Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 23:50
725a le métro au Pirée
 
Dans le programme initial de ce voyage, Italie et Grèce puis remontée jusqu’au Cap Nord et retour en France en un an environ, il n’y avait ni Sicile, ni Crète. Et puis, depuis que nous avons vu qu’il nous fallait plus de cinq mois pour la seule ville de Rome et de ses environs immédiats, nous avons cessé de définir des durées et nous sommes allés en Sicile. Trois mois. Au total, quatorze mois rien que pour l’Italie. Et puisque nous sommes en Grèce depuis décembre, alors nous comptons bien visiter la Crète. Selon le programme théorique que j’ai calculé, il nous faut un minimum de 30 jours et comme, pour des raisons que je développerai en leur temps, il faut absolument que nous soyons dans l’île de Tinos le 14 août au soir, mieux vaut partir le plus tôt possible, afin d’avoir un tout petit peu de souplesse. Samedi 9, dimanche 10, toutes les agences d’Athènes sont fermées. Dimanche, nous prenons donc le métro pour le port du Pirée. Peut-être aurons-nous un billet pour demain à 11 heures.
 
725b1 ferry Knossos Palace des Minoan Lines
 
725b2 ferry Knossos Palace des Minoan Lines
 
Hélas non, le lundi il n’y a pas de ferry de jour, mais par chance il reste encore une place pour notre camping-car dans celui qui part à 22 heures et arrive à Héraklion à 6h30. Nous prenons notre billet et, dans la foulée, celui de Tinos et quelques autres Cyclades, car si nous attendons d’être de retour au Pirée en août il est absolument certain que nous n’aurons pas de place. Lundi 11, nous faisons nos courses, nous nous préparons, et nous rendons au Pirée. C’est le Knossos Palace qui nous transportera, mais nous devons laisser charger auparavant tous ces géants de la route, ces innombrables semi-remorques obligés de s’embarquer (comme nous-mêmes) en marche arrière, certains tracteurs abandonnant leur remorque et ressortant, d’autres restant attelés.
 
725c vers la Crète, en s'éloignant du port du Pirée
 
Et voilà, nous avons largué les amarres et, sur le pont, nous regardons le Pirée s’éloigner dans la nuit. Nous restons là un moment avant d’aller faire un tour de reconnaissance du navire.
 
725d dîner à bord du Knossos Palace
 
Cela fait, nous allons voir du côté du restaurant, où nous sommes étonnés de constater que les prix, pour un service sur nappe en tissu dans une ambiance soignée, sont les mêmes que dans une taverne du continent. Du coup, nous décidons de dîner là. Et nous prenons, en guise d’initiation à la grande île, une demi-bouteille de vin crétois.
 
Après un bon repas, nous partons à la recherche de places assises. En effet, nous n’avons pas pris de cabine, pour deux raisons. La première, c’est que cela triple le prix du billet. Et la deuxième, c’est que nous avons l’habitude de nous coucher tard et que nous sommes incapables de dormir tôt, avant au moins 1h du matin. Pour être prêts à débarquer à 6h30, après douche et petit déjeuner, nous ne pouvons pas nous lever après 5h du matin. Ce qui fait cher l’heure de sommeil. Nous aimerions une place près d’une prise de courant pour nos ordinateurs, mais tout est pris. Nous ne trouvons même pas à nous asseoir, parce que chacune des rangées de quatre sièges est occupée par une seule personne allongée. Nous faisons tous les salons, c’est pareil. Dans les couloirs, sur les paliers, sous les escaliers, partout des gens sont allongés, roulés dans des couvertures (pourtant il est loin de faire froid). Sur le dos, bouche ouverte et ronflant, ou tendrement enlacés comme seuls dans leur chambre, ou déshabillés en pyjama, voire en slip de ville, dans le relâchement et l’inconscience du sommeil laissant échapper des sonorités par tous les bouts de leurs corps, et même pour une femme la chemise retroussée plus haut que ne l’autorisent les conventions de la pudeur, tous ces gens offrent un spectacle pour nous inattendu et bien peu élégant. Décidément, l’humanité endormie n’est pas bien belle à voir. Je ne regrette pas de ne pas me montrer ainsi en public. Mais tout cela ne nous donne pas de place. Nous voyant errer avec chacun notre valisette d’ordinateur et un sac contenant de la lecture et quelques objets que nous n’avons pas laissés dans le camping-car, un homme d’équipage nous demande ce que nous cherchons. Quand nous lui disons que nous n’avons pas trouvé de place, il va réveiller un jeune homme étendu sur quatre sièges. Je suis un peu gêné, je n’ai pas demandé cela, mais enfin ce jeune homme, lui, n’était pas gêné de prendre la place des autres. De toute façon, pas de problème, il va réveiller sa femme ou sa copine, sur les quatre sièges juste devant, elle se lève, s’étend par terre sur la moquette au pied des sièges et lui prend sa place sur les sièges.
 
Et ainsi, lisant, sommeillant vaguement, tapotant nos claviers dans la limite de nos batteries, nous passons la nuit. Au matin, malgré une traversée de huit heures et demie, le ferry s’amarre à Héraklion à l’heure exacte, à la minute près. Nous débarquons et tentons de trouver un camping pour nous poser, nous doucher, dormir un peu. Nous partons vers l’est le long de la côte. Impossible de trouver, et aussi tôt il n’y a personne pour nous renseigner. Nous apprendrons plus tard que sous prétexte que les panneaux distraient les automobilistes, la municipalité a enlevé tous les fléchages privés. Et nous traversons plusieurs villages bordés des deux côtés de la route de boutiques vendant des fourrures. Les enseignes et publicités exclusivement rédigées en russe en disent long sur le type de clientèle privilégiée de ces lieux. Finalement, nous retournons vers Héraklion et, à la sortie ouest de la ville, trouvons un parking calme, gardé, bon marché où nous nous installons. 130 kilomètres et du temps pour rien. Après tout, nous avons à bord une douche et tout le nécessaire. Quelques brèves heures de sommeil ce mardi 12 et nous partons vers Fodele. Mais cela, ce sera pour mon prochain article.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 23:30
Nous avons visité ce fabuleux musée Cycladique d’Athènes le 24 mars dernier. Telle est la raison de mon (bis) dans le titre. Mais il propose une exposition temporaire sans rapport avec les Cyclades, intitulée Le Dernier Grand Tour, à laquelle nous avons eu envie d’aller jeter un coup d’œil. Le Grand Tour, c’est ce voyage initiatique qu’à partir du dix-septième siècle, mais surtout aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, les jeunes aristocrates ou riches bourgeois d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, entreprenaient à travers divers pays d’Europe pour compléter leur formation en s’initiant à la peinture et à la sculpture de la Renaissance ainsi qu’à l’architecture et à la sculpture de l’Antiquité. À vrai dire, la Grèce ottomane n’était pas très souvent incluse dans le Tour, c’était l’Italie qui avait tous les honneurs, mais aussi Paris ou Londres. Ces jeunes gens étaient les ancêtres des touristes d’aujourd’hui, ou du moins de ceux qui ne considèrent pas le tourisme comme un aller vers le soleil, un temps que l’on partage entre s’étaler sur la plage et se gaver au restaurant, et un retour vers la grisaille quotidienne. C’est lors de son Grand Tour que Lord Byron a découvert la Grèce et qu’est né son philhellénisme. Au dix-neuvième siècle, le développement des transports rapides et sûrs a facilité ces voyages, dans un premier temps a permis à de nouvelles classes sociales d’y participer, et puis paradoxalement a progressivement tué cette coutume, sans doute parce que cette démocratisation effaçait ou restreignait le privilège de ceux qui en jouissaient. Peut-être aussi, dans la seconde moitié du siècle, la multiplication des livres meilleur marché avec des photographies, souvent moins artistiques mais toujours plus fidèles à la réalité que les gravures, a-t-elle dans l’esprit de certains suppléé le voyage lui-même.
 
Grand Tour contemporain ou simple séjour prolongé en Grèce, bien des artistes étrangers du vingtième siècle ont œuvré en Grèce, et l’exposition temporaire que nous avons visitée aujourd’hui leur est consacrée. Des tableaux et des sculptures occupent plusieurs salles du rez-de-chaussée.
 
724a John Craxton, Black Greek Landscape with Figures (1950
 
Ce Paysage grec noir avec des personnages (Black Greek Landscape with Figures) est une toile de John Craxton (1922-2009) réalisée en 1950 et prêtée par le British Council. En principe, l’exposition voudrait montrer comment la culture grecque héritée de l’Antiquité, assimilée et réinterprétée, a exercé une influence sur l’art contemporain. Je ne parviens pas, à travers ce tableau, qui par ailleurs ne manque pas d’intérêt à mes yeux, à lire l’influence de la culture grecque antique. Mais si des personnes autorisées l’ont choisi dans ce but, il me faut bien avouer mon incompétence, car si "des goûts et des couleurs on ne discute pas", en revanche des faits techniques sont ou ne sont pas. "To be or not to be, that is the question".
 
724b Daniel Spoerri, Objets de magie à la noix (1966-1967)
 
C’est avec cette sculpture du Suisse d’origine roumaine Daniel Spoerri (né en Roumanie en 1930 sous le nom de Daniel Isaak Feinstein) que mon incompétence, et sans doute mon manque de sensibilité artistique, atteignent leur apogée. L’artiste intitule cette œuvre de 1966-1967 Objets de magie à la noix, et il sous-titre 20 objets, techniques mélangées, dimensions variées. L’ensemble vient du musée Morsbroich de Leverkusen (près de Cologne, Allemagne). Voilà pourquoi, ne comprenant rien à ce que je vois, au bout d’une petite demi-heure je cours vers les étages revoir la partie cycladique et permanente du musée, que j’aime tant et que je recommande à tout touriste de passage à Athènes.
 
724c figurine féminine de type postcanonique
 
Puisque j’ai déjà rédigé un long article au sujet de ce musée, je ne devrais pas remettre cela aujourd’hui. Mais je ne résiste pas à la tentation de publier encore six photos. La dernière fois, pour me limiter (un peu), j’avais seulement publié les formes les plus classiques de ces figurines féminines aux bras croisés sur la poitrine. Mais celle-ci, toute courtaude avec un long cou, est également intéressante. Elle est dite de style postcanonique.
 
724d homme en pagne minoen, attitude d'adoration, 2000-1700
 
Cette amusante figurine masculine en petit pagne minoen noué date de 2000-1700 avant Jésus-Christ. Il est en attitude d’adoration, et pour cela on a pensé qu’il s’agissait peut-être d’un fidèle.
 
724e l'Homme à la tasse, phase Syros, type canonique (2800
 
Oui, oui, je sais, cet homme à la tasse, ce buveur, je l’ai déjà publié l’autre fois. Mais il me plaît tellement qu’aujourd’hui je suis retourné le photographier sous toutes les coutures, de côté, de l’autre côté, de profil, de trois-quarts, de dos… La notice le date de 2800-2300 avant Jésus-Christ (ce n’était pas hier. La chope de bière bavaroise n’est pas une nouveauté mais lui, je ne sais pas ce qu’il boit). Cette époque est ce que l’on appelle la phase de Syros (une Cyclade du nord où notre ferry a fait une escale le 15 mars en allant vers Mykonos, puis le 16 en revenant), et le type est canonique.
 
724f1 petit bouclier crétois en bronze (830-730 avant J.-C
 
Ce petit bouclier de style orientalisant de 830-730 avant Jésus-Christ (époque archaïque) est en bronze malgré sa teinte très blanche sur ma photo et provient d’une tombe d’Eleutherna en Crète. Depuis la fin du neuvième siècle, beaucoup de commerçants orientaux, principalement phéniciens, sillonnent la mer Égée, et l’on retrouve des produits de leur artisanat sur les côtes et dans les îles (par exemple Samos, ou ici en Crète), mais parfois assez profondément dans les terres (Delphes, Dodone). Très probablement, les navires de ces commerçants, en plus des objets confectionnés, transportaient aussi des orfèvres et des artisans du bronze en provenance du nord de la Syrie. On retrouve leur "patte" sur bien des bijoux en or, mais surtout sur de nombreux petits boucliers comme celui-ci en bronze repoussé.
 
En général, je trouve stupides les commentaires qui se mêlent de simplement décrire ce que l’on voit bien. Mais ici, je crains qu’à part la tête de lion centrale on ne distingue pas bien qu’en-dessous il y a deux sphinx aux ailes déployées. Plus indistincte encore, juste au-dessus de la tête de lion, entre deux silhouettes de lions il y a une petite divinité féminine nue, debout, bras écartés, les mains devant la gueule des fauves dont les pattes antérieures reposent sur ses hanches. Et tout autour, des félins chassent des bovins. Et puis voilà que me prend l’envie de montrer un gros plan de cette dame, ce qui, selon mon propre jugement, rend stupides les lignes ci-dessus. Tant pis pour moi.
 
724f2 petit bouclier crétois en bronze (830-730 avant J.-C
 
Le voilà, ce détail, avec ma petite déesse qui n’a pas l’air effrayée par ces fauves (aïe, leur vilaines grandes griffes, même si elles sont affectueuses, sur cette partie du corps où la peau est si délicate…).
 
724g figurine mascuine chypriote, période classique (440-4
 
Ici nous sommes à Chypre et avons avancé dans le temps, jusqu’à la première période classique de l’île, 440-430 avant Jésus-Christ, pour cette statuette d’homme. Capables de représentations admirables, les artistes antérieurs, deuxième millénaire ou époque archaïque, ne peuvent être soupçonnés de ne pas savoir représenter l’être humain de façon réaliste. Ils avaient leurs raisons de styliser les lignes, de la même façon que les antiques statuettes dites stéatopyges ("aux fesses pleines de graisse"), ou les femmes des peintures rupestres néolithiques ne signifient nullement que dans ce temps-là on abusait des menus McDo et du Coca non light (cf. le film Big Size Me), mais symbolisaient le rôle reproducteur de la femme dans la société, avec un ventre généreux et des hanches larges. Et pour cette raison, aussi belle que soit cette statuette, je la trouve moins créative que mon buveur de tout à l’heure, par exemple.
 
724h stèle funéraire féminine paléochrétienne (Larnaca
 
Je terminerai cette seconde visite au musée Cycladique d’Athènes par cette stèle funéraire féminine paléochrétienne. Nous sommes au deuxième siècle après Jésus-Christ, ou au plus tard au troisième siècle. Cette colonne calcaire sculptée en haut-relief, visiblement à la ressemblance de la défunte, provient de la région de Larnaca (une ville de la côte sud de Chypre). La notice dit que généralement ces monuments portent une inscription CHRISTE, soit le nom du Christ au vocatif (cas de l’invocation), ou CHRISTE CHAIRE (Christ, réjouis-toi ; mais c’est aussi une façon de saluer : Christ, salut). Je ne l’ai pas vue ici. N’ai-je pas su bien regarder ou n’y a-t-il pas d’inscription, la notice ne dit pas ce qu’il en est pour la stèle représentée ici. Je rappelle qu’à cette époque nous sommes sous domination romaine et qu’avant l’édit de Constantin au quatrième siècle le christianisme est interdit et que les périodes de "simple" répression alternent avec des périodes de martyre cruel et massif.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 09:57
723a1 Aéroport Venizelos d'Athènes
 
723a2 Angelo lors de son arrivée à l'aéroport
 
Lors de notre séjour à Palerme, nous nous sommes fait un ami en la personne d’Angelo. Quand nous avons quitté sa ville il nous a rejoints un week-end à Marsala et Mozia dans sa petite Fiat 500. Puis d’autres week-ends dans sa Sicile natale, à Raguse et à Syracuse. Beaucoup plus loin, il était allé jusqu’en Pouilles pour nous rencontrer à Brindisi. Et cette fois-ci, c’est à Athènes qu’a eu lieu la rencontre. Nous étions bien heureux de le revoir lorsque nous l’avons accueilli à l’aéroport ce vendredi 24.
 
723b1 Le temple de Poséidon au Cap Sounion
 
723b2 Le temple de Poséidon au Cap Sounion
 
723b3 Le temple de Poséidon au Cap Sounion
 
723b4 Le temple de Poséidon au Cap Sounion
 
Dès son arrivée, après nous être restaurés dans l’aéroport, nous sommes partis pour le Cap Sounion. Cet endroit magique, merveilleux, nous y avions déjà assisté à un coucher de soleil le 14 mars, avec Emmanuelle. Je ne reviendrai donc pas sur ce que l’on sait de son temple de Poséidon, ni sur la légende d’Égée, roi d’Athènes, qui s’est jeté dans la mer en croyant mort son fils Thésée. Et je m’efforce de le montrer sous un jour différent, vu de loin ou avec les imbéciles graffiti gravés dans son marbre tendre, même si datés de la fin du dix-neuvième siècle ils en prennent presque une valeur historique. Intéressant aussi est le plan-relief du sanctuaire présenté sur un panneau.
 
723c1 casque mycénien en dents d'ours, 15e-14e s. avant J.
 
Bien sûr, pour sa première visite en Grèce, Angelo se devait de visiter le musée archéologique national d’Athènes. Cela a été pour nous l’occasion de compléter notre visite de mars. C’est fou, ce musée est si riche que l’on y découvre toujours de nouvelles merveilles. Et on y revoit avec plaisir les œuvres majeures. Ci-dessus, un casque mycénien. Ce type de casque a été inventé par les Mycéniens et ne se trouve que chez eux. Il s’agit d’une sorte de bonnet de cuir recouvert de bandes de feutre sur lesquelles sont cousues par rangées des défenses de porc.
 
723c2 Coupe créto-mycénienne, 15e s. avant J.-C
 
Cette coupe en or trouvée en Laconie, près de Sparte, est datée du quinzième siècle. Or c’est précisément en ce siècle, vers 1450 avant Jésus-Christ, que les Achéens (Mycéniens) ont supplanté les Minoens dont l’art était florissant et rayonnait sur toutes les terres bordant la mer Égée. Chez les Minoens, ainsi que chez les Mycéniens (sans doute par héritage culturel), le taureau symbolise le pouvoir et la fertilité de la nature, et pour cette raison c’est l’un des sujets favoris des artistes. La chasse au taureau sauvage qu’il s’agissait de capturer sans le tuer, comme cette coupe en représente une, était un exercice périlleux.
 
723c3 Lyre en ivoire (sphinx de part et d'autre d'une colon
 
Cette lyre en ivoire (quatorzième / treizième siècle) provient d’une tombe à Tholos de Menidi, en Attique, banlieue nord d’Athènes. Malgré une certaine érosion de la sculpture représentant deux sphinx, de part et d’autre d’une colonne centrale, son état de conservation est excellent et en fait un objet exceptionnel.
 
723c4 Tritonesse 1er s. avt JC, remplaçant une plus ancien
 
Cette sculpture faisait partie de la décoration d’un siège de déesse. Réalisée au premier siècle avant Jésus-Christ, elle était destinée à remplacer une sculpture plus ancienne qui était endommagée. Les sirènes à queue de poisson, cela n’existe pas dans la mythologie grecque. On a vu ici même au musée national, mais aussi sur des peintures de vases, que les sirènes grecques antiques sont des femmes à corps d’oiseau comme sur le célèbre vase à figures rouges du British Museum où Ulysse est attaché au mât de son navire et où, ailes déployées, les sirènes volent vers lui. Ici, il s’agit donc d’une Tritonesse, c’est-à-dire un Triton femelle, sorte de divinité marine. Celle-ci porte un panier sur sa tête, j’ignore pourquoi. Peut-être s’agit-il d’un panier d’offrandes.
 
