pour leur design, l’imagination, les couleurs, la perfection technique.
 
766b3 Statuettes de Dimitrios Mygdalinos
 
Ces statuettes sont l’œuvre de Dimitrios Mygdalinos, un Grec d’un village d’Asie Mineure proche du Scamandre, ce fleuve de la plaine de Troie qui joue un grand rôle dans l’Iliade en tant que dieu-fleuve, et dont la description précise par Homère a permis à Schliemann de localiser Troie. Là, il était marin plongeur. Puis, attiré par la poterie, il s’y est initié sur l’Hellespont (région près du détroit des Dardanelles), est cela l’a suffisamment passionné pour qu’il se reconvertisse, abandonnant son métier précédent. Quand 1922 est arrivée, avec la nécessité pour la foule des Grecs de Turquie de se rendre dans leur mère patrie, il est parti s’installer sur la côte face à l’Eubée, sans tour, sans four, rien, alors il a façonné avec ses mains et cuit dans le four d’un voisin, vendant ses œuvres dans des ventes de charité paroissiales. Il est mort dans le dénuement, en 1949 ou 1950.
 
766b4 Athènes, musée de la céramique
 
Sur ma deuxième photo, au début de cet article, celle qui est prise d’en haut, on aperçoit, dans une grande niche du mur, une statue en pied. Elle me plaît tellement que je préfère en montrer un détail en gros plan, où l’on voit l’expressivité du visage et la finesse de la réalisation et de la peinture. Malheureusement, elle n’est accompagnée d’aucun texte indiquant le nom de son auteur, ou quelque autre explication que ce soit.
 
766b5 Athènes, musée de la céramique, poterie de Zante
 
766b6 Athènes, musée de la céramique, poterie de Corfou
 
766b7 Athènes, musée de la céramique, poterie de Chio
 
Laissons maintenant le rez-de-chaussée et ses nombreux artistes répertoriés, pour monter sur la mezzanine et jeter un coup d’œil aux objets du quotidien, voire aux objets destinés aux touristes, mais chacun marquant une région, une ville, une île. Je me limiterai à trois seulement des dizaines de poteries exposées. La première est de l’île de Zante, la seconde de l’île de Corfou, la troisième de l’île de Chio. On voit combien les styles sont différents.
 
766c Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
766d1 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
Mais venons-en au but de notre visite d’aujourd’hui, la bibliothèque d’Hadrien. Rappelons que cet empereur romain du deuxième siècle de notre ère (117-138) a passé plus de temps en voyage pour visiter toutes les terres de son empire, de l’Écosse à l’Égypte, qu’il n’en a passé à Rome, et qu’il était amoureux de la Grèce. Aussi a-t-il voulu une grande bibliothèque à Athènes, à une extrémité du forum. On en voit ici une reconstitution ainsi que l’un des murs de façade.
 
766d2 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
766d3 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
Malheureusement, les ruines de cette bibliothèque n’ont pas été entretenues, et ce qu’il en est resté après les incursions barbares a continué à se dégrader. Mais des travaux de restauration sont en cours, comme en témoignent ces armatures de soutien provisoires, ainsi que les outils laissés au pied de ce mur dont barrières et cordes empêchent de s’approcher. Et puis, à la fin de notre visite, à l’approche de l’heure de fermeture du site, j’ai vu arriver les ouvriers.
 
766d4 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
766d5 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
Espérons toutefois que la restauration ne va pas donner un aspect trop contemporain, comme on peut le craindre en voyant ces colonnes cannelées à neuf et surtout ce mur de briques, dont la patine mettra deux ou trois cents ans à s’installer. Il ne s’agit d’ailleurs pas de restaurer ce mur, mais de le construire à neuf.
 
766d6 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
766d7 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
766d8 Athènes, la bibliothèque d'Hadrien
 
Entre ce qui est en travaux et ce qui est tout moderne, il n’y a hélas pas beaucoup de belles ruines à visiter. L’endroit signalé comme l’auditorium est un terre-plein dégarni. Restent cette porte, ces quelques colonnes, cette mosaïque… Et quelques autres éléments de murs quand même.
 
766d9 Athènes, mur post hérulien (276-282)
 
Un peuple germanique venu de Scandinavie, les Hérules, allié à des Goths, déferle sur la Grèce, Thessalonique, Athènes en 267 après Jésus-Christ et ravage l’Acropole, l’agora, la ville. Le traumatisme est énorme, c’est la première fois que la ville subit des dommages depuis l’instauration de la "Paix Romaine". Utilisant les pierres des bâtiments détruits, on construit alors un mur, dit post hérulien, de 276 à 282. C’est lui que l’on voit sur cette photo. Les pierres sont de dimensions très diverses puisqu’elles sont récupérées sur les ruines.
 
766e1 Athènes, musée de la bibliothèque d'Hadrien, Victo
 
Il y a sur le site un tout petit musée. Tout petit, oui, mais il y a quand même quelques pièces intéressantes, comme cette Nikè (Victoire) de la fin du premier siècle avant Jésus-Christ. Les Ottomans avaient construit sur le site de la bibliothèque une citerne et c’est en 1988 que l’on a découvert, prise dans les fondations de la citerne, cette statue de plus de trois mètres juchée sur un globe, taillée dans un seul bloc de marbre blanc. Vu qu’elle était utilisée comme matériau de construction, il lui manque tout ce qui dépassait, tête, ailes, bras. Les statues de ce type étaient destinées, bien sûr, à célébrer de grandes victoires et, considérant sa datation, on peut supposer qu’il s’agissait de la victoire de l’empereur Auguste sur les Parthes en 17-16 avant Jésus-Christ, et qu’elle avait été placée sur l’agora romaine (que nous visiterons une prochaine fois). Certains pensent qu’elle a été renversée lors des invasions slaves vers la fin du sixième siècle de notre ère avant d’être utilisée par les Ottomans quelques siècles plus tard.
 
766e2 Hadrien, musée de sa bibliothèque, à Athènes
 
Cette représentation de l’empereur Hadrien date environ du milieu de son règne, 128-130 après Jésus-Christ. Nul doute qu’il soit assez ressemblant, car tous les portraits (nombreux) que l’on a de lui se ressemblent entre eux.
 
766e3 Athènes, musée de la bibliothèque d'Hadrien, prêt
 
Cette façon de se ceindre la tête nous indique que cette statue est celle d’un prêtre. Elle date du deuxième ou du troisième siècle après Jésus-Christ. J’en reste là pour la bibliothèque d’Hadrien, même si cela ne fait pas un grand nombre d’objets.
 
766f1 Athènes, agora, l'autel de Zeus
 
Et nous passons à l’agora ancienne, c’est-à-dire l’agora purement grecque, à la différence de la nouvelle agora construite à l’époque romaine. Si l’on a en tête le forum, à Rome, avec tous ses monuments, on est évidemment très déçu, car cette agora est très loin d’être aussi bien conservée. Que l’on en juge, par exemple, par ce champ de pierres, qui représente l’autel de Zeus.
 
766f2 Athènes, agora, l'égout principal
 
Plus intéressant est cet égout principal. On vante la cloaca maxima de Rome, et certes elle est plus perfectionnée mais ce que nous voyons ici prouve que le réseau des égouts n’est pas une invention romaine. Le génie des Romains n’a pas tant été d’inventer, mais plutôt de savoir repérer chez les peuples avec lesquels ils ont des relations commerciales ou chez ceux qu’ils conquièrent les inventions les plus novatrices et les plus profitables (comme le béton chez les Étrusques, la voûte en plein cintre, etc.), de savoir les adapter et les améliorer.
 
766f3 Athènes, agora, fosse pour les offrandes aux morts
 
Ailleurs, on peut voir cette fosse, destinée à recevoir les offrandes aux morts. Elle date de l’époque classique, cinquième siècle avant Jésus-Christ.
 
766f4 Athènes, agora, stoa centrale
 
Ce champ de ruines d’où émergent des rangées de colonnes, c’est une stoa, c’est-à-dire un portique, une allée bordée de colonnes d’un côté et d’un mur de l’autre côté. Il est d'ailleurs amusant de constater qu'en grec moderne les passages couverts en ville, les galeries commerçantes, se disent "stoa".
 
766f5a Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
766f5b Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
766f5c Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
766f5d Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
Il est un bâtiment remarquablement conservé sur cette agora. Isolé sur un promontoire, visible de loin, c’est le temple d’Héphaïstos, un périptère (colonnes sur tous les côtés) de style dorique avec pronaos et opisthonaos (pièce devant et pièce derrière le temple principal) construit entre 460 et 415 avant Jésus-Christ. Il est surtout connu sous le nom de Théséion. C’est le mieux conservé de ce type dans tout le monde grec. Il était consacré, comme l’indique son nom, à Héphaïstos, le dieu forgeron protecteur des artisans du métal, mais aussi à Athéna qui, avec l’épithète d’Ergane, est la patronne des artisans en général et des potiers en particulier. Au septième siècle de notre ère, le temple, désaffecté depuis l’avènement du christianisme dans l’Empire Romain, a été transformé en église consacrée à saint Georges, avec le chœur dans le pronaos et une abside additionnelle. C’est là qu’en 1934 le roi Othon a été solennellement accueilli. Puis, à compter de cette date et jusqu’aux années 1930, il a été utilisé comme musée de l’agora.
 
Voici comment s'explique cette association d'Héphaïstos et d'Athéna. Un jour que la déesse guerrière était allée trouver le dieu forgeron pour lui commander des armes, Héphaïstos avait été ému par la beauté d'Athéna, mais se gardant vierge, Athéna s'était refusée à lui et avait fui. Ne résistant pas à son désir d'elle, il avait couru derrière elle et, quoique boiteux, avait réussi à la rattraper et avait tenté de la violer, mais elle s'était défendue avec assez de vigueur pour l'empêcher d'arriver à ses fins. Toutefois, dans la tentative, du sperme était tombé sur la jambe d'Athéna. Dégoûtée, elle l'avait essuyé avec un bout de laine, qu'elle avait jeté au sol (c'était peu écologique, mais à l'époque il n'y avait pas de corbeilles à ordures). Du sperme d'Héphaïstos et de la terre était né Erichthonios (en grec, erion désigne la laine et chthôn la terre), Athéna avait élevé l'enfant et en avait fait le premier roi d'Athènes (cf. sur l'Acropole l'Erechtheion).
 
766f5e Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
766f5f Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
L’état de conservation des frises est très variable selon les faces et selon l’exposition. Ci-dessus, je vois des centaures en train de combattre, donc pas de doute il s’agit du sujet de prédilection du combat des centaures et des Lapithes, qui aux yeux des Grecs d’après 480, c’est-à-dire après la fin des Guerres Médiques, symbolise la lutte victorieuse de la civilisation contre les barbares incultes. L’autre sculpture est en mauvais état, mais le mouvement des jambes de l’animal n’est pas celui d’un cheval, de même que cette queue est plutôt celle d’un bovin. Je suppose donc que l’être qui le chevauche est la belle Europe, séduite par Zeus qui a pris l’apparence d’un taureau et qui l’a emmenée des rivages de Tyr, au Liban actuel, à Gortyne en Crète, où il s’est uni à elle, engendrant les triplés Minos, Rhadamante et Sarpédon.
 
766f5g Athènes, agora, temple d'Héphaistos
 
Les divers tronçons de ces colonnes, sur le flanc droit du temple, sont mal empilés. Les ouvriers grecs, sous la commande des architectes, étaient remarquablement soigneux dans leur travail, on ne peut les accuser de cette malfaçon. Je n’imagine pas non plus que, lors de travaux de restauration, des archéologues aient pu tolérer ce genre de négligence. D’autre part, quand il se produit un mouvement de terrain qui déstabilise un monument, les colonnes penchent d’un seul tenant. Je suppose donc qu’il s’est produit un autre type d’événement, un séisme qui a secoué l’édifice, le faisant tressauter, et les divers tambours sont retombés un peu décalés les uns par rapport aux autres. Telle est mon interprétation, car je n’en vois pas d’autre.
 
766f6 Athènes, agora, la stoa d'Attale
 
Et nous terminons notre visite de l’agora ancienne par la stoa d’Attale. Attale II, roi de Pergame (159-138 avant Jésus-Christ), avait en effet construit cette stoa monumentale. Comme pour les autres bâtiments de cette agora, il n’en restait presque rien quand, prenant modèle pour le plan sur les soubassements qui n’avaient pas bougé et pour le style sur les fragments de colonnes abattues et sur les restes de murs, l’École Américaine d’Études Classiques d’Athènes, sous l’autorité du Ministre de l’Éducation, a reconstruit entièrement la stoa. C’était sous le règne du roi Paul, de 1953 à 1956. Et aujourd’hui y est installé le musée de l’agora, un musée d’une richesse incroyable.
 