723d1 Athènes, affiche de manifestants, 25 juin 2011 Merke
 
On sait que la Grèce, et particulièrement Athènes, est actuellement en ébullition au sujet des nouvelles mesures d’austérité que doit prendre le Gouvernement pour éviter la faillite dans le gouffre de la crise économique. L’Europe n’interviendra que si la Grèce prend les décisions nécessaires pour réduire sa dette. Aussi à travers l’Europe les manifestants voient-ils particulièrement la France et l’Allemagne, ce qui nous vaut ce calicot peu flatteur "Nazi Nazi Merkel Sarkozy" au-dessus d’une grande croix gammée constituée des étoiles de l’Europe. Et en-dessous : "Parlement – TV & banques : marchent ensemble". Le calicot blanc dit "Démocratie et capitalisme, notions incompatibles". À droite, on voit la tête de Papandréou, le chef du Gouvernement, apparaissant dans une médaille, et la légende dit (en anglais) "Employé de l’année".
 
723d2 Athènes, la garde semble en punition face au mur
 
Si nous avons amené Angelo en ces lieux, c’était surtout pour qu’il assiste à la relève de la garde. Comme je l’ai déjà montrée le 25 mars, je me contenterai de cette photo. Nous sommes au pied du Parlement, juste derrière les calicots hostiles au Gouvernement et au Parlement qui vote les lois de finances proposées par Papandréou. Figés par la photo alors qu’ils sont face au mur, ces gardes semblent en punition. "Au coin !" leur a dit le peuple.
 
723d3 Athènes, vue prise de la colline de Philopappos
 
723d4 Athènes, vue prise de la colline de Philopappos
 
Au-delà de l’Acropole, l’ascension de la colline de Philopappos par un sentier bien tracé dans un beau paysage offre, à mi-hauteur, une terrasse équipée de bancs d’où l’on a une vue panoramique sur la ville, l’Acropole se détachant au centre. Et de là, on ne voit presque pas les échafaudages qui défigurent le Parthénon. Parvenu au sommet, on contourne le monument construit par sa sœur en l’honneur de Philopappos, sénateur romain descendant de rois étrangers (voir mon article du 25 mars dernier), et de l’autre côté la colline prolonge son arête à l’ouest vers un autre panorama, celui du Pirée, le port d’Athènes depuis l’Antiquité. Tous ces monuments modernes n’étant pas magnifiques, le coucher du soleil est un bon moment pour cette promenade.
 
723e Angelo à Mycènes
 
Angelo disposant encore d’une journée avec nous, après ce rapide tour d’Athènes nous décidons de l’emmener en province, et nous franchissons le canal de Corinthe en direction du Péloponnèse. Première étape, Mycènes. En fait, il semble plus intéressé par le surprenant paysage que par les ruines laissées par les Achéens, Agamemnon et Clytemnestre.
 
723f1 Mycènes, tombe à Tholos, 14e s. avt JC
 
Il y a tant et tant à voir à Mycènes que, la dernière fois, le 12 mars dernier, j’étais passé trop vite devant certains lieux. C’est aujourd’hui, pour Natacha et pour moi, l’occasion d’approfondir notre visite. Par exemple, dans mon blog d’alors, je n’avais pas montré cette intéressante tombe à tholos du début du quatorzième siècle avant Jésus-Christ qui se trouve près du musée archéologique du site. La voûte en dôme s’est effondrée et l’on n’en a pas retrouvé les pierres, mais les spécialistes évaluent sa hauteur à une quinzaine de mètres. Comme on le voit sur ma photo, l’entrée est couverte par quatre énormes blocs monolithes juxtaposés. Sur le bloc le plus extérieur (que l’on ne voit donc pas ici), deux trous témoignent que des gonds y pénétraient, et donc que le couloir était fermé par des portes monumentales. Cette tombe est le plus ancien témoignage de la présence de ces portes.
 
723f2a Mycènes, tombe d'Egisthe
 
723f2b Mycènes, tombe d'Egisthe
 
Il y a trois mois, je n’avais montré la tombe d’Égisthe que de loin. Aujourd’hui, j’ai le temps de m’en approcher, d’y pénétrer. En fait, on sait qu’Égisthe était l’amant de Clytemnestre pendant qu’Agamemnon, le mari, guerroyait à Troie. Et cette Guerre de Troie se situe bien plus tard que l’époque de cette tombe. En effet, en observant sa forme, sa taille, son architecture, on peut la dater des environs de 1500 avant Jésus-Christ. Elle n’a donc pas hébergé le corps d’Égisthe, tué par Oreste ainsi que Clytemnestre, en vengeance de l’assassinat de son père à son retour de Troie. Et bien des années avaient passé depuis la fin de la guerre, puisqu’Oreste n’était qu’un bébé quand son père était parti, que la guerre avait duré dix ans et qu’il est un homme fait, jeune mais adulte, quand il revient à Mycènes pour cette vengeance. Cette tombe n’est pas édifiée, mais intégralement creusée dans la colline. Ses murs sont constitués de petites pierres et on remarque que du mortier a été utilisé pour jointoyer les pierres du couloir d’accès.
 
723f3a Mycènes, tombe de Clytemnestre
 
723f3b Mycènes, tombe de Clytemnestre
 
723f3c Mycènes, tombe de Clytemnestre
 
Quant à la tombe dite de Clytemnestre, je ne l’avais pas du tout montrée. "Dite", parce qu’elle aussi est antérieure à l’époque de cette reine, même si c’est la plus récente des tombes à tholos de Mycènes (fin du quatorzième siècle). Ce sont des villageois du coin qui, au début du dix-neuvième siècle, sont un jour tombés par hasard sur ce monument. Le gouverneur de Morée résidant à Tripoli était alors Veli Pacha, l’un des fils du tristement célèbre Ali Pacha de Ioannina, lui-même si cruel et despotique que le sultan de Constantinople n’a pas tardé à le muter. Peu conscient par ailleurs de la valeur culturelle des antiquités, lorsque des Britanniques ont détaché des frises du temple de Vassès (mon article du premier mai dernier) il voulait partager les fragments de marbre entre les archéologues étrangers et le gouvernement Turc, brisant ainsi la continuité des sculptures. Sa mutation soudaine a évité ce partage, et a permis aux Anglais de tout voler… Apprenant la découverte de cette tombe à tholos, ce Veli Pacha a immédiatement pillé la tombe. Deux colonnes engagées en gypse ainsi que des sculptures ornaient la façade, mais rien de tout cela n’a survécu. À l’époque hellénistique tout le bâtiment a été enterré pour construire au-dessus un théâtre. Ce sont les misérables restes de ce théâtre que l’on distingue sur ma première photo, à gauche du mur du couloir. La tombe, en revanche, est superbe et sa voûte est intacte.
 
723g1 tablette en linéaire B, religion (1250-1180 avt JC)
 
723g2 tablette en linéaire B, liste de noms (1300-1250 avt
 
723g3 tablette en linéaire B, liste de noms de femmes (130
 
Faute de temps, en mars j’avais parcouru le musée archéologique du site de Mycènes au pas de charge. Aujourd’hui, Angelo visitant comme il en a envie et Natacha complétant de son côté notre précédente visite, je reviens ici détendu. Notamment, mon intérêt très ancien pour la linguistique et la philologie m’a longtemps retenu devant les tablettes en écriture linéaire B. Dès les environs de 3300 avant Jésus-Christ, les cités-états de Mésopotamie avaient mis au point un système de codification écrite de la parole, autrement dit un alphabet. Peu après, à la fin du quatrième millénaire, apparaissent en Égypte les hiéroglyphes qu’a su déchiffrer Champollion. Puis, au troisième millénaire, les Minoens, en Crète, sont les premiers en Europe à utiliser l’écriture. C’est de leurs étroits rapports commerciaux et culturels avec l’Égypte qu’ils en ont conçu l’idée et, à l’instar des Égyptiens, ils utilisent dans un premier temps un système de hiéroglyphes. Puis vient un alphabet syllabique utilisé sur des lignes horizontales, d’où son nom de linéaire. Et linéaire A parce qu’il sera suivi d’un autre alphabet linéaire, appelé logiquement linéaire B. Quoique le B, déchiffré au milieu du vingtième siècle par l’architecte anglais Michael Ventris, ait réutilisé nombre des signes syllabiques du A, ce dernier reste obscur. Il était utilisé pour la langue crétoise des Minoens, qui nous est inconnue. Le linéaire B, en revanche, a été créé par les Achéens qui ont conquis la Crète par les armes vers 1450 avant Jésus-Christ, et qui ont adapté l’alphabet local à leur propre langue, qui était du grec dans un dialecte arcado-chypriote. Lorsque, vers 1200, les Doriens ont incendié les palais des Mycéniens, les tablettes d’argile ont cuit, protégeant ainsi jusqu’à nous ces textes qui étaient tracés dans l’argile crue, molle, non destinés à la durée, et que l’on effaçait d’un coup de pouce.
 
Ci-dessus, j’ai choisi d’abord une tablette concernant la religion, un texte assez flou en relation avec la réserve de blé et les artisans en verre bleu, qui date de 1250-1180. Les deux autres tablettes sont un peu plus anciennes, entre 1300 et 1250. Celle de la photo du milieu porte une liste de noms, celle de la troisième photo également, mais là ce ne sont que des noms de femmes.
 
723g4 figurines mycéniennes (1250-1180 avt JC)
 
723g5 serpent d'époque mycénienne (1250-1180 avt JC)
 
Les trois petites sculptures en terre cuite de ces deux photos datent de 1250-1180, soit la fin de l’ère mycénienne. J’aime les diverses attitudes de ces personnages et la position de leurs bras. En l’absence de toute explication (l’étiquette se contente de dire, en anglais, "Anthropomorphic figure"), je suppose que ce sont des figurines cultuelles et que leur geste a une signification rituelle. Sous toutes réserves. Quant au serpent, je ne suis pas plus avancé (l’étiquette dit "Snake figure"). Comme si je n’avais pas reconnu des figurines anthropomorphes et un serpent… Le serpent, surgissant d’entre les pierres, est un animal censé venir de sous la terre, c’est un animal chthonien. Dès avant les Mycéniens, la civilisation minoenne crétoise rayonnait dans le Péloponnèse, et on connaît la célèbre représentation de la Déesse aux Serpents que j’espère bien voir à Héraklion lorsque nous visiterons la Crète. À la même époque, bien avant l’arrivée d’Apollon et des dieux de l’Olympe, à Delphes c’est le serpent Python qui transmettait les oracles recueillis dans le monde des morts, sous la terre, quand Poséidon, alors "dieu qui secoue la terre" (et pas encore dieu des mers) était le maître du sanctuaire. Pas de doute, donc, ce serpent (et même ces serpents, car je n’en montre qu’un mais il y en a plusieurs) est objet de culte, soit rituel, soit votif.
 
723g6a fresque mycénienne
 
723g6b reconstitution de fresque mycénienne
 
Cette fresque est exceptionnelle. C’est la plus grande fresque mycénienne conservée in situ, d’autres ayant été retrouvées brisées, s’étant détachées du mur. Hélas, malgré ce maintien en place, elle n’est pas entière, aussi je n’en montre que deux détails en gros plan, et la reconstitution qui en a été faite. Il ne faut pas y voir deux sujets séparés, mais la représentation de deux salles superposées du même palais. La pièce du bas est supportée par une colonne torsadée, et cette femme à gauche, accompagnée d’un griffon, se tient bras écartés et porte dans chacune de ses mains des épis de blé. Le long commentaire qui est donné est purement descriptif, mais il s’agit visiblement d’une scène propitiatoire de fécondité du sol, soit que cette femme offre des épis à la Grande Déesse, soit que ce soit la déesse qui apporte le blé de la bonne récolte aux hommes. À l’étage, où l’on accède par la porte à gauche, le toit est également soutenu par des colonnes torsadées et le sol est fait de briques ou de petites pierres taillées. Je ne sais ce que font ces deux petits hommes nus, les bras tendus en un geste d’offrande ou de soumission vers la femme de gauche vêtue d’une longue cape et portant une grande épée, tandis que celle de droite lui fait face, derrière les petits hommes, et porte un bâton. Il est à noter que son vêtement est typiquement minoen, tandis que les deux autres femmes sont mycéniennes. Je m’interroge sur la signification de cette scène du premier étage, aucune date n’étant indiquée pour cette fresque. Je me demande si cette femme minoenne ne viendrait pas rendre hommage à la femme mycénienne qui lui tend sa main droite en signe d’accueil, les nouveaux occupants grecs étant les nouveaux maîtres mais cherchant à intégrer en paix les Minoens qui les ont précédés dans ces palais. Je suis évidemment preneur de toute autre hypothèse que me proposerait un lecteur éventuel de ce blog.
 
723g7 sceau cylindrique mycénien
 
Je termine ma visite du musée avec ce sceau cylindrique en faïence (1450-1300 avant Jésus-Christ). Tampons, bagues, cylindres, quelle que soit leur forme nombreux sont les sceaux qui ont été retrouvés dans les palais mycéniens, ici comme ailleurs. Les sceaux cylindriques étaient destinés à être roulés pour faire apparaître la totalité du dessin. Dans une vitrine, il est impossible de voir le dessin sur tout le pourtour, d’où la représentation développée, qui apparaît à l’envers, bien sûr, comme pour les caractères d’imprimerie que l’on fondait en plomb à l’envers pour que retournés encrés sur le papier ils donnent un texte à l’endroit. Et comme pour les gravures encore aujourd’hui. Je ne suis pas sûr, ici, qu’il faille chercher à cet homme et à ces deux animaux une signification autre que décorative.
 
723h1 Théâtre d'Epidaure
 
723h2 Théâtre d'Epidaure
 
Délaissant Mycènes, nous tournons nos roues vers Épidaure. Et d’abord son théâtre que j’ai déjà amplement montré et commenté. Je me bornerai donc aujourd’hui à en montrer quelques sièges de pierre du premier rang (les autres rangs ne présentant que des bancs sans dossier), et une vue que je trouve surprenante de l’une de ces séries de bancs entre deux escaliers.
 
723i1 Abaton - dortoir du sanctuaire d'Epidaure
 
Toujours à Épidaure mais du côté du sanctuaire d’Asclépios, en revanche, il y a un secteur que je n’avais vu qu’en courant, et qui est pourtant essentiel puisque c’est le lieu où le dieu médecin opère ses guérisons miraculeuses. On l’appelle l’abaton, étymologiquement "où l’on ne doit pas marcher", autrement dit le "bâtiment d’accès interdit". Entrant dans le sanctuaire on se soumettait aux ablutions rituelles, on sacrifiait à Asclépios et à son père Apollon, suivait une cérémonie secrète, peut-être dans la tholos à l’architecture mystérieuse. Le pèlerin mangeait une nourriture spéciale, était examiné par des médecins humains en chair et en os qui tentaient les soins de leur art, et s’ils n’obtenaient pas de résultat alors seul le dieu pouvait guérir le patient. Celui-ci était donc admis dans la salle d’incubation de ce fameux abaton de ma photo, et il y dormait. Ce sommeil, l’incubation, lui apportait un songe si tout se passait bien, le patient voyait le dieu –généralement sous la forme d’un jeune homme– qui venait le soigner. Et s’il avait eu ce rêve, il se réveillait guéri. Sinon, c’est que le dieu n’avait pas agréé son offrande.
 
723i2 Epidaure, sanctuaire d'Asclépios, stèle représenta
 
Voici, sur la stèle de la photo ci-dessus, un exemple de guérison. Le texte dit : "Un homme blessé à l’orteil a été guéri par un serpent. Il était dans un état terrible quand les servants du temple l’ont amené et assis sur un siège. Lorsque le sommeil est venu sur lui, un serpent est sorti de l’abaton et a soigné son orteil avec sa langue, et après il est retourné dans l’abaton. Quand le patient s’est réveillé et a réalisé qu’il était guéri, il a déclaré avoir vu dans son rêve un beau jeune homme qui lui mettait un onguent sur l’orteil". Par conséquent, on voit que le dieu en personne est apparu dans le songe, mais qu’il a envoyé un serpent, ici décrit comme réel, pour transmettre la guérison. Un serpent ? Tiens, nous retrouvons dans cette stèle du quatrième siècle avant Jésus-Christ le même animal chthonien que tout à l’heure nous avons vu à Mycènes un millénaire plus tôt…
 
723i3 Epidaure, sanctuaire d'Asclépios, stèle représenta
 
Cette autre stèle de la même époque conclura cette visite du sanctuaire d’Asclépios à Épidaure. "Andromaque d’Épire [est venue au sanctuaire] pour tenter d’obtenir une progéniture. Elle a dormi dans l’abaton et a eu un rêve. Il lui a semblé qu’un beau garçon lui retroussait sa robe et qu’ensuite le dieu lui touchait le ventre de la main. Après le rêve un fils est né à Andromaque de son mari Arybbas".
 
723j pont mycénien
 
Après cette visite d’Épidaure et cette journée bien remplie, nous regagnons Athènes parce que l’avion d’Angelo décolle demain. Mais en chemin, en plusieurs endroits sur le bord de la route des panneaux signalent des ponts mycéniens. Je ne peux donc manquer de montrer l’un d’eux, vieux de près de trois millénaires et demi.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 00:47
722a1 Osios Loukas, saint Luc à l'entrée
 
722a2 Ossios Loukas, saint Luc dans le Catholicon
 
Non loin de Delphes, au bout d’une route qui ne mène qu’à lui, se trouve le monastère d'Osios Loukas. Le S grec se prononçant toujours S et non comme en français Z lorsqu’il est situé entre deux voyelles, on transcrit souvent ce S grec entre voyelles par un double SS en français pour sauvegarder la prononciation, (Ossios Loukas), comme on le fait également pour la ville de Laris[s]a ou, d’ailleurs, en russe aussi pour spas[s]ibo (=merci). Je préfère garder l’orthographe grecque, puisqu’après cette mise au point on ne risque plus de commettre la faute de prononciation.
 
Reste le sens de ces deux mots. Loukas, c’est Luc. Ne comprenant pas pourquoi mon dictionnaire traduit tout simplement "Osios" par "Saint", sur place j’ai demandé à un moine pourquoi on dit Agios Nikolaos, Agios Iôannis, Agia Aikaterina, mais Osios Loukas. Il m’a répondu que les deux mots agios et osios étaient synonymes et tous deux signifiaient "saint", que l’on disait d’ailleurs agios pour saint Luc l’évangéliste, mais parce que ce Luc d’ici est moine l’appellation est osios. Mon informateur est grec, ce n’est pas moi qui vais lui donner des leçons sur sa langue, mais je ne suis pas très convaincu par son explication. Toutefois, à défaut de mieux, il me faut bien l’accepter.
 
La famille de Loukas, originaire d’Égine, s’est établie à Delphes pour échapper aux pillages des Turcs. Loukas, né le 29 juillet 896, est le troisième de sept enfants. Son enfance, pauvre, est très dure. Orphelin de père, à 14 ans il part en cachette de sa mère avec deux moines venus de Rome et se réfugie au monastère de Monastiraki (quartier d’Athènes). Revenu chez sa mère, il obtient d’elle son accord et devient moine, de 910 à 917 au pied de l’Hélicon (séjour des Muses dans l’Antiquité), de son nom moderne Joannitza. Fuyant une invasion bulgare, il ne revient à Joannitza que dix ans plus tard mais, en 839, une nouvelle invasion, turque celle-là, l’oblige de nouveau à partir. Il ne reviendra à Joannitza qu’en 945, il y fondera une petite église dédiée à sainte Barbara (qui est le nom latin, puis adopté tel quel en anglo-américain, de la même sainte que sainte Barbe, forme française, ou agia Varvára en grec), et y mourra en 953. En 955, quelques uns de ses disciples, après avoir terminé la construction de la petite église, transforment sa cellule, où il est enterré, en oratoire et fondent une communauté monastique. En 1460, les Turcs entrent en Béotie (région de Thèbes), des moines emportent précipitamment les reliques dans l’île de Leucade, où les Turcs arrivent très rapidement, obligeant à porter la dépouille en Bosnie. Trois ans plus tard, les Turcs sont en Bosnie, des moines franciscains transfèrent les reliques à Venise.
 
722a3 Châsse d'Ossios Loukas
 
Comme la légende courait que ce sont les Croisés qui au treizième siècle, bien avant la venue des Turcs, les avaient données au Vatican, les Vénitiens croyaient qu’il s’agissait des ossements de saint Luc l’évangéliste qui avait été enterré à Thèbes et donc dans le même secteur géographique. En 1464, après de longues discussions, il fut prouvé que le saint Luc transporté à Venise était un moine de l’Église d’Orient, mais il a fallu 522 ans de tractations et de démarches avant que, le 11 octobre 1986, le métropolite de Thèbes accompagné de l’higoumène et de l’archimandrite du monastère ainsi que d’une foule d’élus de Béotie puissent entrer en possession des restes du patron du monastère et les rapatrier dans la châsse située dans le catholicon (église principale du monastère) le 13 décembre de la même année.
 
722b1 monastère d'Ossios Loukas
 
722b2 Monastère d'Osios Loukas
 
Mais assez parlé de tout cela, passons à la visite. Du parking situé au bout de la route, on descend vers le monastère en contrebas et on se trouve à l’extérieur, sur un vaste espace ombragé et là on peut trouver une boutique vendant des livres sur le monastère, des cartes postales, des icônes, etc. On peut aussi siroter un petit café. Vu du dehors, avec ses hauts murs, le monastère ressemble presque plus à une forteresse, dissimulée entre trois pans de l’Hélicon, cette montagne élevée et imposante. En effet, il fallait à la fois s’isoler pour trouver le nécessaire recueillement et se protéger d’une hypothétique agression. Puis on franchit l’entrée et on arrive dans la cour sur laquelle ouvrent deux églises accolées, le catholicon d’abord, cette grande église consacrée à saint Luc, à droite sur ma photo, et au bout et peu visible parce qu’en retrait, l’église de la Vierge. Sur la gauche, l’un des bâtiments des cellules anciennes.
 
722c1 Katholikon du monastère d'Osios Loukas
 
722c2 Katholikon du monastère d'Osios Loukas
 
722c3 Catholicon du monastère d'Ossios Loukas
 
Le catholicon est une vaste église qui date des premières années du onzième siècle. Les mosaïques que l’on y voit datent de l’origine, ce sont donc des œuvres très anciennes remarquablement conservées. Seules celles de la coupole ont été détruites avant 1593 et remplacées, vraisemblablement un siècle plus tard, vers la fin du dix-septième siècle, par des fresques qui imitent au mieux des mosaïques.
 
722d1 St andré, st Pierre, st Paul, narthex du catholicon
 
722d2 Vierge, à la voûte centrale du narthex du catholico
 
722d3 Lavement des pieds, narthex du catholicon d'Osios Lou
 
Partout il y a des mosaïques magnifiques par l’expressivité du dessin, la finesse de la réalisation, l’or et le brillant des couleurs. Il faudrait tout montrer. Je me contenterai de trois exemples choisis dans des styles différents, tous trois situés dans le narthex. D’abord j’ai regroupé sur une seule image trois photos de saints, André, Pierre et Paul, pris dans toute une série. Puis sur la voûte centrale cette merveilleuse Vierge très byzantine d’aspect. Enfin une scène, celle du Lavement des pieds, pleine de réalisme naïf.
 
722e1 Monastère d'Ossios Loukas, entrée de l'église de l
 
Sur le flanc gauche du catholicon Saint Luc l’église de la Vierge est en retrait, et derrière l’accès que montre cette photo elle présente sa belle façade. Mais on peut également passer d’une église à l’autre par l’intérieur.
 
722e2 Monastère d'Osios Loukas, église de la Vierge
 
722e3 Monastère d'Osios Loukas, église de la Vierge
 
722e4 Monastère d'Osios Loukas, église de la Vierge
 
Beaucoup plus petite que le catholicon, elle est aussi plus ancienne puisqu’elle remonte aux origines de la communauté, à la seconde moitié du dixième siècle. Inspirée de modèles de Constantinople, l’architecture est inédite pour la Grèce. On traverse d’abord un exonarthex (narthex extérieur), puis un narthex supporté par deux colonnes, avant de pénétrer dans l’église elle-même, presque carrée avec ses 9,45 mètres sur 9,75 et reposant sur quatre colonnes de granit aux beaux chapiteaux. Derrière l’iconostase, le sanctuaire développe trois absides. Au sol, la très belle mosaïque de marbre me rappelle le travail des Cosmates que nous avons admiré dans tant d’églises de Rome. Mais Jacopo di Lorenzo et son fils Cosma qui sont à l’origine de cette famille de marbriers ont vécu au douzième siècle. Livres et guides disent généralement qu’ils ont inventé ce travail des pierres multicolores disposées en mosaïques selon des dessins variés, or on voit qu’il n’en est rien, cet art existait avant eux. Malgré mes recherches, je n’ai pu trouver si ces artisans romains avaient eu l’occasion de voyager en Béotie et s’ils avaient pu y trouver l’inspiration pour transposer à Rome, en le retravaillant, cet art qui est devenu le célèbre pavement cosmatesque.
 
722f1 Monastère d'Ossios Loukas
 
722f2 Monastère d'Osios Loukas
 
Les moines suivaient une règle austère et consacraient beaucoup de leur temps à la méditation et à la prière, mais ils devaient aussi effectuer tous les travaux manuels nécessaires à leur subsistance. Notamment, dès l’origine, le monastère a possédé de vastes espaces agricoles qu’il s’agissait de mettre en valeur, et parmi les produits de la terre l’olive tenait une place essentielle. Dans l’enceinte du monastère, on peut donc voir toutes sortes de bâtiments annexes destinés aux travaux spécialisés, boulangerie, atelier de couture, tonnellerie, etc. Ici nous sommes dans la fabrique d’huile d’olive, avec ses pressoirs en pierre et ses jarres de terre cuite. L’huile est en effet essentielle pour bien des usages. Tout d’abord la nourriture des moines, des pèlerins, des voyageurs. Par ailleurs, elle constituait l’unique moyen d’éclairage, sans compter les innombrables petites lampes du culte. Et puis, en onction, on lui connaît des vertus curatrices que la science moderne ne nie pas. Enfin, dans les résidus de la presse, les noyaux d’olives étaient récupérés comme combustible dans les cuisines et dans les quelques pièces chauffées.
 
722g1 Sts Constantin, Hélène, Barbara, Catherine, Philipp
 
722g2 Saint Pierre, musée du monastère d'Osios Loukas
 
Dans ce local sur deux niveaux sont regroupés des panneaux portant de très intéressants textes explicatifs sur l’origine, l’histoire et la vie du monastère, et d’autre part des fresques ou des fragments de fresques qui ont pu être sauvés en les prélevant sur des panneaux d’où elles se seraient détachées. Sur la première de ces photos on voit, de gauche à droite, saint Constantin (l’empereur romain Constantin qui, au quatrième siècle, a mis fin aux persécutions des chrétiens et a instauré la liberté de croyance et de culte dans l’Empire, est considéré comme saint par l’Église orthodoxe), sa mère sainte Hélène, sainte Barbara, sainte Catherine, saint Philippe et saint Nicolas. Ma seconde photo représente saint Pierre.
 
722g3 St Siméon le Stylite (détail), musée d'Ossios Louk
 
Siméon, qui a vécu au cinquième siècle, était le fils d’un berger syrien. Après une vie monastique, il décida de se retirer au sommet d’une colonne haute de 15 mètres, sur laquelle une petite plate-forme qui ne devait pas faire plus d’un mètre de côté ne lui permettait pas de s’étendre, seules les positions assise, agenouillée et debout étant possibles. Il y vécut trente neuf ans avant d’y mourir en 459. On lui hissait la nourriture dans un panier avec une corde. Là-haut, il écrivait des lettres, et notamment il correspondait avec sainte Geneviève de Paris (423-512). Il avait des disciples, et l’empereur Théodose II et sa femme Eudoxie lui étaient fidèles. À une trentaine de kilomètres d’Alep, en Syrie, on montre au visiteur des ruines présentées comme "la Maison de Siméon", un ensemble de quatre basiliques catholiques et, au milieu, une base de colonne qui serait celle de Saint Siméon. À la fin de sa vie, le saint souffrait d’un ulcère à la jambe, et c’est ce que veut représenter la fresque dont je montre le détail sur ma photo. En grec, le mot stylos désigne une colonne (un péristyle est une colonnade entourant un bâtiment, un stylobate est un support de colonne), aussi ce saint est-il appelé saint Siméon le stylite.
 
722h1 Monastère d'Osios Loukas, la crypte
 
Après avoir tourné dans le monastère, nous trouvons l’entrée de la crypte au-dessus de laquelle a été construit le catholicon Saint Luc. Au fond, nous apercevons sur ma photo le tombeau de saint Luc, situé juste au-dessous de l’endroit où se trouve sa châsse. Cette crypte serait la transformation de la chapelle dédiée à sainte Barbara par osios Loukas lors de son retour définitif en ces lieux, et de la cellule où il a vécu et où ses compagnons l’avaient enterré, transformant la cellule en oratoire.
 
722h2 Sainte Barbara (ou Barbe, ou Varvara), crypte d'Ossio
 
Cette icône représente sainte Barbara. Née au troisième siècle à Héliopolis, l’actuelle Baalbek du Liban, dans une riche famille d’origine perse, la jeune fille a été très tôt enfermée par son père païen dans une tour censée protéger sa virginité, mais aussi et surtout pour lui éviter tout contact avec les adeptes de cette religion du Christ qui se répandait dans toute la région et qui, prosélytes, convertissaient beaucoup de jeunes. Mais, se faisant passer pour médecin, un chrétien est parvenu à l’approcher et à la baptiser. La tour comportait deux fenêtres, Barbara en perça une troisième et révéla à son père qu’elle s’était faite chrétienne et que les trois fenêtres représentaient la lumière apportée par la Sainte Trinité. Nous sommes avant l’époque de Constantin et cette conversion constitue un crime de lèse-majesté contre l’empereur qui est un dieu. De fureur, peut-être aussi pour protéger sa position politique en ville, le père mit le feu à la tour où sa fille était retenue prisonnière, mais celle-ci parvint néanmoins à s’échapper saine et sauve et à aller se cacher à la campagne. Un paysan qui connaissait sa cachette alla la dénoncer au père, qui s’y rendit aussitôt, empoigna sa fille et l’amena au gouverneur romain, lequel la somma d’abjurer sa foi et de sacrifier aux dieux païens, ce qu’elle refusa malgré les tortures infligées, seins arrachés, brûlures au fer rouge sur tout le corps. Alors le gouverneur ordonna au père de trancher lui-même la tête de sa fille, ce qu’il fit. Puis les chrétiens vinrent pour recueillir son corps et l’ensevelir, mais la jeune martyre avait, en se faisant baptiser, renoncé à son nom perse et ses camarades ne voulurent pas la réclamer sous le nom qu’elle avait choisi d’abandonner. Comme, par ailleurs, ils craignaient de se présenter comme chrétiens en la demandant sous son nom de baptême, ce qui de plus n’aurait pu qu’indisposer le gouverneur puisqu’il l’avait fait exécuter à cause de ce baptême, ils se contentèrent de solliciter la remise du corps de "la jeune barbare", d’où ce nom de Barbara qui lui est resté.
 
722h3 St Eustathe, voûte d'arêtes de la crypte, monastèr
 
La crypte est couverte de onze voûtes d’arêtes sur colonnes, toutes décorées de fresques. Chaque voûte à quatre arêtes représente quatre figures. Ce personnage-ci est saint Eustathe.
 
722h4 L'entrée à Jérusalem, monastère d'Ossios Loukas,
 
722h5 Descente de Croix, monastère d'Ossios Loukas, crypte
 
Le plan de cette crypte est complexe mais représente grosso modo une croix. Les chapelles déterminées par les colonnes dans les angles de la croix sont extrêmement sombres, au point que je ne voyais que peu distinctement les fresques qui les décorent, et au moment de prendre mes photos le viseur ne me révélait absolument que du noir. En y ajoutant les risques de bougé lors de poses longues, ces fresques m’ont causé bien des soucis. Mais elles sont si belles malgré leur état de détérioration que je tiens à en montrer deux, l’Entrée à Jérusalem (les Rameaux) et la Descente de Croix. Toutes les scènes mènent à la passion et à la mort du Christ ou à la Dormition de la Vierge, la décoration de la crypte est donc nettement funéraire.
 
En conclusion de cette découverte du monastère, je peux dire qu’on en ressort ébloui par la splendeur des mosaïques et des fresques. C’est réellement un but de visite trois étoiles à ne pas manquer, surtout si l’on considère qu’il n’est pas très loin d’Athènes, que sur la route de Delphes à Athènes, empruntée par quasiment tous les touristes, il ne constitue qu’un détour de quelques kilomètres, et qu’après la fermeture du site et du musée de Delphes on a encore le temps de s’y rendre parce que sa visite reste possible tout l’après-midi. Et puis la Grèce, c’est vrai, est couverte de passionnantes et magnifiques antiquités du néolithique à l’Empire Romain en passant par l’époque mycénienne, l’époque archaïque, l’époque classique, l’époque hellénistique, mais le pays ne s’est pas éteint ensuite pour n’être plus que la Grèce de Papandréou et de la crise économique. La Grèce a également constitué un haut lieu de l’Empire Byzantin porteur d’un art spécifique et son histoire religieuse est passionnante et très riche, comme son histoire événementielle, franque, vénitienne, turque, avec aussi sa Guerre d’Indépendance. La Grèce c’est tout cela, un pays fort qui a su préserver sa langue face au latin (ce que n’a pas fait l’Occident), aux invasions bulgares et autres Slaves, franque, italienne, turque. Le grec moderne est une évolution du grec ancien, ce n’est pas une autre langue. Mais j’arrête là, car je suis complètement hors de mon sujet.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 00:44
721a Maquette du sanctuaire de Delphes
 
Le 13 mars, avec Emmanuelle, nous avons visité le site de Delphes. J’ai publié un article à ce sujet. Mais le lieu est à la fois si passionnant, si riche de monuments et si enchanteur que nous n’avons pas eu le temps de visiter le musée, qui ferme à 15 heures. Donc, aujourd’hui, rentrant du Péloponnèse vers Athènes, nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit au camping à proximité et, renonçant à revoir le site, nous avons passé plusieurs heures au musée, jusqu’à ce qu’on nous jette dehors ! Et, puisque je ne reparlerai pas du site, je me rachète en montrant cette photo de la maquette qui le reconstitue tel qu’il devait être au quatrième siècle avant Jésus-Christ. La photo est détestable, parce que la maquette est protégée du public et de la poussière sous une vitre qui réfléchit l’éclairage et qui, en outre, est couverte d’empreintes de doigts, ce qui prouve l’intérêt des visiteurs mais rend la vitre peu transparente.
 
721b1 Delphes, temple d'Apollon, assemblée des dieux
 
721b2 Delphes, temple d'Apollon, Troyens contre Achéens
 
Commençons par le temple d’Apollon, le dieu de Delphes. Tout autour, couraient des frises dont les morceaux ont été retrouvés épars, sans que l’on sache de quel monument ils provenaient, et puis récemment ces fragments conservés dans les réserves du musée ont été examinés attentivement, on s’est rendu compte qu’ils provenaient du temple, et on s’est attaché alors à reconstituer le puzzle et à essayer d’en identifier les personnages. Dans mon blog, les pages sont bien étroites. J’ai essayé de prendre des photos panoramiques des frises, mais elles sont si longues que l’appareil n’a pu faire mieux que des tiers de frise, et moi j’ai encore rogné ces panoramas pour que, réduits à ma largeur de page, on y aperçoive encore quelque chose.
 
721b3 Delphes, frise du temple d'Apollon
 
Mieux vaut quand même que je montre quelques détails dans un format plus lisible. Dans cette frise est représentée la Gigantomachie, le combat qu’ont livré les dieux olympiens contre les Géants. Alors que la plupart des dieux sont représentés combattant à pied, la déesse Cybèle est montée sur un char tiré par des lions. Sur ce fragment de frise, l’un des lions de l’attelage s’en prend à un géant.
 
721b4 Delphes, temple d'Apollon, assemblée des dieux
 
Ce que nous voyons ici est un détail de la première des vues panoramiques ci-dessus. Il s’agit d’une assemblée des dieux lors de la Guerre de Troie. Sur la droite, et assis regardant vers la gauche, c’étaient les dieux favorables aux Achéens, à savoir Athéna, Héra, Déméter, tandis que leur faisant face sur cette photo-ci, ce sont les dieux favorables aux Troyens. Tout à gauche, bouclier en main, c’est le dieu guerrier Arès. Puis, qu’on ne s’y trompe pas, quel que soit leur sexe les dieux sont habillés de longues robes, ce sont donc de gauche à droite Aphrodite, Artémis, avec les cheveux plus courts et se tournant vers elle c'est son frère Apollon, et tout devant, sur un trône à dossier (alors que les autres sont sur des tabourets), Zeus.
 
721b5 Delphes, temple d'Apollon, Troyens contre Achéens
 
Juste à côté des dieux qui soutiennent les Achéens, la frise s’achève sur la droite par une scène de combats, que j’ai montrée sur la deuxième vue panoramique. Sur le détail que je montre ici, au-dessus du corps d’un guerrier mort, on retrouve le même ordonnancement que chez les dieux, les Troyens sont du côté gauche et les Grecs à droite. On reconnaît la face de Méduse sur l’un des boucliers. Hors de cette photo de détail, de part et d’autre des hommes, sont représentés les chevaux des combattants.
 