766g1 Athènes, musée de l'agora, Hérodote
 
Sous le portique frontal de cette stoa, visibles par tous les visiteurs de l’agora même s’ils n’ont pas le billet d’entrée au musée, on trouve déjà une belle collection de sculptures. Parmi elles, je ne peux manquer de sélectionner mon ami Hérodote (vers 482-vers 420 avant Jésus-Christ), le "père de l’histoire", que j’affectionne particulièrement. On peut douter de la ressemblance entre la statue et l’homme, la première ayant été réalisée au deuxième siècle de notre ère, sept siècles après la vie du second.
 
766g2 Athènes, musée de l'agora, prêtre d'Isis
 
Pénétrons dans le musée. Comme tout à l’heure au musée de la bibliothèque d’Hadrien, cet homme se ceint la tête. Oui, c’est un prêtre. Ici, daté de 40 avant Jésus-Christ, il a été identifié comme un prêtre d’Isis, cette déesse d’origine Égyptienne qui a joui d’une grande faveur chez les Romains, lesquels ont répandu son culte dans tout l’Empire.
 
766g3 Athènes, concession des mines de Lavrio
 
J’ai voulu regrouper les deux têtes ci-dessus, mais nous ressortons pour voir cette grande inscription qui est en rapport avec mon article daté 21 et 23 octobre 2011 sur les mines de Lavrio. En effet cette pierre gravée en 367-366 avant Jésus-Christ est le rapport des commissaires-priseurs de l’État enregistrant le bail de mines dans le secteur de Lavrio.
 
766h1 Athènes, musée de l'agora
 
Ces deux exemplaires de kylix à figures rouges (un kylix est une coupe à boire, très plate comme on le voit ici) sont tous les deux des environs de 510 avant Jésus-Christ. Sur le premier, cette femme nue est en train de s’agenouiller devant un autel et, étant donné son extrême économie de vêtements, on peut supposer qu’il s’agit du culte d’Aphrodite ou d’Artémis. L’illustration de l’autre kylix est parfaitement adaptée à son usage puisque ce garçon est un porteur d’amphores de vin, et il court parce que le buveur qui tient cette coupe en main est assoiffé.
 
766h2 Athènes, musée de l'agora, flacon à parfum
 
Cet objet ravissant est de 540 avant Jésus-Christ. Cet athlète agenouillé qui s’apprête à ceindre sa tête d’un ruban en signe de victoire est, en fait, creux, car c’est un flacon à parfum. Qui ne connaît pas les flacons de parfum Jean-Paul Gaultier en forme de torse d’homme ou de femme doit courir chez Sephora (publicité non rémunérée) pour se rendre compte que le couturier contemporain n’a rien inventé, et que ce flacon, qui a deux mille cinq cents ans de plus que les siens, est infiniment plus joli et raffiné.
 
766h3 Athènes, musée de l'agora, lampe (Léda et le cygne
 
Pour terminer, je voudrais montrer une série d’objets familiers, concernant la vie des Grecs. À commencer par une lampe à huile de 200-250 après Jésus-Christ. On sait que Zeus, séduit par Léda, a pris l’apparence d’un cygne pour l’approcher sans l’effaroucher. Généralement, on fait de Léda une femme innocente qui, nue à la toilette, voit ce bel oiseau et le serre ingénument contre elle sans se douter de ce qui lui arrive. Les esprits positifs diront que même le comble de la naïveté ne peut expliquer une telle innocence, d’autant plus qu’elle est mariée à Tyndare et que le couple n’est pas resté chaste. De cette double union avec Tyndare et avec Zeus, Léda conçoit des quadruplés qu’elle mettra au monde en pondant deux œufs, l’un contenant les enfants de Zeus Hélène et Pollux, l’autre les enfants de Tyndare Clytemnestre (future femme d’Agamemnon) et Castor. L’artisan qui a modelé cette lampe devait faire partie de ces esprits positifs qui refusaient de croire à la naïveté extrême de Léda puisqu’ici il la représente langoureusement étendue sur sa couche aux draps froissés et contemplant avec volupté ce que Zeus cygne est en train d’accomplir.
 
766h4 Athènes, musée de l'agora, bottillons votifs
 
Certes, ces bottillons ne sont pas réels, d’abord parce qu’ils sont faits de terre cuite, ensuite parce qu’ils sont de taille fort réduite, mais ces objets votifs trouvés dans la tombe d’une femme incinérée au début de l’ère géométrique, vers 900 avant Jésus-Christ, nous renseigne sur la forme des chaussures de cette époque. Se fondant sur les peintures de vases et sur les statues, on imagine toujours les Grecs pieds nus ou en sandales. On voit que ce n’était pas le cas, et il est évident qu’à l’époque classique, quatre à cinq cents ans plus tard, on n’avait pas perdu l’usage de ce confort en hiver.
 
766h5 Athènes, musée de l'agora, passeports
 
Ces deux petites plaques de terre cuite sont les lointains ancêtres d’un document très moderne, ce sont des passeports (non sécurisés...). Le choix du matériau dont ils sont faits tient au fait qu’à l’époque les compagnies aériennes ne limitaient pas le poids des bagages. L’inscription XENOKLEA PERITHOIDÊN PERIPOLARKHON nous informe qu’ils étaient confiés à des messagers chargés par Xénoklès, le péripolarque (commandant des gardes de la frontière de la cité) de porter des informations ou de venir rendre compte au Q.G. en franchissant la frontière dans les deux sens. Ces passeports sont du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ.
 
766h6a Athènes, musée de l'agora, gril
 
766h6b Athènes, musée de l'agora, casserole sur brasero
 
Toujours dans le domaine de la vie quotidienne, mais beaucoup plus domestique, ci-dessus on peut voir un gril (entre le sixième et le quatrième siècles avant Jésus-Christ) et une bouilloire sur un brasero datant de la même période. Le tout est en terre cuite.
 
766h7a Athènes, musée de l'agora, pot de chambre
 
766h7b Athènes, musée de l'agora, pot de chambre
 
Quant à ce dernier accessoire, je le montre pour la fin parce que je le trouve très amusant. Comme le musée l’explique par le dessin de ma deuxième photo ci-dessus, il s’agit d’un pot de chambre pour bébé datant du début du sixième siècle avant Jésus-Christ. L’ingéniosité des formes parfaitement adaptées à l’usage pour maintenir en place un tout petit, la décoration destinée à un enfant, tout en fait un objet remarquable. La matière plastique étant inconnue, on ne pouvait inventer mieux. Jusque après le milieu du vingtième siècle, on réalisait des pots en faïence dont la base était plus petite que l’assise, rendant possible un basculement au cas où l’enfant gesticulait trop vigoureusement (bonjour les dégâts sur la moquette), et nécessitant de tenir le bébé trop jeune pour rester assis seul en position stable. Amusant, intelligent, moderne, cet objet clôt mon article d’aujourd’hui.
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Published by Thierry Jamard
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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 14:38

765a Musée historique d'Athènes

 

Aujourd’hui, à Athènes nous avons visité le musée historique. Si son nom dit bien ce que l’on peut y trouver, il convient de préciser que ses collections sont surtout intéressantes pour illustrer l’histoire moderne et contemporaine, laissant à part l’Antiquité qui est largement traitée dans les musées archéologiques, et n’offrant qu’une place réduite au Moyen-Âge et à la Renaissance. Et comme l’histoire a pour cadres les champs de bataille pour les armées, les salons pour la politique, voilà ci-dessus un salon au dix-neuvième siècle.

 

765b1 Casques vénitiens 14e-15e siècles (musée historiqu

 

Puisque l’on parle peu, dans ce musée, du Moyen-Âge, il ne faut pas manquer de montrer ce qui s’y trouve. Ci-dessus, des casques vénitiens des quatorzième et quinzième siècles. C’est par hasard que, dans une crypte des murailles de la forteresse de Chalkis (île d’Eubée), on est tombé sur ces casques provenant d’ateliers de l’Italie du nord-est, c’est-à-dire de Vénétie.

 

765b2 Casque turc 17e siècle (musée historique d'Athènes

 

765b3 Cuirasse turque 17e siècle

 

Départ des Vénitiens, arrivée des Turcs. Le casque ci-dessus est turc, et il date du dix-septième siècle. De même que cette cotte de maille cuirassée. D’aussi lourdes protections n’évoquent pas le temps de Louis XIII ou de Louis XIV, où bien souvent l’épée et la lance ont fait place à des armes à feu, et pourtant les Turcs en conservaient l’usage.

 

765c1 Sceau d'Alexandre Soutsos (1803-1863) poète grec né

 

Ceci est le sceau d’Alexandre Soutsos (1803-1863), un grand poète grec né à Istanbul au temps de l’occupation ottomane de la Grèce.

 

765c2 Masque de Colocotroni (musée historique d'Athènes)

 

765c3 Pistolets de Colocotroni (musée historique d'Athène

 

765c4 Casque de Colocotroni (musée historique d'Athènes)

 

Je ne reviendrai pas ici sur le grand chef de guerre Théodore Colocotroni qui s’est illustré à la tête de l’insurrection des Grecs contre l’occupant turc, j’ai suffisamment parlé de lui les 21 et 28 mai derniers et je vais revenir à lui dans quelques instants. Le musée présente ici son masque moulé sur son visage, ses pistolets, son casque de l’époque (1810-1816) où il servait dans le régiment de volontaires grecs de l’armée britannique, dans l’île de Zante (en grec, Zakinthos).

 

765c5 Georges Karaiskaki à cheval (musée historique d'Ath

 

Cette statuette représente Georges Karaïskaki (1780 ou 1782-1827). Klephte dans la garde personnelle d’Ali Pacha à Ioannina, en 1821 il prend part courageusement et résolument à la guerre d’indépendance contre les Ottomans et en 1823 parvient à dégager pour un temps l’étau autour de Missolonghi. C’est à Athènes, où il est reconnu comme le chef suprême de l’armée des insurgés, qu’il meurt d’une blessure au ventre dans une tentative pour prendre l’Acropole aux Turcs.

 

765c6 Dionysos Solomos (musée historique d'Athènes)

 

 

Ce portrait est celui de Dionysos Solomos. Première remarque, son prénom évoque évidemment pour nous le dieu qui protège le vignoble, qui aime boire à satiété en s’entourant de satyres et de ménades, ces divinités en transe (en grec ancien, mainomai signifie "je suis fou") qui dansent dans son cortège. Mais pour un Grec d’aujourd’hui c’est un simple prénom, Denis, qui au quotidien ne fait pas plus penser au dieu de la mythologie qu’en français les Denis (comme Denis Diderot) ne s’identifient au martyr qui, décapité au Mont des Martyrs (Montmartre) a marché avec sa tête dans ses mains jusqu’au lieu qui est devenu la banlieue qui porte son nom. Ce "Denis" Solomos est un poète, auteur de l’hymne national grec. Originaire de l’île de Zante, il y est enterré (voir mon article du 12 au 16 juin 2011).

 

765d1 La chute de Constantinople (musée historique d'Athè

 

Dans ce pays où l’on peut reconnaître dans les paysages, sur les sites, dans les musées, tant et tant de signes de l’Antiquité, je ne manque pas de signaler les balises que les historiens ont posées symboliquement pour marquer le début de l’époque hellénistique, la mort d’Alexandre le Grand, et sa fin, la mort de Cléopâtre. Aujourd’hui, où nous naviguons dans un passé plus récent, il est une autre balise qui signale le franchissement d’une frontière entre deux grandes époques, c’est la prise de Constantinople par les Turcs le 29 mai 1453, qui a pour conséquence la chute de l’Empire byzantin. L’ère qui s’achève ce jour-là, c’est le Moyen-Âge, et l’ère qui le remplace ce sont les temps modernes, avec très bientôt la Renaissance. Voilà pourquoi j’ai choisi de montrer ce tableau, intitulé La Chute de Constantinople. Mais à part la petite plaque de cuivre rédigée en grec et donnant ce titre, rien n’indique le nom du peintre, la date de réalisation du tableau, sa provenance. Rien.

 

765d2 Kolokotroni prête serment (musée historique d'Athè

 

J’ai dit tout à l’heure que je reviendrais à Colocotroni. Le voilà. Cet homme à genoux prêtant serment sur l’évangile que lui présente un prêtre, c’est lui. Et ce serment, c’est celui de la fidélité à une société secrète, nommée Hétaïreia tôn Philikôn, le Club des Amis, qui en 1821 va se lancer dans la guerre d’Indépendance. Vu son but, on comprend qu’elle doive impérativement rester secrète et qu’il faille jurer solennellement qu’on lui restera fidèle. Il s’agit d’un tableau de Tsokos daté de 1849. Ce Tsokos (1814-1862) est, lui aussi, un Dionysos et, lui aussi, est né dans l’île de Zante.