721b6 Delphes, temple d'Apollon, Nestor
 
Faisant partie de cette scène de combats, mais sans bouclier et sans armes, on voit un homme qui s’avance le bras levé et qui clôt la composition. Je montre ici son visage en gros plan, parce qu’il y a peu nous étions chez lui. Le 21 mai dernier nous étions à Pylos et visitions le palais du vieux Nestor, et c’est lui qui, ici, encourage les Achéens de la voix et du geste. Je me suis longuement attardé sur ces frises, d’abord parce qu’elles proviennent du temple du dieu maître de tout ce sanctuaire, ensuite parce que je les trouve pleines de vie et d’expressivité. En 373 avant Jésus-Christ, le violent tremblement de terre a provoqué la fissuration de la montagne et la chute de rochers. Le sanctuaire étant construit sur les pentes de la montagne, les quartiers de roches se sont abattus sur le temple archaïque et l’ont réduit à néant. La terrasse qui le supportait a été agrandie au prix d’un remblai retenu par un puissant mur de soutènement, et de 370 à 330 un nouveau temple a été construit. C’est de lui que proviennent ces frises. Je ne peux citer le texte de Pausanias (deuxième siècle de notre ère) que je n’ai pas trouvé sur Internet ni à la librairie, mais il paraît que c’est la confirmation que les frises reconstituées ici sont bien celles de ce temple et que les pièces du puzzle ont été correctement remises en place.
 
721c1 Delphes, Nikè du temple archaïque d'Apollon (515-50
 
Du temple ancien, on n’a pratiquement rien retrouvé. Toutefois, des éléments sculptés jetés à bas de leur emplacement n’ont pas été réduits en miettes, telle cette Nikè (Victoire) présentée un genou à terre et datée de 515-505 avant Jésus-Christ. Dans l’art archaïque, cette position est une convention exprimant la course rapide. Après tout, en français, nous disons bien "courir ventre à terre" ce qui, pour un animal, cheval, lièvre, etc., peut se justifier si l’on imagine les antérieures allongées vers l’avant et les postérieures vers l’arrière, ce qui met le ventre presque au niveau du sol, mais l’expression est utilisée pour l’homme plus que pour les animaux et elle est donc purement conventionnelle. Du langage à la statuaire, réalisme et conventions alternent ou se mêlent. Cette Nikè en marbre était une acrotère du temple qui a subi le séisme. Sa position agenouillée, les plis de son vêtement ainsi que le sourire qu’elle a sur les lèvres sont typiques de la sculpture archaïque. Non, non, non, l’Ange au sourire de Reims n’est pas une sculpture grecque archaïque, il est de 1750 ans postérieur à cette Nikè…
 
721c2 Delphes, métope du trésor des Athéniens, Thésée
 
Pour libérer Athènes du tribut de sept jeunes hommes et sept jeunes filles que tous les neuf ans la cité devait livrer au roi crétois Minos qui les donnait en pâture au Minotaure, Thésée, fils du roi d’Athènes Égée, s’est proposé pour être l’un des quatorze membres de l’expédition. Jeté dans le Labyrinthe avec les treize autres jeunes, il fait face au Minotaure, qu’il tue. Selon la version que je connais, c’est d’un violent coup de poing en plein front, et après tout c’est peut-être ce qui est représenté ici, quoique j’aie plutôt l’impression d’un combat corps à corps. Certains pensent que Thésée a transpercé le monstre avec son épée, mais est-il vraisemblable que Minos ait laissé leurs armes aux jeunes gens ? Il est vrai que le Minotaure lui-même n’est pas ce qu’il y a de plus réaliste… Cette sculpture est l’une des métopes du Trésor des Athéniens. Ce petit monument en marbre de Paros a l’apparence d’un temple en miniature et sa frise était ornée de trente métopes, dont beaucoup ont été conservées. Cette rencontre de Thésée avec le Minotaure est l’une d’entre elles.
 
721c3 Delphes, Trésor des Athéniens, tête d'Athéna
 
Restons au Trésor des Athéniens. Cette tête d’Athéna provient de l’un des frontons, mais lequel, cela est en discussion. Sur le fronton est, les figures sont statiques, debout, assises sur des trônes, entre des chars. Ce serait la représentation de la rencontre entre Thésée et son ami Pirithoos. Au contraire, le fronton ouest est tout en mouvement, c’est une scène de combat entre des guerriers. Dans le premier cas, la déesse accompagnerait son héros athénien, dans le second elle surveillerait l’issue du combat.
 
721c4 Delphes, frise du Trésor de Marseille, guerrier
 
Lors de notre visite du site, nous avions vu qu’il est séparé en deux parties, l’une au flanc de la montagne, depuis le stade tout en haut jusqu’aux Trésors, en passant par le théâtre et le temple, et l’autre bien plus bas dans la vallée avec notamment le gymnase, un temple, et la tholos d’Athéna. Mais, Français, nous avions noté aussi le Trésor des Marseillais. Aujourd’hui, au musée, je me dois d’en montrer quelque chose, par exemple cette belle tête de guerrier provenant de la frise. En 118 avant Jésus-Christ, les Romains font du sud de l’actuelle France une Provincia Romana (d’où le nom de Provence), future province sénatoriale (dépendant directement du sénat de Rome) sous le nom de Narbonnaise, le reste des Gaules, conquis par Jules César au milieu du siècle suivant, restant une région occupée militairement. En Narbonnaise, des citoyens romains sont venus s’installer, se considérant comme chez eux plus que dans une colonie. C’est pourquoi la Massalia grecque, celle qui avait dédié ce Trésor au sanctuaire de Delphes, a rapidement mêlé son sang. Je ne suis pas sûr que dans la Marseille d’aujourd’hui on puisse retrouver des traits qui rappellent ceux de ce personnage.
 
721c5 Delphes, sphinx de la colonne des Naxiens (570-560 av
 
Ce magnifique sphinx couronnait la colonne des Naxiens. L’île de Naxos, nous dit Hérodote, "surpassait toutes les autres îles en prospérité". Grande, riche de ses vignes et de son marbre concurrent de celui de Paros, puissante, elle a offert au sanctuaire d’Apollon à Delphes une haute colonne de 9,90 mètres, au sommet de laquelle elle plaça cette sculpture que l’on date de 570-560 avant Jésus-Christ. Nous voyons ici l’original d’une copie en plâtre exposée au musée du Louvre.
 
721c6 Delphes, colonne des Danseuses, vers 330 avt JC
 
Cette colonne géante de 13 mètres de haut est appelée "Colonne des Danseuses". Lorsque l’on a réussi à en rassembler les morceaux dispersés et à la reconstituer, les archéologues sont restés perplexes pendant de nombreuses années, ne sachant comment l’interpréter. Le fût de la colonne est en forme de feuille, il évoque la végétation, et les trois jeunes filles sont habillées d’un court chiton transparent qui colle à leurs formes et dont elles tiennent un pan de leur main gauche. La cuve d’un gigantesque trépied de bronze était, à l’origine, tenue par leurs mains droites levées au-dessus de leurs têtes, tandis que ses pieds passaient entre elles. On sait l’origine du trépied comme objet préféré d’Apollon : Un berger ayant remarqué que ses chèvres sautaient au-dessus d’une crevasse d’un air inspiré, sauta lui-même et se rendit compte qu’il puisait dans les émanations de la fissure la connaissance de l’avenir. Il institua alors le culte de la déesse Terre et de Poséidon, alors dieu "qui secoue la terre" (il ne régnera sur les mers qu’avec l’arrivée des Doriens avec leurs dieux de l’Olympe). Les gens sautaient au-dessus de la crevasse pour recevoir l’oracle. Mais nombreux étaient aussi ceux qui y tombaient. Aussi lorsque l’Apollon olympien eut tué le serpent Python qui rendait l’oracle de l’intérieur de la terre et qu’il eut supplanté les divinités qui y présidaient, décida-t-on que seule une jeune vierge, la Pythie, recevrait les oracles et les transmettrait aux pèlerins à travers l’interprétation qu’en donnaient les prêtres, et cette Pythie était installée sur un trépied au-dessus de la crevasse. C’est Apollon lui-même qui, sous la forme d’un dauphin, aurait amené de Crète les premiers prêtres de son sanctuaire. Quoique ce soit en marge de mon sujet, j’ajoute qu’un jour, la jeune et belle Pythie a été enlevée et violée par un homme qui en était tombé amoureux, le thessalien Échécratès, et que dès lors on décida que la Pythie devrait avoir passé la cinquantaine, mais symboliquement elle continuait à revêtir des vêtements de jeune vierge. La première interprétation des jeunes filles de cette colonne en a fait des ménades de la suite dionysiaque dont on sait qu’elles dansaient au sommet du Parnasse qui surplombe le sanctuaire, d’où le nom de "danseuses" qui leur a été donné. Aujourd’hui, considérant l’inscription sur le pied de la colonne, qui dit qu’elle a été consacrée en 330 avant Jésus-Christ par les Athéniens, on pense plutôt qu’il s’agit d’Aglaure, Hersé et Pandrose, les trois filles de Cécrops, roi mythique fondateur d’Athènes, venues offrir à Apollon le trépied qui est son symbole favori.
 
721c7 Delphes, copie hellénistique ou romaine de l'omphalo
 
Pour contrer la prédiction faite par son père Ouranos selon laquelle il serait détrôné par l’un de ses enfants, Cronos, dieu du temps et de l’univers, avalait tout rond dès leur naissance les bébés que mettait au monde sa femme Rhéa. Il absorba ainsi successivement Déméter, Hestia, Héra, Hadès et Poséidon. Quand naquit le sixième enfant, Zeus, Rhéa se cacha dans une caverne de Crète pour accoucher, confia le nourrisson aux nymphes du mont Ida, emmaillota une pierre et la présenta à Cronos qui l’avala sans se rendre compte de la supercherie. Devenu un dieu adulte, Zeus administra à son père un puissant émétique, et Cronos vomit les trois déesses, les deux dieux et la pierre. Puis, ayant reçu la terre et le ciel en partage, tandis qu’Hadès avait les enfers et Poséidon les mers, Zeus voulut déterminer où se trouvait le centre de son royaume, le centre du monde. Il lâcha alors deux aigles, son oiseau favori, chacun d’un bout de la terre, et les aigles se rencontrèrent à mi-distance, définissant ainsi Delphes comme le centre du monde. Zeus y plaça alors symboliquement la pierre qui l’avait remplacé dans l’estomac paternel, et cette pierre est considérée comme l’omphalos, le nombril du monde. Cet omphalos était placé dans l’adyton, la pièce où l’on ne pénètre pas, et c’est près de lui que la Pythie prophétisait. L’omphalos que nous voyons ici est une copie de l’omphalos qui a séjourné dans l’estomac de Cronos, réalisée à l’époque hellénistique, et qui, selon une interprétation récente, devait se trouver au sommet de la colonne des Naxiens.
 
721d1 Delphes, guerrier (8e s. avt JC)
 
Réalisé à l’époque archaïque, dans le premier quart du septième siècle avant Jésus-Christ, le guerrier dont je montre en détail la tête, œuvre d’un atelier du Péloponnèse, porte un casque corinthien dans l’une de ses plus anciennes représentations.
 
721d2 Delphes, taureau talisman (2de moitié 8e s. avt JC)
 
Il semble que le curieux animal que représente cette pendeloque en bronze datant de la seconde moitié du huitième siècle avant Jésus-Christ soit la stylisation d’un taureau. Peut-être son usage était-il seulement décoratif, mais plus probablement il s’agissait d’un talisman doté d’un pouvoir prophylactique.
 
721d3 Delphes, Apollon domptant un animal sauvage (Asie Min
 
Cette statuette archaïque de la deuxième moitié du septième siècle avant Jésus-Christ est l’œuvre d’un artiste grec, mais de la Grèce d’Asie Mineure, et l’on voit nettement à quel point son art est influencé par l’art oriental. Ce héros ou ce dieu –il semble que ce soit Apollon– a près de lui un fauve qu’il a dompté, on voit que de sa main gauche il lui caresse la tête. C’est le thème, assez fréquent, du "maître des bêtes sauvages". Non seulement le dos de la statuette n’est pas élaboré, mais il est plat, ce qui signifie qu’il était destiné à être plaqué sur une surface plane, probablement un meuble ou un coffre en bois.
 
721d4 Delphes, taureau votif en bronze (fin 7e s. avt JC)
 
Ce taureau est à peine plus tardif puisqu’on le date de la fin du septième siècle avant Jésus-Christ. On a retrouvé de nombreuses figurines d’animaux divers de la période archaïque, taureaux comme celui-ci, mais aussi chevaux, porcs, béliers. Elles ont un caractère votif. D’habitude, elles sont immobiles et le mouvement de ce taureau qui marche indique qu’il est de la fin de cette période.
 
721d5 Delphes, kouros crétois en bronze (620 avt JC)
 
Nous savons que le sanctuaire de Delphes était fréquenté par des pèlerins de tout le monde grec. Le Trésor de Marseille, par exemple, est le témoin d’une cité lointaine. Nous avons vu tout à l’heure un potis thèrôn, un maître des bêtes sauvages, venu d’Asie Mineure. Ici, cette statuette est originaire de Crète. La civilisation des Minoens de Crète, non Grecs, a été anéantie vers 1450 avant Jésus-Christ par les Achéens, ces guerriers grecs de la civilisation mycénienne, ces protagonistes de la Guerre de Troie, eux-mêmes submergés vers 1100, en Crète comme à Mycènes, Tirynthe, Pylos, Thèbes, etc., par d’autres Grecs, les Doriens, qui ont incendié leurs palais et ont fait entrer le monde grec dans une sorte de moyen-âge dont il n’est ressorti qu’avec Homère et les œuvres de l’époque archaïque. On voit donc que les Crétois ont depuis le milieu du quinzième siècle une histoire commune avec la Grèce, et des Crétois fréquentaient Delphes comme des Athéniens, des Thébains, des Syracusains, des Éphésiens ou des Marseillais. Mais cela ne veut pas dire que chaque peuple grec n’avait pas ses créations propres en matière d’art, et ce kouros crétois daté de 620 avant Jésus-Christ, avec ses longs cheveux coiffés en gros rouleaux horizontaux et son vêtement réduit à une large ceinture sont caractéristiques de l’art que l’on a appelé dédalique, du nom de l’ingénieur Dédale, originaire de Crète (celui qui avec son fils Icare a été, selon la légende, le premier homme à voler, grâce à des ailes de sa fabrication).
 
721d6 Delphes, appliques de bronze, Héraklès et Eurysthé
 
Ici, nous retrouvons des sujets à dos plat, destinés à être plaqués sur des meubles ou des ustensiles. J’ai regroupé mes deux photos en une seule image, parce que les sujets de ces deux appliques en bronze fondu se complètent et se répondent dans une même légende. Pour l’un des douze fameux travaux, Eurysthée, le roi d’Argos, a chargé Héraklès de prendre le sanglier du mont Érymanthe. Héraklès l’a poursuivi, l’a épuisé, s’est saisi de lui et l’a rapporté vivant sur son dos à Eurysthée. Lequel, effrayé à la vue de l’animal, s’est réfugié dans une jarre. Voilà pourquoi ces deux sujets n’en font qu’un. Ces appliques proviennent d’un atelier du nord-est du Péloponnèse et sont datées de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ.
 
721d7 Delphes, deux athlètes (oeuvre attique, 460-450 avt
 
Ces deux athlètes, eux, proviennent de l’Attique, et ont été réalisés entre 460 et 450 avant Jésus-Christ. Nous sommes donc arrivés à l’époque classique. Pour l’épreuve de saut en longueur, les athlètes tenaient en mains des poids et ils projetaient leurs bras en avant au moment de l’élan afin d’être entraînés par l’énergie mécanique. Il semble bien que ce soit un poids que l’homme à gauche sur la photo tient dans sa main gauche, tandis que de la droite il brandit un arc de cercle, fragment de la couronne du vainqueur. Celui qui est à droite semble d’âge plus mûr que ce jeune champion, et son geste a été interprété comme une proclamation de la victoire de l’autre. Quoique le visage du jeune soit légèrement tourné vers la droite (vers sa gauche à lui), son regard n’est pas dirigé vers son compagnon, mais vers le public qui l’acclame, tandis que l’autre regarde clairement celui qu’il présente comme vainqueur. Cela dit, rien, ni inscription, ni autre objet, ne confirme ni n’infirme cette interprétation. Et si l’interprétation est exacte, rien ne dit s’il s’agit d’un vainqueur aux jeux pythiques, ou à d’autres jeux.
 
721e Delphes, trépied du 7e siècle avt JC
 
J’ai parlé des trépieds de bronze, objet favori d’Apollon, mais que l’on retrouve dans des sanctuaires d’autres dieux. Par exemple, le 28 décembre dernier à Dodone, je racontais comment les Béotiens, à qui les prêtresses avaient dit que le dieu voulait qu’ils commissent un sacrilège, avaient jeté ladite prêtresse au feu, crime que ne souhaitait pas Zeus, pour qui le sacrilège demandé consistait en un vol annuel de trépied dans un sanctuaire béotien pour le lui offrir à Dodone. D’où de nombreux trépieds autour du tronc du chêne sacré qui rendait l’oracle de Zeus. Ici sur ma photo, il s’agit d’un trépied composé d’un chaudron de bronze et d’un support en fer coulé dont les pieds se terminent en pattes de lion. Ce type de trépied est celui qui prédomine au septième siècle avant Jésus-Christ. Le rebord du chaudron devait être décoré de sujets en bronze, têtes de griffons, sirènes (je le rappelle, chez les Grecs les sirènes ont un corps d’oiseau, la queue de poisson ne remontant qu’au Moyen-Âge). Ce chaudron et cette base ne proviennent pas du même trépied mais, étant contemporains et de dimensions adaptées l’un à l’autre, ainsi assemblés par le musée ils permettent de se rendre compte de ce à quoi ressemblaient les trépieds à Delphes à cette époque.
 
721f1 L'aurige de Delphes
 
721f2 Delphes, détail de l'aurige
 
721f3 Delphes, détail de l'aurige
 
Et puis voici l’une des vedettes du musée, et même de la Grèce entière, l’illustre Aurige de Delphes. Un aurige est un conducteur de char. Au début de cet article, j’ai parlé du séisme catastrophique de 373 avant Jésus-Christ, responsable de la destruction totale du temple archaïque d’Apollon, mais en même temps cette catastrophe a eu pour effet de couvrir de remblai la statue de l’aurige, ce qui l’a préservée des pillages, de la fonte pour réutiliser le métal à des fins militaires, du vol par un empereur romain puis destruction lors des invasions barbares, des conséquences des nombreux séismes ultérieurs, etc., et c’est ainsi qu’elle est parvenue presque intacte jusqu’à nous. On sait par les descriptions des voyageurs antiques qu’il y avait dans le sanctuaire d’autres grandes compositions de bronze, mais on sait aussi que dès la Troisième Guerre Sacrée, de 356 à 346, les Phocidiens ont fondu de grandes statues de bronze pour couvrir leurs dépenses militaires. On sait aussi qu’en de nombreux endroits, et donc très probablement à Delphes, les empereurs romains ont fait leur marché (sans payer, bien sûr). Quand, en 1896, on a découvert cet Aurige que l’on a daté entre 480 et 460 avant Jésus-Christ, c’était l’unique statue de bronze connue au monde, d’époque classique grecque et de taille naturelle. Puis en 1928 a été découvert près du cap Artémision le Zeus (ou Poséidon) qui est conservé au musée archéologique d’Athènes et qui date de 460 (voir mon blog du 8 mars 2011) et en 1972 c’était le tour des Guerriers d’être découverts au large de Riace tout au sud de l’Italie (datant de 460 pour l’un et de 430 pour l’autre) qui appartiennent au musée de Reggio de Calabre en Italie (voir mon blog du 25 septembre 2010). Trois découvertes, quatre statues, la liste est close. À Delphes, on a également retrouvé quelques fragments de la composition, un bras d’enfant, deux jambes de cheval et une queue alors qu’il y avait quatre chevaux puisque c’était un quadrige, et aussi un morceau du piédestal de pierre qui supportait la statue. Comme le front de l’aurige est ceint du bandeau du vainqueur et que son attitude rigide et fière ne s’accorde pas avec la conduite de l’attelage, il est presque certain qu’un enfant mène les chevaux par la bride (ou peut-être deux enfants) tandis que l’aurige recueille les acclamations du public. Les propriétaires de quadriges, qui souvent les menaient eux-mêmes, étaient des aristocrates, et cette statue est revêtue du chiton long de sa classe sociale. Le fragment de base porte quelques mots d’une inscription difficile à déchiffrer, mais où apparaît le nom de Polyzalos. Or Pindare a célébré les victoires pythiques et olympiques de Gélon et de Hiéron, tyrans de Syracuse, et frères de ce Polyzalos. On peut donc penser que, soit il a lui aussi été champion à Delphes et est célébré par cette statue, soit il a offert la statue pour la victoire de l’un de ses frères.
 
721f4 Delphes, brûle-parfum en bronze (460-450 avt JC)
 
Il semble que l’atelier qui a réalisé ce splendide brûle-parfum de bronze vers 460-450 avant Jésus-Christ soit de l’île de Paros. J’aime l’élégance du geste de cette jeune femme vêtue d’une longue robe qui tient dans ses mains et sur sa tête légèrement tournée la coupe où l’on déposait les grains d’encens, et sur cette coupe en forme de lourd chaudron, la finesse du mouvement des feuilles du couvercle.
 
721f5 Delphes, Apollon offrant une libation (coupe athénie
 
Ce dieu couronné de myrte et jouant de la lyre de sa main gauche, au fond de cette coupe attique de 480-470 avant Jésus-Christ n’est autre qu’Apollon, bien sûr. De sa main droite, il offre une libation de vin rouge (ou de sang). En face de lui est perchée une corneille. Certes, il est possible que l’oiseau ne soit là que pour le décor, sans intention particulière de l’artiste, mais je ne peux m’empêcher de me rappeler que la corneille, en grec, se dit coronis, et que dans la mythologie Coronis était une jeune femme d’une rayonnante beauté dont Apollon s’était épris, qu’il avait aimée, mais qu’à sa demande sa sœur Artémis avait tuée d’une flèche parce que son amante avait eu ensuite des relations avec Ischys, un mortel. Puis alors que le corps de Coronis était sur le bûcher funéraire, Apollon en avait extrait le bébé qu’elle portait, son fils le demi-dieu Asclépios. Voilà pourquoi je me crois autorisé à voir dans cette corneille une allusion à la charmante Coronis aimée d’Apollon.
 
721g1 Delphes, statue dite du Romain mélancolique, début
 
Cette tête dite "du Romain mélancolique" date du début du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Dès le temps de Philippe II de Macédoine, le grec dans son dialecte de l’Attique (Athènes) était la langue officielle du royaume de Macédoine, quoique le macédonien continue à se parler au quotidien. Son fils Alexandre le Grand, lui, dont le précepteur avait été le philosophe Aristote, ne parlait que grec, sauf lorsqu’il était dans l’une de ses légendaires colères. Aussi, conquérant la Grèce par les armes, il prétendait agréger la Macédoine à la Grèce, et non la Grèce à la Macédoine. Ensuite, ses conquêtes d’Asie, l’immense empire Perse, poussant jusqu’à l’Indus, la Syrie actuelle, l’Égypte, étaient censées agrandir la Grèce elle-même, constituant un immense empire unissant Europe et Asie comme plus jamais dans l’Histoire cela n’arrivera, pas même dans les meilleurs jours de l’Empire Byzantin. Cela, c’était au quatrième siècle avant Jésus-Christ (Alexandre est mort en 323). Et voilà qu’un siècle un quart plus tard, en 197, alors que l’empire d’Alexandre s’est désagrégé, partagé, tiraillé entre les généraux mais que Grèce et Macédoine continuent à ne faire qu’un, un général romain, consul, du nom de Titus Quinctius Flamininus, vainc le roi de Macédoine Philippe V et, à Corinthe, proclame la liberté et l’indépendance de la Grèce. Ce même Flamininus a offert au sanctuaire de Delphes de nombreuses statues ce qui, ajouté à sa présentation comme le garant de l’indépendance grecque, lui valait d’y être particulièrement honoré. En comparant la sculpture ci-dessus à des monnaies représentant nommément ce consul, les archéologues sont presque unanimes pour le reconnaître ici. Presque unanimes, parce que quelques uns y voient un philosophe, ou un dignitaire, un Grec, ou un Romain. Quoi qu’il en soit, et quel que soit l’homme représenté sous ces traits empreints de mélancolie romantique, c’est une œuvre exceptionnelle dans l’histoire de l’art grec du portrait.
 
721g2 Delphes, Eros endormi (fontaine, début 2e s. avt JC)
 
La représentation de ce petit Éros endormi sur une roche, et qui date du deuxième siècle avant Jésus-Christ, est toute pleine de sensibilité et ne choquerait pas comme angelot, ou parmi des putti, dans une église italienne.
 
721h1 Delphes, petite plaque en os (influence égyptienne,
 
Même réduite au format de mon blog, la photo de cette petite plaque en os découpé est nettement plus grande que l’original. On peut admirer la finesse du travail. La notice, au musée, dit que l’on y distingue nettement une influence égyptienne. Je confesse connaître beaucoup trop mal l’art et la culture de l’Égypte pour voir ici cette nette influence.
 
721h2 Delphes, les fils de Borée chassent les Harpyes (ver
 
Lorsque les Argonautes arrivèrent en Thrace, sachant que le roi Phinée (frère d’Europe, que Zeus sous la forme d’un taureau avait enlevée, emmenée sur son dos à travers la mer jusqu’en Crète où il s’était uni à elle) était aveugle et possédait cette qualité que l’on prêtait aux aveugles de voir l’avenir (par exemple, Tirésias aussi était aveugle), ils souhaitèrent l’interroger sur la poursuite de leur expédition. Phinée accepta, à la condition que les Argonautes, en échange, le débarrassent des Harpyes que Zeus lui avait envoyées pour le punir d’avoir dévoilé trop de secrets aux mortels. Ces trois femmes à corps d’oiseau, un peu comme les sirènes, mais monstrueuses alors que les sirènes sont charmantes et charmeuses, souillaient tout de leurs excréments. Aussi Phinée ne pouvait-il plus s’alimenter, parce que les Harpyes, dès qu’il était servi, fondaient sur ses aliments, en volaient la plus grande partie et conféraient à ce qui restait une odeur si pestilentielle que l’on ne pouvait même pas s’en approcher. Mais parmi les Argonautes figuraient deux fils de Borée, êtres ailés eux-mêmes. Les Argonautes préparèrent un repas et attendirent les Harpyes armés de leurs épées. Quand elles arrivèrent, elles furent accueillies par les fils de Borée qui les poursuivirent. La photo ci-dessus représente une minuscule applique pour boîte en bois, meuble ou trône, sculptée vers 570 avant Jésus-Christ dans un os d’animal exotique rare, éléphant ou hippopotame, dans un atelier de Corinthe, qui évoque les deux fils de Borée pourchassant les Harpyes. Cette miniature de quelques centimètres à peine est d’une finesse remarquable.
 
721h3 Delphes, Apollon chryséléphantin (oeuvre ionienne,
 
721h4 Delphes, Artémis chryséléphantine, 6e s. avt JC
 
721h5 Delphes, main d'Artémis chryséléphantine, 6e s. av
 
721h6 Delphes, Léto chryséléphantine, 6e s. avt JC
 
Ici, nous arrivons devant des œuvres exceptionnelles, des fragments de statues chryséléphantines (or et ivoire), la première d’Apollon, la seconde de sa jumelle Artémis. Et l’avant-bras et la main d’Artémis. On peut voir aussi une autre tête, mais en très mauvais état, c’est celle de leur mère Léto. Ces statues ioniennes du sixième siècle avant Jésus-Christ, probablement réalisées dans un atelier de Samos, une île du nord-est de la mer Égée, comportaient un corps en bois habillé de feuilles d’or, tandis que les parties où la peau apparaissait, visage, mains, pieds, étaient sculptés dans l’ivoire. Les cheveux, rajoutés, étaient aussi en or. On voit, au-dessus des yeux d’Apollon comme au-dessus de ceux d’Artémis, des sillons creusés dans lesquels étaient fixés les sourcils. Comme on n’en a pas retrouvé la trace, on ignore s’ils étaient également en or ou en une autre matière précieuse. Les yeux aussi sont incrustés. Certes, ni Apollon ni Artémis n’était dans le même triste état que Léto, néanmoins pour la présentation les manques de leurs visages ont été abondamment comblés en cire. Les parties en ivoire ont été fortement détériorées par le feu et en voyant les restes de lèvres de Léto on comprend sur quelles bases les techniciens de la restauration ont pu reconstituer les deux autres visages. Mais s’il ne reste pas trace du nez, par exemple, il est impossible d’en imaginer la forme et le créer en cire de toutes pièces ne serait pas honnête.
 
721h7 Delphes, fibule (Gorgone) du vêtement d'Artémis chr
 
Et pour finir, cette Gorgone gravée sur une lamelle d’or fixée sur une petite plaque de bronze, qui appartient à la statue d’Artémis. Il y en a deux identiques, celle que je ne montre pas a légèrement fondu, ses bords sont carbonisés. Il est probable que c’étaient des fibules qui, sur les épaules de la déesse, retenaient son vêtement.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 00:18
720a0 Vue aérienne de Chlemoutsi
 
 
1204. Le Champenois Geoffroy I de Villehardouin et ses Francs de la Quatrième Croisade sont à Constantinople. On met la ville à sac, on pille tout ce qui peut l’être, on viole à tout va, on brûle, on détruit. On était parti pour reprendre la Terre Sainte aux Infidèles, on a préféré s’enrichir et assouvir sa soif de violence et de pouvoir. Geoffroy I conquiert l’Empire Byzantin. Tournant ses pas vers le Péloponnèse alors appelé Morée, il construit en 1210 la forteresse de l’Acrocorinthe. Son fils Geoffroy II construit de 1220 à 1223 l’énorme château de Clermont, à l’extrême ouest du Péloponnèse, nom qui, déformé par la langue locale, va devenir Chlemoutsi. Les Francs vont ainsi régner sur la Principauté d’Achaïe, la partie nord de la Morée, le sud résistant fièrement, et ce n’est qu’en 1249, après trois ans de siège, que Monemvasia va tomber aux mains de Guillaume II de Villehardouin, entraînant tout le sud. Charles d’Anjou, frère du roi de France Saint Louis, défait Manfredi, fils de l’empereur germanique Frédéric II, en 1266 et se fait couronner par le pape roi de Sicile à sa place. La Sicile, c’est-à-dire le Royaume de Naples incluant tout le sud de l’Italie et la Sicile proprement dite. Les ambitions des Anjou ne s’arrêtant pas là, ils vont guerroyer en Morée, prennent Marguerite de Villehardouin, qui est la dernière descendante et héritière de Guillaume II, et l’enferment à Chlemoutsi, où ils la gardent jusqu’à sa mort en 1315. Franque ou italo-angevine, Chlemoutsi reste une puissante place forte sur la Morée. En 1427, le despote de Mystras la prend, et en 1460 ce sont les Turcs. Fin de l’indépendance, Chlemoutsi est ottomane et dépend de Constantinople.
 
C’est donc aujourd’hui ce gros château de Chlemoutsi que nous allons visiter. À vrai dire, nous l’avions déjà vu un peu trop rapidement dimanche dernier 12 juin, nous sommes revenus approfondir aujourd’hui vendredi 17. La photo aérienne ci-dessus, qui se trouve dans le musée du château, permet de comprendre comment s’organisent les murs de la forteresse englobant un vaste espace, et la grosse masse du château proprement dit, épais polygone autour d’une cour centrale.
 
720a1 Forteresse de Chlemoutsi
 
720a2 Forteresse de Chlemoutsi
 
720a3 Forteresse de Chlemoutsi
 
720a4 Forteresse de Chlemoutsi
 
Nous sommes, avec ces photos, à l’extérieur de la citadelle, ces longs et hauts murs sont ceux de l’enceinte, avec des bastions protecteurs. C’est eux que nous avons vus de très loin, dimanche dernier, du ferry qui nous emmenait à l’île de Zante.
 
720b1 Forteresse de Chlemoutsi
 
720b2 Forteresse de Chlemoutsi
 
720b3 Forteresse de Chlemoutsi
 
Maintenant, munis de notre ticket d’entrée, nous avons pénétré dans la forteresse. Nous sommes dans ce vaste espace qui sépare le château des murs de la citadelle. Sur cette éminence, les guetteurs peuvent surveiller tout danger en provenance de terre ou de mer.
 
720c1 Château de Chlemoutsi
 
720c2 Château de Chlemoutsi
 
720c3 Château de Chlemoutsi
 
720c4 Château de Chlemoutsi
 
Comme on peut le constater sur ces quatre photos du château, il est imprenable. Compact, haut, sans ouvertures vers l’extérieur, avec des murs aussi impressionnants que les murs extérieurs de la citadelle. Parfaitement adapté à la défense à l’époque des épées et des arquebuses. Les Turcs avaient ensuite amélioré sa résistance quand étaient arrivés les canons.
 
720d1 Château de Chlemoutsi
 
720d2 Château de Chlemoutsi
 
720d3 Château de Chlemoutsi
 
720d4 Château de Chlemoutsi
 
Nous voici dans la cour intérieure. C’est par là qu’ouvrent portes et fenêtres pour des raisons de sécurité extérieure. Seule une partie du bâtiment où étaient logés les hôtes est encore en état, c’est là qu’est hébergé le musée.
 
720d5 Château de Chlemoutsi
 
720d6 Château de Chlemoutsi
 
À l’étage du bâtiment que l’on voit sur la première de ces deux photos se trouvait la chapelle du château, suivie sur le même plan par les immenses pièces de réception. Ma seconde photo montre les appartements du prince.
 
720e Chlemoutsi, le musée
 
Comme je l’évoquais tout à l’heure au sujet de la photo aérienne, il y a un petit musée qui est aussi intéressant par les nombreux et grands panneaux expliquant l’histoire, les coutumes, la vie quotidienne, l’usage des objets, que par les objets eux-mêmes.
 
720f1 Musée de Chlemoutsi, éperon et clé
 
Les objets présentés concernent des poteries, des pièces de monnaie, etc. Quel que soit l’intérêt que j’ai pu prendre à les voir, je préfère montrer ces deux objets qui sont plus parlants en photo. L’un est extérieur, il concerne les hommes, c’est un éperon. L’autre est domestique, c’est une clé.
 
720f2 Musée de Chlemoutsi, pierre tombale d'Agnès de Vill
 
Cette pierre tombale est celle d’Agnès de Villehardouin, fille du Byzantin Michel II, despote d’Épire, troisième (et dernière) femme de Guillaume II de Villehardouin. Autour de la très belle croix du centre, les paons sont symbole d’immortalité. Leur aspect est assez fantaisiste, mais leur queue ocellée est identifiable. En revanche, je ne sais quels sont les reptiles à pattes et points noirs sur le dos, qui ont l’air de lézards, ou peut-être sont-ce des salamandres, qui elles aussi sont immortelles. Je suis incapable de lire l’inscription, tout autour, mais il paraît qu’elle dit, en français (intéressant, parce que le français étant ici une langue étrangère les Francs se sont vite mis à parler grec, et il ne subsiste pratiquement plus d’inscriptions en français, sans compter que le despote de Mystras son père est un Paléologue, donc Grec et non Franc) "ICI GIST MADAME AGNES IADIS FILLE DOU DESPOT KIUR [= Kyrios, Seigneur] MIKAILLE ET […] MCCLXXXVI [= 1286] AS IIII IOURS DE IANVIER [= le 4 janvier]. C’est bien sûr la date de sa mort. Le mot qui manque, après le nom de son père et lié par la conjonction ET est le nom de sa mère.
 
720f3 Chlemoutsi, blason d'Isabelle de Villehardouin et Flo
 
Pour finir avec ce musée, je voudrais montrer ce blason, même si son état le rend peu lisible. Il est sculpté sur le chapiteau d’une colonne provenant d’Andravida (déformation d’Andreville). C’est celui du couple princier d’Isabelle de Villehardouin et de Florent de Hainaut.
 
720g1 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
720g2 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
Une affichette sur la vitre de la baraque où l’on prend les tickets d’entrée au château a attiré notre attention vendredi. Elle disait que samedi 18 avait lieu au château une fête franque médiévale. Nous n’avons pas voulu manquer cela et sommes de nouveau montés vers la citadelle.
 
720g3 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
720g4 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
Nous pensions voir des cavalcades, des joutes, peut-être le jeu de gentes dames se promenant avec de preux chevaliers comme si l’on était pris par la machine à remonter le temps. Rien de cela. Des hommes et des femmes en costume d’époque, cela oui, et de bonne qualité d’ailleurs, les casques, heaumes, gants, etc. pèsent leur poids et ne sont pas réalisés avec de vieilles boîtes de conserve, les costumes sont soignés et représentent les diverses catégories de personnages, mais il n’y a aucune mise en scène. Au contraire, les personnages sont avec le public, parlent avec lui. Un chevalier, pour donner des leçons à un groupe de jeunes garçons, pare avec son bouclier les coups violents assénés par un autre chevalier armé d’une épée. Je ne sais si cette épée est aiguisée et tranchante, mais elle est de fer, rigide et lourde. Après la démonstration, les garçons prennent l’épée et, chacun pendant plusieurs minutes, ils frappent et frappent encore, à la taille, vers la tête, vers les jambes, vers la poitrine, à droite, à gauche, et le chevalier pare les coups avec son bouclier. Ils sont jeunes, ces garçons, mais ils empoignent l’épée à deux mains et ne manquent pas d’énergie.
 