 

765d3 Courage des femmes Souliotes (musée historique d'Ath

 

Cette gravure est intitulée en français Courage des femmes souliotes. Il s’agit d’une lithographie réalisée d’après un tableau d’Alphonse de Neuville (1836-1885). Les Souliotes sont les membres de 47 tribus orthodoxes d’Épire réunies en une coalition autour du massif montagneux du Souli, et qui ont pris une part très active à la Guerre d’Indépendance. Le plus célèbre d’entre eux est ce Botzaris qui a donné son nom à une station du métro parisien. Fuyant devant Ali Pacha, les Souliotes arrivent en janvier 1804 sur la rive du fleuve Achéloos mais ne peuvent le franchir, le pont étant tenu. Ils se réfugient dans le monastère de Seltsos. Ils résistent au siège jusqu’en avril mais, lors de l’assaut final, nombre de femmes préfèrent se jeter dans le fleuve avec leurs enfants après avoir pris part activement à la lutte. Elles ont fourni le sujet de nombreux tableaux, comme celui-ci.

 

765d4 La bataille de Navarino (musée historique d'Athènes

 

En un long développement, j’ai raconté dans le deuxième article de mon blog daté 21 et 28 mai 2011 la bataille de Navarino, non loin de Pylos, à l’extrême sud-ouest du Péloponnèse, qui a vu une magistrale victoire de l’alliance des flottes anglaise, française et russe se battant au nom des insurgés grecs contre les flottes égyptienne et turque. C’est le sujet du tableau ci-dessus intitulé La Bataille de Navarin, copie fidèle d’un original qui se trouve en France, au Palais de Versailles. Normal, c’est l’œuvre d’un Français, Louis Ambroise Garneray (1783-1857), ancien corsaire avec Surcouf, graveur et peintre de marine.

 

765e Trouvé au fond de la mer à Navarino (musée historiq

 

Et puisque j’évoque la bataille de Navarino, c’est le moment de montrer le contenu d’une vitrine. C’est émouvant. Ce sont toutes sortes d’objets repêchés au fond de la mer dans la baie de Navarino. Clous, fusils, boulets de canon, bois de navires coulés…

 

765f Figures de proue (musée historique d'Athènes)

 

La mer et les navires. C’est sans quitter ce sujet que je vais terminer cet article sur le musée historique, avec ces trois figures de proue parmi les nombreuses qui sont présentées, montées sur des socles tout au long d’un mur. On explique que la tradition antique des figures de proue, dieux de la mythologie, sirènes, animaux fabuleux, s’est perpétuée, mais qu’à partir du dix-huitième siècle leur choix était destiné à réveiller la conscience nationale grecque, préparant la guerre d’indépendance. Toutefois, pour éviter que les Turcs n’y voient une trop voyante provocation, l’usage avait été pris de les peindre uniformément en noir à chaque franchissement du Bosphore, de sorte qu’elles portaient une invraisemblable épaisseur de couches de peinture, alternant noir et couleurs.

 

Andreas Miaoulis (1768-1835) était un marchand de blé enrichi qui prit part à la guerre d’indépendance, arma à ses frais des navires qu’il commanda lui-même et devint amiral. L’un de ses navires, l’Arès (du nom du dieu de la guerre), portait une effigie de ce dieu en guise de figure de proue (à gauche), dont on dit qu’elle ressemble étonnamment à Alexandre le Grand, ce qui est très loin de me frapper.

 

C’est dans le même article de mon blog déjà cité et daté 21 et 28 mai 2011 que j’ai expliqué qui était la Bouboulina, et comment la fortune de son mari décédé lui avait permis d’armer quatre bateaux dont l’Agamemnon était le plus grand. Pour figure de proue, il avait cette représentation d’une femme (au centre) et, en regardant les représentations de la Bouboulina. dont je dispose, photos faites dans divers musées depuis que nous sommes en Grèce, je n’ai aucun doute sur la ressemblance des traits du visage. Mais il est curieux de voir le nom d’Agamemnon sous le portrait de cette femme.

 

Je dois avouer ignorer qui est le Chadzigiannis Mexis propriétaire du navire Léonidas dont la figure de proue représente ce roi de Sparte (à droite), chef militaire tué à la bataille des Thermopyles. Je ne lui trouve pas la moindre ressemblance avec aucune des statues de Léonidas que j’ai vues, dont celle du musée archéologique de Sparte. Peut-être faudrait-il chercher du côté de l’armateur mais, puisque je ne le connais pas, mieux vaut poser ici le point final de mon article d’aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 13:02
764a1 Contribution de Marianne Pécasse
 
 
764a2 Marianne chez elle à Lavrio
 
764a3 Marianne chez elle à Lavrio
 
À travers mon blog, j’ai fait la connaissance de bien des personnes qui, m’ayant trouvé par hasard sur la toile, sont entrés en contact avec moi, pour me faire des commentaires sympathiques, pour me demander à utiliser une ou plusieurs photos, pour solliciter un renseignement, etc. Et il s’est ainsi créé des amitiés, plusieurs restent (pour le moment) virtuelles, d’autres ont été l’occasion de rencontres. C’est le cas de Pierre et Donatine, que nous avons d’abord rencontrés à Rome, puis à Olympie. Or il se trouve qu’au sujet d’une représentation sculptée sur une frise dont je parlais dans mon blog, une brillante archéologue belge, Marianne, m’a écrit parce que je ne disais pas la même chose que la notice placée dans le musée (je maintiens que j’avais raison, et elle est bien d’accord avec moi). Et, comme elle vit à Lavrio, à cinquante ou soixante kilomètres au sud d’Athènes, sur la route du cap Sounion, elle nous a proposé de passer la voir lors de l’un de nos retours sur Athènes. Ce que nous avons fait. Et comme c’est une personne très sympathique, intéressante, intelligente, cultivée, nous voilà amis et nous nous sommes déjà vus trois fois.
 
Il arrive que dans des musées où (ouf !) la photo est autorisée, il soit précisé que certains objets exposés ne doivent cependant pas être photographiés. S’ils bénéficient de ce traitement spécial, c’est parce que la recherche archéologique connaît deux étapes, la première est la découverte de l’objet par un fouilleur, la seconde consiste en sa description scientifique, et il va de soi que le premier touriste venu ne doit pas montrer des photos et faire ses petits commentaires avant qu’un spécialiste s’en soit chargé. C’est pourquoi, au lieu de maudire le musée qui en interdit la photo, il convient de le bénir de nous permettre de voir, mais seulement avec les yeux, un objet sans lui faire attendre dans une réserve sa description par un archéologue. Un ami de Marianne, qui avait mis au jour des statues de kouroi en Turquie d’Asie lui avait demandé d’en décrire un, c’est ce qu’elle a fait dans le livre que je montre ici en photo.
 
764b1 Vue de Lavrio (Attique)
 
764b2 Vue de Lavrio (Attique)
 
Lavrio, c’est aujourd’hui un port, où arrivent les ferries en provenance de l’île de Kéa. C’est ainsi que, partis du port du Pirée le 14 août dernier voir quelques Cyclades, en finissant par Kéa, nous avons abordé le 20 août à Lavrio. Et comme nous étions sans camping-car nous avons dû prendre un autocar vers le centre d’Athènes, puis un métro et enfin un bus urbain jusqu’au camping. C’est moins commode que Le Pirée, desservi par un bus direct qui passe devant le camping…
 
Ce terminal de ferries est une reconversion. En effet, les environs de Lavrio étant riches en plomb et en argent, le port moderne de Lavrio a été équipé pour recevoir les gros cargos emportant le minerai au dix-neuvième siècle. Mais ces mines étaient actives dans l’Antiquité, aussi aurai-je à parler de la mine du temps des Guerres Médiques et de la réouverture de la mine lors de la Révolution Industrielle. Reste que le site est magnifique.
 
764b3 maisons de la mine à Lavrio (Attique)
 
764b4 maisons de la mine à Lavrio (Attique)
 
Outre la ville moderne, avec de grands immeubles, les Français qui ont rouvert les mines au dix-neuvième siècle ont construit tout un immense quartier pour héberger cadres et ouvriers. En ces temps où Zola décrivait dans Germinal des conditions de vie rudes pour les mineurs, ici les maisons qui leur étaient attribuées étaient correctes et disposaient d’un confort minimum, même si elles étaient moins vastes et ne jouissaient pas, comme celles des ingénieurs et techniciens, de jardinets. Celles qui n’ont pas subi de travaux d’entretien sont, évidemment, en assez piteux état, mais l’immense majorité d’entre elles ont été retapées et constituent aujourd’hui un quartier recherché et agréable.
 
764b5 Colocotroni honoré à Lavrio
 
La ville de Lavrio honore le général Théodore Kolokotroni, parfois transcrit Colocotroni (1770-1843) qui s’est illustré dans la guerre d’Indépendance. Je parle de lui dans mon article sur Navarino (21 et 28 mai 2011). Séjournant à Nauplie, Lamartine l’évoque dans son Voyage en Orient, dans des actions à la fois courageuses et destructrices : "L'anarchie la plus complète règne en ce moment dans la Morée. Chaque jour une faction triomphe de l'autre, et nous entendons les coups de fusil des klephtes, des Colocotroni, qui se battent de l'autre côté du golfe contre les troupes du gouvernement. On apprend, à chaque courrier qui descend des montagnes, l'incendie d'une ville, le pillage d'une plaine, le massacre d'une population, par un des partis qui ravagent leur propre patrie. On ne peut sortir des portes de Nauplie sans être exposé aux coups de fusil".
 
764b6 Sur un mur de Lavrio, au sud de l'Attique
 
764b7 Sur un mur de Lavrio, au sud de l'Attique
 
Avant de quitter la ville moderne, je montre encore cette grande peinture murale qui couvre tout un pan de la façade d’un bâtiment, ainsi que deux détails, les drapeaux du monde qui ornent la jupe de la fille au porte-voix (sur le bord droit, un peu en-dessous du milieu, il y a le drapeau français), et les inscriptions en arrière-plan, liberté, développement durable, égalité, les droits des femmes sont des droits de l’homme, paix, éducation, rarement en grec (aucune sur mon gros plan ci-dessus), presque toutes en anglais, ce qui veut dire qu’elles s’adressent aux étrangers. En haut à gauche, le texte d’un poème célèbre d’Odysseas Elytis, prix Nobel de littérature 1979 :
 
Έτσι συχνά όταν μιλώ για τον ήλιο
μπερδεύεται στη γλώσσα μου ένα
μεγάλο τριαντάφυλλο κατακόκκινο
αλλά δεν μου είναι βολετό να σωπάσω
 
"Très souvent, quand je parle au soleil, vient se confondre sur ma langue une grande rose rouge mais il ne m’est pas facile de me taire"
 
764c1 Théâtre de Thorikos à Lavrio, sud de l'Attique
 
764c2 Théâtre de Thorikos à Lavrio, sud de l'Attique
 
Si les Grecs de l’Antiquité se sont établis ici pour exploiter la mine, ils n’ont pas manqué de construire une ville avec tout ce que cela comporte, notamment un théâtre. Comme toujours lorsque c’est possible, le théâtre est appuyé à une colline afin de limiter les travaux de soutènement, sauf ici sur les flancs. Comme on le voit sur la seconde photo, les gradins sont en mauvais état sur une partie, les pierres ont dû en être utilisées pour construire les maisons, mais il y a sur place des engins et des matériaux, je pense qu’il va être rénové. D’ailleurs sans doute si l’autre moitié est en meilleur état est-ce parce que des pierres ont été remises en place.
 
764c3 Théâtre de Thorikos à Lavrio, sud de l'Attique
 
764c4 Théâtre de Thorikos à Lavrio, sud de l'Attique
 
Les théâtres sont toujours construits en arc cercle, sur 180 degrés, parfois un peu plus, rarement un peu moins. Mais la particularité de celui-ci, unique à ma connaissance, est qu’il intègre une ligne droite entre deux quarts de cercle. C’est, part ailleurs, l’un des plus anciens théâtres du monde. Sa situation procure une vue splendide sur le paysage.
 