720g5 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
720g6 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
Plus loin, ce sont des adultes qui conversent avec les Francs. On le voit, sur ce banc, un contemporain discute avec un Croisé du treizième siècle, lequel semble très intéressé par le téléphone portable que son interlocuteur tient en main. Et certes c’est un accessoire qui aurait facilité la liaison entre les chefs, et aurait permis de garder contact avec la famille. Sur l’autre photo, je pense que jamais cet autre Croisé n’a vu dans la rue une damoiselle si court vêtue. Il a dû en ôter son casque pour s’assurer qu’il n’avait pas la berlue. D’ailleurs on voit bien que ses regards ne se portent pas sur les yeux de la jeune fille. Peut-être se demande-t-il si cet être de noir (peu) vêtu n’est pas le démon tentateur, ou une sorcière qu’il conviendrait de mener au bûcher. Que les âmes sensibles se rassurent, la demoiselle n’a pas été brûlée, et quand elle s’est éloignée, l’homme l’a regardée partir avec une attention telle, un regard si intense sur ce qui causait ses doutes que, visiblement, il n’avait pas résolu le problème.
 
720g7 Fête médiévale franque à Chlemoutsi
 
En fin de matinée, tous les Francs se sont regroupés, quelques uns se sont saisis d’un instrument de musique moyenâgeux et se sont mis à jouer, et toute la troupe s’est engagée dans le chemin qui redescend vers la ville. Le public n’était guère nombreux, deux dizaines de personnes peut-être, et il a accompagné les Francs jusqu’à la porte d’une salle municipale. Les Croisés sont entrés, le public s’est dispersé et nous sommes retournés à notre camping-car. Il nous reste, aujourd’hui, à nous rendre aux bains romains de Kyllini où Natacha souhaite se couvrir de boue une nouvelle fois (voir mon article du 11 juin), puis à avaler quelques kilomètres.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 01:22
719a1 Départ pour Zante (Zakynthos), château de Chlémout
 
719a2 Départ pour Zakynthos (Zante)
 
Puisque je suis en retard non seulement honteusement de plus de deux mois dans mes publications, mais aussi d’une semaine (ce qui est plus modeste) dans la préparation de mes articles, choix des photos, réduction de leur format, rédaction de mes commentaires sous Word, cela me permet une légère manipulation des dates. En réalité, dimanche 12 en fin d’après-midi nous nous sommes embarqués pour l’île de Zakynthos qu’en français nous appelons Zante, et nous en sommes revenus jeudi 16. Mon article d’aujourd’hui porte les vraies dates. Mais mon article daté de samedi 11 et portant sur les bains de Kyllini s’étale en fait sur trois visites de ces lieux, et sur trois opérations boue pour Natacha, le 11 comme dit dans l’article, mais aussi le 12 avant de prendre le bateau, et encore le lendemain de notre retour, le vendredi 17 après-midi. Et puis mon prochain article traitera du château franc de Chlemoutsi et sera daté des 17 (visite) et 18 (fête médiévale). Mais le 12 au matin, avant d’aller à Kyllini puis de nous embarquer, nous avions déjà visité le château, mais après coup nous avons estimé que nous l’avions vu trop vite, que nous avions un peu bâclé la visite, et nous avons décidé d’y retourner. Alors plutôt que de faire des articles éclatés et qui se répètent, j’ai regroupé artificiellement mes thèmes pour être plus cohérent. Mais venons-en à mon sujet. Les photos ci-dessus montrent notre départ du port de Kyllini en ferry. Le port est orienté vers le nord, mais après avoir franchi la pointe avec son phare, on part en diagonale vers le sud-ouest. Et comme la côte du Péloponnèse est elle-même, sur cette "excroissance", légèrement inclinée vers le sud-ouest, on la suit assez longuement en s’en éloignant progressivement. Nous avons largué les amarres à 17h30, et la première de ces photos, où l’on aperçoit le château de Chlemoutsi sur sa colline, est prise à 17h57. Sur la seconde photo, 18h37, nous ne sommes guère plus loin de la côte, qui est maintenant beaucoup plus escarpée et sévère.
 
719a3 Arrivée sur l'île de Zante (Zakynthos)
 
Il est 19h19 quand, en vue du port de Zante, je presse le déclencheur de mon appareil. L’île est très fréquentée par des touristes venant de tous les pays. Ici on voit un ferry et deux bateaux de croisière, mais il y a une partie du port où une dizaine de ces gros bateaux de croisière proposent aux touristes des balades d’une journée. Notamment, est très prisée une traversée vers l’île de Céphalonie située quelques kilomètres plus au nord, là on est pris par des autocars qui font le tour des lieux les plus marquants de l’île avec des haltes chronométrées et reviennent au bateau en fin d’après-midi pour rentrer à Zante le soir même. Nous ne sommes pas tentés, d’une part parce que nous sommes déjà allés à Céphalonie du 8 au 10 février et avec plus de souplesse avec notre voiture de location, et d’autre part parce que nous n’avons nulle envie d’être enrégimentés avec des centaines de touristes qui arrivent harassés et le visage peu enchanté (basés avec notre camping-car sur le parking municipal du port, juste en face de ces bateaux de croisière, nous avons eu l’occasion d’en voir plusieurs vomir leur flot de clients et d’apprécier la mine de la plupart d’entre eux).
 
719b1 Solomos, à Zante
 
719b2 Zante, tombe de Solomos
 
J’ai dit dans mon article sur les bains de Kyllini qu’Hérodote, le "père de l’Histoire" comme l’appelle Cicéron, avait séjourné à Zante. Ce grand homme est une référence. Et puis il compte particulièrement pour moi parce que son livre 5, Terpsichore, était au programme de ma licence, et que le professeur chargé de ce cours était Jacqueline de Romilly, qui depuis est entrée à l’Académie Française en 1988, deuxième femme de l’histoire. "D'ici peu vous aurez quarante bonnes femmes qui tricoteront pendant les séances du dictionnaire", a déclaré l’académicien Maurice Druon, élu en 1966, ministre de la culture en 1973 et grand féministe comme on peut le constater. Mais c’était en 1980, au sujet de l’élection de la première femme, Marguerite Yourcenar. L’élection pour pourvoir le fauteuil de Maurice Druon mort en 2009 d’un nouvel Immortel vient d’avoir lieu le 7 avril dernier. Pauvre Druon, ce sont les fesses féminines de la tricoteuse Danièle Sallenave qui reposent désormais sur son fauteuil…
 
À travers le cours en Sorbonne de Jacqueline de Romilly, Hérodote m’a entraîné loin de Zante. L’île a donné naissance à un personnage dont le nom reste attaché à l’indépendance grecque, Dionysios Solomos (1798-1857). Ce poète en langue grecque et en langue italienne (il a étudié le droit en Italie) a composé en 1823 l’Hymne à la liberté qui est devenu l’hymne national grec. Il existe à Zante un musée Solomos que nous avons visité et où se trouve son mausolée (photo ci-dessus). Au premier étage, où sont présentées toutes sortes de documents, toiles, gravures, écrits, la photo est interdite. Je fais donc l’impasse. Au rez-de-chaussée, où se trouve la tombe, au contraire, c’est permis. Et il y a aussi le texte dactylographié de l’hymne national. Je suis en Grèce depuis plusieurs mois, j’aime la Grèce, dans de nombreux lieux, par exemple à Missolonghi, j’ai étudié avec émotion les épisodes de l’indépendance du pays et je les ai évoqués dans des articles de ce blog, je trouve qu’il est important que je puisse apprendre quelques vers de l’hymne créé par Solomos pour pouvoir les chanter quand j’entends l’hymne. J’ai donc commencé à prendre le texte en photo, dans cet espace où, officiellement, la photo est autorisée, juste en face du guichet. Mal m’en a pris, j’ai vu fondre sur moi la personne du guichet. Non, ce texte ne peut être reproduit, ce serait faire peu de cas des droits d’auteur et du copyright. Les droits d’auteur, c’est en Grèce comme en France 70 ans après la mort de l’auteur. 1857+70=1927. C’est dans le domaine public. Et puis un hymne national que l’on ne peut recopier n’a plus rien de national. Et l’interdire à un étranger philhellène est la plus grande stupidité antipatriotique que l’on puisse imaginer dans le propre mausolée du patriote qui l’a composé. De ce musée, je ne publierai donc qu’une pierre tombale. C’est triste et peu évocateur de l’homme que l’on veut célébrer.
 
719c1 Zante après le séisme de 1953
 
719c2 Zante après le séisme de 1953
 
719c3 Zante après le séisme de 1953
 
En 1953, un terrible séisme a secoué Zante et les îles voisines, et ses effets ont été ravageurs. Quasiment tous les édifices se sont effondrés. Le musée byzantin, dont je parlerai tout à l’heure, est particulièrement riche parce qu’il a recueilli dans les églises et monastères écroulés tout ce qui pouvait être sauvé de fresques, de tableaux, d’objets liturgiques et, pour l’expliquer, il présente des photos et des journaux relatifs à la catastrophe. C’est là que j’ai fait les trois photos ci-dessus. On voit à quel point c’était dramatique.
 
719c4 Zakynthos
 
719c5 Zakynthos
 
C’est pourquoi la ville de Zante, la capitale, et les autres villes de l’île ne comportent presque que des constructions vieilles de moins de soixante ans. Malgré l’évidente urgence de reloger les gens et de disposer de bâtiments de service, civils et religieux, la reconstruction n’a pas été bâclée et la ville est pimpante et sympathique. Notamment, a été évité un style moderne passe partout, comme on peut le voir sur ces photos, dont la première a été prise du balcon du musée byzantin ; c’est sur cette grande place que se trouve la statue de Solomos que j’ai montrée au début.
 
719d1 Zante, Saint Nicolas
 
Quelques rares édifices ont cependant résisté au séisme de 1953, comme cette église Agios Nikolaos (Saint Nicolas) qui donne sur la promenade de front de mer.
 
719d2a Zante, Notre-Dame des Anges (Kyria ton Angelon)
 
719d2b Zante, Kyria ton Angelon (Notre-Dame des Anges)
 
719d2c Zakynthos, ieros naos Kyrias ton Angelon
 
719d2d Zante, église Notre-Dame des Anges
 
Une autre église a survécu au séisme, c’est la belle Kyria tôn Angelôn, Notre-Dame des Anges. J’aime bien cette Vierge au-dessus du portail, ainsi que cette lune et ce soleil qui occupent les arrondis de l’arc de la porte, à droite et à gauche.
 
719e1 Zakynthos, musée Oikos Romas
 
719e2 Zante, musée de la Maison de la famille Roma
 
Unique exemple d’hôtel particulier à n’avoir pas été anéanti par le séisme, celui de l’illustre famille Roma est proposé à la visite. C’est d’autant plus intéressant qu’il est encore habité de temps à autre, de sorte que c’est un lieu vivant. On peut y apprécier non seulement l’architecture du bâtiment, la décoration des pièces, qui sont des témoins du dix-neuvième siècle et de la première moitié du vingtième siècle à Zante, mais aussi l’information sur la famille au gré des portraits peints, des gravures, de divers documents. Le contenu de la bibliothèque, très éclectique et en diverses langues témoigne du niveau culturel de cette famille qui compte des hommes politiques et des écrivains de talent. La photo est interdite dans cette maison musée. Natacha a expliqué son projet culturel sur les différences et les ressemblances dans les divers pays et les diverses régions d’Europe, et mon propre blog, et elle a obtenu du responsable l’autorisation, pour nous deux, de faire "quelques photos". Je me limite donc à ces deux-ci, mais je salue l’intelligence de qui est capable de comprendre des motivations et d’assouplir un règlement.
 
719e3 Tesi Visvardi, guide de la maison Roma à Zante
 
S’il est bien souvent suffisant, dans une pinacothèque, de lire le nom du peintre pour pouvoir jouir du plaisir esthétique d’un tableau, ou dans un musée archéologique une brève étiquette pour comprendre comment l’objet se rattache à une époque, à une culture, quel mythe il raconte, en revanche lors de la visite d’un lieu privé où ont vécu des personnes célèbres, sans doute, mais dont on ignorait l’existence et dont on ne connaît ni la vie ni les œuvres, il peut être difficile de profiter pleinement de ce que l’on voit. Ici, le visiteur est systématiquement accompagné. Cela évite aussi de se sentir en camp de concentration sous l’œil de caméras de surveillance, ou sous celui d’un garde-chiourme planté sur une chaise et qui ne se manifeste que pour vous lancer au passage un "No photo !" agressif. Et comme, en mettant un mot dans le Livre d’Or au moment où le musée allait fermer, j’ai constaté que de toute la journée il n’y avait eu que trois visiteurs, à savoir une Japonaise et nous deux, le problème du nombre de guides ne se pose pas vraiment. Nous avons donc été accompagnés par Tesi Visvardi, la jeune fille de ma photo, une étudiante en histoire bien documentée sur ce qu’elle nous a montré, mais aussi très cultivée de façon générale, souriante, sympathique, et qui a répondu à nos questions avec patience et gentillesse. Ce qui m’a donné envie de la citer dans mon blog et d’y publier sa photo (avec son accord, bien évidemment).
 
719f1 Zante, musée byzantin
 
J’ai évoqué à deux reprises le musée byzantin, d’abord pour montrer des photos de Zante après le séisme, ensuite parce que je m’y trouvais quand j’ai pris la photo de la place principale. Classique d’aspect extérieur, ce bâtiment est moderne et lumineux à l’intérieur. Et j’ai eu l’occasion de dire combien il est riche de nombreuses œuvres de grande qualité. Nous y avons passé très, très longtemps et en sommes ressortis les yeux encore éblouis de tout ce que nous y avons vu. La conséquence de cela est que j’ai eu à choisir entre publier une centaine de photos ou effectuer un choix aussi arbitraire que draconien. La mort dans l’âme, j’ai dû opter pour la seconde solution. Onze photos, je pense que c’est raisonnable.
 
719f2 Zante, musée byzantin, stèle funéraire 3e-4e s. ap
 
Commençons par l’Antiquité. Cette stèle funéraire située au troisième ou au quatrième siècle de notre ère est donc juste antérieure, ou contemporaine, ou juste postérieure au règne de l’empereur Constantin qui a fondé Constantinople à Byzance et a donc inauguré l’Empire Byzantin, qui n’en avait pas encore le nom. Le thème du défunt (l’homme assis, à gauche) serrant la main d’un proche en signe d’adieu est fréquent. Ici on aperçoit, en bas à droite, un enfant qui est peut-être son fils.
 
719f3a Zante, musée byzantin, Vierge de tendresse, fin 13e
 
Cette Vierge de Tendresse, peinte à la fin du treizième siècle, avec Jésus qui embrasse sa mère, est très byzantine. Alors que l’Antiquité montrait les hommes avec la peau brun foncé et les femmes à la peau très blanche, ici Marie est très sombre. De grands yeux, un nez droit, un visage calme, sont le propre de ce style qui exprime par là la sérénité. Près de l’icône, un long texte en grec explique des choses que je ne comprends que partiellement. Le prêtre et hagiographe Mikhaïl Agapitos s’enfuit d’Héraklion en Crète à l’arrivée des Turcs, gagne Zante où il devient curé et prédicateur de l’église de Tous les Saints. Jusque là, je comprends. Puis je crois qu’il lègue par testament cette icône qu’il avait apportée. Il meurt en 1705. Or le tableau est daté fin treizième siècle ET dix-septième siècle. Et je ne comprends rien à le suite du texte… Nous avons acheté un gros livre de 502 pages, le catalogue du musée, rédigé en anglais. Y figurent toutes les œuvres peintes, absolument toutes, à l’exception de celle-ci. Peut-être aurais-je trouvé l’explication, quoique j’aie quelques doutes : les commentaires des œuvres sont exclusivement descriptifs, comme s’ils étaient destinés à être lus à des aveugles. Du type "La Vierge est habillée de brun très foncé. Elle est légèrement de profil, tournée vers la gauche, et tient Jésus dans ses bras. Sa main droite, les doigts joints et le pouce un peu écarté, etc., etc." ce qui n’aide guère à comprendre ce que l’on voit.
 
719f3b Zante, musée byzantin, Christ en majesté, 1re moit
 
Ce Christ en majesté est de la première moitié du dix-septième siècle. Cette tenue éclatante est celle du Grand Prêtre. Appeler la couronne sur sa tête une tiare serait une énorme bourde. En effet, la tiare, triple couronne, symbolise le pouvoir du pape sur les choses de la terre, du ciel et de l’enfer, ce qui constitue l’un des griefs majeurs de l’Église orthodoxe contre l’Église catholique, les orthodoxes ne reconnaissant qu’au synode les décisions terrestres, et à Dieu le ciel et l’enfer (par exemple, en accordant des indulgences, l’Église catholique accélère l’accès au Paradis, ce qui la fait traiter d’hérétique). Le livre que le Christ tient en main dit "Je suis le pain de vie descendu du ciel. Celui qui mange de ce pain aura la vie éternelle". On voit que les quatre évangélistes, aux quatre coins, ou plutôt leurs symboles, l’ange, l’aigle, le lion et le bœuf (qui a une bonne bouille souriante) portent le livre de leur évangile, mais c’est la notice (et non moi, hélas) qui déchiffre que le texte qui apparaît est, en fait, le début de chaque évangile. Et la notice dit également qu’une inscription à peine lisible près de la tête du Christ (et, même le sachant, je ne la vois pas) dit en grec "Roi des rois et grand archiprêtre".
 
719f4 Zante, musée byzantin, fresque 17e siècle
 
Le monastère Saint André de Mesovouni a été construit à la fin du seizième siècle par un prêtre et ses deux petits-fils. Au dix-septième siècle, un artiste anonyme a intégralement revêtu de fresques les murs du catholicon, c’est-à-dire de l’église du monastère. Puis, après le tremblement de terre de 1953, ce qui a pu être sauvé a été transféré au musée. La Vierge ci-dessus décore l’abside. Ses deux bras largement ouverts la désignent comme une orans (priante), en geste de supplication, invitant à la consolation dans le Christ qui, représenté sur sa poitrine, bénit des deux mains.
 
719f5 Zante, musée byzantin, Présenrtation au temple, 17e
 
Dans cette scène de la Présentation de Jésus au temple, le prêtre Siméon rend l’enfant à Marie. On identifie aisément derrière Marie, selon la tradition, la prophétesse Anne, et Joseph qui apporte les deux colombes rituelles. De même que chez les Byzantins on se couvre les mains pour donner à l’empereur ou pour recevoir de lui, de même Joseph se couvre les mains pour offrir les colombes à Dieu. Il est curieux, quoique fréquent, que l’artiste ait représenté Jésus proportionnellement très petit, alors que l’Enfant Dieu, au contraire, devrait être plus grand que la normale. La partie supérieure de l’icône a été sciée, ce qui est artistiquement lamentable, mais pratique courante pour placer l’œuvre dans un espace trop réduit pour elle.
 
719f6 Zante, musée byzantin, la Traversée du Nil, fin 17e
 
Fuyant Hérode, la Sainte Famille se rend en Égypte. Il est fréquent de représenter Marie sur le dos d’un âne et portant Jésus dans ses bras, tandis que Joseph marche à leur côté. Mais ici, c’est la traversée du Nil sur une barque mue par deux bateliers. Outre Jésus, Marie, Joseph, l’âne et les bateliers, on remarque aussi la présence d’une jeune femme dont je me demande bien qui elle est. Peut-être une passagère anonyme pour montrer que, démunie, la Sainte Famille n’affrète pas seule des passeurs, mais utilise un bac commun. Cette peinture byzantine n’a pourtant rien de byzantin, et je la trouve très clairement influencée par la peinture flamande, tant dans les attitudes des personnages que dans la représentation du paysage, dans les couleurs.
 
719f7a Zante, musée byzantin, Iconostase de 1690 à mi-18e
 
719f7b Zante, musée byzantin, Résurrection de Lazare, dé
 
Cette grande iconostase porte l’inscription "Souviens-toi, Seigneur, du serviteur de Dieu Georgios Diargiropoulos et de sa femme, aux frais de qui ceci a été doré en l’an 1690". Dans l’opposition entre catholiques et orthodoxes, l’attribution d’indulgences par le pape a été un élément supplémentaire de discorde. C’était, à l’époque, contre de l’argent. On rachetait un temps de purgatoire. Non seulement les orthodoxes dénient à un homme, fût-il le pape, le pouvoir d’alléger une peine infligée par Dieu, mais en outre ils étaient choqués d’y voir intervenir l’argent, les riches étant avantagés dans un domaine qui n’a rien à voir avec l’économie, et de toute façon ils ne croient pas au purgatoire, cet état intermédiaire dont la Bible ne parle pas, Jésus évoquant, selon les évangiles, uniquement le ciel et l’enfer. Mais ici les donateurs espèrent que Dieu prendra en compte leurs œuvres. Car on touche du doigt l’un des reproches que font les orthodoxes aux protestants, considérant que pour les protestants c’est la foi qui sauve, alors que pour un orthodoxe comme pour un catholique la foi sans les œuvres n’est rien.
 
Dans le registre supérieur de l’iconostase, sont représentées les Douze Fêtes de la religion orthodoxe. En fait, selon l’espace dont dispose l’artiste, il n’y a quelquefois que onze représentations, et quand le panneau, mur, iconostase, est vaste, il peut y avoir une treizième fête, comme ici. Ci-dessus, la Résurrection de Lazare fait partie des douze principaux événements. Je cite la liste complète : l’Annonciation, la Nativité, le baptême de Jésus, la résurrection de Lazare, l’entrée triomphale à Jérusalem, la Crucifixion, les lamentations, la Résurrection, le doute de Thomas, la Pentecôte, la Transfiguration, la Dormition de la Vierge.
 
719f8a Zante, musée byzantin, Annonciation par Kantounis (
 
719f8b El Greco, St Luc peignant un portrait de la Vierge
 
Cette Annonciation est de Nikolaos Kantounis (1767-1834), un peintre qui a été ordonné prêtre à l’âge de 19 ans, tout comme le peintre qu’il avait pris pour modèle en art et dans la vie, Nikolaos Koutouzis. J’ai lu que ce tableau était inspiré d’une Annonciation de Koutouzis, que je suis allé voir dans ce même musée, et il est vrai que la composition est très proche dans les deux œuvres, et j’ai lu aussi que l’ange lui-même, chez les deux peintres, était inspiré de celui qu’a peint Domenikos Theotokopoulos, alias El Greco, dans Saint Luc peignant le portrait de la Vierge, tableau datant de 1560-1567 et actuellement au musée Benaki d’Athènes, mais qui alors se trouvait à Zante et que connaissait très certainement Kantounis. Lors de nos passages au musée Benaki, 31 mars et 2 avril derniers, je n’ai pas photographié ce tableau et je ne m’en souviens pas, probablement l’ai-je manqué. Il y a tant et tant à voir dans ce musée. C’est donc sur Internet que je suis allé chercher le tableau du Greco (seconde photo ci-dessus) et, certes, il y a un ange avec une jambe découverte, mais le vêtement de l’ange est d’une autre couleur et son drapé est très différent, la cuisse est potelée chez El Greco et fine et nerveuse chez Kantounis, réellement je ne vois pas bien ce qui motive ce rapprochement.
 
719f9a Zante, musée byzantin
 
719f9b Zante, musée byzantin (2)
 
Dans la salle qui reproduit le catholicon du monastère Saint André (photo ci-dessus de la Vierge peinte dans le dôme de l’abside), sont placées des vitrines présentant des objets liturgiques en argent, que nulle explication n’accompagne. Je suppose qu’ils doivent provenir de ce monastère et que peut-être ils sont contemporains de sa création. Je n’oserais l’affirmer (ceux de ma génération qui ont fait du latin reconnaissent la règle de grammaire "non affirmaverim", je ne sais si le même exemple a toujours été utilisé dans les manuels postérieurs). J’aime tout particulièrement la Dormition représentée au fond de cette assiette.
 
719g1 île de Zante, Kato Gerakari, église de la Vierge Ev
 
719g2 île de Zante, Kato Gerakari, église de la Vierge Ev
 
719g3 île de Zante, Kato Gerakari, église de la Vierge Ev
 
Nous ne nous sommes pas limités à la capitale, et avons effectué le tour de l’île. Nous y avons vu de petits villages, des églises intéressantes, des paysages magnifiques. Je me limiterai à une église et à un paysage. L’église se trouve à Kato Gerakari, elle est vouée à la Vierge Evangelistria. Elle est typique de l’architecture des églises des Sept Îles, elle et elle seule pour l’île de Zante. Pour sa construction, ont été utilisés exclusivement des éléments provenant de deux églises antérieures datant du seizième siècle, mais elle n’était pas achevée lors du tremblement de terre de 1953. On l’a conservée en l’état du fait de son originalité et aussi pour préserver les éléments de construction de la Renaissance, mais elle ne sera pas achevée.
 
719h1 île de Zante, plage du Naufrage
 
719h2 île de Zante, plage du Naufrage
 
719h3 île de Zante, plage du Naufrage
 
Le paysage constitué par cette plage est quelque chose de fabuleux. Depuis que le navire Panayotis s’y est échoué en 1983, on lui donne le nom de plage du Naufrage plus volontiers que son vrai nom, Agios Giorgios. Ce navire faisait de la contrebande de cigarettes, mais tant la cargaison que l’équipage avaient disparu lorsque la police est arrivée, et on n’a jamais pu leur mettre la main dessus. Derrière une lande semée de roches rouges apparaissent des falaises blanches.
 
719h4 île de Zante, plage du Naufrage
 
719h5 île de Zante, plage du Naufrage
 
Il est impossible d’accéder par la terre à cette plage, seulement par mer. La hauteur des falaises est vertigineuse, Étretat auprès d’elles fait figure de maquette. J’exagère (un peu), bien sûr, mais on a du mal à imaginer cela dans la nature. Et puis en bas le sable est d’une blancheur éclatante sous le soleil et la mer est d’un turquoise irréel. En voyant mes photos on peut penser qu’elles ont été soumises à un énergique traitement sous Photoshop, or au contraire les couleurs sont encore plus incroyables au naturel. De l’autre côté de la baie il y a le bleu grisâtre de la Mer Ionienne, et dans la baie selon la profondeur et selon les ombres on va du turquoise clair au bleu violacé. C’est irréel. Pas étonnant que la plage soit classée dans la collection des plus belles plages du monde et que le site soit l’un des dix endroits les plus photographiés de Grèce.
 
719i Takis Marinos
 
Je ne voudrais pas conclure cet article sans évoquer une rencontre très importante que nous avons faite sur la falaise en haut de cette baie. Takis Marinos vend, sous sa tente gonflée par le vent comme une voile de navire (la photo est de Natacha, prise tandis que Takis et moi discutons), ses produits typiquement locaux, miel de thym, vin blanc et rouge, et aussi des produits dont il n’est pas producteur mais qu’il sélectionne en connaisseur, huile, une confiserie genre nougat spécialité de l’île. Il vit dans une maison non loin de là, il voit de chez lui l’île de Céphalonie, mais il ne s’est pas toujours limité à ces horizons. Il a étudié le design, il a travaillé bien des années à Paris où il dessinait des modèles de vêtements, il a visité vingt-sept pays d’Europe, sa femme est bulgare. Sa conversation est empreinte de philosophie et d’humanisme, de poésie et de sensibilité. Devant son étal, il a ouvert un livre d’or et, que l’on achète ou non, on lui fait plaisir en mettant un mot, en exprimant un sentiment. Si, dans sa biographie, rien ne le prédestinait, semble-t-il, à sa présente activité, elle lui va comme un gant car pour lui la priorité est la relation et la diversité, et nulle part comme en ce lieu il ne pourrait lier conversation avec autant de personnes d’autant de pays. Nous avons longuement pu converser en français tout en buvant du raki, car Takis a sa bouteille de fabrication maison, et en Grèce on ne peut partager l’amitié sans partager le raki. Pour résumer, en Takis Marinos nous avons rencontré une personnalité et nous nous sommes fait un ami.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 01:30
718a bains de Kyllini
 
Nous avons bien roulé aujourd’hui, et sommes remontés, en suivant la côte ouest du Péloponnèse, assez loin vers le nord, jusqu’à l’endroit où il y a une grosse excroissance vers l’ouest, et sommes arrivés jusqu’à ce point le plus occidental du Péloponnèse, à Kyllini. Là, il y a des eaux thermales qui ont, paraît-il, une action très bénéfique sur la peau et sur l’asthme et j’ai lu (mais je n’ai pas trouvé de référence pour contrôler la véracité de cette affirmation) qu’Hérodote vante leurs qualités. Ce qui est sûr, c’est qu’il a vécu à Zante (en grec Zakinthos), l’île qui est juste en face, et qu’il s’est embarqué au port de Kyllini (Cyllène). Lorsque l’on est dans un centre de cure, les soins sont coûteux, mais dispensés par un personnel spécialisé et surveillés par un médecin, tout est confortable, propre, organisé. Ici, c’est dans la nature, gratuit et chacun pour soi. Il n'y a pas de porte, pas de grille, c’est ouvert jour et nuit et sans surveillance aucune. Sur ma photo, on voit de petites cabines qui permettent de se changer sans offenser la pudeur.
 
718b bains romains de Kyllini
 
718c bains romains de Kyllini
 
Ce qui est sûr également, c’est que ces bains thermaux étaient connus des Romains qui, après s’être rendus maîtres de la Grèce, avaient créé là un établissement thermal. Ces photos montrent les ruines des bâtiments qui l’abritaient.
 
718d bains de Kyllini
 
718e bains de Kyllini
 
718f bains de Kyllini
 
Lorsque l’on se tourne de l’autre côté, on voit l’établissement que j’hésite à appeler moderne. Il est en bien piteux état, et d’ailleurs il n’est plus en service. Du moins je le suppose, parce qu’il me semble qu’en ce mois de juin la saison est ouverte et si ce kiosque devait fonctionner il le ferait à cette époque de l’année.
 
718g bains de Kyllini
 
L’opération consiste à aller ramasser de la boue dans ce ruisseau. En fait, il y a des habitués, soit des Grecs du coin, soit des touristes qui passent à Kyllini deux ou trois semaines et fréquentent ces lieux quotidiennement, qui sont munis d’une petite pelle spéciale et extraient une bonne quantité de boue qu’ils mettent en tas, et les autres peuvent se servir sans être obligés de procéder à la main.
 
718h grenouille profitant des bains de Kyllini
 
Il y en a même qui ont élu domicile directement dans les eaux thermales pour s’assurer une peau parfaite, lisse et luisante. Et ces clients-là, il leur suffit de plonger pour bénéficier des bienfaits de la vase.
 
718i bains de Kyllini
 
Il est également possible de récupérer de l’eau là où elle coule propre. Des personnes remplissent ici des bouteilles. Il ne s’agit pas de la boire, son odeur est forte, mais il paraît qu’elle est vivifiante pour les cheveux après un shampooing et qu’elle est souveraine pour la toilette du visage.
 
718j1 Natacha aux bains de Kyllini
 
718j2 Natacha aux bains de Kyllini
 
718j3 Natacha aux bains de Kyllini
 
Mais le traitement le plus couramment appliqué consiste à se mettre sur place en maillot de bain et à s’enduire tout le corps, visage et cheveux compris, avec la boue. J’avoue ne pas avoir été tenté par l’expérience, mais Natacha s’y est risquée, et dit s’en être sentie fort bien. On voit des couples qui s’oignent mutuellement car il n’est évidemment pas facile de s’atteindre le dos ni de vérifier visuellement si l’on n’a pas oublié un petit bout de peau. Dûment instruits par une dame habituée, nous avons à notre tour pu initier un jeune couple d’Italiens, que nous avons vu ensuite se beurrer consciencieusement l’un l’autre. Après cette opération, on s’assied ou on se promène, pour laisser à la boue le temps de sécher et d’opérer ses bienfaits. D’après ce que nous avons vu, les gens restent entre dix minutes et une demi-heure dans cet état, puis on va se rincer dans une fosse où coule l’eau thermale. Les traces noires ne partent pas facilement. Sur ma dernière photo, au-dessus de Natacha qui s’applique à se nettoyer, on voit un monsieur et une dame d’âge mûr, tout noirs de boue, qui se promènent pendant que le traitement les rajeunit. À quelques centaines de mètres, il y a une très grande plage de sable. Je ne sais s’il est souhaitable de faire suivre le traitement minéral d’un traitement salin, leurs effets bénéfiques s’additionnant, ou si le second détruit les effets du premier. Je conseille aux amateurs que la lecture de cet article aura tentés de se renseigner au préalable.
 
En fait, pour Natacha qui ne dispose pas de temps pour un séjour prolongé à Kyllini, il ne s’agit pas d’une cure pour sa peau. Elle ne cesse de répéter que pour elle, mieux que dans un musée, elle se sent en communication, physiquement, avec Grecs et Romains qui, il y a deux mille ans, il y a deux mille cinq cents ans, ont éprouvé ici les mêmes sensations dans ce bois d’eucalyptus. Ses études d’historienne, sa thèse de "culturologie", tout cela se trouve dans la boue qui a séché sur son corps. Mes études à moi, je les ai laissées au sol, sécher toutes seules près des grenouilles.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 01:13
717a le Taygète entre Sparte et Kalamata
 
717b le Taygète entre Sparte et Kalamata
 
Nous aimons Sparte, nous aimons Mystra, nous aimons le camping où nous sommes installés depuis plusieurs jours, nous nous y sommes fait des amis, mais il faut bien partir. Le retour vers Kalamata nous fait traverser cet inquiétant Taygète. À la fois pour conclure sur Mystras et pour introduire au Taygète, voici ce qu’écrivait Simone de Beauvoir en 1937 :
 
" Nous sommes montés à dos de mulet au temple de Bassae. Nous avons gagné, en car, Sparte, où il n’y avait rien à voir, et Mystra où nous avons dormi sur le sol d’un palais démantelé. Quand nous avons ouvert les yeux, cinq ou six visages encadrés dans des fichus noirs se penchaient vers nous avec perplexité. Nous avons visité toutes les églises, regardé toutes les fresques, saisis et ravis par cette massive révélation de l’art byzantin. Dans l’ossuaire, Sartre a volé un crâne, que nous avons emporté. Assis dans la fraîcheur du palais du despote, nous eûmes une des deux ou trois mémorables disputes de notre vie. J’avais projeté de monter au Taygète : ascension à 9h 30, descente 5h 30, refuge, source. Sartre a dit non, catégoriquement. Il tenait à sa peau. Je pense que nous aurions pu mourir d’insolation dans ce désert de pierres où l’on se perdait si facilement. Mais voir se lever le soleil en haut du Taygète, pouvait-on manquer ce miracle ? Nous le manquâmes".
 
C’est faux de dire qu’il n’y a rien à voir à Sparte, et l’argument que les ruines n’étaient peut-être pas encore dégagées ne vaut pas, parce que 130 ans auparavant Chateaubriand écrivait :
 
"La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé à la citadelle […] ; et son théâtre, que j’avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur-le-champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant sur la colline de la citadelle. […] Des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d’admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l’écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l’avoir oublié".
 
717c le Taygète entre Sparte et Kalamata
 
717d le Taygète entre Sparte et Kalamata
 
Quant au Taygète, nous l’avons franchi en camping-car, sans risque d’insolation, avec un GPS pour ne pas nous perdre, mais dans l’après-midi, sans nuit dans un refuge et sans lever de soleil. Cela n’empêche pas de le trouver beau, impressionnant, sévère.
 
717e L'arrivée sur Kalamata en venant de Sparte
 
Et soudain, la route descend et on voit la mer, des constructions, la civilisation. Changement de décor radical. Demain, nous allons partir résolument vers le nord, mais en attendant nous allons regarnir nos placards et le réfrigérateur en rendant visite à Carrefour, puis nous regagnons, à l’orée du Magne, la plage qui constitue notre résidence accoutumée lorsque nous sommes à Kalamata.
 
717f Graffito écologiste près de Kalamata
 
717g Graffito écologiste près de Kalamata
 
717h Graffito écologiste près de Kalamata
 
Mais avant de poser le point final de cet article, et parce qu’aujourd’hui je n’ai pas été trop long (une fois n’est pas coutume), je voudrais montrer trois tags vus sur les murs de soutènement de la route, peu avant l’arrivée en ville. Ce sont des manifestes écologistes. Sur le premier, cette souris guerrière dit en anglais "Luttons pour une meilleure planète !"
 
Sur le graffito de la seconde photo, entre ces trois visages, il est écrit "Résistez à la pollution".
 
Quant au troisième tag, il résiste à la pollution de l’anglais en Grèce, puisqu’il est rédigé dans la langue nationale. Je traduis : "Donnez-moi un avenir sans guerres, sans faim, sans pollution, sans incendies".
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 00:01
716a0 Le Taygète et Mystras, par Baccuet (1835)
 
De Sparte à Mystra (ou plutôt Mystras, comme on a l’habitude de dire en français) il n’y a que cinq kilomètres. Sans lever le camp de notre installation au camping de Mystras nous avons pu visiter Sparte, sujet de mon précédent article. Mais, évidemment, nous avons aussi visité ce haut lieu franc, vénitien, ottoman. La gravure ci-dessus a été réalisée par Baccuet en 1835, et je l’avais photographiée au musée des voyageurs du Magne, à Gytheio, le 13 mai dernier. Quarante-trois ans plus tard, dans son Voyage en Grèce, Henri Belle écrit : "En continuant à longer la montagne, (...) nous arrivons au pied du rocher de Mistra, ville fondée en 1247 par Guillaume de Villehardouin pendant son séjour en Laconie. A une lieue de la Lacédémone byzantine, il découvrit ce rocher escarpé qui lui parut convenable pour construire un fort. Il en fit en effet une belle place presque imprenable et l'appela Mistra, mot qui veut dire, en vieux patois de France : la maîtresse ville. Les Grecs en ont fait mizithra, qui signifie fromage caillé. (...) De tous côtés on ne voit que palais, maisons, églises ruinées. On erre dans des rues pavées qui montent en zigzag, on passe sous des voûtes au-dessus desquelles sont sculptés des écussons de familles françaises, on pénètre dans des cours encombrées d'herbes, mais pleines encore des souvenirs de nos Croisés. C'est une promenade à travers le moyen âge."
 