764c5 Théâtre de Thorikos à Lavrio, sud de l'Attique
 
J’ignore si ces pieds, dessinés par un amateur parce que ce sont deux pieds gauches, sont antiques ou ont été gravés par un vandale moderne. En parcourant le théâtre je les ai remarqués, alors pour le cas où ils auraient deux mille cinq cents ans…
 
764d1a Musée de Lavrio, vases classiques
 
764d1b Musée de Lavrio, vases d'époque classique
 
764d1c Musée de Lavrio, vase attique à fond blanc
 
Des hommes ont vécu ici depuis très longtemps. Il semble que les mines aient été exploitées depuis au moins 1000 ans avant Jésus-Christ (j’ai même lu quelque part que c’était depuis 3500 avant Jésus-Christ, mais ce texte est peu fiable parce qu’il parle d’une acropole mycénienne de 4800 avant Jésus-Christ, soit plus de trois millénaires avant l’apparition des Mycéniens…). Par conséquent, il est normal que le sol de Lavrio recèle bien des traces de la vie dans l’Antiquité, ne serait-ce que dans les sépultures où le mort était enterré avec les accessoires de sa vie. Il y a donc en ville un musée archéologique. La personne qui nous a vendu les billets d’entrée, seule dans le musée, est à la fois caissière et gardienne. Mais en fait elle connaît les collections et je ne serais pas étonné qu’elle soit en même temps conservatrice, ou qu’elle ait reçu une formation d’archéologue. Si peu de personnes visitent cet intéressant musée… Nous étions totalement seuls ce matin pendant toute notre longue visite.
 
Les trois vases de la première photo proviennent d’un cimetière et sont d’époque classique. Sur la deuxième photo, le lécythe à droite est un petit vase destiné à contenir des huiles aromatiques. L’usage était d’enduire le corps des morts de ces huiles parfumées, et ce vase qui date du cinquième siècle avant Jésus-Christ a pu être utilisé pour le mort auprès duquel il a été placé, car ces lécythes ne connaissaient pas d’autre usage que funéraire et n’étaient donc pas des accessoires de toilette. La cruche, à gauche, avec un petit garçon qui court après un canard, date de la fin du même siècle. Chaque année au printemps, on célébrait les Anthesteria, des fêtes en l’honneur de Dionysos au cours desquelles on testait le vin de l’année, et des concours avaient lieu entre les goûteurs. Les archéologues supposent que cette cruche avec laquelle ce garçon a été enterré lui a servi à la compétition des Anthesteria. La troisième photo montre un vase à fond blanc. Ces vases sont beaucoup plus rares que les vases à figures noires, ou que les vases à figures rouges qui leur ont succédé, car ils sont une particularité des potiers d’Athènes, alors que les autres ont été fabriqués partout dans le monde grec, y compris à Athènes. Celui-ci est également un lécythe, il fait donc voir dans son sujet une allusion à la mort ou à ce qui a marqué la vie du défunt. Cette femme ailée, ici, semble être une Nikè, une Victoire.
 
764d2 Musée de Lavrio, coupe néolithique (5300-4300 avant
 
Après ces céramiques d’époque classique, nous remontons très loin dans le temps, jusqu’au Néolithique, entre 5300 et 4300 avant Jésus-Christ. Cette coupe a pu servir à la préparation d’aliments, à leur cuisson, comme à leur consommation.
 
764d3 Musée de Lavrio, bijou trouvé dans une tombe
 
764d4 Musée de Lavrio, pendentifs trouvés dans des tombes
 
Malheureusement, rien n’indique de quand date la petite croix de ma première photo, ni sa provenance. Pausanias, au deuxième siècle de notre ère, parle au passé de l’exploitation des mines, Lavrio a profondément décliné à l’époque hellénistique et la vie n’y a repris que bien plus tard. Mais comme rien dans cette partie du musée ne date de l’époque paléochrétienne, nul doute que c’est un bijou qui doit remonter quelques siècles avant Jésus-Christ. Les trois petits pendentifs de la seconde photo n’ont sans doute pas eu le même usage. Celui de gauche, en forme de sexe masculin taillé dans une pierre, était une amulette destinée à assurer la virilité ou la fécondité de celui qui le portait. Au milieu, cet ours fait dans une coquille de crustacé (un spondylus gaederopus, dit la notice, ce qui ne m’éclaire guère, ignorant que je suis) était probablement un talisman pour se protéger de l’animal. La petite hache de jaspe vert, pour le pendentif de droite, n’avait sans doute pas d’autre destination que l’ornement.
 
764d5 Musée de Lavrio, relief votif, Héraklès, vers 400
 
Ce relief votif date des environs de 400 avant Jésus-Christ. Il représente Héraklès. On voit que le héros a déjà saisi le lion de Némée par la crinière, et qu’il brandit de sa main droite un gourdin. Mais on sait que le lion ne pouvait être blessé et qu’Héraklès a dû l’étouffer en l’écrasant contre sa poitrine. Sur la droite, on voit un palmier crétois, ainsi que, à moitié cassé, un taureau symbole de la Crète.
 
764d6 Musée de Lavrio, montant d'un temple funéraire (fin
 
Cette pierre sculptée formait l’angle d’un monument funéraire de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. On y voit une jeune esclave portant dans ses mains la pyxide où sa défunte maîtresse gardait ses bijoux. L’usage courant n’était pas de porter les cheveux courts, comme représenté ici, mais l’esclave se les est coupés en signe de deuil.
 
764d7 Musée de Lavrio, mosaïque du 5e siècle de notre è
 
Dans cette partie du musée, on trouve cette rare trace de l’époque paléochrétienne, un fragment de mosaïque de sol provenant du presbytère qui dépendait de la basilique du cinquième siècle de notre ère.
 
764e Musée de Lavrio, recherche de veine argentifère, 350
 
Avec cette pierre de 350-300 avant Jésus-Christ, nous allons faire la transition entre le musée et la mine antique. L’inscription très mutilée dit que Thymokharès a pris possession d’Artémisiakon (nom d’une mine ainsi nommée, comme d’autres, en l’honneur d’Artémis), et des bribes (le mot désignant un filon ou une veine) laissent penser que dans cette mine abandonnée on ne sait pas si une veine rentable peut être trouvée. Ce citoyen l’a prise pour y rechercher une nouvelle veine avec l’intention de la rouvrir à son profit. Le moment est donc venu pour moi de parler de cette exploitation antique. Les mines appartenaient à l’État, qui les louait à bail. Et lorsque l’on évoque les cités-États, Athènes, Thèbes, Corinthe, Sparte, etc., il convient de préciser que ces cités régnaient sur un territoire qui dépassait largement les limites de la ville, et qu’Athènes possédait toute l’Attique. Ainsi, ce Thymokharès a repris un bail abandonné par quelqu’un qui ne tirait plus de profit de cette mine. Je disais précédemment que l’exploitation de l’argent et du plomb était ici extrêmement ancienne, et au moment de la Seconde Guerre Médique, quand Thémistocle a interprété l’oracle qui disait de se protéger avec des remparts de bois comme un conseil de construire une flotte de guerre plutôt que de monter de trop fragiles (et inflammables) murs de bois, il a suggéré de financer cette flotte avec le produit de la mine d’argent de Lavrio. Outre, donc, la frappe des célèbres pièces d’argent à la chouette, le métal a été vendu, des navires ont été construits, et les Grecs ont vaincu Xerxès à Salamine en 480. Dans les années qui ont suivi, à l’époque de Périclès, les mines de Lavrio ont connu leur apogée, mais ce sont les Spartiates qui, en 413, lors de la Guerre du Péloponnèse, vont faire une incursion qui entraîne leur fermeture. Néanmoins, on va les rouvrir quelques décennies plus tard, en 355. Il n’est donc pas étonnant de trouver, dans les années qui ont suivi cette décision réclamée par Xénophon, cette pierre annonçant que l’État signe un nouveau bail. On ne sait pas si Thymokharès a eu du succès dans son entreprise, mais les mines de Lavrio ont continué à être exploitées doucement jusqu’au début de l’ère chrétienne, sans jamais retrouver leur niveau d’activité passé.
 
Lorsque j’ai parlé de l’île de Délos, le 17 août dernier, j’ai cité un passage où Plutarque parle de Nicias, richissime général et homme politique athénien contemporain de Périclès, qui a offert un gigantesque palmier d’airain à l’île sainte. Je reviens à un autre passage de ce même texte parce qu’il se rapporte à notre sujet : "On lit, dans un des dialogues de Pasiphon, que Nicias faisait tous les jours des sacrifices, qu'il avait dans sa maison un devin qu'il paraissait n'interroger que sur les affaires publiques, mais qu'il consultait le plus souvent sur ses propres affaires, et principalement sur les vastes et riches mines d'argent qu'il possédait dans le bourg de Lavrio, et dont il tirait un gros revenu, mais qu'il ne pouvait faire exploiter sans un grand danger pour les travailleurs. Il y entretenait pour cette exploitation un grand nombre d'esclaves, et sa plus grande richesse consistait dans l'argent qu'il en retirait. Aussi était-il sans cesse entouré d'une foule de gens qui lui demandaient à emprunter, et à qui il prêtait volontiers. Il donnait également, et à ceux qui pouvaient lui nuire, et à ceux que leur vertu rendait dignes de ses largesses".
 
764f1 L'Europe et les mines de Lavrio, au sud d'Athènes
 
Les mines en question ne sont pas ouvertes librement à la visite, même pour les citoyens européens qui ont payé quatre-vingts pour cent du million trois cent mille Euros qu’a coûté leur réaménagement. Mais je disais tout à l’heure que la dame qui tient le musée archéologique était une personne de valeur. Quand nous lui avons expliqué, vendredi, ce que nous faisions et le but de notre voyage, elle nous a donné son numéro de téléphone et nous a dit de l’appeler samedi, et là elle nous a annoncé que nous pouvions nous présenter à la mine dimanche matin à 10 heures… Un immense merci, Madame. Avec joie nous nous sommes rendus à une dizaine de kilomètres de Lavrio, à l’entrée où un fonctionnaire municipal nous a ouvert la grille.
 
764f2 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
On exploitait la mine à ciel ouvert, ou encore on creusait des puits verticaux ou inclinés, parfois jusqu’à plus de cent mètres de profondeur. Souvent, les galeries étaient étayées par boisage, mais parfois on sacrifiait une partie du minerai pour laisser des piliers argentifères comme soutien naturel. L’appât du gain provoquait la tentation d’attaquer un peu ces piliers naturels, ce qui risquait de provoquer un éboulement de la galerie avec des hommes emmurés vivants, aussi était-ce un délit puni de mort. Pour d’évidentes raisons de sécurité, on ne visite pas les galeries.
 
764f3 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
764f4 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
764f5 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
Mais ce que l’on peut voir en de nombreux exemplaires, ce sont de grandes citernes disséminées sur un très vaste espace. Leurs parois sont revêtues de plâtre hydrofuge pour les rendre étanches.
 
764f6 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
764f7 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
C’est en lavant le minerai dans des bassins comme ceux que l’on voit ci-dessus et avec l’eau provenant des grandes citernes que nous avons vues que l’on sépare le métal de la terre qui le contient. Les techniques permettant d’isoler dans le même minerai le plomb de l’argent font que l’on a dû abandonner tôt les filons où la proportion d’argent était trop faible.
 
764f8 Mine d'argent antique de Lavrio, au sud d'Athènes
 
Après avoir repris notre véhicule, nous avons vu un peu plus loin dans un sous-bois une petite église et un panneau qui semblait s’adresser au touriste de passage. Nous nous arrêtons et constatons que l’église est fermée, mais le panneau indique que là se trouvait un bassin de lavage de minerai. En effet, en cherchant un peu parce que le lieu n’a pas été entretenu, nous trouvons d’autres espaces destinés au lavage du minerai. Les mines de Lavrio ont donc occupé un espace considérable sur plusieurs sites différents et éloignés les uns des autres, et l’on peut comprendre qu’à l’époque de leur rendement maximum elles aient pu faire la richesse d’Athènes. Au total, ont été extraits dans l’Antiquité 13 millions de tonnes de minerai argentifère à 400 grammes d’argent par tonne et 20 pour cent de plomb, dont le traitement hydromécanique et métallurgique a en réalité procuré un million quatre cent mille tonnes de plomb et trois mille cinq cents tonnes d’argent. Les crassiers de la mine, non exploitables de façon rentable à cette époque, contenaient sept pour cent de plomb et seulement 140 grammes d’argent par tonne. L’École Archéologique Belge qui a procédé aux fouilles a mis au jour une ville industrielle, murailles et tours, maisons d’habitation, cimetière, infrastructures portuaires, industrie minière, le tout d’une superficie totale de 15 hectares.
 
764g1 esclaves travaillant dans les mines, 6e s. avant JC (
 
764g2 lampe de mineur antique
 
Aux alentours des débuts de l’ère chrétienne, les mines de Lavrio ferment. Définitivement en apparence. Mais en 1863, une compagnie germano-italienne décide de les rouvrir et, au moyen de procédés plus modernes, retraite les crassiers pour en extraire ce que les méthodes de l’Antiquité n’ont pu séparer. Naît un conflit avec le jeune État grec, qui conteste l’appropriation arbitraire par cette compagnie des déchets miniers antiques, et qui, en 1871, déclare la mine propriété nationale puis, en 1875, en confie l’exploitation à une compagnie française qui fait de Lavrio l’un des centres miniers métallurgiques les plus importants d’Europe. En 1930, la Grèce a vendu la mine à la société française qui l’exploitait, et qui en a poursuivi l’exploitation, désormais pour son propre compte, jusqu’en 1982. Une compagnie grecque reprend alors les mines mais les ferme complètement en 1989. Sur le site du bourg d’Agios Konstantinos, la compagnie française a été active de 1880 à 1973 et la Municipalité a repris le bâtiment qui abrite la machinerie d’ascenseur pour en faire un petit mais très intéressant musée des minéraux et de la mine.
 
On trouve d’abord dans ce musée un petit espace réservé à la mine ancienne, avec par exemple cette reproduction du décor d’un vase du sixième siècle avant Jésus-Christ appartenant au musée de Berlin, où l’on voit des esclaves au travail dans la mine. Ou encore cette petite lampe de mineur bien évidemment impossible à tenir à la main pour un éclairage individuel comme le fait la lampe sur le casque d’un mineur d’aujourd’hui, mais qui éclairait le site de travail. On peut imaginer que, même pour une clarté assez faible, on devait utiliser côte à côte plusieurs de ces lampes.
 
764g3 reprise de la mine d'argent de Lavrio au 19e siècle
 
Et l’on passe au dix-neuvième siècle. Outre des photos de dirigeants et d’ingénieurs, j’ai trouvé intéressante cette image du passé, dont la légende (en grec) dit que c’est le départ des ouvriers du grand puits de mine Serpieri I (c’est celui où nous sommes), mais sans préciser l’époque. L’habillement des mineurs semble plus moderne que ce que montrent (en France) des gravures du dix-neuvième siècle, mais en tous cas largement antérieur à la Seconde Guerre Mondiale.
 
764g4 équipement des mineurs aux 19e et 20e siècles, à L
 
Un petit espace du musée est consacré au matériel utilisé dans les derniers temps sur le site où nous sommes, soit jusqu’en 1973. Par eux-mêmes, ces objets n’ont rien d’exceptionnel, on les connaît, mais il n’est jamais indifférent de voir des outils qui ont été entre les mains d’hommes qui ont lourdement peiné en les utilisant, car le métier de mineur me semble être l’un des plus pénibles qui soient. Ayant eu la chance de ne jamais avoir eu, dans ma vie, à exercer un dur métier manuel, je ne me fonde que sur les apparences, mais elles rassemblent tant de points négatifs que je n’ai que peu de risques de me tromper.
 
764g5 Machine de la mine d'argent de Lavrio au 20e siècle
 
764g6 Machine de la mine d'argent de Lavrio au 20e siècle
 
Le musée a eu l’excellente idée de conserver à sa place la machinerie dont le rôle était de mouvoir les câbles qui, à l’extérieur du bâtiment, faisaient monter et descendre le monte-charge. Sur la plate-forme de ce monte-charge, les ouvriers descendaient pour prendre le travail ou remontaient une fois leur tâche achevée, et alternativement on y poussait les wagonnets chargés de minerai pour les monter à la surface.
 
764g7 Machine de la mine d'argent de Lavrio au 20e siècle
 
De la mine, une voie ferrée menait directement au port où les cargos embarquaient le minerai pour le transporter vers de nombreux pays d’Europe. Cette ligne, la toute première de Grèce, a été construite en 1871 par la compagnie germano-italienne qui venait de rouvrir la mine. Elle ne faisait que dix kilomètres de long. Puis elle a été étendue peu à peu par la compagnie française aux autres sites miniers de Lavrio, jusqu’à atteindre un réseau de quarante kilomètres. Aujourd’hui devenue inutile, elle a été en grande partie arrachée pour ne pas couper les routes modernes, mais il reste un tunnel, un viaduc…
764h Minéraux extraits de la mine de Lavrio, sud d'Athène
 
Et pour finir, voici quelques échantillons de minéraux. C’est la partie la plus riche de ce petit musée. On en voit de toutes sortes et de toutes couleurs, et la totalité d’entre eux proviennent du site minier où nous nous trouvons. J’imagine que le professeur de chimie qui vient ici avec ses élèves doit jubiler, parce que ces roches ne se contentent pas d’être belles et surprenantes. Elles sont aussi assorties d’une petite étiquette très artisanale mais qui donne leur nom en grec et en anglais, ainsi que leur composition et leur formule chimique. Ainsi, j’ai découvert avec étonnement que les pierres de la rangée du haut, pourtant si différentes d’aspect, sont toutes les trois des aragonites CaCO3. Sur la deuxième rangée, entre une azurite Cu3(CO3)2(OH)2 à gauche et une baryte CuSO4 à droite, se trouve la seule pierre que j’avais reconnue, c’est l’améthyste SiO2 (mais sans en connaître la formule). Et en bas, de gauche à droite, ce sont une ankérite Ca(Fe+2,Mg,Mn)(CO3)2 à la formule bien compliquée, une hématite Fe2O3 et une smithsonite ZnCO3.
 
 764i
 
Je vais arrêter là notre visite de Lavrio, de sa ville, de ses mines et de son histoire, mais je voudrais ajouter quelques mots au sujet de ces deux messieurs, Kostas Tzanis à gauche et Spyros Athanasiadis à droite. Le premier a exercé les fonctions de mineur ici avant d’aller travailler aux antipodes. Il va de temps à autre errer avec nostalgie dans les galeries, et en rapporte des minéraux qui figurent dans l’exposition. Tous deux ont la passion de cette mine et de son musée, qu’ils tiennent bénévolement. Ils n’interviennent pas trop d’eux-mêmes pour ne pas risquer d’ennuyer le visiteur (et pourtant je garantis, pour les avoir entendus, qu’il n’y a aucun risque), mais si on les questionne, ou s’ils sentent que l’on s’interroge, c’est avec enthousiasme qu’ils donnent toutes les explications nécessaires, avec clarté, de façon vivante et intéressante. Je salue donc leur dévouement et leur gentillesse en leur disant un grand MERCI, MESSIEURS.
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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 09:42
763a1 Brauron, en grec Vravrona, parc naturel
 
 
Nous sommes ici en Attique, à une trentaine de kilomètres au sud d’Athènes, non loin de l’aéroport international. La rivière Érasinos, désormais domestiquée, coulait à travers ce site dans l’Antiquité avant de se jeter dans la mer à moins de deux kilomètres, et les paysans l’utilisaient pour irriguer leurs cultures car dans cette dernière partie de son cours elle a de l’eau toute l’année, chose rare en été dans cette chaude Attique. La vigne prédomine, mais on trouve également de nombreuses exploitations de pistachiers, d’oliviers, de figuiers. L’endroit était très marécageux, et même si aujourd’hui il est drainé il reste très intéressant pour la flore et surtout la faune qui s’y développent. Dans les eaux de l’Érasinos on trouve le vairon, un petit poisson d’eau douce en voie de disparition, le mulet, l’anguille, ainsi que la gambusie qui a été introduite pour lutter contre les moustiques qui aiment fréquenter les zones marécageuses. En effet, ce petit poisson originaire d’Amérique du Nord se nourrit de larves de moustiques, c’est pourquoi il a été importé par les pays infestés de ces insectes, surtout pour lutter contre la transmission de la malaria. Hors de l’eau, ce sont la tortue d’eau douce, la grenouille des Balkans, le crapaud vert, ou la couleuvre à collier (serpent d’eau) qui s’y multiplie en grand nombre mais sans danger pour le touriste parce qu’elle n’est pas venimeuse. De plus, parmi les 170 espèces d’oiseaux recensées, des oiseaux migrateurs font ici une pause sur leur route, le bihoreau gris et le héron crabier.
 
Le site est fort bien aménagé pour les amateurs de nature. De place en place, on rencontre des tables sur lesquelles, comme sur la photo ci-dessus, est représenté un animal, en dessin et en relief, accompagné d’un texte, hélas en langue grecque seulement, mais avec une transcription en braille pour les non voyants. En outre, on peut presser un bouton, et cela déclenche l’enregistrement du son émis par l’animal concerné, ici les coassements de la grenouille. Les haut-parleurs sont si bien dissimulés, et le son est si fidèle, que l’on croirait réellement que la grenouille est cachée là dans les herbes près du ruisseau et lorsque, sans que je la voie, Natacha a pressé le bouton correspondant à un oiseau, j’ai un moment cherché du regard la branche où pouvait bien être perché le volatile. En revanche, pas de bouton pour la couleuvre, ni pour les poissons. Pourquoi ? Ce marécage de Vravrona et ses alentours sont classés Natura 2000, réseau européen de régions protégées. C’est un "site d’importance communautaire" selon la directive 92/43 de l’Union Européenne pour la protection des biotopes. Hélas, il arrive que des inconscients viennent rejeter ici, parce que l’espace est vaste et non peuplé, donc discret, des gravats, des encombrants, des ordures. Pêche et chasse y sont interdites, mais le braconnage, la pêche clandestine, le piégeage d’oiseaux s’y pratiquent trop souvent. Enfin, quoique la rivière soit permanente, des motos et des 4x4 profitent, en été, de l’assèchement de certains espaces pour aller s’y amuser mais provoquent des dégâts considérables. Les autorités rappellent que ne pas dénoncer un délit dont on est témoin équivaut, légalement, à en être complice, mais bien peu de témoins de ces actes dramatiques pour le biotope se risquent à les dénoncer.
 
763a2 Brauron, le temple d'Artémis
 
763a3 Vravrona, le temple d'Artémis
 
Pour obtenir les vents favorables qui permettront à sa flotte de quitter Aulis où elle est rassemblée et de faire voile vers Troie afin d’y porter la guerre pour récupérer Hélène séduite par Pâris, fils de Priam le roi de Troie, Agamemnon a dû sacrifier sa fille Iphigénie. Mais il existe une tradition selon laquelle la déesse Artémis, prise de pitié, aurait substitué au dernier moment une biche sur l'autel à la place d'Iphigénie, et aurait transporté la jeune fille en Tauride, l’actuelle Crimée. La Guerre de Troie dure dix ans au terme desquels Agamemnon rentre dans son royaume, à Mycènes, où sa femme Clytemnestre l’assassine avec l’aide de son amant Égisthe. Plus tard, Oreste, le dernier fils d’Agamemnon et Clytemnestre, devenu adulte, revient venger son père en tuant sa mère et l’amant devenu roi. Dans sa tragédie d’Iphigénie en Tauride, Euripide nous dit qu’Iphigénie, avec son frère Oreste qui doit accomplir cet acte pour se libérer des conséquences morales de son double meurtre, a volé en Tauride une statue sacrée de la déesse qui l’avait sauvée du sacrifice et est allée lui fonder un sanctuaire et y déposer sa statue de culte ici, à Vravrona comme on dit en grec moderne, à Brauron comme on traduit en français. Des travaux de consolidation sont en cours sur ce temple, on ne peut y accéder, mais il est bien visible du chemin qui le contourne sur deux côtés. Par la suite, la légende veut qu’Iphigénie ait été enterrée dans ce sanctuaire, et les Grecs de l’époque classique venaient l’y honorer. Des fouilles récentes ont mis au jour plusieurs sépultures qui, outre celle d’Iphigénie, très hypothétique, pourraient être celles de prêtresses d’Artémis. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, le toit du tombeau d’Iphigénie s’est effondré et, à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, le site marécageux du sanctuaire, traversé par l’Erasinos, a été inondé et abandonné.
 
763b1 Musée de Vravrona (Brauron), coupes
 
Les fouilles du site ont commencé en 1946, très difficiles parce que l’eau était partout et qu’il fallait la pomper en permanence. Même ainsi assaini, le sol restait spongieux. En 1961, on a construit une grande citerne pour collecter l’eau et la diriger vers la mer sans traverser le site. Lors de la construction de la citerne, on a découvert de nombreuses coupes à boire, ce qui a fait penser à certains que là se déroulaient des repas rituels. Non loin, a été édifié un musée, surprenant dans ce site peu fréquenté par le tourisme de masse, par son ampleur et sa richesse exceptionnelle, où sont exposés les innombrables objets trouvés lors des fouilles. Il faut dire que, noyé dès l’époque classique, le sanctuaire a ainsi été protégé des pillages. C’est dans le musée que j’ai pris la photo de ces coupes.
 
763b2 Musée de Vravrona, pierres gravées, offrandes à Ar
 
Puisque nous ne pouvons nous approcher du temple et que ces coupes nous ont amenés au musée, poursuivons-en la visite. Ces intailles, c’est-à-dire ces pierres semi-précieuses gravées en creux, pour la plupart chatons de bagues, permettent d’imprimer leur sceau. Le musée présente, avec chaque pierre, non pas son empreinte encrée, qui serait à l'envers, mais une représentation graphique, ce qui permet de mieux voir et apprécier le dessin. Un lion, une tête africaine, une truie ou sans doute plutôt une laie allaitant ses petits. Les sujets sont variés, mais ceux qui ont trait à des animaux sont les plus nombreux, ce qui s’explique par le fait qu’Artémis est une déesse de la nature et de la fécondité protégeant les animaux sauvages. Mais ce serait une très grave erreur de voir dans ce faciès africain une assimilation raciste aux animaux, car dans cette civilisation grecque on est bien loin de la question qui s’est posée après la conquête de l’Amérique, dans le courant du seizième siècle, de savoir si les Indiens avaient une âme, c’est-à-dire s’ils étaient des hommes ou des animaux, bien loin aussi de l’interprétation de la Bible qui fait retomber sur les Africains, considérés comme les descendants de Canaan, fils de Cham, la malédiction de Noé, justifiant par là la traite et l’esclavage. Les Grecs réduisent en esclavage les vaincus des guerres, qu’ils soient blancs ou noirs, qu’ils soient grecs ou barbares, mais respectent à l’égal tous les hommes libres. Il convient donc de voir dans ce sujet le choix de l’exotisme, de l’originalité, sans rapport au culte d’Artémis. Ou bien peut-être comme la représentation d’un personnage qui vient d’un pays où la vie animale sauvage est plus variée, plus répandue, qu’en Attique.
 
763c1 Musée de Vravrona (Brauron), Artémis
 
763c2 Musée de Vravrona (Brauron), Artémis
 
Il n’est pas étonnant que ce sanctuaire ait fourni de nombreuses effigies d’Artémis. En voici deux. La première, une statuette de bronze forgé datant du septième siècle avant Jésus-Christ, recouvrait peut-être une forme en bois. La statue de marbre, de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, précède de peu l’enfouissement du sanctuaire sous les eaux. On y voit une Artémis à la coiffure très élaborée, dans des vêtements qui ne conviennent pas du tout à son tempérament de chasseresse, et néanmoins la courroie de son carquois lui passe en travers de la poitrine.
 
763c3 Musée de Vravrona (Brauron), Artémis et sa biche
 
Il me faut dire quelques mots du culte d’Artémis. Déesse chasseresse, déesse de la nature, elle est presque toujours accompagnée d’une biche, son animal favori (comme sur le relief votif ci-dessus, marbre de 420-410 avant Jésus-Christ), mais son culte est souvent lié à l’ours. Les deux animaux n’ont pas le même rôle dans son culte, la biche l’accompagne, l’ours la représente. Comme autrefois j’avais cherché à le démontrer dans un mémoire, je suis convaincu qu’un culte était voué chez les populations préhelléniques du lieu à un dieu zoomorphe et qu’il a été plus satisfaisant de lui donner Artémis comme successeur naturel plutôt que de le renverser et de le remplacer.
 
763c4 Musée de Brauron (Vravrona), Zeus, Léto, Apollon et
 
Par ailleurs, du fait de la colère jalouse d’Héra trompée par Zeus, sa mère Léto a longuement erré avant d’être accueillie sur l’île de Délos pour mettre au monde ses jumeaux divins, et elle est restée plusieurs jours dans les douleurs de l’accouchement parce que la déesse de la délivrance était retenue par Héra (de la même époque, 420-410 avant Jésus-Christ, ce relief votif montre Zeus assis auprès de Léto, qui est suivie de leurs deux enfants Apollon et Artémis). Aussi Artémis, née dans ces conditions difficiles, est-elle invoquée pour les enfantements, quoiqu’elle soit une vierge farouche, pourchassant impitoyablement tout homme ou tout dieu qui en voudrait à son corps.
 
763c5 Musée de Brauron (Vravrona), cinq hommes honorant Ar
 
Cela ne l’empêche pas d’agréer les hommages (chastes) des hommes, comme en témoigne cette stèle de 420 avant Jésus-Christ où cinq hommes avancent vers elle, pleins de respect. Peut-être s’agit-il des "Trésoriers des autres dieux", chargés de recenser les propriétés sacrées de la déesse, avant leur transfert sur l’Acropole. Accolé au temple d’Artémis à Brauron, un portique construit en 416 avant Jésus-Christ porte l’inscription "Parthénon des Ours", l’adjectif parthenos signifiant vierge, et un parthénon étant par conséquent un bâtiment destiné à héberger des jeunes filles, ou des prêtresses vierges. Et en effet, tous les quatre ans avaient lieu les Brauronia, cérémonie où des fillettes attiques de cinq à dix ans, vêtues de tuniques safran, célébraient Artémis et pratiquaient des rites, habillées en ourses, avec des danses sacrées. Dans sa comédie de Lysistrata, Aristophane fait dire au chœur des femmes "Dès l’âge de sept ans, j’étais arrhéphore [les arrhéphores sont les petites filles qui préparent les robes pour les Panathénées]. À dix ans, je moulais l’orge pour la déesse [le couteau qui doit sacrifier l’animal sur l’autel est placé dans un panier rempli d’orge] puis, vêtue de la crocote [tunique couleur safran des fillettes rendant un culte à Artémis], je fus ourse dans les Brauronia. Devenue une belle jeune fille, je fus canéphore [les plus belles filles étaient choisies pour être canéphores, c’est-à-dire porteuses de paniers remplis d’offrandes pour les Panathénées] et portai un collier de figues".
 
Et pour en finir avec ce culte et ses particularités, j’ajouterai la légende de Callisto parce que tout s’y trouve, Artémis, chasteté, enfantement, ours… Callisto, dont le nom, en grec, signifie "la plus belle", était une nymphe de la suite d’Artémis, vouée bien sûr à rester vierge. Mais Zeus, toujours sensible à la beauté, la vit et fut séduit. J’ai le texte des Métamorphoses d’Ovide sous les yeux, j’en traduis quelques passages (même si le latin Ovide parle de Jupiter au lieu de Zeus, de Diane au lieu d’Artémis et de Junon au lieu d’Héra) : [Callisto entra dans un bois], "elle y ôta son carquois de son épaule et détendit son arc souple, et elle était couchée sur le sol […]. Lorsque Jupiter la vit fatiguée et sans méfiance, il dit "Sûr, ma femme ignorera tout de cette infidélité […]". Aussitôt, il prend l’aspect et la tenue de Diane et dit "Ô vierge, membre de ma suite, sur quels sommets as-tu chassé ?" La vierge se lève du gazon : "Salut, divinité, dit-elle, toi qui es selon moi –il peut bien m’entendre– plus grande que Jupiter". Lui, rit en l’entendant, il s’amuse d’être préféré à lui-même et il ajoute des baisers avec trop peu de modération et comme une vierge ne doit pas en donner. […] Contre qui une jeune fille peut-elle gagner ? Qui peut gagner contre Jupiter ? Vainqueur, Jupiter remonte là-haut dans les cieux. [Callisto rejoint Diane, rougit de ce qui s’est passé mais ne dit rien. Diane s’arrête près d’un petit cours d’eau au fond des bois]. Elle dit : "Tous les témoins sont au loin, plongeons nos corps nus dans ce courant généreux". [Comme Callisto ne se déshabille pas, les autres lui enlèvent ses vêtements]. La faute apparaît avec son corps. À la jeune fille ébahie qui veut cacher son ventre de ses mains, elle dit "Va-t’en au loin, et ne souille pas ces sources sacrées". [Callisto quitte Artémis et met au monde un fils, Arcas. Mais Junon (Héra) sait fort bien qui est le père, et s’en prend à Callisto]. "Lui saisissant les cheveux de face, elle la jeta tête première sur le sol. Elle, elle tendait les bras en signe de supplication, mais ses bras commencèrent à se hérisser de poils noirs, ses mains à se recourber, à grandir en forme de griffes et à lui servir de pieds, et sa bouche que naguère Jupiter avait louée à devenir difforme en une énorme gueule. [L’ancienne chasseresse, transformée en ourse, en est réduite à fuir les chasseurs et leurs chiens et, gardant malgré tout ses réflexes humains, elle se cache, effrayée, quand elle voit des ours dans la montagne. Un jour, alors qu’il a quinze ans, Arcas va chasser et tombe nez à nez avec sa mère, qu’évidemment il ne reconnaît pas (il ne sait même pas qu’elle a été transformée en ourse), mais elle le reconnaît tout de suite et le regarde fixement]. Ne sachant rien, il eut peur et il était sur le point de lui envoyer dans le cœur un trait mortel, à elle qui voulait s’approcher davantage, mais le Tout-Puissant l’écarta [et fit d’eux deux des constellations voisines, la Grande et la Petite Ourses]. Junon enragea, une fois que sa rivale rayonna parmi les astres et elle descendit dans les flots auprès de la blanche Thétys et du vieil Océan […]. "Vous demandez pourquoi moi, la reine des dieux sur son trône céleste, je suis venue ici ? Une autre occupe le ciel à ma place. […] J’ai interdit qu’elle fût humaine, elle est devenue déesse"".
 
763d1 Musée de Brauron (Vravrona), cheval, 6e siècle avan
 
Après cette longue légende, poursuivons notre visite. Cette tête de cheval en terre date du sixième siècle avant Jésus-Christ.
 
763d2 Musée de Brauron, moule en pierre pour couteaux en b
 
Cet objet est creusé sur trois faces pour être un moule multiple où l’on coulait des couteaux de bronze. En effet, ici nous sommes revenus au début de l’âge du bronze, bien loin avant l’âge du fer, bien loin de ce sanctuaire classique d’Artémis. Car la colline de Brauron a été habitée dès le néolithique.
 
763d3 Musée de Brauron (Vravrona), paire de strigiles
 
Revenons à l’époque classique. Cette paire de strigiles en bronze est de 425-400 avant Jésus-Christ. Les strigiles servaient à racler la peau, soit après l’effort pour l’essorer de la transpiration, soit après une onction d’huile pour en ôter l’excès qui n’a pas pénétré.
 
763d4 Musée de Brauron (Vravrona), flûtes
 
Rares sont les flûtes qui ont traversé les siècles pour venir jusqu’à nous. Celle du haut était une double flûte selon le modèle dessiné, comme le prouve le nombre de trous limité à cinq, insuffisant pour en sortir toutes les notes. Celle-là, de même que les deux fragments du bas de la photo, sont de la fin du sixième siècle ou du début du cinquième et sont réalisées en os. Il est extrêmement difficile d’étudier les musiques anciennes, non seulement parce que très peu d’instruments nous sont parvenus, car si les peintures de vases en représentant sont nombreuses, elles en simplifient la représentation pour des raisons de conventions graphiques, mais en outre parce que les systèmes de notation de la musique nous sont largement obscurs et que les documents qui comportent des partitions sont peu nombreux et en mauvais état. Néanmoins, une chercheuse française, Annie Bélis, directrice de recherche au CNRS, a passé sa vie à travailler dans ce domaine et elle est parvenue à déchiffrer quelques partitions. Par ailleurs, elle a fait confectionner par un luthier des instruments strictement conformes à ce qu’ils ont dû être au quatrième siècle avant notre ère, et elle a créé en 1990 un groupe de musiciens, l’ensemble Kérylos, qui depuis cette date donne des concerts de musique grecque classique telle qu’Aristote, Démosthène ou Alexandre le Grand pouvaient l’entendre.
 
763e Musée de Brauron (Vravrona), boucle d'oreille plaqué
 
Cette boucle d’oreille plaquée or ne bénéficie que d’une datation approximative, puisqu’elle est donnée pour avoir été fabriquée entre le huitième et le cinquième siècle avant Jésus-Christ. Trouvée sur le sanctuaire du côté de la mer, elle a pu y être perdue n’importe quand, tandis que lorsque les objets proviennent d’une tombe, la datation de la tombe, beaucoup plus aisée, permet d’en dater tous les objets. Cela n’empêche pas cette boucle d’oreille, avec ses trois pendants et son sphinx, d’être joliment travaillée.
 
763f1 Musée de Brauron (Vravrona), kora
 
763f2 Musée de Brauron (Vravrona), buste en bois
 
Encore deux statuettes. La première est une korè qui date du sixième siècle, mais la notice ne dit pas de quoi elle est faite, se contentant de dire qu’elle imite les modèles de marbre… ce qui suppose que ce n’est pas du marbre. Ni date, ni matériau pour la seconde statuette, un buste de femme dont la notice se contente de décrire soigneusement les vêtements. Elle semble en bois, impression que confirment d’autres objets près d’elle, très clairement taillés dans du bois. Mais je la trouve remarquablement expressive, malgré son visage fruste (au sens premier du terme, je veux dire que les détails du visage ont été patinés par l’usure du temps).
 
763f3 Musée de Brauron (Vravrona), lion (détail de la tê
 
Et cette tête de lion que j’ai prise en gros plan est un détail d’un grand lion sur une plaque de marbre de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, probablement la décoration du socle sur lequel avait été érigé un monument funéraire.
 
763g1 Musée de Brauron (Vravrona), statue de garçon
 
763g2 Musée de Brauron (Vravrona), têtes de garçons
 
L’une des collections les plus remarquables de ce musée est composée de statues d’enfants ou d’adolescents, non pas dans des positions hiératiques ou officielles, mais pleines de vie. D’ailleurs, y sont associées des vitrines où sont présentés des jouets et des jeux de société datant de l’époque grecque classique. Le petit garçon de ma première photo, avec son bandeau dans les cheveux, une balle dans la main droite et un oiseau dans la main gauche, est de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, comme le sont aussi les deux têtes d’enfants de la seconde image..
 
763g3 Musée de Brauron (Vravrona), statue de petite fille
 
763g4 Musée de Brauron (Vravrona), petite fille (détail d
 
Mais dans ce sanctuaire consacré à la déesse vierge, avec son cortège de vierges et ses cérémonies où interviennent des fillettes, il est normal de trouver des représentations de petites filles. Et en effet, il y en a un grand nombre. Sur une estrade au centre d’une grande pièce, ces statues de petites filles ont été regroupées en un impressionnant régiment. Beaucoup d’entre elles sont des sculptures tout à fait remarquables. Sur la photo du haut, des alentours de 320 avant Jésus-Christ (c’est-à-dire approximativement contemporaine de la mort d’Alexandre, qui marque le début de l’époque hellénistique), cette enfant porte une longue chemise, appelée chiton, serrée haut sous la poitrine, et de sa main gauche elle tient le pan de son manteau, ou himation, pour former sur son ventre une poche où elle a mis un lapin. Son plaisir à avoir sur elle ce petit animal se lit dans son sourire. L’ensemble est d’un naturel saisissant. Quant à celle de ma seconde photo, elle semble légèrement plus âgée, pré-adolescente. Je préfère publier ici le gros plan que j’ai fait de son visage pour montrer combien elle est jolie, combien ses traits sont fins, combien la sculpture est artistique, mais ce n’est qu’un détail d’une statue en pied, comme la précédente (un peu plus récente toutefois, 300-275 avant Jésus-Christ), et celle-ci, faisant également un nid avec le pan de son vêtement, y tient un oiseau. C’est lui qu’elle regarde avec ce demi-sourire et cette attention.
 
763h1 Musée de Brauron, sacrifice d'un bœuf à Artémis
 
J’avais envie de finir mon article sur ces enfants, tant ils me plaisent. Mais parce que nous sommes dans le musée du sanctuaire d’Artémis, il est plus convenable de terminer sur sa célébration. Voici donc trois images montrant des sacrifices qui lui sont offerts. Le premier, ci-dessus, montre la déesse à droite, beaucoup plus grande que les humains qui viennent à elle. Près de sa cuisse droite apparaît la tête d’une biche, son animal favori. Elle tient dans une main la phiale, c’est-à-dire la coupe qui sert aux libations, et dans l’autre main son arc de chasseresse. La dédicace gravée dit "Aristonikè, la femme d’Antiphatès du dème de Thorai, a adressé des prières et a dédié [cette plaque] à Artémis". C’est donc toute la famille d’Antiphatès, enfants et petits-enfants, qui est là. Le couple est visiblement juste derrière le jeune homme qui amène le bœuf près de l’autel du sacrifice. On voit de très jeunes enfants, debout près des adultes ou dans les bras, et derrière la famille vient une servante qui porte sur sa tête un grand panier contenant les offrandes.
 
763h2 Musée de Vravrona, sacrifice d'un bœuf à Artémis
 
Cette fois-ci, l’inscription dit "Peisis, femme de Lycoleon, a dédié [cette plaque]". Comme précédemment, la famille de Lycoleon amène un bœuf pour le sacrifice, et l’on voit de petits enfants et une servante portant les offrandes sur sa tête dans un panier recouvert d’un tissu. Mais ici la famille est plus réduite, limitée au couple, au jeune homme qui amène le bœuf, peut-être un fils aîné, et quatre enfants sur qui veille, de face, une nurse, une nounou. Et, en face, il y a trois personnages de grande taille, trois dieux. Artémis, d’abord, tenant une torche. Derrière elle, assise, une autre déesse, qui ne peut être que sa mère Léto, et à droite c’est son frère jumeau Apollon portant une branche de palmier, l’arbre qui a abrité leur naissance.
 
763h3 Musée de Brauron, sacrifice d'une chèvre à Artémi
 
Pour cette troisième et dernière plaque, nous n’avons pas de texte gravé. La famille de dévots restera donc anonyme. De la droite, puis du milieu, Artémis est maintenant passée à gauche. Comme les électeurs qui hésitent entre Sarkozy et Hollande. Mais les dieux n’ont pas besoin de voter, ils se gouvernent eux-mêmes. Ici Artémis est assise, et sa biche fidèle la regarde avec affection. Sur les deux premières plaques, Artémis se tenait debout, et sa tête effleurait le plafond du temple, et cette fois-ci encore le plafond est juste au-dessus d’elle de sorte qu’elle ne pourrait se relever. L’empereur romain Hadrien au deuxième siècle de notre ère, se piquait d’architecture et Apollodore de Damas, l’architecte de Trajan, l’empereur précédent, s’étant moqué de lui en disant que si les statues qu’il veut placer dans les niches qu’il a dessinées veulent se redresser elles vont se cogner la tête, Hadrien n’a pas apprécié la plaisanterie et l’a fait mettre à mort. Je m’abstiendrai donc prudemment de tout commentaire sur la taille d’Artémis en relation avec la hauteur sous plafond. Face à elle, plus petit pour figurer la perspective, un jeune homme amène une chèvre dont on distingue difficilement la tête sur ma photo, derrière un enfant. Des adultes, d’autres enfants, et la traditionnelle servante portant l’énorme panier sur sa tête. On le voit, c’était un usage de consacrer ces plaques votives pour rappeler à la déesse les présents qu’on lui avait apportés et le sacrifice qu’on lui avait offert.
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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 07:55
Les banquiers Benaki ont constitué une extraordinaire collection d’antiquités et d’art byzantin que nous avons vue les 31 mars et 2 avril derniers dans le musée installé dans leur ancien hôtel particulier, derrière le sénat, ancien palais royal. Mais ils ont également créé une collection d’art et d’histoire de l’Islam, et ce musée Bénaki islamique se trouve dans le quartier du Céramique d’Athènes. C’est là que nous nous sommes rendus aujourd’hui.
 
761a1 l'Islam vers l'an 1000
 
761a2 l'Islam vers 1300
 
761a3 l'Islam vers 1700
 
761a4 l'Islam vers 1900
 
De façon très intelligente, pour que l’on puisse apprécier l’évolution de l’art, les collections sont classées par grandes périodes et, pour relier l’histoire de l’art à l’histoire événementielle, c’est-à-dire à l’évolution de l’aire couverte par la religion et la culture islamiques, chaque section est précédée d’une carte géographique montrant l’extension des terres conquises par les Musulmans. Vers l’an mil, vers 1300, vers 1700, vers 1900. Pour apprécier l’évolution de l’art, il faut voir des objets comparables provenant des mêmes régions, mais d’époques différentes. Alors ou bien je me limite à un type d’objet, la céramique par exemple, dans deux ou trois pays seulement, ou bien je publie cent cinquante photos et cinquante pages de laïus. Et si je ne me résous pas à me limiter à ce dilemme, j’opte pour une troisième solution, tant pis pour la démonstration d’histoire de l’art, et je montre en désordre des objets qui me plaisent particulièrement. Du coup, les cartes géographiques n’ont plus le même sens, et je les regroupe pour montrer les conquêtes et les revers.
 
761a5 pays comptant au moins 30 à 50% de Musulmans
 
Et une dernière carte, qui montre de nos jours, à travers le monde, les pays où la population musulmane représente un pourcentage non négligeable, en rose plus clair entre 30 et 50 pour cent, en rose plus soutenu plus de 50 pour cent. Je découvre ainsi que le Kazakhstan et le Nigeria sont moins islamisés que je le pensais. Reste à savoir, tous pays confondus, quel est le critère retenu pour classer une personne comme musulmane. Sur sa déclaration, sur sa pratique épisodique et, peut-être, plus sociale que convaincue (je connais des "Musulmans" qui n’envisagent pas le pèlerinage de La Mecque, qui boivent de l’alcool, qui ne participent pas aux prières du vendredi, mais qui font le ramadan, incluant le jeûne du jour et les ripailles de la nuit), sur son observance stricte ? Même si le problème se pose en termes un peu différents pour les chrétiens, il y a un monde entre celui qui ne manque pas la messe dominicale ni à Noël, à l’Ascension, le 15 août, à la Toussaint, qui "fait ses Pâques", se confesse régulièrement, et d’autre part celui qui fait baptiser ses enfants parce que ça fait une réunion de famille, qui se marie à l’église pour le chic de la robe de mariée, de l’orgue, de l’apparat que l’on n’a pas à la mairie, et à qui on met une croix sur la dalle du cimetière.
 
761b1 Musée Bénaki islamique, bijoux libyens
 
Ces bijoux proviennent de la montagne libyenne. Chez les plus riches, ils sont en or, mais pour les populations pauvres des montagnes ils sont réalisés en métal doré. Quant au style, il a été influencé de divers côtés, par les voisins égyptiens et phéniciens, par les occupants romains et arabes. Mais les Berbères Touaregs, même après les conquêtes et l’islamisation, sont restés libres et indépendants. Les femmes portent leurs bijoux en toutes occasions, toute la journée, et pas seulement pour les fêtes. Les bijoux font partie de la parure quotidienne, on ne s’en défait jamais, même pour effectuer les travaux les plus durs, les plus salissants, les plus humbles. C’est aussi une manière de défense contre les risques de vol lorsque l’on abandonne ses bijoux dans un coffret sous la tente.
 
761b2 Céramique d'Egypte (10e-12e s.)
 
Avec ces assiettes de céramique, nous passons en Égypte. Les Fatimides, arrivés au dixième siècle et opposés aux califes de Bagdad, entretenaient au contraire d’excellentes relations avec les Musulmans d’Espagne, de Sicile, et avec l’Empire Byzantin. Les échanges avec ces cultures ont introduit en Égypte des éléments décoratifs qu’ils leur ont empruntés, comme dans l’assiette de gauche, qui représente un lièvre au sourire malin, mais accordé au goût islamique qui veut que la surface soit intégralement couverte par la décoration. Pour cette assiette, il est difficile d’être plus précis dans la datation qu’en la situant entre le dixième et le douzième siècles. L’assiette de droite, au contraire, est datée du onzième siècle. Les scènes de cour étaient fréquentes, représentant des personnages dressant des animaux sauvages, jouant d’un instrument ou buvant, comme ici. Les artistes fatimides ont subi l’influence de la culture gréco-romaine.
 
761b3 Manuscrits enluminés (Egypte, 10e-14e s.)
 
Ces deux photos montrent des enluminures de manuscrits égyptiens réalisées entre le dixième et le douzième siècles et provenant de la bibliothèque du Caire. Cette célèbre bibliothèque qui comptait plus d’un million de manuscrits littéraires, historiques, scientifiques, a été détruite avec ce qu’elle contenait au douzième siècle. Seuls quelques fragments ont été sauvés de ce désastre, et en voici deux exemples.
 
761b4 Filtres de cruches (Egypte, 9e-12e s.)
 
Nous sommes toujours en Égypte. Ces objets de terre cuite non vernie datés entre le neuvième et le douzième siècles sont des filtres de cruches. Étant légèrement poreux, cruche et filtre permettent une évaporation qui maintient la fraîcheur du contenu.
 
761c1 Cruche céramique (Iran,13e s.)
 
À présent, nous sommes dans l’Iran du treizième siècle, et cet objet est une cruche en forme de chat. L’émail turquoise est traditionnel du lieu et de l’époque.
 
761c2a Céramique murale (Iran, fin 12e-début 14e s.)
 
761c2b Céramique murale (Iran, fin 12e-début 14e s.)
 
761c2c Céramique murale (Iran, fin 12e-début 14e s.)
 
Le fond bleu turquoise nous indique que l’on est en Iran, comme on vient de le voir. Il s’agit d’un panneau mural de céramique, décoré d’un dessin d’une finesse remarquable, et que l’on date entre la fin du douzième siècle et le début du quatorzième. Il est curieux de constater l’influence de l’art chinois. En effet, on trouve le phénix, cet oiseau chinois mythique. D’autre part, comme on le remarque sur la première de ces trois photos, la juxtaposition de ces étoiles à huit branches détermine entre elles des espaces en forme de croix, généralement à fond turquoise uni, mais l’une de ces croix (troisième photo) représente un phénix en plein vol au milieu de feuillages, peint sur une feuille d’or, et ce dessin rappelle des décors de laques, de tapis, de porcelaines de la Chine ancienne.
 
761c3 Astrolabe en cuivre (Syrie 1328-1329)
 
Cet astrolabe de cuivre provient de Syrie et porte la date de l’an 729. Il faut comprendre cette date dans le calendrier islamique qui part de l’Hégire de Mahomet, soit l’an 1328-1329 de notre calendrier. La gravure indique aussi qu’il a été réalisé par Ahmad ibn al-Sarraj pour Muhammad al-Tannuhi. Les Grecs utilisaient déjà des astrolabes simples dans l’Antiquité (invention d’Hipparque de Nicée, 180-135 avant Jésus-Christ) permettant de repérer les étoiles d’une constellation donnée ainsi que la hauteur du soleil dans le ciel, donc l’heure du jour, mais ce sont les astronomes musulmans qui en ont inventé le développement qui le rend universel. Celui qui est présenté dans ce musée est, paraît-il, l’unique exemplaire conservé d’astrolabe universel. Je note avec curiosité, en rédigeant sous Word le brouillon de cet article, que le mot astrolabe est systématiquement souligné de rouge, ce qui signifie que Word, inculte, ignore le mot, donc l’appareil…
 
761c4 Jeu d'échecs (Egypte 14e-17e s.)
 
C’est par l’intermédiaire de la Perse que le jeu d’échecs, dont l’origine est en Inde, a pénétré le monde arabe. Parce que les échecs exigent une grande concentration et une réflexion stratégique d’anticipation du possible jeu de l’adversaire, ils faisaient partie intégrante de l’éducation dans les classes sociales supérieures. Témoignent de la grande popularité de ce jeu de nombreux traités et manuscrits enluminés. Celui-ci, avec ses incrustations d’ivoire et ses pièces en os, provient d’Égypte et est daté dans une fourchette entre le quatorzième et le dix-septième siècles.
 
761c5 Céramique de Rakka, en Syrie (13e s.)
 
Ce fragment de céramique amusant, représentant une tête d’homme, provient de Rakka et date du treizième siècle. Le musée présente un grand nombre de fragments, malheureusement trop petits pour que l’on puisse en apprécier le mouvement ou la composition.
 
761c6 Blason sur chameau (Egypte, fin 15e-début 16e s.)
 
Ce chameau provenant d’Égypte et réalisé à la fin du quinzième siècle ou au début du seizième porte sur son flanc un blason gravé. Il devait servir d’ornement à un objet métallique ou à un meuble. La fente pratiquée dans son dos servait probablement à passer un ruban de métal pour assurer ou consolider sa fixation.
 
761d1 Céramique d'Iznik (Nicée), 1565-1600
 
Ici, nous passons à une époque plus proche de nous. Dans la seconde moitié du seizième siècle, et surtout au dix-septième siècle, les commandes de la Cour ottomane ont diminué, poussant les artisans potiers à se tourner vers des marchés extérieurs, au Caire, mais aussi en Hongrie, en Moldavie, en Crimée, "colonies" de l'Empire, et même, à l’intérieur de l’Empire, vers les riches chrétiens, notamment en Grèce. L’assiette de gauche, ci-dessus, est des années 1565-1585 tandis que celle de droite date des environs de 1600.
 
761d2 ornement (Turquie), et cruche (Afghanistan), fin 16e
 
À partir du quinzième siècle, les artisans perses (la Perse correspond à l’Iran actuel) ont progressivement délaissé la technique du placage d’or ou d’argent et, en particulier du fait de l’offre d’étain de la part de l’Europe occidentale, ils ont pris l’habitude d’étamer la vaisselle, ou de travailler directement l’étain, pour éviter l’oxydation des aliments. Souvent, ils décoraient ces objets en y gravant des arabesques ainsi que des vers de célèbres poètes perses. C’est le cas de cette cruche de la fin du quinzième siècle, sur la droite. Elle provient d’Afghanistan. Cette boule, à gauche, est un simple objet décoratif du seizième siècle en provenance d’Iran. Les médaillons sont gravés d’invocations au prophète Mahomet et aux douze imams chiites. Conformément à la religion officielle de l’Iran à l’époque de la dynastie Safavide (1501-1732), ces invocations aux douze imams chiites apparaissent de façon récurrente.
 
761d3 Musée islamique, les pieds du prophète, Iznik 1706
 
L’Islam nous dit que le prophète Mahomet a effectué un miraculeux voyage nocturne de Jérusalem aux sept ciels, transporté par un animal ailé fantastique et partant d’un rocher sur lequel, en 691, a été édifié le Dôme du Rocher, qui constitue le plus ancien monument islamique. En partant, Mahomet a laissé l’empreinte de ses pieds, et c’est cette empreinte qui est représentée sur cette plaque de céramique de 1706 provenant d’Iznik, le nom moderne de Nicée.
 
761e1a casque de parade de cavalier (Turquie et Iran, 16e-1
 
761e1b Musée Bénaki islamique
 
Il était important, pour l’Empire Ottoman, de montrer sa puissance et sa richesse à travers de somptueux défilés de cavalerie, surtout depuis le seizième siècle au temps de sa splendeur, mais aussi lorsque sa puissance et son influence ont commencé à décroître avec les conquêtes coloniales des Occidentaux qui lui ont ravi des pays arabes, avec l’extension de la Russie sur des territoires musulmans, avec l’indépendance d’autres pays comme la Grèce, tandis que l’Iran parvenait, avec la dynastie Qajar qui succédait aux Safavides, à se réunifier et à préserver son indépendance. Je pense aux immenses défilés du nazisme hitlérien, à ceux de l’Union Soviétique en particulier du temps de Staline, à ceux de Mao, qui n’avaient pas d’autre but. Les riches équipements de la cavalerie ottomane étaient conservés près de l’entrée du palais de Topkapi, dans l’église byzantine de Sainte Irène. Ci-dessus, le premier de ces casques date du seizième siècle. Le second, garni de ce protège nuque en maille métallique, ne bénéficie d’aucune étiquette explicative.
 
761e2 Manche de poignard (Iran, début 19e s.)
 
761e3 Etuis de dague (Arabie, 19e s.)
 
La première de ces deux photos montre le manche en ivoire d’un poignard iranien du début du dix-neuvième siècle, finement sculpté d’un couple princier. Sur la deuxième photo, ces étuis de dague permettent d’apprécier l’art des artisans arabes des dix-neuvième ou vingtième siècles.
 
761e4 Protège chanfrein de cheval (Turquie, 17e s.)
 
      L’église de Sainte Irène, comme je le disais tout à l’heure, conservait les équipements des cavaliers pour les grands défilés. Cela incluait aussi les équipements des chevaux, étriers ciselés, selles, et comme ici des protections de chanfrein en cuivre.
 
761f1 Joaillerie style Boukhara (Iran, 19e s.)
 
Quelques exemples de la joaillerie de Boukhara au dix-neuvième siècle. Sur un fond de feuille d’or, sont fixées des turquoises, auxquelles on attribuait des propriétés magiques.
 
761f2 Miniature du Livre des Rois (Iran, 17e s.)
 
761f3 Alexandre discute avec Aristote (Shiraz, milieu 16e s
 
La première de ces miniatures orne le Livre des Rois (Shah nama, en persan), un poème épique de Firdawsi (mort vers 1025). Le poème raconte l’histoire de l’Iran à travers des événements réels ou mythiques concernant les rois de Perse depuis la création du monde, jusqu’à la conquête arabe et l’ère islamique, au septième siècle. C’est l’œuvre la plus importante de la littérature perse. Cette miniature iranienne du dix-septième siècle montre l’arrivée d’un messager porteur d’une lettre de Rustam à Saam.
 
La seconde miniature, du milieu du seizième siècle et provenant de Shiraz, représente Alexandre le Grand discutant avec le philosophe Aristote qui, comme on le sait, fut son précepteur, et avec six autres sages. Ce sujet est donc particulièrement intéressant. Cette miniature est tirée d’un autre ouvrage œuvre du poète persan Nizami (douzième siècle), le Khamsa (le Quintet), composé de cinq poèmes épiques dont l’un, le Livre d’Alexandre (Iskandar-nama), raconte les exploits mythiques de ce roi de Macédoine, conquérant du monde jusqu’à l’Indus. Pétri de culture grecque, ne s’exprimant qu’en grec (sauf lors de ses grosses colères), Alexandre s’appliquait à démontrer qu’il n’était pas un barbare soumettant la Grèce, mais un Grec unifiant la Grèce et soumettant le monde à la culture grecque. Et les portraits que nous avons de lui en sculpture nous montrent sans conteste un Européen, ce qui est normal puisque son père Philippe II était macédonien et que sa mère Olympias était épirote (nous avons vu qu’elle était de Ioannina, cf. mon blog à la date du 19 décembre 2010). Mais ici il n’est pas douteux qu’Alexandre est face aux sept sages, c’est donc lui qui a ce visage asiatique et qui porte ces vêtements orientaux. Il est significatif que dans ce livre à la gloire de la Perse et de ses héros, Alexandre n’apparaisse pas comme l’étranger venu conquérir le pays, mais comme le natif ayant annexé le reste du monde, y compris la Grèce. Juste en face de lui, c’est Aristote, mais il est intéressant aussi de noter que les sages viennent de divers pays, certains ayant un type européen, d’autres un type asiatique, et l’un d’entre eux ayant la peau noire.
 
761f4 Assiettes de Kütahya (2de moitié 18e s.)
 
Les Arméniens de Kütahya se sont spécialisés dès le seizième siècle dans le travail de la céramique, semblable à celle d’Iznik (Nicée) et lorsque les fabriques d’Iznik ont fermé, au dix-huitième siècle, cela a permis à Kütahya d’atteindre à cette époque son apogée. Dès 1718, pour la restauration de l’église du Saint Sépulcre, les céramistes arméniens se voient commander les carrelages, puis sont venues nombre d’autres commandes pour le revêtement des murs de mosquées et d’églises. Ne se limitant pas aux carreaux, les potiers ont fabriqué beaucoup d’objets domestiques d’usage quotidien, tasses à café, flacons à eau de rose, porte-plume, salières ou encore, comme sur cette photo, assiettes. Les assiettes ci-dessus datent de la seconde moitié du dix-huitième siècle et représentent des habitants de Constantinople dans leurs vêtements traditionnels. Sur les marchés de la ville, ce type de personnages typiques peints dans des assiettes ou dessinés sur papier étaient très recherchés par des acheteurs européens qui les reproduisaient dans des livres ou des revues, les lecteurs occidentaux étant très friands de cet exotisme. Cet exotisme est encore plus marqué sur l’assiette de droite, représentant un vendeur ambulant d’abats.
 
761g1 Bénaki islamique, porte Qajar (Iran, fin 19e-début
 
Cette photo montre un panneau de porte en laque avec application de sujets en plâtre de style Qajar (dynastie qui a régné sur l’Iran de 1779 à 1924), et datée de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième, représentant des scènes de cour.
 
761g2 Panneau carrelage, scène de cour (Iran, 19e s.)
 
Détail d’un grand panneau de carrelage iranien du dix-neuvième siècle montrant des scènes de fête à la cour. Il est dit "à la cour", et non pas "au sérail". En Iran, aujourd’hui, les femmes portent la burqa. Dans ce même pays fidèle à la même religion, les femmes de ces panneaux ne cachent même pas leurs cheveux alors que rien n’indique que dans cette fête il n’y a pas d’hommes. Ce n’est pas seulement pour cela que j’ai choisi de terminer sur cette image, c’est aussi parce que je trouve le dessin plein de grâce.
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Published by Thierry Jamard
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