716a1 Mystras, le château franc
 
716a2 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
En approchant du petit village moderne de Mystras, sur le bord de la route on trouve cette oliveraie et de là on a une très belle vue sur la montagne. Le château de Guillaume II de Villehardouin et de sa femme Anne Ange-Comnène est construit avec la pierre locale, ce qui le rend presque invisible (première photo, sommet de droite), surtout du fait qu’un autre sommet, derrière, le dépasse légèrement. Mais sur ma seconde photo, avec un coup de zoom, il apparaît plus clairement. Mais lorsque, la nuit tombée, il est éclairé, c’est un très beau spectacle. De notre emplacement, au camping Castel View, nous avons vue sur lui, ce qui justifie le nom du camping (mais pas la langue dans laquelle c’est exprimé puisque, sauf erreur, nous sommes en Grèce, où le langage officiel aussi bien qu’historique n’est pas –pas encore– l’anglais).
 
716a3 Mystras, la ville basse
 
Mystras s’étire au flanc de la montagne, mais sur trois niveaux successifs. Ce que l’on appelle la ville basse –ici nous venons de franchir l’entrée– est déjà à une altitude non négligeable, car depuis le village moderne la route n’a pas cessé de monter. Puis il y a la ville haute, qui est… encore plus haut. Et bien au-dessus, accessible par un sentier qui traverse un petit bois, au sommet de la colline de 621 mètres, comme on l’a vu sur mes photos du début, se dresse l’imposant château franc. Guillaume II de Villehardouin a été prince d’Achaïe de 1245 à 1278, et il a entrepris la construction de sa forteresse en 1249. On sait qu’il y a eu habitat antique quoiqu’on n’en ait aucune trace archéologique ni aucune ruine d’habitat, parce dans les murs de la ville médiévale sont incluses des pierres portant des fragments d’inscriptions antiques et qu’il n’y avait aucune raison de les transporter depuis Sparte.
 
716a4 Mystras, sarcophage antique
 
Il y a également un sarcophage antique décoré de ménades, de griffons, d’un sphinx, qui servait de bassin à une fontaine. Il a été transporté dans le musée de la Métropole (l’évêché orthodoxe). Je préfère passer très vite tout à l’heure sur le musée et montrer maintenant ce sarcophage. Geoffroy I et Geoffroy II de Villehardouin n’avaient pu régner sur toute la Morée parce que les habitants du sud, seigneurs, paysans, Slaves du Taygète, leur résistaient. Mais quand Guillaume réussit à prendre Monemvasia, toute la Morée, c’est-à-dire le Péloponnèse, est tombée sous sa coupe et il a alors décidé de construire là ce symbole de son pouvoir mais aussi cette place forte pour se maintenir, "une forteresse qu’il nomma ‘Myzithra’, car on l’appelait ainsi, et il fit un château superbe et grandiose", nous dit la Chronique de Morée. En guerre contre l’empire byzantin grec replié sur Nicée, Guillaume est fait prisonnier en 1259 et, en 1262, contre sa libération, il cède aux Byzantins Monemvasia, une autre forteresse (la Grande Maïna) qu’il avait construite dans le Magne pour contenir les Slaves, et le "troisième et plus beau château de Myzithra". L’évêché de Sparte (la métropole orthodoxe) est transféré à Mystras dès 1264. Mais les Francs restent en Morée et, pour des raisons diplomatiques destinées à éviter une reconquête, les despotes byzantins de Morée épousent presque tous des princesses franques, ce qui n’a pas manqué d’influencer l’art de Mystras.
 
Cédant à mon habituelle marotte philologique, je voudrais parler du mot "despote". Ce n’est pas un synonyme de tyran. Le grand savant français Émile Benveniste a mis en évidence que les racines indo-européennes étaient trilittères (composées de trois lettres), à savoir deux consonnes encadrant une voyelle alternante E, O ou Ø (zéro), c’est-à-dire absence de la voyelle. Par exemple, en relation avec l’idée de naissance, au degré E on a GÉNiteur, au degré O on a GONade, et le degré Ø n’est plus très visible dans le verbe français Naître, qui vient du latin nascor, ancien latin GNascor. De même, concernant la maison, DOMestique, DOMpter (du latin domitare) sont au degré O. Le grec despotès repose sur le degré E, avec un S de génitif (complément de nom), DEM-S, et le mot désignant le pouvoir, POT-, que l’on a par exemple dans POTentiel. Le dems-potès, le despote, est donc celui qui détient le pouvoir de la maison, le pouvoir domestique, ou par extension le pouvoir dans la région. Mais le despotat de Morée dépend de l’empire de Byzance, comme le despotat d’Épire dépend du sultanat de Constantinople.
 
Revenons à nos moutons. Les empereurs de Byzance et leur famille (frères ou fils des empereurs étaient despotes en Morée) étaient très cosmopolites mais les couches populaires, grecques ou hellénisées (Francs, Slaves, Albanais, Turcs) avaient un sentiment national aigu et se révoltaient dès que Byzance envisageait de lâcher tout ou partie de la Morée : quand, en 1402, les chevaliers de Saint-Jean de Rhodes vinrent à Mystra qui leur avait été vendue, ils auraient été massacrés sans l’intervention de l’évêque orthodoxe de Mystra, et la vente fut annulée. Mais après 1453 et la chute de Constantinople, la situation n’était plus tenable, les incursions turques étaient incessantes et le 30 mai 1460 Mystra tomba aux mains des Ottomans venus avec une puissante armée. Au début du dix-neuvième siècle, Mystra survivait encore, mais les Égyptiens venus au secours des Turcs pendant la guerre d’indépendance incendièrent ce qui n’était pas encore en ruines et la création de Sparte moderne par le roi Othon en 1831, ainsi que le village moderne de Mystra, aspirèrent la population très limitée qui y restait. Enfin, récemment, les quelques habitants qui étaient restés malgré tout ont été expropriés et Mystra la byzantine, qui avait traversé les siècles d’occupation ottomane, a été close pour devenir une ville musée. Seules quelques religieuses orthodoxes ont conservé leur couvent de la Pantanassa et continuent d’y vivre.
 
716b1 Mystras, église St Christophe (Agios Christophoros)
 
Pour les familles nobles, construire une église était une façon d’affirmer leur statut. Pour ceux qui n’étaient pas aristocrates mais s’étaient enrichis, c’était une façon de tenter de se hisser dans la société. Ce qui explique que l’on rencontre des églises partout. Il y a, à Mystras, tant et tant de petites et de grandes églises, liées à des monastères, à des demeures de nobles qui s’y faisaient enterrer, ou indépendantes, que je ne chercherai pas à toutes les décrire ici. Celle de cette photo est Agios Christophoros (Saint Christophe).
 
716b2a Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2b Mystras, monastère de Périvleptos
 
À l’extrémité sud de la ville basse, c’est le monastère de Périvleptos. Derrière une porte qui s’ouvre dans un haut mur, sous une falaise basse percée d’une grotte, on découvre ce monastère et son église.
 
716b2c Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2d Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2e Mystras, monastère de Périvleptos
 
Une partie des bâtiments est en ruines, mais comme on peut le voir d’autres sont en parfait état, et notamment le catholicon, c’est-à-dire l’église du couvent.
 
716b2f Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2g Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2h Mystras, monastère de Périvleptos
 
L’église est flanquée de chapelles, et partout on peut admirer des fresques. Contrairement à ce que l’on rencontre ailleurs, deux faits sont marquants. Le premier c’est que leur ordonnancement n’est pas simple et clair comme ailleurs, et les trois cycles habituels, Eucharistie, Passion du Christ et vie de la Vierge sont mêlés. Le second fait marquant est l’ampleur du cycle concernant la vie de la Vierge, soit vingt-cinq scènes, beaucoup plus que pour les miracles de Jésus, par exemple. Sur ma deuxième photo, ci-dessus, qui représente la Nativité, Marie est couchée tournée vers nous, et ne regarde donc pas Jésus, couché dans un petit berceau en forme de caisse en bois.
 
716b3 chats au monastère de Pantanassa
 
Plus haut, à mi-chemin entre la ville basse et la ville haute, on rencontre le grand monastère de la Pantanassa. Je disais qu’un monastère de Mystra était le seul lieu encore habité. Je parlais de religieuses, mais j’aurais dû plutôt parler de chats, beaucoup plus nombreux, et se reposant en attendant l’heure de la prière…
 
716b4a Monastère de Pantanassa
 
716b4b Monastère de Pantanassa
 
Ce monastère est celui de la Pantanassa, ou Vierge Souveraine. Anax, au féminin anassa, désigne le maître absolu. Au premier coup d’œil on se rend compte que cette église, typiquement médiévale avec ses six coupoles, est encore utilisée très régulièrement pour le culte. Lorsqu’on arrive, on longe une allée bordée de cellules, et dans la première d’entre elles une religieuse est préposée à la vente de broderies effectuées par ses consœurs, d’icônes et autres petits objets. C’est dans cette allée que nous avons vu tous ces chats. Sur l’autre côté de l’allée, et située plus haut, se dresse l’église. On voit qu’elle est précédée d’un narthex en portique qui fait terrasse, et d’où la vue vers la ville basse, vers la vallée, vers Sparte est splendide. Le despote était secondé dans ses fonctions par une espèce de premier ministre et c’est lui, Jean Frangopoulos, qui a fondé le monastère.
 
716b4c Monastère de Pantanassa
 
716b4d Monastère de Pantanassa
 
716b4e Monastère de Pantanassa
 
Certaines fresques sont du dix-septième siècle, comme celle de l’empereur Constantin, considéré comme saint par l’Église orthodoxe, qui au quatrième siècle a institué la liberté de culte dans l’Empire Romain, avec sa mère sainte Hélène qui a fait le voyage en Terre Sainte et en a rapporté l’escalier du palais de Pilate (Scala Santa à Rome, probablement authentique parce que relativement facile à identifier), la colonne de la Flagellation (plus douteux, rien ne ressemble plus à un bout de colonne tombé à terre qu’un autre morceau de colonne) et la croix de Jésus (qui relève pratiquement de la légende, elle aurait retrouvé les trois croix, celle de Jésus et celles des larrons, et pour savoir quelle était celle de Jésus elle l’aurait approchée d’un mort qui, tel Lazare, se serait relevé).
 
Un mot de ma seconde photo. Cette fresque est la plus ancienne, elle date de l’origine. En la voyant de loin, j’ai tout de suite pensé à Marie l’Égyptienne, et en m’approchant j’ai vu qu’en effet si le nom de Marie est effacé, on peut très bien lire "L’Égyptienne", en grec. Je me dispenserai de raconter son histoire, et je me contenterai de faire référence à mon article du premier octobre 2010 concernant la crypte de la cathédrale de Tarente.
 
716c Mystras, église des Saints Théodore
 
Nous passons aussi devant l’église des Saints Théodore édifiée de 1290 à1295, commencée par l’higoumène Daniel et terminée par l’archimandrite Pachômios, Grand Protosyngélos (c’est-à-dire Chancelier ecclésiastique du Péloponnèse), et higoumène de cette église qu’il a construite. Puis à partir de 1310 il va construire, tout près, l’Hodégétria où nous nous rendons ensuite, et il en sera l’higoumène. Cela est curieux : deux grandes églises très voisines, construites à un faible intervalle de temps et portant à l’origine un même nom, le Brontochion. Près des Saints Théodore, pas trace de cellules, pas trace de réfectoire, mais de nombreuses tombes. D’où l’hypothèse que l’Hodégétria a été construite pour être le catholicon, l’église principale, du monastère, et qu’alors les Saints Théodore a été affectée au rôle d’église du cimetière des moines.
 
716d1 Mystras, église de l'Hodégétria
 
716d2 Mystras, église de l'Hodégétria
 
La voici, l’Hodégétria. Elle a été bien conservée pendant très longtemps, jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle. Puis, pour une raison que j’ignore, en 1863 on en a retiré la plupart des colonnes (qui, apparemment, n’ont pas été réutilisées, ce qui rend l’opération inexplicable), ce qui a provoqué l’effondrement de la coupole et d’une partie des voûtes. Une restauration a été entreprise en 1938, qui rend à l’église la beauté de son architecture du tout début du quatorzième siècle.
 
716d3 Mystras, église de l'Hodégétria
 
716d4 Mystras, église de l'Hodégétria
 
Ici encore, on peut admirer des fresques remarquables. Elles sont si nombreuses que l’on n’a que l’embarras du choix. Dans le narthex, ce sont les miracles de Jésus. Ma première photo montre la guérison du paralytique, et sur la seconde photo il y a deux scènes. Il semble qu’à gauche ce soit l’épisode de la Samaritaine, et les apôtres arrivent derrière Jésus et s’étonnent entre eux qu’il soit en conversation avec cette femme. À droite de la même photo, c’est clairement le miracle de la transformation de l’eau en vin lors des noces de Cana.
 
716e1 Mystras, Métropole
 
716e2 Mystras, Métropolis
 
716e3 Mystras, Métropole
 
Nous étions tout au nord de la ville, nous redescendons vers l’est et arrivons à la Métropole (cette Metropolis, en grec, est l’équivalent de l’évêché). On longe le mur d’enceinte et on pénètre dans la cour.
 
716e4 Mystras, Métropolis
 
716e5 Mystras, Métropole
 
716e6 Mystras, Métropole
 
Dans l’église, de nouveau des fresques recouvrent les murs. Mais je crois n’en avoir que trop montré déjà, ressortons.
 
716f Mystras, musée de la Métropolis
 
Un escalier dans la cour mène au premier étage qui abrite un petit musée. J’ai dit au début que, malgré son intérêt, je ne ferai que l’évoquer. Ce sera à travers ce Christ en majesté, gravé dans le marbre d’un prie-Dieu, qui date de la seconde moitié du quatorzième siècle. Il porte d’évidentes marques de l’influence occidentale, comme une fleur de lys sur le poignet du Christ, mêlées aux éléments typiquement byzantins (le sujet, des traces de pigments, etc.), marque de l’art de Mystras.
 
716g1 Mystras, complexe du Palais
 
716g2 Mystras, le Palais
 
716g3 Mystras, le Palais
 
716g4 Mystras, complexe du Palais
 
On ne visite pas le complexe du palais des despotes, qui est en rénovation. Pas de gardes ici, mais l’une des personnes préposées à la surveillance d’une église pense que les travaux devraient s’achever en 2016. Bien entendu, il n’est pas question de reconstruire ce qui est en ruines, mais de restaurer le château que des voyageurs turcs ont pris pour le palais de Ménélas, erreur d’environ deux millénaires et demi, puisqu’un corps a été construit par les Francs entre 1249 et 1261, et un autre, le bâtiment résidentiel, au quatorzième siècle. Ce sont des travaux lourds, comportant la pose d’un toit sur les bâtiments principaux, et certains murs partiellement écroulés sont même remontés. Je suppose qu’il y aura aussi des travaux d’aménagement à l’intérieur, pour rendre possible la visite. Il est impressionnant de penser que la salle du trône mesure 36,30 mètres sur 10,50 mètres, et qu’elle était chauffée par huit cheminées.
 
716h1 Mystras, Sainte Sophie
 
716h2 Mystras, Sainte Sophie
 
Attendons quelques années, nous reviendrons alors voir ce palais. Pour l’instant, nous poursuivons notre visite en nous rendant à Sainte Sophie. Les bâtiments du couvent sont en ruines, mais l’église est toujours vaillante. En même temps que catholicon du petit monastère dont la dimension très réduite ne justifiait pas un sanctuaire de si grande taille, Sainte Sophie était l’église du palais, construite entre 1350 et 1365.
 
716h3 Mystras, Sainte Sophie
 
716h4 Mystras, Sainte Sophie
 
Le grand Christ de ma première photo occupe l’abside du sanctuaire. Quant à ma seconde photo, je suis très embarrassé. S’il s’agit d’une naissance (dans l’un de nos livres il est dit qu’un mur –lequel ?– représente la naissance de la Vierge) je ne vois pas de nouveau-né, Marie ou Jésus. Cette femme étendue a les yeux fermés, sur ma photo originale c’est très visible, ce qui me fait penser à une Dormition, scène fréquente dans la peinture orthodoxe, mais généralement la Vierge est entourée des apôtres, non de ces femmes qui lui apportent des fruits qu’elle ne mangera pas puisqu’elle dort.
 
716h5 Mystras, Sainte Sophie
 
716h6 Mystras, Sainte Sophie, le réfectoire
 
Mais contrairement à d’autres églises de Mystras, celle-ci a conservé peu de ses fresques, en bien des endroits elles sont en mauvais état, difficilement lisibles. Nous ressortons et avons, sur le flanc, une autre vue de l’extérieur de l’église. À côté se trouve le réfectoire du couvent. Il n’a plus de toit et je crains que la végétation qui pousse sur ses murs ne finisse de le détruire.
 
716i1 Mystras, Saint Nicolas
 
716i2 Mystras, Saint Nicolas
 
J’ai déjà montré beaucoup trop d’églises et de chapelles. Terminons donc avec deux fresques de l’église Saint Nicolas. Je ne saurais dire qui sont les nombreux personnages de ma première photo, qui font un très bel ensemble, en revanche sur la seconde il est clair que c’est le célèbre épisode de la vie du saint patron de l’église. Un voisin de Nicolas, très pauvre en n’arrivant plus à se tirer de ses embarras financiers s’apprêtait à prostituer ses trois filles le lendemain. Généreux, Nicolas sauva ces enfants de cette déchéance en donnant de l’or à leur père.
 
716j1 Mystras; le château franc
 
716j2 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
Puisque nous nous arrêterons là avec toutes ces églises (et il y en a bien d’autres à Mystras…), il est temps d’entreprendre l’ascension vers la forteresse par la ruelle pavée qui monte dur.
 
716j3 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
716j4 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
Il est difficile de dire ce que l’on voit, parce que le château des Villehardouin a été fortement remanié et modifié, non pas peut-être par les Byzantins qui en ont pris possession alors qu’il était tout neuf, mais surtout par les Turcs, puis par les Vénitiens, avant d’être laissé à l’abandon et de tomber en ruines. Précisons toutefois qu’aujourd’hui encore subsistent ses deux enceintes concentriques.
 
716j5 Mystras, le château franc
 
716j6 Mystras, vue du Taygète prise du château franc
 
Ces photos sont prises de la forteresse, mais du côté opposé à Sparte. En 1447, Cyriaque d’Ancône passe à Sparte, y voit les ruines antiques, et décrit Mystras comme l’héritière de la ville de Léonidas. Partant de ce rapprochement, une légende s’est peu à peu construite selon laquelle Mystras serait non l’héritière de Sparte, mais Sparte elle-même, comme je le disais au sujet de ce voyageur turc qui avait pris le palais des despotes pour la résidence mycénienne de Ménélas. Au dix-septième siècle c’est un Français, Guillet, ou La Guilletière, qui ne s’est jamais rendu à Mystras, ni même en Morée, mais qui décrit la région, reprend le mythe du palais de Ménélas, explique les mœurs des habitants de son époque par la continuation des mœurs spartiates. J’ai eu l’occasion de dire qui était Pouqueville (le 13 mai, à Gytheio), un diplomate érudit, mais il a cru son guide local qui, lui faisant visiter la ville de Mystras en 1798, lui expliquait quelle était, en ces lieux, la topographie de la Sparte antique. Mais Chateaubriand, en 1827, ne confond pas les deux villes, et désormais ce mythe va s’effondrer.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche